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-The Project Gutenberg eBook of Histoire du Consulat et de l'Empire (17/20),
-by Adolphe Thiers
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Histoire du Consulat et de l'Empire (17/20)
- faisant suite à l''Histoire de la Révolution Française'
-
-Author: Adolphe Thiers
-
-Release Date: August 4, 2021 [eBook #65989]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Mireille Harmelin, Keith J Adams, Christine P. Travers and
- the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CONSULAT ET DE
-L'EMPIRE (17/20) ***
-
-
-
-
-HISTOIRE DU CONSULAT
-
-ET DE L'EMPIRE
-
-
-TOME XVII
-
-
-
-
-L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en
-Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
-Espagnole et Italienne.
-
-Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la
-Librairie) le 15 mars 1860.
-
-
-PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8.
-
-
-
-
-HISTOIRE DU CONSULAT
-
-ET DE L'EMPIRE
-
-
-
-
-FAISANT SUITE
-
-À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
-
-
-
-
-PAR M. A. THIERS
-
-
-
-
-TOME DIX-SEPTIÈME
-
-
-
-
- PARIS
- PAULIN, LHEUREUX ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
- 60, RUE RICHELIEU
- 1860
-
-
-
-
-HISTOIRE DU CONSULAT
-
-ET DE L'EMPIRE.
-
-
-
-
-LIVRE CINQUANTE ET UNIÈME.
-
-L'INVASION.
-
- Désorganisation de l'armée française à son arrivée sur le
- Rhin. -- Détresse de nos troupes en Italie et en Espagne. --
- Opérations du prince Eugène dans le Frioul pendant l'automne de
- 1813, et sa retraite sur l'Adige. -- Opérations du maréchal Soult
- en Navarre, et ses efforts infructueux pour sauver
- Saint-Sébastien et Pampelune. -- Retraite de ce maréchal sur la
- Nive et l'Adour. -- Retraite du maréchal Suchet sur la Catalogne.
- -- Déplorable situation de la France, où tout avait été disposé
- pour la conquête et rien pour la défense. -- Soulèvement des
- esprits contre Napoléon parce qu'il n'avait point conclu la paix
- après les victoires de Lutzen et de Bautzen. -- Les coalisés
- ignorent cette situation. -- Effrayés à la seule idée de franchir
- le Rhin, ils songent à faire à Napoléon de nouvelles propositions
- de paix. -- Les plus disposés à transiger sont l'empereur
- François et M. de Metternich. -- Causes de leur disposition
- pacifique. -- M. de Saint-Aignan, ministre de France à Weimar, se
- trouvant en ce moment à Francfort, est chargé de se rendre à
- Paris, et d'offrir la paix à Napoléon sur la base des frontières
- naturelles de la France. -- Départ immédiat de M. de Saint-Aignan
- pour Paris. -- Accueil qu'il reçoit. -- Craignant de s'affaiblir
- par trop d'empressement à accepter les propositions de Francfort,
- Napoléon admet la réunion d'un congrès à Manheim, sans
- s'expliquer sur les bases de pacification proposées. -- Premières
- occupations de Napoléon dès son retour à Paris. -- Irritation du
- public contre M. de Bassano accusé d'avoir encouragé la politique
- de la guerre. -- Son remplacement par M. de Caulaincourt. --
- Quelques autres changements moins importants dans le personnel
- administratif. -- Levée de 600 mille hommes, et résolution
- d'ajouter des centimes additionnels à toutes les contributions.
- -- Convocation immédiate du Sénat pour lui soumettre les levées
- d'hommes et d'impôts ordonnées par simple décret. -- Emploi que
- Napoléon se propose de faire des ressources mises à sa
- disposition. -- Il espère, si la coalition lui laisse l'hiver
- pour se préparer, pouvoir la rejeter au delà du Rhin. -- Ses
- mesures pour conserver la Hollande et l'Italie. -- Négociation
- secrète avec Ferdinand VII, et offre de lui rendre la liberté et
- le trône, à condition qu'il fera cesser la guerre, et refusera
- aux Anglais le territoire espagnol. -- Traité de Valençay. --
- Envoi du duc de San-Carlos pour faire agréer ce traité aux
- Espagnols. -- Conduite de Murat. -- Son abattement bientôt suivi
- de l'ambition de devenir roi d'Italie. -- Ses doubles menées à
- Vienne et à Paris. -- Il demande à Napoléon de lui abandonner
- l'Italie. -- Napoléon indigné veut d'abord lui exprimer les
- sentiments qu'il éprouve, et puis se borne à ne pas répondre. --
- Pendant que Napoléon s'occupe de ses préparatifs, M. de
- Metternich peu satisfait de la réponse évasive faite aux
- propositions de Francfort, demande qu'on s'explique formellement
- à leur sujet. -- Napoléon se décide enfin à les accepter, consent
- à négocier sur la base des frontières naturelles, et réitère
- l'offre d'un congrès à Manheim. -- Malheureusement pendant le
- mois qu'on a perdu tout a changé de face dans les conseils de la
- coalition. -- État intérieur de la coalition. -- Un parti
- violent, à la tête duquel se trouvent les Prussiens, voudrait
- qu'on poussât la guerre à outrance, qu'on détrônât Napoléon, et
- qu'on réduisit la France à ses frontières de 1790. -- Ce parti
- désapprouve hautement les propositions de Francfort. -- Alexandre
- flatte tous les partis pour les dominer. -- L'Angleterre
- appuierait l'Autriche dans ses vues pacifiques, si un événement
- récent ne la portait à continuer la guerre. -- En effet à
- l'approche des armées coalisées la Hollande s'est soulevée, et la
- Belgique menace de suivre cet exemple. -- L'espérance d'ôter
- Anvers à la France décide dès lors l'Angleterre pour la
- continuation de la guerre, et pour le passage immédiat du Rhin.
- -- L'Autriche, de son côté, entraînée par l'espérance de
- recouvrer l'Italie, finit par adhérer aux vues de l'Angleterre et
- par consentir à la continuation de la guerre. -- On renonce aux
- propositions de Francfort, et on répond à M. de Caulaincourt
- qu'on communiquera aux puissances alliées son acceptation tardive
- des bases proposées, mais on évite de s'expliquer sur la
- continuation des hostilités. -- Forces dont disposent les
- puissances pour le cas d'une reprise immédiate des opérations. --
- Elles ont pour les premiers mouvements 220 mille hommes, qu'au
- printemps elles doivent porter à 600 mille. -- Elles se flattent
- que Napoléon n'en aura pas actuellement 100 mille à leur
- opposer. -- Plans divers pour le passage du Rhin. -- Les
- Prussiens veulent marcher directement sur Metz et Paris; les
- Autrichiens au contraire songent à remonter vers la Suisse, pour
- opérer une contre-révolution dans cette contrée, et isoler
- l'Italie de la France. -- Le plan des Autrichiens prévaut. --
- Passage du Rhin à Bâle le 21 décembre 1813, et révolution en
- Suisse. -- Abolition de l'acte de médiation. -- Vains efforts de
- l'empereur Alexandre en faveur de la Suisse. -- Marche de la
- coalition vers l'est de la France. -- Arrivée de la grande armée
- coalisée à Langres, et du maréchal Blucher à Nancy. -- Napoléon
- surpris par cette brusque invasion ne peut plus songer aux vastes
- préparatifs qu'il avait d'abord projetés, et se trouve presque
- réduit aux forces qui lui restaient à la fin de 1813. -- Il
- reploie sur Paris les dépôts des régiments, et y fait verser à la
- hâte les conscrits tirés du centre et de l'ouest de la France. --
- Il crée à Paris des ateliers extraordinaires pour l'équipement
- des nouvelles recrues, et forme de ces recrues des divisions de
- réserve et des divisions de jeune garde. -- Napoléon prescrit aux
- maréchaux Suchet et Soult de lui envoyer chacun un détachement de
- leur armée, et dirige celui du maréchal Suchet sur Lyon, celui du
- maréchal Soult sur Paris. -- Napoléon envoie d'abord la vieille
- garde sous Mortier à Langres, la jeune sous Ney à Épinal, puis
- ordonne aux maréchaux Victor, Marmont, Macdonald, de se replier
- avec les débris des armées d'Allemagne sur les maréchaux Ney et
- Mortier dans les environs de Châlons, où il se propose de les
- rejoindre avec les troupes organisées à Paris. -- Avant de
- quitter la capitale, Napoléon assemble le Corps législatif. --
- Communications au Sénat et au Corps législatif. -- État d'esprit
- de ces deux assemblées. -- Désir du Corps législatif de savoir ce
- qui s'est passé dans les dernières négociations. --
- Communications faites à ce corps. -- Rapport de M. Laine sur ces
- communications. -- Ajournement du Corps législatif. -- Violents
- reproches adressés par Napoléon aux membres de cette assemblée.
- -- Tentative pour reprendre les négociations de Francfort. --
- Envoi de M. de Caulaincourt aux avant-postes des armées
- coalisées. -- Réponse évasive de M. de Metternich, qui sans
- s'expliquer sur la reprise des négociations, déclare qu'on attend
- lord Castlereagh actuellement en route pour le quartier général
- des alliés. -- Dernières mesures de Napoléon en quittant Paris.
- -- Ses adieux à sa femme et à son fils qu'il ne devait plus
- revoir.
-
-
-[Date en marge: Nov. 1813.]
-
-[En marge: État des armées françaises à leur retour sur le Rhin après
-la campagne de 1813.]
-
-Napoléon venait de ramener l'armée française sur le Rhin, dans l'état
-le plus déplorable. La garde de 40 mille hommes était réduite à 10
-mille. Les corps d'Oudinot (le 12e), de Reynier (le 7e), d'Augereau
-(le 16e), de Bertrand (le 4e), successivement réunis en un seul sous
-le général Morand, ne présentaient pas 12 mille combattants le jour de
-leur entrée à Mayence qu'ils étaient chargés de défendre. Les corps de
-Marmont et de Ney (les 6e et 3e), destinés sous le maréchal Marmont à
-garder le Rhin de Manheim à Coblentz, ne comptaient pas 8 mille hommes
-sous les armes. Le 2e sous Victor avait tout au plus 5 mille soldats
-pour couvrir le haut Rhin de Strasbourg à Bâle. Les corps de Macdonald
-et de Lauriston (11e et 5e), réunis sous le maréchal Macdonald et
-dirigés sur le bas Rhin, n'avaient pas 9 mille hommes valides pour
-disputer le cours de ce grand fleuve de Coblentz à Arnheim. La
-cavalerie française formée en quatre corps, mal montée ou à pied,
-n'aurait pas pu présenter 10 mille cavaliers en état de combattre. Les
-Polonais réduits presque à rien avaient été envoyés à Sedan où
-résidait leur dépôt, pour essayer de s'y reformer. Enfin une masse de
-traînards sans armes, sans vêtements, portant avec eux les germes du
-typhus, qu'ils communiquaient à tous les pays où ils s'arrêtaient,
-repassaient la frontière en petites bandes. C'était presque une
-seconde retraite de Russie, avec cette différence qu'il restait
-environ 60 mille combattants sous les armes, et qu'au lieu de nous
-retirer sur l'Allemagne exaspérée, nous nous relirions sur la France,
-où nous trouvions enfin la patrie, mais la patrie épuisée et désolée.
-Le désastre de Moscou avait pu en effet ne paraître qu'un accident,
-grand comme notre destinée, mais la campagne de 1813 succédant à celle
-de 1812, attestait l'abandon définitif de la fortune, et la ruine
-d'un système qui avait contre lui l'intérêt autant que le bon sens
-des nations civilisées, et que le génie le plus vaste ne suffisait
-plus à soutenir contre la force des choses.
-
-[En marge: Situation de nos troupes en Italie et en Espagne.]
-
-Si telle était la situation là où Napoléon avait commandé, elle
-n'était guère plus satisfaisante ailleurs, et ses lieutenants, soit en
-Italie, soit en Espagne, n'avaient pas été beaucoup plus heureux que
-lui.
-
-[En marge: Efforts du prince Eugène pour défendre l'Italie, et sa
-retraite sur l'Adige.]
-
-Le prince Eugène, chargé de défendre les Alpes Juliennes, était
-parvenu en puisant dans les vieux cadres de l'armée d'Italie, et en
-les recrutant avec les conscrits du Piémont, de la Toscane, de la
-Provence, du Dauphiné, à se procurer 50 mille soldats au lieu de 80
-mille qu'il avait ordre de réunir. Il en avait formé six divisions
-d'infanterie, et une de cavalerie, jeunes en soldats, mais vieilles en
-officiers, et avec leur secours il avait essayé de garder la Drave et
-la Save de Willach à Laybach, couvrant le Tyrol par sa gauche, la
-Carniole par sa droite. (Voir la carte nº 31.) Après s'être maintenu
-pendant les mois d'août, de septembre et d'octobre sur cette ligne si
-étendue, attendant toujours les Napolitains qui n'arrivaient pas, il
-avait vu les Autrichiens se présenter en masse aux débouchés de la
-Carinthie, son armée s'amoindrir par la désertion des Croates et des
-Italiens, et il s'était successivement replié d'abord sur l'Isonzo,
-puis sur le Tagliamento. La défection de la Bavière ouvrant tous les
-passages du Tyrol sur sa gauche, avait rendu sa position encore plus
-difficile, et dans le désir de couvrir à la fois Vérone et Trieste, il
-avait partagé son armée en deux corps. Il avait envoyé le général
-Grenier sur Bassano avec 15 mille hommes, tandis qu'avec 20 mille il
-tâchait, en manoeuvrant entre le Tagliamento et la Piave, de couvrir
-le Frioul et Venise. C'était l'étude des campagnes du général
-Bonaparte qui lui avait inspiré l'idée d'envoyer le général Grenier
-dans la vallée de Bassano, car en remontant cette vallée, ce général
-pouvait se jeter dans le flanc des Autrichiens, tandis que le général
-Giflenga essayait avec quelques mille hommes de les contenir de front
-entre Trente et Roveredo. Mais il ne suffit pas d'emprunter leurs
-idées aux grands capitaines, il faudrait aussi leur emprunter la
-précision et l'énergie de l'exécution; or le général Grenier tâtonnant
-sans cesse, avait perdu un temps précieux, et le prince Eugène qui
-disposait tout au plus de 20 mille hommes pour résister à la colonne
-des Autrichiens venant de Laybach, avait craint d'être rejeté sur
-l'Adige, c'est-à-dire en arrière de l'ouverture de la vallée de
-Bassano, ce qui l'eût séparé du général Grenier. Il avait donc rappelé
-celui-ci, pour se retirer définitivement sur Vérone. Il avait ainsi
-abandonné aux Autrichiens la Carniole, le Frioul, le Tyrol italien, et
-gardé seulement les places, c'est-à-dire Osopo, Palma-Nova, Venise. La
-nécessité de laisser quelques garnisons dans ces importantes
-forteresses et la désertion l'avaient réduit à 36 mille hommes de
-troupes actives, tandis que les généraux ennemis, Hiller et
-Bellegarde, en comptaient 60 mille, indépendamment des insurgés
-tyroliens.
-
-[En marge: Retiré sur l'Adige, le prince Eugène parvient à s'y
-maintenir.]
-
-Une fois concentré sur l'Adige, le prince Eugène reprenant confiance,
-et se jetant sur les Autrichiens, tantôt à gauche vers Roveredo,
-tantôt devant lui vers Caldiero, leur avait tué ou pris sept ou huit
-mille hommes en divers combats. Il était parvenu ainsi à se faire
-respecter; mais ayant derrière lui l'Italie que les souffrances de la
-guerre avaient détachée de nous, que les prêtres et les Anglais
-excitaient à la révolte, et que Murat ne cherchait point à nous
-ramener, il était douteux qu'il réussît à se soutenir. Il ne pouvait
-répondre que de sa fidélité, et de la sienne, hélas, toute seule! La
-désolante nouvelle de Leipzig avait consterné et fortement ébranlé les
-cours d'Italie, quoiqu'elles fussent toutes d'origine française. Quant
-au prince Eugène, époux, comme on sait, d'une princesse bavaroise, son
-beau-père lui avait envoyé un officier pour l'informer des motifs
-impérieux qui avaient détaché la Bavière de la France, et pour lui
-proposer au nom de la coalition une principauté en Italie, s'il
-consentait à abandonner la cause de Napoléon. Le prince Eugène plein
-de douleur en songeant à sa femme et à ses enfants qu'il aimait, et
-qu'il craignait de voir bientôt privés de tout patrimoine, avait
-répondu que devant sa fortune à Napoléon, il ne pouvait se séparer de
-lui, et que réduit peut-être avant peu à chercher un asile à Munich,
-il était certain que le roi de Bavière aimerait mieux y recevoir un
-gendre sans couronne qu'un gendre sans honneur! Le prince Eugène après
-cette honorable réponse s'était borné à communiquer à Napoléon le
-récit exact de cette entrevue.
-
-[En marge: Noble fidélité de ce prince.]
-
-[En marge: Arrivée du maréchal Soult sur la frontière d'Espagne comme
-lieutenant de l'Empereur.]
-
-[En marge: Organisation en une seule armée des diverses troupes
-revenues d'Espagne.]
-
-[En marge: Esprit des soldats qui avaient fait la guerre d'Espagne.]
-
-La fin de l'année 1813 avait été plus triste encore en Espagne qu'en
-Italie. On se souvient que Napoléon, à la suite de la bataille de
-Vittoria, profondément irrité contre son frère Joseph et contre le
-maréchal Jourdan, avait chargé le maréchal Soult d'aller rétablir nos
-affaires en Espagne, et lui avait conféré, pour rendre son autorité
-plus imposante, la qualité de lieutenant de l'Empereur. Le maréchal
-Soult, dont on se rappelle sans doute les démêlés avec le roi Joseph,
-revenant avec le pouvoir de faire arrêter ce prince s'il résistait,
-avait éprouvé une satisfaction d'orgueil que, malheureusement pour nos
-armes, il devait prochainement expier. Dans un ordre du jour offensant
-pour Joseph et pour le maréchal Jourdan, il avait imputé nos
-infortunes en Espagne non pas aux circonstances, mais à l'incapacité
-et à la lâcheté de ceux qui l'avaient précédé dans le commandement, ne
-prévoyant pas qu'il s'ôtait ainsi toute excuse pour ce qui devait
-bientôt lui arriver. Sur-le-champ il était entré en fonction, et
-s'était occupé de réorganiser l'armée. Au lieu de la laisser partagée
-en armées d'Andalousie, du centre, du Portugal et du Nord, ce qui
-présentait de graves inconvénients, il l'avait formée en simples
-divisions, à la tête desquelles il avait placé de très-bons
-divisionnaires, qui étaient nombreux dans cette armée dont la forte
-constitution avait résisté à tous les revers. Après l'avoir distribuée
-en dix divisions, dont une de réserve, il avait confié la droite au
-général Reille, le centre au général comte d'Erlon, la gauche au
-général Clausel. Ce dernier, après la bataille de Vittoria, ayant
-réussi par un miracle de courage et de présence d'esprit à gagner
-Saragosse, était rentré en France par Jaca, et venait de rejoindre le
-maréchal Soult avec 15 mille hommes. Ce mouvement avait, il est vrai,
-l'inconvénient de découvrir Saragosse, mais il avait l'avantage de
-concentrer nos forces contre les Anglais, qui étaient nos ennemis les
-plus redoutables en Espagne, et il était permis d'en espérer quelque
-résultat si ces forces, très-considérables encore, étaient bien
-employées. L'armée, sous le rapport des qualités militaires, n'avait
-pas d'égale, surtout depuis les pertes que nous avions faites en
-Russie et en Allemagne. C'étaient les plus braves soldats, les plus
-aguerris, les plus rompus à la fatigue qu'il y eût alors en Europe.
-Mais en même temps ils étaient, comme nous l'avons déjà dit, dépités,
-dégoûtés de se voir depuis six ans sacrifiés non-seulement à une
-entreprise funeste, mais à l'incapacité et à la rivalité de leurs
-chefs. Avec une confiance immense en eux-mêmes, ils n'en avaient
-aucune dans leurs généraux, excepté toutefois les généraux Reille et
-Clausel, et ils ne s'attendaient qu'à être battus. Ce défaut de
-confiance dans ceux qui les commandaient avait achevé de détruire
-parmi eux la discipline déjà fort ébranlée par la misère. Habitués à
-n'être jamais nourris, à vivre uniquement de ce qu'ils arrachaient à
-une population qu'ils haïssaient et dont ils étaient haïs, ils se
-regardaient comme les maîtres de tout ce qui était sous leur main, et,
-même rentrés en France, il n'était pas probable qu'on changeât
-beaucoup leur manière de penser, si on ne changeait pas leur manière
-de vivre. Déguenillés, hâlés par le soleil, irrités, arrogants, ayant
-à leur tête des officiers encore plus à plaindre qu'eux, et qui
-n'osaient pas montrer leurs vêtements en lambeaux, ils présentaient le
-spectacle le plus navrant, celui de braves soldats aux prises avec le
-vice et la misère. Un grand général qui aurait su s'emparer d'eux, et
-qui les aurait reconduits à la victoire, en eût fait la première armée
-du monde.
-
-[En marge: Armée anglaise; sa composition et sa force.]
-
-Napoléon, de peur de désorganiser les seules provinces où la guerre
-d'Espagne n'eût pas été désastreuse, n'avait pas voulu retirer le
-maréchal Suchet de l'Aragon, et par le motif que nous avons déjà
-indiqué il avait choisi le maréchal Soult. Ce maréchal, qui avait une
-grande renommée, moindre toutefois en Espagne où il avait servi
-qu'ailleurs, n'était pas accueilli de l'armée avec une entière
-confiance. Cependant il pouvait beaucoup réparer. Il avait affaire à
-un redoutable ennemi, nous voulons dire à l'armée anglo-portugaise,
-comptant 45 mille Anglais et 15 mille Portugais enorgueillis de leurs
-victoires, plus 30 ou 40 mille Espagnols, les meilleurs soldats de
-l'Espagne. Il était certainement possible avec 70 mille Français de
-tenir tête à cette armée, plus nombreuse que la nôtre, mais inférieure
-en qualité, les Anglais exceptés.
-
-[En marge: Position prise par lord Wellington à la fin de 1813.]
-
-[En marge: Siéges de Saint-Sébastien et de Pampelune.]
-
-Lord Wellington, même après la bataille de Vittoria, hésitait à
-pénétrer en France: aussi essayait-il d'assiéger Saint-Sébastien et
-Pampelune, bien plus pour se donner un prétexte de temporiser que pour
-se procurer ces deux postes, qui valaient au surplus la peine d'un
-siége. Pour protéger cette double entreprise contre les retours
-offensifs des Français, il avait distribué son armée assez habilement,
-et surmonté autant que possible la difficulté des lieux.
-Saint-Sébastien, comme on le sait, est situé au bord de la mer,
-presque à l'embouchure de la Bidassoa, et à l'extrémité de la vallée
-de Bastan; Pampelune, au contraire, capitale de la Navarre, est sur le
-revers de cette vallée, et dans le bassin de l'Èbre. (Voir la carte nº
-43.) Lord Wellington avait chargé du siége de Saint-Sébastien l'armée
-espagnole de Freyre, aidée d'une division portugaise et de deux
-divisions anglaises. Ces troupes étaient naturellement près de la mer,
-à l'extrémité de la vallée de Bastan. Il avait aux environs de
-Saint-Estevan, au centre même de la vallée de Bastan, trois divisions
-anglaises prêtes à descendre sur Saint-Sébastien, ou à remonter la
-vallée, pour se jeter en Navarre au secours de trois autres divisions
-anglaises qui couvraient le siége de Pampelune, confié aux troupes
-espagnoles du général Morillo. Avec une pareille distribution de ses
-forces, le général anglais croyait être en mesure de faire face aux
-événements quels qu'ils fussent. Attaqué cependant avec promptitude et
-secret, il n'est pas certain qu'il eût pu parer à tout. Aussi
-n'était-il pas sans inquiétude, et se gardait-il avec une extrême
-vigilance.
-
-[En marge: Position occupée par l'armée française.]
-
-L'armée française était échelonnée dans la vallée de
-Saint-Jean-Pied-de-Port, laquelle sert de bassin à la Nive, et court
-vers la mer presque parallèlement à la vallée de Bastan.
-Saint-Jean-Pied-de-Port, qui ferme le fameux défilé de Roncevaux, est
-la place importante du bassin supérieur de la Nive, comme Bayonne,
-située au confluent de la Nive et de l'Adour, en est le point
-principal vers la mer. On pouvait avec des chances à peu près égales
-déboucher de cette vallée, pour se jeter soit sur la colonne qui
-assiégeait Saint-Sébastien, soit sur celle qui assiégeait Pampelune, à
-condition toutefois de s'y prendre de manière à prévenir la
-concentration des forces ennemies. Il y avait quelques raisons de plus
-en faveur d'une attaque vers Saint-Sébastien. D'abord Saint-Sébastien
-était plus vivement pressé, ensuite le chemin pour s'y rendre était
-plus court et meilleur, car il suffisait d'y courir directement par
-Yrun, tandis que pour se porter sur Pampelune il fallait remonter
-toute la vallée de Saint-Jean-Pied-de-Port, et traverser le défilé de
-Roncevaux. On pouvait, du reste, adopter l'un ou l'autre plan, mais il
-fallait dans tous les cas agir avec beaucoup de précision et de
-célérité, si on voulait réussir et éloigner ainsi du territoire
-français l'ennemi prêt à y pénétrer.
-
-[En marge: Combats inutiles et sanglants pour dégager Pampelune.]
-
-Le 24 juillet le maréchal Soult s'était mis en marche à la tête de
-presque toute son armée, laissant le général Villatte avec la division
-de réserve en avant de Bayonne, et emmenant environ quatre-vingts
-bouches à feu qu'on avait tirées de l'arsenal de Bayonne, et attelées
-au moyen des chevaux sauvés du désastre de Vittoria. Le 25 il avait
-débouché dans la haute vallée de Bastan avec le corps du général
-d'Erlon, et dans la vallée de Roncevaux avec les corps des généraux
-Reille et Clausel. Ceux-ci n'avaient pas eu de peine à refouler sur
-Pampelune la division portugaise et les deux divisions anglaises qui
-gardaient l'entrée de la Navarre. Mais le comte d'Erlon, pour
-pénétrer dans le Bastan, avait eu beaucoup de peine à forcer le col de
-Moya contre le général Hill. Il en était venu à bout toutefois, avec
-une perte de 2 mille hommes pour lui, et de 3 mille pour l'ennemi.
-Tout aurait été au mieux si le lendemain 26 le comte d'Erlon avait pu
-être subitement ramené vers notre extrême droite pour rejoindre les
-généraux Reille et Clausel. Mais il avait fallu perdre la journée du
-26 à le rallier, ce qui prouvait qu'on avait commis une faute en ne
-débouchant pas tous ensemble par le val de Roncevaux, pour tomber
-brusquement sur les divisions anglaises éparpillées à l'entrée de la
-Navarre. Lorsque le 27 au matin le comte d'Erlon était venu rejoindre
-sur notre droite les généraux Clausel et Reille, les Anglais étaient
-déjà dans une forte position en avant de Pampelune, au nombre de
-quatre divisions, dont deux anglaises, une portugaise, une espagnole,
-et dans un de ces sites où il nous avait toujours été peu avantageux
-de les attaquer. De plus ils allaient être rejoints par deux divisions
-accourant à marches forcées de la vallée de Bastan. En effet lord
-Wellington, averti de notre approche dans la nuit du 25, avait utilisé
-la journée du 26 que nous avions perdue, et avait reporté ses forces
-du Bastan en Navarre. En attendant que toutes ses divisions fussent
-réunies, il en avait quatre parfaitement en mesure de se défendre. Le
-général Clausel, dont le coup d'oeil égalait l'énergie, n'était pas
-d'avis d'aborder de front la position des Anglais, mais de la tourner
-en se portant sur Pampelune. Le maréchal Soult n'ayant point partagé
-cette opinion, on avait attaqué presque de front un site formidable,
-et il nous était arrivé comme à Vimeiro, à Talavera, à l'Albuera, à
-Salamanque, de tuer beaucoup de monde à l'ennemi, d'en perdre presque
-autant, et de rester au pied de ses positions sans les avoir
-emportées. Le 28 juillet le combat avait recommencé, mais sans plus de
-succès, car les Anglais n'avaient fait que se renforcer dans
-l'intervalle, et le 29 il avait fallu repasser de Navarre en France,
-après avoir perdu de 10 à 11 mille hommes, et en avoir tué ou blessé
-plus de 12 mille à l'ennemi dans l'espace de quatre jours. Mais les
-pertes étaient bien plus sensibles pour nous que pour lord Wellington,
-vu que nous étions au terme de nos ressources, et qu'il était loin
-d'avoir atteint le terme des siennes. Les troupes s'étaient montrées
-plus braves que jamais, et si elles n'avaient pas réussi, elles
-étaient peu déçues dans leurs espérances, car depuis longtemps elles
-n'attendaient plus rien ni de l'habileté de leurs chefs, ni des
-faveurs de la fortune. Revenues bientôt à leur indiscipline, à leur
-mépris des généraux, elles s'étaient en partie débandées pour vivre
-aux dépens des paysans français. Aussi la désertion avait-elle
-promptement égalisé nos pertes et celles de l'ennemi, et chacune des
-deux armées comptait treize ou quatorze mille hommes de moins dans ses
-rangs. Malheureusement le trouble apporté aux deux siéges avait été de
-peu de durée, et lord Wellington se bornant désormais à investir
-Pampelune, avait tourné ses principaux efforts vers Saint-Sébastien,
-où le général français Rey soutenait avec 2,500 hommes un siége
-mémorable. Trois fois en effet il avait rejeté les Anglais au pied de
-la brèche après leur avoir fait essuyer des pertes énormes.
-
-[En marge: Efforts infructueux pour secourir Saint-Sébastien.]
-
-[En marge: Reddition de cette place après la plus belle défense.]
-
-[En marge: Retraite définitive sur la Bidassoa.]
-
-Quoique rebutée, l'armée touchée de l'héroïsme de la garnison de
-Saint-Sébastien, avait voulu aller à son secours, et le maréchal Soult
-revenu à la position de Bayonne, avait fait une tentative pour
-secourir cette brave garnison, qui soutenait si bien l'honneur de nos
-armes. Il avait passé la Bidassoa et attaqué la hauteur de
-Saint-Martial, gardée par l'armée espagnole et par deux divisions
-anglaises. Le sort de ce combat avait été celui de tous les combats
-livrés aux Anglais dans des positions défensives; nous leur avions
-fait éprouver des pertes égales ou supérieures aux nôtres, grâce à
-l'intelligence de nos soldats, mais nous avions été obligés de
-repasser la Bidassoa grossie par les pluies, et le 8 septembre nous
-avions vu succomber la garnison de Saint-Sébastien, après l'une des
-plus belles défenses dont l'histoire fasse mention. Très-heureusement
-pour nous il restait à lord Wellington dans le siége de Pampelune une
-raison suffisante de ne pas pénétrer en France du moins pour le
-moment. Le maréchal Soult réduit de 70 mille hommes à 50 et quelques
-mille, avait pris position par sa gauche sur la Nive, autour de
-Saint-Jean-Pied-de-Port, par sa droite en avant de la Nive, le long de
-la Bidassoa dont il occupait les bords. Sa gauche étant dans une
-vallée, son centre et sa droite dans une autre, il y avait dans sa
-ligne un ressaut qui présentait quelque danger. Pour qu'il en fût
-autrement il lui aurait fallu abandonner une portion du territoire
-français, et il devait naturellement lui en coûter de prendre une
-pareille détermination.
-
-[En marge: Opérations du maréchal Suchet en Aragon et en Catalogne.]
-
-[En marge: Retraite en Catalogne après avoir laissé des garnisons à
-Sagonte, Tortose, Lérida, etc.]
-
-C'est ainsi qu'avaient été employés sur la Bidassoa l'été et le
-commencement de l'automne. De son côté le maréchal Suchet, à la
-nouvelle du désastre de Vittoria, avait pris le parti, douloureux pour
-lui, d'évacuer le royaume de Valence. C'était le cas sans doute de ne
-pas renouveler la faute commise à Dantzig, Stettin, Hambourg,
-Magdebourg, Dresde, et de renoncer plutôt à la possession des places
-les plus importantes, que de laisser après soi des garnisons qu'on ne
-pouvait pas secourir, et dont l'absence réduisait singulièrement
-l'effectif de nos armées. Mais les instructions réitérées du ministre
-de la guerre, fondées sur le prix qu'on mettait à garder les bords de
-la Méditerranée, avaient encouragé le maréchal à laisser des garnisons
-dans la plupart des places. Il avait laissé 1200 hommes à Sagonte, 400
-dans chacun des forts de Denia, Peniscola, Morella, 4 mille à Tortose,
-mille à Mequinenza, 4 mille à Lérida, autant à Tarragone, avec de
-l'argent, des vivres, des munitions, de bons commandants, en un mot de
-quoi se défendre pendant une année. Après s'être privé de ces
-détachements il était rentré en Aragon à la tête de 25 mille hommes
-seulement, mais superbes, bien vêtus, bien nourris, regrettés partout
-des populations qu'ils avaient protégées contre les désordres de la
-guerre. Le maréchal Suchet avait d'abord voulu se replier sur
-Saragosse, mais Mina s'en étant emparé depuis le départ du général
-Clausel, il avait été obligé de gagner Barcelone, et de renoncer à
-l'Aragon pour défendre la Catalogne contre l'armée anglo-sicilienne,
-qui ne s'élevait pas à moins de 50 mille hommes. Jugeant que la
-garnison de Tarragone n'était pas en mesure de se soutenir, il avait
-pour un moment repris l'offensive, culbuté l'armée ennemie, joint
-Tarragone, fait sauter ses ouvrages, et ramené la garnison, de manière
-qu'il ne laissait plus en arrière que celles de Sagonte, Tortose,
-Mequinenza, Lérida, Peniscola, Morella, Denia. C'était bien assez dans
-l'état des choses en Europe! Ne voulant pas permettre à l'ennemi de
-prendre un ascendant trop marqué, il l'avait de nouveau assailli au
-col d'Ordal, et dans un combat des plus brillants avait contraint les
-Anglais à se retirer sur le bord de la mer.
-
-Les événements de l'été et de l'automne avaient donc été un peu moins
-affligeants dans cette partie de la Péninsule que dans l'autre, mais
-là comme ailleurs en évacuant les places on aurait pu composer une
-belle armée, laquelle, forte au moins de 40 mille hommes, ne manquant
-de rien, conduite par un chef qui avait toute sa confiance, aurait
-contribué à défendre victorieusement nos frontières. Malheureusement
-au Midi comme au Nord la vaine espérance de recouvrer bientôt une
-grandeur chimérique avait altéré le sens si juste de Napoléon, et
-enlevé à la défense du sol national des ressources qui auraient
-puissamment aidé à le sauver.
-
-[En marge: Projet de réunion entre le maréchal Soult et le maréchal
-Suchet, abandonné comme impossible.]
-
-Le maréchal Soult, en quête de combinaisons nouvelles, aurait voulu se
-servir de l'armée d'Aragon pour tenter quelque chose d'important
-contre lord Wellington. Tantôt il aurait désiré que le maréchal
-Suchet, traversant la Catalogne et l'Aragon, vînt le joindre par
-Lérida, Saragosse, Tudela, Pampelune, avec environ 25 mille hommes,
-tantôt que le maréchal, repassant les Pyrénées et faisant à
-l'intérieur l'immense détour de Perpignan, Toulouse, Bayonne, se
-réunît à lui pour déboucher en masse contre les Anglais. Le premier de
-ces plans exposait le maréchal Suchet au danger d'exécuter une marche
-de plus de cent lieues entre l'armée anglo-sicilienne qui était de 70
-mille hommes, les Catalans compris, et l'armée de lord Wellington qui
-était de 100 mille, c'est-à-dire au danger d'être accablé par ces
-forces réunies, ou bien rejeté en Espagne, où il aurait été pour ainsi
-dire précipité dans un gouffre. Le second plan, en le condamnant à un
-trajet de cent cinquante lieues en France, livrait les places de la
-Catalogne et la frontière du Roussillon à l'armée anglo-sicilienne,
-pour un succès bien incertain, car il était douteux que le maréchal
-Soult n'ayant pas su battre l'armée anglaise avec 70 mille hommes, y
-réussît avec 90 mille, la force numérique ne lui ayant pas manqué dans
-les derniers combats. Tous ces projets avaient été jugés
-impraticables, et il n'y avait que la fin de la guerre d'Espagne qui,
-en faisant cesser l'alliance des Espagnols avec les Anglais, pût nous
-débarrasser des uns et des autres, sauf à voir les Anglais reparaître
-plus tard sur un point quelconque de nos frontières maritimes. Le 7
-octobre enfin, le maréchal Soult s'était laissé surprendre sur sa
-droite, à Andaye, avait perdu 2,400 hommes, et avait été obligé de
-céder à l'ennemi une première portion du territoire français.
-Pampelune avait ouvert ses portes le 31, et lord Wellington n'ayant
-plus aucun motif de s'arrêter à la frontière, allait être amené,
-presque malgré lui, à la franchir.
-
-[En marge: Résumé général de notre situation militaire.]
-
-[En marge: Destruction des ressources matérielles de la France.]
-
-[En marge: État moral du pays pire encore que son état matériel.]
-
-La situation de nos armées était donc fort triste sur tous les points:
-sur le Rhin, 50 à 60 mille hommes épuisés de fatigue, suivis d'un
-nombre égal de traînards et de malades, ayant à combattre les 300
-mille hommes de la coalition européenne; en Italie, 36 mille
-combattants, vieux et jeunes, se trouvant aux prises sur l'Adige avec
-60 mille Autrichiens, et ayant à contenir l'Italie fatiguée de nous,
-Murat prêt à nous abandonner; sur la frontière d'Espagne, 50 mille
-vieux soldats rebutés par l'infortune, défendant à peine les Pyrénées
-occidentales contre les 100 mille hommes victorieux de lord
-Wellington, et sur cette même frontière 25 mille autres vieux soldats,
-en bon état sans doute, mais ayant à disputer les Pyrénées orientales
-à plus de 70 mille Anglais, Siciliens et Catalans, tel était l'état
-exact de nos affaires militaires exprimé en nombres précis. Napoléon,
-il est vrai, avait prouvé cent fois avec quelle rapidité prodigieuse
-il savait créer les ressources, mais jamais il ne s'était trouvé dans
-une pareille détresse! Plus de 140 mille hommes de nos meilleures
-troupes étaient disséminés dans les places de l'Europe; il ne restait
-en France que des dépôts ruinés, qui déjà dans cette année 1813
-s'étaient efforcés de dresser en deux ou trois mois de jeunes recrues,
-et leur avaient donné en officiers et sous-officiers tout ce qu'ils
-contenaient de meilleur. Sans doute il y avait encore dans les
-régiments qui rentraient en France de vieux soldats et de vieux
-officiers, mais on allait être obligé de leur envoyer directement les
-conscrits non habillés, non instruits, pour qu'ils fissent ce que les
-dépôts n'auraient ni le temps ni la force de faire eux-mêmes, et ils
-allaient être contraints d'employer à instruire des recrues le temps
-qu'ils auraient au besoin d'employer à se reposer, si même l'ennemi
-leur en laissait le loisir! Nos places qui auraient pu servir d'appui
-à l'armée, étaient, comme nous l'avons dit, dépourvues de tous moyens
-de défense. L'envoi d'un matériel immense au delà de nos frontières
-les avait privées des objets les plus indispensables. On avait à
-Magdebourg et à Hambourg ce qu'on aurait dû avoir à Strasbourg et à
-Metz, à Alexandrie ce qu'il aurait fallu avoir à Grenoble. Une partie
-même de l'artillerie de Lille se trouvait encore au camp de Boulogne.
-Ce n'était pas le matériel seul qui manquait. Le personnel des
-officiers du génie, si nombreux, si savant, si brave en France, était
-dispersé dans plus de cent villes étrangères. À peine avait-on le
-temps de former à la hâte quelques cohortes de gardes nationales pour
-accourir à Strasbourg, à Landau, à Metz, à Lille! Ainsi pour conquérir
-le monde qui nous échappait, la France était demeurée sans défense.
-Nos finances, jadis si prospères, conduites avec un esprit d'ordre si
-admirable, s'étaient autant épuisées que nos armées pour la chimère de
-la domination universelle. Les domaines communaux, employés à liquider
-les exercices 1811 et 1812, et à solder l'insuffisance de celui de
-1813, étaient restés invendus. C'est tout au plus s'il s'était
-présenté des acheteurs pour 10 millions de ces domaines. Le papier
-qui en représentait le prix anticipé, perdait de 15 à 20 pour cent,
-bien que la presque totalité de ce qui avait été émis se trouvât dans
-les caisses de la Banque et dans celles de la couronne elle-même, qui
-en avaient pris pour plus de 70 millions. L'état moral du pays était
-plus désolant encore, s'il est possible, que son état matériel.
-L'armée, convaincue de la folie de la politique pour laquelle on
-versait son sang, murmurait hautement, quoiqu'elle fût toujours prête
-en présence de l'ennemi à soutenir l'honneur des armes. La nation,
-profondément irritée de ce qu'on n'avait pas profité des victoires de
-Lutzen et de Bautzen pour conclure la paix, se regardant comme
-sacrifiée à une ambition insensée, connaissait maintenant par
-l'horreur des résultats les inconvénients d'un gouvernement sans
-contrôle. Désenchantée du génie de Napoléon, n'ayant jamais cru à sa
-prudence, mais ayant toujours cru à son invincibilité, elle était à la
-fois dégoûtée de son gouvernement, peu rassurée par ses talents
-militaires, épouvantée de l'immensité des masses ennemies qui
-s'approchaient, moralement brisée en un mot, au moment même où elle
-aurait eu besoin pour se sauver de tout l'enthousiasme patriotique qui
-l'avait animée en 1792, ou de toute l'admiration confiante que lui
-inspirait en 1800 le Premier Consul! Jamais enfin plus grand
-abattement ne s'était rencontré en face d'un plus affreux péril!
-
-[En marge: Ignorance où était l'Europe de la situation de la France,
-et sa crainte de franchir le Rhin.]
-
-Certes si l'étranger victorieux qui soupçonnait une partie de ces
-vérités, avait pu les connaître dans toute leur étendue, il ne se
-serait arrêté qu'un jour aux bords du Rhin, juste le temps nécessaire
-pour réunir des cartouches et du pain, il eût franchi ce Rhin qui
-depuis 1795 semblait une frontière inviolable, et marché droit sur
-Paris, la ville où naguère paraissait résider en permanence le génie
-de la victoire. Mais la coalition fatiguée de ses efforts
-extraordinaires, toute surprise encore de ses triomphes malgré deux
-campagnes successives qui se terminaient à son avantage, était
-disposée à s'arrêter sur le Rhin: dernier répit que la fortune
-semblait vouloir nous accorder avant de nous abandonner
-définitivement!
-
-[En marge: Disposition à négocier sur les bords du Rhin.]
-
-[En marge: Motifs qui portent les coalisés, les Prussiens exceptés, à
-désirer la paix.]
-
-Plus d'une cause contribuait à cette disposition des esprits dans le
-sein de la coalition, mais notre gloire était la principale. Si la
-politique de Napoléon nous avait mis le monde sur les bras, la gloire
-qu'il avait répandue sur nous, la bravoure sans égale avec laquelle
-nous avions soutenu ses gigantesques entreprises, le souvenir de la
-nation française se soulevant tout entière en 1792 pour repousser
-l'agression européenne, donnaient à réfléchir aux puissances
-continentales, toujours les plus compromises dans une lutte contre la
-France. On nous haïssait beaucoup, mais on ne nous craignait pas
-moins. L'idée de passer le Rhin, d'aller affronter chez elle cette
-nation qui avait inondé l'Europe de ses armées victorieuses, chez
-laquelle il n'y avait presque pas un homme qui n'eût porté les armes,
-qui blâmait l'ambition de son chef, mais qui le soutiendrait peut-être
-fortement si après l'avoir ramené sur ses frontières on voulait les
-franchir, cette idée troublait, intimidait les plus sages des généraux
-et des ministres de la coalition. D'ailleurs après avoir expulsé
-Napoléon de l'Allemagne, qu'y avait-il de plus à prétendre? Fallait-il
-après un triomphe inespéré tenter de nouveau la fortune, échouer
-peut-être dans une entreprise téméraire, se faire rejeter au delà du
-Rhin pour n'avoir pas su s'y arrêter, rendre dès lors Napoléon plus
-exigeant que jamais, réveiller en lui des prétentions qui étaient près
-de s'éteindre, et se condamner à une guerre sans fin pour n'avoir pas
-su faire la paix à propos, pas plus que Napoléon n'avait su la faire à
-Prague? Et puis la guerre n'avait-elle pas été assez cruelle? Toutes
-les armées européennes portaient sur leurs corps des plaies larges et
-saignantes, qui attestaient ce que leur avaient coûté non-seulement
-Moscou, non-seulement Lutzen, Bautzen et Dresde, où elles avaient été
-vaincues, mais la Katzbach, Gross-Beeren, Kulm, Dennewitz, Leipzig, où
-elles avaient été victorieuses! Si on excepte les Prussiens, chez
-lesquels régnait une sorte de fureur nationale, excitée par
-l'influence des sociétés secrètes, le désir de la paix était général
-parmi les militaires de toutes les nations. Quoique fort braves et
-fort orgueilleux de leurs succès, les militaires russes avaient voulu
-s'arrêter sur l'Oder; ils le voulaient bien plus encore sur le Rhin,
-et ils pensaient que c'était assez d'être venus en combattant de
-Moscou à Mayence, et que pour eux il n'y avait rien à faire au delà.
-Les Autrichiens qui se battaient depuis vingt-deux ans, qui avaient
-rejeté le vainqueur de Marengo, d'Austerlitz, de Wagram hors de
-l'Autriche et de l'Allemagne, qui sentaient profondément le besoin de
-se reposer, qui dans la prolongation de la guerre ne voyaient qu'une
-satisfaction pour la haine des Prussiens, un agrandissement
-d'influence pour les Russes et les Anglais, et peut-être des chances
-de défaite pour tous, étaient fort enclins à une paix qui cette fois
-paraissait devoir être durable. À la tête de ces militaires le prince
-de Schwarzenberg, importuné de la violence des Prussiens, de
-l'affectation de suprématie des Russes, de l'entêtement des Anglais,
-était fortement prononcé pour la paix, et dans le camp des coalisés sa
-haute raison n'était contestée par personne! Et, chose singulière, le
-célèbre général anglais lord Wellington, qui le premier en Europe
-avait tenu en échec la puissance de Napoléon, et dont la renommée
-grossie par l'éloignement n'avait cessé de s'étendre, semblait hésiter
-lui-même en approchant des redoutables frontières de France. Ce
-n'était pourtant pas la timidité qu'on pouvait lui reprocher, car en
-1810 et en 1811 il était resté seul en armes sur le continent,
-risquant à tout moment d'être jeté dans l'Océan par les armées
-françaises. Eh bien, après la bataille décisive de Vittoria, livrée à
-nos portes, lord Wellington n'avait pas fait un pas, et malgré les
-incitations de son gouvernement, il déclarait qu'il y fallait penser
-sérieusement avant d'oser toucher au sol brûlant de la France! Hélas!
-ces ennemis qui tant de fois nous avaient méconnus, et tant de fois
-devaient nous méconnaître encore, nous flattaient maintenant! Ils ne
-savaient pas qu'un long abus de nos forces en avait presque tari la
-source, que le dégoût d'un long despotisme, que l'indignation contre
-une ambition désordonnée, avaient porté la France à s'isoler de son
-gouvernement, et à considérer la guerre plutôt comme faite à lui qu'à
-elle-même. Cette erreur de nos ennemis ne devait pas durer, mais elle
-était générale, et ils nous rendaient l'hommage de trembler à l'idée
-de toucher à notre sol.
-
-[En marge: Dispositions particulières de l'Autriche.]
-
-[En marge: Le mariage de Napoléon avec Marie-Louise n'entre pour rien
-dans les vues modérées du cabinet de Vienne.]
-
-[En marge: Sa crainte de détrôner Napoléon fondée sur la crainte de
-révolutions nouvelles.]
-
-Cette disposition pacifique qu'on remarquait chez les militaires, les
-Prussiens exceptés, était moins sensible chez les hommes d'État de la
-coalition, mais elle était tout à fait prononcée chez l'un d'eux, M.
-de Metternich. Ce ministre profondément clairvoyant, qui, dans l'année
-1813, avait montré un rare mélange d'adresse et de franchise, de
-résolution et de prudence, répugnait à commettre la fortune de
-l'Autriche à de nouveaux hasards, et sous ce rapport, comme sous
-beaucoup d'autres, se trouvait pleinement d'accord avec son maître. M.
-de Metternich et l'empereur François s'étaient décidés à la guerre,
-parce que l'Allemagne la leur demandait à grands cris, parce que
-l'occasion de rétablir la situation de l'Autriche, de sauver
-l'indépendance de l'Allemagne, était trop belle pour ne pas la saisir;
-mais ce but atteint, ils ne voulaient pas, pour reconquérir tout
-entière l'ancienne grandeur de l'Autriche, courir la chance de perdre
-ce qu'ils en avaient recouvré, courir la chance aussi de grandir outre
-mesure la prépondérance russe en Europe, la prépondérance prussienne
-en Allemagne, la prépondérance anglaise sur les mers! L'Autriche,
-assurée de n'avoir plus le grand-duché de Varsovie sur ses frontières
-septentrionales, de reprendre tout ce qu'on lui avait ôté en Pologne
-pour constituer ce duché, de regagner la frontière de l'Inn, le
-Tyrol, l'Illyrie, une part quelconque du Frioul, de n'avoir plus à
-supporter la Confédération du Rhin, devait se tenir, et se tenait
-effectivement pour satisfaite. L'empereur François, constant dans
-l'adversité, modéré dans la prospérité, était fortement de cet avis,
-et M. de Metternich, ministre fidèle de sa pensée, le partageait
-entièrement. Du reste le mariage de Marie-Louise, imaginé uniquement
-dans l'intérêt de l'empire, n'ajoutait pas beaucoup à ces excellentes
-raisons. Mais, si on passait le Rhin, il s'élevait tout à coup une
-question qui ne s'était encore présentée à l'esprit de personne,
-excepté à l'esprit de quelques vieillards inconsolables, dont les
-regrets venaient de se convertir depuis peu en vives espérances, et
-cette question, c'était celle du renversement de Napoléon lui-même.
-Résister à sa domination insupportable, contenir si on le pouvait son
-ambition excessive, avait été d'abord le désir de tous ses ennemis; le
-renverser du trône de France n'avait été la pensée d'aucun. Pourtant
-vaincre un homme dont tous les titres étaient dans la victoire; après
-l'avoir vaincu en Russie, en Pologne, en Allemagne, le vaincre en
-France même, si on l'essayait et si on y réussissait, pouvait faire
-naître l'idée de s'attaquer à sa personne, et de lui ôter par l'épée
-une couronne acquise par l'épée. Cette idée seule ravissait de joie
-les Prussiens, et remuait le coeur si paisible et si modéré de
-Frédéric-Guillaume. Pour Alexandre, que Napoléon avait personnellement
-humilié, il n'avait pas rêvé une si éclatante vengeance, mais les
-événements la lui offrant, il n'y répugnait point, et ne demandait
-pas mieux que de la goûter tout entière. Pourtant en supposant le but
-atteint, que ferait-on du trône de France devenu vacant? Les Prussiens
-ne s'en inquiétaient guère, pourvu qu'ils eussent précipité du faîte
-des grandeurs celui qui les avait tant foulés aux pieds, et Alexandre
-pas beaucoup plus, car il se serait vengé lui aussi des dédains de
-l'orgueilleux conquérant. Mais la haine n'aveuglait ni l'empereur
-François ni son ministre; l'intérêt de l'Autriche les dirigeait seul,
-et le Rhin franchi, ils se demandaient ce qu'on ferait au delà.
-
-Le mariage de Napoléon avec Marie-Louise, quoique l'empereur François
-fût un assez bon père, ne les touchait que médiocrement. D'autres
-considérations les occupaient. Aucune puissance au monde n'avait
-autant souffert que l'Autriche de l'esprit novateur, et n'avait eu
-autant de combats à soutenir contre cet esprit depuis trois cents ans.
-Pendant le dix-huitième siècle elle avait rencontré le grand Frédéric,
-et perdu la Silésie. Pendant la Révolution française elle avait
-rencontré Napoléon, et perdu les Pays-Bas, la Souabe, l'Italie, la
-couronne germanique. Si même on remontait jusqu'à la réforme
-protestante, on la trouvait sous Charles-Quint aux prises avec Luther,
-c'est-à-dire avec l'esprit novateur. La haine des révolutions était
-donc chez elle une politique traditionnelle, à peine interrompue un
-instant sous Joseph II, bientôt reprise sous ses successeurs, et aussi
-active que prévoyante sous l'empereur François et M. de Metternich.
-Ils se demandaient donc l'un et l'autre, avec un souci que ne
-partageait aucun de leurs alliés, à qui on donnerait à gouverner
-cette France si effrayante, qui tenait dans sa main, outre sa terrible
-épée, la torche non moins terrible des révolutions. Les Bourbons, qui
-leur auraient convenu sous tant de rapports, ils y songeaient à peine,
-parce que la France et l'Europe y songeaient moins encore, et qu'ils
-doutaient de leur capacité. Un soldat de génie, disposé à réprimer la
-révolution dont il était sorti, non par suite de préjugés qu'il
-n'avait point, mais par le double amour de l'ordre et du pouvoir, leur
-paraissait difficile à remplacer; et songeant moins à Marie-Louise
-qu'à la révolution française, prête à recommencer son redoutable
-cours, ils n'inclinaient guère à détrôner Napoléon.
-
-[En marge: L'Angleterre, par d'autres motifs, entre dans les vues de
-l'Autriche, et les appuie.]
-
-Satisfaits des résultats obtenus, craignant plutôt que désirant la
-vacance du trône de France, l'empereur François et M. de Metternich
-étaient d'avis, une fois parvenus aux bords du Rhin, d'adresser à
-Napoléon de nouvelles offres pacifiques, et, chose inattendue,
-l'Angleterre, l'ennemie si obstinée de la famille Bonaparte, se
-montrait en ce moment favorable aux vues du cabinet de Vienne. Le
-cabinet britannique ayant autrefois affiché le désir de rétablir les
-Bourbons sur le trône de France, ayant par ce motif essuyé pendant
-vingt années les attaques de l'opposition qui lui reprochait de
-soutenir une guerre ruineuse pour un objet étranger à l'Angleterre,
-semblait craindre ce reproche, et à force de s'en défendre, avait
-presque fini par ne plus le mériter. Lord Aberdeen, son représentant
-auprès des cours alliées, l'un des esprits les plus droits, les plus
-sages qui aient jamais servi l'Angleterre, était devenu, sous ce
-rapport, l'appui de M. de Metternich, et n'hésitait pas à dire que si
-Napoléon faisait les concessions nécessaires, il fallait traiter avec
-lui tout comme avec un autre, et le considérer comme un souverain
-parfaitement légitime.
-
-[En marge: Principes de conduite que M. de Metternich avait fait
-adopter par la coalition pour la bonne direction de ses affaires.]
-
-[En marge: Il résulte de ces principes la nécessité de prendre au bord
-du Rhin une nouvelle résolution.]
-
-Arrivés au bord du Rhin les coalisés avaient donc un parti à prendre à
-cet égard. D'ailleurs certains antécédents les y obligeaient. M. de
-Metternich, le lendemain de la réunion de l'Autriche aux puissances
-belligérantes, et lorsqu'on était encore en Bohême, avait proposé et
-fait adopter quelques résolutions importantes, toutes conçues dans la
-vue de remédier à l'esprit de discorde ordinaire aux coalitions.
-Premièrement, puisque les souverains et leurs principaux ministres
-étaient réunis, il leur avait proposé de ne pas se séparer que la
-guerre ne fût terminée. Secondement il avait demandé et obtenu la
-nomination d'un général unique, lequel, ainsi qu'on l'a vu, avait été
-le prince de Schwarzenberg. Troisièmement, il avait posé comme but,
-non pas la conquête, mais la restitution à chacun de ce qu'il avait
-perdu. Or comme cette base, pour la Prusse et l'Autriche qui avaient
-subi depuis vingt années de si nombreuses transformations, pouvait
-être incertaine, il avait fait adopter pour l'une et l'autre la
-condition précise de leur état avant la guerre de 1805, et de plus il
-avait fait décider qu'on mettrait en dépôt, dans les mains de la
-coalition, les provinces reconquises. Enfin il avait obtenu qu'on
-divisât la guerre non pas en campagnes et par années, mais en périodes
-mesurées sur l'importance des résultats obtenus. Ainsi la marche et
-l'arrivée jusqu'au Rhin devaient constituer la première période. La
-seconde, si on était contraint à l'entreprendre, s'arrêterait au
-sommet des Vosges et des Ardennes. La troisième, si on était
-absolument réduit à pousser la guerre si loin, ne se terminerait qu'à
-Paris même. Il résultait, sans le dire, de ces résolutions si
-profondément conçues, qu'à chaque période accomplie, on s'arrêterait
-avant d'entamer la suivante, pour examiner si la paix n'était pas
-possible.
-
-[En marge: On profite de la présence de M. de Saint-Aignan à Francfort
-pour le charger d'une mission pacifique à Paris.]
-
-Ainsi, par toutes les raisons que nous avons données, l'Autriche, sans
-prendre toutefois l'initiative d'une nouvelle négociation, voulait
-faire savoir à Napoléon que c'était le moment de traiter, elle voulait
-lui conseiller d'être plus sage qu'à Prague, et de s'attacher à
-conserver outre le trône, qui n'avait pas été mis en question
-jusqu'ici, mais qui pouvait l'être, une France bien belle encore,
-celle du traité de Lunéville. Les souverains et leurs ministres étant
-en cet instant réunis à Francfort, un hasard leur fournit une occasion
-de communiquer à Napoléon leur pensée véritable, pensée sincère alors,
-car le Rhin n'était pas franchi. La France avait eu à Weimar un
-ministre, M. de Saint-Aignan, qui à un esprit éclairé joignait un
-caractère doux et conciliant, et qui avait l'avantage, fort apprécié à
-cette époque, d'être le beau-frère de M. de Caulaincourt. Il était
-connu en effet de toute l'Europe que M. de Caulaincourt, dans la cour
-trop soumise de Napoléon, avait la sagesse de soutenir la cause de la
-paix, et ce mérite s'ajoutant à sa grande situation, en faisait aux
-yeux des étrangers le serviteur le plus respectable de l'Empire. Son
-beau-frère M. de Saint-Aignan avait été, par une assez brutale
-interprétation du droit de la guerre, considéré comme prisonnier
-lorsqu'on était entré à Weimar. On avait commencé par le reléguer à
-Toeplitz, puis on l'avait rappelé à Francfort, et dédommagé du reste
-par beaucoup d'égards d'un désagrément momentané. On lui avait proposé
-de se charger d'une mission à Paris, consistant à suggérer à Napoléon
-l'idée d'un congrès, lequel se réunirait immédiatement sur la
-frontière, et traiterait de la paix sur la double base des limites
-naturelles pour la France, et d'une indépendance complète pour toutes
-les nations.
-
-[En marge: Langage de M. de Metternich à M. de Saint-Aignan.]
-
-[En marge: Confirmation du langage de M. de Metternich par M. de
-Nesselrode et par lord Aberdeen.]
-
-Ce fut d'abord M. de Metternich qui prit M. de Saint-Aignan à part
-pour lui offrir cette sorte de mission. Il lui affirma que l'Europe
-désirait la paix, qu'elle la voulait honorable et acceptable pour tout
-le monde; qu'elle savait que la France après vingt ans de victoires
-avait acquis le droit d'être respectée, et qu'elle le serait; qu'on
-n'entendait pas rétablir dans son entier l'ancien état des choses, que
-l'Autriche ne prétendait pas notamment reprendre tout ce qu'elle avait
-possédé jadis, qu'il lui suffirait de revenir à une situation
-convenable et rassurante; que c'était là le terme des prétentions de
-tous les princes alliés; qu'en preuve de cette haute sagesse chez eux,
-lui M. de Metternich était chargé de proposer à la France ses
-frontières naturelles, c'est-à-dire le Rhin, les Alpes, les Pyrénées,
-mais rien au delà; qu'il était temps pour tous de songer à la paix,
-pour l'Europe sans aucun doute, mais pour la France également, et pour
-Napoléon en particulier plus que pour aucune des parties
-belligérantes; qu'il avait soulevé contre lui un orage épouvantable;
-que l'irritation extraordinaire excitée contre sa personne allait sans
-cesse croissant, qu'elle inspirait aux combattants une rage guerrière
-difficile à contenir; que s'il y regardait bien, il verrait que les
-sentiments qui agitaient l'Europe avaient pénétré en France même, et
-qu'il pouvait arriver qu'il fût bientôt aussi isolé dans son propre
-pays que dans le reste du monde; que le temps de traiter honorablement
-était donc venu, que ce moment passé la guerre serait acharnée,
-implacable, poussée jusqu'à la destruction entière des uns ou des
-autres; qu'on ne se diviserait pas dans la coalition, qu'on ferait à
-l'union tous les sacrifices nécessaires; que la paix qu'on offrait on
-l'offrait de bonne foi, qu'on la proposait générale sur terre et sur
-mer; que la Russie, la Prusse, l'Angleterre elle-même la souhaitaient,
-qu'à cet égard il fallait mettre toute défiance de côté, car le désir
-d'arrêter l'effusion du sang était universel; mais qu'il ne fallait
-pas tomber encore une fois dans la déplorable erreur commise à Prague,
-où faute d'en croire l'Autriche, et faute de se résoudre à propos, on
-avait pour quelques heures perdues laissé échapper l'occasion de
-terminer la guerre à des conditions qu'on n'obtiendrait plus. En
-preuve de ce qu'il avançait, M. de Metternich introduisit
-successivement M. de Nesselrode et lord Aberdeen, qui répétèrent en
-termes plus courts mais aussi formels, tout ce qu'il avait dit
-lui-même. Lord Aberdeen affirma au nom de son propre cabinet, qu'on
-ne voulait ni abaisser ni humilier la France, qu'on ne songeait point
-à lui disputer ses frontières naturelles, car on savait qu'il y avait
-des événements sur lesquels il ne fallait pas revenir, mais il répéta
-qu'au delà de ces limites on était décidé à n'accorder à la France ni
-territoire, ni autorité positive, ni même influence, excepté celle
-toutefois que les grands États exercent les uns sur les autres, quand
-ils savent se servir des avantages de leur position sans en abuser.
-
-[En marge: Sincérité actuelle des ministres de la coalition.]
-
-Quant à la sincérité de ce langage, M. de Saint-Aignan, d'après tout
-ce qu'il vit et entendit, n'en conçut pas le moindre doute. Il
-répondit que pris à l'improviste et n'ayant aucune mission, il pouvait
-tout écouter sans manquer à des instructions qu'il n'avait point,
-qu'il rapporterait fidèlement ce qu'on le chargeait de dire, mais
-qu'il vaudrait peut-être mieux, pour plus d'exactitude, lui remettre
-par écrit le résumé des conditions proposées. M. de Metternich n'y vit
-aucune difficulté, et remit à M. de Saint-Aignan une note fort courte,
-mais précise, contenant les énonciations suivantes.
-
-[En marge: Résumé par écrit des conditions offertes à Francfort.]
-
-L'Europe ne se diviserait point quoi qu'il arrivât, et resterait unie
-jusqu'à la paix. Cette paix devait être générale, et maritime aussi
-bien que continentale. Elle serait fondée sur le principe de
-l'indépendance de toutes les nations, dans leurs limites ou naturelles
-ou historiques. La France conserverait le Rhin, les Alpes, les
-Pyrénées, mais devrait s'y renfermer; la Hollande serait indépendante,
-et ses frontières du côté de la France seraient ultérieurement
-déterminées; l'Italie serait également indépendante, et on pourrait
-discuter les limites que l'Autriche y aurait du côté du Frioul, ainsi
-que la France du côté du Piémont. L'Espagne recouvrerait sa dynastie:
-cette condition était _sine qua non_. L'Angleterre ferait aussi des
-restitutions au delà des mers, et chaque nation jouirait de la liberté
-du commerce telle qu'elle serait stipulée par le droit des gens,
-etc...
-
-Sur ce dernier point seulement lord Aberdeen éleva quelques
-difficultés de rédaction, mais on laissa à M. de Metternich, qui
-tenait la plume, le soin de trouver les termes vagues que nous venons
-de rapporter, et on dirigea immédiatement M. de Saint-Aignan sur
-Mayence, en le rendant porteur des paroles les plus affectueuses pour
-M. de Caulaincourt. On fit dire à celui-ci qu'on le savait si honnête
-homme et si juste, qu'on était prêt à l'accepter comme arbitre des
-conditions de la paix, si Napoléon voulait lui confier des pleins
-pouvoirs pour la conclure.
-
-[En marge: Arrivée de M. de Saint-Aignan à Paris.]
-
-[En marge: Transmission de son message appuyé par M. de Bassano.]
-
-[En marge: Raisons puissantes d'accueillir cet heureux message.]
-
-M. de Saint-Aignan arriva le 11 novembre à Mayence, et le 14 à Paris.
-Il se hâta de remettre son message à M, de Bassano, qui le transmit
-sur-le-champ à Napoléon. Ce ministre était, il faut le reconnaître,
-considérablement changé. De sa dangereuse infatuation il n'avait
-conservé que les dehors. L'esprit, le caractère même, avaient cédé
-sous le poids des événements. Il eut donc la sagesse d'appuyer auprès
-de Napoléon les propositions de Francfort. Elles étaient certes bien
-belles, bien acceptables encore! Que pouvions-nous en effet désirer au
-delà des Alpes et du Rhin? Qu'avions-nous trouvé en outre-passant ces
-frontières si puissantes et si clairement tracées? Rien que la haine
-des peuples, l'effusion continue de leur sang et du nôtre, des trônes
-de famille difficiles à soutenir, presque tous tombés en ce moment ou
-tournés contre nous, parce qu'à une influence légitime sur des peuples
-voisins nous avions voulu donner la forme humiliante de royautés
-étrangères; et si enfin, par orgueil, ou affection fraternelle, nous
-exigions absolument quelque chose au delà du Rhin ou des Alpes, ne
-restait-il pas dans les termes employés pour fixer les limites de la
-Hollande et de l'Italie, le moyen d'obtenir de suffisantes indemnités
-de famille?
-
-[En marge: Napoléon, quoique n'étant pas disposé à refuser les
-propositions de Francfort, craint d'avouer trop clairement sa détresse
-en les acceptant immédiatement.]
-
-[En marge: Il fait une réponse prompte, mais ambiguë.]
-
-Il n'y avait donc pas une seule raison de refuser les propositions
-indirectes mais positives de Francfort. Aussi Napoléon n'y pensait-il
-pas le moins du monde, bien que son orgueil souffrît cruellement; mais
-il recueillait le triste prix de ses fautes, car il ne pouvait guère
-se montrer accommodant sans s'affaiblir. Ne pas accepter sur-le-champ
-les propositions venues de Francfort, c'était laisser à la coalition
-le moyen de se dédire lorsqu'elle finirait par connaître le dénûment
-de la France, la dispersion de ses ressources depuis Cadix jusqu'à
-Dantzig, son abattement moral, son détachement de Napoléon, lorsque
-surtout le peuple anglais, s'exaltant à la nouvelle des derniers
-succès de la coalition, voudrait en tirer les plus extrêmes
-conséquences. Il y avait ce danger, et c'était, en effet, le plus
-grave, mais il y en avait un autre aussi, c'était d'avouer soi-même ce
-qu'on craignait que la coalition ne devinât bientôt, en laissant
-paraître par trop de condescendance l'impuissance à laquelle on était
-réduit. De la part d'un caractère moins entier que celui de Napoléon,
-la condescendance aurait pu être prise pour de l'esprit de
-conciliation; mais de sa part céder à l'instant sur tous les points,
-pour lier sur tous les points les puissances coalisées, c'était avouer
-une affreuse détresse. Aussi à côté du danger de résister, y avait-il
-celui de céder, effet trop ordinaire des mauvaises conduites, qui vous
-amènent à des situations où tout est péril, et où il y a autant
-d'inconvénient à reculer qu'à s'avancer!
-
-Pourtant le plus grand péril étant de paraître intraitables, de
-fournir ainsi à ceux qui nous faisaient à regret les concessions de
-Francfort le droit de les retirer, il valait mieux consentir à tout,
-et tout de suite, au risque de laisser échapper un secret que du reste
-on ne pouvait pas cacher longtemps. Napoléon voulut par la promptitude
-de la réponse montrer un certain empressement à négocier, et n'ayant
-pris que la journée du 15 pour réfléchir, il fit répondre dès le
-lendemain 16. Mais la forme de la réponse n'était pas heureuse. Aucune
-explication sur les bases proposées, dès lors aucune acceptation de
-ces bases, désignation de Manheim pour lieu de réunion du futur
-congrès, lieu dont le voisinage indiquait la résolution d'entrer en
-matière sans retard, enfin phrase ironique, amère même contre
-l'Angleterre, à propos de l'indépendance des nations que la France,
-disait-on, demandait sur terre comme sur mer, telle était en substance
-la note expédiée, note qu'assurément on ne fit pas attendre, car on
-l'envoya immédiatement au maréchal Marmont qui commandait à Mayence,
-avec ordre de la faire parvenir sur-le-champ à Francfort. Le silence
-gardé sur les conditions était imaginé sans doute pour écarter l'idée
-d'un trop grand abattement de notre part, car il indiquait qu'on
-n'était pas prêt à tout accepter, mais c'était décourager la coalition
-si elle était sincère, et si elle ne l'était pas, lui laisser le moyen
-de se dédire.
-
-[En marge: État dans lequel Napoléon trouve les esprits en arrivant à
-Paris.]
-
-[En marge: On lui impute la rupture des négociations de Prague.]
-
-[En marge: Le langage de ses écrivains n'obtient aucune créance.]
-
-[En marge: Sentiment profond des maux de la guerre.]
-
-[En marge: Réveil des partis.]
-
-[En marge: Dispositions des révolutionnaires et des royalistes.]
-
-Napoléon arrivé à Paris y avait trouvé le public dans un état de
-profonde tristesse, presque de désespoir, et en particulier d'extrême
-irritation contre lui. Sa police, quelque active qu'elle fût, quelque
-arbitraire qu'elle se permît d'être, pouvait à peine contenir la
-manifestation du sentiment général. Bien que personne, même dans le
-gouvernement, ne connût le secret des négociations de Prague, bien que
-Napoléon eût laissé croire à ses ministres et à l'archichancelier
-Cambacérès lui-même que les puissances avaient cherché à l'humilier
-jusqu'à vouloir lui ôter Venise, ce qui n'était pas vrai, le public
-était convaincu que si les négociations avaient échoué, c'était sa
-faute. On ne lui pardonnait donc pas d'avoir négligé l'occasion si
-heureuse des victoires de Lutzen et de Bautzen pour conclure la paix.
-On regardait son ambition comme extravagante, cruelle pour l'humanité,
-fatale pour la France. Après les désastres de 1813, ajoutés à ceux de
-1812, on ne se croyait plus en mesure de résister à la coalition
-formidable qui sur le Rhin, l'Adige, les Pyrénées, menaçait la France
-d'un million de soldats. Les écrivains enchaînés ou payés, qui seuls
-avaient la faculté de composer des gazettes, et que personne ne
-croyait même quand ils disaient la vérité, avaient reçu les
-instructions du duc de Rovigo sur la manière de présenter les malheurs
-de cette campagne. Les frimas avaient servi à expliquer les désastres
-de 1812, la défection des alliés allait servir à expliquer ceux de
-1813. Outre cette explication on en cherchait une autre dans
-l'explosion imprévue du pont de Leipzig. Sans le crime des Saxons et
-des Bavarois, disait-on, sans la faute de l'officier qui avait fait
-sauter le pont de Leipzig, Napoléon, vainqueur de la coalition, serait
-revenu sur le Rhin apportant à la France une paix glorieuse. Aussi n'y
-avait-il pas de termes d'exécration qu'on ne prodiguât aux Bavarois et
-surtout aux Saxons. On annonçait de plus avec une insistance cruelle,
-et bien peu méritée, que le colonel de Montfort, très-innocent, quoi
-qu'on en dît, de la catastrophe du pont de Leipzig, allait être pour
-cette catastrophe déféré à une commission militaire. Personne
-n'ajoutait foi à ces assertions, et comme les menteurs qui, lorsqu'ils
-s'aperçoivent qu'on ne les croit pas, élèvent la voix davantage, les
-écrivains soldés répétaient avec plus d'acharnement le thème convenu,
-sans obtenir plus de créance.--Il veut sacrifier tous nos enfants à sa
-folle ambition, était le cri des familles, depuis Paris jusqu'au fond
-des provinces les plus reculées. On ne niait pas le génie de Napoléon,
-on faisait bien pis, on n'y songeait plus, pour ne penser qu'à sa
-passion de guerres et de conquêtes. L'horreur qu'on avait ressentie
-jadis pour la guillotine, on l'éprouvait aujourd'hui pour la guerre.
-On ne s'entretenait partout que des champs de bataille de l'Espagne
-et de l'Allemagne, des milliers de mourants, de blessés, de malades
-expirant sans soins dans les champs de Leipzig et de Vittoria. On
-représentait Napoléon comme une espèce de démon de la guerre, avide de
-sang, ne se complaisant qu'au milieu des ruines et des cadavres. La
-France dégoûtée de la liberté par dix années de révolution, était
-dégoûtée maintenant du despotisme par quinze années de gouvernement
-militaire, et d'effusion de sang humain d'un bout de l'Europe à
-l'autre. Les violences des préfets enlevant les enfants du peuple par
-la conscription, ceux des classes élevées par la création des gardes
-d'honneur, torturant par des garnisaires les familles dont les fils ne
-répondaient point à l'appel, employant les colonnes mobiles contre les
-réfractaires qui couraient la campagne, traitant souvent les provinces
-françaises comme des provinces conquises, convertissant en impôts
-obligatoires de prétendus dons volontaires proposés et consentis par
-leurs affidés, prenant à la fois denrées, chevaux, bétail, par la voie
-des réquisitions; une police soupçonneuse recueillant les moindres
-propos, enfermant arbitrairement ceux qui étaient accusés de les
-tenir, et toujours supposée présente là même où elle n'était point;
-une misère profonde dans les ports, résultant de la clôture absolue
-des mers; sur les frontières de terre, ouvertes naguère à notre
-industrie, des milliers de baïonnettes étrangères ne laissant pas
-passer un ballot de marchandises; enfin une terreur indicible et
-universelle de l'invasion, tous ces maux à la fois provenant d'une
-seule volonté non contredite, étaient une cruelle leçon, qui avait
-infirmé celle qu'on avait reçue des malheurs de la révolution, et,
-qui, sans rendre la France républicaine, la ramenait à désirer une
-monarchie libéralement constituée. Tous les partis longtemps oubliés,
-commençaient à se montrer de nouveau. Les révolutionnaires
-s'agitaient, mais à la vérité sans effet. Quelques-uns, en très-petit
-nombre, se rattachant à Napoléon par la crainte des Bourbons qu'ils
-haïssaient, voulaient bien le proclamer dictateur, à condition qu'il
-aurait recours à des moyens extraordinaires, et qu'il appellerait le
-peuple à un mouvement semblable à celui de 1792. Mais c'étaient des
-maniaques rêvant un passé actuellement impossible. Le mouvement de
-1792 n'avait été qu'une explosion d'indignation de la part de la
-France injustement assaillie par l'Europe, et ce sentiment c'était
-aujourd'hui l'Europe qui l'éprouvait à son tour contre nous. Les
-royalistes, partisans de la maison de Bourbon, ranimés par
-l'espérance, excités par les prêtres bien plus nombreux, bien plus
-hardis en ce moment que les révolutionnaires, commençaient à élever la
-voix et à se faire écouter. La France avait presque oublié les
-Bourbons, dont elle était séparée par des événements immenses qui
-tenaient dans les esprits la place de plusieurs siècles, et elle
-craignait d'ailleurs leur manière de penser, leur entourage, leurs
-ressentiments; mais épouvantée de l'empire, persistant à repousser la
-république, elle en venait à comprendre que les Bourbons contenus par
-de sages lois, pourraient offrir un moyen d'échapper au despotisme
-comme à l'anarchie. Il n'y avait du reste que les hommes les plus
-éclairés qui portassent leurs vues aussi loin; la masse laissait
-parler des Bourbons pour ne plus entendre parler de la guerre, qui
-dévorait les enfants, aggravait les impôts, et empêchait tout
-commerce.
-
-[En marge: Sentiments des fonctionnaires.]
-
-[En marge: État d'esprit de Berthier et de Cambacérès.]
-
-[En marge: Langage de Ney, Marmont, Macdonald, Caulaincourt.]
-
-[En marge: Alarmes de l'Impératrice.]
-
-Lorsqu'un gouvernement commence à être en danger, on peut en
-apercevoir le signe certain dans l'état d'esprit des fonctionnaires.
-En 1813 et 1814 les fonctionnaires de l'Empire étaient tristes,
-découragés, abattus, et quoiqu'un certain nombre affectassent un zèle
-violent, la plupart sans le dire en voulaient à Napoléon autant que
-ses plus grands ennemis, parce qu'ils sentaient qu'en se compromettant
-lui-même il les avait tous compromis. Le péril avait rendu quelque
-indépendance aux fonctionnaires d'un ordre élevé. Ils avaient déjà dit
-à Napoléon à la fin de 1812, et ils lui répétaient bien plus à la fin
-de 1813, que sans la paix ils seraient tous perdus, eux comme lui. Les
-militaires du plus haut grade qu'il avait comblés de biens mais sans
-les en laisser jouir, se taisaient en montrant un sombre
-mécontentement, ou disaient durement qu'il ne restait aucune ressource
-pour soutenir la guerre. Les deux hommes les plus sensés, l'un de
-l'armée, l'autre du gouvernement, Berthier et Cambacérès, ne cachaient
-plus leur consternation. Berthier était malade; Cambacérès était tombé
-dans une dévotion qui, ne répondant à aucune de ses dispositions
-antérieures, était la suite visible de son profond découragement. Se
-taisant avec Napoléon comme on a coutume de faire avec les
-incorrigibles, il avait demandé à se retirer, pour finir sa vie dans
-le repos et la piété. D'autres personnages moins résignés, avaient
-manifesté plus ouvertement leur chagrin. Ney, disait-on, avait laissé
-échapper des paroles violentes; Marmont avait profité d'une ancienne
-intimité pour hasarder quelques avis; Macdonald, avec un mélange de
-finesse et de simplicité un peu rude, avait dit son sentiment; M. de
-Caulaincourt avait réitéré l'expression du sien, avec son courage
-ordinaire et une sorte de hauteur respectueuse. Tous n'avaient que le
-mot de paix à la bouche. Enfin l'Impératrice, sans donner un avis, car
-elle ne savait qui avait tort ou raison, s'était bornée à pleurer.
-Elle était épouvantée pour elle, pour son fils, même pour Napoléon,
-qu'elle aimait alors comme une jeune femme aime le seul homme qu'elle
-ait connu.
-
-[En marge: Angoisses de Napoléon, auquel on demande la paix, lorsqu'il
-ne dépend plus de lui de la donner.]
-
-[En marge: Ses discours quotidiens à tous ceux qui le blâment plus ou
-moins ouvertement.]
-
-Cette idée de la paix qui le poursuivait comme un reproche amer,
-importunait Napoléon, d'autant plus qu'après ne l'avoir point voulue
-quand il dépendait de lui de l'obtenir, il sentait qu'aujourd'hui,
-même en la voulant, il ne l'obtiendrait pas, et que cette paix
-longtemps repoussée s'enfuirait à son tour quand il courrait après
-elle, singulière et fatale vengeance des choses de ce monde! L'Europe
-certainement venait d'offrir avec bonne foi la reprise des
-négociations, mais on pouvait douter de cette bonne foi quand on
-n'était pas dans le secret de ses conseils, et il était probable
-d'ailleurs qu'elle ne persisterait pas dans une telle offre, dès que
-notre faiblesse, qui ne pouvait être longtemps ignorée, lui serait
-enfin connue. Napoléon ne croyait donc que très-peu à la possibilité
-d'une paix acceptable, ne l'attendait que d'une dernière lutte
-acharnée, soutenue ou sur la frontière, ou en deçà, et adressait à
-tous ses censeurs cachés ou patents les réponses suivantes:--Il est
-facile, leur disait-il, de parler de la paix, mais il n'est pas aussi
-facile de la conclure. L'Europe semble nous l'offrir, mais elle ne la
-veut pas franchement. Elle a conçu l'espérance de nous détruire, et
-cette espérance une fois conçue, elle n'y renoncera que si nous lui
-faisons sentir l'impossibilité d'y réussir. Vous croyez que c'est en
-nous humiliant devant elle que nous la désarmerons; vous vous trompez.
-Plus vous serez accommodants, plus elle sera exigeante, et d'exigences
-en exigences, elle vous conduira à des termes de paix que vous ne
-pourrez plus admettre. Elle vous offre la ligne du Rhin et des Alpes,
-et même une partie quelconque du Piémont. Ce sont là certainement
-d'assez belles conditions, mais si vous paraissez y accéder, elle vous
-proposera bientôt vos frontières de 1790. Eh bien, les puis-je
-accepter, moi, qui ai reçu de la République les frontières naturelles?
-Peut-être a-t-il existé un moment où il aurait fallu nous montrer plus
-modérés, mais au point où en sont les choses, une condescendance trop
-manifeste de notre part serait un aveu de notre détresse qui
-éloignerait plus qu'il ne rapprocherait la paix. Il faut combattre
-encore une fois, combattre en désespérés, et, si nous sommes
-vainqueurs, alors nous devrons sans aucun doute nous hâter de conclure
-la paix, et, dans ce cas, soyez-en sûrs, je m'y prêterai avec
-empressement.--
-
-[En marge: Incrédulité qui accueille partout les paroles de
-l'Empereur.]
-
-Malheureusement ce que disait Napoléon devenait de minute en minute
-plus exact, car l'Europe successivement avertie de notre faiblesse, ne
-se prêterait bientôt plus à aucune concession, et pour avoir la paix
-il faudrait l'arracher. Mais après avoir cru Napoléon trop facilement
-lorsqu'il ne disait pas vrai, on ne voulait plus le croire lorsque ce
-qu'il disait n'était que trop véritable. On ne voyait dans le langage
-que nous venons de rapporter que son intraitable caractère, son
-implacable passion pour la guerre (passion qu'il avait eue et qu'il
-n'avait plus), et beaucoup de gens qui se souciaient peu que la paix
-fût acceptable ou non, que la France eût ou n'eût pas ses frontières
-naturelles, pourvu que le trône impérial conservé conservât leurs
-places, disaient que _cet homme_ (c'est ainsi qu'ils appelaient
-Napoléon), que _cet homme_ était fou, qu'il se perdait, et qu'il
-allait les perdre tous avec lui.--Ainsi la vérité qu'on n'a pas voulu
-écouter lorsqu'il était temps de l'entendre utilement, on la retrouve
-plus tard, sous les formes les plus poignantes, non-seulement dans le
-cri des peuples, mais dans l'affliction des amis sincères, dans
-l'humeur silencieuse des amis intéressés, et souvent même dans
-l'insolence des plus vils courtisans, chez lesquels le désespoir d'une
-fortune perdue a fait évanouir le respect!
-
-[En marge: Déchaînement général contre le duc de Bassano.]
-
-[En marge: Le remplacement de ce ministre demandé comme un sacrifice
-nécessaire à la paix.]
-
-À toute opinion méconnue, et devenue implacable pour avoir été
-méconnue, il faut une victime, justement ou injustement choisie. Il y
-en avait une alors que toute la puissance de Napoléon ne pouvait
-refuser, nous ne dirons pas au public, condamné au silence, mais à sa
-propre cour révoltée des périls de la situation, et cette victime
-c'était M. de Bassano. On savait, sans connaître les détails, qu'à
-Prague la France aurait pu obtenir une paix glorieuse, et que
-l'Empereur l'avait refusée; on savait que dans le moment même
-l'Empereur venait de recevoir une proposition fort belle encore, et un
-murmure d'antichambre disait qu'il n'y avait pas répondu
-convenablement, et de toutes ces fautes on s'en prenait à M. de
-Bassano, dont l'imprévoyance et l'orgueil avaient, disait-on, causé
-tous nos maux. On prétendait que c'était lui qui au lieu d'éclairer
-Napoléon s'appliquait à l'abuser, comme si quelqu'un avait pu être
-responsable des résolutions de ce caractère indomptable. M. de
-Bassano, sans doute, avait été un ministre complaisant, mais plus
-complaisant que dangereux, car il est douteux que même en se joignant
-à M. de Caulaincourt, il eût pu faire prévaloir à Prague une
-détermination salutaire. Toutefois il aurait dû le tenter, et s'il
-n'avait sauvé la France, il aurait au moins sauvé sa responsabilité.
-On l'accablait en ce moment avec l'injustice ordinaire de la passion;
-et M. de Caulaincourt qui lui en voulait de ne l'avoir pas soutenu à
-Prague, M. de Talleyrand qui occupait ses loisirs à le railler sans
-cesse, assuraient qu'avant tout, pour avoir la paix il fallait
-persuader au monde qu'on la désirait, et que la manière la moins
-humiliante de le prouver c'était de renvoyer M. de Bassano.
-
-Napoléon se résigna donc à ce sacrifice, première mais inutile
-expiation de ses fautes. Il savait bien que M. de Bassano n'était pas
-le vrai coupable, et que dans ce ministre c'était lui qu'on voulait
-frapper, et quoiqu'il n'en coûtât pas moins à sa justice qu'à son
-orgueil, il consentit à lui retirer les affaires étrangères, tant le
-danger était pressant, et tant il sentait qu'il fallait, au dedans
-comme au dehors, des satisfactions à l'opinion courroucée. Ainsi sous
-les gouvernements despotiques aussi bien que sous les gouvernements
-libres, les instruments des fautes sont punis, seulement ils le sont
-avec moins de ménagement pour l'orgueil du maître, qui est réduit à se
-condamner lui-même en les frappant, aveu fâcheux et la plupart du
-temps stérile, parce que le sacrifice arrive lorsque le mal est
-irréparable.
-
-[En marge: M. de Bassano remplacé par M. de Caulaincourt dans le
-ministère des relations extérieures.]
-
-Les deux auteurs de la chute de M. de Bassano, MM. de Talleyrand et de
-Caulaincourt, étaient seuls capables de le remplacer. Napoléon songea
-d'abord au premier, qui avait en Europe plus d'autorité que le second,
-quoiqu'il inspirât moins d'estime. M. de Talleyrand, avec sa rare
-sagacité politique, voyait venir la fin de l'Empire; pourtant il n'en
-était pas assez sûr pour refuser la direction des affaires étrangères
-à laquelle il devait sa grandeur. Mais se défiant du despotisme de
-Napoléon autant que Napoléon se défiait de sa fidélité, il attachait
-du prix à rester grand dignitaire. Or, sur ce sujet, Napoléon s'était
-fait un système, c'était de ne jamais réunir chez le même individu le
-pouvoir ministériel et la qualité de grand dignitaire. Dans son
-empire, tel qu'il l'avait imaginé, les grands dignitaires, émanation
-de l'autorité souveraine, veillant de haut à l'une des branches de
-l'administration, avaient quelque chose de l'inviolabilité du monarque
-comme ils avaient quelque chose de son auguste caractère. Or, il ne
-voulait pas que ses ministres fussent inviolables, et M. de Talleyrand
-moins qu'un autre. Mais M. de Talleyrand tenait à l'être sous un tel
-maître, du moins autant que possible. Pour ce motif si mesquin on ne
-s'entendit point, et M. de Caulaincourt devint ministre des affaires
-étrangères. On n'en pouvait trouver un plus estimable, plus estimé,
-mieux accueilli de l'Europe.
-
-[En marge: M. de Bassano reprend la secrétairerie d'État.]
-
-[En marge: M. Daru est appelé à l'un des deux ministères de la
-guerre.]
-
-[En marge: M. Molé est nommé ministre de la justice, le duc de Massa
-président du Corps législatif.]
-
-Napoléon profita de l'occasion pour opérer quelques autres changements
-dans le ministère, les uns résultant de celui qui venait de
-s'accomplir, les autres projetés depuis quelque temps. En retirant à
-M. de Bassano la direction des affaires étrangères, Napoléon
-n'entendait cependant pas laisser sans emploi ce fidèle serviteur, et
-il lui rendit le poste de secrétaire d'État, qui le replaçait dans la
-plus intime confiance du monarque. C'était le ramener au point de
-départ de son ambition, mais il fallait céder à l'opinion déjà plus
-forte en ce moment que Napoléon lui-même. La secrétairerie d'État
-était alors occupée par M. Daru. Il y avait encore moins de motifs de
-laisser sans emploi un personnage dont le sacrifice n'était pas plus
-désiré par l'opinion que par le monarque. M. Daru, administrateur
-intègre, ferme, infatigable, sans cesse à la suite de Napoléon dans
-ses campagnes les plus difficiles, ayant partagé tous ses dangers,
-passait pour avoir en mainte occasion donné d'utiles conseils, et
-personne n'aurait vu dans son éloignement un avantage pour les
-affaires. Napoléon qui le pensait ainsi lui confia l'un des deux
-ministères de la guerre. Le général Clarke, duc de Feltre, avait
-l'administration du personnel, M. de Cessac celle du matériel. Ce
-dernier avait déjà rendu de longs services, et était capable d'en
-rendre encore; mais Napoléon, contraint de faire vaquer des places,
-lui accorda un repos anticipé, en y ajoutant du reste les marques de
-distinction les plus méritées. M. Daru succéda à M. de Cessac. Enfin
-le grand juge Reynier, duc de Massa, magistrat laborieux et intègre,
-mais âgé, ne pouvait plus supporter les fatigues d'une grande
-administration. Napoléon, quoique ayant pour lui beaucoup d'estime,
-l'avait déjà éloigné temporairement à la suite d'une longue maladie,
-et il choisit cette occasion de le remplacer définitivement par M. le
-comte Molé, dont il aimait l'esprit, le nom et la manière de penser.
-Napoléon ne voulant pas que ce remplacement devînt une disgrâce pour
-le duc de Massa, résolut de lui confier la présidence du Corps
-législatif. M. de Massa n'était pas membre du Corps législatif, et
-n'avait par conséquent aucune chance de se trouver sur la liste des
-candidats à la présidence que ce corps avait le droit de présenter. On
-ne se laissait pas arrêter alors par de telles difficultés. Il fut
-décidé qu'on apporterait un changement à la constitution au moyen d'un
-sénatus-consulte, et que le Corps législatif ne contribuerait plus à
-la nomination de son président par une présentation de candidats. Ce
-n'était pas le moment de donner des déplaisirs à un corps qui, suivant
-un exemple alors assez commun, semblait acquérir du courage à mesure
-que Napoléon perdait de la force; cependant on passa outre, et ce
-sénatus-consulte, moins indifférent qu'il ne paraissait l'être, fut
-préparé avec plusieurs autres plus utiles et plus urgents.
-
-[En marge: Mesures pour se procurer des hommes et de l'argent.]
-
-Il s'agissait, à la veille d'une lutte suprême contre l'Europe, de
-trouver des hommes et de l'argent, d'en trouver beaucoup, et
-rapidement. Or ces deux moyens essentiels de toute guerre étaient
-épuisés. Au mois d'octobre précédent, avant de quitter Dresde pour
-Leipzig, Napoléon avait chargé Marie-Louise de se rendre au Sénat afin
-d'obtenir la conscription de 1815, qui devait fournir 160 mille
-conscrits, et en outre une levée extraordinaire de 120 mille hommes
-sur les classes de 1812, 1813 et 1814, déjà libérées. Le Sénat n'avait
-pas mis plus de difficulté à accorder ces 280 mille hommes, qu'il n'en
-avait mis à livrer à Napoléon tant d'autres victimes de la guerre
-actuellement ensevelies dans les plaines de la Castille, de
-l'Allemagne, de la Pologne, de la Russie. Malheureusement ces immenses
-levées, dont le prompt succès était si désirable, étaient plus faciles
-à décréter qu'à exécuter.
-
-[En marge: Appel de 600 mille hommes, au moyen de la conscription de
-1815, et d'un recours à toutes les classes antérieures, jusqu'à celle
-de 1803.]
-
-Parmi les 280 mille hommes dont l'appel avait été décidé en octobre,
-il fallait considérer comme ne pouvant rendre aucun service prochain
-la conscription de 1815 qui, grâce au système des anticipations,
-devait donner des soldats de 18 et de 19 ans, c'est-à-dire des
-enfants, braves mais faibles, et incapables de supporter les rudes
-travaux de la guerre. L'Europe avait vu périr des milliers de ces
-enfants, qui, pleins d'ardeur sur le champ de bataille, mouraient
-bientôt de fatigue sur les grandes routes ou dans les hôpitaux.
-Napoléon n'en voulait plus, et s'il avait demandé la conscription de
-1815, c'était dans la pensée d'en former une réserve qui remplirait
-les dépôts et occuperait les places fortes. Il n'y avait donc à
-compter que sur les 120 mille hommes des classes antérieures. Mais
-cette levée, la seule utile, était d'une exécution difficile, parce
-qu'il fallait rechercher des hommes précédemment libérés, et qui,
-ayant déjà répondu à plusieurs appels par des remplaçants, se voyaient
-frappés jusqu'à trois et quatre fois. Aussi ces recours aux classes
-antérieures, tout en procurant la meilleure qualité de soldats,
-avaient-ils l'inconvénient d'exciter les mécontentements les plus
-violents, et d'exiger des ménagements qui rendaient les appels
-beaucoup moins productifs. Ainsi il fallait renoncer aux hommes
-mariés, aux individus jugés nécessaires à leurs familles, et tandis
-qu'on avait espéré cent mille hommes, on était heureux d'en obtenir
-soixante mille. Se fondant sur l'urgence des circonstances, Napoléon
-imagina de recourir à toutes les classes libérées antérieurement, et
-de prendre tous les célibataires qui n'étaient pas retenus chez
-eux par les raisons les plus légitimes. Évaluant à 300 mille les
-sujets qu'il pourrait trouver par ce moyen, il fit rédiger un
-sénatus-consulte qui l'autorisait à lever ce nombre d'hommes sur les
-classes antérieures, en remontant de 1813 à 1803. Ces 300 mille hommes
-joints aux 280 mille décrétés en octobre, portaient à environ 600
-mille les levées qu'on allait exécuter durant cet hiver, et jamais, il
-faut le dire, on n'avait fait à une population des appels aussi
-exorbitants, aussi ruineux pour les générations futures. Ce n'était
-pas l'opposition du Sénat qu'on craignait, mais celle des familles, et
-il était fort douteux que, même la loi à la main, on les amenât à
-satisfaire à de pareilles exigences. Certainement si les 600 mille
-hommes dont il s'agissait avaient pu être réunis, instruits,
-incorporés à temps, on aurait eu plus de soldats qu'il n'en fallait
-pour refouler la coalition au delà des frontières. Mais avec le
-soulèvement des esprits contre la guerre, avec l'opinion régnante
-qu'on la faisait pour Napoléon seul, combien y en avait-il parmi ces
-600 mille hommes qui répondraient à l'appel du gouvernement? Et
-combien de temps surtout aurait-on pour les convertir en armées
-régulières? Personne ne le pouvait dire. Napoléon néanmoins, habitué à
-la soumission des peuples, à l'incapacité et à la lenteur de ses
-adversaires, espérait obtenir une grande partie des hommes appelés, et
-avoir jusqu'au mois d'avril pour les préparer à la prochaine campagne.
-Ses plans furent fondés sur cette double supposition.
-
-[En marge: Moyens financiers employés pour solder les nouveaux
-armements.]
-
-[En marge: État des finances.]
-
-[En marge: Mauvais succès de l'aliénation des biens communaux.]
-
-[En marge: Déficit actuel de 442 millions.]
-
-Ces six cent mille hommes, qu'ils arrivassent un peu plus tôt ou un
-peu plus tard, il fallait les payer, et les finances de Napoléon, si
-bien administrées pendant quinze années, venaient, comme toutes les
-autres parties de sa puissance, de succomber par suite de l'abus qu'il
-en avait fait. On a vu comment ses budgets de 750 millions (sans
-compter 120 millions pour les frais de perception) étaient
-successivement montés à un milliard, après la réunion de Rome, de la
-Toscane, de l'Illyrie, de la Hollande, des villes anséatiques. La
-guerre ayant pris depuis 1812 des proportions gigantesques, le budget
-de 1813 avait été évalué à 1191 millions, sans les frais de
-perception. Les dépenses de la dernière campagne, celles du moins qui
-se soldaient par le budget, s'étant élevées de 600 à 700 millions, on
-estimait que ce budget atteindrait le chiffre, énorme alors, de 1300
-millions (1420 avec les frais de perception). Ainsi en deux ans on
-était arrivé d'un milliard à 1400 millions de dépenses, et si on se
-reporte aux valeurs de cette époque, on verra quelle charge supposait
-un chiffre aussi considérable. Ce n'était rien toutefois si on
-parvenait à y faire face. Mais indépendamment des 100 millions
-d'excédant de dépenses, imputable à la guerre, les recettes étaient
-restées de 70 millions au-dessous des produits annoncés. C'étaient
-donc 170 millions qui par excédant de dépenses ou insuffisance de
-recettes, allaient manquer au service de l'année. Il y avait un autre
-déficit bien plus embarrassant encore. Ne pouvant recourir à
-l'emprunt, ne voulant pas recourir à l'impôt, Napoléon avait imaginé
-de vendre les biens communaux, et d'en réaliser la valeur par
-anticipation, au moyen des bons de la caisse d'amortissement. On avait
-appliqué 46 millions de ces bons au budget de 1811, 77 à celui de
-1812, et 149 à celui de 1813. Or cette ressource avait complètement
-fait défaut. On n'avait pas pu vendre encore pour plus de 10 millions
-de biens communaux, par suite des formalités qui étaient longues, de
-la misère qui était extrême, et de la défiance qui était générale. Les
-bons émis ne trouvant pas d'emploi étaient exposés à une dépréciation
-croissante, et pourtant c'est tout au plus si on en avait offert au
-public pour 25 à 30 millions, et encore on avait eu soin de ne les
-distribuer qu'aux fournisseurs. Malgré cette précaution ils perdaient
-déjà de 15 à 20 pour 100. On aurait donc été privé tout à la fois des
-272 millions à prendre sur ces bons, et des 170 millions manquant au
-budget de 1813, ce qui aurait constitué un déficit total de 442
-millions, déficit écrasant à une époque où il n'y avait aucun moyen de
-crédit, si on ne s'était adressé à toutes les caisses de l'État et de
-la couronne, pour les obliger à recevoir des bons de la caisse
-d'amortissement. On en avait donné 10 millions à la Banque de France,
-62 à la caisse de service, 52 au domaine extraordinaire, ce qui
-épuisait, ainsi que nous l'avons déjà montré, les dernières ressources
-disponibles de ce domaine.
-
-[En marge: Ce qui reste des économies de la liste civile.]
-
-Restait la caisse particulière de la couronne, renfermant les épargnes
-de Napoléon sur sa liste civile. Napoléon, comme nous l'avons dit
-ailleurs, grâce à un esprit d'ordre admirable, avait réussi à
-économiser sur sa liste civile 135 millions. Il en avait placé
-successivement 17 millions sur le Mont-Napoléon à Milan, 8 à la Banque
-de France, 4 dans les salines; il en avait prêté 13 à la caisse de
-service, et il en avait employé 26 en achats de bons de la caisse
-d'amortissement. Il restait, outre trois ou quatre millions pour les
-besoins courants de la couronne, 63 millions en or et en argent
-déposés dans un caveau des Tuileries, ressource extrême qu'il gardait
-précieusement, non pour se ménager en cas de malheur des moyens
-d'existence à l'étranger (basse prévoyance au-dessous de sa haute
-ambition), mais pour soutenir sa dernière lutte contre le soulèvement
-universel des peuples.
-
-Sauf ces 63 millions, Napoléon avait donc vidé toutes les caisses
-pour les forcer à prendre les bons qui représentaient le prix des
-biens communaux. Ayant trouvé de la sorte l'emploi de 150 millions de
-ces bons, il restait sur le déficit total de 442 millions dont nous
-venons de parler, un déficit actuel de 300 millions environ, auquel on
-ne savait comment faire face, toutes les ressources se trouvant
-absolument épuisées.
-
-[En marge: Recours à l'impôt, au moyen de centimes additionnels sur
-les diverses contributions.]
-
-Dans un tel état de choses il fallait de toute nécessité recourir à
-l'impôt. Au surplus, adressant à la population, à titre d'urgence, la
-demande énorme de 600 mille hommes, Napoléon pouvait bien au même
-titre lui demander quelques centaines de millions. D'ailleurs la
-ressource de l'impôt avait été jusqu'ici soigneusement ménagée, et
-c'était la seule qui demeurât intacte, bien que les contributions
-indirectes, impopulaires en tout temps, fussent alors fort décriées
-sous le titre de _droits réunis_. Mais les contributions directes
-pouvaient encore supporter une charge nouvelle, et même assez forte.
-En ajoutant 30 centimes seulement sur la contribution foncière de
-1813, il était facile de se procurer 80 millions, presque
-immédiatement réalisables. Il était possible d'obtenir 30 autres
-millions par le doublement de la contribution mobilière. Il fut donc
-statué en conseil qu'on exigerait le versement de ces sommes dans les
-mois de novembre, décembre et janvier. On y ajouta une augmentation
-d'un cinquième sur l'impôt du sel, et d'un dixième sur les
-contributions indirectes. Ces surtaxes devaient produire tout de suite
-120 millions sans de trop grandes souffrances, sauf à statuer plus
-tard sur les impositions qu'on exigerait pour l'année 1814. Avec ces
-120 millions, avec les impôts ordinaires, avec le trésor des
-Tuileries, avec certains ajournements imposés aux créanciers de
-l'État, on avait le moyen de suffire aux besoins les plus pressants.
-
-[En marge: Par crainte de perdre du temps, et de provoquer des
-discussions inopportunes, on s'adresse au Sénat seul pour faire voter
-les levées d'hommes et d'argent.]
-
-[En marge: Le Sénat ayant suffi pour légaliser les nouvelles mesures,
-on retarde de quelques jours la réunion du Corps législatif.]
-
-[En marge: Nouvelle prorogation des pouvoirs de la quatrième série.]
-
-Il s'agissait de convertir en lois ces demandes d'argent. Napoléon par
-un décret daté des bords du Rhin avait fixé au 2 décembre la réunion
-du Corps législatif, espérant pouvoir se servir de ce corps pour
-obtenir des ressources extraordinaires, et pour réveiller le
-patriotisme de la nation. Déjà un certain nombre des législateurs
-s'étaient rendus à Paris, et on ne les trouvait pas aussi bien
-disposés qu'on l'aurait désiré, car avec l'accroissement rapide du
-danger, et l'affaiblissement non moins rapide du prestige de Napoléon,
-l'indépendance renaissait dans tous les esprits. Il y avait donc à
-craindre des discussions fâcheuses, et d'ailleurs, si prompte que fût
-l'adoption des mesures proposées, elle ne pouvait pas s'effectuer
-avant le milieu de décembre, et la perception des centimes devait
-alors se trouver remise au mois de janvier, tandis qu'on en avait
-besoin sur-le-champ. On prit en conséquence le parti d'ordonner par
-simple décret la levée des centimes extraordinaires, ce qui faisait
-gagner un mois. Cette manière de procéder, absolument impossible sous
-un régime légal et régulier, était autorisée par plus d'un précédent.
-En effet, tantôt pour payer l'équipement des cavaliers votés par les
-départements, tantôt pour répartir plus également la charge des
-réquisitions en la convertissant en contributions publiques, les
-préfets n'avaient pas hésité à lever des centimes additionnels de
-leur seule autorité, et soit le sentiment du besoin, soit l'habitude
-de la soumission, personne n'avait réclamé. L'Empereur en présence du
-danger pouvait bien oser autant que les préfets, et un décret rendu le
-11 novembre, le surlendemain même de son arrivée à Paris, ordonna les
-perceptions que nous venons d'énumérer. Le crime n'était pas grand, si
-on le compare à tout ce que le gouvernement impérial s'était permis en
-fait d'illégalités, et en tout cas il avait pour excuse la gravité et
-l'urgence du péril. Mais cet acte, comme bien d'autres, prouve quel
-cas on faisait alors des lois. Le concours du Corps législatif
-devenant moins nécessaire, puisqu'on avait prescrit par simple décret
-la levée des impositions extraordinaires, on ajourna sa réunion du 2
-décembre au 19, afin de s'épargner des discussions inopportunes. La
-précaution, comme on le verra bientôt, n'était pas des mieux
-imaginées, car ces législateurs presque tous rendus à Paris, et y
-passant le temps à ne rien faire, ou à s'animer des sentiments de
-cette capitale, n'en devaient pas devenir plus indulgents pour un
-gouvernement bassement adulé quand il était tout-puissant,
-très-librement jugé depuis ses premiers revers, et menacé à la veille
-de sa chute d'un déchaînement universel. Un autre inconvénient de la
-convocation du Corps législatif qu'on avait voulu éviter, c'était
-l'obligation de faire élire la quatrième série (le Corps législatif
-était divisé en cinq), dont les pouvoirs expirant au commencement de
-1813, avaient déjà été prorogés d'une année. Réunir des électeurs en
-ce moment pouvant être aussi dangereux que de réunir des députés, on
-décida de remettre à une autre année l'élection de la quatrième série.
-Cette mesure, celle qui abolissait les listes de candidats pour la
-présidence du Corps législatif, celle enfin d'un nouvel appel de 300
-mille hommes, relevaient naturellement de l'autorité du Sénat, qui
-était censé toujours assemblé, et supposé toujours soumis, comme il le
-fut effectivement jusqu'à l'avant-dernière heure de l'Empire. On le
-convoqua donc pour le 15 novembre, et on lui présenta ces trois
-mesures.
-
-[En marge: Le Sénat vote silencieusement les mesures proposées.]
-
-La réunion du Sénat fut entourée d'un appareil inaccoutumé. On voulait
-frapper l'esprit de la nation, parler à son coeur, exciter son
-dévouement patriotique. Malheureusement quand on parle rarement ou
-trop tard aux nations, on est exposé à être écouté avec défiance, ou
-mal compris. L'orateur du gouvernement raconta en vain les derniers
-revers de nos armées, il se déchaîna en vain contre la perfidie des
-alliés, contre la fatale imprudence commise au pont de Leipzig, il
-montra en vain ce que la France avait à craindre d'une coalition
-victorieuse, il toucha peu un sénat insensible et abaissé, et ne
-produisit qu'un genre de conviction, c'est qu'en effet le danger était
-immense, c'est qu'en effet il fallait demander de grands efforts à la
-nation, sans beaucoup d'espérance, hélas, de la voir répondre à un
-semblable appel après quinze ans de guerres folles et inutiles! Les
-300 mille hommes à prendre sur les classes antérieures furent votés
-sans une seule objection. L'ajournement de l'élection de la quatrième
-série fut également accordé, par le motif qu'il était pressant de
-réunir le Corps législatif, motif singulier lorsqu'on ajournait du 2
-décembre au 19 la réunion de ce corps, dont les membres étaient
-presque tous présents à Paris. Enfin, pour supprimer la liste des
-candidats à la présidence du Corps législatif, on fit valoir une
-raison non moins étrange, c'est qu'il serait possible que les
-candidats proposés ignorassent l'étiquette de la cour, ou bien fussent
-tout à fait inconnus à l'Empereur. Le Sénat ne contredit pas plus les
-motifs que le dispositif de ces décrets, et il les vota sans mot dire,
-comme il allait tout voter, jusqu'au jour où il voterait la déchéance
-de Napoléon lui-même sur une invitation de l'étranger!
-
-[Date en marge: Déc. 1813.]
-
-[En marge: Réplique de M. de Metternich à la réponse équivoque de M.
-de Bassano relativement aux propositions de Francfort.]
-
-[En marge: Demande d'une explication formelle.]
-
-Ces mesures politiques, militaires et financières n'avaient cessé
-d'occuper Napoléon depuis son retour à Paris. C'était un premier
-résultat qu'on aurait pu considérer comme heureux s'il n'avait pas été
-si tardif, que de transférer de M. de Bassano à M. de Caulaincourt la
-correspondance avec les cours étrangères. M. de Metternich, en
-recevant la réponse de M. de Bassano à la fois énigmatique et
-ironique, avait répliqué le 25 novembre, après en avoir conféré avec
-les cours alliées, et sa réplique contenait à peu près ce qui suit. On
-apprenait avec plaisir, disait-il, que l'Empereur eût enfin reconnu
-dans l'espèce de mission donnée à M. de Saint-Aignan un désir sincère
-de paix, qu'il eût désigné Manheim pour lieu de réunion d'un congrès,
-choix auquel on adhérait volontiers; mais, ajoutait-il, on ne voyait
-pas avec le même plaisir le soin que le gouvernement français mettait
-à éviter toute explication sur les bases sommaires proposées à
-Francfort, et on ne pouvait se dispenser de demander avant toute
-négociation l'adoption formelle ou le rejet de ces bases.
-
-[En marge: Acceptation par M. de Caulaincourt des propositions de
-Francfort.]
-
-Il fallait s'applaudir de voir les coalisés insister encore sur
-l'adoption des bases de Francfort, bien qu'il fût déjà douteux que
-dans ce moment ils le fissent de bonne foi, et on devait se hâter de
-les prendre au mot pour les empêcher de se dédire. La présence de M.
-de Caulaincourt au département des affaires étrangères ne laissait pas
-d'incertitude sur la réponse. Il insista auprès de Napoléon, et il
-obtint qu'on répondît comme on aurait dû le faire dès le 16 novembre.
-Sans perdre un instant il écrivit le 2 décembre qu'en accédant à
-l'idée d'un congrès et au principe de l'indépendance de toutes les
-nations établies dans leurs frontières naturelles, on avait bien
-entendu adopter les bases sommaires apportées par M. de Saint-Aignan,
-qu'en tout cas on les acceptait actuellement d'une manière expresse;
-qu'elles exigeraient de la part de la France de grands sacrifices,
-mais que la France ferait volontiers ces sacrifices à la paix, surtout
-si l'Angleterre, renonçant de son côté aux conquêtes maritimes qu'on
-avait droit de lui redemander, consentait à reconnaître sur mer les
-principes de négociation qu'elle prétendait faire prévaloir sur terre.
-
-[En marge: Napoléon en se résignant aux limites naturelles, cherche à
-retenir encore des territoires au delà de ces limites.]
-
-Il est probable que donnée dix-huit jours plus tôt, cette réponse eût
-imprimé un tout autre cours aux événements. Maintenant elle laissait
-bien des prétextes à un changement de résolution de la part des
-puissances coalisées, si, mieux instruites de notre détresse, elles
-voulaient revenir sur ce qu'elles avaient offert à Francfort.
-
-En se résignant aux limites naturelles de la France, Napoléon se
-réservait néanmoins de retenir encore tout ce qu'il pourrait au delà
-de ces limites, et dans les instructions du plénipotentiaire que déjà
-il avait choisi (c'était M. de Caulaincourt), il établissait les
-conditions qui suivent. En concédant qu'il n'aurait rien au delà du
-Rhin, il entendait toutefois garder sur la rive droite Kehl vis-à-vis
-de Strasbourg, Cassel vis-à-vis de Mayence, et en outre la ville de
-Wesel, située tout entière sur la rive droite, mais devenue une sorte
-de ville française. Quant à la Hollande, il ne désespérait pas d'en
-garder une partie en abandonnant les colonies hollandaises à
-l'Angleterre. En tout cas il avait le projet de disputer sur les
-limites qui la sépareraient de la France, et de proposer d'abord
-l'Yssel, puis le Leck, puis le Wahal, frontière dont il était résolu à
-ne point se départir, et qui lui assurait ce qu'il avait enlevé de la
-Hollande au roi Louis. Il entendait de plus que la Hollande ne
-retournerait pas sous l'autorité de la maison d'Orange, et qu'elle
-redeviendrait république.
-
-[En marge: Conditions qu'il se propose de présenter au futur congrès
-de Manheim.]
-
-Quant à l'Allemagne, il consentait bien à renoncer à la Confédération
-du Rhin, mais à la condition qu'aucun lien fédéral ne réunirait les
-États allemands entre eux, et qu'en rendant à la Prusse Magdebourg, à
-l'Angleterre le Hanovre, on formerait de la Hesse et du Brunswick un
-royaume de Westphalie, indépendant de la France, mais destiné au
-prince Jérôme.
-
-Napoléon voulait qu'Erfurt fût accordé à la Saxe en dédommagement du
-grand-duché de Varsovie, que la Bavière conservât la ligne de l'Inn,
-afin de n'être pas forcé de lui céder Wurzbourg, ce qui aurait obligé
-d'indemniser le duc de Wurzbourg en Italie.
-
-En Italie il admettait que l'Autriche eût, outre l'Illyrie,
-c'est-à-dire Laybach et Trieste, une portion de territoire au delà de
-l'Isonzo, mais à condition que la France s'avancerait dans le Piémont
-autant que l'Autriche dans le Frioul. Tout ce que la France avait
-possédé dans le Milanais, le Piémont, la Toscane, les États romains,
-constituerait un royaume d'Italie, également indépendant de l'Autriche
-et de la France, et réservé au prince Eugène.
-
-Le Pape retournerait à Rome, mais sans souveraineté temporelle. Naples
-resterait à Murat, la Sicile aux Bourbons de Naples. L'ancien roi de
-Piémont obtiendrait la Sardaigne seulement.
-
-Les îles Ioniennes feraient retour à l'un des États d'Italie, si Malte
-était cédée à la Sicile. Dans le cas contraire, les îles Ioniennes
-appartiendraient à la France avec l'île d'Elbe.
-
-L'Espagne serait restituée à Ferdinand VII, le Portugal à la maison de
-Bragance. Mais l'Angleterre ne retiendrait aucune des colonies de
-l'Espagne et du Portugal.
-
-Le Danemark conserverait la Norvége. Enfin on insérerait un article
-qui consacrerait d'une manière au moins générale les droits du
-pavillon neutre.
-
-[En marge: Les conditions exigées par Napoléon sont fondées sur
-l'espérance d'un ajournement des hostilités jusqu'au mois d'avril.]
-
-Telles étaient les conditions que Napoléon voulait présenter au futur
-congrès de Manheim. Malheureusement on était bien loin de compte, et
-malgré sa profonde sagacité, malgré la connaissance qu'il avait de sa
-situation, au point de douter que la coalition pût lui offrir
-sérieusement les bases de Francfort, il avait encore assez de
-complaisance envers lui-même pour se flatter de faire écouter à
-Manheim de telles propositions. Il est vrai qu'en ce moment il
-nourrissait une espérance qui pouvait justifier ses derniers rêves si
-elle se réalisait, c'est que la guerre ne recommencerait qu'en avril.
-Si en effet les alliés, fatigués de cette terrible campagne,
-s'arrêtaient sur le Rhin jusqu'en avril, et lui donnaient quatre mois
-pour préparer ses ressources, il pouvait des débris de ses armées, et
-des 600 mille hommes votés par le Sénat, tirer au moins 300 mille
-combattants bien organisés, et avec cette force réunie dans sa
-puissante main, rejeter sur le Rhin l'ennemi qui aurait osé le
-franchir. Il est certain qu'avec 300 mille soldats se battant sur un
-terrain resserré et ami, avec son génie agrandi par le malheur, il
-avait de nombreuses chances de triompher. Mais lui laisserait-on ces
-quatre mois? Était-il raisonnablement fondé à l'espérer? Là était
-toute la question, et de cette question dépendaient à la fois son
-trône et notre grandeur, non pas notre grandeur morale qui était
-impérissable, mais notre grandeur matérielle qui ne l'était pas.
-
-[En marge: Activité déployée pour préparer les moyens d'une dernière
-campagne.]
-
-[En marge: La première attention de Napoléon accordée aux places
-fortes.]
-
-[En marge: Leur état déplorable.]
-
-Du reste il se comporta non point comme s'il avait eu quatre mois,
-mais comme s'il en avait eu deux tout au plus, et il employa les
-ressources mises à sa disposition avec sa prodigieuse activité,
-naturellement plus excitée que jamais. Les places fortes étaient le
-premier objet auquel il fallait pourvoir. Elles étaient distribuées
-sur deux lignes: celles du Rhin et de l'Escaut, couvrant notre
-frontière naturelle, Huningue, Béfort, Schelestadt, Strasbourg,
-Landau, Mayence, Cologne, Wesel, Gorcum, Anvers; celles de l'intérieur
-couvrant notre frontière de 1790: Metz, Thionville, Luxembourg,
-Mézières, Mons, Valenciennes, Lille, etc. Nous ne citons que les
-principales. Tandis qu'on avait entouré d'ouvrages dispendieux
-Alexandrie, Mantoue, Venise, Palma-Nova, Osopo, Dantzig, Flessingue,
-le Texel, les places indispensables à notre propre défense, Huningue,
-Strasbourg, Landau, Mayence, Metz, Mézières, Valenciennes, Lille, se
-trouvaient dans un état de complet abandon. Les escarpes étaient
-debout mais dégradées, les talus déformés, les ponts-levis hors de
-service. L'artillerie insuffisante n'avait point d'affûts; on manquait
-d'outils, d'artifices, de bois pour les blindages, de ponts de
-communication entre les divers ouvrages, de chevaux pour le transport
-des objets d'armement, d'ouvriers sachant travailler le bois et le
-fer. Les officiers d'artillerie et du génie restés dans l'intérieur du
-territoire étaient presque tous des vieillards incapables de soutenir
-les fatigues d'un siége. Les approvisionnements n'étaient pas
-commencés, et l'argent qui, moyennant beaucoup d'activité, permet de
-suppléer non pas à toutes choses, mais à quelques-unes, l'argent
-n'existait point, et il était douteux que le Trésor pût le faire
-arriver à temps et en quantité suffisante. Enfin il fallait des
-garnisons, et on avait à craindre en les formant d'appauvrir l'armée
-active déjà si affaiblie.
-
-[En marge: Translation des dépôts des régiments dans les places de
-seconde ligne.]
-
-On s'attacha d'abord à pourvoir aux besoins les plus pressants. Il
-était urgent de faire passer des places de première ligne dans les
-places de seconde les dépôts des régiments, afin de débarrasser celles
-qui pouvaient être investies les premières, et de soustraire à
-l'ennemi ces dépôts qui étaient la source à laquelle les régiments
-puisaient leur force. Cette mesure, déjà tardive, était difficile, car
-il fallait déplacer non-seulement les hommes valides et non valides,
-mais les administrations et les magasins. Les dépôts qui étaient à
-Strasbourg, Landau, Mayence, Cologne, Wesel, furent transférés à
-Nancy, Metz, Thionville, Mézières, Lille, etc. Le maréchal Kellermann,
-duc de Valmy, qui avait rendu tant de services dans l'organisation des
-troupes, et qui avait commandé en chef à Strasbourg, Mayence et Wesel,
-se transporta à Nancy, Metz, Mézières. Ce déplacement fut aussitôt
-commencé, malgré la rigueur de la saison.
-
-[En marge: Formation des approvisionnements et des garnisons.]
-
-Napoléon ordonna aux préfets de pourvoir d'urgence à
-l'approvisionnement des places fortes, au moyen de réquisitions
-locales, en payant ou promettant de payer dans un bref délai les
-denrées et le bétail enlevés d'autorité. On devait procéder de même
-pour les bois et pour toutes les matières dont on aurait besoin. Les
-maréchaux commandant les troupes actives, le maréchal Victor à
-Strasbourg, le maréchal Marmont à Mayence, le maréchal Macdonald à
-Cologne et Wesel, eurent pour instruction de s'occuper tant de la
-réorganisation de leurs corps que de la composition des garnisons.
-Tous les détachements revenant de la 32e division militaire,
-c'est-à-dire des pays compris entre Hambourg et Wesel, formèrent le
-fond de la garnison de Wesel. Le 4e corps, infortuné débris de tant de
-corps confondus en un seul, fut chargé de la défense de Mayence sous
-le général Morand, son ancien chef. Le général Bertrand, qui avait
-commandé ce corps en dernier lieu, avait été nommé grand maréchal du
-palais en récompense de son dévouement. Strasbourg reçut quelques
-cadres ruinés, qu'on devait remplir avec des conscrits, et des gardes
-nationaux. La fidélité de l'Alsace permettait de recourir à la milice
-nationale, dont Napoléon n'aimait pas à se servir, excepté pour la
-défense des places. Des cadres d'artillerie, recrutés à la hâte avec
-des conscrits, fournirent le personnel de cette arme. On lui donna
-autant que possible de bons commandants, auxquels on adjoignit
-quelques officiers du génie, choisis parmi les moins âgés de ceux qui
-restaient en France, et on prescrivit à tous d'employer l'hiver à
-s'organiser de leur mieux. Il faut reconnaître que de leur part le
-zèle n'y faillit point.
-
-[En marge: Emploi des gardes nationales dans les places.]
-
-Les mesures adoptées pour les trois plus importantes places de la
-première ligne, Strasbourg, Mayence, Wesel, furent, sauf quelques
-différences locales, exécutées dans toutes les autres. En se
-rapprochant de la vieille France les gardes nationales furent appelées
-avec plus de confiance à la défense du pays. Nous venons de dire que
-Napoléon n'était pas très-porté à les employer. Sans doute il s'en
-défiait parce qu'elles pouvaient réfléchir d'une manière fâcheuse la
-disposition actuelle des esprits, pourtant ses motifs n'étaient pas
-exclusivement égoïstes. Dans un moment où il demandait à la
-population près de 600 mille hommes, il craignait de pousser
-l'exaspération au comble en s'adressant à toutes les classes de
-citoyens à la fois, et surtout à celle des pères de famille, qui
-compose particulièrement la garde nationale. D'ailleurs, manquant des
-matières nécessaires pour armer et habiller ses soldats, il aimait
-mieux donner les draps et les fusils à l'armée qu'aux gardes
-nationales. Seulement dans les places frontières où l'on n'avait pas
-le temps de jeter des corps organisés, les gardes nationales se
-trouvant toutes formées, et ayant de plus l'esprit militaire, il les
-admit à compléter les garnisons. Il consentit aussi à s'en servir dans
-quelques grandes villes de l'intérieur où l'ordre pouvait être
-accidentellement troublé par l'extrême agitation des esprits, et il
-décida que dans ces villes les principaux habitants formés en
-bataillons de grenadiers et de chasseurs, armés et habillés à leurs
-frais, commandés par des officiers sûrs, seraient chargés de maintenir
-la tranquillité publique.
-
-[En marge: Soins donnés à la réorganisation de l'armée active.]
-
-[En marge: Affreux ravages du typhus.]
-
-Napoléon s'occupa ensuite de l'armée active. Aux divers maux qui
-avaient assailli nos troupes depuis leur retour d'Allemagne, venait de
-s'en ajouter un plus affreux que tous les autres, c'était le typhus.
-Né dans les hôpitaux encombrés de l'Elbe, apporté sur le Rhin par les
-blessés, les malades, les traînards, il avait exercé des ravages
-épouvantables, particulièrement à Mayence. Le 4e corps, porté à 15
-mille hommes par la réunion des 4e, 12e, 7e et 16e corps, et bientôt à
-30 mille par l'adjonction successive des soldats isolés, avait perdu
-en un mois la moitié de son effectif, et était retombé à moins de 15
-mille hommes. Des militaires le typhus s'était communiqué aux
-habitants, et il mourait presque autant des uns que des autres. Cet
-horrible fléau avait pris, sous l'influence de la misère, des formes
-hideuses et qui navraient le coeur. On voyait chez nos jeunes soldats,
-dont la constitution était appauvrie par les privations et la fatigue,
-les doigts des pieds et des mains atteints par la gangrène se détacher
-pièce à pièce. À Mayence l'épouvante était devenue générale, et sur
-les vives instances des habitants, les administrateurs, dans l'espoir
-de diminuer l'infection, avaient ordonné des évacuations précipitées
-vers l'intérieur. Cette mesure avait entraîné de nouvelles calamités,
-et on rencontrait sur les routes des charrettes chargées d'une
-trentaine de malheureux, les uns morts, les autres expirant à côté des
-cadavres auxquels ils étaient attachés. De plus la contagion
-commençait à s'étendre de la première à la seconde ligne de nos
-places, et la ville de Metz avait frémi en apprenant la mort de
-quelques soldats atteints du typhus dans ses hôpitaux.
-
-[En marge: Efforts du maréchal Marmont pour arrêter la contagion.]
-
-Le maréchal Marmont, vivement ému de cet affreux spectacle, s'était
-donné beaucoup de peine pour diminuer le mal, et avait d'abord empêché
-les évacuations qui exposaient tant d'infortunés à périr sur les
-routes, et menaçaient de la contagion nos villes de l'intérieur. Il
-avait occupé d'autorité tous les bâtiments qui pouvaient être
-convertis en hôpitaux, et avait évacué les malades d'un hôpital sur
-l'autre, sans les faire transporter de ville en ville. Les
-réquisitions dans les pays environnants avaient pourvu aux besoins des
-malades, et le fléau, grâce à ces mesures bien entendues, avait paru
-sinon diminuer beaucoup, du moins s'arrêter dans sa marche menaçante.
-Toutefois l'un des régiments du maréchal Marmont, le 2e de marine,
-avait été réduit en un mois de 2,162 hommes à 1,054.
-
-Autorisé par l'Empereur, le maréchal Marmont avait fait sortir de
-Mayence les corps qui n'étaient pas indispensables à la défense de la
-place. Le 2e, commandé par le maréchal Victor, avait été déjà acheminé
-sur Strasbourg; les 5e et 11e, réunis sous le maréchal Macdonald,
-furent dirigés sur Cologne et Wesel. Il envoya vers Worms les 3e et 6e
-qui étaient destinés à servir sous ses ordres, et ne laissa dans
-Mayence que le 4e, qui devait y tenir garnison. Enfin par ordre de
-Napoléon il tira de Mayence la garde, jeune et vieille, cavalerie et
-infanterie, et la répartit entre Kaisers-Lautern, Deux-Ponts,
-Sarreguemines, Sarre-Louis, Thionville, Luxembourg, Trêves, etc.
-
-[En marge: Recrutement des corps retirés sur le Rhin.]
-
-Napoléon donna ensuite ses ordres pour la réorganisation des corps. La
-plupart devinrent de simples divisions, et contribuèrent ainsi à
-former des corps nouveaux. Il n'y eut d'exception que pour le 2e,
-cantonné à Strasbourg, et placé près de ses dépôts, où il devait
-trouver le moyen de se reconstituer avec plus de facilité et d'une
-manière plus complète. On commença par prendre dans les dépôts
-d'infanterie tout ce qu'ils contenaient en sujets passablement
-instruits. Napoléon espérait en tirer 500 soldats par régiment, et
-porter tout de suite à 80 mille hommes l'infanterie des divers corps
-cantonnés sur le Rhin. Les conscrits demandés aux classes antérieures
-par les derniers décrets, devaient être expédiés sur les dépôts les
-plus voisins, y être instruits et équipés le plus tôt possible, et
-selon qu'on aurait deux, trois ou quatre mois, pourraient porter
-jusqu'à 100, 120, ou 140 mille hommes l'infanterie de l'armée du Rhin.
-Les conscrits de ces mêmes classes appartenant aux départements
-frontières devaient être jetés dans les places fortes, enfermés dans
-quelques cadres qu'on y laisserait, et s'y former en tenant garnison.
-Ceux-là auraient certainement le loisir de s'instruire et de
-s'équiper, pourvu toutefois qu'ils eussent le temps d'arriver avant
-que nos places fussent investies.
-
-[En marge: Forces consacrées à la Hollande et à la Belgique.]
-
-Après ces soins donnés à la frontière du Rhin, Napoléon s'occupa
-spécialement de la frontière de Belgique, qui devait être la plus
-menacée si on voulait nous contester nos limites naturelles. Il
-s'occupa aussi de la Hollande, qui couvrait la Belgique. Ces deux
-contrées, mal gardées, étaient extraordinairement agitées, et il était
-urgent d'y envoyer des forces respectables. Le général Molitor, chargé
-de défendre la Hollande, avait pour toute ressource quelques régiments
-étrangers peu sûrs, et quelques bataillons français faiblement
-composés. C'étaient de bien pauvres moyens à opposer à Bernadotte, qui
-en ce moment se dirigeait vers la Hollande avec la majeure partie de
-son armée, et ce n'était pas le maréchal Macdonald, placé à trente
-lieues avec les débris des 5e et 11e corps, qui pouvait être d'un
-grand secours pour le général Molitor. Napoléon s'efforça de lui
-expédier en toute hâte quelques renforts. Il s'était flatté dans le
-principe de sauver les puissantes garnisons de Dresde et de Hambourg,
-qui auraient suffi sans aucun doute pour nous maintenir en possession
-de la Hollande et de la Belgique. Mais on a vu le sort de la garnison
-de Dresde devenue prisonnière de guerre en violation de tous les
-principes; et, quant à celle de Hambourg, tandis que le maréchal
-Davout songeait à se mettre à sa tête, et à marcher avec elle vers le
-Rhin, les troupes de Bernadotte inondant la Westphalie, l'avaient
-obligée de se renfermer dans ses retranchements. Il n'y avait donc
-plus rien à attendre de ce côté, et c'étaient 70 mille soldats
-excellents enlevés à la défense de l'Empire. Les régiments du maréchal
-Davout, qui avaient fourni des bataillons au 1er corps fait prisonnier
-à Dresde, et au 13e enfermé dans Hambourg, avaient tous leurs dépôts
-en Belgique. Napoléon versa des conscrits dans ces dépôts, espérant
-ainsi composer une armée de 40 mille hommes d'infanterie, qu'il
-voulait confier au brave général Decaen. Jetant aussi des conscrits et
-des gardes nationales dans les places, surtout dans Anvers, il
-comptait que cette armée dite du Nord, portée à cinquante mille hommes
-de toutes armes, manoeuvrant entre Utrecht, Gorcum, Breda,
-Berg-op-Zoom, Anvers, et protégée par les inondations, suffirait à
-couvrir la Hollande et la Belgique.
-
-[En marge: Napoléon se flatte de pouvoir porter les armées du Rhin à
-200 mille hommes, et la garde impériale à 100 mille.]
-
-L'armée active du Rhin pourrait alors se consacrer exclusivement à sa
-tâche, sans inquiétude pour la conservation des Pays-Bas, et tenir
-tête aux troupes de la coalition qui prendraient l'offensive, soit
-qu'elles vinssent en colonnes séparées par Cologne, Mayence,
-Strasbourg, soit qu'elles se présentassent en une seule masse par
-l'une de ces trois routes. On vient de voir que Napoléon, en prenant
-dans les dépôts les hommes actuellement formés, et en y ajoutant
-ensuite les conscrits des anciennes classes qu'on se dispenserait en
-cas d'urgence de faire passer par les dépôts et qu'on enverrait
-directement aux régiments, espérait porter d'abord à 80, puis à 140
-mille hommes l'infanterie des corps établis sur le Rhin. Il se
-flattait, en réorganisant sa cavalerie et son artillerie, de les
-porter à 200 mille hommes au printemps, et enfin à 300 mille en y
-joignant la garde impériale. Il projetait en effet de donner à
-celle-ci une extension qu'elle n'avait jamais eue. Voici quelles
-furent à cet égard ses combinaisons.
-
-[En marge: Le général Drouot, son caractère, son rôle dans le
-commandement et l'organisation de la garde impériale.]
-
-Bien qu'elle eût de graves inconvénients, la garde, par son excellent
-esprit, par sa forte discipline, avait rendu les plus grands services
-dans la dernière campagne, soit en frappant des coups décisifs les
-jours de bataille, soit en conservant dans les revers une tenue que ne
-présentait pas le reste de l'armée. Elle était réduite en ce moment à
-environ 12 mille hommes d'infanterie, et à 3 ou 4 mille de cavalerie.
-Elle consistait en deux divisions de vieille garde, grenadiers et
-chasseurs, deux de moyenne garde, fusiliers et flanqueurs, et quatre
-de jeune garde, tirailleurs et voltigeurs. Comme elle abondait en
-sujets capables de devenir de très-bons sous-officiers, il était
-facile de l'étendre sans en altérer l'esprit, sans en diminuer la
-consistance. C'était de tous les corps de l'armée celui où il était le
-plus aisé de jeter des milliers de jeunes gens, qui se transformaient
-tout de suite en soldats. Napoléon avait pour y réussir une facilité
-de plus, due tout entière à un seul homme, et cet homme était
-l'illustre Drouot, officier supérieur d'artillerie dans la garde, et
-modèle accompli de toutes les vertus guerrières. Drouot, simple et
-même un peu gauche dans ses allures, n'avait pas été d'abord apprécié
-par Napoléon. Mais tandis que dans ces guerres incessantes, l'ambition
-faisant des progrès et la fatigue aussi, on était obligé de
-récompenser plus chèrement des services moindres, Napoléon avait été
-frappé de l'attitude de cet officier, connaissant à fond toutes les
-parties de son métier, s'y appliquant avec une ardeur infatigable,
-sans se relâcher jamais, sans chercher comme beaucoup d'autres à se
-faire valoir à mesure que les difficultés augmentaient, proportionnant
-ainsi en silence son intrépidité aux périls, son zèle aux embarras,
-n'ayant pas flatté son maître jadis, ne cherchant pas à l'affliger par
-ses critiques aujourd'hui, se bornant à servir de toutes ses facultés
-le prince et la patrie qu'il confondait dans la même affection et le
-même dévouement. Napoléon comme les despotes de génie, jouissant des
-adulateurs sans les croire, ne pouvait s'empêcher d'estimer et de
-rechercher les honnêtes gens quand il les rencontrait, et il avait peu
-à peu ressenti pour Drouot un penchant qui s'était accru avec ses
-malheurs, et, au moment où nous sommes arrivés, il avait résolu de lui
-confier sa garde tout entière. Il s'était aperçu que le ministre
-Clarke succombait sous la besogne, et même que sa fidélité
-s'ébranlait. Aussi avait-il commencé à s'en défier profondément. Il
-fit donc de Drouot, sans lui conférer d'autre titre que celui de son
-aide de camp, un véritable ministre de la garde impériale. Il lui
-attribua le soin de toutes les promotions, qui allaient devenir
-nombreuses dans un corps destiné à s'accroître considérablement, et
-lui confia en outre sa dernière ressource, _sa poire pour la soif_,
-comme il l'appelait, les 63 millions restant de ses économies
-personnelles, certain que Drouot équiperait les divers corps de la
-garde avec autant d'économie qu'on pouvait l'espérer de la probité la
-plus pure, de la vigilance la plus soutenue.
-
-En conséquence, d'après les instructions de Napoléon, les compagnies
-furent portées de quatre à six dans les bataillons de la garde. Les
-bataillons durent être portés à dix-huit dans la vieille garde, à huit
-dans la moyenne, à cinquante-deux dans la jeune. La vieille garde
-devait se recruter avec des sujets d'élite prélevés sur toute l'armée,
-la moyenne et la jeune avec des conscrits, en ayant soin de choisir
-les meilleurs. Ces diverses combinaisons, si elles s'exécutaient, ne
-pouvaient pas donner moins de 80 mille hommes d'infanterie. Avec la
-cavalerie, l'artillerie, le génie, les parcs, Napoléon ne croyait pas
-rester au-dessous de 100 mille hommes. Il autorisa Drouot à acheter
-des chevaux, à faire confectionner des affûts pour l'artillerie, à
-créer à Paris et à Metz des ateliers d'habillement, en lui
-recommandant de tout faire, de tout payer lui-même, et sans employer
-l'intermédiaire du ministre de la guerre. Drouot devait recevoir du
-trésorier particulier de Napoléon les fonds dont il aurait besoin.
-
-Avec 200 mille hommes de l'armée de ligne, avec 100 mille hommes de
-la garde impériale, Napoléon ne désespérait pas de rejeter hors de
-notre territoire les armées de la coalition qui oseraient l'envahir.
-On verra bientôt, par ce qu'il fit avec 80 mille, si cette espérance
-était présomptueuse!
-
-[En marge: Soins donnés au recrutement des armées d'Espagne et
-d'Italie.]
-
-Napoléon s'occupa ensuite de l'Italie et de l'Espagne. Le prince
-Eugène était sur l'Adige avec environ 40 mille hommes, s'y faisant
-respecter de l'ennemi, et ayant chance de s'y maintenir malgré les
-tentatives de débarquement des Anglais, si Murat bornait son
-infidélité à l'inaction. Napoléon ne voulant ni augmenter le nombre
-des Italiens dans l'armée du prince Eugène, ni donner à l'Italie de
-nouveaux motifs de mécontentement, s'abstint d'y lever la
-conscription, et prit le parti d'y envoyer de France une masse
-suffisante de conscrits. Il avait déjà porté à 28 mille recrues la
-part du prince Eugène dans les levées votées en octobre, et il lui en
-destina 30 mille dans les 300 mille hommes à prendre sur les anciennes
-classes. Il ordonna de les choisir en Franche-Comté, en Dauphiné, en
-Provence, afin qu'ils eussent de moindres distances à parcourir. Le
-prince Eugène devait les vêtir avec les ressources abondantes de
-l'Italie, puis les introduire dans les cadres de son armée, ce qui
-pourrait lui procurer près de 100 mille combattants au mois d'avril.
-Là comme ailleurs la question était tout entière dans le temps qui
-s'écoulerait avant la reprise des opérations.
-
-Enfin, quoique ayant renoncé à l'Espagne, Napoléon devait toutefois
-s'occuper des Pyrénées, menacées par les Espagnols, les Portugais et
-les Anglais, les uns et les autres affichant l'espérance de venger
-l'invasion de l'Espagne par celle de la France. L'armée d'Aragon
-confiée au maréchal Suchet, l'armée dite d'Espagne confiée au maréchal
-Soult, comptaient vingt régiments chacune, et avaient leurs dépôts
-entre Nîmes, Montpellier, Perpignan, Carcassonne, Toulouse, Bayonne,
-Bordeaux. Napoléon ordonna à ces deux armées de détacher un cadre de
-bataillon par régiment, ce qui était facile avec la diminution
-d'effectif qu'elles avaient éprouvée, et d'envoyer ces cadres à
-Montpellier, Nîmes, Toulouse et Bordeaux, où seraient réunis 60 mille
-conscrits des anciennes classes. Chacun de ces quarante bataillons
-recevant 1500 recrues, devait en envoyer 500 aux armées d'Espagne et
-d'Aragon, ce qui recruterait ces armées de 20 mille hommes, et
-permettrait de conserver le long des Pyrénées une réserve de 40 mille
-pour parer à tous les événements.
-
-[En marge: Ménagements employés pour rendre moins sensibles les levées
-d'hommes ordonnées coup sur coup.]
-
-Avec les diverses ressources réunies sur les frontières de la
-Belgique, du Rhin, de l'Italie, des Pyrénées, Napoléon persistant à
-compter sur un répit de quatre mois, ne désespérait pas de triompher
-des immenses périls de sa situation. Seulement la disposition à obéir
-à ses lois sur le recrutement diminuait de jour en jour, et ce n'était
-pas le langage bruyant des journaux asservis, ce n'était pas le
-silence du Sénat, qui pouvaient changer cette disposition en un
-patriotisme ardent. S'appliquant à rendre moins sensibles les
-sacrifices exigés de la population, il recommanda d'achever d'abord la
-levée sur les trois dernières classes de 1813, 1812, 1811, et de ne
-pas remonter plus haut pour le moment. Cette première levée devait
-procurer de 140 à 150 mille hommes. C'était seulement après l'avoir
-terminée qu'on aurait recours aux classes plus anciennes, en
-négligeant toujours les hommes mariés, ou peu aptes au service, ou
-indispensables à leurs familles. Par le même motif il voulut qu'on
-s'adressât en premier lieu aux provinces menacées d'invasion, comme
-les Landes, le Languedoc, la Franche-Comté, l'Alsace, la Lorraine, la
-Champagne, provinces où l'esprit était meilleur et le péril plus
-frappant. Toujours par esprit de ménagement, Napoléon fit retarder la
-levée de 1815, qui ne pouvait fournir que des soldats beaucoup trop
-jeunes, et qui n'eût fait qu'ajouter une nouvelle souffrance à des
-souffrances déjà trop vives et trop multipliées. Si la paix ne mettait
-pas un terme prochain à cette guerre, il réservait la conscription de
-1815 pour la fin de l'année.
-
-[En marge: Ateliers extraordinaires pour la fabrication des vêtements
-et des armes.]
-
-[En marge: Achats de chevaux.]
-
-Ce n'était pas tout que de lever des hommes, il fallait les équiper,
-les armer, les pourvoir de chevaux de selle et de trait. Napoléon créa
-des ateliers extraordinaires à Paris, à Bordeaux, à Toulouse, à
-Montpellier, à Lyon, à Metz, etc., afin d'y façonner des habits et du
-linge, avec des draps et des toiles, qu'on achetait ou requérait en
-payant comptant. L'équipement quoique difficile rencontrait encore
-moins d'obstacles que les remontes. La France cependant avait été
-moins épuisée que l'Allemagne en chevaux de selle, et elle en
-possédait un assez grand nombre d'excellents. Les chevaux de trait
-pour l'artillerie et les équipages ne laissaient rien à désirer. On
-venait d'en acheter cinq mille. Napoléon en fit acheter encore autant,
-et ordonna d'en requérir dix mille autres en les payant, et ces vingt
-mille chevaux suffisaient avec ceux qui restaient pour une guerre à
-l'intérieur. Les chevaux de selle étaient plus rares. Drouot dut en
-chercher pour la garde. Des fonds furent envoyés à tous les régiments
-pour acheter autour d'eux ceux qu'ils pourraient se procurer.
-
-[En marge: Manière de suppléer au manque de fusils.]
-
-On avait de la poudre, du plomb, des fers de toute sorte, des armes
-blanches, des canons, mais on manquait de fusils, et ce fut l'une des
-principales causes de notre ruine. Pendant sa prospérité Napoléon en
-avait poussé la fabrication jusqu'à un million. Mais la campagne de
-Russie où plus de 500 mille avaient été enfouis sous les neiges, celle
-d'Allemagne où nous en avions perdu deux cent mille, les places
-étrangères enfin dans lesquelles il était resté une assez grande
-quantité d'armes françaises, avaient épuisé nos arsenaux. Les ateliers
-pour la fabrication des fusils étaient plus difficiles à créer que les
-ateliers pour l'habillement et le harnachement, et pourtant c'était
-n'avoir rien fait que de se procurer des hommes si on ne parvenait à
-les armer. Chose étrange qui caractérisait bien cette politique, si
-occupée de la conquête, et si oublieuse de la défense, la France
-menacée avait plus de peine à trouver trois cent mille fusils que
-trois cent mille hommes pour les porter.
-
-On tira des ouvriers des provinces où les diverses industries du fer
-sont pratiquées, et on les réunit soit à Paris, soit à Versailles,
-afin d'y établir des ateliers pour la réparation et la fabrication des
-armes à feu. On en fit autant dans les grandes places de seconde
-ligne. On eut recours à un autre moyen pour se procurer des fusils, ce
-fut de désarmer les régiments étrangers, tous devenus suspects à
-l'exception des Suisses et des Polonais. Le même jour et sur divers
-points on désarma les Hollandais, les Anséates, les Croates, les
-Allemands, et on mit à pied ceux d'entre eux qui appartenaient à la
-cavalerie. Cette mesure procura quelques mille fusils et quelques
-centaines de chevaux. On vida ensuite les arsenaux de la marine, et
-néanmoins l'entêtement de l'esprit de conquête était tel chez
-Napoléon, qu'il ne craignit pas de faire embarquer à Toulon pour Gênes
-50 mille fusils destinés à l'Italie, dans un moment où il n'était pas
-sûr d'en avoir assez pour la défense de Paris!
-
-[En marge: Napoléon, tout en déployant la plus grande activité
-administrative, a recours aussi à la politique pour refaire ses
-ressources.]
-
-[En marge: Négociation entreprise pour faire rentrer les garnisons de
-la Vistule, de l'Oder et de l'Elbe.]
-
-Pendant qu'il s'efforçait ainsi de rétablir ses ressources par des
-prodiges d'activité administrative, il songea à s'en ménager
-quelques-unes aussi par une politique sage, mais trop tardive! Il
-envoya le général Delort à Francfort pour traiter avec les généraux
-ennemis de la reddition des forteresses de la Vistule et de l'Oder, à
-la condition de la rentrée immédiate des garnisons en France avec
-armes et bagages. Si cette condition était agréée, le général Delort
-devait faire ensuite des ouvertures pour les garnisons bien plus
-importantes de Hambourg, de Magdebourg, de Wittenberg, d'Erfurt, etc.
-Une pareille convention eût fait rentrer cent mille soldats de
-première qualité, et en eût procuré, il est vrai, un nombre égal aux
-coalisés, en mettant fin au blocus des places. Mais tandis qu'elle
-nous eût restitué de bons soldats, elle n'eût rendu disponibles chez
-nos ennemis que les soldats les plus médiocres, et d'ailleurs dans
-l'état de dénûment où nous étions, cent mille hommes nous importaient
-plus que deux cent mille à la coalition. Malheureusement cette raison,
-qui avait provoqué la violation de la capitulation de Dresde, nous
-laissait peu d'espérance de réussir dans une négociation de ce genre.
-
-[En marge: Importance et difficulté de rendre disponibles les armées
-d'Espagne.]
-
-Il y avait une ressource bien supérieure encore à celle-là, c'était
-celle qu'on aurait trouvée dans les armées d'Espagne, si on avait pu
-les reporter des Pyrénées vers le Rhin. Là, indépendamment du nombre,
-tout était excellent, incomparable: aucune troupe en Europe ne valait
-les régiments du maréchal Suchet, ni ceux du maréchal Soult. Ces
-derniers, restes de plusieurs armées toujours malheureuses, étaient,
-il est vrai, dégoûtés de servir; mais le Rhin à défendre, et le
-commandement direct de Napoléon, eussent certainement converti leur
-dégoût en zèle ardent. Il y a peu de témérité à dire que si les
-quatre-vingt mille hommes placés actuellement dans les mains du
-maréchal Suchet et du maréchal Soult s'étaient trouvés entre le Rhin
-et Paris, jamais la coalition n'aurait approché des murs de notre
-capitale. Pour les y amener il aurait fallu conclure la paix avec les
-Espagnols, mais cette paix qui semblait devoir être si facile en
-rendant aux Espagnols leur roi et leur territoire, était plus
-difficile peut-être que celle qu'on espérait négocier à Manheim. Il ne
-suffisait pas en effet que Napoléon renonçât à l'Espagne pour que
-l'Espagne renonçât à lui, qu'il repassât les Pyrénées pour qu'elle
-consentît à ne pas les passer elle-même en compagnie des Portugais et
-des Anglais. Le châtiment des fautes serait en vérité trop léger s'il
-suffisait de n'y pas persister pour en abolir les conséquences!
-
-[En marge: Projet de négociation dans la vue de conclure la paix avec
-les Espagnols.]
-
-[En marge: Conditions présumables d'une semblable paix.]
-
-[En marge: Difficulté d'en faire exécuter les conditions après l'avoir
-conclue.]
-
-Napoléon, ainsi que nous l'avons dit, avait depuis environ deux années
-résolu d'abandonner l'Espagne, sans dire toutefois son secret, qui a
-laissé assez de traces dans nos archives pour que l'histoire n'en
-puisse douter. Cependant avec un caractère tel que le sien, il n'était
-pas possible qu'il fît franchement le sacrifice d'une conquête, et il
-s'était encore flatté l'année précédente de conserver les provinces de
-l'Èbre. Ce dernier rêve s'était enfin évanoui, et il était décidé à
-rendre purement et simplement l'Espagne à Ferdinand VII, moyennant que
-ce prince signât la paix, et la fît accepter à son peuple. Les
-conditions du traité étaient faciles à imaginer. On délivrerait
-d'abord Ferdinand VII et les princes détenus avec lui à Valençay; on
-rendrait de plus les prisonniers de guerre et les places fortes. En
-retour, les armées espagnoles rentreraient chez elles, exigeant que
-les troupes anglaises rentrassent à leur suite. Il semblait qu'après
-ces satisfactions réciproques, la France et l'Espagne n'eussent plus
-rien à se demander l'une à l'autre. Mais de fâcheuses circonstances
-compliquaient cette situation en apparence si simple. Les Espagnols
-aspiraient à se venger, et à ravager la France à leur tour. Les
-Anglais, après avoir contribué puissamment à leur délivrance,
-n'étaient pas gens à prendre le congé qu'on leur signifierait, et à
-repasser les Pyrénées sur une sommation partie de Cadix ou de Madrid.
-D'ailleurs un engagement contenant la condition de ne pas traiter
-l'une sans l'autre liait l'Angleterre et l'Espagne. Enfin les Cortès,
-exerçant en ce moment la royauté, n'étaient pas pressées de résigner
-leur toute-puissance aux pieds de Ferdinand VII, et n'avaient pas
-autant que l'Espagne et que lui-même le désir de son retour. En tout
-cas elles ne voulaient lui rendre son sceptre qu'à condition qu'il
-prêterait serment à la constitution de Cadix. Par ces divers motifs il
-se pouvait que ni les Anglais ni les représentants de l'Espagne ne
-consentissent à la ratification d'un traité signé à Valençay, pour
-recouvrer Ferdinand VII auquel ils ne tenaient guère. Ferdinand
-lui-même, une fois délivré, pouvait bien ne pas se soucier du traité
-qui lui aurait rendu sa liberté, dire qu'on ne devait rien à qui vous
-avait trompé, et s'armer ainsi d'une raison alléguée jadis par
-François Ier, et nullement condamnée par les docteurs en droit public,
-c'est qu'un engagement pris en captivité ne lie pas. La conduite
-suivie en 1808 envers la famille royale d'Espagne avait été telle, que
-personne en Europe, même en France, n'eût osé blâmer le prisonnier de
-Valençay. Napoléon, ce lion si fier, n'eût paru en cette occasion
-qu'un renard pris au piége.
-
-Si au contraire, par une défiance toute naturelle, Napoléon détenait
-Ferdinand VII jusqu'à ce que le traité conclu avec lui eût été porté à
-Cadix et accepté par la régence, il était possible, les Anglais
-aidant, et aussi les Cortès, qu'on repoussât le traité, qu'on le
-déclarât nul comme ayant été conclu en captivité, et qu'on en remît
-l'acceptation jusqu'à la rentrée de ce prince en Espagne. Ferdinand
-VII en serait plus longtemps prisonnier, mais les Anglais n'auraient
-pas plus de chagrin que les libéraux espagnols de sa captivité
-prolongée.
-
-[En marge: Le parti le plus sûr était de faire partir Ferdinand VII
-pour l'Espagne, en se fiant à sa bonne foi pour l'exécution du traité
-conclu avec lui.]
-
-Dans cette alternative de voir le traité méconnu par Ferdinand VII ou
-par ceux qui exerçaient son autorité en son absence, le plus sûr eût
-été encore de renvoyer tout simplement le monarque espagnol dans ses
-États. En le renvoyant on avait au moins la chance de sa fidélité à sa
-parole, dont son extrême dévotion offrait quelque garantie, tandis
-qu'en expédiant le traité sans lui, on avait la presque certitude que
-ce traité serait repoussé par les Anglais et par les Espagnols, fort
-impatients les uns et les autres d'envahir le midi de la France. M. de
-Caulaincourt était d'avis de courir le risque de la confiance.
-Napoléon, qui ne se fiait pas du tout à Ferdinand VII, et qui avait
-ses raisons pour cela, voulut user d'un moyen terme consistant, après
-avoir conclu un traité avec Ferdinand VII, à faire porter secrètement
-ce traité en Espagne par un homme sûr qui tâcherait d'éveiller chez
-les vieux serviteurs de la dynastie le désir de la revoir, et qui
-aurait d'ailleurs pour les persuader un autre argument, celui de la
-restitution immédiate des places fortes espagnoles. De plus, comme il
-arrive souvent entre alliés faisant la guerre en commun, les Anglais
-et les Espagnols étaient assez mécontents les uns des autres, et il
-était probable que les Espagnols ne seraient pas fâchés de pouvoir
-dire aux Anglais qu'ils n'avaient plus besoin d'eux, auquel cas ces
-derniers, privés du concours des armées espagnoles, et n'ayant plus de
-ligne de retraite assurée à travers les Pyrénées, n'oseraient pas
-rester sur la frontière française.
-
-[En marge: Envoi de M. de Laforest à Valençay.]
-
-[En marge: Conditions que M. de Laforest doit proposer aux princes
-espagnols.]
-
-Ce fut d'après ces vues que Napoléon arrêta sa conduite à l'égard de
-Ferdinand VII. Il donna l'ordre à M. de Laforest, longtemps
-ambassadeur à Madrid, de se rendre sous un nom supposé à Valençay, de
-s'aboucher en grand secret avec les princes espagnols, et de leur
-proposer les conditions de paix suivantes: évacuation réciproque des
-territoires, retour de Ferdinand VII à Madrid, restitution des
-prisonniers, retraite des Anglais.--Napoléon y ajoutait diverses
-conditions particulières qui lui faisaient honneur, et qui importaient
-autant à l'Espagne qu'à nous. La première consistait à stipuler que
-Ferdinand VII servirait à Charles IV la pension à laquelle Joseph
-s'était obligé, et qui avait été très-inexactement payée; la seconde,
-qu'il accorderait amnistie entière aux Espagnols qui s'étaient
-attachés à la France; la troisième, que l'Espagne conserverait
-non-seulement son territoire continental actuellement restitué, mais
-son territoire colonial, et qu'aucune de ses colonies ne serait cédée
-à la Grande-Bretagne. Il n'y avait rien dans ces conditions que
-Ferdinand, en consultant son coeur de fils, de roi et d'Espagnol, pût
-refuser. Restait enfin une dernière clause plus difficile à énoncer
-que les autres, mais que Ferdinand VII, pour redevenir libre, était
-bien capable d'accueillir, c'était d'épouser la fille de Joseph
-Bonaparte. M. de Laforest devait être plus réservé quant à celle-ci,
-mais il avait ordre de l'articuler après les autres, quand le moment
-de tout dire serait venu. Ce traité conclu et signé, un personnage de
-confiance choisi de concert avec les princes espagnols, irait
-très-secrètement le porter à la régence, afin de ne pas donner aux
-Anglais et aux chefs du parti libéral le temps d'en empêcher la
-ratification. Cette ratification obtenue, Ferdinand, accompagné de son
-frère don Carlos, de son oncle don Antonio, prisonniers comme lui à
-Valençay, quitterait la France pour remonter sur le trône des
-Espagnes.
-
-[En marge: M. de San-Carlos mandé à Paris pour seconder la
-négociation.]
-
-Tandis que M. de Laforest se mettait en route, Napoléon, afin qu'il
-n'y eût pas de temps perdu, fit venir de Lons-le-Saulnier, où il était
-en surveillance, le duc de San-Carlos, personnage considérable,
-autrefois l'un des familiers de Ferdinand VII, l'accueillit de la
-façon la plus amicale, l'entretint longuement, réussit à le persuader,
-et le fit partir ensuite pour Valençay, afin qu'il allât seconder M.
-de Laforest, qui rencontrait des difficultés auxquelles on ne se
-serait pas attendu, tant cette coupable affaire d'Espagne devait être
-suivie de punitions de tout genre, petites et grandes!
-
-[En marge: Arrivée de M. de Laforest à Valençay.]
-
-[En marge: Profonde défiance de Ferdinand VII.]
-
-M. de Laforest, en paraissant à Valençay, avait extrêmement surpris
-Ferdinand VII. Ce prince, prisonnier depuis près de six ans avec son
-frère et son oncle, avait vécu dans une ignorance presque complète de
-ce qui se passait en Europe, mais avait pu voir cependant par quelques
-journaux français qu'on lui laissait lire, que la guerre d'Espagne se
-prolongeait indéfiniment, que par conséquent ses sujets se
-défendaient, que l'Europe non plus n'était pas soumise puisque la
-guerre était incessante avec elle, et il avait assez de sagacité pour
-juger que dès lors sa cause n'était pas entièrement perdue. On
-soupçonnait en outre que le curé de Valençay, chargé de lui dire la
-messe et de le confesser, l'informait de ce qu'il avait intérêt à
-savoir, et probablement lui avait fait connaître la gravité des
-événements de 1812 et de 1813. Il aurait donc pu n'être pas
-complètement étonné des communications de M. de Laforest. Mais
-l'infortune et la captivité avaient singulièrement développé chez ce
-prince les dispositions naturelles de son caractère, la défiance et la
-dissimulation. Tout ce qu'il avait d'intelligence (et il n'en manquait
-pas) il l'employait à regarder autour de lui, à rechercher si on ne
-voulait pas lui nuire, à se taire, à ne pas agir, de peur de donner
-prise à la volonté malfaisante de laquelle il dépendait depuis tant
-d'années. Dissimuler, tromper même, lui semblaient de légitimes
-défenses contre l'oppression à laquelle il était soumis, et la
-politique qui l'avait conduit de Madrid à Valençay lui donnait
-assurément bien des droits. La défiance était arrivée chez lui à un
-tel degré qu'il était en garde contre ses plus fidèles serviteurs,
-contre ceux mêmes qui étaient détenus en France pour sa cause, et
-qu'il était toujours prêt à les regarder comme de secrets complices de
-Napoléon. Du reste il n'était pas très-malheureux. Se confesser, bien
-vivre, se promener, ne courir aucun danger, composaient pour lui une
-sorte de bien-être auquel il s'était habitué. Son âme dépourvue de
-ressort pliait ainsi sous l'oppression, mais en pliant s'enfonçait
-profondément en elle-même, et lorsqu'on voulait l'en faire sortir s'y
-refusait obstinément, comme un animal à la fois timide et farouche,
-que les plus grandes caresses ne peuvent tirer de sa retraite. Son
-frère don Carlos était plus vif, sans être plus ouvert; son oncle
-était à peu près stupide.
-
-[En marge: Ce prince affecte de ne pas comprendre les ouvertures de M.
-de Laforest, et de ne pouvoir pas y répondre.]
-
-Quand M. de Laforest vint soudainement apprendre à Ferdinand VII que
-Napoléon songeait à lui rendre la liberté et le trône, sa première
-idée fut qu'on le trompait, et qu'il y avait sous cette démarche
-quelque perfidie cachée. Les motifs qu'alléguait M. de Laforest, pour
-éviter l'aveu trop clair de nos malheurs, et qui consistaient à dire
-que Napoléon agissait ainsi pour arracher l'Espagne aux Anglais et aux
-anarchistes, n'étaient pas de nature à produire beaucoup d'illusion,
-et Ferdinand cherchait quelle sombre machination pouvait être cachée
-sous une proposition aussi imprévue. Dans son premier entretien, il
-écouta beaucoup, parla peu, se borna à dire que, privé de toute
-communication avec le monde, il ne savait rien, qu'il était hors
-d'état par conséquent de se former une opinion sur quoi que ce fût,
-qu'il était placé sous la main toute-puissante de Napoléon, qu'il s'y
-trouvait bien, qu'il ne demandait pas à sortir de sa retraite, et
-qu'il ne cesserait jamais d'être reconnaissant des bons procédés qu'on
-avait pour lui. Voilà ce que l'oppression fait des êtres soumis à son
-empire! Napoléon en était venu à ce point de ne pouvoir faire accepter
-à Ferdinand VII ni la liberté ni le trône, dans un moment où il aurait
-eu tant d'intérêt à lui rendre l'un et l'autre! M. de Laforest vit
-bien qu'il fallait laisser à cette âme défiante et effarouchée le
-temps de se rassurer et de réfléchir. Il le quitta, pour le revoir le
-lendemain.
-
-[En marge: M. de Laforest prend du temps pour se faire comprendre des
-princes espagnols.]
-
-Ferdinand VII, après avoir conféré avec son frère et son oncle, et
-surtout avec lui-même, avait compris que Napoléon devait être dans de
-grands embarras, et que son offre de lui restituer le trône était
-sincère. Mais avant d'écouter une proposition qui se présentait sous
-un aspect si attrayant, il voulait savoir si on ne cherchait pas à lui
-tendre des piéges cachés, et à lui arracher des engagements dangereux
-ou déshonorants. D'ailleurs, dépourvu à Valençay de toute autorité sur
-l'Espagne, il avait à craindre (et cette crainte était fondée) de ne
-pouvoir tenir les engagements qu'on l'obligerait à souscrire. Il
-résolut donc, en s'ouvrant davantage, de prendre une attitude un peu
-plus royale, mais d'être toujours extrêmement circonspect.
-
-M. de Laforest en le revoyant le lendemain le trouva beaucoup plus
-composé dans son attitude, prenant place entre son oncle et son frère
-comme leur maître hiérarchique, se posant en un mot et parlant en
-monarque. Il ne dissimula pas qu'il commençait à regarder comme
-sérieuse la proposition qu'on lui adressait, qu'il en devinait même la
-véritable cause, mais il affecta de ne pouvoir s'arrêter à aucun
-parti, privé qu'il était de conseillers, et affirma surtout qu'il
-était sans autorité, car il ne savait si ce qu'on signerait à Valençay
-serait accepté et exécuté à Madrid. Toutefois il était facile de
-deviner qu'il ne voulait pas rompre ces pourparlers, et refermer sur
-lui la porte de sa prison prête à s'ouvrir. Visiblement il était
-très-anxieux. M. de Laforest lui ayant offert de recevoir son ancien
-précepteur, le chanoine Escoïquiz tenu en surveillance à Bourges, son
-secrétaire intime Macanaz tenu en surveillance à Paris, l'illustre
-Palafox prisonnier à Vincennes, enfin le duc de San-Carlos interné à
-Lons-le-Saulnier, il parut n'accorder confiance à aucun de ces hommes.
-On eût dit que les nommer c'était à l'instant même les perdre dans son
-esprit.
-
-[En marge: Ferdinand VII finit par prendre confiance, et par
-s'expliquer avec plus de franchise.]
-
-[En marge: Ferdinand VII ne conteste aucune des conditions proposées,
-mais s'attache à démontrer que le seul moyen de les faire accepter,
-c'est de l'envoyer à Madrid.]
-
-Les conférences continuèrent, et l'évidente bonne foi de M. de
-Laforest, la simplicité frappante des conditions qu'il apportait,
-finissant par agir sur l'esprit de Ferdinand, le désir surtout de la
-liberté exerçant son influence, il se rassura peu à peu, et se mit à
-raisonner avec infiniment de sens sur ce qu'on lui proposait. Enfin
-l'arrivée de M. de San-Carlos, qui avait vu, entendu Napoléon, et pu
-apprécier la sincérité de ses intentions, acheva de triompher des
-ombrages du captif de Valençay. M. de San-Carlos eut bien lui-même un
-instant de défiance à vaincre chez son maître, mais il parvint bientôt
-à se faire écouter, et dès lors on entra sérieusement en matière.
-Ferdinand VII n'avait rien à objecter à la proposition de rentrer en
-Espagne, de remonter sur le trône, de servir une pension à son père,
-de conserver tout le territoire continental et colonial de son antique
-monarchie, même de pardonner aux _afrancesados_. Le mariage avec une
-fille de Joseph lui plaisait moins; mais après avoir demandé avec
-instance une princesse Bonaparte, il n'était plus temps d'afficher le
-dédain, et d'ailleurs, pour recouvrer la liberté et le trône, il
-n'était point de mariage qu'il ne fût prêt à contracter. La difficulté
-n'était donc pas dans l'union proposée, elle était autre part. On
-présentait à ses yeux éblouis une infinité de choses très-désirables,
-et très-désirées, et on promettait de les lui accorder à condition que
-les Cortès ou la régence ratifieraient le traité qu'il aurait signé;
-on faisait ainsi dépendre ce qu'il souhaitait ardemment d'une volonté
-qui n'était point la sienne. Il le dit avec franchise, et montra avec
-beaucoup de raison que ce qu'il ordonnerait de loin courrait la chance
-de n'être pas exécuté. Il parla sur le ton de la colère des limites
-que certains hommes, suivant lui factieux, avaient voulu imposer à son
-pouvoir royal, et laissa voir qu'après les Français ce qu'il haïssait
-le plus c'étaient les libéraux espagnols. Il fit sentir que le moyen
-le plus sûr d'obtenir ce qu'on voulait de l'Espagne c'était de
-l'envoyer à Madrid, où personne n'aurait de prétexte, lui présent,
-pour lui refuser obéissance, tandis que ses sujets pouvaient
-maintenant alléguer la captivité de Valençay pour feindre de ne pas
-croire ce qui serait dit en son nom. Plus d'une fois il jura sur ce
-qu'il y avait de plus sacré qu'il tiendrait sa parole en roi, en
-honnête homme, en bon chrétien. Bientôt s'animant davantage, et
-sortant des profondeurs de sa dissimulation, il laissa éclater une
-passion extraordinaire d'être libre, de partir, de régner, ce qui
-était fort légitime, et insista de toutes ses forces pour qu'on
-adoptât sa proposition, comme la seule qui offrît des chances de
-succès.
-
-[En marge: Traité de Valençay porté en Espagne par M. de San-Carlos.]
-
-Cependant les instructions de Napoléon étant formelles, il fallait
-bien s'y soumettre, et on conclut un traité par lequel Ferdinand VII
-devait rentrer en Espagne, dès que l'autorité de la régence aurait
-accepté ce traité, et ordonné son exécution. Les conditions étaient
-celles que nous avons dites: intégrité coloniale et continentale de
-l'Espagne, restitution des places espagnoles, retour des garnisons
-françaises, retraite des armées espagnoles et anglaises au delà des
-Pyrénées, amnistie générale, pension à Charles IV. Le mariage avec une
-fille de Joseph ne fut point formellement stipulé. Ferdinand affirma
-qu'il n'en contracterait pas d'autre s'il était libre, mais il ajouta
-que c'était une chose dont il ne serait possible de parler qu'à Madrid
-même.
-
-Les articles ci-dessus énoncés ayant été signés le 14 décembre,
-restait à savoir qui les porterait à Madrid au nom de Ferdinand.
-L'envoyé était tout indiqué, c'était le duc de San-Carlos lui-même. Il
-fut convenu que ce personnage se rendrait en grande hâte, et en
-observant le plus complet incognito, à l'armée de Catalogne, afin
-d'endormir la vigilance des Anglais qu'il aurait fort éveillée en
-passant par le quartier général de lord Wellington; qu'il tâcherait
-d'arriver à Madrid, et se transporterait même à Cadix, si la régence
-s'y trouvait encore, pour lui présenter le traité et en obtenir la
-ratification. Le duc de San-Carlos devait persuader aux sujets de
-Ferdinand VII, devenus rois à sa place, de songer avant tout à le
-délivrer, et de tout sacrifier à cet objet essentiel. Il avait en même
-temps pour mission expresse de ne pas adhérer à la constitution, et,
-s'il y était obligé, de ne le faire qu'avec des réserves qui
-permissent de rompre les engagements qu'on aurait pris avec les
-soi-disant factieux.
-
-[Illustration: Joseph Bonaparte.]
-
-[En marge: Départ de M. de San-Carlos pour l'Espagne.]
-
-Ces choses arrêtées, le duc de San-Carlos partit de Valençay le 13
-décembre, accompagné des voeux des princes espagnols, qui mettant
-désormais toute dissimulation de côté, montraient maintenant une
-impatience presque enfantine de devenir libres. Rassurés sur les
-intentions de Napoléon, ils consentirent à revoir les fidèles
-serviteurs dont ils avaient paru se défier d'abord, le chanoine
-Escoïquiz, le secrétaire Macanaz, le défenseur de Saragosse, Palafox.
-Se flattant que ce dernier aurait plus de crédit auprès des Espagnols
-que le duc de San-Carlos, car il devait être religieusement écouté
-d'eux s'ils n'avaient pas perdu toute mémoire, on le fit partir par
-une autre voie avec une copie du traité, afin d'en solliciter
-l'acceptation.
-
-[En marge: Napoléon se décide enfin à faire part de cette négociation
-à Joseph.]
-
-On n'étonnera personne en disant que Napoléon avait conduit cette
-négociation sans en parler à son frère Joseph, presque aussi
-prisonnier à Morfontaine que Ferdinand VII à Valençay. Joseph, comme
-on doit s'en souvenir, avait reçu ordre après la bataille de Vittoria,
-de s'enfermer à Morfontaine, de n'y admettre personne, et de n'en
-point sortir, sous peine de devenir l'objet de mesures sévères.
-Napoléon se défiait tellement du sang actif des Bonaparte, même chez
-le plus modéré de ses frères, qu'il n'avait pas voulu permettre à
-Joseph d'aller à Paris, dans la crainte qu'il ne créât des difficultés
-à la régente. L'esprit tout plein des troubles suscités pendant les
-minorités royales par les frères, oncles ou cousins des rois, il
-voyait toujours Marie-Louise réduite à défendre son fils contre les
-prétentions de ses beaux-frères. Malgré ces ordres, Joseph était venu
-secrètement à Paris, mais uniquement pour ses plaisirs, et nullement
-pour des intrigues politiques. Le duc de Rovigo, interprétant à la
-lettre les ordres impériaux, avait fait dire à Joseph que si ses
-courses clandestines se renouvelaient, il serait obligé d'y mettre
-obstacle, de quoi Joseph, déjà fort offensé de tout ce qu'il avait eu
-à souffrir, avait paru profondément irrité.
-
-[En marge: Envoi de M. Roederer à Morfontaine pour expliquer à Joseph
-les arrangements conclus avec Ferdinand VII.]
-
-[En marge: Réponse singulière et prétentions royales de Joseph.]
-
-Napoléon depuis son retour à Paris n'avait point vu son frère. Il ne
-voulut pas cependant que la négociation avec Ferdinand VII, tout à
-fait terminée, arrivât à être connue de l'Europe avant de l'être de
-Joseph. Il chargea le personnage qui ordinairement lui servait
-d'intermédiaire, M. Roederer, d'aller à Morfontaine pour informer
-Joseph de tout ce qui avait été fait, et l'engager à redevenir
-paisiblement prince français, largement doté, siégeant au conseil de
-régence, servant de son mieux la France qui était son unique et
-dernier asile. Joseph en recevant ces communications se plaignit
-amèrement des traitements dont il avait été l'objet, et montra des
-restes de prétentions royales qui auraient fait sourire un frère moins
-railleur que Napoléon. Il convenait qu'il avait commis des fautes
-militaires, mais pas aussi grandes qu'on le disait; il se déclarait
-prêt à se démettre du trône d'Espagne, mais en vertu d'un traité, et à
-la condition d'une indemnité territoriale à Naples ou à Turin. Quant à
-redevenir simplement prince français, après avoir porté l'une des plus
-grandes couronnes de l'univers, il paraissait peu disposé à s'y
-résigner. Ces prétentions provoquèrent de la part de Napoléon une
-explosion de railleries sanglantes, les unes injustes et même
-cruelles, les autres sensées, mais, hélas! bien tardives!
-
-[En marge: Irritation et langage de Napoléon à l'égard de son frère.]
-
---Joseph a commis des fautes militaires! s'écria-t-il en écoutant M.
-Roederer, mais il n'y songe pas! Moi, je commets des fautes, je suis
-militaire, je dois me tromper quelquefois dans l'exercice de ma
-profession, mais lui des fautes!... Il a tort de s'accuser, il n'en a
-jamais commis. En fait, il a perdu l'Espagne, et il ne la recouvrera
-point! C'est chose décidée, aussi décidée que chose ait jamais pu
-l'être. Qu'il consulte le dernier de mes généraux, et il verra s'il
-est possible de prétendre à un seul village au delà des Pyrénées. Un
-traité! des conditions! et avec qui? au nom de qui?... Moi, si je
-voulais en faire avec l'Espagne, je ne serais pas même écouté. La
-première condition de toute paix avec l'Europe, la condition sans
-laquelle il est impossible de réunir deux négociateurs, c'est la
-restitution pure et simple de l'Espagne aux Bourbons, heureux si je
-puis à ce prix me débarrasser des Anglais, et ramener mes armées
-d'Espagne sur le Rhin! Quant à des indemnités en Italie, où les
-prendre? Puis-je ôter à Murat son royaume? c'est à peine si je puis le
-rappeler à ses devoirs envers la France et envers moi. Comment
-serais-je obéi si j'allais lui demander de descendre du trône au
-profit de Joseph? Quant aux États romains, je serai forcé de les
-rendre au Pape, et j'y suis décidé. Quant à la Toscane, qui est à
-Élisa, quant au Piémont, qui est à la France, quant à la Lombardie où
-Eugène a tant de peine à se maintenir, puis-je savoir ce qu'on m'en
-laissera? Sais-je même si on m'en laissera quelque chose? Pour garder
-la France avec ses limites naturelles il me faudra remporter bien des
-victoires; pour obtenir quelque chose au delà des Alpes, il m'en
-faudrait remporter bien plus encore! Et si on me laissait un
-territoire en Italie, pourrais-je pour Joseph l'ôter à Eugène, ce fils
-si dévoué, si brave, qui a passé sa vie au feu pour moi et pour la
-France, et qui ne m'a jamais donné un seul sujet de plainte? Où donc
-Joseph veut-il que je lui trouve des indemnités? Il n'a qu'un rôle, un
-seul, c'est d'être un frère fidèle, un solide appui de ma femme et de
-mon fils si je suis absent, plus solide si je suis mort, et de
-contribuer à sauver le trône de France, seule ressource désormais des
-Bonaparte. Il sera prince français, traité comme mon frère, comme
-l'oncle de mon fils, partageant par conséquent tous les honneurs
-impériaux. S'il agit ainsi, il aura ma faveur, l'estime publique, une
-situation grande encore, et il contribuera à sauver notre existence à
-tous. S'il s'agite au contraire, et il en est bien capable, car il ne
-sait supporter ni le travail ni l'oisiveté, s'il s'agite durant ma
-vie, il sera arrêté, et ira finir son règne à Vincennes; s'il le fait
-après ma mort, Dieu décidera! Mais probablement il contribuera à
-renverser le trône de mon fils, le seul auprès duquel il puisse
-trouver la dignité, l'aisance, et un reste de grandeur.--
-
-[En marge: Napoléon se décide à ne tenir aucun compte des prétentions
-de Joseph, et à le laisser exilé à Morfontaine.]
-
-Ces sages mais rudes paroles, portées, reportées à Morfontaine dans
-plusieurs allées et venues, ne convainquirent point Joseph. Il était
-tourmenté, malade, et souffrant d'une quantité de maux à la fois: la
-sévérité railleuse de Napoléon, un trône perdu, des enfants sans
-patrimoine, et pour tout avenir l'obéissance aux ordres d'un frère
-impérieux, point méchant, mais dur. Dans cette disposition douloureuse
-il refusa d'adhérer à rien de ce qui se traitait à Valençay, et
-continua de se tenir à Morfontaine, où Napoléon le laissa dans
-l'isolement, disant que les Espagnols et lui Napoléon se passeraient
-bien de la signature du roi Joseph pour remettre Ferdinand VII sur le
-trône des Espagnes.
-
-[En marge: Affligeant spectacle que présentent les frères détrônés de
-Napoléon.]
-
-Ce moment de la chute des trônes de famille était celui de fréquentes
-agitations intérieures, qui, s'ajoutant à tous les soucis de Napoléon,
-contribuèrent à lui rendre la vie fort amère. Jérôme, retiré
-successivement à Coblentz, à Cologne et à Aix-la-Chapelle, y était
-triste et malheureux. Il désirait se rendre à Paris de peur que
-Napoléon ne l'oubliât dans la future paix, et Napoléon, qui était plus
-affectueux pour Jérôme que pour ses autres frères, résistait cependant
-à ses désirs, parce qu'il lui était pénible d'avoir sous ses yeux ses
-frères détrônés, dont la présence d'ailleurs révélait en traits si
-sensibles la ruine progressive de l'Empire français. Mais tandis qu'il
-refusait à Jérôme l'autorisation de venir à Paris, il avait avec Murat
-de bien autres sujets de contestation.
-
-[En marge: État d'esprit de Murat depuis son retour à Naples.]
-
-[En marge: Réflexions que lui suggèrent les revers de Napoléon.]
-
-[En marge: Ses relations secrètes avec les puissances coalisées.]
-
-[En marge: Efforts de M. de Metternich pour amener Murat à la
-coalition, en lui faisant espérer la conservation et l'accroissement
-de son royaume.]
-
-[En marge: Le roi et la reine de Naples cèdent aux suggestions de
-l'Autriche.]
-
-L'infortuné Murat était rentré à Naples le coeur désolé, l'esprit en
-désordre. De tous les princes condamnés à cette époque à voir
-s'évanouir leur royauté éphémère, Murat était le plus inconsolable. Il
-semblait que ce soldat, né si loin du trône, à qui une véritable
-gloire militaire aurait dû servir de dédommagement, ne pouvait vivre
-s'il ne régnait pas. Après les événements de la dernière campagne, il
-lui était difficile de croire que la puissance de Napoléon, si elle se
-maintenait en France, pût s'étendre encore au delà du Rhin, des Alpes
-et des Pyrénées, et qu'au delà de ces limites il pût soutenir ou
-punir des alliés. Il courait donc la chance en restant fidèle à
-Napoléon de n'être point soutenu, et ne courait guère celle d'être
-puni s'il était infidèle. Sans doute, réuni au prince Eugène, amenant
-trente mille Napolitains bien disciplinés à l'appui des quarante mille
-Français qui défendaient l'Adige, il y avait quelque possibilité pour
-lui de disputer l'Italie aux Autrichiens, mais possibilité et point
-certitude. Vaincus, les deux lieutenants de Napoléon seraient bientôt
-détrônés; vainqueurs, que seraient-ils? Que serait Murat surtout?
-Sacrifié au prince Eugène qu'il jalousait, relégué au fond de la
-Péninsule, réduit au royaume de Naples qui était peu de chose sans la
-Sicile, il n'avait pas même l'assurance de s'y maintenir, car si une
-paix avantageuse avec l'Europe tenait au sacrifice de son beau-frère,
-Napoléon ne serait pas assez bon parent et assez mauvais Français pour
-refuser ce sacrifice. D'ailleurs, bien qu'il eût un esprit sans
-solidité, Murat avait une certaine finesse, et il s'était souvent
-aperçu que Napoléon, en appréciant sa bravoure, ne faisait aucun cas
-de son caractère, et ce dédain marqué le blessait beaucoup. Telles
-étaient les considérations qui avaient agité, tourmenté l'esprit de
-Murat, pendant son voyage d'Erfurt à Naples. Tandis qu'il voyait tant
-de périls à être fidèle, et si peu à ne plus l'être, de funestes
-suggestions contribuaient à augmenter son trouble. Il n'avait pas
-cessé de se tenir en relation avec les puissances coalisées, même
-lorsqu'il était au camp de Napoléon, et qu'il s'y conduisait si
-bravement. Au moment où il avait quitté Naples pour Dresde, il avait
-auprès de lui des agents de lord William Bentinck, gouverneur anglais
-de la Sicile, et il les avait brusquement renvoyés pour aller
-rejoindre l'armée française, ce qui avait surpris et indisposé lord
-William. Mais il n'avait pas agi de même envers l'Autriche, et il
-avait continué de laisser auprès d'elle le prince Cariati, ministre
-napolitain, et de conserver à Naples le comte de Mire, ministre
-autrichien. M. de Metternich profitant de ce double moyen de
-communication, avait cherché sans cesse à ébranler la fidélité de la
-cour de Naples, car il savait bien que si Murat, au lieu de se ranger
-à la droite du prince Eugène, allait prendre ce prince à revers,
-l'Italie serait immédiatement enlevée aux Français et acquise aux
-Autrichiens. Non content de ces efforts auprès du roi, M. de
-Metternich avait noué des trames secrètes avec la reine, qu'il avait
-connue à Paris lorsqu'il était ambassadeur en France, et avait essayé
-de lui faire oublier ses devoirs de soeur en excitant ses sentiments
-de mère et d'épouse. Non-seulement il avait promis de laisser à Murat
-le trône de Naples, sans la Sicile toutefois que l'Angleterre tenait à
-conserver aux Bourbons, mais il avait laissé entrevoir la possibilité
-pour lui du plus bel établissement en Italie. Le prince Eugène, la
-princesse Élisa expulsés à la suite des Français, le Piémont
-reconquis, on pouvait, en réservant une belle part aux Autrichiens, en
-rétablissant le Pape à Rome, constituer un royaume de l'Italie
-centrale, qui, accordé à Murat, ferait de celui-ci le premier prince
-de l'Italie, et un monarque de second rang en Europe. C'étaient là
-les arguments que M. de Metternich avait employés avec un succès
-chaque jour plus marqué. Courir en effet les plus grands périls avec
-Napoléon sans même la certitude d'être maintenu par lui si on
-triomphait, et au contraire obtenir de la coalition, outre la
-certitude de rester roi de Naples, l'espérance de devenir une sorte de
-roi d'Italie, était une perspective qui devait entraîner le malheureux
-Murat, après avoir séduit la reine elle-même. Celle-ci dans les
-commencements, représentant fidèlement à Naples le parti français,
-s'était défendue contre les suggestions autrichiennes, et avait
-cherché à ramener Murat à Napoléon. Bientôt le danger croissant, et
-dominée elle aussi par le désir de conserver la couronne à ses
-enfants, elle avait prêté l'oreille aux inspirations de M. de
-Metternich, et fini par devenir son principal intermédiaire auprès de
-Murat. Voulant en même temps colorer sa conduite aux yeux du ministre
-de France, elle affectait de ne pouvoir plus rien ni sur la cour, ni
-sur le roi, et d'être obligée, en épouse soumise, en mère dévouée, de
-suivre la politique du cabinet napolitain. Murat, rentré dans ses
-États, avait donc trouvé la cour unie pour le pousser dans les voies
-déplorables où il devait, au lieu d'un trône, rencontrer pour sa
-mémoire une tache, pour sa personne une fin cruelle. Ce prince, né
-avec des sentiments bons et généreux, doué de quelque esprit et d'une
-bravoure héroïque, n'avait pas assez de jugement pour discerner que si
-avec la France il courait le double danger d'être abandonné par la
-victoire et par Napoléon, il avait la certitude avec la coalition,
-après avoir été ménagé, caressé pendant qu'on aurait besoin de lui,
-d'être bientôt sacrifié aux vieilles royautés italiennes, et d'être
-ainsi à la fois détrôné et déshonoré. N'ayant pas assez de portée
-d'esprit pour apercevoir cet avenir, n'ayant pas des principes assez
-arrêtés pour préférer l'honneur à l'intérêt, il devait flotter
-quelques jours entre mille sentiments contraires, pour finir par une
-défection déplorable.
-
-[En marge: Murat passe d'un premier découragement à l'ambition de
-devenir roi d'Italie, en se faisant le héros de l'indépendance
-italienne.]
-
-[En marge: Ce qu'était alors en Italie le parti de l'indépendance.]
-
-À peine revenu dans ses États, trouvant la reine convertie à son
-opinion, il était entré en pourparlers avec la légation autrichienne,
-et ne disputait plus que sur l'étendue des avantages qu'on lui
-accorderait. Passant tout à coup, avec l'extrême mobilité de sa
-nature, du désespoir à une sorte d'ivresse d'ambition, il se livrait
-en ce moment aux rêves les plus étranges, et se flattait d'être
-bientôt le roi et le héros de la nation italienne. Il avait été frappé
-en traversant l'Italie d'une disposition assez générale chez les
-Italiens, c'était de devenir indépendants de l'Autriche aussi bien que
-de la France. Sans doute les nobles, les prêtres, le peuple même
-souhaitaient le retour à l'Autriche, parce que pour les uns c'était le
-retour à leur ancien état, pour les autres l'exemption de la
-conscription. La bourgeoisie au contraire, éprise des idées
-d'indépendance, disait que c'était bien d'échapper à la France, mais
-tout aussi bien de ne pas retomber sous la main de l'Autriche; qu'il
-n'y avait aucune raison d'aller de l'une à l'autre, d'être ainsi
-toujours le jouet, la victime de maîtres étrangers; que l'Autriche
-devrait se trouver heureuse de ne plus voir l'Italie aux mains de la
-France, et la France de ne plus la voir aux mains de l'Autriche; que
-pour l'une et l'autre l'indépendance de la Péninsule était un moyen
-terme acceptable, désirable même, et au fond plus avantageux que la
-possession directe, car l'Italie soumise à l'une des deux puissances
-serait contre celle qui ne l'aurait pas un dangereux moyen d'attaque,
-et pour celle qui la posséderait un sujet toujours révolté, toujours
-prêt à devenir un ennemi furieux. Ces idées avaient envahi la partie
-la plus active et la plus cultivée de la bourgeoisie. Murat, placé au
-fond de la Péninsule, à égale distance des Français et des
-Autrichiens, ayant intérêt à se sauver sans trahir Napoléon, capable
-avec ses talents et sa gloire militaires de créer une armée italienne,
-Murat avait paru au parti des indépendants propre à devenir leur
-héros. Il pouvait en effet dire aux Autrichiens: Je ne suis pas la
-France; aux Français: Je ne suis pas l'Autriche; il pouvait dire à
-tous: Ménagez-moi, et acceptez-moi comme ce qu'il y a de moins hostile
-pour vous, et même comme ce qu'il y a de plus avantageux, si vous
-savez comprendre vos intérêts véritables.--Les partisans de
-l'indépendance avaient donc entouré Murat, lui avaient prodigué les
-promesses et les flatteries, et Murat qui, dans cet état de
-fermentation d'esprit, pensait à tout, était prêt à tout, les avait
-accueillis et acceptés pour ses agents. Ceux-ci, à Florence, à
-Bologne, à Rome, le célébraient comme le sauveur de l'Italie, et
-annonçaient en prose et en vers sa mission providentielle.
-
-[En marge: Murat songe à s'adresser à Napoléon, dans l'espérance de
-trouver auprès de lui plus d'encouragement à ses projets qu'auprès des
-Autrichiens.]
-
-Les Autrichiens naturellement n'accueillaient guère ces idées, mais
-ils ne les décourageaient pas absolument, et laissaient espérer à
-Murat, sous le prétexte de l'indemniser de la Sicile, un
-agrandissement assez notable dans l'Italie centrale. Murat dans l'élan
-de son ambition, ne mettant plus de bornes à ses désirs, avait pensé
-que peut-être il rencontrerait auprès de Napoléon plus d'encouragement
-qu'auprès des Autrichiens pour sa nouvelle royauté italienne. Devenu
-dans ces circonstances plus mobile encore que de coutume, cessant
-d'apercevoir le péril du côté de l'alliance française quand il croyait
-y trouver plus de chance de grandeur, se berçant de l'espérance de
-voir tous les Italiens se lever en masse s'il leur promettait
-l'indépendance et l'unité, il se disait que si Napoléon lui permettait
-de proclamer cette indépendance et cette unité, et de s'en faire le
-représentant, il apporterait au prince Eugène non-seulement le secours
-de l'armée napolitaine, mais celui de cent mille Italiens accourus à
-sa voix, qu'alors il se sauverait en s'agrandissant, en s'honorant, en
-réunissant tous les avantages à la fois, et notamment celui de
-conserver, s'il était l'allié de la France, les officiers français qui
-étaient en grand nombre dans son armée, et qui en constituaient la
-principale force.
-
-[En marge: Désordre d'esprit de Murat.]
-
-Telle était l'espèce de tourbillon d'idées qui s'était produit dans la
-tête enflammée de ce malheureux prince. Par le découragement conduit à
-la pensée funeste d'abandonner la France et de s'allier à l'Autriche,
-de cette pensée conduit à la visée ambitieuse d'être le sauveur et le
-roi de l'Italie, bientôt d'ambition en ambition ramené de l'Autriche à
-la France dans l'espoir de trouver plus de faveur pour ses nouvelles
-vues, il n'était aucun rêve qu'il ne formât, aucune défection, aucune
-alliance, auxquelles il ne fût tour à tour disposé! Triste tourment
-que celui de l'ambition au désespoir, triste tourment qui à Paris
-agitait l'âme de Napoléon avec la grandeur qui lui appartenait, qui à
-Naples au contraire, dans une âme bonne mais faible, n'ayant que le
-courage du soldat, enfantait de misérables orages, et n'était qu'une
-affligeante variété d'un mal que Napoléon avait communiqué à presque
-tous ses serviteurs! En effet après s'être élevé lui-même au trône il
-avait fait rois, princes, grands-ducs, ou flatté de l'espérance de le
-devenir, ses frères, ses lieutenants, Joseph, Louis, Jérôme, Murat,
-Bernadotte, Berthier, et tant d'autres qui avaient touché de si près
-au rang suprême, et si en ce moment ils étaient disposés à le trahir,
-ou du moins à le servir mollement, à qui la faute, sinon à lui, qui
-dans leur âme, au noble amour de la grandeur nationale, avait
-substitué la mesquine passion de leur grandeur personnelle?
-
-[En marge: Envoi du duc d'Otrante à Naples pour raffermir la fidélité
-de Murat.]
-
-En ce moment était arrivé à Naples un personnage dont la présence
-devait augmenter beaucoup le trouble de Murat, c'était le duc
-d'Otrante, M. Fouché, que Napoléon avait chargé de s'y rendre en toute
-hâte. Napoléon, en se séparant de Murat à Erfurt, en avait reçu des
-témoignages qui l'avaient touché mais point abusé. Napoléon, quand il
-s'agissait de pénétrer dans les profondeurs de l'âme humaine, avait
-une sorte de perspicacité diabolique à laquelle rien n'échappait. Il
-s'était bien douté, en voyant croître le péril, que Murat, sa soeur
-même, auraient besoin d'être raffermis dans leur fidélité, et qu'il
-faudrait opposer de puissantes influences aux dangereuses suggestions
-de la coalition. Il avait donc songé à leur dépêcher M. Fouché, qui
-depuis l'entrée des Autrichiens en Illyrie, était lui aussi, non pas
-un roi, mais un proconsul sans États, resté oisif à Vérone. Il l'avait
-jugé plus propre que tout autre à devenir le confident de Murat, par
-suite des intrigues qu'ils avaient nouées ensemble en 1809. À cette
-époque, Murat et le duc d'Otrante craignant les résultats de la guerre
-d'Autriche, avaient cherché à s'entendre sur ce qu'il faudrait faire
-du pouvoir en France dans le cas où Napoléon serait tué. Murat avait
-dû dans ces circonstances avoir tant de confiance en M. Fouché, et M.
-Fouché dans Murat, qu'il était présumable que la même confiance se
-rétablirait dans des circonstances non moins critiques. M. Fouché
-avait donc reçu l'ordre de se rendre à Naples, et y était arrivé à
-l'instant même où Murat était le plus exposé aux menées autrichiennes.
-
-[En marge: Médiocre influence exercée par le duc d'Otrante.]
-
-[En marge: M. Fouché confirme Murat dans l'idée de s'adresser à
-Napoléon pour l'accomplissement de ses projets.]
-
-Bien qu'on pût faire à M. Fouché la confidence d'une infidélité sans
-le révolter, et qu'il fût capable de comprendre tout ce qui se passait
-actuellement dans l'âme du roi de Naples, celui-ci parut plus
-importuné que soulagé par sa présence. Il se plaignit beaucoup de
-Napoléon, parla longuement des services qu'il lui avait rendus, des
-mauvais traitements qu'il en avait essuyés en plusieurs occasions,
-notamment après la retraite de Russie, et de la disposition de
-Napoléon à le sacrifier, si la paix de la France avec l'Europe tenait
-à ce sacrifice. Il se plaignit, en un mot, comme on se plaint
-lorsqu'on cherche des prétextes pour rompre, et ne s'ouvrit pas
-complétement avec M. Fouché, qu'il jugeait dans la situation présente
-trop nécessairement lié à la cause de la France. Toutefois il laissa
-voir qu'il dépendrait de Napoléon de le ramener en le traitant mieux,
-comme si après lui avoir donné sa soeur et un trône, Napoléon restait
-encore son débiteur. En définitive, M. Fouché n'exerça pas une grande
-influence sur la cour de Naples, car la voix du devoir ne pouvait
-guère se faire entendre par sa bouche, et quant à celle de la
-politique, Murat était hors d'état de la comprendre. M. Fouché lui dit
-bien que parvenu avec Napoléon et par Napoléon, il était fatalement
-condamné à se sauver ou à périr avec lui; mais Murat piqué répondit
-assez clairement que ce qui était vrai pour un révolutionnaire
-régicide tel que M. Fouché, ne l'était pas pour lui soldat glorieux,
-devant tout à son épée. Au surplus, quelque peu utile que fût la
-présence de M. Fouché, elle contribua néanmoins à la résolution que
-prit Murat d'essayer de s'entendre avec Napoléon, en se faisant,
-d'accord avec lui, roi de l'Italie indépendante et unie. S'il
-parvenait à être écouté de Napoléon, ses voeux étaient réalisés; s'il
-n'y réussissait pas, il avait une excuse pour rompre. En conséquence
-il lui fit proposer de partager l'Italie en deux, de donner au prince
-Eugène tout ce qui était à la gauche du Pô, de donner à lui Murat tout
-ce qui était à la droite, c'est-à-dire les trois quarts de la
-Péninsule, de lui permettre ensuite de proclamer l'indépendance
-italienne, promettant à ce prix d'arriver sur l'Adige, non pas
-seulement avec trente mille Napolitains, mais avec cent mille
-Italiens. Il le supplia de répondre sur-le-champ, car les
-circonstances étaient pressantes, et il n'y avait pas un instant à
-perdre si on voulait en profiter.
-
-[En marge: Vive irritation de Napoléon contre Murat.]
-
-[En marge: On a la plus grande peine à l'apaiser, et tout ce qu'on
-peut obtenir de lui, c'est qu'il se borne à opposer le silence aux
-propositions du cabinet de Naples.]
-
-Sans étonner Napoléon qui s'attendait à tout de la part des hommes
-qu'il avait élevés au faîte des grandeurs, la proposition de Murat
-l'indigna cependant, et elle devait l'indigner. Si Murat eût été un
-esprit politique capable de s'éprendre d'une grande idée morale telle
-que la régénération de l'Italie, on aurait pu à la rigueur attribuer
-cette proposition à un entraînement généreux. Mais évidemment ce
-n'était qu'un prétexte pour colorer une folle ambition, peut-être même
-une défection imminente. Demander à Napoléon pour prix de ses
-bienfaits le Patrimoine de l'Église dont il ne disposait déjà plus, la
-Toscane qui était l'apanage d'une soeur, le Piémont qui était une
-province française, les Légations qui faisaient partie des États du
-prince Eugène, c'était lui demander de dépouiller ou la France ou sa
-famille, de se dessaisir surtout de gages précieux qui, dans les
-négociations prochaines, pouvaient servir à conclure une bonne paix,
-en fournissant des compensations pour les conquêtes légitimes de la
-France, telles que les Alpes et le Rhin. C'était mettre en quelque
-sorte le poignard sur la gorge d'un beau-frère à demi renversé, pour
-lui arracher un bien qu'il devait ou laisser à sa famille, ou
-sacrifier à sa propre conservation. D'ailleurs jamais l'Europe n'eût
-accepté un semblable partage de l'Italie, et ce que Murat aurait dû
-faire s'il avait eu du bon sens, c'eût été de se réunir au prince
-Eugène, de défendre courageusement avec lui l'Italie, de conserver à
-la France des gages de paix, et de s'assurer ainsi à l'un et à l'autre
-un établissement qui ne pouvait être durable qu'autant que la dynastie
-impériale resterait debout entre les Alpes et le Rhin. Le prince
-Eugène donnant si noblement l'exemple de la fidélité, quand son
-beau-père lui offrait un moyen et une excuse de transiger avec la
-coalition, aurait dû inspirer à Murat un peu plus de sagesse et de
-gratitude. Napoléon sentit tous les torts de son beau-frère avec une
-amertume extrême. Punir ce parent infidèle lui parut en ce moment
-l'une des plus grandes douceurs de la victoire, s'il lui était donné
-de la ressaisir. M. de la Besnardière, dirigeant les affaires
-étrangères en l'absence de M. de Caulaincourt, qui venait de partir
-pour le futur congrès de Manheim, essaya vainement de le calmer, et de
-lui persuader que quelque blâmable que fût Murat, il convenait dans
-les circonstances présentes de le ménager. Napoléon s'emporta et ne
-voulut rien entendre.--Cet homme, s'écria-t-il, est à la fois coupable
-et fou; il me fait perdre l'Italie, peut-être davantage, et se perd
-lui-même. Vous verrez qu'il sera obligé un jour de venir me demander
-un asile et du pain, (étrange et terrible prophétie!) mais je vivrai
-assez, je l'espère, pour punir sa monstrueuse ingratitude.--Malgré les
-instances de M. de la Besnardière, Napoléon ne voulut accorder aucun
-des ménagements proposés, et tout ce qu'on put obtenir de lui, ce fut
-qu'il répondrait par le silence aux propositions de Murat. Promettre
-quelque chose de ce qu'on lui demandait, consentir ainsi à dépouiller
-les siens ou la France au profit d'un insensé, ou bien fulminer en
-lui répondant la condamnation morale qu'il avait méritée, eût été une
-faiblesse ou une imprudence, et Napoléon prit le parti moyen de se
-taire. Il laissa toute la famille impériale écrire à Murat pour lui
-faire sentir à la fois son imprévoyance et son ingratitude, et quant à
-lui multipliant les ordres pour renforcer l'armée d'Italie, il
-recommanda au prince Eugène d'être bien sur ses gardes, il prescrivit
-à sa soeur en Toscane, au général Miollis à Rome, de fermer toutes les
-forteresses aux troupes napolitaines, si Murat, ainsi qu'on avait lieu
-de le croire, envahissait l'Italie centrale sous prétexte de soutenir
-la cause des Français. Murat effectivement n'avait pas encore jeté le
-masque, et s'annonçait toujours comme devant bientôt porter secours à
-l'armée française de l'Adige.
-
-[En marge: Animation et fermeté de Napoléon dans ces moments
-difficiles.]
-
-Telles étaient les occupations nombreuses et les angoisses cruelles
-dans lesquelles Napoléon passa la fin de novembre et le commencement
-de décembre. Du reste, si de temps en temps il rugissait comme un lion
-recevant de loin les traits des chasseurs qui n'osent encore
-l'approcher, il ne laissait voir ni trouble ni désespoir. Il se
-flattait toujours d'avoir quatre mois pour se préparer, de se procurer
-dans ces quatre mois 300 mille hommes entre Paris et le Rhin, de
-pouvoir même y joindre tout ou partie des vieilles bandes d'Espagne,
-et avec ces forces réunies d'accabler la coalition, ou s'il
-succombait, de l'écraser sous sa chute. Tour à tour reprenant
-l'espérance ou ruminant la vengeance, on le voyait actif, animé,
-l'oeil ardent, se promener vivement en présence de sa famille
-inquiète, de ses ministres attristés, de sa femme en larmes, prendre
-son fils dans ses bras, le couvrir de caresses, le rendre à
-l'Impératrice, et comme s'il eût trouvé des forces dans le sentiment
-de la paternité, redoubler le pas en proférant des paroles comme
-celles-ci.--Attendez, attendez... vous apprendrez sous peu que mes
-soldats et moi n'avons pas oublié notre métier.... On nous a vaincus
-entre l'Elbe et le Rhin, vaincus en nous trahissant... mais il n'y
-aura pas de traîtres entre le Rhin et Paris, et vous retrouverez les
-soldats et le général d'Italie.... Ceux qui auront osé violer notre
-frontière se repentiront bientôt de l'avoir franchie!--
-
-[En marge: Suite des propositions de Francfort.]
-
-D'ailleurs il restait la ressource des négociations, et Napoléon se
-résignait enfin aux limites naturelles de la France, aux conditions
-toutefois que nous avons indiquées. Malheureusement le moment où l'on
-était disposé à nous accorder les limites naturelles avait passé comme
-un éclair, ainsi qu'avait passé à Prague le moment où la France aurait
-pu conserver presque toute sa grandeur de 1810. La réponse équivoque
-aux propositions de M. de Metternich ayant attiré de sa part une
-interpellation formelle sur l'acceptation ou le rejet des bases dites
-de Francfort, la réponse à cette interpellation n'étant partie que le
-2 décembre, et n'ayant été communiquée que le 5, un mois avait été
-perdu, et dans ce mois tout avait changé. La coalition avait senti ses
-forces, et d'une modération bien passagère, en était venue à un
-véritable débordement de passions. De toute part en effet la
-contre-révolution européenne commençait à souffler comme une tempête.
-
-[En marge: À peine connues, ces propositions produisent un soulèvement
-dans le camp des coalisés.]
-
-C'était M. de Metternich s'appuyant sur les militaires fatigués de
-cette longue guerre et effrayés des nouveaux hasards auxquels on
-allait s'exposer au delà du Rhin, qui avait vaincu l'orgueil
-d'Alexandre, la fureur des Prussiens, l'entêtement des Anglais, et
-avait décidé les confédérés réunis à Francfort à faire les
-propositions portées à Paris par M. de Saint-Aignan. Mais ces
-propositions, à peine sorties du cercle des souverains et des
-diplomates, ne pouvaient manquer de soulever une désapprobation
-générale. L'entourage d'Alexandre composé d'émigrés allemands,
-l'état-major de Blucher composé des clubistes du Tugend-Bund, les
-agents anglais enfin suivant le quartier général à divers titres,
-voulaient tout autre chose que ce qu'on venait de proposer,
-demandaient une guerre à outrance contre la France et contre Napoléon,
-contre la France pour la réduire à ses frontières de 1790, contre
-Napoléon pour le détrôner et ramener les Bourbons, non-seulement à
-cause de l'innocuité de ces princes, mais à cause du principe qu'ils
-représentaient.
-
-[En marge: Voeux des esprits ardents de la coalition.]
-
-[En marge: Ils veulent refaire l'ancienne Europe en la constituant
-fortement contre la France.]
-
-Accorder à Napoléon un répit dont il profiterait pour refaire ses
-forces et essayer plus tard de rétablir sa domination, était à leurs
-yeux la conduite la plus impolitique. Laisser debout en Italie, en
-Allemagne, n'importe où, les nombreux établissements fondés par
-Napoléon, laisser exister ou des princes nouveaux comme lui, ou des
-princes anciens devenus ses complices, leur semblait une faiblesse,
-une imprévoyance, une renonciation à la victoire au moment de la
-remporter éclatante et complète. Suivant eux, il fallait qu'en Italie
-il ne restât ni le prince Eugène ni Murat, malgré les services
-passagers qu'on espérait tirer de ce dernier, ni aucun membre de la
-famille Bonaparte. Il fallait remettre les Bourbons à Naples, le Pape
-à Rome, les archiducs d'Autriche à Florence et à Modène, la maison de
-Savoie à Turin, les Autrichiens à Milan et même à Venise. En Allemagne
-il fallait non-seulement détruire la Confédération du Rhin, oeuvre
-détestable de Napoléon, mais punir ses alliés, tels que la Bavière, le
-Wurtemberg, qu'on devait, malgré les promesses les plus formelles,
-déposséder sans compensation des acquisitions qu'ils avaient dues à la
-France. Il en était même certains qui méritaient d'être punis d'une
-manière exemplaire, et dans le nombre le roi de Saxe surtout, qu'il
-fallait détrôner et remplacer par le duc de Saxe-Weimar, en refaisant
-en sens contraire l'oeuvre de Charles-Quint. On devait ne pas mieux
-traiter le roi de Danemark, qui s'obstinait à contrarier les desseins
-de la coalition, en refusant la Norvége à Bernadotte. Quant au roi de
-Westphalie, Jérôme Bonaparte, sa chute était chose accomplie, sur
-laquelle il n'y avait plus à revenir. Il ne fallait pas s'en tenir à
-la rive droite du Rhin, il fallait se porter sur la rive gauche,
-reprendre les anciens électorats ecclésiastiques, Trêves, Mayence,
-Cologne, enfin les Pays-Bas autrichiens eux-mêmes, indépendamment de
-la Hollande, que personne ne pouvait songer à laisser à la France.
-Avec ces immenses territoires reconquis à la droite et à la gauche du
-Rhin, on composerait un vaste royaume à la Prusse, de façon à la
-rendre plus puissante encore que sous le grand Frédéric; on
-reconstituerait des États pour les princes dépossédés par Napoléon,
-tels que les princes de Hesse, d'Orange, de Brunswick, de Hanovre, on
-comblerait en un mot ses amis de biens, et on formerait avec eux une
-confédération germanique plus forte que l'ancienne, mieux liée surtout
-contre la France, dirigée non par l'empereur d'Autriche qu'on
-regardait comme trop modéré pour le refaire empereur d'Allemagne, mais
-par une diète qu'animeraient les passions les plus violentes, les plus
-anti-françaises qu'on pût allumer. Telles étaient les vues des esprits
-ardents, soit parmi les chefs de la coalition, soit parmi les agents
-secondaires qui entouraient la cour nombreuse et ambulante des
-monarques alliés.
-
-[En marge: Les Anglais se rattachent au parti violent dans l'espérance
-d'enlever Anvers et Flessingue à la France.]
-
-[En marge: Alexandre en flattant toutes les passions s'assure une
-influence prépondérante dans les conseils de la coalition.]
-
-Les Anglais toutefois, devenus un peu plus modérés sous l'influence du
-Parlement qui ne cessait de reprocher aux ministres leur haine aveugle
-contre la France, et représentés à Francfort par un esprit des plus
-sages, lord Aberdeen, auraient répugné à autant de bouleversements, si
-dans le nombre il ne s'en était trouvé un qui répondait à tous leurs
-voeux, celui qui consistait à ôter à la France les Pays-Bas,
-c'est-à-dire Anvers et Flessingue. Cependant ils osaient à peine
-espérer un pareil résultat, et ne poussaient leurs prétentions que
-jusqu'où allaient leurs espérances. Leurs agents inférieurs, moins
-mesurés, osaient seuls parler comme les Prussiens, qui étaient les
-provocateurs principaux de ces résolutions extrêmes. Chose singulière,
-les Prussiens, ayant dans le coeur tous les sentiments de la
-révolution française, étaient, par haine contre la France, les plus
-ardents fauteurs de cette espèce de contre-révolution européenne.
-Aimant la liberté jusqu'à épouvanter leurs princes, ils voulaient par
-esprit de vengeance ne pas laisser trace de ce que la révolution
-française avait fait en Europe. Ils ne se contentaient pas de mener
-leur roi, ils entraînaient l'empereur Alexandre en le flattant, en le
-qualifiant de roi des rois, de chef suprême de la coalition, en lui
-attribuant les grandes résolutions de cette guerre, en lui promettant
-de le conduire à Paris, ce qui exaltait la vanité de ce prince
-jusqu'au délire. Alexandre, aimable par nature et par calcul, ajoutant
-à son amabilité naturelle un soin continuel à flatter toutes les
-passions, caressait les Prussiens dont il ne cessait de vanter le
-courage et le patriotisme pour les avoir avec lui contre les
-Autrichiens qu'il jalousait, caressait les Autrichiens eux-mêmes en
-affectant de dire qu'on leur avait dû à Prague le salut de l'Europe,
-et enfin se gardait de négliger les Anglais qu'il appelait les modèles
-de la persévérance, les premiers auteurs de la résistance à Napoléon,
-les premiers vainqueurs de ce conquérant réputé invincible. Ainsi
-parlant, tandis qu'il feignait à Francfort d'appuyer les avis modérés,
-secrètement il lâchait la bride aux esprits ardents, et les laissait
-faire pour se les attacher. Par ces moyens il avait réussi à maintenir
-la coalition qui aurait été fort menacée de désunion sans son
-savoir-faire, et s'y était acquis une autorité prépondérante.
-
-[En marge: Il caresse et dirige secrètement le comte de Stein.]
-
-Il avait auprès de lui, et s'était attaché en lui donnant asile à sa
-cour, le fameux comte de Stein, ce Prussien qui avait été obligé de
-chercher un refuge en Russie contre le courroux de Napoléon, et qui
-depuis avait exercé beaucoup d'influence sur Alexandre et sur la
-coalition. On l'avait mis à la tête d'un comité qui dirigeait les
-affaires allemandes, et administrait au profit des armées coalisées
-les territoires reconquis sur la France, et dont la restitution aux
-anciens possesseurs n'était ni accomplie, ni même décidée. Ces
-territoires étaient ceux de Saxe, de Hesse, de Westphalie, de
-Brunswick, de Hanovre, de Berg, d'Erfurt, etc... Quant aux confédérés
-du Rhin, alliés qui nous avaient trahis, ce comité ne leur tenant
-aucun compte de leur défection, leur avait imposé en hommes et en
-argent le double de ce qu'ils avaient jadis fourni à la France. On
-avait soumis à un contingent de 145 mille hommes, et à un subside de
-84 millions de florins (lequel avait été remis à la Prusse, à la
-Russie, à l'Autriche, en obligations portant intérêts) les États
-suivants: Hanovre, Saxe, Hesse, Cassel, Berg, Wurtemberg, Bade,
-Bavière. Le comité des affaires allemandes était ainsi une espèce de
-comité révolutionnaire, qui, agissant au nom du salut public, ne
-mettait aucun frein à ses volontés. Sous le prétexte de livrer la
-direction de leurs affaires aux Allemands à qui elle était due,
-Alexandre les livrait à eux-mêmes, à condition de les avoir avec lui
-dans tous les cas où il pourrait en avoir besoin.
-
-[En marge: Caractère du comte Pozzo di Borgo, sa haine contre
-Napoléon, son influence sur l'empereur Alexandre.]
-
-Un personnage singulier, un Corse, étranger à toutes ces passions par
-origine et par supériorité d'esprit, n'ayant en fait de passion que la
-sienne qui était la haine, le célèbre comte Pozzo di Borgo, s'était
-réfugié auprès d'Alexandre, sur lequel il commençait à prendre un
-ascendant marqué. Cette haine, qui était son âme tout entière, quel en
-était l'objet, demandera-t-on? C'était l'homme prodigieux sorti comme
-lui de l'île de Corse, et dont la gloire en éblouissant le monde avait
-désolé son coeur envieux. Il y avait certes une arrogance bien rare à
-jalouser un génie tel que Napoléon, car c'est au grand Frédéric, c'est
-à César, Annibal, Alexandre, si leurs coeurs ressentent encore les
-soucis de la gloire mortelle, c'est à ces hommes extraordinaires qu'il
-appartient de jalouser Napoléon. Mais comment un personnage obscur,
-inconnu jusqu'ici, n'ayant ni épée ni éloquence, n'ayant été mêlé
-qu'aux tracasseries de son île, comment avait-il pu se permettre de
-jalouser le vainqueur de Rivoli, des Pyramides et d'Austerlitz? Il
-l'avait osé pourtant, car les passions pour s'allumer n'attendent la
-permission ni de Dieu ni des hommes, elles s'allument comme ces feux
-qui ravagent les cités ou les campagnes sans qu'on en sache l'origine.
-Lorsqu'un homme supérieur sort du pays où il est né, il y laisse ou
-des amis ardents ou des jaloux implacables. Le comte Pozzo était de
-ces derniers à l'égard de Napoléon, mais il faut le reconnaître, en
-cette occasion le jaloux n'était pas indigne du jalousé. En effet Dieu
-lui avait accordé un genre de génie aussi admirable que celui des
-batailles, de l'éloquence ou des arts, le génie de la politique,
-c'est-à-dire cette sagacité qui démêle les événements humains dans
-leurs causes, leur enchaînement, leurs conséquences, qui découvre
-comment il faut s'en garder, ou s'y mêler, génie rare que les grandes
-âmes appliquent à leur pays, les petites à elles-mêmes, qui perd en
-grandeur ce qu'il gagne en égoïsme, mais qui reste l'un des dons les
-plus précieux de l'esprit, et ne laisse presque jamais inaperçu, oisif
-ou inutile, le mortel qui en est doué. Le comte Pozzo en fut la
-preuve, preuve pour nous bien malheureuse, car lui, jusque-là sans
-renom, sans influence, presque sans patrie, il contribua
-singulièrement à la ruine de Napoléon, et par conséquent à la nôtre.
-
-[En marge: Le comte Pozzo di Borgo s'attache à répandre l'idée qu'en
-marchant en avant, on ne trouvera aucun obstacle entre Francfort et
-Paris, par suite de l'épuisement dans lequel Napoléon a laissé la
-France.]
-
-Il avait parcouru successivement tous les pays pour nuire à l'homme
-qu'il haïssait, d'abord l'Angleterre, puis l'Autriche, puis la Russie
-et la Suède, quittant alternativement les cours qui se rapprochaient
-de la France pour se rendre auprès de celles qui s'en éloignaient,
-revenant auprès des premières quand elles rompaient avec nous, et
-toujours soufflant partout l'ardeur dont il était animé. Employé à
-toutes choses, tantôt il était envoyé à Londres pour arracher à
-l'Angleterre l'argent dont on avait besoin, tantôt chez Bernadotte
-qu'il méprisait et dominait, pour l'amener sur le champ de bataille de
-Leipzig. Maintenant, placé auprès d'Alexandre en qualité d'aide de
-camp, il exerçait, avec son accent italien, sa gesticulation vive, son
-oeil ardent et fier, une action puissante, justifiée du reste par une
-perspicacité, une sûreté de jugement sans égales. Cet homme avait dit
-à Alexandre la triste vérité sur la France, comme s'il l'avait
-parcourue tout entière, et pourtant il y avait des années qu'il ne
-l'avait vue.--Ne vous laissez pas intimider, lui disait-il sans cesse,
-par l'idée d'aller braver chez lui le colosse qui vous a tous opprimés
-si longtemps; le plus difficile est fait, c'était de le ramener des
-bords de la Vistule aux bords du Rhin. De Francfort à Paris il n'y a
-qu'un pas comme distance, il y a moins encore comme difficulté. Les
-forces prodigieuses de la France ont été dépensées au dehors, il n'en
-reste plus rien au dedans; la France elle-même est dégoûtée, révoltée
-du joug qu'elle subit. Marchez donc sans relâche, marchez vite, ne
-laissez pas respirer le géant; allez à ces Tuileries dont il a fait
-son repaire, et la France épuisée vous l'abandonnera sans résistance.
-Vous serez étonné de la facilité de cette oeuvre, mais il faut arriver
-à Paris. À peine votre épée aura-t-elle brisé la chaîne qui tient la
-France opprimée, que la France vous livrera elle-même son oppresseur
-et le vôtre.--
-
-Ce sont ces vérités redoutables, constamment présentes à l'esprit
-clairvoyant du comte Pozzo, qui lui valurent une influence décisive
-dans la fatale année 1814. Alexandre était heureux de l'entendre, car
-il sentait en l'écoutant toutes ses passions remuées, et après l'avoir
-entendu il échappait à la modération de M. de Metternich, il voulait
-comme les Prussiens marcher en avant, franchir le Rhin, et essayer
-contre Napoléon une dernière et suprême lutte.
-
-[En marge: Les propositions de Francfort sont universellement
-repoussées dès qu'elles sont connues.]
-
-Lorsque les propositions de Francfort furent connues des principaux
-agents de la coalition, elles produisirent parmi eux une agitation
-extrême, et encoururent de leur part une amère désapprobation.
-S'arrêter était suivant eux une faiblesse désastreuse, car on
-donnerait à l'ennemi commun le temps de rétablir ses forces. Lui
-concéder la France avec le Rhin, les Alpes, les Pyrénées, c'était lui
-assurer les moyens de ne jamais laisser l'Europe en repos. Il fallait
-lui ôter non-seulement le Rhin et les Alpes, mais la France elle-même,
-et n'admettre pour contenir le peuple français d'autres chefs que les
-Bourbons. Il fallait d'ailleurs rétablir en Europe les familles
-injustement dépouillées, rétablir l'empire du droit, reconstituer en
-un mot l'ancienne Europe. Pour y réussir il ne restait qu'un pas à
-faire, mais il fallait le faire tout de suite, sans reprendre haleine,
-sans se reposer un jour.
-
-[En marge: Les événements de la Hollande contribuent puissamment à
-faire écarter les propositions de Francfort.]
-
-Malheureusement des lettres écrites de France, des rapports d'agents
-secrets, des renseignements fournis par les amis de la maison de
-Bourbon, confirmaient ces dires, et dévoilaient d'heure en heure
-l'état vrai des choses, pendant ce même mois de novembre que Napoléon
-avait perdu en pourparlers équivoques, au lieu de l'employer en
-réponses positives qui liassent les auteurs des propositions de
-Francfort. Un événement des plus graves, et du reste des plus faciles
-à prévoir, vint jeter une nouvelle lumière sur cette situation, et
-ranger dans le parti des esprits ardents l'Angleterre elle-même, qui
-avait paru un peu moins violente qu'autrefois. Cet événement c'est en
-Hollande qu'il se produisit.
-
-[En marge: État de la Hollande depuis sa réunion à la France.]
-
-[En marge: D'abord assez calme, la Hollande est bientôt exaspérée par
-les maux de la guerre.]
-
-[En marge: Les Hollandais demandent pour s'insurger le secours d'une
-force étrangère.]
-
-[En marge: Les monarques coalisés obligent Bernadotte à détacher le
-corps de Bulow vers la Hollande.]
-
-La Hollande s'était soumise à Napoléon en 1810 lorsqu'il avait décrété
-la réunion de cette contrée à la France, d'abord parce qu'à cette
-époque il était irrésistible, et ensuite parce que divers intérêts
-avaient trouvé dans la réunion des avantages momentanés. Les
-révolutionnaires hollandais, les catholiques, les commerçants,
-s'étaient résignés à une révolution qui pour les uns était
-l'exclusion de la maison d'Orange, pour les autres l'abaissement du
-protestantisme, pour les derniers l'annexion commerciale au plus vaste
-empire du monde. Peut-être, avec un meilleur régime politique et la
-paix, ces intérêts eussent-ils fini par trouver sous le sceptre
-impérial une satisfaction qui eût fait taire le sentiment de
-l'indépendance nationale, mais il n'en fut point ainsi.
-L'architrésorier Lebrun continua, comme le roi Louis, de préférer les
-orangistes, qui étaient nobles et riches, aux patriotes qui ne
-l'étaient pas. La querelle avec le Pape aliéna les catholiques en
-Hollande aussi bien qu'en France. La guerre maritime réduisit les
-commerçants à une misère profonde, qui atteignit bientôt toutes les
-classes, et les classes inférieures plus fortement que les autres.
-Sous le roi Louis la contrebande tolérée avait procuré un certain
-adoucissement aux maux de la guerre, mais les douaniers français,
-depuis la réunion, ayant privé le commerce hollandais de cet
-adoucissement, le mal fut bientôt porté à son comble. L'inscription
-maritime et la conscription introduites dans le pays, vinrent ajouter
-de nouveaux maux à la détresse universelle, et dès lors le sentiment
-national se réveilla avec violence. En 1813 Hambourg et les provinces
-anséatiques ayant secoué le joug impérial, la commotion s'étendit
-jusqu'en Hollande, et il fallut des rigueurs pour en arrêter les
-effets. On condamna aux galères ou à mort un certain nombre de
-malheureux, et on en exécuta six à Saardam, quatre à Leyde, un à la
-Haye, deux à Rotterdam. Ces mesures au lieu de calmer l'exaspération
-ne firent que l'augmenter. Les victoires de Lutzen et de Bautzen la
-continrent un moment sans l'apaiser, mais la bataille de Leipzig lui
-rendit toute sa force. L'architrésorier Lebrun, personnellement opposé
-aux mesures rigoureuses, avait cherché à ménager tout le monde, mais
-il n'avait réussi qu'à donner l'idée d'une bonne volonté impuissante.
-Le général Molitor, commandant les troupes, s'était fait respecter
-comme un militaire ferme et probe, qui n'abusait pas de la force pour
-son avantage particulier. Malgré ces ménagements du chef civil et du
-chef militaire, les Hollandais étaient bien décidés, dès qu'ils le
-pourraient, à les renvoyer l'un et l'autre sans toutefois exercer
-contre eux aucune violence, mais en égorgeant, s'ils le pouvaient, les
-douaniers et les agents de police qu'ils avaient en horreur. Tandis
-que les choses en étaient arrivées à ce point, de nombreux émissaires
-anglais parcouraient la Hollande pour le compte de la maison d'Orange,
-et promettaient l'appui de l'Angleterre aux populations qui se
-soulèveraient. Celles-ci répondaient qu'à la première apparition d'une
-force armée elles proclameraient la maison d'Orange, longtemps
-impopulaire, et redevenue maintenant l'espérance et le voeu du pays.
-Mais il fallait faire venir cette force armée. Les Anglais avaient
-bien quelques mille hommes prêts à embarquer, mais l'accès de toutes
-les rades était interdit par de formidables batteries ou par des
-flottes à l'ancre. L'amiral Missiessy avec l'escadre d'Anvers
-défendait les bouches de l'Escaut et de la Meuse; l'amiral Verhuel
-avec l'escadre du Texel défendait l'entrée du Zuyderzée. Ce n'était
-donc que par terre qu'on pouvait tendre une main secourable aux
-Hollandais. Bernadotte avait reçu mission en quittant Leipzig de
-délivrer Hambourg, Brème et Amsterdam avec l'armée du Nord, mais il
-n'en avait rien fait. Il avait porté tout son corps d'armée vers le
-Holstein pour réduire le Danemark, et lui arracher la cession de la
-Norvége. Dans cette vue, cherchant à se débarrasser du maréchal Davout
-qui était l'appui des Danois, il avait entrepris de conclure avec lui
-un traité pour la libre évacuation de Hambourg, ce qui eût permis à ce
-maréchal de rentrer en Hollande avec 40 mille hommes. À cette nouvelle
-les agents anglais et autrichiens avaient jeté les hauts cris, les
-premiers parce qu'ils ne voulaient pas qu'on envoyât 40 mille Français
-en Hollande, les seconds parce que le cabinet de Vienne, à l'époque où
-il travaillait à propager le système de la médiation, s'était lié au
-Danemark, et l'avait pris sous sa protection. Les uns et les autres
-avaient demandé qu'on retirât à Bernadotte les quatre-vingt mille
-hommes qu'il détournait pour son usage particulier, mais Alexandre,
-qui s'était fortement attaché à Bernadotte depuis qu'il avait arrangé
-avec lui l'affaire de la Finlande, avait tempéré cette irritation, et
-on s'était borné à ordonner au prince suédois de détacher un corps
-prussien et russe vers la Hollande, ce qui avait été exécuté vers les
-premiers jours de novembre.
-
-À l'approche de cette force auxiliaire, les Hollandais avaient cessé
-de dissimuler. Le général Molitor n'avait pour les contenir que
-quelques cadres de bataillons renfermant au plus 3 mille hommes, 5 à
-600 gendarmes français, une poignée de douaniers exécrés quoique
-très-honnêtes, 500 Suisses fidèles qui n'avaient pas peu contribué à
-irriter la population, enfin un régiment étranger bien discipliné,
-mais dans lequel il se trouvait 800 Russes, 600 Autrichiens, 600
-Prussiens. Il n'y avait là ni par le nombre, ni par la composition des
-troupes, une force capable de maîtriser le pays. Au Texel l'amiral
-Verhuel avait 1,500 Espagnols, qui au premier signal pouvaient
-s'insurger, et le réduire à se retirer sur ses vaisseaux.
-
-[En marge: Soulèvement général des Hollandais à l'approche du corps de
-Bulow.]
-
-[En marge: Rétablissement presque sans coup férir de la maison
-d'Orange.]
-
-Le corps de Bulow, détaché par Bernadotte, ayant paru sur l'Yssel, le
-général Molitor sortit d'Amsterdam avec tout ce qu'il avait de forces
-disponibles, et vint se placer à Utrecht pour y garder la ligne de
-Naarden à Gorcum. Ce fut là le signal de l'insurrection. Les
-orangistes ayant réuni des pêcheurs, des marins, des paysans,
-entrèrent dans Amsterdam le 15 novembre au soir, précédés par des
-femmes et des enfants, et portant le drapeau de la maison d'Orange. À
-cet aspect tout le peuple se souleva, et dans la nuit on brûla les
-baraques où logeaient, le long des quais, les douaniers et les agents
-de la police française. On ne tenta rien cependant contre les hauts
-fonctionnaires, contre l'architrésorier notamment, et on se borna à
-promener sous les fenêtres de celui-ci le drapeau de l'insurrection.
-Il lui restait pour toute force une cinquantaine de gendarmes dévoués
-mais impuissants contre un mouvement aussi général. L'architrésorier
-fit appeler dans la nuit même les principaux membres de la riche
-aristocratie commerçante sur laquelle il s'était appuyé, la trouva
-polie mais froide, et fut obligé de reconnaître que si elle avait pu,
-par prudence, se soumettre à un gouvernement puissant qui la
-ménageait, elle revenait à la première occasion à celui qui répondait
-à ses goûts et à ses moeurs aristocratiques. Voyant qu'il n'avait rien
-à en espérer, l'architrésorier monta en voiture, et se rendis à
-Utrecht, où il rejoignit le général Molitor menacé de front par vingt
-mille Russes et Prussiens, assailli à droite, à gauche, en arrière,
-par des insurrections de tout genre, et ayant quatre mille hommes au
-plus à leur opposer. Bientôt pour n'être pas coupé de la Belgique, le
-général Molitor se retira sur le Wahal, précédé de l'architrésorier
-qui n'avait essuyé d'autres mauvais traitements que quelques huées
-populaires. À dater de ce moment, il n'y eut plus une ville de
-Hollande qui n'accomplît sa révolution. Leyde, la Haye, Rotterdam,
-Utrecht, se donnèrent des régences presque toutes orangistes, et
-bientôt le prince d'Orange après avoir débarqué en Hollande, fit son
-entrée à Amsterdam au milieu des acclamations universelles. On annonça
-que la Hollande, sans définir encore la forme de son gouvernement, se
-mettait de nouveau sous la protection de l'antique maison qui avait
-été à sa tête dans les plus grandes crises de son histoire. Il n'y eut
-du reste que peu d'excès, sauf contre quelques douaniers ou
-percepteurs des droits réunis, qui n'avaient pas mérité qu'on leur fît
-expier les torts de leur gouvernement. Le peuple des grandes villes,
-violent et mobile à son ordinaire, applaudit au rétablissement des
-princes d'Orange, comme il avait applaudi à leur chute, et les
-patriotes éclairés tolérèrent leur retour comme la fin du despotisme
-étranger. Excepté l'amiral Missiessy avec la flotte de l'Escaut,
-excepté l'amiral Verhuel avec la flotte du Texel, toute la Hollande
-reconnut la maison d'Orange. Les Anglais y débarquèrent le général
-Graham à la tête de six mille hommes.
-
-[En marge: La révolution opérée en Hollande fait présumer une
-révolution aussi facile en Belgique, et suggère l'idée d'enlever cette
-province à la France.]
-
-Pour qui aurait réfléchi sérieusement, il eût été facile de voir là un
-cruel pronostic relativement à la France elle-même. Ce fut pour les
-Anglais un trait de lumière. Cette révolution spontanée, qui, à la
-première apparition des baïonnettes dites libératrices, éclatait, et
-presque sans violence, par un entraînement irrésistible, renversait
-les récentes créations de l'empire français pour rétablir l'ancien
-ordre de choses, leur persuada qu'il pourrait bientôt en être de même
-ailleurs. De toutes parts des agents secrets, des commerçants qui
-allaient fréquemment de Hollande en Belgique, des Belges poursuivis
-par la police française, leur donnèrent les mêmes espérances, et leur
-dirent que si les troupes coalisées se portaient rapidement sur
-Anvers, Bruxelles, Gand, Bruges, elles trouveraient partout la même
-disposition à s'insurger contre un gouvernement qui depuis quinze ans
-les faisait gémir sous la conscription, sous les droits réunis et la
-guerre maritime; qu'en outre elles trouveraient des places sans
-armements, sans garnisons et sans vivres, que la magnifique flotte
-d'Anvers appartiendrait à qui voudrait l'enlever, qu'il n'y avait par
-conséquent qu'à marcher en avant pour réussir. Il n'en fallait pas
-tant pour exciter les passions britanniques, et pour déterminer de la
-part du gouvernement anglais de nouvelles et plus décisives
-résolutions. Sur-le-champ on prépara des renforts destinés à la
-Hollande; on fit donner au général Graham, aux généraux prussiens et
-russes l'ordre de marcher tous ensemble sur Anvers, et on adressa de
-vives représentations à Bernadotte, afin qu'il cessât de s'occuper du
-Danemark, et se portât avec toutes ses forces sur les Pays-Bas, s'en
-fiant à la coalition du soin de lui assurer la Norvége qu'on lui avait
-promise. Enfin on adressa à lord Aberdeen de nouvelles instructions
-relativement aux bases de la paix future.
-
-[En marge: L'Angleterre ayant conçu l'espérance de nous enlever
-l'Escaut, demande qu'on ramène la France aux frontières de 1790.]
-
-Les propositions de Francfort, minutées comme elles l'avaient été dans
-la note remise à M. de Saint-Aignan, et dans les lettres postérieures
-de M. de Metternich, avaient grandement déplu à Londres. Là on n'avait
-pas, comme à Francfort, le sentiment du danger auquel on s'exposait en
-passant le Rhin. On était fort émerveillé de la campagne terminée à
-Leipzig, et on ne comprenait pas qu'on s'arrêtât en un chemin qui
-semblait si beau, et au terme duquel se montraient de si grands
-avantages. Laisser à la France ses limites naturelles, c'est-à-dire
-l'Escaut et Anvers, paraissait bien dur pour l'Angleterre, et elle
-regardait comme un devoir de la part des alliés de la délivrer de la
-présence importune et toujours menaçante d'une flotte française à
-Flessingue. La Russie n'avait pas voulu avoir devant elle le
-grand-duché de Varsovie; l'Allemagne tout entière n'avait plus voulu
-avoir des Français à Hambourg, à Brême, à Magdebourg; l'Autriche
-n'avait plus voulu en souffrir à Laybach, à Trieste. Tous ces voeux
-avaient été satisfaits. L'Angleterre serait-elle la seule des
-puissances qui ne verrait pas exaucer les siens? Et n'avait-elle pas
-le droit de demander que l'on continuât la guerre, si quelques efforts
-de plus devaient la délivrer de la présence des Français à Anvers? Les
-politiques anglais n'approuvaient pas sans doute tous les projets
-subversifs des exaltés de la coalition, tels que le détrônement des
-rois de Saxe et de Danemark, mais ils adoptaient parmi ces projets
-ceux qui convenaient à l'Angleterre, ceux qui devaient faire
-rétrograder la France de Gorcum à Lille, ou au moins de Gorcum à
-Bruxelles et à Gand. En reprenant Anvers et Flessingue, il y avait une
-combinaison qui souriait fort à l'Angleterre, c'était de rendre la
-Hollande très-puissante, afin qu'elle fût en mesure d'opposer plus de
-résistance à la France, et on aurait bien souhaité par exemple que la
-maison d'Orange pût réunir aux anciennes Provinces-Unies les Pays-Bas
-autrichiens. Cette combinaison était devenue l'objet des désirs
-passionnés de l'Angleterre, depuis que l'insurrection spontanée de la
-Hollande, qui bientôt, disait-on, allait être imitée par la Belgique,
-avait révélé la possibilité de pousser plus loin les avantages
-remportés contre Napoléon.
-
-[En marge: Les instructions de lord Aberdeen sont changées, et on lui
-prescrit d'opiner pour la continuation de la guerre, pour le retour de
-la France aux limites de 1790, et pour l'omission de toute stipulation
-relative au droit maritime.]
-
-Les instructions sur lesquelles lord Aberdeen s'était appuyé pour
-adhérer aux propositions de Francfort, étaient déjà un peu anciennes.
-Le cabinet britannique les modifia, et recommanda à son ministre de ne
-pas se regarder comme lié par les propositions de Francfort. On lui
-assigna, comme conditions formelles de l'Angleterre, la continuation
-de la guerre, la rentrée de la France dans ses limites de 1790, et un
-silence absolu dans les futurs traités de paix sur le droit maritime.
-On ne dit pas qu'on pousserait la guerre jusqu'à détrôner Napoléon,
-bien que ce résultat fût celui qui répondait le plus aux sentiments
-secrets du peuple anglais, on ne le dit pas, parce qu'on s'était
-engagé à traiter avec le chef de l'empire français, et qu'il y aurait
-eu une inconséquence choquante à revenir sur l'engagement pris, mais
-on déclara d'une manière générale qu'il fallait continuer la guerre
-jusqu'à la rentrée de la France dans ses limites de 1790.
-
-[En marge: Afin de décider les puissances par l'appât de l'argent,
-l'Angleterre offre de leur acheter la flotte d'Anvers, si elles
-parviennent à la prendre.]
-
-On chargea lord Aberdeen, pour allécher les puissances continentales
-par l'appât de l'argent dont elles avaient grand besoin, de leur
-acheter la flotte d'Anvers, si elles en opéraient la conquête, ce qui
-pouvait bien représenter une demi-année de subside. Enfin, pour gagner
-l'Autriche en particulier, l'Autriche dont on apercevait déjà la
-jalousie envers la Russie, on chargea lord Aberdeen de dire à M. de
-Metternich, que si dans quelques détails on ménageait la Russie, dans
-l'ensemble des choses on se rangerait du côté de l'Autriche, parce que
-sur presque tous les points on était d'accord avec elle, parce qu'on
-préférait ses conseils toujours sensés aux avis extravagants de
-certains exaltés, mais qu'il fallait en retour qu'elle se prononçât
-pour la constitution d'un puissant royaume des Pays-Bas, qui
-s'étendrait du Texel jusqu'à Anvers.
-
-[En marge: Les nouvelles instructions arrivent à Francfort, au moment
-même où arrivait l'adhésion de Napoléon aux communications de M. de
-Saint-Aignan.]
-
-Telles étaient les instructions qui furent expédiées à la légation
-britannique, juste au moment où Napoléon se décidait trop tard à
-accepter purement et simplement les conditions de Francfort. Ainsi le
-mois perdu pour nous de novembre à décembre avait laissé à tout le
-monde le temps de se raviser, surtout à l'Angleterre, qui, éclairée
-par l'insurrection de la Hollande, avait conçu l'espérance et le désir
-d'enlever à la France non-seulement le Texel, mais Anvers. Évidemment
-une adhésion immédiate et catégorique donnée dès le 16 novembre eût
-placé les confédérés de Francfort dans un embarras dont ils se
-seraient tirés fort difficilement.
-
-[En marge: Le mois perdu avait ainsi donné aux coalisés le temps de se
-raviser.]
-
-[En marge: Les esprits généralement disposés à Francfort à accueillir
-les nouvelles vues de l'Angleterre.]
-
-[En marge: Réponse évasive de M. de Metternich à M. de Caulaincourt,
-laissant pressentir un changement de détermination.]
-
-Il n'est pas besoin de dire qu'en arrivant à Francfort ces nouvelles
-instructions y trouvaient les esprits parfaitement préparés. Tous ceux
-qui voulaient qu'on marchât sans s'arrêter jusqu'à ce qu'on eût
-accablé Napoléon, avaient pris les devants, et demandaient qu'il ne
-fût tenu aucun compte des ouvertures faites à M. de Saint-Aignan.
-L'empereur Alexandre n'était que trop disposé à partager ces vues, par
-ressentiment contre Napoléon, par exaltation d'orgueil. Faire dans
-Paris une entrée triomphale était une revanche de la ruine de Moscou
-qui le transportait de joie. Le comte Pozzo l'excitait en lui répétant
-que ce qu'on avait vu en Hollande on le verrait en Belgique et en
-France, si on se hâtait, si on passait hardiment le Rhin, si en un mot
-on ne laissait pas respirer l'ennemi commun. Les Prussiens, toujours
-conduits par la haine, voulaient absolument qu'on marchât en avant.
-Blucher disait qu'à lui seul, si on le laissait libre, il pénétrerait
-dans Paris. Les Autrichiens eux-mêmes, quoique fort touchés des
-dangers qu'on était exposé à rencontrer au delà du Rhin, ne
-méconnaissaient pas les avantages considérables qu'ils pourraient y
-recueillir. Tandis que l'Angleterre devait gagner Anvers pour la
-maison d'Orange, ils pourraient gagner l'Italie pour eux-mêmes et pour
-leurs archiducs. Ils ne manquaient donc pas de motifs de continuer la
-guerre, bien qu'à la crainte de nouveaux hasards se joignît chez eux
-le déplaisir de céder à la prépondérance peu dissimulée des Russes, à
-la violence brutale des Prussiens. Mais il y avait dans cette question
-une raison décisive pour eux comme pour tout le monde, c'était le voeu
-de l'Angleterre qui payait la coalition, qui par ses victoires en
-Espagne s'était acquis une importance continentale qu'elle n'avait
-jamais eue, qui de plus avait sa toute-puissante marine, qui tenant
-enfin la balance entre les ambitions contraires pouvait la faire
-pencher vers celle qu'elle favoriserait. On se décida en conséquence à
-poursuivre la guerre sans relâche, la Prusse par vengeance, la Russie
-par vanité, l'Autriche par condescendance intéressée envers
-l'Angleterre, l'Angleterre par les divers motifs se rattachant à
-l'Escaut, toutes par l'entraînement des choses qui conduisait à
-pousser à sa fin extrême une lutte si ancienne, si acharnée, si
-implacable. Le 10 décembre M. de Metternich répondit à la note par
-laquelle M. de Caulaincourt avait adhéré purement et simplement au
-message de M. de Saint-Aignan, que la France avait accepté bien tard
-les propositions de Francfort, mais qu'il allait néanmoins communiquer
-cette tardive acceptation à tous les alliés. Il ne dit pas si à la
-suite de ces communications les opérations militaires seraient
-interrompues, et comme il n'avait jamais été convenu depuis la
-rupture du congrès de Prague que les négociations, dans le cas où on
-les reprendrait, seraient suspensives de la guerre, on pouvait, sans
-violer aucun engagement, continuer à marcher en avant, pourvu que l'on
-continuât les pourparlers pacifiques. Le prétendu renvoi de la réponse
-française aux cours alliées laissait ainsi le temps d'agir sans une
-trop grande inconséquence.
-
-[En marge: On envoie demander de l'argent à l'Angleterre pour les
-frais de la nouvelle campagne.]
-
-Cependant puisque l'Angleterre voulait poursuivre la guerre dans un
-intérêt qui lui était particulier, il était naturel qu'elle payât les
-frais de cette dernière campagne, et comme l'argent pour ces armements
-énormes manquait à tous les belligérants, il fut décidé qu'on lui
-demanderait de nouveaux subsides, et pour lui en faire connaître
-l'étendue, pour lui en montrer le besoin, on lui envoya l'homme qui
-jouait déjà un rôle si important dans les conseils de la coalition, le
-comte Pozzo. Il partit pour Londres afin d'apporter au ministère
-britannique le budget de cette campagne d'hiver.
-
-[En marge: Forces qui restaient aux coalisés après la campagne de
-1813.]
-
-Mais dans l'hypothèse d'une reprise immédiate des opérations, le plan
-à adopter soulevait de nombreuses questions, et pouvait faire naître
-de graves dissidences dans une coalition où les intérêts et les
-amours-propres étaient déjà fort divisés, et où le plus impérieux
-besoin de conservation maintenait seul un accord souvent plus apparent
-que réel. Outre que les forces coalisées étaient considérablement
-réduites par l'acharnement de la lutte, elles étaient encore
-disséminées par la diversité du but que chacun avait en vue. Il avait
-fallu laisser sur les derrières pour bloquer les places de l'Elbe,
-les corps de Kleist, Klenau, Tauenzien, Benningsen, qui tous avaient
-pris part au formidable rendez-vous de Leipzig. Bernadotte avec les
-Suédois, avec les Prussiens de Bulow, avec les Russes de
-Wintzingerode, sous prétexte de faire face au maréchal Davout, s'était
-détourné du but principal afin d'enlever la Norvége aux Danois, ce qui
-avait exaspéré les Autrichiens protecteurs des Danois, et mis en
-suspicion la bonne foi d'Alexandre, accusé d'encourager sous main
-Bernadotte qu'il blâmait publiquement. À peine avait-on pu arracher au
-nouveau prince suédois un détachement pour coopérer au rétablissement
-de la maison d'Orange. Il ne restait donc sur le Rhin que l'armée du
-prince de Schwarzenberg cantonnée de Francfort à Bâle, et celle du
-maréchal Blucher cantonnée de Francfort à Coblentz, ayant dans leurs
-rangs les Bavarois, les Badois, les Wurtembergeois. Après l'adjonction
-de ces derniers et les pertes de la campagne on estimait les deux
-armées à 220 ou 230 mille hommes immédiatement disponibles. Il est
-vrai que de nouveaux contingents allemands venant remplacer les
-troupes qui bloquaient les places, et Bernadotte étant rappelé au but
-commun, on pouvait amener encore 200 mille hommes sur le Rhin; il est
-vrai qu'on espérait tirer de nombreuses recrues de Pologne, de Prusse,
-d'Autriche, qu'on avait 70 mille hommes en Italie, 100 mille sur la
-frontière d'Espagne, et que ce n'était pas dès lors avec moins de 600
-mille hommes qu'on serait en mesure d'attaquer la France en mars et
-avril. Mais pour le moment il n'y avait que 220 mille hommes à mettre
-en ligne, dont 160 mille Autrichiens, Prussiens, Russes, Bavarois,
-sous le prince de Schwarzenberg, et 60 mille Prussiens, Russes,
-Wurtembergeois, Hessois et Badois sous le maréchal Blucher. C'était
-une entreprise hardie que de passer le Rhin devant Napoléon avec des
-forces pareilles; mais d'après tous les renseignements, il n'avait pas
-plus de 80 mille hommes, et dès lors on ne croyait pas qu'il fût
-imprudent de se présenter à lui avec 220 mille. On eût été encore plus
-résolu, si on avait su qu'il ne lui en restait pas plus de 60 mille à
-opposer à une brusque invasion.
-
-[En marge: Plans divers proposés dans le sein de la coalition.]
-
-[En marge: Plan des Prussiens.]
-
-Cependant à Francfort, les personnages les plus éclairés tenaient pour
-très-suspects les détails fournis par les agents de la coalition, et
-on se refusait à croire que Napoléon n'eût pas au moins cent mille
-hommes sous la main. On insistait donc sur la nécessité de se conduire
-avec la plus grande prudence en essayant de pénétrer en France. À
-cette occasion chacun avait son plan. Les Prussiens et les Russes en
-avaient un, les Autrichiens un autre, tous dominés, comme c'est
-l'ordinaire à la guerre, par le désir d'attirer à eux le gros des
-forces, et de devenir ainsi le centre des opérations. Les Prussiens
-voulaient que réunissant de leur côté 180 mille hommes sur 220 mille,
-on passât le Rhin entre Coblentz et Mayence, tandis qu'un autre corps
-le franchirait entre Mayence et Strasbourg (voir la carte nº 61);
-qu'on s'avançât hardiment au milieu des places qui couvraient cette
-partie de la France, telles que Coblentz, Mayence, Landau, Strasbourg
-en première ligne, Mézières, Montmédy, Luxembourg, Thionville, Metz
-en seconde ligne, qu'on les enlevât brusquement si les Français n'y
-avaient laissé que de petites garnisons, que si au contraire pour les
-mieux garder ils avaient affaibli l'armée active, on profitât de cet
-affaiblissement pour se jeter sur elle, l'accabler et la pousser sur
-Paris, en négligeant les places qu'on aurait le temps d'assiéger plus
-tard avec les corps venus des bords de l'Elbe. L'état-major prussien
-regardait cette manière d'opérer comme à la fois plus méthodique et
-plus hardie, car dans un cas on aurait les places et on se créerait
-des appuis en marchant, dans l'autre on arriverait peut-être à Paris
-en quelques journées.
-
-[En marge: Plan des Autrichiens.]
-
-Les Autrichiens avaient un autre plan, dicté aussi par des vues
-particulières, mais parfaitement sage, du moins à en juger par le
-résultat. Ils considéraient comme imprudent de s'engager dans ce
-labyrinthe de forteresses, compris depuis Strasbourg jusqu'à Coblentz,
-depuis Metz jusqu'à Mézières. Ils disaient que c'était _prendre le
-taureau par les cornes_. Ils soutenaient que, sans s'épuiser pour
-garnir les places, Napoléon se bornerait à les mettre à l'abri d'un
-coup de main, et qu'on le trouverait lui-même manoeuvrant entre elles
-avec ses forces concentrées, tout prêt à se jeter sur l'armée
-coalisée, qui se serait plus affaiblie pour bloquer ces places que lui
-pour les défendre. Ils proposaient donc un système d'opérations
-radicalement différent. Le côté faible de la France, suivant eux,
-n'était pas au nord-est, de Strasbourg à Coblentz, de Metz à Mézières,
-où plusieurs rivières et d'immenses fortifications la protégeaient,
-mais tout à fait à l'est, le long du Jura, où, comptant sur la
-neutralité suisse, elle n'avait jamais songé à élever des défenses. Il
-fallait donc se porter à Bâle, y passer le Rhin qui ne gèle point en
-cet endroit, traverser la Suisse qui invoquait sa délivrance à grands
-cris, et prendre ainsi la France à revers, ce qui procurerait
-plusieurs avantages, celui de la séparer de l'Italie, de la priver des
-secours qu'elle en pourrait recevoir si Napoléon rappelait le prince
-Eugène, et en même temps d'isoler tellement ce prince qu'il
-succomberait par le fait seul de son isolement.
-
-[En marge: Le plan des Autrichiens fondé principalement sur l'état de
-la Suisse.]
-
-[En marge: Vues des partis qui divisaient la Suisse.]
-
-On devine sans doute les motifs qui, outre la valeur réelle de ce
-plan, lui attiraient les préférences de l'Autriche. Elle voulait
-pénétrer en Suisse, y rétablir son influence, et priver non pas la
-France des secours de l'Italie, mais l'Italie des secours de la
-France. La Suisse était effectivement dans un état de fermentation
-extraordinaire, et disposée à se comporter comme la Hollande, avec
-cette différence, néanmoins, qu'il y avait chez elle un parti français
-très-fort, reposant sur des intérêts très-réels et très-légitimes. Les
-cantons autrefois dominateurs, et c'étaient les cantons démocratiques
-aussi bien que les cantons aristocratiques, car l'ambition n'est pas
-plus inhérente à un principe qu'à l'autre, se flattaient de recouvrer
-les pays sujets. Les petits cantons aspiraient à posséder comme jadis
-les bailliages italiens, la Valteline et le Valais; Berne aspirait à
-posséder le pays de Vaud, l'Argovie, le Porentruy; les familles
-aristocratiques rêvaient leur prédominance d'autrefois sur les classes
-moyennes. Au contraire, les pays jadis sujets, les classes jadis
-opprimées, ne voulaient à aucun prix rentrer sous leurs anciens
-maîtres: tristes divisions que Napoléon avait fait cesser par l'acte
-de médiation. Malheureusement ce bel acte, digne du temps où il
-concluait le Concordat, la paix d'Amiens, la paix de Lunéville, avait
-été bientôt gâté comme tous les autres par son génie envahissant. Il
-avait rempli la Suisse de ses douaniers et même de ses soldats. Il
-occupait le Tessin par un détachement de l'armée d'Italie, ce qui
-était un argument fort spécieux contre la neutralité suisse. De plus,
-en bloquant étroitement la Suisse pour y empêcher la fraude
-commerciale, il avait, dans certains cantons manufacturiers, fait
-descendre le prix de la journée de 15 sous à 5 sous, et rendu la
-Suisse presque aussi misérable que la Hollande. Pourtant ces maux
-n'avaient pu faire oublier aux pays affranchis l'intérêt de leur
-indépendance, et s'il y avait un parti de l'ancien régime qui
-demandait l'invasion étrangère, il y avait un parti du nouveau qui s'y
-opposait de toutes ses forces. La Suisse était en ce moment la seule
-contrée où Napoléon n'eût pas entièrement dégoûté les peuples de
-l'influence française et des principes de notre révolution. La lutte
-était donc vive et opiniâtre entre les deux partis. Les partisans de
-l'ancien régime pressaient l'Autriche d'entrer chez eux, et elle ne
-demandait pas mieux que de les satisfaire, et d'adopter une marche qui
-devait lui rendre la Suisse en y rétablissant l'influence
-aristocratique, l'Italie en l'isolant.
-
-[En marge: Objections faites au plan des Autrichiens.]
-
-Les Prussiens et les Russes reprochaient à ce plan d'être dicté par un
-intérêt particulier à l'Autriche, d'éloigner la coalition de sa route
-la plus directe vers Paris, de l'exposer à un long détour pour aller
-gagner Bâle, d'entraîner enfin une trop grande division des masses
-agissantes, car on ne pourrait pas s'empêcher d'avoir une armée dans
-les Pays-Bas, dès lors une armée intermédiaire vers Coblentz ou
-Mayence, ce qui devait faire trois armées avec celle qui entrerait par
-le Jura, et permettrait à Napoléon sa manoeuvre favorite de battre un
-ennemi après l'autre.
-
-[En marge: Les Anglais adhèrent à ce plan.]
-
-[En marge: Opposition d'Alexandre, et motifs de son opposition.]
-
-Les Anglais qui inclinaient généralement vers les Autrichiens contre
-les Prussiens et les Russes, qui étaient déjà offusqués de l'empire
-pris par Alexandre, qui avaient spécialement besoin de l'influence de
-l'Autriche pour constituer le royaume des Pays-Bas, et tenaient
-d'ailleurs beaucoup à soustraire la Suisse à l'influence française, se
-montraient favorables au plan du prince de Schwarzenberg. L'empereur
-Alexandre au contraire le repoussait, et par plusieurs raisons. Bien
-qu'on s'accablât à Francfort de protestations de fidélité et de
-dévouement par crainte de voir la coalition se dissoudre, bien
-qu'Alexandre y ajoutât une coquetterie de manières qui, d'innocente
-qu'elle avait été dans sa jeunesse, devenait astucieuse avec l'âge, on
-avait souvent failli rompre, et notamment dans une affaire récente,
-celle de Bernadotte, que les Anglais accusaient de négliger tout à
-fait la Hollande, que les Autrichiens accusaient de violenter le
-Danemark, et que les Russes, en paraissant le désavouer, avaient
-secrètement encouragé. Alexandre, pris en flagrant délit de duplicité,
-éprouvait de l'humeur, il s'en prenait surtout aux Autrichiens qui,
-dans cette occasion, avaient dévoilé ses secrètes menées. De plus,
-tout en flattant, dans le sein de la coalition, le parti ardent qui
-voulait détruire jusqu'à la dernière les oeuvres de la Révolution
-française, il flattait en même temps les Polonais, les libéraux
-allemands et suisses. Il était ainsi contre-révolutionnaire avec les
-uns, libéral avec les autres, par calcul autant que par mobilité;
-cependant il penchait alors vers les idées libérales, par opposition
-au despotisme de Napoléon, et par l'influence de son éducation. Élevé
-en effet par un Suisse, le colonel Laharpe, ayant eu à sa cour pour
-l'éducation de ses soeurs des gouvernantes de même origine, il avait
-écouté leurs supplications, y avait paru sensible, et avait déclaré
-qu'il ne laisserait jamais accomplir en Suisse une contre-révolution.
-
-[En marge: Alexandre finit par adhérer au plan autrichien, à condition
-de grands ménagements pour la neutralité suisse.]
-
-Cette question avait fini par inquiéter les coalisés pour le maintien
-de leur union. Cependant l'Autriche, prononcée pour le plan qui
-consistait à tourner les places en se portant au moins jusqu'à Bâle,
-et ayant obtenu, grâce aux Anglais, une majorité d'avis, avait promis
-qu'on ne violerait pas la neutralité de la Suisse, et qu'on se
-bornerait uniquement à s'approcher de ses frontières, ajoutant que si
-elle se soulevait spontanément, et appelait les armées alliées, on ne
-pourrait pourtant pas refuser de passer par des portes qui
-s'ouvriraient d'elles-mêmes. Alexandre n'avait pas positivement
-contesté ce raisonnement, s'était contenté de nier que la Suisse fut
-disposée à demander la violation de ses frontières, et avait consenti
-à un mouvement général vers Bâle, aux conditions qui viennent d'être
-énoncées.
-
-[En marge: Plan définitivement adopté, et projet d'un double passage
-du Rhin vers Coblentz et vers Bâle.]
-
-En conséquence, du 10 au 20 décembre, on régla tous les détails de la
-marche au delà du Rhin. Il fut convenu d'abord qu'on poursuivrait
-immédiatement les opérations militaires sans s'arrêter pour négocier,
-que Blucher avec les corps d'York, de Sacken, de Langeron, avec les
-Wurtembergeois et les Badois, comprenant environ 60 mille hommes,
-préparerait le passage du Rhin entre Coblentz et Mayence, et
-s'avancerait ensuite entre les forteresses françaises; qu'en même
-temps la grande armée du prince de Schwarzenberg, composée des
-Autrichiens, des Bavarois, des Russes, et des gardes prussienne et
-russe, comprenant 160 mille hommes à peu près, se porterait à la
-hauteur de Bâle, passerait le Rhin dans les environs de cette ville,
-ou à Bâle même si la Suisse faisait tomber tous les scrupules en
-ouvrant elle-même ses portes, qu'on tournerait ainsi les défenses de
-la France en y pénétrant par Huningue, Béfort, Langres. Ces
-principales données adoptées, on se mit en marche. Blucher se
-concentra entre Mayence et Coblentz; le prince de Schwarzenberg se
-dirigea vers la Suisse en remontant de Strasbourg à Bâle. Les
-souverains et les diplomates quittèrent Francfort pour Fribourg.
-
-[En marge: Démarches de la diète suisse pour obtenir le respect de sa
-neutralité.]
-
-La diète suisse, remplie en majorité d'esprits sages, qui tout en
-regrettant les excès de pouvoir commis par Napoléon, avaient encore la
-mémoire pleine de ses bienfaits, ne voulait ni d'une contre-révolution
-ni d'une invasion étrangère. Elle avait envoyé des agents à Paris pour
-demander que la France reconnût sa neutralité, et fît disparaître
-toute trace des actes qui avaient pu rendre cette neutralité
-illusoire. Napoléon, contraint par les circonstances d'accueillir ces
-réclamations, avait d'abord fait retirer ses troupes du Tessin, puis
-avait déclaré qu'il considérait la neutralité suisse comme un principe
-essentiel du droit européen, qu'il s'engageait formellement à le
-respecter, et qu'il ne voyait dans son titre de MÉDIATEUR DE LA
-CONFÉDÉRATION SUISSE qu'un titre commémoratif des services rendus par
-la France à la Suisse, et nullement un titre contenant en lui-même un
-pouvoir réel.
-
-[En marge: Intrigues en sens contraire du parti de l'ancien régime.]
-
-La diète, munie de cette déclaration, avait aussitôt dépêché deux
-députés auprès des souverains, pour demander qu'à leur tour ils
-reconnussent une neutralité que la France admettait d'une manière si
-explicite. À cette démarche elle avait joint une mesure, fort bien
-entendue si elle avait été sérieuse, consistant à réunir une armée
-fédérale d'une douzaine de mille hommes, rangée de Bâle à Schaffhouse,
-sous M. de Watteville. Tandis qu'elle en agissait ainsi, les
-principales familles des Grisons, des petits cantons, et de Berne,
-avaient envoyé des émissaires secrets pour dire à chacun des
-souverains en particulier, que la diète était une autorité fausse,
-usurpatrice, dont on ne devait tenir aucun compte; qu'il fallait au
-contraire franchir immédiatement la frontière helvétique pour aider
-l'autorité véritable, la seule légitime, celle des temps passés, à se
-rétablir au profit de la coalition.
-
-[En marge: Secrète connivence de l'Autriche avec le parti de l'ancien
-régime, et faux prétextes sur lesquels on s'appuie pour violer la
-neutralité suisse.]
-
-De même qu'il y avait un double langage de la part des Suisses, il y
-en avait un double aussi de la part des puissances coalisées. En
-public on disait aux représentants de la diète qu'on regardait la
-neutralité suisse comme un principe important du droit européen,
-qu'on s'attacherait dans l'avenir à le rendre inviolable, que pour le
-présent, sans avoir précisément le projet d'y manquer, on ne pouvait
-prendre l'engagement de respecter dans tous les cas un principe violé
-plusieurs fois par la France, et faiblement défendu par la Suisse. On
-citait à l'appui de ce raisonnement l'occupation du Tessin, le titre
-de MÉDIATEUR pris par Napoléon, les régiments au service de France qui
-récemment venaient de recevoir des recrues, et enfin un événement fort
-inaperçu, l'emprunt du territoire suisse que la division Boudet avait
-fait en 1813 pour se transporter en Allemagne. On ne s'expliquait pas
-du reste sur ce que feraient les armées coalisées en conséquence de
-ces précédents, et on se bornait à établir ses titres sans déclarer
-encore qu'on en userait. Sous main on insinuait aux Grisons, aux
-petits cantons, aux Bernois qu'il fallait se soulever, et renverser la
-diète, que dans ce cas les armées alliées entreraient en Suisse, et
-leur rendraient en passant la Valteline, les bailliages italiens, le
-Valais, le pays de Vaud, le Porentruy, etc.
-
-[En marge: Violation du territoire suisse, et passage du Rhin vers
-Bâle le 21 décembre 1813.]
-
-[En marge: Contre-révolution en Suisse.]
-
-Les raisons alléguées par la diplomatie des coalisés n'avaient pas
-grande valeur, car le Tessin était évacué, et son occupation n'avait
-été au surplus qu'une représaille insignifiante pour des faits patents
-de contrebande; le titre de médiateur n'était qu'un acte de gratitude
-de la part des Suisses, n'entraînant aucune dépendance envers la
-France; l'admission enfin des régiments capitules au service de
-diverses puissances n'avait été prise à aucune époque pour une
-violation de la neutralité. Mais, dans ce vaste conflit européen, le
-droit n'était plus qu'un vain mot, et le 19 décembre, tout en répétant
-à l'empereur Alexandre qu'on n'entrerait pas en Suisse sans y être
-appelé, le prince de Schwarzenberg s'approcha du pont de Bâle, et prit
-position en face des troupes du général suisse de Watteville. Le
-généralissime autrichien comptait à tout moment sur une insurrection à
-Berne, à la suite de laquelle la diète étant renversée, et une
-autorité nouvelle proclamée, il pourrait se dire appelé par les
-Suisses eux-mêmes. Néanmoins, fatigué d'attendre, le prince de
-Schwarzenberg se mit en mesure le 21 décembre de franchir le pont de
-Bâle, et le commandant des troupes suisses, qui regardait comme
-impossible de résister à l'Europe armée, excusant sa faiblesse par son
-impuissance, fit un simulacre de protestation, puis livra le passage
-sans coup férir. À cette nouvelle, le mouvement si impatiemment désiré
-à Berne, éclata, et la diète, qui était légitimement établie en vertu
-d'une constitution excellente, justifiée par douze années d'une
-pratique heureuse et tranquille, la diète fut déclarée déchue. Des
-mouvements pareils éclatèrent dans plusieurs cantons, et on se
-prévalut de ces mouvements, qu'on avait produits au lieu de les
-attendre, pour opérer une violation flagrante du droit des gens. Du
-reste les coalisés firent une déclaration dans laquelle ils
-annonçaient qu'ils respecteraient invariablement la neutralité suisse
-à l'avenir, c'est-à-dire lorsqu'ils n'auraient plus besoin de la
-violer et qu'au contraire ils auraient besoin qu'elle fût respectée.
-
-[En marge: Alexandre qui avait ignoré les ressorts secrets qu'on avait
-fait jouer en Suisse, est d'abord fort irrité lorsqu'il les connaît
-mais il se résigne pour ne pas dissoudre la coalition.]
-
-[En marge: Double invasion de la France après vingt ans de victoires
-et de conquêtes non interrompues.]
-
-L'empereur Alexandre qu'on avait trompé, et qui sut quelques jours
-plus tard que les mouvements dont on s'autorisait, au lieu de précéder
-l'invasion l'avaient suivie, fut à la fois blessé et irrité au plus
-haut point. Mais il ne pouvait guère se plaindre, car l'Autriche lui
-avait rendu en cette occasion ce qu'il avait fait plus d'une fois,
-notamment dans l'affaire des Suédois contre les Danois. D'ailleurs, il
-eût été encore plus fâcheux de rompre que d'être trompé, et il se
-contenta de se plaindre amèrement, de faire dire aux Vaudois et à tous
-les pays sujets d'être tranquilles, et qu'il ne permettrait pas qu'on
-les remît sous l'ancien joug. Les armées alliées marchèrent donc, et
-inondèrent bientôt la Suisse et la Franche-Comté. Les Bavarois se
-dirigèrent sur Béfort, les Autrichiens sur Berne et Genève, pour se
-porter, en traversant le Jura, sur Besançon et Dôle. Blucher, vers
-Mayence, attendait que les Autrichiens eussent achevé le long détour
-qu'ils avaient entrepris, pour franchir lui-même le Rhin. Ainsi, le 21
-décembre 1813, jour de funeste mémoire, après plus de vingt ans de
-triomphes inouïs, l'Empire, par un terrible revirement de la fortune,
-se trouvait envahi à son tour, et la France, qui loin d'être le
-coupable avait été le patient, la France, après avoir cruellement
-souffert de la faute, allait cruellement souffrir de l'expiation,
-destinée ainsi à être deux fois victime, victime de l'homme
-extraordinaire qui l'avait glorieusement mais durement gouvernée,
-victime des souverains qui venaient se venger de lui!
-
-Craignant par-dessus tout le soulèvement de la population, les
-coalisés en entrant en France mirent un soin extrême à rassurer les
-esprits. Déjà, par une déclaration publiée à Francfort le 1er
-décembre, ils s'étaient efforcés de prouver qu'ils n'en voulaient pas
-à la grandeur de la France. Le prince de Schwarzenberg fit précéder
-les troupes de la coalition de la proclamation suivante.
-
-[En marge: Proclamation des coalisés en pénétrant en France.]
-
-«Français!
-
-»La victoire a conduit les années alliées sur votre frontière; elles
-vont la franchir.
-
-»Nous ne faisons pas la guerre à la France; mais nous repoussons loin
-de nous le joug que votre gouvernement voulait imposer à nos pays, qui
-ont les mêmes droits à l'indépendance et au bonheur que le vôtre.
-
-»Magistrats, propriétaires, cultivateurs, restez chez vous: le
-maintien de l'ordre public, le respect pour les propriétés
-particulières, la discipline la plus sévère, marqueront le passage des
-armées alliées. Elles ne sont animées de nul esprit de vengeance;
-elles ne veulent point rendre les maux sans nombre dont la France
-depuis vingt ans a accablé ses voisins et les contrées les plus
-éloignées. D'autres principes et d'autres vues que celles qui ont
-conduit vos armées chez nous, président aux conseils des monarques
-alliés.
-
-»Leur gloire sera d'avoir amené la fin la plus prompte des malheurs de
-l'Europe. La seule conquête qu'ils envient est celle de la paix pour
-la France, et pour l'Europe entière un véritable état de repos. Nous
-espérions le trouver avant de toucher au territoire français; nous
-allons l'y chercher.»
-
-En apprenant les événements de Hollande, et les premiers mouvements
-des coalisés vers les Pays-Bas, Napoléon avait senti sur-le-champ le
-danger de se laisser entamer de ce côté, car c'était la partie des
-anciennes conquêtes de la France que l'on était le plus disposé à lui
-contester, et pour soutenir la possession de droit il fallait au moins
-n'avoir pas perdu la possession de fait. Il s'était donc empressé d'y
-envoyer de bonne heure tous les secours dont il était possible de
-disposer.
-
-[En marge: Premiers mouvements de troupes ordonnés par Napoléon, en
-apprenant l'insurrection de la Hollande.]
-
-Dans les premiers moments il avait voulu, comme on l'a vu, conserver
-même la Hollande, moins pour la garder définitivement, que pour en
-faire un objet de compensation. Mais la Hollande nous ayant
-promptement échappé, il avait en toute hâte expédié des forces sur le
-Wahal. Il avait dépêché le général Rampon vers Gorcum, avec des gardes
-nationales levées dans la Flandre française, pour former la garnison
-de cette place. Il avait envoyé le duc de Plaisance, fils de
-l'architrésorier, à Anvers, avec ordre d'enfermer l'escadre de
-l'Escaut dans les bassins, d'en répartir les marins, les uns sur la
-flottille, les autres sur les fortifications de la ville, d'y réunir
-également les dépôts les plus voisins, les conscrits en marche, les
-douaniers, les gendarmes revenant de Hollande. Il avait en outre fait
-partir le général Decaen, inutile désormais en Catalogne, pour la
-Belgique, afin d'y organiser au plus vite le 1er corps, qu'on devait
-tirer, comme nous l'avons dit, des dépôts du maréchal Davout. Sentant
-bien néanmoins que ce corps ne serait pas reconstitué assez
-promptement pour parer aux premiers dangers, et voulant à tout prix
-sauver la ligne du Wahal, Napoléon avait choisi dans sa garde tout ce
-qui était disponible, pour l'acheminer sans délai sur le Brabant
-septentrional. Il avait successivement expédié le général
-Lefebvre-Desnoëttes avec deux mille hommes de cavalerie légère, puis
-les généraux Roguet et Barrois chacun avec une division d'infanterie
-de la jeune garde. Enfin, il avait dirigé le maréchal Mortier lui-même
-sur Namur, à la tête de la vieille garde. Si l'ennemi ne projetait sur
-les Pays-Bas qu'une opération d'hiver, Napoléon se flattait ainsi de
-l'arrêter, et d'avoir ensuite le temps de reporter sa garde là où
-serait le danger sérieux de la campagne. Si au contraire le grand
-effort des coalisés se concentrait vers la Belgique, la garde se
-trouverait toute transportée sur le théâtre des principales
-opérations. Les esprits étant très-agités en Belgique, et fort
-disposés à imiter la conduite des Hollandais, Napoléon y avait envoyé
-un excellent officier de gendarmerie, déjà signalé par ses services
-dans la Vendée, le colonel Henry, avec le grade de général, et
-quelques centaines de gendarmes pris en partie dans la gendarmerie
-d'élite.
-
-[En marge: Le passage du Rhin vers la Suisse éclaire bientôt Napoléon
-sur la gravité et la nature du danger qui le menace.]
-
-Tels avaient été les premiers ordres donnés à la suite de
-l'insurrection de la Hollande vers la fin de novembre. La nouvelle du
-passage du Rhin près de Bâle, le 21 décembre, sans consterner ni
-ébranler Napoléon, l'affecta vivement néanmoins, car il entrevit
-sur-le-champ la pensée de ses ennemis, il reconnut qu'on ne voulait
-plus négocier avec lui, que les propositions de Francfort étaient
-bientôt devenues ce qu'elles n'étaient pas d'abord, c'est-à-dire un
-leurre, grâce à la faute qu'il avait commise de ne pas prendre la
-coalition au mot, qu'on était résolu à pousser les hostilités à
-outrance même durant l'hiver, et qu'on allait essayer de finir la
-guerre avec ce qui restait de combattants des gigantesques batailles
-de Dresde, de Leipzig, de Hanau. Il n'avait dès lors pas d'autre
-conduite à tenir que de se défendre avec ce qui lui restait de ces
-mêmes batailles, en y ajoutant ce qu'il pourrait réunir dans l'espace
-d'un mois ou deux.
-
-[En marge: Premières mesures pour résister à cette brusque invasion.]
-
-[En marge: Napoléon fait jeter dans les cadres de la garde et dans les
-dépôts des régiments repliés sur Paris quelques conscrits levés à la
-hâte.]
-
-Il ne s'agissait plus, comme on voit, d'employer l'hiver et le
-printemps à lever 600 mille hommes, il fallait se servir à la hâte des
-hommes que les préfets avaient pu arracher à nos campagnes désolées
-dans les mois de novembre et de décembre, et malheureusement ce
-n'était pas considérable. Le recours aux trois anciennes classes de
-1811, 1812, 1813, qui aurait dû produire 140 mille hommes, avait
-procuré 80 mille conscrits seulement, de bonne qualité il est vrai, et
-le recours aux plus anciennes classes 30 mille tout au plus. Napoléon
-ordonna de les verser sur-le-champ et suivant la proximité des lieux,
-les uns dans les dépôts de l'ancien corps de Davout situés en
-Belgique, les autres dans les corps de Macdonald, Marmont, Victor,
-répartis le long du Rhin. Il prescrivit au maréchal Marmont de ne pas
-se laisser enfermer dans Mayence, d'en sortir, de se porter en deçà
-des Vosges, et de recueillir en chemin les conscrits qui devaient
-d'abord aller le joindre à Mayence. Il ordonna au maréchal Victor de
-quitter Strasbourg, d'y laisser outre les gardes nationales qui s'y
-trouvaient déjà, quelques cadres de bataillons avec une partie de ses
-conscrits, et de verser les autres dans les rangs du 2e corps qu'il
-commandait. Les conscrits destinés à l'Italie furent arrêtés à
-Grenoble et à Chambéry, et réunis à Lyon, où Napoléon voulait avec les
-dépôts du Dauphiné, de la Provence, de l'Auvergne, composer une armée
-qui fermerait à l'ennemi les débouchés de la Suisse et de la Savoie.
-Enfin les conscrits de la Bourgogne, de l'Auvergne, du Bourbonnais, du
-Berry, de la Normandie, de l'Orléanais, furent acheminés sur Paris
-pour y être jetés, les uns dans la garde, les autres dans les dépôts
-qui allaient se replier sur la capitale à l'approche des armées
-envahissantes. Les conscrits du Midi durent continuer à se diriger sur
-Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Nîmes, où se formaient les réserves
-des deux armées d'Espagne.
-
-[En marge: Avec cette faible ressource, il compose une réserve qu'il
-doit joindre aux corps des maréchaux retirés en Bourgogne et en
-Champagne.]
-
-Cette première direction donnée aux 110 mille hommes qu'on avait eu le
-temps de lever, indiquait l'emploi d'urgence que Napoléon se proposait
-d'en faire. Les corps de Macdonald, de Marmont, de Victor devaient en
-prendre le plus qu'ils pourraient, les armer, les habiller, les
-instruire en se retirant lentement sur Paris. Mais il y avait là tout
-au plus de quoi retarder pendant quelques jours les progrès de
-l'invasion. Napoléon s'occupa de créer une armée de réserve sous
-Paris, laquelle viendrait le rejoindre successivement à mesure de sa
-formation. Elle devait se composer des nouveaux bataillons de la garde
-dont une partie s'organisait à Paris, et des dépôts qu'on faisait
-rétrograder sur la capitale et qu'on allait remplir avec les conscrits
-des provinces du centre. On ne se borna pas à réunir à Paris les
-dépôts qui se repliaient des bords du Rhin, on y appela en outre de
-l'intérieur tous ceux qui n'étaient pas nécessaires aux frontières de
-l'est et du midi, pour les remplir également de tous les hommes qu'on
-aurait le temps d'y jeter. Ce fut le vieux duc de Valmy, chargé
-longtemps de la surveillance des dépôts sur le Rhin, qui dut continuer
-d'accomplir cette mission entre le Rhin et la Seine. On espérait
-former ainsi deux divisions de réserve, destinées à l'illustre général
-Gérard, qui s'était déjà tant distingué dans les dernières campagnes.
-À peine les conscrits arrivés, versés dans les cadres, armés et à demi
-habillés, ces deux divisions devaient se porter en avant pour
-rejoindre l'armée, s'organiser et s'instruire en route. Napoléon avait
-créé dans la capitale des ateliers d'habillement; il en multiplia
-l'activité à force d'argent, afin d'avoir deux à trois mille
-équipements complets par jour.
-
-[En marge: Moyens à peu près semblables pour réorganiser les débris de
-la cavalerie.]
-
-Il procéda de la même manière à l'égard de la cavalerie, dont on avait
-le plus grand besoin pour tenir tête aux innombrables bandes de
-Cosaques que l'ennemi allait précipiter sur la France. Il fit
-rétrograder sur Versailles les dépôts de cavalerie qui se trouvaient
-entre les frontières et Paris; il y amena de plus ceux de la Normandie
-et de la Picardie; il y réunit également les cavaliers rentrés à pied
-par Wesel, et il donna les ordres nécessaires pour les équiper et les
-monter. Les ouvriers selliers et carrossiers de la capitale, payés
-argent comptant, furent employés à fabriquer de la sellerie et du
-harnachement. Les préfets des départements voisins durent lever
-d'autorité tous les chevaux disponibles, sur le motif fort légitime
-qu'il s'agissait de garantir la France de l'invasion des Cosaques. On
-fit publier que tout cheval propre au service serait payé argent
-comptant à Versailles par le général commandant le dépôt de cavalerie.
-Les dépenses que le Trésor ne pouvait acquitter immédiatement furent
-soldées sur la réserve particulière des Tuileries.
-
-[En marge: Napoléon s'efforce de suppléer à l'infanterie par de
-grandes masses d'artillerie qu'il organise à Vincennes.]
-
-Enfin Napoléon prévoyant qu'il serait obligé de suppléer à
-l'infanterie qui lui manquait par un immense déploiement d'artillerie,
-en prépara une formidable à Vincennes. Les compagnies d'artillerie qui
-n'étaient pas nécessaires dans les places, le matériel de campagne qui
-n'y était pas indispensable, furent acheminés sur Vincennes, où, par
-les moyens déjà indiqués, on dut réunir des conscrits, des chevaux,
-des harnais, et mettre en état de rouler quatre ou cinq cents bouches
-à feu.
-
-[En marge: Pressé par la nécessité, il a recours aux gardes
-nationales.]
-
-Ces créations, quelque activité qu'on mît à les accélérer, étaient
-loin de répondre à l'étendue et à la proximité du danger. Douze ou
-quinze mille conscrits jetés précipitamment dans les cadres de la
-garde, vingt ou vingt-cinq mille dans les dépôts concentrés à Paris,
-présentaient un faible secours pour les maréchaux qui allaient se
-replier sur la Champagne et la Bourgogne avec les débris de Leipzig et
-de Hanau. Napoléon se décida, quoiqu'il y eût répugné d'abord, à se
-servir des gardes nationales. Il y avait là des formations toutes
-prêtes, auxquelles, dans un danger aussi pressant, on était fort
-autorisé à recourir. Napoléon chargea les préfets de la Bourgogne, de
-la Picardie, de la Normandie, de la Touraine, de la Bretagne, de
-s'adresser aux communes où le mécontentement n'avait pas éteint le
-patriotisme, et de leur demander des compagnies de gardes nationales
-d'élite. La levée de 300 mille hommes sur les anciennes classes, et de
-160 mille sur la classe de 1815, n'ayant pu, faute de temps,
-s'exécuter dans ces contrées, on n'avait pas lieu de s'y plaindre des
-appels trop répétés, et on ne pouvait pas refuser, à quelque opinion
-qu'on appartint, de faire un dernier effort pour rejeter l'ennemi hors
-du territoire. Napoléon assigna pour point de réunion à ces gardes
-nationales Paris, Meaux, Montereau, Troyes. L'Alsace, la Franche-Comté
-durent en fournir aussi pour occuper les défilés des Vosges.
-
-Malheureusement on manquait de fusils pour les armer, car malgré les
-ateliers créés à Paris et à Versailles, les armes à feu n'arrivaient
-point en nombre suffisant, et on avait, comme nous l'avons déjà dit,
-plus de bras que de fusils, bien qu'on eût tant prodigué les bras
-depuis la Moskowa jusqu'au Tage!
-
-[En marge: Napoléon n'ayant aucune réponse d'Espagne, se décide à
-retirer de ses armées des Pyrénées deux détachements qu'il dirige sur
-Lyon et sur Paris.]
-
-[En marge: Rapprochement avec Joseph.]
-
-Restait une ressource à laquelle Napoléon était prêt à faire appel,
-sans s'inquiéter du sacrifice qu'elle entraînerait, c'était celle que
-lui offraient les deux armées d'Espagne, lesquelles réunies en avant
-de Paris lui auraient procuré quatre-vingt ou cent mille soldats
-admirables. Avec cette ressource seule il aurait eu le moyen d'écraser
-la coalition, et de la précipiter dans le Rhin. Mais il était bien
-douteux qu'il pût en disposer en temps utile. Le duc de San-Carlos,
-parti pour la frontière de Catalogne, l'avait franchie, s'était
-enfoncé en Espagne, et n'avait plus donné de ses nouvelles. Le
-malheureux Ferdinand, aussi pressé de quitter Valençay pour
-l'Escurial, que Napoléon de ramener ses soldats de l'Adour sur la
-Seine, se mourait d'impatience. Mais rien n'arrivait. Joseph,
-saisissant à propos la circonstance pour sortir d'une situation
-fausse, avait écrit à Napoléon que devant l'invasion du territoire, il
-n'avait plus de condition à faire, de dédommagement à stipuler, et
-qu'il demandait à servir l'État n'importe en quelle qualité et en quel
-lieu. Napoléon l'avait reçu à Paris, lui avait rendu sa qualité de
-prince français, ainsi que sa place au conseil de régence, et avait
-décidé que sans lui donner comme dans le passé le titre de roi
-d'Espagne, on l'appellerait _le roi Joseph_, et sa femme _la reine
-Julie_.
-
-Cet arrangement qui avait l'avantage de rétablir l'union dans le sein
-de la famille impériale, était jusqu'ici le seul résultat des
-négociations de Valençay. En attendant qu'il pût rappeler de la
-frontière d'Espagne la totalité des forces qui s'y trouvaient,
-Napoléon voulut du moins en retirer une partie. Il prescrivit aux
-maréchaux Suchet et Soult de se tenir prêts à marcher avec leurs
-armées tout entières vers le nord de la France, et provisoirement de
-faire partir, le maréchal Suchet douze mille hommes de ses meilleures
-troupes pour Lyon, le maréchal Soult quatorze ou quinze mille,
-également des meilleures, pour Paris. Des relais furent préparés sur
-les routes pour transporter l'infanterie en poste, ainsi qu'on l'avait
-fait en d'autres temps. Certainement les deux maréchaux Suchet et
-Soult allaient être fort affaiblis après ce double détachement, mais
-comme on ne leur demandait que de retarder les progrès de l'ennemi
-dans le midi de la France, Napoléon espérait qu'avec ce qui leur
-restait ils en auraient les moyens. D'ailleurs, d'après des ordres
-antérieurs ils avaient envoyé à Bordeaux, à Toulouse, à Montpellier, à
-Nîmes, des cadres, où les conscrits de ces départements, levés,
-habillés, armés à la hâte, commençaient à se réunir. Il est vrai que
-les hostilités nous surprenant là comme sur les autres points, avant
-l'époque prévue du mois d'avril, il devait y avoir, au lieu de 60
-mille hommes, à peine 20 mille hommes dans les quatre dépôts. Telle
-quelle, dans notre extrême détresse, cette ressource n'était point à
-dédaigner.
-
-Après avoir donné ses soins à la création de ces forces, Napoléon
-s'occupa de leur emploi. Bien qu'à la première démonstration de
-l'ennemi vers la Belgique il eût supposé que son principal effort se
-dirigerait de ce côté, dès le passage du Rhin à Bâle, il n'eut plus un
-doute sur la marche de l'invasion. Il vit que tout en poussant le
-corps de Blucher de Mayence sur Metz par la route du nord-est, la
-coalition voulait cependant s'avancer par l'est avec sa plus forte
-colonne, afin de tourner les défenses de la France, et de marcher par
-Béfort, Langres et Troyes sur Paris. Napoléon fit ses dispositions en
-conséquence.
-
-[En marge: Plan défensif adopté pour la campagne de 1814.]
-
-Il ordonna aux maréchaux Marmont et Victor, qui venaient de sortir des
-places, de suivre l'un et l'autre l'arête des Vosges de Strasbourg à
-Béfort, de disputer le plus longtemps possible à l'ennemi le passage
-de ces montagnes, qu'il voulût les forcer ou les tourner par Béfort
-(voir la carte nº 61), de se replier ensuite sur Épinal, pour faire
-face à la colonne qui se présentait par l'est. Tout ce qu'il y avait
-de jeune garde en formation à Metz, dut accourir sur le même point
-d'Épinal, et s'y placer sous le commandement du maréchal Ney. La
-vieille garde, acheminée d'abord sur la Belgique, eut ordre de
-rebrousser chemin vers Châlons-sur-Marne, pour prendre position à
-Langres. Napoléon ne laissa en Belgique que la division Roguet,
-laquelle même ne devait y rester que le temps nécessaire pour
-permettre au général Decaen de réunir les premiers éléments d'un corps
-d'armée. Le grand effort des coalisés ne se portant pas de ce côté,
-Napoléon ne voulait y laisser que les forces indispensables pour
-contenir et ralentir l'ennemi qui venait du nord.
-
-En conséquence de ces ordres, les corps des maréchaux Marmont, Victor,
-Ney, Mortier, comprenant 60 mille hommes au plus, rangés d'Épinal à
-Langres, sur les hauteurs qui séparent la Franche-Comté de la
-Bourgogne, devaient disputer à la masse envahissante de l'est l'entrée
-des vallées de la Marne, de l'Aube, de la Seine, tandis que Napoléon,
-avec ce qu'on préparait à Paris, avec ce qui arrivait d'Espagne, irait
-les soutenir, et leur apporter le secours de sa présence. Si Blucher,
-dont le mouvement était à prévoir, arrivant de son côté par le
-nord-est, s'avançait de Metz sur Paris, pendant que Schwarzenberg y
-marcherait par Langres et Troyes, Napoléon n'était pas sans ressource
-contre ce nouveau péril. Macdonald, avec les 11e et 5e corps confondus
-en un seul, avec le 2e de cavalerie, comptant en tout 15 mille
-hommes, devait abandonner les Pays-Bas, côtoyer la colonne de Blucher
-entrée par Metz, puis se réunir par Châlons-sur-Marne à Napoléon, qui
-après s'être jeté sur Schwarzenberg, se rejetterait sur Blucher,
-suppléerait au nombre par l'activité, l'audace, l'énergie, ferait en
-un mot comme il pourrait, combattrait comme il gouvernait, en
-désespéré. La fortune a tant de faveurs soudaines, non-seulement pour
-les audacieux, mais pour les obstinés qui s'opiniâtrent et veulent la
-ramener à tout prix! Ainsi le conquérant qui avait conduit 650 mille
-hommes en Russie après en avoir laissé 100 mille en Italie, 300 mille
-en Espagne, avait pour résister à la coalition européenne environ 60
-mille combattants repliés entre Épinal et Langres, 15 mille se
-retirant de Cologne à Namur, 20 ou 30 mille formés en avant de Paris,
-et peut-être 25 mille arrivant des Pyrénées! C'était là tout ce qui
-lui restait de son immense puissance, et, indépendamment du nombre,
-que dire encore de la qualité? Quelques enfants sans instruction, sans
-habits et sans armes, jetés dans les rangs de quelques vieux soldats
-épuisés de fatigue, mais tous ayant le sang français dans les veines,
-et conduits par le génie de Napoléon, allaient disputer la France à
-l'univers irrité, et, comme on le verra bientôt, accomplir encore des
-prodiges!
-
-[En marge: Dispositions adoptées pour la défense de Lyon.]
-
-Il convient d'ajouter à ces moyens l'armée réunie sur le Rhône.
-L'ennemi annonçant le projet de pousser jusqu'à Genève, et pouvant
-aussi, dans le cas où le prince Eugène serait vaincu en Italie,
-déboucher par la Savoie, il fallait de toute nécessité pourvoir à la
-défense de Lyon. Dans le grand arc de cercle qu'il allait décrire
-autour de Paris, en manoeuvrant contre les deux colonnes
-envahissantes, Napoléon pouvait bien courir de Metz à Dijon, mais il
-ne pouvait pas étendre son bras jusqu'à Lyon, et la capitale eût été
-menacée alors soit par Autun et Auxerre, soit par Moulins et Nevers.
-En conséquence il chargea Augereau, déjà très-fatigué sans doute, mais
-ayant conservé un reste d'ardeur et le talent de parler aux masses,
-d'aller réunir à Lyon des cadres, des conscrits, des gardes nationaux,
-et de les joindre aux 12 mille hommes que Suchet lui envoyait du
-Roussillon. Si ce vieux soldat de la Révolution comprenait son rôle,
-il devait rejeter sur Genève et Chambéry la portion des coalisés qui
-aurait fait une tentative sur Lyon, puis débarrassé de ces
-assaillants, remonter la Saône par Mâcon, Châlons, Gray, pour tomber
-sur les derrières de la grande armée qui aurait envahi la Bourgogne.
-Le hasard, les circonstances pouvaient lui fournir l'occasion de
-rendre à la France d'immenses services.
-
-[En marge: Mesures politiques à la suite des mesures militaires, et
-réunion du Corps législatif.]
-
-Ainsi, dans une position en apparence désespérée, Napoléon ne
-désespérait pas cependant, et son esprit ne s'était jamais montré ni
-moins abattu ni plus riche en ressources. Tandis qu'il pressait avec
-tant d'activité l'achèvement de ses préparatifs, il avait en outre des
-mesures politiques à prendre, pour faire concourir les moyens moraux
-avec les moyens matériels. Après avoir laissé oisifs à Paris les
-membres du Corps législatif, il avait enfin résolu de les réunir, et
-il voulait s'en servir pour réveiller l'opinion publique, pour la
-ramener à lui, et s'il ne le pouvait pas, pour la forcer au moins de
-se préoccuper des périls de la France, menacée en ce moment d'un
-affreux désastre.
-
-Il arrivait, en cette occasion ce qui est arrivé bien des fois, ce qui
-arrivera bien des fois encore, c'est que l'opinion qu'on a voulu
-comprimer n'en devient que plus vive et plus intempestive dans ses
-manifestations. Pour n'avoir pas voulu en permettre l'expression,
-lorsque cette expression était sans danger, et pouvait même être
-utile, on est obligé d'en souffrir la manifestation à contre-temps, et
-dans un moment où au lieu de critiques il faudrait le plus absolu
-dévouement. Un autre inconvénient de ces explosions tardives, c'est
-que les uns ne savent pas dire la vérité, les autres l'entendre, et
-qu'au lieu d'être un secours cette vérité devient un péril, au lieu
-d'un avis, une menace!
-
-[En marge: État des esprits dans le Corps législatif resté oisif à
-Paris.]
-
-[En marge: Sentiments dont il est animé, et qui sont ceux de la France
-elle-même.]
-
-Les membres du Corps législatif, transportés à Paris, y étaient venus
-le coeur plein des sentiments de leurs provinces désolées par la
-conscription, par les réquisitions, par les mesures arbitraires des
-préfets, lesquels tantôt établissaient des impôts à volonté, tantôt
-frappaient d'exil le père riche qui refusait son fils aux gardes
-d'honneur, ou ruinaient par des garnisaires le cultivateur pauvre qui
-avait caché le sien dans les bois. À ces douleurs très-réelles, qui
-n'étaient ni une invention, ni une arme de l'esprit de parti,
-s'étaient ajoutées les notions exagérées, si elles avaient pu l'être,
-de ce qui se passait dans nos armées, notions recueillies de tous les
-côtés, et quelquefois même auprès des membres du gouvernement. On
-racontait partout, sans adoucir les couleurs, les malheurs de la
-dernière campagne, les souffrances de nos soldats laissés mourants sur
-les routes de la Saxe et de la Franconie, les affreux ravages du
-typhus sur le Rhin, les calamités non moins horribles de la guerre
-d'Espagne. Le sentiment de ces maux s'était aggravé en apprenant
-combien il eût été facile de les éviter. Bien que le public ne sût pas
-qu'un jour, à Prague, on avait pu obtenir la plus belle paix, et que
-par une coupable obstination on en avait laissé passer le moment (ce
-qui était le secret de Napoléon et de M. de Bassano, intéressés à ne
-pas s'en vanter, et de M. de Caulaincourt, sujet trop fidèle pour le
-divulguer), chacun était persuadé que si la paix n'était pas conclue,
-c'était la faute de Napoléon, que toujours les alliés avaient voulu la
-faire avec lui, que c'était lui qui n'avait jamais voulu la faire avec
-eux, et maintenant que le contraire devenait vrai, maintenant que
-l'Europe enhardie par ses succès, après avoir vainement désiré la paix
-ne la voulait plus, et que Napoléon en la désirant était dans
-l'impossibilité de l'obtenir, l'opinion publique ne distinguant pas
-entre une époque et l'autre, l'accusait d'un tort qu'il avait eu, et
-qu'il n'avait plus, l'accusait quand il aurait fallu le soutenir!
-triste et fatal exemple de la vérité trop longtemps cachée! Mieux
-vaut, nous le répétons, en donner connaissance aux peuples à l'instant
-même, car ils reçoivent alors en leur temps les impressions qu'elle
-est destinée à produire, et n'éprouvent pas dans un moment les
-sentiments qu'ils auraient dû éprouver dans un autre. Il eût fallu
-être indigné six mois plus tôt, et aujourd'hui se taire et apporter
-son appui! C'est le contraire qu'on faisait. Ajoutez que la bassesse
-du coeur humain aidant, tel qui s'était montré des plus soumis, et des
-plus émerveillés des grandeurs du règne, maintenant que le prestige
-commençait à s'évanouir, était des moins réservés dans le dénigrement!
-
-[En marge: Difficulté de s'entendre avec cette assemblée.]
-
-[En marge: Ordre au duc de Rovigo de ne point s'en mêler.]
-
-Un mois passé à Paris dans l'oisiveté, les mauvais propos, les
-fâcheuses excitations, n'avaient pas dû calmer les membres du Corps
-législatif. Chacun, dans le gouvernement, avait pu s'apercevoir de
-leurs dispositions, et en était inquiet. Mais les changer n'était pas
-facile. Ce gouvernement si habitué à manier des soldats, montrait,
-quand il s'agissait de manier des hommes, toute la gaucherie et la
-rudesse du despotisme. On avait toujours laissé au duc de Rovigo,
-comme oeuvre de police, le soin d'influencer tantôt les membres du
-Corps législatif, tantôt ceux du clergé, ainsi qu'on l'avait vu à
-l'époque du concile. Deviner les besoins de famille de l'un, les
-besoins de clientèle de l'autre, y satisfaire ou par des places, ou
-par d'autres moyens moins avouables, était un soin dont le duc de
-Rovigo s'acquittait avec une facilité sans scrupule, une bonhomie
-toute soldatesque, et qui suffisaient alors à l'indépendance des
-caractères. Mais si on réussit ainsi auprès de quelques individus,
-avec le grand nombre il faut heureusement des moyens plus nobles, et
-il le faut d'autant plus que la cause de l'agitation des esprits est
-plus grave. Aussi, des serviteurs éclairés du gouvernement sentant
-bien que quelques satisfactions personnelles ne convenaient plus à la
-circonstance, avaient dit qu'on devait surtout empêcher le duc de
-Rovigo d'intervenir dans les affaires du Corps législatif. Parmi eux
-notamment, M. de Sémonville, ennemi du duc de Rovigo qu'il aspirait à
-remplacer, avait fait parvenir par M. de Bassano, son ami, ce conseil
-à Napoléon, et Napoléon, à qui la franchise du duc de Rovigo avait
-déplu, s'était hâté de lui dire qu'il devait renoncer à se mêler de ce
-qui se passait dans l'intérieur des grands corps de l'État.
-
-[En marge: L'état d'infirmité du duc de Massa, étranger d'ailleurs au
-Corps législatif, le rend impropre à y exercer aucune influence.]
-
-Il était vrai que les petits moyens ne suffisaient plus devant le
-sentiment trop longtemps comprimé de la France désolée. Mais à défaut
-de ces moyens la persuasion honnête, qui donc aurait été capable de
-l'employer? Les habiles gens qui trouvaient trop vulgaire l'habileté
-du duc de Rovigo, quelle ressource avaient-ils à offrir? Hélas,
-aucune, car il n'y a pas d'habileté qui puisse prévaloir contre des
-vérités douloureuses, profondément et universellement senties.
-Toutefois, un président ayant du savoir-faire, l'habitude de manier
-les hommes, et jouissant de la confiance de ses collègues, aurait pu
-exercer sur eux quelque influence, et leur faire comprendre que tout
-en ayant raison d'être indignés pour le passé, ils devaient pour le
-présent s'unir fortement au gouvernement, afin de repousser l'étranger
-par un effort patriotique et décisif. Mais, pour dédommager le duc de
-Massa, privé de son portefeuille au profit de M. Molé, on venait
-d'ôter au Corps législatif toute participation au choix de son
-président, et on lui avait imposé le duc de Massa lui-même, savant et
-honorable magistrat, digne de tous les respects, mais devenu infirme,
-ne connaissant aucun des membres du Corps législatif, n'étant connu
-d'aucun d'eux, et leur déplaisant parce que sa présence seule était un
-dernier exemple des volontés capricieuses d'un despotisme auquel on
-reprochait d'avoir perdu la France.
-
-[En marge: Vicieuse organisation de ce corps.]
-
-Ce président ne pouvait donc rien pour surmonter les difficultés de la
-situation, pour faire sentir qu'au-dessus du droit de se plaindre il y
-avait le devoir de s'unir contre les ennemis, de la France. Si des
-ministres fermes et convaincus avaient pu se présenter à la tribune
-pour y porter avec dignité les aveux nécessaires, pour y demander à
-tous les ressentiments de se taire et de faire place au patriotisme,
-il aurait été possible de se passer des moyens détournés qui
-s'adressent à chaque homme en particulier, mais dans la constitution
-du Corps législatif tout le monde était muet, le pouvoir comme
-l'assemblée elle-même. Un orateur du gouvernement, personnage
-secondaire et sans responsabilité, venait débiter une harangue
-convenue, devant des législateurs qui répondaient par une harangue du
-même genre, les uns et les autres n'accomplissant qu'une vaine
-formalité dépourvue d'intérêt. Il n'y avait là aucun moyen de soulager
-le sentiment public, de parler à la nation, de lui tracer ses devoirs,
-et de s'en faire écouter et croire. On dira peut-être qu'une assemblée
-libre, au lieu de secours, aurait apporté des entraves: on va voir,
-par ce qui arriva, si une assemblée libre aurait pu être plus nuisible
-que ce Corps législatif asservi et avili!
-
-[En marge: Séance impériale tenue le 19 décembre.]
-
-On était donc réuni à Paris, le coeur gros de chagrins, d'alarmes, de
-sentiments amers de tout genre, qui auraient eu besoin de se faire
-jour, et qui n'en avaient pas la possibilité, lorsque Napoléon ouvrit
-le Corps législatif en personne, le 19 décembre. Au milieu d'un
-silence glacial, il lut le discours suivant, simplement, noblement
-écrit, comme tout ce qui émanait directement de lui.
-
-[En marge: Discours de la couronne écrit par Napoléon lui-même.]
-
-«Sénateurs, conseillers d'État, députés au Corps législatif,
-
-»D'éclatantes victoires ont illustré les armes françaises dans cette
-campagne; des défections sans exemple ont rendu ces victoires
-inutiles: tout a tourné contre nous. La France même serait en danger
-sans l'énergie et l'union des Français.
-
-»Dans ces grandes circonstances, ma première pensée a été de vous
-appeler près de moi. Mon coeur a besoin de la présence et de
-l'affection de mes sujets.
-
-»Je n'ai jamais été séduit par la prospérité. L'adversité me
-trouverait au-dessus de ses atteintes.
-
-»J'ai plusieurs fois donné la paix aux nations lorsqu'elles avaient
-tout perdu. D'une part de mes conquêtes j'ai élevé des trônes pour des
-rois qui m'ont abandonné.
-
-»J'avais conçu et exécuté de grands desseins pour la prospérité et le
-bonheur du monde!...... Monarque et père, je sens ce que la paix
-ajoute à la sécurité des trônes et à celle des familles. Des
-négociations sont entamées avec les puissances coalisées. J'ai adhéré
-aux bases préliminaires qu'elles ont présentées. J'avais donc l'espoir
-qu'avant l'ouverture de cette session le congrès de Manheim serait
-réuni; mais de nouveaux retards, qui ne sont pas attribués à la
-France, ont différé ce moment que presse le voeu du monde.
-
-»J'ai ordonné qu'on vous communiquât toutes les pièces originales qui
-se trouvent au portefeuille de mon département des affaires
-étrangères. Vous en prendrez connaissance par l'intermédiaire d'une
-commission. Les orateurs de mon conseil vous feront connaître ma
-volonté sur cet objet.
-
-»Rien ne s'oppose de ma part au rétablissement de la paix. Je connais
-et je partage tous les sentiments des Français, je dis des Français,
-parce qu'il n'en est aucun qui désirât la paix au prix de l'honneur.
-
-»C'est à regret que je demande à ce peuple généreux de nouveaux
-sacrifices; mais ils sont commandés par ses plus nobles et ses plus
-chers intérêts. J'ai dû renforcer mes armées par de nombreuses levées:
-les nations ne traitent avec sécurité qu'en déployant toutes leurs
-forces. Un accroissement dans les recettes devient indispensable. Ce
-que mon ministre des finances vous proposera est conforme au système
-de finances que j'ai établi. Nous ferons face à tout sans l'emprunt
-qui consomme l'avenir, et sans le papier-monnaie qui est le plus grand
-ennemi de l'ordre social.
-
-»Je suis satisfait des sentiments que m'ont montrés dans cette
-circonstance mes peuples d'Italie.
-
-»Le Danemark et Naples sont seuls restés fidèles à mon alliance.
-
-»La république des États-Unis d'Amérique continue avec succès sa
-guerre contre l'Angleterre.
-
-»J'ai reconnu la neutralité des dix-neuf cantons suisses.
-
-»Sénateurs,
-
-»Conseillers d'État,
-
-»Députés des départements au Corps législatif,
-
-»Vous êtes les organes naturels de ce trône: c'est à vous de donner
-l'exemple d'une énergie qui recommande notre génération aux
-générations futures. Qu'elles ne disent pas de nous: Ils ont sacrifié
-les premiers intérêts du pays! ils ont reconnu les lois que
-l'Angleterre a cherché en vain pendant quatre siècles à imposer à la
-France.
-
-»Mes peuples ne peuvent pas craindre que la politique de leur empereur
-trahisse jamais la gloire nationale. De mon côté j'ai la confiance que
-les Français seront constamment dignes d'eux et de moi!»
-
-[En marge: Napoléon, d'après l'annonce qu'il a faite, prépare quelques
-communications aux corps de l'État, relativement aux dernières
-négociations.]
-
-[En marge: M. de Caulaincourt voudrait que ces communications fussent
-franches, mais Napoléon craint de laisser voir qu'il a refusé la paix
-à Prague, et accepté tardivement les propositions de Francfort.]
-
-Dans ce discours Napoléon avait annoncé la communication des pièces
-relatives à la négociation de Francfort, qui semblait, on ne savait
-pourquoi, tout à fait interrompue. Il espérait que de cette
-communication sortirait un résultat d'une grande utilité, le seul
-qu'il pût dans le moment attendre de la réunion du Corps législatif,
-c'était la preuve qu'il voulait la paix, qu'il en avait franchement
-accepté les conditions telles qu'on les lui avait posées à Francfort,
-et que si cette paix n'était pas déjà signée, la faute n'était pas à
-lui, mais aux puissances coalisées. Une déclaration du Corps
-législatif en ce sens aurait pu remédier sinon à l'épuisement du
-pays, du moins à sa méfiance profonde, et lui rendre quelque zèle, en
-lui persuadant que ce n'était pas à l'ambition de l'Empereur qu'il
-allait se sacrifier encore une fois, mais à la nécessité de se
-défendre et de se sauver. Cependant, avant de dissiper la méfiance du
-pays, il aurait fallu dissiper celle du Corps législatif lui-même, et
-on ne pouvait y réussir qu'avec beaucoup de franchise. M. de
-Caulaincourt, qui n'avait rien à craindre de cette franchise, la
-conseilla fortement. Mais Napoléon avait trop de vérités à cacher pour
-suivre un tel conseil. Si on avait communiqué le rapport seul de M. de
-Saint-Aignan, chacun y aurait vu que M. de Metternich recommandait
-expressément _de ne pas faire aujourd'hui comme à Prague_,
-c'est-à-dire de ne pas laisser passer un moment unique de conclure la
-paix, ce qui prouvait qu'à Prague on aurait pu la faire, et qu'on ne
-l'avait pas voulu. Si en outre on avait produit la lettre de M. de
-Bassano du 16 novembre dernier, il serait devenu évident qu'au moment
-des propositions de Francfort, au lieu de prendre l'Europe au mot, le
-cabinet français lui avait répondu d'une manière équivoque et
-ironique, et que c'était le 2 décembre seulement qu'il avait répondu
-par une acceptation formelle; et bien que le public ignorât combien la
-perte de ce mois avait été funeste, il se serait bien douté qu'en le
-perdant on avait perdu un temps précieux, car autant la première
-ouverture de M. de Metternich avait été confiante et pressante, autant
-sa dépêche du 10 décembre était devenue froide et évasive. La
-franchise pouvait donc entraîner de graves révélations, mais à
-s'adresser aux représentants du pays pour avoir leur appui, il fallait
-au moins leur parler franchement, et en avouant les torts passés,
-s'appuyer sur la bonne foi présente, que la lettre du 2 décembre
-mettait hors de doute, pour obtenir du Corps législatif la déclaration
-formelle que le gouvernement voulait la paix, la voulait honorable,
-mais la voulait enfin.
-
-[En marge: Communications restreintes faites aux commissions du Sénat
-et du Corps législatif.]
-
-Napoléon permit de certaines communications un peu plus amples au
-Sénat, mais beaucoup plus restreintes au Corps législatif. Le rapport
-de M. de Saint-Aignan par exemple dut être donné avec des altérations
-dont l'intention était de faire disparaître la trace de ce qui s'était
-passé à Prague. Les lettres du 16 novembre et du 2 décembre durent
-toutefois être communiquées toutes deux, car il était impossible en
-produisant celle du 2 décembre de retenir celle du 16 novembre, l'une
-se référant à l'autre. Quant à la forme des communications, il fut
-convenu que le Sénat et le Corps législatif nommeraient chacun de leur
-côté une commission de cinq membres, et que cette commission se
-rendrait chez l'archichancelier Cambacérès, pour prendre connaissance
-des pièces annoncées. En attendant on s'occupa dans le sein du Sénat
-et du Corps législatif du choix des commissaires destinés à recevoir
-les communications du gouvernement.
-
-[En marge: Composition des deux commissions.]
-
-Le Sénat nomma de grands personnages qui, sans être tout à fait
-dévoués, étaient incapables en ce moment de la moindre imprudence. Il
-désigna MM. de Fontanes, de Talleyrand, de Saint-Marsan, de
-Barbé-Marbois, de Beurnonville. Ces noms ne révélaient ni hostilité
-ni complaisance. Au Corps législatif il en fut autrement. Le
-gouvernement avait bien indiqué sous main ses préférences, mais on
-n'en tint aucun compte. Ce corps, qui jusqu'ici avait été trop peu
-mêlé à la politique pour être constitué en partis distincts, et pour
-avoir ainsi ses candidats désignés d'avance, les chercha comme à
-tâtons, et fut obligé de recourir à plusieurs scrutins pour trouver en
-quelque sorte sa propre pensée. Du premier abord il repoussa les
-candidats du gouvernement; puis, après y avoir réfléchi, il nomma des
-hommes distingués, indépendants, qui jouissaient, sans l'avoir
-briguée, de l'estime de leurs collègues. Ce furent M. Laine, célèbre
-avocat de Bordeaux, ayant vivement adopté autrefois les idées de la
-Révolution, revenu depuis à des opinions plus modérées, doué d'une âme
-honnête mais passionnée, d'une éloquence étudiée mais brillante et
-grave; M. Raynouard, homme de lettres en réputation, auteur de la
-tragédie des _Templiers_, honnête homme, vif, spirituel et sincère; M.
-Maine de Biran, esprit méditatif, voué aux études philosophiques, l'un
-des savants que Napoléon accusait d'_idéologie_; enfin MM. de
-Flaugergues et Gallois, ceux-ci moins connus, mais gens d'esprit et
-partisans très-prononcés de la liberté politique. Tous à la veille
-d'être engagés dans une lutte contre le gouvernement, étaient mis
-presque sans y penser sur la voie du _royalisme_ (nous entendons par
-cette dénomination un penchant déclaré pour les Bourbons avec des lois
-plus ou moins libérales), mais ils n'y étaient pas encore, au moins
-les trois premiers, les seuls qui jouissent alors d'une certaine
-renommée.
-
-[En marge: Les communications se passent paisiblement dans la
-commission du Sénat, laquelle pourtant discerne sans rien en dire les
-fautes commises dans les négociations.]
-
-Ces choix une fois faits chaque commission se rendit, sous la conduite
-du président de son corps, chez le prince archichancelier. La
-commission du Sénat fut admise la première, c'est-à-dire le 23
-décembre. Elle reçut les communications de M. de Caulaincourt
-lui-même, écouta tout, ne dit rien, et après avoir entendu la lecture
-des lettres du 16 novembre et du 2 décembre, ne conserva pas un doute
-sur la faute qu'on avait commise en n'acceptant pas purement et
-simplement, et tout de suite, les propositions de Francfort. En effet
-des esprits tels que MM. de Talleyrand et de Fontanes voyaient bien
-que c'était la lettre du 2 décembre qu'il aurait fallu écrire le 16
-novembre. M. de Fontanes fut chargé de présenter au Sénat le rapport
-sur les opérations de la commission sénatoriale. Chose bizarre! la
-communication adressée aux hommes les plus sérieux était justement la
-moins sérieuse, parce qu'elle était purement d'apparat. Le 24 eut lieu
-la seconde communication, celle qui, destinée à des personnages moins
-importants, devait avoir cependant une importance beaucoup plus
-grande.
-
-[En marge: Curiosité et avidité de savoir dans la commission du Corps
-législatif.]
-
-[En marge: Cette commission, sans apercevoir la faute d'avoir
-tardivement accepté les propositions de Francfort, est étonnée
-d'apprendre qu'en ce moment Napoléon désire la paix.]
-
-[En marge: Idée d'une déclaration publique, énonciative des conditions
-auxquelles la France est prête à accepter la paix.]
-
-Comme si on eût voulu en rapetisser encore le caractère, on avait
-chargé non pas le ministre lui-même, mais l'un de ses subordonnés, M.
-d'Hauterive, homme d'un véritable mérite du reste, de s'aboucher avec
-les membres du Corps législatif, et de leur exposer la marche des
-négociations. La conférence se tint également chez le prince
-archichancelier. Au lieu de grands personnages, connus et froidement
-attentifs, on eut devant soi des hommes à visage nouveau, curieux,
-passionnés, écoutant ce qu'on leur disait, mais désirant et demandant
-encore davantage. Le rapport lu, ils en réclamèrent une nouvelle
-lecture, et on ne la leur refusa pas. Leur première impression fut une
-sorte d'étonnement. Quelques minutes avant cette lecture ils étaient
-tous convaincus que si on avait encore la guerre on le devait à
-l'entêtement de Napoléon, et cependant, n'ayant pas sous les yeux les
-pièces de la négociation de Prague, n'ayant que les actes de
-Francfort, la proposition confiée à M. de Saint-Aignan, la réponse de
-M. de Bassano du 16 novembre, celle de M. de Caulaincourt du 2
-décembre, ils étaient obligés de reconnaître que dans cette dernière
-occasion Napoléon avait voulu la paix. S'ils avaient eu un peu plus
-l'habitude des transactions diplomatiques, et s'ils avaient pu savoir
-ce qui s'était passé en Europe du 16 novembre au 2 décembre, et
-combien ce temps perdu par nous avait été activement employé par nos
-ennemis, ils auraient aperçu la faute qu'on avait commise en ne liant
-pas dès le premier moment les puissances coalisées par une acceptation
-pure et simple de leurs propositions. Toutefois, reconnaissant entre
-la lettre du 16 novembre et celle du 2 décembre un progrès véritable
-sous le rapport des intentions pacifiques, ils désiraient en obtenir
-un nouveau; ils voulaient que l'on prît l'engagement solennel de faire
-à la paix les sacrifices nécessaires, que cette base des frontières
-naturelles laissant encore beaucoup de vague, car en Hollande, sur le
-Rhin, en Italie même, il pouvait y avoir bien des points à contester,
-on déclarât hautement à la commission ce qu'on entendait céder, que
-la commission le déclarât ensuite au Corps législatif, c'est-à-dire à
-l'Europe, qu'ainsi tout le monde se trouvât lié, et Napoléon et la
-coalition elle-même. C'était, suivant eux, le seul moyen d'agir sur
-l'esprit public, et de le ramener en lui prouvant que les efforts
-demandés au peuple français n'avaient pas pour but de folles
-conquêtes, mais la conservation des frontières naturelles de la
-France. M. Raynouard, avec son imagination méridionale, proposait la
-forme suivante: «Sire, voulait-il dire, vous avez juré à l'époque du
-sacre de maintenir les limites naturelles et nécessaires de la France,
-le Rhin, les Alpes, les Pyrénées; nous vous sommons d'être fidèle à
-votre serment, et nous vous offrons tout notre sang pour vous aider à
-le tenir. Mais votre serment tenu, nos frontières assurées, la France
-et vous n'aurez plus de motif, ni d'honneur ni de grandeur, qui vous
-lie, et vous pourrez tout sacrifier à l'intérêt de la paix et de
-l'humanité.»--Cette tournure originale, qui était une sommation de
-paix sous la forme d'une sommation de guerre, plut beaucoup aux
-assistants, mais pour le moment on se retira afin de donner un peu de
-temps à la réflexion, et de chercher à loisir la meilleure manière de
-s'adresser au Corps législatif, à la France, à l'Europe.
-
-M. d'Hauterive, qui sous des dehors graves, même un peu pédantesques,
-cachait infiniment d'adresse, s'efforça de gagner l'un après l'autre
-les divers membres de la commission, et de les disposer à se renfermer
-dans les bornes d'une extrême réserve. Mais quand on a recours à la
-publicité, il faut savoir la subir tout entière, et se fier pleinement
-au bon sens national. Toutefois on ne le peut avec sûreté que lorsque
-ce bon sens a été formé par une longue participation aux affaires
-publiques, et il faut convenir que s'adresser à lui pour la première
-fois dans des circonstances délicates et périlleuses, c'est donner
-beaucoup au hasard. On comprend donc que le gouvernement ne voulût ni
-tout dire, ni tout laisser dire à cette commission; mais alors il
-aurait fallu ne pas la réunir, et cependant, comment imposer à la
-France de si grands sacrifices sans lui adresser une seule parole? Ce
-n'est pas en gardant le silence qu'on a le droit d'exiger d'une nation
-déjà épuisée son dernier écu et son dernier homme. Ceux qui prennent
-l'habitude de marchander à un pays la connaissance de ses affaires,
-devraient se demander s'il n'y aura pas un jour où il faudra les lui
-révéler en entier, et si ce jour ne sera pas justement celui où il
-faudrait avoir le moins d'aveux pénibles à faire.
-
-[En marge: M. d'Hauterive chargé de s'aboucher avec la commission du
-Corps législatif, la dissuade de faire une déclaration publique des
-conditions de la paix.]
-
-M. d'Hauterive s'appliqua surtout à persuader M. Lainé, qui paraissait
-l'homme le plus influent de la commission, et rencontra en lui non pas
-un royaliste partisan secret et impatient de la maison de Bourbon
-(ainsi qu'on serait porté à le supposer d'après la conduite
-postérieure de cet illustre personnage), cherchant dès lors à
-embarrasser le pouvoir actuel au profit du pouvoir futur, mais un
-homme sincère et profondément affecté des malheurs de la France, et de
-l'arbitraire sous lequel elle était condamnée à vivre. À l'égard de la
-politique extérieure M. d'Hauterive le trouva, comme ses collègues,
-disposé à réclamer une déclaration explicite des sacrifices qu'on
-était résolu de faire à la paix, car c'était, selon lui, le seul moyen
-d'obtenir de la France un dernier effort, si même à ce prix elle en
-était capable, tant ses forces étaient épuisées. M. d'Hauterive,
-profitant de l'avantage qu'offre toujours le tête-à-tête avec un homme
-d'esprit et de bonne foi, tâcha de persuader à M. Lainé qu'il était
-impossible de donner à la tribune le plan d'une négociation, qu'ainsi
-on ne pouvait pas déclarer tout haut ce qu'on céderait ou ce qu'on ne
-céderait pas, car c'était dire son secret à un ennemi qui ne disait
-pas le sien, ou bien présenter un _ultimatum_, sorte de sommation
-qu'on n'employait qu'au terme d'une négociation, lorsqu'il était
-urgent de mettre fin à des lenteurs calculées, et qu'on avait la force
-de soutenir le langage péremptoire auquel on avait recours.
-
-[En marge: La commission s'étant laissé convaincre relativement aux
-affaires étrangères, s'anime fort au sujet du gouvernement intérieur
-de l'Empire.]
-
-[En marge: Griefs nombreux allégués dans le sein de la commission.]
-
-Éclairé par ces observations pratiques, M. Lainé promit de faire
-entendre raison à ses collègues sur ce point, et tint parole. En
-effet, après des discussions fort vives, la commission renonça à
-insister sur l'énumération détaillée des sacrifices qu'on ferait à la
-paix, mais elle eut soin de bien spécifier que la France s'arrêtait
-irrévocablement à ses frontières naturelles, sans rien prétendre au
-delà, et que ce sacrifice étant sincèrement proclamé, c'était
-maintenant à l'Europe à s'expliquer définitivement sur les bases de
-Francfort proposées par elle, et formellement acceptées par M. de
-Caulaincourt dans sa lettre du 2 décembre. Ce point une fois convenu,
-on passa à la politique intérieure, et toutes les passions éclatèrent
-à l'occasion de l'arbitraire sous lequel on gémissait dans le sein de
-l'Empire. Là-dessus chacun avait des griefs sérieux à alléguer: impôts
-levés sans loi, vexations horribles dans l'application des lois sur la
-conscription, abus insupportable des réquisitions en nature,
-arrestations illégales, détentions arbitraires, etc.... Sous tous ces
-rapports, les faits étaient aussi nombreux que variés, et dans un
-moment où le gouvernement demandait qu'on se dévouât pour lui, c'était
-bien le cas de lui dire que pour le citoyen patriote il y avait deux
-choses également sacrées, le sol et les lois: le sol, qui est la place
-que l'homme occupe sur la terre, et qu'il doit défendre contre tout
-envahisseur; les lois, à l'abri desquelles il vit, selon lesquelles
-l'autorité publique peut se faire sentir à lui, et dont il a le droit
-de réclamer l'observation rigoureuse. Le sol et les lois sont les deux
-objets sacrés du vrai patriotisme. Tout citoyen en se dévouant à l'un,
-est fondé à exiger l'autre; tout citoyen a le droit de dire à un
-gouvernement qui lui demande de grands sacrifices: Je ne vous aide pas
-à chasser l'ennemi du territoire, pour trouver la tyrannie en y
-rentrant.--
-
-[En marge: La commission veut faire une manifestation au sujet du
-gouvernement intérieur de l'Empire.]
-
-[En marge: Projet de rapport rédigé par M. Lainé.]
-
-Sur ce point les assistants furent unanimes, et on forma le projet
-d'une manifestation modérée mais expresse. Comme conclusion de ces
-communications on devait présenter un rapport au Corps législatif,
-dans lequel on lui dirait tout ce qu'on avait appris, et à la suite
-duquel on proposerait une adresse à l'Empereur. M. Lainé fut chargé de
-ce rapport, et il le rédigea dans l'esprit que nous venons
-d'indiquer. Il constatait qu'à Francfort on avait fait à la France une
-ouverture fondée sur la base des frontières naturelles, que le 16
-novembre la France avait accueilli cette ouverture, en proposant un
-congrès à Manheim; que sur une nouvelle interpellation de M. de
-Metternich, qui trouvait l'acceptation des frontières naturelles trop
-peu explicite, la France les avait formellement acceptées le 2
-décembre, que c'étaient là désormais les bases sur lesquelles on avait
-à traiter. Le rapport disait que les puissances alliées devaient à la
-France, et se devaient à elles-mêmes, de s'en tenir à ce qu'elles
-avaient proposé, et que la France de son côté devait sacrifier tout
-son sang pour le maintien de conditions posées de la sorte. Le rapport
-ajoutait qu'il y avait pour un pays deux biens suprêmes, l'intégrité
-du sol et le maintien des lois, et à ce sujet il faisait en termes
-respectueux pour l'Empereur, et avec une entière confiance dans sa
-justice, un exposé de quelques-uns des actes dont on avait à se
-plaindre de la part des autorités publiques. Le langage du reste était
-sincère, mais grave et réservé.
-
-On se réunit le 28 pour soumettre ce projet de rapport, car ce n'était
-qu'un projet, au prince archichancelier et à M. d'Hauterive.
-
-[En marge: Efforts de l'archichancelier auprès de la commission pour
-faire supprimer le rapport de M. Lainé.]
-
-[En marge: L'archichancelier ne parvient qu'à faire modifier le
-rapport de M. Lainé.]
-
-L'archichancelier, quoique jugeant très-fondées les observations de la
-commission, fut cependant alarmé de l'effet que ce rapport pourrait
-produire sur l'Europe, et en particulier sur Napoléon. Aux yeux de
-l'Europe il passerait pour un acte d'hostilité sourde, dans une
-circonstance où l'union la plus complète entre les pouvoirs était
-indispensable; à l'égard de Napoléon, il le blesserait, et
-provoquerait de sa part quelque violence regrettable, et plus
-regrettable en ce moment que dans aucun autre. Le prudent
-archichancelier pouvait avoir raison sur ces deux points, mais
-pourquoi n'avoir accordé aux représentants du pays que ce jour, ce
-jour si tardif, pour exprimer des vérités indispensables?...
-Toutefois, bien qu'ils fussent fondés à élever des plaintes de la
-nature la plus grave, différer eût peut-être mieux valu.
-L'archichancelier s'efforça de le leur persuader, et sa belle et
-pesante figure, bien faite pour conseiller la prudence, produisit sur
-les assistants quelque impression. Divers changements furent
-consentis. M. d'Hauterive notamment en obtint un très-important, en se
-gardant bien d'avouer le motif qu'il avait de le solliciter. On avait
-inséré textuellement dans le rapport les deux lettres du 16 novembre
-et du 2 décembre, et il craignait que le public, plus avisé que la
-commission, ne finît par découvrir la vraie faute, celle de
-l'acceptation trop tardive des bases de Francfort. Il donna pour
-raison qu'on ne pouvait pas publier sans inconvenance les pièces d'une
-négociation à peine commencée. La citation textuelle de ces pièces fut
-donc supprimée. Enfin l'archichancelier obtint que tout ce qui était
-relatif aux griefs contre le gouvernement intérieur, fût réduit à
-quelques phrases excessivement modérées. En effet, après avoir parlé
-de la déclaration à faire aux puissances, des mesures de défense à
-prendre si cette déclaration n'était pas écoutée, le rapport ajoutait:
-«C'est, d'après nos institutions, au gouvernement à proposer les
-moyens qu'il croira les plus prompts et les plus sûrs pour repousser
-l'ennemi, et asseoir la paix sur des bases durables. Ces moyens seront
-efficaces si les Français sont persuadés que le gouvernement n'aspire
-plus qu'à la gloire de la paix; ils le seront si les Français sont
-convaincus que leur sang ne sera versé que pour défendre une patrie et
-des lois protectrices... Il paraît donc indispensable à votre
-commission qu'en même temps que le gouvernement proposera les mesures
-les plus promptes pour la sûreté de l'État, Sa Majesté soit suppliée
-de maintenir l'entière et constante exécution des lois qui
-garantissent aux Français les droits de la liberté, de la sûreté, de
-la propriété, et à la nation le libre exercice de ses droits
-politiques. Cette garantie a paru à votre commission le plus efficace
-moyen de rendre aux Français l'énergie nécessaire à leur propre
-défense, etc...»
-
-Malgré l'extrême modération de ces passages l'archichancelier tenta de
-nouveaux efforts pour en obtenir la suppression. M. de Caulaincourt
-joignit ses efforts aux siens, mais on ne put décider des gens
-indignés contre le régime intérieur du pays à s'abstenir d'une
-manifestation aussi mesurée, l'occasion qui s'offrait de la faire
-étant peut-être la seule qu'ils fussent fondés à espérer, car il
-n'était pas probable que le gouvernement qui s'adressait aujourd'hui à
-eux parce qu'il était vaincu, songeât encore à les consulter quand il
-serait vainqueur. C'était là leur légitime excuse pour une
-manifestation dont l'inopportunité était la faute de ceux qui ne leur
-avaient fourni que cette occasion de dire ce qu'ils sentaient, et qui
-ne leur en laissaient guère entrevoir une autre. On leur disait bien,
-à la vérité, qu'on les écouterait une autre fois sur ce sujet; ils
-n'en croyaient rien, et avaient raison de n'en rien croire.
-
-[En marge: Lecture du rapport de M. Lainé, faite à huis clos dans le
-sein du Corps législatif.]
-
-Le lendemain 29 décembre, le Corps législatif étant assemblé en comité
-secret, M. Lainé lut son rapport qui fut écouté avec une religieuse
-attention, et universellement approuvé. M. Lainé l'avait terminé par
-le conseil de rédiger une adresse à l'Empereur conçue dans le même
-esprit. On décida à la majorité de 223 suffrages sur 254, que le
-rapport de la commission serait imprimé pour les membres seuls du
-Corps législatif, afin qu'ils pussent le méditer, et voter sur le
-projet d'adresse en connaissance de cause. Dès cet instant la
-publicité des paroles de M. Lainé était assurée, surtout à l'étranger
-où il aurait fallu qu'elles restassent inconnues.
-
-[En marge: Communication de ce rapport à Napoléon, et irritation qu'il
-en éprouve.]
-
-[En marge: Grand conseil sur le parti à prendre à l'égard de ce
-rapport.]
-
-Elles furent mises immédiatement sous les yeux de Napoléon qui fut
-profondément courroucé en les lisant, et s'écria qu'on l'outrageait au
-moment même où il avait besoin d'être énergiquement soutenu. Il
-assembla sur-le-champ un conseil de gouvernement, auquel furent
-appelés les ministres et les grands dignitaires. Il leur soumit, avec
-le ton et l'attitude d'un homme dont le parti était arrêté d'avance,
-la question de savoir s'il fallait souffrir que le Corps législatif
-demeurât réuni. Il signala non-seulement le danger de laisser publier
-un rapport tel que celui de M. Lainé, mais le danger plus grand encore
-d'avoir près de soi une assemblée qui dans une conjoncture grave, à
-l'approche de l'ennemi par exemple, se permettrait peut-être une
-manifestation factieuse ou imprudente, et dans tous les cas funeste:
-prévoyance désolante et profonde, par laquelle il semblait que
-Napoléon, perçant dans l'avenir, lût déjà sa propre histoire dans le
-livre du destin, mais prévoyance tardive, et désormais incapable de
-créer le remède! Quel moyen en effet de faire que ce rapport n'eût pas
-existé, n'eût pas été lu devant quelques centaines d'auditeurs? Quel
-moyen d'empêcher que le Corps législatif, dissous ou ajourné, ne
-restât à Paris, prêt à se réunir spontanément pour se porter aux
-démarches les plus dangereuses? Combien de corps ont été dissous, et
-qu'on a retrouvés à l'instant suprême plus redoutables que s'ils
-étaient demeurés régulièrement assemblés? Quoi qu'il en soit Napoléon
-demanda à tous les assistants s'il ne fallait pas sur-le-champ
-ajourner le Corps législatif, premièrement pour empêcher qu'il ne fût
-donné suite au rapport de M. Lainé, secondement pour empêcher que ce
-corps ne restât en session, pendant une guerre dont le théâtre
-pourrait se transporter jusque sous les murs de la capitale.
-
-[En marge: L'archichancelier conseille la modération.]
-
-L'archichancelier Cambacérès combattit cette proposition avec son
-ordinaire sagesse. Le rapport, dit-il, était intempestif sans doute,
-et même fâcheux, mais il était fait, et rien ne pourrait en prévenir
-la publicité. Réussirait-on à interdire cette publicité en France, on
-ne parviendrait certainement pas à l'interdire à l'étranger.
-L'ajournement du Corps législatif serait un fait plus grave que le
-rapport lui-même, car tout le monde s'empresserait de prêter à ce
-corps des intentions infiniment plus hostiles que celles dont il était
-animé. Quant à l'inconvénient de sa réunion pendant la campagne
-prochaine, on ne pouvait sans doute pas affirmer qu'il ne commettrait
-point d'imprudence, mais c'était un inconvénient auquel il serait
-temps de pourvoir le moment venu, sans le devancer par un éclat
-déplorable. Renvoyer en effet le Corps législatif c'était soi-même
-proclamer la désunion des pouvoirs, c'était soi-même proclamer une
-sorte de rupture entre la France et l'Empereur.--
-
-[Date en marge: Janv. 1814.]
-
-[En marge: Napoléon moins affecté par le rapport que par la crainte
-d'avoir le Corps législatif assemblé pendant la guerre, prend le parti
-de proroger ce Corps.]
-
-[En marge: Décret du 31 décembre ordonnant la prorogation.]
-
-Chacun modela son langage sur celui de l'archichancelier, chacun
-trouva l'ajournement plus fâcheusement significatif que le rapport
-lui-même. Mais sur les inconvénients de la réunion du Corps législatif
-pendant la campagne, tout le monde hésitait à affirmer quelque chose,
-et pourtant c'était sur ce point que la prévoyance de Napoléon se
-portait avec le plus de sollicitude, car prenant son parti du mal
-accompli, il demandait à se prémunir contre le mal futur, et il
-pressait tous les opinants de l'éclairer sur ce sujet. S'apercevant
-qu'arrivé à cette partie de son discours chacun balbutiait, Napoléon
-interrompit la discussion, et la termina par quelques paroles
-tranchantes et décisives.--Vous le voyez bien, dit-il, on est d'accord
-pour me conseiller la modération, mais personne n'ose m'assurer que
-les législateurs ne saisiront pas un jour malheureux, comme il y en a
-tant à la guerre, pour faire spontanément, ou à l'instigation de
-quelques meneurs, une tentative factieuse, et je ne puis braver un
-pareil doute. Tout est moins dangereux qu'une semblable
-éventualité.--Sans plus rien écouter il signa le décret qui
-prononçait pour le lendemain 31 décembre l'ajournement du Corps
-législatif, et il ordonna au duc de Rovigo de faire enlever à
-l'imprimerie et ailleurs les copies du rapport de M. Lainé, rapport
-depuis si célèbre.
-
-[En marge: Grand effet produit par cette mesure.]
-
-Le décret porté au Corps législatif y produisit une profonde
-sensation. En un instant il convertit en ennemis deux cent cinquante
-personnages, dont le plus grand nombre étaient parfaitement soumis, et
-n'avaient voulu qu'exprimer un fait vrai, utile à révéler, c'est que
-l'administration locale réglant sa conduite sur celle du chef de
-l'Empire, se permettait les actes les plus arbitraires, actes tels
-qu'ils constituaient un véritable état de tyrannie. Dans le public ce
-fut pis encore. On supposa qu'il s'était dit les choses les plus
-graves dans le Corps législatif, et qu'il s'y était produit les
-révélations les plus importantes. Les ennemis, qui désiraient la chute
-du gouvernement impérial, s'empressèrent de publier partout que
-l'Empereur était en complet désaccord avec les pouvoirs publics, qu'on
-avait voulu lui imposer la paix, qu'il s'y était refusé, et que par
-conséquent les torrents de sang qui devaient couler, allaient couler
-pour lui seul: vérité dans le passé, calomnie dans le moment, cette
-idée était la plus funeste qu'on pût répandre!
-
-[En marge: Napoléon ne s'en tient point à ce premier éclat.]
-
-[En marge: Scène fort vive faite le 1er janvier 1814 à la députation
-du Corps législatif.]
-
-[En marge: Langage étrange de Napoléon.]
-
-Cet éclat, qui, avec un caractère autre que celui de Napoléon, se
-serait borné à un éclat au Moniteur, eut, grâce à sa vivacité
-personnelle, des conséquences encore plus regrettables. Le lendemain,
-1er janvier 1814, il devait recevoir le Corps législatif avec les
-autres corps de l'État, et il mit une sorte d'empressement à le
-convoquer, comme s'il avait craint de manquer l'occasion d'exhaler
-l'irritation qui le suffoquait. Après avoir entendu de la part du
-président le compliment d'usage, il vint brusquement se placer au
-milieu des membres du Corps législatif, et avec une voix vibrante, des
-yeux enflammés, il leur tint un langage familier jusqu'à la vulgarité,
-mais expressif, fier, original, quelquefois vrai, plus souvent
-imprudent, comme l'est la colère chez un homme supérieur. Il leur dit
-qu'il les avait appelés pour faire le bien et qu'ils avaient fait le
-mal, pour manifester l'union de la France avec son chef, et qu'ils
-s'étaient hâtés d'en proclamer la désunion; que deux batailles perdues
-en Champagne ne seraient pas aussi nuisibles que ce qui venait de se
-passer parmi eux. Puis les apostrophant avec véhémence: «Que
-voulez-vous, leur dit-il?... vous emparer du pouvoir, mais qu'en
-feriez-vous? Qui de vous pourrait l'exercer? Avez-vous oublié la
-Constituante, la Législative, la Convention? Seriez-vous plus heureux
-qu'elles? N'iriez-vous pas tous finir à l'échafaud comme les Guadet,
-les Vergniaud, les Danton? Et d'ailleurs que faut-il à la France en ce
-moment? Ce n'est pas une assemblée, ce ne sont pas des orateurs, c'est
-un général. Y en a-t-il parmi vous? Et puis où est votre mandat? La
-France me connaît; vous connaît-elle?... Elle m'a deux fois élu pour
-son chef par plusieurs millions de voix, et vous, elle vous a, dans
-l'enceinte étroite des départements, désignés par quelques centaines
-de suffrages pour venir voter des lois que je fais, et que vous ne
-faites point. Je cherche donc vos titres et je ne les trouve pas. _Le
-trône en lui-même n'est qu'un assemblage de quelques pièces de bois
-recouvertes de velours._ Le trône c'est un homme, et cet homme c'est
-moi, avec ma volonté, mon caractère et ma renommée! C'est moi qui puis
-sauver la France, et ce n'est pas vous. Vous vous plaignez d'abus
-commis dans l'administration: dans ce que vous dites il y a un peu de
-vrai, et beaucoup de faux. M. Raynouard a prétendu que le maréchal
-Masséna avait pris la maison d'un particulier pour y établir son
-état-major. (Le fait s'était passé à Marseille, où le maréchal Masséna
-avait été envoyé extraordinairement.)» M. Raynouard en a menti. Le
-maréchal a occupé temporairement une maison vacante, et en a indemnisé
-le propriétaire. On ne traite pas ainsi un maréchal chargé d'ans et de
-gloire. Si vous aviez des plaintes à élever, il fallait attendre une
-autre occasion que je vous aurais offerte moi-même, et là, avec
-quelques-uns de mes conseillers d'État, peut-être avec moi, vous
-auriez discuté vos griefs, et j'y aurais pourvu dans ce qu'ils
-auraient eu de fondé. Mais l'explication aurait eu lieu entre nous,
-_car c'est en famille, ce n'est pas en public qu'on lave son linge
-sale_. Loin de là vous avez voulu me jeter de la boue au visage. Je
-suis, sachez-le, un homme qu'on tue, mais qu'on n'outrage pas. M.
-Lainé est un méchant homme, en correspondance avec les Bourbons par
-l'avocat Desèze. J'aurai l'oeil sur lui, et sur ceux que je croirai
-capables de machinations criminelles. Du reste je ne me défie pas de
-vous en masse. Les onze douzièmes de vous sont excellents, mais ils se
-laissent conduire par des meneurs. Retournez dans vos départements,
-allez dire à la France que bien qu'on lui en dise, c'est à elle que
-l'on fait la guerre autant qu'à moi, et qu'il faut qu'elle défende non
-pas ma personne, mais son existence nationale. Bientôt je vais me
-mettre à la tête de l'armée, je rejetterai l'ennemi hors du
-territoire, je conclurai la paix, quoi qu'il en puisse coûter à ce que
-vous appelez mon ambition; je vous rappellerai auprès de moi,
-j'ordonnerai alors l'impression de votre rapport, et vous serez tout
-étonnés vous-mêmes d'avoir pu me tenir un pareil langage, dans de
-telles conjonctures.»--
-
-Ce discours inconvenant, et qui pour quelques traits justes, en
-contenait beaucoup plus d'entièrement faux (car s'il était vrai que
-Napoléon pouvait seul sauver la France, il était vrai aussi que seul
-il l'avait compromise, car si tel grief allégué était inexact ou
-exagéré, il y en avait à citer une multitude d'autres odieux et
-insupportables), ce discours consterna tous ceux qui l'entendirent, et
-eut bientôt un déplorable retentissement. Effectivement chacun le
-rapporta à sa façon, et le résultat fut que Napoléon parut à tous les
-yeux avoir contre lui les représentants de la France, fort soumis
-jusque-là, c'est-à-dire la France elle-même. Jamais le rapport du
-Corps législatif publié textuellement n'aurait produit un si
-malheureux effet. On y aurait vu qu'il y avait des abus dans
-l'administration intérieure, et que le Corps législatif en souhaitait
-le redressement, on y aurait vu aussi que le despotisme de Napoléon
-commençait à peser à l'universalité des citoyens, mais on y aurait vu
-surtout que le Corps législatif voulait la paix, qu'il la voulait sur
-la base de nos frontières naturelles, que sur ce terrain il
-conseillait au gouvernement de ne pas reculer, et invitait la France à
-se lever tout entière. Une telle déclaration valait bien qu'on
-supportât quelques critiques, assurément très-ménagées, et fort
-au-dessous de ce qu'elles auraient pu être.
-
-[En marge: Sénateurs envoyés en mission extraordinaire.]
-
-Toutefois il fallait s'adresser à la France, il fallait chercher à
-exciter son zèle, et Napoléon, à défaut des pouvoirs publics trop peu
-pressés de le servir à son gré, avait imaginé de choisir des
-commissaires extraordinaires dans le Sénat, de les prendre parmi les
-plus grands personnages militaires ou civils de chaque province, de
-les envoyer ainsi chez eux, où ils étaient supposés avoir de
-l'influence, pour y employer leur autorité à faciliter la levée de la
-conscription, la rentrée des impôts, les prestations en nature,
-l'instruction et l'organisation des corps, le départ des gardes
-nationales, l'action enfin du gouvernement en toutes choses. Ils
-devaient avoir pour suffire à cette tâche des pouvoirs extraordinaires
-et sans limites.
-
-[En marge: Audience donnée aux sénateurs.]
-
-[En marge: Franchise de Napoléon à leur égard, et aveux faits en un
-langage admirable.]
-
-Avant leur départ Napoléon désira les voir et leur parler. Il était
-ému, il fut vrai, et trouva pour s'adresser à eux un langage d'une
-éloquence saisissante.--Je ne crains pas de l'avouer, leur dit-il,
-j'ai trop fait la guerre; j'avais formé d'immenses projets, je voulais
-assurer à la France l'empire du monde! Je me trompais, ces projets
-n'étaient pas proportionnés à la force numérique de notre population.
-Il aurait fallu l'appeler tout entière aux armes, et je le reconnais,
-les progrès de l'état social, l'adoucissement même des moeurs, ne
-permettent pas de convertir toute une nation en un peuple de soldats.
-Je dois expier le tort d'avoir trop compté sur ma fortune, et je
-l'expierai. Je ferai la paix, je la ferai telle que la commandent les
-circonstances, et cette paix ne sera mortifiante que pour moi. C'est à
-moi qui me suis trompé, c'est à moi à souffrir, ce n'est point à la
-France. Elle n'a pas commis d'erreur, elle m'a prodigué son sang, elle
-ne m'a refusé aucun sacrifice!... Qu'elle ait donc la gloire de mes
-entreprises, qu'elle l'ait tout entière, je la lui laisse... Quant à
-moi, je ne me réserve que l'honneur de montrer un courage bien
-difficile, celui de renoncer à la plus grande ambition qui fut jamais,
-et de sacrifier au bonheur de mon peuple des vues de grandeur qui ne
-pourraient s'accomplir que par des efforts que je ne veux plus
-demander. Partez donc, messieurs, annoncez à vos départements que je
-vais conclure la paix, que je ne réclame plus le sang des Français
-pour mes projets, pour moi, comme on se plaît à le dire, mais pour la
-France et pour l'intégrité de ses frontières; que je leur demande
-uniquement le moyen de rejeter l'ennemi hors du territoire, que
-l'Alsace, la Franche-Comté, la Navarre, le Béarn sont envahis, que
-j'appelle les Français au secours des Français; que je veux traiter,
-mais sur la frontière, et non au sein de nos provinces désolées par un
-essaim de barbares. Je serai avec eux général et soldat. Partez, et
-portez à la France l'expression vraie des sentiments qui m'animent.--
-
-À ces nobles excuses du génie avouant ses fautes, une sorte
-d'enthousiasme s'empara de ces vieux personnages, qu'on envoyait dans
-les provinces pour essayer de réchauffer des coeurs abattus; ils
-entourèrent Napoléon, pressèrent ses mains dans les leurs en lui
-exprimant la profonde émotion dont ils étaient saisis, et la plupart
-le quittèrent pour se mettre immédiatement en route. Hélas! que
-n'adressait-il ces belles paroles au Corps législatif lui-même? Il
-aurait appris que la vérité est le plus puissant moyen d'agir sur les
-hommes, et peut-être loin d'être obligé de congédier ce corps, il
-l'aurait vu se lever tout entier pour applaudir à sa voix, pour
-appeler la France à le suivre sur les champs de bataille.
-
-[En marge: Brusque invasion du territoire.]
-
-[En marge: Entrée des Autrichiens, des Russes, des Bavarois et des
-Wurtembergeois en Franche-Comté et en Alsace.]
-
-[En marge: Passage du Rhin à Manheim, Mayence et Coblentz, par la
-colonne prussienne du maréchal Blucher.]
-
-La situation devenait à chaque instant plus menaçante, et il importait
-d'envoyer en toute hâte les dernières forces de la nation au-devant de
-l'ennemi. Les armées coalisées franchissaient de tous côtés notre
-frontière. Le général Bubna, qui avait marché le premier, après avoir
-longé le revers du Jura, s'était porté sur Genève, où il y avait à
-peine quelques conscrits pour résister aux Autrichiens et contenir une
-population malveillante. (Voir la carte nº 61.) Le général Jordy qui
-commandait à Genève étant mort subitement, et la défense s'étant
-trouvée désorganisée, les Autrichiens étaient entrés dans cette ville
-sans coup férir. Les généraux Colloredo et Maurice Liechtenstein avec
-les divisions légères et les réserves autrichiennes, après avoir
-dépassé Berne, s'étaient acheminés sur Pontarlier, avec l'intention de
-marcher par Dôle sur Auxonne. Le corps d'Aloys de Liechtenstein,
-passant également par Pontarlier, devait se diriger sur Besançon pour
-masquer cette place, tandis que le général Giulay traversant le
-Porentruy devait se porter par Montbéliard sur Vesoul. Le maréchal de
-Wrède, avec les Bavarois et les Wurtembergeois, avait jeté des bombes
-dans Huningue, attaquait Béfort, et avec sa cavalerie poussait des
-reconnaissances sur Colmar. Le prince de Wittgenstein bloquait
-Strasbourg et Kehl; les gardes russe et prussienne étaient restées à
-Bâle autour des souverains coalisés. Telle était la distribution de
-l'armée du prince de Schwarzenberg après le passage du Rhin. Son
-projet, lorsqu'il aurait franchi le Jura et tourné toutes nos
-défenses, était de s'avancer avec 160 mille hommes de l'ancienne armée
-de Bohême à travers la Franche-Comté, et de venir se placer sur les
-coteaux élevés de la Bourgogne et de la Champagne, d'où la Seine,
-l'Aube, la Marne coulent vers Paris, tandis que l'ancienne armée de
-Silésie commandée par Blucher et forte de 60 mille hommes, laquelle
-passait en ce moment le Rhin à Mayence, s'avancerait entre nos places
-sans les attaquer, laissant le soin de les bloquer aux troupes restées
-sur les derrières. Les deux armées envahissantes devaient se réunir
-sur la haute Marne, entre Chaumont et Langres, pour se porter ensuite
-en masse dans l'angle formé par la Marne et la Seine. Blucher en effet
-avait le 1er janvier 1814 franchi le Rhin sur trois points, à Manheim,
-à Mayence et à Coblentz, sans trouver plus de résistance que la grande
-armée du prince de Schwarzenberg le long du Jura, et le prestige de
-l'inviolabilité de notre territoire était ainsi tombé sur tous les
-points à la fois.
-
-[En marge: Retraite des maréchaux Victor, Marmont et Ney, et leur
-réunion sur le revers des Vosges.]
-
-Effectivement il nous eût été bien difficile, dans l'état actuel de
-nos forces, d'opposer une résistance quelconque à cette masse
-d'envahisseurs. Le long de la frontière du Jura, où l'attaque était
-inattendue, il n'y avait aucun rassemblement de troupes; seulement le
-maréchal Mortier, d'abord dirigé sur la Belgique avec la vieille
-garde, revenait à marches forcées du nord à l'est, par Reims, Châlons,
-Chaumont et Langres. Sur la frontière d'Alsace le maréchal Victor,
-avec le 2e corps d'infanterie et le 5e de cavalerie, se trouvait à
-Strasbourg, où il avait eu à peine le temps de donner un peu de repos
-à ses troupes et d'y incorporer quelques conscrits. Ce corps qui, en
-puisant dans tous les dépôts situés en Alsace, aurait dû se reformer à
-trente-six bataillons et à trois divisions, ne comptait pas, après
-avoir pris à la hâte les premiers conscrits disponibles, plus de 8 à 9
-mille hommes d'infanterie, mal armés et mal vêtus. Le déplacement de
-nos dépôts qu'on avait été obligé de reporter en arrière, avait
-beaucoup ajouté aux difficultés de ce recrutement. Pourtant le
-maréchal Victor avait dans le 5e corps de cavalerie près de 4 mille
-vieux dragons d'Espagne, cavaliers incomparables, et de plus exaspérés
-contre l'ennemi. À l'aspect des masses qui débouchaient par Bâle,
-Béfort, Besançon, le maréchal s'était bien gardé de se porter à leur
-rencontre dans la direction de Colmar à Bâle, il avait au contraire
-rétrogradé sur Saverne, et avait pris position sur la crête des
-Vosges, après avoir laissé dans Strasbourg environ 8 mille conscrits
-et gardes nationaux, sous le général Broussier, avec des
-approvisionnements suffisants. Ce maréchal si brave était visiblement
-déconcerté. Pourtant sa belle cavalerie s'était ruée sur les escadrons
-russes et bavarois qui étaient venus s'offrir à elle, les avait
-culbutés et sabrés.
-
-Du côté de Mayence le duc de Raguse à la nouvelle du passage du Rhin,
-opéré le 1er janvier, s'était replié avec le 6e corps d'infanterie et
-le 1er de cavalerie, laissant dans Mayence le 4e corps commandé par le
-général Morand, et réduit par le typhus de 24 mille hommes à 11 mille.
-Il avait recueilli chemin faisant la division Durutte, détachée sur
-Coblentz, et séparée de Mayence où elle n'avait pu rentrer. Sa
-première pensée avait été de courir en Alsace au secours du maréchal
-Victor; mais voyant l'Alsace envahie par l'ennemi et presque
-abandonnée par nos troupes qui avaient déjà gagné le sommet des
-Vosges, il était venu se placer sur le revers de ces montagnes,
-c'est-à-dire sur la Sarre et la Moselle, afin d'opérer sa jonction
-avec le maréchal Victor vers Metz, Nancy ou Lunéville. Il avait
-rencontré lui aussi de grandes difficultés pour le recrutement de son
-corps dans le manque de temps et le déplacement des dépôts. Il
-comptait environ 10 mille fantassins, et 3 mille cavaliers composant
-le 1er corps de cavalerie, et il devait s'affaiblir encore en laissant
-quelques détachements à Metz et à Thionville.
-
-[En marge: Le maréchal Ney se porte à Épinal avec deux divisions de
-jeune garde.]
-
-Le maréchal Ney avait deux divisions de jeune garde qu'il concentrait
-à Épinal. Nous allions donc avoir sur le revers des Vosges les
-maréchaux Victor, Marmont, Ney, entre Metz, Nancy, Épinal, et sur les
-coteaux qui séparent la Franche-Comté de la Bourgogne, c'est-à-dire à
-Langres, le maréchal Mortier avec la vieille garde, les uns et les
-autres faisant face en reculant, d'un côté à Blucher qui s'avançait de
-Mayence à Metz à travers nos forteresses, de l'autre à Schwarzenberg
-qui les avait tournées en violant la neutralité suisse, et qui se
-portait de Bâle et Besançon sur Langres. (Voir la carte nº 61.)
-
-Ainsi la Lorraine, l'Alsace, la Franche-Comté étaient envahies.
-L'ennemi promettait partout aux populations les plus grands
-ménagements, et au début au moins tenait parole, par crainte de
-provoquer des soulèvements. L'épouvante régnait dans nos campagnes.
-Les paysans de la Lorraine, de l'Alsace, de la Franche-Comté,
-très-belliqueux par caractère et par tradition, se seraient volontiers
-insurgés contre l'ennemi, s'ils avaient eu des armes pour combattre,
-et quelques corps de troupes pour les soutenir. Mais les fusils leur
-manquaient comme à tous les habitants de la France, et la prompte
-retraite des maréchaux les décourageait. Ils se soumettaient donc à
-l'ennemi le désespoir dans le coeur.
-
-[En marge: Retraite des fonctionnaires devant l'invasion, ordonnée par
-le gouvernement.]
-
-[En marge: Inconvénients de cette résolution.]
-
-À la retraite des armées se joignait la retraite non moins regrettable
-des principaux fonctionnaires. Le gouvernement impérial, après bien
-des délibérations toutefois, avait pris la fâcheuse résolution
-d'ordonner aux préfets, sous-préfets, etc., de se retirer avec les
-troupes, afin de laisser à l'ennemi l'embarras, du reste très-réel, de
-créer des administrations dans les provinces envahies. C'était le
-souvenir des difficultés que nous avions éprouvées dans les pays
-conquis, partout où les autorités avaient disparu, qui avait fait
-prévaloir cette résolution dans les conseils du gouvernement, malgré
-la résistance du duc de Rovigo. On aurait eu raison peut-être d'en
-agir ainsi dans un pays où n'auraient pas existé des partis hostiles
-au gouvernement, prêts à s'agiter à l'approche des coalisés.
-Malheureusement, en France, où vingt-cinq ans de révolution avaient
-laissé de nombreux partis que Napoléon vaincu ne pouvait plus
-contenir, et entre lesquels il y en avait un, celui de l'ancien
-régime, que son analogie de sentiments avec la coalition portait à
-tout espérer d'elle, en France l'absence des autorités avait de grands
-inconvénients. En effet les malveillants n'étant plus surveillés par
-les préfets, sous-préfets, commissaires de police, laissaient éclater
-leurs dispositions hostiles à l'approche de l'ennemi, se soulevaient
-dès qu'il avait pénétré quelque part, l'aidaient à constituer des
-administrations toutes composées dans son intérêt, et se préparaient
-même à proclamer les Bourbons. Ce spectacle se voyait peu dans les
-campagnes, que l'invasion avec le cortége de ses souffrances irritait
-profondément, mais dans les villes, où d'ordinaire l'opinion fermente
-davantage, où la haine du gouvernement impérial était générale, où les
-maux de l'invasion étaient presque insensibles, il éclatait les
-manifestations les plus dangereuses, auxquelles contribuaient
-non-seulement les royalistes, mais tous les hommes fatigués du
-despotisme et de la guerre. Ainsi pour comble de douleur, la France
-était envahie dans un moment où souffrante, épuisée, divisée, elle ne
-pouvait plus renouveler le noble exemple de patriotisme qu'elle avait
-donné en 1792, et ce n'était pas le moindre des torts du régime
-impérial que de l'avoir exposée à se montrer ainsi à la coalition
-européenne!
-
-[En marge: Manifestations séditieuses à la suite de la retraite des
-fonctionnaires.]
-
-À Langres, à l'approche des soldats du prince de Schwarzenberg,
-quelques notables de la ville, aidés par une populace fatiguée de la
-conscription et des droits réunis, avaient menacé de s'insurger contre
-les troupes du maréchal Mortier. À Nancy, les autorités municipales et
-quelques personnages considérables du pays avaient reçu le maréchal
-Blucher avec des honneurs infinis, et lui avaient même offert un
-banquet. Le général prussien leur avait parlé des bonnes intentions
-des alliés, de leur désir de délivrer la France de son tyran, et il
-s'était fait écouter par des populations que les misères d'une longue
-guerre avaient égarées.
-
-[En marge: Aspect affligeant des province envahies.]
-
-Nos corps d'armée se retiraient donc en laissant derrière eux des
-paysans sans défense, dont ils étaient souvent obligés de dévorer les
-dernières ressources, et des villes exaspérées contre le régime
-impérial, ne prêtant que trop l'oreille aux promesses d'une coalition
-qui se présentait non pas comme conquérante mais comme libératrice.
-Une circonstance complétait la tristesse de ce tableau. Les rares
-survivants de nos glorieuses armées, dégoûtés par la souffrance,
-humiliés par une retraite continue, tenaient un mauvais langage, et
-répétaient souvent les propos des populations urbaines. Les vieux
-soldats ne désertaient pas leurs drapeaux, mais les conscrits, surtout
-ceux qui appartenaient aux départements qu'on traversait, ne se
-faisaient pas scrupule d'abandonner les rangs, et déjà les maréchaux
-Victor et Marmont en avaient ainsi perdu quelques milliers.
-
-[En marge: Les provinces du nord présentent un aspect aussi fâcheux
-que les provinces de l'est.]
-
-Témoin oculaire de cette situation désolante, un fidèle aide de camp
-de l'Empereur, le général Dejean, lui en avait tracé la vive peinture,
-en lui disant que tout était perdu s'il ne venait pas tout sauver par
-sa présence. Dans les Pays-Bas les choses n'allaient guère mieux. Le
-maréchal Macdonald, en se voyant débordé sur sa droite par la colonne
-de Blucher qui avait passé le Rhin entre Mayence et Coblentz, avait
-rallié à lui les 11e et 5e corps d'infanterie, le 3e de cavalerie,
-plus ce qui restait des troupes revenues de Hollande, et s'était
-retiré sur Mézières avec environ 12 mille hommes, en ne laissant que
-de très-petites garnisons à Wesel et à Maëstricht. Le général Decaen,
-envoyé à Anvers, y avait réuni en marins et en conscrits une garnison
-de 7 à 8 mille hommes, en avait de plus jeté 3 mille à Flessingue, 2
-mille à Berg-op-Zoom, mais avait abandonné Breda qui ne pouvait être
-défendu, et Willemstadt qui aurait pu l'être, et qui était un point
-important sur le Wahal. L'abandon de ce dernier point était
-regrettable, car après avoir perdu la Hollande, il y aurait eu un
-grand intérêt à conserver, entre la Hollande et la Belgique, la ligne
-d'eau qui aurait offert la frontière la plus solide. Mais le général
-Decaen, ne pouvant suffire qu'à une partie de sa tâche, avait préféré
-Anvers et Flessingue à tout le reste. Il s'était placé avec les
-troupes de la garde en avant d'Anvers, résolu à défendre
-énergiquement ce grand arsenal, objet des haines ardentes de
-l'Angleterre et de la sollicitude incessante de Napoléon.
-
-Le péril ne pouvait donc pas être plus alarmant, surtout si on songe
-que depuis la lettre du 10 décembre, par laquelle M. de Metternich
-accusant réception de la note du 2 décembre, avait déclaré qu'il
-allait en référer aux cours alliées, le cabinet français n'avait plus
-reçu une seule communication. Ce silence, joint au mouvement offensif
-des armées, semblait indiquer que les coalisés ne pensaient plus à
-traiter, et qu'ils n'étaient occupés désormais que d'achever notre
-destruction.
-
-[En marge: Dans le danger pressant qui le menace, Napoléon tourne ses
-espérances vers une suspension d'armes.]
-
-[En marge: Bien qu'il n'y compte guère, Napoléon en fait la tentative,
-parce que cette tentative ne peut pas aggraver la situation.]
-
-Quelle que fût l'activité de Napoléon, il ne pouvait être prêt à faire
-face à l'ennemi que lorsque déjà une portion notable du territoire
-aurait été envahie, et à l'inconvénient de laisser occuper les
-provinces matériellement les plus fertiles, moralement les meilleures,
-s'ajoutait le danger de permettre dans de grands centres de population
-des manifestations séditieuses, et d'y laisser proclamer publiquement
-le nom des Bourbons. Dans un pareil état de choses obtenir un
-armistice, même à des conditions fort dures, eût été un bonheur au
-milieu d'un immense malheur, car la marche de l'invasion eût été
-suspendue, et si on n'était pas parvenu à s'entendre avec les
-puissances coalisées, on aurait du moins gagné les deux mois
-indispensables encore à la création de nos moyens de défense. Napoléon
-avait trop de sagacité pour croire que des ennemis que leurs fatigues
-et l'hiver le plus rude n'avaient point arrêtés, suspendraient leur
-marche devant de simples pourparlers. Il était même convaincu qu'ils
-avaient renoncé à traiter, et qu'ils ne voulaient plus conclure la
-paix que dans Paris même. Néanmoins essayer ne coûtait rien, et le pis
-en cas d'insuccès était de rester dans la situation actuelle.
-D'ailleurs, d'après ce qu'avait vu M. de Saint-Aignan, d'après bien
-des rapports venus des provinces envahies, il existait entre les
-coalisés de graves dissentiments. L'Autriche, à en croire ces
-rapports, était offusquée des prétentions de la Russie, et inclinait à
-la paix. Effectivement l'empereur François, outre qu'il aimait sa
-fille, avait peu de penchant à augmenter l'importance de la Russie, à
-satisfaire les jalousies maritimes de l'Angleterre, et si on lui
-abandonnait ce qu'il ambitionnait en Italie, était peut-être capable
-de s'arrêter. Or l'Autriche s'arrêtant, tout le monde était obligé
-d'agir de même. À ces suppositions, qui n'étaient pas dénuées de
-vraisemblance, il y en avait une seule à opposer, mais bien plausible,
-c'est que, par crainte de se désunir, les coalisés, les Autrichiens
-compris, résisteraient à toute satisfaction individuelle, même la plus
-complète. Comme entre ces chances diverses, si les bonnes
-l'emportaient, on était sauvé, Napoléon n'hésita pas à faire une
-dernière tentative de négociation, quelque peu d'espérance qu'il eût
-de réussir.
-
-[En marge: M. de Caulaincourt envoyé aux avant-postes avec des
-conditions d'armistice et des conditions de paix.]
-
-[En marge: Conditions particulières pour tenter l'Autriche et la
-Prusse, et les disposer à un armistice.]
-
-Il songea d'abord à envoyer au camp des alliés M. de Champagny (le duc
-de Cadore), qui avait été ministre des relations extérieures, plus
-anciennement ambassadeur à Vienne, et qui jouissait de l'estime de
-l'empereur François. Pourtant sur la réflexion fort simple que pour
-obtenir accès auprès des monarques alliés on ne pouvait pas choisir
-un personnage trop important et trop considéré, Napoléon se décida à
-envoyer M. de Caulaincourt lui-même. Il lui confia la double mission
-de traiter de la paix, et, si on le pouvait sans témoigner trop
-d'effroi, de chercher à obtenir un armistice. Quant à la paix, les
-conditions étaient toujours celles que nous avons précédemment
-indiquées, c'est-à-dire la ligne du Rhin, mais la grande ligne, celle
-qui, en suivant le Wahal, enlève à la Hollande le Brabant
-septentrional. Toutefois la prétention d'exclure la maison d'Orange
-était abandonnée. La prétention de créer en Westphalie un État pour le
-roi Jérôme l'était aussi. En Italie la France, cédant une part de
-territoire à l'Autriche, sans rien exiger pour elle-même, persistait
-néanmoins dans le désir d'une dotation pour le prince Eugène, pour la
-princesse Élisa, et, s'il se pouvait même, pour les frères de
-Napoléon, Jérôme et Joseph. On voit que la différence avec le projet
-de paix conçu par Napoléon le lendemain des propositions de Francfort,
-n'était pas très-sensible. Relativement à l'armistice, M. de
-Caulaincourt, afin de gagner l'Autriche, devait offrir sous main de
-lui livrer immédiatement les places de Venise et de Palma-Nova, ce qui
-emportait la concession de la ligne de l'Adige. Celles de Hambourg et
-de Magdebourg devaient être aussi livrées immédiatement à la Prusse,
-toujours dans la vue d'obtenir une suspension d'armes. La conséquence
-naturelle de l'évacuation de ces quatre places en Italie et en
-Allemagne eût été la rentrée très-prochaine des garnisons, ce qui
-aurait procuré 10 mille hommes au moins à l'armée d'Italie, et 40
-mille à celle du Rhin.
-
-[En marge: Langage que doit tenir M. de Caulaincourt.]
-
-La seule objection qu'on pût faire à l'envoi de M. de Caulaincourt,
-c'était la difficulté de se présenter aux ministres de la coalition,
-quand aucun rendez-vous n'avait été assigné pour négocier, et que
-l'indication de Manheim, contenue dans la lettre de M. de Bassano du
-16 novembre, n'avait eu aucune suite. Cependant on était dans une
-situation à ne pas tenir compte des considérations d'amour-propre, et
-les inquiétudes croissant à chaque instant, il fut convenu que M. de
-Caulaincourt se rendrait sur-le-champ aux avant-postes français, que
-de là il écrirait à M. de Metternich pour lui dire que sur les
-assurances apportées en son nom par M. de Saint-Aignan, et sur son
-invitation formelle de renouer les négociations, on ne voulait pas
-qu'un retard de la France prolongeât d'une heure les maux de
-l'humanité, que lui M. de Caulaincourt se transportait donc aux
-avant-postes, prêt à se rendre à Manheim, lieu déjà indiqué, ou en
-toute autre ville dont il plairait aux monarques alliés de faire
-choix.
-
-Si M. de Caulaincourt arrivé aux avant-postes y était laissé dans une
-position humiliante, ce qui était possible, il y aurait à cette
-humiliation une certaine compensation, ce serait de prouver que
-Napoléon voulait la paix, que les difficultés ne venaient plus de son
-entêtement, et de lui ramener l'opinion de la France par le spectacle
-des traitements auxquels son négociateur serait exposé.
-
-[En marge: Départ de M. de Caulaincourt le 5 janvier, et son arrivée à
-Lunéville.]
-
-Toutes choses étant ainsi réglées, M. de Caulaincourt partit le 5
-janvier pour les avant-postes français, en laissant à M. de la
-Besnardière, le commis le plus habile du département, le soin de le
-remplacer aux affaires étrangères. Napoléon se préparait à partir
-bientôt lui-même pour appuyer de son épée les négociations que M. de
-Caulaincourt allait essayer de rouvrir par son influence.
-
-[En marge: Spectacle qui frappe les yeux de M. de Caulaincourt pendant
-son voyage.]
-
-[En marge: Il supplie Napoléon de lui envoyer des conditions plus
-acceptables, et annonce sa présence à M. de Metternich.]
-
-M. de Caulaincourt se rendit à Lunéville, lieu fameux par un traité
-conclu dans des temps plus heureux, et, en arrivant au pied des
-Vosges, rencontra nos armées se retirant précipitamment, et précédées
-dans leur retraite de tous les fonctionnaires en fuite. Il entendit
-les propos des troupes et des populations, il vit la misère des
-officiers, la désertion des jeunes soldats, et l'audace toute nouvelle
-du parti royaliste, qui, sans être populaire, se faisait écouter en
-parlant de paix, de légalité, de liberté même. Excellent citoyen et
-brave militaire, M. de Caulaincourt avait le coeur navré de voir nos
-provinces envahies et nos armées dans une sorte de déroute. Aux
-chagrins du citoyen se joignaient chez lui les chagrins du père, car
-il avait attaché à la fortune de Napoléon sa propre fortune,
-c'est-à-dire celle de ses enfants, et il était profondément affligé du
-danger qui menaçait le trône impérial. Il se hâta de peindre à
-Napoléon les choses telles qu'elles étaient, de lui signaler surtout
-l'abattement de certains chefs militaires, qui n'étaient pas
-infidèles, mais découragés, et le supplia, après avoir bien réfléchi à
-la situation, de lui envoyer des conditions de paix plus acceptables.
-En même temps il écrivit à M. de Metternich, pour lui dire qu'étonné
-de son silence, fort difficile à expliquer en se référant aux
-communications de M. de Saint-Aignan, il venait provoquer une
-réponse, et l'attendre aux avant-postes, prêt à se rendre partout où
-l'on voudrait négocier.
-
-[En marge: Embarras de M. de Metternich pour répondre.]
-
-[En marge: Opposition de vues dans le sein de la coalition.]
-
-[En marge: Difficulté de prendre un parti aussi grave que celui de la
-suspension des opérations.]
-
-Lorsque cette espèce d'interpellation parvint par l'intermédiaire de
-M. de Wrède à M. de Metternich, elle embarrassa un peu ce dernier, car
-après les démonstrations pacifiques qu'on avait faites, refuser de
-traiter eût été une inconséquence choquante, même dangereuse, les deux
-partis s'appliquant avec soin à conquérir l'opinion publique, soit en
-Europe, soit en France. M. de Metternich et l'empereur François
-étaient toujours disposés à négocier, avec un peu plus d'ambition, il
-est vrai, du côté de l'Italie, mais chez les autres coalisés, depuis
-que sur le désir de l'Angleterre, et par la vive impulsion des
-passions allemandes, on avait décidé la continuation des hostilités,
-les imaginations s'étaient de nouveau enflammées. Les facilités
-inattendues qu'ils avaient rencontrées en pénétrant en Suisse et en
-France, leur avaient persuadé qu'il n'y avait plus qu'à marcher en
-avant, pour tout terminer conformément à leurs voeux les plus
-extrêmes, et à les entendre on eût dit qu'ils n'avaient plus d'autre
-ennemi à craindre que leurs propres divisions. Elles étaient grandes
-il est vrai. Alexandre toujours mécontent de l'entrée en Suisse, ne
-voulait pas qu'on opprimât le parti populaire au profit du parti
-aristocratique, tandis que l'Autriche agissait exactement dans un sens
-entièrement opposé. L'Autriche ne voulait pas qu'on sacrifiât les
-Danois au prince de Suède, le roi de Saxe à la Prusse, et Alexandre
-désirait exactement le contraire. Les Tyroliens demandaient à passer
-tout de suite sous le sceptre de l'Autriche, et la Bavière demandait à
-être préalablement indemnisée. L'Angleterre ne songeait qu'à fonder la
-monarchie de la maison d'Orange, pour fermer à la France le chemin de
-l'Escaut, et l'Autriche avant d'adhérer à cette prétention, voulait
-que l'Angleterre lui promît son influence contre la Russie. Au milieu
-de ce chaos, prendre un parti sur quoi que ce soit, et un parti aussi
-grave que celui de suspendre les opérations militaires, était fort
-difficile, ce sujet étant de tous celui qui devait le plus diviser les
-esprits, et irriter les passions.
-
-[En marge: Arrivée de lord Castlereagh au camp des coalisés annoncée
-comme prochaine.]
-
-[En marge: Caractère et rôle de ce grand personnage.]
-
-[En marge: Toute négociation remise à la prochaine arrivée de lord
-Castlereagh.]
-
-Toutefois on venait d'apprendre une circonstance fort heureuse pour la
-coalition, c'était l'arrivée prochaine de lord Castlereagh lui-même,
-qui n'avait pas craint de quitter le _Foreign Office_ pour aller
-représenter l'Angleterre auprès des monarques alliés. Jusqu'ici
-l'Angleterre avait eu pour agents lord Cathcart, brave militaire, peu
-diplomate, et lord Aberdeen, esprit sage, mais accusé d'être trop
-pacifique. Ce n'était pas assez au milieu de ce conseil de souverains,
-où chaque puissance était représentée par des empereurs, des rois, ou
-des premiers ministres, que de n'avoir que de simples ambassadeurs,
-quel que fût leur mérite. Le cabinet britannique se décida donc à
-envoyer le plus éminent de ses membres, lord Castlereagh, auprès du
-congrès ambulant de la coalition, pour y modérer les passions, y
-maintenir l'accord, y faire prévaloir les principaux voeux de
-l'Angleterre, et, ces voeux satisfaits, y voter en toute autre chose
-pour les résolutions modérées contre les résolutions extrêmes. Être
-sage pour tout le monde excepté pour soi, était par conséquent la
-mission, du reste assez naturelle, de lord Castlereagh. Il devait en
-outre s'expliquer sur le budget de guerre apporté par le comte Pozzo,
-et se servir de la richesse de l'Angleterre pour faire triompher ses
-vues, en jetant de temps à autre dans la balance non pas son épée,
-mais son or. Aucun homme n'était plus propre que lord Castlereagh à
-remplir une pareille mission. Il se nommait Robert Stewart; son frère
-Charles Stewart, depuis lord Londonderry, accrédité auprès de
-Bernadotte, était un des agents de l'Angleterre les plus actifs et les
-plus passionnés. Lord Castlereagh issu d'une famille irlandaise
-ardente et énergique, portait en lui cette disposition héréditaire,
-mais tempérée par une raison supérieure. Esprit droit et pénétrant,
-caractère prudent et ferme, capable tout à la fois de vigueur et de
-ménagement, ayant dans ses manières la simplicité fière des Anglais,
-il était appelé à exercer, et il exerça en effet la plus grande
-influence. Il était sur presque toutes choses muni de pouvoirs
-absolus. Avec son caractère, avec ses instructions, on pouvait dire de
-lui que c'était l'Angleterre elle-même qui se déplaçait pour se rendre
-au camp des coalisés. Parti de Londres à la fin de décembre, ayant
-fait un séjour en Hollande pour y donner ses conseils au prince
-d'Orange, il n'était attendu à Fribourg que dans la seconde moitié de
-janvier. Personne n'eût voulu sans lui prendre un parti, ou donner une
-réponse. C'était à qui le verrait, à qui l'entretiendrait le premier,
-pour le gagner à sa cause. Alexandre lui avait mandé par lord Cathcart
-qu'il voulait lui parler avant qui que ce fût.
-
-[En marge: L'attente de l'arrivée de lord Castlereagh fournit à M. de
-Metternich un sujet de réponse dilatoire.]
-
-Cette attente fournissait à M. de Metternich un moyen de répondre au
-négociateur français. Il fit dire à M. de Caulaincourt que
-l'Angleterre ayant pris le parti d'envoyer son ministre des affaires
-étrangères au camp des alliés, on était obligé de l'attendre avant
-d'arrêter le lieu, l'objet, et la direction des nouvelles
-négociations. Outre cette réponse officielle M. de Metternich écrivit
-une lettre particulière pour M. de Caulaincourt, polie et prévenante
-quant à sa personne, mais pleine d'embarras quant au fond des choses,
-et dont le sens était qu'on désirait toujours la paix, qu'on
-l'espérait, qu'il n'y fallait pas renoncer, mais qu'on devait
-patienter encore. Du reste pas un mot qui fît allusion à la
-possibilité de suspendre les hostilités. À cette lettre en était
-jointe une de l'empereur François pour Marie-Louise. Ce prince avait
-cru sa fille malade, avait demandé de ses nouvelles, en avait reçu, et
-y répondait. Il exprimait à Marie-Louise beaucoup d'affection, un
-grand désir de la paix, une moins grande espérance de la conclure, la
-résolution d'y travailler sincèrement, et enfin le chagrin de
-rencontrer de graves difficultés dans le bouleversement des idées,
-résultat de l'immense bouleversement des choses depuis vingt
-années[1].
-
- [Note 1: Je cite ici en original cette lettre intéressante
- et instructive, qui peint exactement les dispositions
- personnelles de l'empereur d'Autriche pour sa fille, pour
- son gendre et pour la France.
-
- «Le 26 décembre 1813.
-
- »Chère Louise, j'ai reçu hier ta lettre du 12 décembre, et
- j'ai appris avec plaisir que tu te portes bien. Je te
- remercie des voeux que tu m'adresses pour la nouvelle année;
- ils me sont précieux parce que je te connais. Je t'offre les
- miens de tout mon coeur.--Pour ce qui regarde la paix, sois
- persuadée que je ne la souhaite pas moins que toi, que toute
- la France, et à ce que j'espère que ton mari. Ce n'est que
- dans la paix qu'on trouve le bonheur et le salut. Mes vues
- sont modérées. Je désire tout ce qui peut assurer la durée
- de la paix, mais dans ce monde il ne suffit pas de vouloir.
- J'ai de grands devoirs à remplir envers mes alliés, et
- malheureusement les questions de la paix future, et qui sera
- prochaine, je l'espère, sont très-embrouillées. Ton pays a
- bouleversé toutes les idées. Quand on en vient à ces
- questions, on a à combattre de justes plaintes ou des
- préjugés. La chose n'en est pas moins le voeu le plus ardent
- de mon coeur, et j'espère que bientôt nous pourrons
- réconcilier nos gens. En Angleterre il n'y a pas de mauvaise
- volonté, mais on fait de grands préparatifs. Ceci occasionne
- nécessairement du retard jusqu'à ce qu'enfin la chose soit
- en train: alors elle ira, s'il plaît à Dieu. Les nouvelles
- que tu me donnes de ton fils me réjouissent fort. Tes frères
- et soeurs allaient bien d'après les dernières nouvelles que
- j'en ai reçues, ainsi que ma femme. Je suis aussi bien
- portant. Crois-moi pour toujours,
-
- »Ton tendre père,
- »FRANÇOIS.»]
-
-[En marge: M. de Caulaincourt réduit à attendre aux avant-postes.]
-
-M. de Caulaincourt transmit ces diverses réponses à Napoléon, et se
-gardant d'attirer sur sa personne l'attention publique, pour ne pas
-ajouter à l'humiliation de sa position, il attendit aux avant-postes
-que l'arrivée de lord Castlereagh, annoncée comme prochaine, amenât de
-plus sérieuses communications.
-
-[En marge: Retraite des maréchaux Victor, Marmont et Ney sur
-Saint-Dizier.]
-
-Napoléon avait trop peu d'illusions pour être surpris de l'accueil
-fait à M. de Caulaincourt. Chaque jour était marqué par un nouveau
-mouvement rétrograde de ses armées, et il ne pouvait pas différer plus
-longtemps d'aller se placer à leur tête. Le maréchal Victor de plus en
-plus épouvanté de la masse des ennemis, avait fini par repasser les
-Vosges, après en avoir abandonné tous les défilés. Son héroïque
-cavalerie d'Espagne, ne partageant pas son découragement, fondait
-toujours sur les escadrons ennemis, et les sabrait dès qu'ils
-s'offraient à ses coups. Il s'était replié successivement sur Épinal
-et Chaumont, et était venu prendre position sur la haute Marne près de
-Saint-Dizier, ayant perdu par la fatigue et la désertion deux à trois
-mille hommes. Dans cet état il avait tout au plus 7 mille fantassins
-et 3,500 chevaux. Le maréchal Marmont après avoir essayé de tenir tête
-à Blucher sur la Sarre, s'était replié sur Metz, s'y était arrêté un
-moment pour y laisser en garnison la division Durutte (celle qui avait
-été séparée de Mayence et que le maréchal avait recueillie en route),
-et ensuite s'était retiré sur Vitry. Il lui restait environ 6 mille
-fantassins et 2,500 chevaux. Ces deux maréchaux avaient été rejoints
-sur la haute Marne par le maréchal Ney avec les deux divisions de
-jeune garde réorganisées entre Metz et Luxembourg, tandis que le
-maréchal Mortier après s'être avancé jusqu'à Langres avec la vieille
-garde, rétrogradait vers Bar-sur-Aube, suivi de près par le général
-Giulay et par le prince de Wurtemberg.
-
-[En marge: Retraite du maréchal Mortier à Bar-sur-Aube.]
-
-Napoléon s'était flatté qu'on pourrait, tout en se retirant, recruter
-rapidement les corps de Marmont, Victor, Macdonald, et les porter à
-quinze mille combattants chacun. On les avait bien renforcés de
-quelques hommes, mais la désertion, la nécessité de pourvoir à la
-défense des places, les avaient réduits aux faibles proportions que
-nous venons d'indiquer. La garde que Napoléon avait cru pouvoir
-porter à 80 mille hommes d'infanterie, n'en comprenait pas 30 mille,
-dont 7 à 8 mille étaient en Belgique sous les généraux Roguet et
-Barrois, 6 mille sous le maréchal Ney près de Saint-Dizier, 12 mille
-sous le maréchal Mortier à Bar-sur-Aube. À la vérité on achevait d'en
-organiser à Paris environ 10 mille. La garde à cheval sur 10 mille
-cavaliers propres au service en avait 6 mille montés, moitié avec
-Mortier, moitié avec Lefebvre-Desnoëttes. Ce dernier revenait en toute
-hâte de l'Escaut sur la Marne. Des divisions de réserve qu'on formait
-à Paris en versant des conscrits dans les dépôts, l'une, forte à peine
-de 6 mille hommes, et confiée au général Gérard, était partie avant
-d'être au complet pour aller renforcer le maréchal Mortier sur l'Aube;
-l'autre s'était rendue à Troyes sous le général Hamelinaye, et
-comptait à peine 4 mille conscrits dépourvus de toute instruction. La
-réserve de cavalerie formée à Versailles par la réunion de tous les
-dépôts de l'arme, avait déjà fourni 3 mille cavaliers, que le général
-Pajol, couvert de blessures mal fermées, avait conduits à Auxerre.
-Telles étaient les ressources que la rapidité des événements avait
-permis de réunir en janvier. Il faut y ajouter les gardes nationales
-qui arrivaient de la Picardie à Soissons, de la Normandie à Meaux, de
-la Bretagne et de l'Orléanais à Montereau, de la Bourgogne à Troyes.
-
-[En marge: Derniers préparatifs militaires.]
-
-[En marge: Napoléon consacre ses dernières économies aux dépenses de
-la guerre.]
-
-Napoléon ne désespéra pas avec ces faibles moyens de tenir tête à
-l'orage. Il ordonna de terminer au plus tôt la création des deux
-divisions de jeune garde, de continuer au moyen des dépôts et des
-conscrits l'organisation des divisions de réserve. Il recommanda de
-ne pas laisser les hommes un seul jour à Paris dès qu'ils auraient une
-veste, un schako, des souliers, un fusil, et de les faire partir
-quelque fût l'état de leur instruction. Il imprima une nouvelle
-activité aux ateliers d'habillement établis à Paris, mais il rencontra
-quant aux armes à feu plus de difficultés que pour toutes les autres
-parties du matériel. Il n'y avait à Vincennes que 6 mille fusils
-neufs, et 30 mille fusils vieux qu'on travaillait chaque jour à mettre
-en état de servir. C'était à peine de quoi armer les hommes qu'on
-versait dans les dépôts au fur et à mesure de leur arrivée.
-L'artillerie qu'on avait fait refluer sur Vincennes, après avoir été
-attelée avec des chevaux pris partout, devait repartir immédiatement
-pour Châlons où se préparait le rassemblement de nos forces. Le trésor
-personnel de Napoléon fournissait les fonds que ne pouvait plus
-procurer le trésor de l'État. M. Mollien, administrateur excellent
-pour les temps calmes, mais surpris par ces circonstances
-extraordinaires, n'avait pu malgré les centimes additionnels suffire
-aux dépenses de l'armée. Napoléon sur les 63 millions qui lui
-restaient de ses économies, en avait donné 17 au général Drouot pour
-la garde, environ 10 au Trésor pour les divers services, 8 aux
-remontes, à l'habillement, à la fabrication des armes, 1 à ses frères,
-aujourd'hui rois sans couronne et sans argent, en avait destiné 4 à le
-suivre, et en laissait 23 ou 24 aux Tuileries pour les besoins urgents
-et imprévus.
-
-[En marge: Silence des Espagnols relativement au traité de Valençay,
-et impossibilité de rappeler les armées d'Espagne.]
-
-[En marge: Napoléon se réduit aux deux détachements déjà demandés aux
-maréchaux Soult et Suchet.]
-
-Les troupes d'Espagne si on avait pu les ramener eussent été en ce
-moment un bien précieux secours. Mais on était toujours sans nouvelles
-de l'accueil fait au duc de San-Carlos et au traité de Valençay.
-Ferdinand VII, attendant avec une impatience croissante que sa prison
-s'ouvrît, n'avait pas plus de nouvelles que le cabinet français[2]. Ce
-silence était de bien mauvais augure, et en tout cas il ne permettait
-pas qu'on dégarnît la frontière, avant de savoir si les Espagnols et
-les Anglais repasseraient les Pyrénées. Néanmoins, comme on l'a vu,
-Napoléon avait ordonné au maréchal Suchet d'acheminer 12 mille hommes
-sur Lyon, au maréchal Soult d'en acheminer 15 mille sur Paris, les uns
-et les autres en poste. Il y joignit deux des quatre divisions de
-réserve formées à Bordeaux, Toulouse, Montpellier et Nîmes. Les quatre
-ne comptaient pas plus de 18 mille conscrits, au lieu de 60 mille
-qu'on s'était flatté de réunir, mais elles se composaient de cadres
-excellents, empruntés aux armées d'Espagne. Napoléon fit partir pour
-Paris celle de Bordeaux, forte d'environ 4 mille hommes, et pour Lyon
-celle de Nîmes, forte de 3 mille. Telle était sa détresse, que de
-pareilles ressources étaient pour lui d'une véritable importance. Ce
-qui était envoyé sur Lyon devait servir à composer l'armée d'Augereau;
-ce qui était dirigé sur Paris devait y grossir ce rassemblement de
-troupes de toute espèce, jeune garde, bataillons tirés des dépôts,
-gardes nationales, vieilles bandes d'Espagne, dans lesquelles il
-comptait puiser à mesure qu'elles seraient prêtes, pour soutenir
-l'effroyable lutte qui allait s'engager entre la Seine et la Marne.
-Enfin, il s'occupa de la défense de la capitale.
-
- [Note 2: L'ouvrage de M. Fain, qui sur ce point contient
- plus d'une erreur, bien que rédigé sur les documents du duc
- de Bassano, fait arriver Ferdinand VII à Madrid le 6
- janvier. Ce prince ne partit de Valençay que le 19 mars.]
-
-[En marge: Projet conçu et toujours négligé de fortifier la capitale.]
-
-[En marge: Préparatifs secrets pour la défendre avec des ouvrages de
-campagne.]
-
-Plus d'une fois, même au milieu de ses plus éclatantes prospérités,
-Napoléon, par une sorte de prescience qui lui dévoilait les
-conséquences de ses fautes sans les lui faire éviter, avait cru
-apercevoir les armées de l'Europe au pied de Montmartre, et, à chacune
-de ces sinistres visions, il avait songé à fortifier Paris. Puis,
-emporté par le torrent de ses pensées et de ses passions, il avait
-prodigué les millions à Alexandrie, à Mantoue, à Venise, à Palma-Nova,
-à Flessingue, au Texel, à Hambourg, à Dantzig, et n'avait rien
-consacré à la capitale de la France. S'il s'en fût occupé dans ces
-temps de prospérité, il eût fait sourire les Parisiens, et le mal
-n'eût pas été grand: en janvier 1814, il les aurait fait trembler, et
-aurait augmenté la mauvaise volonté des uns, la consternation des
-autres. Pourtant, dans son opinion, Paris hors d'atteinte aurait
-presque garanti le succès de la prochaine campagne, car, si en
-manoeuvrant entre l'Aisne, la Marne, l'Aube, la Seine, qui coulent
-concentriquement vers Paris, il avait été bien assuré du point commun
-où elles viennent se réunir, il aurait acquis une liberté de
-mouvements dont il eût pu, avec son génie, avec la parfaite
-connaissance des lieux, avec la possession de tous les passages, tirer
-un avantage immense contre un ennemi embarrassé de sa marche, toujours
-prêt à se repentir de s'être trop avancé, et l'eût probablement
-surpris dans quelque fausse position où il l'aurait accablé. Aussi ne
-cessait-il de penser à l'armement de Paris, mais il craignait l'effet
-moral d'une telle précaution. Il avait demandé à un comité d'officiers
-du génie, chargé de s'occuper extraordinairement des places fortes, un
-plan pour la défense de la capitale, avec recommandation de garder le
-secret. Les plans qu'on lui avait proposés exigeant des travaux
-immédiats et très-apparents, il y avait renoncé, et s'était contenté
-de choisir d'avance et sans bruit les emplacements où l'on pourrait
-élever des redoutes, de préparer de grosses palissades, soit pour
-renforcer l'enceinte, soit pour construire des tambours en avant des
-portes, de réunir enfin un supplément considérable d'artillerie et de
-munitions, se réservant au dernier moment, avec le secours de la
-population et des dépôts, d'organiser une défense opiniâtre de la
-grande cité qui contenait ses ressources, sa famille, son
-gouvernement, et la clef de tout le théâtre de la guerre.
-
-[En marge: Dernières dispositions relatives à la Belgique et à
-l'Italie.]
-
-[En marge: Envoi du Pape à Savone.]
-
-Il ordonna encore quelques autres mesures relatives à la Belgique, à
-l'Italie, à Murat, au Pape. Mécontent du général Decaen à cause de
-l'évacuation de Willemstadt, il le remplaça par le général Maison, qui
-s'était tant distingué dans les dernières campagnes. Il laissa pour
-instruction à ce dernier de s'établir dans un camp retranché en avant
-d'Anvers, avec trois brigades de jeune garde, avec les bataillons du
-1er corps qu'on aurait eu le temps de former, et de s'attacher à
-retenir les ennemis sur l'Escaut par la menace de se jeter sur leurs
-derrières s'ils marchaient sur Bruxelles. Il prescrivit à Macdonald
-de se replier sur l'Argonne, et de là sur la Marne, avec les 5e et 11e
-corps, et le 3e de cavalerie. Il manda au prince Eugène de lui
-envoyer, s'il le pouvait sans compromettre la ligne de l'Adige, une
-forte division qui, passant par Turin et Chambéry, viendrait renforcer
-Augereau. Il s'obstina dans le silence gardé envers Murat, lequel
-devenait tous les jours plus pressant, et menaçait de se joindre à la
-coalition si on ne lui cédait l'Italie à la droite du Pô. Enfin, ne
-sachant que faire du Pape à Fontainebleau, où des coureurs ennemis
-pouvaient venir l'enlever, et ne voulant pas encore le rendre de peur
-de compliquer les affaires d'Italie, il le fit partir pour Savone,
-sous la conduite du colonel Lagorsse, qui avait su en le gardant
-allier le respect à la vigilance. Les Autrichiens n'ayant pu
-jusqu'alors ni forcer l'Adige, ni approcher de Gênes, Savone était
-encore un lieu sûr[3].
-
- [Note 3: M. Fain et d'autres écrivains ont prétendu que
- Napoléon fit dès ce jour partir le Pape pour Rome. C'est une
- erreur démontrée par des documents certains. Le départ de
- Fontainebleau fut bien le commencement du voyage qui ramena
- le Pape à Rome, mais ne fut point ordonné avec l'intention
- de l'y envoyer actuellement. Ce ne fut que plus tard que
- Napoléon donna l'ordre de l'y laisser rentrer, et par des
- motifs que nous ferons connaître en leur lieu. Les archives
- de la secrétairerie d'État contiennent des instructions de
- Napoléon et des lettres du colonel Lagorsse qui ne laissent
- de doute sur aucun de ces points.]
-
-[En marge: L'Impératrice chargée de la régence, sous la direction du
-prince archichancelier.]
-
-Ces dispositions terminées, Napoléon résolut de partir. L'Impératrice
-devait en son absence exercer la régence comme elle l'avait fait
-pendant la campagne précédente, en ayant le prince archichancelier
-Cambacérès pour conseiller secret. Joseph était chargé de la
-seconder, de la remplacer même si elle quittait Paris, car en se
-proposant de défendre Paris à outrance, Napoléon n'était pas décidé à
-y laisser sa femme et son fils exposés aux bombes et aux boulets,
-peut-être même à la captivité, si la coalition parvenait à forcer les
-défenses improvisées de la capitale. En cas de retraite de
-l'Impératrice dans l'intérieur de l'Empire, Joseph et les autres
-frères de Napoléon actuellement réunis à Paris devaient donner
-l'exemple du courage à la garde nationale, et mourir s'il le fallait
-pour défendre un trône plus important pour eux que ceux d'Espagne, de
-Hollande ou de Westphalie, car c'était non-seulement le plus grand,
-mais le seul qui restât à leur famille.
-
-[En marge: Appréhensions que M. de Talleyrand inspire à Napoléon.]
-
-[En marge: Fausse conduite tenue à l'égard de ce grand personnage.]
-
-Outre les précautions prises contre l'ennemi extérieur, Napoléon avait
-songé aussi à en prendre quelques-unes contre l'ennemi intérieur,
-c'est-à-dire contre les menées tendant à rendre à la France ou la
-république ou les Bourbons. L'archichancelier Cambacérès, le duc de
-Rovigo, avaient reçu ordre d'étendre leur surveillance jusque sur les
-princes de la famille impériale, et en particulier sur certains
-dignitaires, tels que M. de Talleyrand par exemple, qui ne cessait
-d'inspirer à Napoléon les plus singulières appréhensions. Quoique
-privé du plus remuant de ses associés, du duc d'Otrante envoyé en
-mission auprès de Murat, M. de Talleyrand était fort à craindre.
-Napoléon voyait distinctement en lui l'homme autour duquel, dans un
-moment de revers, se grouperaient ses ennemis de toute sorte, pour
-édifier un nouveau gouvernement sur les débris de l'Empire renversé.
-Après avoir ressenti un goût fort vif pour M. de Talleyrand, et lui en
-avoir inspiré un pareil, se sentant privé maintenant du plus sûr moyen
-de plaire, la prospérité, se rappelant en outre combien il avait
-blessé en diverses occasions ce grand personnage, il se disait qu'il
-avait fait tout ce qu'il fallait pour en être haï; il s'y attendait
-donc, et y comptait. Il le craignait surtout depuis que le nom des
-Bourbons était prononcé, car bien qu'engagé par sa vie et ses opinions
-dans la Révolution française, l'ancien évêque d'Autun, aujourd'hui
-prince et marié, avait une si haute naissance, tant de flexibilité
-d'esprit, tant de moyens d'être utile à l'ancienne dynastie, que sa
-paix avec elle ne pouvait être difficile. Napoléon voyait donc en lui
-un redoutable instrument de contre-révolution. Avec de tels
-pressentiments, il aurait dû, ou le réduire à l'impuissance de nuire,
-ou se l'attacher, mais malgré sa force d'esprit et de caractère,
-Napoléon, comme on fait trop souvent, sommeillant à côté du danger,
-tint à l'égard de M. de Talleyrand une conduite incertaine: il le
-laissa libre, grand dignitaire, membre du conseil de régence, et au
-lieu de le caresser en le laissant si fort, il lui adressa au
-contraire de sanglants reproches à la veille de le quitter, tant la
-seule vue de ce personnage l'excitait, l'inquiétait, l'irritait. Il
-lui dit qu'il le connaissait bien, qu'il n'ignorait pas ce dont il
-était capable, qu'il le surveillerait attentivement, et qu'à la
-première démarche douteuse il lui ferait sentir le poids de son
-autorité. Puis après les plus violentes apostrophes, il s'en tint aux
-paroles, et se contenta de prescrire au duc de Rovigo la plus
-rigoureuse surveillance, tant sur M. de Talleyrand que sur quelques
-autres grands fonctionnaires disgraciés. Le duc de Rovigo n'était pas
-homme à hésiter quels que fussent ses ordres, mais que faire contre un
-adversaire habile, qui savait comment se conduire pour ne pas donner
-prise, qui d'ailleurs était entouré d'une immense renommée, qu'on
-devait se garder de frapper légèrement, et qui saurait bien trouver le
-moment où il pourrait tout oser contre un ennemi qui ne pourrait
-presque plus rien pour sa propre défense?
-
-[En marge: Napoléon, avant de partir, présente son fils à la garde
-nationale.]
-
-Napoléon, à la veille de son départ, voulut voir et haranguer les
-officiers de la garde nationale à laquelle il allait confier la sûreté
-intérieure et extérieure de Paris. On avait composé la garde nationale
-non pas de cette classe populaire, courageuse et robuste, aussi
-capable de défendre bravement ce qu'on lui confie, que de le renverser
-maladroitement, mais de gens aisés, ennemis des révolutions, n'ayant
-pas oublié que Napoléon avait sauvé la France de l'anarchie, quoique
-lui reprochant de l'avoir précipitée dans une guerre funeste,
-détestant la république, et ayant peu d'entraînement pour les
-Bourbons. Napoléon, en voulant disputer les dehors de Paris avec ses
-soldats, se proposait de laisser à la garde nationale le soin de
-préserver sa femme et son fils contre un mouvement anarchiste ou
-royaliste, tenté dans l'intérieur de la capitale. Il reçut donc les
-officiers de cette garde aux Tuileries, ayant sa femme d'un côté, son
-fils de l'autre, puis s'avançant au milieu d'eux, leur montrant cet
-enfant appelé naguère à de si hautes destinées, et aujourd'hui voué
-peut-être à l'exil, à la mort, il leur dit qu'il allait s'éloigner
-pour défendre eux et leurs familles, et rejeter hors du territoire
-l'ennemi qui venait de franchir nos frontières, mais qu'en partant il
-mettait en dépôt entre leurs mains ce qu'il avait de plus cher après
-la France, c'est-à-dire sa femme et son fils, et partait tranquille en
-confiant de pareils gages à leur honneur. La vue de ce grand homme,
-réduit après tant de merveilles à de telles extrémités, tenant son
-fils dans ses bras, le présentant à leur dévouement, produisit sur eux
-la plus vive émotion, et ils promirent bien sincèrement de ne pas
-livrer à d'autres le glorieux trône de France. Hélas! ils le
-croyaient! Lequel d'entre eux, en effet, bien que le champ fût ouvert
-alors à toutes les suppositions, lequel pouvait prévoir en ce moment
-les scènes si différentes qui se passeraient bientôt dans ces
-Tuileries, et confondraient la prévoyance non-seulement de ceux qui
-les occupaient, mais de leurs successeurs, et des successeurs de leurs
-successeurs!
-
-[En marge: Adieux de Napoléon à sa femme et à son fils, qu'il ne
-devait plus revoir.]
-
-Napoléon partit le lendemain pour Châlons, et en partant, sans savoir
-qu'il les embrassait pour la dernière fois, serra fortement dans ses
-bras sa femme et son fils. Sa femme pleurait et craignait de ne plus
-le revoir. Elle était destinée à ne plus le revoir en effet, sans que
-les boulets ennemis dussent l'enlever à son affection! On l'eût bien
-surprise assurément si on lui eût dit que ce mari, actuellement
-l'objet de toutes ses sollicitudes, mourrait dans une île de l'Océan,
-prisonnier de l'Europe, et oublié d'elle! Quant à lui, on ne l'eût
-point étonné, quoi qu'on lui eût prédit, car, extrême abandon, extrême
-dévouement, il s'attendait à tout de la part des hommes, qu'il
-connaissait profondément, et avec lesquels il se conduisait néanmoins
-comme s'il ne les avait pas connus!
-
-
-FIN DU LIVRE CINQUANTE ET UNIÈME.
-
-
-
-
-LIVRE CINQUANTE-DEUXIÈME.
-
-BRIENNE ET MONTMIRAIL.
-
- Arrivée de Napoléon à Châlons-sur-Marne le 25
- janvier. -- Abattement des maréchaux, et assurance de Napoléon. --
- Son plan de campagne. -- Son projet de manoeuvrer entre la Seine
- et la Marne, dans la conviction que les armées coalisées se
- diviseront pour suivre le cours de ces deux rivières. --
- Soupçonnant que le maréchal Blucher s'est porté sur l'Aube pour
- se réunir au prince de Schwarzenberg, il se décide à se jeter
- d'abord sur le général prussien. -- Brillant combat de Brienne
- livré le 29 janvier. -- Blucher est rejeté sur la Rothière avec
- une perte assez notable. -- En ce moment les souverains réunis
- autour du prince de Schwarzenberg, délibèrent s'il faut s'arrêter
- à Langres, pour y négocier avant de pousser la guerre plus loin.
- -- Arrivée de lord Castlereagh au camp des alliés. -- Caractère
- et influence de ce personnage. -- Les Prussiens par esprit de
- vengeance, Alexandre par orgueil blessé, veulent pousser la
- guerre à outrance. -- Les Autrichiens désirent traiter avec
- Napoléon dès qu'on le pourra honorablement. -- Lord Castlereagh
- vient renforcer ces derniers, à condition qu'on obligera la
- France à rentrer dans ses limites de 1790, et que lui ôtant la
- Belgique et la Hollande, on en formera un grand royaume pour la
- maison d'Orange. -- Empressement de tous les partis à satisfaire
- l'Angleterre. -- Lord Castlereagh ayant obtenu ce qu'il désirait,
- décide les cours alliées à l'ouverture d'un congrès à Châtillon,
- où l'on appelle M. de Caulaincourt pour lui offrir le retour de
- la France à ses anciennes limites. -- La question politique étant
- résolue de la sorte, la question militaire se trouve résolue par
- l'engagement survenu entre Blucher et Napoléon. -- Le prince de
- Schwarzenberg vient au secours du général prussien, avec toute
- l'armée de Bohême. -- Position de Napoléon ayant sa droite à
- l'Aube, son centre à la Rothière, sa gauche aux bois d'Ajou. --
- Sanglante bataille de la Rothière livrée le 1er février 1814,
- dans laquelle Napoléon, avec 32 mille hommes, tient tête toute
- une journée à 100 mille combattants. -- Retraite en bon ordre sur
- Troyes le 2 février. -- Position presque désespérée de Napoléon.
- -- Replié sur Troyes, il n'a pas 50 mille hommes à opposer aux
- armées coalisées, qui peuvent en réunir 220 mille. -- En proie
- aux sentiments les plus douloureux, il ne perd cependant pas
- courage, et fait ses dispositions dans la prévoyance d'une faute
- capitale de la part de l'ennemi. -- Ses mesures pour l'évacuation
- de l'Italie, et pour l'appel à Paris d'une partie des armées qui
- défendent les Pyrénées. -- Ordre de disputer Paris à outrance
- pendant qu'il manoeuvrera, et d'en faire sortir sa femme et son
- fils. -- Réunion du congrès de Châtillon. -- Propositions
- outrageantes faites à M. de Caulaincourt, lesquelles consistent à
- ramener la France aux limites de 1790, en l'obligeant en outre de
- rester étrangère à tous les arrangements européens. -- Douleur et
- désespoir de M. de Caulaincourt. -- Pendant ce temps la faute
- militaire que Napoléon prévoyait s'accomplit. -- Les coalisés se
- divisent en deux masses: l'une sous Blucher doit suivre la Marne,
- et déborder Napoléon par sa gauche, pour l'obliger à se replier
- sur Paris, tandis que l'autre, descendant la Seine, le poussera
- également sur Paris pour l'y accabler sous les forces réunies de
- la coalition. -- Napoléon partant le 9 février au soir de Nogent
- avec la garde et le corps de Marmont, se porte sur Champ-Aubert.
- -- Il y trouve l'armée de Silésie divisée en quatre corps. --
- Combats de Champ-Aubert, de Montmirail, de Château-Thierry, de
- Vauchamp, livrés les 10, 11, 12 et 14 février. -- Napoléon fait
- 20 mille prisonniers à l'armée de Silésie, et lui tue 10 mille
- hommes, sans presque aucune perte de son côté. -- À peine délivré
- de Blucher, il se rejette par Guignes sur Schwarzenberg qui avait
- franchi la Seine, et l'oblige à la repasser en désordre. --
- Combats de Nangis et de Montereau les 18 et 19 février. -- Pertes
- considérables des Russes, des Bavarois et des Wurtembergeois. --
- Un retard survenu à Montereau permet au corps de Colloredo, qu'on
- allait prendre tout entier, de se sauver. -- Grands résultats
- obtenus en quelques jours par Napoléon. -- Situation complétement
- changée. -- Événements militaires en Belgique, à Lyon, en Italie,
- et sur la frontière d'Espagne. -- Révocation des ordres envoyés
- au prince Eugène pour l'évacuation de l'Italie. -- Renvoi de
- Ferdinand VII en Espagne, et du Pape en Italie. -- La coalition,
- frappée de ses échecs, se décide à demander un armistice. --
- Envoi du prince Wenceslas de Liechtenstein à Napoléon. --
- Napoléon feint de le bien accueillir, mais résolu à poursuivre
- les coalisés sans relâche, se borne à une convention verbale pour
- l'occupation pacifique de la ville de Troyes. -- Résultat
- inespéré de cette première période de la campagne.
-
-
-[Date en marge: Janv. 1814.]
-
-[En marge: Départ de Napoléon le 25 janvier au matin.]
-
-[En marge: Son arrivée à Châlons.]
-
-Parti le 25 au matin de Paris, Napoléon arriva le même soir à
-Châlons-sur-Marne. Déjà un grand nombre de fuyards, soldats et
-paysans, encombraient cette route. Les habitants de Châlons, auxquels
-sa présence rendait la confiance, criaient beaucoup: _vive
-l'Empereur!_ mais en y ajoutant: _à bas les droits réunis!_ tant la
-révolte contre le régime établi commençait à devenir générale. C'était
-à vrai dire le cri de l'égoïsme local contre le plus nécessaire des
-impôts que tous les flatteurs du peuple, à quelque classe qu'ils
-appartiennent, ont également promis d'abolir, sans pouvoir jamais le
-remplacer, mais qui dans le moment signifiait en réalité: _à bas le
-régime impérial_. Seulement les Châlonnais qualifiaient ce régime par
-ce qui les froissait le plus en leur qualité de vignerons de la
-Champagne. Napoléon n'y prit garde, se montra doux, serein,
-accueillant, et les gagna tous par sa tranquille attitude.
-
-[En marge: Dans quel état d'esprit Napoléon trouve les maréchaux.]
-
-[En marge: Napoléon leur expose la situation avec un rare sang-froid.]
-
-Berthier l'avait précédé à Châlons. Le vieux duc de Valmy, toujours
-chargé de l'administration des dépôts, s'y était rendu de son côté.
-Marmont, Ney y étaient accourus. Ils étaient fort troublés, quoique
-ordinairement le danger les intimidât peu, mais n'ayant dans les mains
-que des débris, ils demandaient avec instance des renforts, et se
-flattaient en voyant arriver Napoléon que ces renforts allaient
-suivre. Malheureusement il ne leur apportait que lui-même; c'était
-beaucoup certainement (et on ne tardera pas à en avoir la preuve),
-mais ce n'était pas assez pour résister à la masse d'ennemis déchaînés
-contre la France. Ses lieutenants lui dirent que sans doute il amenait
-des forces à sa suite.--Non, répondit-il avec sang-froid, et après les
-avoir consternés par cette réponse, il les ranima bientôt par la
-hardiesse et la profondeur des vues qu'il développa devant eux. Il
-semblait que, débarrassé des soucis amers qui l'accablaient à Paris,
-et redevenu soldat, il retrouvât en rentrant dans sa profession toute
-sa sérénité d'âme, au point de découvrir des ressources où personne
-n'en voyait. Il parla longuement à ses maréchaux, et leur exposa la
-situation à peu près comme il suit.
-
-[En marge: Napoléon leur montre qu'il reste, dans la manière dont se
-présente l'ennemi, dans la nature des lieux, d'heureuses combinaisons
-à opposer aux coalisés, et que rien n'est encore perdu.]
-
-Ses forces se réduisaient pour ainsi dire à ce que les maréchaux
-amenaient avec eux: Victor avait à peu près 7 mille fantassins et
-3,500 cavaliers; Marmont 6 mille fantassins et 2,500 cavaliers; Ney 6
-mille fantassins. Ces trois maréchaux possédaient en outre 120 bouches
-à feu assez bien attelées. À douze lieues de là, c'est-à-dire à
-Arcis-sur-Aube, le général Gérard avait une division de réserve de 6
-mille hommes; à dix-huit lieues, c'est-à-dire à Troyes, le maréchal
-Mortier avait 15 mille soldats de la vieille garde, infanterie et
-cavalerie, ce qui portait ces divers rassemblements à 46 ou 47 mille
-hommes. Lefebvre-Desnoëttes arrivait avec la cavalerie légère de la
-garde, comptant 3 mille chevaux, et avec quelques mille hommes
-d'infanterie, soit jeune garde, soit bataillons tirés des dépôts, ce
-qui supposait en total cinquante et quelques mille hommes dans la
-partie la plus menacée du territoire, non compris, il est vrai, la
-seconde division de réserve qui s'organisait sous le général
-Hamelinaye à Troyes, la cavalerie qui se formait sur la Seine sous
-Pajol, et les rassemblements de gardes nationales. C'était bien peu
-assurément contre les 220 ou 230 mille soldats éprouvés qui marchaient
-contre la capitale, sans parler de ceux qui devaient survenir bientôt.
-À Paris se formaient encore deux divisions de jeune garde, et quelques
-nouveaux bataillons de ligne; sur la route de Bordeaux s'avançaient
-plusieurs divisions d'Espagne, et Macdonald enfin arrivait par les
-Ardennes avec une douzaine de mille hommes. Mais ces renforts devaient
-être plus que surpassés par ceux que l'ennemi attendait, et pour le
-premier moment, pour le premier choc, on avait 50 mille hommes contre
-230 mille. Napoléon ne dit pas toute la vérité à ses lieutenants, de
-peur de les décourager, mais il ne s'en éloigna guère. Néanmoins il
-n'y avait pas à s'épouvanter selon lui. L'ennemi était nombreux, mais
-divisé, et il était impossible qu'il ne commît pas de grandes fautes
-dont on se hâterait de tirer parti. Il s'avançait par deux routes,
-celle de l'est, de Bâle à Paris, celle du nord-est, de Mayence à
-Paris, et il était difficile qu'il fît autrement, ayant à lier ses
-opérations avec les troupes agissant dans les Pays-Bas. Indépendamment
-de cette séparation obligée entre l'armée de Blucher, ancienne armée
-de Silésie, et celle de Schwarzenberg, ancienne armée de Bohême,
-l'ennemi s'était encore fractionné par des motifs secondaires. Blucher
-avait laissé des troupes au blocus de Mayence et de Metz; les colonnes
-de Schwarzenberg étaient fort éloignées les unes des autres; celle de
-Bubna avait pris par Genève, celle de Colloredo venait par Auxonne et
-la Bourgogne, celle de Giulay et du prince de Wurtemberg par Langres
-et la Champagne, celle de de Wrède par l'Alsace. Enfin celle de
-Wittgenstein se trouvait aux environs de Strasbourg. Il y avait encore
-quelques détachements autour de Besançon, Béfort, Huningue, etc. Il
-n'était pas possible que tant de corps épars fussent dirigés avec
-assez d'intelligence pour être concentrés à propos sur le point où ils
-auraient à combattre. D'ailleurs la configuration des lieux allait les
-induire elle-même à commettre les fautes dont on espérait profiter.
-
-Lorsqu'on s'avance vers la capitale de la France soit par le nord-est,
-soit par l'est, on arrive, après avoir passé la Meuse ou la Saône, au
-bord d'un bassin dont Paris est le centre, et vers lequel coulent la
-Marne et la Seine, formant un angle dont les côtés viennent se réunir
-à un sommet commun, qui est Paris. (Voir les cartes n{os} 61 et 62.)
-Blucher suivait en ce moment un côté de cet angle, en se portant vers
-Saint-Dizier sur la Marne; Schwarzenberg suivait l'autre en
-poursuivant Mortier le long de la Seine. C'était le cas de se jeter
-rapidement sur l'un d'eux, n'importe lequel, avec les forces qu'on
-pourrait réunir. Aux 25 mille hommes de Ney, Victor et Marmont,
-Napoléon allait ajouter le détachement de Lefebvre-Desnoëttes avec une
-immense quantité d'artillerie. Il pouvait, après avoir remonté la
-Marne jusqu'à Saint-Dizier, se rabattre promptement sur sa droite,
-attirer à lui Gérard et Mortier, et fondre avec 50 mille hommes sur la
-colonne de Schwarzenberg. Il était probable qu'on aurait là un succès.
-Ce premier avantage arrêterait la marche si confiante des coalisés. Si
-la guerre se prolongeait, on pourrait en manoeuvrant bien dans cet
-angle formé par la Seine et la Marne, avoir d'autres succès, peut-être
-considérables. D'une part, le duc de Valmy allait faire occuper les
-divers passages de la Marne, en levant les gardes nationales et en
-barricadant tous les ponts; de l'autre Pajol, avec la cavalerie et les
-gardes nationales, allait prendre les mêmes précautions sur la Seine,
-et pousser ses opérations sur l'Yonne, qui en est pour ainsi dire un
-bras détaché. Entre ces deux lignes de la Marne et de la Seine se
-trouve une ligne intermédiaire, celle de l'Aube, qui multiplie les
-difficultés pour l'attaquant, et les moyens de résistance pour
-l'attaqué. L'ennemi amené tantôt par choix, tantôt par nécessité, à se
-partager entre ces diverses rivières, n'en possédant pas les passages
-que nous occuperions exclusivement, fournirait mille occasions de le
-battre, qu'il faudrait promptement saisir, et on pouvait s'en fier de
-ce soin à Napoléon. Pendant ce temps arriveraient des troupes
-d'Espagne et de l'intérieur, la population ranimée par le succès
-reprendrait courage, Augereau remonterait de Lyon sur Besançon, et
-inquiéterait l'ennemi sur ses derrières; les commandants de nos places
-exécuteraient de fréquentes sorties contre les faibles corps qui les
-bloquaient, et si la fortune n'était pas absolument contraire, on
-aurait quelque bonne journée, et Caulaincourt, ainsi secondé, finirait
-par signer une paix honorable. Tout n'était donc pas perdu! s'écriait
-Napoléon. La guerre présentait tant de chances diverses quand on
-savait persévérer! Il n'y avait de vaincu que celui qui voulait
-l'être! Sans doute on aurait des jours difficiles; il faudrait
-quelquefois se battre un contre trois, même un contre quatre; mais on
-l'avait fait dans sa jeunesse, il fallait bien savoir le faire dans
-son âge mûr. D'ailleurs, de tous les débris de l'ancienne armée, on
-avait conservé une excellente et nombreuse artillerie, au point
-d'avoir cinq ou six pièces par mille hommes. Les boulets valaient bien
-les balles. On avait eu toutes les gloires; il en restait une
-dernière à acquérir qui complète toutes les autres et les surpasse,
-celle de résister à la mauvaise fortune, et d'en triompher; après quoi
-on se reposerait dans ses foyers, et on vieillirait tous ensemble dans
-cette France, qui, grâce à ses héroïques soldats, après tant de phases
-diverses, aurait sauvé sa vraie grandeur, celle des frontières
-naturelles, et de plus une gloire impérissable.
-
-[En marge: La confiance et les vues profondes de Napoléon raniment ses
-lieutenants.]
-
-En disant ces nobles choses, Napoléon se montrait serein, caressant,
-rajeuni, paraissait croire tout ce qu'il disait (et en croyait en
-effet une partie), tant son génie entrevoyait de chances cachées à
-d'autres. Il finit ainsi par communiquer à ses lieutenants quelque
-chose de sa confiance, et les laissa moins abattus qu'il ne les avait
-trouvés. Le plus animé en ce moment, celui qui manifestait les
-meilleures dispositions, était Marmont. Ney était triste. Le héros de
-la Moskowa semblait ne pas s'être remis encore de la journée de
-Dennewitz.
-
-[En marge: Ordres pour occuper tous les passages de la Marne, de
-l'Aube et de la Seine.]
-
-Dans la nuit même, Napoléon sans prendre de repos, ordonna au duc de
-Valmy de réunir à Châlons les détachements qui se repliaient, à
-l'exception des dépôts qui devaient continuer leur marche sur Paris,
-de lever partout les gardes nationales, et de barricader les bourgs et
-les villes qui avaient des ponts sur la Marne. Il enjoignit également
-à Macdonald qui achevait son mouvement rétrograde, de s'arrêter à
-Châlons pour garder le cours de la Marne. (Voir la carte nº 62.) Il
-prescrivit à Mortier de quitter Troyes, de se réunir à Gérard sur
-l'Aube, ligne intermédiaire, comme nous l'avons dit, entre la Seine et
-la Marne, et de s'y tenir prêts ou à le recevoir ou à venir à lui; à
-Pajol de bien veiller sur les ponts de la Seine et de l'Yonne, tels
-que Nogent, Montereau, Sens, Joigny, Auxerre, et de courir assez à
-droite avec sa cavalerie pour intercepter les partis qui essayeraient
-de pénétrer jusqu'à la Loire.
-
-[En marge: Napoléon rentre de vive force dans Saint-Dizier.]
-
-Le lendemain matin 26, Napoléon se porta sur Vitry.
-Lefebvre-Desnoëttes l'avait rejoint. Avec Lefebvre, Marmont, Ney,
-Victor, il avait en tout 33 à 34 mille hommes. L'ennemi occupait
-Saint-Dizier. Napoléon ordonna à Victor de l'en chasser, ce qui fut
-exécuté avec la plus rare vigueur. La présence de Napoléon avait
-ranimé tous les courages. On rentra à Saint-Dizier après avoir fait
-quelques prisonniers qui appartenaient au corps russe de Landskoi.
-Voici ce qui se passait du côté des coalisés.
-
-[En marge: Ce qui se passait chez les coalisés au moment de l'arrivée
-de Napoléon sur la haute Marne.]
-
-[En marge: Ayant franchi les deux premières périodes de la guerre, les
-coalisés délibèrent avant d'entreprendre la troisième, qui doit
-consister à marcher sur Paris.]
-
-[En marge: Châtillon-sur-Seine désigné comme lieu où doit se réunir le
-futur congrès.]
-
-[En marge: Pendant ce temps, Blucher à la tête de 30 mille hommes, se
-porte à Bar-sur-Aube pour se joindre au prince de Schwarzenberg et
-prendre part à la délibération.]
-
-Fatigué d'attendre lord Castlereagh, et malgré le désir de lui parler
-le premier, Alexandre, qui avait la prétention d'être nécessaire
-partout, et qui était souvent utile en bien des endroits, avait voulu
-suivre le grand quartier général, disant que sans lui on se
-brouillerait, et qu'on ne commettrait que des fautes. Il s'était rendu
-à Langres, où les souverains et les ministres alliés l'avaient
-accompagné. Une partie considérable de l'armée du prince de
-Schwarzenberg était répandue entre la haute Marne et l'Aube
-supérieure, entre Chaumont et Bar-sur-Aube (voir la carte nº 62),
-attendant Blucher qui arrivait par Saint-Dizier. Là on s'était mis à
-délibérer, et il le fallait pour se conformer aux divisions établies
-par M. de Metternich entre les diverses périodes de la guerre. On
-avait en effet accompli la première période qui consistait à
-s'avancer jusqu'au Rhin, plus la seconde qui consistait à s'avancer
-jusqu'au delà des Vosges et des Ardennes, et il restait à accomplir la
-troisième, la plus difficile, celle de marcher sur Paris. Les avis
-étaient fort partagés sur cette troisième période, et on comptait sur
-lord Castlereagh, qui venait enfin d'arriver, pour résoudre la
-question. Provisoirement, pour ne pas prolonger un silence inconvenant
-envers M. de Caulaincourt, on lui avait assigné Châtillon-sur-Seine
-comme lieu des futures négociations. On avait eu beaucoup de peine à
-obtenir cette concession d'Alexandre qui déjà inclinait à ne plus
-traiter qu'à Paris même. Mais ce qui avait contribué à le faire céder,
-c'était le lieu du nouveau congrès qu'il avait voulu choisir en
-France, pour infliger à Napoléon l'humiliation de traiter au sein de
-ses provinces envahies. En même temps les diverses armées tendaient à
-se rapprocher. Tandis que l'armée du prince de Schwarzenberg était
-répandue autour de Langres, Blucher après avoir quitté Nancy, avait
-traversé Saint-Dizier, y avait laissé le détachement russe de Landskoi
-pour donner à croire qu'il descendait sur Châlons en suivant la Marne,
-et au contraire avait quitté la Marne pour courir sur l'Aube, afin de
-se joindre à Schwarzenberg, d'entraîner la grande armée par sa
-présence, de faire cesser ses hésitations, et de décider une marche
-hardie sur Paris. Ayant laissé le corps du comte de Saint-Priest vers
-Coblentz, une partie du corps de Langeron devant Mayence, celui d'York
-devant Metz, il arrivait avec le corps de Sacken et le reste de celui
-de Langeron. L'avant-garde de Wittgenstein commandée par Pahlen,
-s'étant trouvée sur sa route, il l'avait recueillie, et amenait ainsi
-avec lui trente et quelques mille hommes. Il venait de défiler
-transversalement de la Marne à l'Aube, au moment même où Napoléon
-touchait à Saint-Dizier. La Marne dans cette partie supérieure de son
-cours, c'est-à-dire à la hauteur de Saint-Dizier, n'est qu'à dix ou
-douze lieues de l'Aube.
-
-Telle était la situation des coalisés le 27 janvier au soir, quand
-Napoléon entra dans Saint-Dizier. Il apprit là par les prisonniers,
-par les gens du pays interrogés avec un art que lui seul possédait,
-que Blucher à la tête d'environ trente mille hommes avait passé devant
-lui, pour aller probablement se réunir à la colonne qui poursuivait
-Mortier sur l'Aube. Il n'hésita pas un instant et résolut de
-s'attacher à ses pas, et de le suivre sans relâche jusqu'à ce qu'il
-l'eût rejoint et battu. Placé sur ses communications, interceptant les
-secours qui pouvaient lui arriver des corps laissés en arrière, ayant
-de plus la possibilité de l'atteindre avant sa réunion à
-Schwarzenberg, il avait toute chance de le trouver en mauvaise
-position et d'en tirer grand parti.
-
-[En marge: Napoléon se décide à poursuivre Blucher.]
-
-[En marge: Marche de la Marne à l'Aube par la route de Montierender.]
-
-Napoléon aurait pu en remontant la Marne jusqu'à Joinville, gagner une
-bonne chaussée qui par Doulevent et Soulaines aboutissait sur l'Aube
-vers Brienne; mais c'était perdre une journée. (Voir la carte nº 62.)
-Il aima mieux se jeter tout de suite sur sa droite par un chemin de
-traverse qui aboutissait directement sur l'Aube à la hauteur de
-Brienne. C'était un pays de bois et de vallons qu'il était possible de
-franchir en deux marches. Il recommanda au maréchal Mortier et au
-général Gérard de rester sur l'Aube, et de s'y maintenir pendant qu'il
-s'occupait de les rejoindre. Par la chaussée de Joinville à Doulevent
-qu'il ne voulait pas prendre lui-même, il dirigea ce qui était arrivé
-du corps de Marmont, avec la division Duhesme du corps de Victor, et
-il y ajouta les dragons de Briche pour battre le pays, et intercepter
-la route de Nancy par laquelle pouvaient survenir les troupes de
-Blucher demeurées en arrière. Avec Victor, Ney, toute la cavalerie,
-environ 17 ou 18 mille hommes, il marcha sur Brienne par le chemin de
-traverse d'Éclaron à Montierender. Les jours précédents il avait gelé;
-le 28, jour de cette première marche, il pleuvait. On eut une extrême
-difficulté à franchir ces chemins, qui ne servaient qu'à
-l'exploitation des bois. Heureusement l'artillerie était bien attelée;
-d'ailleurs avec le secours des gens du pays, qui prêtaient volontiers
-leurs bras et leurs chevaux, on arriva, quoique fort tard, à
-Montierender. En traversant Éclaron on trouva les habitants désolés
-des ravages que l'ennemi avait déjà exercés chez eux. Après les
-résolutions modérées qu'ils avaient affichées en entrant en France,
-les coalisés étaient revenus aux moeurs de la guerre, que la barbarie
-chez les Russes, une haine aveugle chez les Prussiens, rendaient
-encore plus cruelles que de coutume. Ils pillaient et ravageaient par
-goût quand ce n'était pas par besoin. Les paysans consternés avaient
-adressé leurs plaintes à Napoléon, qui leur accorda quelques secours
-sur son trésor. Il leur promit en outre de faire reconstruire leur
-église, qui avait été détruite.
-
-[En marge: Arrivée de Napoléon devant Brienne.]
-
-Le lendemain 29 on partit de Montierender pour Brienne. On eut comme
-la veille beaucoup de peine à s'avancer sur les chemins défoncés par
-les pluies. Enfin, vers trois ou quatre heures de l'après-midi,
-Grouchy qui commandait la cavalerie de l'armée, et Lefebvre-Desnoëttes
-celle de la garde, en débouchant du bois d'Ajou, découvrirent dans une
-plaine légèrement ondulée la cavalerie du comte Pahlen, appuyée par
-quelques bataillons légers de Scherbatow. Un peu plus loin on
-apercevait la petite ville de Brienne, avec son château bâti sur une
-éminence et entouré de bois. L'Aube coulait au delà. Des troupes
-nombreuses se montraient le long de l'Aube, et elles paraissaient
-rebrousser chemin. Voici ce que signifiaient ces divers mouvements.
-
-[En marge: Il rencontre Blucher, qui s'étant avancé jusqu'à Arcis, se
-hâte de rétrograder vers Bar-sur-Aube.]
-
-Blucher parvenu à Bar-sur-Aube, petite ville située sur la rivière de
-l'Aube fort au-dessus de Brienne, s'était imaginé que Mortier
-cherchait à passer cette rivière pour se réunir à Napoléon vers la
-Marne, et il avait résolu de l'en empêcher. En conséquence, il s'était
-porté sur Brienne, Lesmont et Arcis, dans l'intention de couper les
-ponts de l'Aube. (Voir la carte nº 62.) Mais informé de l'apparition
-de Napoléon, il s'était hâté de revenir sur ses pas, et en ce moment
-il traversait, à la tête du corps de Sacken, la ville de Brienne, pour
-remonter vers Bar-sur-Aube. Afin de couvrir ce mouvement, le comte
-Pahlen, avec sa cavalerie et quelques bataillons légers du prince
-Scherbatow, observait la plaine et la lisière des bois par lesquels
-devait déboucher l'armée française. Le général Olsouvieff gardait les
-approches de Brienne, que traversait, en rétrogradant sur Bar, le
-grand parc d'artillerie des Prussiens.
-
-[En marge: Position de Blucher en avant de Brienne.]
-
-Dès qu'il reconnut les escadrons du comte Pahlen, Lefebvre-Desnoëttes
-s'élança sur eux avec sa cavalerie légère, et les força de se replier
-sur les bataillons de Scherbatow formés en carré. La cavalerie russe
-vint en effet s'abriter derrière ces bataillons, et se placer à droite
-de la ligne ennemie, en face de notre gauche. Pendant ce temps,
-Olsouvieff s'était déployé en avant de la ville, et le corps de
-Sacken, arrêté dans sa marche rétrograde, était venu prendre position
-à côté d'Olsouvieff, afin de protéger Brienne, qu'il importait de bien
-occuper pour que le parc d'artillerie prussien pût défiler en sûreté.
-
-[En marge: Combat de Brienne livré le 29 janvier.]
-
-L'infanterie française étant encore engagée dans les bois, Napoléon
-fut réduit à canonner la ligne russe, que ses cavaliers ne pouvaient
-entamer, et on se borna ainsi pendant plus de deux heures à un échange
-de boulets qui ne laissait pas que d'être assez meurtrier. Enfin, Ney
-et Victor commençant à déboucher, Napoléon ordonna d'attaquer
-sur-le-champ. Victor avait laissé la division Duhesme à Marmont, et
-Ney n'avait que deux faibles divisions de la garde; nous disposions
-ainsi tout au plus de 10 à 11 mille hommes d'infanterie, et de 6 mille
-de cavalerie. Blucher avait 30 mille hommes au moins. Napoléon
-n'hésita pas toutefois, car on ne comptait plus les ennemis et au
-contraire on comptait les heures. Il poussa Ney en deux colonnes
-directement sur Brienne, tandis qu'il dirigeait par sa droite une
-brigade du corps de Victor sur le château de Brienne, et qu'il
-portait vers sa gauche le reste de ce corps, de manière à menacer la
-route de Brienne à Bar, ce qui devait déterminer la retraite de
-Blucher.
-
-Ces dispositions eurent tout d'abord le succès désiré. Nous avions
-bien peu de vieilles troupes; la jeune garde ne comprenait que des
-conscrits à peine vêtus, et n'ayant jamais tiré un coup de fusil. On
-les appelait des _Marie-Louise_, du nom de la régente, sous laquelle
-ils avaient été levés et organisés. Mais ils étaient placés dans de
-vieux cadres, et conduits par le maréchal Ney. Ces jeunes gens
-supportèrent un feu violent sans en être ébranlés, et forcèrent
-l'infanterie russe à se replier sur Brienne, quoique trois fois plus
-nombreuse qu'eux. Malheureusement un accident survenu à notre aile
-gauche ralentit ce succès. Vers cette aile, la faible colonne de
-Victor, que Napoléon avait dirigée sur la route de Bar afin de menacer
-la ligne de retraite de Blucher, s'était trouvée en face de la
-cavalerie russe ramenée tout entière de ce côté, tandis que la nôtre
-était au côté opposé. Abordée brusquement par plusieurs milliers de
-cavaliers, l'infanterie de Victor éprouva une sorte de surprise et fut
-contrainte de rétrograder. Napoléon, qui était au milieu d'elle,
-courut le plus grand danger, et vit enlever sous ses yeux quelques
-pièces d'artillerie. Ce mouvement rétrograde de notre gauche arrêta
-l'essor de Ney. Mais en ce moment la brigade détachée de Victor sur la
-droite avait tourné Brienne, pénétré à travers le parc du château,
-assailli et enlevé le château lui-même. Elle avait failli prendre
-Blucher avec son état-major, et elle captura le fils du chancelier de
-Hardenberg. De notre côté nous perdîmes le brave contre-amiral Baste,
-des marins de la garde, qui dans cette journée termina une vie
-héroïque par une mort glorieuse. La conquête de cette position
-dominante causa un fort ébranlement parmi les Russes. Ney alors les
-poussa vivement, entra dans Brienne à leur suite, et emporta la ville
-à l'instant même où l'artillerie de l'ennemi achevait de la traverser.
-Blucher, piqué du résultat de cette première rencontre, craignant pour
-la queue de son parc d'artillerie, voulut faire un dernier effort pour
-reprendre Brienne et l'occuper au moins pendant quelques heures. Il
-exécuta en effet vers dix heures du soir une attaque furieuse contre
-la ville et le château, à la tête de l'infanterie de Sacken. L'attaque
-sur la ville, favorisée par la nuit, eut un commencement de succès
-contre nos jeunes troupes surprises de ce retour offensif. Mais un
-brave officier, le chef de bataillon Enders, qui gardait le château
-avec un bataillon du 56e, culbuta les assaillants dans la ville, et
-ceux-ci reçus par nos soldats qui étaient revenus de leur trouble,
-furent tous tués ou pris. Ce succès ranima notre élan; on poussa
-l'infanterie de Sacken hors de la ville, et notre artillerie qui était
-nombreuse, tirant aussi juste que l'obscurité le permettait, couvrit
-les Russes de mitraille.
-
-Il était onze heures du soir lorsque ce combat fut terminé. La
-confusion était si grande que Napoléon ne crut pas pouvoir prendre
-gîte au château. Il coucha dans un village voisin, se trouva un moment
-entouré de Cosaques en regagnant son bivouac, et fut sur le point
-d'être enlevé. Berthier, précipité dans la boue, en fut retiré tout
-meurtri.
-
-Le lendemain matin on vit plus clair dans la position. On sut qu'on
-avait eu affaire à plus de trente mille hommes, et que Blucher se
-retirait dans la vaste plaine qui s'étend au delà de Brienne, sur la
-route de Bar-sur-Aube. On le suivit avec une centaine de bouches à
-feu, et on le cribla de boulets jusqu'au village de la Rothière où il
-s'arrêta.
-
-[En marge: Résultats du combat de Brienne.]
-
-Ce combat était fort honorable pour nos jeunes soldats, qui se battant
-dans la proportion d'un contre deux, avaient fini par l'emporter sur
-les plus vieilles bandes de la coalition, menées par le plus brave de
-ses généraux. Malheureusement ce n'était pas un contre deux, mais un
-contre cinq qu'il faudrait bientôt se battre pour tâcher de sauver la
-France! L'ennemi avait laissé dans nos mains environ 4 mille hommes
-morts ou blessés. Nous en avions près de 3 mille hors de combat. Mais
-le champ de bataille étant à nous, les blessés n'étaient pas de notre
-côté des hommes perdus. L'effet moral importait plus encore que le
-résultat matériel. Nos soldats, démoralisés lorsque Napoléon les avait
-rejoints à Châlons, commençaient à recouvrer leur courage en le
-voyant, en se retrouvant au feu avec lui, et en reprenant sous sa
-forte impulsion l'habitude de vaincre.
-
-Bien que Napoléon n'eût pas obtenu tous les avantages qu'il avait
-espérés d'une irruption soudaine au milieu des corps dispersés de la
-coalition, toutefois il lui avait fait sentir sa présence, il lui
-avait appris que ce n'était pas sans coup férir qu'elle arriverait à
-Paris, comme elle s'en était flattée d'après la facilité de ses
-premiers mouvements, et il s'était posé entre elle et la capitale de
-manière à lui en barrer le chemin. La position de Brienne était dans
-cette vue parfaitement choisie.
-
-[En marge: Configuration des vallées de la Marne, de l'Aube et de la
-Seine, et combinaisons auxquelles elles peuvent donner lieu.]
-
-La rivière de l'Aube sur laquelle Napoléon venait de s'arrêter par
-suite de l'occupation de Brienne, divise en deux, comme nous l'avons
-dit, l'espace qui s'étend de la Marne à la Seine. (Voir la carte nº
-62.) Placé sur l'Aube, Napoléon était presque à égale distance de la
-Marne et de la Seine, pouvant en deux petites marches se porter ou sur
-l'une ou sur l'autre, afin d'arrêter l'ennemi qui voudrait s'avancer
-sur Paris par la route de Châlons ou par celle de Troyes. Ayant à
-Brienne le gros de ses forces, ayant de plus un rassemblement à
-Châlons et un à Troyes, maître de renforcer alternativement l'un ou
-l'autre, et résigné dans tous les cas à se battre contre des forces
-infiniment supérieures, il était certain d'arriver toujours à temps
-sur celle des deux routes qui serait la plus menacée. Que l'ennemi
-voulût sortir de cet angle pour porter le théâtre de la guerre au delà
-de la Marne, ou au delà de la Seine, c'était peu probable. Blucher, en
-effet, était obligé de rester lié avec les troupes qui opéraient vers
-la Belgique, comme Schwarzenberg avec celles qui opéraient vers la
-Suisse, de manière qu'ils avaient chacun un lien, Blucher vers le
-nord, Schwarzenberg vers l'est. Devant en outre, sous peine des plus
-grands périls, ne pas trop s'éloigner l'un de l'autre, ils étaient
-inévitablement contraints de suivre, Blucher la Marne, Schwarzenberg
-la Seine, à moins qu'ils ne se réunissent pour marcher en une seule
-colonne sur Paris.
-
-C'est d'après cet état de choses, profondément étudié, que Napoléon
-arrêta ses dispositions.
-
-[En marge: Position que Napoléon occupe à Troyes, Brienne et Châlons.]
-
-[En marge: Forces que Napoléon s'efforce de réunir dans ces
-positions.]
-
-En ce moment les deux colonnes ennemies semblaient n'en faire qu'une,
-qui avait Troyes et les bords de la Seine pour direction naturelle.
-Napoléon s'occupa donc de former vers Troyes son principal
-rassemblement. Par ce motif il renvoya le maréchal Mortier avec la
-vieille garde d'Arcis sur Troyes. Il plaça le général Gérard avec la
-division Dufour, la première de réserve, à Piney, moitié chemin de
-Brienne à Troyes. On doit se souvenir qu'à Troyes même la seconde
-division de réserve avait commencé à se former sous le général
-Hamelinaye, et qu'elle n'était forte encore que de 4 mille hommes.
-Napoléon ordonna de la compléter le plus tôt possible à 8 mille, et de
-la renforcer en attendant de toutes les gardes nationales de la
-Bourgogne. Avec Hamelinaye et Gérard, qui comptaient 12 mille hommes,
-avec la vieille garde qui en comprenait 15 mille, le maréchal Mortier
-pouvait disposer de 27 mille hommes. Napoléon espérait lui adjoindre
-sous peu de jours les 15 mille hommes venant en poste d'Espagne, ce
-qui devait former une masse d'environ 40 mille hommes, dont 30 des
-meilleures troupes qui fussent au monde. En se réunissant à Mortier
-avec les 25 mille qu'il avait sous la main, et il le pouvait en une
-bonne marche, il aurait 65 mille hommes à opposer à la grande armée de
-Schwarzenberg, ce qui, dans sa situation, était une force
-considérable, et, à la manière dont il se battait, presque suffisante
-pour disputer le terrain. Il donna en même temps de nouveaux soins à
-la défense de la Seine et de l'Yonne, et réitéra l'ordre d'envoyer à
-Pajol, outre la petite réserve de Bordeaux qui arrivait par Orléans,
-toute la cavalerie disponible à Versailles. Pajol devait avec ces
-moyens garder Montereau, Sens, Joigny, Auxerre, et pousser ses partis
-de cavalerie par le canal de Loing jusqu'à la Loire, de façon à
-surveiller toute tentative de Schwarzenberg en dehors du cercle
-présumable de ses opérations.
-
-[En marge: Ses espérances.]
-
-Vers le côté opposé, c'est-à-dire vers la Marne, Napoléon renouvela
-l'ordre au maréchal Macdonald de se porter à Châlons avec tout ce
-qu'il ramenait des provinces rhénanes, au duc de Valmy de réunir à la
-Ferté-sous-Jouarre, à Meaux, à Château-Thierry, les gardes nationales
-qu'on aurait eu le temps de réunir, de barricader les ponts de ces
-diverses villes, et d'y amasser les denrées alimentaires du pays. En
-cet endroit les forces étaient moindres; mais Blucher seul pouvait s'y
-montrer s'il se séparait de Schwarzenberg, et dans ce cas Napoléon
-ayant les yeux sur lui comme un chasseur sur sa proie, était prêt à le
-suivre pour le prendre en queue ou en flanc. En même temps il réitéra
-ses instances pour qu'on organisât à Paris de nouveaux bataillons, à
-Versailles de nouveaux escadrons, afin d'ajouter promptement 15 mille
-hommes aux 25 mille qu'il avait directement sous la main. S'il en
-arrivait là, il était à peu près en mesure de tenir tête à tous ses
-ennemis, car se joignant à Mortier vers Troyes avec 40 mille hommes,
-il le portait à 80 mille, se joignant vers Châlons à Macdonald, il le
-portait à 55 mille, et c'était presque assez, soit contre
-Schwarzenberg, soit contre Blucher. Napoléon s'appliqua aussi à tracer
-la route militaire de l'armée, depuis Paris jusqu'aux bords de l'Aube,
-et il décida qu'elle passerait par la Ferté-sous-Jouarre, Sézanne,
-Arcis et Brienne (voir la carte nº 62), direction la plus centrale, et
-sur laquelle il fit rassembler des ressources de toute espèce.
-Prévoyant qu'il aurait bien des fois à manoeuvrer de l'Aube à la
-Marne, il prescrivit d'entourer Sézanne de palissades, et d'y former
-un vaste magasin de denrées et de munitions de guerre. À Brienne même
-où il était campé, il assit sa position de la manière la mieux adaptée
-au terrain. Il établit à Dienville sur l'Aube sa droite qui devait se
-composer de la division Ricard détachée de Marmont, et de Gérard qui
-en cas d'attaque avait ordre d'accourir de Piney à Dienville. (Voir la
-carte nº 62, et le plan détaillé des environs de Brienne, carte nº
-63.) Il établit son centre, consistant dans les troupes de Victor, au
-village de la Rothière, au milieu d'une plaine que traversait la
-grande route, avec la garde en réserve; il plaça enfin sa gauche,
-composée du corps de Marmont, à Morvilliers, le long d'un coteau assez
-élevé en avant du bois d'Ajou. Il enjoignit à chaque chef de corps, à
-Marmont notamment, de s'entourer d'ouvrages de campagne, pour
-compenser notre infériorité numérique dans le cas très-probable d'une
-attaque prochaine. Ainsi campé sur l'Aube, presque à égale distance
-des deux routes que la coalition devait être tentée de suivre, il
-attendait deux choses, premièrement que ses moyens achevassent de
-s'organiser, secondement que l'ennemi commît quelque grosse faute.
-Cette dernière chance il était loin d'en désespérer, connaissant bien
-ses adversaires, et il regardait la situation comme fort améliorée
-depuis le combat de Brienne. Il l'écrivait ainsi à sa femme, à Joseph,
-à l'archichancelier Cambacérès, aux ducs de Feltre et de Rovigo, pour
-qu'à Paris on le dît à tout le monde, pour qu'on se rassurât, et qu'on
-s'occupât avec plus de zèle des diverses créations qu'il avait
-ordonnées[4].
-
- [Note 4: Des historiens, des auteurs de Mémoires, n'ayant
- pas lu la correspondance de Napoléon, ne sachant pas ce
- qu'il faisait, le déclarent presque fou, pour s'être arrêté
- à Brienne après le combat du 29, et avoir voulu y livrer une
- seconde bataille avec des forces si disproportionnées. On
- voit s'il était fou, par l'exposé que nous venons de faire,
- et s'il est sage de juger un tel homme lorsqu'on ne connaît
- pas ses intentions d'après des documents authentiques. Le
- maréchal Marmont, dans ses Mémoires, se récrie contre
- l'ordre que Napoléon lui donna de se retrancher à
- Morvilliers. Le général Koch, excellent écrivain militaire
- et bien autrement sérieux dans ses jugements que le maréchal
- Marmont dans les siens, demande comment on pouvait vouloir
- avec trente mille hommes livrer une seconde bataille à
- toutes les armées de la coalition. On voit, d'après ce qui
- précède, quelles étaient les véritables intentions de
- Napoléon. L'ennemi pouvant opérer par Troyes ou par Châlons,
- il devait se tenir entre deux, de manière à courir sur celle
- des deux routes qui serait menacée, ne cherchant pas une
- bataille générale comme on l'en accuse, mais tâchant de
- pourvoir à toutes les éventualités avec ce qu'il avait,
- c'est-à-dire avec presque rien. Il n'y a donc qu'à admirer à
- la fois son génie et son caractère dans cette situation
- étrange, et presque sans égale dans l'histoire.]
-
-[En marge: Questions qui s'agitaient au camp des alliés pendant que
-Napoléon était à Brienne.]
-
-[En marge: Arrivée de lord Castlereagh.]
-
-Pendant ce temps, de graves questions s'agitaient au camp des
-coalisés, questions à la fois politiques et militaires. La question
-politique consistait à savoir si on traiterait avec Napoléon, la
-question militaire si on s'arrêterait à Langres, ou si on
-entreprendrait tout de suite la troisième période de la guerre, avant
-de s'être assuré par quelques pourparlers que la paix était
-impossible. Naturellement le parti des esprits ardents, à la tête
-duquel étaient les Prussiens et Alexandre, par les motifs que nous
-avons rapportés, ne voulait ni traiter ni s'arrêter. Le parti modéré,
-à la tête duquel étaient les Autrichiens et quelques hommes sages des
-diverses nations coalisées, voulait le contraire. C'était à lord
-Castlereagh, arrivé enfin au quartier général, qu'il appartenait de
-prononcer.
-
-[En marge: Chacun disposé à complaire au ministre anglais, pour
-l'attirer à soi.]
-
-[En marge: Lord Castlereagh se présente avec trois voeux bien
-prononcés: la constitution du royaume des Pays-Bas, le mariage de la
-princesse Charlotte avec le prince d'Orange, et le silence sur le
-droit maritime.]
-
-[En marge: La Russie et l'Autriche disposées à condescendre aux voeux
-du ministre britannique.]
-
-Chacun pour l'attirer lui avait concédé d'avance l'objet principal de
-ses voeux, c'est-à-dire la création du royaume des Pays-Bas, ce qui
-procurait à l'Angleterre l'avantage d'ôter Anvers à la France, de
-placer les embouchures des fleuves sous une main capable de les
-défendre, et enfin de pouvoir demander à la Hollande en retour de si
-beaux dons, le cap de Bonne-Espérance, qui est le Gibraltar de la mer
-des Indes, comme l'île de France en est l'île de Malte. Lord
-Castlereagh avait à faire à ses alliés une autre confidence dont il
-éprouvait quelque embarras à parler, c'était un projet de mariage
-entre la princesse Charlotte, héritière du sceptre d'Angleterre, et
-l'héritier de la maison d'Orange, projet qui en tout autre temps
-aurait soulevé les plus grandes oppositions. Cependant Alexandre avait
-accueilli ces ambitions britanniques avec le sourire qu'il accordait à
-toutes les passions dont il recherchait l'alliance, et s'était montré
-prêt à consentir sans exception aux voeux de l'Angleterre. Ce projet
-exigeait de l'Autriche un sacrifice personnel, celui des Pays-Bas
-autrichiens, car, dans ce retour universel au passé, les Pays-Bas
-auraient dû lui revenir. Mais en fait de Pays-Bas, elle aimait mieux
-ceux d'Italie, c'est-à-dire Venise, et elle avait donné son
-assentiment aux vues de l'Angleterre, après avoir acquis toutefois la
-certitude qu'elle serait dédommagée de son sacrifice en Italie. Il
-était un dernier point sur lequel lord Castlereagh apportait un voeu
-formel, c'est qu'il ne fût pas question du droit maritime. Le
-croirait-on? Dans cette réunion où se trouvaient des puissances qui
-aspiraient à former une marine, on s'occupait à peine du droit
-maritime, et on le regardait comme affaire particulière regardant tout
-au plus la France et l'Angleterre, et naturellement devant être réglée
-au gré de la dernière. Ainsi tout avait été concédé à lord
-Castlereagh, royaume des Pays-Bas, union par mariage entre ce royaume
-et celui d'Angleterre, et enfin silence de l'Europe civilisée sur la
-législation des mers.
-
-[En marge: Lord Castlereagh ayant obtenu ce qu'il souhaite, devient
-sur-le-champ raisonnable, et se prononce pour la paix avec Napoléon,
-mais sur la base des frontières de 1790.]
-
-Ces concessions faites, restait à savoir pour qui se prononcerait lord
-Castlereagh, entre ceux qui désiraient la paix, et ceux au contraire
-qui demandaient la guerre à outrance. Une fois rassasié, le puissant
-Anglais était redevenu parfaitement raisonnable, et, par exemple, sur
-la question de traiter ou de ne pas traiter avec Napoléon, il avait
-été à la fois sensé et habile.
-
-Au fond cette question signifiait qu'on ne voulait plus avoir affaire
-à Napoléon, et qu'on était résolu à le détrôner pour substituer une
-autre dynastie à la sienne. Or c'était pour lord Castlereagh une
-difficulté, soit par rapport à l'Angleterre soit par rapport à
-l'Autriche. On avait longtemps reproché, comme nous l'avons déjà dit,
-aux ministres anglais, élèves et successeurs de M. Pitt, de soutenir
-contre la France une guerre de dynastie, et ils avaient pris une telle
-habitude de s'en défendre devant le Parlement, qu'ils s'en défendaient
-encore, même quand le peuple anglais lui-même, encouragé par le
-succès, n'était plus disposé à leur en faire un reproche. Quant à
-l'Autriche, c'était embarrasser beaucoup l'empereur François que de
-lui dire brutalement qu'on le menait à Paris pour détrôner sa fille.
-De plus, si la vacance du trône de France donnait à lord Castlereagh
-l'espérance d'y voir monter les Bourbons, dont il désirait vivement la
-restauration, elle lui faisait craindre Bernadotte, vers lequel
-l'empereur Alexandre paraissait singulièrement porté, depuis les
-liaisons que l'entrevue d'Abo et la question de Norvége avaient fait
-naître entre les cours de Russie et de Suède.
-
-[En marge: Ses motifs pour opiner de la sorte.]
-
-[En marge: Complète entente de lord Castlereagh avec le cabinet
-autrichien.]
-
-[En marge: Résolution de traiter avec Napoléon, et de le précipiter du
-trône s'il n'accepte pas les frontières de 1790.]
-
-Par tous ces motifs, lord Castlereagh pensait sagement qu'il fallait
-ne rien précipiter, et laisser le rétablissement des Bourbons naître
-de la situation même, sans vouloir substituer l'action des hommes à
-celle des événements. Il dit aux deux partis qu'on avait publiquement
-offert à Napoléon de négocier, que refuser maintenant d'envoyer des
-plénipotentiaires non-seulement à Manheim, lieu indiqué par la France,
-mais à Châtillon, lieu indiqué par les alliés, ce serait aux yeux de
-l'Europe se placer dans un état d'inconséquence vraiment embarrassant,
-qui serait vivement relevé en Angleterre; qu'il fallait donc négocier
-avec Napoléon, qu'il le fallait absolument pour la dignité de toutes
-les puissances. À l'empereur Alexandre, pressé d'aller à Paris, aux
-Prussiens, avides de vengeance, il dit en particulier qu'on ne prenait
-pas, en agissant de la sorte, de bien grands engagements, car en
-offrant purement et simplement à Napoléon les frontières de 1790, on
-était certain de son refus; qu'en tout cas, s'il acceptait, on
-l'aurait tellement humilié, tellement affaibli, que les uns devraient
-être vengés, et les autres rassurés; que si au contraire il
-n'acceptait point, alors on serait dégagé, et que l'Autriche,
-prononcée elle-même pour le retour aux anciennes frontières de 1790,
-serait bien obligée de se rendre, et d'abandonner un gendre
-intraitable, avec lequel aucun accord n'était possible; qu'ainsi, en
-ne pressant rien, on amènerait peu à peu les choses au point où on les
-souhaitait, sans s'exposer au reproche d'inconséquence, et sans
-blesser la cour de Vienne, dont le concours à la présente guerre était
-indispensable. À l'Autriche lord Castlereagh donna une satisfaction
-entière en appuyant l'opinion de ceux qui voulaient qu'on traitât à
-Châtillon. Il dit à l'empereur François et à M. de Metternich, que,
-bien qu'il regardât comme difficile d'avoir avec Napoléon une paix
-stable, il était d'avis qu'on essayât de traiter avec lui; que
-relativement aux questions de dynastie qui pourraient s'élever en
-France, l'Angleterre n'avait aucun parti pris, qu'elle cherchait même
-à dissuader les Bourbons de se rendre sur le continent; qu'elle
-s'appliquerait donc de très-bonne foi à conclure la paix, mais que si
-Napoléon refusait ce qu'on lui offrait, il faudrait bien en finir avec
-lui, et que dans ce cas sans doute, le trône de France devenant
-vacant, l'Autriche, guidée par son esprit conservateur, éclairée sur
-le mérite de Bernadotte, préférerait les Bourbons à cet aventurier
-faisant payer si cher des services qui valaient si peu. Dans ces
-termes, lord Castlereagh rencontra un plein assentiment auprès de
-l'empereur François et de son ministre, qui l'un et l'autre se
-hâtèrent de répondre que par honneur ils étaient obligés de donner
-suite à l'offre de traiter avec Napoléon, que par dignité ils le
-devaient aussi, car l'empereur François après tout était père, mais
-que si Napoléon ne voulait à aucun prix entendre raison, ils étaient
-d'avis de rompre définitivement avec lui, quoi qu'il pût en coûter au
-père de Marie-Louise; que la régence de celle-ci au nom du roi de Rome
-ne leur paraissait pas une combinaison sérieuse, que Bernadotte leur
-semblait une fantaisie passagère d'Alexandre, une honte pour tout le
-monde, et que Napoléon renversé il n'y avait d'acceptables que les
-Bourbons. L'accord devint ainsi complet entre lord Castlereagh et
-l'Autriche, qu'il avait du reste pris soin de rassurer entièrement sur
-ses intérêts matériels. L'Autriche en effet craignait qu'après s'être
-servi d'elle on ne la jouât, et par exemple que la Russie, pour avoir
-une meilleure part de la Pologne, n'abandonnât la Saxe à la Prusse, ce
-qui obligerait de dédommager la maison de Saxe en Italie, combinaison
-dont il était déjà parlé à cette époque. Elle avait beaucoup d'autres
-craintes encore sur lesquelles lord Castlereagh la tranquillisa en lui
-engageant la parole de l'Angleterre pour l'accomplissement de tout ce
-qu'elle désirait.
-
-Avec un mélange de raison, de finesse, de fermeté, et une sorte de
-simplicité tout anglaise, lord Castlereagh acquit ainsi rapidement un
-ascendant considérable sur les alliés, à quoi sa position l'aidait
-beaucoup au surplus, car arrivant le dernier, les mains pleines de
-ressources, au milieu de gens divisés d'avis et d'intérêts, il avait
-tous les moyens de faire pencher la balance du côté qu'il voulait, et
-ne trouvait dès lors que des adhérents prêts à satisfaire à ses désirs
-pour l'attirer à eux. Il allait de la sorte avec très-peu d'intrigue,
-et en agissant très-naturellement, exercer une influence décisive sur
-les destinées de l'Europe.
-
-[En marge: À la suite de l'accord survenu entre les coalisés, on
-décide la réunion du congrès de Châtillon.]
-
-[En marge: Composition du congrès.]
-
-Les choses étant réglées comme nous venons de le dire, le 29 janvier,
-jour même où s'était livré le combat de Brienne, on arrêta la
-résolution d'envoyer des plénipotentiaires à Châtillon. Ces
-plénipotentiaires furent pour l'Autriche M. de Stadion, pour la Russie
-M. de Rasoumoffski, pour la Prusse M. de Humboldt, pour l'Angleterre
-lord Aberdeen. On adjoignit à ce dernier lord Cathcart, ambassadeur
-d'Angleterre en Russie, et sir Charles Stewart, ministre de la même
-puissance en Prusse. Il fut décidé que lord Castlereagh se rendrait
-également à Châtillon pour juger par lui-même de la marche des
-négociations, pour la diriger au besoin, et s'assurer de ses propres
-yeux si on pouvait en espérer quelque chose. On savait l'Angleterre si
-intéressée à ne rien concéder au delà des anciennes limites de la
-France, et à se débarrasser de Napoléon s'il était possible de le
-faire convenablement, que personne ne la suspectait, et n'était
-disposé à restreindre son influence au futur congrès. M. de
-Metternich aurait pu se rendre aussi à Châtillon, mais outre qu'il
-voulait rester auprès des souverains, il sentait une sorte de gêne à
-se trouver en présence du négociateur français, et aimait mieux
-laisser ce rôle pénible à M. de Stadion, qui, vieil ennemi de la
-France, s'il éprouvait un embarras en la voyant si maltraitée,
-n'éprouverait que celui de contenir une joie indiscrète.
-
-[En marge: Conditions qu'on devait offrir à Napoléon.]
-
-Les conditions qu'on devait offrir, nous pouvons le dire après un
-demi-siècle, étaient indécentes. Non-seulement on imposait à la France
-de rentrer dans ses frontières de 1790 (bien que personne n'eût voulu
-rentrer dans les limites qu'il avait alors), mais on exigeait qu'elle
-répondît tout de suite à ces propositions, et qu'elle répondît par oui
-ou par non. De plus, on prétendait lui interdire de se mêler du sort
-des pays qu'elle allait céder. Ce qu'on ferait de la Pologne, de la
-Saxe, de la Westphalie, de la Belgique, de l'Italie, comment on
-traiterait la Bavière, le Wurtemberg, la Suisse, rien de tout cela ne
-devait la regarder. La France, sans laquelle on n'avait jamais décidé
-du sort d'un village en Europe, la France ne devait avoir aucun avis
-sur les dépouilles du monde entier, qui en ce moment étaient les
-siennes. Certes Napoléon avait abusé de la victoire, mais au milieu de
-la fumée enivrante de Rivoli, d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, il
-n'avait jamais traité ainsi les vaincus, et des vaincus qui étaient
-écrasés! Or à cette époque la France n'était pas écrasée; ses ennemis
-s'avançaient chez elle comme en tremblant, et en promettant de la
-ménager. Sans doute elle avait eu des torts, ou plutôt son
-gouvernement en avait eu; mais en un jour on les effaçait tous, et si
-on se rappelle que deux mois auparavant les puissances lui avaient
-proposé ses frontières naturelles, avec de vives instances pour les
-lui faire accepter, qu'après un moment d'hésitation elle avait répondu
-par une acceptation formelle qui en droit liait les auteurs de cette
-offre, on nous pardonnera de dire que les conditions envoyées à
-Châtillon étaient indécentes. Aussi, bien que le triomphe de Napoléon
-fût celui d'un despotisme insupportable, sa victoire était alors le
-voeu de tous les honnêtes gens que l'esprit de parti n'avait point
-égarés. C'était lui assurément qui nous avait valu toutes ces
-humiliations, mais un coupable qui défend le sol, devient le sol
-lui-même!
-
-[En marge: M. de Metternich envoie M. de Floret à Châtillon, pour
-avertir M. de Caulaincourt de ce qui se passe, et faire dire à
-Napoléon de traiter à tout prix.]
-
-Tandis qu'on faisait partir les plénipotentiaires pour Châtillon, M.
-de Metternich eut le soin d'envoyer en avant M. de Floret, sous
-prétexte d'y préparer le logement des nombreux diplomates du congrès,
-mais en réalité pour donner à M. de Caulaincourt qui venait d'y
-arriver, des avis pleins de franchise, et nous dirions de sagesse,
-s'ils eussent été pour Napoléon compatibles avec sa gloire. M. de
-Metternich n'avait pas encore répondu à la demande d'armistice que M.
-de Caulaincourt avait été chargé de lui adresser. Il s'expliquait
-cette fois sur ce sujet en disant que s'il n'en avait point parlé,
-c'est qu'une telle proposition n'avait aucune chance d'être
-accueillie, qu'il en avait gardé le secret et le garderait pour
-empêcher qu'on n'en abusât; que les alliés voulaient la paix ou rien,
-la voulaient prompte, et aux conditions qui allaient être
-communiquées; qu'il ne fallait pas se défier des Anglais, car ils
-étaient parmi les plus modérés; que leur témoigner confiance, et
-surtout à lord Aberdeen, serait bien entendu; qu'il fallait saisir
-comme au vol cette occasion de négocier, que si on ne la saisissait
-pas, elle ne se représenterait plus; que les alliés se livreraient en
-cas de refus à des idées de bouleversement auxquels l'Autriche, en les
-regrettant, ne pourrait pas résister; que l'empereur François en
-serait désolé pour sa fille, mais qu'il n'en serait pas moins fidèle à
-ses alliés, auxquels l'unissaient les intérêts de la monarchie
-autrichienne, et de grandes obligations contractées pendant la
-dernière guerre; qu'il suppliait son gendre d'y bien penser, et de se
-résigner aux sacrifices commandés par les circonstances; que lui-même,
-empereur d'Autriche, avait eu dans ce siècle bien des sacrifices à
-faire, qu'il les avait faits, et qu'il n'en était pas moins revenu
-plus tard à la position qui convenait à son empire; qu'il fallait donc
-savoir se soumettre à la nécessité, pour éviter de plus grands et de
-plus irréparables malheurs.
-
-Il était défendu à M. de Floret de prendre les devants relativement
-aux conditions de la paix, et de les laisser même entrevoir. Mais les
-conseils qu'il était chargé de transmettre suffisaient pour indiquer
-qu'on n'en était plus aux bases de Francfort.
-
-[En marge: Après la solution de la question politique, on s'occupe de
-la question militaire.]
-
-[En marge: M. de Metternich et le prince de Schwarzenberg voudraient
-que les armées s'arrêtassent à Langres, pour attendre le résultat des
-négociations entamées.]
-
-La question politique étant résolue, restait à résoudre la question
-militaire. Le prince de Schwarzenberg, qui jouait dans les affaires
-militaires le rôle que jouait M. de Metternich dans les affaires
-politiques, se trouvait naturellement à la tête de ceux qui voulaient
-s'arrêter à Langres, soit pour voir ce que produiraient les
-négociations, soit pour s'épargner les dangers d'une marche sur Paris.
-On allait rencontrer Napoléon, qui se serait autant renforcé en se
-rapprochant de ses ressources, que les coalisés se seraient affaiblis
-en s'éloignant des leurs; on devait se préparer à lui livrer une
-bataille décisive, ce qui avec un général tel que lui, avec des
-soldats exaspérés comme les siens, était toujours hasardeux, et cette
-bataille, si on ne la gagnait pas, ferait perdre en un jour le fruit
-de deux années de succès inespérés. À ces considérations s'en
-joignaient d'autres puisées dans la difficulté de se procurer des
-moyens de subsistance. En effet, on était obligé d'appuyer vers la
-Marne plus que vers la Seine, à cause des troupes laissées autour des
-places, et en avançant on devait se trouver au milieu de la stérile
-Champagne, où l'on aurait du vin et pas de pain, tandis qu'on
-abandonnerait à Napoléon la fertile Bourgogne. C'était un motif de
-plus pour attendre l'effet des négociations et l'arrivée des renforts,
-avant de s'engager à fond. Il y avait bien encore quelques
-arrière-pensées tout autrichiennes dont le prince de Schwarzenberg ne
-parlait pas, et qui agissaient certainement sur lui; il se disait que
-l'entrée à Paris, tant désirée par Alexandre, serait sans doute pour
-ce prince un triomphe, mais n'en pouvait pas être un pour le beau-père
-de Napoléon; que d'ailleurs rompre davantage l'équilibre de l'Europe
-en poussant jusqu'à leur dernier terme les succès de la coalition,
-c'était le rompre au profit de la Russie et nullement au profit de
-l'Autriche.
-
-[En marge: Le combat de Brienne met fin à ces discussions militaires,
-en obligeant le prince de Schwarzenberg à venir au secours de
-Blucher.]
-
-Ces raisons, dont quelques-unes ont été depuis condamnées par le
-résultat, n'en étaient pas moins d'un grand poids. Mais tandis qu'on
-les discutait, on avait tout à coup reçu la nouvelle que Blucher,
-quoique obligé de laisser en arrière plus de la moitié de ses troupes
-autour de Mayence et de Metz, était venu se placer en avant de la
-grande armée de Schwarzenberg, et se jeter à la rencontre de Napoléon
-avec la moindre partie de ses forces. Après un tel événement il n'y
-avait plus à délibérer, et il était indispensable d'aller au secours
-du téméraire général de l'armée prussienne, sauf à décider ensuite ce
-qu'on ferait ultérieurement. En effet le 30 janvier, lendemain du
-combat de Brienne, le prince de Schwarzenberg mit en mouvement tous
-ses corps sur l'une et l'autre rive de l'Aube. Blucher s'était retiré
-un peu en arrière de la Rothière, sur les coteaux boisés de Trannes.
-(Voir les cartes n{os} 62 et 63.) Le prince de Schwarzenberg rangea
-derrière lui les corps du général Giulay et du prince de Wurtemberg,
-qui en poursuivant le maréchal Mortier s'étaient arrêtés à
-Bar-sur-Aube. Il dirigea sa gauche, composée de toutes les réserves
-autrichiennes sous le prince de Colloredo, sur Vandoeuvres, à la rive
-gauche de l'Aube, afin de menacer le flanc droit de Napoléon et de
-contenir le maréchal Mortier. Il porta sa droite, composée des
-Bavarois, à Éclance, un peu au delà de Trannes, et envoya l'ordre à
-Wittgenstein, déjà parvenu à Saint-Dizier, de s'avancer en toute hâte
-jusqu'à Soulaines. Le corps d'York, qui avait été laissé devant Metz,
-reçut également l'ordre de se rendre à Saint-Dizier. Enfin au centre,
-où déjà le prince de Wurtemberg et le général Giulay étaient venus
-appuyer Blucher, il disposa un dernier renfort en y attirant les
-gardes russe et prussienne.
-
-[En marge: Forces de Schwarzenberg et de Blucher réunies.]
-
-C'était là une immense accumulation de forces, car Blucher, après le
-combat de Brienne, conservait bien 28 mille hommes, en comptant
-Sacken, Olsouvieff et Pahlen; le général Giulay et le prince de
-Wurtemberg ne lui amenaient pas moins de 25 mille hommes de secours;
-on en supposait autant au maréchal de Wrède, autant au prince de
-Colloredo; on estimait à 30 mille les gardes russe et prussienne, à 18
-mille le corps de Wittgenstein, à 15 mille celui du général d'York. Le
-tout formait par conséquent 170 mille hommes, dont plus de 100 mille
-concentrés autour de la Rothière. Or on voyait Napoléon en face de
-soi, ayant une aile sur l'Aube, l'autre sur le coteau boisé d'Ajou, et
-pour toute défense au centre le village de la Rothière: qu'avait-il de
-troupes dans cette position? Trente mille hommes, si on en jugeait par
-le combat du 29 janvier, et peut-être quarante ou quarante-cinq mille,
-si Mortier qu'on savait à Troyes avait pu le rejoindre. C'était donc
-le cas ou jamais de se jeter sur lui, avant qu'il fût renforcé, et de
-l'accabler avec les 170 mille hommes qu'on avait dans un espace de
-quelques lieues, et dont 100 mille étaient déjà réunis dans la plaine
-de la Rothière. Ces raisons décisives mirent fin aux discussions des
-jours précédents, et il fut résolu qu'on livrerait bataille.
-D'ailleurs entre Chaumont et Bar-sur-Aube on ne pouvait pas vivre, il
-fallait avancer ou reculer, et reculer ne convenant à personne, la
-bataille, condition de tout mouvement en avant, était inévitable.
-Seulement à l'audace de Napoléon, à ses vives allures, on regarda
-comme possible qu'il prît l'initiative, et on voulut la lui laisser,
-car on se trouvait sur les plateaux boisés de Trannes et d'Éclance, et
-on avait tout avantage à l'y attendre.
-
-[En marge: Le 1er février les coalisés viennent attaquer Napoléon à la
-Rothière.]
-
-La journée du 31 janvier se passa dans cette attente. Napoléon étant
-resté immobile, on se décida, le 1er février, à l'aller chercher dans
-la plaine de la Rothière. On avait un certain espace à franchir; les
-corps étaient encore assez éloignés les uns des autres, les chemins
-étaient argileux et difficiles à parcourir, bien qu'il eût fait froid,
-et par tous ces motifs la bataille ne pouvait commencer de bonne
-heure. Le maréchal Blucher fit doubler les attelages de son
-artillerie, afin de n'être pas retardé, mais cette précaution
-l'obligea de laisser la moitié de ses canons en arrière. Il employa la
-matinée à se porter de Trannes à la Rothière. Le plan convenu était le
-suivant. (Voir le plan de Brienne, carte nº 63.)
-
-[Date en marge: Fév. 1814.]
-
-[En marge: Plan des coalisés.]
-
-Le maréchal Blucher devait avec Sacken, Olsouvieff, Scherbatow et
-Pahlen, aborder la Rothière et l'enlever, ce qui paraissait facile
-pour lui, car il n'avait d'autre obstacle à vaincre qu'un village
-situé au milieu d'une plaine presque unie, et s'élevant en pente
-insensible. Pendant ce temps le général Giulay devait se porter sur
-Dienville, pour enlever le pont de l'Aube où Napoléon appuyait sa
-droite, tandis que le prince de Wurtemberg, agissant vers le côté
-opposé, à travers les bois d'Éclance, devait enlever la Giberie et
-Chaumenil, petits villages qui se reliaient au bois d'Ajou où Napoléon
-avait sa gauche. Enfin, le maréchal de Wrède devait attaquer cette
-gauche, formée par le maréchal Marmont. Il fallait pour cela qu'il
-s'enfonçât dans un ruisseau fangeux et boisé qui passe au pied du
-village de Morvilliers, qu'il le franchît, enlevât Morvilliers, et
-traversât ensuite une plaine découverte et creuse bordée par le bois
-d'Ajou. Derrière les 70 mille hommes qui allaient s'engager de la
-sorte, les gardes russe et prussienne devaient marcher en réserve, ce
-qui porterait à cent mille le nombre des combattants. Enfin aux deux
-extrémités de cette ligne de bataille, Colloredo qui était à la gauche
-de l'Aube, Wittgenstein et d'York qui traversaient la forêt de
-Soulaines, devaient, en exécutant un double mouvement circulaire,
-envelopper Napoléon avec 70 mille hommes répartis sur les deux ailes.
-Quelle probabilité qu'il s'en tirât, eût-il trente, quarante, et même
-cinquante mille combattants?
-
-[En marge: Périlleuse situation de Napoléon, réduit à combattre 170
-mille hommes avec 32 mille.]
-
-Telle était l'opinion que les coalisés se faisaient de la situation de
-l'armée française. Cette situation était au moins aussi fâcheuse
-qu'ils la supposaient. Ce n'était pas 50 mille combattants, ce n'était
-même pas 40 mille que Napoléon pouvait opposer aux 170 mille hommes de
-la coalition, mais 32 mille au plus. Il avait, il est vrai, une
-position bien choisie, son génie, et le dévouement de ses soldats! On
-va voir comment il usa de ces ressources.
-
-[En marge: Néanmoins il n'hésite pas à livrer bataille.]
-
-Dès le matin il avait remarqué un grand mouvement parmi les troupes de
-Blucher, et sachant que le prince de Colloredo s'était montré de
-l'autre côté de l'Aube, vers Vandoeuvres, il inclinait à quitter les
-bords de cette rivière, et à se replier sur Troyes, pour s'y réunir à
-Mortier et tenir tête à la masse des coalisés qui semblait prendre
-cette route, lorsqu'au milieu du jour il apprit par quelques
-transfuges et par les dispositions manifestes de l'ennemi, qu'il
-allait être attaqué de front à la Rothière. Dès ce moment il n'était
-ni de son caractère ni d'un bon calcul de se retirer. Il résolut de
-faire tête à l'orage, de recevoir chaudement l'attaque qui
-s'annonçait, sauf à se retirer ensuite dès qu'il aurait assez résisté
-pour ne paraître ni découragé ni vaincu.
-
-[En marge: Position prise par Napoléon.]
-
-Napoléon, comme nous l'avons dit, avait sa droite appuyée sur l'Aube,
-à Dienville, où se trouvaient sous le général Gérard la division
-Dufour (première de réserve), et la division Ricard détachée du corps
-de Marmont. Il avait son centre, formé des troupes du maréchal Victor,
-à la Rothière, coupant la grande route et s'étendant jusqu'à la
-Giberie; il avait sa gauche en avant du bois d'Ajou, protégée par le
-ruisseau et le village de Morvilliers. Cette gauche, composée du corps
-de Marmont qui était réduit en ce moment à la division de la Grange,
-n'était pas de plus de 4 mille hommes. Elle possédait, il est vrai,
-beaucoup de canons que le maréchal Marmont avait adroitement disposés,
-et de manière à contenir les Bavarois quand ils attaqueraient le
-ruisseau et le village de Morvilliers. Enfin, avec deux divisions de
-jeune garde, toute la cavalerie et une nombreuse artillerie, Napoléon
-se tenait en réserve derrière la Rothière, et un peu sur la gauche, de
-manière à secourir ou Marmont ou Victor. Il est certain, d'après les
-appels faits le matin, qu'il ne comptait pas plus de 32 mille hommes.
-
-[En marge: Bataille de la Rothière, livrée le 1er février 1814.]
-
-[En marge: Premier engagement à la Rothière, à Dienville et à
-Morvilliers, terminé à l'avantage des Français.]
-
-Le feu ne commença pas avant deux heures de l'après-midi. Blucher
-après avoir franchi avec peine l'espace qui le séparait de nos
-positions, s'avança sur la Rothière en deux fortes colonnes, l'une
-composée des troupes de Sacken, l'autre de celles d'Olsouvieff et de
-Scherbatow. Une vive canonnade s'engagea de part et d'autre, mais
-comme nous avions beaucoup d'artillerie, ce ne fut pas à l'avantage
-des Russes que Blucher commandait dans cette journée. Bientôt celui-ci
-voulut agir plus sérieusement, et il poussa ses masses d'infanterie
-sur les premières maisons de la Rothière. C'était la division Duhesme,
-du corps du maréchal Victor, qui occupait ce village. Nos jeunes
-soldats, bien embusqués dans les maisons et les jardins, avec des
-barricades à toutes les issues, répondirent par un feu des plus
-violents aux tentatives des soldats de Blucher, et parvinrent ainsi à
-les arrêter. Le maréchal Victor, abattu en sortant de Strasbourg,
-avait retrouvé toute l'énergie de la jeunesse dans cette grave
-circonstance, et il était au plus fort du danger, donnant l'exemple à
-ses soldats qui le suivaient noblement.
-
-Tandis qu'au centre Blucher luttait contre cet obstacle, le général
-Giulay ayant défilé derrière lui pour se porter sur Dienville, y
-rencontra notre aile droite établie en avant de ce bourg, et sur les
-bords de l'Aube. Le général Gérard avait disposé une partie de ses
-troupes dans l'intérieur du bourg, l'autre dans la plaine, en liaison
-avec la Rothière, et sous la protection d'un grand nombre de bouches
-à feu. Le général Giulay, d'abord accueilli comme Blucher par une
-forte canonnade, ne fut pas plus heureux, et voulut en vain aborder le
-bourg lui-même. Il perdit beaucoup de monde sans y pénétrer. Afin de
-se donner plus de chance de succès, en attaquant Dienville par les
-deux côtés de l'Aube, il porta la brigade Fresnel sur la rive gauche
-de cette rivière, par le pont d'Unienville situé un peu en amont.
-Cette brigade, après avoir franchi l'Aube et être arrivée devant
-Dienville, en trouva le pont barricadé, et essuya la fusillade d'une
-multitude de tirailleurs embusqués au bord de la rivière. Tout ce
-qu'elle put faire, fut de prendre position sur le sommet d'un coteau
-opposé à Dienville, et de tirer par-dessus l'Aube avec son artillerie.
-La division Dufour, rangée sur l'autre rive, supporta ce feu avec un
-rare aplomb, et y répondit par un feu non moins meurtrier.
-
-Sur notre droite comme à notre centre les alliés avaient donc
-rencontré une résistance opiniâtre. À notre gauche, le prince royal de
-Wurtemberg, après avoir franchi les bois d'Éclance, avait essayé
-d'enlever le petit hameau de la Giberie, qui flanquait la Rothière, et
-se liait avec le bois d'Ajou occupé par Marmont. Il s'y trouvait un
-détachement du maréchal Victor, qui, vaincu par le nombre, fut obligé
-d'abandonner le hameau. Mais le maréchal Victor se mettant à la tête
-de l'une de ses brigades, reprit la Giberie, et repoussa fort loin les
-Wurtembergeois. Enfin, à l'extrémité de ce champ de bataille, où la
-ligne des alliés se recourbait autour de notre flanc gauche, les
-Bavarois, après avoir débouché de la forêt de Soulaines, et s'être
-déployés le long du ruisseau de Morvilliers, avaient été arrêtés par
-le maréchal Marmont, qui avait parfaitement disposé son artillerie et
-en faisait un usage des plus redoutables.
-
-[En marge: Vers quatre heures de l'après-midi, Blucher tente un effort
-décisif contre la Rothière et la Giberie.]
-
-Ainsi après deux heures d'une canonnade et d'une fusillade des plus
-violentes, l'ennemi n'avait gagné de terrain nulle part. Mais il ne
-pouvait se résigner à être tenu en échec par une armée qui lui
-paraissait être d'une quarantaine de mille hommes tout au plus, tandis
-qu'il en avait environ 100 mille en ne comptant pas ses deux ailes
-extrêmes.
-
-[En marge: Succès de cette attaque, après une vive résistance de la
-part des Français.]
-
-Il tenta donc un effort décisif vers quatre heures de l'après-midi.
-Blucher, derrière lequel étaient venues se placer les gardes russe et
-prussienne, marcha l'épée à la main sur la Rothière, tandis que sur la
-demande pressante du prince de Wurtemberg, l'empereur Alexandre
-envoyait une brigade de ses gardes pour seconder ce prince dans
-l'attaque de la Giberie. L'action alors devint terrible. Les colonnes
-de Sacken entrèrent dans la Rothière, en furent repoussées, puis y
-pénétrèrent de nouveau, n'ayant affaire qu'à la division Duhesme, qui
-était au plus de 5 mille hommes. Cette division, conduite par le
-maréchal Victor en personne, n'abandonna le poste qu'à demi détruite.
-Pendant ce temps, pour remplir l'espace compris entre la Rothière et
-la Giberie, la cavalerie de la garde, suivie de son artillerie
-attelée, se jeta sur la cavalerie de Pahlen et de Wassiltsikoff, et la
-culbuta sur l'infanterie de Scherbatow. Mais arrêtée par l'infanterie
-russe, chargée en flanc par un corps de dragons, elle perdit dans
-cette échauffourée une partie de ses canons, qu'elle n'eut pas le
-temps de ramener. Le prince de Wurtemberg, soutenu par les gardes
-russes, pénétra dans la Giberie, et de leur côté les Bavarois, honteux
-de se voir arrêtés par le petit nombre des soldats de Marmont,
-franchirent enfin le ruisseau qui leur faisait obstacle, emportèrent
-le village de Morvilliers, et débouchèrent dans la plaine qui s'étend
-au pied du bois d'Ajou, afin de se débarrasser de notre artillerie qui
-leur causait le plus grand dommage.
-
-[En marge: Napoléon sentant qu'un coup de vigueur est nécessaire pour
-couvrir la retraite, reprend la Rothière et la Giberie à la tête de la
-jeune garde.]
-
-[En marge: La bataille terminée à dix heures du soir.]
-
-[En marge: Napoléon se retire en bon ordre.]
-
-Le moment était critique, et Napoléon, qui n'avait cessé d'ordonner
-tous les mouvements sous une grêle de projectiles, résolut, quoiqu'il
-fît déjà nuit, de ne pas laisser tant d'avantages à ses adversaires.
-Sentant que la retraite n'était possible avec honneur et avec sûreté
-qu'en intimidant l'ennemi, il lança brusquement les deux divisions de
-jeune garde, qui étaient sa dernière ressource, sur les deux points
-principaux. Il dirigea sur la Rothière la division Rothenbourg, sous
-la conduite du maréchal Oudinot, avec ordre de tout renverser devant
-elle, et lui-même dirigea sur la gauche la division Meunier, entre
-Marmont qui s'était replié sur le village de Chaumenil, et Victor qui
-avait perdu la Giberie. Ces deux jeunes troupes, conduites par
-Napoléon et Oudinot, marchèrent avec la résolution du désespoir. La
-division Meunier, placée entre Chaumenil et la Giberie, arrêta net les
-progrès des Bavarois et des Wurtembergeois. Oudinot, à la tête de
-l'infanterie de Rothenbourg, se déploya sans fléchir sous un feu
-épouvantable, fit plier les masses ennemies, et parvint même à leur
-enlever le village de la Rothière. La nuit était déjà profonde; on
-combattit corps à corps avec une sorte de fureur dans l'intérieur du
-village, et ce ne fut qu'à dix heures du soir, quand l'ennemi ne
-pouvait plus inquiéter notre retraite, que l'héroïque Oudinot se
-replia de la Rothière sur Brienne. Notre mouvement rétrograde
-s'exécuta en bon ordre, couvert par les divisions de la jeune garde et
-par les dragons de Milhaud, qui, chargeant et chargés tour à tour,
-occupèrent le terrain, mais en y perdant l'artillerie qu'il était
-impossible de ramener. Nous en avions une trop grande quantité
-comparativement à notre infanterie, pour pouvoir la protéger, et après
-s'en être servi on l'abandonnait, en se contentant de sauver les
-canonniers et les attelages. Du reste, tandis que le centre composé de
-la garde, de la cavalerie et des débris de Victor, se retirait sans
-être entamé, la gauche sous Marmont se dérobait très-heureusement à
-travers le bois d'Ajou, et la droite, sous Gérard, qui s'était montrée
-inébranlable à Dienville, se repliait sans échec le long de l'Aube,
-après avoir tué ou blessé un nombre considérable d'hommes à l'ennemi.
-
-[En marge: Résultats de la bataille de la Rothière.]
-
-[En marge: Napoléon profite de la nuit pour passer l'Aube par le pont
-de Lesmont, et laisse Marmont sur la hauteur de Perthes pour tromper
-l'ennemi.]
-
-Ainsi se termina cette terrible journée où la résistance de 32 mille
-hommes contre 170 mille, dont 100 mille engagés, fut, on peut le dire,
-un vrai phénomène de guerre. Cette résistance était due à l'habileté
-et à l'énergie du général Gérard, au bon emploi que le maréchal
-Marmont avait fait de son artillerie, au dévouement héroïque des
-maréchaux Oudinot et Victor, et par-dessus tout à la ténacité
-indomptable de Napoléon. Sans son caractère de fer il aurait été
-précipité dans l'Aube. Sa tenue était de nature à faire réfléchir
-l'ennemi, et sauvait pour le moment sa situation. Il avait perdu
-environ 5 mille hommes en tués ou blessés, et en avait mis hors de
-combat 8 ou 9 mille aux alliés, grâce à l'avantage de la position et
-au grand emploi de l'artillerie, différence qui était une satisfaction
-sans doute, mais un faible succès militaire, car les moindres pertes
-étaient pour nous bien plus sensibles, que les plus considérables pour
-la coalition. Notre sacrifice en artillerie fut d'une cinquantaine de
-bouches à feu, mais presque sans perte d'artilleurs ou de chevaux[5],
-ce qui prouvait que c'étaient bien plutôt des pièces abandonnées que
-des pièces conquises par l'ennemi. Napoléon n'avait livré ce combat si
-disproportionné que pour couvrir sa retraite: dans la nuit il passa
-sans confusion le pont de Lesmont, et gagna Troyes en bon ordre. Comme
-il lui fallait toute la nuit pour défiler, et qu'il pouvait être
-assailli par l'ennemi à la pointe du jour, il laissa le corps de
-Marmont, qui ne se composait que de la division Lagrange, sur la
-droite de l'Aube et sur la hauteur de Perthes, de manière à persuader
-à Blucher que l'armée française était là tout entière prête à
-combattre de nouveau. Ce corps ne courait aucun danger bien sérieux,
-car il avait pour se couvrir la petite rivière de la Voire, étroite
-mais profonde, dont il possédait les ponts, et derrière laquelle il
-était assuré de trouver un asile dès qu'il serait trop vivement
-attaqué.
-
- [Note 5: L'ennemi parla de 2 mille ou 2,500 prisonniers.
- C'étaient des blessés que nous abandonnions, faute de
- pouvoir les emmener, et non point de vrais prisonniers pris
- en ligne.]
-
-Le lendemain en effet, l'ennemi, fatigué du combat de la veille, et
-s'éveillant un peu tard, s'avança d'un côté vers le pont de Lesmont,
-de l'autre vers la hauteur de Perthes, et demeura dans une sorte de
-doute en voyant le corps de Marmont en bataille. Tandis qu'il se
-demandait où était l'armée française, elle achevait de défiler tout
-près de lui par le pont de Lesmont, et Marmont lui-même, après avoir
-suffisamment contribué à son illusion, se dérobait en passant la Voire
-à Rosnay.
-
-[En marge: Marmont, après avoir occupé assez longtemps l'attention de
-l'ennemi, se retire derrière la Voire.]
-
-[En marge: Beau combat de Marmont à Rosnay.]
-
-Cependant Marmont fut suivi sur la Voire par le maréchal de Wrède.
-Après avoir occupé assez longtemps la hauteur de Perthes, et y avoir
-fait bonne contenance, il avait traversé le pont de Rosnay sous les
-yeux des Bavarois, et s'était hâté de le détruire. Mais serré de
-très-près, il n'avait pu enlever que le tablier du pont, et en avait
-laissé subsister les pilotis, dont la tête perçait de quelques pieds
-au-dessus de l'eau. Pendant qu'il mettait en bataille de l'autre côté
-de la Voire le peu de troupes qui lui restaient, il aperçut au-dessous
-de Rosnay des détachements ennemis exécutant une tentative de passage.
-Il envoya d'abord de la cavalerie pour s'y opposer, puis ayant reconnu
-que la cavalerie ne suffisait pas, et qu'une troupe de deux à trois
-mille hommes avait déjà franchi la rivière, il y accourut lui-même
-avec quelques centaines d'hommes, car si ce passage n'était pas
-interrompu, son corps pouvait se trouver coupé de l'Aube et de
-Napoléon, dès lors rejeté au milieu des corps de Wittgenstein et
-d'York, c'est-à-dire enveloppé et pris. Sur-le-champ il se précipita
-l'épée à la main sur le détachement qui avait passé la Voire au moyen
-de quelques pieux et de quelques planches, l'attaqua brusquement, et
-le refoula sur la rivière. Sa cavalerie à cet aspect fit une charge à
-outrance, et en un clin d'oeil on sabra ou prit un millier d'hommes.
-Cet exploit accompli au-dessous de Rosnay, Marmont fut rappelé à
-Rosnay même par une tentative à peu près semblable. Prévoyant qu'un
-passage pourrait être essayé par ce pont à moitié détruit, il y avait
-embusqué un capitaine d'infanterie fort intelligent avec sa compagnie.
-Celui-ci avait laissé passer un à un sur les appuis du pont privés de
-tablier, un certain nombre d'hommes, puis les avait fusillés à bout
-portant. Marmont arriva pour les achever. Ainsi un corps de 3 mille
-Français environ, c'était en effet ce qui restait à Marmont séparé de
-la division Ricard, avait arrêté toute une journée un corps de 25
-mille Bavarois, et leur avait tué ou enlevé plus de 2 mille hommes. Ce
-double combat fut un véritable service, car en excitant au plus haut
-point la confiance de l'armée en elle-même, et en rendant les coalisés
-infiniment plus circonspects, il contribua beaucoup à ralentir leurs
-mouvements, ce qui devait nous permettre de multiplier les nôtres,
-seule ressource qui nous restât dans l'état si réduit de nos forces.
-
-[En marge: Retraite de Napoléon sur Troyes, où il arrive le 3
-février.]
-
-[En marge: Gravité de la situation.]
-
-[En marge: Disproportion effrayante des forces opposées les unes aux
-autres.]
-
-Napoléon ayant franchi l'Aube sans accident, séjourna le 2 à Piney, et
-le lendemain 3 février alla s'établir à Troyes. Cette dernière
-bataille si énergiquement soutenue contre des forces si supérieures,
-tout en étant un grand acte militaire, nous laissait dans un immense
-péril. La coalition semblait avoir rassemblé toutes ses forces entre
-Bar-sur-Aube et Troyes, et si elle persévérait à marcher réunie sur
-Paris, il était douteux, même en s'y faisant tuer jusqu'au dernier
-homme, qu'on parvînt à l'arrêter. Après le combat du 29 janvier, et la
-bataille du 1er février, c'est tout au plus s'il restait à Napoléon 25
-ou 26 mille combattants. Mortier, qu'il venait de retrouver à Troyes,
-en avait 15 mille peut-être, le général Hamelinaye 4 mille, ce qui
-portait la totalité de nos forces disponibles à 45 mille hommes. Or le
-prince de Schwarzenberg, avec Wittgenstein et Blucher, en comptait
-bien 160 mille, en déduisant les pertes des deux derniers combats; et
-ce n'était pas tout, car Blucher allait être renforcé non-seulement
-par d'York arrivant de Metz, mais par Langeron prêt à venir de
-Mayence, par Kleist quittant le blocus d'Erfurt, tous trois devant
-être remplacés par des troupes levées à la hâte en Allemagne. On ne
-savait donc pas jusqu'où la masse des coalisés serait portée sous
-quelques jours, et il était possible qu'on se trouvât 40 à 50 mille
-combattants contre 200 mille, et alors comment se défendre? Les
-soldats avaient toujours la même confiance en Napoléon, bien qu'il en
-désertât un certain nombre parmi les jeunes, mais les chefs, qui sur
-le champ de bataille leur donnaient l'exemple du plus grand
-dévouement, les chefs ayant assez d'expérience pour découvrir le
-danger d'une situation presque désespérée, pas assez de génie pour
-apercevoir les ressources, se livraient hors du feu à un complet
-découragement. Ils étaient d'une tristesse profonde qu'ils ne
-prenaient aucun soin de cacher. Cette tristesse gagnait peu à peu les
-rangs inférieurs, et l'hiver avec ses souffrances et ses privations
-n'était pas fait pour la dissiper. En Franche-Comté, en Alsace, en
-Lorraine, les habitants avaient montré un esprit excellent et une
-véritable fraternité envers l'armée. À Troyes et dans les environs, où
-l'esprit était moins bon, où déjà les charges de la guerre s'étaient
-fait cruellement sentir, où il régnait une extrême irritation contre
-le gouvernement, l'accueil fait à l'armée était moins cordial, et de
-fâcheuses rixes entre soldats et paysans ajoutaient d'affligeantes
-couleurs au tableau qu'on avait sous les yeux.
-
-[En marge: Prodigieuse fermeté de Napoléon.]
-
-Napoléon, quoique douloureusement affecté, n'était cependant point
-abattu. Il découvrait encore bien des ressources là où personne n'en
-soupçonnait, cherchait à les faire apercevoir aux autres, et montrait
-non pas de la sérénité ou de la gaieté, ce qui eût été une affectation
-peu séante en de telles circonstances, mais une ténacité, une
-résolution indomptables, et désespérantes pour ceux qui auraient voulu
-le voir plus disposé à se soumettre aux événements. Point troublé,
-point déconcerté, point amolli surtout, supportant les fatigues, les
-angoisses avec une force bien supérieure à sa santé, toujours au feu
-de sa personne, l'oeil assuré, la voix brusque et vibrante, il portait
-le fardeau de ses fautes avec une vigueur qui les aurait fait
-pardonner, si les grandes qualités étaient une excuse suffisante des
-maux qu'on a causés au monde.
-
-[En marge: Ressources qui nous restaient.]
-
-[En marge: Correspondance de Napoléon avec son frère, sa femme, ses
-ministres, pour essayer de les rassurer.]
-
-Toutefois la confiance qu'il manifestait, bien qu'en partie simulée,
-n'était pas sans fondement. S'il ne lui restait que 15 mille hommes,
-en comptant ce qu'il ramenait de Brienne, la vieille garde de Mortier,
-et la petite division Hamelinaye, il attendait 15 mille vieux soldats
-arrivant en poste d'Espagne, et déjà rendus à Orléans. Ce renfort
-devait élever ses forces matériellement à 60 mille hommes, et
-moralement à beaucoup plus. Le brave Pajol, qui, avec douze cents
-chevaux et 5 à 6 mille gardes nationaux, défendait les ponts de la
-Seine et de l'Yonne qu'il avait barricadés, tels que Nogent-sur-Seine,
-Bray, Montereau, Sens, Joigny, Auxerre, attendait 4 mille hommes de la
-réserve de Bordeaux. À Paris il devait y avoir sous peu de jours deux
-divisions de jeune garde dont l'organisation allait être terminée. Il
-s'y trouvait en outre vingt-quatre dépôts de régiments qu'on y avait
-fait refluer, et dans lesquels on pouvait, en y versant des conscrits,
-former vingt-quatre bataillons de 5 à 600 hommes chacun, ce qui
-présenterait, en comptant les deux divisions de jeune garde, quatre
-divisions d'infanterie de vingt et quelques mille hommes. On avait en
-outre de quoi équiper quelques mille cavaliers à Versailles, et de
-quoi atteler 80 bouches à feu à Vincennes. C'étaient donc 30 mille
-soldats de plus qui devaient en huit ou dix jours porter à 90 mille
-hommes les forces totales de Napoléon. Enfin à Montereau, à Meaux, à
-Soissons, il accourait de braves gens qui profitaient des cadres de la
-garde nationale pour venir offrir et utiliser leur dévouement. Tout
-n'était donc pas perdu, si on savait conserver son sang-froid quelques
-jours encore. Par malheur deux choses manquaient à Paris, non pas les
-hommes, nous le répétons, mais l'argent et les fusils. Quant à
-l'argent, lorsque M. Mollien aux abois ne savait où trouver cent mille
-francs, un mandat sur le trésorier de la liste civile les faisait
-sortir des Tuileries. Il était moins aisé de se procurer des armes. Il
-y avait, comme nous l'avons dit, 6 mille fusils neufs et 30 mille à
-réparer. On travaillait à remettre en état ces derniers, mais les
-réparations quotidiennes remplaçaient à peine les distributions, et la
-réserve des armes propres au service diminuait ainsi à vue d'oeil. Les
-habits se confectionnaient assez vite; les chevaux arrivaient.
-Napoléon écrivant sans cesse à Joseph et à Clarke, tâchait de stimuler
-la paresse de l'un, de suppléer à l'incapacité de l'autre, leur
-traçait point par point ce qu'ils avaient à faire, donnait tous les
-jours de ses nouvelles à l'Impératrice et au prince Cambacérès, leur
-recommandait le courage et le calme, leur affirmait que rien n'était
-perdu, que l'ennemi n'avait eu aucun avantage décisif, et qu'avec de
-la constance et de l'énergie on finirait par tout sauver.
-
-[En marge: Espérance d'une faute de l'ennemi, qui sauverait l'Empire.]
-
-[En marge: Napoléon ne dit rien de l'espérance qui le soutient.]
-
-[En marge: Efforts de Berthier et de M. de Bassano en faveur de la
-paix.]
-
-Tandis qu'il s'efforçait de préparer ses ressources et d'y faire
-croire, il lui restait une chance heureuse et prochaine, qui était le
-secret de son génie, et dont il avait comme une sorte de
-pressentiment. Cette chance, si elle se réalisait, pouvait changer la
-face des choses, et lui ménager d'importantes victoires. Pour le
-moment il était menacé d'une immense et fatale bataille, livrée sous
-les murs de Paris contre des forces quadruples des siennes. C'était
-en effet la triste vraisemblance, si l'ennemi persistait à marcher en
-masse. Mais cet ennemi ne se diviserait-il pas? Entre les voies
-diverses de l'Yonne, de la Seine, de l'Aube, de la Marne, ne serait-il
-pas amené à se partager, à s'étendre, soit pour vivre, soit pour
-donner la main aux troupes du nord et de l'est, soit enfin par mille
-autres motifs? Blucher qui avait des forces sur la Marne et plus loin,
-car il avait laissé le général Saint-Priest aux frontières de
-Belgique, ne voudrait-il pas les rappeler à lui, et pour les rallier
-plus sûrement ne ferait-il pas un pas vers elles? Schwarzenberg qui
-avait des forces sur la route de Genève et jusque vers Lyon, ne
-voudrait-il pas tendre un bras vers Dijon? À ces causes ne se
-joindrait-il pas des motifs moraux de séparation, tels que des
-jalousies, des antipathies, des désirs d'opérer séparément les uns des
-autres? Blucher ne voudrait-il point par exemple se porter sur la
-Marne en laissant Schwarzenberg sur la Seine, afin d'être plus libre
-d'agir à sa tête? Napoléon le soupçonnait fortement, et dès le second
-jour de sa retraite sur Troyes il en avait presque conçu la
-certitude[6]. S'il en était ainsi, son projet était tout arrêté; il
-laisserait un corps devant Schwarzenberg, puis se dérobant rapidement
-courrait à Blucher et l'accablerait, pour revenir ensuite sur
-Schwarzenberg. Toutefois il n'en disait rien, de peur que son secret
-ne fût divulgué, et ne parvînt à l'ennemi par une indiscrétion
-d'état-major. Autour de lui la présence d'une masse compacte, quatre
-fois supérieure au moins à l'armée française, était le nuage qui
-offusquait tous les yeux et terrifiait tous les coeurs. On se voyait
-réduit à livrer sous les murs de Paris une bataille générale, avec des
-forces tellement disproportionnées que la victoire serait impossible,
-et on aurait voulu à tout prix conjurer ce danger, et le conjurer au
-moyen de la paix, quelle qu'elle pût être. Arrivé le 3 février à
-Troyes, Napoléon fut en effet assailli des représentations de Berthier
-qui avait toujours été sage, et de M. de Bassano qui l'était devenu
-depuis nos derniers malheurs. Traiter à tout prix à Châtillon était
-leur ferme sentiment, exprimé de la manière la plus pressante.
-
- [Note 6: Le 2, Napoléon en écrivait quelques mots obscurs,
- mais très-positifs, au ministre de la guerre.]
-
-[En marge: Accueil que M. de Caulaincourt reçoit à Châtillon.]
-
-[En marge: Sinistres pressentiments de ce citoyen dévoué, et ses
-instances auprès de Napoléon pour obtenir d'autres instructions.]
-
-On le pouvait effectivement, car les plénipotentiaires des puissances
-coalisées venaient d'arriver à Châtillon, tous fort disposés à signer
-la paix, mais sur la double base des frontières de 1790, et de notre
-exclusion des futurs arrangements européens. Accueilli avec politesse
-et froideur, M. de Caulaincourt avait pu démêler qu'on lui préparait
-de cruelles propositions, et qu'on était déjà loin des bases de
-Francfort. M. de Floret, le secrétaire de la légation autrichienne,
-chargé de donner secrètement des avis bienveillants au négociateur
-français, sans vouloir s'expliquer catégoriquement, lui avait dit:
-Traitez à tout prix, car cette occasion est comme celle de Prague,
-comme celle de Francfort, une fois négligée elle ne se représentera
-plus.--M. de Caulaincourt effrayé de ces avis, et voulant savoir quels
-sacrifices on allait imposer à la France, n'avait pu obtenir de M. de
-Floret aucune explication, mais il en avait tiré la certitude qu'il
-fallait se résigner à de bien autres sacrifices que ceux de Francfort,
-si on voulait sauver Paris, et avec Paris le trône impérial. Il avait
-donc écrit à Napoléon, et l'avait supplié de lui accorder des
-latitudes pour négocier, car des instructions qui lui enjoignaient
-d'exiger non-seulement l'Escaut mais le Wahal, non-seulement les Alpes
-mais une partie de l'Italie, non-seulement une influence légitime sur
-le sort des provinces cédées mais la possession d'une partie d'entre
-elles pour les frères de Napoléon, étaient un affreux contre-sens avec
-la situation présente. Il avait demandé des latitudes sans dire
-lesquelles, et les avait demandées à genoux, non comme un homme qui se
-prosterne pour sauver sa fortune et sa vie, mais comme un bon citoyen
-qui s'humilie pour sauver son pays. Se défiant de M. de Bassano qu'il
-n'aimait point, et dont il n'était point aimé, qu'il considérait à
-tort comme la cause de l'entêtement de Napoléon, il avait écrit à
-Berthier, pour le prier d'abord de lui envoyer des informations
-exactes sur la situation militaire, et pour le conjurer ensuite, lui
-le noble et fidèle compagnon des dangers de l'Empereur, d'employer
-toute son influence à le faire céder.
-
-[En marge: Nouvelles alarmantes venues de tous côtés, et confirmant
-les conseils de Berthier, de M. de Bassano, et de M. de Caulaincourt.]
-
-C'est ainsi que Napoléon avait eu à subir non-seulement la lettre de
-M. de Caulaincourt demandant d'autres instructions, mais les prières
-les plus vives de Berthier, et de M. de Bassano lui-même qui en ce
-moment était loin d'exciter son maître à la résistance. Des nouvelles
-venues de divers côtés aiguillonnaient encore le zèle de tous ceux qui
-entouraient Napoléon. En effet des corps autrichiens semblaient
-s'être étendus à notre droite par delà l'Yonne. Quatre à cinq mille
-Cosaques avaient dépassé Sens, et menaçaient Fontainebleau. À notre
-gauche vers la Marne, l'aspect des choses n'était pas moins
-inquiétant. Le maréchal Macdonald qui avait reçu ordre de se replier
-sur Châlons et de s'y maintenir, en avait été expulsé par l'ennemi, et
-avait été contraint de se retirer sur Château-Thierry. On le disait
-même rejeté sur Meaux. Les 11e et 5e corps d'infanterie, les 2e et 3e
-de cavalerie qu'il amenait avec lui, et que Napoléon évaluait à 12
-mille hommes au moins, étaient en réalité réduits à 6 ou 7 mille. Des
-bandes de fuyards après avoir quitté l'armée, s'étaient répandues
-entre Meaux et Paris, et y avaient porté l'épouvante. Les Parisiens
-voyaient l'ennemi arriver sur eux par trois routes, celle d'Auxerre,
-celle de Troyes, celle de Châlons, et sur une des trois seulement
-discernaient une force capable de les couvrir, celle que Napoléon
-commandait en personne, laquelle avait eu, disait-on, l'avantage dans
-le combat du 29 janvier, mais un désavantage marqué dans la bataille
-du 1er février. On parlait en outre de mouvements dans la Vendée, et
-ce pays naguère si tranquille, si reconnaissant envers Napoléon,
-paraissait prêt à s'agiter. Enfin, à la stupéfaction générale, on
-annonçait que Murat, le propre beau-frère de l'Empereur, élevé par lui
-au trône, venait de trahir à la fois l'alliance, la patrie, la
-parenté, en se portant sur les derrières du prince Eugène. Ce concours
-de mauvaises nouvelles avait bouleversé toutes les têtes.
-L'Impératrice épouvantée appelait sans cesse auprès d'elle tantôt
-Joseph, tantôt l'archichancelier, pour leur confier ses chagrins, et
-en voyant le péril s'approcher se mourait de peur pour son époux, pour
-son fils, pour elle-même. On répandait dans Paris que la cour allait
-se retirer sur la Loire, et tous les jours une foule inquiète venait
-aux Tuileries, pour s'assurer si les voitures de promenade qui
-ordinairement transportaient l'Impératrice et le Roi de Rome au bois
-de Boulogne, n'étaient pas des voitures de voyage destinées à se
-diriger sur Tours[7].
-
- [Note 7: Suivant mon habitude de ne jamais tracer des
- tableaux de fantaisie, je dirai que j'emprunte ces détails
- non-seulement à la correspondance du roi Joseph, qui a été
- publiée en partie, mais à celle du prince Cambacérès, du duc
- de Rovigo, du duc de Feltre, qui ne l'ont pas été, et qui
- sont extrêmement détaillées. Elles donnent avec encore plus
- de vivacité toutes les particularités que je rapporte ici.
- J'atténue donc plutôt que je n'exagère les couleurs, sachant
- qu'il faut toujours ôter quelque chose à l'exagération du
- temps, bien que cette exagération soit un des traits de la
- situation qu'il convient de conserver dans une certaine
- mesure.]
-
-[En marge: Les instances dont Napoléon est l'objet, les mauvaises
-nouvelles dont on l'accable, l'irritent sans l'ébranler.]
-
-Ces circonstances irritaient Napoléon sans l'ébranler. Où chacun
-voyait des sujets de crainte, il apercevait plutôt des sujets
-d'espérance. Il se doutait en effet qu'un corps autrichien s'était
-approché de lui, et il songeait à se précipiter sur ce corps pour
-l'accabler. Le danger de Macdonald, la manière dont il était
-poursuivi, le disposaient à croire que la grande armée des coalisés
-s'était divisée, et avait jeté une de ses ailes sur la Marne. C'est ce
-qu'il avait toujours désiré, et toujours espéré. Aussi avait-il porté
-Marmont vers Arcis-sur-Aube (voir la carte nº 62), et lui avait-il
-enjoint de pousser des reconnaissances sur Sézanne, sur
-Fère-Champenoise, pour se tenir au courant de ce que faisait
-l'ennemi, et être toujours en mesure de profiter de la première faute.
-
-[En marge: Raisons d'honneur qui empêchent Napoléon d'accepter les
-propositions qu'on lui prépare.]
-
-Cependant il fallait qu'il répondît aux supplications de Berthier, de
-M. de Bassano, de M. de Caulaincourt, et surtout aux alarmes de Paris.
-Des latitudes pour traiter?... demandait-il; qu'entendait-on par ces
-expressions?... Entendait-on des sacrifices en Hollande, en Allemagne,
-en Italie, il était prêt à les faire. Le Wahal, il l'abandonnerait,
-pour revenir à la Meuse et à l'Escaut, mais pourvu qu'il gardât
-Anvers. Il sacrifierait Cassel, Kehl, quoique ces points fussent de
-vrais faubourgs de Mayence et de Strasbourg, et démantellerait même
-Mayence pour rassurer l'Allemagne, mais à condition de conserver le
-Rhin. En Italie il renoncerait à tout, même à Gênes, pourvu qu'il
-conservât les Alpes, et, s'il était possible, quelque chose pour le
-fidèle prince Eugène. Mais consentir à recevoir moins que la France,
-la véritable France, celle dont la révolution de 1789 avait fixé les
-limites, c'était se déshonorer sans espérance de se sauver. Au fond,
-disait-il, on ne voulait plus traiter avec lui; on voulait détruire,
-lui, sa dynastie, surtout la révolution française, et les propositions
-de négocier n'étaient qu'un leurre. Si dans la nouvelle offre de
-traiter on apportait quelque sincérité, c'est que probablement on lui
-préparait des conditions tellement humiliantes qu'il en serait
-déshonoré, et que le déshonneur servirait de garantie contre son
-caractère et son génie. Mais consentir à de telles choses était de sa
-part impossible! Descendre du trône, mourir même, pour lui qui
-n'était qu'un soldat, était peu de chose en comparaison du déshonneur.
-Les Bourbons pouvaient accepter la France de 1790; ils n'en avaient
-jamais connu d'autre, et c'était celle qu'ils avaient eu la gloire de
-créer. Mais lui, qui avait reçu de la République la France avec le
-Rhin et les Alpes, que répondrait-il aux républicains du Directoire,
-s'ils lui renvoyaient la foudroyante apostrophe qu'il leur avait
-adressée au 18 brumaire? Rien, et il resterait confondu! On lui
-demandait donc l'impossible, car on lui demandait son propre
-déshonneur.--
-
-Oserons-nous le dire, nous qui dans ce long récit n'avons cessé de
-blâmer la politique de Napoléon, qui avons trouvé inutile, peu sensée,
-funeste enfin toute ambition qui s'étendait au delà du Rhin et des
-Alpes, il nous semble que pour cette fois Napoléon voyait plus juste
-que ses conseillers; mais, comme il arrive toujours, pour avoir eu
-tort trop longtemps, il n'était plus ni écouté ni cru lorsqu'il avait
-raison. Ses diplomates désillusionnés trop tard, ses généraux exténués
-de fatigue, le conjuraient de rester empereur de n'importe quel
-empire, parce que lui demeurant empereur, ils demeuraient ce qu'ils
-avaient été. La France était moindre, mais elle restait grande encore,
-parce qu'elle restait la France, et eux ne perdaient rien de leur
-élévation individuelle. À leurs yeux le Rhin, les Alpes, constituaient
-peut-être la grandeur de Napoléon et de la France, mais nullement leur
-grandeur personnelle: triste raisonnement, que la lassitude rendait
-excusable chez des militaires épuisés, la crainte chez des diplomates
-justement alarmés! Sans doute les conquêtes que Napoléon avait faites
-du Rhin à la Vistule, des Alpes au détroit de Messine, des Pyrénées à
-Gibraltar, ne valaient pas le sang qu'elles avaient coûté, et
-n'auraient pas même mérité qu'on fît couler pour elles le sang d'un
-seul homme. Au contraire pour garder les frontières naturelles de la
-France on pouvait demander à ses soldats de verser jusqu'à la dernière
-goutte de leur sang, on pouvait demander à Napoléon de risquer son
-trône et sa vie, et, selon nous, après tant d'erreurs, après tant de
-folies, de prodigalités de tout genre, il avait seul raison, quand il
-disait qu'on exigeait son honneur en exigeant qu'il cédât quelque
-chose des frontières naturelles de la France, de celles que la
-République avait conquises, et qu'elle lui avait transmises en dépôt.
-Mais les uns par affection, les autres par fatigue, certains par le
-désir de se conserver, lui disaient: Sauvez, Sire, votre trône, et en
-le sauvant vous aurez tout sauvé.--
-
-[En marge: Sur les instances réitérées de ceux qui l'entourent,
-Napoléon envoie _carte blanche_ à M. de Caulaincourt.]
-
-Les assauts furent rudes et répétés. Enfin, les alarmes croissant
-d'heure en heure, Napoléon ne voulant pas préciser les sacrifices,
-comptant sur la fierté de M. de Caulaincourt, sur son patriotisme, lui
-envoya _carte blanche_ (expression textuelle). Il espérait avec
-raison, que le connaissant comme il le connaissait, M. de Caulaincourt
-n'y verrait pas l'autorisation de faire les derniers sacrifices, et
-que cependant s'il fallait de grandes concessions pour arracher la
-capitale des mains de l'ennemi, il serait libre, et pourrait la
-sauver: singulière ruse envers lui-même, envers M. de Caulaincourt,
-envers l'honneur tel qu'il le comprenait, car dans l'état des choses,
-il ne concédait rien ou concédait l'abandon des frontières naturelles;
-singulière ruse, et, nous ajouterons, unique faiblesse de ce grand
-caractère, qui lui fut arrachée par les instances de ses lieutenants
-et de ses ministres, et qui du reste, comme on le verra bientôt, ne
-fut que très-passagère!
-
-[En marge: Défection de Murat, et mesures ordonnées à l'égard de
-l'Italie.]
-
-Cette autorisation expédiée à M. de Caulaincourt, il donna quelques
-ordres adaptés à la circonstance extrême où il se trouvait. Le silence
-obstiné qu'il avait gardé envers Murat, avait enfin décidé ce dernier
-à traiter avec l'Autriche. C'était une défection aussi condamnable que
-celle de Bernadotte, mais amenée par de moins mauvais sentiments. La
-légèreté, le besoin insatiable de régner, la peur, une vive jalousie
-pour le prince Eugène, avaient troublé et entraîné le coeur de Murat.
-Sa femme, il faut le dire, était plus coupable que lui, car liée
-envers Napoléon par des devoirs plus étroits, elle avait, tout en
-affectant auprès du ministre de France la douleur, l'impuissance de
-rien empêcher, mené la négociation par l'intermédiaire de M. de
-Metternich[8]. Les conditions de la défection étaient les suivantes.
-Murat conserverait Naples, et renoncerait à la Sicile dont il serait
-dédommagé par une province dans la terre ferme d'Italie. Il promettait
-en retour de marcher avec trente mille hommes contre le prince Eugène.
-Il avait tenu parole, s'était avancé vers Rome, puis avait envoyé une
-division sur Florence, une autre sur Bologne, sans dire précisément ce
-qu'il allait faire, car il lui restait assez de bons sentiments pour
-rougir de sa conduite, et assez de ruse pour laisser ignorer aux
-officiers français dont il avait grand besoin, qu'il allait les
-employer contre la France. Il avait demandé au général Miollis de lui
-livrer le château Saint-Ange, à la princesse Élisa de lui livrer la
-citadelle de Livourne, prétendant que ces occupations étaient
-nécessaires aux desseins de l'Empereur. Le général Miollis et la
-princesse Élisa avaient refusé.
-
- [Note 8: Ce fait si triste au milieu de tant d'autres ne
- peut plus être mis en doute depuis la publication des
- papiers de lord Castlereagh. On y voit en effet que c'est la
- reine qui avait été l'agent principal de la négociation.]
-
-[En marge: Renvoi du Pape à Rome pour créer des obstacles à Murat.]
-
-Ces détails avaient inspiré à Napoléon une irritation facile à
-concevoir, mais il l'avait dissimulée dans l'intérêt des nombreux
-Français résidant en Italie. Il avait ordonné au duc d'Otrante de se
-rendre de nouveau au quartier général de Murat, pour stipuler la
-reddition des postes fortifiés que demandait le roi de Naples, à
-condition que les Français seraient protégés dans leurs personnes et
-leurs propriétés. Mais il avait juré dans son coeur de se venger d'une
-si noire ingratitude, et il imagina tout de suite de susciter à Murat
-un embarras qui ne pouvait manquer d'être très-sérieux. Dans son
-traité avec l'Autriche, Murat, sous l'indication assez vague d'une
-province dans la terre ferme d'Italie, avait espéré comprendre tout le
-centre de la Péninsule. Or, lui envoyer le Pape en ce moment, c'était
-créer à son ambition un obstacle presque insurmontable. Napoléon
-avait, comme on l'a vu, acheminé Pie VII vers Savone, et sur toute la
-route le Pontife avait été reçu par les populations avec des
-témoignages empressés de respect et d'attachement. Napoléon ordonna
-de le conduire aux avant-postes avec les égards dont on ne s'était
-jamais écarté, en lui déclarant qu'il était libre de retourner à Rome.
-Ainsi finissait cet autre drame, si semblable à celui d'Espagne, par
-le renvoi du prince dont on avait voulu prendre les États en prenant
-sa personne, et qu'on était trop heureux de délivrer aujourd'hui, dans
-l'espoir de tirer quelque moyen de salut de la plus triste des
-rétractations!
-
-[En marge: Ordre au prince Eugène d'évacuer l'Italie.]
-
-Ce qui importait plus que Murat et le Pape, c'était de profiter de
-l'occasion pour abandonner l'Italie à elle-même, autre rétractation
-bien tardive, mais bien utile si elle avait été faite à propos! Tant
-que Murat était inactif, le prince Eugène pouvait en se défendant sur
-l'Adige, se maintenir en Lombardie, malgré quelques descentes des
-Anglais sur sa droite et ses derrières; mais Murat venant le prendre à
-revers par la droite du Pô, il n'y avait pas moyen pour lui de
-résister davantage, et Napoléon lui prescrivit de se retirer en toute
-hâte sur Turin, Suze, Grenoble et Lyon, pour venir au secours de la
-France, dont la conservation importait bien autrement que celle de
-l'Italie.
-
-[En marge: Sur la réponse peu favorable de la régence espagnole,
-Napoléon renvoie Ferdinand VII en Espagne, en se fiant à sa parole de
-l'exécution du traité de Valençay.]
-
-Occupé ainsi à défaire ce qu'il avait fait, Napoléon donna ses
-derniers ordres par rapport à Ferdinand VII qui brûlait toujours
-d'impatience de reconquérir sa liberté. On venait enfin d'avoir des
-nouvelles du duc de San-Carlos. Il avait rencontré en route la régence
-d'Espagne, qui, après avoir hésité longtemps à quitter Cadix, s'était
-décidée à revenir à Madrid, pour siéger là même où depuis trois
-siècles résidait le gouvernement de l'Espagne. Le duc de San-Carlos
-avait vu à Aranjuez les membres de la régence et les principaux
-personnages des cortès. La réponse n'avait été de leur part l'objet ni
-d'un doute ni d'une hésitation. D'abord aucun d'eux ne voulait se
-séparer des Anglais avec lesquels ils espéraient bientôt envahir le
-midi de la France; ensuite ils n'étaient pas pressés de recouvrer
-Ferdinand VII et de lui remettre un pouvoir qu'ils lui avaient
-conservé, et dont il était facile de prévoir qu'il ferait bientôt un
-fâcheux usage. On avait par ce double motif refusé d'adhérer à un
-traité conclu en état de captivité, et avec des protestations infinies
-de regret, d'obéissance, de dévouement, on avait déclaré qu'on ne
-reconnaîtrait la signature du roi que lorsqu'il serait sur le
-territoire espagnol, en pleine jouissance de sa liberté. On invoquait
-d'ailleurs pour répondre de la sorte un titre fort spécieux, c'était
-un article de la Constitution de Cadix, qui disait expressément que
-toute stipulation du roi souscrite en état de captivité serait nulle.
-On avait donc renvoyé le duc de San-Carlos à Valençay avec cet article
-de la constitution, et le malheureux Ferdinand en avait conçu un
-véritable désespoir.
-
-[En marge: Ordre au maréchal Suchet de retirer toutes ses forces de la
-Catalogne, et de les expédier sur Lyon.]
-
-Il n'y avait plus à hésiter, et mieux valait courir la chance d'être
-trompé, mais courir aussi la chance de trouver Ferdinand VII fidèle à
-sa parole, que de le retenir prisonnier, ce qui nous constituait
-forcément en guerre avec les Espagnols, et nous obligeait de laisser
-sur l'Adour des troupes dont nous avions le plus pressant besoin sur
-la Marne et la Seine. En conséquence Napoléon ordonna de délivrer
-Ferdinand VII avec les autres princes espagnols détenus à Valençay,
-de les envoyer sur-le-champ auprès du maréchal Suchet, d'exiger d'eux
-un engagement d'honneur à l'égard de la fidèle exécution du traité de
-Valençay, et de tâcher ainsi de recouvrer au moins les garnisons de
-Sagonte, de Mequinenza, de Lérida, de Tortose, de Barcelone, qui
-repasseraient immédiatement les Pyrénées. Si le maréchal Soult, retenu
-à Bayonne par la présence des Anglais, ne pouvait être ramené sur
-Paris, le maréchal Suchet qui n'était pas dans le même cas, qui avait
-devant lui une armée infiniment moins redoutable, pouvait être ramené
-sur Lyon. Napoléon lui prescrivit de nouveau d'y acheminer toutes les
-troupes qui ne seraient pas indispensables en Roussillon, et de se
-préparer à y marcher lui-même avec le reste de son armée. Si le
-maréchal Suchet arrivait à Lyon avec 20 mille hommes, le prince Eugène
-avec 30 mille, le sort de la guerre était évidemment changé, car les
-coalisés ne demeureraient pas entre Troyes et Paris, lorsque 50 mille
-vieux soldats remonteraient de Lyon sur Besançon.
-
-[En marge: Ordres relatifs à la défense de Paris.]
-
-[En marge: Alarmes de cette capitale, et questions qu'on y agite.]
-
-Ces ordres expédiés pendant les journées des 4, 5, 6, 7 février,
-journées que Napoléon employait à surveiller les mouvements de
-l'ennemi, il en donna aussi quelques autres relatifs à la défense de
-Paris. L'alarme allait croissant dans cette capitale à chaque pas
-rétrograde du maréchal Macdonald sur la Marne, car les fuyards de
-l'armée et des campagnes répandaient l'épouvante en se retirant.
-Joseph avait réclamé des instructions au sujet de l'Impératrice, du
-Roi de Rome, des princesses de la famille impériale, et demandé s'il
-fallait en cas de danger les garder à Paris. Il n'était pas question
-assurément d'évacuer Paris; Napoléon avait au contraire ordonné de s'y
-défendre jusqu'à la dernière extrémité; mais devait-on, si l'ennemi
-paraissait, y laisser l'un des princes avec des pouvoirs
-extraordinaires et l'ordre de résister à outrance, puis envoyer
-derrière la Loire la famille impériale, l'Impératrice, le Roi de Rome,
-les ministres, les principaux dignitaires? On discutait tout haut
-cette question dans les rues de la capitale, ce qui montre à quel
-point était portée l'agitation des esprits. Louis, ancien roi de
-Hollande, rentré en France depuis les malheurs de son frère, avait
-proposé, si on faisait sortir de Paris la cour et le gouvernement, de
-s'y enfermer et de s'y bien défendre, ce dont il était certainement
-très-capable. Beaucoup de gens fort sensés étaient d'avis de ne pas
-faire partir l'Impératrice et le Roi de Rome, car leur départ serait
-considéré comme une sorte d'abandon de la capitale, qui blesserait et
-alarmerait les Parisiens, et semblerait y préparer le vide pour le
-remplir bientôt au moyen des Bourbons. M. de Talleyrand qui voyait
-clairement s'approcher le règne de ces princes, qui avait reçu bien
-des assurances secrètes de leurs bonnes dispositions à son égard, qui
-sans les aimer, sans avoir confiance dans leurs lumières, songeait à
-retrouver auprès d'eux la faveur perdue auprès de Napoléon, ne voulait
-cependant pas se compromettre trop tôt et trop irrévocablement avec
-celui-ci, mettait beaucoup de zèle apparent à seconder Joseph et
-l'Impératrice, et cherchait à prouver ce zèle en donnant les conseils
-selon lui les meilleurs. Or à ses yeux faire partir l'Impératrice de
-Paris, c'était livrer très-imprudemment la place aux Bourbons, qui
-auraient pour eux le prestige de vingt-quatre ans de malheurs, et le
-prestige plus grand encore de la paix qu'ils procureraient à la
-France. Joseph ne voulant rien prendre sur lui en pareille matière,
-avait instamment prié Napoléon d'exprimer sur tous ces points ses
-volontés définitives. Quant à l'Impératrice elle n'avait ni avis, ni
-volonté, et de concert avec Cambacérès, devenu très-pieux, comme on
-l'a vu, elle faisait dire les prières que, dans la liturgie
-catholique, on appelle prières des quarante heures.
-
-[En marge: Dépit de Napoléon en voyant le trouble des hommes qui
-composent son gouvernement.]
-
-[En marge: Conseils énergiques qu'il leur donne à tous.]
-
-Napoléon que tous les malheurs de la guerre trouvaient imperturbable,
-n'éprouvait d'impatience qu'en recevant le courrier de Paris, qui lui
-apportait plusieurs fois par jour le triste tableau des anxiétés de
-son gouvernement.--Vous avez peur, écrivait-il aux hommes chargés de
-sa confiance, et vous communiquez votre peur autour de vous. La
-situation est grave, _mais elle n'en est pas où en sont vos alarmes_.
-C'est bien de prier, mais vous priez en gens effarés, et si je suivais
-votre exemple ici, mes soldats se croiraient perdus. Exécutez autour
-de Paris les ouvrages que je vous ai prescrits; armez, habillez mes
-conscrits, faites-les tirer à la cible, expédiez-les-moi dès qu'ils
-ont acquis les notions indispensables, arrêtez les fuyards, mettez-les
-dans les corps, réunissez des vivres et des munitions; soyez calmes,
-ne changez pas d'avis à chaque idée nouvelle qui jaillit de la
-fermentation des esprits, ayez mes ordres toujours présents,
-suivez-les _et laissez-moi faire_. Je sais bien que quelques Cosaques
-ont paru du côté de Sens, que Macdonald s'est laissé refouler sur la
-Marne, mais soyez tranquilles, l'ennemi payera cher sa folle témérité.
-Encore une fois ne vous agitez pas, n'écoutez pas tous les donneurs
-d'avis, ne parlez pas au premier venant, travaillez, taisez-vous, et
-_laissez-moi faire_....--
-
-[En marge: Ordres de défendre Paris à outrance, et d'en faire sortir
-sa femme et son fils.]
-
-Tels étaient les sages et énergiques conseils que Napoléon adressait à
-Cambacérès, au ministre de la guerre et à son frère Joseph. Quant à
-l'Impératrice il ne lui donnait que des nouvelles de sa santé,
-quelques détails succincts et rassurants sur l'armée, le tout d'un ton
-affectueux et ferme, mais il avait une opinion bien arrêtée sur ce
-qu'il fallait faire d'elle et du Roi de Rome, si l'ennemi venait à se
-montrer devant Paris. Il voulait que la capitale fût défendue, car il
-savait bien que si elle était ouverte à l'ennemi, on y établirait
-sur-le-champ un gouvernement qui ne serait pas le sien; mais en la
-disputant énergiquement aux armées alliées, il ne voulait pas qu'on y
-laissât sa femme et son fils. En les gardant en sa possession, il
-croyait conserver avec l'Autriche un lien puissant que le respect
-humain ne permettrait pas de mépriser. Si au contraire ce gage
-précieux venait à lui échapper, il se disait qu'on ne manquerait pas
-de s'emparer de Marie-Louise, de profiter de sa faiblesse pour
-composer une régence qui l'exclurait lui du trône, ou bien d'envoyer
-elle et le Roi de Rome à Vienne, de les y entourer de soins, comme on
-fait à l'égard d'une honnête fille compromise dans un mauvais mariage,
-de le traiter lui en aventurier qui n'était pas digne de la femme
-qu'on lui avait donnée, et de le reléguer dans quelque prison
-lointaine. Puis on élèverait son fils à Vienne, comme un prince
-autrichien!...--Cette perspective, quand elle se présentait à son
-esprit, le bouleversait profondément, et lui en faisait oublier une
-autre non moins alarmante, celle de Paris laissé vacant devant les
-Bourbons qui s'approchaient. Il avait raison sans doute, car il était
-vrai qu'on lui prendrait son fils et sa femme, qu'on élèverait son
-fils en prince étranger, qu'on mettrait sa femme dans les bras d'un
-autre époux, mais il n'était pas moins vrai que Paris resté vide, on
-en profiterait pour y placer les Bourbons. Ce n'était pas tel ou tel
-mal, c'étaient tous les maux qui, en punition de ses fautes, allaient
-fondre à la fois sur sa tête condamnée par la Providence!
-
-Préoccupé surtout du danger de laisser tomber sa femme et son fils
-dans les mains des Autrichiens, il prescrivit à son frère Joseph, par
-une lettre du 8 février, de se conformer à ses intentions, telles
-qu'il les lui avait déjà exprimées en partant, de laisser à Paris son
-frère Louis avec des pouvoirs étendus, d'y rester lui-même s'il le
-fallait, de défendre la capitale à outrance, mais d'envoyer sur la
-Loire l'Impératrice et le Roi de Rome, avec les princesses, les
-ministres, les grands dignitaires, le trésor de la couronne, de n'en
-pas croire surtout des ennemis secrets tels que M. de Talleyrand,
-qu'il n'avait que trop ménagés, de suivre enfin ses instructions et
-pas d'autres.--Le sort d'Astyanax prisonnier des Grecs, ajoutait-il,
-m'a toujours paru le plus triste sort du monde: j'aimerais mieux voir
-mon fils égorgé et précipité dans la Seine, que de le voir aux mains
-des Autrichiens pour être conduit à Vienne.--
-
-[En marge: Moyens de défense prescrits pour Paris.]
-
-Napoléon indiquait ensuite comment il fallait défendre Paris. N'ayant
-pas songé à élever des ouvrages en maçonnerie de peur d'alarmer les
-habitants, il s'était contenté de faire préparer des palissades et de
-l'artillerie. Maintenant que l'alarme était au comble et qu'il n'y
-avait plus rien à ménager, il prescrivait de renforcer avec des
-palissades l'enceinte dite de l'octroi, de construire également avec
-des palissades des tambours en avant des portes, d'établir des
-redoutes sur les emplacements déjà désignés, de les couvrir
-d'artillerie, et de placer derrière ces ouvrages improvisés la garde
-nationale armée de fusils de chasse si les fusils de munition
-manquaient. Quelle confiance n'eût-il pas éprouvée, quelle liberté de
-manoeuvre n'aurait-il pas acquise, s'il avait eu ces magnifiques
-murailles qui, grâce à un roi patriote, entourent aujourd'hui la
-capitale de la France!
-
-[En marge: Conseil tenu par les coalisés à la suite de la bataille de
-la Rothière.]
-
-Napoléon avait séjourné du 3 au 8 février à Troyes d'abord, puis à
-Nogent, dans la prévoyance d'une faute de l'ennemi, de laquelle il
-attendait son salut. Bientôt il crut en découvrir les premiers signes.
-Le lendemain en effet de la bataille de la Rothière, les coalisés
-avaient assemblé à Brienne un grand conseil pour examiner quel parti
-on devait tirer de la situation de Napoléon qui leur semblait
-désespérée. Ce n'était pas à une force de 30 mille hommes qu'on
-l'avait supposé réduit après la bataille de la Rothière, mais à celle
-de 40 à 50 mille, s'élevant peut-être avec Mortier à 70 mille, et en
-cet état, si au-dessus pourtant de la réalité, on le tenait pour
-perdu, moyennant, se disait-on, qu'on ne commît pas de trop grandes
-fautes. Après bien des discussions les opérations suivantes avaient
-été résolues.
-
-[En marge: Plan d'opérations, consistant à pousser Napoléon sur Paris,
-en le débordant tantôt sur une aile, tantôt sur l'autre, pour
-l'accabler ensuite sous les forces réunies de la coalition.]
-
-Quelle que fût la supériorité qu'on eût sur Napoléon, on craignait
-toujours de le rencontrer face à face, et de risquer le sort de la
-guerre en une bataille décisive. On voulait donc manoeuvrer, et
-l'acculer sur Paris, en y amenant successivement toutes les armées de
-la coalition, pour l'accabler sous une masse écrasante d'ennemis,
-comme on avait fait à Leipzig. Il y avait sur la droite des alliés des
-forces laissées au blocus des places. C'étaient, comme nous l'avons
-dit, le corps d'York resté devant Metz, celui de Langeron devant
-Mayence, celui de Kleist devant Erfurt. Ces corps remplacés
-actuellement par d'autres troupes et près d'arriver sur la Marne,
-comprenaient, celui d'York 18 mille hommes, celui de Langeron 8 mille
-(la moitié de ce corps était seule disponible), celui de Kleist 10
-mille, c'est-à-dire environ 36 mille hommes, sans compter le corps de
-Saint-Priest, et divers détachements de Bernadotte qui refluaient tous
-en ce moment vers la Belgique. Il n'était pas possible de laisser les
-corps d'York, de Langeron, de Kleist, isolés sur la Marne, à portée
-des coups de Napoléon, et de ne pas les faire concourir au but commun.
-Il fut convenu que Blucher irait les rallier avec les vingt et
-quelques mille hommes qui lui restaient, ce qui reporterait à environ
-60 mille l'ancienne armée de Silésie, et lui constituerait une
-situation indépendante. Blucher manoeuvrerait à la tête de cette armée
-sur la Marne, et, en refoulant Macdonald sur Châlons, Meaux et Paris,
-il se trouverait sur les derrières de Napoléon, qui par là serait
-obligé de se replier. Alors le prince de Schwarzenberg, qui aurait
-encore au moins 130 mille hommes après le départ de Blucher, suivrait
-Napoléon pas à pas dans sa retraite. Si Napoléon revenait sur le
-prince de Schwarzenberg, Blucher en profiterait pour faire un nouveau
-pas en avant, et en avançant ainsi les uns le long de la Seine, les
-autres le long de la Marne, on finirait comme ces rivières elles-mêmes
-par se rencontrer sous Paris, et par accabler Napoléon sous la masse
-des forces de l'Europe réunies autour de la capitale de la France. En
-attendant on était si forts même séparés, que si Napoléon voulait
-tomber sur l'une des deux armées alliées, on lui tiendrait tête.
-Blucher avec 60 mille hommes croyait n'en avoir rien à craindre. Le
-prince de Schwarzenberg, beaucoup moins présomptueux, croyait pouvoir
-lui résister avec ses 130 mille hommes. D'ailleurs à la distance où
-l'on était de Paris, la Seine et la Marne étaient assez rapprochées
-pour que de l'une à l'autre on pût se donner la main, surtout en ayant
-une nombreuse cavalerie. Il fut convenu en effet que le prince de
-Wittgenstein se tiendrait sur l'Aube, où il serait lié par les six
-mille Cosaques du général Sesliavin, d'un côté à Blucher qui devait
-marcher sur la Marne, et de l'autre au prince de Schwarzenberg qui
-devait marcher sur la Seine. Avec de telles précautions on ne
-redoutait aucun malheur, aucun de ces accidents surtout auxquels il
-fallait s'attendre quand on avait affaire au génie si imprévu de
-Napoléon. On se contenta donc de ce qu'elles avaient de spécieux, et
-Blucher qui voyait dans la combinaison adoptée son indépendance, la
-chance d'arriver le premier à Paris, Schwarzenberg qui s'en promettait
-la délivrance du plus incommode, du plus impérieux des collaborateurs,
-y consentirent également.
-
-[En marge: En exécution de ce plan, Blucher se dirige sur la Marne,
-pour y recueillir les corps d'York, de Langeron, de Kleist, et se
-porter sur Paris après avoir passé sur le corps de Macdonald.]
-
-[En marge: Mouvement en sens contraire du prince de Schwarzenberg sur
-la Seine et l'Yonne.]
-
-[En marge: Grand espace laissé entre Blucher et Schwarzenberg.]
-
-Par suite de ces dispositions Blucher se porta le 3 de Rosnay sur
-Saint-Ouen, le 4 de Saint-Ouen sur Fère-Champenoise, et trouvant le
-corps d'York déjà aux prises avec le maréchal Macdonald près de
-Châlons, il s'appliqua à déborder ce maréchal, et l'obligea ainsi de
-se retirer sur Épernay et sur Château-Thierry. Macdonald après sa
-longue retraite de Cologne à Châlons, n'avait plus que 5 mille
-fantassins et 2 mille chevaux. Il était à Château-Thierry le 8
-février, suivi par le corps d'York le long de la Marne, et menacé en
-flanc par Blucher, qui suivant la route de Fère-Champenoise et de
-Montmirail, espérait le devancer à Meaux. (Voir les cartes n{os} 62 et
-63.) Paris était ainsi découvert, et c'était ce danger devenu évident
-qui jetait ses habitants dans les plus vives alarmes. Le prince de
-Schwarzenberg de son côté, après avoir tâtonné devant Napoléon, dont
-il craignait les moindres mouvements, s'avança lentement sur Troyes,
-ayant avec son redoutable adversaire des combats d'arrière-garde
-chaque jour plus rudes. Tout à coup il conçut des doutes et des
-inquiétudes. Il venait d'apprendre que des troupes françaises se
-montraient au loin sur sa gauche, c'est-à-dire sur l'Yonne, à Sens, à
-Joigny, à Auxerre (c'étaient celles de Pajol). Il venait aussi de
-recueillir divers bruits partis de points plus éloignés. On lui avait
-mandé qu'une armée française se formait à Lyon sous le maréchal
-Augereau, et qu'elle prenait l'offensive contre Bubna, que des troupes
-d'Espagne accouraient en poste, et que leurs têtes de colonnes
-s'apercevaient déjà près d'Orléans. Il se demanda sur-le-champ si
-Napoléon ne méditait pas quelque mouvement sur son flanc gauche, par
-delà la Seine et l'Yonne, et si l'armée de Lyon, les troupes que l'on
-voyait sur l'Yonne, celles qui arrivaient d'Espagne, n'étaient pas les
-moyens préparés de ce dangereux mouvement. En proie à ces inquiétudes,
-il se porta un peu à gauche tandis que Blucher se portait un peu à
-droite, ce qui devait augmenter sensiblement l'espace qui les
-séparait. En effet il ramena Wittgenstein de la rive droite de l'Aube
-à la rive gauche, c'est-à-dire d'Arcis à Troyes; il laissa de Wrède
-devant Troyes avec les réserves en arrière, il poussa Giulay sur
-Villeneuve-l'Archevêque, et Colloredo sur Sens, se flattant par ce
-moyen de s'être garanti de toute entreprise contre son flanc gauche.
-Quelques Cosaques étaient restés chargés de lier les deux armées, mais
-l'espace entre elles s'était fort agrandi. Ce général si sage en
-croyant se préserver d'un danger, s'en préparait, comme on va le voir,
-un autre bien plus grave, car à la guerre ce n'est pas un danger qu'il
-faut avoir en vue, mais tous; ce n'est pas un côté de la situation,
-c'est la situation tout entière qu'il faut embrasser d'un regard
-vaste, prompt et sûr.
-
-[En marge: Joie de Napoléon en voyant se réaliser la faute qu'il avait
-prévue.]
-
-[En marge: Ses ordres pour acheminer ses corps sur Sézanne.]
-
-Le 6, le 7 février, Napoléon à l'affût comme le tigre prêt à saisir sa
-proie, suivait de l'oeil ses adversaires avec une joie croissante, la
-seule qu'il lui fût encore donné d'éprouver, et il avait longtemps
-hésité entre deux partis. Tantôt il voulait se jeter sur Colloredo et
-Giulay aventurés imprudemment entre la Seine et l'Yonne, tantôt sur
-Blucher courant vers la Marne, mais le 7 il n'hésita plus.
-L'importance des résultats à obtenir en se plaçant entre Schwarzenberg
-et Blucher, la nécessité de secourir au plus tôt Macdonald et Paris,
-le décidèrent à se porter sur la Marne, et il commença son mouvement
-contre Blucher avec une satisfaction indicible. Pendant ces jours du 4
-au 7 février, et sous sa vigoureuse impulsion, il était sorti de Paris
-quelques bataillons tirés des dépôts. Il avait avec cette ressource un
-peu recruté les corps de Marmont et de Victor, les divisions des
-généraux Gérard et Hamelinaye, et, à l'aide de détachements venus de
-Versailles, il avait ajouté quelques renforts à sa cavalerie. Enfin il
-avait dirigé sur Provins la première division arrivée d'Espagne. Le 5
-il avait fait descendre Marmont d'Arcis sur Nogent, et s'y était porté
-lui-même de Troyes, en se couvrant de fortes arrière-gardes, afin de
-cacher sa marche à l'ennemi. Parvenu là il avait commencé sa grande
-opération. Marmont dont l'esprit était assez actif, avait de son côté
-imaginé cette même opération, mais d'une manière confuse, car il la
-regardait déjà comme impossible, lorsque Napoléon sans s'inquiéter de
-ce qui se passait dans cette tête légère, lui ordonna le 7 de partir
-de Nogent avec une avant-garde de cavalerie et d'infanterie, et de se
-porter sur Sézanne, lieu pourvu par ses ordres d'abondantes
-ressources. (Voir les cartes n{os} 62 et 63.) Marmont devait, dès
-qu'il aurait reconnu la route, se faire suivre par tout son corps. Le
-8 Napoléon achemina Ney avec une division de la jeune garde et la
-cavalerie de Lefebvre-Desnoëttes sur cette même route de Sézanne. Il
-se prépara à partir lui-même le 8 avec Mortier et la vieille garde.
-Ces trois corps comprenaient environ 30 mille hommes.
-
-[En marge: Forces laissées sur la Seine de Nogent à Montereau, pour
-arrêter ou ralentir au moins la marche du prince de Schwarzenberg.]
-
-Pourtant en se dirigeant sur la Marne il ne fallait pas découvrir
-Paris du côté de la Seine. Napoléon laissa sur la Seine le maréchal
-Victor avec le 2e corps, les généraux Gérard, Hamelinaye avec leurs
-divisions de réserve, et derrière eux, à Provins, le maréchal Oudinot
-avec la division de jeune garde Rothenbourg, et les troupes tirées de
-l'armée d'Espagne. Victor était chargé de défendre la Seine de Nogent
-à Bray, et Oudinot devait venir l'appuyer au premier retentissement du
-canon. Pajol, avec les bataillons arrivés de Bordeaux, avec les gardes
-nationales et sa cavalerie, devait veiller sur Montereau et les ponts
-de l'Yonne jusqu'à Auxerre. Enfin les deux divisions de jeune garde
-dont l'organisation s'achevait à Paris, avaient ordre de se placer
-entre Provins et Fontainebleau. Ces troupes réunies ne comprenaient
-pas moins de 50 mille hommes, et rangées derrière la Seine, dans le
-contour que cette rivière décrit de Nogent à Fontainebleau, elles
-devaient donner à Napoléon le temps de revenir, et de faire contre
-Schwarzenberg ce qu'il aurait fait contre Blucher. Ces plans étaient
-au moins aussi spécieux que ceux des généraux ennemis. Restait à
-savoir lesquels répondraient véritablement aux distances, au temps,
-aux circonstances actuelles de la guerre. Napoléon partit le 9 avec
-sa vieille garde, pour se transporter de la Seine à la Marne,
-recommandant à tout le monde un secret absolu sur son absence. Plein
-d'espérance, il écrivit quelques mots à M. de Caulaincourt pour
-relever son courage, et pour l'engager à user moins librement de la
-_carte blanche_ qu'il lui avait donnée, sans pourtant la lui retirer.
-En effet, s'il réussissait, les conditions de la paix devaient être
-bien changées. Ainsi en partant il emportait avec lui les destinées de
-la France et les siennes!
-
-Pendant qu'il était en marche, notre infortuné plénipotentiaire
-endurait à Châtillon les plus grandes douleurs que puisse ressentir un
-honnête homme et un bon citoyen, et essuyait des traitements qui lui
-faisaient monter la rougeur au front.
-
-[En marge: Ce qui se passe au congrès de Châtillon pendant que
-Napoléon quitte l'Aube pour la Marne.]
-
-[En marge: Réunion des plénipotentiaires, et isolement dans lequel on
-tient M. de Caulaincourt.]
-
-Les diplomates de la coalition étaient successivement arrivés le 3 et
-le 4 février à Châtillon, et s'étaient empressés d'échanger des
-visites avec M. de Caulaincourt, en témoignant pour lui des égards
-qu'on affectait de n'accorder qu'à sa personne. Il fut convenu que le
-5 chacun produirait ses pouvoirs, et que les jours suivants
-commenceraient les négociations. En attendant, M. de Caulaincourt
-ayant essayé dans les repas, dans les soirées où l'on se rencontrait,
-d'obtenir quelques confidences, trouva les membres du congrès polis
-mais impénétrables. Le seul d'entre eux auquel il aurait pu s'ouvrir,
-en s'autorisant des communications secrètes de M. de Metternich, M. de
-Stadion, ministre autrichien, était un ennemi personnel de la France,
-et le représentant malveillant d'une cour bienveillante. Au-dessous
-de lui, M. de Floret, moins élevé en grade mais plus amical, parlait
-peu, soupirait souvent, et laissait entendre qu'on avait eu grand tort
-de livrer la bataille de la Rothière, car la situation s'en
-ressentirait beaucoup. Quant aux conditions elles-mêmes, qu'on ne
-pouvait pas cependant nous cacher longtemps, M. de Floret n'en disait
-pas plus que les autres. M. de Rasoumoffski, autrefois l'interprète
-des passions russes à Vienne, était presque impertinent dans tout ce
-qui ne se rapportait pas à la personne de M. de Caulaincourt. M. de
-Humboldt ne manifestait rien, mais on devinait en lui le Prussien, à
-la vérité très-adouci. Les plus convenables de tous ces ministres
-étaient les Anglais, surtout lord Aberdeen, modèle rare par sa
-simplicité, sa gravité douce, du représentant d'un État libre. Lord
-Castlereagh ne devant pas prendre part aux conférences, mais venant
-les diriger en maître qui ordonne sans se montrer, avait étonné M. de
-Caulaincourt par ses assurances pacifiques et par ses protestations de
-sincérité. Il insistait si fortement et si souvent sur la résolution
-arrêtée de traiter avec Napoléon, qu'on ne pouvait s'empêcher d'y
-reconnaître le calcul ordinaire des Anglais de paraître faire une
-guerre d'intérêt purement national, et non une guerre de dynastie.
-Aussi répétait-il sans cesse qu'on pouvait être d'accord tout de
-suite, et qu'il suffisait, si on le voulait, d'une heure
-d'explication. Mais d'accord sur quelles bases? Là-dessus personne ne
-consentait à devancer d'un seul jour la déclaration solennelle des
-conditions de la paix. Elles étaient donc bien dures, se disait M. de
-Caulaincourt, puisqu'on n'osait pas les produire, et qu'on voulait
-les promulguer sans doute comme une loi de l'Europe à laquelle il
-n'y aurait pas de contradiction à opposer! Toutes les fois qu'il
-cherchait à provoquer quelque confidence de la part de l'un des
-plénipotentiaires, si par grande exception on l'avait laissé seul avec
-l'un d'entre eux, celui-ci rompait l'entretien. S'il était avec
-plusieurs, celui qu'il avait essayé d'aborder élevait la voix, pour
-qu'on ne pût pas croire à des intelligences secrètes avec la France.
-Il était évident qu'avant tout on craignait cet être idéal et
-redoutable qui s'appelait la coalition, et qu'à aucun prix on n'aurait
-voulu lui donner des ombrages. Dire au représentant de la France, ou
-entendre de lui quelque chose qui ne fût pas commun à tous les autres,
-eût semblé une infidélité dont personne n'aurait osé se rendre
-coupable. Lord Castlereagh, agissant en homme au-dessus du soupçon,
-avait seul dit et écouté quelques paroles à part, dans ses diverses
-rencontres avec M. de Caulaincourt, et uniquement pour répéter cette
-déclaration fastidieuse qu'on souhaitait la paix, qu'elle pouvait être
-conclue en une heure si on voulait se mettre d'accord. D'accord sur
-quoi? C'était là l'éternelle question toujours restée sans réponse.
-
-[En marge: Échange des pouvoirs le 5 février.]
-
-[En marge: On déclare au plénipotentiaire français que quatre cours
-traiteront pour toutes les autres, et qu'il ne sera pas question du
-droit maritime.]
-
-M. de Caulaincourt attendit ainsi quatre mortels jours sans obtenir
-aucune explication, mais en devinant ce qu'on ne lui disait pas, et ce
-qui l'avait porté à réclamer itérativement de Napoléon des
-instructions nouvelles. Le 5 février, on échangea les pouvoirs, en
-déclarant que les représentants des quatre principales puissances,
-Russie, Prusse, Autriche, Angleterre, traiteraient pour les diverses
-cours de l'Europe, grandes et petites, avec lesquelles la France était
-en guerre, manière de procéder plus commode, mais qui révélait le joug
-commun pesant sur tous les membres de la coalition, et, en même temps,
-on annonça par la bouche du représentant de l'Angleterre, que la
-question du droit maritime serait écartée de la négociation, que la
-Grande-Bretagne entendait ne la soumettre à personne, pas même à ses
-alliés, parce que c'était une question de droit éternel, ne dépendant
-pas des résolutions passagères des hommes. On aurait volontiers dit
-qu'il y avait là un dogme sur lequel il n'était pas permis de
-transiger.
-
-[En marge: Soumission forcée de M. de Caulaincourt.]
-
-[En marge: Après une attente silencieuse de plusieurs jours, le fond
-des choses est enfin abordé.]
-
-Ce n'était pas le cas de contredire, car nous avions en ce moment bien
-autre chose à défendre que le droit maritime. Pourtant M. de
-Caulaincourt présenta pour l'honneur de la vérité quelques
-observations qui furent écoutées avec un silence glacial, et
-auxquelles on ne fit aucune réponse. M. de Caulaincourt n'insista pas,
-et on passa outre. Il fut convenu que pendant la tenue de ce congrès
-on produirait ses propositions par notes, qu'on répondrait également
-par notes, et que si elles devenaient l'occasion d'observations
-verbales, un protocole tenu avec exactitude recueillerait ces
-observations immédiatement, ce qui était une nouvelle précaution pour
-prévenir les défiances entre confédérés. M. de Caulaincourt n'élevant
-aucune difficulté sur ces questions de forme, demanda que l'on
-commençât enfin à entrer dans le fond des choses, et à énoncer les
-conditions de la paix. On ne voulut ni ce même jour, ni le jour
-suivant, entamer ce grave sujet, sous prétexte qu'on n'était pas prêt.
-Enfin le 7, après avoir tant fait attendre M. de Caulaincourt, l'un
-des plénipotentiaires prenant la parole pour tous, lut d'un ton
-solennel et péremptoire la déclaration suivante.
-
-[En marge: Déclaration des conditions faites à la France.]
-
-[En marge: La France doit rentrer dans ses limites de 1790, et ne
-point se mêler du sort des pays cédés.]
-
-La France devait avant toute autre condition rentrer dans ses limites
-de 1790, ne plus prétendre à aucune autorité sur les territoires
-situés au delà de ces limites, et en outre ne point se mêler du
-partage qu'on allait en faire, de sorte que non-seulement on lui
-ôterait la Hollande, la Westphalie, l'Italie (chose assez naturelle),
-mais qu'on ne voulait pas qu'à titre de grande puissance elle eût son
-avis sur ce que deviendraient ces vastes contrées, et on en agissait
-ainsi tant pour ce qui était au delà du Rhin et des Alpes, que pour ce
-qui était en deçà, de manière qu'en abandonnant la Belgique et les
-provinces rhénanes elle ne saurait même pas ce qu'on en ferait! Enfin
-il fallait répondre par oui ou par non avant toute espèce de
-pourparler.
-
-Jamais on n'avait traité des vaincus avec une telle insolence, et
-vaincus nous ne l'étions pas encore, car à Brienne nous avions été
-vainqueurs, à la Rothière 32 mille Français avaient pendant une
-journée entière tenu tête à 170 mille ennemis, et on n'avait pu ni
-envelopper ces 32 mille Français, ni les écraser, ni leur enlever
-leurs moyens de retraite!
-
-[En marge: Silence général après l'énoncé des volontés des
-puissances.]
-
-[En marge: Ajournement au soir pour entendre M. de Caulaincourt.]
-
-Il y avait chez les assistants un tel sentiment de l'énormité de ces
-propositions, que personne ne prit sur soi de les commenter, les plus
-hostiles d'entre eux craignant de les affaiblir par le commentaire,
-les plus modérés ne voulant pas se charger de les justifier. Un
-silence profond succéda à cette communication. M. de Caulaincourt,
-ayant peine à dominer son émotion, déclara qu'il avait diverses
-observations à présenter, et qu'il demandait qu'on les écoutât. Après
-quelques hésitations on s'ajourna au soir du même jour, afin
-d'entendre M. de Caulaincourt.
-
-[En marge: Observations qui se présentent en foule à l'esprit, à la
-simple audition des conditions proposées.]
-
-Les observations sur cette étrange communication s'offraient en foule
-à l'esprit. D'abord comment les concilier avec les propositions de
-Francfort, propositions incontestables, puisqu'à la conversation non
-désavouée de M. de Saint-Aignan avait été jointe une note écrite qui
-les résumait, puisque M. de Metternich sur la réponse évasive de M. de
-Bassano avait insisté pour en obtenir l'acceptation explicite? Cette
-acceptation ayant été envoyée, les auteurs des propositions de
-Francfort étaient engagés eux-mêmes, et alors comment se pouvait-il
-qu'ils fissent aujourd'hui des propositions si diamétralement
-contraires? Ensuite, à considérer les choses du point de vue de
-l'équilibre européen, comment, après avoir dit à la France en entrant
-sur son territoire qu'on ne voulait point lui contester la juste
-grandeur qui lui était acquise, comment la ramener aux frontières de
-Louis XV, lorsque depuis Louis XV trois des puissances du continent
-s'étaient partagé la Pologne, lorsque depuis 1790 toutes les
-puissances avaient fait des acquisitions considérables qui changeaient
-complétement les anciennes proportions des États? Si pour le repos de
-l'Europe on devait généralement revenir aux limites de 1790,
-n'était-il pas juste que chacun restituât ce qu'il avait pris, que
-l'Autriche ne songeât point à retenir Venise, que la Prusse et
-l'Autriche ne gardassent pas ce qu'elles avaient dérobé aux petits
-États allemands et surtout aux princes ecclésiastiques, que la Prusse,
-l'Autriche et la Russie rendissent la dernière portion qu'elles
-s'étaient attribuée de la Pologne à l'époque du dernier partage?
-N'était-il pas juste enfin que l'Angleterre rendît les îles Ioniennes,
-Malte, le Cap, l'île de France, etc.? Faire rentrer la France seule
-dans ses anciennes limites, c'était détruire en Europe, au détriment
-de tous, l'équilibre nécessaire des forces, et si, comme l'avenir l'a
-prouvé depuis, la France pouvait demeurer grande et bien grande même
-après la perte de quelques provinces, elle le devrait à l'énergie, à
-la puissance d'esprit de son peuple, c'est-à-dire à sa grandeur
-morale, qu'on ne pouvait pas lui ôter comme sa grandeur matérielle!
-Sans doute il n'était rien qu'on ne pût se permettre au nom de la
-victoire, et cet argument coupait court à toute discussion, mais dans
-ce cas il fallait laisser de côté les paroles insidieuses dont on
-avait fait usage en passant le Rhin, et avouer que la force et non la
-raison allait servir de règle à la conduite des puissances alliées. La
-France alors saurait à quoi elle devait s'attendre de la part de ses
-envahisseurs. Ce n'était pas tout encore. Comment demander en bloc des
-sacrifices immenses, sans les préciser, sans déterminer le plus et le
-moins, qui était beaucoup ici, car dans les Pays-Bas, dans les
-provinces Rhénanes, le long de la Suisse et des Alpes, il restait
-bien des questions qui, résolues dans un sens ou dans un autre,
-rendraient le résultat fort différent? Et ces portions cédées de
-territoire, était-il possible de les abandonner sans savoir à qui on
-les céderait? Les abandonner par exemple à une petite puissance ou à
-une grande, remettre un territoire sur la gauche du Rhin à un petit
-État comme la Hesse, ou à un grand État comme la Prusse, constituait
-une différence capitale. Ne vouloir s'expliquer sur aucun de ces
-points, était un procédé inqualifiable, qu'on pouvait à peine se
-permettre avec un ennemi à qui on aurait mis le pied sur la gorge, et
-la France, si elle devait malheureusement se trouver un jour sous les
-pieds de ses ennemis, n'y était pas encore. Enfin si son représentant
-se résignait à tout ou partie de ces sacrifices, ce ne pouvait être
-que pour faire cesser immédiatement une guerre cruelle, pour éviter
-une bataille d'où résulterait peut-être la vie ou la mort, pour
-couvrir Paris enfin: était-il possible de faire ces sacrifices
-douloureux, si on n'était pas assuré qu'une parole d'acceptation une
-fois prononcée, l'ennemi s'arrêterait sur-le-champ?
-
-[En marge: M. de Caulaincourt essaie de faire entendre quelques
-observations.]
-
-Ces observations si naturelles, si peu réfutables, M. de Caulaincourt
-essaya de les exposer dans la soirée du 7, et le fit avec une
-indignation contenue. Il était soldat, et il eût mieux aimé se faire
-tuer avec le dernier des Français en combattant des ennemis si
-insultants, que se débattre vainement dans une négociation où l'on ne
-voulait ni écouter, ni répondre; mais il fallait tout souffrir pour
-saisir au vol l'occasion de la paix, si elle s'offrait, et avec une
-mesure infinie, à travers laquelle perçait un sentiment amer, il
-rappela les conditions de Francfort, formellement proposées,
-formellement acceptées; il objecta au projet de ramener la France à
-ses anciennes limites, les acquisitions que les diverses puissances
-avaient déjà faites ou prétendaient faire en Pologne, en Allemagne, en
-Italie, sur toutes les mers; il demanda surtout ce que deviendraient
-les provinces enlevées à la France, et enfin quel serait le prix des
-sacrifices que la France pourrait consentir, et si par exemple la
-suspension des hostilités en serait la conséquence immédiate?
-
-[En marge: On refuse presque d'entendre M. de Caulaincourt, et on lui
-signifie qu'il faut répondre par oui ou par non aux conditions
-proposées.]
-
-La première observation, celle qui portait sur les propositions de
-Francfort, embarrassa visiblement les ministres des puissances
-alliées. Il n'y avait rien à répliquer en effet, et si les nations
-reconnaissaient un autre juge que la force, les négociateurs eussent
-été sur-le-champ condamnés. M. de Rasoumoffski, le Russe arrogant qui
-représentait l'empereur Alexandre, répondit qu'il ne savait ce dont on
-voulait parler. M. de Stadion, qui représentait le cabinet autrichien
-auteur principal et direct des propositions de Francfort, prétendit
-qu'il n'en était pas dit un mot dans ses instructions. Mais lord
-Aberdeen, le plus sincère, le plus droit des personnages présents, qui
-avait assisté aux ouvertures faites à M. de Saint-Aignan, qui avait
-discuté les termes de la note de Francfort, comment aurait-il pu nier?
-Aussi se borna-t-il à balbutier quelques paroles qui prouvaient
-l'embarras de sa probité, et puis tous ces diplomates, opposant aux
-raisons du ministre français une sorte de clameur générale,
-s'écrièrent tous ensemble qu'il ne s'agissait pas de pareilles
-questions, que ce n'était pas des propositions de Francfort qu'on
-avait à s'occuper, mais de celles de Châtillon, que c'était sur
-celles-là et non sur d'autres qu'il fallait se prononcer séance
-tenante, que l'on n'avait pas mission de les discuter, mais de les
-présenter, et de savoir si elles étaient agréées ou rejetées, et un
-pan de leur manteau à la main, ils firent entendre que c'était la paix
-ou la guerre, la guerre jusqu'à ce que mort s'ensuivît, qu'il
-s'agissait de décider, en répondant sur-le-champ par oui ou par non.
-M. de Caulaincourt voyant qu'il n'y avait aucun moyen de faire
-expliquer des hommes qui voulaient un oui ou un non, réclama le renvoi
-de la conférence, ce qui fut accepté, après quoi chacun se retira.
-
-[En marge: Profonde douleur de M. de Caulaincourt.]
-
-[En marge: M. de Caulaincourt voudrait savoir si en acceptant les
-conditions proposées, il obtiendrait la suspension immédiate des
-hostilités.]
-
-[En marge: Il s'adresse à lord Aberdeen qui le laisse dans le doute.]
-
-[En marge: Les négociations sont tout à coup suspendues par la volonté
-de l'empereur Alexandre.]
-
-[En marge: M. de Caulaincourt écrit secrètement à M. de Metternich,
-pour avoir un éclaircissement, et fait part à Napoléon de ses cruelles
-anxiétés.]
-
-M. de Caulaincourt était tour à tour saisi de douleur, ou révolté
-d'indignation, car dans les propositions qu'on osait lui faire, la
-forme était aussi outrageante que le fond était désespérant. Certes
-Napoléon avait abusé de la victoire, mais jamais à ce point. Souvent
-il avait beaucoup exigé de ses ennemis, mais il ne les avait jamais
-humiliés, et lorsqu'au lendemain de la journée d'Austerlitz, Alexandre
-qui allait être fait prisonnier avec son armée, avait demandé grâce
-par un billet écrit au crayon, Napoléon avait répondu avec une
-courtoisie qu'on n'imitait pas aujourd'hui. En tout cas Napoléon
-n'était pas la France, les torts de l'un n'étaient pas les torts de
-l'autre, et des gens qui mettaient tant d'affectation à séparer
-Napoléon de la France, auraient dû ne pas punir sur celle-ci les
-fautes de celui-là. Quoi qu'il en soit, M. de Caulaincourt voyait
-bien qu'il fallait, si on voulait arrêter les coalisés, prononcer ce
-mot si cruel d'acceptation pure et simple, et, pour leur fermer
-l'entrée de Paris, il était prêt à user des pouvoirs illimités dont il
-était pourvu. Cet excellent citoyen, dévoué à la France et à la
-dynastie impériale, avait le tort en ce moment (le premier du reste
-qu'on pût lui reprocher) de songer au trône de Napoléon plus qu'à sa
-gloire. Il oubliait trop que périr valait mieux pour Napoléon que
-d'abandonner les frontières naturelles, que pour lui c'était
-l'honneur, que pour la France c'était la grandeur vraie, que, quelque
-abattue qu'elle fût, on ne pourrait pas lui demander pire que ce qu'on
-exigeait d'elle actuellement, qu'avec les Bourbons elle aurait
-toujours les frontières de 1790, que dès lors pour Napoléon comme pour
-elle, il valait autant risquer le tout pour le tout, et ce noble
-personnage qui avait eu si souvent raison contre son maître, n'avait
-pas cette fois un sentiment de la situation aussi juste que lui. Il
-était donc prêt à céder, à une condition toutefois, c'est qu'il
-serait assuré d'arrêter l'ennemi à l'instant même. Mais céder sur
-tout ce qu'on demandait sans avoir la certitude de sauver Paris et
-le trône impérial, était à ses yeux une désolante humiliation sans
-compensation aucune. Dans son désespoir, s'adressant au seul de ces
-plénipotentiaires chez lequel il eût aperçu l'homme sous le diplomate,
-il chercha à savoir de lui si le cruel sacrifice qu'on exigeait
-suspendrait au moins les hostilités. Lord Aberdeen auquel il avait eu
-recours, se défendant beaucoup, suivant la consigne établie, de toute
-communication privée avec le représentant de la France, lui fit
-entendre cependant qu'il n'y aurait suspension des hostilités qu'au
-prix d'une acceptation immédiate et sans réserve, et seulement à
-partir des ratifications. C'était presque demander qu'on se rendit
-sans condition, et même sans être certain d'avoir la vie sauve, car
-dans l'intervalle des ratifications une bataille décisive pouvait être
-livrée, et le sort de la France résolu par les armes. Ce n'était donc
-plus la peine de recourir aux précautions de la politique, puisque par
-ce moyen on n'échappait pas aux décisions de la force. Aussi quoiqu'il
-eût _carte blanche_, il n'osa pas formuler l'acceptation qu'on voulait
-lui arracher, et il écrivit au quartier général pour faire part à
-Napoléon de ses anxiétés. Mais le lendemain même il reçut du
-plénipotentiaire russe l'étrange déclaration que les séances du
-congrès étaient suspendues. L'empereur Alexandre, disait-on, avant de
-donner suite aux conférences, voulait s'entendre de nouveau avec ses
-alliés. Cette dernière communication acheva de jeter M. de
-Caulaincourt dans le désespoir. Il crut y voir que la chute de
-Napoléon était résolue irrévocablement, et dans sa profonde douleur il
-écrivit à M. de Metternich, pour lui demander sous le sceau du plus
-profond secret, si dans le cas où il userait de ses pouvoirs pour
-accepter les conditions imposées, il obtiendrait la suspension des
-hostilités. C'était peut-être trop laisser voir son désespoir; ce
-désespoir, il est vrai, était celui d'un honnête homme et d'un
-excellent citoyen, et l'aveu en était fait au seul des diplomates qui
-ne voulût pas pousser la victoire à bout, mais il y a des positions où
-il faut savoir cacher sous un front de fer les sentiments les plus
-nobles de son âme. M. de Caulaincourt n'eut donc plus qu'à attendre
-une réponse de M. de Metternich d'un côté, de Napoléon de l'autre.
-
-[En marge: Pendant ces premières réunions du congrès de Châtillon,
-Napoléon poursuit la manoeuvre commencée contre Blucher.]
-
-Au point où en étaient les choses il n'y avait que le canon entre la
-Seine et la Marne, et le silence à Châtillon, qui pussent amener un
-changement quelconque dans cette horrible situation. Napoléon était en
-marche, et en partant avait mandé à M. de Caulaincourt de ne pas se
-presser. Il était à la veille de jouer le tout pour le tout, et il le
-faisait avec la confiance d'un joueur consommé qui ne doutait presque
-pas du succès de sa nouvelle combinaison.
-
-[En marge: Distribution des corps de Blucher sur la route de Châlons à
-Meaux, par Montmirail.]
-
-On a vu plus haut quelle était la disposition des armées tandis que
-Blucher quittait le prince de Schwarzenberg, et que Napoléon le
-suivant de l'oeil se tenait aux aguets à Nogent-sur-Seine. Le général
-prussien d'York descendait la Marne sur les pas du maréchal Macdonald
-qui, poussé en queue par celui-ci, et menacé en flanc par Blucher,
-n'avait d'autre ressource que de se retirer rapidement sur Meaux.
-Blucher marchant à égale distance de la Marne et de l'Aube, par
-Fère-Champenoise et Montmirail, avait envoyé Sacken en avant, et
-suivait avec Olsouvieff, Kleist et Langeron. Le 9 février Macdonald
-était retiré à Meaux, et l'ennemi était ainsi placé: le général d'York
-avec 18 mille Prussiens à Château-Thierry sur la Marne, Sacken avec 20
-mille Russes sur la route de Montmirail, Olsouvieff avec 6 mille
-Russes à Champaubert, en arrière enfin à Étoges, Blucher avec 10 mille
-hommes de Kleist, et 8 mille de Capzewitz, ces derniers formant les
-restes de Langeron. (Voir les cartes n{os} 62 et 63.) C'étaient donc
-60 mille hommes au moins dispersés de Châlons à la Ferté-sous-Jouarre,
-partie sur la Marne, partie sur la route qui sépare l'Aube de la
-Marne. Si Napoléon qui avec son coup d'oeil supérieur avait entrevu
-cet état des choses, tombait à propos au milieu d'une pareille
-dispersion, il pouvait obtenir les résultats les plus imprévus et les
-plus vastes.
-
-[En marge: Marche de Napoléon sur Champaubert, afin de s'emparer de la
-route de Montmirail.]
-
-[En marge: Marmont effrayé des difficultés de terrain, croit
-l'opération impossible.]
-
-[En marge: Napoléon persiste, et secondé par les habitants, traverse
-les marais de Saint-Gond.]
-
-Par une circonstance heureuse, dernière faveur de la fortune, le point
-de Champaubert par lequel Napoléon en partant de Nogent allait
-atteindre la route de Montmirail, n'était gardé que par les 6 mille
-Russes d'Olsouvieff. (Voir le plan détaillé de Montmirail dans la
-carte nº 63.) Il trouvait donc presque dégarni le point par lequel il
-pouvait s'introduire au milieu des corps ennemis, et c'était le cas de
-dire qu'il avait rencontré le défaut de la cuirasse. Le 7 février il
-avait ordonné à Marmont de se porter en avant avec une partie de sa
-cavalerie et de son infanterie, et de marcher de Nogent sur Sézanne,
-lui annonçant qu'il allait le suivre en personne. Le 8 il avait
-acheminé dans la même direction une division de jeune garde et une
-partie de la cavalerie de la garde, sous le maréchal Ney. Le 9 enfin
-il était parti lui-même avec la vieille garde sous Mortier, et avait
-couché à Sézanne. La route de Nogent à Champaubert était un chemin de
-traverse, mal entretenu comme l'étaient alors tous les chemins
-secondaires de France, et au delà de Sézanne il devenait presque
-impraticable pour les gros charrois. À deux lieues de Sézanne on
-rencontrait, à Saint-Prix, l'extrémité des marais de Saint-Gond, et au
-milieu de ces marais la petite rivière dite le _Petit-Morin_, qui
-longe le pied de terrains élevés sur lesquels passe la chaussée de
-Montmirail à Meaux. L'artillerie eut dans la journée du 9 la plus
-grande peine à gagner Sézanne. On trouva de plus le maréchal Marmont
-qui d'abord avait fort abondé dans l'idée de se jeter au milieu des
-corps dispersés de Blucher, et qui après s'être avancé le 7 jusqu'à
-Chapton, était revenu tout à coup en arrière, disant les marais de
-Saint-Gond impraticables, les hauteurs couvertes d'ennemis, le plan
-déjoué, etc... Napoléon ne s'inquiéta guère du renversement d'idées
-qui s'était opéré dans la tête du maréchal[9], et ordonna de marcher
-en masse sur le village de Saint-Prix, que traverse le Petit-Morin, et
-de surmonter coûte que coûte les difficultés du terrain. Il avait reçu
-des rapports de divers endroits qui prouvaient qu'il y avait des
-Russes à Montmirail, qu'il y en avait en arrière à Étoges, et qu'il y
-avait des Prussiens sur la Marne. Sachant à quels ennemis il avait
-affaire, il était convaincu qu'ils ne marcheraient pas de manière à
-présenter partout une masse impénétrable. Ayant avec Marmont, Ney,
-Mortier, 30 mille hommes de ses meilleures troupes, il était assuré en
-choisissant bien le point par où il faudrait pénétrer, et en y
-appuyant fortement, de se trouver bientôt au milieu des corps ennemis.
-Seulement il fallait franchir un mauvais pas, celui des terrains
-marécageux qui s'étendent entre Sézanne et Saint-Prix. Les autorités
-locales appelées, promirent de réunir tous les chevaux du pays. Les
-paysans, animés des meilleurs sentiments, exaspérés surtout par la
-présence de l'ennemi, accoururent en foule, et dès le 10 au matin des
-renforts de bras et de chevaux se trouvèrent préparés entre Sézanne et
-le Petit-Morin.
-
- [Note 9: Nous devons ici quelques détails sur une question
- historique que soulèvent les Mémoires du maréchal Marmont
- relativement aux affaires de Champaubert, Montmirail,
- Vauchamps, etc. Ce maréchal, homme d'un esprit brillant,
- mais pas aussi solide que brillant, est mort avec la
- conviction qu'il était l'auteur de l'importante manoeuvre de
- Montmirail, laquelle valut à Napoléon, à la veille de sa
- chute, cinq ou six des plus belles journées de sa vie. Or
- voici sur quoi il se fondait pour le croire, et sur quoi il
- se fonde dans ses Mémoires pour le raconter. Avec son esprit
- qui était prompt, il avait aperçu d'Arcis-sur-Aube et de
- Nogent-sur-Seine, lieux où il avait séjourné du 2 au 6
- février, le mouvement de Blucher, et par un instinct assez
- naturel il avait écrit le 6 à Napoléon pour lui proposer de
- se jeter sur le général prussien. Le 7 il reçut l'ordre de
- marcher sur Sézanne, et même avec moins d'amour-propre qu'il
- n'en avait, il aurait pu se croire l'inspirateur de cette
- belle manoeuvre. C'est là ce qu'il raconte dans ses
- Mémoires, en citant ses propres lettres et celles qu'on lui
- a écrites en réponse, en quoi il est parfaitement exact.
- Mais il n'ajoute pas deux circonstances, l'une qu'il
- ignorait, l'autre qu'il avait peut-être oubliée, et qui
- toutes deux changent le récit de fond en comble. D'abord
- tandis qu'il écrivait pour la première fois le 6 février,
- dès le 2 Napoléon avait annoncé au ministre de la guerre son
- projet, qui était en même temps sa dernière espérance, et
- qui dépendait d'une faute de l'ennemi qu'avec son regard
- perçant il prévoyait avant qu'elle fût commise. Du 2 au 6 il
- avait tout disposé conformément à ces vues, et n'en avait
- rien dit au maréchal Marmont, qui, ne sachant ce que pensait
- et écrivait Napoléon, se croyait seul l'auteur de la
- combinaison projetée. Ensuite, le maréchal Marmont n'ajoute
- pas qu'arrivé à Chapton il perdit courage, crut la manoeuvre
- impossible, rebroussa chemin, et écrivit le 9 à Napoléon une
- lettre de quatre pages, laquelle existe au dépôt de la
- guerre, et conseille de renoncer au projet dont toute sa vie
- il s'est cru l'auteur. Napoléon, comme on vient de le voir,
- s'inquiétant peu de ce qui avait alarmé Marmont parce qu'il
- embrassait l'ensemble des choses, certain que s'il se
- trouvait quelques mille hommes à Champaubert, il n'était pas
- possible que les 60 mille hommes de Blucher signalés à la
- fois aux Vertus, à Étoges, à Montmirail, à Château-Thierry,
- fussent tous à Champaubert, marchait en avant, convaincu
- qu'il percerait, et poussé d'ailleurs par la puissante
- raison qu'il fallait tout risquer dans sa situation pour le
- succès de sa grande manoeuvre. On va voir qui eut raison de
- lui ou de son lieutenant, et qui était le véritable auteur
- de l'admirable opération dont il s'agit. Nous avons déjà
- fourni bien des preuves de la difficulté d'arriver à la
- vérité historique, et le fait que nous discutons en est un
- nouvel exemple. Pourtant le maréchal Marmont était un homme
- d'esprit, un témoin oculaire, et il pouvait dire: J'y étais.
- C'est pour cela que Napoléon dans une de ses lettres, dit
- avec autant d'esprit que de profondeur, que _ses officiers
- savaient ce qu'il faisait sur un champ de bataille, comme
- les promeneurs des Tuileries savaient ce qu'il écrivait dans
- son cabinet_, ce qui signifie que lui seul planant sur
- l'ensemble des opérations connaissait le secret de chacune.
- Aussi est-ce toujours dans ses ordres et ses correspondances
- que nous allons chercher ce secret, et non dans les mille
- récits des témoins oculaires qui ont sans doute leur valeur
- légendaire, mais très-relative, toujours bornée au fait
- matériel qu'ils ont eu sous les yeux, et s'étendant rarement
- jusqu'au sens véritable de ce fait.]
-
-[En marge: Le 10 février au matin, Napoléon franchit tous les
-obstacles, et atteint Champaubert.]
-
-Le 10 février à la pointe du jour on se mit en marche. Marmont tenait
-la tête avec la cavalerie du 1er corps, et avec les divisions Ricard
-et Lagrange composant le 6e corps d'infanterie. En approchant du
-Petit-Morin on s'embourba, mais les paysans avec leurs chevaux et
-leurs bras arrachèrent les canons du milieu des fanges, et on parvint
-au pont de Saint-Prix. Quelques tirailleurs d'Olsouvieff garnissaient
-les bords du Petit-Morin; on les dispersa, et on traversa le pont. La
-cavalerie du 1er corps s'avança au grand trot. Le Petit-Morin franchi
-on pénètre dans un vallon, au fond duquel est situé le village de
-Baye, puis en remontant ce vallon on débouche sur une espèce de
-plateau au milieu duquel est situé Champaubert. Olsouvieff, pourvu
-d'une nombreuse artillerie, avait placé sur le bord du plateau
-vingt-quatre bouches à feu tirant sur le vallon dans lequel nous
-allions nous engager. La cavalerie du 1er corps se lança en avant,
-reçut les boulets d'Olsouvieff, et fondit sur le village de Baye,
-suivie de l'infanterie de Ricard. Cavaliers et fantassins entrèrent
-pêle-mêle dans le village, et gravirent les hauteurs à la suite des
-Russes. Un peu à gauche se trouvait un autre village, celui de Bannai,
-que les Russes occupaient en force. La garde y marcha et le fit
-évacuer.
-
-On put se déployer alors sur le plateau qui présente un terrain assez
-uni, semé de quelques bouquets de bois, et on aperçut la route de
-Montmirail dont il fallait s'emparer, laquelle allant de notre droite
-à notre gauche, de Châlons à Meaux, traversait devant nous le village
-de Champaubert. Il y avait à peu près une lieue à parcourir pour
-atteindre ce point important.
-
-[En marge: Brillant combat de Champaubert, et destruction du corps
-d'Olsouvieff.]
-
-On découvrit en ce moment un corps d'infanterie russe d'environ 6
-mille hommes, ayant avec lui beaucoup d'artillerie, mais très-peu de
-cavalerie, et se retirant avec précipitation quoique avec assez
-d'ordre. Le général Olsouvieff commandant ce corps venait d'apprendre
-que Napoléon arrivait à la tête de forces considérables; il se sentait
-dans un péril extrême, et en était fort troublé.
-
-Napoléon était accouru auprès de Marmont dont l'infanterie marchait en
-avant, flanquée par le 1er corps de cavalerie. L'essentiel était
-d'atteindre au plus tôt la route de Montmirail, et de passer sur le
-corps de l'ennemi qui l'occupait. Dans tous les cas la manoeuvre
-était de grande conséquence, car si Blucher s'était déjà porté en
-avant sur notre gauche dans la direction de Meaux, on le coupait de
-Châlons et de sa ligne de retraite; s'il était resté en arrière sur
-notre droite, on le séparait de ceux de ses lieutenants qui l'avaient
-devancé, et on pénétrait ainsi au sein même de l'armée de Silésie,
-avec certitude presque entière de la détruire pièce à pièce. Lorsque
-Napoléon survint Marmont venait de diriger le 1er corps de cavalerie
-en avant à droite; Napoléon lança dans la même direction le général de
-Girardin avec les deux escadrons de service auprès de sa personne,
-pour disperser quelques groupes qui se retiraient sur la route de
-Châlons. L'ennemi à cette vue, sentant redoubler ses inquiétudes,
-précipita sa retraite. Marmont avec son infanterie le poussa vivement
-sur Champaubert, et le général Doumerc avec les cuirassiers le chargea
-dans la plaine à droite. Mis en complète déroute, les Russes se
-jetèrent en désordre dans Champaubert. Marmont y entra baïonnette
-baissée à la tête de l'infanterie de Ricard, tandis que les
-cuirassiers de Doumerc tournant à droite, coupaient la communication
-avec Châlons. Olsouvieff expulsé de Champaubert par notre infanterie,
-et rejeté sur notre gauche par les cuirassiers, était à la fois séparé
-de Blucher qui était resté en arrière à Étoges, et refoulé sur
-Montmirail où il n'avait d'autre ressource que de se réfugier vers
-Sacken, lequel était fort loin et pouvait bien avoir déjà cherché
-asile derrière la Marne. Dans cet embarras Olsouvieff s'était retiré
-près d'un étang bordé de bois qu'on appelle le Désert. Ricard
-débouchant directement de Champaubert, Doumerc se rabattant de droite
-à gauche, fondirent sur lui. En un instant son infanterie fut rompue,
-et en partie hachée par les cuirassiers, en partie prise. Quinze cents
-morts ou blessés, près de trois mille prisonniers, une vingtaine de
-bouches à feu, le général Olsouvieff avec son état-major, furent les
-trophées de cette heureuse journée. Depuis l'ouverture de la campagne,
-c'était la première faveur de la fortune, et elle était grande, bien
-moins par le résultat même qu'on venait d'obtenir, que par les
-résultats ultérieurs qu'on pouvait espérer encore. En effet d'après le
-rapport des prisonniers que Napoléon avait interrogés lui-même, on sut
-qu'en arrière, c'est-à-dire à Étoges, se trouvait Blucher, en avant
-vers Montmirail Sacken, plus haut vers la Marne, d'York, que par
-conséquent on était au milieu des corps de l'armée de Silésie, et que
-les jours suivants il y aurait bien du butin à recueillir, et
-peut-être la face des choses à changer.
-
-Aussi Napoléon éprouva-t-il un profond mouvement de joie. Il n'en
-avait pas ressenti un pareil depuis longtemps. Après avoir douté de
-tout, lui qui pendant tant d'années n'avait douté de rien, il
-recommençait à croire à sa fortune, et se tenait presque pour rétabli
-au faîte des grandeurs. En soupant à Champaubert dans une auberge de
-village, en compagnie de ses maréchaux, il parla des vicissitudes de
-la fortune avec cette philosophie riante qu'on retrouve en soi
-lorsque les mauvais jours font place aux bons, et dans un singulier
-élan de confiance, il s'écria: Si demain je suis aussi heureux
-qu'aujourd'hui, dans quinze jours j'aurai ramené l'ennemi sur le Rhin,
-et du Rhin à la Vistule il n'y a qu'un pas!--Dernière joie qu'il ne
-faut pas lui envier, que nous partagerions même avec lui, si le
-dénoûment de ce grand drame était moins connu de la génération
-présente!
-
-[En marge: Napoléon, le lendemain, se dirige sur Montmirail, pour
-battre Sacken qui s'était acheminé vers Meaux.]
-
-Le lendemain la marche à suivre, douteuse peut-être pour un autre,
-était certaine pour Napoléon. Tombé comme la foudre au milieu des
-colonnes ennemies, il pouvait en effet se demander sur laquelle il
-devait fondre d'abord, sur celle de Blucher à droite, ou sur celle de
-Sacken à gauche. S'il se dirigeait tout de suite à droite, Blucher
-avait le moyen de lui échapper en se repliant sur Châlons, tandis
-qu'en marchant à gauche il était assuré d'atteindre Sacken, qui allait
-se trouver pris entre Champaubert et Paris, et de plus en accablant
-Sacken, il attirait à lui Blucher, qui certainement ne laisserait pas
-écraser ses lieutenants sans essayer de les secourir. Saisissant tous
-ces aspects de la situation avec sa promptitude de coup d'oeil
-ordinaire, Napoléon dès le matin du 11 se porta à gauche sans aucune
-hésitation, suivit la route de Montmirail, et laissa sur sa droite, en
-avant de Champaubert, le maréchal Marmont avec la division Lagrange et
-le 1er de cavalerie pour contenir Blucher pendant qu'on aurait affaire
-aux généraux Sacken et d'York. Napoléon emmena avec lui la division
-Ricard du corps de Marmont, afin d'avoir le plus de forces possible
-contre Sacken et d'York, qu'il pouvait rencontrer séparés ou réunis.
-
-Il arriva vers dix heures du matin à Montmirail en tête de sa
-colonne, comptant à peu près 24 mille hommes avec Ney, Mortier, la
-cavalerie de la garde et la division Ricard. Il traversa Montmirail,
-et déboucha sur la grande route, où il vint prendre position en face
-des troupes russes qui accouraient en toute hâte. C'était Sacken
-revenant sur nous avec sa fougue accoutumée. Ce qui s'était passé
-parmi les coalisés peignait bien la confusion et la vanité de leurs
-conseils.
-
-Blucher, ainsi qu'on l'a vu, s'était porté sur la Marne, pour
-envelopper Macdonald que les généraux d'York et Sacken poursuivaient
-vivement, l'un sur la rive droite de cette rivière, l'autre sur la
-rive gauche, après quoi l'armée de Silésie, Macdonald enlevé, devait
-s'acheminer sur Paris, objet de toutes les convoitises de la
-coalition. Pendant ce temps Schwarzenberg devait s'y acheminer en
-descendant la Seine, et, comme nous l'avons dit, il avait appuyé vers
-l'Yonne, et agrandi ainsi l'espace qui le séparait de Blucher.
-Craignant que Blucher ne touchât au but avant lui, il lui avait
-recommandé, sur les vives instances de l'empereur Alexandre, de
-s'arrêter sous les murs de Paris, et d'attendre pour y entrer les
-souverains alliés. Tant de présomption et de décousu méritaient bien
-un châtiment!
-
-[En marge: Dispositions des généraux alliés pendant les mouvements de
-Napoléon.]
-
-Blucher avait reçu ces instructions au moment même où il apprenait
-l'arrivée de Napoléon à Sézanne, et il ne savait quel parti prendre,
-car la fougue n'est pas de la clairvoyance, surtout quand il s'agit de
-choisir entre des résolutions également périlleuses. Le général
-Gneisenau était d'un avis, le général Muffling d'un autre, et on avait
-essayé de faire parvenir à Sacken, à travers les colonnes françaises,
-un ordre qui n'offrait pas de grands moyens de salut, celui de revenir
-sur Montmirail, ou bien de se réfugier derrière la Marne auprès du
-général d'York, si le danger était aussi grand qu'on le disait. Si au
-contraire on s'était effrayé mal à propos, Sacken était autorisé à
-poursuivre par la Ferté-sous-Jouarre la pointe sur Paris. À la
-nouvelle de la subite apparition de Napoléon, Sacken au lieu de se
-retirer derrière la Marne, avait rebroussé chemin pour avoir l'honneur
-de battre l'empereur des Français, et il avait engagé le général
-d'York à passer la Marne à Château-Thierry, et à se porter sur la
-route de Montmirail pour concourir à son triomphe ou pour y assister.
-Le général d'York n'avait suivi cette invitation qu'avec beaucoup de
-réserve, et s'était un peu avancé sur Montmirail, mais en ayant
-toujours ses derrières bien appuyés sur Château-Thierry.
-
-[En marge: Situation des deux armées à Montmirail.]
-
-Napoléon ayant débouché par la route de Montmirail vit donc Sacken qui
-revenait de la Ferté-sous-Jouarre, et aperçut au loin sur sa droite
-des troupes qui arrivaient des bords de la Marne par la route de
-Château-Thierry, mais sans paraître très-pressées de prendre part à
-cette grave affaire. C'étaient celles du général d'York. La première
-opération à exécuter était de barrer la route à Sacken, et de se
-défaire de lui, sauf à se rejeter ensuite sur l'autre survenant qu'on
-apercevait dans la direction de Château-Thierry. On était toujours sur
-le plateau qu'on avait gravi la veille en occupant Champaubert, et en
-se portant sur Montmirail en avait à gauche les pentes de ce plateau
-dont le Petit-Morin baigne le pied. (Voir le plan de Montmirail,
-carte nº 63.) Sur ces pentes, à mi-côte, se trouve le village de
-Marchais. Napoléon y plaça la division Ricard, pour arrêter Sacken de
-ce côté, tandis que sur la grande route il avait déployé son
-artillerie et rangé sa cavalerie en masse. Dans cette attitude,
-l'infanterie de Ricard défendant à Marchais le bord du plateau, la
-cavalerie et l'artillerie interceptant la grande route, Napoléon
-pouvait attendre la jonction de Ney et de Mortier demeurés en arrière.
-
-[En marge: Bataille de Montmirail livrée le 11 février.]
-
-Sacken arrivé avec ses 20 mille hommes, voyant la route bien occupée,
-et s'apercevant qu'il ne serait pas aussi facile qu'il l'avait cru
-d'abord de passer sur le corps de Napoléon pour rejoindre Blucher, ne
-songea plus qu'à se faire jour. La grande route paraissait fermée par
-une masse compacte de cavalerie. À sa droite et à notre gauche il
-voyait, le long des pentes boisées qui descendent vers le Petit-Morin,
-une issue possible, et qu'il pouvait s'ouvrir en s'emparant du village
-de Marchais. Il porta vers ce village une forte colonne d'infanterie,
-tandis qu'il essayait d'occuper d'autres petits amas de maisons et de
-fermes, placés également sur le flanc de la grande route, et appelés
-l'Épine-aux-Bois et la Haute-Épine. Un combat très-vif s'engagea de la
-sorte au village de Marchais, entre la colonne d'infanterie envoyée
-par Sacken et la division Ricard. Celle-ci résista vigoureusement,
-perdit et reprit tour à tour le village, et finit par en demeurer
-maîtresse, tandis que la masse de notre cavalerie établie sur la
-route, protégeait notre nombreuse artillerie et en était protégée.
-
-On avait ainsi gagné deux heures de l'après-midi. Les routes étaient
-affreuses, et la garde avait eu une peine extrême à les parcourir. La
-première division de la vieille garde, sous Friant, étant enfin rendue
-sur le terrain, Napoléon fit ses dispositions pour frapper le coup
-mortel sur l'ennemi. Sacken avait fortement occupé l'Épine-aux-Bois,
-placée comme le village de Marchais sur le flanc de la grande route,
-mais un peu plus en avant par rapport à nous. Cette position semblait
-difficile à emporter sans y perdre beaucoup de monde, mais emportée,
-tout était décidé, car les troupes ennemies avancées sur notre gauche
-entre Marchais et le Petit-Morin devaient être prises, et Sacken
-n'avait d'autre ressource que de les sacrifier, et de s'enfuir avec
-les débris de son corps vers le général d'York sur la Marne. Napoléon,
-pour rendre moins meurtrière l'attaque de l'Épine-aux-Bois, feignit de
-céder du terrain vers Marchais, afin d'y attirer Sacken, et de
-l'engager ainsi à se dégarnir à l'Épine-aux-Bois. En même temps il mit
-en mouvement sa cavalerie jusque-là immobile sur la grande route. Ces
-ordres donnés avec une rigoureuse précision furent exécutés de même.
-
-Au signal de Napoléon, Ricard feint de reculer et d'abandonner
-Marchais, tandis que Nansouty se porte en avant avec la cavalerie de
-la garde. À cette vue, Sacken se hâte de profiter de l'avantage qu'il
-croit avoir obtenu, et, avec une partie de son centre, quitte
-l'Épine-aux-Bois pour s'emparer de Marchais, ne laissant sur la grande
-route qu'un détachement, afin de se tenir en communication avec le
-général d'York. Saisissant l'occasion, Napoléon lance Friant avec la
-vieille garde sur l'Épine-aux-Bois. Ces vieux soldats, qui avaient
-au feu le sang-froid du courage éprouvé, s'avancent sans tirer un
-coup de fusil, franchissent un petit ravin qui les séparait de
-l'Épine-aux-Bois, et puis s'y précipitent à la baïonnette. En un clin
-d'oeil ils se rendent maîtres de la position, et tuent tout ce qui s'y
-trouve. Pendant cet acte vigoureux, Nansouty, après s'être porté en
-avant sur la grande route, se rabat brusquement à gauche contre les
-troupes de Sacken qui avaient dépassé l'Épine-aux-Bois, les charge à
-outrance, précipite les unes vers le Petit-Morin, oblige les autres à
-se replier. Celles-ci, forcées de battre en retraite, laissent dans un
-grave péril les troupes qui se sont engagées sur notre gauche entre
-Marchais et le Petit-Morin. Napoléon détache alors Bertrand avec deux
-bataillons de jeune garde sur le village de Marchais, pour aider
-Ricard à y rentrer. Ces bataillons, ralliant l'infanterie de Ricard,
-pénètrent dans Marchais baïonnette baissée, tandis que la cavalerie de
-la garde, sous le général Guyot, poursuit les fuyards à coups de
-sabre. Par ces mouvements combinés, tout ce qui s'est aventuré entre
-la grande route et le Petit-Morin est pris ou tué, sur le flanc même
-du plateau. En quelques instants on ramasse quatre à cinq mille
-prisonniers, trente bouches à feu, et nos cavaliers étendent deux à
-trois mille hommes sur le carreau. Sacken n'a d'autre moyen de salut
-que de rétrograder en toute hâte, et, à la faveur de la nuit, de
-repasser de la gauche à la droite de la grande route (gauche et
-droite par rapport à nous), et de rejoindre le général d'York, qui
-s'était avancé avec précaution, mais que Napoléon avait contenu vers
-le village de Fontenelle, en y portant la seconde division de la
-vieille garde sous le maréchal Mortier.
-
-[En marge: Résultats de cette bataille, qui était la seconde rencontre
-avec l'armée de Silésie.]
-
-Cette journée du 11, dite de Montmirail, était plus brillante encore
-que la précédente. Sur 20 mille, hommes, Sacken en avait perdu 8 mille
-en tués, blessés ou prisonniers, et ce beau triomphe ne nous avait pas
-coûté plus de 7 à 8 cents hommes, car les vieux soldats que Napoléon
-avait employés cette fois savaient comment s'y prendre pour causer
-beaucoup de mal à l'ennemi sans en essuyer beaucoup eux-mêmes. Les
-jours suivants promettaient de plus grands résultats encore, car toute
-l'armée de Blucher prise en détail allait successivement recevoir le
-châtiment dû à sa présomption.
-
-Tout indiquait que Sacken, en fuite vers la Marne, était allé
-rejoindre le général prussien d'York vers Château-Thierry, et que dès
-lors c'était de ce côté qu'il fallait marcher. Ainsi le troisième des
-corps composant l'armée de Silésie, celui d'York, devait à son tour se
-trouver isolément en face de Napoléon. Le lendemain en effet, 12
-février, Napoléon se mit en marche avec la seconde division de vieille
-garde sous Mortier, une de jeune garde sous Ney, et toute la
-cavalerie, pensant que c'était assez pour culbuter un ennemi en
-désordre. Il laissa en arrière vers Montmirail la première division de
-vieille garde sous Friant, une autre de jeune garde sous Curial, afin
-de secourir au besoin Marmont qui était resté devant Blucher, et
-d'avoir des forces à portée de la Seine s'il y avait nécessité d'y
-courir pour arrêter Schwarzenberg. Telle était sa situation, qu'il
-fallait qu'il fît face partout, et que, lors même qu'il lui importait
-de se concentrer quelque part pour frapper des coups décisifs, il
-était obligé d'y regarder avant d'attirer à lui des corps tous
-nécessaires ailleurs. Son art était de ne faire partout que
-l'indispensable, de le faire à temps, vite et avec énergie!
-
-[En marge: Marche de Napoléon sur Château-Thierry.]
-
-[En marge: Beau combat de Château-Thierry.]
-
-Il partit donc le 12 février, et quitta la route de Montmirail, qui
-est parallèle à la Marne, pour se diriger perpendiculairement sur la
-Marne. Il y trouva le général d'York avec environ 18 mille Prussiens
-et 12 mille Russes restant du corps de Sacken, formés en colonne sur
-la route de Château-Thierry. La plus grande partie de l'infanterie
-ennemie était massée derrière un ruisseau près du village des
-Caquerets. Une compagnie de la garde, envoyée en tirailleurs un peu
-au-dessous du village, dispersa les tirailleurs ennemis, franchit le
-ruisseau, et décida les Prussiens, qui voyaient l'obstacle vaincu, à
-battre en retraite. On traversa le village et on s'avança en plaine,
-les deux divisions d'infanterie de la garde déployées. Napoléon qui
-avait porté sa cavalerie à sa droite, lui ordonna de se diriger au
-grand trot sur le flanc de l'infanterie ennemie, afin de la devancer à
-Château-Thierry. Cet ordre fut immédiatement exécuté. À cette vue le
-général d'York envoya sa cavalerie pour résister à la nôtre, mais le
-général Nansouty, avec les escadrons des gardes d'honneur et ceux de
-la garde, fondit sur la cavalerie prussienne, la culbuta sur
-Château-Thierry, en sabra une partie, et lui enleva toute son
-artillerie légère. Rien n'égalait l'ardeur de nos braves cavaliers,
-excités à la fois par les dangers de la France et par leur dévouement
-personnel à l'Empereur.
-
-[En marge: Grands résultats de ce combat, qui eussent été plus grands
-si le maréchal Macdonald avait pu remonter la Marne, ainsi qu'il en
-avait l'ordre.]
-
-Pendant ce rapide mouvement de notre cavalerie pour devancer le
-général d'York sur Château-Thierry, on avait réussi à séparer du gros
-de l'ennemi une arrière-garde de trois bataillons prussiens et de
-quatre bataillons russes. Le général Letort, commandant les dragons de
-la garde, jaloux de surpasser s'il se pouvait tout ce que les troupes
-à cheval avaient fait depuis quelques jours, chargea à fond de train
-les sept bataillons avec cinq à six cents chevaux, les rompit, tua une
-grande quantité d'hommes, et ramassa sur le terrain près de trois
-mille prisonniers avec une nombreuse artillerie. Puis on se jeta en
-masse, infanterie et cavalerie, sur Château-Thierry. Le prince
-Guillaume de Prusse s'était porté en avant avec sa division pour
-arrêter notre poursuite. Il fut culbuté à son tour après une perte de
-500 hommes. On entra pêle-mêle avec l'ennemi dans Château-Thierry, et
-on y fit encore beaucoup de prisonniers. Les habitants irrités de la
-conduite des Prussiens, ivres à la fois de joie et de colère, ne
-faisaient guère quartier aux soldats d'York surpris isolément; ils les
-tuaient ou les amenaient à Napoléon. Malheureusement l'ennemi avait
-détruit le pont de Château-Thierry, et une plus longue poursuite nous
-était dès lors interdite. Napoléon cependant conservait une espérance.
-En partant pour exécuter cette suite de mouvements, il avait informé
-le maréchal Macdonald de ce qu'il allait faire, lui avait prescrit de
-s'arrêter à Meaux, et, dans quelque état qu'il se trouvât, de
-rebrousser chemin par la rive droite de la Marne, lui promettant qu'il
-y recueillerait le plus beau butin imaginable.
-
-Arrivé à Château-Thierry Napoléon attendit donc avec confiance,
-s'occupant de rétablir le pont de la Marne, et comptant que Macdonald,
-qui devait se montrer sur l'autre rive, allait ramasser par milliers
-les prisonniers et les voitures d'artillerie. Mais de toute la journée
-Macdonald ne parut point. Ce maréchal, qui était habitué à la guerre
-régulière dans laquelle il excellait, en voulait à Napoléon, à ses
-généraux, à ses soldats, de ce qu'il avait été ramené des bords du
-Rhin jusqu'aux portes de Paris avec 6 mille hommes en désordre, s'en
-prenait à tout le monde au lieu de s'en prendre aux circonstances, et
-tout préoccupé de l'état de son corps, au lieu de s'en servir comme il
-était, avait employé son temps à le réorganiser au moyen des
-ressources qu'on lui avait envoyées à Meaux. Il ne se trouva donc
-point sur la rive droite de la Marne au moment décisif où Napoléon
-espérait le voir.
-
-Ce contre-temps, qui restreignait un peu les conséquences de la grande
-manoeuvre de Napoléon, n'empêchait pas qu'elle n'eût déjà produit les
-plus beaux résultats. Il avait battu, sans perdre plus d'un millier
-d'hommes, trois des corps de Blucher, et il ne lui en restait plus
-qu'un à frapper, celui de Blucher lui-même, pour avoir écrasé en
-détail l'armée de Silésie, l'une des deux qui menaçaient l'Empire, et
-la plus redoutable, sinon par le nombre au moins par l'énergie. Il lui
-avait déjà pris 11 à 12 mille hommes, et tué ou blessé 6 à 7 mille. Si
-Blucher venait se joindre à la suite des battus, il n'y avait plus
-rien à désirer quant à l'armée de Silésie.
-
-[En marge: Napoléon emploie trente-six heures à rétablir les ponts de
-la Marne, et à s'occuper soit de Marmont, soit des corps qu'il a
-laissés sur la Seine.]
-
-Napoléon, infatigable comme aux plus beaux jours de sa jeunesse,
-résolut de ne pas perdre un moment pour tirer de cette série
-d'opérations tous les avantages qu'il pouvait encore en espérer. Il
-employa le reste de la journée du 12, et la plus grande partie de
-celle du 13, à réparer le pont de la Marne, afin d'envoyer Mortier à
-défaut de Macdonald à la poursuite des corps de Sacken et d'York sur
-Soissons, et tandis qu'il vaquait à ce soin il avait les yeux fixés
-sur Montmirail où Marmont avait été placé en observation devant
-Blucher, et sur la Seine où les maréchaux Victor et Oudinot étaient
-charges de contenir le prince de Schwarzenberg. Du côté de Montmirail
-Blucher n'avait pas donné signe de vie, et Marmont était demeuré à
-Étoges sans essuyer d'attaque. Du côté de la Seine la situation était
-moins paisible. Le prince de Schwarzenberg, après avoir accordé un peu
-de repos à ses troupes à Troyes, les avait portées sur la Seine, dont
-il occupait le contour de Méry à Montereau, et il essayait d'en forcer
-le passage à Nogent-sur-Seine, à Bray, à Montereau même. Les maréchaux
-Victor et Oudinot résistaient de leur mieux avec les ressources que
-Napoléon leur avait laissées, mais demandaient son retour avec
-instance. Chaque jour il leur avait donné de ses nouvelles et des
-meilleures, et les avait encouragés à tenir ferme, leur promettant de
-revenir à leur secours dès qu'il en aurait fini avec Blucher.
-
-[En marge: Napoléon en apprenant que Blucher marche contre Marmont,
-revient sur Montmirail.]
-
-Napoléon avait ainsi passé trente-six heures à Château-Thierry,
-lorsque dans la nuit du 13 au 14 il reçut de Marmont la nouvelle fort
-grave mais fort satisfaisante, que Blucher, immobile pendant les
-journées des 10, 11 et 12, avait enfin repris l'offensive, et marchait
-sur Montmirail probablement à la tête de forces considérables.
-Napoléon se mit sur-le-champ en route. Il avait, comme on l'a vu,
-laissé à Montmirail Friant avec la plus forte division de la vieille
-garde, Curial avec une division de la jeune, et il avait dirigé sur le
-même point la division Leval arrivant d'Espagne. Une division de
-cavalerie tirée de tous les dépôts réunis à Versailles était également
-arrivée à Montmirail. Il prescrivit à ces diverses troupes de se
-porter de Montmirail sur Champaubert à l'appui du maréchal Marmont. Il
-y envoya de Château-Thierry la division d'infanterie de jeune garde du
-général Musnier, et toute la cavalerie de la garde sous les ordres de
-Ney. En même temps il expédia vers Soissons Mortier avec la seconde
-division de la garde, avec les lanciers de Colbert et les gardes
-d'honneur du général Defrance, lui recommandant de poursuivre à
-outrance les corps vaincus des généraux d'York et Sacken, puis il
-partit au galop pour devancer de sa personne les troupes qu'il
-amenait. Il arriva vers neuf heures du matin à Montmirail, et y trouva
-toutes choses comme il pouvait les désirer, car il semblait qu'en ces
-derniers jours de faveur la fortune ne lui refusât rien de ce qui
-devait rendre ses succès éclatants.
-
-Blucher, après avoir attendu le 11, le 12, des nouvelles de Sacken et
-d'York, se flattant qu'ils se seraient repliés sains et saufs sur la
-Marne, avait enfin songé à venir à leur secours en se portant à
-Montmirail avec les troupes de Capzewitz, le corps prussien de Kleist,
-et les restes d'Olsouvieff. Ces troupes formaient en tout 18 ou 20
-mille hommes. Blucher avait mandé en outre au prince de Schwarzenberg
-de lui envoyer le détachement de Wittgenstein par la traverse de
-Sézanne, et se promettait avec ce détachement, avec ce qu'il avait
-sous la main, d'opérer sur les derrières de Napoléon une assez forte
-diversion pour achever de dégager Sacken et d'York, qui seraient ainsi
-en mesure de remonter la Marne et de le rejoindre par Épernay et
-Châlons. C'était raisonner peu sensément, car il pouvait bien en
-s'avançant ainsi rencontrer Napoléon victorieux d'Olsouvieff, de
-Sacken et d'York, revenant avec ses forces réunies pour se jeter sur
-le général de l'armée de Silésie, et accabler le chef après avoir
-accablé les lieutenants.
-
-Le 13 au matin Blucher avait quitté Vertus, gravi le plateau sur
-lequel sont situés Champaubert et Montmirail, et fait reculer Marmont
-qui, n'ayant que cinq à six mille hommes à lui opposer, s'était retiré
-successivement sur Champaubert, Fromentières et Vauchamps. C'est de là
-que Marmont avait le 13 au soir écrit à Napoléon. Le 14, en attendant
-son arrivée, il avait évacué Vauchamps, et pris position un peu en
-arrière sur la route de Montmirail.
-
-[En marge: Combat de Vauchamps, livré le 14 février.]
-
-Napoléon ayant rejoint Marmont le 14 vers neuf heures du matin,
-l'offensive fut reprise à l'instant même. Le maréchal Marmont en
-abandonnant Vauchamps s'était établi sur une hauteur boisée, au sommet
-de laquelle il avait rangé son artillerie. Blucher marchant avec sa
-confiance accoutumée envoya la division prussienne Ziethen en avant
-pour le précéder à Montmirail. À peine sortie de Vauchamps cette
-division fut accueillie par un violent feu d'artillerie qui lui causa
-de grandes pertes, et la força à rentrer dans le village.
-Immédiatement après Marmont dirigea la division Ricard sur Vauchamps,
-afin d'enlever ce village, et à la faveur des bois environnants essaya
-de tourner l'ennemi, à gauche par la cavalerie du général Grouchy, à
-droite par la division d'infanterie Lagrange.
-
-Ces dispositions exécutées avec une extrême vigueur rencontrèrent
-cependant de grandes difficultés. La division Ricard pénétra dans
-Vauchamps, y trouva la division Ziethen très-résolue à se défendre, et
-fut contrainte de se replier. Elle revint à la charge, pénétra une
-seconde fois dans Vauchamps, et aurait eu de la peine à s'y maintenir
-sans les mouvements ordonnés sur les deux flancs du village. Grouchy,
-après avoir fait un détour à travers les bois, déborda Vauchamps par
-la gauche, tandis que la division d'infanterie Lagrange le débordait
-par la droite en traversant le bois de Beaumont. Blucher soupçonnant
-la présence de Napoléon, à la résolution et à l'ensemble des
-mouvements qui s'opéraient autour de lui, prit le parti de
-rétrograder. Mais il n'était plus temps de le faire impunément. D'une
-part l'infanterie de Ricard tentant un dernier effort sur Vauchamps en
-chassait la division Ziethen, et de l'autre Grouchy débouchant
-brusquement des bois, menaçait de lui couper la retraite. Cette
-division formée en carrés essaya d'abord de tenir tête à notre
-cavalerie, mais chargée à fond par les escadrons de Grouchy, elle fut
-rompue et obligée en partie de mettre bas les armes. Le reste s'enfuit
-vers le gros des troupes prussiennes. Nos cavaliers ramassèrent
-environ 2 mille prisonniers, une douzaine de pièces de canon et
-plusieurs drapeaux. Un millier d'hommes tués ou blessés étaient
-demeurés dans Vauchamps et dans les environs.
-
-Mais Napoléon espérait avoir une meilleure part du corps de Blucher.
-Il ordonna de le poursuivre sans relâche, et dirigea lui-même cette
-poursuite pendant une moitié du jour. Marmont, ayant en main les
-divisions d'infanterie Ricard et Lagrange, appuyé en outre par la
-division d'Espagne Leval, par l'infanterie de la garde, se mit en
-marche sur la grande route qui de Montmirail conduit par Vauchamps et
-Champaubert à Châlons. Il avait sur son front l'artillerie de la garde
-commandée par Drouot, et sur ses ailes la cavalerie de Grouchy d'un
-côté, la cavalerie de la garde et du général Saint-Germain de l'autre.
-C'est dans cet ordre qu'il poursuivit Blucher, lequel se retirait en
-deux masses compactes, celle de Kleist à gauche de la route, celle de
-Capzewitz à droite, avec son artillerie et ses attelages sur la route
-même. Le général prussien avait peu de cavalerie pour protéger son
-infanterie.
-
-Depuis onze heures du matin jusqu'à trois heures de l'après-midi on
-continua cette poursuite en couvrant l'ennemi de boulets, et souvent
-de mitraille. On le ramena ainsi sur Janvilliers, Fromentières et
-Champaubert. (Voir la carte nº 63, plan de Montmirail, Champaubert,
-etc.) Chemin faisant, on s'aperçut que deux de ses bataillons, postés
-dans un bois, étaient demeurés en arrière. On les enveloppa, et ils
-furent réduits à se rendre. En même temps, Grouchy voyant que pour
-avoir tout ou partie des deux masses ennemies qui longeaient les côtés
-de la route, il fallait les devancer à l'entrée des bois qui entourent
-Étoges, imagina de se lancer à travers ces bois de toute la vitesse de
-ses chevaux afin d'y précéder Blucher. Il s'y engagea donc en
-ordonnant à l'artillerie légère de le rejoindre le plus tôt possible.
-Tandis qu'il exécutait ce mouvement, on canonnait à chaque pause les
-deux colonnes de Blucher, et on les avait menées de la sorte jusqu'à
-la fin du jour, lorsqu'on les vit s'arrêter tout à coup et se hérisser
-de leurs baïonnettes. Grouchy en effet les avait devancées avec une
-partie de ses escadrons, et les avait assaillies à gauche, tandis que
-le général Saint-Germain les abordait à droite avec les cavaliers
-nouvellement venus de Versailles. Blucher, placé au milieu de son
-infanterie, fit tout ce qu'il put pour lui communiquer son énergie, et
-parvint à la ramener en assez bon ordre jusqu'à l'entrée d'Étoges,
-mais non sans essuyer de grandes pertes. Le général Grouchy, quoique
-privé de son artillerie qui n'avait pu le suivre, chargea plusieurs
-fois cette infanterie, et y pénétra le sabre à la main, pendant que le
-général Saint-Germain en faisait autant de son côté. On coucha ainsi
-par terre, avec le secours seul de l'arme blanche, quelques centaines
-d'hommes, et on en prit plus de deux mille, sans compter beaucoup
-d'artillerie et de drapeaux. En arrivant à la lisière même des bois
-qui précèdent Étoges, il fallut s'arrêter.
-
-On avait déjà pris, blessé ou tué environ sept mille hommes au
-maréchal Blucher. Mais Marmont prétendait avoir encore quelques-unes
-de ses dépouilles. Il se doutait bien que le général prussien voudrait
-coucher à Étoges, que ses troupes harassées se répandraient
-confusément autour du village, ou dans la forêt environnante, et qu'en
-apparaissant brusquement au milieu d'elles pendant la nuit, on
-pourrait les jeter dans un grand désordre, et surtout les pousser au
-delà d'Étoges, en bas du plateau sur lequel on combattait depuis
-plusieurs jours. Destiné, d'après toutes les vraisemblances, à garder
-de nouveau cette position pendant que Napoléon irait combattre
-ailleurs, Marmont tenait à s'établir à Étoges même, d'où il pouvait
-dominer la route de Vertus. Il résolut donc d'essayer sur Blucher une
-attaque de nuit.
-
-Toutefois il n'avait que peu de forces à sa disposition, ses soldats
-s'étant déjà dispersés dans les champs pour y chercher à vivre. Il
-était suivi par la division du général Leval que Ney prétendait avoir
-sous ses ordres. Après une altercation assez vive entre ce maréchal et
-lui, il prit un détachement de cette division, et, avec un de ses
-régiments de marine, il s'enfonça dans les bois à la faveur de
-l'obscurité, puis fondit brusquement sur Étoges, au moment où
-l'ennemi épuisé de fatigue commençait à goûter un peu de repos. Cette
-attaque imprévue eut un succès complet. Prussiens et Russes, assaillis
-avant d'avoir pu se mettre en défense, furent refoulés hors d'Étoges,
-et obligés en pleine nuit de s'enfuir vers Bergères et Vertus. On
-enleva une bonne portion des troupes du général russe Orosoff, et ce
-général lui-même avec son état-major. Cette dernière partie de la
-journée coûta encore plus de 2 mille hommes au corps de Blucher, et
-beaucoup d'artillerie.
-
-[En marge: Grands résultats du combat de Vauchamps, le quatrième des
-combats livrés à l'armée de Silésie.]
-
-La journée du 14, dite de Vauchamps, fit donc perdre à Blucher de 9 à
-10 mille hommes en morts, blessés ou prisonniers. Il n'était pas
-possible de terminer plus dignement cette suite d'admirables
-opérations. Parti le 9 février de Nogent-sur-Seine, arrivé le 10 à
-Champaubert, Napoléon y avait pris ou détruit dans cette journée le
-corps d'Olsouvieff, battu le 11 à Montmirail le corps de Sacken, battu
-et refoulé le 12 sur Château-Thierry celui d'York, employé le 13 à
-rétablir le pont de la Marne pour lancer Mortier à la poursuite de
-l'ennemi, et le 14, rebroussant chemin sur Montmirail, il avait
-assailli Blucher qui venait maladroitement s'offrir à ses coups, comme
-pour lui fournir l'occasion d'accabler le dernier des quatre
-détachements de l'armée de Silésie. Ainsi, presque sans bataille, en
-quatre combats livrés coup sur coup, Napoléon avait entièrement
-désorganisé l'armée de Silésie, lui avait enlevé environ 28 mille
-hommes sur 60 mille, plus une quantité immense d'artillerie et de
-drapeaux, et avait puni cruellement le plus présomptueux, le plus
-brave, le plus acharné de ses adversaires. Il y avait de quoi être
-fier et de son armée et de lui-même, et des derniers éclats de sa
-miraculeuse étoile, miraculeuse jusque dans le malheur!
-
-Napoléon dirigea tout de suite sur Paris les 18 mille prisonniers
-qu'il avait faits, afin que la capitale les vît de ses propres yeux,
-et qu'en regardant ces trophées dignes des guerres d'Italie, elle crût
-encore au génie et à la fortune de son empereur!
-
-[En marge: Joie et terreur de Paris, qui en se sachant délivré de tout
-danger sur la Marne, apprend qu'il est menacé de graves dangers sur la
-Seine.]
-
-Paris avait successivement appris les triomphes inespérés de Napoléon,
-et sauf quelques coeurs égarés par l'esprit de parti ou par la haine
-du despotisme impérial, s'en était réjoui cordialement. L'annonce des
-colonnes de prisonniers avait excité une vive attente chez les
-Parisiens, qui espéraient les voir défiler sur le boulevard dans deux
-ou trois jours. Mais c'est à peine s'ils avaient osé se livrer à la
-joie, car tandis qu'ils apprenaient que Blucher et ses lieutenants
-étaient battus à Champaubert, à Montmirail, à Château-Thierry, à
-Vauchamps, ils recevaient la nouvelle que Schwarzenberg était près de
-forcer la Seine de Nogent à Montereau, et que les Cosaques de Platow
-s'étaient montrés dans la forêt de Fontainebleau. La malheureuse cité,
-du sein de laquelle la terreur avait fondu pendant vingt ans sur
-toutes les capitales, était en proie à son tour aux plus cruelles
-angoisses. La victoire même ne la pouvait garantir de ses terreurs,
-car un ennemi n'était pas plutôt battu sur la Marne, qu'un autre
-apparaissait sur la Seine, et que, rassurée du côté de Meaux, elle
-avait sujet de s'effrayer du côté de Melun et de Fontainebleau. De
-vives instances étaient donc parties de Paris pour ramener Napoléon
-sur la Seine. Ce motif lui avait fait abandonner Marmont avant la fin
-de la journée de Vauchamps, et l'avait forcé de revenir à Montmirail,
-pour donner de nouveaux ordres et préparer de nouveaux combats.
-
-[En marge: Événements survenus à la grande armée du prince de
-Schwarzenberg, pendant que Napoléon était occupé contre Blucher.]
-
-[En marge: Alexandre se flattant d'entrer dans Paris, voulait qu'on
-cessât de traiter avec Napoléon.]
-
-Voici en effet ce qui s'était passé à la grande armée du prince de
-Schwarzenberg. Pendant que Napoléon avait quitté l'Aube et la Seine
-pour se porter sur la Marne, les souverains alliés s'étaient rendus à
-Troyes, et leur armée les devançant, avait occupé le cours de la Seine
-de Nogent à Montereau, avait même cherché à s'étendre jusqu'à l'Yonne,
-afin de se garantir du danger d'être débordée par sa gauche. La
-prétention de la grande armée de Bohême était de marcher sur Paris par
-les deux rives de la Seine, par Fontainebleau et Melun, pendant que
-l'armée de Silésie suivant la Marne y arriverait par Meaux.
-L'espérance d'y entrer enflammait en ce moment l'imagination
-d'Alexandre. Tandis que l'empereur François vivait modestement à
-Troyes, voyant peu de monde, ne fréquentant que M. de Metternich,
-l'empereur Alexandre livré à une activité fébrile, allait d'un corps
-d'armée à l'autre, affectant de tout diriger, et recommandant sans
-cesse à Blucher de l'attendre avant d'entrer à Paris. Le roi de Prusse
-pour plaire aux patriotes de son état-major, se prêtait à tous les
-mouvements de son allié, mais avec la gaucherie d'un homme sage, peu
-fait pour ce rôle vain et agité. C'est dans cet état que les avait
-trouvés un témoin oculaire digne de foi, le brave et savant général
-Reynier, qu'on avait échangé contre le général comte de Merveldt (l'un
-et l'autre avaient été faits prisonniers à Leipzig), et qui, à la
-suite de cet échange, avait traversé Troyes pour revenir à Paris. Le
-général Reynier, présenté aux monarques alliés, les avait écoutés, et
-avait recueilli leurs paroles avec une extrême attention[10].
-L'empereur François l'avait conjuré de répéter à son gendre un conseil
-qu'il lui avait adressé déjà bien des fois, celui de céder à la
-fortune, d'abandonner ce qu'on exigeait de lui puisqu'il ne pouvait
-pas le conserver, et de considérer les destinées de l'Autriche dans le
-moment actuel, pour apprendre que se soumettre aux dures nécessités du
-présent n'était souvent qu'un moyen de sauver l'avenir. Le roi de
-Prusse n'avait presque rien dit selon son usage, mais Alexandre avait
-parlé avec une vivacité singulière. Il avait demandé d'abord au
-général Reynier quand il croyait être à Paris, et le général ayant
-répondu qu'il espérait y être le 14 ou le 15 février, Alexandre avait
-répliqué: Eh bien, Blucher y sera avant vous... Napoléon m'a humilié,
-je l'humilierai, et je fais si peu la guerre à la France, que s'il
-était tué je m'arrêterais sur-le-champ.--C'est donc pour les Bourbons
-que Votre Majesté fait la guerre? avait dit le général Reynier.--Les
-Bourbons, avait repris Alexandre, je n'y tiens nullement. Choisissez
-un chef parmi vous, parmi les généraux illustres qui ont tant
-contribué à la gloire de la France, et nous sommes prêts à
-l'accepter.--Alexandre descendant alors aux plus étranges confidences,
-lui avait laissé entrevoir le projet d'imposer Bernadotte à la France,
-comme Catherine quarante ans auparavant avait imposé Poniatowski à la
-Pologne. À cette ouverture le général Reynier avait fort déconcerté le
-czar, en lui exprimant le mépris que les militaires français avaient
-conçu pour la conduite et les talents du nouveau prince suédois.
-Alexandre, surpris et mécontent, avait congédié le général Reynier,
-qui était parti sur-le-champ pour Paris, et était venu offrir son épée
-à Napoléon, offre bien méritoire dans de pareilles circonstances, car
-il avait repoussé les propositions les plus flatteuses d'Alexandre,
-pour rester fidèle à la France malheureuse. Le général Reynier était
-Suisse de naissance, mais Français par le coeur et les services.
-
- [Note 10: À peine arrivé à Paris le général Reynier fit de
- ces entretiens un rapport fidèle qui fut envoyé
- immédiatement à Napoléon. Ce rapport, l'un des documents
- secrets les plus curieux du temps, est digne de la plus
- entière confiance, car le général Reynier était incapable
- d'altérer la vérité, et d'ailleurs son rapport concorde avec
- tout ce que les dépêches diplomatiques françaises et
- étrangères nous apprennent sur le quartier général des
- souverains.]
-
-[En marge: Résistance de M. de Metternich et de lord Castlereagh.]
-
-[En marge: Conditions envoyées à Châtillon, et suspensives cette fois
-des hostilités.]
-
-L'orgueil blessé, le désir de la vengeance inspiraient en ce moment
-tous les actes de l'empereur Alexandre. C'est par ce motif qu'il avait
-fait suspendre les séances du congrès, se fondant pour ne plus les
-reprendre sur ce que M. de Caulaincourt n'avait pas accepté
-immédiatement les propositions de Châtillon. Il montrait à cet égard
-une résolution opiniâtre, et ne voulait plus qu'on traitât. M. de
-Metternich, aidé de lord Castlereagh, s'opposait de toutes ses forces
-à cette volonté du czar. Le ministre autrichien persistant dans sa
-politique de ne pas pousser trop loin une lutte qui, au delà d'un
-certain terme, ne profitait qu'à la prépondérance de la Russie, le
-ministre anglais disposé à s'arrêter si on lui abandonnait Anvers et
-Gênes, s'étaient servis pour résister à l'empereur Alexandre de la
-lettre que M. de Caulaincourt avait secrètement adressée à M. de
-Metternich, et dans laquelle il demandait si en admettant les bases
-proposées il pourrait au moins obtenir une suspension d'armes. Appuyés
-sur cette lettre ils avaient dit que la France étant prête à céder aux
-voeux des alliés, il n'y avait pas de motif de pousser les hostilités
-plus loin, que c'était courir des chances inutiles pour un objet qui
-ne pouvait être le but avoué d'aucune des puissances coalisées.
-L'empereur François en effet ne pouvait dire à l'Europe qu'il faisait
-la guerre pour détrôner sa fille, et le cabinet britannique, bien que
-l'opinion fût actuellement très-modifiée en Angleterre, ne pouvait
-avouer au parlement qu'il faisait la guerre pour rétablir les
-Bourbons. Si lord Castlereagh, maître aujourd'hui d'ôter à la France
-Anvers et Gênes, s'était exposé à un revers en dépassant le but, il
-lui aurait été impossible de se présenter soit à l'une soit à l'autre
-des deux chambres. Enfin en prolongeant les hostilités, on risquait de
-mettre la France de la partie, et déjà on voyait les paysans prendre
-les armes en quelques endroits, intercepter les convois, tuer les
-hommes isolés, danger qui menaçait de s'accroître, et qui devait
-singulièrement ajouter à toutes les difficultés de cette lutte
-acharnée. Comme on avait un besoin indispensable des troupes de
-l'Autriche et de l'argent de l'Angleterre, et que M. de Metternich
-ainsi que lord Castlereagh avaient déployé en cette occasion une
-remarquable fermeté, on avait consenti à reprendre les conférences,
-et on avait envoyé aux plénipotentiaires, encore réunis à Châtillon,
-un projet de préliminaires dont l'adoption devait faire cesser les
-hostilités à l'instant même, mais qui était tellement humiliant dans
-la forme qu'on le regardait comme l'équivalent d'une entrée dans
-Paris. C'était la consolation qu'on avait voulu ménager à l'empereur
-Alexandre. Il s'en était contenté dans l'espérance que Napoléon
-n'accepterait pas ce nouveau projet, et en attendant il pressait le
-prince de Schwarzenberg de marcher sur Paris, afin de n'avoir pas le
-chagrin ou d'y arriver derrière le maréchal Blucher, ou d'être arrêté
-par la signature de la paix au moment d'y entrer.
-
-[En marge: Pendant ce temps, le prince de Schwarzenberg s'avance sur
-la Seine, dont il force le passage à Bray.]
-
-[En marge: Retraite des maréchaux Victor et Oudinot sur la petite
-rivière d'Yères.]
-
-À la suite de ces résolutions le prince de Schwarzenberg s'était
-avancé parallèlement à la Seine, de Nogent à Montereau. (Voir la carte
-nº 62.) Il avait dirigé les corps de Wittgenstein et du maréchal de
-Wrède sur Nogent et Bray, les Wurtembergeois sur Montereau, les
-troupes de Colloredo et de Giulay sur l'Yonne, ces derniers ayant
-l'ordre de franchir cette rivière et de se porter sur Fontainebleau.
-Les réserves russes et prussiennes étaient demeurées sous Barclay de
-Tolly entre Troyes et Nogent. Wittgenstein et de Wrède s'étant
-présentés à Nogent et Bray, furent reçus à Nogent par le général
-Bourmont, que le maréchal Victor y avait laissé avec 1200 hommes
-seulement. Ce général, après un combat héroïque, les avait repoussés
-avec perte de 1500 hommes. Mais à Bray ils n'avaient trouvé que des
-gardes nationales, et ils avaient forcé le passage. Le maréchal
-Victor, en voyant le passage de la Seine forcé à Bray, n'avait pas
-osé rester derrière Nogent, et s'était retiré sur Provins et Nangis.
-Le maréchal Oudinot entraîné dans ce mouvement rétrograde, et n'ayant
-que la division Rothenbourg pour rétablir les affaires, avait suivi la
-retraite du maréchal Victor, et l'un et l'autre étaient venus prendre
-position sur la petite rivière d'Yères, qui traverse la Brie, et va
-tomber dans la Seine près de Villeneuve-Saint-Georges. Les deux
-maréchaux rangés derrière cette faible rivière attendaient là que
-Napoléon vînt à leur secours. Le brave général Pajol n'ayant cessé
-d'être à cheval malgré des blessures rouvertes, ne pouvait pas tenir à
-Montereau quand Bray et Nogent étaient abandonnés; il avait recueilli
-le général Alix, qui venait de défendre Sens avec la plus grande
-vigueur, et s'était replié de l'Yonne sur le canal de Loing, et du
-canal de Loing sur Fontainebleau.
-
-Ainsi le 14 février, jour où Napoléon achevait à Vauchamps la défaite
-de l'armée de Silésie, les troupes de l'armée de Bohême étaient
-placées, le prince de Wittgenstein à Provins, le maréchal de Wrède à
-Nangis, les Wurtembergeois à Montereau, le prince de Colloredo dans la
-forêt de Fontainebleau, le général Giulay à Pont-sur-Yonne, les
-Cosaques dans les environs d'Orléans, Maurice de Liechtenstein avec
-les réserves autrichiennes à Sens, enfin Barclay de Tolly avec les
-gardes russe et prussienne en seconde ligne, entre Nogent et Bray.
-Quelques nouvelles des revers de Blucher étaient parvenues au quartier
-général des coalisés, mais on ignorait l'importance de ces revers, et
-on se flattait de pouvoir arriver jusqu'à Paris par Fontainebleau ou
-Melun.
-
-En apprenant ce triste état de choses, Napoléon avec sa prodigieuse
-activité qui n'avait de limites que dans les forces physiques de ses
-soldats, se reporta tout de suite de Vauchamps sur Montmirail, suivi
-de la garde jeune et vieille, et de toute la cavalerie. Il laissa au
-maréchal Marmont le soin qu'il lui avait déjà confié de se tenir entre
-la Seine et la Marne, depuis Étoges jusqu'à Montmirail, d'y observer
-les débris de Blucher, et d'y donner la main à Mortier qui avait été
-envoyé à la poursuite de Sacken et d'York sur Soissons. Puis il fit
-ses dispositions pour se reporter sur la Seine et tenir tête au prince
-de Schwarzenberg.
-
-[En marge: Grave question de conduite que Napoléon avait à résoudre.]
-
-[En marge: Devait-il se jeter tout de suite dans le flanc du prince de
-Schwarzenberg, ou rétrograder jusqu'au bord de l'Yères, pour l'aborder
-de front avec les maréchaux réunis.]
-
-[En marge: Napoléon se décide pour le dernier parti.]
-
-Une grave question s'offrait en ce moment à l'esprit de Napoléon.
-Fallait-il aller droit de Montmirail à Nogent par Sézanne (route qu'il
-avait déjà suivie), pour joindre la Seine par le plus court chemin, et
-tomber ainsi brusquement dans le flanc du prince de Schwarzenberg; ou
-bien, suivant le mouvement rétrograde des maréchaux Victor et Oudinot,
-qu'on devait présumer poussé encore plus loin depuis les dernières
-nouvelles, fallait-il rétrograder jusqu'aux bords de l'Yères, afin d'y
-recueillir les deux maréchaux, et, réuni à eux, aborder de front le
-prince de Schwarzenberg pour le refouler sur la Seine qu'il avait
-franchie? Certainement, s'il était toujours possible à la guerre de
-connaître à temps les projets de l'ennemi, Napoléon aurait su que les
-corps de l'armée de Bohême étaient dispersés entre Provins, Nangis,
-Montereau, Fontainebleau, Sens, et alors se jetant au milieu d'eux
-avec 25 mille hommes, par le chemin de Sézanne à Nogent qui était le
-plus court, il aurait pris en flanc les corps éparpillés de l'ennemi,
-rallié par sa droite Victor et Oudinot, culbuté successivement
-Wittgenstein et de Wrède sur le prince de Wurtemberg, tous trois sur
-Colloredo, et détruit ou enlevé une partie de ce qui avait traversé la
-Seine[11]. Mais Napoléon ayant employé cinq jours à combattre l'armée
-de Silésie, ignorait ce qui s'était passé à l'armée de Bohême, et dans
-l'ignorance des événements il devait se conduire d'après la plus
-grande vraisemblance. Or, la plus grande vraisemblance c'était que les
-maréchaux après avoir beaucoup rétrogradé, auraient rétrogradé encore,
-qu'ils se seraient tout au plus arrêtés derrière la petite rivière
-d'Yères, que Schwarzenberg se trouverait en leur présence, les
-attaquant avec au moins 80 mille hommes, les ayant peut-être déjà
-battus, et, dans ce cas, en se portant directement sur Nogent ou
-Provins avec 25 mille hommes seulement, Napoléon s'exposait à
-rencontrer Schwarzenberg se retournant vers lui avec 80 mille, et lui
-faisant subir un grave échec, avant qu'il eût rallié les deux
-maréchaux. De plus, toutes les routes de traverse de Montmirail à
-Nogent, de Montmirail à Provins, étaient détestables, et on pouvait y
-rester embourbé. Par cette raison qui était forte, et par celle de la
-prudence, le plus sûr était, au lieu de percer droit sur la Seine, de
-rétrograder jusque sur l'Yères, comme l'avaient fait les maréchaux
-eux-mêmes, de les rejoindre par la route pavée de Montmirail à Meaux,
-de Meaux à Fontenay et Guignes, et de composer par cette réunion une
-masse de 60 mille hommes, qui suffisait pour ramener le prince de
-Schwarzenberg sur la Seine. Au lieu de prendre en flanc le
-généralissime autrichien on l'aborderait ainsi de front, mais il se
-pouvait qu'au lieu de le trouver formé en une seule masse, on le
-trouvât dispersé en plusieurs corps, et il ne serait pas impossible
-alors de le traiter comme on venait de traiter Blucher lui-même.
-
- [Note 11: Je réponds ici au reproche très-peu fondé que le
- général Koch, dans son excellent et consciencieux ouvrage
- sur la campagne de 1814, adresse à Napoléon de n'avoir pas
- marché directement de Montmirail à Provins, au lieu de
- rétrograder jusqu'à Meaux. Le général Koch, toujours éclairé
- et impartial, est le seul des écrivains de ce temps qui
- mérite une vraie confiance; pourtant il s'est trompé
- quelquefois, surtout quand il n'a pas eu sous les yeux la
- correspondance impériale, ce qui l'a empêché de connaître et
- d'apprécier les motifs des déterminations qu'il examine.
- C'est, comme nous l'avons répété souvent, avec une extrême
- réserve qu'il faut juger Napoléon, et l'on doit se bien dire
- que lorsqu'il se trompe, ce qui ne lui arrive presque jamais
- dans ses combinaisons militaires, c'est qu'il est mu par sa
- passion politique ou qu'il a été dans l'ignorance forcée de
- ce que faisait l'ennemi. Mais dans toute autre circonstance
- on peut affirmer que ses mouvements sont calculés avec une
- profondeur, une sûreté de vue incomparables. Il faut donc
- toujours, avant de se prononcer, avoir lu tout ce qui reste
- de ses intentions écrites, et se dire, lorsqu'on ne trouve
- pas ses motifs dans les deux causes que nous venons de
- signaler, qu'ils se trouveront dans les faits mieux étudiés.
- Il est rare en effet, en les étudiant davantage, qu'on n'y
- rencontre pas des raisons nouvelles d'admirer son génie,
- tout en déplorant la politique immodérée qui l'a perdu.]
-
-[En marge: Départ de Napoléon pour Meaux, et de Meaux pour Guignes.]
-
-[En marge: Ses dispositions pour reprendre le cours de la Seine.]
-
-Ce plan était le seul que le bon sens pût avouer, et Napoléon qui à la
-guerre alliait toujours la sagesse à l'audace, n'hésita point à
-l'adopter. Il ordonna le soir même à sa garde, jeune et vieille,
-infanterie et cavalerie, à la division d'Espagne Leval, à la cavalerie
-du général Saint-Germain, d'exécuter le lendemain 15 une forte marche
-jusqu'à la Ferté-sous-Jouarre, et de sa personne il partit pour Meaux
-afin de veiller aux mouvements de ses troupes.
-
-[En marge: Arrivée de Napoléon à Guignes le 16.]
-
-Arrivé dans l'après-midi du 15 à Meaux, il y arrêta ses dernières
-dispositions. C'est à Meaux que le maréchal Macdonald s'était replié
-après la retraite qui l'avait tant affligé, et c'est à Meaux qu'il
-cherchait à réorganiser son corps d'armée. Ce corps, avec les débris
-qu'il avait ramenés, avec quelques bataillons tirés des dépôts de
-Paris, avec les gardes nationales qu'on avait pu réunir, fut distribué
-en trois divisions, et porté à environ 12 mille hommes de toutes
-armes. Napoléon le fit partir sur-le-champ par la route de Meaux à
-Fontenay, et l'envoya sur l'Yères, ce petit cours d'eau derrière
-lequel allaient se concentrer toutes nos forces. Il ordonna aux
-maréchaux Victor et Oudinot, qui s'y étaient retirés, de continuer à
-s'y maintenir, et leur annonça son arrivée pour le lendemain 16. La
-belle cavalerie tirée d'Espagne avait déjà dépassé Paris au nombre de
-4 mille cavaliers sans pareils. Napoléon les réunit à Guignes, où il
-supposait que se livrerait la principale bataille de la campagne. Les
-deux divisions de jeune garde qu'on organisait à Paris venaient d'en
-sortir, sous les généraux Charpentier et Boyer, pour se porter sur la
-rive gauche de la Seine, et intercepter la route de Fontainebleau.
-Napoléon aurait pu sans doute les amener sur la droite de la Seine,
-afin de réunir toutes ses ressources aux environs de Guignes, mais
-c'était trop que de laisser Paris entièrement découvert sur la rive
-gauche, les coalisés y ayant dirigé une portion notable de leurs
-forces. En conséquence il envoya ces deux divisions sur l'Essonne,
-avec la recommandation de s'y défendre jusqu'à la dernière extrémité,
-et de tâcher ainsi de couvrir Paris sur la rive gauche de la Seine,
-tandis qu'il allait essayer de le dégager sur la rive droite par une
-bataille décisive. Enfin il donna les instructions nécessaires pour
-avoir seul en sa possession le passage des rivières sur lesquelles il
-manoeuvrait, pour faire préparer des vivres sur les routes, et surtout
-pour rassembler les charrettes des cultivateurs, afin que les soldats
-de la garde transportés sur ces charrettes pussent doubler ou tripler
-les étapes. Le lendemain il partit de Meaux, et arriva par Fontenay à
-Guignes au moment même où les maréchaux Victor et Oudinot, refoulés
-sur l'Yères, en disputaient les bords aux avant-gardes du prince de
-Wittgenstein et du maréchal de Wrède. (Voir la carte nº 62.) Cet état
-de choses justifiait la détermination que Napoléon avait prise, car
-réuni aux deux maréchaux il n'avait plus à craindre Wittgenstein et de
-Wrède, et allait avoir près de 60 mille hommes à opposer à 50 mille,
-ce qui lui promettait immédiatement les succès les plus éclatants.
-
-[En marge: Sa résolution de prendre l'offensive immédiatement.]
-
-Napoléon, considérant que s'il avait en face une masse imposante de
-forces, ce ne pouvait être cependant toute l'armée de Schwarzenberg,
-puisqu'on lui dénonçait la présence de l'ennemi à la fois à Montereau,
-à Fontainebleau, à Sens, aux environs même d'Orléans, comprit qu'il ne
-devait avoir devant lui qu'une moitié tout au plus de la grande armée
-de Bohême, et résolut de prendre l'offensive immédiatement. Bien que
-sa garde et la division Leval ne fussent point arrivées, il avait avec
-les trois maréchaux Oudinot, Victor, Macdonald, avec la cavalerie
-d'Espagne, environ 35 à 36 mille hommes, et c'était bien assez, lui
-présent, pour en aborder 50 mille. D'ailleurs, en quelques heures, les
-25 mille hommes qui le suivaient devaient rejoindre, et il prit ses
-mesures pour commencer l'action à la pointe du jour.
-
-Le 17 en effet il était à cheval de très-grand matin, dirigeant
-lui-même les mouvements de ses troupes. Le maréchal Victor ayant formé
-l'arrière-garde dans la retraite de la Seine sur l'Yères, devint
-naturellement l'avant-garde. Ce maréchal s'avançait ayant au centre
-les divisions de réserve Dufour et Hamelinaye qu'il prodiguait
-volontiers parce qu'elles appartenaient au général Gérard, et sur les
-ailes les divisions Duhesme et Chataux du 2e corps qui était le sien,
-et que par ce motif il ménageait davantage. À droite la cavalerie du
-5e corps sous le général Milhaud, à gauche la cavalerie d'Espagne sous
-le général Treilhard, marchaient déployées, et prêtes à exécuter des
-charges à outrance. À la suite du maréchal Victor venaient les
-maréchaux Oudinot et Macdonald. En arrière et à une distance de
-plusieurs lieues, la garde, voyageant sur des charrettes, couvrait la
-route de Meaux à Guignes.
-
-[En marge: Combat de Mormant.]
-
-À peine était-on en marche de Guignes sur Mormant, qu'on aperçut le
-comte Pahlen, formant l'avant-garde du prince de Wittgenstein avec
-2,500 hommes d'infanterie et environ 1,800 chevaux. C'était une belle
-proie qui s'offrait au début des opérations contre l'armée de Bohême.
-Le général Gérard, supérieur aux autres et à lui-même dans cette rude
-campagne, se porta en avant à la tête d'un bataillon du 32e, jeunes
-soldats jetés dans un vieux cadre jadis célèbre en Italie. Il entra
-l'épée à la main dans Mormant, et en chassa l'infanterie du comte
-Pahlen qui s'y était réfugiée dans l'espérance d'être secourue par les
-Bavarois établis à Nangis. Privée de cet asile, l'infanterie russe fut
-obligée de traverser à découvert l'espace qui sépare Mormant de
-Nangis. Drouot débouchant de Mormant avec ses canons la couvrit de
-mitraille, pendant que sur la gauche le comte de Valmy avec les
-escadrons récemment arrivés d'Espagne, sur la droite le comte Milhaud
-avec les dragons qui en étaient arrivés l'année précédente,
-l'assaillirent à coups de sabre. Les carrés de l'infanterie russe,
-malgré leur solidité, furent enfoncés et pris en entier avec leur
-artillerie. Leur cavalerie fut atteinte avant d'avoir pu s'enfuir, et
-en grande partie enlevée ou détruite. Cette échauffourée coûta aux
-Russes près de 4 mille hommes tant prisonniers que morts ou blessés,
-et 11 pièces de canon.
-
-[En marge: Importance attachée à la reprise des ponts de la Seine,
-avant que le prince de Schwarzenberg ait pu la repasser.]
-
-[En marge: Marche rapide sur Nogent, Bray et Montereau.]
-
-Ce début promettait à l'armée du prince de Schwarzenberg un traitement
-assez semblable à celui qu'avait essuyé l'armée de Blucher. Pourtant
-il fallait la poursuivre sans relâche, si on voulait obtenir les
-résultats qu'on était fondé à espérer, et Napoléon précipita le
-mouvement de tous ses corps. On s'avança rapidement sur Nangis,
-refoulant à la fois les troupes russes de Wittgenstein dont on venait
-d'anéantir l'avant-garde, et les troupes bavaroises qui se repliaient
-sur leur corps de bataille. Le succès de cette nouvelle série
-d'opérations tenait essentiellement au passage immédiat de la Seine,
-car si Napoléon parvenait à la franchir avant que tous les corps
-ennemis l'eussent repassée, et particulièrement ceux qui s'étaient
-aventurés sur Fontainebleau, il était presque assuré de prendre en
-détail la plupart des retardataires. Il se dirigea donc en toute hâte
-sur les ponts de Nogent, Bray et Montereau qu'il avait devant lui.
-(Voir la carte nº 62.) Il achemina le maréchal Oudinot par Provins sur
-Nogent avec une partie de la cavalerie d'Espagne sous le comte de
-Valmy, et le maréchal Macdonald par Donnemarie sur Bray. Quant à lui,
-se faisant suivre des troupes du maréchal Victor, il prit à droite, et
-se porta par Villeneuve sur Montereau. Ne sachant lequel de ces trois
-ponts serait le plus facile à reconquérir, il dirigeait ses efforts
-sur les trois à la fois. En marchant hardiment on pouvait bien enlever
-un ou deux des trois ponts, et alors il était possible de repasser la
-Seine assez tôt pour couper toute retraite aux corps ennemis qui se
-seraient trop avancés.
-
-[En marge: Combat de Villeneuve.]
-
-En cheminant sur Villeneuve le maréchal Victor, toujours précédé par
-les divisions Dufour et Hamelinaye que conduisait le général Gérard,
-rencontra un peu au delà de Valjouan la division bavaroise Lamotte qui
-cherchait à s'enfuir, et qui avait peu de cavalerie à opposer à la
-nôtre. Elle était en travers de la grande route, la gauche fortement
-établie au village de Villeneuve, la droite déployée dans une petite
-plaine entourée de bois. Le général Gérard, présent de sa personne à
-tous les engagements, se porta sur Villeneuve avec un bataillon du
-86e, l'enleva à la baïonnette, et ôta ainsi à la division Lamotte
-l'appui de ce village. Dès lors elle fut obligée de se retirer à
-travers la petite plaine qu'elle avait derrière elle, pour chercher
-asile dans les bois. C'était pour nos troupes à cheval le moment de
-charger. Le général Lhéritier, commandant une partie des dragons de
-Milhaud, se trouvait là, et s'il eût profité de la circonstance c'en
-était fait de la division Lamotte. Nos soldats, toujours intelligents,
-appelaient à grands cris la cavalerie, mais soit que le général
-Lhéritier attendît les ordres du maréchal Victor qui n'arrivaient pas,
-soit qu'il n'eût point aperçu cette favorable occasion, il resta
-immobile, et l'infanterie bavaroise put traverser impunément le
-terrain découvert qu'elle avait à franchir. Heureusement le général
-Gérard, guidé par un paysan, avait suivi la lisière des bois, et il
-déboucha soudainement avec son infanterie sur le flanc de la division
-Lamotte qui se retirait en carrés. Il attaqua ces carrés à la
-baïonnette, en rompit plusieurs, et fut secondé très à propos par le
-général Bordessoulle, qui voyant l'immobilité du reste de la
-cavalerie, fondit sur l'ennemi avec trois cents jeunes cuirassiers
-arrivant à peine du dépôt de Versailles. Ces braves débutants, avec
-une ardeur et une férocité assez fréquente chez les jeunes soldats,
-s'acharnèrent sur les Bavarois rompus, et en percèrent un grand nombre
-de leurs sabres. On enleva ainsi 1500 hommes à cette division, qu'on
-aurait pu prendre tout entière. On marcha ensuite sur Salins, où le
-maréchal Victor s'arrêta pour coucher, bien qu'il eût l'ordre de
-courir à Montereau. Il aurait voulu que le général Gérard s'y rendît;
-mais celui-ci avec ses troupes harassées par une longue marche et par
-deux combats, ne le pouvait guère, et c'était au maréchal Victor dont
-les deux divisions n'avaient pas combattu, à former pendant la nuit la
-tête de la colonne. Le maréchal n'en fit rien: il était fatigué,
-malade, abattu, mécontent de Napoléon, qui lui reprochait d'avoir mal
-défendu la Seine, souffrant, en un mot physiquement et moralement,
-bien que toujours prêt à redevenir sur le champ de bataille un
-officier aussi intelligent que brave. Il coucha donc à Salins à une
-lieue du pont de Montereau, où nous attendaient les plus grands
-résultats si notre activité répondait à l'urgence des circonstances.
-
-[En marge: Temps perdu à Salins par le maréchal Victor.]
-
-[En marge: Efforts de Napoléon pour regagner le temps perdu.]
-
-Napoléon accablé de fatigue avait pris un instant de repos à Nangis
-avec l'intention de se lever au milieu de la nuit, ainsi qu'il en
-avait la coutume, pour expédier ses ordres qui devaient être donnés la
-nuit pour arriver à la pointe du jour à leur destination. À une heure
-il était debout, et il apprenait que le maréchal Victor était resté à
-Salins. Son irritation fut vive, car tous les rapports reçus dans la
-soirée annonçaient que l'ennemi en se retirant avait pris ses
-précautions pour nous disputer les ponts de Nogent et de Bray, ce qui
-n'était que trop facile. En effet les coteaux qui à Montereau bordent
-la Seine et la dominent, s'en éloignent à Bray et à Nogent, et ne
-fournissent dès lors aucune position dominante pour tirer sur les
-ponts. Au contraire des villages, s'étendant sur les deux rives et
-bien barricadés, présentaient des postes que l'armée de Bohême,
-concentrée par son mouvement de retraite, pouvait nous disputer
-longtemps. Il ne restait donc que le pont de Montereau, et ce pont
-importait d'autant plus que si on le traversait, il était possible de
-couper le corps de Colloredo aventuré jusqu'à Fontainebleau, et
-d'enlever ainsi quinze ou vingt mille hommes à la fois, ce qui eût été
-un événement capital. Napoléon enjoignit au maréchal Victor de quitter
-son lit sur-le-champ, d'arracher ses troupes à leur bivouac, et de
-courir à Montereau. Il s'apprêta lui-même à s'y rendre. Avant de se
-mettre en route il prescrivit aux maréchaux Oudinot et Macdonald
-d'emporter, l'un Nogent, l'autre Bray, s'il était possible, et, dans
-le cas contraire, de se replier sur lui pour déboucher tous ensemble
-par Montereau. La garde ayant fait une journée en charrettes était
-arrivée à Nangis; Napoléon lui ordonna de suivre Victor sur Montereau.
-
-[En marge: Envoi d'un aide de camp du prince de Schwarzenberg pour
-offrir un armistice à Napoléon.]
-
-[En marge: Motifs qui avaient amené cette résolution inopinée.]
-
-Il avait eu à prendre dans cette journée une résolution qui attestait
-l'importance de nos récents succès. À son arrivée dans la soirée à
-Nangis, un aide de camp du prince de Schwarzenberg, le comte de Parr,
-était venu à l'improviste demander une suspension d'armes, suspension
-que M. de Caulaincourt peu de jours auparavant offrait vainement
-d'acheter au prix des plus cruels sacrifices! Comment se faisait-il
-que de tant de confiance, d'orgueil, de dureté, on eût passé si vite à
-tant de sagesse et de modération? Les événements accomplis
-l'expliquaient suffisamment, et prouvaient tout ce que Napoléon avait
-gagné dans ces derniers jours. Les souverains réunis à Nogent autour
-du prince de Schwarzenberg, après avoir eu d'abord de vagues nouvelles
-de Blucher, avaient su bientôt avec détail l'étendue des revers
-éprouvés par ce fougueux général, et s'apercevant aux rudes attaques
-qu'ils venaient d'essuyer eux-mêmes que Napoléon était présent,
-avaient conçu tout à coup des résolutions plus modestes que celles
-dans lesquelles ils persistaient la veille encore. L'armée de Bohême
-était effectivement dans une situation très-grave, car elle s'avançait
-de front sur une ligne de bataille de plus de vingt lieues, depuis
-Nogent jusqu'à Fontainebleau, et en quatre colonnes dont une ou deux
-couraient grand risque d'être enveloppées et détruites, si Napoléon
-les devançait au passage de la Seine. L'arrêter sur-le-champ était de
-la plus haute importance, et malgré les propos accoutumés du parti de
-la guerre à outrance, le prince de Schwarzenberg les dédaignant cette
-fois, avait imaginé d'envoyer un aide de camp à Napoléon pour lui
-proposer de s'arrêter où ils se trouvaient, en disant que sans doute
-c'était dans l'ignorance de ce qui se passait à Châtillon qu'il
-poussait si vivement les hostilités, que les conférences
-temporairement suspendues venaient d'être reprises sur des bases
-admises par M. de Caulaincourt lui-même, et que dans quelques heures
-on apprendrait probablement la signature des préliminaires de la paix.
-Il y avait dans une telle assertion ou une supercherie, ou une
-singulière naïveté. M. de Caulaincourt n'avait pas accepté
-l'outrageante proposition des coalisés, il s'était borné à demander
-confidentiellement à M. de Metternich, si l'acceptation sommaire de
-cette proposition serait au moins suspensive des hostilités, et il
-l'avait demandé le lendemain de la bataille de la Rothière, dans un
-moment de désespoir; mais supposer qu'après les combats de
-Champaubert, de Montmirail, de Château-Thierry, de Vauchamps, de
-Mormant, de Villeneuve, Napoléon consentirait à faire rentrer la
-France dans ses anciennes limites, et, ce qui était bien pis,
-renoncerait à avoir un avis sur le sort qu'on destinait à l'Italie, à
-l'Allemagne, à la Hollande, à la Pologne, c'était en vérité une
-présomption bien étrange, et égale au moins à celle que nous avons
-plus d'une fois reprochée à Napoléon.
-
-Quoi qu'il en soit, c'est ce qu'on avait chargé l'aide de camp du
-prince de Schwarzenberg d'aller proposer au quartier général français.
-Il aurait donc fallu que Napoléon s'arrêtât en pleine victoire, pour
-accepter la dégradation de la France et la sienne!
-
-[En marge: Napoléon se fait remettre la lettre de l'aide de camp, et
-diffère la réponse.]
-
-Aussi apprit-il avec un sourire ironique l'arrivée du messager de la
-coalition; il ne voulut pas l'admettre en sa présence, mais il
-consentit à recevoir la lettre du prince de Schwarzenberg, en disant
-qu'il répondrait plus tard. Et pourtant il ne savait pas à quelle
-espèce de propositions se rapportait le message qu'on lui adressait!
-N'ayant pu que très-difficilement communiquer avec M. de Caulaincourt,
-duquel il était séparé par toute l'armée de Bohême, il n'avait aucune
-connaissance de ce qui s'était passé à Châtillon; il ignorait que M.
-de Caulaincourt après avoir reçu les propositions les plus
-révoltantes, avait écrit confidentiellement à M. de Metternich; il
-ignorait que ce dernier avait pris comme officielle, et transmis à
-ses alliés la lettre de M. de Caulaincourt qui n'était que
-confidentielle, et qu'ainsi, pour le décider à s'arrêter dans ses
-succès, on lui offrait pour la France non-seulement le retour aux
-anciennes frontières de 1790, mais la renonciation au rôle de
-puissance européenne; il ignorait tous ces détails, sans quoi il eût
-accueilli bien différemment l'envoyé autrichien. Il ne vit dans ce
-qu'on lui proposait que le désir de suspendre sa marche victorieuse,
-sans se douter des conditions de paix qui étaient sous-entendues, et,
-lui eût-on présenté quelque chose de beaucoup plus acceptable, ce
-n'est pas au moment où il pouvait par un dernier succès changer la
-face des choses, qu'il aurait remis dans le fourreau son épée
-victorieuse. Il ajourna donc sa réponse, et continua sa marche.
-Craignant toutefois que M. de Caulaincourt, dont l'esprit était en
-proie aux plus cruelles angoisses, dont la société à Châtillon se
-composait exclusivement d'ennemis qui lui laissaient ignorer nos
-succès, ne cédât à tant d'obsessions, et n'usât trop largement de ses
-pleins pouvoirs, il lui écrivit, avant de monter à cheval pour se
-rendre à Montereau, la lettre suivante:
-
-[En marge: Il retire à M. de Caulaincourt les pouvoirs illimités qu'il
-lui avait confiés.]
-
- «Nangis, le 18 février.
-
-»Je vous ai donné _carte blanche_ pour sauver Paris et éviter une
-bataille qui était la dernière espérance de la nation. La bataille a
-eu lieu; la Providence a béni nos armes. J'ai fait trente à quarante
-mille prisonniers; j'ai pris 200 pièces de canon, un grand nombre de
-généraux et détruit plusieurs armées sans presque coup férir. J'ai
-entamé hier l'armée du prince de Schwarzenberg que j'espère détruire
-avant qu'elle ait repassé nos frontières. Votre attitude doit être la
-même; vous devez tout faire pour la paix, mais mon intention est que
-vous ne signiez rien sans mon ordre, parce que seul je connais ma
-position. En général je ne désire qu'une paix solide et honorable, et
-elle ne peut être telle que sur les bases proposées à Francfort. Si
-les alliés eussent accepté vos propositions le 9 il n'y aurait pas eu
-de bataille; je n'aurais pas couru les chances de la fortune dans un
-moment où le moindre insuccès perdait la France, enfin je n'aurais pas
-connu le secret de leur faiblesse: il est juste qu'en retour j'aie les
-avantages des chances qui ont tourné pour moi. Je veux la paix, mais
-ce n'en serait pas une que celle qui imposerait à la France des
-conditions plus humiliantes que les bases de Francfort. Ma position
-est certainement plus avantageuse qu'à l'époque où les alliés étaient
-à Francfort; ils pouvaient me braver, je n'avais obtenu aucun avantage
-sur eux, et ils étaient loin de mon territoire. Aujourd'hui c'est bien
-différent. J'ai eu d'immenses avantages sur eux, et des avantages tels
-qu'une carrière militaire de vingt années et de quelque illustration
-n'en présente pas de pareils. Je suis prêt à cesser les hostilités et
-à laisser les ennemis rentrer tranquilles chez eux, s'ils signent des
-préliminaires basés sur les propositions de Francfort.»--
-
-Si les coalisés se faisaient des illusions, Napoléon, on le voit, s'en
-faisait de bien grandes également, et au lieu de se borner à
-repousser ce qui était inacceptable, exigeait ce que, dans les
-circonstances, il était hors d'état d'obtenir!
-
-[En marge: Importance de la position de Montereau.]
-
-Tandis qu'il employait de la sorte les premiers instants de la matinée
-du 18, le maréchal Victor avait enfin marché sur Montereau, et y était
-arrivé de très-bonne heure. Le général Pajol, après avoir rallié ses
-troupes dans le bois de Valence, s'était reporté en avant avec sa
-cavalerie et quelques bataillons de gardes nationales. Il arrivait à
-la lisière du bois de Valence au moment même où le maréchal Victor
-débouchait en face du coteau de Surville, lequel domine la Seine et la
-petite ville de Montereau. (Voir la carte nº 62, et le plan de
-Montereau carte nº 63.) Ce coteau qu'on gravit par une pente assez
-ménagée en venant soit de Valence soit de Salins, se termine en pente
-brusque du côté de la Seine. De son sommet on aperçoit à ses pieds la
-ville de Montereau, les deux rivières qui viennent s'y réunir, et le
-pont de la Seine, objet de grand prix que les deux armées allaient se
-disputer avec furie. Si on enlevait promptement le coteau il était
-possible, en se précipitant sur le pont qui était en pierres, et moins
-aisé à détruire qu'un pont de bois, de s'en emparer avant que l'ennemi
-l'eût coupé. Mais il était difficile de brusquer l'attaque du coteau,
-les Wurtembergeois s'y trouvant en force. C'était le prince royal de
-Wurtemberg qui l'occupait. Ce prince, que Napoléon avait fort
-maltraité jadis, que l'empereur Alexandre au contraire comblait de
-caresses, et auquel il destinait en mariage sa soeur la
-grande-duchesse Catherine, ce prince spirituel et brave cherchait à
-se distinguer, et à racheter par des services rendus à la coalition le
-long dévouement de son père à l'Empire français. De la possession du
-pont de Montereau dépendait le salut du corps autrichien de Colloredo,
-aventuré jusqu'à Fontainebleau, et dont la retraite était impossible,
-si les Français passaient la Seine avant qu'il eût rétrogradé au moins
-jusqu'à Moret ou Nemours. Aussi, malgré le danger de la position, le
-prince de Wurtemberg était-il très-résolu à résister, au risque de se
-faire culbuter du coteau de Surville dans la Seine.
-
-Il avait rangé son infanterie de Villaron à Saint-Martin, en face de
-la route par laquelle se présentaient les Français, et avait le dos
-appuyé au coteau de Surville. Il s'était couvert en outre par une
-nombreuse artillerie.
-
-[En marge: Brillant combat de Montereau livré le 18 février.]
-
-Le général Pajol, brave et intelligent comme de coutume, avait essayé
-de se porter avec sa cavalerie sur le revers de la position des
-Wurtembergeois, afin d'enlever la grande route qui passe derrière le
-coteau de Surville, et descend en pente rapide sur Montereau. Mais
-arrêté par une artillerie meurtrière, il avait dû attendre pour
-accomplir son projet l'attaque qu'allait tenter l'infanterie du
-maréchal Victor.
-
-L'une des divisions du maréchal, commandée par son gendre, le général
-Chataux, officier d'un grand mérite, était arrivée la première, et
-montrait une extrême impatience de réparer la faute que Napoléon
-venait de blâmer si sévèrement. Elle se jeta tout de suite sur le
-coteau de Surville, la droite vers Villaron, la gauche vers
-Saint-Martin. Les soldats, vivement conduits, essayèrent d'escalader
-la position couverte de clôtures, y parvinrent d'abord, furent
-repoussés ensuite, et s'y reprirent à plusieurs fois sans en venir à
-bout, malgré de prodigieux efforts de courage.
-
-Le général Chataux ne s'épargnait pas, mais son impatience même avait
-un danger, c'était d'épuiser cette brave division avant qu'elle pût
-être soutenue, et de verser ainsi en pure perte un sang des plus
-précieux. Bientôt survint la division Duhesme avec le maréchal
-lui-même, et celle-ci remplaça la division Chataux, qui se porta plus
-à droite pour attaquer le coteau par sa pente la moins escarpée. Le
-brave général Chataux, en marchant à la tête de ses soldats, fut
-frappé d'une balle sous les yeux mêmes de son beau-père, et tomba
-mourant dans ses bras. Ce funeste accident nuisit à l'attaque de
-droite, et la division Duhesme à gauche, abordant la position par son
-côté le moins accessible, n'était pas près de réussir, quand survint
-le général Gérard avec les divisions Dufour et Hamelinaye.
-
-Napoléon averti qu'on rencontrait des difficultés, et mécontent du
-maréchal Victor, avait envoyé au général Gérard l'ordre de prendre le
-commandement en chef, ce que le général Gérard fit sur-le-champ.
-Voyant que l'artillerie des Wurtembergeois nous incommodait beaucoup,
-le général réunit toutes ses batteries, ainsi que celles du 2e corps,
-et dirigea 60 pièces de canon contre les Wurtembergeois, afin de les
-ébranler par ce feu violent, avant de les aborder corps à corps. Il
-leur causa ainsi un tel dommage, que, voulant se débarrasser de ce
-feu meurtrier, ils essayèrent de se jeter sur nos pièces pour les
-enlever. Le général Gérard les laissa avancer, puis fondit sur eux à
-la tête d'un bataillon, et les ramena à la pointe des baïonnettes sur
-leur position. En cet instant arrivait Napoléon avec la vieille garde,
-et Pajol après avoir refoulé la cavalerie ennemie menaçait de tourner
-le coteau de Surville. À cet aspect la fermeté des Wurtembergeois fut
-ébranlée, et ils songèrent à battre en retraite pour repasser le pont
-de Montereau. Mais on ne leur en laissa pas le temps, on les aborda en
-masse, on gravit le coteau, et on les en délogea de vive force. Pajol,
-prenant le galop à la tête d'un régiment de chasseurs, s'élança sur la
-grande route qui passe derrière le coteau de Surville en y formant une
-descente rapide, et assaillit les Wurtembergeois accumulés sur cette
-descente, pendant que l'artillerie de la garde, braquée sur le coteau
-lui-même, les criblait de boulets. De leur côté les braves habitants
-de Montereau, qui n'attendaient que le moment de se ruer sur l'ennemi,
-se mirent à tirer de leurs fenêtres. Bientôt ce fut une véritable
-boucherie. Le prince de Wurtemberg faillit être pris, et ne parvint à
-s'échapper qu'en laissant dans nos mains 3 mille morts ou blessés, et
-4 mille prisonniers, avec la plus grande partie de ses canons. L'objet
-le plus important, le pont, resta aux chasseurs de Pajol qui le
-traversèrent au galop, pendant qu'une mine éclatait sous eux sans
-enlever la clef de voûte. Napoléon placé sur le coteau de Surville
-d'où il dirigeait lui-même son artillerie, ressentit à ce spectacle
-une joie extrême, et ne la dissimula point. Il espérait en effet les
-plus grands résultats de ce beau fait d'armes.
-
-[En marge: Regret de Napoléon de n'avoir pu enlever le corps de
-Colloredo par suite du temps perdu dans la nuit du 17 au 18.]
-
-Une fois maître de Montereau son premier soin fut de lancer sa
-cavalerie au-delà pour chercher à connaître la position de l'ennemi,
-et savoir ce qu'était devenu le corps autrichien de Colloredo. Mais
-déjà ce corps avait eu le temps de revenir sur l'Yonne, et il formait
-en ce moment l'arrière-garde du prince de Schwarzenberg. Il n'était
-dès lors plus possible de l'atteindre avec des troupes d'ailleurs
-fatiguées, dont les unes, comme celles du 2e corps et de la réserve de
-Paris, avaient combattu toute la journée, dont les autres, comme la
-garde impériale, avaient sans cesse marché depuis soixante-douze
-heures, faisant double étape pendant le jour et passant la nuit sur
-des charrettes. Il fallait donc s'arrêter, prendre le temps de faire
-passer l'armée par le pont reconquis de Montereau, se porter ensuite
-en masse sur le prince de Schwarzenberg, pour surprendre et détruire
-ses divers détachements si on les trouvait dispersés, pour leur livrer
-bataille si on les trouvait concentrés, bataille qu'on livrerait avec
-l'ascendant de la victoire et avec les 60 mille hommes qu'on avait
-actuellement sous la main.
-
-[En marge: Immense changement apporté à la situation dans les huit
-derniers jours.]
-
-[En marge: Possibilité de se sauver en se défendant de toute
-illusion.]
-
-[En marge: Irritation de Napoléon contre quelques-uns de ses
-lieutenants.]
-
-[En marge: Sévérité bientôt réparée à l'égard du maréchal Victor.]
-
-Bien que le pont de Montereau eût été enlevé douze heures trop tard,
-Napoléon avait lieu néanmoins d'être content de ces huit dernières
-journées. En effet tandis qu'une semaine auparavant il rétrogradait de
-Brienne sur Troyes, sans savoir s'il pourrait défendre Paris, il
-venait dans ce court espace de temps de mettre en pièces l'armée de
-Blucher, et en fuite celle de Schwarzenberg, et c'était là un
-changement de situation qui avait de quoi satisfaire l'orgueil même du
-vainqueur d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland! Napoléon pouvait, s'il
-ne s'exagérait pas la portée politique de ses succès, sortir de cette
-guerre sinon avec toutes les conditions de Francfort, du moins avec
-quelques-unes des plus essentielles, et surtout avec des stipulations
-qui ne ressembleraient en rien aux révoltantes propositions de
-Châtillon. Cependant, il ne se consolait point de n'avoir pu
-recueillir tous les fruits de ses belles manoeuvres, et il s'en
-prenait à plusieurs de ses lieutenants qui n'avaient pas fait, dans
-ces circonstances, tout ce qu'il attendait de leur dévouement. À tort
-ou à raison il se plaignait du général d'artillerie Digeon, qui avait
-mal approvisionné l'artillerie la veille et le jour même du combat de
-Montereau, du général Lhéritier qui n'avait pas chargé les Bavarois au
-combat de Villeneuve, du général Montbrun qui n'avait pas assez bien
-défendu le pont de Moret sur le Loing (ce n'était pas le célèbre
-Montbrun, mort, comme on doit s'en souvenir, à la Moskowa), du
-maréchal Victor, auquel il reprochait d'avoir fait une mauvaise
-retraite de Strasbourg à Châlons, d'avoir faiblement défendu la Seine,
-d'avoir retenu les troupes au combat de Villeneuve, d'avoir dormi à
-Salins au lieu de marcher à Montereau, de laisser paraître enfin en
-toute occasion un abattement mêlé de mauvaise humeur qui était d'un
-fâcheux exemple. Aux reproches adressés à ces divers officiers, il y
-avait bien des réponses à faire: quant au maréchal Victor, quoiqu'il
-ne méritât pas la colère dont il était l'objet, il faut avouer qu'il
-se montrait trop découragé, et qu'il ne se retrouvait lui-même que
-devant l'ennemi, et sous les ordres immédiats de Napoléon. Il faut
-ajouter que sa famille était de celles qui témoignaient actuellement
-peu d'empressement pour l'Impératrice. Napoléon le savait, et c'est
-sous l'impression de ces diverses circonstances, qu'il avait ôté au
-maréchal son commandement, pour le conférer au général Gérard. Ce
-coup, joint à la blessure mortelle du général Chataux, avait plongé
-dans un profond chagrin le malheureux Victor. Il s'était tenu toute la
-journée au milieu du feu, même après qu'il n'avait plus d'ordres à
-donner, en dévorant les larmes que lui arrachaient et la mort de son
-gendre et l'espèce de condamnation dont il était frappé. Il se rendit
-le soir même au château de Surville, où s'était établi Napoléon qu'il
-trouva partagé entre la joie d'un beau triomphe obtenu, et le dépit
-d'un beau triomphe manqué. Napoléon ne se contint pas en le voyant, et
-oubliant trop la journée de la Rothière, lui reprocha sa conduite
-pendant les deux derniers mois, mêla à ces reproches militaires
-quelques reproches politiques, et finit par lui dire que s'il était
-fatigué ou malade il n'avait qu'à prendre du repos, et à quitter
-l'armée. Le maréchal, à qui l'ordre de s'éloigner en ce moment
-paraissait un déshonneur, répondit à l'Empereur qu'il allait s'armer
-d'un fusil, se ranger dans les bataillons de la vieille garde, et
-mourir en soldat à côté de ses anciens compagnons d'armes. Napoléon,
-vivement touché de l'émotion du maréchal, lui tendit la main, et
-consentit à le garder auprès de lui. Il ne pouvait pas retirer au
-général Gérard le commandement du 2e corps, qu'il lui avait conféré le
-matin même, et que ce général avait si bien mérité mais il dédommagea
-le maréchal d'une autre manière. On venait de faire sortir de Paris
-deux divisions de jeune garde, les divisions Charpentier et Boyer, qui
-avaient été postées le long de l'Essonne, pour couvrir la capitale sur
-la gauche de la Seine. Napoléon en composa un corps de la garde, et
-mit le maréchal Victor à sa tête. Placer ce maréchal près de
-l'Empereur et lui ôter ainsi toute responsabilité, c'était à la fois
-le consoler et lui rendre sa valeur, car dégagé du souci du
-commandement supérieur il redevenait l'un des meilleurs officiers de
-l'armée.
-
-[En marge: Projet de Napoléon de passer immédiatement la Seine et de
-poursuivre à outrance le prince de Schwarzenberg.]
-
-[En marge: Belle combinaison, consistant à passer la Seine à Méry, et
-à déborder le prince de Schwarzenberg, en remontant rapidement par la
-rive droite.]
-
-Le lendemain 19 Napoléon aurait voulu marcher immédiatement sur Nogent
-pour continuer à poursuivre le prince de Schwarzenberg, et lui livrer
-une bataille générale si on pouvait le contraindre à l'accepter, mais
-la nécessité de faire passer par le seul pont de Montereau toutes les
-troupes qu'il avait actuellement rassemblées, c'est-à-dire les deux
-divisions de réserve de Paris, le 2e corps, la garde impériale, la
-division d'Espagne, et enfin le corps du maréchal Macdonald qui
-n'avait pu franchi la Seine à Bray, entraîna la perte de toute la
-journée du 19. Tandis que ses corps employaient le temps à défiler par
-le pont de Montereau, Napoléon prit ses mesures pour se trouver le
-plus tôt possible en présence de l'ennemi, et même sur ses flancs s'il
-le pouvait. Les ponts de Bray et de Nogent ayant été détruits, il fit
-préparer des moyens de passage près de Nogent pour le corps du
-maréchal Oudinot: quant à celui du maréchal Macdonald, on vient de
-voir qu'il l'avait amené jusqu'à Montereau même. Le projet de Napoléon
-était, Montereau franchi, de tourner à gauche, de longer la Seine
-jusqu'à Méry, pas loin de son confluent avec l'Aube (voir la carte nº
-62), puis arrivé là, au lieu de suivre le prince de Schwarzenberg sur
-la route de Troyes, de laisser un seul corps sur ses traces, et avec
-le gros de ses forces de passer la Seine à Méry, de la remonter par la
-rive droite tandis que le prince de Schwarzenberg la remonterait par
-la rive gauche, de profiter de ce qu'on n'aurait plus d'ennemi devant
-soi pour marcher plus vite, et enfin de repasser la Seine au-dessus de
-Troyes pour livrer bataille au prince de Schwarzenberg sur sa ligne de
-retraite et sur sa ligne de communication avec Blucher, deux avantages
-considérables et de la plus grande conséquence. On voit que cet esprit
-inépuisable privé d'une combinaison en imaginait aussitôt une autre,
-non moins praticable et non moins féconde.
-
-Napoléon porta donc le gros de ses forces à gauche vers Nogent;
-cependant pour n'être pas sans liaison avec l'Yonne, et ne pas
-surcharger la grande route de Troyes, il dirigea le maréchal Macdonald
-un peu à droite par Saint-Martin-Bosnay et Pavillon, et le général
-Gérard un peu plus à droite encore par Trainel et Avon. (Voir la carte
-nº 62.) Il chargea le général Alix, le courageux défenseur de Sens, de
-réoccuper les bords de l'Yonne avec les gardes nationales et la
-cavalerie du général Pajol. Ce dernier à la suite de fatigues inouïes,
-avait vu se rouvrir ses blessures; Napoléon après l'avoir comblé de
-récompenses l'avait renvoyé à Paris et remplacé par le général Alix.
-Il fit quelques additions à la vieille garde; il lui donna deux beaux
-bataillons composés des anciens gendarmes d'Espagne, ce qui portait à
-dix-huit bataillons la division de vieille garde qu'il avait auprès de
-lui (l'autre était vers Soissons avec le maréchal Mortier), et il lui
-adjoignit plusieurs compagnies de jeunes soldats, destinées à sortir
-des rangs pour tirailler, tandis que les vieux soldats resteraient en
-ligne comme des murailles. Il réitéra ses recommandations pour que
-l'on ne cessât pas un instant de former à Paris de nouveaux bataillons
-de ligne, et à Versailles de nouveaux escadrons. Il prescrivit surtout
-la formation d'un équipage de pont avec les bateaux qu'on pourrait
-ramasser sur la Seine, car faute de cet instrument de guerre, le
-passage des rivières françaises était devenu presque aussi difficile
-pour nous que celui des rivières étrangères, et un obstacle continuel
-à toutes nos combinaisons.
-
-[En marge: Temps forcément perdu à faire passer l'armée par le pont de
-Montereau.]
-
-[En marge: Napoléon s'occupe pendant ce temps des troupes qui
-défendent les diverses frontières.]
-
-[En marge: Campagne du général Maison en Belgique.]
-
-Napoléon employa à ces diverses mesures les journées du 19 et du 20,
-que ses troupes employaient à passer la Seine à Montereau, et à
-s'acheminer sur Nogent. Il avait momentanément établi sa
-résidence[12] au château de Surville, et il avait grand besoin du
-temps qui lui était laissé, car ce n'était pas seulement des troupes
-placées directement sous ses ordres qu'il avait à s'occuper pendant
-ces deux jours, mais de celles qui défendaient les diverses frontières
-de France, et qui n'exigeaient pas moins que les autres sa
-surveillance, et surtout sa forte impulsion. Le général Maison envoyé
-en Belgique pour y remplacer le général Decaen auquel Napoléon
-reprochait d'avoir abandonné Willemstadt et Breda, s'était efforcé de
-faire face aux périls de tout genre dont il était environné.
-Profitant de l'instant où il avait à sa disposition les divisions de
-jeunes garde Roguet et Barrois, il avait fondu sur les Anglais du
-général Graham et sur les Prussiens du général Bulow, et les avait
-obligés à s'éloigner d'Anvers. Mais bientôt privé de la division
-Roguet, réduit à la division Barrois et à quelques bataillons
-organisés à la hâte dans les dépôts de l'ancien 1er corps, disposant
-tout au plus de 7 à 8 mille hommes de troupes actives, il s'était vu
-dans l'alternative ou de rester enfermé dans Anvers, ou de se détacher
-de cette place, pour essayer de couvrir la Belgique. Il avait préféré
-ce dernier parti, de beaucoup le plus sage, et avait laissé dans
-Anvers une garnison de 12 mille hommes, avec l'illustre Carnot dont
-Napoléon avait accepté les services, noblement offerts dans ce moment
-extrême. Il s'était reporté ensuite sur Bruxelles, puis sur Mons et
-Lille, jetant çà et là dans les places du Nord les vivres qu'il
-pouvait ramasser et les conscrits à demi vêtus, à demi armés, qu'il
-parvenait à tirer de ses dépôts. Tandis que Carnot supportait avec une
-impassible fermeté un horrible bombardement, qui du reste n'avait
-point atteint la flotte, objet de toutes les fureurs de l'Angleterre,
-le général Maison manoeuvrant avec une poignée de soldats entre les
-autres places du nord de la France, avait, autant que le permettaient
-les circonstances, sauvé notre frontière, et gardé une force toujours
-active pour se ruer sur les détachements ennemis qui se trouvaient à
-sa portée.
-
- [Note 12: Nous avons déjà fait remarquer que, faute de
- connaître la correspondance de Napoléon, on lui reproche
- souvent ou des fautes qu'il n'a pas commises, ou des
- intentions qu'il n'a pas eues. Les deux jours passés à
- Surville en fournissent un nouvel exemple. Divers critiques
- français et étrangers, après avoir demandé pourquoi en
- quittant Blucher il ne marcha pas tout droit de Montmirail à
- Provins pour se jeter dans le flanc du prince de
- Schwarzenberg, au lieu de faire un détour en arrière par
- Meaux et Guignes, demandent encore pourquoi il ne franchit
- pas la Seine à Nogent ou à Bray, au lieu de la franchir à
- Montereau seulement, et pourquoi après avoir choisi
- Montereau il perdit deux jours entiers au château de
- Surville? La lecture de ses lettres répond à toutes ces
- questions. À Nogent et à Bray la nature des lieux, plats et
- couverts de villages sur les deux rives, offrait à l'ennemi
- de telles chances de résistance qu'il n'y avait pas
- espérance de forcer le passage, et d'ailleurs les ponts
- étant en bois laissaient peu de moyens de les préserver de
- la destruction. À Montereau au contraire, on pouvait, grâce
- au coteau de Surville qui dominait la rive opposée,
- s'emparer plus aisément du passage; en outre le pont étant
- en pierre on avait plus de temps pour le sauver. L'événement
- prouva que Napoléon avait raison. Enfin l'espérance de
- saisir le corps qui s'était avancé jusqu'à Fontainebleau
- était un dernier motif capital de préférer le passage à
- Montereau. Napoléon n'en essaya pas moins de passer les
- trois ponts à la fois, en appuyant davantage sur le dernier,
- qui fut le seul sur lequel on réussit. Il fit donc tout ce
- qu'il pouvait faire. Quant au temps perdu le 19 et le 20
- février, sa correspondance démontre qu'il trépignait
- d'impatience pendant les heures employées à traverser le
- pont et la petite ville de Montereau. Ce défilé passé, il
- fallut la journée du 20 pour se concentrer à gauche sur
- Nogent. Il n'y eut par conséquent pas un moment perdu, et
- Napoléon qui à cheval franchissait en trois heures les
- espaces que son armée ne parcourait qu'en vingt-quatre, put
- rester de sa personne à Surville pour employer la journée du
- 20 à ses affaires générales, qui n'étaient pas moins
- urgentes que celles qu'il dirigeait directement. On voit
- donc qu'ici comme toujours il a raison contre ses critiques,
- lorsqu'il s'agit bien entendu d'opérations militaires. Mais
- pour se convaincre de cette vérité, il faut lire ses ordres
- et ses correspondances, que les historiens, en écrivant son
- histoire, n'avaient pas eus jusqu'ici à leur disposition.]
-
-Napoléon qui dans sa pénible situation était fort difficile à
-satisfaire, poussait sans cesse le général Maison à ne pas rester
-attaché a ses places, à prendre par derrière les troupes qui avaient
-marché par Cologne sur la Champagne, et tourmentait de reproches
-immérités ce général qui n'avait pas besoin d'être excité, car il
-s'était montré habile, vigoureux et infatigable dans la défense de
-cette frontière.
-
-[En marge: Conduite d'Augereau à Lyon.]
-
-Napoléon frappait plus juste en adressant des reproches à Augereau,
-mais là encore, par l'habitude de demander plus pour avoir moins, il
-était beaucoup trop exigeant. Augereau, vieux, fatigué, dégoûté même,
-avait cependant retrouvé quelque zèle en présence du danger qui
-menaçait la France, et en particulier les hommes compromis comme lui
-dans la révolution. Mais il avait à Lyon trois mille conscrits jetés
-dans de vieux cadres, et point de magasins, point de vivres, point
-d'artillerie, point de chevaux. Malheureusement il n'était pas doué de
-cette activité créatrice avec laquelle on peut tirer d'une grande
-population toutes les ressources qu'elle contient. Il avait néanmoins
-tâché de faire nourrir et habiller ses conscrits par la municipalité
-lyonnaise, amené de Valence quelque artillerie, rappelé de Grenoble la
-faible division Marchand, et envoyé des aides de camp à Nîmes pour y
-chercher la division de réserve qui avait été destinée comme celle de
-Bordeaux à passer du midi au nord. Il était ainsi parvenu dans les
-premiers jours de février, à réunir outre les quelques mille hommes de
-Lyon, 3 mille hommes venus de Nîmes, et, ce qui valait beaucoup mieux,
-10 mille vieux soldats détachés de l'armée de Catalogne, et avec ces
-forces il se préparait à entrer en campagne. Mais il avait voulu
-accorder quelques jours de repos à ses troupes avant d'aller à la
-rencontre de l'ennemi. Il était toutefois de la plus grande importance
-qu'il se montrât, car son apparition vers Châlons et Besançon pouvait
-causer un trouble extrême sur les derrières des armées alliées, et
-peut-être décider la retraite du prince de Schwarzenberg qui n'était
-que commencée. Napoléon saisi d'impatience lui adressa la lettre
-suivante, qui mérite d'être reproduite par l'histoire.
-
-[En marge: Lettre caractéristique de Napoléon à Augereau.]
-
- «Nogent-sur-Seine, 21 février 1814.
-
-«Le ministre de la guerre m'a mis sous les yeux la lettre que vous lui
-avez écrite le 16. Cette lettre m'a vivement peiné. Quoi! six heures
-après avoir reçu les premières troupes venant d'Espagne, vous n'étiez
-pas déjà en campagne! six heures de repos leur suffisaient. J'ai
-remporté le combat de Nangis avec la brigade de dragons venant
-d'Espagne, qui de Bayonne n'avait pas encore débridé. Les six
-bataillons de Nîmes manquent, dites-vous, d'habillement et
-d'équipement, et sont sans instruction! Quelle pauvre raison me
-donnez-vous là, Augereau! J'ai détruit 80 mille ennemis avec des
-bataillons composés de conscrits n'ayant pas de gibernes et étant à
-peine habillés. Les gardes nationales, dites-vous, sont pitoyables.
-J'en ai ici 4 mille venant d'Angers et de Bretagne en chapeaux ronds,
-sans gibernes, mais ayant de bons fusils: j'en ai tiré bon parti.--Il
-n'y a pas d'argent, continuez-vous. Et d'où espérez-vous tirer de
-l'argent? Vous ne pourrez en avoir que quand nous aurons arraché nos
-recettes des mains de l'ennemi. Vous manquez d'attelages: prenez-en
-partout. Vous n'avez pas de magasins: ceci est par trop ridicule!--Je
-vous ordonne de partir douze heures après la réception de la présente
-lettre pour vous mettre en campagne. Si vous êtes toujours l'Augereau
-de Castiglione, gardez le commandement; si vos soixante ans pèsent sur
-vous, quittez-le, et remettez-le au plus ancien de vos officiers
-généraux.--La patrie est menacée et en danger; elle ne peut être
-sauvée que par l'audace et la bonne volonté, et non par de vaines
-temporisations. Vous devez avoir un noyau de plus de 6 mille hommes de
-troupes d'élite; je n'en ai pas tant, et j'ai pourtant détruit trois
-armées, fait 40 mille prisonniers, pris 200 pièces de canon, et sauvé
-trois fois la capitale. L'ennemi fuit de tous côtés sur Troyes. Soyez
-le premier aux balles. Il n'est plus question d'agir comme dans les
-derniers temps, mais il faut reprendre ses bottes et sa résolution de
-93. Quand les Français verront votre panache aux avant-postes, et
-qu'ils vous verront vous exposer le premier aux coups de fusil, vous
-en ferez ce que vous voudrez.»
-
-[En marge: Événements sur le Mincio, bataille de Roverbella, et ordres
-de Napoléon relativement à l'Italie.]
-
-Non loin d'Augereau se trouvait l'armée d'Italie, à laquelle Napoléon
-avait envoyé l'ordre de repasser les Alpes pour descendre sur Lyon;
-mais il n'avait expédié cet ordre que fort tard, et lorsque le prince
-Eugène était engagé avec l'armée autrichienne dans les plus rudes
-combats. Tourné sur sa droite par les détachements autrichiens que la
-marine anglaise avait débarqués en deçà de l'Adige, le prince Eugène
-avait été obligé de quitter ce fleuve dont l'armée ne s'était éloignée
-qu'avec une profonde tristesse. Il était venu s'établir derrière le
-Mincio, la gauche à Goito, la droite à Mantoue, avec la résolution de
-s'y faire respecter. En effet voyant les Autrichiens occupés à passer
-le Mincio sur sa gauche, vers Valeggio, il avait laissé le général
-Verdier en position avec un tiers de l'armée, avait franchi le fleuve
-avec les deux autres tiers par les ponts de Goito et de Mantoue, puis
-portant cette masse en avant par un rapide mouvement de conversion, il
-avait pris l'armée autrichienne en flanc tandis qu'elle était en
-marche pour se rendre sur le point du passage, et lui avait tué,
-blessé ou enlevé de 6 à 7 mille hommes dans les plaines de Roverbella.
-Il lui avait pris en outre beaucoup d'artillerie. Il nous en avait
-coûté environ 3 mille hommes. La perte pour nous était relativement
-fort considérable, mais nos troupes avaient montré la plus grande
-vigueur, leur jeune général un talent militaire qui commençait à
-mûrir, et les Autrichiens confus avaient regagné l'Adige en ajournant
-leurs projets de conquête jusqu'au jour où Murat tiendrait ses
-promesses.
-
-Telles étaient les nouvelles qu'un aide de camp du prince Eugène, M.
-de Tascher, venait apporter à Napoléon au moment même du combat de
-Montereau. C'était une détermination délicate et digne d'être fort
-méditée que de persister à évacuer l'Italie, après une victoire
-éclatante sur le Mincio, et après des victoires plus éclatantes encore
-entre la Seine et la Marne. Lorsque Napoléon avait ordonné cette
-évacuation, il l'avait fait non-seulement par le besoin de concentrer
-ses forces, mais dans l'espérance que les troupes qu'il tirerait
-d'Italie arriveraient sur le Rhône assez tôt pour y être utiles. La
-situation présente devait provoquer de nouvelles réflexions. Sans
-doute, si le prince Eugène avait pu ramener à temps sur Lyon les
-trente mille soldats qui venaient de gagner la bataille de Roverbella,
-s'il avait pu les joindre à vingt mille soldats du maréchal Suchet, ce
-qui aurait fait 50 mille hommes de vieilles troupes, et qu'avec une
-force pareille il fût tombé par Dijon sur les derrières du prince de
-Schwarzenberg, il est probable qu'aucun des alliés n'aurait repassé le
-Rhin, et un tel résultat valait assurément tous les sacrifices
-imaginables. Mais Napoléon, éclairé trop tard sur le projet des
-coalisés de faire une campagne d'hiver, n'avait expédié au prince
-Eugène l'ordre de rentrer en France qu'à la fin de janvier, lorsque ce
-prince était engagé dans les opérations les plus difficiles, et qu'il
-ne pouvait se retirer qu'après avoir été victorieux. Actuellement si
-on maintenait l'ordre de rappel, il lui serait impossible d'être à
-Lyon avant la fin de mars, et à cette époque Napoléon devait avoir
-vaincu ou succombé. De plus cette retraite était l'abandon volontaire
-de l'Italie, c'est-à-dire la perte d'un gage qui à Châtillon devait
-être du plus grand prix. Quoique Napoléon ne se battît plus en ce
-moment que pour la ligne du Rhin, avoir en ses mains le Mincio et le
-Pô, et les bien tenir, était un moyen de faciliter la concession du
-Rhin par voie de compensation. Ayant donc peu de chance de ramener à
-temps les troupes du prince Eugène, et bien des chances de conserver
-l'Italie, ce qui était d'une haute importance pour les négociations,
-il prit le parti, que le résultat rendit à jamais regrettable, de ne
-pas abandonner la Lombardie. Bien que ses raisons eussent une
-incontestable valeur, il était évidemment influencé par la confiance
-que lui avaient inspirée ses derniers succès, et c'était fâcheux, car
-le plus sûr eût été encore de rappeler les 30 mille hommes du prince
-Eugène. À la guerre la chaîne des événements s'allonge si aisément,
-qu'on ne doit jamais renoncer à une sage précaution par la crainte
-qu'elle ne soit tardive.
-
-[En marge: Ordre au maréchal Suchet d'évacuer toutes les places de
-l'Aragon et de la Catalogne.]
-
-Napoléon eut à s'occuper aussi des armées qui défendaient les
-Pyrénées, et dont le secours lui aurait été des plus utiles. Le
-maréchal Suchet n'avait cessé de demander l'autorisation d'évacuer
-Barcelone, et quelques-unes des places de la Catalogne: quant à celles
-de la basse Catalogne et du royaume de Valence, telles que Sagonte,
-Peniscola, Tortose, Mequinenza, Lérida, elles ne pouvaient plus être
-évacuées en temps opportun. En tirant de Barcelone 7 à 8 mille hommes,
-et autant de quelques autres petites places, en joignant ces 15 mille
-hommes aux 15 mille qui lui restaient après le départ de la division
-acheminée sur Lyon, le maréchal Suchet se serait procuré un corps
-d'environ 30 mille soldats. Avec une force pareille il pouvait encore
-décider du sort de la France, si on l'appelait à Lyon de sa personne.
-Il avait attendu la réponse du ministre de la guerre jusqu'au 11
-février, et ne la voyant pas venir il avait regagné la frontière,
-laissant 8 mille hommes dans la place de Barcelone qu'il n'avait pas
-osé abandonner sans un ordre formel. Napoléon essaya de réparer cette
-faute, exclusivement imputable au ministre de la guerre, en donnant au
-maréchal Suchet l'ordre d'évacuer non-seulement Barcelone, mais tous
-les postes qu'il occupait encore, et de se créer ainsi un corps
-d'armée avec lequel il marcherait sur Lyon, en ne laissant dans
-Perpignan et les places du Roussillon que les garnisons absolument
-indispensables.
-
-[En marge: Position prise par le maréchal Soult sur l'Adour.]
-
-Le maréchal Soult, grâce au système temporisateur de lord Wellington,
-s'était maintenu, non pas sur la Bidassoa, ni sur la Nive qu'il avait
-successivement perdues, mais sur l'Adour et le gave d'Oléron. Il avait
-placé quatre divisions dans Bayonne sous le général Reille, deux sur
-l'Adour sous le général Foy, et quatre derrière le gave d'Oléron sous
-son commandement direct. Le général Harispe formait son extrême gauche
-à Navarreins, il formait lui-même le centre à Peyrehorade, au
-confluent du gave d'Oléron avec l'Adour; le général Reille formait sa
-droite à Bayonne. Maître de la navigation de l'Adour, il pouvait
-approvisionner Bayonne, et pourvoir de vivres et de munitions toutes
-les parties de son armée. Établi ainsi derrière l'angle de deux
-rivières, avec environ 40 mille hommes de vieilles troupes (déduction
-faite des 15 mille expédiés à Napoléon), il contenait son adversaire,
-qui n'osait ni s'avancer sans les Espagnols de peur de n'être pas
-assez fort, ni pénétrer en France avec eux, de peur qu'ils ne fissent
-insurger les paysans français en les pillant. Le général anglais
-attendait donc pour prendre l'offensive, premièrement que les pluies
-qui étaient très-abondantes cessassent, secondement que son
-gouvernement lui envoyât de l'argent pour payer les Espagnols, seul
-moyen de conserver parmi eux la discipline.
-
-Napoléon se flattant de pouvoir tirer encore quelques ressources de
-cette brave armée, renouvela au maréchal Soult l'injonction de remplir
-le vide de ses cadres avec des conscrits, et de se préparer à lui
-expédier au premier signal une autre division d'une dizaine de mille
-hommes. Ne voulant pas toutefois découvrir Bordeaux, à cause de
-l'importance morale et politique de cette ville, il s'était décidé à
-ne faire cet emprunt au maréchal Soult qu'à la dernière extrémité. Ses
-succès actuels lui donnaient lieu d'espérer qu'il n'y serait pas
-réduit.
-
-[En marge: Napoléon, avant de quitter Montereau, veut répondre à la
-lettre apportée par l'aide de camp du prince de Schwarzenberg, M. le
-comte de Parr.]
-
-Les deux journées passées à Montereau, pendant que les troupes
-marchaient, avaient été, comme on le voit, fort utilement employées.
-Avant de partir Napoléon crut devoir répondre à la lettre que l'aide
-de camp du prince de Schwarzenberg lui avait apportée.
-
-[En marge: Ce qui s'était passé à Châtillon depuis la rupture des
-conférences.]
-
-[En marge: Reprise de ces conférences, et préliminaires de paix
-proposés, emportant cessation immédiate des hostilités.]
-
-Il venait enfin d'apprendre ce qui avait eu lieu à Châtillon depuis la
-reprise des conférences. Le 16 février on avait remis à M. de
-Caulaincourt une lettre particulière de M. de Metternich, dans
-laquelle ce ministre l'informant des efforts qu'il avait eu à faire
-pour surmonter la mauvaise volonté des cours alliées, lui avouait
-qu'il s'était servi pour y parvenir de sa lettre confidentielle, et
-lui annonçait qu'à la condition d'accepter formellement les bases de
-Châtillon, on pourrait tout de suite arrêter le cours des hostilités.
-M. de Metternich en finissant engageait très-instamment M. de
-Caulaincourt à saisir cette occasion de conclure la paix, car elle
-serait, disait-il, la dernière. Le lendemain 17 les plénipotentiaires
-s'étaient réunis, avaient déclaré qu'ils reprenaient les conférences,
-mais uniquement sur l'affirmation positive du plénipotentiaire
-français qu'il était prêt à se soumettre aux conditions proposées dans
-la dernière séance. Ils avaient présenté ensuite une série d'articles
-préliminaires plus insultants encore s'il est possible que le
-protocole du 9 février. Ces articles portaient que la France
-rentrerait strictement dans ses anciennes limites, sauf quelques
-rectifications de frontières, qui n'altéreraient en rien le principe
-posé; qu'elle ne s'ingérerait aucunement dans le sort des territoires
-cédés, ni en général dans le règlement du sort des États européens;
-qu'on se bornait à lui annoncer que l'Allemagne composerait un État
-fédératif, que la Hollande accrue de la Belgique serait constituée en
-royaume, que l'Italie serait indépendante de la France, et que
-l'Autriche y aurait des possessions dont les cours alliées
-détermineraient plus tard l'étendue; que l'Espagne continentale serait
-restituée à Ferdinand VII; qu'en retour de ces sacrifices l'Angleterre
-rendrait la Martinique, et de plus la Guadeloupe si la Suède voulait
-la rétrocéder, mais qu'elle garderait l'île de France et l'île
-Bourbon. Quant au Cap, à l'île de Malte, aux îles Ioniennes, il n'en
-était pas plus parlé que de toutes les possessions abandonnées par la
-France en Italie, en Allemagne, en Pologne.
-
-Tels furent ces articles qui étaient déjà contenus dans le protocole
-du 9 février, mais d'une manière moins explicite et moins offensante,
-et qui étaient proposés cette fois comme condition d'une suspension
-d'armes, que la France n'avait pas officiellement demandée, et surtout
-pas promis de payer d'un tel prix.
-
-[En marge: Réponse modérée de M. de Caulaincourt.]
-
-M. de Caulaincourt les écouta avec calme, en disant qu'apparemment on
-ne voulait pas la paix, puisqu'au fond des choses déjà si fâcheux on
-ajoutait des formes si outrageantes, qu'il recevait du reste
-communication de ces articles pour en référer à son souverain, et
-qu'il s'expliquerait à leur sujet lorsqu'il en serait temps. On lui
-demanda alors un contre-projet. Il répondit qu'il en présenterait un
-plus tard, et il faut dire, malgré le respect dû à un homme qui se
-dévouait par pur patriotisme au rôle le plus douloureux, que la
-crainte de compromettre la paix l'empêcha trop peut-être de manifester
-son indignation. Les diplomates qui lui étaient opposés crurent en
-effet que, tout en trouvant ces conditions désolantes, il les
-accepterait, et que si elles rencontraient des obstacles, ce ne serait
-que dans le caractère indomptable de Napoléon. Il aurait mieux valu
-que M. de Caulaincourt se montrât indigné comme Napoléon lui-même
-aurait pu l'être. Cette conduite aurait pu compromettre non point la
-paix, toujours assurée à de telles conditions, mais le trône impérial,
-et il fallait faire comme Napoléon, préférer l'honneur au trône.
-Ajoutons cependant que si Napoléon pouvait raisonner de la sorte, M.
-de Caulaincourt son ministre n'y était pas également autorisé, et
-qu'après la France, le trône de son maître devait avoir le premier
-rang dans sa sollicitude. Quoi qu'il en soit, M. de Caulaincourt
-adressa les conseils les plus sages à Napoléon. Il lui dit que ces
-conditions, il le reconnaissait, n'étaient point acceptables, mais
-qu'il y aurait moyen de les améliorer; qu'à la vérité on n'obtiendrait
-jamais les bases de Francfort, à moins de précipiter les coalisés dans
-le Rhin, mais que si on profitait des victoires actuelles pour
-transiger, il serait possible, l'Angleterre satisfaite, d'obtenir
-mieux que les limites de 1790, jamais toutefois ce qu'on entendait par
-les limites naturelles. Il était possible effectivement en abandonnant
-l'Espagne, l'Italie, toutes les parties de l'Allemagne, la Hollande,
-la Belgique, d'obtenir Mayence, Coblentz, Cologne, en un mot d'avoir
-le Rhin en renonçant à l'Escaut. Et certes une telle paix, il valait
-la peine de la conclure, sinon pour Napoléon, du moins pour la France.
-Or avec une victoire encore on aurait pu se l'assurer, et il était
-sage de la conseiller. M. de Caulaincourt, sans s'expliquer sur ce
-qu'il faudrait sacrifier des limites naturelles, supplia Napoléon de
-ne point se montrer absolu, et lui dit avec raison qu'il se trompait
-s'il croyait que ses victoires l'avaient replacé à la hauteur des
-bases de Francfort, qu'on pourrait cependant s'en approcher en
-présentant un contre-projet modéré.
-
-[En marge: Nouvelle irritation de Napoléon, et vive réponse à M. de
-Caulaincourt.]
-
-Quand Napoléon reçut à Montereau ces communications, le rouge lui
-monta au front, et il écrivit sur-le-champ à M. de Caulaincourt la
-lettre suivante:
-
-«Je vous considère comme en chartre privée, ne sachant rien de mes
-affaires et influencé par des impostures. Aussitôt que je serai à
-Troyes je vous enverrai le contre-projet que vous aurez à donner. Je
-rends grâce au ciel d'avoir cette note, car il n'y aura pas un
-Français dont elle ne fasse bouillir le sang d'indignation. C'est pour
-cela que je veux faire moi-même mon ultimatum... Je suis mécontent que
-vous n'ayez pas fait connaître dans une note que la France, pour être
-aussi forte qu'elle l'était en 1789, doit avoir ses limites naturelles
-en compensation du partage de la Pologne, de la destruction de la
-république de Venise, de la sécularisation du clergé d'Allemagne, et
-des grandes acquisitions faites par les Anglais en Asie. Dites que
-vous attendez les ordres de votre gouvernement, et qu'il est simple
-qu'on vous les fasse attendre, puisqu'on force vos courriers à faire
-des détours de soixante-douze heures, et qu'il vous en manque déjà
-trois. En représailles j'ai déjà ordonné l'arrestation des courriers
-anglais.
-
-»Je suis si ému de l'infâme projet que vous m'envoyez, que je me crois
-déjà déshonoré rien que de m'être mis dans le cas qu'on vous le
-propose. Je vous ferai connaître de Troyes ou de Châtillon mes
-intentions, mais je crois que j'aurais mieux aimé perdre Paris, que de
-voir faire de telles propositions au peuple français. Vous parlez
-toujours des Bourbons, j'aimerais mieux voir les Bourbons en France
-avec des conditions raisonnables, que de subir les infâmes
-propositions que vous m'envoyez.
-
-»Surville, près Montereau, 19 février 1814.»
-
-[En marge: Napoléon ne veut pas, toutefois, rompre les négociations.]
-
-[En marge: Lettres écrites à l'empereur François et au prince de
-Schwarzenberg, et remises au comte de Parr.]
-
-Cette première émotion passée, Napoléon appréciant les sages conseils
-de M. de Caulaincourt, consentit à poursuivre la négociation, non plus
-sur les bases qu'il avait chargé son plénipotentiaire de porter à
-Manheim, et qui comprenaient le Rhin jusqu'au Wahal, un royaume pour
-le prince Jérôme en Allemagne, un pour le prince Eugène en Italie, et
-une partie du Piémont pour la France, mais sur des bases nouvelles qui
-consistaient à demander les limites pures et simples, c'est-à-dire le
-Rhin jusqu'à Dusseldorf, au delà de Dusseldorf la Meuse, rien en
-Italie sauf une indemnité pour le prince Eugène, et enfin la juste
-influence de la France dans le règlement du sort des États européens.
-Il ne s'en tint pas à cette communication officielle: sachant qu'il
-existait plus d'une cause de mésintelligence entre les coalisés, que
-les Autrichiens notamment étaient fatigués de la guerre et offusqués
-de la suprématie affectée par les Russes, il imagina de répondre à la
-démarche qu'on avait faite auprès de lui par une lettre qu'il
-adresserait lui-même à l'empereur François, et par une autre que le
-major-général Berthier adresserait au prince de Schwarzenberg. Dans
-ces deux lettres rédigées avec un grand soin il s'efforça de parler le
-langage de la politique et de la raison. Il disait qu'on en avait
-appelé à la victoire, que la victoire avait prononcé, que ses armées
-étaient aussi bonnes que jamais, et que bientôt elles seraient aussi
-nombreuses; qu'il avait donc toute confiance dans les suites de cette
-lutte si elle se prolongeait; que cependant il marchait en ce moment
-sur Troyes, que la prochaine rencontre aurait lieu entre une armée
-française et une armée autrichienne, qu'il croyait être vainqueur, et
-que cette confiance ne devait étonner personne, mais qu'ayant éprouvé
-les hasards de la guerre, il voulait bien considérer cette supposition
-comme douteuse, qu'il raisonnerait donc dans une double hypothèse: que
-s'il était vainqueur la coalition serait anéantie, et qu'on le
-retrouverait après cette épreuve aussi exigeant que jamais, car il y
-serait autorisé par ses dangers et ses triomphes; que s'il était
-vaincu au contraire, l'équilibre de l'Europe serait rompu un peu plus
-qu'il ne l'était déjà, mais au profit de la Russie et aux dépens de
-l'Autriche; que celle-ci en serait un peu plus gênée, un peu plus
-dominée par une orgueilleuse rivale; qu'elle n'avait donc rien à
-gagner à une bataille qui dans un cas lui ferait perdre tous les
-fruits de la bataille de Leipzig, et dans l'autre la rendrait plus
-dépendante qu'elle n'était de la Russie; que ce qu'elle pouvait
-vouloir, en Italie par exemple, la France le lui concéderait tout de
-suite, en consentant à repasser les Alpes; qu'ainsi, sans compter les
-liens du sang qui devaient être quelque chose après tout, l'intérêt
-vrai de l'Autriche était de conclure la paix, aux conditions
-qu'elle-même avait offertes à Francfort.
-
-[En marge: Danger de ces lettres.]
-
-À ces raisonnements mêlés de beaucoup de paroles douces et flatteuses
-pour l'empereur François, Napoléon en avait ajouté d'autres non moins
-spécieux dans la lettre destinée au prince de Schwarzenberg, et bien
-faits pour toucher la mémoire de ce prince, sa prudence militaire, et
-son orgueil que les généraux russes et prussiens ne cessaient de
-froisser. Ces lettres furent expédiées l'une et l'autre à titre de
-réponse à la dernière démarche du prince de Schwarzenberg.
-Malheureusement quoique très-habilement raisonnées et écrites, elles
-ne s'accordaient pas complétement avec la situation morale des
-puissances alliées, que Napoléon du milieu de son camp ne pouvait pas
-bien apprécier. Sans doute si l'Autriche eût été moins engagée dans
-les liens de la coalition, si elle n'avait pas tant craint de rompre
-cette coalition qui, une fois rompue, la laissait sous la main de fer
-de Napoléon, si elle n'eût pas tant redouté le caractère de ce
-dernier, elle aurait pu prêter l'oreille à des considérations qui sous
-bien des rapports répondaient à l'esprit politique de l'empereur
-François, à la sagesse de son premier ministre, et à l'amour-propre
-blessé de son général en chef. Mais ces lettres il était à croire
-qu'au lieu de les garder pour elle, l'Autriche les montrerait à ses
-alliés, afin de mettre sa bonne foi à l'abri du soupçon, qu'alors on
-se ferait de nouvelles protestations de fidélité, et qu'on se
-serrerait plus étroitement les uns aux autres pour résister à un
-ennemi qui tour à tour était lion ou renard. Il y avait donc plus à
-risquer qu'à gagner dans cette tentative auprès de la cour d'Autriche.
-
-[En marge: Marche de Napoléon sur Troyes.]
-
-Quoi qu'il en soit, Napoléon après avoir vaqué à ces soins divers, et
-ses troupes étant parvenues à la hauteur où il les voulait, partit du
-château de Surville le 21 au matin, passa la Seine à Montereau et la
-remonta jusqu'à Nogent. Il trouva partout le pays tellement ravagé,
-que désespérant d'y vivre, il fit demander avec instances des
-munitions de bouche à Paris. À Nogent même tout était dans un état
-affreux par suite du dernier combat. Il accorda sur sa cassette des
-secours aux soeurs de charité qui avaient pansé les blessés sous les
-balles de l'ennemi, et à ceux des habitants qui avaient le plus
-souffert.
-
-Le lendemain 22 continuant à remonter la Seine il se dirigea sur Méry,
-point où le cours de la Seine se détourne, et au lieu de décrire une
-ligne de l'ouest à l'est, en décrit une du nord-ouest au sud-est, de
-Méry à Troyes. (Voir la carte nº 62.) Il suivait la grande route de
-Troyes, menant avec lui les troupes du maréchal Oudinot (division de
-jeune garde Rothenbourg, et division Boyer d'Espagne), la vieille
-garde, les divisions de jeune garde de Ney et de Victor, la réserve de
-cavalerie, et enfin la réserve d'artillerie. À droite par des chemins
-de traverse s'avançaient le maréchal Macdonald avec le 11e corps, et
-un peu plus à droite le général Gérard avec le 2e corps et la réserve
-de Paris. Sur l'autre rive de la Seine, aux environs de Sézanne,
-Grouchy avec sa cavalerie et la division Leval s'apprêtait à rejoindre
-Napoléon par Nogent, et Marmont avec le 6e corps occupait la contrée
-d'entre Seine et Marne, pour observer Blucher et se lier avec le
-maréchal Mortier expédié sur Soissons. Les forces de Napoléon, sans
-les troupes de Marmont, mais avec celles de Grouchy et de Leval,
-s'élevaient à environ 70 mille hommes.
-
-[En marge: Projet de Napoléon de passer la Seine à Méry, pour devancer
-le prince de Schwarzenberg, et lui livrer bataille en se plaçant sur
-sa ligne de communication.]
-
-Napoléon s'attendait toujours à livrer bataille, et il le désirait,
-car depuis l'ouverture de la campagne il n'avait pas eu 70 mille
-hommes sous la main, sans compter qu'il suffisait d'une journée pour
-attirer Marmont à lui. Ainsi que nous l'avons déjà dit, cherchant une
-combinaison qui pût rendre cette bataille décisive, il avait renoncé à
-suivre le prince de Schwarzenberg sur la grande route de Troyes, et il
-avait imaginé de passer la Seine à Méry, de la remonter rapidement par
-la rive droite en laissant le prince de Schwarzenberg sur la rive
-gauche, de le devancer à la hauteur de Troyes, et alors de repasser la
-rivière pour venir lui offrir la bataille entre Troyes et Vandoeuvres,
-après s'être emparé de sa propre ligne de retraite. Si ce plan pouvait
-s'exécuter, il devait avoir incontestablement d'immenses conséquences.
-
-[En marge: Combat de Méry.]
-
-[En marge: Subite apparition des Prussiens.]
-
-Le 22 au matin les ordres étant donnés d'après ces vues, notre
-avant-garde refoula l'arrière-garde du prince de Wittgenstein vers
-Chatres, et se jeta ensuite sur le pont de Méry qui est très-long,
-parce qu'il embrasse plusieurs bras de rivière et des terrains
-marécageux. Ce pont sur pilotis avait été à moitié incendié; néanmoins
-nos tirailleurs courant sur la tête des pilotis, engagèrent un combat
-fort vif avec les tirailleurs de l'ennemi, et parvinrent à s'emparer
-de Méry. Mais bientôt un incendie éclatant dans cette ville à laquelle
-les Russes avaient mis le feu, arrêta nos progrès. La chaleur devint
-tellement intense qu'il fallut céder la place, non à l'ennemi, mais à
-l'incendie, et regagner les bords de la Seine. Au même instant des
-troupes nombreuses se montrèrent en dehors de Méry, et on dut renoncer
-à passer outre. Ces troupes qu'on apercevait n'étaient ni les Russes
-du prince de Wittgenstein, ni les Bavarois du maréchal de Wrède, qu'il
-aurait été naturel de rencontrer dans cette direction, c'étaient les
-Prussiens eux-mêmes, que le 15 Mortier poursuivait au delà de la
-Marne, et qui avaient semblé hors de cause pour quelque temps. En sept
-jours ils s'étaient donc ralliés, et ils étaient revenus, avec qui?
-sous la conduite de qui? Voilà ce qu'on avait lieu de se demander, et
-ce que Napoléon se demanda en effet avec un juste étonnement.
-
-[En marge: Ce qui était advenu de Blucher depuis ses récentes
-défaites.]
-
-[En marge: Son courage, sa promptitude à les réparer, et son retour
-sur la Seine.]
-
-Il le sut bientôt par des prisonniers et par des rapports venus des
-bords de la Marne. Depuis qu'il avait battu en détail les quatre corps
-de l'armée de Silésie, ces corps avaient cherché à se remettre de leur
-défaite, et y avaient en partie réussi. Se sentant vivement poursuivis
-sur la route de Soissons, les généraux d'York et Sacken s'étaient
-rejetés à droite, et par Oulchy, Fismes, Reims, avaient regagné
-Châlons, où Blucher leur avait donné rendez-vous. (Voir la carte nº
-62.) Réunis aux débris de Kleist et de Langeron, ils formaient un
-corps de 32 mille hommes. L'orgueil de cette armée était cruellement
-humilié. Composée de ce qu'il y avait de plus ardent parmi les Russes
-et les Prussiens, ayant à sa tête l'audacieux Blucher et tous les
-affiliés du Tugend-Bund, elle ne se consolait pas, après avoir tant
-raillé la timidité de l'armée de Bohême, d'avoir essuyé de tels
-revers. Aussi le désir de rentrer en scène était-il des plus vifs dans
-ses rangs, et elle avait le mérite de vouloir à tout risque réparer
-son désastre. Une occasion avait paru s'offrir, et elle l'avait saisie
-avec empressement.
-
-Marmont après la terrible journée de Vauchamps s'était arrêté à
-Étoges. Une pareille interruption de poursuite de la part des
-Français indiquait clairement que Napoléon, répétant contre l'armée de
-Bohême la manoeuvre qui lui avait si bien réussi contre l'armée de
-Silésie, s'était rejeté sur le prince de Schwarzenberg. Cette
-conjecture prenait le caractère de la certitude, si on songeait que le
-prince de Schwarzenberg s'étant avancé jusqu'à Fontainebleau et
-Provins, Napoléon n'avait pas pu souffrir qu'il approchât davantage de
-Paris sans courir à lui. Il n'y avait dès lors pour l'armée de Silésie
-qu'un parti à prendre, c'était de se reporter tout de suite de la
-Marne vers la Seine, où elle trouverait probablement le détachement de
-Marmont laissé en observation, et sur lequel elle se vengerait des
-quatre journées cruelles qu'elle venait d'essuyer.
-
-Ces résolutions prises, Blucher n'avait donné à ses troupes que deux
-jours de repos, et avait envoyé courriers sur courriers au prince de
-Schwarzenberg pour l'informer de sa nouvelle entreprise. L'arrivée de
-renforts assez considérables l'avait confirmé dans ses projets. Il
-n'avait eu jusqu'ici du corps de Kleist et de celui de Langeron qu'une
-moitié à peu près. Le reste de ces deux corps, successivement
-remplacés au blocus des places, rejoignait dans le moment même. Le
-corps de Saint-Priest, dirigé d'abord vers Coblentz, arrivait aussi,
-et le 18, en se mettant en marche de Châlons sur Arcis, le maréchal
-Blucher avait reçu en cavalerie et infanterie 15 à 16 mille hommes de
-renfort, de manière que son armée tombée sous les coups de Napoléon de
-soixante et quelques mille hommes à 32 mille, était déjà revenue tout
-à coup à une force d'environ 48 mille combattants, et se trouvait par
-conséquent en mesure de tenter quelque chose de sérieux, tant il est
-vrai qu'à la guerre la passion a souvent tous les effets du génie,
-parce qu'elle supplée à la puissance de l'esprit par celle de la
-volonté!
-
-Blucher s'était donc mis en route pour Arcis, et ayant appris chemin
-faisant que le prince de Schwarzenberg replié sur Troyes, l'y
-attendait pour livrer bataille, il s'était dirigé en droite ligne sur
-Méry, afin d'arriver plus tôt au rendez-vous, et de pouvoir tomber
-dans le flanc de l'armée française qu'il supposait à la poursuite de
-l'armée de Bohême.
-
-[En marge: La présence de Blucher à Méry oblige Napoléon à rester sur
-la rive gauche de la Seine, et à marcher directement sur Troyes.]
-
-Napoléon rencontrant Blucher à Méry sur la rive droite de la Seine ne
-devait plus songer à s'y jeter lui-même. N'imaginant pas toutefois que
-le général prussien eût pu reformer sitôt une armée d'une cinquantaine
-de mille hommes, il s'inquiéta peu de son apparition, et ne désespéra
-pas de saisir le lendemain ou le surlendemain le prince de
-Schwarzenberg corps à corps, et de le terrasser. Ses soldats croyaient
-de nouveau à leur supériorité, lui à sa fortune, et ils marchaient
-tous avec joie à la grande bataille qui se préparait. Napoléon résolut
-de se porter le lendemain 23 février sur Troyes.
-
-[En marge: Grand conseil chez les coalisés, pour savoir s'il faut
-persister dans un projet de suspension d'armes.]
-
-[En marge: Raisons que fait valoir le parti favorable à l'idée d'un
-armistice.]
-
-Mais tandis qu'il recherchait cette bataille, son principal adversaire
-renonçait à la livrer. Le prince de Schwarzenberg était justement
-effrayé de se trouver en présence de Napoléon qu'il croyait à la tête
-de forces considérables, et de risquer en une journée le sort de la
-coalition. On lui avait fait des rapports exagérés sur le nombre des
-troupes arrivées d'Espagne, et quant à leur valeur, il l'avait
-éprouvée au combat de Nangis. Il n'évaluait pas les forces de Napoléon
-à moins de 80 ou 90 mille hommes, exaltés par la victoire et par une
-situation extraordinaire. Séparé de Blucher qu'il ne savait pas si
-près, il était réduit à 100 mille hommes, par suite des combats qui
-avaient été livrés et des détachements qu'il avait fallu faire. Ces
-100 mille hommes n'étaient pas aussi bien concentrés que les 80 mille
-attribués à Napoléon, et il ne lui paraissait pas sage, lorsqu'avec
-170 mille on avait été tenu en échec à la Rothière par 50 mille
-(c'était le nombre qu'on supposait faussement à Napoléon dans cette
-journée), d'en risquer cent contre quatre-vingt. Et puis si on était
-battu, on était ramené d'un trait sur le Rhin, on perdait en un jour
-le fruit des deux campagnes de 1812 et de 1813, et on rendait
-l'oppresseur commun plus exigeant, plus oppressif que jamais! Pour les
-Russes, pour les Prussiens que la passion dominait, qui avaient
-beaucoup à gagner au succès s'ils avaient beaucoup à perdre au revers,
-il pouvait y avoir des motifs de s'exposer ainsi aux plus grands
-risques, mais pour les Autrichiens qui couraient la chance de perdre
-en un jour ce qu'ils avaient regagné en un an, ce que Napoléon leur
-offrait sans combat, et à qui la victoire ne promettait qu'une
-augmentation de prépondérance chez les Russes, en vérité le profit à
-tirer d'une lutte prolongée n'en valait pas la peine. La double lettre
-de Napoléon, tout en ayant l'inconvénient de trop déceler l'intention
-de diviser ses ennemis, n'avait pas laissé que de les diviser un peu,
-en provoquant chez les Autrichiens ces réflexions bien naturelles.
-Une circonstance inquiétante s'ajoutait d'ailleurs à celles que l'on
-faisait valoir en faveur d'une suspension d'armes. Tandis qu'on avait
-reçu la nouvelle positive d'un puissant détachement de l'armée
-d'Espagne arrivé par Orléans à Paris, le bruit d'un autre détachement
-plus fort encore, commandé par le maréchal Suchet en personne, et venu
-de Perpignan à Lyon, était également très-répandu, car à la guerre où
-les impressions sont extrêmement vives, on grossit les faits, même
-vrais, au point de les convertir bientôt en mensonges. Le comte de
-Bubna, placé entre Genève et Lyon, craignait d'avoir 50 à 60 mille
-hommes sur les bras, demandait des secours immédiats, et annonçait de
-grands malheurs si on ne déférait pas à ses instances. Que
-deviendrait-on en effet si une bataille était livrée et perdue en
-Franche-Comté sur les derrières des armées alliées? Il fallait donc
-pour prévenir un si fâcheux incident détacher sans retard une
-vingtaine de mille hommes au profit du comte de Bubna, c'est-à-dire se
-réduire à 80 mille hommes, et demeurer ainsi en face de Napoléon avec
-des forces à peine égales aux siennes, ce qui était la plus grave des
-imprudences. Restait, il est vrai, Blucher dont on ignorait la force
-présente, mais dont on connaissait le caractère, et dont l'indocilité
-était telle, que malgré son zèle, on ne pouvait pas se flatter d'avoir
-à sa disposition les quarante ou cinquante mille hommes qu'il amenait
-peut-être avec lui.
-
-Par ces raisons qui avaient leur valeur, le sage prince de
-Schwarzenberg était d'avis d'éviter une bataille générale, de
-rétrograder sur Brienne, Bar-sur-Aube et Langres, d'y attendre les
-renforts qui étaient annoncés, d'envoyer en même temps par Dijon une
-vingtaine de mille hommes au comte de Bubna, et pour se garantir
-pendant ce temps des attaques de Napoléon, de répondre à sa double
-lettre en lui proposant un armistice, armistice qui amènerait
-peut-être la paix, ou, s'il ne l'amenait pas, donnerait le temps
-d'assurer la victoire.
-
-[En marge: Raisons du parti de la guerre à outrance.]
-
-Ces raisons furent débattues le jour même, 22, dans un conseil tenu au
-quartier général, en présence des trois souverains, des généraux et
-des ministres de la coalition. Alexandre, naguère si bouillant,
-n'osait pas devenir tout à coup l'apôtre de la temporisation, mais il
-montrait moins de hauteur de sentiment et de langage. Le parti ardent
-quoique privé de Blucher et de son état-major qui étaient à Méry,
-trouva cependant quelques organes, et il fut dit pour son compte que
-reculer était une faiblesse dont l'effet moral serait certainement
-funeste; que dans la position où l'on était placé il fallait vaincre
-ou périr; que par la réunion à l'armée de Silésie on aurait des forces
-presque doubles de celles de Napoléon, que dès lors on vaincrait,
-parce qu'il était indigne de supposer qu'on pût être vaincu en
-combattant dans la proportion de deux contre un; qu'en tout cas on
-n'avait pas d'autre parti à prendre, car un mouvement rétrograde
-ruinerait de fond en comble les affaires de la coalition; que revenir
-sur Langres c'était se reporter sur une contrée pauvre en elle-même,
-et appauvrie encore par le récent séjour des armées, qu'on ne
-pourrait pas y vivre, que la retraite sur Langres entraînerait bientôt
-la retraite sur Besançon; que rétrograder de la sorte c'était rendre à
-Napoléon tout son prestige, lui rendre tous ses partisans, et inviter
-les paysans français, qui déjà tuaient les soldats isolés, à
-s'insurger en masse et à égorger tout ce qui ne serait pas formé en
-corps d'armée, qu'en un mot hésiter, reculer, c'était périr.
-
-Qui avait raison en ce moment des temporisateurs ou des impatients,
-personne ne le pourrait dire avec certitude. En effet si les seconds
-évaluaient justement les forces respectives, les premiers cédaient à
-des craintes fondées lorsqu'ils refusaient de jouer le tout pour le
-tout contre Napoléon, car s'il eût gagné la bataille, et dans la
-disposition de ses troupes il avait beaucoup de chances de la gagner,
-la coalition aurait été jetée dans le Rhin. On est donc en droit de
-soutenir que, quoique ses calculs eussent un certain caractère de
-timidité, le prince de Schwarzenberg à tout prendre avait plus raison
-que ses adversaires.
-
-[En marge: La proposition de l'armistice prévaut.]
-
-Quoi qu'il en soit le parti de la modération insista, et comme il
-avait acquis depuis les derniers événements autant d'autorité que
-Blucher et ses partisans en avaient perdu, comme l'empereur Alexandre
-appuyait un peu moins le parti de Blucher, le prince de Schwarzenberg
-fit prévaloir son opinion, et la proposition d'un armistice fut
-résolue. Cette proposition n'engageait à rien, ni quant aux conditions
-de la paix, ni quant aux conditions de l'armistice lui-même. Si elle
-n'était point accueillie, elle aurait au moins occupé Napoléon
-quelques heures, ralenti sa marche d'une journée peut-être, ce qui
-était beaucoup; si elle était acceptée au contraire, elle permettrait
-d'aller se concentrer les uns à Langres, les autres à Châlons, de s'y
-renforcer considérablement, et enfin, suivant le voeu secret des
-Autrichiens, de renouer les négociations pacifiques avec plus de
-chances de succès, car une fois les armes déposées on ne les
-reprendrait pas aisément. Les partisans de la guerre à outrance
-consentirent à cette démarche dans l'espoir qu'elle n'aboutirait à
-aucun résultat, et qu'elle ferait peut-être gagner quelques heures, ce
-qui aux yeux de tous était incontestablement un avantage. Le prince de
-Schwarzenberg fit choix du prince Wenceslas de Liechtenstein pour
-l'envoyer au quartier général français, avec la proposition de
-désigner des commissaires qui, aux avant-postes des deux armées,
-conviendraient d'une suspension d'armes.
-
-[En marge: Envoi du prince de Liechtenstein à Napoléon pour proposer
-une suspension d'armes.]
-
-Le 23 Napoléon était en marche de Chatres sur Troyes, lorsqu'aux
-approches de Troyes le prince Wenceslas de Liechtenstein se présenta
-pour lui remettre le message du prince de Schwarzenberg. Napoléon, en
-voyant cette insistance des coalisés pour obtenir un armistice, en
-conclut beaucoup trop vite qu'ils étaient dans une position difficile,
-et résolut de paraître les écouter, mais sans s'arrêter, son rôle
-n'étant pas de les tirer d'embarras. Il était animé par le succès, par
-le sentiment des grandes choses qu'il venait d'accomplir, par
-l'espérance de celles qu'il allait accomplir encore, et n'avait
-actuellement aucune raison de prudence pour se montrer modeste ou
-circonspect, car au contraire la jactance pouvait être de l'habileté.
-Il s'y livra donc par disposition du moment et par calcul.
-
-[En marge: Accueil fait par Napoléon au prince de Liechtenstein.]
-
-Le prince Wenceslas l'ayant fort complimenté sur les belles opérations
-qu'il venait d'exécuter, Napoléon l'écouta avec une satisfaction
-visible, parla beaucoup de celles qu'il préparait, exagéra
-singulièrement l'étendue de ses forces, se plaignit des outrageantes
-propositions qu'on lui avait adressées, et, d'un sujet passant à
-l'autre, demanda s'il était vrai que plusieurs princes de Bourbon se
-trouvassent déjà au quartier général des alliés. En effet le duc
-d'Angoulême essayait actuellement de se faire accueillir au quartier
-général de lord Wellington; le duc de Berry était sur une frégate à
-Belle-Île, tâchant par sa présence d'agiter les esprits en Vendée;
-enfin le père de ces deux princes, le comte d'Artois lui-même, muni du
-titre de lieutenant général du royaume, et représentant Louis XVIII
-retiré à Hartwel, était venu en Suisse, puis en Franche-Comté, pour
-obtenir son admission au quartier général des souverains. Toutefois
-aucun de ces princes n'avait encore réussi dans ses démarches.
-
-[En marge: Napoléon doit répondre après son entrée dans Troyes.]
-
-L'envoyé du prince de Schwarzenberg se hâta de désavouer toute
-participation de l'Autriche à des menées contraires à la dynastie
-impériale, et affirma, ce qui était vrai, que le comte d'Artois avait
-été écarté du quartier général. Cette déclaration fit à Napoléon plus
-de plaisir qu'il n'en témoigna; il dit qu'il allait s'occuper de la
-proposition qu'on lui adressait, et qu'il répondrait de la ville même
-de Troyes, dans laquelle il prétendait entrer immédiatement.
-
-Son assurance bonne à montrer aux Prussiens et aux Russes, n'avait pas
-autant d'à-propos à l'égard des Autrichiens, qui désiraient la paix,
-et auxquels il fallait la laisser espérer, pour les disposer à la
-modération dans les vues, et au moins à l'hésitation dans les
-conseils.
-
-[En marge: Convention tacite pour l'évacuation de Troyes et la
-restitution de cette ville aux Français.]
-
-[En marge: Singulier changement de fortune en un mois.]
-
-[En marge: Ce changement était-il assez sérieux pour y compter?]
-
-Arrivé aux portes de Troyes, Napoléon y trouva l'arrière-garde des
-coalisés décidée à s'y défendre, et menaçant même de brûler la ville
-si on insistait pour y entrer tout de suite. Une telle menace de la
-part des Russes avait quelque chose de trop sérieux pour qu'on n'en
-tînt pas compte. Il fut verbalement convenu que le lendemain 24, les
-uns sortiraient de Troyes, et que les autres y entreraient sans coup
-férir, ou du moins sans aucun acte d'agression ou de résistance qui
-pût mettre la ville en péril. Le lendemain effectivement, les
-dernières troupes de la coalition sortirent pacifiquement de Troyes,
-tandis que les nôtres y entrèrent de même, et Napoléon, qui vingt
-jours auparavant avait traversé cette ville presque en vaincu,
-l'esprit plein de pressentiments sinistres, ne sachant s'il pourrait
-défendre Paris, et réduit à ordonner qu'on éloignât de la capitale sa
-femme, son fils, son gouvernement, son trésor, Napoléon reparaissait
-maintenant au milieu de Troyes après avoir mis avec une poignée
-d'hommes les armées de l'Europe en fuite, et il voyait les coalisés,
-naguère si hautains, lui demander sinon de déposer les armes, du moins
-de les laisser reposer quelques jours dans le fourreau! Étrange
-changement de fortune, qui prouve tout ce qu'un homme de caractère et
-de génie, en sachant persévérer à la guerre, peut quelquefois faire
-sortir de chances imprévues et heureuses d'une situation en apparence
-désespérée! Ce changement de fortune était-il assez décisif pour qu'on
-y pût compter? Doute cruel, qu'il appartenait à la prudence seule,
-unie au génie, de convertir en certitude. Il fallait en effet à
-l'égard des coalisés joindre à la victoire la plus parfaite mesure,
-pour abattre la jactance des uns, sans décourager la modération des
-autres, et saisir, pour ainsi dire au vol, l'occasion d'une
-transaction bien difficile à opérer entre les propositions de
-Francfort et celles de Châtillon! Là était le problème à résoudre.
-Napoléon malheureusement se fiait trop au retour décidé de la fortune
-pour être sage, et il est vrai qu'en ce moment il était fondé à
-l'espérer, en ne regardant qu'à l'extérieur des choses. Que ne
-pouvons-nous l'espérer nous-mêmes, et nous faire illusion au moins un
-instant dans ce triste récit des temps passés, car en 1814 il
-s'agissait, non d'un homme, non d'un grand homme, qui est ce qu'il y a
-de plus intéressant au monde après la patrie, mais de la France, à qui
-on pouvait sauver encore la moitié de sa grandeur, à qui on pouvait
-conserver Mayence en sacrifiant Anvers!
-
-
-FIN DU LIVRE CINQUANTE-DEUXIÈME.
-
-
-
-
-LIVRE CINQUANTE-TROISIÈME.
-
-PREMIÈRE ABDICATION.
-
- État intérieur de Paris pendant les dernières opérations
- militaires de Napoléon. -- Secrètes menées des partis. -- Attitude
- de M. de Talleyrand; ses vues; envoi de M. de Vitrolles au camp
- des alliés. -- Conférences de Lusigny; instructions données à M.
- de Flahaut relativement aux conditions de l'armistice. -- Efforts
- tentés de notre part pour faire préjuger la question des
- frontières en traçant la ligne de séparation des armées. --
- Retraite du prince de Schwarzenberg jusqu'à Langres. -- Grand
- conseil des coalisés. -- Le parti de la guerre à outrance veut
- qu'on adjoigne les corps de Wintzingerode et de Bulow à l'armée
- de Blucher, afin de procurer à celui-ci les moyens de marcher sur
- Paris. -- La difficulté d'ôter ces corps à Bernadotte levée
- extraordinairement par lord Castlereagh. -- Ce dernier profite de
- cette occasion pour proposer le traité de Chaumont, qui lie la
- coalition pour vingt ans, et devient ainsi le fondement de la
- Sainte-Alliance. -- Joie de Blucher et de son parti; sa marche
- pour rallier Bulow et Wintzingerode. -- Danger du maréchal
- Mortier envoyé au delà de la Marne, et de Marmont laissé entre
- l'Aube et la Marne. -- Ces deux maréchaux parviennent à se
- réunir, et à contenir Blucher pendant que Napoléon vole à leur
- secours. -- Marche rapide de Napoléon sur Meaux. -- Difficulté de
- passer la Marne. -- Blucher, couvert par la Marne, veut accabler
- les deux maréchaux qui ont pris position derrière l'Ourcq. --
- Napoléon franchit la Marne, rallie les deux maréchaux, et se met
- à la poursuite de Blucher, qui est obligé de se retirer sur
- l'Aisne. -- Situation presque désespérée de Blucher menacé d'être
- jeté dans l'Aisne par Napoléon. -- La reddition de Soissons, qui
- livre aux alliés le pont de l'Aisne, sauve Blucher d'une
- destruction certaine, et lui procure un renfort de cinquante
- mille hommes par la réunion de Wintzingerode et de Bulow. --
- Situation critique de Napoléon et son impassible fermeté en
- présence de ce subit changement de fortune. -- Première
- conception du projet de marcher sur les places fortes pour y
- rallier les garnisons, et tomber à la tête de cent mille hommes
- sur les derrières de l'ennemi. -- Il est nécessaire auparavant
- d'aborder Blucher et de lui livrer bataille. -- Napoléon enlève
- le pont de Berry-au-Bac, et passe l'Aisne avec cinquante mille
- hommes en présence des cent mille hommes de Blucher. -- Dangers
- de la bataille qu'il faut livrer avec cinquante mille combattants
- contre cent mille. -- Raisons qui décident Napoléon à enlever le
- plateau de Craonne pour se porter sur Laon par la route de
- Soissons. -- Sanglante bataille de Craonne, livrée le 7 mars,
- dans laquelle Napoléon enlève les formidables positions de
- l'ennemi. -- Après s'être emparé de la route de Soissons,
- Napoléon veut pénétrer dans la plaine de Laon pour achever la
- défaite de Blucher. -- Nouvelle et plus sanglante bataille de
- Laon, livrée les 9 et 10 mars, et restée indécise par la faute de
- Marmont qui s'est laissé surprendre. -- Napoléon est réduit à
- battre en retraite sur Soissons. -- Son indomptable énergie dans
- une situation presque désespérée. -- Le corps de Saint-Priest
- s'étant approché de lui, il fond sur ce corps qu'il met en pièces
- dans les environs de Reims, après en avoir tué le général. --
- Napoléon menacé d'être étouffé entre Blucher et Schwarzenberg, se
- résout à exécuter son grand projet de marcher sur les places,
- pour en rallier les garnisons et tomber sur les derrières des
- alliés. -- Ses instructions pour la défense de Paris pendant son
- absence. -- Consternation de cette capitale. -- Le conseil de
- régence consulté veut qu'on accepte les propositions du congrès
- de Châtillon. -- Indignation de Napoléon, qui menace d'enfermer à
- Vincennes Joseph et ceux qui parlent de se soumettre aux
- conditions de l'ennemi. -- Événements qui se sont passés dans le
- Midi, et bataille d'Orthez, à la suite de laquelle le maréchal
- Soult s'est porté sur Toulouse, et a laissé Bordeaux découvert.
- -- Entrée des Anglais dans Bordeaux, et proclamation des Bourbons
- dans cette ville le 12 mars. -- Fâcheux retentissement de ces
- événements à Paris. -- Napoléon en voyant l'effroi de la
- capitale, vers laquelle le prince de Schwarzenberg s'est
- sensiblement avancé, se décide, avant de marcher sur les places,
- à faire une apparition sur les derrières de Schwarzenberg pour le
- détourner de Paris en l'attirant à lui. -- Mouvement de la Marne
- à la Seine, et passage de la Seine à Méry. -- Napoléon se trouve
- à l'improviste en face de toute l'armée de Bohême. -- Bataille
- d'Arcis-sur-Aube, livrée le 22 mars, dans laquelle vingt mille
- Français tiennent tête pendant une journée à quatre-vingt-dix
- mille Russes et Autrichiens. -- Napoléon prend enfin le parti de
- repasser l'Aube et de se couvrir de cette rivière. -- Il se porte
- sur Saint-Dizier dans l'espérance d'avoir attiré l'armée de
- Bohême à sa suite. -- Son projet de s'avancer jusqu'à Nancy pour
- y rallier quarante à cinquante mille hommes des diverses
- garnisons. -- En route il est rejoint par M. de Caulaincourt,
- lequel a été obligé de quitter le congrès de Châtillon par suite
- du refus d'admettre les propositions des alliés. -- Fin du
- congrès de Châtillon et des conférences de Lusigny. -- Napoléon
- n'a aucun regret de ce qu'il a fait, et ne désespère pas encore
- de sa fortune. -- Pendant ce temps les armées de Silésie et de
- Bohême, entre lesquelles il a cessé de s'interposer, se sont
- réunies dans les plaines de Châlons, et délibèrent sur la marche
- à adopter. -- Grand conseil des coalisés. -- La raison militaire
- conseillerait de suivre Napoléon, la raison politique de le
- négliger, pour se porter sur Paris et y opérer une révolution. --
- Des lettres interceptées de l'Impératrice et des ministres
- décident la marche sur Paris. -- Influence du comte Pozzo di
- Borgo en cette circonstance. -- Mouvement des alliés vers la
- capitale. -- Marmont et Mortier s'étant laissé couper de
- Napoléon, rencontrent l'armée entière des coalisés. -- Triste
- journée de Fère-Champenoise. -- Retraite des deux maréchaux. --
- Apparition de la grande armée coalisée sous les murs de Paris. --
- Incapacité du ministre de la guerre et incurie de Joseph, qui
- n'ont rien préparé pour la défense de la capitale. -- Conseil de
- régence où l'on décide la retraite du gouvernement et de la cour
- à Blois. -- Au lieu d'organiser une défense populaire dans
- l'intérieur de Paris, on a la folle idée de livrer bataille en
- dehors de ses murs. -- Bataille de Paris livrée le 30 mars avec
- vingt-cinq mille Français contre cent soixante-dix mille
- coalisés. -- Bravoure de Marmont et de Mortier. -- Capitulation
- forcée de Paris. -- M. de Talleyrand s'applique à rester dans
- Paris, et à s'emparer de l'esprit de Marmont. -- Entrée des
- alliés dans la capitale; leurs ménagements; attitude à leur égard
- des diverses classes de la population. -- Empressement des
- souverains auprès de M. de Talleyrand, qu'ils font en quelque
- sorte l'arbitre des destinées de la France. -- Événements qui se
- passent à l'armée pendant la marche des coalisés sur Paris. --
- Brillant combat de Saint-Dizier; circonstance fortuite qui
- détrompe Napoléon, et lui apprend enfin qu'il n'est pas suivi par
- les alliés. -- Le danger évident de la capitale et le cri de
- l'armée le décident à rebrousser chemin. -- Son retour précipité.
- -- Napoléon pour arriver plus tôt se sépare de ses troupes, et
- parvient à Fromenteau entre onze heures du soir et minuit, au
- moment même où l'on signait la capitulation de Paris. -- Son
- désespoir, son irritation, sa promptitude à se remettre. -- Tout
- à coup il forme le projet de se jeter sur les coalisés disséminés
- dans la capitale et partagés sur les deux rives de la Seine, mais
- comme il n'a pas encore son armée sous la main, il se propose de
- gagner en négociant les trois ou quatre jours dont il a besoin
- pour la ramener. -- Il charge M. de Caulaincourt d'aller à Paris
- afin d'occuper Alexandre en négociant, et se retire à
- Fontainebleau dans l'intention d'y concentrer l'armée. -- M. de
- Caulaincourt accepte la mission qui lui est donnée, mais avec la
- secrète résolution de signer la paix à tout prix. -- Accueil fait
- par l'empereur Alexandre à M. de Caulaincourt. -- Ce prince
- désarmé par le succès redevient le plus généreux des vainqueurs.
- -- Cependant il ne promet rien, si ce n'est un traitement
- convenable pour la personne de Napoléon. -- Les souverains
- alliés, moins l'empereur François retiré à Dijon, tiennent
- conseil chez M. de Talleyrand pour décider du gouvernement qu'il
- convient de donner à la France. -- Principe de la légitimité
- heureusement exprimé et fortement soutenu par M. de Talleyrand.
- -- Déclaration des souverains qu'ils ne traiteront plus avec
- Napoléon. -- Convocation du Sénat, formation d'un gouvernement
- provisoire à la tête duquel se trouve M. de Talleyrand. -- Joie
- des royalistes; leurs efforts pour faire proclamer immédiatement
- les Bourbons; voyage de M. de Vitrolles pour aller chercher le
- comte d'Artois. -- M. de Talleyrand et quelques hommes éclairés
- dont il s'est entouré, modèrent le mouvement des royalistes, et
- veulent qu'on rédige une constitution, qui sera la condition
- expresse du retour des Bourbons. -- Empressement d'Alexandre à
- entrer dans ces idées. -- Déchéance de Napoléon prononcée le 3
- avril, et rédaction par le Sénat d'une constitution à la fois
- monarchique et libérale. -- Vains efforts de M. de Caulaincourt
- en faveur de Napoléon, soit auprès d'Alexandre, soit auprès du
- prince de Schwarzenberg. -- On le renvoie à Fontainebleau pour
- persuader à Napoléon d'abdiquer; en même temps on cherche à
- détacher les chefs de l'armée. -- D'après le conseil de M. de
- Talleyrand, toutes les tentatives de séduction sont dirigées sur
- le maréchal Marmont, qui forme à Essonne la tête de colonne de
- l'armée. -- Événements à Fontainebleau pendant les événements de
- Paris. -- Grands projets de Napoléon. -- Sa conviction, s'il est
- secondé, d'écraser les alliés dans Paris. -- Ses dispositions
- militaires et son extrême confiance dans Marmont qu'il a placé
- sur l'Essonne. -- Réponses évasives qu'il fait à M. de
- Caulaincourt, et ses secrètes résolutions pour le lendemain. --
- Le lendemain, 4 avril, il assemble l'armée, et annonce la
- détermination de marcher sur Paris. -- Enthousiasme des soldats
- et des officiers naguère abattus, et consternation des maréchaux.
- -- Ceux-ci, se faisant les interprètes de tous les hommes
- fatigués, adressent à Napoléon de vives représentations. --
- Napoléon leur demande s'ils veulent vivre sous les Bourbons. --
- Sur leur réponse unanime qu'ils veulent vivre sous le Roi de
- Rome, il a l'idée de les envoyer à Paris avec M. de Caulaincourt
- pour obtenir la transmission de la couronne à son fils. -- Tandis
- qu'il feint d'accepter cette transaction, il est toujours résolu
- à la grande bataille dans Paris, et en fait tous les préparatifs.
- -- Départ des maréchaux Ney et Macdonald, avec M. de
- Caulaincourt, pour aller négocier la régence de Marie-Louise au
- prix de l'abdication de Napoléon. -- Leur rencontre avec Marmont
- à Essonne. -- Embarras de celui-ci qui leur avoue qu'il a traité
- secrètement avec le prince de Schwarzenberg, et promis de passer
- avec son corps d'armée du côté du gouvernement provisoire. -- Sur
- leurs observations il retire la parole donnée au prince de
- Schwarzenberg, ordonne à ses généraux, qu'il avait mis dans sa
- confidence, de suspendre tout mouvement, et suit à Paris la
- députation chargée d'y négocier pour le Roi de Rome. -- Entrevue
- des maréchaux avec l'empereur Alexandre. -- Ce prince, un moment
- ébranlé, remet la décision au lendemain. -- Pendant ce temps
- Napoléon ayant mandé Marmont à Fontainebleau pour préparer sa
- grande opération militaire, les généraux du 6e corps se croient
- découverts, quittent l'Essonne, et exécutent le projet suspendu
- de Marmont. -- Cette nouvelle achève de décider les souverains
- alliés, et la cause du Roi de Rome est définitivement abandonnée.
- -- M. de Caulaincourt renvoyé auprès de Napoléon pour obtenir son
- abdication pure et simple. -- Napoléon, privé du corps de
- Marmont, et ne pouvant plus dès lors rien tenter de sérieux,
- prend le parti d'abdiquer. -- Retour de M. de Caulaincourt à
- Paris et ses efforts pour obtenir un traitement convenable en
- faveur de Napoléon et de la famille impériale. -- Générosité
- d'Alexandre. -- M. de Caulaincourt obtient l'île d'Elbe pour
- Napoléon, le grand-duché de Parme pour Marie-Louise et le Roi de
- Rome, et des pensions pour tous les princes de la famille
- impériale. -- Son retour à Fontainebleau. -- Tentative de
- Napoléon pour se donner la mort. -- Sa résignation. -- Élévation
- de ses pensées et de son langage. -- Constitution du Sénat, et
- entrée de M. le comte d'Artois dans Paris le 12 avril. --
- Enthousiasme et espérances des Parisiens. -- Départ de Napoléon
- pour l'île d'Elbe. -- Coup d'oeil général sur les grandeurs et
- les fautes du règne impérial.
-
-
-[Date en marge: Fév. 1814.]
-
-[En marge: État intérieur de Paris pendant les dernières opérations
-militaires de Napoléon.]
-
-[En marge: Fête ordonnée pour la réception des prisonniers.]
-
-Napoléon voulait procurer quelque soulagement à la ville de Paris
-naguère si alarmée, et la faire jouir de ses triomphes, il voulait
-surtout relever les esprits, ce qui était pour l'organisation de ses
-forces d'un sérieux avantage, car on n'obtient guère de concours d'un
-peuple découragé. En conséquence, il avait prescrit une cérémonie
-militaire et religieuse pour la réception des drapeaux et l'entrée des
-vingt-cinq mille prisonniers qu'on venait d'enlever à l'ennemi. Il
-avait désiré que ces prisonniers, menés de l'Est à l'Ouest à travers
-Paris, parcourussent toute l'étendue des boulevards, afin que les
-Parisiens pussent s'assurer par leurs propres yeux de la réalité des
-prodiges opérés par leur empereur. En pareille circonstance le calcul
-excusait l'orgueil.
-
-En effet, à la nouvelle de l'approche de ces prisonniers, la
-population de Paris afflua sur les boulevards pour voir défiler
-ensemble Prussiens, Autrichiens et Russes, marchant désarmés sous la
-conduite de leurs officiers et de leurs généraux. Sans être arrogants
-ils n'étaient point consternés, et on pouvait discerner sur leur
-visage un tout autre sentiment que celui que manifestaient jadis les
-prisonniers d'Austerlitz ou d'Iéna. Il leur restait une certaine
-confiance et un véritable orgueil d'avoir été pris dans des lieux si
-voisins de notre capitale.
-
-[En marge: Joie et compassion des Parisiens en voyant les nombreux
-prisonniers faits dans les derniers combats.]
-
-Bien qu'on fût fatigué de l'arbitraire impérial, et parfaitement
-éclairé sur les inconvénients d'un despotisme qui, après avoir poussé
-la guerre jusqu'au Kremlin, la ramenait aujourd'hui jusqu'au pied de
-Montmartre, cependant les masses, dominées par les impressions du
-moment, ne pouvaient s'empêcher d'applaudir aux derniers succès de
-Napoléon, et d'éprouver la satisfaction la plus vive en voyant défiler
-vaincus et captifs ces soldats étrangers, que chacun avait craint de
-voir entrer dans Paris en vainqueurs et en dévastateurs. Du reste,
-avec la délicatesse naturelle à la nation française, on ne les offensa
-point. L'imprévoyance, hélas! eût été trop grande. Après un premier
-instant de contentement, on sentit naître en soi la pitié, et en
-remarquant l'extrême misère de la plupart de ces prisonniers, plus
-d'une âme bonne et compatissante laissa tomber sur eux une aumône
-reçue avec une véritable reconnaissance.
-
-[En marge: Quelques moments de sérénité à la cour.]
-
-[En marge: Retour empressé des courtisans qui s'étaient éloignés un
-moment.]
-
-À la cour les choses prirent un aspect plus serein. De nombreux
-visiteurs accoururent auprès de l'Impératrice et du Roi de Rome, et en
-particulier ces hauts fonctionnaires qui, ayant cru le trône impérial
-en danger, avaient cherché en s'éloignant à n'être pas écrasés sous
-ses ruines. Ils reparurent joyeux, quelques-uns cependant assez
-soucieux de l'accueil qu'on leur ferait, tous vantant la glorieuse
-campagne dont quelques jours auparavant ils déploraient la témérité,
-et après avoir beaucoup répété la veille ou l'avant-veille qu'on était
-fou de ne pas accepter les frontières de 1790, se récriant
-aujourd'hui contre une paix aussi déshonorante, et déclarant bien haut
-que les bases de Francfort devaient être la condition absolue de la
-paix future. Marie-Louise, trop étrangère à notre pays pour connaître
-et juger ces hommes, troublée d'ailleurs par la joie presque autant
-qu'elle l'avait été par la crainte, fit bon accueil à tous ceux qui se
-présentèrent, et se flatta presque de revoir bientôt les beaux jours
-de sa première arrivée en France[13].
-
- [Note 13: Je ne suppose rien, je prends ces détails dans la
- correspondance du ministre de la police, dans celle de
- l'archichancelier, qui informaient Napoléon des moindres
- détails. J'en avertis le lecteur pour la centième fois, et
- heureusement pour la dernière, car je suis au terme de ma
- tâche. Mais je ne me lasse pas de mettre à couvert ma
- responsabilité d'historien, et c'est un scrupule que le
- lecteur me pardonnera, car il lui prouvera, je l'espère, mon
- amour de la vérité.]
-
-[En marge: Dispositions secrètes des partis.]
-
-[En marge: Satisfaction des révolutionnaires, et anxiété des
-royalistes en voyant le retour des Bourbons mis en doute.]
-
-[En marge: Inaction et impuissance des royalistes.]
-
-Cette joie, les inconséquences qu'elle amène et excuse, ne
-s'apercevaient guère chez les partis ennemis. Bien que ces partis
-fussent deux, les anciens révolutionnaires et les royalistes, ils
-n'étaient pas deux à regretter les succès de Napoléon. Les
-révolutionnaires étaient presque joyeux par crainte de l'étranger et
-par haine des Bourbons. Les royalistes, après avoir espéré un moment
-le retour de princes chéris, se demandaient avec chagrin s'il fallait
-tout à coup renoncer à cet espoir. Ils cherchaient une excuse à leurs
-voeux secrets dans les malheurs que Napoléon avait attirés sur la
-France, et se disaient que toute main, même celle de l'étranger, était
-bonne pour se délivrer d'un si odieux despotisme. Cependant ils se
-contentaient de former des voeux, et ils demeuraient complétement
-inactifs. Des conversations à voix basse entre les membres de
-l'ancienne noblesse et du clergé, des bruits malveillants dans
-lesquels on exagérait nos revers ou contestait nos succès, une
-résistance inerte aux mesures de l'administration, constituaient tous
-leurs efforts contre le gouvernement impérial. Les émigrés qui depuis
-la révolution n'avaient cessé de vivre à l'étranger auprès des princes
-de Bourbon, avaient presque perdu l'habitude de correspondre avec
-l'intérieur de la France. Ils l'essayaient en ce moment sans trouver
-aucun empressement à leur répondre, et par exemple dans les provinces
-menacées d'invasion personne n'aurait osé accourir à leur rencontre
-pour proclamer les Bourbons. À peine quelques royalistes osaient-ils
-hasarder une manifestation dans les villes déjà solidement occupées
-par les armées alliées. À Troyes, deux vieux chevaliers de Saint-Louis
-avaient présenté à Alexandre une pétition pour demander le
-rétablissement des Bourbons, imprudence qui devait coûter cher à ces
-infortunés! À Paris on citait deux membres de l'ancienne noblesse, MM.
-de Polignac, qui, transférés de leur prison dans une maison de santé,
-s'étaient évadés pour aller, à leurs risques et périls, offrir à M. le
-comte d'Artois leur dévouement éprouvé.
-
-[En marge: Toute tentative sérieuse contre le gouvernement impérial ne
-pouvait venir que des membres mécontents de ce gouvernement.]
-
-Rien de sérieux évidemment ne pouvait être tenté par ces hommes, trop
-étrangers depuis vingt-cinq ans aux affaires de la France pour y
-exercer quelque influence. Il fallait que des membres du gouvernement
-actuel, les uns mécontents de Napoléon qui les avait maltraités, les
-autres désirant assurer leur situation sous un régime nouveau,
-tendissent la main aux royalistes, pour qu'une menée tant soit peu
-efficace, et en tout cas bien cachée, fût ourdie en leur faveur. On
-essayait quelque chose de pareil actuellement, mais très-secrètement
-et en tremblant.
-
-[En marge: Tous les yeux fixés sur M. de Talleyrand.]
-
-[En marge: On s'exagère ce qu'il peut faire.]
-
-[En marge: Son extrême circonspection.]
-
-De tous les mécontents que le régime impérial avait faits, le plus
-éclatant, celui qui donnait le plus à penser aux amis des Bourbons
-comme aux amis des Bonaparte, était M. de Talleyrand. Il était l'objet
-des espérances des uns, des craintes des autres, et quoiqu'il fût en
-position, et même à la veille de jouer un grand rôle, ils
-s'exagéraient beaucoup ce qu'il pouvait et ce qu'il oserait faire. Que
-le moment venu, Napoléon étant définitivement vaincu, l'ennemi se
-trouvant dans Paris, M. de Talleyrand fût le seul homme dont on pût se
-servir pour constituer un nouveau gouvernement sur les ruines du
-gouvernement renversé, c'était incontestable, mais qu'il pût, et
-voulût prendre l'initiative d'une révolution, le drapeau tricolore
-flottant encore sur les Tuileries, c'était une fausse terreur de la
-police impériale, et une pure illusion des salons royalistes. La
-mauvaise volonté de M. de Talleyrand pour l'Empire était sans doute
-aussi grande qu'elle pouvait l'être, mais ses moyens et sa témérité
-n'étaient pas au niveau de cette mauvaise volonté. En refusant le
-portefeuille des affaires étrangères deux mois auparavant, surtout
-parce qu'on ne voulait pas lui laisser la qualité de grand dignitaire,
-il avait à peu près rompu avec l'Empire, et, comme on l'a vu, Napoléon
-la veille même de son départ pour l'armée l'avait traité de manière à
-lui inspirer les plus vives appréhensions. Quelques insinuations de
-personnes en rapport avec les Bourbons lui avaient appris, ce qu'il
-savait du reste, que les services d'un évêque marié seraient très-bien
-accueillis des princes les plus pieux, car il n'y a rien qui ne
-s'oublie devant les services, non pas rendus mais à rendre. Les partis
-n'ont que la mémoire qui leur convient: selon le besoin du jour, ils
-ont tout oublié ou se souviennent de tout. M. de Talleyrand avec sa
-profonde connaissance des hommes et des choses n'en était donc pas à
-apprendre que sa carrière, finie avec les Bonaparte, était aisée à
-recommencer avec les Bourbons. Mais il connaissait le duc de Rovigo,
-facile, familier, amical même avec ceux qu'il surveillait, capable
-néanmoins au premier soupçon sérieux, ou au premier ordre de Napoléon,
-d'appliquer sa rude main de soldat sur un manteau de grand dignitaire.
-Aussi M. de Talleyrand était-il d'une extrême circonspection.
-
-[En marge: Société qui se réunissait chez lui.]
-
-[En marge: Le duc de Dalberg.]
-
-[En marge: L'abbé de Pradt.]
-
-[En marge: Le baron Louis.]
-
-Chez lui, dans un hôtel de la rue Saint-Florentin, qui devint bientôt
-célèbre, M. de Talleyrand recevait entre autres personnages le duc de
-Dalberg, l'abbé de Pradt, le baron Louis. M. de Dalberg, descendant
-des illustres Dalberg d'Allemagne, neveu du prince Primat, d'abord
-ennemi, puis ami de l'Empire, bien doté à l'époque des sécularisations,
-brouillé quelque temps après avec Napoléon parce que celui-ci avait
-transporté au prince Eugène l'héritage du prince Primat, personnage de
-petite taille, de manières à la fois allemandes et françaises, de
-physionomie vive, d'humeur remuante, d'opinion franchement libérale,
-d'esprit remarquable et surtout très-fin, avait souvent exhalé son
-mécontentement chez M. de Talleyrand, avec une hardiesse qui avait
-attiré à sa jeune épouse une disgrâce de cour. Il en était irrité, et
-ne s'en cachait guère. L'abbé de Pradt, relégué dans son diocèse
-depuis sa fâcheuse ambassade de Varsovie, aux difficultés de laquelle
-il avait ajouté tous les défauts de son caractère, était revenu à
-Paris depuis nos derniers revers, et joignait sa langue à celle du duc
-de Dalberg, de manière à se faire entendre de la police qui aurait eu
-l'oreille la plus dure. Le baron Louis, jadis à demi engagé dans les
-ordres, en étant sorti depuis, exclusivement appliqué aux sciences
-économiques, doué d'un vrai génie financier, esprit à la fois véhément
-et ferme, ami de la liberté dans la mesure qu'autorise une sage
-politique, détestait le régime impérial par les motifs d'un homme
-éclairé, et fréquentait volontiers un cercle où il trouvait avec
-beaucoup de lumières toutes les passions qui l'animaient.
-
-[En marge: Langage qui se tenait chez M. de Talleyrand.]
-
-[En marge: Précautions prises pour corriger l'effet de ce langage
-auprès du duc de Rovigo.]
-
-[En marge: Idées de M. de Talleyrand et du duc de Dalberg sur le moyen
-le plus sûr de se délivrer du gouvernement impérial.]
-
-Ces personnages et quelques autres se rencontraient sans cesse chez M.
-de Talleyrand, et y échangeaient l'expression de leurs sentiments. Le
-pétulant abbé de Pradt y disait avec la vivacité ordinaire de ses
-allures qu'il fallait tout simplement mettre les Bourbons à la place
-des Bonaparte; le duc de Dalberg le disait moins, le désirait tout
-autant, et était capable d'y travailler plus utilement. Le baron Louis
-demandait qu'on mît fin à un despotisme qui, depuis deux années,
-paraissait extravagant. M. de Talleyrand, avec sa nonchalance
-ordinaire, écoutait assez pour encourager ceux qui parlaient de la
-sorte, pas assez pour être personnellement compromis. Quelquefois
-cependant il s'ouvrait avec un de ces visiteurs, rarement avec deux,
-et quand il le faisait, c'était avec le duc de Dalberg dont il
-connaissait la hardiesse, la dextérité, les relations nombreuses, et
-duquel il pouvait attendre un concours efficace. Il considérait l'abbé
-de Pradt comme un étourdi, le baron Louis comme un savant
-administrateur, très-bon à employer dans l'occasion, mais ne leur
-confiait rien, car dans le moment présent il n'avait pas plus à faire
-de la légèreté de l'un que du sérieux de l'autre. Il les laissait dire
-avec un sourire à la fois approbateur et évasif, puis après les avoir
-écoutés sortait de chez lui, allait rendre visite au duc de Rovigo,
-sous prétexte de demander des nouvelles, lui témoignait l'intérêt le
-plus vif pour les succès de l'armée française, affectait de déplorer
-l'inhabileté de la plupart des agents de Napoléon, disait qu'il était
-bien malheureux qu'un si grand homme fût si mal servi, en quoi il
-trouvait le duc de Rovigo tout à fait d'accord avec lui, car ce
-ministre mécontent de la plupart de ses collègues, se plaignant de
-n'être plus écouté de Napoléon, regrettant qu'il se fût séparé de M.
-de Talleyrand, était de ceux auxquels on pouvait faire entendre une
-critique mesurée de l'état de choses, pourvu qu'elle partît du
-dévouement et non du désir de renverser. M. de Talleyrand affectait
-auprès du duc de Rovigo d'être du nombre de ces censeurs qui blâment
-parce qu'ils aiment, ne trompait son clairvoyant interlocuteur qu'à
-demi, mais le trompait assez pour atténuer l'effet des propos qu'on
-tenait à l'hôtel de la rue Saint-Florentin. Rentré chez lui, M. de
-Talleyrand permettait de nouveau les conversations les plus hardies,
-n'avouait qu'au duc de Dalberg son désir de se soustraire à un joug
-insupportable, en cherchait avec lui les moyens, et ne les découvrait
-guère. Tenter quelque chose tant que les étrangers armés étaient si
-loin de Paris, lui semblait impraticable. Une idée qui frappait
-surtout le duc de Dalberg et M. de Talleyrand, c'est qu'en tâtonnant
-entre la Seine et la Marne, et en négociant à Châtillon, les coalisés
-ménageaient à Napoléon les seules chances qu'il eût de se sauver.
-Rompre toute négociation avec lui, le présenter dès lors à la France
-comme l'unique obstacle à la paix, profiter de l'une de ses allées et
-venues pour percer sur la capitale, était à leurs yeux l'unique
-manière d'en finir. À peine les coalisés paraîtraient-ils aux portes
-de Paris, qu'on ferait une levée de boucliers, qu'on proclamerait
-Napoléon déchu, et qu'on briserait ainsi dans ses mains l'épée qu'il
-était presque impossible de lui arracher.
-
-C'était là ce que MM. de Talleyrand et de Dalberg auraient voulu faire
-parvenir à l'oreille des souverains coalisés; mais, preuve singulière
-du peu de concert entre le dedans et le dehors, ils n'avaient pu se
-procurer un intermédiaire pour communiquer ces idées. Ainsi messieurs
-de Polignac ayant réussi à s'évader, n'avaient rien emporté ni de M.
-de Talleyrand ni du duc de Dalberg, les seuls hommes qui fussent en ce
-moment capables de servir la cause des Bourbons.
-
-[En marge: Le baron de Vitrolles, son origine, son caractère, sa
-mission au camp des alliés.]
-
-[En marge: Nature des communications dont le baron de Vitrolles était
-chargé.]
-
-Il y avait cependant à Paris un gentilhomme du Dauphiné, doué de
-beaucoup d'esprit et de courage, engagé autrefois dans l'armée de
-Condé, et, quoique ayant conservé des sentiments royalistes, s'était
-rapproché de son compatriote M. de Montalivet, qui lui avait fait
-obtenir le titre de baron et celui d'inspecteur des bergeries
-impériales. Mais mal rattaché à l'Empire par ces demi-faveurs, il
-sentait tressaillir son coeur à la seule espérance de revoir les
-Bourbons en France. Ce gentilhomme dauphinois était M. de Vitrolles.
-Ayant le goût de se mêler aux hommes en place, par curiosité et par
-ambition, il était entré en relation avec le duc de Dalberg, qui
-connaissait tous les gens remuants et en était connu, et par le duc de
-Dalberg avait été introduit chez M. de Talleyrand, qu'il visitait
-quelquefois. M. de Dalberg cherchant un intermédiaire hardi qui osât
-se rendre au quartier général de la coalition, pour y transmettre les
-pensées de M. de Talleyrand et les siennes, avait songé à M. de
-Vitrolles, et l'avait trouvé tout à fait disposé à entreprendre un
-pareil voyage. Le difficile c'était d'accréditer M. de Vitrolles
-auprès des grands personnages, souverains ou ministres, qui tour à
-tour siégeaient à Langres, à Brienne, à Troyes, selon les alternatives
-de la guerre. Un seul homme le pouvait de manière à faire accueillir
-sur-le-champ l'individu qui viendrait en son nom, et cet homme était
-M. de Talleyrand. Mais jamais il n'aurait voulu confier à qui que ce
-fût une preuve positive de son action contre le gouvernement établi,
-et il s'était refusé à envoyer autre chose que des conseils fort
-sensés, qui seraient transmis verbalement aux souverains et aux
-ministres de la coalition. M. de Dalberg, qui ne se ménageait guère
-lorsqu'il pouvait faire un pas vers son but, suppléa à ce que n'osait
-se permettre M. de Talleyrand. Allemand d'origine, il avait beaucoup
-fréquenté à Vienne M. de Stadion: il fournit à M. de Vitrolles
-quelques signes de reconnaissance propres à constater d'une manière
-certaine que celui qui en était porteur se présentait de sa part, et
-le mit en route avec la mission de rapporter ce que nous venons
-d'exposer, ce que le comte Pozzo di Borgo répétait tous les jours à
-l'empereur Alexandre, c'est-à-dire qu'il fallait rompre toute
-négociation avec Napoléon, et marcher droit sur Paris. L'armistice qui
-paraissait se négocier aux avant-postes, et dont la nouvelle était
-déjà répandue à Paris, était aux yeux du duc de Dalberg une raison de
-se hâter, et de faire savoir le plus tôt possible aux coalisés que
-toute main tendue par eux à Napoléon le relevait au moment même où il
-allait tomber. Après avoir entretenu les ministres et les souverains
-étrangers, M. de Vitrolles devait se rendre auprès du comte d'Artois,
-qu'on disait en Franche-Comté, pour lui donner aussi des avis utiles,
-dont ce prince avait encore plus besoin que les ministres de la
-coalition. M. de Vitrolles partit par la route de Sens, avec des
-passe-ports supposés, et sans que M. de Rovigo en sût rien, le secret
-ayant été renfermé entre MM. de Talleyrand, de Dalberg et de
-Vitrolles. Obligé de traverser les armées françaises et coalisées, il
-avait à vaincre de nombreuses difficultés, et ne pouvait arriver
-promptement au quartier général vers lequel il se dirigeait.
-
-[En marge: Entrée de Napoléon à Troyes.]
-
-[En marge: Choix du comte de Flahaut pour traiter d'un armistice à
-Lusigny.]
-
-[En marge: Nature des instructions données au comte de Flahaut.]
-
-Tandis que se préparaient ainsi les sourdes menées qui devaient
-contribuer, beaucoup moins toutefois que ses fautes, à la chute de
-Napoléon, celui-ci était entré à Troyes, et s'était occupé de
-l'armistice dont il avait accueilli la proposition. L'armistice, comme
-moyen de faire gagner du temps aux coalisés et de lui en faire perdre
-à lui-même, ne lui convenait certainement pas, car il voulait au
-contraire les joindre au plus vite, pour leur livrer une bataille
-décisive. Mais cet armistice lui convenait comme moyen de négocier
-plus directement, plus près de lui, et sous l'impression des coups
-qu'il portait chaque jour. Il avait donc consenti à envoyer l'un de
-ses aides de camp aux avant-postes, et avait confié cette mission à M.
-le comte de Flahaut. Il lui avait donné pour instructions[14] de
-repousser toute suspension d'armes pendant ces pourparlers, ne voulant
-pas pour un échange de propos, peut-être insignifiant, laisser
-échapper le prince de Schwarzenberg; d'exiger un préambule dans lequel
-on commencerait par déclarer qu'on allait traiter de la paix sur les
-bases de Francfort, et de tracer enfin la ligne de séparation entre
-les armées belligérantes de manière à impliquer la conservation pour
-la France de Mayence et d'Anvers. Si ces conditions étaient admises,
-Napoléon pouvait en effet déposer les armes, car il n'aurait
-probablement plus à les reprendre, ayant l'intention bien formelle de
-ne pas poursuivre la lutte si on lui laissait la ligne du Rhin et des
-Alpes. Mais déposer les armes sans avoir la garantie des bases de
-Francfort, c'était à ses yeux perdre tous les avantages acquis, la
-fortune, comme il le croyait, étant alors prononcée pour lui.
-
- [Note 14: Ces instructions existent à la secrétairerie
- d'État, et n'étaient pas, comme on l'a dit, purement
- verbales. Le sens en est donc connu d'une manière tout à
- fait certaine.]
-
-[En marge: Réunion des commissaires ennemis avec M. de Flahaut dans le
-village de Lusigny.]
-
-M. de Flahaut partit de Troyes le 24, jour même où Napoléon y entrait,
-se rendit au village de Lusigny, situé à trois lieues au delà, y
-trouva MM. de Schouvaloff pour la Russie, de Rauch pour la Prusse, et
-de Langenau pour l'Autriche. En ce moment le maréchal Oudinot poussant
-l'arrière-garde ennemie sur Vandoeuvres, criblait de balles le lieu
-même où allaient se réunir les négociateurs. Sur la demande de M. de
-Flahaut il fit porter ailleurs le combat, et le village de Lusigny fut
-neutralisé.
-
-[En marge: La demande d'un préambule qui rappellerait les bases de
-Francfort est universellement repoussée.]
-
-[En marge: Recours à des instructions nouvelles.]
-
-Les envoyés des puissances alliées paraissaient désirer une prompte
-solution; M. de Flahaut énonça donc sans différer les conditions dont
-il était porteur, et il proposa deux choses, premièrement la
-continuation des hostilités pendant les pourparlers, et secondement
-l'insertion d'un préambule qui consacrerait les bases de Francfort.
-Ces deux points n'étaient pas de nature à plaire aux commissaires
-ennemis, car le premier ôtait à l'armistice son principal intérêt, et
-le second lui donnait une portée contraire à tous les desseins de la
-coalition. Visiblement mécontents, les trois commissaires répondirent
-qu'ils n'avaient aucun pouvoir pour toucher aux questions
-diplomatiques. Suspendre momentanément les hostilités, et fixer la
-limite temporaire sur laquelle s'arrêteraient les armées
-belligérantes, constituait, dirent-ils, leur unique mission. Ils
-voulaient partir sur-le-champ, mais M. de Flahaut les retint, en les
-engageant à demander de nouvelles instructions, et en promettant d'en
-demander lui-même. Ils consentirent à rester à Lusigny à condition
-qu'on écrirait immédiatement aux deux quartiers généraux pour réclamer
-ces nouvelles instructions.
-
-[En marge: Napoléon se départ de l'idée d'un préambule mentionnant les
-bases de Francfort, et se borne à exiger une démarcation provisoire
-qui lui laisserait Anvers et Chambéry.]
-
-Napoléon, bien qu'il fût fermement résolu à ne pas se désister des
-frontières naturelles, et que dans cette vue il ne voulût pas
-interrompre le cours de ses succès à moins d'être assuré des bases de
-Francfort, n'était pas indifférent toutefois à l'avantage de conclure
-un armistice, qui équivaudrait à la signature des préliminaires de
-paix, et qui amènerait un apaisement momentané des vives passions
-soulevées contre lui. Il renonça donc à ce préambule, qu'il était
-difficile d'insérer dans un simple armistice, et il consentit à la
-continuation des pourparlers, s'il pouvait par un détour revenir à son
-but. Ainsi, par exemple, si en déterminant les limites qui devaient
-séparer les armées, il obtenait que les coalisés lui laissassent
-Anvers du côté des Pays-Bas, Chambéry du côté de la Savoie, il
-tirerait de cette concession une présomption des plus fortes pour le
-règlement définitif des frontières. En conséquence il autorisa M. de
-Flahaut à poursuivre la négociation entamée à Lusigny, sans que la
-mention des bases de Francfort dans le préambule fût accordée, mais à
-condition que les armées ennemies rétrograderaient dans les Pays-Bas
-jusqu'au delà d'Anvers, et qu'en Savoie elles se tiendraient en dehors
-de Chambéry, dont elles étaient fort rapprochées. Si les commissaires
-ennemis acceptaient cette ligne de démarcation, c'était une
-présomption en faveur des frontières naturelles, qui sans équivaloir
-à la mention des bases de Francfort, en était pour ainsi dire
-l'acceptation de fait.
-
-C'est d'après ces données que M. de Flahaut dut continuer à
-parlementer à Lusigny. Le général Langenau, tombé malade, avait été
-remplacé par le général Ducca, porteur des assurances et des conseils
-les plus pacifiques de l'empereur François. Le nouveau parlementaire
-était chargé d'insister secrètement auprès de M. de Flahaut, pour que
-Napoléon ne s'obstinât point à poursuivre la guerre, car l'occasion
-actuelle était la dernière où il pourrait, sous l'influence de ses
-récents succès, traiter avantageusement. Le conseil était excellent,
-si moyennant certains sacrifices on pouvait obtenir mieux que les
-frontières de 1790, si par exemple en abandonnant Anvers et Bruxelles,
-on pouvait conserver Mayence et Cologne. Mais si cette insistance
-signifiait qu'il fallait pour sauver la dynastie abandonner toutes les
-acquisitions de la France depuis 1790, le conseil, bon de la part d'un
-beau-père, ne valait rien pour Napoléon, et sa résolution de périr,
-même en faisant tuer encore bien des milliers d'hommes, convenait
-mieux à sa gloire et aux véritables intérêts de la France.
-
-[En marge: Reprise des conférences.]
-
-Dans les conférences officielles, MM. de Schouvaloff, de Rauch, Ducca,
-déclarèrent, comme il était facile de le prévoir, qu'ils étaient
-réunis pour une simple convention militaire, que toute stipulation
-relative au fond des choses devait leur rester étrangère, qu'ils
-avaient reçu l'instruction formelle de s'en abstenir, que par
-conséquent le préambule demandé était inadmissible.
-
-[En marge: Discussion de la ligne de démarcation entre les armées
-belligérantes.]
-
-Cette déclaration n'ayant pas provoqué de la part de M. de Flahaut la
-rupture des conférences, on en vint à la discussion de la ligne de
-démarcation. Le commissaire français proposa la sienne, conforme aux
-vues que nous venons d'exposer; les commissaires alliés proposèrent la
-leur, conforme aux résolutions politiques de leurs cours. Ils
-voulaient au nord s'avancer jusqu'à Lille, ils consentaient à
-rétrograder de quelques pas en Champagne et en Bourgogne, admettant la
-discussion sur la possession de Vitry, de Chaumont, de Langres, mais
-ils tenaient obstinément à Chambéry, et reproduisaient ainsi, à
-l'exemple de Napoléon, les prétentions fondamentales de leurs cours
-par la voie indirecte de l'armistice. On disputa, et on eut encore
-recours à de nouvelles instructions, ce qui devait prolonger de
-quelques jours la négociation.
-
-[En marge: Au lieu de rompre, on fait tourner la discussion en
-longueur.]
-
-On pouvait rompre à cette occasion, car il était facile de voir qu'on
-ne s'entendrait pas, à moins de nouveaux et graves événements
-militaires. Mais il ne convenait à aucune des parties de rompre
-sur-le-champ, car les pourparlers ne suspendant pas les hostilités ne
-nuisaient à personne, et le prince de Schwarzenberg espérait que
-peut-être il en résulterait quelque ralentissement dans les opérations
-de Napoléon. Napoléon de son côté, quoique bien décidé à continuer la
-lutte, sentant pourtant le besoin d'une paix prochaine, ne voulait pas
-fermer la nouvelle voie de négociation qui venait de s'ouvrir à ses
-côtés. Il pouvait toujours la clore d'un seul mot, et en la laissant
-ouverte il avait une ressource pour un cas pressé, il avait le moyen
-d'arrêter dans un péril extrême le bras des combattants. Il permit
-donc à son commissaire de disputer avec les commissaires ennemis sur
-les innombrables sinuosités d'une ligne de démarcation, qui commençant
-à Anvers allait finir à Chambéry.
-
-Pendant ces deux jours de pourparlers, 24 et 25 février, il commit
-malheureusement un acte de vengeance, double résultat du calcul et de
-la colère.
-
-[En marge: Napoléon à Troyes.]
-
-[En marge: On lui dénonce deux chevaliers de Saint-Louis qui ont
-présenté une pétition à l'empereur Alexandre pour le rappel des
-Bourbons.]
-
-En entrant à Troyes il fut assailli par les cris d'une partie de la
-population qui dénonçait quelques individus, coupables, disait-elle,
-d'avoir pactisé avec les ennemis pendant leur séjour dans la capitale
-de la Champagne. Bien que tout le monde fût fatigué du régime
-impérial, pourtant à la vue de l'étranger et au nom des Bourbons,
-cette unanimité disparaissait pour faire place aux vieilles divisions
-des partis. Les partisans de l'ancienne royauté, en se montrant,
-réveillaient dans le coeur des partisans de la révolution une colère
-assez naturelle, surtout lorsqu'on voyait ces royalistes demander aux
-ennemis de la France le triomphe de leur cause. À Troyes, deux
-chevaliers de Saint-Louis, MM. de Vidranges et de Gouault, prenant la
-cocarde blanche, avaient présenté à Alexandre une adresse pour
-réclamer le rétablissement des Bourbons. C'était la première
-manifestation de ce genre que les souverains alliés eussent rencontrée
-sur leurs pas, et Alexandre avec un sentiment d'humanité qui
-l'honorait, ne manqua pas de faire remarquer à ceux qui avaient osé se
-la permettre, que rien n'étant plus variable que le mouvement des
-armées, tour à tour exposées à s'avancer ou à reculer, que rien
-surtout n'étant moins décidé qu'un changement de dynastie en France,
-il craignait qu'ils n'eussent commis une imprudence qui pourrait leur
-devenir funeste. Malgré cette observation l'imprudence était commise,
-et les royalistes de Troyes n'avaient rien fait pour l'atténuer. Ils
-avaient mis au contraire une sorte d'ostentation, assurément
-courageuse, à se parer de leur cocarde blanche.
-
-[En marge: Mise en jugement et condamnation de M. de Gouault.]
-
-La population de Troyes, bien qu'elle comptât beaucoup de royalistes
-dans son sein, était très-irritée contre ceux qui avaient paru sympathiser
-avec l'ennemi. Aussi les dénonciations retentissaient-elles de tous
-côtés aux oreilles de Napoléon lorsqu'il entra dans la ville. En
-entendant le récit de ce qui s'était passé, il éprouva un vif
-mouvement de colère, et il ordonna l'arrestation de ceux qu'on lui
-signalait comme coupables. La réflexion, au lieu de calmer cette
-colère, contribua plutôt à l'exciter. On apprenait en ce moment
-l'apparition de M. le comte d'Artois en Franche-Comté, celle de M. le
-duc d'Angoulême en Guyenne, celle de M. le duc de Berry sur les côtes
-de Bretagne. Il pouvait arriver que des soulèvements royalistes
-favorisassent les mouvements des armées ennemies, et fussent même pour
-Paris d'un funeste exemple. Napoléon résolut alors d'arrêter les
-entreprises des partis par une mesure sévère, qui, en frappant sur un
-ou deux imprudents, en retiendrait beaucoup d'autres. Le délit commis
-à Troyes était facile à constater, les lois à appliquer
-malheureusement peu douteuses, et l'instrument des commissions
-militaires, que l'état de guerre autorisait, aussi rapide qu'assuré.
-Napoléon donna donc l'ordre d'arrêter les inculpés, et de les faire
-comparaître devant cette justice exceptionnelle. M. de Vidranges, l'un
-des deux personnages désignés, s'était enfui. M. de Gouault, vieillard
-à cheveux blancs, compromis par les autres, n'avait pas songé à se
-dérober aux poursuites. Il fut arrêté, jugé, condamné, et livré au
-bras militaire.
-
-[En marge: La prompte exécution de M. de Gouault empêche l'effet de la
-grâce accordée par Napoléon.]
-
-Un homme excellent, écuyer de l'Empereur, dévoué à sa fortune, M. de
-Mesgrigny, originaire de Champagne, pressé de sauver des compatriotes,
-accourut avec la famille du condamné pour se jeter aux pieds de
-Napoléon. Celui-ci, dont la colère était prompte, mais passagère, à la
-vue des suppliants laissa prévaloir en lui la pitié sur le calcul, et
-dit: Eh bien, qu'on lui fasse grâce, s'il en est temps.--On courut en
-toute hâte, mais l'infortuné vieillard était fusillé.
-
-Napoléon éprouva un regret véritable, mais quand il tombait à chaque
-instant des milliers d'êtres humains autour de lui, il n'était pas
-homme à s'arrêter à de pareils incidents. Il reporta son âme
-infatigable sur le théâtre des immenses événements qu'il avait à
-diriger, et qui se succédaient avec une rapidité prodigieuse. En ce
-moment en effet de nouveaux mouvements de l'ennemi se laissaient
-apercevoir, et provoquaient dans son génie de feu de nouvelles et
-formidables combinaisons.
-
-[En marge: Nouvelle position prise par l'armée de Bohême.]
-
-[En marge: Sa retraite sur Chaumont.]
-
-Le prince de Schwarzenberg s'était retiré sur Chaumont, ayant laissé à
-Bar-sur-Aube les Bavarois du maréchal de Wrède, les Russes du prince
-de Wittgenstein, et le long de l'Aube les Wurtembergeois du prince
-royal avec le corps autrichien de Giulay. Il avait à Chaumont même les
-gardes russe et prussienne, et un corps de grenadiers et de
-cuirassiers qui faisait partie des réserves autrichiennes. Il avait
-détaché une portion du corps de Colloredo par Dijon sur Lyon, pour
-aller au secours de Bubna. Ses forces étaient ainsi très-diminuées, et
-il ne lui restait guère plus de 90 mille combattants.
-
-[En marge: Irritation de Blucher et de son état-major en apprenant
-l'ajournement de la bataille décisive.]
-
-Blucher était demeuré entre la Seine et l'Aube, de Méry à Arcis, avec
-les 48 mille hommes qu'il avait pu réunir, attendant impatiemment le
-signal de la grande bataille dans laquelle il se flattait,
-non-seulement de venger ses récentes humiliations, mais de trouver les
-clefs de Paris. Lorsqu'on apprit dans son état-major que le
-généralissime avait abandonné l'idée de livrer cette bataille, et
-avait même rétrogradé jusqu'à Langres, ce fut, comme on l'imagine
-aisément, l'occasion d'un déchaînement inouï contre les Autrichiens,
-contre leur faiblesse, leur duplicité, leurs arrière-pensées. Le
-temporiseur autrichien, le prince de Schwarzenberg, fut traité comme
-ses pareils le sont en tout temps par la race des impatients, et on se
-mit à dire que si les troupes du père de Marie-Louise faisaient
-défection, on n'en marcherait pas moins sur Paris, et qu'on saurait
-bien s'en ouvrir la route, malgré Napoléon, malgré son armée
-soi-disant victorieuse. On se l'était en effet si bien ouverte à
-Montmirail et à Vauchamps, qu'il y avait de quoi être fiers et
-confiants!
-
-[En marge: Blucher demande à être laissé libre de ses mouvements, et
-renforcé.]
-
-[En marge: Le moyen de le renforcer consisterait dans l'adjonction des
-corps de Bulow et de Wintzingerode appartenant à Bernadotte.]
-
-Pourtant dans ce fougueux état-major prussien, on n'avait d'autre
-autorité pour agir que celle qu'on prenait en désobéissant au roi de
-Prusse, et bien qu'on fût encore très-disposé à user de ce genre
-d'autorité, on n'était pas assez audacieux pour s'aventurer sur Paris
-avec 48 mille hommes. On eut recours au moyen accoutumé, on s'adressa
-à l'empereur Alexandre qu'on avait la certitude d'entraîner en le
-flattant, et on lui dépêcha des émissaires pour lui demander deux
-choses: liberté de mouvements pour l'armée de Silésie, et augmentation
-notable de forces, qu'il était du reste facile de lui procurer. Cette
-augmentation pouvait consister dans l'adjonction des corps de Bulow et
-de Wintzingerode, l'un prussien, l'autre russe, qui après avoir laissé
-dans les Pays-Bas des détachements employés au blocus des places,
-s'avançaient à travers les Ardennes. Il fallait, il est vrai, les
-retirer à Bernadotte, sous les ordres duquel ils se trouvaient, mais
-on ne manquait pas dans ce moment de raisons contre le prince suédois.
-On contestait chez les Prussiens sa capacité, son courage, sa loyauté:
-on l'appelait un militaire sans énergie, un traître à l'Europe, qui
-occupait à lui seul plus de cent mille hommes pour son affaire de la
-Norvége, et qui exposait ainsi la coalition à succomber faute de
-forces suffisantes sur le point décisif. Bernadotte, il est vrai,
-avait fini par marcher sur le Rhin, et s'était fait précéder par les
-corps de Bulow et de Wintzingerode. Mais, disaient les Prussiens, il
-userait toujours de ses forces dans des vues personnelles, pour se
-faire, par exemple, empereur des Français, s'il pouvait du trône de
-Suède s'élancer sur celui de France. En lui ôtant les 50 mille hommes
-de Bulow et de Wintzingerode pour les confier à Blucher, celui-ci
-aurait 100 mille hommes sous son commandement, et pourrait en se
-portant sur les derrières de Napoléon faire évanouir le fantôme qui
-tenait le prince de Schwarzenberg immobile d'effroi à Chaumont.
-
-Tel était le langage que les envoyés de Blucher étaient chargés de
-tenir à l'empereur Alexandre, et qu'ils avaient, sauf ce qui était
-dirigé contre son protégé Bernadotte, grande chance de faire
-accueillir.
-
-[En marge: L'empereur Alexandre convoque un conseil extraordinaire des
-chefs de la coalition.]
-
-[En marge: Vives explications entre les deux partis qui divisent la
-coalition.]
-
-[En marge: Après s'être expliqué on est disposé à donner satisfaction
-à Blucher, mais on craint de blesser Bernadotte déjà mécontent.]
-
-[En marge: Causes secrètes du mécontentement de Bernadotte.]
-
-Alexandre écouta ce qu'on lui dit avec beaucoup de satisfaction et de
-faveur. Quelques jours s'étaient écoulés depuis les échecs de Nangis
-et de Montereau, et sa vive imagination remise des fortes impressions
-qu'elle avait éprouvées, s'enflamma de nouveau dès qu'on lui montra la
-perspective d'entrer à Paris. Il agréa les propositions de Blucher, et
-provoqua un conseil des coalisés pour les mettre en discussion. Ce
-conseil, auquel assistèrent outre les trois souverains, MM. de
-Metternich, de Nesselrode, de Hardenberg, Castlereagh, le prince de
-Schwarzenberg et les principaux généraux de la coalition, fut fort
-animé. Alexandre attaqua l'armistice et le système de la
-temporisation, insista sur la nécessité de pousser vivement la guerre,
-et déclara que, quant à lui, il était prêt à la continuer avec son
-fidèle allié le roi de Prusse, si ses autres alliés l'abandonnaient, à
-quoi l'empereur François répondit en demandant si on ne le rangeait
-plus dans le nombre des alliés sur lesquels on avait raison de
-compter. Là-dessus on se tendit la main, et on convint de la nécessité
-d'agir promptement et vigoureusement, de manière à ne laisser aucun
-répit à l'ennemi commun. Après quelques explications on se trouva
-plus d'accord qu'on ne l'avait espéré. De part et d'autre on reconnut
-que l'armistice ne compromettait rien, puisqu'il ne suspendait pas
-même les hostilités, et que toute stipulation qui directement ou
-indirectement aurait pu déroger aux propositions de Châtillon avait
-été soigneusement écartée. Il n'y avait donc rien de changé à la
-situation des puissances alliées. On s'arrêtait, il est vrai, à
-Chaumont, mais par une prudence toute simple, pour se tenir à quelque
-distance de Napoléon, pendant qu'on s'affaiblissait pour expédier sur
-Dijon des secours reconnus indispensables au comte de Bubna. Du reste
-la formation d'une armée puissante qui pourrait agir sur les flancs de
-Napoléon, et le ramener en arrière, était une bonne mesure, qu'il n'y
-avait aucune raison de ne pas prendre, si on en avait le moyen. Dès
-lors accorder au maréchal Blucher la liberté de ses mouvements, et le
-renforcer jusqu'à doubler son armée, si on le pouvait, ne faisait
-objection dans l'esprit de personne. La difficulté consistait
-uniquement à priver le jaloux et susceptible Bernadotte de deux corps,
-qui constituaient la meilleure partie des forces placées sous son
-commandement. Déjà il s'était plaint, avait même proféré des menaces,
-parce qu'on ne semblait pas estimer assez haut ses services, et avait
-laissé entrevoir qu'il pourrait bien rentrer sous sa tente, et s'y
-croiser les bras. Diverses causes lui avaient inspiré ces dispositions
-chagrines. L'Autriche n'avait cessé de protéger le Danemark contre la
-Suède, et on avait refusé d'admettre au congrès de Châtillon un
-plénipotentiaire suédois. Quant à ce second point, on se souvient
-sans doute que l'Angleterre, la Prusse, la Russie, l'Autriche, avaient
-reçu pouvoir de traiter pour tous les coalisés, grands et petits, et
-vraiment le prince Bernadotte par sa personne ne donnait pas assez
-d'importance à la Suède, pour qu'on accordât à celle-ci le rôle de
-sixième grande puissance. À ces deux causes de mécontentement s'en
-joignait une troisième, plus agissante quoique moins avouée. Le
-ministre d'Angleterre, sondé plusieurs fois sur les projets de la
-coalition à l'égard du trône de France, avait dit nettement au curieux
-Bernadotte, que les puissances ne faisaient point la guerre pour
-substituer une dynastie à une autre, que les questions de gouvernement
-intérieur ne les regardaient point, et qu'elles laisseraient la France
-décider de son sort dans le cas où une nouvelle révolution viendrait à
-éclater chez elle, mais que, pour ce qui les regardait, les Anglais
-considéraient les Bourbons comme pouvant seuls remplacer
-convenablement les Bonaparte. L'humeur du nouveau Suédois, qui aurait
-bien voulu redevenir Français pour régner sur la France, était visible
-depuis lors, et se manifestait à chaque instant pour la moindre
-contrariété. On ne le redoutait pas sans doute, mais pourtant un
-trouble quelconque dans les affaires de la coalition, pendant qu'elle
-avait toutes ses forces occupées devant Napoléon, était une chose de
-quelque importance, et on craignait de s'exposer à des difficultés en
-ôtant à Bernadotte la portion la plus considérable de son armée.
-
-[En marge: Lord Castlereagh prenant tout sur lui, fait prononcer
-l'adjonction désirée par Blucher.]
-
-On n'était arrêté que par cette crainte, et Alexandre, malgré son
-désir de satisfaire le bouillant Blucher, hésitait avec les autres
-membres du conseil, lorsque lord Castlereagh se levant soudainement,
-et agissant comme une sorte de providence qui disposait de tout,
-demanda aux militaires si véritablement ils regardaient l'adjonction
-des corps de Bulow et de Wintzingerode à l'armée de Silésie comme
-nécessaire. Ceux-ci ayant répondu affirmativement, il déclara qu'il se
-chargeait d'aplanir toutes les difficultés avec le prince royal de
-Suède. Sur cette déclaration les incertitudes cessèrent, et il fut
-décidé que Blucher recevrait l'adjonction de Wintzingerode et de
-Bulow, et pourrait se mouvoir entre la Seine et la Marne de la manière
-qu'il croirait la plus conforme à l'intérêt général des opérations.
-Alexandre renvoya les émissaires de Blucher pleins de joie, et du
-reste en leur racontant ce qui s'était passé, exagéra beaucoup ce que
-le parti des impatients lui devait en cette circonstance.
-
-[En marge: Moyens que lord Castlereagh avait à sa disposition pour
-dédommager Bernadotte et le faire taire.]
-
-Quels moyens avait donc lord Castlereagh pour tout arranger ainsi de
-sa seule autorité? Nous allons le dire en peu de mots. D'abord il
-avait un esprit simple et net qui le portait à admettre sans hésiter
-les choses nécessaires. Ensuite il tenait dans ses mains la puissance
-des subsides, et c'était une grande puissance dans la circonstance
-présente, vu que la Suède n'était pas assez riche pour payer son
-armée. Avoir ou n'avoir pas vingt-cinq millions, c'était pour
-Bernadotte avoir ou n'avoir pas d'armée suédoise. De plus, la Suède
-entourée de tous côtés par la marine anglaise, ne pouvait pas se
-permettre une fausse démarche impunément. Enfin, lord Castlereagh
-possédait le moyen de consoler l'orgueil du prince de Suède. On avait
-levé en Hanovre et pris à la solde de l'Angleterre un corps
-d'Allemands, tirés des diverses principautés soustraites au joug de la
-France, et s'élevant à 25 mille hommes commandés par le général
-Walmoden. Il y avait en Hollande 7 à 8 mille Anglais sous le général
-Graham. Le prince d'Orange s'occupait à reconstituer l'armée
-hollandaise, et avait déjà réuni 10 à 12 mille hommes qui devaient
-recevoir aussi leur part des subsides britanniques. Toutes ces
-troupes, lord Castlereagh n'avait qu'à dire un mot pour les attribuer
-à tel ou tel général. Il décida qu'elles seraient placées sous les
-ordres du prince de Suède, qui réunirait ainsi sous son autorité,
-outre les Suédois et même les Danois auxquels on venait d'arracher
-leur soumission, les Allemands, les Anglais, les Hollandais, le prince
-d'Orange compris. Ces commandements variés allaient lui donner dans le
-Nord une apparence de roi des rois, qui devait le satisfaire, et le
-dédommager des forces qu'on lui faisait perdre.
-
-On lui manda ces dispositions, et on envoya aux corps de Bulow et de
-Wintzingerode l'ordre immédiat de se ranger sous le commandement du
-maréchal Blucher.
-
-[En marge: Lord Castlereagh profite de l'occasion pour resserrer les
-liens de la coalition.]
-
-Lord Castlereagh prit occasion de ce qui se passait en ce moment, pour
-rendre à la coalition un nouveau service non moins signalé que le
-précédent. On sentait vivement le besoin de l'union parmi les alliés,
-et on craignait à chaque instant que la coalition actuelle ne vînt à
-se dissoudre comme toutes celles qui depuis vingt années avaient
-succombé sous l'épée de Napoléon. On tremblait à cette seule pensée,
-car, si on commettait la faute de se diviser, le tyran de l'Europe,
-ainsi qu'on appelait l'Empereur des Français, redevenu aussi puissant,
-et en outre plus mal disposé que jamais, ferait peser sur tous les
-souverains un joug accablant. Bien qu'on éprouvât cette crainte au
-plus haut degré, et qu'elle fût assez fondée, elle n'empêchait dans le
-camp des alliés ni les mauvais propos, ni les mauvais offices, ni
-souvent des scènes intérieures extrêmement vives. Les récentes lettres
-de Napoléon à l'empereur François et au prince de Schwarzenberg, dont
-le cabinet autrichien avait eu l'habileté de ne pas faire un mystère,
-avaient redoublé les appréhensions, et quoique la fidélité
-autrichienne ne parût point ébranlée, on voulait autant que possible
-resserrer les liens de la coalition, et de plus bien convaincre
-Napoléon que sa profonde astuce, pas plus que sa redoutable épée, ne
-parviendraient à les briser.
-
-[En marge: Idée d'un traité qui lierait pour vingt ans les puissances
-belligérantes.]
-
-Lord Castlereagh songeait donc à quelque moyen éclatant de consacrer
-et de proclamer encore une fois l'union des puissances coalisées. Il
-s'offrait pour cela une occasion, à la fois naturelle et opportune,
-c'était la conclusion des nouveaux arrangements financiers que les
-trois puissances continentales sollicitaient depuis qu'on s'était
-décidé à porter la guerre au delà du Rhin, et pour lesquels le comte
-Pozzo avait été envoyé à Londres. On pouvait à propos de ces
-arrangements se lier les uns aux autres encore plus étroitement que
-par le passé, stipuler dans quelles vues, pour quel temps, dans quelle
-proportion, chacun contribuerait à la lutte commune, et même la lutte
-finie, quelle nature d'alliance on formerait pour en maintenir les
-résultats. C'est d'après ces données que lord Castlereagh conçut et
-fit rédiger un nouveau traité, qu'il résolut de proposer à la
-signature des cours alliées. Ce traité, outre le but général de
-cimenter l'union des puissances, avait un but particulier à
-l'Angleterre, c'était d'agrandir singulièrement son rôle continental,
-et de se procurer ainsi le moyen certain de faire prévaloir les
-diverses créations qui lui tenaient si fort à coeur.
-
-[En marge: Conditions du traité projeté.]
-
-En conséquence, lord Castlereagh imagina une alliance solennelle entre
-l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la Prusse, par laquelle chacune
-de ces puissances s'engagerait à fournir un contingent permanent de
-150 mille hommes, jusqu'à ce que la guerre actuelle fût terminée
-conformément à leurs désirs. Les six cent mille hommes que ce concours
-de chacun devait mettre à la disposition de la ligue, étaient
-indépendants de tout ce qu'on exigerait des puissances secondaires, et
-devaient par celles-ci être portés à huit cent mille hommes.
-L'Angleterre ne pouvant pas cependant fournir 150 mille hommes de ses
-propres troupes, s'obligeait à les donner en troupes à sa solde. Elle
-en avait déjà près de 100 mille en Espagne, compris les Anglais, les
-Portugais, les Espagnols, et il lui était facile avec les Hanovriens,
-les Allemands de toute origine, les Hollandais, de réunir un nouveau
-contingent de 50 mille hommes.
-
-[En marge: Dépense et rôle immense qui résulte pour l'Angleterre de ce
-projet de traité.]
-
-Elle aurait ainsi, indépendamment de son rôle maritime, un rôle
-continental presque égal à celui de chacune des trois grandes
-puissances du continent. Elle y pouvait ajouter une influence que
-seule elle était capable d'exercer, celle de la richesse, et lord
-Castlereagh prit sur lui d'offrir pour toute la durée de la guerre un
-subside annuel de six millions de livres sterling (150 millions de
-francs), à partager par tiers entre la Russie, la Prusse et
-l'Autriche. C'était de la part de l'Angleterre un double concours à
-l'oeuvre commune, triple même en comptant sa marine, qui devait lui
-assurer sur toutes les autres puissances une supériorité décisive, et
-lui donner la certitude que les arrangements de la future paix
-n'auraient d'autre base que ses désirs.
-
-Moyennant ces stipulations on devait se promettre les uns aux autres
-de n'écouter aucune proposition particulière, et de ne traiter qu'en
-commun avec l'ennemi commun, d'après des conditions arrêtées entre
-tous. Lord Castlereagh, voulant en outre pourvoir à l'avenir, et
-enchaîner les puissances à l'oeuvre qu'elles auraient accomplie,
-conçut la pensée de les lier pour vingt années, au delà de la paix
-prochaine. Chacune d'elles en effet devait, la guerre terminée, tenir
-soixante mille hommes (total 240 mille) au service de celui des alliés
-que la France essayerait d'attaquer, si la paix conclue elle
-renouvelait ses agressions contre ses voisins. C'était un moyen de
-garantir l'existence des deux royaumes dont l'Angleterre désirait
-ardemment la création, celui des Pays-Bas parce qu'il nous ôtait
-Anvers, celui du Piémont parce qu'il nous ôtait Gênes.
-
-Il y avait même une idée qui commençait à germer parmi les diplomates
-de la coalition, c'était non-seulement de donner des possessions sur
-la gauche du Rhin à la maison d'Orange, mais d'en donner aussi à la
-Prusse, afin de la placer en état perpétuel de jalousie à l'égard de
-la France. Cette idée s'était offerte dès 1805 à l'esprit de M. Pitt,
-et recueillie depuis par lord Castlereagh, elle paraissait un
-accessoire important du nouveau royaume qu'on voulait créer en
-réunissant la Belgique à la Hollande. Agréable à la Prusse, que
-cependant elle compromettait envers nous, cette combinaison n'avait
-pas de contradiction bien grande à craindre, car, écraser la France,
-l'enfermer dans un cercle de fer après l'avoir écrasée, était alors le
-voeu, l'espérance, la joie de tout le monde. Mais c'était aussi pour
-chacun l'occasion d'exiger la satisfaction de ses intérêts
-particuliers. Ainsi la Russie, par exemple, demandait pour prix des
-arrangements auxquels elle se prêterait, que la Hollande la tînt
-quitte des emprunts contractés à Amsterdam. L'Angleterre, comme on l'a
-déjà vu, pour compléter son ouvrage, voulait marier la princesse
-Charlotte, héritière de la couronne, avec le fils du prince d'Orange,
-et placer en quelque sorte sous un même sceptre, outre les trois
-royaumes britanniques, la nouvelle monarchie des Pays-Bas.
-
-En imposant à l'Angleterre des charges énormes, le nouveau traité lui
-procurait de si grands avantages, que le hardi ministre n'avait pas
-hésité à le proposer, et à s'y attacher comme à son oeuvre
-essentielle. En conséquence, lord Castlereagh en présenta le projet
-aux puissances avec lesquelles il gouvernait les affaires de l'Europe.
-
-[En marge: Adhésion générale aux idées de lord Castlereagh, et
-signature du fameux traité de Chaumont le 1er mars 1814.]
-
-Proclamer une nouvelle alliance pour toute la durée de la guerre, et
-valable encore vingt ans après la paix, afin de maintenir le nouvel
-édifice européen qu'on aurait créé, devait convenir à tous les
-contractants, car même la paix conclue, on ne cessait pas de craindre
-les entreprises que la France pourrait faire ultérieurement. Les
-propositions de lord Castlereagh furent donc accueillies et signées à
-Chaumont le 1er mars. Ce fut là le fameux traité de Chaumont, qui a
-servi de fondement à la Sainte-Alliance, et qui, pendant près de
-quarante années, a dominé la politique européenne, jusqu'au jour où
-l'Europe s'est enfin aperçue qu'il y avait ailleurs qu'en France de
-sérieux dangers pour l'équilibre général.
-
-[En marge: Lord Castlereagh fait décider la continuation du congrès de
-Châtillon, avec l'indication d'un délai fatal, après lequel les
-négociations seront définitivement rompues.]
-
-Ce traité fut signé au milieu de la joie des coalisés, tous fort
-contents d'être solidement liés et largement subventionnés, excepté
-l'Autriche pourtant, qui tout en voyant dans la nouvelle alliance de
-précieuses garanties contre les entreprises de la France en Italie,
-n'en voyait pas autant contre les prétentions de la Russie en Pologne
-et en Orient. Lord Castlereagh ne borna pas là ses travaux. Il proposa
-et fit adopter la résolution de persévérer pendant quelque temps
-encore, mais pendant un temps limité, à négocier à Châtillon. On avait
-offert la paix à Napoléon, à la condition du retour de la France à ses
-anciennes limites, et, pour être conséquent avec soi-même, on devait,
-s'il se résignait, traiter avec lui. D'ailleurs les stipulations de
-Chaumont, en donnant vingt ans de durée à la coalition, rassuraient
-contre les tentatives qu'il pourrait faire à l'avenir pour reprendre
-ses anciennes conquêtes. Mais s'il prolongeait les négociations avec
-l'intention évidente d'occuper les puissances et de se jouer d'elles,
-on devait lui fixer un délai, après lequel on déclarerait les
-négociations rompues, et on proclamerait la résolution définitive de
-ne plus avoir de relations avec lui, ce qui serait une véritable
-déchéance prononcée par l'Europe. Jusque-là rien de contraire à sa
-dynastie ne devait être souffert, et le comte d'Artois en
-Franche-Comté, le duc d'Angoulême en Guyenne, devaient être éloignés
-des quartiers généraux des puissances belligérantes.
-
-Ces mesures, du point de vue des coalisés, étaient si bien calculées
-qu'elles reçurent un prompt et universel assentiment. C'est par elles
-que lord Castlereagh consacra son influence personnelle, et surtout
-l'influence de son pays dans la coalition européenne. Aussi écrivit-il
-à son cabinet que sans doute cet ensemble de mesures coûterait cher à
-l'Angleterre, mais qu'il était sûr d'être approuvé d'elle, car il
-s'était agi de prendre ou de laisser échapper le premier rôle, et
-qu'il s'était hâté de le prendre quoi qu'il pût en coûter aux finances
-britanniques. Il n'avait certes pas à craindre d'être désavoué, quelle
-que fût la somme de millions promise. L'Angleterre a toujours su payer
-sa grandeur, et s'est rarement trompée sur ce qu'elle valait.
-
-Aussitôt ces mesures arrêtées, l'ordre fut envoyé aux
-plénipotentiaires des quatre cabinets, de signifier à M. de
-Caulaincourt qu'on attendait la réponse de la France; que si les
-préliminaires proposés ne lui convenaient pas, elle n'avait qu'à en
-présenter d'autres, qu'on les examinerait dans un esprit de
-conciliation, pourvu toutefois qu'ils ne s'écartassent pas
-sensiblement des principes posés; mais qu'au delà d'un certain temps,
-on déclarerait le congrès de Châtillon dissous, et toute négociation
-définitivement abandonnée.
-
-[En marge: Blucher, en apprenant qu'il est libre de ses mouvements, et
-qu'il va être renforcé, se hâte de reprendre l'offensive.]
-
-[En marge: Son mouvement sur la Marne, sans s'inquiéter de ce qu'il
-peut y rencontrer.]
-
-À peine Blucher et ses conseillers, Gneisenau, Muffling et autres,
-eurent-ils appris la résolution adoptée de les laisser libres, et de
-les renforcer de 50 mille hommes, qu'ils conçurent de nouveau
-l'ambition, qui déjà leur avait été funeste, d'entrer les premiers à
-Paris. Ils examinèrent à peine s'il ne vaudrait pas mieux, avant
-d'entreprendre ce nouveau mouvement offensif, attendre la jonction des
-50 mille hommes qu'on leur destinait, et ils prirent sur-le-champ le
-parti de se porter en avant, mais en obliquant légèrement à droite,
-c'est-à-dire en se dirigeant vers la Marne, où ils devaient rejoindre
-un peu plus promptement Bulow et Wintzingerode qui étaient en marche,
-l'un vers Soissons, l'autre vers Reims. Dans leur fiévreuse
-impatience, ils aimaient mieux les rallier chemin faisant, quelque
-danger qui pût résulter de leur marche isolée, que les attendre dans
-le voisinage du prince de Schwarzenberg, où les armées de Silésie et
-de Bohême pouvaient se prêter un secours mutuel. Ils se disaient, à la
-vérité, que de cette façon ils attireraient Napoléon à eux, et
-dégageraient le prince de Schwarzenberg, mais ils n'ajoutaient pas que
-c'était au risque de se compromettre eux-mêmes beaucoup en le
-dégageant. De plus, ayant vu courir sur leurs flancs quelques troupes
-légères, ils espéraient en se portant vers la Marne rencontrer
-peut-être les maréchaux Marmont et Mortier isolés de Napoléon, et
-trouver ainsi l'occasion de se venger de leurs récentes défaites. Ce
-qu'ils ne se disaient pas, c'est que les mouvements des corps français
-étaient calculés autrement que ceux des corps alliés, et qu'ils ne
-donnaient pas la même prise aux hasards de la guerre.
-
-Quoi qu'il en soit, le 24 février, Blucher, qui s'était porté jusqu'à
-Méry, repassa l'Aube à Anglure, et se mit en route pour Sézanne.
-Sentant confusément le danger de cette marche, il fit dire au prince
-de Schwarzenberg qu'il allait pour le dégager s'exposer à bien des
-périls, et qu'il le priait instamment, aussitôt qu'il serait
-débarrassé de la présence de Napoléon, de se reporter en avant pour
-rendre à l'armée de Silésie le service que l'armée de Bohême allait en
-recevoir.
-
-[En marge: Marche des maréchaux Marmont et Mortier pendant que
-Napoléon s'était porté sur la Seine.]
-
-[En marge: Ils cherchent à se réunir entre Château-Thierry et Meaux.]
-
-On a vu précédemment quelle avait été la position des maréchaux
-Mortier et Marmont, pendant que Napoléon revenait de la Marne sur la
-Seine pour livrer les combats de Nangis et de Montereau. Le maréchal
-Mortier, envoyé à la suite d'York et de Sacken sur Soissons, n'avait
-pu atteindre ces deux généraux, qui s'étaient dérobés par leur droite
-et sauvés sur Châlons, mais il avait repris Soissons tombé un moment
-dans les mains des alliés. D'après l'ordre de Napoléon, qui le
-rappelait sur la Marne, il était revenu sur Château-Thierry, et s'y
-trouvait le jour même où Blucher commençait l'exécution de ses
-nouveaux projets. Quant au maréchal Marmont, placé entre Étoges et
-Montmirail, de manière à se lier d'un côté avec le maréchal Mortier
-sur la Marne, de l'autre avec Napoléon sur l'Aube, il avait
-successivement occupé Étoges, Montmirail et Sézanne. Ayant vu Blucher
-passer l'Aube à Anglure le 24, et revenir le 25 sur Sézanne, il
-s'était retiré en bon ordre sur Esternay, derrière le Grand-Morin,
-après avoir tué quelques hommes à l'ennemi sans en avoir perdu
-lui-même. Sa conduite était désormais toute tracée, c'était, en se
-voyant séparé de Napoléon par le mouvement de Blucher, de se replier
-sur la Marne, de s'y joindre au maréchal Mortier, et de disputer avec
-lui le terrain pied à pied, jusqu'à ce que Napoléon pût venir à leur
-secours. Il avait donc mandé à Mortier, qui se trouvait à
-Château-Thierry, de se diriger vers la Ferté-sous-Jouarre pendant
-qu'il s'y rendrait de son côté, et il avait informé Napoléon de ce qui
-se passait, en le priant d'accourir le plus tôt possible.
-
-[En marge: Temps perdu par Blucher à Jouarre.]
-
-Le 26 au matin, Blucher ayant recommencé sa poursuite, Marmont
-continua son mouvement rétrograde jusqu'à la Ferté-Gaucher, puis
-tirant sur la Marne il prit le chemin de la Ferté-sous-Jouarre. (Voir
-la carte nº 62.) Blucher le suivit comme la veille sans pouvoir
-l'atteindre, et, en le voyant se diriger sur la Ferté-sous-Jouarre au
-lieu d'aller à Meaux, tomba dans de grands doutes. Il ne comprit pas
-que Marmont, allant à la Ferté-sous-Jouarre de préférence à Meaux, ce
-qui l'éloignait de Paris, devait avoir un grave motif pour agir de la
-sorte, et que ce ne pouvait être que le désir d'être plus tôt réuni à
-Mortier; que dès lors, en abandonnant aux deux maréchaux l'avantage de
-leur réunion, qu'on ne pouvait plus leur disputer, il fallait au moins
-songer à les couper de Paris, et pour cela courir soi-même à Meaux.
-Il ne fit pas cette réflexion si simple, et, quoique arrivé de
-très-bonne heure à Jouarre, et pouvant encore occuper Meaux avant la
-nuit, il perdit la soirée à chercher ce qu'il ne devinait pas, sous le
-prétexte, si souvent allégué par les généraux qui ne savent pas le
-prix du temps, d'accorder à ses troupes un repos nécessaire.
-
-Le lendemain 27 février, comprenant enfin que les deux maréchaux,
-maintenant réunis à la Ferté-sous-Jouarre, devaient avoir grand souci
-de gagner Meaux afin de se retrouver sur la route de Paris, il dirigea
-Sacken par sa gauche sur Meaux même, et poussa Kleist droit devant lui
-sur Sammeron, pour y franchir la Marne au moyen d'un équipage de pont
-qu'il traînait à sa suite. Outre le motif d'intercepter la route de
-Paris sur l'une et l'autre rive de la Marne, il avait celui de passer
-cette rivière avec le gros de ses forces, et de s'en couvrir, dans le
-cas fort probable où Napoléon abandonnerait l'armée de Bohême pour
-courir après l'armée de Silésie.
-
-[En marge: Les deux maréchaux profitent du temps perdu par Blucher
-pour se rendre à Meaux.]
-
-Mais les deux maréchaux français étaient plus alertes que Blucher, et
-tandis qu'il avait à peine arrêté ses résolutions le 27 au matin, ils
-étaient à ce même moment en pleine marche sur Meaux, afin de reprendre
-leurs communications avec Paris, que le besoin urgent d'opérer leur
-jonction les avait contraints de négliger un instant. Ils ne
-comptaient pas à eux deux, après leurs fatigues et leurs pertes, plus
-de 14 mille hommes, d'excellente qualité, il est vrai, mais c'était
-bien peu pour se faire jour à travers une armée de 50 mille ennemis,
-qu'ils pouvaient trouver sur la route de Meaux. Heureusement, ils s'y
-prirent pour réussir avec autant d'adresse que de promptitude.
-
-La Marne entre la Ferté-sous-Jouarre et Meaux décrit une multitude de
-contours, dont la route de Paris rencontre le bord, comme une tangente
-touchant successivement à plusieurs cercles. (Voir la carte nº 62.) À
-Trilport cette route rencontre l'un de ces contours, franchit la
-Marne, et vient ensuite aboutir à Meaux. Les deux maréchaux étaient
-partis bien avant le jour, pour atteindre le pont de Trilport,
-l'occuper, traverser la Marne, et s'emparer de Meaux. De plus, voulant
-aussi occuper la route de Paris qui suit la rive droite de la Marne,
-ils avaient jeté le général Vincent sur cette rive, par le pont de la
-Ferté-sous-Jouarre, et lui avaient ordonné d'aller se placer derrière
-l'Ourcq, qui, aux environs de Lizy, s'approche très-près de la Marne
-sans s'y réunir pourtant, et forme avec elle une ligne de défense
-presque continue. Établis ainsi derrière la Marne et l'Ourcq, la
-droite à Meaux, la gauche à Lizy, ils pouvaient contenir l'ennemi
-pendant trois ou quatre jours, recevoir dans l'intervalle des renforts
-de Paris, et attendre, sans courir de trop grands périls, l'arrivée de
-Napoléon, qui ne manquerait pas de voler à leur secours dès qu'il
-connaîtrait leur situation.
-
-[En marge: Marmont entre à Meaux au moment où les Russes allaient y
-pénétrer; il les repousse et ferme sur eux les portes de la ville.]
-
-Ces dispositions excellentes furent aussi bien exécutées que bien
-conçues. Le 27 au matin, avant que Blucher pût s'apercevoir de leur
-mouvement, les deux maréchaux se glissant pour ainsi dire entre
-l'ennemi et la Marne, par la route de la rive gauche qui est tangente
-aux divers contours de cette rivière, la franchirent au pont de
-Trilport, laissèrent la division Ricard pour défendre ce pont, et se
-portèrent à Meaux. Tandis que le maréchal Marmont, la Marne franchie,
-arrivait à Meaux par la rive droite, le général Sacken y arrivait par
-la rive gauche, et déjà même quelques détachements russes avaient
-pénétré dans la ville au midi, lorsque le maréchal fondit sur eux à
-la tête de 200 hommes, les repoussa, et ferma sur eux les portes.
-Au même moment le général Vincent avait passé la Marne à la
-Ferté-sous-Jouarre, et avait pris position à Lizy, derrière l'Ourcq.
-
-[En marge: Les maréchaux ayant réussi à se sauver, appellent Napoléon
-à leur secours.]
-
-Les deux maréchaux étaient ainsi parvenus avec 14 mille hommes
-seulement à se soustraire à 50 mille, et Blucher, qui aurait dû les
-enlever l'un et l'autre, avait la confusion de les voir établis sains
-et saufs derrière la Marne et l'Ourcq, et la position, de
-très-périlleuse qu'elle était pour eux, allait maintenant le devenir
-pour lui. Ce mouvement terminé le 27 février, les maréchaux
-renouvelèrent à Napoléon l'avis de ce qu'ils avaient fait, et à Joseph
-la demande de tous les renforts qu'il serait possible de leur envoyer
-de Paris. Il s'agissait en effet de sauver la capitale encore une
-fois, et on ne pouvait pas employer plus utilement les ressources
-qu'elle contenait, qu'en les dirigeant immédiatement sur Meaux.
-
-[En marge: Napoléon quitte Troyes en toute hâte, et se porte sur la
-Marne, afin de poursuivre Blucher.]
-
-Napoléon, informé dès le 25 du mouvement de Blucher sur la Marne, et
-connaissant le caractère présomptueux de ce général, ne doutait pas
-des imprudences qu'il allait commettre, et se préparait à les lui
-faire payer cher[15]. Sans perdre un instant, il avait ordonné au
-maréchal Victor, qui était resté entre Troyes et Méry, de rétablir le
-pont de Méry sur la Seine, et de se porter à Plancy, pour y passer
-l'Aube. Il avait prescrit au maréchal Ney de quitter Troyes et de
-s'acheminer sur Aubeterre, pour franchir l'Aube à Arcis. Sa résolution
-était de quitter Troyes clandestinement avec 34 ou 35 mille hommes,
-d'en laisser à peu près autant devant cette ville, et de se jeter sur
-les derrières de Blucher, pour l'acculer contre la Marne, où les
-maréchaux Marmont et Mortier le recevraient à la pointe de leurs
-baïonnettes.
-
- [Note 15: Le duc de Raguse, ignorant comme toujours les
- motifs de Napoléon, et le jugeant très-légèrement, lui
- reproche de n'être parti que le 27, tandis qu'il lui avait
- fait arriver le 24 l'avis du mouvement de Blucher, et
- prétend que s'il avait agi deux jours plus tôt, la perte de
- l'armée de Silésie eût été certaine. La correspondance
- répond péremptoirement à ce reproche. L'avis du mouvement de
- Blucher envoyé le 24 de Sézanne ne parvint à Napoléon que le
- 25, et le 25 même il fit partir Victor de Méry pour Plancy,
- Ney de Troyes pour Aubeterre. Il n'y eut donc pas une heure
- de perdue. Le 26, quand l'intention de Blucher fut bien
- démontrée, Napoléon continua ce mouvement, et il ne partit
- que le 27 de sa personne, parce qu'il devait donner à ses
- troupes le temps de marcher. L'avis étant arrivé le 25, le
- 27 ses troupes étaient rendues à Herbisse au delà de l'Aube.
- On ne pouvait donc pas agir plus vite, et quand on sait
- quelle sûreté de jugement, quelle vigueur de caractère il
- faut à la guerre pour prendre ses résolutions sur-le-champ,
- surtout dans une position aussi grave que celle où se
- trouvait Napoléon, position où le premier faux mouvement
- devait le perdre, on ne peut trop admirer la précision, la
- vigueur de conduite d'un capitaine, qui, une heure après
- avoir reçu un avis, met ses troupes en marche, et ne reste
- en arrière de sa personne que pour cacher plus longtemps ses
- projets à l'ennemi, et donner, pendant que ses troupes
- cheminent, des ordres qui embrassent à la fois la direction
- de toutes les armées et le gouvernement d'un vaste empire.]
-
-Le 26 au matin, les premiers renseignements s'étant confirmés, il fit
-partir de Troyes le reste de la garde, et résolut de partir lui-même
-le lendemain pour diriger ce nouveau mouvement, qui, s'il réussissait,
-pouvait terminer la guerre.
-
-[En marge: Précautions prises pour la défense de l'Aube et de la Seine
-pendant l'absence de Napoléon.]
-
-En prenant cette résolution, il fallait laisser en avant de Troyes des
-forces capables d'imposer au prince de Schwarzenberg. Napoléon confia
-aux maréchaux Oudinot et Macdonald, et au général Gérard, le soin de
-défendre l'Aube, en cachant son absence le plus longtemps possible. Le
-maréchal Oudinot avait, outre la division Rothenbourg de la jeune
-garde, la division Leval tirée d'Espagne, la moitié de la division
-Boyer (également tirée d'Espagne), et la cavalerie du comte de Valmy.
-Le maréchal Macdonald avait le 11e corps avec la cavalerie de Milhaud;
-le général Gérard avait le 2e corps fondu avec la réserve de Paris, et
-les cuirassiers de Saint-Germain. Le tout formait une masse d'un peu
-plus de 30 mille hommes. Napoléon leur ordonna de rejeter les postes
-ennemis au delà de l'Aube, et d'occuper fortement le cours de cette
-rivière, soit au-dessus, soit au-dessous de Bar-sur-Aube. Il leur
-recommanda notamment de faire après son départ crier _Vive
-l'Empereur_, pour qu'on ne doutât pas de sa présence.
-
-Il emmena le maréchal Victor avec les divisions de jeunes garde Boyer
-et Charpentier, Ney avec les divisions de jeunes garde Meunier et
-Curial, et la deuxième brigade de la division Boyer (d'Espagne),
-Friant avec la vieille garde, Drouot avec la réserve d'artillerie, et
-enfin 9 à 10 mille hommes de cavalerie, soit de la garde, soit des
-dragons d'Espagne, le tout s'élevant, comme nous venons de le dire, à
-35 mille hommes. Par sa réunion aux maréchaux Mortier et Marmont, il
-devait en avoir bien près de 50 mille.
-
-[En marge: Quelques mesures d'administration militaire prises par
-Napoléon avant de se mettre en marche.]
-
-Avant de quitter Troyes, il prit, suivant son habitude, diverses
-mesures relatives à l'administration militaire et à la politique. La
-conscription, qui au lieu des six cent mille hommes décrétés, en avait
-procuré 120 mille, finissait par ne plus rien fournir du tout. On
-profitait en effet du profond ébranlement imprimé à l'autorité
-impériale pour ne point obéir à une loi universellement détestée. Au
-lieu de quatre à cinq mille conscrits qui jusqu'alors arrivaient
-quotidiennement à Paris, et qu'on versait à la hâte dans les cadres de
-la garde ou de la ligne, il n'en arrivait pas mille. Tout au
-contraire, dans les départements que l'ennemi avait traversés,
-l'exaspération patriotique était au comble, et on y pouvait trouver
-des recrues en assez grand nombre et de très-bonne volonté. Napoléon
-ordonna une sorte de levée en masse dans les départements envahis,
-sous le prétexte d'appeler dans ces départements les gardes nationales
-à la défense du pays, et ne voulant pas laisser les hommes dans les
-cadres des gardes nationales qui n'avaient pas grande valeur, il les
-fit verser dans les régiments de ligne, avec promesse de libération
-dès que l'ennemi serait rejeté au delà des frontières. Il réitéra la
-pressante recommandation de lui envoyer des vivres à Nogent par la
-Seine, et de plus un équipage de pont, sans lequel tous ses mouvements
-étaient aussi difficiles qu'en pays étranger. À ces ordres il ajouta
-la recommandation, souvent adressée à sa femme, à son frère Joseph, à
-l'archichancelier Cambacérès, au ministre de la guerre, de n'avoir pas
-peur, du moins de ne pas le laisser paraître, d'exécuter promptement
-et ponctuellement ses instructions, et puis, comme il avait coutume de
-le dire, _de le laisser faire_, promettant, si on le secondait,
-d'avoir bientôt précipité la coalition dans le Rhin.
-
-[En marge: Réponse dilatoire aux plénipotentiaires de Châtillon, de
-manière à prolonger les négociations.]
-
-Les commissaires pour l'armistice, réunis depuis le 24 à Lusigny,
-n'avaient pas cessé de disputer sur la limite qui séparerait les
-armées belligérantes. Napoléon en partant enjoignit à M. de Flahaut de
-continuer les pourparlers, et de céder même sur divers points,
-moyennant que la place d'Anvers et la ville de Chambéry fussent
-comprises dans la ligne de démarcation. Quoiqu'il n'attendît rien de
-ces pourparlers, il ne voulait se fermer aucune voie de négociation.
-M. de Caulaincourt lui conseillait toujours l'abandon d'une partie des
-bases de Francfort, et lui demandait un contre-projet, que les
-plénipotentiaires à Châtillon réclamaient avec instance, conformément
-aux ordres venus de Chaumont. Napoléon dicta une réponse pour ces
-plénipotentiaires. M. de Caulaincourt devait dire qu'on élaborait au
-quartier général le contre-projet désiré, mais qu'au milieu de
-mouvements militaires si multipliés, il n'était pas étonnant que
-l'Empereur des Français, qui était à la fois chef de gouvernement et
-chef d'armée, n'eût pas trouvé le temps d'achever un semblable
-travail. Il devait déclarer, en attendant, que le projet présenté à
-Châtillon étant non un traité de paix mais une capitulation, on ne
-l'accepterait jamais; que la France devait dans l'intérêt général
-conserver son ancienne situation en Europe; que pour qu'il en fût
-ainsi, il fallait qu'elle reçût l'équivalent des extensions de
-territoire acquises par la Prusse, la Russie et l'Autriche, aux dépens
-de la Pologne, par l'Allemagne aux dépens des États ecclésiastiques,
-par l'Autriche aux dépens de Venise, par l'Angleterre aux dépens des
-Hollandais et des princes indiens; que la France devait donc s'étendre
-fort au delà des limites de 1790, que de plus elle ne consentirait
-jamais à ce qu'on décidât sans elle du sort des États qu'elle aurait
-cédés. De la sorte Napoléon indiquait sur quelles bases il se
-proposait de négocier, mais sans s'expliquer avec précision sur les
-frontières qu'il prétendait conserver, ce qu'il ne voulait faire
-qu'après de nouveaux succès entièrement décisifs. Il recommanda au duc
-de Vicence de donner à croire qu'il était toujours à Troyes, occupé à
-y réunir des ressources, et à y préparer un projet de traité en
-réponse à celui de Châtillon. Il voulut de plus que le conseil de
-régence, composé des grands dignitaires et des ministres, examinât les
-propositions de Châtillon, et en donnât son avis. Il se flattait que
-chez tous les membres du conseil le sentiment serait celui de
-l'indignation.
-
-[En marge: Napoléon vient coucher à Herbisse le 27 février.]
-
-Ayant expédié ces affaires si diverses et si graves, Napoléon partit
-de Troyes bien secrètement, le 27 février au matin, franchit l'Aube à
-Arcis, et suivant de près ses colonnes, vint coucher à Herbisse, chez
-un pauvre curé de campagne, qui n'avait à lui offrir qu'un modeste
-presbytère, mais qui l'offrit cordialement, tant à lui qu'à son
-nombreux état-major. Après un repas frugal et gai on passa la nuit
-sur des chaises, des tables ou de la paille, comptant que cette
-nouvelle course sur les derrières de Blucher serait aussi fructueuse
-que la précédente. Tout le faisait espérer, et Napoléon sans
-présomption pouvait se le promettre.
-
-[Date en marge: Mars 1814.]
-
-[En marge: Marche le 28 sur la Ferté-sous-Jouarre.]
-
-[En marge: Motifs pour adopter cette direction.]
-
-Le lendemain 28 février, il continua sa marche. Il avait à choisir
-entre deux partis, ou de suivre Blucher par Sézanne et la
-Ferté-sous-Jouarre sur Meaux (voir la carte nº 62), ou de se porter
-directement par Fère-Champenoise sur Château-Thierry. En adoptant
-cette dernière direction, il avait l'avantage de se placer sur les
-plus importantes communications de Blucher, de manière à le couper à
-la fois de Châlons et de Soissons, et à le séparer de Bulow et de
-Wintzingerode. Mais il y avait dans cette manière d'opérer plus d'un
-danger, c'était de laisser les maréchaux Marmont et Mortier trop
-longtemps aux prises avec Blucher devant Meaux, de livrer à celui-ci
-la principale route de Paris, et enfin de lui fournir une ligne de
-retraite qui valait bien celle de Châlons ou de Soissons, nous voulons
-parler de celle de Meaux à Provins, qui lui permettrait de se replier
-en cas de péril sur le prince de Schwarzenberg. Suivre Blucher tout
-simplement par Sézanne, la Ferté-Gaucher et la Ferté-sous-Jouarre,
-était donc le parti le plus sûr, soit pour lui enlever la grande route
-de Paris, soit pour secourir plus promptement les deux maréchaux, soit
-enfin pour lui infliger un traitement assez semblable à celui qu'on
-lui avait fait essuyer à Montmirail et à Champaubert, car s'il voulait
-gagner la Seine pour rejoindre le prince de Schwarzenberg, on l'y
-précéderait; s'il se jetait derrière la Marne pour s'en couvrir, on
-l'y suivrait, et on l'enfermerait entre la Marne et l'Aisne, sans lui
-laisser aucun moyen d'en sortir, des précautions ayant été prises pour
-la conservation de Soissons. Ainsi Napoléon, en exécutant une
-manoeuvre hardie, choisit en même temps la direction la plus sûre, car
-il avait l'art suprême de garder dans la hardiesse la mesure qui la
-séparait de l'imprudence, d'être en un mot audacieux et sage.
-Malheureusement, ce n'était qu'à la guerre qu'il savait allier ces
-contraires.
-
-[En marge: Blucher après avoir tardivement passé la Marne, perd le
-temps à attaquer la position des maréchaux Marmont et Mortier sur
-l'Ourcq.]
-
-Il marcha donc le 28 au matin avec ses trente-cinq mille hommes par
-Sézanne sur la Ferté-Gaucher et la Ferté-sous-Jouarre. Quelque
-diligence qu'il mît à franchir les distances, il ne put arriver à la
-Ferté-Gaucher dans la journée, et passa la nuit entre Sézanne et la
-Ferté-Gaucher. Le lendemain, 1er mars, il alla coucher à Jouarre, et
-le 2, de très-grand matin, il parvint à la Ferté-sous-Jouarre. Pendant
-la marche de Napoléon sur la Marne, Blucher qui avait fini par
-entrevoir le danger de sa position, n'avait pas déployé pour s'en
-tirer la célérité que conseillait la plus simple prudence. Il avait
-d'abord voulu mettre la Marne entre Napoléon et lui, avait passé cette
-rivière à la Ferté-sous-Jouarre dont il était resté maître depuis la
-retraite de Marmont et de Mortier, avait détruit le pont de cette
-ville, et était venu s'établir le long de l'Ourcq, pour essayer de
-forcer la position des deux maréchaux, pendant que Napoléon, contenu
-par la Marne serait obligé de le regarder faire. C'était là une grande
-imprudence, car la Marne ne pouvait pas arrêter Napoléon plus de
-trente-six heures, et si, pour des tentatives infructueuses, Blucher
-se laissait attarder sur les bords de l'Ourcq, il s'exposait à être
-pris à revers, et acculé entre la Marne et l'Aisne dans un véritable
-coupe-gorge. Les choses s'étaient en effet passées de la sorte, et
-tandis que Napoléon s'avançait en toute hâte, Blucher perdait le temps
-en vains efforts contre la ligne de l'Ourcq. Il avait tenté de porter
-le corps de Kleist au delà de l'Ourcq, mais Marmont et Mortier, se
-jetant sur Kleist, l'avaient contraint de repasser ce cours d'eau
-après une perte considérable. Tandis que les deux maréchaux
-maintenaient ainsi leur position, Joseph leur envoyait des renforts
-consistant en 7 mille fantassins et 1,500 cavaliers soit de la garde,
-soit de la ligne. Ils avaient incorporé ces troupes le 1er mars, et le
-2, en voyant arriver Napoléon sur la Marne, ils se tenaient prêts à
-agir selon ses ordres.
-
-[En marge: N'ayant pu forcer la position de l'Ourcq, Blucher prend le
-parti de se retirer sur l'Aisne.]
-
-[En marge: Extrême danger de sa position.]
-
-Blucher, placé au delà de la Marne et le long de l'Ourcq qu'il n'avait
-pu forcer, se trouvait donc entre les deux maréchaux qui défendaient
-l'Ourcq et Napoléon qui s'apprêtait à franchir la Marne. Il avait les
-meilleures raisons de se hâter, car à tout moment le danger allait
-croissant. Néanmoins, il s'obstina, et perdit la journée entière du 2
-mars à tâter la ligne de l'Ourcq, pour voir s'il ne pourrait pas
-battre les maréchaux sous les yeux mêmes de Napoléon arrêté par
-l'obstacle de la Marne. Ayant rencontré une vaillante résistance sur
-tous les points de l'Ourcq, il prit enfin le parti de décamper le 3 au
-matin pour se rapprocher de l'Aisne, et se réunir ou à Bulow qui
-arrivait par Soissons, ou à Wintzingerode qui arrivait par Reims.
-(Voir la carte nº 62.) Mais il allait se trouver entre la Marne que
-Napoléon devait avoir bientôt franchie, et l'Aisne sur laquelle il n'y
-avait à sa portée que le pont de Soissons dont nous étions maîtres; de
-plus le pays entre la Marne et l'Aisne qu'il devait traverser, était
-marécageux, et devenu presque impraticable par suite d'un dégel subit.
-Sa situation était donc des plus alarmantes, grâce à son imprudence et
-aux profonds calculs de son adversaire.
-
-[En marge: Impatience qu'éprouve Napoléon de passer la Marne.]
-
-[En marge: En s'apercevant que les alliés négligent les places pour
-amener en ligne de plus grandes forces actives, Napoléon imagine un
-nouveau plan.]
-
-[En marge: Ce plan consiste à tirer des places une partie des
-garnisons, de les réunir entre Rethel et Nancy, et d'aller les rallier
-à Nancy.]
-
-[En marge: Après s'être ainsi renforcé, Napoléon devait, à la tête
-d'une armée de cent mille hommes, tomber sur les derrières du prince
-de Schwarzenberg.]
-
-[En marge: Probabilité d'un succès décisif.]
-
-Sur ces entrefaites, Napoléon parvenu aux bords de la Marne brûlait du
-désir de la traverser. Il y employa les marins de la garde, et à force
-d'activité, il put rétablir le passage dans la nuit du 2 au 3 mars.
-Les nouvelles qu'il recueillait à chaque pas étaient faites pour
-exciter son impatience au plus haut point. Les paysans venant de
-l'autre côté de la Marne, et remplis de zèle comme tous ceux qui
-avaient vu l'ennemi de près, peignaient des plus tristes couleurs
-l'état de l'armée prussienne. En effet, cette armée, pleine du
-souvenir de Montmirail, de Château-Thierry, de Vauchamps, et se
-sachant poursuivie par Napoléon en personne, s'attendait à un
-désastre. L'état des routes profondément défoncées ajoutait à ses
-alarmes, et elle se voyait condamnée à abandonner au moins ses canons
-et ses bagages dès que la faible barrière qui la séparait de Napoléon
-serait franchie. C'était pour celui-ci un motif de ne pas perdre de
-temps; et selon sa coutume il n'en perdait pas. Il avait dans les
-nouvelles reçues des environs de Troyes un autre motif le se presser.
-On lui annonçait que le prince de Schwarzenberg, ayant pénétré le
-secret de son départ, avait repris l'offensive, et qu'il poussait de
-nouveau sur Troyes et Nogent les maréchaux laissés à la garde de
-l'Aube. Cette circonstance, tout en lui faisant une loi de se hâter,
-l'inquiétait peu, car il était bien certain, une fois qu'il en aurait
-fini avec l'armée de Silésie, de pouvoir revenir sur l'armée de
-Bohême, et de ramener celle-ci en arrière plus promptement qu'elle ne
-se serait portée en avant. Tout à coup, à la vue des mouvements
-compliqués de ses adversaires, Napoléon conçut une grande pensée
-militaire, dont les conséquences pouvaient être immenses. Se rejeter
-immédiatement sur Schwarzenberg, après avoir battu Blucher, lui
-paraissait une tactique bien fatigante et surtout trop peu décisive.
-Il en imagina une autre. L'arrivée en ligne des corps de Bulow et de
-Wintzingerode, qui lui était annoncée, lui prouvait que les coalisés
-négligeaient singulièrement le blocus des places, et laissaient pour
-les investir des forces aussi méprisables en nombre qu'en qualité;
-qu'il serait donc possible de tirer parti contre eux des garnisons,
-puisqu'ils se servaient contre nous des troupes de blocus, et de
-mettre ainsi à profit ce qu'il appelait dans son langage profondément
-expressif: _les forces mortes_. En conséquence, il résolut de
-mobiliser tout ce qu'il y avait de troupes disponibles dans les
-places, et de les en faire sortir pour composer une armée active dont
-le rôle pourrait devenir des plus importants. On avait jeté dans les
-forteresses de la Belgique, du Luxembourg, de la Lorraine, de
-l'Alsace, des conscrits qui, placés dans de vieux cadres, avaient dû
-acquérir une certaine instruction, depuis deux mois et demi que durait
-la campagne. Se battant avec des conscrits qui avaient souvent quinze
-jours d'exercice seulement, Napoléon pouvait penser que des soldats
-incorporés depuis deux mois et demi étaient des soldats formés. Ces
-données admises, il était possible de tirer de Lille, d'Anvers,
-d'Ostende, de Gorcum, de Berg-op-Zoom, 20 mille hommes environ, et 15
-mille au moins. On devait en tirer plus du double des places de
-Luxembourg, Metz, Verdun, Thionville, Mayence, Strasbourg, etc... Si
-donc, après avoir mis Blucher hors de cause, Napoléon, à qui il
-resterait 50 mille hommes à peu près, en recueillait 50 mille, en se
-portant par Soissons, Laon, Rethel, sur Verdun et Nancy (voir la carte
-nº 61), il allait se trouver avec 100 mille hommes sur les derrières
-du prince de Schwarzenberg, et sans aucun doute ce dernier
-n'attendrait pas ce moment pour revenir de Paris sur Besançon. Au
-premier soupçon d'un pareil projet, le généralissime de la coalition
-rebrousserait chemin, poursuivi par les paysans exaspérés de la
-Bourgogne, de la Champagne, de la Lorraine, lesquels, abattus d'abord
-par la rapidité de l'invasion, avaient senti depuis se réveiller en
-eux l'amour du sol dans toute sa vivacité. Il arriverait ainsi à
-moitié vaincu pour tomber définitivement sous les coups de Napoléon.
-Ce plan si hardi était fort exécutable, car le nombre d'hommes
-existait, et le trajet pour les rallier n'exigeait ni trop de fatigue,
-ni trop de temps. En effet de Soissons à Rethel, de Rethel à Verdun,
-de Verdun à Toul, le chemin à faire n'excédait guère celui qu'on
-avait déjà fait pour courir alternativement de Schwarzenberg à
-Blucher. D'ailleurs, peu importaient deux ou trois jours de plus,
-quand la simple annonce du mouvement projeté aurait ramené l'ennemi de
-Paris vers les frontières, et dégagé la capitale. Ainsi la guerre
-pouvait être terminée d'un seul coup si la fortune secondait
-l'exécution de ce projet, car certainement le prince de Schwarzenberg,
-déjà réduit à 90 mille hommes par le détachement envoyé à Lyon,
-revenant traqué par les paysans de nos provinces, ne pourrait pas
-tenir tête à une armée de cent mille hommes, commandée par l'Empereur
-en personne.
-
-[En marge: Ordres expédiés pour l'exécution du nouveau plan.]
-
-En conséquence Napoléon ordonna au général Maison de ne laisser à
-Anvers que des ouvriers de marine, des gardes nationaux, ce qu'il
-fallait en un mot pour résister à un ennemi qui ne songeait pas à une
-attaque en règle, d'en faire autant pour les autres places de Flandre,
-et de s'apprêter à marcher sur Mézières avec tout ce qu'il aurait pu
-ramasser. Il donna le même ordre aux gouverneurs de Mayence, de Metz,
-de Strasbourg. Ils devaient les uns et les autres ne laisser que
-l'indispensable dans ces places, s'y faire suppléer par des gardes
-nationales, attirer à eux les garnisons des villes moins importantes,
-et se réunir de Mayence et de Strasbourg sur Metz, de Metz sur Nancy,
-pour être recueillis en passant. Les faibles troupes qui bloquaient
-nos forteresses ne pouvaient pas empêcher ces réunions si nos
-commandants de garnisons agissaient avec vigueur. Dans tous les cas
-Napoléon venant leur tendre la main, dégagerait ceux qui auraient
-trouvé des obstacles sur leur chemin. Des hommes sûrs et déguisés
-furent chargés de porter ces ordres, qu'il n'était pas difficile de
-faire parvenir, car Mayence exceptée, on avait des nouvelles de
-presque toutes nos places fortes, tant l'investissement en était
-incomplet.
-
-[En marge: Après avoir franchi la Marne, Napoléon se met à la
-poursuite de Blucher.]
-
-Plein de ce projet, en concevant les plus justes espérances, Napoléon,
-après avoir passé la Marne dans la nuit du 2 au 3 mars, s'attacha à
-poursuivre Blucher qu'il fallait mettre hors de combat, ou éloigner du
-moins, pour exécuter le plan qu'il venait d'imaginer. Les rapports du
-matin étaient unanimes, et représentaient Blucher comme tombé dans les
-plus grands embarras. En effet on le poussait sur l'Aisne, qu'il ne
-pouvait franchir que sur le pont de Soissons, lequel nous appartenait.
-(Voir la carte nº 62.) Il pouvait, il est vrai, se dérober par un
-mouvement sur sa droite qui le porterait vers Fère-en-Tardenois et
-vers Reims, ce qui lui permettrait de se sauver en remontant l'Aisne,
-et en allant la passer dans la partie supérieure de son cours, où les
-ponts ne manquaient pas, et où il devait rencontrer Bulow et
-Wintzingerode. Mais Napoléon n'était pas homme à laisser cette
-ressource à son adversaire. Dans cette intention, il prit lui-même à
-droite après avoir franchi la Marne, et la remonta par la grande route
-de la Ferté-sous-Jouarre à Château-Thierry. Il avait ainsi le double
-avantage d'aller plus vite, et de gagner la route directe de
-Château-Thierry à Soissons par Oulchy. Une fois sur cette route il
-avait débordé Blucher, et il était certain de lui fermer l'issue vers
-Reims, la seule qui lui restât.
-
-[En marge: Marche sur Soissons.]
-
-[En marge: Blucher menacé de se trouver entre l'Aisne et Napoléon.]
-
-Arrivé à Château-Thierry, Napoléon cessa de remonter à droite, et,
-marchant directement sur Soissons, il poussa vivement Blucher sur
-Oulchy. Au même instant les maréchaux Mortier et Marmont ayant repassé
-l'Ourcq sur notre gauche, et débouché de Lizy et de May, se mirent de
-leur côté à la poursuite de l'ennemi. Une gelée subite survenue le 3
-au matin rendit la retraite de Blucher un peu moins difficile. Son
-danger n'en était pas moins grand, car la route de Reims allait lui
-être interdite. À Oulchy on retrouve l'Ourcq, et Marmont y eut un
-engagement fort vif avec l'arrière-garde de Blucher. Il prit ou tua
-environ trois mille hommes à cette arrière-garde, et la jeta en
-désordre au delà de l'Ourcq. Le passage était ainsi assuré le
-lendemain matin pour les maréchaux Mortier et Marmont qui cheminaient
-de concert. Un autre avantage était obtenu, c'était d'avoir occupé
-Fère-en-Tardenois par notre extrême droite, et d'avoir intercepté la
-route de Reims. Blucher n'avait plus d'autre ressource pour franchir
-l'Aisne que Soissons qui était en notre pouvoir. Nous tenions donc
-enfin cet irréconciliable ennemi, et nous étions à la veille de
-l'étouffer dans nos bras!
-
-Napoléon avait porté son avant-garde jusqu'au village de Rocourt,
-tandis que les troupes de Marmont étaient à Oulchy, et de sa personne
-il vint coucher à Bézu-Saint-Germain, rempli des plus belles, des plus
-justes espérances qu'il eût jamais conçues!
-
-[En marge: Attente d'un grand et heureux événement pour la journée du
-4.]
-
-[En marge: Aucune issue laissée à Blucher.]
-
-Le lendemain en effet, 4 mars, il se mit en marche comptant sur un
-événement décisif dans la journée. Craignant toujours que Blucher ne
-réussît à s'échapper par sa droite, il vint lui-même prendre position
-à Fismes, seule route qui restât praticable dans la direction de
-Reims, tandis que Marmont et Mortier poussaient directement sur
-Soissons par Oulchy et Hartennes. (Voir les cartes n{os} 62 et 64.)
-Quelque parti qu'il adoptât, Blucher était réduit à combattre avec
-l'Aisne à dos, et avec 45 mille hommes contre 55 mille. Nous n'étions
-pas habitués dans cette campagne à avoir la supériorité du nombre, et
-Blucher devait être inévitablement précipité dans l'Aisne. Qu'il
-voulût s'arrêter à Soissons pour y livrer bataille adossé à une
-rivière, ou qu'il voulût remonter l'Aisne, la position était la même.
-S'il s'arrêtait devant Soissons, Napoléon, se réunissant par sa gauche
-à Marmont et Mortier, tombait sur lui en trois ou quatre heures de
-temps; s'il voulait remonter l'Aisne pour y établir un pont, ou se
-servir de celui de Berry-au-Bac, Napoléon de Fismes se jetait encore
-plus directement sur lui, et ralliant en chemin Marmont et Mortier le
-surprenait dans une marche de flanc, position la plus critique de
-toutes. La perte de Blucher était donc assurée, et qu'allaient devenir
-alors Bulow et Wintzingerode errant dans le voisinage pour le
-rejoindre? que devenait Schwarzenberg resté seul sur la route de
-Paris? Les destins de la France devaient donc être changés, car quel
-que pût être plus tard le sort de la dynastie impériale (question fort
-secondaire dans une crise aussi grave), la France victorieuse aurait
-conservé ses frontières naturelles! À tout instant nous recevions de
-nouveaux présages de la victoire. Le plus grand découragement régnait
-parmi les troupes de Blucher, tandis que les nôtres étaient brûlantes
-d'ardeur. On recueillait à chaque pas des voitures abandonnées et des
-traînards. Onze ou douze cents de ces malheureux étaient ainsi tombés
-dans nos mains.
-
-[En marge: Événement soudain qui change la face des choses.]
-
-Tout à coup Napoléon reçut la nouvelle la plus imprévue et la plus
-désolante. Soissons qui était la clef de l'Aisne, Soissons qu'il avait
-mis un soin extrême à pourvoir de moyens de défense suffisants,
-Soissons venait d'ouvrir ses portes à Blucher, et de lui livrer le
-passage de l'Aisne! Qui donc avait pu changer si soudainement la face
-des choses, et convertir en grave péril pour nous, ce qui quelques
-heures auparavant était un péril mortel pour l'ennemi? Blucher en
-effet était non-seulement soustrait à notre poursuite, et désormais
-protégé par l'Aisne qui de notre ressource devenait notre obstacle,
-mais il avait en même temps rallié Bulow et Wintzingerode, et atteint
-une forcé de cent mille hommes! Qui donc, nous le répétons, avait pu
-bouleverser ainsi les rôles et les destinées? Un homme faible, qui,
-sans être ni un traître, ni un lâche, ni même un mauvais officier,
-s'était laissé ébranler par les menaces des généraux ennemis, et avait
-livré Soissons. Voici comment s'était accompli cet événement, le plus
-funeste de notre histoire, après celui qui devait un an plus tard
-s'accomplir entre Wavre et Waterloo.
-
-[En marge: État de Soissons.]
-
-[En marge: Moyens pris pour la défense de cette place.]
-
-[En marge: Son gouverneur, le général Moreau.]
-
-Soissons était une première fois tombé aux mains des alliés, par la
-mort du général Rusca, et en avait été tiré par le maréchal Mortier,
-lorsque celui-ci avait été mis à la poursuite des généraux Sacken et
-d'York. Sur l'ordre de Napoléon, qui sentait toute l'importance de
-Soissons dans les circonstances présentes, le maréchal Mortier avait
-pourvu de son mieux à la conservation de ce poste. La place négligée
-depuis longtemps n'était pas en état d'opposer une bien grande
-résistance à l'ennemi, mais avec de l'artillerie et des munitions dont
-on ne manquait pas, et certains sacrifices que les circonstances
-autorisaient, on pouvait s'y maintenir quelques jours, et rester ainsi
-en possession du passage de l'Aisne. D'après une instruction que
-Napoléon avait revue, et qui avait été expédiée à Soissons, on devait
-d'abord brûler les bâtiments des faubourgs qui gênaient la défense,
-puis miner le pont de l'Aisne de manière à le faire sauter si on était
-trop pressé, ce qui, faute de pouvoir le conserver à l'armée
-française, devait l'ôter du moins aux armées ennemies. Comme garnison
-on y avait envoyé les Polonais naguère retirés à Sedan, et dont
-Napoléon n'était pas dans ce moment très-satisfait. Il est vrai qu'au
-désespoir de leur patrie perdue, se joignait chez eux une profonde
-misère, et que de la belle troupe qu'ils formaient jadis il ne restait
-plus que trois à quatre mille hommes, mal armés et mal équipés.
-Cependant en présence de l'extrême péril de la France, tout ce qui
-parmi eux pouvait tenir un sabre ou un fusil avait redemandé à servir.
-Un millier d'hommes à cheval sous le général Pac avaient rejoint la
-garde impériale, un millier de fantassins étaient réunis dans
-Soissons. Deux mille gardes nationaux devaient les renforcer. On avait
-donné à la place pour gouverneur le général Moreau (nullement parent
-du célèbre Moreau), et qui ne passait pas pour un mauvais officier.
-Malheureusement il était à lui seul le côté faible de la défense.
-
-[En marge: Arrivée de Bulow et de Wintzingerode sous les murs de
-Soissons.]
-
-[En marge: Menaces effrayantes à la garnison.]
-
-Le 1er et le 2 mars on vit apparaître deux masses ennemies, l'une par
-la rive droite, l'autre par la rive gauche de l'Aisne: c'étaient Bulow
-qui, arrivant de Belgique et descendant du Nord, abordait Soissons par
-la rive droite, et Wintzingerode qui, venant du Luxembourg, et ayant
-pris par Reims, s'y présentait par la rive gauche. Tous deux sentaient
-l'importance capitale du poste qu'il s'agissait d'enlever, et pour
-Blucher et pour eux-mêmes. Effectivement Soissons était pour Blucher
-la seule issue par laquelle il pût franchir la barrière de l'Aisne, et
-pour eux-mêmes le moyen de sortir d'un isolement qui à chaque instant
-devenait plus périlleux. S'ils ne pouvaient s'emparer de ce pont, ils
-étaient obligés de rétrograder, l'un par la rive droite de l'Aisne,
-l'autre par la rive gauche, pour aller opérer leur jonction plus haut,
-et de laisser Blucher seul entre l'Aisne et Napoléon. Aussi, après
-avoir dans la journée du 2 mars canonné sans grand résultat,
-firent-ils dans la journée du 3 les menaces les plus violentes au
-général Moreau, et cherchèrent-ils à l'intimider en parlant de passer
-la garnison par les armes.
-
-[En marge: Possibilité de tenir au moins vingt-quatre heures.]
-
-[En marge: Le général Moreau intimidé livre Soissons, et sauve
-Blucher.]
-
-La place ne pouvait pas résister plus de deux à trois jours, car,
-attaquée par cinquante mille hommes, ayant un millier d'hommes pour
-garnison, et des ouvrages en mauvais état, une résistance tant soit
-peu prolongée était absolument impossible. Les deux mille gardes
-nationaux qui devaient se joindre aux Polonais n'étaient pas venus;
-les maisons des faubourgs qui gênaient la défense n'avaient pas été
-détruites, et le pont n'avait pas été miné, ce qui était la faute du
-gouverneur. On avait donc toutes ces circonstances contre soi; mais
-enfin les Polonais, vieux soldats, offraient de se défendre jusqu'à la
-dernière extrémité; de plus, on avait entendu le canon dans la
-direction de la Marne, ce qui indiquait l'arrivée prochaine de
-Napoléon, et révélait toute l'importance du poste, que d'ailleurs les
-pressantes instances de l'ennemi suffisaient seules pour faire
-apprécier. Dans une position ordinaire, se rendre eût été tout simple,
-car on doit sauver la vie des hommes quand le sacrifice n'en peut être
-utile; mais dans la situation où l'on se trouvait, essuyer l'assaut, y
-succomber, y périr jusqu'au dernier homme, était un devoir sacré. Un
-officier du génie, le lieutenant-colonel Saint-Hillier, fit sentir le
-devoir et la possibilité de la résistance, au moins pendant
-vingt-quatre heures. Néanmoins, le général Moreau, ébranlé par les
-menaces adressées à la garnison, consentit à livrer la place le 3
-mars, et seulement employa la journée à disputer sur les conditions.
-Il voulait sortir avec son artillerie. Le comte Woronzoff, qui était
-présent, dit en russe à l'un des généraux: Qu'il prenne son
-artillerie, s'il veut, et la mienne avec, et qu'il nous laisse passer
-l'Aisne!--On se montra donc facile, et en concédant au général Moreau
-la capitulation en apparence la plus honorable, on lui fit consommer
-un acte qui faillit lui coûter la vie, qui coûta à Napoléon l'empire,
-et à la France sa grandeur. Le 3 au soir, Bulow et Wintzingerode se
-donnèrent la main sur l'Aisne, et c'est ainsi que le 4 dans la
-journée, Blucher trouva ouverte une porte qui aurait dû être fermée,
-trouva un renfort qui portait son armée à près de cent mille hommes,
-et fut sauvé en un clin d'oeil de ses propres fautes et du sort
-terrible que Napoléon lui avait préparé.
-
-Quelques historiens, apologistes de Blucher, ont prétendu que le
-danger qu'il courait n'avait pas été si grand que Napoléon s'était plu
-à le dire, car Blucher eût été renforcé au moins de Wintzingerode,
-qui, venant de Reims, était sur la rive gauche de l'Aisne, ce qui
-aurait porté l'armée prussienne à 70 mille hommes contre 55 mille.
-D'abord, il n'y avait pas de force numérique qui pût racheter la
-fausse position de Blucher, car, arrivé le 4 devant Soissons, tandis
-que Napoléon était ce même jour à Fismes, il eût été obligé ou
-d'essayer de passer l'Aisne devant lui, en jetant des ponts de
-chevalets, ou de remonter l'Aisne dix lieues durant, avec l'armée
-française dans le flanc. L'avantage d'être 70 mille contre 55 mille,
-ce qui ne nous étonnait guère en ce moment, n'était rien auprès d'une
-position militaire aussi fausse. Ensuite il est presque certain que
-Wintzingerode, n'ayant pu faire par Soissons sa jonction avec Bulow
-dans la journée du 3, se serait hâté de rebrousser chemin le 4, pour
-aller passer l'Aisne à douze ou quinze lieues plus haut, c'est-à-dire
-à Berry-au-Bac. Blucher se serait donc trouvé, pendant toute une
-journée, seul entre Napoléon et le poste fermé de Soissons.
-
-[En marge: Irritation de Napoléon, qui d'une situation où tout était
-péril pour l'ennemi, passe à une situation ou tout est péril pour
-lui.]
-
-Le désastre était par conséquent aussi assuré que chose puisse l'être
-à la guerre, et Napoléon, en apprenant que Soissons avait ouvert ses
-portes, fut saisi d'une profonde douleur, car de la tête de Blucher
-le danger s'était tout à coup détourné sur la sienne. Blucher en
-effet venait d'acquérir une force de 100 mille hommes, et l'Aisne qui
-devait être sa perte était devenue son bouclier. Quant à nous il nous
-fallait, ou passer l'Aisne avec 50 mille hommes devant 100 mille, ce
-qui était une grande témérité, ou nous en éloigner pour revenir sur la
-Seine, sans savoir qu'y faire, car comment se présenter devant l'armée
-de Bohême sans avoir vaincu l'armée de Silésie? On comprendra donc que
-Napoléon écrivit la lettre suivante au ministre de la guerre:
-
-[En marge: Ordre de faire juger et exécuter le général Moreau en
-vingt-quatre heures.]
-
- «Fismes, 5 mars 1814.
-
-»L'ennemi était dans le plus grand embarras, et nous espérions
-aujourd'hui recueillir le fruit de quelques jours de fatigue, lorsque
-la trahison ou la bêtise du commandant de Soissons leur a livré cette
-place.
-
-»Le 3, à midi, il est sorti avec les honneurs de la guerre, et a
-emmené quatre pièces de canon. Faites arrêter ce misérable ainsi que
-les membres du conseil de défense; faites-les traduire par-devant une
-commission militaire composée de généraux, et, pour Dieu, faites en
-sorte qu'ils soient fusillés dans les vingt-quatre heures sur la place
-de Grève! Il est temps de faire des exemples. Que la sentence soit
-bien motivée, imprimée, affichée et envoyée partout. J'en suis réduit
-à jeter un pont de chevalets sur l'Aisne, cela me fera perdre
-trente-six heures et me donne toute espèce d'embarras.»
-
-[En marge: Quelque malheureuse que soit la perte de Soissons, Napoléon
-n'est point déconcerté, et songe à forcer le passage de l'Aisne.]
-
-Et cependant Napoléon ne connaissait qu'une partie de la vérité, car
-il ignorait que Blucher venait d'acquérir une force double de la
-sienne. Ce qu'il savait, c'est que Blucher lui avait échappé, et que
-pour l'atteindre il était obligé de le suivre au delà de l'Aisne. Le
-malheur était déjà bien assez grand, et de nature à déconcerter tout
-autre que lui. Si, après une pareille déconvenue, Napoléon eût été
-embarrassé, et eût perdu un jour ou deux à chercher un nouveau plan,
-on pourrait ne pas s'en étonner, en voyant ce qui arrive à la plupart
-des généraux[16]. Il n'en fut rien pourtant. Bien que Blucher eût pour
-lui l'Aisne qu'il avait d'abord contre lui, bien qu'il fût renforcé
-dans une proportion ignorée de nous, mais considérable, Napoléon ne
-renonça pas à le poursuivre, pour tâcher de le saisir corps à corps,
-car il lui était impossible, sans l'avoir battu, de revenir sur
-Schwarzenberg. Bientôt en effet il se serait trouvé pris entre Blucher
-le suivant à la piste, et Schwarzenberg victorieux des maréchaux qu'on
-avait laissés à la garde de l'Aube, position affreuse et tout à fait
-insoutenable. Il fallait donc à tout prix, dût-on y succomber, car on
-succomberait plus certainement en ne le faisant pas, il fallait aller
-chercher Blucher au delà de l'Aisne, et l'y aller chercher
-sur-le-champ, avant que l'ennemi songeât à rendre impraticables les
-passages de cette rivière. Napoléon donna ses ordres le 5 au matin,
-aussitôt après avoir reçu la nouvelle qui le désolait.
-
- [Note 16: M. le général Koch dit, chapitre XIV: «L'Empereur,
- dont le plan était déjoué par un événement aussi inattendu,
- demeura un jour entier dans l'incertitude, et laissa percer
- son embarras par la nature des opérations divergentes et
- hardies qu'il entreprit.» C'est une erreur fort excusable
- pour qui n'a lu ni les ordres ni la correspondance de
- Napoléon. Il était assurément fort déçu, mais point
- déconcerté, comme on va le voir, et il ordonna, sans une
- heure de temps perdu, les nouvelles dispositions qu'exigeait
- la circonstance. Ce qui a causé l'erreur de M. le général
- Koch, c'est qu'il suppose que la reddition de Soissons ayant
- eu lieu le 3, Napoléon dut la savoir le 4, à cause de la
- proximité. Mais la correspondance prouve que Napoléon ne la
- sut que le 5 au matin, parce que les maréchaux Mortier et
- Marmont ne la connurent que le 4 au soir. Or tous les ordres
- du passage de l'Aisne sont du 5 au matin. Il n'y eut donc ni
- hésitation ni temps perdu, et, en pareille circonstance, il
- y a certainement de quoi s'en étonner.]
-
-[En marge: Dispositions pour le passage de l'Aisne.]
-
-Dans la nuit, Napoléon avait envoyé le général Corbineau à Reims, afin
-de s'emparer de cette communication importante avec les Ardennes, et
-pour y ramasser tout ce que Wintzingerode avait dû laisser en arrière.
-Voulant s'assurer le passage de l'Aisne, ce qui était l'objet
-essentiel du moment, il avait dirigé le général Nansouty avec la
-cavalerie de la garde sur le pont de Berry-au-Bac, qui était un pont
-en pierre, et sur lequel passait la grande route de Reims à Laon.
-(Voir la carte nº 64.) Il avait ordonné aussi que l'on envoyât un
-détachement de cavalerie sur Maisy, situé à notre gauche, pour y jeter
-un pont de chevalets, et prescrit en même temps au maréchal Mortier de
-se rendre sans délai à Braisne, pour aller préparer d'autres moyens de
-passage à Pontarcy. Son intention était d'avoir trois ponts sur
-l'Aisne, afin de n'être pas obligé de déboucher par un seul en face de
-Blucher, ce qui pouvait rendre l'opération impossible. Sans doute, si
-la vigilance de l'ennemi eût égalé la sienne, on aurait trouvé les
-cent mille hommes de l'armée de Silésie derrière les points présumés
-de passage, et ce n'est pas avec cinquante mille soldats, quelque
-braves qu'ils fussent, qu'on aurait réussi à franchir l'Aisne. Mais
-il y a toujours à parier qu'en ne perdant pas de temps, si peu qu'il
-en reste, on arrivera assez tôt pour déjouer les précautions de son
-adversaire. Napoléon, à qui son expérience sans pareille avait appris
-combien est ordinaire l'incurie de ceux qui commandent, ne désespérait
-pas de trouver l'Aisne mal gardée, et de pouvoir en exécuter le
-passage sans coup férir.
-
-[En marge: Nansouty enlève le pont de Berry-au-Bac en lançant sa
-cavalerie au galop.]
-
-[En marge: Difficulté et nécessité de battre Blucher.]
-
-En effet, tandis qu'à sa droite le général Corbineau pénétrait dans
-Reims, y enlevait deux mille hommes de Wintzingerode et beaucoup de
-bagages, le général Nansouty, avec la cavalerie de la garde et les
-Polonais du général Pac, rencontrait les Cosaques de Wintzingerode en
-avant du pont de Berry-au-Bac, les chargeait au galop, les culbutait,
-et passait le pont à leur suite, malgré quelque infanterie légère
-laissée pour le garder. La conquête si rapide de ce pont de pierre
-dispensait de tenter des passages sur d'autres points, car le gros de
-l'ennemi étant encore à quelque distance, on était maître de déboucher
-immédiatement, et Napoléon se hâta, dans la nuit du 5 au 6, ainsi que
-dans la journée du 6, de faire défiler la masse de ses troupes par
-Berry-au-Bac, afin d'être établi sur la droite de la rivière avant que
-Blucher pût s'opposer à son déploiement.--C'est un petit bien,
-s'écria-t-il en apprenant ce succès, en dédommagement d'un grand
-mal!--Ce n'était pas un petit bien, si, transporté au delà de l'Aisne,
-il pouvait remporter une victoire; mais une victoire était difficile à
-remporter, Blucher ayant 100 mille hommes des meilleures troupes de la
-coalition, tandis que nous n'en avions que 55 mille, dans lesquels
-deux tiers de conscrits, à peine vêtus, nullement instruits,
-partageant néanmoins le noble désespoir de nos officiers, et se
-battant avec le plus rare dévouement. Mais il n'y avait plus à compter
-les ennemis, et il fallait à tout prix livrer bataille, car se rejeter
-sur Schwarzenberg sans avoir vaincu Blucher, c'était attirer ce
-dernier à sa suite, et s'exposer à être étouffé dans les bras des deux
-généraux alliés. Quant au plan de marcher sur les places pour en
-recueillir les garnisons, il était également impraticable avant
-d'avoir battu Blucher, car autrement on était condamné à l'avoir sur
-ses traces, vous suivant partout, et si rapproché qu'on ne pourrait
-faire un pas sans être vu et atteint par cet incommode adversaire. Il
-fallait donc combattre, n'importe quel nombre d'ennemis ou quelles
-difficultés de position on aurait à braver pour vaincre.
-
-Blucher avait été fort mécontent de la négligence de Wintzingerode à
-garder le pont de Berry-au-Bac, et il aurait dû ne s'en prendre qu'à
-lui-même, car rien ne se fait sûrement si le général en chef n'y
-pourvoit par sa propre vigilance. Il dissimula toutefois:
-Wintzingerode commandait les Russes, et il fallait ménager des alliés
-susceptibles et orgueilleux; d'ailleurs il lui restait encore une
-position très-forte et très-facile à défendre, dont il se proposait de
-se bien servir pour résister aux prochaines attaques de Napoléon.
-
-[En marge: Position de Craonne occupée par Blucher.]
-
-Quand on a passé l'Aisne à Berry-au-Bac, en suivant la grande route de
-Reims à Laon, on laisse à droite de vastes campagnes légèrement
-ondulées, on longe à gauche le pied des hauteurs de Craonne, puis on
-s'enfonce à travers des coteaux boisés, et on descend par Festieux
-dans une plaine humide, au milieu de laquelle apparaît tout à coup la
-ville de Laon, bâtie sur un pic isolé et toute couronnée de hautes et
-antiques murailles. (Voir la carte nº 64.) Les hauteurs de Craonne,
-qu'on aperçoit à sa gauche, après avoir franchi le pont de
-Berry-au-Bac, ne sont que l'extrémité d'un plateau allongé, qui borde
-l'Aisne jusqu'aux environs de Soissons, et qui d'un côté forme la
-berge de l'Aisne, de l'autre celle de la Lette, petite rivière, tour à
-tour boisée ou marécageuse, coulant parallèlement à l'Aisne, et
-communiquant par plusieurs vallons avec la plaine de Laon.
-
-C'est sur ce plateau de Craonne, long de plusieurs lieues, et qui se
-présente comme une sorte de promontoire dès qu'on a passé le pont de
-Berry-au-Bac, que Blucher avait pris position avec son armée et les
-cinquante mille hommes qui l'avaient rejoint. Chacun naturellement
-s'était placé d'après son point de départ. Wintzingerode, arrivé par
-Reims, s'était porté sur les hauteurs de Craonne par Berry-au-Bac,
-tandis que Bulow, arrivé par la Fève et Soissons, s'était échelonné
-entre Soissons et Laon. Blucher, avec Sacken, d'York, Kleist,
-Langeron, ayant traversé l'Aisne à Soissons, avait remonté les bords
-de l'Aisne, et se trouvait partie sur le plateau de Craonne, partie
-sur les bords de la Lette, entre la Lette et Laon.
-
-[En marge: Après avoir tâté cette position, Napoléon reconnaît la
-nécessité de l'attaquer en règle.]
-
-Le 6 au matin, Napoléon, le passage de l'Aisne opéré, voulut tâter la
-position de l'ennemi, et fit attaquer vivement les hauteurs de
-Craonne. On enleva d'abord la ville même de Craonne, et ce ne fut ni
-sans peine ni sans effusion de sang. Puis, s'engageant dans un vallon
-entre l'abbaye de Vauclerc à gauche, et le château de la Bôve à
-droite, Ney et Victor essayèrent d'emporter les hauteurs où la Lette
-prend sa source. (Voir la carte nº 64.) Ils les abordèrent avec la
-résolution de s'en rendre maîtres. Mais après une perte de quelques
-centaines d'hommes, ils reconnurent que ce ne pouvait être que par une
-attaque sérieuse, c'est-à-dire par une bataille, qu'on en viendrait à
-bout. Il ne fallait donc pas verser inutilement un sang précieux, et
-le mieux était de s'arrêter jusqu'à ce qu'on eût pris un parti
-décisif, Ney et Victor campèrent au pied des hauteurs. La première
-division de la vieille garde sous Mortier s'établit à Corbeny, la
-cavalerie de la vieille garde à Craonne, et dans la campagne
-environnante. La seconde division de la vieille garde passa la nuit en
-arrière de Berry-au-Bac, et un peu en deçà de l'Aisne, à Cormicy.
-Marmont était en route sur ce point, pour former l'arrière-garde de
-l'armée, et la flanquer pendant les graves opérations qu'elle allait
-entreprendre.
-
-[En marge: Raisons qui obligent Napoléon à préférer l'attaque du
-plateau de Craonne à toute autre opération.]
-
-Il fallait nécessairement, comme nous l'avons déjà dit, livrer
-bataille, quelque douteux que fût le résultat par suite de la force
-numérique et de la position de l'ennemi, car sans avoir vaincu
-Blucher, on ne pouvait ni se reporter sur Schwarzenberg, ni aller
-chercher les garnisons à la frontière. Mais la manière d'engager la
-bataille donnait naissance à plus d'une question. Aborder directement
-le plateau de Craonne qui court pendant plusieurs lieues entre
-l'Aisne et la Lette, pour rejeter l'ennemi sur la Lette, et de la
-Lette dans la plaine de Laon, c'était aborder la difficulté par son
-côte le plus ardu, et, comme on dit proverbialement, prendre le
-_taureau par les cornes_. Il y avait un moyen qui semblait moins
-difficile, c'était, au lieu de s'arrêter à gauche pour y combattre, de
-défiler tout simplement par notre droite, de suivre la grande chaussée
-de Reims à Laon par Corbeny et Festieux, et de descendre dans la
-plaine de Laon, où probablement, en descendant en masse, on eût
-refoulé l'ennemi sur Laon. Mais outre qu'il y avait sur cette route
-plus d'un obstacle à surmonter, on livrait ainsi la route de Paris, et
-l'ennemi ayant Soissons en son pouvoir, était maître, vaincu ou non,
-de rejoindre la Marne et la Seine, de s'y réunir à Schwarzenberg, et
-de marcher sur Paris avec 200 mille hommes. Sans doute la même chose
-devait arriver en se portant sur la frontière, comme Napoléon en avait
-le projet, pour y rallier les garnisons; mais il ne songeait à le
-faire qu'après avoir affaibli Blucher par une grande défaite, après
-avoir considérablement ébranlé le moral des coalisés, et ranimé au
-même degré le courage des Parisiens et de l'armée. Il importait donc
-d'aborder Blucher de façon à tendre un bras vers Soissons, et un autre
-vers Laon (considération décisive dont les critiques militaires n'ont
-pas tenu compte), et dès lors il n'y avait qu'un moyen, c'était, coûte
-que coûte, de gravir sur notre gauche le plateau de Craonne, et de
-faire de ce premier succès le premier acte contre Blucher. Parvenu sur
-ce plateau, on trouvait un chemin qui en longeait le sommet jusqu'à
-Soissons. On pouvait le suivre, jeter par un effort de notre droite
-l'ennemi sur la Lette, puis par un second effort le refouler de la
-Lette dans la plaine de Laon, et si enfin on parvenait à lui enlever
-Laon, on aurait terminé la série des opérations contre Blucher, de la
-manière la plus désirable et la plus décisive. On pouvait, à la
-vérité, adopter un parti moyen, et par exemple ne pas essayer
-d'emporter le plateau de Craonne, ne pas s'avancer non plus sur la
-route de Reims à Laon, mais pénétrer entre deux, à la faveur d'un
-ravin qui donnait entrée dans la vallée de la Lette, et s'enfoncer
-ainsi en colonne serrée dans cette vallée, en ayant à gauche les
-hauteurs de Craonne, à droite celles de la Bôve. Mais il fallait pour
-cela s'engager dans une gaine étroite, au milieu de villages boisés et
-marécageux, avec le danger de voir l'ennemi fondre sur nous des
-hauteurs qui bordent la Lette de toutes parts, et on aurait eu besoin
-de vieilles troupes, froidement intrépides, pour s'aventurer dans ce
-coupe-gorge.
-
-L'enlèvement du plateau de gauche par un coup de vigueur, convenait
-mieux à des troupes jeunes, impétueuses, soutenues par deux divisions
-de vieille garde; et d'ailleurs, si la position était redoutable, on
-avait l'avantage de n'avoir affaire de ce côté qu'à une aile des
-alliés, laquelle était séparée du reste de leur armée par tant
-d'obstacles qu'elle ne serait pas facilement secourue.
-
-[En marge: Forces russes chargées de la garde du plateau.]
-
-[En marge: Plan de Blucher.]
-
-Napoléon se décida donc pour une attaque par sa gauche sur le plateau
-de Craonne. Il y avait sur ce plateau toute l'infanterie de
-Wintzingerode, confiée en ce moment au comte de Woronzoff, et tout le
-corps de Sacken, avec Langeron en réserve, c'est-à-dire une
-cinquantaine de mille hommes pourvus d'une nombreuse artillerie.
-Blucher, par les tentatives de la veille, par la direction de nos
-mouvements, qu'il discernait parfaitement des hauteurs qu'il occupait,
-avait bien deviné que nous attaquerions le plateau de Craonne, et, sur
-le conseil de M. de Muffling, quartier-maître général de l'armée de
-Silésie, il avait résolu de former une seule masse de presque toute sa
-cavalerie, de la porter sur la grande route de Laon à Reims, dans le
-pays découvert, et de la précipiter, au nombre de douze ou quinze
-mille cavaliers, sur notre flanc droit et sur nos derrières. S'il
-réussissait, il nous coupait de Berry-au-Bac, et puis nous jetait dans
-l'Aisne. La combinaison pouvait en effet avoir de graves conséquences
-pour nous, mais il fallait deux choses, que nous n'eussions pas
-emporté le plateau, et que la seconde division de la vieille garde,
-ainsi que le corps de Marmont, destinés à couvrir nos flancs et nos
-derrières, se fussent laissé enfoncer par la cavalerie ennemie, ce qui
-n'était guère vraisemblable.
-
-Cette expédition de cavalerie fut confiée à Wintzingerode, regardé
-parmi les alliés comme le plus alerte de leurs officiers
-d'avant-garde, et c'est pour ce motif qu'il avait laissé son
-infanterie et son artillerie légère au comte de Woronzoff. Presque
-toute la cavalerie des alliés fut donc dirigée sur la Lette à travers
-le pays fourré qui forme les deux bords de cette petite rivière, et,
-la Lette franchie, elle fut par un long détour accumulée sur la grande
-chaussée de Laon à Reims. (Voir la carte nº 64.) Kleist devait avec
-son infanterie appuyer Wintzingerode; la cavalerie d'York devait
-surveiller les deux bords de la Lette; Bulow était chargé de garder
-Laon, tandis que Woronzoff, Sacken et Langeron défendraient jusqu'à la
-dernière extrémité le plateau de Craonne.
-
-[En marge: Plan de Napoléon, fondé sur la nature des lieux.]
-
-Le 7 mars au matin, Napoléon arrêta son plan d'attaque. Nous avons dit
-que le plateau de Craonne se composait d'une suite de hauteurs à
-sommet aplati, s'allongeant entre l'Aisne et la Lette qu'elles
-séparent, et s'étendant jusqu'aux environs de Soissons. C'était la
-partie la plus avancée de ce plateau, formant, ainsi qu'on vient de le
-voir, une espèce de promontoire au milieu de la plaine de Craonne,
-qu'il fallait emporter. Si on avait dû l'escalader d'un seul coup, la
-tâche eût été trop difficile. Il y avait comme une première marche à
-gravir, c'était ce qu'on appelle le petit plateau de Craonne,
-s'élevant au-dessus de Craonnelle, et fort heureusement occupé par nos
-troupes dès la veille. Il devait nous servir de point de départ pour
-nous élever plus aisément sur le plateau lui-même. Afin de rendre
-l'opération moins meurtrière, Napoléon résolut de la seconder par deux
-attaques de flanc, que permettait la nature du sol. Deux ravins
-descendaient du plateau, l'un, celui d'Oulches, situé à notre gauche,
-et plongeant sur l'Aisne, l'autre, celui de Vauclerc, situé à notre
-droite, et donnant dans la vallée de la Lette, au milieu de laquelle
-se trouve la célèbre abbaye de Vauclerc. Ces deux ravins aboutissant,
-l'un à gauche, l'autre à droite, sur les flancs du plateau, à un
-endroit qu'on nomme la _ferme d'Heurtebise_, fournissaient le moyen de
-prendre à revers les troupes qui défendraient la position principale.
-Ney, avec ses deux divisions de jeunes garde, et ayant pour appui une
-partie de la cavalerie Nansouty, devait s'engager dans le vallon
-d'Oulches, tandis que Victor, avec ses deux divisions de jeunes garde
-s'engageant dans celui de Vauclerc, viendrait déboucher sur le
-plateau, assez près de Ney, vers la ferme d'Heurtebise. Napoléon, au
-centre avec la vieille garde, la réserve d'artillerie et le gros de la
-cavalerie, était sur le petit plateau de Craonne, prêt à ordonner
-l'attaque du grand plateau, lorsque le mouvement de ses ailes lui en
-donnerait la possibilité. En ce moment, Marmont arrivait de
-Berry-au-Bac pour couvrir nos derrières. Toutes nos troupes ayant dû
-défiler les unes après les autres par l'unique pont de Berry-au-Bac,
-la plus grande partie de notre artillerie était en arrière,
-circonstance regrettable en face d'un ennemi qui avait réuni en avant
-de sa position un nombre considérable de bouches à feu.
-
-[En marge: Bataille de Craonne, livrée le 7 mars.]
-
-[En marge: Attaques de flanc opérées par Ney et Victor, afin de rendre
-abordable le centre du plateau.]
-
-À dix heures du matin, Napoléon donna le signal de l'attaque. Victor à
-droite s'engagea dans le vallon de Vauclerc, Ney à gauche dans celui
-d'Oulches. Victor, avec une brigade de la division Boyer, se dirigea
-sur le parc de l'abbaye de Vauclerc, où il trouva l'infanterie de
-Woronzoff bien postée, et protégée par une nombreuse artillerie qui
-tirait du sommet du plateau. Après des pertes sensibles, Victor se
-rendit maître du parc de Vauclerc. Au-dessus s'élevaient en étages des
-maisons et des jardins situés sur le flanc même de la hauteur.
-L'ennemi y avait une réserve qu'il voulut jeter sur la division Boyer,
-mais trop tardivement. Cette division, solidement établie dans les
-bâtiments et les jardins de l'abbaye, ne se laissa pas arracher le
-poste qu'elle avait conquis. L'ennemi l'accabla d'obus, mit en feu les
-bâtiments où elle s'était logée, mais elle tint ferme au milieu des
-flammes.
-
-[En marge: Difficultés que Ney rencontre, et qu'il surmonte avec sa
-vigueur accoutumée.]
-
-[En marge: Vigueur de Victor dans l'attaque de l'abbaye de Vauclerc.]
-
-Pendant ce temps on entendait de l'autre côté du plateau, dans le
-vallon d'Oulches, le canon de Ney aux prises avec Sacken, et
-s'efforçant d'enlever la ferme d'Heurtebise. Le plateau étant étranglé
-en cet endroit, il y avait peu de distance entre l'extrémité du ravin
-de Vauclerc et celle du ravin d'Oulches, et les deux maréchaux
-combattaient fort près l'un de l'autre. (Voir la carte nº 64.) Ney
-s'était engagé dans la vallée d'Oulches avec ses deux divisions et la
-cavalerie de Nansouty. Il avait formé son infanterie en deux colonnes,
-et s'était avancé sous une mitraille épouvantable, car les Russes
-avaient accumulé l'artillerie à chacun des débouchés. Les soldats de
-Ney, jeunes et ardents, supportèrent bravement ce feu, et parvinrent
-jusqu'au bord du plateau. Mais arrivés là ils trouvèrent l'infanterie
-de Sacken sur plusieurs lignes, les fusillant à bout portant, et ils
-furent refoulés dans le fond du ravin. Cependant le destin de la
-guerre dépendait du résultat de cette bataille, et Ney ne voulait pas
-que ce résultat dépendît de la mauvaise conduite des troupes qu'il
-commandait. Sans se décourager, avec cet élan auquel ses soldats ne
-résistaient jamais, il rallie ses bataillons au fond du ravin, leur
-parle, les ranime, puis imagine de les réunir en une seule colonne,
-et de fondre au pas de course sur l'ennemi, afin de ne pas lui laisser
-le temps d'user de ses feux. La colonne se forme en effet avec la
-résolution de vaincre ou de périr, puis elle s'avance le long du
-ravin, et parvenue à son extrémité, elle s'élance, le maréchal en
-tête, sous une grêle de balles. Elle vole, elle aborde comme la foudre
-l'infanterie surprise de Sacken, la renverse et l'oblige à reculer.
-Cette infanterie plie sous un pareil effort, et rétrograde jusqu'à un
-petit hameau qu'on appelle Paissy, en laissant aux divisions de Ney
-l'espace nécessaire pour se déployer. (Voir la carte nº 64.) Tandis
-que la gauche de Ney prend pied sur le plateau, sa droite se jette sur
-la ferme d'Heurtebise, y pénètre malgré la résistance de l'ennemi, et
-tue tout ce qui l'occupait. Après quelques instants, l'infanterie de
-Sacken, remise de son émotion, essaie de regagner le terrain perdu,
-mais les soldats de Ney étant en position égale dans ce moment, ne
-veulent pas céder le bord du plateau si chèrement acquis. De part et
-d'autre on se fusille presque à bout portant. À l'attaque de droite,
-Victor, encouragé par le succès de Ney, n'entend pas rester en
-arrière. La division Boyer après s'être emparée de l'abbaye de
-Vauclerc, cherche à déboucher sur le plateau, et vient s'établir avec
-la division Charpentier à la lisière d'un petit bois qui s'étend de
-l'abbaye de Vauclerc au hameau d'Ailles. Placée là, elle essuie sans
-s'ébranler le feu de soixante pièces de canon. Ces deux attaques de
-flanc ayant dégagé le centre, Napoléon, à la tête de la vieille garde,
-gravit le plateau presque sans coup férir, et vient prendre position
-en face de la ferme d'Heurtebise. Il forme ainsi une ligne qui relie
-l'attaque de Ney à celle de Victor. Le retard de notre artillerie nous
-laisse exposés au feu des nombreux canons de l'ennemi. Pour compenser
-cette infériorité Napoléon envoie quatre batteries de Drouot, qui
-accourent se déployer entre Ney et Victor. Le feu est alors moins
-inégal, mais toujours horriblement meurtrier, et quoique accablées de
-boulets et de mitraille les deux divisions Charpentier et Boyer se
-soutiennent avec une héroïque fermeté.
-
-[En marge: Violents engagements de la cavalerie.]
-
-[En marge: Mouvement décisif de Napoléon au centre.]
-
-[En marge: Le plateau est enfin emporté et la bataille gagnée après
-des prodiges d'énergie.]
-
-À gauche, au centre, à droite, nous avions pris pied sur le plateau,
-mais ce n'était pas assez, il fallait s'y maintenir, s'y étendre, et
-en chasser l'ennemi. Le moment était venu pour la cavalerie de
-soutenir l'infanterie, car au delà de la ferme d'Heurtebise le terrain
-commence à s'élargir. Les escadrons de Nansouty ayant suivi Ney à
-travers le ravin d'Oulches, et ayant débouché avec lui sur le plateau,
-passent entre les intervalles de ses bataillons, et fondent sur
-l'ennemi, les lanciers polonais et les chasseurs à cheval en tête, les
-grenadiers en réserve. Ces braves cavaliers, trouvant ici l'espace
-pour se déployer, s'élancent au galop, renversent plusieurs carrés
-russes, les acculent sur le hameau de Paissy, et n'ont qu'un pas à
-faire pour les précipiter dans un ravin parallèle à celui d'Oulches,
-et donnant sur l'Aisne. Mais en se repliant, l'infanterie russe
-démasque une ligne d'artillerie qui tire à mitraille sur nos
-cavaliers, et les arrête. Ils sont obligés de revenir pour ne pas
-rester sous ce feu destructeur, et sont suivis par douze escadrons
-russes. Ceux-ci à leur tour chargent avec tant d'impétuosité qu'ils
-dépassent les grenadiers à cheval de la garde demeurés en seconde
-ligne. À l'aspect de cette bourrasque de cavalerie, les jeunes soldats
-de Ney perdent contenance et s'enfuient vers le ravin d'Oulches, d'où
-ils s'étaient si bravement élancés à la conquête du plateau. En vain
-Ney, se jetant au milieu d'eux, les appelle de sa forte voix, de son
-geste énergique: ils fuient saisis d'une terreur inexprimable,
-phénomène assez fréquent chez les jeunes gens, que leur émotion rend
-aussi prompts à la fuite qu'à l'attaque. Napoléon, placé un peu en
-arrière et veillant aux vicissitudes de la bataille, envoie Grouchy
-avec le reste de la cavalerie, pour remplir le vide qui vient de se
-former dans sa ligne de bataille, et tendre un voile qui, cachant la
-scène à nos fuyards, leur permette de recouvrer leur présence
-d'esprit. Grouchy arrive, occupe la place, et va charger, quand un
-coup de feu le renverse de cheval. Privée de son chef, notre cavalerie
-demeure immobile. Elle protége pourtant le ralliement de l'infanterie
-de Ney. Vers notre droite Victor à la tête des divisions Boyer et
-Charpentier, persiste à se soutenir à la lisière du bois d'Ailles.
-Blessé gravement, il est remplacé par le général Charpentier.
-Napoléon, craignant que ses ailes qui ont de la peine à se maintenir
-au bord du plateau ne finissent par céder, fait avancer une division
-de la vieille garde pour se déployer entre elles. Ces vieux soldats se
-portent d'un pas résolu entre nos deux ailes, tandis qu'au même
-instant arrivent quatre-vingts bouches à feu bien longtemps
-attendues. Notre infériorité en artillerie cesse enfin, et il est
-temps, car les canons de Drouot sont presque tous démontés. Ces
-quatre-vingts pièces, mises en batterie entre les troupes de Ney et
-celles de Victor, vomissent bientôt des torrents de feu sur les
-Russes, et leur font essuyer des pertes cruelles. L'infanterie de
-Sacken et de Woronzoff, après avoir tenu quelque temps, cède à son
-tour sous les décharges répétées de la mitraille. Elle recule et nous
-abandonne le terrain. Alors de notre gauche à notre droite on
-s'ébranle pour la suivre. Les troupes de Victor faisant un dernier
-effort, s'emparent du village d'Ailles, et prennent définitivement
-leur place à la droite de l'armée. Les troupes de Ney ne restent point
-en arrière, et notre ligne entière s'avance dès lors en parcourant le
-sommet du plateau qui tantôt s'élargit, tantôt se resserre, et refoule
-l'infanterie de Sacken et de Woronzoff sur celle de Langeron. La
-cavalerie russe s'efforce en vain de charger pour couvrir cette
-retraite; nos chasseurs et nos grenadiers à cheval se précipitent sur
-elle et la repoussent. Réfugiée derrière son infanterie, elle se
-reforme, et essaie de revenir à la charge. Nos dragons la culbutent de
-nouveau. On parcourt ainsi d'un pas victorieux le sommet du plateau,
-la gauche à l'Aisne, la droite à la Lette, dominant de quelques
-centaines de pieds le lit de ces deux rivières, et poussant devant soi
-les cinquante mille hommes de Sacken, de Woronzoff, de Langeron. On
-les mène de la sorte pendant deux lieues, c'est-à-dire jusqu'à Filain,
-et comme ils paraissent en cet endroit vouloir descendre dans la
-vallée de la Lette, notre gauche portée en avant par un rapide
-mouvement de conversion, les y pousse brusquement. Notre artillerie,
-se dédommageant de sa tardive arrivée, les suit au bord de la vallée,
-et les couvre de mitraille, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé un abri
-dans l'enfoncement boisé du lit de la Lette.
-
-La nuit approchait, et rien n'annonçait que nous eussions à craindre
-quelque effort de l'ennemi sur nos flancs ou sur nos derrières. En
-effet, cette irruption des quinze mille cavaliers de Wintzingerode,
-dont Napoléon ignorait le projet, mais dont il avait admis la
-possibilité, et contre laquelle il avait pris ses précautions en
-laissant une division de vieille garde et le corps de Marmont au pied
-des hauteurs de Craonne, ne s'était pas encore exécutée, même à la fin
-du jour. Malgré les instances de Blucher, qui attachait beaucoup de
-prix à cette combinaison, la cavalerie de Wintzingerode, engagée dans
-la vallée de la Lette, au milieu d'un pays fourré et marécageux,
-embarrassant l'infanterie de Kleist et embarrassée par elle, n'était
-parvenue à Festieux que très-tard, et n'avait plus osé, l'heure étant
-fort avancée, tenter une entreprise qui pouvait avoir ses dangers
-aussi bien que ses avantages. Blucher avait donc été obligé de s'en
-tenir pour la journée à la perte du plateau de Craonne.
-
-[En marge: Caractères et résultats de cette sanglante bataille.]
-
-Telle avait été cette sanglante bataille de Craonne, consistant dans
-la conquête d'un plateau élevé, défendu par cinquante mille hommes et
-une nombreuse artillerie, et attaqué par trente mille avec une
-artillerie insuffisante. La ténacité d'un côté, la fougue de l'autre,
-avaient été admirables, et chez nous, les divisions Boyer et
-Charpentier avaient joint à la fougue une rare patience sous le feu.
-Ney avait été, comme toujours, l'un des héros de la journée. Les
-Russes avaient perdu 6 à 7 mille hommes, et on ne sera pas étonné
-d'apprendre que, débouchant sous un feu épouvantable, nous en eussions
-perdu 7 à 8 mille. La différence à notre désavantage eût même été plus
-grande, si notre artillerie, retardée non par sa faute mais par la
-distance, n'était venue à la fin compenser par ses ravages ceux que
-nous avions soufferts. Après ce noble effort de notre armée,
-pouvions-nous le lendemain en tirer d'utiles conséquences? le sang de
-nos braves soldats aurait-il du moins coulé fructueusement pour la
-France? Telle était la question qui allait se résoudre dans les
-quarante-huit heures, et dont la solution, hélas! ne dépendait pas du
-génie de Napoléon, car dans ce cas elle n'eût pas été un instant
-douteuse.
-
-[En marge: Le gain de la bataille de Craonne ne décidait rien, et il
-fallait expulser Blucher de la plaine de Laon.]
-
-[En marge: Nécessité d'une seconde bataille, et difficultés à vaincre
-pour la livrer.]
-
-Napoléon, quoique satisfait de ce premier résultat et touché du
-dévouement de ses troupes, était fort préoccupé du lendemain; mais sa
-résolution de combattre, toujours déterminée par la nécessité de
-vaincre Blucher avant de se reporter sur Schwarzenberg, était la même.
-Il ne délibérait que sur un point, c'était de savoir, maintenant qu'il
-était maître du plateau de Craonne, par quel côté il descendrait dans
-la plaine de Laon. Mais ici encore une nécessité, presque aussi
-absolue que celle de combattre, le forçait à marcher par la chaussée
-de Soissons à Laon, et c'était la nécessité de se placer entre ces
-deux villes, afin d'intercepter la route de Paris. Malheureusement,
-cette chaussée présentait beaucoup plus de difficultés que celle de
-Reims pour pénétrer dans la plaine de Laon. Parvenus à la partie du
-plateau qui se trouve entre Aizy et Filain (voir la carte nº 64), il
-nous fallait tourner à droite, descendre dans la vallée de la Lette
-entre Chavignon et Urcel, nous engager dans un défilé, formé à gauche
-par des hauteurs boisées, à droite par le ruisseau d'Ardon qui vient
-de Laon, et qui est bordé de prairies marécageuses. On rencontrait
-successivement sur son chemin les villages d'Étouvelles et de Chivy,
-et on débouchait ensuite par la chaussée de Soissons dans la plaine de
-Laon. S'enfoncer avec toute l'armée dans cet étroit défilé, où l'on
-n'avait guère que la largeur de la chaussée pour manoeuvrer, était
-extrêmement dangereux. L'ennemi, en effet, en occupant fortement les
-villages d'Étouvelles et de Chivy, pouvait nous arrêter court.
-Cependant il n'y avait pas moyen d'opérer autrement, car se reporter à
-droite pour prendre la grande route de Reims à Laon, qui passe l'Aisne
-à Berry-au-Bac, c'était découvrir celle de Soissons, et si on avait dû
-prendre en définitive cette route de Reims, ce n'eût pas été la peine
-de perdre sept mille hommes pour conquérir le plateau de Craonne. La
-grave raison de se tenir toujours à proximité de Soissons l'ayant
-emporté dans la première bataille, devait évidemment l'emporter dans
-la seconde. En conséquence, Napoléon, qui avait bivouaqué le 7 au soir
-sur le plateau, vint s'établir le 8 entre l'Ange-Gardien et Chavignon,
-à l'ouverture du défilé qui conduit dans la plaine de Laon. Il accorda
-cette journée de repos à ses troupes, afin de les laisser respirer,
-et de donner au maréchal Marmont le temps d'entrer en ligne.
-
-[En marge: Rôle destiné au maréchal Marmont dans les nouvelles
-opérations qu'on allait entreprendre.]
-
-Il voulait se servir de ce maréchal pour parer, autant que possible,
-aux inconvénients de la situation dans laquelle il était forcé de
-s'engager. Le maréchal Marmont venait de recevoir de Paris une
-nouvelle division de réserve, composée, comme celles que commandait le
-général Gérard, de bataillons de ligne formés à la hâte dans les
-dépôts. Elle était de 4 mille conscrits, ayant comme les autres quinze
-à vingt jours d'incorporation, mais conduits par des officiers
-qu'exaltaient le danger de la France et l'honneur menacé de nos armes.
-Cette division placée sous les ordres du duc de Padoue, portait à 12
-ou 13 mille hommes le corps du maréchal Marmont, et à 48 ou 50 mille
-le total des forces de Napoléon, déduction faite des pertes de la
-bataille de Craonne. Il imagina de diriger le corps du duc de Raguse
-sur la route qu'il ne voulait pas suivre lui-même, celle de Reims à
-Laon. Ce corps, passant par Festieux, et n'ayant pas grande difficulté
-à vaincre, viendrait s'établir sur notre droite dans la plaine de
-Laon, et, attirant à lui l'attention de l'ennemi, faciliterait à notre
-colonne principale le passage du défilé d'Étouvelles à Chivy. (Voir la
-carte nº 64.) Sans doute, il y avait du danger, même dans cette
-précaution, car sur notre gauche Napoléon débouchant par un défilé
-étroit, sur notre droite Marmont débouchant à découvert dans la plaine
-de Laon, à une distance l'un de l'autre de trois lieues, pouvaient
-être accablés successivement, avant d'avoir eu le temps de se donner
-la main. Mais que faire? Où n'y avait-il pas danger, et danger plus
-grand que celui qu'on allait braver? Il n'était pas possible en effet
-de se détourner de Blucher sans l'avoir battu; il n'était pas possible
-de suivre en masse la route de Reims sans livrer celle de Soissons,
-c'est-à-dire de Paris; dès lors le débouché par le défilé d'Étouvelles
-à Chivy étant la suite d'un enchaînement de nécessités, il fallait s'y
-résigner, en diminuant de son mieux les difficultés de l'opération.
-Évidemment on se donnait plus de chances de forcer le défilé en
-ajoutant à l'attaque de gauche une démonstration accessoire sur la
-droite. D'ailleurs, une fois l'obstacle vaincu, Napoléon s'appliquant
-à s'étendre rapidement à droite pour donner la main à Marmont, et
-celui-ci ne se commettant qu'avec mesure dans la plaine de Laon, les
-principaux dangers de cette manière d'opérer pouvaient être conjurés.
-Au surplus on n'avait, nous le répétons, que le choix des périls. Le
-plus grand de tous eût été d'hésiter et de ne pas agir.
-
-[En marge: La journée du 8 donnée au repos et au ralliement des
-troupes.]
-
-La journée du 8 ayant été accordée au repos et au ralliement des
-troupes, Napoléon résolut de se porter le 9 mars au matin au milieu de
-la plaine humide de Laon. C'était l'audacieux Ney qui devait marcher
-en tête, et forcer le défilé d'Étouvelles à Chivy. Pour lui faciliter
-sa tâche, Napoléon chargea le général Gourgaud de pénétrer pendant la
-nuit avec quelques troupes légères à travers les monticules boisés qui
-dominaient notre gauche, et de tourner le défilé en apparaissant
-brusquement sur le flanc de la chaussée entre Étouvelles et Chivy. La
-division de dragons Roussel avait ordre dès que le défilé serait
-franchi, de se précipiter au galop sur la ville de Laon, pour tâcher
-d'y pénétrer pêle-mêle avec l'ennemi.
-
-[En marge: Sanglante bataille de Laon livrée les 9 et 10 mars.]
-
-[En marge: Ney enlève Chivy par un coup de vigueur, et assure ainsi le
-débouché dans la plaine de Laon.]
-
-Le maréchal Ney, pour être plus sûr de réussir, se mit en marche le 9,
-bien avant le jour, lorsque les troupes alliées étaient encore
-plongées dans un profond sommeil. Les soldats du 2e léger, sous la
-conduite de cet intrépide maréchal, fondirent en colonne serrée sur
-Étouvelles, y surprirent une avant-garde de Czernicheff qu'ils
-passèrent au fil de l'épée, et, après avoir occupé ce petit village,
-se jetèrent sur Chivy dont ils s'emparèrent également. Il arriva même
-que la petite colonne du général Gourgaud chargée de tourner le
-défilé, ayant trouvé plus de difficulté que la colonne principale, ne
-parut devant Chivy qu'après le maréchal Ney. Elle se réunit toutefois
-à lui au moment où il entrait dans la plaine de Laon. La division de
-dragons Roussel s'élança alors au galop sur la chaussée; mais elle fut
-contenue par la mitraille d'une batterie de douze pièces, qui lui tua
-quelques hommes avec un chef d'escadron. Il fallut donc s'arrêter et
-attendre l'infanterie avant de songer à l'attaque de Laon. Du reste,
-le défilé qu'on avait cru si redoutable était heureusement franchi, et
-toute l'armée pouvait se déployer dans la plaine. Ney se rangea en
-avant de Chivy, vis-à-vis du faubourg de Semilly. (Voir la carte nº
-64.) Charpentier prit position à gauche avec les deux divisions de
-jeunes garde du maréchal Victor, Mortier à droite avec la seconde
-division de vieille garde, et avec la division de jeunes garde Poret
-de Morvan. Friant à la tête de la principale division de vieille
-garde, s'établit au centre, en arrière. Venaient enfin la cavalerie et
-la réserve d'artillerie, complétant un total de trente-six mille
-combattants. Marmont à trois lieues sur la droite, séparé de Napoléon
-par des hauteurs boisées, était avec 12 ou 13 mille hommes sur la
-route de Reims, attendant notre canon pour se risquer en plaine.
-
-[En marge: Attaque et prise des faubourgs de Semilly et d'Ardon.]
-
-Un épais brouillard couvrait le bassin au milieu duquel Laon s'élève,
-et on voyait à peine les tours de la ville se dresser au-dessus de ce
-brouillard comme sur une mer. Favorisé par cette brume épaisse, Ney se
-jeta sur le faubourg de Semilly bâti au pied de la hauteur que la
-ville couronne; Mortier avec la division Poret de Morvan se jeta à
-droite, sur le faubourg d'Ardon situé de même. La vivacité de
-l'attaque, l'élan d'un heureux début, le brouillard, tout contribua au
-succès de cette double tentative. En une heure nous nous rendîmes
-maîtres des deux faubourgs.
-
-Mais bientôt nous aperçûmes à travers le brouillard qui commençait à
-se dissiper, le site singulier qui devait nous servir de champ de
-bataille, et l'ennemi put se rassurer en voyant le petit nombre de
-soldats qui venaient attaquer ses cent mille hommes.
-
-[En marge: Forme et aspect de la ville de Laon.]
-
-[En marge: Résolution de Blucher de s'y défendre à outrance.]
-
-Laon s'élève sur un pic de forme triangulaire, assez semblable à un
-trépied, haut de deux cents mètres, et dominant de tout côté le bassin
-verdoyant qui l'entoure. (Voir la carte nº 64.) La vieille ville,
-enceinte de murailles crénelées et de tours, occupe en entier le
-sommet du tertre. Au pied, dans la plaine, se trouvent au sud les deux
-faubourgs de Semilly et d'Ardon, que nous venions d'occuper, au nord
-ceux de la Neuville à gauche, de Saint-Marcel au centre, de Vaux à
-droite, que nous ne pouvions pas voir, parce que la ville nous les
-cachait. Blucher, après avoir cédé le plateau de Craonne à nos
-efforts, était bien résolu à disputer la plaine de Laon, en
-s'attachant fortement au rocher couronné de murs qui la domine, et aux
-faubourgs bâtis tout autour. Il y avait dans son âme beaucoup trop de
-courage, de patriotisme, d'orgueil, pour abandonner à 48 mille hommes
-un champ de bataille qu'il occupait avec 100 mille, qui était de
-défense facile, d'importance capitale, et après l'abandon duquel il ne
-lui restait qu'à se retirer, sans savoir où il s'arrêterait, car
-l'armée de Silésie était séparée de l'armée de Bohême de manière à ne
-pouvoir plus la rejoindre. Le sort de la guerre tenait donc à cette
-position de Laon, et pour les uns comme pour les autres il fallait en
-être maître ou périr.
-
-Blucher avait un motif de plus de se battre en désespéré. Par suite de
-la jalousie qui régnait entre les Prussiens et les Russes, quoiqu'ils
-fussent les plus unis des coalisés, il s'était répandu chez les Russes
-l'idée fausse qu'à Craonne les Prussiens avaient eu la volonté de les
-laisser écraser. Cette prévention, déraisonnable comme la plupart de
-celles qui s'élèvent entre alliés faisant la guerre ensemble, avait
-amené entre eux une mésintelligence des plus graves; et une bataille
-où personne ne se ménagerait, était, outre toutes les nécessités
-militaires que nous avons rapportées, une véritable nécessité morale
-et politique. Par ces diverses raisons, Blucher avait résolu de
-défendre Laon à outrance, et il avait pris dans cette vue de fort
-bonnes dispositions.
-
-[En marge: Distribution des forces de Blucher.]
-
-Les troupes prussiennes, qui n'avaient pas combattu la veille étaient,
-partie sur la hauteur de Laon, partie en plaine, en face des faubourgs
-de Semilly et d'Ardon que nous venions d'enlever. Elles devaient
-défendre le poste principal, celui même de Laon. Sur le côté, vers
-notre gauche et vers la droite de l'ennemi, Woronzoff se trouvait
-entre Laon et Clacy, vis-à-vis des hauteurs boisées à travers
-lesquelles nous avions débouché. Les corps des généraux Kleist et
-d'York, confondus en un seul, étaient à l'extrémité opposée,
-c'est-à-dire à notre droite et à la gauche des alliés, faisant face à
-la route de Reims, sur laquelle Marmont était attendu. Restaient
-Sacken et Langeron, que Blucher avait placés derrière la hauteur de
-Laon, à l'abri de nos regards comme de nos coups, et en mesure,
-suivant le besoin, de se porter librement ou sur la chaussée de
-Soissons ou sur celle de Reims. Blucher, dans l'ignorance où il était
-de nos projets, ne savait pas de quel côté aurait lieu la principale
-attaque; il savait seulement par ses reconnaissances, qu'il y avait
-des troupes françaises sur les deux routes, et c'est par ce motif
-qu'il avait disposé une grosse réserve derrière Laon, pour la diriger
-sur le point où le danger se déclarerait.
-
-[En marge: Blucher reprend les faubourgs de Semilly et d'Ardon.]
-
-[En marge: Ney les occupe de nouveau.]
-
-Dès que le brouillard fut dissipé, Blucher fit attaquer le faubourg de
-Semilly dont Ney s'était emparé à l'extrémité de la route de Soissons,
-et celui d'Ardon que Mortier avait enlevé un peu à droite de cette
-route dans l'intention de donner la main à Marmont. L'infanterie de
-Woronzoff attaqua Semilly, et celle de Bulow Ardon. Comme il est
-d'usage dans un retour offensif, les Russes et les Prussiens mirent
-une grande vigueur dans leur attaque, pénétrèrent dans les deux
-faubourgs, et en expulsèrent nos soldats. Déjà même la colonne de
-Woronzoff, qui avait enlevé Semilly, s'avançait en masse sur la
-chaussée de Soissons, et son mouvement allait couper la retraite aux
-troupes de Mortier, lesquelles expulsées d'Ardon se trouvaient en
-l'air sur notre droite. À cet aspect, le maréchal Ney se saisissant de
-quelques escadrons de la garde, fond sur l'infanterie russe, l'arrête
-court, donne à son infanterie le temps de se rallier, et la ramène sur
-Semilly qu'il réoccupe victorieusement. Tandis qu'il accomplit cet
-exploit sur notre front, à notre droite le général Belliard,
-remplaçant Grouchy dans le commandement de la cavalerie, se met à la
-tête des dragons d'Espagne (division Roussel), charge à son tour
-l'infanterie de Bulow, la culbute, et rouvre au corps de Mortier le
-chemin d'Ardon.
-
-[En marge: Acharnement à se disputer ces deux faubourgs.]
-
-Après avoir plusieurs fois pris, perdu, repris, ces faubourgs de
-Semilly et d'Ardon, situés au pied du rocher de Laon, les deux armées
-restèrent acharnées l'une contre l'autre autour de ces deux points.
-L'ennemi rentrait dans la moitié d'un faubourg, on l'en chassait, et
-aussitôt il y revenait. Napoléon, dévoré d'impatience, envoyait aide
-de camp sur aide de camp au maréchal Marmont, pour presser sa marche,
-car il se flattait avec raison que l'apparition de ce maréchal
-produirait chez les coalisés un ébranlement moral, dont on pourrait
-profiter pour les arracher du pied de cette hauteur à laquelle ils
-étaient si fortement attachés. Mais trois lieues de marécages et de
-coteaux boisés à traverser, au milieu d'une nuée de Cosaques,
-laissaient peu d'espérance de communiquer avec Marmont.
-
-En attendant, Napoléon pensant que s'il y avait moyen de déloger
-Blucher du pied de ce fatal rocher de Laon, c'était en le débordant,
-chargea le brave Charpentier avec ses deux divisions de jeune garde,
-lesquelles s'étaient couvertes de gloire l'avant-veille, de filer le
-long des coteaux boisés qui enceignent la plaine, et d'aller enlever
-le village de Clacy sur notre gauche, d'où l'on pouvait partir pour
-tourner Laon par le faubourg de la Neuville et par la route de la
-Fère.
-
-[En marge: Mouvement sur la gauche et le village de Clacy
-vigoureusement exécuté par le général Charpentier.]
-
-Cet ordre fut vaillamment exécuté. Le général Charpentier, longeant le
-pied des coteaux, et se tenant au-dessus des prairies marécageuses de
-la plaine, tandis que des tirailleurs jetés en avant dans les bois
-divisaient l'attention de l'ennemi, traversa successivement Vaucelles,
-Mons-en-Laonnois, et aborda enfin le village de Clacy qu'occupait une
-division de Woronzoff. Friant, avec une division de la vieille garde,
-le suivait pour l'appuyer au besoin. Charpentier se jeta sur Clacy
-avec une telle vigueur, qu'il y pénétra malgré la plus énergique
-résistance des Russes. Nos jeunes soldats, exaltés par le carnage,
-égorgèrent quelques centaines d'hommes à coups de baïonnette. On fit
-plusieurs centaines de prisonniers. Ce succès sur notre gauche était
-d'assez grande importance pour la suite de la bataille, car il nous
-donnait quelques chances de tourner Blucher. Il fut compensé
-cependant vers notre droite par la perte du faubourg d'Ardon. Bulow
-s'y jeta une dernière fois avec fureur. La division Poret de Morvan
-eut son général tué, et fut obligée de se replier. Mais au centre Ney
-était resté maître du faubourg de Semilly, en tête de la chaussée de
-Soissons. À droite, si nous avions perdu Ardon, nous avions occupé le
-village de Leuilly; à gauche nous étions en possession de Clacy, d'où
-il était possible de tourner Laon. Il y avait donc un progrès
-véritable accompli par la colonne principale que dirigeait Napoléon en
-personne, et, malgré notre infériorité numérique, on pouvait espérer
-encore de conquérir cette plaine de Laon, arrosée déjà de tant de
-sang, mais à condition qu'à notre extrême droite, c'est-à-dire sur la
-route de Reims, tout se passerait heureusement.
-
-[En marge: Le sort de la journée attaché à la diversion que le
-maréchal Marmont est chargé d'opérer.]
-
-Sur cette route de Reims en effet, Marmont avait enfin débouché de
-Festieux dans la plaine de Laon. Son canon s'était fait entendre à
-deux heures de l'après-midi, et avait rempli Napoléon d'espérance,
-Blucher d'anxiété.
-
-[En marge: Ce maréchal parvient à déboucher par Festieux et à
-s'emparer d'Athies sur la droite de Laon.]
-
-Il s'était porté par la route de Reims, la jeune division de Padoue en
-tête, sur le village d'Athies, en présence des flots de la cavalerie
-ennemie. (Voir la carte nº 64.) Il avait successivement repoussé cette
-cavalerie, puis s'était approché du village même d'Athies. Les troupes
-d'York et de Kleist y étaient en position. Marmont, qui entendait de
-son côté le canon de l'Empereur, et qui sentait le besoin de faire
-quelque chose dans cette journée pour le seconder, crut devoir
-emporter Athies. Voulant en faciliter l'attaque à ses jeunes troupes,
-il plaça quarante bouches à feu sur son front, et canonna
-impitoyablement ce village. Ensuite il le fit assaillir par
-l'infanterie du duc de Padoue, et l'enleva. La journée tirant à sa
-fin, il s'arrêta, et prit position là même où s'était terminé son
-succès.
-
-[En marge: La journée étant fort avancée, on est obligé de remettre au
-lendemain la suite de la bataille.]
-
-Jusque-là tout allait bien, et la journée, quoiqu'on n'eût accompli
-que la moitié de l'oeuvre, promettait de bons résultats pour le
-lendemain, si on pouvait toutefois conjurer l'infériorité du nombre,
-grave difficulté, car on se battait dans la proportion d'un contre
-deux, avec de jeunes troupes contre les plus vieilles bandes de
-l'Europe. Pourtant on avait exécuté des choses si extraordinaires dans
-cette campagne, et notamment la veille et l'avant-veille, que si le
-lendemain on partait vigoureusement du point où l'on était parvenu, et
-que Marmont attirant à lui la principale masse de l'ennemi, Napoléon
-pût se lancer de Clacy sur les derrières de Laon, le triomphe était
-presque certain. Mais il fallait pour qu'il en fût ainsi bien des
-circonstances heureuses; il fallait d'abord réussir à se concerter à
-grande distance, à travers les bois, les marécages et les Cosaques,
-puis enfin passer la nuit, Marmont surtout, dans des positions peu
-sûres.
-
-[En marge: Position hasardée de Marmont au village d'Athies.]
-
-[En marge: Légèreté de Marmont, qui passe la nuit au milieu de l'armée
-ennemie, presque sans se garder.]
-
-Marmont, établi en l'air au village d'Athies, au milieu de la plaine,
-attendait les instructions de Napoléon, et avait envoyé le colonel
-Fabvier pour aller les chercher à la tête de 500 hommes. Était-ce bien
-le cas de les attendre immobile où il était, et n'aurait-il pas dû,
-après avoir aperçu dans la journée des masses immenses de cavalerie,
-prendre pour la nuit position en arrière, vers Festieux par exemple,
-espèce de petit col par lequel il avait débouché dans la plaine, et où
-il aurait été en parfaite sécurité? Mais la crainte mal entendue
-d'abandonner le terrain conquis dans l'après-midi, le retint, et
-l'empêcha d'opérer un mouvement rétrograde que la prudence
-conseillait. Ce qui était moins excusable encore en demeurant au
-milieu de flots d'ennemis, c'était de ne pas multiplier les
-précautions pour se garantir d'une surprise de nuit. Avec une légèreté
-qui ôtait à ses qualités une partie de leur prix, Marmont s'en remit à
-ses lieutenants du soin de sa sûreté. Ceux-ci laissèrent leurs jeunes
-soldats fatigués se répandre dans les fermes environnantes, et ne
-songèrent pas même à protéger la batterie de quarante pièces de canon
-qui avait canonné Athies avec tant de succès. C'étaient de jeunes
-canonniers de la marine, peu habitués au service de terre, qui étaient
-attachés à ces pièces, et qui n'eurent pas le soin de remettre leurs
-canons sur l'avant-train, de manière à pouvoir les enlever promptement
-au premier danger. Tout le monde, chef et officiers, s'en fia ainsi à
-la nuit, dont on aurait dû au contraire se défier profondément.
-
-Il n'y avait que trop de raisons, hélas, de se défier de cette nuit
-fatale, car Blucher, dès qu'il avait entendu le canon de Marmont,
-s'était persuadé que l'attaque par la route de Reims était la
-véritable, que celle qui avait rempli la journée sur la route de
-Soissons était une pure feinte, et qu'il fallait porter par conséquent
-sur la route de Reims le gros de ses forces. Il avait sur-le-champ mis
-en mouvement Sacken et Langeron restés en réserve derrière Laon, les
-avait envoyés, en contournant la ville, à l'appui de Kleist et d'York,
-et y avait ajouté la plus grande partie de sa cavalerie qui de ce côté
-ne pouvait manquer d'être fort utile. La journée étant très-avancée
-quand ce mouvement finissait, il n'avait pas voulu néanmoins s'en
-tenir à des dispositions préparatoires, et avait songé à profiter de
-l'obscurité pour ordonner une surprise de nuit exécutée par sa
-cavalerie en masse.
-
-[En marge: Le corps de Marmont, surpris dans la nuit du 9 au 10, est
-mis en déroute.]
-
-Vers minuit, en effet, tandis que les soldats de Marmont s'y
-attendaient le moins, une nuée de cavaliers se précipitent sur eux en
-poussant des cris épouvantables. De vieux soldats, habitués aux
-accidents de guerre, auraient été moins surpris, et plus tôt réunis à
-leur poste. Mais une panique soudaine se répand dans les rangs de
-cette jeune infanterie, qui s'échappe à toutes jambes. Les artilleurs
-qui n'avaient pas disposé leurs pièces de manière à les enlever
-rapidement, s'enfuient sans songer à les sauver. L'ennemi lui-même au
-sein de l'obscurité se mêle avec nous, et fait partie de cette cohue,
-pendant que son artillerie attelée, galopant sur nos flancs, tire à
-mitraille, au risque d'atteindre les siens comme les nôtres. On marche
-ainsi au milieu d'un désordre indicible, sans savoir que devenir, et
-Marmont emporté par la foule s'en va du même pas qu'elle. Heureusement
-le 6e corps, qui faisait le fond des troupes de Marmont, retrouve un
-peu de son sang-froid, et s'arrête à ces hauteurs de Festieux, où il
-aurait été si facile de se procurer pour la nuit une position sûre.
-L'ennemi n'osant pas s'engager plus loin suspend sa poursuite, et nos
-soldats délivrés de sa présence finissent par se rallier, et par se
-remettre en ordre.
-
-[En marge: L'accident arrivé au corps de Marmont laisse Napoléon seul
-en présence de toute l'armée de Blucher dans la plaine de Laon.]
-
-Cet accident, l'un des plus fâcheux qui soient jamais arrivés à un
-général, surtout à cause des conséquences dont il fut suivi, ne nous
-avait coûté matériellement que quelques pièces de canon, deux ou trois
-cents hommes mis hors de combat, et un millier de prisonniers, qui
-revinrent en partie le lendemain, mais il ruinait notre entreprise
-déjà si difficile et si compliquée. En apprenant dans la nuit cette
-déplorable échauffourée, Napoléon s'emporta contre le maréchal
-Marmont, mais s'emporter ne réparait rien, et il s'occupa
-immédiatement du parti à prendre. Renoncer à son attaque et se
-retirer, c'était commencer une retraite qui devait aboutir à la ruine
-de la France et à la sienne. Attaquer, quand la diversion confiée à
-Marmont n'était plus possible, quand on allait avoir devant soi les
-masses de l'ennemi accumulées entre Laon et la chaussée de Soissons,
-était bien téméraire. Tous les partis menaient presque à périr.
-N'écoutant que l'énergie de son âme, Napoléon voulut essayer sur Laon
-une tentative désespérée, pour voir si le hasard, qui est si fécond à
-la guerre, ne lui vaudrait pas ce que n'avaient pu lui procurer les
-plus savantes combinaisons.
-
-Il allait se précipiter sur Laon lorsque Blucher le prévint. Ce
-dernier avait songé d'abord à jeter sur Marmont une moitié de son
-armée, le prenant pour notre colonne principale. Mais dans son
-état-major des voix nombreuses s'étaient élevées contre ce projet, et
-on lui avait prouvé qu'il fallait avant tout tenir tête à Napoléon
-devant la ville de Laon. Blucher, malade ce jour-là, et cédant plus
-que de coutume à l'avis de ses lieutenants, avait donc suspendu le
-mouvement prescrit, et s'était décidé à diriger son effort droit
-devant lui, sur Clacy notamment, par où Napoléon menaçait de le
-tourner.
-
-[En marge: Journée du 10, et efforts désespérés de Napoléon pour
-enlever Laon.]
-
-Au moment où Napoléon ébranlait ses troupes pour renouveler ses
-attaques, trois divisions de l'infanterie de Woronzoff se portant à
-notre gauche, se déployèrent autour du village de Clacy avec
-l'intention de l'enlever. Le général Charpentier, qui avait remplacé
-Victor, était à Clacy avec sa division de jeune garde et celle du
-général Boyer, fort décimées l'une et l'autre par les derniers
-combats. Ney avait de son côté appuyé à gauche pour soutenir le
-général Charpentier, et avait disposé son artillerie un peu en arrière
-et à mi-côte de manière à prendre d'écharpe les masses russes qui
-allaient se jeter sur Clacy. Dès neuf heures du matin une lutte
-opiniâtre recommença autour de cet infortuné village, dont la
-position, heureusement pour nous, était légèrement dominante. Le
-général Charpentier, qui dans ces journées montra autant d'énergie que
-d'habileté, laissa l'infanterie russe s'avancer à petite portée de
-fusil, et puis l'accueillit avec un feu de mousqueterie épouvantable.
-Les officiers et sous-officiers se prodiguaient pour suppléer au
-défaut d'instruction de leurs jeunes soldats, dans lesquels ils
-trouvaient du reste un dévouement sans bornes. La première division
-russe essuya un feu si meurtrier qu'elle fut renversée au pied de la
-position, et immédiatement remplacée par une autre qui ne fut pas
-mieux traitée. Les troupes assaillantes recevaient, outre le feu de
-Clacy, celui de l'artillerie du maréchal Ney, laquelle,
-très-avantageusement placée, comme nous venons de le dire, exerçait
-d'affreux ravages. À la vérité, quelques-uns des projectiles de cette
-artillerie atteignaient nos soldats à Clacy, mais dans l'ardeur dont
-on était animé, on ne songeait avant tout qu'à arrêter l'ennemi et à
-le détruire, n'importe à quel prix.
-
-La même attaque, renouvelée cinq fois par les Russes, échoua cinq fois
-devant l'héroïsme du général Charpentier et de ses soldats. Les Russes
-rebutés se replièrent alors sur Laon. Napoléon, reprenant un peu
-d'espérance, et se flattant d'avoir peut-être fatigué la ténacité de
-Blucher, porta les deux divisions de Ney (Meunier et Curial) droit sur
-Laon, par le faubourg de Semilly que nous n'avions pas cessé
-d'occuper. Nos jeunes soldats, lancés par Ney sur la hauteur,
-renversèrent tout devant eux, gravirent l'une des faces du pic
-triangulaire de Laon, et, profitant de la forme du terrain, creuse et
-rentrante en cet endroit, parvinrent jusqu'aux murailles de la ville.
-Mais la solide infanterie de Bulow les arrêta au pied du rempart, puis
-les criblant de mitraille, les força de redescendre de cette hauteur
-fatale, devant laquelle devait échouer la fortune de nos armes.
-Napoléon, cependant, qui ne renonçait pas encore à arracher Blucher de
-ce poste, envoya fort loin sur notre gauche Drouot à la tête d'un
-détachement, pour voir s'il ne serait pas possible de se porter sur la
-route de La Fère, et d'inquiéter assez l'ennemi pour lui faire lâcher
-prise.
-
-[En marge: Nécessité pour Napoléon de battre en retraite.]
-
-Drouot après une hardie reconnaissance, ayant déclaré avec une
-sincérité qu'on ne mettait jamais en doute, l'impossibilité de cette
-dernière tentative, Napoléon se résigna enfin à considérer Blucher
-comme inexpugnable. Depuis quarante-huit heures ils l'étaient l'un
-pour l'autre, et Blucher avait été aussi impuissant contre les
-villages de Clacy et de Semilly, que Napoléon contre la hauteur de
-Laon. Mais Napoléon ne pouvait pas être inexpugnable vingt-quatre
-heures de plus, si Blucher, revenant au projet de marcher en masse par
-la route de Laon à Reims, refoulait Marmont sur Berry-au-Bac, et
-passait l'Aisne sur notre droite. Il n'y avait donc pas moyen de
-demeurer où l'on était, et il fallait rebrousser chemin pour se
-replier sur Soissons. Quelque douloureuse que fût cette résolution,
-comme elle était indispensable, Napoléon la prit sans hésiter, et le
-lendemain, 11 mars au matin, il repassa le défilé de Chivy et
-d'Étouvelles, pour se reporter sur Soissons, tandis que Marmont,
-établi au pont de Berry-au-Bac, défendait l'Aisne au-dessus de lui.
-L'ennemi se garda bien de suivre ce lion irrité, dont les retours
-faisaient trembler même un adversaire victorieux. Napoléon put donc
-regagner Soissons sans être inquiété.
-
-[En marge: Résultat des sanglantes batailles de Craonne et de Laon.]
-
-Ces trois terribles journées du 7 à Craonne, du 9 et du 10 à Laon,
-avaient coûté à Napoléon environ 12 mille hommes, et si elles en
-avaient coûté 15 mille à l'ennemi, c'était une médiocre consolation,
-parce qu'il lui restait près de 90 mille combattans, et que nous n'en
-avions guère plus de 40 mille, même avec la petite division du duc de
-Padoue qui était venue renforcer le maréchal Marmont. Le pis de tout
-cela, c'étaient non la perte numérique mais la perte morale, et les
-conséquences militaires des dernières opérations. Négliger un moment
-Schwarzenberg pour aller de nouveau battre Blucher, et revenir ensuite
-sur Schwarzenberg, soit qu'on tombât directement sur celui-ci, soit
-qu'on recueillît auparavant les garnisons, était la dernière
-combinaison que Napoléon avait imaginée, et qui devait, si la fortune
-ne le trahissait pas, le conduire à expulser les ennemis du
-territoire. Mais n'ayant pas battu Blucher, bien qu'il l'eût rudement
-traité, il allait être suivi par cet infatigable adversaire en se
-rejetant sur Schwarzenberg, et il était exposé à les voir se réunir
-tous deux pour l'accabler. Le danger était évident et très-difficile à
-conjurer.
-
-[En marge: Napoléon se replie sur Soissons.]
-
-[En marge: Tandis que Napoléon remet un peu d'ordre dans son armée, et
-lui procure quelque repos et quelques vivres, le corps de Saint-Priest
-vient s'offrir à ses coups.]
-
-Napoléon rentra donc fort triste dans Soissons, mais moins triste que
-l'armée qui comprenait bien la situation et commençait à craindre que
-tant d'efforts ne fussent impuissants pour sauver la France. Mais
-l'inflexible génie de Napoléon, éclairé par sa grande expérience,
-laquelle lui montrait que les chances de la guerre sont inépuisables,
-et qu'il n'y a jamais à désespérer pourvu qu'on persévère,
-l'inflexible génie de Napoléon n'était point abattu. Il comptait
-encore sur de faux mouvements de l'ennemi, et se flattait qu'une faute
-du présomptueux Blucher, peut-être du prudent Schwarzenberg lui-même,
-lui rendrait bientôt sa fortune perdue. Il n'avait pas cessé, au
-surplus, d'être placé entre ses deux adversaires, et en mesure par
-conséquent d'empêcher leur jonction; il avait encore à Paris quelques
-ressources, et, s'il livrait cette capitale à elle-même, pour se
-porter vers les places, il en devait trouver là de bien plus
-considérables, avec lesquelles il pourrait peut-être changer la face
-des choses. Il conserva donc une fermeté dont peu d'hommes de guerre
-ont donné l'exemple, et peut-être aucun, car jamais mortel n'était
-descendu d'une position si haute dans une situation si affreuse. Il
-avait en effet soulevé le monde contre sa personne, et en avait
-complétement détaché la France! Il lui restait, à la vérité, un corps
-d'admirables officiers, formés à son école, remplis d'un saint
-désespoir qu'ils communiquaient à l'héroïque jeunesse de France,
-ramassée en marchant pour la faire tuer avec eux; il lui restait son
-inépuisable génie, l'orgueil de sa grande fortune, et il n'était pas
-troublé, sans doute aussi parce que, même dans sa chute, il
-entrevoyait une gloire ineffaçable. Rentré dans Soissons que l'ennemi
-n'avait pas osé garder, il attendait, l'oeil fixé sur ses adversaires,
-lequel d'entre eux commettrait la faute dont il espérait profiter. Il
-y était depuis vingt-quatre heures, occupé à donner du pain, des
-souliers, quelque repos, et une organisation un peu meilleure à ses
-jeunes soldats, lorsqu'un des nombreux ennemis attachés à sa suite
-vint se placer à portée de ses coups. C'était le général de
-Saint-Priest qui amenait un nouveau détachement tiré du blocus des
-places, où il avait été remplacé par des milices allemandes. Il était
-venu des Ardennes sur Reims, et avait expulsé de cette ville le
-détachement de Corbineau. C'étaient quinze mille soldats russes ou
-prussiens, commandés par un excellent officier, Français
-malheureusement, que la haine du régime de 1793 avait conduit jadis en
-Russie, et qui n'avait pas su en revenir lorsque ce régime avait cessé
-d'ensanglanter la France. Ce n'était pas là une proie assez importante
-pour dédommager Napoléon de ses derniers échecs, mais en se jetant sur
-elle il pouvait faire sentir encore le danger de son voisinage, et
-rendre ses adversaires plus circonspects. En attendant une meilleure
-fortune, celle-là n'était point à dédaigner.
-
-[En marge: Combat de Reims, et destruction du corps du Saint-Priest.]
-
-Tandis que Blucher était arrêté au bord de l'Aisne, par la position
-que Marmont avait prise à Berry-au-Bac, Napoléon fit ses dispositions
-pour courir de Soissons à Reims, et accabler le corps de Saint-Priest.
-Le 12 au soir il prescrivit à Marmont de laisser à Berry-au-Bac les
-forces indispensables, de se porter sur Reims avec le reste, tandis
-que lui s'y rendrait par la route de Fismes. Ils devaient, le
-lendemain 13 au matin, opérer leur jonction à une lieue de Reims. Le
-plus grand secret fut ordonné et observé.
-
-Le 12 mars, dans la nuit, Napoléon après avoir fait mettre à Soissons
-trente bouches à feu en batterie, derrière des sacs à terre et des
-tonneaux, après avoir détruit tous les obstacles qui nuisaient à la
-défense, après avoir laissé pour garnison quelques fragments de
-bataillons et un bon commandant, partit pour Reims avec la
-demi-satisfaction que devait lui inspirer le succès vers lequel il
-marchait. Dès la pointe du jour, il rencontra le corps de Marmont et
-le maréchal lui-même, auquel il adressa quelques reproches, moins
-sévères toutefois qu'il n'aurait eu le droit de les faire, et poussa
-sur Reims les trente mille hommes qu'il avait réunis pour ce coup de
-main.
-
-En route, on trouva sur la droite, au village de Rosnay, deux
-bataillons prussiens qui faisaient la soupe. (Voir la carte nº 64.) On
-troubla leur repas en les prenant tous, malgré une certaine résistance
-de leur part, puis on arriva en face de Reims. Napoléon, qui aurait
-voulu enlever le corps de Saint-Priest tout entier, songeait à faire
-passer la Vesle à ses troupes à cheval, et à les porter au delà de
-Reims pour couper la retraite à l'imprudent ennemi tombé dans ses
-filets. (Voir la carte nº 62.) Mais les alliés avaient détruit le pont
-qu'il eût été trop long de rétablir, et il fallut se borner à culbuter
-sur Reims les troupes de Saint-Priest qui en étaient sorties pour
-défendre les hauteurs. On les aborda avec la plus grande vigueur, et
-après un combat fort court on les rejeta des hauteurs sur la ville.
-Alors l'Empereur lança sur elles les régiments des gardes d'honneur.
-Le général Philippe de Ségur, qui commandait l'un de ces régiments,
-tourna l'extrême gauche de l'ennemi, culbuta sa cavalerie, et enleva
-onze pièces de canon. L'infanterie russe prise à revers par ce
-mouvement se précipita sur Reims. Elle voulut défendre les portes de
-la ville, mais on enfonça ces portes à coups de canon, puis on entra
-pêle-mêle avec elle, et on ramassa quatre mille prisonniers. Ce rapide
-coup de main qui nous avait à peine coûté quelques centaines d'hommes,
-en fit perdre environ six mille au corps de Saint-Priest, qui fut pour
-le moment rejeté assez loin. M. de Saint-Priest lui-même y perdit la
-vie.
-
-[En marge: Le combat de Reims, en procurant quelque consolation à
-Napoléon, ne lui rend pas la position qu'il avait après Montmirail et
-Montereau.]
-
-Ce succès, sans rendre à Napoléon l'ascendant qu'il avait après
-Montmirail, avait l'avantage de procurer quelques consolations à son
-armée, et de contenir l'ennemi, qui sentait la nécessité de réfléchir
-à ses moindres mouvements en face d'un tel adversaire. Il s'arrêta à
-Reims pour voir ce qu'allaient lui conseiller les événements.
-
-La situation avait en effet bien changé, militairement et
-politiquement, pendant les dix ou douze jours qu'il venait d'employer
-à se mesurer avec Blucher. En quittant Troyes il avait laissé le
-maréchal Oudinot, le général Gérard, le maréchal Macdonald, à la
-poursuite du prince de Schwarzenberg, avec ordre de pousser celui-ci
-jusqu'au delà de l'Aube, pendant qu'on feignait de négocier un
-armistice à Lusigny. Il avait en même temps ordonné à ses lieutenants,
-qui comptaient trente et quelques mille hommes à eux trois, de faire
-crier _Vive l'Empereur!_ aux avant-postes, afin de persuader à
-l'ennemi qu'il n'était pas parti. Mais une telle illusion n'avait pas
-duré vingt-quatre heures. La manière dont s'était exécutée la
-poursuite après son départ, avait été suffisante pour montrer qu'il
-n'y était plus, et le prince de Schwarzenberg qui avait promis de
-reprendre l'offensive aussitôt que Napoléon se détournerait de lui
-pour se jeter sur Blucher, avait tenu parole dès le 27 février au
-matin. Voulant ramener sur l'Aube les troupes françaises qui avaient
-franchi cette rivière à sa suite, il avait dirigé le maréchal de Wrède
-vers Bar-sur-Aube, et le prince de Wittgenstein vers le pont de
-Dolancourt. (Voir la carte nº 62.) Il avait gardé sous la main Giulay
-et les réserves autrichiennes.
-
-[En marge: Événements entre le prince de Schwarzenberg et les
-maréchaux laissés à la garde de la Seine.]
-
-[En marge: Héroïque combat de Dolancourt soutenu par les troupes
-d'Espagne contre l'armée de Bohême.]
-
-Le maréchal Oudinot et le général Gérard étaient en position sur
-l'Aube, le maréchal Macdonald sur la Seine. Les deux premiers,
-particulièrement menacés, ayant aperçu le 27 au matin le retour
-offensif de l'ennemi, s'étaient portés, le général Gérard à
-Bar-sur-Aube, et le maréchal Oudinot à Dolancourt, pour disputer sur
-ces deux points le passage de l'Aube. Le maréchal Oudinot jugeant
-mauvaise la position de Dolancourt, car elle était dominée de toute
-part, pensant de plus qu'un mouvement rétrograde décèlerait trop le
-départ de Napoléon, avait imaginé de se tenir en avant de l'Aube, et
-de défendre à outrance les hauteurs d'Arsonval et d'Arrentières.
-Laissant la division des gardes nationales Pacthod pour couvrir le
-pont de Dolancourt, il avait porté sur la hauteur au delà les deux
-brigades de la division Leval, et la brigade qui restait de la
-division Boyer. Ces trois brigades tirées d'Espagne, appuyées par les
-dragons venus également d'Espagne, et comprenant 7 mille fantassins et
-2 mille chevaux, avec tout au plus trente bouches à feu amenées du
-fond de la vallée de l'Aube, avaient eu grand'peine à se soutenir en
-présence des cent bouches à feu de l'ennemi. Les brigades Montfort et
-Chassé, mitraillées d'abord, puis assaillies par les cuirassiers
-autrichiens, avaient tenu ferme, et repoussé toutes les attaques,
-tandis que le comte de Valmy passant l'Aube à gué, venait à leur
-secours. Ces deux brigades d'infanterie, complétement enveloppées sans
-en être émues, secourues tour à tour par la brigade Pinoteau, et par
-les dragons d'Espagne qui avaient chargé au galop la formidable
-artillerie des Autrichiens et tué les canonniers sur les pièces,
-avaient conservé leur champ de bataille toute une journée. Enfin vers
-la nuit, voyant fondre sur elles le reste de la grande armée de
-Bohême, elles avaient quitté les hauteurs, regagné le bord de la
-rivière, et opéré leur retraite dans le meilleur ordre. Ce combat
-admirable de 8 à 9 mille hommes contre 30 mille d'abord, puis contre
-40 mille, avait coûté à l'ennemi 3 mille hommes, et à nous 2 mille. Si
-Napoléon n'avait eu que de pareils soldats, le résultat de cette
-grande lutte eût été certainement différent.
-
-Tandis qu'Oudinot avec les troupes d'Espagne défendait si bien les
-hauteurs en avant de Dolancourt, le général Gérard de son côté avait
-arrêté les Bavarois devant Bar-sur-Aube, et leur avait tué beaucoup
-d'hommes tout en perdant lui-même très-peu de monde, grâce aux
-barricades dont il s'était couvert. Macdonald entendant la canonnade
-avait couru de la Seine à l'Aube, pour coopérer à la défense des
-postes attaqués.
-
-[En marge: Retraite des maréchaux sur la Seine.]
-
-Bien que ce rude combat, dans lequel le prince de Wittgenstein avait
-été blessé gravement et le prince de Schwarzenberg légèrement, fût de
-nature à rendre l'armée de Bohême plus prudente encore que de coutume,
-pourtant il était facile de reconnaître au nombre de troupes déployées
-que ce n'était là qu'un rideau, et que Napoléon était ailleurs. Si le
-prince de Schwarzenberg avait pu conserver encore un seul doute à cet
-égard, il l'aurait perdu en voyant devant lui tout au plus 8 à 9
-mille hommes. Dès lors ses projets de retraite sur Chaumont avaient dû
-être abandonnés, et soit qu'il fût aiguillonné par le blâme des
-alliés, soit qu'il fût jaloux de tenir la parole donnée à l'armée de
-Silésie, il avait résolu de se reporter en avant, et de reprendre la
-position de Troyes au moins, pendant que Blucher continuait à courir
-les hasards d'une marche isolée. Le 28 donc il s'était remis en
-mouvement, et les trois généraux français, jugeant avec raison que
-l'Aube n'était pas tenable, que la position de Troyes elle-même
-pouvait être tournée de tout côté, s'étaient repliés sur la Seine
-entre Nogent et Montereau, livrant à chaque pas de vigoureux combats
-d'arrière-garde. Le prince de Schwarzenberg les avait suivis, avait
-réoccupé Troyes, et bordé la Seine de Nogent à Montereau. Il avait
-pris la ferme résolution, Blucher avançant sur Paris, de ne pas le
-laisser avancer seul.
-
-[En marge: Aggravation de la situation politique comme de la situation
-militaire.]
-
-Militairement la situation s'était donc fort gâtée pendant les dix ou
-douze jours employés par Napoléon à combattre Blucher. Politiquement,
-elle était singulièrement empirée.
-
-[En marge: Rupture des conférences de Lusigny.]
-
-Les conférences de Lusigny avaient été définitivement abandonnées, le
-prince de Schwarzenberg n'en ayant plus besoin pour se débarrasser de
-la poursuite de Napoléon, et Napoléon s'obstinant à cacher une
-question de frontières sous une question d'armistice. En entrant à
-Troyes, le prince avait congédié les commissaires qui avaient essayé
-un instant d'arrêter l'effusion du sang par une suspension d'armes. Du
-reste, il l'avait fait avec regret, et contraint uniquement par
-l'esprit qui régnait dans la coalition.
-
-[En marge: À Châtillon le délai fatal approche. Secrètes instances de
-M. de Metternich pour qu'on traite à tout prix.]
-
-À Châtillon également on était à la veille de rompre. Nous avons dit
-qu'en faisant signer à Chaumont le traité du 1er mars, lord
-Castlereagh avait obtenu qu'on fixât un délai fatal, après lequel on
-cesserait d'attendre le contre-projet demandé à M. de Caulaincourt. Le
-délai fixé était celui du 10 mars, et on avait déclaré à M. de
-Caulaincourt qu'après le 10 mars le congrès serait dissous, et toute
-négociation remise jusqu'à la destruction des uns ou des autres. Le
-prince Esterhazy, envoyé secrètement par M. de Metternich à M. de
-Caulaincourt, lui avait renouvelé le conseil de traiter, de traiter à
-tout prix, car ce moment passé on ne voudrait plus négocier avec
-Napoléon, et on viserait à lui ôter non-seulement le Rhin, mais le
-trône. M. de Caulaincourt avait mandé ces détails au quartier général,
-en suppliant l'Empereur de lui permettre de se désister en quelques
-points des bases de Francfort, car, s'il persistait dans ses
-résolutions, la négociation serait rompue à l'instant, et après sa
-grandeur son existence même serait mise en question.
-
-[En marge: Impatience d'en finir chez les alliés.]
-
-[En marge: Arrivée de M. de Vitrolles au quartier général des
-souverains, et effet de ses communications.]
-
-[En marge: Les souverains répondent qu'ils attendent pour rompre avec
-Napoléon et écouter les ennemis de sa dynastie l'expiration du délai
-fatal fixé à Châtillon.]
-
-Ce qu'écrivait M. de Caulaincourt, d'après les avis enveloppés, mais
-sincères du prince Esterhazy, était rigoureusement exact. À
-l'impatience d'entrer à Paris qu'éprouvait Alexandre, à la haine
-furieuse qui animait les Prussiens, étaient venues s'ajouter les
-excitations du parti royaliste. M. de Vitrolles expédié, comme on l'a
-vu, avec une commission avouée de M. de Dalberg, mais non avouée de M.
-de Talleyrand, avait réussi, après beaucoup de traverses, à gagner le
-quartier général des alliés, et à s'y faire admettre, en se servant
-des signes de reconnaissance dont il était porteur pour M. de Stadion.
-Quoiqu'il fût tout à fait inconnu des ministres de la coalition, ils
-avaient fini par prendre confiance en lui, en écoutant son langage
-sincère et passionné, en écoutant surtout l'énumération des noms
-considérables dont il s'autorisait. C'était le premier message sérieux
-que recevaient les souverains alliés, et il produisait chez eux, outre
-beaucoup de satisfaction, un redoublement de courage, car l'espérance
-de trouver dans Paris même un parti qui leur en ouvrirait les portes,
-et une fois entrés les aiderait à constituer un gouvernement avec
-lequel ils pourraient traiter, cette espérance, d'abord très-vive
-quand ils avaient passé le Rhin, très-affaiblie depuis en voyant si
-peu de manifestations royalistes éclater autour d'eux, se réveillait
-maintenant, et augmentait fort leur résolution de marcher en avant.
-Ils avaient longuement questionné M. de Vitrolles sur l'intérieur de
-Paris, s'étaient plaints de n'en rien savoir, et lui avaient répété le
-thème en usage, que, n'étant pas venus pour ou contre la cause d'une
-dynastie, ils ne songeraient à écarter Napoléon du trône que si la
-France en manifestait le voeu formel, qu'alors ils seraient heureux de
-contribuer à la délivrer du joug qui pesait sur elle et sur l'Europe.
-À cela M. de Vitrolles, s'appuyant des noms de MM. de Talleyrand et de
-Dalberg fort appréciés au camp des alliés, et beaucoup plus que les
-noms les plus qualifiés parmi les royalistes, avait répondu que la
-France, tremblante sous la tyrannie impériale, n'osait pas manifester
-ses véritables sentiments, que sachant d'ailleurs les cours de
-l'Europe occupées à négocier à Châtillon avec Napoléon, elle était
-encore moins disposée à lever contre lui l'étendard de la révolte,
-étendard que les souverains armés n'osaient pas lever eux-mêmes, mais
-que si on rompait définitivement avec lui, les monarques alliés
-verraient éclater autour d'eux un élan unanime en faveur de la maison
-de Bourbon. Il était malheureusement vrai que l'aversion de la France
-pour le despotisme et pour la guerre affaiblissait en elle l'horreur
-de l'étranger, et que bien qu'elle eût complétement oublié les
-Bourbons, elle accepterait volontiers tout gouvernement, quel qu'il
-fût, qui la débarrasserait de souffrances devenues insupportables.
-Cette vérité, sans doute exagérée par l'envoyé de MM. de Talleyrand et
-de Dalberg, avait fait naturellement impression sur les ministres et
-les souverains réunis à Troyes, et ils avaient répondu à M. de
-Vitrolles qu'on était obligé de continuer jusqu'au terme convenu les
-conférences de Châtillon; que si Napoléon acceptait les frontières de
-1790, on traiterait avec lui; que dans le cas contraire, on romprait,
-et on entendrait alors tout ce qui pourrait être dit en faveur d'un
-autre gouvernement que le sien, pourvu que ce gouvernement convînt à
-la France et présentât des chances de durée. Mais les partisans de la
-guerre à outrance, quoiqu'ils n'eussent pas besoin d'être excités, en
-apprenant ces communications, avaient senti redoubler leur désir de
-rompre à Châtillon, et de marcher sur Paris. C'était là le motif des
-avis réitérés et secrets que l'Autriche faisait parvenir à M. de
-Caulaincourt. Quelques moments encore et tout allait donc changer de
-face[17]!
-
- [Note 17: Le principal personnage employé dans ces
- négociations, M. de Vitrolles, a raconté dans des mémoires
- spirituels, et encore inédits, sa mission au camp des
- alliés. J'en ai dû la communication à l'obligeance du
- dépositaire. Je suis donc certain d'être exact dans le récit
- que je viens de faire, et d'autant plus que j'ai pu
- confronter le témoignage de M. de Vitrolles avec celui de
- quelques-uns des principaux personnages du temps, et que
- c'est de leurs témoignages comparés que j'ai composé cette
- narration.]
-
-[En marge: Napoléon, loin de vouloir céder, fait convoquer le conseil
-de l'Empire, dans l'espérance que ce conseil sera indigné en entendant
-les propositions faites à Châtillon.]
-
-[En marge: Séance du conseil de l'Empire.]
-
-[En marge: Ce Conseil plutôt consterné qu'indigné, incline à
-l'adoption des conditions proposées.]
-
-À Paris la situation prenait également un aspect des plus menaçants.
-Napoléon avait, comme on l'a vu, envoyé à la régente Marie-Louise le
-traité proposé par les plénipotentiaires à Châtillon, et s'était
-flatté que ce traité déshonorant révolterait quiconque sentait couler
-du sang dans ses veines. Un conseil en effet, réuni le 4 mars en
-présence de Marie-Louise et de Joseph, avait reçu communication de
-toutes les pièces de la négociation. Napoléon, qui avait tant altéré
-la vérité à l'égard des négociations de Prague, et même de celles de
-Francfort, s'était décidé cette fois à la dire tout entière, parce
-qu'il espérait qu'elle soulèverait les coeurs! Hélas! elle n'avait
-fait que les consterner, énervés qu'ils étaient par un long
-despotisme! On comptait parmi les hommes composant ce conseil de bons
-citoyens, d'honnêtes gens, mais ils avaient autant peur de déplaire à
-Napoléon, en conseillant la paix immédiate, qu'au public, en
-conseillant la continuation de la guerre. Ils n'avaient donc reçu
-qu'avec une sorte de crainte l'invitation de délibérer sur ce grave
-sujet. Dans ce conseil auquel assistaient, outre l'Impératrice et
-Joseph, les grands dignitaires, les ministres, et quelques présidents
-du Conseil d'État, on avait, après la lecture des pièces, gardé un
-long silence de surprise et d'effroi. Puis Joseph qui présidait,
-forçant chacun par une interpellation directe à rompre ce silence, les
-vingt membres présents avaient balbutié leur avis en un langage
-embarrassé, et avec la brièveté non pas de l'énergie mais de la
-faiblesse. Le traité proposé, suivant ces divers opinants, était
-désolant; selon même quelques-uns qui avaient appelé les choses par
-leur nom, il était une véritable capitulation. Il fallait espérer,
-disaient-ils, que le génie de l'Empereur, qui avait opéré tant de
-prodiges, accomplirait encore celui de repousser l'ennemi une dernière
-fois, et de lui arracher des conditions plus acceptables. Toutefois on
-ne connaissait pas la situation, Napoléon seul la connaissait, seul
-pouvait la juger, et émettre un avis éclairé (ce qui était bien vrai
-grâce à la forme du gouvernement); mais si pourtant la situation était
-aussi désespérée qu'on le disait, et qu'elle paraissait l'être, à
-juger des choses d'après les apparences, ne conviendrait-il pas mieux
-de traiter sur le pied des anciennes frontières, que de laisser entrer
-l'étranger dans Paris? On ne pouvait se le dissimuler, si l'étranger
-pénétrait dans la capitale, il ne respecterait pas la dynastie
-glorieuse sous laquelle on avait le bonheur de vivre; il tenterait un
-bouleversement intérieur, et c'était là une calamité qu'il fallait
-écarter à tout prix. Sans doute c'était une perte sensible que celle
-de la Belgique, mais il valait mieux perdre la Belgique que la France,
-et surtout que le trône. D'ailleurs la France, après tout, telle
-qu'elle avait été sous Louis XIV, ayant son empereur à sa tête, serait
-toujours grande, car sa grandeur ne dépendait pas d'une ou deux
-provinces. Napoléon avait assez déployé le génie de la guerre, il
-serait bien à désirer qu'il eût le temps de déployer aussi le génie de
-la paix, et qu'il pût procurer au pays autant de félicité qu'il lui
-avait procuré de gloire. Alors, bientôt remise de son épuisement, la
-France trouverait l'occasion de recouvrer ce que la violence de
-l'étranger lui enlevait aujourd'hui. Mais en tout cas, répétaient ces
-hommes asservis qui souhaitaient ardemment la paix sans même oser le
-dire, en tout cas, si Sa Majesté Impériale, qui seule avait le secret
-des affaires, qui seule pouvait prononcer en connaissance de cause,
-inclinait à accepter les anciennes frontières plutôt que de courir de
-nouveaux hasards, le Conseil était d'avis que l'honneur de l'Empereur
-le permettait, car son honneur véritable c'était l'intérêt de la
-France, et l'intérêt de la France c'était la paix immédiate.--
-
-Certes l'intérêt de la France c'était la paix, mais c'était son
-intérêt un an, deux ans, six ans plus tôt, et c'est alors qu'il aurait
-fallu le dire. Aujourd'hui, à continuer la guerre, il n'y avait de
-danger que pour la dynastie, car assurément on ne ferait la France
-sous les Bourbons ni plus petite, ni plus dénuée d'influence que ne le
-voulaient les plénipotentiaires de Châtillon; il est même certain que,
-dans le soin qu'on apportait à l'affaiblir, la crainte de Napoléon
-entrait pour beaucoup, et qu'avec les Bourbons on chercherait
-infiniment moins à réduire sa puissance naturelle et séculaire. Les
-choses en étant à ce point, il n'y avait pas grand péril à risquer
-encore quelques batailles, pour amener peut-être une transaction entre
-les anciennes et les nouvelles frontières, pour avoir Mayence en
-sacrifiant Anvers. Un seul homme, il faut le nommer, M. de Cessac,
-vota pour qu'on ne souscrivît pas aux propositions de Châtillon. Du
-reste, même dans ce moment suprême, ce fut de la part des membres du
-Conseil de régence un concours de soumission inouï. Les plus hardis
-énonçaient d'un ton un peu plus rogue les mêmes bassesses.--La paix,
-la guerre, comme l'Empereur voudrait!...--Tel était leur unique avis,
-en laissant voir cependant que si par hasard l'Empereur préférait la
-paix, c'était bien là ce qu'ils désiraient tous[18].
-
- [Note 18: Le procès-verbal de ce Conseil existe avec l'avis
- de chacun, et si jamais il est publié on verra que nous
- n'exagérons rien.]
-
-Napoléon avait toujours manifesté un extrême dédain pour les réunions
-nombreuses où l'on devait traiter de guerre ou de politique, parce
-qu'en effet il y avait trouvé les hommes tels que les fait le
-despotisme, la plupart ayant peu d'opinion, quelques-uns seulement
-capables de s'en faire une, et parmi ces derniers les uns cherchant la
-pensée du maître pour y conformer la leur, les autres contredisant par
-mauvais caractère ou par mécontentement. Ce Conseil, si Napoléon avait
-pu y assister, aurait bien justifié son sentiment, et révélé les
-conséquences du régime sous lequel il avait fait succomber la France,
-et sous lequel il allait succomber lui-même. Au surplus il eût été
-fort déçu, car c'était une explosion d'indignation patriotique qu'il
-avait voulu provoquer, et on lui envoyait au contraire une humble et
-tremblante supplication pour la paix, écrite entre deux peurs: peur de
-lui, peur de l'ennemi.
-
-[En marge: Malgré l'humilité que montrent en public les principaux
-personnages de l'État, ils se déchaînent dans les entretiens privés
-contre l'entêtement de Napoléon.]
-
-[En marge: Langage imprudent des amis de Joseph.]
-
-Mais l'humilité qu'on avait montrée devant son épouse, devant son
-frère et son fidèle archichancelier Cambacérès, on la dépouillait hors
-de la présence de ces témoins redoutés, et on tenait partout ailleurs
-un langage bien différent. De la soumission on passait brusquement à
-une véritable fureur contre son entêtement.--_Cet homme est fou!_
-était le propos qu'on entendait dans toutes les bouches.--Il nous fera
-tous tuer, disaient des gens qui n'avaient jamais paru sur un champ de
-bataille. Parmi les hommes particulièrement attachés à Joseph, et en
-général c'étaient des employés militaires ou civils qui étaient allés
-chercher à Madrid la faveur qu'ils ne trouvaient point à Paris, on
-commençait à insinuer qu'il fallait remettre dans les mains de Joseph
-le pouvoir de sauver la France. Ces amis de Joseph, fort maltraités
-par Napoléon qui les accusait d'être la cause de nos malheurs en
-Espagne, lui payaient ses mauvais traitements en mauvais propos, et
-disaient qu'il fallait proclamer une régence, en donner la présidence
-à Joseph, avec lequel l'Europe traiterait plus volontiers qu'avec
-Napoléon. Ils prétendaient que ce serait une manière adroite de
-dégager l'orgueil des souverains coalisés, comme celui de Napoléon
-lui-même, et de tirer la France des mains d'un génie qui n'était
-propre qu'à la guerre, pour la remettre dans les mains d'un génie
-essentiellement propre à la paix. C'était vouloir tout simplement
-faire abdiquer Napoléon au profit de Joseph. Aussi n'étaient-ce que
-les plus téméraires, c'est-à-dire les plus mécontents, qui osaient
-tenir ce langage. Ceux qui se bornaient à vouloir mettre un terme
-prochain à la guerre, sans songer à porter la main sur le trône, se
-contentaient de dire qu'il faudrait, en réponse à l'espèce de
-consultation provoquée par Napoléon, lui envoyer une adresse dans
-laquelle on lui demanderait la paix en termes formels.
-
-[En marge: Joseph, plus mesuré que ses amis, consulte secrètement
-Napoléon pour savoir s'il lui conviendrait qu'on fît une manifestation
-pacifique.]
-
-Les choses furent poussées au point que Joseph, entrant dans la pensée
-de ceux qui voulaient faciliter la paix à son frère au moyen d'une
-manifestation pacifique, imagina de consulter M. Meneval, dont la
-fidélité était inaltérable, et le chargea d'écrire au quartier
-général, pour savoir si une démarche dans le sens de la paix
-conviendrait à Napoléon, et dans quelle forme il désirerait qu'elle
-fût faite. M. Meneval déclara qu'il informerait avant tout l'Empereur
-de ce qui se passait, et qu'il écouterait ensuite les paroles qu'il
-aurait permission d'entendre. En conséquence il écrivit sur-le-champ à
-Napoléon avec la réserve délicate qu'il savait allier à une parfaite
-franchise.
-
-[En marge: Irritation de Napoléon en apprenant ce qui se passe, et
-lettre sévère au duc de Rovigo.]
-
-Napoléon en arrivant à Reims trouva la lettre de M. Meneval, et
-plusieurs autres qui donnaient l'idée de cet état de choses. Grâce à
-sa prodigieuse sagacité, que la défiance aiguisait sans la troubler,
-il devina tout, et peut-être dans le premier moment s'exagéra-t-il un
-peu ce qu'il avait deviné. Il fut surtout très-mécontent de ce que le
-duc de Rovigo, ne voulant compromettre personne, et n'attachant pas
-grande importance aux propos tenus autour de Joseph, ne lui avait
-rien mandé de ce qui se passait. Avec cette promptitude et ce défaut
-de ménagements qui caractérisaient trop souvent sa manière d'agir, il
-adressa au duc de Rovigo la lettre suivante, qui ne révélerait qu'un
-triste despotisme, et ne mériterait pas d'être citée, si en même temps
-elle ne faisait ressortir une inflexibilité de caractère bien
-extraordinaire en de telles circonstances.
-
- «AU MINISTRE DE LA POLICE.
- »Reims, le 14 mars 1814.
-
-»Vous ne m'apprenez rien de ce qui se fait à Paris. Il y est question
-d'adresse, de régence, et de mille intrigues aussi plates qu'absurdes,
-et qui peuvent tout au plus être conçues par un imbécile comme Miot.
-Tous ces gens-là ne savent point que je tranche le noeud gordien à la
-manière d'Alexandre. Qu'ils sachent bien que je suis aujourd'hui le
-même homme que j'étais à Wagram et à Austerlitz; que je ne veux dans
-l'État aucune intrigue; qu'il n'y a point d'autre autorité que la
-mienne, et qu'en cas d'événements pressés c'est la Régente qui a
-exclusivement ma confiance. Le roi (Joseph) est faible, il se laisse
-aller à des intrigues qui pourraient être funestes à l'État, et
-surtout à lui et à ses conseils, s'il ne rentre pas bien promptement
-dans le droit chemin. Je suis mécontent d'apprendre tout cela par un
-autre canal que par le vôtre..... Sachez que si l'on avait fait faire
-une adresse contraire à l'autorité, j'aurais fait arrêter le roi, mes
-ministres et ceux qui l'auraient signée.--On gâte la garde nationale,
-on gâte Paris parce qu'on est faible et qu'on ne connaît point le
-pays. Je ne veux point de tribuns du peuple. Qu'on n'oublie pas que
-c'est moi qui suis le grand tribun: le peuple alors fera toujours ce
-qui convient à ses véritables intérêts, qui sont l'objet de toutes mes
-pensées.»
-
-[En marge: Napoléon se charge seul de la réponse à faire au congrès de
-Châtillon.]
-
-[En marge: Ordre de rompre si les propositions faites sont le dernier
-mot des plénipotentiaires.]
-
-Après cette fâcheuse expérience des hommes qui l'entouraient, Napoléon
-se chargea seul de la réponse à faire aux plénipotentiaires de
-Châtillon. Il avait déjà ordonné à M. de Caulaincourt d'user de tous
-les moyens pour alimenter la négociation et en empêcher la rupture,
-sans concéder néanmoins les bases proposées. Il s'agissait toujours du
-contre-projet exigé dans un délai fatal, et que Napoléon, sans s'y
-refuser absolument, éprouvait une extrême répugnance à présenter. Il
-renouvela ses instructions, en termes cette fois aussi sages
-qu'honorables.--Demandez, écrivit-il à M. de Caulaincourt, si les
-préliminaires proposés, et auxquels on veut que vous opposiez un
-contre-projet, sont le dernier mot des alliés. S'il en est ainsi vous
-romprez immédiatement, quoi qu'il puisse en arriver, et nous dirons à
-la France ce qu'on a voulu nous faire subir. Si au contraire, comme
-c'est probable, on vous répond que ce n'est pas le dernier mot, vous
-répliquerez que, nous aussi, en nous reportant sans cesse aux bases de
-Francfort, nous n'avons pas dit notre dernier mot, mais qu'on ne peut
-pas exiger que nous offrions nous-mêmes dans un contre-projet les
-sacrifices qu'on prétend nous arracher. Car, ajouta-t-il, si on veut
-_nous donner les étrivières, c'est bien le moins qu'on ne nous oblige
-pas à nous les donner nous-mêmes_.--
-
-[En marge: Dans le cas contraire, M. de Caulaincourt est autorisé à
-faire quelques sacrifices, qui, du reste, laissent encore à la France
-la ligne du Rhin tout entière.]
-
-Napoléon voulait que M. de Caulaincourt, établissant une discussion de
-détail, pût s'assurer par lui-même de ce qu'il fallait nécessairement
-sacrifier, et de ce qu'il était possible de défendre encore, car
-l'inconvénient d'un contre-projet, c'était, dans l'ignorance où nous
-étions des intentions définitives des alliés sur chaque point, de
-céder ce qu'on pourrait peut-être retenir. Il autorisa donc M. de
-Caulaincourt à abandonner d'abord le Brabant hollandais, c'est-à-dire
-cette partie de la Hollande qu'il avait en 1810 ôtée à son frère
-Louis. C'était une bien faible concession, car la frontière reportée
-du Wahal à la Meuse, était toujours ce qu'on appelait la frontière
-naturelle, ou _bases de Francfort_, et nous conservait l'Escaut et
-Anvers. Napoléon autorisa en outre son plénipotentiaire à renoncer aux
-diverses parcelles de territoire que nous possédions sur la rive
-droite du Rhin, comme annexes de la rive gauche, tels que Wesel,
-Cassel et Kehl. Dès lors, en gardant la rive gauche, nous abandonnions
-les ponts qui nous assuraient le débouché sur la rive droite. Napoléon
-consentit encore à démolir les ouvrages de Mayence, et à faire de
-cette place une simple ville de commerce. Il se résigna à céder toutes
-les possessions de la France au delà des Alpes, et tous les États de
-ses frères soit en Allemagne, soit en Italie, sans en demander d'autre
-compensation qu'une dotation pour le prince Eugène. Le sacrifice de
-l'Espagne était fait depuis longtemps: Napoléon le renouvela
-formellement, et quant à nos colonies, il autorisa M. de Caulaincourt
-à déclarer, que nous rendre quelques comptoirs de l'Inde (ceux que
-nous avons encore aujourd'hui) sans les îles de France et de la
-Réunion, que nous rendre la Guadeloupe sans les Saintes, la Martinique
-sans nos autres Antilles, c'était si peu, qu'on y renonçait pour des
-possessions continentales. La France, devait-il dire, préférerait le
-commerce libre avec les colonies de toutes les nations, déjà devenues
-indépendantes ou près de le devenir, à quelques possessions dans le
-nouveau monde, aussi misérables que difficiles à défendre. M. de
-Caulaincourt, s'il ne pouvait pas obtenir la discussion sur chaque
-point, devait remettre un contre-projet sur ces bases, et attendre la
-réponse, quelle qu'elle fût.
-
-[En marge: M. de Caulaincourt, après avoir sous divers prétextes
-allongé la négociation, lit une note où il essaye de montrer
-l'injustice des préliminaires du 17 février.]
-
-[En marge: On interrompt M. de Caulaincourt, et on lui demande le
-contre-projet qu'on attend depuis un mois.]
-
-Ces instructions déjà envoyées de Craonne, et renouvelées à Reims en y
-ajoutant un peu plus de latitude, mais sans aller au delà de ce que
-nous venons de rapporter, n'étaient que la reproduction des bases de
-Francfort, et ne pouvaient pas prolonger la négociation au delà de
-quelques jours. M. de Caulaincourt en les recevant fut fort affligé,
-car s'il aimait son pays comme un bon citoyen, il aimait aussi la
-dynastie, et il aurait voulu la sauver, Napoléon dût-il y perdre
-quelque chose de sa gloire personnelle, ce qu'il regardait comme une
-punition inévitable et méritée de ses fautes. Mais, lié par des ordres
-absolus, ayant épuisé tous les prétextes dont il pouvait se servir
-pour reculer de quelques jours le terme fatal du 10 mars, il fut enfin
-obligé de s'expliquer. Il le fit donc, mais lorsque, dans une note
-développée qu'il essaya de lire aux plénipotentiaires, il entreprit de
-discuter les préliminaires présentés le 17 février, et de prouver
-qu'ils étaient la violation d'un engagement positif, puisque les bases
-de Francfort proposées formellement avaient été acceptées de même, que
-les frontières auxquelles on voulait réduire la France lui étaient la
-puissance relative qu'elle devait conserver dans l'intérêt de
-l'équilibre européen, que la possession de la rive gauche du Rhin
-n'était pour elle que la compensation à peine suffisante du partage de
-la Pologne, de la sécularisation des États ecclésiastiques, de la
-destruction de la république de Venise, des conquêtes des Anglais dans
-l'Inde; quand il entreprit, disons-nous, l'exposé de ces
-considérations, il y eut un cri unanime des sept ou huit
-plénipotentiaires présents, qui menacèrent de lever la séance et de ne
-pas écouter davantage si le plénipotentiaire français continuait à
-développer une pareille thèse. C'était, dirent-ils, un contre-projet
-que M. le duc de Vicence devait remettre, et non pas une critique;
-c'était un contre-projet qu'il avait promis, qu'on attendait
-patiemment depuis un mois, et qu'on avait mission d'exiger, avec ordre
-de partir si on ne l'obtenait pas.--M. de Caulaincourt essaya
-toutefois de les calmer et de leur faire accepter sa note. Il n'y
-réussit qu'après avoir enduré les récriminations les plus amères,
-qu'en promettant de remettre un contre-projet, et de le remettre sous
-vingt-quatre heures.
-
-[En marge: M. de Caulaincourt remet enfin le contre-projet demandé
-d'après les bases posées par Napoléon.]
-
-Le 15, en effet, M. de Caulaincourt remit ce contre-projet en se
-conformant aux bases que nous venons d'indiquer. Après l'énumération
-des sacrifices auxquels nous étions prêts à nous résigner, calculée
-de manière à bien faire ressortir toutes nos concessions, telles par
-exemple que l'abandon de la Westphalie, de la Hollande, de l'Illyrie,
-de l'Italie, de l'Espagne, il était dit dans le document présenté que
-la France consentait à ce que la Hollande fût rendue à un prince de la
-maison d'Orange avec accroissement de territoire (cet accroissement
-n'était autre que la restitution du Brabant hollandais), à ce que
-l'Allemagne fût constituée comme l'avaient indiqué les plénipotentiaires,
-c'est-à-dire d'_une manière indépendante et sous un lien fédératif_, à
-ce que l'Italie fût également indépendante, à ce que l'Autriche y eût
-des possessions tandis que la France reviendrait aux Alpes, à la
-condition toutefois que le prince Eugène et la princesse Élisa
-conserveraient une dotation, enfin à ce que le Pape rentrât à Rome,
-Ferdinand VII à Madrid. La France admettait aussi que l'Angleterre
-conservât Malte et la plupart de ses acquisitions. Mais cette
-énumération précise des concessions faites par la France, impliquait
-naturellement qu'elle entendait garder le Rhin et les Alpes,
-c'est-à-dire Anvers, Cologne, Mayence, Chambéry, Nice, puisqu'elle ne
-déclarait pas les abandonner.
-
-[En marge: On écoute en silence ce contre-projet, et après en avoir
-donné acte, on ne laisse pas ignorer à M. de Caulaincourt qu'il vient
-de rendre certaine et prochaine la rupture des négociations.]
-
-[En marge: Profond chagrin de M. de Caulaincourt.]
-
-Cette fois M. de Caulaincourt ne fut point interrompu par les
-plénipotentiaires, car il avait rempli la condition de présenter un
-contre-projet, et il fut écouté avec un froid silence, mais sans
-étonnement. La lecture du document à peine achevée, les
-plénipotentiaires se levèrent, et, après avoir donné acte de la remise
-de notre contre-projet, et annoncé qu'ils allaient l'envoyer au
-quartier général des souverains, déclarèrent qu'on pouvait regarder la
-négociation comme définitivement rompue, et que sous quarante-huit
-heures ils quitteraient Châtillon. Les Anglais, et notamment lord
-Aberdeen, qui dans les formes avaient toujours observé les
-convenances, répétèrent à M. de Caulaincourt qu'ils regrettaient
-infiniment qu'on n'eût pas conclu la paix aux conditions par eux
-énoncées, car on aurait fait cesser l'effusion du sang qui désormais
-allait être sans terme, qu'à ces conditions on aurait traité de bonne
-foi avec Napoléon, qu'on l'aurait même reconnu comme empereur, ce que
-l'Angleterre n'avait jamais fait. Ces déclarations, empreintes de la
-plus évidente sincérité, désolèrent M. de Caulaincourt, qui n'ayant
-pas pu sauver la grandeur de l'Empire, aurait voulu sauver au moins
-l'Empire lui-même! Ce citoyen éminent, qui avait représenté la France
-après Iéna et Friedland, et avait été comblé alors des caresses de
-l'Europe tremblante, était, dans sa douleur qu'il ne savait pas assez
-cacher, un exemple frappant des vicissitudes de la fortune, un exemple
-que les plénipotentiaires n'auraient pas dû envisager sans une vive
-crainte. Mais les diplomates ne sont pas plus philosophes que les
-autres hommes, et le présent les enivre, eux aussi, jusqu'à oublier le
-passé et l'avenir!
-
-Le contre-projet, remis le 15 mars, devait recevoir sa réponse au plus
-tard sous deux jours, c'est-à-dire le 17, et le congrès devait être
-dissous le 18. M. de Caulaincourt le manda sur-le-champ à Napoléon à
-Reims.
-
-[En marge: Napoléon n'est ni étonné, ni désolé, de ce que lui mande M.
-de Caulaincourt.]
-
-[En marge: Séjour à Reims du 13 au 17 pour s'occuper de quelques
-détails d'organisation militaire, et pour arrêter ses dernières
-résolutions.]
-
-Napoléon le prévoyait, et en avait pris son parti. Arrivé à Reims le
-13 au soir, il avait résolu d'y passer le 14, le 15, le 16, peut-être
-le 17, afin de laisser reposer ses troupes, de fondre les uns dans
-les autres certains corps organisés à Paris trop à la hâte, et de bien
-juger la marche des coalisés avant d'arrêter définitivement la sienne.
-Bien que son second mouvement contre l'armée de Silésie n'eût pas
-réussi comme le premier, bien qu'il eût été trompé dans ses espérances
-par la perte de Soissons, et par le résultat des batailles de Craonne
-et de Laon, néanmoins Blucher avait été fort maltraité, et le prince
-de Schwarzenberg, quoique revenu de l'Aube sur la Seine, n'avait pas
-osé se porter au delà de Nogent. Ce prince paraissait attendre pour
-faire un pas de plus que Napoléon révélât mieux ses desseins. Enfin le
-combat de Reims, faible dédommagement de cruelles déceptions, avait
-cependant produit une forte impression sur les coalisés. Napoléon ne
-se tenait donc pas encore pour vaincu, et il attendait toujours
-quelque faux mouvement de ses adversaires pour tomber sur eux avec la
-promptitude de la foudre.
-
-[En marge: Motifs de persévérer dans le grand projet de marcher sur
-les places.]
-
-[En marge: Objection à ce projet tirée de l'état de Paris.]
-
-Le plan qu'il continuait de préférer à tout autre, était de se
-rapprocher de ses places pour en recueillir les garnisons, et pour
-s'établir sur les communications des généraux ennemis. Il était fort
-encouragé à suivre ce plan par l'arrivée à Reims du général Janssens
-avec 5 à 6 mille hommes, tirés des places des Ardennes, lesquels,
-réunis en un corps bien compacte, avaient traversé heureusement les
-provinces envahies. Napoléon avait déjà, comme on l'a vu, ordonné au
-général Maison de prendre à Lille, à Valenciennes, à Mons, dans les
-forteresses enfin de la Belgique, tout ce qui ne serait pas
-indispensable pour en garder les murailles pendant quelques jours,
-d'en former une petite armée, et de le joindre à ce qui viendrait
-d'Anvers. Il avait prescrit à Carnot, qui tenait toujours les Anglais
-en échec devant Anvers, de n'y conserver que les gens de marine, les
-bataillons les plus récemment organisés, et d'envoyer les meilleurs au
-nombre d'environ six mille hommes au général Maison. Il avait encore
-prescrit au général Merle de sortir de Maëstricht et des places de la
-Meuse, aux généraux Durutte et Morand de sortir de Metz et de Mayence
-(ordres qui étaient parvenus et allaient s'exécuter), et il comptait
-ainsi tirer des places, depuis Anvers jusqu'à Mayence, environ 50
-mille hommes. Il n'avait pas besoin d'aller à Mayence ou Metz pour
-recueillir ces divers détachements; un simple mouvement sur la haute
-Marne par Châlons, Vitry, Joinville, mouvement qui ne l'éloignait pas
-beaucoup du cercle de ses opérations, lui permettait de rallier ce
-renfort, qui, joint à ce qu'il avait entre la Seine et la Marne,
-porterait son armée à cent vingt mille hommes, et le placerait en
-outre sur les derrières de ses adversaires, manière la plus sûre de
-les attirer loin de Paris. À cette grande conception il y avait
-néanmoins deux objections: le défaut d'ouvrages défensifs autour de
-Paris, et la situation morale de cette vaste cité. Napoléon, comme
-nous l'avons dit, par crainte d'alarmer la population, avait différé
-jusqu'au dernier moment d'élever les ouvrages nécessaires. Autour de
-la capitale de la France, où s'élèvent aujourd'hui onze ou douze
-lieues de murailles et seize citadelles, il n'y avait pas même des
-redoutes en terre. Quelques batteries palissadées en avant des portes
-étaient les seuls travaux qu'on y eût exécutés. Douze mille hommes de
-gardes nationales, choisis parmi les citoyens les plus paisibles et
-les moins agissants, et quinze ou vingt mille hommes des dépôts avec
-une nombreuse artillerie, en composaient la garnison. Toutefois c'eût
-été assez avec un chef énergique pour en écarter l'ennemi pendant
-quelques jours, surtout si on avait pu donner des fusils au peuple des
-faubourgs. Mais l'état moral de la capitale était encore la plus
-grande des difficultés de la défense. La population, partagée entre
-l'aversion pour l'étranger et l'aversion pour un despotisme, qui,
-après vingt ans de victoires, avait amené l'Europe armée sous ses
-murs, était prête à se donner au premier occupant, et un parti de
-mécontents habiles pouvait dès que l'ennemi paraîtrait se faire
-l'instrument actif d'une révolution déjà opérée dans les esprits.
-C'était là pour l'Empire une immense faiblesse, plus dangereuse encore
-que celle qui naissait de notre état militaire presque détruit. Prince
-légitime, c'est-à-dire issu d'une ancienne dynastie, ou prince sage
-ayant conservé la confiance du pays, Napoléon aurait pu avoir l'ennemi
-dans Paris, comme Frédéric le Grand l'avait eu dans Berlin, et n'en
-éprouver qu'un échec réparable. Pour lui, au contraire, l'entrée des
-étrangers dans sa capitale, facilitée par le défaut d'ouvrages
-défensifs, était non pas un revers militaire, mais l'occasion presque
-assurée d'une révolution.
-
-[En marge: Malgré cette objection, Napoléon est contraint par la
-nécessité de persévérer dans son plan.]
-
-C'étaient là de graves objections sans doute contre tout plan qui
-consistait à s'éloigner de Paris, mais le système de se battre
-alternativement contre Blucher et Schwarzenberg dans l'angle formé par
-la Seine et la Marne, étant devenu presque impraticable, premièrement
-parce qu'il était trop prévu, secondement parce que Napoléon étant
-acculé au fond de l'angle, les deux masses ennemies en se rapprochant
-allaient n'en plus faire qu'une, il fallait absolument qu'il changeât
-de tactique, et il n'y en avait pas une meilleure que celle qui, en
-lui donnant cinquante mille hommes de plus, l'établissait sur les
-derrières de l'ennemi. N'ayant pas le choix, Napoléon cherchait à se
-persuader que le danger politique n'était pas grand, qu'on n'oserait
-pas secouer le joug de son autorité, et que les Parisiens d'ailleurs,
-ayant ses frères à leur tête, sauraient se défendre. Il ne se figurait
-pas alors, parce qu'il ne l'avait pas éprouvé, ce que deviennent
-l'incertitude et la faiblesse des volontés lorsqu'un gouvernement est
-moralement ébranlé, et que les esprits l'abandonnent! Soit donc par
-nécessité, soit par un reste d'illusion, il adopta le plan, si
-profondément conçu sous le rapport militaire, de marcher sur les
-places, lequel pour réussir exigeait seulement que Paris tînt cinq ou
-six jours.
-
-Toutefois, avant de s'engager dans cette audacieuse manoeuvre,
-Napoléon avait voulu donner quelques jours de repos à ses troupes,
-prescrire certaines dispositions indispensables, et voir s'il ne
-pourrait pas, avant de s'éloigner, tomber encore une fois sur les
-derrières de l'une des deux armées envahissantes, celle de Bohême, par
-exemple, qui ayant pris position à Nogent lui prêtait déjà le flanc.
-C'est à quoi il avait employé les quatre jours passés à Reims, du 14
-au 17 mars. Il avait laissé le général Charpentier à Soissons avec
-quelques débris suffisants pour défendre la place; il avait
-réorganisé, en les fondant ensemble, les quatre divisions de jeune
-garde composant les corps de Victor et de Ney; il avait ordonné qu'on
-lui envoyât de Paris, sous la conduite de Lefebvre-Desnoëttes, environ
-3 à 4 mille hommes d'infanterie de jeunes garde, 2 mille cavaliers
-montés du même corps, le faible reste des troupes polonaises, une
-nouvelle division de réserve formée avec les gardes nationaux qu'on
-versait dans les dépôts de ligne, et enfin un immense parc
-d'artillerie. Cette adjonction devait lui procurer environ 12 mille
-hommes. Il en avait déjà reçu à peu près 6 mille des places des
-Ardennes sous le général Janssens, et avec ces divers renforts il lui
-était possible de reporter son armée à 60 mille hommes. S'il y
-joignait les corps de Macdonald, d'Oudinot et de Gérard, il devait
-avoir environ 85 mille combattants, et 135 mille, si sa marche vers
-les places avait tous les résultats qu'il en attendait.
-
-[En marge: Mouvement de Napoléon sur Épernay, afin de bien s'assurer
-des vrais desseins de l'ennemi.]
-
-Le repos accordé à ses troupes lui ayant paru suffisant, et ses
-dispositions étant terminées, il résolut de partir de Reims le 17 au
-matin, et de se rendre à Épernay, pour mieux juger de ce qu'il
-convenait de faire dans les circonstances actuelles. Paris était
-doublement alarmé par la nouvelle approche du prince de Schwarzenberg
-qui avait envoyé des avant-gardes jusqu'à Provins, et par les
-événements survenus à l'armée d'Espagne entre Bayonne et Bordeaux.
-Placé au bord de la Marne, à Épernay, Napoléon verrait s'il fallait
-se jeter tout de suite sur les derrières du prince de Schwarzenberg,
-pour l'arrêter dans sa marche vers la capitale, ou s'il fallait
-persister dans le projet de se porter sur les places. Ses dispositions
-étaient dès la veille conçues dans cette double vue, car tout en
-acheminant la masse de ses forces sur Épernay, il avait envoyé Ney
-avec l'infanterie de la jeune garde à Châlons. S'il se portait sur les
-places il n'avait qu'à diriger tous ses corps vers Châlons à la suite
-de Ney, ou bien au contraire à les replier vers Fère-Champenoise, s'il
-se jetait sur le prince de Schwarzenberg. Ney expédié en avant
-n'aurait pas pour se rendre à Fère-Champenoise plus de chemin à faire
-en y allant de Châlons que d'Épernay.
-
-[En marge: La situation aggravée par la nouvelle des événements de
-Bordeaux.]
-
-Parti le 17 au matin de Reims, il fut rendu le soir à Épernay. Il
-avait laissé Mortier à Reims, pour seconder Marmont dans la défense de
-Berry-au-Bac, et leur avait donné mission à l'un et à l'autre de
-contenir Blucher pendant quelques jours, en disputant successivement
-les passages de l'Aisne et de la Marne. Arrivé à Épernay, il y apprit
-que le prince de Schwarzenberg s'était fort avancé au delà de la
-Seine. Ce dernier était même si engagé dans la direction de Paris, que
-tomber sur ses derrières semblait un coup de main assuré, de grande
-conséquence comme celui de Montmirail, et politiquement nécessaire à
-cause de l'extrême consternation des esprits dans la capitale. En
-effet on y appelait Napoléon à grands cris, car on ne pouvait voir
-approcher les baïonnettes étrangères sans invoquer aussitôt le secours
-de son bras. Les événements de Bayonne et de Bordeaux avaient ajouté
-à la désolation des Parisiens. Ces événements, fort graves, comme on
-va le voir, avaient inspiré aux ennemis du gouvernement une exaltation
-d'espérance qu'il fallait faire tomber sur-le-champ. Napoléon par tous
-ces motifs prit sans hésiter le chemin de Fère-Champenoise, afin de se
-rendre de la Marne sur la Seine. Le 18 au matin toute l'armée fut mise
-en mouvement dans cette direction.
-
-[En marge: Court aperçu des événements qui s'étaient passés entre
-l'Adour et la Garonne pendant que Napoléon combattait entre la Seine
-et la Marne.]
-
-Avant de le suivre dans cette nouvelle série d'opérations, il faut
-retracer brièvement les événements qui venaient de se passer sur les
-frontières d'Espagne, et qui avaient si fortement ému les esprits. Le
-maréchal Soult avait continué d'occuper l'Adour par sa droite, et le
-gave d'Oléron par son centre et sa gauche, tant que lord Wellington
-n'avait pas été résolu à se porter en avant. Mais le général anglais
-ayant reçu les ressources nécessaires pour nourrir les Espagnols,
-avait pris l'offensive avec huit divisions anglaises, deux divisions
-portugaises, et quatre espagnoles. Il avait chargé deux divisions
-anglaises et deux espagnoles de bloquer Bayonne, puis avec le reste
-(soixante mille hommes environ) il avait marché contre le maréchal
-Soult, qui lui avait cédé le gave d'Oléron, et était venu prendre
-position sur le gave de Pau, aux environs d'Orthez.
-
-[En marge: État des esprits dans le midi de la France.]
-
-[En marge: Effervescence du parti royaliste.]
-
-Le maréchal Soult, après avoir laissé une division entière à Bayonne
-(indépendamment de la garnison), après avoir envoyé à Napoléon deux
-divisions d'infanterie et plusieurs brigades de cavalerie, conservait
-encore six divisions d'infanterie, et une de cavalerie, formant en
-tout 40 mille hommes de troupes excellentes. Si ce n'était pas assez
-pour vaincre, surtout en face des troupes anglaises, c'était assez
-pour disputer le terrain pied à pied, et pour couvrir Bordeaux.
-Bordeaux était en ce moment la capitale du Midi. Il y régnait, outre
-un mécontentement particulier aux villes maritimes privées de commerce
-depuis vingt ans, un esprit religieux et royaliste général dans les
-provinces méridionales, et ainsi tous les sentiments les plus
-contraires au régime impérial y fermentaient. Le duc d'Angoulême, fils
-du comte d'Artois et neveu de Louis XVIII, accouru sur la frontière
-d'Espagne, n'avait pas été reçu par lord Wellington, grâce au soin que
-mettaient les Anglais à écarter de cette guerre toute apparence d'une
-question de dynastie. Mais il se tenait sur les derrières du quartier
-général, et sa présence causait dans le pays une agitation
-extraordinaire, ce qui ne s'était pas vu en Franche-Comté et en
-Lorraine, où l'arrivée du comte d'Artois n'avait produit aucune
-sensation. De nombreux émissaires royalistes avaient déjà paru à
-Bordeaux, et il suffisait d'un mouvement de l'ennemi pour y déterminer
-une explosion.
-
-C'est là ce qui avait décidé Napoléon à laisser une portion si
-importante de ses troupes entre Bayonne et Bordeaux, et ce qui devait
-motiver de la part de son lieutenant les plus énergiques efforts pour
-arrêter l'armée anglaise. Aussi Napoléon avait-il recommandé plusieurs
-fois au maréchal Soult de déployer la plus grande vigueur, de faire
-comme il faisait lui-même, c'est-à-dire d'être le premier et le
-dernier au feu, car lorsqu'on avait à demander aux troupes un
-dévouement illimité, le vrai moyen de l'obtenir c'était de leur en
-donner soi-même l'exemple.
-
-[En marge: Retraite du maréchal Soult sur le gave de Pau.]
-
-Le 26 février, le maréchal Soult avait pris position un peu en arrière
-d'Orthez, sur les hauteurs qui bordent le gave de Pau, ayant à sa
-droite le général Reille, au centre le comte d'Erlon, à gauche enfin,
-à Orthez même, le général Clausel, chacun avec deux divisions. Ce
-dernier couvrait la route de Sault de Navailles. La cavalerie
-surveillait les bords du gave. Chaque aile était rangée sur deux
-lignes, la seconde prête à appuyer la première.
-
-[En marge: Bataille d'Orthez.]
-
-[En marge: Retraite de l'armée française.]
-
-Le 27 février au matin, lord Wellington avait passé le gave, et
-attaqué avec cinq divisions anglaises la droite des Français confiée
-au général Reille, tandis qu'à l'extrémité opposée le général Hill
-avec une division anglaise, avec les Portugais et les Espagnols,
-abordait le général Clausel à Orthez. La lutte avait été longue et
-acharnée, et le général Reille à droite comme le général Clausel à
-gauche, avaient dignement soutenu l'honneur de nos armes. Le général
-Clausel était resté inébranlable à Orthez, et le général Reille,
-obligé de rétrograder sur une seconde position, avait néanmoins la
-certitude de se soutenir, si par un vigoureux emploi des deuxièmes
-lignes, on recommençait le combat contre un ennemi visiblement épuisé.
-On pouvait, il est vrai, se trouver vaincu après ce nouvel effort,
-n'ayant pour réserve, en dehors des six divisions engagées, que la
-brigade du général Paris qui était composée d'un reliquat de tous les
-corps. Il pouvait se faire aussi qu'on fût vainqueur, et alors les
-conséquences eussent été considérables. Ce sont là de ces questions
-que le caractère seul peut résoudre, car l'esprit s'y perd. Le
-maréchal Soult considérant que cette armée était la dernière qui
-restât au midi de l'Empire, avait jugé plus sage de se retirer, et
-avait opéré sa retraite sur Sault de Navailles, après avoir tué ou
-blessé environ six mille hommes à lord Wellington, et en avoir laissé
-trois ou quatre mille sur le champ de bataille. Les troupes avaient
-conservé en se retirant un ordre admirable, et inspiré un véritable
-respect à l'ennemi.
-
-[En marge: Le maréchal Soult croyant attirer l'ennemi à lui, se porte
-sur Toulouse et découvre ainsi Bordeaux.]
-
-Mais on venait d'abandonner un terrain bien précieux, et à la suite
-d'une journée qui sans être une bataille perdue devait en avoir
-bientôt toute l'apparence, parce que l'ennemi serait autorisé à
-l'appeler ainsi en avançant, et parce que les populations
-malveillantes du Midi ne la qualifieraient pas autrement. Après cette
-bataille d'Orthez il ne restait plus de point où l'on pût s'arrêter
-jusqu'à la Garonne. Bordeaux allait donc se trouver découvert, et le
-grand intérêt politique auquel Napoléon avait sacrifié quarante mille
-hommes, qui sur la Seine eussent sauvé l'Empire, allait être
-compromis. Il n'y avait qu'une ressource, c'était que le maréchal
-Soult prît sa ligne d'opération sur Bordeaux, et en fît le but de sa
-retraite. On était condamné dans ce cas à livrer bataille encore une
-fois, au risque d'être battu, et puis, battu ou non, il fallait se
-replier sur Bordeaux, établir un vaste camp retranché autour de cette
-ville, et s'y défendre comme le général Carnot à Anvers. Il est vrai
-que Bordeaux n'avait pas les murs d'Anvers, mais il avait mieux, il
-avait une belle armée, qui, en s'appuyant sur cette ville, devait y
-être inexpugnable. N'y tînt-elle que quinze à vingt jours, c'était
-assez pour donner à Napoléon le temps de décider du destin de la
-guerre entre Paris et Langres.
-
-[En marge: Entrée des Anglais dans Bordeaux le 12 mars, et
-proclamation des Bourbons dans cette ville.]
-
-[En marge: Déclaration de lord Wellington que les alliés ne font pas
-une guerre de dynastie.]
-
-Le maréchal Soult craignant les rencontres avec l'armée anglaise, qui
-avaient été presque toujours malheureuses (grâce, il faut le dire, à
-nos généraux et non point à nos soldats), avait imaginé de manoeuvrer,
-et au lieu de couvrir directement Bordeaux, de remonter vers Toulouse,
-croyant que les Anglais n'oseraient pas s'acheminer sur Bordeaux tant
-qu'il serait sur leurs flancs et leurs derrières. Ce genre de calcul,
-convenable à Napoléon dont on avait peur, n'était pas aussi fondé de
-la part de ses lieutenants, qu'on ne redoutait pas à beaucoup près
-autant que lui. L'événement le prouva bientôt. En effet, lord
-Wellington, qui en attirant à lui une partie des troupes laissées
-autour de Bayonne, disposait de plus de 70 mille hommes, pouvait en
-détacher 10 ou 12 mille vers Bordeaux, ce qui suffisait pour soulever
-cette ville, et en garder 60 mille pour suivre le maréchal Soult sur
-Toulouse. C'est ce qu'il ne manqua pas de faire. Tandis que le
-maréchal Soult prenait le chemin de Tarbes, lord Wellington détacha de
-Mont-de-Marsan le maréchal Béresford avec une colonne de troupes
-anglaises et portugaises, et celui-ci trouvant Bordeaux sans défense y
-entra le 12 mars. Le général et le préfet, qui avaient tout au plus
-1200 hommes, se retirèrent sur la Dordogne, et les royalistes de
-Bordeaux, secondés par les commerçants impatients d'obtenir
-l'ouverture des mers, demandèrent à grands cris le rétablissement des
-Bourbons. Le duc d'Angoulême accourut alors, et on proclama la
-restauration de l'ancienne dynastie en face des Anglais qui ne
-faisaient rien, n'empêchaient rien, se contentant de répéter que les
-questions de gouvernement intérieur leur étaient étrangères, qu'ils
-n'étaient chargés que d'une seule mission, celle d'assurer l'existence
-de leurs troupes et de garantir la sûreté des populations qui se
-confieraient à leur loyauté. Le maire de Bordeaux, le comte Lynch, se
-mettant à la tête du mouvement, fit une proclamation dans laquelle il
-annonçait le rétablissement des Bourbons, et semblait dire que c'était
-pour rendre à la France ses princes légitimes que les puissances
-alliées avaient pris les armes. Lord Wellington, fidèle à ses
-instructions comme à une consigne militaire, écrivit au duc
-d'Angoulême pour réclamer contre la proclamation du maire de Bordeaux,
-et pour déclarer que le renversement d'une dynastie, le rétablissement
-d'une autre, n'étaient nullement le but des puissances alliées, et
-qu'il serait obligé de s'en expliquer lui-même devant le public, si on
-ne revenait pas sur l'assertion qu'on s'était permise.
-
-[En marge: Napoléon pour attirer l'ennemi à lui en s'éloignant de
-Paris, s'apprête à frapper un coup vigoureux dans le flanc de l'armée
-de Bohême.]
-
-C'était pousser le scrupule des apparences un peu loin, lorsqu'au fond
-on ne voulait que ce qu'avait annoncé le maire de Bordeaux. Quoi qu'il
-en soit, il n'en était pas moins vrai que l'ennemi, profitant d'une
-fausse manoeuvre du maréchal Soult, était entré dans Bordeaux laissé
-ouvert, et y avait fourni aux royalistes l'occasion facile de
-proclamer la restauration des Bourbons dans le midi de la France.
-L'exemple était d'une extrême gravité, et pouvait susciter des
-imitateurs. Il semble même, pour nous qui raisonnons cinquante ans
-après l'événement, qu'il aurait dû servir d'avertissement à Napoléon,
-et le fixer irrévocablement autour de Paris. Mais outre que Napoléon
-ne savait pas au juste à quel point il s'était aliéné les coeurs par
-son système de guerre continue, il était dominé par l'impossibilité de
-disputer plus longtemps Paris sous Paris, et par la nécessité d'aller
-chercher à la frontière ses dernières ressources. Au surplus avant
-même d'exécuter ce mouvement, il avait résolu, comme on vient de le
-voir, de porter un coup violent dans le flanc du prince de
-Schwarzenberg, afin de l'attirer à lui, ou de le retarder au moins
-dans sa marche sur la capitale. C'était le motif de la direction qu'il
-avait donnée à ses troupes vers Fère-Champenoise. Il y était arrivé le
-18 au soir, et, chemin faisant, la cavalerie de la garde ayant
-rencontré les Cosaques de Kaisarow, les avait taillés en pièces, et
-rejetés sur la Seine. On avait bivouaqué à Fère-Champenoise et dans la
-campagne environnante.
-
-[En marge: Course de Napoléon sur Plancy à la tête de toute sa
-cavalerie.]
-
-Le lendemain 19 Napoléon, après avoir délibéré s'il marcherait sur
-Arcis ou sur Plancy (voir la carte nº 62), se dirigea vers ce dernier
-point, parce que tous les rapports lui représentant le prince de
-Schwarzenberg comme déjà parvenu à Provins, il croyait en se portant
-plus près de Provins, avoir plus de chance de tomber au milieu des
-colonnes très-peu concentrées de l'armée de Bohême.
-
-[En marge: État des choses dans l'armée de Bohême.]
-
-Toutefois, en raisonnant ainsi, Napoléon n'était pas complétement
-informé des derniers mouvements de l'ennemi. Encouragé par les
-événements de Craonne et de Laon, le prince de Schwarzenberg avait
-d'abord poussé une avant-garde jusqu'à Provins, sans être bien décidé
-à tenter quelque chose de décisif, car, outre sa prudence ordinaire,
-il avait pour le retenir un accès de goutte. Mais aussitôt qu'il avait
-appris le combat de Reims, il avait redouté quelque nouvelle
-entreprise de Napoléon, et il s'était empressé de revenir à Nogent. De
-plus, l'empereur Alexandre, inquiet d'apprendre qu'il se trouvait des
-troupes françaises à Châlons (on a vu que le corps de Ney s'était
-dirigé sur cette ville), avait craint que Napoléon se rabattant de
-Châlons sur Arcis, ne les prît tous à revers, et de Troyes il était
-allé en toute hâte porter ses craintes au prince de Schwarzenberg,
-dont le quartier général était entre Nogent et Méry. Le généralissime
-autrichien, ordinairement moins hardi dans ses projets que l'empereur
-Alexandre, était cependant moins facile à troubler, et sans être aussi
-convaincu du péril que le monarque russe, il avait dans la journée du
-18 rappelé sur Troyes ses corps trop dispersés, avec l'intention de
-les concentrer à Bar-sur-Aube, afin de ne pas rester exposé à un
-mouvement de flanc de son redoutable adversaire.
-
-[En marge: Cette armée s'était repliée entre Arcis et Troyes.]
-
-Ainsi le 19, tandis que Napoléon à la tête de sa cavalerie s'avançait
-au galop sur Plancy, le maréchal de Wrède qui avait été laissé à la
-garde de l'Aube et de la Seine, entre Arcis, Plancy et Anglure, était
-en retraite sur Arcis. (Voir la carte nº 62.) Le corps de Wittgenstein
-(devenu corps de Rajeffsky), ceux du prince de Wurtemberg et du
-général Giulay, se repliaient vers Troyes, et les réserves sous
-Barclay de Tolly se concentraient entre Brienne et Troyes.
-
-[En marge: Napoléon s'apercevant qu'il a donné trop à droite, revient
-vers Arcis-sur-Aube.]
-
-Napoléon en débouchant par Plancy avait donc donné un peu trop à
-droite, c'est-à-dire un peu trop vers Paris, et en fut bientôt
-convaincu en voyant la marche rétrograde des diverses colonnes de
-l'armée de Bohême. Néanmoins sachant par expérience qu'en se jetant
-hardiment au milieu de troupes en retraite, on a plus de chances d'y
-faire de bonnes prises que d'y rencontrer une forte résistance, il
-passa sans hésiter le pont de Plancy avec la cavalerie de sa garde, et
-après avoir traversé l'Aube se porta sur la Seine. Il laissa le
-général Sébastiani avec les divisions Colbert et Exelmans sur sa
-gauche, pour s'éclairer du côté d'Arcis, et, avec la vieille garde à
-cheval de Letort, il courut droit au pont de Méry sur la Seine. (Voir
-la carte nº 62.) Méry étant occupé par l'ennemi, Letort franchit la
-Seine à un gué au-dessous, et tomba au milieu de l'arrière-garde du
-prince de Wurtemberg. Il sabra quelques centaines d'hommes, et opéra
-une capture d'une grande valeur, celle d'un équipage de pont
-appartenant à l'armée de Bohême. Si un mois auparavant Napoléon avait
-eu cet instrument de guerre, il se serait peut-être débarrassé de tous
-ses ennemis. On venait de lui en envoyer un de Paris, mais si lourd
-qu'il était impossible de s'en servir. Il fut donc enchanté d'en
-acquérir un bien construit, léger et facile à transporter. Après cette
-hardie reconnaissance il laissa vers Méry Letort occupé à courir après
-la queue des colonnes ennemies, repassa la Seine de sa personne, et
-vint coucher à Plancy sur l'Aube.
-
-La journée avait parfaitement éclairci la situation. Le prince de
-Schwarzenberg se retirait en toute hâte, par la seule crainte d'avoir
-l'armée française sur son flanc droit; que serait-ce lorsqu'il la
-croirait sur ses derrières? Napoléon résolut donc de profiter de ce
-que Paris était dégagé, de ce que le prince de Schwarzenberg montrait
-si peu de fermeté, pour revenir à son projet de se porter sur les
-places, d'en recueillir les garnisons, et de prendre ainsi position
-avec des forces presque doublées sur les derrières de l'ennemi. Il
-devait paraître bien présumable que le prince de Schwarzenberg, déjà
-en retraite aujourd'hui, s'y mettrait bien davantage quand Napoléon
-serait à Vitry, à Saint-Dizier, à Toul, à Nancy, et que de son côté
-Blucher n'avancerait pas lorsque Schwarzenberg rétrograderait[19].
-
- [Note 19: Je parle ici d'après la correspondance de
- Napoléon, retraçant jour par jour, heure par heure, ses
- résolutions et ses mouvements.]
-
-[En marge: Il donne Arcis pour point de réunion à ses troupes avant de
-se porter sur la Lorraine.]
-
-En conséquence, Napoléon fit les dispositions suivantes. Il ordonna
-aux maréchaux Oudinot et Macdonald, au général Gérard, maintenant
-débarrassés de la présence de l'ennemi, de remonter vers lui par
-Provins, Villenauxe, Anglure, Plancy, et de le rejoindre à Arcis par
-la rive droite de l'Aube. Ney, acheminé sur Arcis par la même rive,
-devait y parvenir dans la journée avec la jeune garde, et Friant avec
-la vieille. Napoléon résolut de s'y rendre lui-même le lendemain matin
-20, avec la cavalerie de la garde, en remontant l'Aube par la rive
-gauche. Après avoir rallié autour d'Arcis, Ney, Friant, Oudinot,
-Macdonald, Gérard, et recueilli chemin faisant quelques dépouilles de
-l'ennemi, après avoir reçu les convois partis de Paris sous
-Lefebvre-Desnoëttes, il devait tirer droit de l'Aube sur la Marne, et
-se porter à Vitry, Saint-Dizier, peut-être même à Bar-le-Duc. Les
-maréchaux Mortier et Marmont laissés à Reims et à Berry-au-Bac,
-pouvaient le rejoindre facilement par Châlons, et Napoléon leur en
-expédia l'ordre. Tout fut ainsi réglé de manière à se diriger avec 70
-mille hommes sur les places. Après ces dispositions, Napoléon écrivit
-à Paris ce qu'il allait faire, recommanda fort le sang-froid à tout le
-monde, et se montra rempli de confiance. Cette confiance était en
-partie affectée, mais en grande partie sincère, car il sentait le
-mérite de ses combinaisons, et ne doutait guère de leur succès.
-
-Napoléon en se portant sur Arcis par la rive gauche de l'Aube, trouve
-devant lui toute l'armée de Bohême.
-
-Le lendemain, 20 mars, jour qui devait être plus d'une fois mémorable
-dans sa vie, il quitta Plancy pour remonter l'Aube par la rive gauche
-avec une portion de sa cavalerie. Letort en avait laissé une autre
-portion autour de Méry, afin de ramasser des bagages et des
-prisonniers. Le général Sébastiani, avec les divisions Colbert et
-Exelmans, avait pris les devants et s'était porté sur Arcis. Dans son
-extrême confiance, Napoléon n'avait pas daigné repasser l'Aube pour
-cheminer à couvert, et il avait marché sur Arcis par la route qu'il
-avait tracée aux divers détachements de sa cavalerie.
-
-[En marge: Situation de Napoléon surpris sur la gauche de l'Aube avec
-20 mille hommes contre 90 mille.]
-
-Parvenu vers le milieu du jour à Arcis (Arcis-sur-Aube), il y trouva
-le général Sébastiani, fort soucieux de ce qu'il avait vu en route. Le
-maréchal Ney qui venait de s'y rendre avec son infanterie par la rive
-droite de l'Aube, paraissait non moins soucieux que le général
-Sébastiani. L'un et l'autre, après avoir repoussé les avant-postes
-bavarois, croyaient avoir aperçu entre l'Aube et la Seine,
-c'est-à-dire entre Arcis et Troyes, toute l'armée de Bohême. Or, s'il
-en était ainsi, on n'avait pas de temps à perdre pour abandonner
-Arcis, qui est sur la rive gauche de l'Aube, et pour passer sur la
-rive droite, afin de mettre cette rivière entre soi et l'ennemi.
-Tandis que par la réunion de troupes ordonnée sur Arcis on devait y
-avoir bientôt 70 mille hommes, quand Oudinot, Macdonald, Gérard et
-Lefebvre seraient arrivés, et 85 mille à Vitry, quand Mortier et
-Marmont auraient rejoint, on n'en avait pas dans le moment plus de 20
-mille. En effet on avait 5 mille hommes de cavalerie de la garde; Ney
-amenait 9 à 10 mille hommes d'infanterie de la jeune garde, et Friant
-5 à 6 mille de la vieille. Ce n'était pas de quoi tenir tête aux 90
-mille combattants du prince de Schwarzenberg concentrés entre Arcis et
-Troyes.
-
-[En marge: Napoléon se décide néanmoins à tenir tête à l'ennemi.]
-
-Napoléon qui avait vu à Méry les colonnes de Schwarzenberg en
-retraite, ne pouvait pas imaginer que ce prince songeât à faire halte
-entre Troyes et Arcis pour y risquer une bataille. Une reconnaissance
-fort légèrement exécutée sur la route de Troyes par un jeune officier,
-le confirmait dans sa persuasion, et il fit établir l'infanterie de
-Ney en avant d'Arcis, un peu sur la gauche, au Grand-Torcy; il envoya
-en même temps chercher sur l'autre rive de l'Aube sa vieille garde qui
-était près d'arriver, ainsi que Lefebvre-Desnoëttes dont on annonçait
-l'approche. Ce dernier lui amenait 6 mille hommes environ. Dans cette
-attitude il résolut d'attendre les événements, qui ne pouvaient
-manquer de s'éclaircir avant très-peu d'heures. Bientôt en effet ils
-acquirent la plus effrayante clarté.
-
-Le prince de Schwarzenberg, bien qu'il fût peu téméraire, avait
-néanmoins la fermeté d'un vieux soldat, et après avoir replié ses
-principaux corps de Nogent sur Troyes, ne pouvait pas avec 90 mille
-hommes reculer davantage devant les 30 ou 40 mille qu'il supposait à
-Napoléon. D'ailleurs il était fatigué des propos des Prussiens, de
-leurs forfanteries continuelles, et il voulait leur prouver qu'il
-était aussi capable qu'eux d'affronter la rencontre du terrible
-Empereur des Français. Il résolut donc de faire face à droite, et de
-se porter sur Arcis, pour accepter la bataille si on la lui offrait,
-pour empêcher en tout cas les Français de se jeter sur Troyes, et d'y
-opérer de nouvelles captures. Dans cette vue il ordonna aux Bavarois
-de s'approcher d'Arcis par sa droite; il porta les corps de Rajeffsky,
-de Wurtemberg, de Giulay directement sur Arcis, et lia ces deux masses
-par les gardes et réserves. Vers deux heures il se trouva en face
-d'Arcis.
-
-[En marge: Bataille d'Arcis-sur-Aube livrée le 20 mars.]
-
-[En marge: Irruption subite de la cavalerie ennemie.]
-
-[En marge: Napoléon obligé de se réfugier dans un carré d'infanterie.]
-
-[En marge: Élan qu'il communique aux troupes.]
-
-[En marge: Il rallie sa cavalerie et la ramène à l'ennemi.]
-
-Le général Sébastiani, piqué de certaines paroles de Napoléon qui
-n'avait pas pris ses craintes au sérieux, s'était lancé avec quelques
-escadrons sur la route de Troyes, pour mieux voir ce qu'il croyait du
-reste avoir bien vu une première fois. Au delà d'Arcis, dans la
-direction de Troyes, le sol fortement ondulé peut dans ses plis cacher
-des quantités considérables de troupes. Bientôt le général Sébastiani,
-ayant franchi les premières ondulations du terrain, découvrit la
-cavalerie bavaroise et la cavalerie autrichienne s'avançant en masse,
-et il revint à toute bride dire à Napoléon ce qui en était. On se hâta
-de faire monter à cheval les divisions Colbert et Exelmans pour les
-opposer à l'ennemi. Le général Kaisarow à la tête de plusieurs
-milliers de chevaux chargea la division Colbert qui en comptait à
-peine 7 à 800, et la rejeta sur la division Exelmans, qui, entraînée
-elle-même par le choc, fut obligée de céder. Tous ensemble, poursuivis
-et poursuivants, arrivèrent pêle-mêle sur Arcis. Ney était à gauche au
-Grand-Torcy avec l'infanterie de la jeune garde. Entre le Grand-Torcy
-et Arcis il y avait tout au plus trois ou quatre bataillons, au nombre
-desquels s'en trouvait un, polonais de nation, et commandé par le chef
-de bataillon Skrzynecki, le même qui, en 1830, a si noblement et si
-habilement défendu comme général en chef la Pologne expirante. Ce
-bataillon n'eut que le temps de se former en carré pour recueillir
-Napoléon, et le soustraire au torrent de la cavalerie ennemie. Les
-Polonais, fiers du précieux dépôt confié à leurs baïonnettes, tinrent
-ferme sous une pluie d'obus, et sous les assauts répétés
-d'innombrables escadrons. Mais Napoléon ne profita pas longtemps de
-l'asile qu'il avait trouvé au milieu d'eux. Le premier choc de cette
-cavalerie amorti, il sortit du carré, se transporta vers Arcis, au
-risque d'être enlevé, arrêta, rallia ses cavaliers en fuite, et les
-lança lui-même sur l'ennemi. Nos escadrons, électrisés par sa
-présence, chargèrent avec la plus grande vigueur, et parvinrent à
-contenir, sans pouvoir la repousser toutefois, la masse trop
-supérieure des cavaliers bavarois et autrichiens. Pendant ce temps
-Ney, établi dans le Grand-Torcy, s'apprêtait à résister à tous les
-efforts de l'armée de Bohême. L'essentiel était de tenir jusqu'à ce
-que la vieille garde, dont on apercevait les têtes de colonne sur
-l'autre rive de l'Aube, eût passé cette rivière et occupé Arcis.
-Lorsque les six mille vieux soldats composant cette troupe d'élite
-seraient en avant d'Arcis, et se lieraient aux dix mille jeunes
-soldats de Ney qui défendaient le Grand-Torcy, on pouvait être
-tranquille. Mais il fallait qu'ils arrivassent.
-
-En attendant Ney soutenait à Torcy des assauts furieux. Le corps du
-maréchal de Wrède était entré en ligne, et par sa droite composée des
-Autrichiens, attaquait le Grand-Torcy, tandis que par sa gauche
-composée des Bavarois, il cherchait à séparer ce village de la petite
-ville d'Arcis. Toutes les réserves russes, prussiennes, autrichiennes,
-comprenant les gardes, les grenadiers, les cuirassiers, marchaient à
-l'appui de cette attaque. Nous avions donc en face de nous plus de
-quarante mille hommes d'infanterie, sans compter des flots de
-cavalerie.
-
-[En marge: Défense héroïque de Ney au Grand-Torcy avec l'infanterie de
-la jeune garde.]
-
-Ney défendit le Grand-Torcy avec son énergie accoutumée. Établi dans
-les maisons et derrière les rues barricadées du village, il arrêta par
-un feu épouvantable les masses de l'infanterie autrichienne. Vaincu un
-moment par le nombre, il fut rejeté hors du Grand-Torcy, mais se
-mettant à la tête de quelques bataillons, et faisant à la baïonnette
-une charge désespérée, il rentra dans le village, et parvint à s'y
-maintenir. Au même instant, Napoléon courant sans cesse d'Arcis à
-Torcy, pour encourager les troupes par sa présence, faillit voir sa
-prodigieuse destinée terminée d'un seul coup. Un obus tombe devant les
-rangs d'un jeune bataillon, peu habitué encore à ce genre de
-spectacle, et les hommes les plus rapprochés du projectile fumant
-reculent d'un pas. Napoléon pousse son cheval sur l'obus pour leur
-enseigner le mépris du danger. L'obus éclate, le couvre de feu et de
-fumée, et il sort sain et sauf du nuage enflammé. Son cheval seul est
-blessé. Il se jette sur un autre au milieu des cris d'enthousiasme de
-ses jeunes soldats.
-
-[En marge: Arrivée de la vieille garde.]
-
-Grâce à ces actes d'une héroïque témérité nous conservons notre
-position. Enfin la vieille garde traverse le pont d'Arcis sous la
-conduite de l'intrépide Friant. Napoléon la range lui-même en avant
-d'Arcis, et envoie deux de ses vieux bataillons à l'appui de Ney. Le
-secours arrive à propos, car en ce moment la garde russe, entrée en
-ligne, venait renforcer le maréchal de Wrède. Une dernière attaque,
-encore plus violente que les précédentes, est essayée contre le
-Grand-Torcy. Ney la soutient avec une fermeté imperturbable, et la
-repousse victorieusement.
-
-[En marge: L'ennemi est contenu jusqu'à la fin du jour, et l'avantage
-reste aux 20 mille Français qui ont tenu tête à 60 mille ennemis.]
-
-Tandis que ce renfort de vieille infanterie est survenu si à propos,
-Lefebvre-Desnoëttes, parti de Paris pour rejoindre l'armée, débouche
-par le pont d'Arcis à la tête de deux mille chevaux avec lesquels il
-avait devancé son infanterie. Le général Sébastiani, disposant alors
-de quatre mille chevaux, se déploie dans la plaine d'Arcis, laquelle
-s'élève légèrement vers l'ennemi. Il s'apprête à prendre une revanche.
-Ses escadrons bien lancés culbutent ceux de Kaisarow, les renversent
-sur ceux de Frimont, et se vengent de l'échauffourée du matin. Mais
-bientôt on voit apparaître la cavalerie bavaroise, la grosse
-cavalerie russe, et la prudence conseille de se retirer sur Arcis. On
-gagne ainsi la fin du jour, Ney se maintenant au Grand-Torcy, la
-vieille garde à Arcis, la cavalerie entre deux, et on échappe au
-désastre qu'avec moins d'énergie nous aurions certainement essuyé.
-Effectivement nous avions combattu d'abord avec 14 mille hommes contre
-40 mille, puis avec 20 contre 60, et enfin avec 22 ou 23 contre 90,
-car sur notre droite les corps de Giulay, de Wurtemberg, de Rajeffski,
-avaient débouché de Nozay, et commençaient à prendre part au combat
-lorsque la nuit était venue séparer les deux armées.
-
-[En marge: Brillant avantage de la cavalerie de la garde.]
-
-Au loin sur notre droite s'était passé un épisode qui aurait pu avoir
-des suites fâcheuses, sans la rare vaillance de la cavalerie de la
-garde. On se souvient que les chasseurs et les grenadiers à cheval
-avaient été laissés au delà du pont de Méry, sur la gauche de la
-Seine, avec les captures qu'ils avaient opérées la veille, et
-notamment avec l'équipage de pont qu'ils avaient pris. Partis le matin
-de Méry avec cet équipage de pont, ils avaient essayé de rejoindre
-l'armée en marchant directement de Méry sur Arcis par Premier-Fait.
-(Voir la carte nº 62.) Ils étaient tombés naturellement au milieu de
-toute la cavalerie des corps, de Rajeffski, de Giulay et de
-Wurtemberg, réunis sous le commandement du prince de Wurtemberg.
-Assaillis par une force cinq ou six fois plus considérable qu'eux, ils
-ne s'étaient sauvés qu'en déployant la plus rare valeur, et en se
-battant pendant plusieurs heures le sabre à la main. Rejoints enfin
-par des escadrons du dépôt de Versailles, qui avaient fait route par
-Méry, ils s'étaient repliés sur Méry même, sans avoir perdu plus d'une
-centaine de cavaliers, et sans avoir surtout laissé échapper leur
-équipage de pont. Le lendemain ils gagnèrent Plancy, passèrent l'Aube,
-et vinrent se réunir à l'armée par la rive droite de cette rivière,
-avec les corps d'Oudinot, de Macdonald, de Gérard, qui étaient en
-marche de Provins sur Arcis.
-
-[En marge: Résultats de la bataille d'Arcis-sur-Aube.]
-
-[En marge: Sur les instances de ses maréchaux, Napoléon se décide
-enfin à repasser l'Aube.]
-
-Telle fut la bataille d'Arcis-sur-Aube, la dernière que Napoléon livra
-en personne dans cette campagne, et où l'armée ainsi que lui firent
-des prodiges d'énergie. Il se regardait comme victorieux, et le
-croyait sincèrement, car c'était un miracle que 20 mille hommes
-eussent résisté à une masse qui s'était successivement élevée de 40 à
-90 mille. Il était fier de lui-même et de ses soldats, et voyait dans
-cette possibilité de combattre à forces si inégales, des garanties de
-succès pour la suite de la guerre. Sa confiance était devenue telle
-qu'il voulut le lendemain même tenir tête à toute l'armée du prince
-de Schwarzenberg. Cependant il ne pouvait être rejoint dans la
-journée que par le corps d'Oudinot, et en y ajoutant ce que
-Lefebvre-Desnoëttes avait amené, il aurait atteint tout au plus une
-force de 32 mille hommes. Il n'était donc pas prudent de braver le
-choc de 90 mille combattants, surtout en ayant une rivière à dos.
-Aussi finit-il par céder aux conseils de la raison et de ses maréchaux
-qui insistaient pour qu'il mit l'Aube entre lui et l'ennemi. Après
-avoir tenu ses troupes déployées en avant d'Arcis, pendant qu'on
-préparait un deuxième pont, il les fit replier soudainement à travers
-les rues de cette petite ville, franchit les deux ponts, et laissa le
-prince de Schwarzenberg fort surpris et fort déçu de voir lui échapper
-une proie qui semblait assurée. Les ponts de l'Aube furent rompus, et
-le maréchal Oudinot vint border la rive droite avec son corps, appuyé
-d'une nombreuse artillerie. L'ennemi ne pouvant se résoudre à laisser
-l'armée française s'en aller saine et sauve, voulut tenter le passage
-de la rivière, et demeura pendant cette tentative exposé à un feu
-meurtrier. Il perdit encore dans cette journée du 21 plus d'un millier
-d'hommes sans aucun résultat, car partout où il se présenta pour
-essayer de franchir l'Aube, les troupes d'Oudinot bien postées
-l'accueillirent par un feu nourri de mousqueterie et de mitraille. Ce
-n'est pas trop de dire que ces deux jours coûtèrent à l'armée de
-Bohême 8 à 9 mille hommes, tandis que nous n'en perdîmes pas plus de 3
-mille, grâce à notre petit nombre et à l'avantage de nous battre à
-couvert dans des positions défensives.
-
-Au milieu de ces perpétuelles aventures de guerre, Napoléon trouvant
-l'armée toujours héroïque et dévouée quoique souvent mécontente,
-comptant sur son génie, croyant plus que jamais aux ressources de son
-art, était loin de désespérer de sa cause, et toutefois il ne se
-faisait pas complétement illusion sur sa situation politique. Bien
-qu'il ne voulût pas s'avouer à quel point il s'était aliéné la nation
-par ses guerres continuelles et par son gouvernement arbitraire, il
-n'avait garde cependant de s'aveugler sur l'état moral de la France.
-Sur le terrain même d'Arcis, et au milieu du feu, s'entretenant
-familièrement avec le général Sébastiani, Corse comme lui, et doué
-d'un grand sens politique, Eh bien, général, lui demanda-t-il, que
-dites-vous de ce que vous voyez?--Je dis, répondit le général, que
-Votre Majesté a sans doute d'autres ressources que nous ne connaissons
-pas.--Celles que vous avez sous les yeux, reprit Napoléon, et pas
-d'autres.--Mais alors, comment Votre Majesté ne songe-t-elle pas à
-soulever la nation?--Chimères, répliqua Napoléon, chimères, empruntées
-aux souvenirs de l'Espagne et de la Révolution française! Soulever la
-nation dans un pays où la Révolution a détruit les nobles et les
-prêtres, et où j'ai moi-même détruit la Révolution!...--
-
-Le général resta stupéfait, admirant ce sang-froid et cette profondeur
-d'esprit, et se demandant comment tant de génie ne servait pas à
-empêcher tant de fautes.
-
-[En marge: Marche sur la Lorraine définitivement résolue.]
-
-Le moment était venu pourtant de prendre une résolution définitive.
-Entre Arcis et Châlons, l'Aube et la Marne ne sont guère qu'à onze ou
-douze lieues de distance l'une de l'autre. (Voir la carte nº 62.)
-Blucher, auquel on avait opposé Marmont et Mortier pour le contenir,
-pouvait être ralenti, mais non arrêté par ces deux maréchaux. Les
-armées de Bohême et de Silésie ne devaient pas tarder à se réunir, et
-on allait être alors étouffé dans leurs bras. Napoléon avec ce qu'il
-avait de forces, ne pouvant plus les battre séparément, à moins de
-circonstances extrêmement heureuses que la fortune ne lui ménageait
-plus guère, pouvait encore moins les battre réunies. Poursuivre son
-idée de se rapprocher des places, pour s'y procurer un renfort de
-cinquante mille hommes, et pour attirer l'ennemi loin de Paris, était
-définitivement la seule ressource qui lui restât, ressource qui,
-hasardeuse avec lui, eût été mortelle avec un autre.
-
-[En marge: Départ d'Arcis-sur-Aube le 21 mars.]
-
-Il résolut donc de partir le 21 mars pour Vitry sur la Marne. En
-passant par Sommepuis il ne lui fallait pas plus de deux jours pour
-franchir la distance d'Arcis à Vitry. (Voir la carte nº 62.) De Vitry
-il lui était facile de se porter à Bar-le-Duc, et sans qu'il fît un
-pas de plus, les garnisons de Metz, de Mayence, de Luxembourg, de
-Thionville, de Verdun, de Strasbourg, avaient la possibilité de le
-joindre au nombre de trente et quelques mille hommes. Si Napoléon se
-portait jusqu'à Metz, ce qui n'exigeait que trois journées, il
-pouvait, en pivotant autour de cette place, faire insurger la
-Lorraine, l'Alsace, la Franche-Comté, et recevoir des Pays-Bas quinze
-mille hommes encore. Il devait donc se trouver à Metz à la tête de 120
-mille combattants, au milieu de provinces soulevées contre l'ennemi,
-et si le maréchal Suchet, envoyé pour remplacer Augereau, recueillant
-tout ce qui était sur son chemin, remontait sur Besançon avec 40 mille
-hommes, les destinées devaient certainement être changées.
-
-[En marge: Ordres envoyés à Paris au moment où Napoléon s'en éloigne.]
-
-Napoléon manda à Paris ses dernières résolutions, prescrivit qu'on lui
-expédiât en matériel d'artillerie, en bataillons de la jeune garde, en
-bataillons tirés des dépôts, tout ce qui ne serait pas indispensable à
-la défense de la capitale; recommanda de nouveau de ne pas se troubler
-si l'ennemi approchait, ce qui, selon lui, ne pouvait être qu'une
-apparition de deux ou trois jours, car les alliés le suivraient dès
-qu'ils le sauraient sur leurs communications. Il renouvela aux
-maréchaux Marmont et Mortier l'ordre de le joindre sur la Marne par
-Châlons, et se mit ensuite en route pour Vitry. Précédemment il
-n'avait jamais quitté la Seine sans laisser de Nogent à Montereau des
-corps respectables. Ce n'était plus le cas cette fois, puisqu'il était
-obligé d'exécuter en masse la diversion projetée sur les derrières de
-l'ennemi, et que c'était sur cette diversion seule qu'il comptait
-désormais pour sauver Paris. Vingt mille hommes laissés entre Nogent
-et Paris n'eussent pas arrêté le prince de Schwarzenberg, et eussent
-manqué à Napoléon dans les opérations qu'il méditait. Toutefois,
-croyant utile de garder les ponts de la Seine, et possible d'y arrêter
-l'ennemi quelques heures, ce qui dans certains cas n'était pas
-indifférent, il laissa le général Souham avec un mélange de gardes
-nationales et de bataillons organisés à la hâte, pour disputer Nogent,
-Bray, Montereau. Le général Alix qui, avec des forces de cette
-composition, avait si bien défendu Sens, et qui s'y trouvait encore,
-fut placé sous les ordres du général Souham.
-
-[En marge: Marche sur Sommepuis.]
-
-Le trajet d'Arcis à Sommepuis s'opéra sans difficulté. À peine
-rencontra-t-on quelques bandes de Cosaques qui voltigeaient entre
-l'Aube et la Marne, et pillaient le pays tout ruiné qu'il était. Les
-corps d'Oudinot, de Macdonald, de Gérard, qui avaient marché de
-Provins sur Arcis, en côtoyant l'Aube, défendirent successivement la
-rivière au pont d'Arcis, et défilèrent ainsi en vue de l'ennemi sans
-en recevoir aucun dommage.
-
-[En marge: Arrivée à Vitry le 22.]
-
-Le 21 au soir Napoléon, avec une partie de l'armée, coucha à
-Sommepuis. (Voir la carte nº 62.) Le lendemain, 22, il marcha sur
-Vitry avec une avant-garde. Vitry avait été mis en état de défense par
-l'armée de Silésie, et cinq à six mille Prussiens et Russes, protégés
-par des ouvrages de campagne, l'occupaient. Napoléon, ne voulant pas
-risquer une affaire meurtrière pour un poste qui n'avait pas
-d'importance, fit chercher un gué entre Vitry et Saint-Dizier. On en
-découvrit un à Frignicourt, et il y passa avec sa cavalerie et les
-divisions de jeune garde du maréchal Ney. Il laissa un détachement
-pour garder ce gué, et il vint coucher au château du Plessis près
-Orconte. Il lança sur Saint-Dizier la cavalerie légère du général
-Piré, qui réussit à y entrer, et y enleva deux bataillons prussiens.
-
-[En marge: Séjour à Saint-Dizier.]
-
-Le lendemain 23, Napoléon jugea convenable de s'arrêter à Saint-Dizier
-pour y attendre la queue de ses colonnes, car Oudinot, Macdonald,
-Gérard étaient en arrière, et il voulait également rallier Marmont et
-Mortier, qui avaient ordre de venir à lui par Châlons. Il fallait
-attendre aussi la division de gardes nationales du général Pacthod qui
-avait bien servi avec Oudinot et Macdonald, et qu'on avait laissée à
-Sézanne pour escorter un dernier convoi de troupes et de matériel.
-Toutefois, ayant des doutes sur la possibilité de recueillir ce
-dernier rassemblement, Napoléon ordonna au ministre de la guerre de
-veiller à sa sûreté, et de le rappeler même à Paris, si on ne croyait
-pas qu'il lui fût possible de percer jusqu'à Vitry à travers les
-masses ennemies.
-
-[En marge: Confiance de Napoléon dans sa manoeuvre, et persuasion où
-il est d'avoir attiré l'ennemi à sa suite.]
-
-Sans perdre un instant Napoléon poussa sa cavalerie légère sur
-Bar-le-Duc, afin qu'elle s'emparât du pont de Saint-Mihiel sur la
-Meuse, de celui de Pont-à-Mousson sur la Moselle, et il expédia de
-nouveau à toutes les garnisons l'ordre de le rejoindre. Il s'apprêtait
-à leur épargner la moitié du chemin, en marchant encore une journée ou
-deux à leur rencontre, et il allait ainsi voir ses forces augmenter
-d'heure en heure. Sans les maréchaux Mortier et Marmont, sans le
-convoi de Sézanne dont il n'avait reçu qu'une partie, et en défalquant
-les pertes d'Arcis ainsi que les troupes laissées à la garde des ponts
-de la Seine, il avait environ 55 mille hommes. Il devait en avoir 70
-mille avec ces deux maréchaux, 80 avec le dépôt de Sézanne, et arriver
-successivement à 100 mille et au delà, si les garnisons parvenaient à
-se réunir à lui. Aussi tout en appréciant la gravité de sa situation
-restait-il confiant dans le succès de ses habiles manoeuvres, et le 23
-mars, écrivant au ministre de la guerre une lettre qui respirait un
-sang-froid imperturbable, il lui exposait sa marche, ses motifs pour
-ne pas tenter l'attaque de Vitry, le projet de s'approcher de Metz, et
-de tirer de cette place et des autres un renfort considérable; la
-certitude de causer un grand trouble à l'ennemi en se portant sur ses
-communications; le découragement de la plupart des coalisés qui
-n'avaient jamais eu d'avantages sérieux sur les troupes françaises,
-qui tout récemment avaient essuyé des pertes énormes à Arcis-sur-Aube,
-et étaient presque au regret de s'être avancés si loin; l'espérance
-par conséquent d'amener sous peu des événements nouveaux et
-importants; l'utilité de veiller sur le rassemblement de Sézanne, de
-l'augmenter même si les circonstances le permettaient; la possibilité
-de recourir à la conscription de 1815, car en Champagne, en Lorraine
-les paysans se levaient en masse, et l'urgence de faire promptement
-usage de cette ressource; l'importance pour les maréchaux Marmont et
-Mortier qui s'étaient repliés sur Château-Thierry de se reporter en
-avant pour rejoindre l'armée; la confiance enfin malgré toutes les
-angoisses de la situation de sauver bientôt la France et lui-même de
-cette crise formidable. Personne n'eût soupçonné en lisant cette
-lettre, qui devait être la dernière adressée au ministre de la guerre,
-que Napoléon approchait de la plus grande des catastrophes.
-
-[En marge: Arrivée de M. de Caulaincourt au quartier général, après la
-dissolution du congrès de Châtillon.]
-
-Dans ce moment arriva au quartier général de l'Empereur M. de
-Caulaincourt, qui venait de quitter le congrès de Châtillon. Ce noble
-serviteur du prince et du pays, avait, comme on l'a vu, remis un
-contre-projet, afin d'obtempérer aux sommations réitérées des
-plénipotentiaires alliés, et avait tâché d'en rendre la lecture
-supportable à ses auditeurs, tout en s'éloignant le moins possible des
-instructions de Napoléon. Les plénipotentiaires des puissances, après
-avoir écouté le texte du contre-projet français avec un silence
-glacial, et avoir pris les ordres de leurs souverains, avaient lu le
-18 mars une note solennelle, dans laquelle ils déclaraient que la
-France ayant exactement reproduit toutes les conditions déjà reconnues
-inacceptables par l'Europe, les conférences étaient définitivement
-rompues, et que la guerre serait poursuivie à outrance, jusqu'à ce que
-la France admît purement et simplement les préliminaires du 17
-février. À cette déclaration M. de Metternich avait joint une lettre
-particulière pour M. de Caulaincourt, dans laquelle il le suppliait
-encore une fois d'y bien penser avant de quitter le lieu du congrès,
-car, disait-il, la France de Louis XIV, accrue des conquêtes de Louis
-XV, valait bien qu'on y attachât quelque prix, et méritait qu'on ne la
-jouât pas plus longtemps à ce jeu si dangereux et si incertain des
-batailles. Quelque tenté que fut le plénipotentiaire français de
-suivre un semblable conseil, il n'avait pas osé outre-passer ses
-instructions au point où il l'aurait fallu pour retenir à Châtillon
-les membres du congrès. Il se sépara donc des plénipotentiaires le
-lendemain 19, et le 20 toutes les légations partirent de Châtillon
-pour regagner les quartiers généraux des armées belligérantes.
-
-[En marge: Chagrin de M. de Caulaincourt; pénible impression que sa
-présence produit dans l'armée.]
-
-[En marge: Napoléon ne manifeste aucun regret de la dissolution du
-congrès.]
-
-[En marge: Son langage résolu et chaleureux.]
-
-M. de Caulaincourt eut quelque peine à rejoindre Napoléon, qu'il
-trouva à Saint-Dizier. Le retour de la légation française produisit
-sur l'armée une impression pénible, car il ôtait toute confiance dans
-les négociations, et n'en laissait plus que dans un duel à mort avec
-la coalition. Or, si les journées de Montmirail, de Champaubert, de
-Montereau avaient élevé les coeurs au niveau de celui de Napoléon,
-celles de Craonne, de Laon, d'Arcis-sur-Aube les avaient fait
-promptement redescendre de cette hauteur, et la manoeuvre aventureuse
-qu'on essayait loin de Paris, manoeuvre dont peu de gens étaient
-capables d'apprécier le mérite, étonnait, inquiétait des esprits déjà
-fortement ébranlés. La noble et sévère figure de M. de Caulaincourt,
-plus triste encore que de coutume, n'était pas propre à dérider les
-visages au quartier général. Napoléon accueillit son ministre
-amicalement, en homme qui n'éprouvait pas d'humeur parce qu'il
-n'éprouvait pas de trouble. Ce retour lui avait cependant causé une
-certaine impression, mais passagère, et il la domina bientôt. Il était
-à table, soupant avec Berthier, lorsque M. de Caulaincourt
-arriva.--Vous avez bien fait de revenir, lui dit-il, car, je ne vous
-le cacherai pas, si vous aviez accepté l'ultimatum des alliés, je vous
-aurais désavoué. Mieux vaut pour vous et pour moi avoir évité un
-pareil éclat. Au fond ces gens-là ne sont pas de bonne foi. Si vous
-aviez cédé, bientôt ils auraient demandé davantage. Ils répandent
-partout qu'ils en veulent à moi et non à la France. Mensonges que tout
-cela! Ils s'en prennent à moi parce qu'ils savent que seul je puis
-sauver la France (ce qui était vrai alors, car celui qui l'avait
-perdue pouvait seul la sauver); mais au fond, c'est à la France et à
-sa grandeur qu'ils en veulent. L'Angleterre convoite la Belgique pour
-la maison d'Orange; la Prusse convoite la Meuse pour elle-même;
-l'Autriche désirerait nous ôter l'Alsace et la Lorraine pour en
-trafiquer avec la Bavière et les princes allemands. On veut nous
-détruire, ou nous amoindrir jusqu'à nous réduire à rien. Eh bien, mon
-cher Caulaincourt, il vaut mieux mourir que d'être amoindris de la
-sorte. Nous sommes assez vieux soldats pour ne pas craindre la mort.
-On ne dira pas cette fois que c'est pour mon ambition que je combats,
-car il me serait aisé de sauver le trône; mais le trône avec la France
-humiliée, je n'en veux point. Voyez ces braves paysans comme ils
-s'insurgent déjà, et tuent des Cosaques de toutes parts! Ils nous
-donnent l'exemple, suivons-le. Croiriez-vous que ces misérables du
-Conseil de régence voulaient accepter l'infâme traité qu'on vous a
-proposé? Ah! je leur ai prescrit de se taire et de se tenir
-tranquilles. Ces pauvres paysans valent bien mieux que ces gens de
-Paris. Vous allez assister, mon cher Caulaincourt, à de belles choses.
-Je vais marcher sur les places, et rallier trente ou quarante mille
-hommes d'ici à quelques jours. L'ennemi me suit évidemment. On ne peut
-pas expliquer autrement la masse de cavalerie qui nous entoure. La
-brusque apparition que j'ai faite sur ses derrières a ramené
-Schwarzenberg, et en apprenant que je menace ses communications il
-n'osera pas se risquer sur Paris. Je vais avoir bientôt cent mille
-hommes dans la main, je fondrai sur le plus rapproché de moi, Blucher
-ou Schwarzenberg n'importe, je l'écraserai, et les paysans de la
-Bourgogne l'achèveront. La coalition est aussi près de sa perte que
-moi de la mienne, mon cher Caulaincourt, et si je triomphe nous
-déchirerons ces abominables traités. Si je me trompe, eh bien, nous
-mourrons! nous ferons comme tant de nos vieux compagnons d'armes font
-tous les jours, mais nous mourrons après avoir sauvé notre honneur.--
-
-[En marge: Invincible tristesse de M. de Caulaincourt, et profond
-abattement de Berthier.]
-
-M. de Caulaincourt, qui autant que personne était capable de
-comprendre cet héroïque langage, se rappelait trop de fautes commises,
-trop de refus hors de propos et que l'honneur ne commandait point,
-pour n'être pas mécontent, et froidement improbateur. Berthier, devant
-qui se tenaient ces discours, était consterné. Il était frappé comme
-Napoléon du tumulte qui se faisait autour de l'armée, doutait comme
-lui que ce fût là un simple détachement, mais se demandait d'autre
-part comment 200 mille coalisés, presque victorieux, pouvaient se
-laisser détourner de Paris, cette grande proie qu'ils avaient sous la
-main, pour suivre une poignée d'hommes hasardée sur leurs derrières.
-Il doutait, et, en une si grave circonstance, le doute était une
-angoisse douloureuse, car si l'ennemi ne suivait pas, il pouvait en
-quelques jours être dans Paris. Ce sentiment était général. Contenu
-devant Napoléon, il éclatait ailleurs en très-mauvais propos. Quant à
-Napoléon lui-même, sans exclure le doute, il répétait toujours à M. de
-Caulaincourt: Vous avez bien fait de revenir, je vous aurais désavoué.
-Vous êtes venu à temps pour assister à de grandes choses.--
-
-[En marge: La véritable question était de savoir si l'ennemi, au lieu
-de suivre Napoléon, ne se jetterait pas sur Paris pour y opérer une
-révolution politique.]
-
-Toute cette énergie, admirable comme don de Dieu, mais déplorable
-quand on songe que, si mal employée, elle nous avait conduits au bord
-d'un abîme, ne se communiquait guère, et chacun s'attendait d'un
-moment à l'autre à un affreux dénoûment. Ce dénoûment approchait en
-effet, et l'heure fatale, hélas! était venue. Les combinaisons
-militaires de Napoléon étaient assurément bien profondes, mais si sa
-situation militaire pouvait se rétablir à force de génie, il n'y avait
-pas de génie qui pût rétablir sa situation politique. Paris plein de
-terreur, plein de dégoût d'un tel régime, régime glorieux mais
-sanglant, ordonné mais despotique, Paris pouvait au premier contact
-d'un ennemi qui se présentait en libérateur, échapper à la main de
-Napoléon, et devenir le théâtre d'une révolution! Or, il suffisait
-que les coalisés soupçonnassent cette triste vérité, pour que
-négligeant les considérations de prudence, ils songeassent à tenter
-sur Paris non pas une opération militaire, mais une opération
-politique, et alors les plans de Napoléon devaient être déjoués, et
-son trône, que sa puissante main avait relevé deux ou trois fois
-depuis un mois, devait enfin s'écrouler. On va voir combien les
-coalisés étaient près de deviner la redoutable vérité, qui faisait
-toute notre faiblesse devant les envahisseurs de notre patrie.
-
-[En marge: Incertitude du prince de Schwarzenberg dans le premier
-moment, et ses doutes sur les projets de Napoléon.]
-
-[En marge: Il prend une position d'attente entre Ramerupt et
-Dampierre.]
-
-Le prince de Schwarzenberg n'avait pas trop compris le mouvement de
-l'armée française sur Arcis, et il faut avouer qu'à moins d'être dans
-le secret, il eût été difficile de le comprendre. Sa première
-supposition, et la plus naturelle, avait été que Napoléon venait lui
-livrer bataille, et ce prince s'était décidé à l'accepter à
-Arcis-sur-Aube, comme Blucher à Craonne et à Laon. Prévoyant une lutte
-sanglante de plusieurs jours, il était loin de s'en croire quitte le
-soir du 21. Le 22, en voyant Napoléon s'éloigner, il avait cherché à
-deviner quels pouvaient être ses projets, avait passé l'Aube à sa
-suite, et était venu prendre position entre Ramerupt et Dampierre,
-derrière un gros ruisseau qu'on appelle le Puits, la gauche à l'Aube,
-le front couvert par le Puits, la droite dans la direction de Vitry.
-(Voir la carte nº 62.) Il attendait là les nouvelles attaques de son
-adversaire, craignant toujours de sa part quelque manoeuvre
-extraordinaire.
-
-[En marge: Bientôt le prince de Schwarzenberg s'aperçoit de la marche
-de Napoléon sur Vitry, et comprend qu'il veut se porter sur les
-communications des alliés.]
-
-Mais Napoléon, ainsi qu'on vient de le voir, ne songeait guère à
-l'attaquer, et lui préparait effectivement une manoeuvre bien
-extraordinaire, en se portant de l'Aube à la Marne, dans la direction
-de Metz. Le lendemain 23, pendant que Napoléon s'arrêtait à
-Saint-Dizier pour que les corps formant sa queue eussent le temps de
-le joindre par le gué de Frignicourt, la cavalerie légère du prince de
-Schwarzenberg qui suivait ces corps à la piste, s'était aperçue de la
-marche de l'armée française, et avait reconnu clairement qu'elle se
-dirigeait sur Vitry. L'intention de Napoléon ne laissait dès lors plus
-de doute, et il voulait évidemment manoeuvrer sur les communications
-des alliés. Que faire en présence d'une situation si nouvelle?
-Fallait-il suivre Napoléon vers la Lorraine, ou bien tendre la main à
-Blucher qui ne pouvait être éloigné, et, uni à ce dernier, marcher sur
-Paris, à la tête de deux cent mille hommes? La question était grave,
-l'une des plus graves que les chefs d'empire et les chefs d'armée
-aient jamais eu à résoudre.
-
-[En marge: Les règles de la guerre conseillent de suivre Napoléon,
-celles de la politique de se porter sur Paris.]
-
-À se conduire militairement, dans le sens le plus étroit du mot, il ne
-fallait pas livrer ses communications, il fallait au contraire veiller
-sur elles avec d'autant plus de soin qu'on avait affaire à un ennemi
-plus redoutable et plus audacieux. Puisqu'il les menaçait en ce
-moment, on devait le suivre, le suivre en compagnie de Blucher, et en
-finir avec lui avant d'aller recueillir à Paris le prix de la guerre.
-Sans doute il y avait quelques avantages à marcher sur Paris, et
-notamment celui d'abréger la lutte; pourtant si on était arrêté devant
-cette capitale par une résistance non-seulement militaire, mais
-populaire, et s'il arrivait qu'on fût retenu quelques jours sous ses
-murs, on pouvait, pendant qu'on serait occupé à se battre contre la
-tête barricadée des faubourgs, être assailli en queue par Napoléon
-revenu avec une armée de cent mille hommes, et se trouver dans une
-position des plus périlleuses.
-
-[En marge: Conseils du comte Pozzo di Borgo, et ses instances pour
-qu'on marche sur Paris.]
-
-[En marge: Profondes raisons qu'il en donne.]
-
-Ces raisons étaient du plus grand poids, et auraient même été
-décisives, si la situation eût été ordinaire, et si on avait été
-exposé à rencontrer devant Paris la résistance que l'importance de
-cette ville, le patriotisme et le courage de son peuple, devaient
-faire craindre. Mais la situation était telle qu'il n'y avait rien de
-plus douteux que cette résistance. Bien qu'on n'eût reçu qu'une seule
-communication de l'intérieur, celle qu'avait apportée M. de Vitrolles,
-et que jusqu'ici aucune manifestation n'eût démontré la vérité de
-cette communication, qu'au contraire les paysans commençassent à
-prendre les armes dans les provinces envahies, on avait pu reconnaître
-à plus d'un symptôme que si M. de Vitrolles exagérait les choses en
-peignant la France comme désirant ardemment les Bourbons, il avait
-raison toutefois quand il soutenait qu'elle ne voulait plus de la
-guerre, de la conscription, des préfets impériaux, et que dès qu'on
-lui fournirait l'occasion de faire éclater ses véritables sentiments,
-elle se prononcerait contre un gouvernement qui, après avoir porté la
-guerre jusqu'à Moscou, l'avait ramenée aujourd'hui jusqu'aux portes de
-Paris. Il y avait un personnage beaucoup plus écouté que M. de
-Vitrolles, c'était le comte Pozzo di Borgo, revenu de Londres, lequel,
-ayant acquis sur les alliés une influence proportionnée à son esprit,
-ne se lassait pas de leur répéter qu'il fallait marcher sur
-Paris.--Le but de la guerre, disait-il, est à Paris. Tant que vous
-songez à livrer des batailles, vous courez la chance d'être battus,
-parce que Napoléon les livrera toujours mieux que vous, et que son
-armée, même mécontente, mais soutenue par le sentiment de l'honneur,
-se fera tuer à côté de lui jusqu'au dernier homme. Tout ruiné qu'est
-son pouvoir militaire, il est grand, très-grand encore, et, son génie
-aidant, plus grand que le vôtre. Mais son pouvoir politique est
-détruit. Les temps sont changés. Le despotisme militaire accueilli
-comme un bienfait au lendemain de la révolution, mais condamné depuis
-par le résultat, est perdu dans les esprits. Si vous donnez naissance
-à une manifestation, elle sera prompte, générale, irrésistible, et
-Napoléon écarté, les Bourbons que la France a oubliés, aux lumières
-desquels elle n'a pas confiance, les Bourbons deviendront tout à coup
-possibles, de possibles nécessaires. C'est politiquement, ce n'est pas
-militairement qu'il faut chercher à finir la guerre, et pour cela, dès
-qu'il se fera entre les armées belligérantes une ouverture quelconque,
-à travers laquelle vous puissiez passer, hâtez-vous d'en profiter,
-allez toucher Paris du doigt, du doigt seulement, et le colosse sera
-renversé. Vous aurez brisé son épée que vous ne pouvez pas lui
-arracher.--Telle est la substance des discours que le comte Pozzo
-adressait sans cesse à l'empereur Alexandre, et au surplus il
-travaillait sur une âme facile à persuader. Outre l'esprit
-très-remarquable d'Alexandre, le comte Pozzo avait pour le seconder
-toutes les passions de ce prince. Se venger, non de l'incendie de
-Moscou auquel il ne songeait plus guère, mais des humiliations que
-Napoléon lui avait infligées, entrer dans Paris, dans la capitale de
-la civilisation, y détrôner un despote, y tendre aux Français une main
-généreuse, s'en faire applaudir, était chez lui un rêve enivrant. Ce
-rêve l'occupait tellement, que pour le réaliser il était capable d'une
-audace qui n'était ni dans son coeur ni dans son esprit.
-
-[En marge: L'opinion de marcher sur Paris avait successivement gagné
-tous les esprits dans le sein de la coalition.]
-
-[En marge: La jonction opérée entre Blucher et Schwarzenberg est une
-nouvelle raison de marcher sur Paris.]
-
-Du reste l'opinion que professait le comte Pozzo di Borgo avait envahi
-peu à peu toutes les têtes. Née d'abord parmi les Prussiens, chez qui
-elle avait été engendrée par la haine, elle avait fini par pénétrer
-chez les Russes, et même chez les Autrichiens. On comprenait très-bien
-chez ces derniers que frapper politiquement Napoléon était la manière
-la plus sûre et la plus prompte de le détruire. L'empereur François et
-M. de Metternich, quoique regrettant en lui, non pas un gendre, mais
-un chef plus capable qu'aucun autre de gouverner la France, avaient
-reconnu, depuis la rupture du congrès de Châtillon, qu'il fallait
-enfin prendre un parti décisif même contre sa personne. Ils avaient
-longtemps répugné à pousser les choses à la dernière extrémité, mais
-le Rhin franchi, ayant admis le principe des limites de 1790, ce qui
-rendait vacants les anciens Pays-Bas qu'on devait leur payer avec
-l'Italie, connaissant trop bien Napoléon pour croire qu'il se
-soumettrait jamais à une telle réduction de territoire, ils en étaient
-venus par avidité aux mêmes conclusions que les Prussiens par haine,
-les Russes par vanité. Aller chercher à Paris la solution politique
-qui contiendrait en même temps la solution militaire, leur semblait
-désormais nécessaire. Le prince de Schwarzenberg, esprit timide mais
-sûr, en était venu à penser à cet égard comme M. de Metternich, et
-comme l'empereur François, car en ce moment l'Autriche présentait le
-phénomène singulier, d'un empereur, d'un premier ministre, et d'un
-généralissime, identiques dans leurs sentiments, et ne faisant qu'un
-homme, étranger à l'amour comme à la haine, et conduit uniquement par
-de profonds calculs. Dans cette disposition le prince de
-Schwarzenberg, voyant la route de Paris ouverte, inclinait pour la
-première fois à la prendre, de manière que l'unanimité était presque
-acquise à la résolution de marcher sur la capitale de la France, bien
-que plusieurs officiers fort éclairés opposassent encore à cette
-marche téméraire l'autorité des règles, qui enseignent qu'il ne faut
-ni abandonner le soin de ses communications, ni manquer le but par
-trop d'impatience d'y atteindre. Toutefois un événement extrêmement
-favorable à l'opinion la plus hardie s'était passé dans la journée. La
-cavalerie de Wintzingerode, formant l'avant-garde de Blucher, venait
-de se rencontrer près de la Marne avec celle du comte Pahlen,
-appartenant au prince de Schwarzenberg. On s'était félicité, réjoui de
-cette jonction, qui du reste aurait dû s'opérer plus tôt, car la
-bataille de Laon s'étant livrée les 9 et 10 mars, il était étrange que
-Blucher n'eût pas suivi Napoléon ou les maréchaux chargés de le
-remplacer sur l'Aisne, et que le 23 il fût encore à tâtonner entre
-l'Aisne et la Marne. Mais Blucher avait agi comme les généraux qui
-ont plus de résolution de caractère que d'esprit. Il avait essayé de
-prendre Reims, puis Soissons, avait longtemps attendu quelques mille
-hommes du corps de Bulow restés en arrière, enfin s'était décidé à
-pousser devant lui les maréchaux Mortier et Marmont, et avait rejoint
-la Marne par Châlons. Quoi qu'il en soit, il arrivait avec cent mille
-hommes, et on en avait ainsi deux cent mille pour marcher sur Paris.
-Une telle force faisait tomber bien des objections tirées des règles
-de la guerre étroitement entendues.
-
-[En marge: L'arrestation d'un courrier porteur de lettres de
-l'Impératrice et du duc de Rovigo, achève de décider les chefs de la
-coalition.]
-
-[En marge: La marche sur Paris est résolue.]
-
-[En marge: Rendez-vous général donné dans les environs de Sommepuis.]
-
-[En marge: L'empereur François rejeté sur Dijon n'assiste pas au
-rendez-vous.]
-
-Dans cet état des choses, le prince de Schwarzenberg se trouvant au
-château de Dampierre avec l'empereur Alexandre pour y passer la nuit,
-on apporta tout à coup des dépêches prises sur un courrier de Paris,
-que la cavalerie légère des alliés avait arrêté. Il y avait dans le
-château de Dampierre le prince Wolkonski, exerçant auprès d'Alexandre
-les fonctions de chef de son état-major, et M. le comte de Nesselrode,
-exerçant celles de chef de sa chancellerie. On fit appeler ce dernier,
-qui ayant longtemps vécu à Paris pouvait mieux qu'un autre saisir le
-vrai sens des dépêches interceptées, et on le chargea d'en prendre
-connaissance. Elles étaient en effet d'une importance extrême. Elles
-consistaient en lettres de l'Impératrice et du duc de Rovigo à
-l'Empereur. Les unes et les autres exprimaient sur l'état intérieur de
-Paris les plus vives inquiétudes. Celles de l'Impératrice, empreintes
-d'une sorte de terreur, n'avaient pas sans doute une grande
-signification, car elles pouvaient bien n'être que l'expression de la
-faiblesse d'une femme. Mais celles du duc de Rovigo avaient une tout
-autre valeur, car ministre de la police et homme de guerre, fort
-habitué aux positions difficiles, il ne pouvait être suspect de
-timidité, et il déclarait que Paris comptait dans son sein des
-complices de l'étranger fort influents, et qu'à l'apparition d'une
-armée coalisée il était probable qu'ils suivraient l'exemple des
-Bordelais. Cette révélation était dans le moment d'une immense
-gravité; elle achevait d'éclairer la situation politique, et faisait
-cesser toutes les incertitudes qu'on aurait pu conserver sur la
-conduite à tenir. Après cet aveu involontaire échappé au gouvernement
-de l'Empereur, à sa femme, à son ministre de la police, on ne pouvait
-plus douter que son trône ne fût près de tomber en ruine, et que
-toucher à Paris ne fût le moyen assuré de le faire écrouler. On courut
-éveiller l'empereur Alexandre et le prince de Schwarzenberg, on leur
-communiqua les pièces interceptées, et pour l'un comme pour l'autre la
-démonstration fut complète. Marcher sur Paris parut la résolution à
-laquelle il fallait s'arrêter tout de suite, et qu'on devait mettre à
-exécution dès le lever du soleil. Les trois souverains n'étaient pas
-actuellement réunis. Alexandre, le plus actif des trois, voulant
-toujours être partout, et particulièrement auprès des généraux, se
-trouvait auprès du généralissime. Le plus modeste, le plus sage, celui
-qui se donnait le moins de mouvement, et qui, n'étant pas militaire,
-prétendait ne devoir causer aux militaires aucun embarras par sa
-présence, l'empereur François, résidait actuellement assez loin,
-c'est-à-dire à Bar-sur-Aube. Le roi de Prusse, formant entre les deux
-une sorte de terme moyen, plus réservé que l'un, plus actif que
-l'autre, avait pris gîte dans les environs. Il fut convenu qu'on irait
-le chercher immédiatement, qu'on mettrait l'armée en mouvement dès le
-matin pour se rapprocher de la Marne, où l'on devait rencontrer
-Blucher, et que là réunis tous ensemble, après une délibération dont
-le résultat ne pouvait devenir douteux par la présence des Prussiens,
-on prendrait la route de Paris. Le prince de Schwarzenberg se chargea
-de mander à son maître le parti qu'on adoptait, et l'engagea, en lui
-écrivant, à ne pas songer à rejoindre la colonne d'invasion, car il
-pourrait bien, au milieu du croisement des armées belligérantes,
-tomber dans les mains de son gendre, ce qui serait une grave
-complication dans les circonstances actuelles. Il existait à travers
-la Bourgogne une ligne de communication, pour ainsi dire autrichienne,
-puisqu'on avait envoyé de Troyes à Dijon des secours au comte de
-Bubna. Le prince de Schwarzenberg conseilla donc à l'empereur François
-et à M. de Metternich de se diriger sur Dijon, car outre qu'il était
-sage de ne pas se faire prendre, il était convenable aussi que
-l'empereur François n'assistât point au détrônement de son gendre, et
-surtout de sa fille. Ces dispositions arrêtées, on quitta Dampierre le
-24 au matin pour se rendre à Sommepuis.
-
-[En marge: Conseil en pleins champs où la marche sur Paris est arrêtée
-et combinée.]
-
-Il ne fallait pas beaucoup de temps pour y arriver, ce point étant à
-une distance de trois lieues à peine. L'empereur Alexandre, le prince
-de Schwarzenberg, le chef d'état-major Wolkonski, le comte de
-Nesselrode, partis tous ensemble du château de Dampierre,
-rencontrèrent à Sommepuis le roi de Prusse, Blucher et son état-major.
-On prétend que la résolution fatale qui devait conduire les armées de
-l'Europe au milieu de Paris, fut prise sur un petit tertre, situé dans
-les environs de Sommepuis, et que là s'établit la délibération dont le
-résultat était certain d'avance, puisqu'à tous les sentiments qui
-avaient parlé dans le château de Dampierre étaient venues s'ajouter
-les passions prussiennes. On fut à peu près unanime. Les réponses en
-effet s'offraient en foule aux objections qu'élevaient les militaires
-méthodiques, qui ne sortaient pas des règles de la guerre servilement
-comprises. Napoléon allait se placer sur les communications des armées
-alliées, mais on allait aussi se placer sur les siennes. Le mal qu'il
-allait causer en saisissant les magasins des alliés, leurs hôpitaux,
-leurs arrière-gardes, leurs convois de matériel, on le lui rendrait au
-double, au triple, en capturant tout ce qui devait se trouver entre
-Paris et l'armée française, sur la route de Nancy. Il prendrait
-beaucoup, on prendrait davantage. Et puis où irait-on, les uns et les
-autres? Napoléon à Metz, à Strasbourg, où sa présence ne déciderait
-rien, et les alliés à Paris, où ils avaient la certitude d'opérer une
-révolution, et d'arracher à Napoléon le pouvoir qui le rendait si
-redoutable. Le suivre c'était obéir à ses vues, car c'était évidemment
-ce qu'il avait voulu, en exécutant ce mouvement si étrange, si imprévu
-vers la Lorraine. C'était se laisser détourner du but essentiel, et
-s'exposer à une nouvelle série de hasards militaires, car on le
-trouverait renforcé par l'adjonction de ses garnisons, on
-recommencerait avec des armées épuisées contre des armées récemment
-recrutées le jeu redoutable des batailles, où il fallait convenir que
-Napoléon était le plus fort, on serait entraîné à des longueurs, à des
-complications interminables, et très-probablement on finirait par
-tomber dans quelque piége qu'il aurait eu l'art de tendre, qu'on
-n'aurait pas eu l'art d'éviter, et dans lequel on succomberait. Aller
-à Paris, frapper Napoléon au coeur, était bien plus court, plus sûr
-même en paraissant plus hasardeux; et en tout cas, supposé qu'on ne
-pût point entrer dans la capitale de la France, il restait une ligne
-de retraite assurée, c'était la route de Paris à Lille, la route de
-Belgique, où l'on rencontrerait le prince de Suède arrivant avec cent
-mille Hollandais, Anglais, Hanovriens et Suédois.
-
-Il n'y avait rien de concluant à opposer à ces raisons. Tout le monde
-y céda, et déjoua ainsi les calculs de Napoléon, car tout le monde
-consulta les considérations politiques, tandis que lui, méprisant la
-politique dont il n'écoutait guère les avis, n'avait tenu compte que
-des considérations militaires. Comme de coutume, ayant militairement
-raison, il avait politiquement tort, et à se tromper toujours ainsi,
-il était inévitable qu'il finît par périr!
-
-[En marge: Le général Wintzingerode est charge d'observer Napoléon
-avec dix mille chevaux et quelques bataillons d'infanterie légère.]
-
-[En marge: Admission de M. de Vitrolles auprès des souverains alliés,
-et son renvoi auprès du comte d'Artois en Lorraine.]
-
-Il fut donc immédiatement résolu qu'on arrêterait tous les corps
-d'armée sur le lieu où ils se trouvaient, et qu'on leur ordonnerait de
-commencer le lendemain matin leur marche sur Paris. Toutefois, on ne
-pouvait pas laisser Napoléon sans aucun surveillant à sa suite, soit
-pour le harceler, soit pour l'observer, et pour être averti de ce
-qu'il ferait dans le cas où, sa détermination changeant, il
-reviendrait sur Paris. On chargea le général Wintzingerode de
-s'attacher à ses pas avec dix mille chevaux, quelques mille hommes
-d'infanterie légère, et une nombreuse artillerie attelée. C'était tout
-ce qu'il fallait pour lui causer çà et là quelques dommages, mais
-surtout pour être informé de ses résolutions aussitôt qu'elles
-seraient formées. On aurait voulu en s'acheminant vers Paris avoir un
-émissaire qui précédât l'armée alliée, et qui entrât en rapport avec
-MM. de Talleyrand et de Dalberg, sur lesquels on comptait pour opérer
-une révolution. Il y en avait un de fort indiqué, c'était M. de
-Vitrolles, envoyé par ces chefs des mécontents, et en le renvoyant on
-n'eût fait que répondre à une ouverture venant de leur part. Mais on
-n'avait plus M. de Vitrolles. Fidèles, il faut le reconnaître, aux
-engagements pris à Châtillon, les souverains alliés n'avaient pas
-voulu entendre M. de Vitrolles avant la dissolution du congrès. Se
-considérant comme libres depuis, ils avaient consenti à le recevoir et
-à l'entretenir, et lui avaient manifesté le désir qu'il retournât à
-Paris. Mais celui-ci, pressé de voir les Bourbons qu'il aimait, et qui
-allaient devenir les maîtres de la France, avait préféré se rendre en
-Lorraine, où l'on supposait le comte d'Artois déjà arrivé, que de
-retourner à Paris, exposé à tomber dans les mains du duc de Rovigo. Il
-insista donc pour qu'on lui permît de se mettre à la recherche de M.
-le comte d'Artois. Il y avait, en effet, bien des choses utiles à
-faire auprès de ce prince, car il était urgent, le jour même où l'on
-pénétrerait dans ce Paris si redoutable, si redouté, de s'y présenter
-non en conquérants, mais en libérateurs, d'avoir pour cela un
-gouvernement tout prêt, dans les bras duquel la France pourrait se
-jeter, et, bien que les Bourbons ne fussent pas l'objet d'une
-préférence décidée de la part des puissances coalisées, le retour de
-ces princes résultait si naturellement de la force des choses, que
-s'entendre avec eux était de la plus grande importance. Les souverains
-alliés consentirent donc au départ de M. de Vitrolles pour la
-Lorraine, et il fut convenu qu'après avoir vu le comte d'Artois, il
-reviendrait au quartier général sous Paris. Il avait été chargé de
-dire au comte d'Artois qu'il fallait, en remettant le pied sur le sol
-de la France, dépouiller bien des préjugés, oublier bien des choses et
-bien des hommes, et se diriger par le conseil de MM. de Dalberg, de
-Talleyrand, et autres personnages pareils.
-
-[En marge: Marche sur Paris commencée le 25 mars.]
-
-M. de Vitrolles étant ainsi parti avant les événements
-d'Arcis-sur-Aube, on n'avait en marchant sur Paris aucun moyen préparé
-de communiquer avec l'intérieur, mais une fois les portes de cette
-capitale ouvertes par le canon, on présumait que les relations
-seraient faciles à établir. Le lendemain, 25 mars, jour de funeste
-mémoire, les masses de la coalition, désormais réunies, se mirent en
-mouvement, l'armée de Blucher par la droite, l'armée de Schwarzenberg
-par la gauche, l'une et l'autre se dirigeant sur Fère-Champenoise,
-route de Paris entre la Marne et la Seine.
-
-[En marge: Corps dispersés que les armées alliées allaient rencontrer
-sur leur chemin.]
-
-Dans cette direction il était impossible qu'on ne rencontrât pas
-beaucoup de corps, malheureusement désunis, qui avaient ordre et désir
-de rejoindre Napoléon. Les principaux étaient les corps des maréchaux
-Mortier et Marmont, laissés en observation devant Blucher, et le grand
-convoi de renforts et de matériel envoyé sur Sézanne pour y recevoir
-l'escorte du général Pacthod. Voici jusqu'au 25 mars au matin ce qui
-était advenu des uns et des autres.
-
-[En marge: Opérations des maréchaux Marmont et Mortier depuis que
-Napoléon les avait laissés sur l'Aisne.]
-
-Napoléon, en quittant Reims, avait laissé le maréchal Mortier à Reims
-même pour y servir d'appui au maréchal Marmont qui défendait le pont
-de l'Aisne à Berry-au-Bac, tandis que le général Charpentier avec
-quelques débris défendait à Soissons le deuxième pont de l'Aisne.
-Lorsque Blucher, après avoir perdu six ou sept jours en vaines
-délibérations à Laon, voulut marcher sur l'Aisne, il trouva le pont de
-Berry-au-Bac trop bien gardé pour essayer de l'emporter de vive force.
-Il envoya un fort détachement à quelques lieues au-dessus, à
-Neufchâtel, où le passage était facile, tandis qu'il faisait un
-simulacre de passage au-dessous, à Pontavert. Dès que le détachement
-qui avait franchi l'Aisne à Neufchâtel fut descendu à la hauteur de
-Berry-au-Bac, Blucher s'avança le 18 sur ce dernier pont pour
-l'attaquer. Mais le maréchal Marmont l'avait miné, et une affreuse
-explosion le fit voler dans les airs sous les yeux de l'armée
-prussienne. Marmont se retira alors par Roucy sur Fismes. Ce fut une
-faute et une cause de grands malheurs.
-
-[En marge: Faute de Marmont, qui se retire sur Fismes au lieu de se
-retirer sur Reims, et entraîne Mortier dans cette direction.]
-
-Ce qu'il y aurait eu de plus naturel pour le maréchal Marmont, c'eût
-été de se retirer sur sa réserve, c'est-à-dire sur le maréchal Mortier
-qui était à Reims. Il est vrai que Napoléon avait donné la double
-instruction de couvrir Paris et de se tenir en communication avec lui.
-Mais si Fismes était sur la route de Paris, Reims y était aussi, et on
-avait l'avantage en s'y rendant de réunir ses forces et de rester en
-communication immédiate avec Napoléon. Il fallait donc se rendre à
-Reims et non à Fismes, car en marchant vers Fismes on s'exposait
-presque certainement à être coupé de Napoléon, ce qui était contraire
-à une moitié de ses ordres, et pouvait amener, comme on va le voir, de
-funestes conséquences.
-
-[En marge: Le mouvement des maréchaux les expose à être coupés de
-Napoléon.]
-
-Le maréchal Marmont, probablement influencé par la vue des corps
-ennemis qui avaient passé l'Aisne à Neufchâtel, et qui étaient dirigés
-contre sa droite, se porta instinctivement à gauche, et c'est par ce
-motif tout machinal qu'il se replia sur Fismes. Arrivé en cet endroit,
-il se sentit isolé, et appela à lui le maréchal Mortier. Celui-ci,
-modeste, nullement jaloux, sachant que le maréchal Marmont avait plus
-d'esprit que lui et oubliant qu'il n'avait pas autant de bon sens, se
-fit un devoir de déférer aux avis de son collègue, partit le 19 de
-Reims, et vint le joindre à Fismes, ce qui prouve que les deux
-maréchaux auraient pu se rendre d'abord à Reims, sans être pour cela
-coupés de la route de Paris. Ils avaient environ 15 mille hommes à eux
-deux.
-
-[En marge: Les deux maréchaux essayent de rejoindre Napoléon par
-Château-Thierry.]
-
-[En marge: Ils s'approchent de l'armée ennemie pour voir s'ils ne
-trouveront pas une issue qui leur permette de rejoindre Napoléon.]
-
-Ils restèrent en position sur une hauteur dite de Saint-Martin
-jusqu'au lendemain 20 mars au soir, tant l'ennemi était peu insistant,
-et tant il eût été possible dans ces premiers jours de manoeuvrer
-comme on aurait voulu entre Paris et Napoléon. Le 20 au soir on reçut
-des dépêches de Napoléon, écrites de Plancy au moment où il partait
-pour Arcis, qui blâmaient le mouvement sur Fismes, comme séparant les
-maréchaux de lui, et prescrivaient de le rejoindre par la route jugée
-la plus courte et la plus sûre. Revenir sur Reims n'était plus
-possible, car l'ennemi avait profité de notre retraite pour l'occuper.
-De Fismes à Épernay, ce qui eût été la route la plus directe pour se
-réunir à Napoléon, il n'y avait pas de chemins propres à l'artillerie.
-(Voir la carte nº 62.) Il fallait donc descendre sur Château-Thierry
-pour y passer la Marne, puis remonter entre la Marne et la Seine par
-la route de Montmirail, en perdant deux jours, et en s'exposant à
-beaucoup de rencontres fâcheuses. Comme il n'y avait pas de choix, les
-deux maréchaux partirent le soir même du 20, et arrivèrent le 21 à
-Château-Thierry. Ils y rétablirent le passage de la Marne, et le
-lendemain 22 ils se portèrent sur Champaubert par deux voies
-différentes, afin de ne pas s'embarrasser l'un l'autre en suivant le
-même chemin. Ils y arrivèrent dans la soirée. Le 23, ils se rendirent
-à Bergères, et commencèrent à découvrir les partis ennemis. Alors ils
-ne purent plus marcher qu'en tâtonnant. Ils apprirent là que Napoléon
-avait eu à Arcis une affaire sanglante, qu'il avait repassé l'Aube, et
-s'était reporté sur la Marne, aux environs de Vitry. Le chercher dans
-cette direction, et tâcher d'arriver jusqu'à lui, était le devoir des
-maréchaux, quelque grand que fût le péril. En conséquence ils
-résolurent de s'avancer jusqu'à Soudé-Sainte-Croix, à une demi-marche
-de Vitry. S'ils trouvaient une issue à travers les colonnes de l'armée
-coalisée, leur intention était de s'y jeter aveuglément afin de
-rejoindre Napoléon. S'ils n'y pouvaient réussir, et si cette armée
-restait interposée en masse compacte entre Napoléon et eux, leur
-projet était de suivre ses mouvements avec précaution, et de se
-replier pour couvrir Paris si elle se dirigeait sur cette capitale. Il
-n'y avait en effet que cette conduite à tenir, une fois la faute
-commise de s'être retiré sur Fismes au lieu de se retirer sur Reims.
-
-[En marge: Les maréchaux ne pouvant percer la masse de la grande armée
-ennemie, et s'apercevant qu'elle prend la route de Paris, se replient
-pour couvrir cette capitale.]
-
-Le lendemain 24 mars, les deux maréchaux se rendirent à
-Soudé-Sainte-Croix; mais le maréchal Mortier, voulant savoir ce qui se
-passait du côté de Châlons, imagina de prendre la traverse de Vatry
-qui devait nécessairement allonger sa route. Le soir Marmont, arrivé à
-Soudé-Sainte-Croix, se trouva seul au rendez-vous, et en fut fort
-inquiet. Une ligne immense de feux se développait devant lui, et
-l'horizon en paraissait embrasé. Il choisit trois de ses officiers
-parlant à la fois allemand et polonais, et les envoya en
-reconnaissance. L'un de ces trois officiers, Polonais d'origine, aussi
-brave qu'intelligent, pénétra dans les bivouacs ennemis, et y apprit
-tout ce qu'il voulait savoir. Il revint aussitôt faire son rapport au
-maréchal Marmont. Suivant ce rapport, on avait devant soi toutes les
-armées de la coalition, deux cent mille hommes à peu près, et on était
-par cette masse énorme séparé de Napoléon parti pour Saint-Dizier. Il
-n'était guère possible de parvenir à travers un pareil obstacle
-jusqu'à l'armée impériale. Marmont dépêcha un officier à Mortier pour
-l'inviter à le rejoindre au plus vite, et l'engager à prendre en
-arrière une position qui les mît à l'abri du dangereux voisinage dont
-on venait de faire la découverte.
-
-Le jour suivant, 25 mars, Mortier se transporta auprès de Marmont pour
-avoir un entretien avec lui. Il avait perdu du temps à exécuter le
-trajet par la traverse de Vatry, et y avait recueilli les mêmes
-informations que son collègue. En présence de cette conformité de
-renseignements, tous deux furent d'avis de rétrograder sur
-Fère-Champenoise. Les colonnes de l'ennemi paraissant se diriger sur
-eux, rendaient d'ailleurs ce mouvement inévitable. Marmont s'apprêta
-donc à se retirer sur Sommesous, en priant instamment son collègue de
-se diriger sur ce point.
-
-[En marge: Troupes du général Compans et du général Pacthod errant à
-l'aventure comme celles des deux maréchaux.]
-
-Telles avaient été jusqu'au 25 mars au matin, moment où les armées
-alliées s'ébranlaient pour marcher sur Paris, les opérations des
-maréchaux Marmont et Mortier. Deux autres corps, ceux du général
-Pacthod et du général Compans, allaient se trouver dans une situation
-à peu près semblable. Le général Pacthod avait été laissé à Sézanne
-avec sa division de gardes nationales, pour escorter les renforts
-destinés à l'armée. Il avait successivement recueilli divers
-bataillons, les uns de ligne, les autres de jeune garde venus de Paris
-sous le général Compans, et une immense artillerie, le tout comprenant
-environ une dizaine de mille hommes, sur lesquels Napoléon avait
-compté pour le renforcer, et qu'il avait plusieurs fois recommandés à
-la surveillance du ministre de la guerre. Ce ministre ne s'en était
-guère occupé, et ces bataillons erraient à l'aventure, attendant des
-instructions qu'on ne leur envoyait point. Le général Pacthod informé
-par diverses reconnaissances qu'il était près de Marmont et de
-Mortier, avait écrit à ce dernier qui n'avait su quoi lui prescrire,
-et, ne recevant pas de réponse, il s'était acheminé de Sézanne sur
-Fère-Champenoise, dans la direction de l'Aube à la Marne, ce qui
-devait le faire tomber en travers de la ligne suivie par les deux
-maréchaux, et lui fournir le moyen de se réunir à eux. Dans cette même
-matinée du 25 il avait déjà traversé cette ligne, et il était près
-d'un endroit appelé Villeseneux. (Voir la carte nº 62.) Le général
-Compans avait suivi de très-loin le général Pacthod.
-
-Voilà quelle était la position des divers corps français lorsque le 25
-au matin, les armées coalisées, abandonnant à Wintzingerode la
-poursuite de Napoléon, prirent le chemin de Paris. Blucher s'avançait
-à droite s'appuyant à la Marne, Schwarzenberg à gauche, s'appuyant à
-l'Aube. Près de vingt mille hommes de cavalerie précédaient les deux
-colonnes. L'infanterie suivait à une demi-heure de distance.
-
-[En marge: Funeste journée de Fère-Champenoise, le 25 mars 1814.]
-
-Dès que le maréchal Marmont vit l'orage se diriger de son côté, il
-comprit que l'ennemi délaissait Napoléon pour se porter sur Paris, et
-il rebroussa chemin vers Sommesous, route de Fère-Champenoise. Le
-maréchal, excellent manoeuvrier, rétrograda en bon ordre, abritant sa
-cavalerie, trop peu nombreuse, derrière ses carrés d'infanterie. À
-chaque position tenable il s'arrêtait, couvrait de mitraille l'ennemi
-trop pressant, puis se remettait en marche, protégeant toujours son
-artillerie et sa cavalerie avec ses carrés dont la solidité ne se
-démentait point.
-
-À Sommesous, il éprouva une nouvelle contrariété. Mortier, quoiqu'en
-se hâtant, n'avait pu arriver encore au rendez-vous, et il fallut l'y
-attendre, afin de prévenir une séparation. Réunis, les deux maréchaux
-comptaient tout au plus 15 mille hommes: que seraient-ils devenus
-s'ils avaient été séparés?
-
-Marmont attendit donc de pied ferme l'arrivée de son collègue, mais il
-lui fallut essuyer bien des charges de cavalerie, et, ce qui était
-fâcheux, perdre bien des moments précieux, pendant lesquels les
-colonnes ennemies avaient le loisir d'avancer et de devenir plus
-menaçantes. Enfin Mortier parut, et on se mit en route pour
-Fère-Champenoise.
-
-[En marge: Marmont et Mortier se défendent vaillamment entre Vassimont
-et Connantray contre les flots de la cavalerie ennemie.]
-
-À peine avait-on franchi quelques mille mètres que l'on fut assailli
-par une masse effrayante de troupes à cheval, appuyée par de
-l'infanterie. Les deux maréchaux se réfugièrent dans une position qui
-leur permettait de résister un certain temps. Deux ravins assez
-rapprochés et courant, parallèlement, l'un vers Vassimont, l'autre
-vers Connantray, laissaient entre eux un espace ouvert de peu
-d'étendue, et assez facile à défendre. Les maréchaux vinrent se placer
-entre les deux ravins, barrant l'espace qui les séparait, ayant leur
-gauche au ravin de Vassimont, leur droite à celui de Connantray, et
-couvrant ainsi la route de Fère-Champenoise. (Voir la carte nº 62.)
-Ils tinrent autant qu'ils purent dans cette position en face de la
-cavalerie et de l'artillerie ennemies. La cavalerie française restée
-en plaine s'y défendit vaillamment, mais fut enfin refoulée par celle
-de Pahlen, et forcée de se replier derrière notre infanterie.
-
-[En marge: Ils sont obligés de battre en retraite après avoir perdu
-trois mille hommes et une partie de leurs canons.]
-
-Sur ces entrefaites, le temps qui était mauvais, étant devenu pire, et
-une grêle abondante, chassée dans les yeux de nos artilleurs, leur
-ôtant presque la vue des objets, les gardes russes à cheval
-s'élancèrent sur les cuirassiers de Bordessoulle qui étaient à notre
-gauche, un peu en avant de Mortier, et les refoulèrent sur notre
-infanterie. La jeune garde ayant formé ses carrés en toute hâte, mais
-privée de ses feux par la pluie, ne put arrêter l'ennemi, et deux
-carrés de la brigade Jamin furent enfoncés. Au même instant un
-spectacle inquiétant vint troubler l'esprit des troupes restées
-jusque-là inébranlables malgré leur jeunesse. Ce n'était pas tout que
-de disputer pendant une heure ou deux le terrain qui s'étendait entre
-les ravins de Vassimont et de Connantray, il fallait bien finir par se
-replier, et défiler alors à travers le village même de Connantray où
-nous avions appuyé notre droite, et où passait la grande route de
-Fère-Champenoise. Or tandis que le gros de la cavalerie ennemie nous
-chargeait de front, une partie de cette cavalerie ayant franchi le
-ravin de Connantray à notre droite, galopait sur nos derrières vers
-Fère-Champenoise. Des menaces pour nos derrières se joignant ainsi à
-des attaques réitérées sur notre front, on fit volte-face un peu trop
-vite, et on se retira sur Fère-Champenoise avec une certaine
-confusion. Le corps de Marmont parvint à traverser Connantray sans
-perdre autre chose que quelques canons, mais Mortier eut de la peine à
-se tirer d'embarras, et il aurait été accablé si un secours inespéré
-ne fût survenu tout à coup.
-
-Parmi les troupes des généraux Pacthod et Compans il y avait des
-régiments de cavalerie organisés à la hâte dans le dépôt de
-Versailles. L'un de ces régiments ayant suivi le mouvement du général
-Pacthod, parut à l'improviste entre Vassimont et Connantray, chargea
-la cavalerie ennemie, dégagea notre infanterie, et sauva le corps du
-maréchal Mortier. Ce dernier en fut quitte comme Marmont en sacrifiant
-une partie de son artillerie qui ne put franchir le ravin de
-Connantray pour gagner Fère-Champenoise.
-
-Cette échauffourée, où le mauvais temps se faisant l'allié d'un ennemi
-dix fois plus nombreux que nous, avait paralysé la résistance de nos
-soldats, nous coûta environ trois mille hommes et beaucoup
-d'artillerie. C'était une perte cruelle, soit en elle-même, soit
-relativement à la faiblesse numérique des deux maréchaux, et ce
-n'était pas la dernière qu'ils dussent éprouver.
-
-[En marge: Les deux maréchaux passent la nuit près de Sézanne.]
-
-Il était impossible de séjourner à Fère-Champenoise, et on ne pouvait
-s'arrêter qu'à la nuit. Il fallut donc se mettre en marche sur
-Sézanne. Mais on n'était pas sûr d'y arriver, pressé qu'on était par
-des flots d'ennemis. Heureusement que pour se rendre à Sézanne, on
-côtoyait les hauteurs sur lesquelles passe la grande route de Châlons
-à Montmirail, et où l'on avait livré un mois auparavant de si beaux
-combats. L'un des monticules appartenant à ces hauteurs, et formant
-une sorte de promontoire avancé dans la plaine, se trouvait tout près,
-et à droite. On alla y prendre position pour la nuit, et s'y mettre à
-l'abri des attaques incessantes de la cavalerie des alliés. Mais
-tandis qu'on y marchait, une affreuse canonnade retentissait à droite
-en arrière. Les maréchaux en furent très-soucieux, et Mortier alors se
-rappela le brave et infortuné Pacthod, qui lui avait demandé des
-instructions qu'il n'avait pu lui donner.
-
-[En marge: Le général Pacthod, moins heureux, est entouré avec les
-gardes nationales qu'il commande par toute l'armée ennemie.]
-
-[En marge: Héroïsme des gardes nationales.]
-
-[En marge: Une partie se laisse sabrer sans se rendre, le reste ne se
-rend qu'aux souverains alliés eux-mêmes.]
-
-Le général Pacthod en effet, cherchant à rejoindre les maréchaux,
-s'était porté au delà de Fère-Champenoise, et, pour les retrouver,
-s'était avancé jusqu'à Villeseneux. Ayant appris là leur mouvement
-rétrograde, il revenait, poursuivi par la cavalerie de Wassiltsikoff,
-et se dirigeait sur Fère-Champenoise au moment même où Mortier en
-sortait. Le général Pacthod, qui ne se flattait plus d'y arriver,
-avait pris le parti de se retirer vers Pierre-Morains et Bannes, dans
-l'espérance de trouver un asile près des marais de Saint-Gond. Il
-marchait avec trois mille gardes nationaux formés en cinq carrés, et
-avait été contraint de se réfugier dans un fond couronné de tous côtés
-par les troupes ennemies. Ces troupes ne se reconnaissant pas d'abord,
-car elles appartenaient celles-ci à Blucher, celles-là au prince de
-Schwarzenberg, avaient tiré les unes sur les autres. Bientôt revenues
-de leur erreur, elles avaient croisé leurs feux sur les malheureux
-carrés du général Pacthod. Les deux derniers de ces carrés, chargés
-de faire l'arrière-garde depuis Villeseneux, n'avaient cessé de
-montrer une contenance héroïque, quoique composés de gardes nationaux
-qui pour la plupart n'avaient jamais fait la guerre. Entourés et
-accablés de mitraille, ils avaient tenu ferme jusqu'à ce que démolis
-par l'artillerie, et enfoncés enfin par la cavalerie, ils fussent
-sabrés presque jusqu'au dernier homme. Les trois autres, poussés vers
-le marais de Saint-Gond, finirent par se confondre en une seule masse,
-se refusant toujours sous des flots de mitraille à mettre bas les
-armes. Chaque décharge d'artillerie y produisait d'affreux ravages.
-
-L'empereur Alexandre et le roi de Prusse, accourus sur les lieux,
-furent touchés de tant d'héroïsme. Alexandre envoya un de ses
-officiers les sommer en son nom, et alors ce qui en restait se rendit
-à lui. Ce prince ne put s'empêcher de concevoir des inquiétudes en
-voyant de simples gardes nationaux se défendre avec cette énergie, et
-il en témoigna son étonnement et son admiration quelques jours plus
-tard. Noble et triste épisode de ces guerres aussi folles que
-sanglantes!
-
-[En marge: La division Compans réussit à se sauver sur Meaux.]
-
-Cette cruelle journée de Fère-Champenoise, que les coalisés ont
-décorée du nom de bataille, et qui ne fut que la rencontre fortuite de
-deux cent mille hommes avec quelques corps égarés qui se battirent
-dans la proportion d'un contre dix, nous coûta environ six mille
-morts, blessés ou prisonniers, sans compter une artillerie
-très-nombreuse. Le corps du général Compans, ayant de bonne heure pris
-le parti de rétrograder, avait marché sur Coulommiers, et il put
-devancer sain et sauf les masses ennemies sur la route de Meaux.
-
-[En marge: Marche des maréchaux sur la Ferté-Gaucher.]
-
-Le lendemain 26 mars, les deux maréchaux, comptant à peu près 12 mille
-hommes à eux deux, se dirigèrent sur la Ferté-Gaucher, pour gagner la
-Marne entre Lagny et Meaux, et venir défendre Paris, car la Marne,
-comme on sait, se jetant dans la Seine à Charenton, c'est-à-dire
-au-dessus de Paris, protége cette capitale contre l'ennemi arrivant du
-nord-est. (Voir la carte nº 62.) Ils traversèrent Sézanne de bonne
-heure, n'y trouvèrent que quelques Cosaques qu'ils dispersèrent, et
-continuèrent leur chemin par Moeurs et Esternay. Le maréchal Mortier
-formait la tête, le maréchal Marmont la queue de la colonne.
-
-[En marge: Ils y trouvent l'ennemi.]
-
-Dans la seconde moitié du jour, les postes avancés de notre cavalerie
-signalèrent l'ennemi à la Ferté-Gaucher, ce qui causa une extrême
-surprise et une sorte d'épouvante. Le général Compans ayant pu y
-passer quelques heures auparavant, et l'ennemi qui nous poursuivait
-étant derrière nous, on ne comprenait pas comment on était ainsi
-devancé. Pourtant la chose était fort naturelle, quoiqu'elle parût ne
-pas l'être. Blucher, en se portant sur Châlons pour s'y joindre à
-l'armée de Bohême, avait laissé Bulow devant Soissons, et lancé Kleist
-et d'York sur les traces des deux maréchaux. Kleist et d'York les
-avaient suivis sur Château-Thierry, et de Château-Thierry s'étaient
-jetés directement sur la Ferté-Gaucher, pour leur couper la route de
-Paris.
-
-[En marge: Leurs vains efforts pour se faire jour.]
-
-[En marge: Ils se dérobent par une marche de nuit, et gagnent
-Provins.]
-
-Mortier et Marmont délibérèrent sur le terrain même, et convinrent,
-le premier de forcer le passage à la Ferté-Gaucher, pendant que le
-second contiendrait l'ennemi acharné à les poursuivre, en défendant la
-position de Moutils à outrance. En effet la division de vieille garde
-Christiani attaqua vigoureusement la Ferté-Gaucher, mais ne put
-déloger l'ennemi bien posté sur les bords du Grand-Morin. De son côté
-le maréchal Marmont se défendit vaillamment au défilé de Moutils. On
-remplit ainsi la journée, mais le coeur dévoré de soucis, et sans
-savoir comment on sortirait de ce coupe-gorge, car on avait les
-troupes alliées devant et derrière soi. Vers la nuit cependant on
-imagina de se rabattre à gauche, en marchant à travers champs, et
-d'essayer de gagner Provins par la traverse de Courtacon. (Voir la
-carte nº 62.) La chose s'exécuta comme elle avait été résolue.
-Profitant de l'obscurité, on se jeta dans la campagne à gauche, et on
-parvint à gagner Provins, après d'affreuses angoisses, et sans avoir
-essuyé d'autre perte que celle de quelques caissons. Heureusement on
-avait sauvé les hommes et les canons, et à peine en avait-il coûté
-quelques voitures pour sortir de cette conjoncture effrayante.
-Seulement la route de l'armée était changée, et il ne restait d'autre
-moyen d'arriver à Paris que de suivre le chemin qui borde la droite de
-la Seine, de Melun à Charenton. Dès lors l'ennemi, libre de se porter
-sur la Marne, et de la passer partout où il voudrait, n'avait d'autre
-obstacle à craindre dans l'accomplissement de ses desseins que la
-faible division du général Compans, qui s'était retirée sur Meaux. Il
-fallait donc se hâter pour être rendu à temps sous les murs de Paris,
-pour s'y joindre au général Compans s'il avait pu se sauver, pour se
-réunir en un mot à tout ce qu'il y avait de bons citoyens, et défendre
-avec eux la capitale de notre pays contre l'Europe avide de vengeance.
-
-Les maréchaux, comprenant qu'il n'y avait pas d'autre conduite à
-tenir, donnèrent aux troupes un repos qui leur était indispensable,
-car elles n'avaient cessé depuis trois jours de marcher même la nuit,
-et partirent le soir du 27 pour s'approcher de Paris, le maréchal
-Marmont par la route de Melun, le maréchal Mortier par celle de
-Mormant, afin de ne pas s'embarrasser en suivant le même chemin.
-
-[En marge: Arrivée des maréchaux Marmont et Mortier, le 29 mars au
-soir, sous les murs de Paris.]
-
-Le lendemain 28, ils vinrent coucher à la même hauteur, l'un à Melun,
-l'autre à Mormant. Le 29, ils se réunirent, et passèrent la Marne au
-point où elle se jette dans la Seine, c'est-à-dire au pont de
-Charenton. Les deux maréchaux allèrent prendre les ordres de Joseph et
-de la Régente relativement à la défense de la capitale.
-
-[En marge: Le général Compans y arrive de son côté par la route de
-Meaux.]
-
-De son côté, le général Compans, recueillant sur son chemin les
-troupes en retraite, celles du général Vincent qui avaient occupé
-Château-Thierry, celles du général Charpentier qui avaient occupé
-Soissons, et qui revenaient les unes et les autres poussées par les
-masses de la coalition, fit halte à Meaux, en détruisit les ponts, en
-noya les poudres, et se replia par Claye et Bondy sur Paris.
-
-Les deux armées de Silésie et de Bohême, parvenues au bord de la
-Marne, avaient à prendre leurs dispositions pour se présenter devant
-Paris. Cette grande capitale, connue du monde entier, est, comme on
-sait, située au-dessous du confluent de la Marne avec la Seine (voir
-la carte nº 62), et c'est sa partie la plus considérable, la plus
-peuplée, qui s'offre à l'ennemi venant du nord-est. Elle n'avait
-d'autre protection, à l'époque dont nous racontons l'histoire, que les
-hauteurs de Romainville, de Saint-Chaumont et de Montmartre. Il
-fallait donc que les alliés franchissent la Marne en masse pour venir
-forcer nos dernières défenses, et venger vingt années d'humiliations.
-Ils passèrent cette rivière au-dessus et au-dessous de Meaux, et se
-distribuèrent comme il suit dans leur marche sur Paris.
-
-[En marge: Dispositions des généraux ennemis pour l'attaque de Paris.]
-
-D'abord ils mirent de garde à Meaux les corps de Sacken et de Wrède
-pour y couvrir leurs derrières contre une attaque inopinée, précaution
-toute naturelle quand on avait laissé Napoléon à Saint-Dizier.
-Blucher, avec les corps de Kleist et d'York confondus en un seul, avec
-le corps de Woronzoff (précédemment Wintzingerode) avec celui de
-Langeron, comprenant 90 mille hommes à eux quatre, dut se porter plus
-à droite et gagner la route de Soissons, pour s'acheminer par le
-Bourget sur Saint-Denis et Montmartre. (Voir la carte nº 62.) On avait
-confié au corps de Bulow le soin de s'emparer de Soissons. Le prince
-de Schwarzenberg, avec le corps de Rajeffsky (précédemment
-Wittgenstein) et les réserves, s'élevant en tout à 50 mille hommes,
-dut venir par la route de Meaux, Claye et Bondy sur Pantin, la
-Villette et les hauteurs de Romainville. Le prince royal de
-Wurtemberg, avec son corps et celui de Giulay, forts de 30 mille
-hommes environ, dut venir par Chelles, Nogent-sur-Marne et Vincennes,
-sur Montreuil et Charonne. Les trois colonnes avaient ordre de se
-trouver le 29 au soir devant Paris, afin d'être en mesure d'attaquer
-le 30. Elles se mirent en effet en marche pour arriver au jour convenu
-sous les murs de la grande capitale, vieil objet de leur haine et de
-leur ambition.
-
-[En marge: Agitation et douleur de la population de Paris.]
-
-[En marge: Spectacle que présentait en ce moment la capitale.]
-
-[En marge: État du gouvernement en l'absence de Napoléon.]
-
-On devine, sans qu'il soit nécessaire de le dire, les émotions dont la
-population parisienne était agitée. Enfin, il n'y avait plus à en
-douter, les armées réunies de la coalition avaient pris la résolution
-de marcher sur Paris. Napoléon, soit nécessité, soit combinaison qu'on
-ne savait comment expliquer, était en ce moment éloigné de sa
-capitale, et se trouvait dans l'impossibilité de la protéger. À
-l'exception de quelques hommes aveuglés par l'esprit de parti, la
-masse des habitants était saisie de douleur, et elle aurait souhaité
-un défenseur quel qu'il fût. Le désir d'être débarrassé du
-gouvernement de Napoléon n'était rien auprès de la crainte d'un
-assaut, et des horreurs qui pouvaient s'ensuivre. La garde nationale,
-tirée exclusivement de la classe moyenne, et réduite à douze mille
-hommes, n'avait pas trois mille fusils. Une partie avait des piques
-qui la rendaient ridicule. Le peuple, quoique ennemi de la
-conscription et des droits réunis, frémissait à la vue de l'étranger,
-et aurait volontiers pris les armes, si on avait pu lui en donner, et
-si on avait voulu les lui confier. Il errait, oisif, inquiet,
-mécontent, dans les faubourgs et sur les boulevards. Aux barrières se
-pressait une foule de campagnards poussant devant eux leur bétail, et
-emportant sur des charrettes ce qu'ils avaient pu sauver de leur
-modeste mobilier. On n'avait pas même songé à les dispenser de
-l'octroi, et quelques-uns étaient obligés de vendre à vil prix une
-portion de ce qu'ils apportaient pour acheter le droit d'abriter le
-reste dans la capitale. Les malheureux aussitôt entrés allaient
-encombrer les boulevards et les places publiques, et, après s'être
-fait avec leurs charrettes et leur bétail une espèce de campement,
-couraient çà et là, demandant des nouvelles, les colportant, les
-exagérant, et gémissant au bruit du canon qui annonçait le ravage de
-leurs propriétés. Au-dessus de ce peuple si divers, si confus, si
-troublé, flottait dans une sorte de désolation le plus étrange
-gouvernement du monde. L'Impératrice Régente vivement alarmée pour
-elle-même et pour son fils, craignant à la fois les soldats de son
-père et le peuple au milieu duquel elle était venue régner, ne
-trouvant plus auprès de Cambacérès, frappé de stupeur, les directions
-qu'elle était habituée à en recevoir, se défiant à tort de Joseph,
-doux et affectueux pour elle, mais signalé à ses yeux comme un jaloux
-de l'Empereur, ne sachant dès lors où chercher un conseil, un appui,
-avait été jetée par le bruit du canon dans un état de trouble extrême.
-Joseph, que le canon n'effrayait point, mais qui, à la vue des trônes
-de sa famille tombant les uns après les autres, commençait à
-désespérer de celui de France, Joseph, qui sous les coups d'éperon de
-l'Empereur, s'était un moment mêlé de l'organisation des troupes mais
-sans y rien entendre, n'avait ni le savoir, ni l'activité, ni
-l'autorité nécessaires pour s'emparer fortement des éléments de
-résistance existant encore dans Paris. Le ministre de la guerre,
-Clarke, duc de Feltre, laborieux mais incapable, faible, très-près
-d'être infidèle, prenant le contre-pied de tous les avis du duc de
-Rovigo qu'il détestait, était à peine en état d'exécuter la moitié des
-ordres de l'Empereur, lesquels du reste se rapportaient exclusivement
-à l'armée active. Le duc de Rovigo, intelligent, brave, mais décrié
-comme l'instrument d'une tyrannie perdue, n'était écouté de personne.
-Les autres ministres, hommes purement spéciaux, ne sortaient pas du
-cercle de leurs fonctions, et se bornaient dans les circonstances
-présentes à partager la consternation générale. Enfin le seul homme
-capable, non pas de créer des ressources, car jamais il ne s'était
-occupé d'administration, mais de donner de bons avis en fait de
-conduite, M. de Talleyrand, souriait des embarras de tous ces
-personnages, se moquait d'eux, et leur payait en mépris la défiance
-qu'il leur inspirait. Tel était l'assemblage confus de princes et de
-ministres qui en ce moment était chargé du salut de la France! Ainsi
-se retrouvaient partout les tristes conséquences de la politique de
-conquête: des ouvrages magnifiques, des armes, des soldats à Dantzig,
-à Hambourg, à Flessingue, à Palma-Nova, à Venise, à Alexandrie, et à
-Paris rien, rien! ni une redoute, ni un soldat, ni un fusil, pas même
-un gouvernement, et pour toute ressource, pour diriger l'énergie du
-plus brave peuple de l'univers, une femme éplorée, et des frères, non
-pas sans courage mais sans autorité, parce que tout dans l'État avait
-été réduit à un homme, et que cet homme absent, la pensée, la
-volonté, l'action semblaient s'évanouir au sein de la France
-paralysée!
-
-Lorsque le 28 mars on connut la prochaine arrivée des maréchaux, et
-qu'on ne put conserver aucun doute sur l'approche de l'ennemi, Joseph,
-qui était dépositaire des instructions de Napoléon, soit écrites, soit
-verbales, relativement à ce qu'il faudrait faire de l'Impératrice et
-du Roi de Rome en cas d'une attaque contre Paris, Joseph en fit part à
-l'Impératrice, à l'archichancelier Cambacérès, au ministre Clarke, et
-il n'entra dans la pensée d'aucun d'eux de désobéir, bien qu'il
-s'élevât dans l'esprit de Joseph et de Cambacérès beaucoup
-d'objections contre la mesure prescrite. L'Impératrice, quant à elle,
-était prête à partir, à rester, selon ce qu'on lui dirait des volontés
-de son époux. Il fut convenu qu'on assemblerait sur-le-champ le
-Conseil de régence, pour lui soumettre la question, et provoquer de sa
-part une résolution conforme aux intentions de Napoléon, expressément
-et itérativement exprimées.
-
-[En marge: Convocation du Conseil de régence, et discussion dans ce
-Conseil pour savoir s'il faut faire sortir de Paris Marie-Louise et le
-Roi de Rome.]
-
-Le Conseil fut réuni dans la soirée du 28 mars sous la présidence de
-l'Impératrice. Il se composait de Joseph, des grands dignitaires
-Cambacérès, Lebrun, Talleyrand, des ministres, et des présidents du
-Sénat, du Corps législatif, du Conseil d'État.
-
-[En marge: Exposé de l'état des choses par le ministre de la guerre.]
-
-À peine était-on rassemblé aux Tuileries qu'avec la permission de la
-Régente le ministre de la guerre prit la parole, et exposa la
-situation en termes tristes et étudiés. Il dit qu'on avait pour unique
-ressource les corps fort réduits des maréchaux Mortier et Marmont,
-quelques troupes rentrées sous le général Compans, quelques
-bataillons péniblement tirés des dépôts, une garde nationale de douze
-mille hommes dont une partie seulement avait des fusils, un peuple
-disposé à se battre mais désarmé, quelques palissades aux portes de la
-ville sans aucun ouvrage défensif sur les hauteurs, en un mot
-vingt-cinq mille hommes environ, dénués des secours de l'art, obligés
-de tenir tête à deux cent mille soldats aguerris et pourvus d'un
-immense matériel. Il accompagna cet exposé des expressions du
-dévouement le plus absolu à la famille impériale, et conclut au départ
-immédiat de l'Impératrice et du Roi de Rome qu'il fallait, selon lui,
-envoyer tout de suite sur la Loire, hors des atteintes de l'ennemi.
-
-[En marge: Opinion de M. Boulay de la Meurthe, des ducs de Rovigo, de
-Massa et de Cadore.]
-
-M. Boulay (de la Meurthe), impatient d'émettre son avis en écoutant le
-ministre de la guerre, s'éleva vivement contre une pareille
-proposition, et en développa avec véhémence les inconvénients faciles
-à saisir au premier aperçu. Il dit que ce serait à la fois abandonner
-et désespérer la capitale, qui voyait une sorte d'égide dans la fille
-et le petit-fils de l'empereur d'Autriche, qu'en paraissant ne songer
-qu'à son propre salut, ce serait inviter chacun à suivre cet exemple;
-que dès lors on pouvait regarder la défense de Paris comme impossible,
-ses portes comme ouvertes d'avance à l'ennemi, et que par ce départ du
-gouvernement on aurait créé soi-même le vide qu'un parti hostile,
-soutenu par l'étranger, remplirait en proclamant les Bourbons, ainsi
-qu'on venait de le voir à Bordeaux. M. Boulay (de la Meurthe), après
-avoir développé ces idées, proposa de faire jouer à Marie-Louise le
-rôle de son illustre aïeule Marie-Thérèse, de la conduire à l'hôtel
-de ville avec son fils dans ses bras, et de faire appel au peuple de
-Paris, qui fournirait au besoin cent mille soldats pour la défendre.
-
-[En marge: La presque unanimité semble se prononcer pour que
-Marie-Louise et son fils restent à Paris.]
-
-Cet avis, auquel il n'y aurait pas eu d'objection à opposer, si on
-avait eu cent mille fusils à donner au peuple de Paris, et si le
-gouvernement impérial avait voulu les lui confier, cet avis fut
-approuvé par la majorité, notamment par le ministre de la police, duc
-de Rovigo, et par le vieux duc de Massa, qui, malgré son âge et le
-délabrement de sa santé, soutint avec éloquence et presque avec
-jeunesse l'opinion contraire au départ. Le sage et froid duc de Cadore
-trouva lui-même une sorte de chaleur pour appuyer l'avis de rester à
-Paris et de s'y défendre énergiquement. Au milieu de cette sorte
-d'unanimité, Joseph paraissant approuver ceux qui combattaient la
-proposition de quitter Paris, se taisait pourtant, comme paralysé par
-une puissance inconnue. Le prince Cambacérès, courbé sous le poids de
-ses chagrins, se taisait également. L'Impératrice, vivement agitée,
-demandait du regard un conseil à tous les assistants.
-
-[En marge: Opinion de M. de Talleyrand.]
-
-[En marge: Sens de cette opinion, et effet qu'elle produit.]
-
-M. de Talleyrand, avec l'autorité attachée à son nom, prit à son tour
-la parole, et exprima une opinion vraiment surprenante pour ceux qui
-auraient connu ses relations secrètes. Avec cette gravité lente,
-gracieuse et dédaigneuse à la fois, qui caractérisait sa manière de
-parler, il émit un avis profondément politique, tel qu'il aurait pu
-l'émettre s'il avait été entièrement dévoué aux Bonaparte. Il
-s'étendit peu sur l'enthousiasme qu'on pourrait provoquer en allant à
-l'hôtel de ville avec l'Impératrice et le Roi de Rome, car son esprit
-n'ajoutait guère foi à ce genre de ressources, mais il insista sur le
-danger de laisser Paris vacant. Évacuer la capitale c'était, selon
-lui, la livrer aux entreprises qu'un parti ennemi ne manquerait pas
-d'y tenter à la première apparition des armées coalisées. Ce parti
-ennemi que chacun connaissait, était celui des Bourbons. La coalition
-dont il avait toute la faveur approchait. Abandonner Paris, en faire
-partir Marie-Louise, c'était débarrasser la coalition de toutes les
-difficultés qu'elle pouvait rencontrer pour opérer une révolution.
-Telle fut, non dans les termes, mais quant au sens, l'opinion exprimée
-par M. de Talleyrand, et il était singulier d'entendre l'homme qui
-devait être le principal auteur de la prochaine révolution la décrire
-si parfaitement à l'avance.
-
-[En marge: La majorité des voix se prononce contre le départ.]
-
-Les gens sans finesse, et qui justement parce qu'ils n'en ont pas en
-supposent partout, crurent dans le moment, et répétèrent que M. de
-Talleyrand avait soutenu cet avis pour qu'on en suivît un autre. Ils
-commettaient là une erreur puérile. M. de Talleyrand, consulté à
-l'improviste, avait obéi à son bon sens, et conseillé ce qu'il y avait
-de mieux. De plus, le projet de départ le contrariait. Rester à Paris
-après avoir conseillé d'en sortir, c'était se mettre gravement en
-faute; partir, c'était courir les aventures à la suite du gouvernement
-qui s'en allait, et s'éloigner du gouvernement qui arrivait. Enfin, le
-conseil de rester avait une couleur de dévouement qui pouvait être
-utile, si Napoléon, qu'on ne croirait réellement perdu qu'en le
-sachant mort, venait à triompher. Après avoir ainsi obéi à la nature
-de son esprit et à ses convenances, M. de Talleyrand se tut, ôtant à
-tous les assistants le courage d'émettre un avis politique après le
-sien. On recueillit les voix, et un premier recensement des votes
-parut assurer une majorité considérable à ceux qui désapprouvaient le
-départ de l'Impératrice et du Roi de Rome.
-
-[En marge: Discours du ministre Clarke en sens contraire.]
-
-Ce résultat était à peine annoncé qu'une anxiété singulière éclata sur
-le visage du ministre Clarke, et surtout sur celui du prince Joseph,
-qui cependant avait encouragé visiblement l'opinion en faveur de
-laquelle la majorité venait de se prononcer. Alors, comme s'il eût
-cédé à une nécessité impérieuse, le ministre de la guerre se leva, et
-prononça un discours développé pour conseiller de nouveau le départ de
-l'Impératrice et du Roi de Rome. Il en donna des raisons qui, sans
-être bonnes, étaient les moins mauvaises qu'on pût alléguer. Tout
-n'était pas dans Paris, disait-il, tout n'y devait pas être, et Paris
-pris, il fallait défendre à outrance le reste de la France, et le
-disputer opiniâtrement à l'ennemi. Il fallait, avec l'Impératrice,
-avec le Roi de Rome, se rendre dans les provinces qui n'étaient pas
-envahies, y appeler les bons Français à sa suite, et se faire tuer
-avec eux pour la défense du sol et du trône. Or, cette lutte prolongée
-n'était pas possible, si, en laissant l'Impératrice et son fils dans
-la capitale, on les exposait à tomber dans les mains des souverains
-coalisés. On rendrait ainsi à l'empereur d'Autriche le gage précieux
-qu'on tenait de lui, et si quelque part on voulait lever l'étendard de
-la résistance, on n'aurait aucune des personnes augustes autour
-desquelles il serait possible de rassembler les sujets dévoués à
-l'Empire. Or, cette probabilité de voir l'ennemi pénétrer dans Paris
-était plus grande qu'on ne l'imaginait, car il y avait très-peu de
-chances, avec les ressources restées dans la capitale, de résister aux
-deux cent mille hommes qui marchaient sur elle.
-
-[En marge: La majorité persiste.]
-
-Le ministre de la guerre avait pris tant de peine par pure obéissance.
-Au fond il n'avait d'avis sur rien. Les arguments qu'il avait fait
-valoir, et qu'il avait puisés dans le souvenir historique des
-résistances désespérées, ces arguments, vrais à Vienne sous
-Marie-Thérèse, à Berlin sous le grand Frédéric, faux à Paris sous un
-soldat vaincu, ne touchèrent personne, car sans s'en rendre compte, et
-sans oser le dire, chacun sentait qu'avec un gouvernement d'origine
-révolutionnaire, dont la faveur était perdue, et auquel il y avait un
-remplaçant tout préparé, quitter la capitale c'était donner ouverture
-à une révolution. Chacun donc persista, et les avis ayant été
-recueillis de nouveau, on vit la presque unanimité se prononcer pour
-que Marie-Louise et le Roi de Rome restassent dans Paris.
-
-[En marge: Joseph, obligé de s'expliquer, fait connaître deux lettres
-le l'Empereur qui prescrivent, en cas de danger, de faire sortir de
-Paris sa femme et son fils.]
-
-Alors Joseph sortit de son silence obstiné, et ce qui semblait
-inexplicable dans son attitude s'expliqua. Il lut deux lettres de
-l'Empereur, l'une datée de Troyes après la bataille de la Rothière,
-l'autre de Reims après les batailles de Craonne et de Laon, dans
-lesquelles Napoléon disait qu'à aucun prix il ne fallait laisser
-tomber son fils et sa femme dans les mains des alliés. Nous avons fait
-connaître le motif qui avait inspiré Napoléon en écrivant ces deux
-lettres. C'était, indépendamment de l'affection très-réelle qu'il
-avait pour sa femme et son fils, le désir de conserver dans ses mains
-un gage précieux; c'était de plus la crainte que Marie-Louise ne
-devînt l'instrument docile de tout ce qu'on voudrait tenter contre
-lui, notamment en créant une régence qui serait son exclusion du
-trône. Après l'inquiétante bataille de la Rothière, il avait pensé
-ainsi, et il avait pensé encore de même après les douteuses batailles
-de Craonne et de Laon. Ces deux lettres furent pour le Conseil de
-régence un coup accablant. Au premier moment, ceux dont l'opinion
-était vaincue, s'écrièrent qu'on avait eu bien tort de les assembler
-pour leur demander un avis, s'il y avait un ordre de Napoléon, ordre
-absolu, n'admettant pas de discussion. Mais bientôt la réflexion
-succédant à la première impression, ils examinèrent les lettres
-citées, et contestèrent l'usage qu'on en faisait. La première avait
-été écrite dans d'autres circonstances, après la bataille de la
-Rothière, lorsqu'il paraissait n'y avoir aucune chance de résister à
-l'ennemi. Depuis, d'éclatants succès, mêlés il est vrai d'événements
-moins heureux, avaient prolongé la guerre, et en avaient rendu le
-résultat incertain. Les circonstances étaient donc différentes, et
-Napoléon ne donnerait peut-être pas aujourd'hui les mêmes ordres.
-
-[En marge: Consternation du Conseil de régence.]
-
-[En marge: Violentes altercations.]
-
-[En marge: Singulier entretien de M. de Talleyrand avec le duc de
-Rovigo.]
-
-À cette interprétation la seconde lettre, écrite de Reims le 16 mars,
-lendemain de l'heureux combat de Reims, et au moment où commençait la
-marche vers les places fortes, répondait péremptoirement. Il fallut
-donc se rendre, et consentir au départ pour le lendemain matin 29. Il
-fut convenu toutefois que Joseph et les ministres resteraient afin de
-diriger la défense de Paris, et qu'ils ne partiraient que lorsqu'on ne
-pourrait plus disputer cette ville à l'ennemi. L'archichancelier
-Cambacérès, peu propre au tumulte des armes, et d'ailleurs conseiller
-indispensable de la Régente, dut seul accompagner Marie-Louise. On se
-sépara consterné, et dans un état d'agitation qui n'était pas
-ordinaire sous ce gouvernement jusque-là si obéi et si paisible. On
-s'accusait en effet les uns les autres, et on s'imputait la ruine
-prochaine de l'Empire. Quelques membres des plus ardents reprochèrent
-au duc de Rovigo de n'avoir pas recours aux moyens qui avaient sauvé
-la France en quatre-vingt-douze, et par exemple de ne pas chercher à
-soulever le peuple; à quoi il répliqua qu'il était bien de cet avis,
-mais que pour armer le peuple il lui faudrait deux choses qu'il
-n'avait pas, des armes d'abord, et ensuite la permission de recourir à
-un tel moyen. En descendant l'escalier des Tuileries, M. de
-Talleyrand, qui marchait comme il parlait, c'est-à-dire lentement, dit
-au duc de Rovigo, en s'appuyant sur la canne dont il s'aidait
-habituellement: Eh bien, voilà donc comment devait finir ce règne
-glorieux!... Terminer sa carrière comme un aventurier, au lieu de la
-terminer paisiblement sur le plus grand des trônes, et après avoir
-donné son nom à son siècle... quelle fin!... L'Empereur serait bien à
-plaindre, s'il n'avait pas mérité son sort en s'entourant de pareilles
-incapacités!...--Le duc de Rovigo, qui lui aussi avait senti sa faveur
-décroître, et ne faisait pas grand cas de ceux qui l'avaient remplacé
-dans la confiance de l'Empereur, baissa la tête, ne répondit rien,
-parut même approuver les paroles M. de Talleyrand. Celui-ci alors,
-avec un regard qui était une provocation à un peu plus de confiance,
-ajouta: Pourtant il ne peut convenir à tout le monde de se laisser
-écraser sous de telles ruines, et c'est le cas d'y songer!...--Puis,
-trouvant le duc de Rovigo silencieux, car quoique mécontent ce
-serviteur était fidèle, il termina l'entretien par ces simples mots:
-Nous verrons.--Il se jeta ensuite dans sa voiture, craignant presque
-d'en avoir trop dit.
-
-Après cette séance, dont les suites furent si graves, Joseph, le
-prince Cambacérès, Clarke, en accompagnant l'Impératrice dans ses
-appartements, se communiquèrent ce qu'ils pensaient, et s'avouèrent
-entre eux que le parti adopté par obéissance à Napoléon avait de bien
-grands inconvénients.--Mais dites-moi, reprit alors Marie-Louise, ce
-que je dois faire, et je le ferai. Vous êtes mes vrais conseillers, et
-c'est à vous à m'apprendre comment je dois interpréter les volontés de
-mon époux.--Le prince Cambacérès dont la sagesse était désormais sans
-force, Joseph qui craignait la responsabilité, n'osèrent conseiller la
-désobéissance aux lettres de Napoléon. Cependant on décida qu'avant de
-s'y conformer, on s'assurerait bien si le péril était aussi réel qu'on
-l'avait cru, et si dès lors il était déjà temps de faire application
-d'ordres jugés si dangereux. Il fut donc résolu que Joseph et Clarke
-feraient le lendemain matin une reconnaissance militaire autour de
-Paris, et que l'Impératrice ne partirait qu'après un dernier avis de
-leur part.
-
-[En marge: Départ de l'Impératrice et du Roi de Rome le 29 mars.]
-
-[En marge: Chagrin et blâme de la population.]
-
-Le lendemain 29, la place du Carrousel se remplit des voitures de la
-Cour. On y avait chargé, outre le bagage de la famille impériale, les
-papiers les plus précieux de Napoléon, les restes de son trésor
-particulier qui s'élevaient à environ 18 millions, la plus grande
-partie en or, et enfin les diamants de la Couronne. Une foule inquiète
-et mécontente était accourue, car Marie-Louise paraissait à beaucoup
-d'esprits une garantie contre la barbarie des étrangers. On ne
-pillerait pas, se disait-on, on ne brûlerait pas, on n'écraserait pas
-sous les bombes, la ville qui renfermait la fille et le petit-fils de
-l'empereur d'Autriche.--Le départ de Marie-Louise semblait une
-désertion, une sorte de trahison. Toutefois la foule restait inactive
-et muette. Quelques officiers de la garde nationale ayant réussi à
-pénétrer dans le palais, car dans le malheur l'étiquette tombe devant
-l'émotion publique, firent effort auprès de Marie-Louise pour
-l'empêcher de partir, en lui disant qu'ils étaient prêts à la défendre
-elle et son fils jusqu'à la dernière extrémité. Elle répondit tout en
-larmes qu'elle était une femme, qu'elle n'avait aucune autorité,
-qu'elle devait obéir à l'Empereur, et les remercia beaucoup de leur
-dévouement sans pouvoir ni le refuser ni l'accepter. L'infortunée
-(elle était sincèrement attachée alors à la cause de son fils et de
-son époux), l'infortunée allait, venait dans ses appartements,
-attendant Joseph qui n'arrivait pas, ne sachant que dire, que
-résoudre, et pleurant. Enfin des messages réitérés de Clarke annonçant
-que la cavalerie légère de l'ennemi inondait déjà les environs de la
-capitale, elle partit vers midi, dévorée de chagrin, emmenant son
-fils qui trépignait de dépit, et demandait où on le menait.--Où on le
-menait, malheureux enfant!... À Vienne, où il devait mourir, sans
-père, presque sans mère, sans patrie, réduit à ignorer son origine
-glorieuse!... malheureux enfant, né de la prodigieuse aventure qui
-avait uni un soldat à la fille des Césars, et dont la destinée, après
-nos revers, est ce qu'il y a de plus digne de pitié dans ces
-événements extraordinaires!
-
-[En marge: Insuffisance des moyens pour une défense régulière.]
-
-[En marge: Ressources de tout genre pour une défense irrégulière.]
-
-Le long cortége de cette cour consternée, triste exemple des
-vicissitudes humaines, fait pour effrayer tout ce qui est heureux,
-s'écoula vers Rambouillet, au milieu de la foule mécontente, mais
-silencieuse, et prévoyant en ce moment l'avenir comme s'il lui eût été
-dévoilé tout entier. Douze cents soldats de la vieille garde
-escortaient la Cour fugitive. Cette funeste journée du 29, veille
-d'une journée plus funeste encore, fut consacrée à quelques
-préparatifs de défense. Joseph avait employé la matinée à exécuter en
-compagnie de plusieurs officiers une reconnaissance des environs de
-Paris, ce qui avait retardé ses réponses à l'Impératrice, et il en
-avait rapporté la conviction qu'avec les moyens dont on disposait, on
-ne défendrait pas la capitale vingt-quatre heures. Il est certain
-qu'avec les forces amenées par les deux maréchaux, avec les dépôts
-existant dans Paris, on ne pouvait guère opposer plus de 22 ou 23
-mille soldats à l'ennemi qui en comptait près de 200 mille. La garde
-nationale comprenait bien 12 mille hommes que le sentiment du devoir,
-l'horreur de l'étranger, auraient convertis en soldats dévoués, mais
-il y en avait tout au plus 3 ou 4 mille qui eussent des armes. Parmi
-le peuple on aurait trouvé des bras vigoureux, et dans ce danger
-commun très-dociles, mais on n'avait pas de fusils à leur donner.
-Quant aux ouvrages défensifs, nous avons dit qu'ils se bornaient à
-quelques redoutes mal armées, et à quelques tambours en avant des
-portes, construits en palissades et sans fossés. Napoléon cependant
-avait envoyé des ordres, malheureusement très-généraux, tels qu'il lui
-était possible de les envoyer de loin, et au milieu des mouvements si
-multipliés de l'armée active. D'ailleurs, comme il s'agissait d'une
-résistance irrégulière, soutenue en se servant de tout ce qu'on avait
-sous la main, rien ne pouvait être prévu ni prescrit d'avance. Il eût
-fallu que Napoléon fût présent, avec sa volonté, son activité, son
-esprit inventif, son indomptable énergie, pour tirer parti des
-ressources qu'offrait Paris, et l'excellent mais irrésolu Joseph,
-l'incapable et douteux duc de Feltre, n'étaient guère propres à le
-suppléer en pareille circonstance. Ils n'étaient frappés que d'une
-chose, c'est qu'ils avaient 20 ou 25 mille hommes de troupes
-régulières, et que l'ennemi en avait 200 mille. Certainement l'idée
-d'une bataille dans ces conditions devait n'inspirer que du désespoir,
-mais c'était la plus inepte des conceptions que de prétendre livrer
-bataille sous les murs de Paris, car la bataille perdue, et il était
-impossible qu'elle ne le fût pas, tout était perdu, la bataille,
-Paris, le gouvernement et la France. Il fallait défendre Paris comme
-le général Bourmont quelques jours auparavant avait défendu Nogent,
-comme le général Alix avait défendu Sens, comme les Espagnols avaient
-défendu leurs villes, comme le peuple parisien lui-même a trop souvent
-défendu Paris contre ses gouvernements, avec ses faubourgs barricadés,
-avec sa population derrière les barricades, sauf à réserver l'armée de
-ligne pour la jeter sur les points où l'ennemi aurait pénétré. Or pour
-une résistance de ce genre, les ressources étaient loin de manquer.
-L'armée, avec ce qu'on allait adjoindre aux corps des maréchaux
-Marmont et Mortier, pouvait bien être portée à 24 ou 25 mille hommes.
-Il y avait 12 mille gardes nationaux, auxquels on aurait pu livrer 5
-ou 6 mille fusils ordinairement disponibles sur les 30 ou 40 mille
-qu'on travaillait à réparer, et que Clarke s'obstinait à conserver
-pour les troupes actives, ce qui aurait élevé à 8 ou 9 mille le nombre
-des gardes nationaux qui auraient été régulièrement armés. Le peuple
-de Paris aurait fourni à cette époque 50 à 60 mille volontaires qu'il
-eût été facile d'armer avec des fusils de chasse dont la capitale a
-toujours abondé, que le zèle des habitants eût offerts, et qu'en tout
-cas on eût trouvé les moyens de prendre administrativement. Vincennes
-contenait 200 bouches à feu de tout calibre et des munitions immenses.
-On aurait pu en couvrir les hauteurs de Paris, et assurément personne
-n'eût refusé ses chevaux pour les y transporter. En barricadant les
-rues des faubourgs et de la ville, en plaçant la population derrière
-ces barricades, en couvrant d'artillerie certaines positions choisies,
-en disposant l'armée sur les points où un succès de l'ennemi était à
-craindre, ou bien en la jetant des hauteurs dans le flanc des colonnes
-d'attaque, comme la configuration des lieux le permettait, il était
-possible certainement d'interdire à l'ennemi l'entrée de Paris, au
-moins pour quelques jours. Les lieux eux-mêmes, bien étudiés, eussent
-offert des ressources dont on aurait pu se servir très-utilement.
-
-[En marge: Configuration des lieux autour de la capitale, et parti
-qu'on pouvait en tirer.]
-
-Tout le monde connaît ou pour l'avoir habitée, ou pour l'avoir
-visitée, la grande capitale qu'il s'agissait de défendre. L'ennemi
-arrivant par la rive droite de la Seine, rencontrait forcément le
-demi-cercle de hauteurs qui entoure Paris, de Vincennes à Passy, et
-qui renferme sa partie la plus populeuse et la plus riche. Du
-confluent de la Marne et de la Seine, près de Charenton, jusqu'à Passy
-et Auteuil (voir la carte nº 62), une chaîne de hauteurs plus ou moins
-élevées, tantôt élargies en plateau comme à Romainville, tantôt
-saillantes comme à Montmartre, enceignent Paris, et offraient de
-précieux moyens de résistance, même avant qu'un Roi patriote eût
-couvert ces positions de fortifications invincibles. Au sud et à l'est
-de ce demi-cercle (en restant toujours sur la rive droite de la
-Seine), se trouvent Vincennes, sa forêt, son château, et les
-escarpements de Charonne, de Ménilmontant, de Montreuil. La colonne
-ennemie qui se présente de ce côté est presque sans communication avec
-celle qui se présente au nord-est, c'est-à-dire dans la plaine
-Saint-Denis, à moins qu'elle n'ait eu d'avance la précaution de
-s'emparer du plateau de Romainville. Si cette précaution n'a pas été
-prise, une force défensive, bien établie sur le plateau de
-Romainville, peut tomber dans le flanc de la colonne ennemie qui
-arrive par Vincennes, ou dans le flanc de celle qui traversant la
-plaine Saint-Denis veut attaquer les barrières de la Villette, de
-Saint-Denis, de Montmartre. Cette dernière colonne venant par le
-nord-est à travers la plaine Saint-Denis, rencontre forcément la butte
-Saint-Chaumont, les hauteurs de Montmartre, de l'Étoile et de Passy,
-et si elle appuie trop vers l'Étoile, elle s'expose à être acculée sur
-le bois de Boulogne, et jetée dans la Seine, grâce au retour que cette
-rivière fait sur elle-même de Saint-Cloud à Saint-Denis.
-
-Les hauteurs de l'Étoile, de Montmartre, de Saint-Chaumont, de
-Romainville, étant couvertes de fortes redoutes et de beaucoup
-d'artillerie, la ville étant barricadée et défendue par la population,
-l'armée étant distribuée entre les barrières les plus menacées, mais
-réservée surtout pour occuper le plateau de Romainville, une
-résistance non pas invincible assurément, mais prolongée quelques
-jours au moins, pouvait être opposée à la coalition, et donner à
-Napoléon le temps de manoeuvrer sur ses derrières, temps sur lequel il
-avait compté, n'imaginant pas que la défense de Paris se réduisit à
-une journée, c'est-à-dire au nombre d'heures que 25 mille hommes
-mettraient à se battre en rase campagne contre 200 mille.
-
-[En marge: Joseph et Clarke n'avaient rien fait pour tirer parti des
-ressources que présentait Paris.]
-
-Mais on n'avait songé ni à faire ces études de terrain, ni à se servir
-de la population de Paris, parce que Napoléon étant absent, personne
-ne savait ni penser, ni agir. À peine restait-il à ceux qui le
-remplaçaient le courage du soldat, qui, dans notre pays, fait rarement
-défaut. Au-dessous de Joseph, au-dessous de Clarke, qui auraient dû
-commander et ne commandaient pas, le général Hulin était chef de la
-place de Paris, et le maréchal Moncey chef de la garde nationale.
-Chacun des deux s'occupait, sans aucun concert avec l'autre, de ce qui
-le concernait spécialement. Le général Hulin, brave homme,
-très-dévoué, mais habitué depuis longtemps à sommeiller dans Paris,
-s'était hâté d'envoyer quelques pièces de canon sur Montmartre et sur
-la butte Saint-Chaumont. N'ayant pas l'autorité nécessaire pour
-employer les chevaux des particuliers à transporter l'artillerie de
-Vincennes, il avait pu à peine traîner sur les hauteurs quelques
-bouches à feu, dressées sur des plates-formes inachevées, et pourvues
-de munitions insuffisantes ou n'allant pas au calibre des canons. Le
-maréchal Moncey, toujours disposé à remplir son devoir, après avoir
-vainement réclamé des fusils pour la garde nationale, avait obtenu au
-dernier moment les trois mille fusils disponibles, les lui avait fait
-distribuer, puis avait rangé les six mille gardes nationaux qu'il
-était parvenu à armer, les uns derrière les palissades élevées aux
-barrières, les autres en réserve afin de les envoyer sur les points
-les plus menacés.
-
-Quant aux maréchaux Marmont et Mortier, le ministre Clarke s'était
-borné à leur assigner comme terrain de combat le pourtour de Paris,
-sans examiner s'il était raisonnable ou non de livrer une bataille en
-avant de la capitale. Il avait confié la droite de ce pourtour à
-Marmont, qui devait défendre ainsi le sud et l'est des hauteurs,
-c'est-à-dire l'avenue de Vincennes, les barrières du Trône et de
-Charonne, le plateau de Romainville, plus une partie du revers nord
-de ce plateau, jusqu'aux Prés Saint-Gervais. Il avait confié la gauche
-à Mortier, qui devait défendre le terrain depuis le canal de l'Ourcq
-jusqu'à la Seine, c'est-à-dire la plaine Saint-Denis.
-
-[En marge: Distribution des troupes sur le pourtour de Paris.]
-
-Ces deux maréchaux, après tous les combats qu'ils avaient soutenus
-pendant leur retraite, ne ramenaient pas en tout plus de douze mille
-hommes. On leur adjoignit le général Compans qui s'était sauvé par
-miracle, et qui avait avec lui la division de jeune garde récemment
-organisée à Paris, et la division Ledru des Essarts tirée des dépôts.
-Il avait environ 6 mille baïonnettes. On le plaça sous les ordres du
-maréchal Marmont. Le général Ornano, commandant les dépôts de la
-garde, en avait tiré encore une division de quatre mille jeunes gens,
-n'ayant jamais vu le feu, et arrivés à Paris depuis quelques jours
-seulement. Elle était commandée par le général Michel, et fut mise
-sous les ordres du maréchal Mortier. Grâce à ce dernier secours les
-forces actives des deux maréchaux s'élevaient à 22 mille hommes. En
-arrière d'eux, 6 mille gardes nationaux, quelques centaines de
-vétérans et de jeunes gens des Écoles attachés au service de
-l'artillerie, portaient à environ 28 ou 29 mille les défenseurs de la
-capitale, et ces braves gens, comme on vient de le voir, avaient pour
-les protéger quelques pièces de canon sur les hauteurs de Montmartre,
-de Saint-Chaumont, de Charonne, et quelques palissades en avant des
-barrières.
-
-Les maréchaux, arrivés dans la soirée du 29, eurent tout juste le
-temps de voir le ministre de la guerre, et de s'entretenir un instant
-avec lui, pendant que leurs troupes prenaient un repos indispensable.
-La confusion était si grande, que quoique l'administration des
-subsistances eût réuni des vivres en suffisante quantité, les soldats
-eurent à peine de quoi se nourrir. Ils vécurent uniquement de la bonne
-volonté des habitants. Les deux maréchaux les laissèrent reposer
-quelques heures, pour les porter ensuite sur le terrain où ils
-devaient combattre.
-
-[En marge: Plan d'attaque de Paris par les coalisés.]
-
-Les souverains alliés étaient le 29 au soir au château de Bondy, et,
-abordant Paris par le nord-est, ils avaient résolu de l'attaquer par
-la rive droite de la Seine, car aucun ennemi, à moins d'y être
-contraint par des circonstances extraordinaires, n'aurait voulu
-joindre aux difficultés naturelles de l'attaque celle d'une opération
-exécutée au delà de la Seine, avec charge de repasser cette rivière en
-cas d'insuccès. Ayant donc à opérer sur la rive droite de la Seine,
-les généraux de la coalition combinèrent leurs efforts conformément à
-la nature des lieux. Ils se décidèrent à trois attaques simultanées:
-une à l'est, exécutée par Barclay de Tolly, avec le corps de Rajeffsky
-et toutes les réserves (50 mille hommes environ), ayant spécialement
-pour but d'enlever, par Rosny et Pantin, le plateau de Romainville;
-une au sud, pour seconder la précédente, exécutée par le prince royal
-de Wurtemberg, avec son corps et celui de Giulay (à peu près 30 mille
-hommes), et devant aboutir à travers le bois de Vincennes aux
-barrières de Charonne et du Trône; enfin, une troisième, au nord, dans
-la plaine Saint-Denis, exécutée par Blucher à la tête de 90 mille
-hommes, et particulièrement dirigée contre les hauteurs de Montmartre,
-de Clichy, de l'Étoile. De ces trois colonnes, la plus avancée dans sa
-marche était celle de Barclay de Tolly. Celle de Blucher, venue par la
-route de Meaux, et ayant à gagner la chaussée de Soissons, était, le
-29 au soir, moins rapprochée du but que les deux autres. Le prince de
-Wurtemberg qui avait eu à longer la Marne, et l'avait passée tard,
-était également en arrière. Il fut convenu que les uns et les autres
-entreraient en action le plus tôt qu'ils pourraient.
-
-[En marge: Dispositions faites par les maréchaux Mortier et Marmont.]
-
-De notre côté les maréchaux Marmont et Mortier, étant arrivés à une
-heure fort avancée de la soirée, et ayant couché entre Charenton,
-Vincennes, Charonne, durent venir par le sud occuper les hauteurs.
-Marmont avec ses troupes gravit les escarpements de Charonne et de
-Montreuil, pour aller s'établir sur le plateau de Romainville et sur
-le revers nord de ce plateau jusqu'aux Prés Saint-Gervais. (Voir le
-plan de Paris dans la carte no 62.) Mortier avait encore plus de
-chemin à parcourir. Montant par le boulevard extérieur de Charonne à
-Belleville, ayant ensuite à descendre sur Pantin, la Villette et la
-Chapelle, il devait enfin gagner la plaine Saint-Denis, pour s'établir
-la droite au canal de l'Ourcq, la gauche à Clignancourt, au pied même
-des hauteurs de Montmartre. Il lui fallait donc pour être en ligne
-beaucoup plus de temps qu'à Marmont. Heureusement il devait avoir
-affaire à Blucher, qui était lui-même en retard, et il avait ainsi la
-certitude de n'être pas devancé par l'ennemi.
-
-[En marge: Marmont s'empare du plateau de Romainville, et s'y
-établit.]
-
-Marmont se fiant trop légèrement au rapport d'un officier, n'avait
-pas cru que le plateau de Romainville fût occupé, et par ce motif ne
-s'était guère pressé d'y arriver. Lorsqu'il s'y présenta les troupes
-de Rajeffsky en avaient déjà pris possession. Avec 1200 hommes de la
-division Lagrange il se jeta sur les avant-postes ennemis, les chassa
-du plateau, et les refoula sur Pantin et Noisy. Au même instant la
-division Ledru des Essarts se logea dans le bois de Romainville, qui
-couvre le flanc des hauteurs du côté de la plaine Saint-Denis. Marmont
-distribua ensuite ses troupes de la manière suivante. Il avait à sa
-disposition l'une des dernières divisions tirées des dépôts de Paris,
-sous le duc de Padoue, ses anciennes divisions Lagrange et Ricard, le
-rassemblement du général Compans qu'on lui avait adjoint la veille, et
-enfin quelque cavalerie sous les généraux Chastel et Bordessoulle. Il
-laissa sa cavalerie entre Charonne et Vincennes, avec mission de
-défendre le pied des hauteurs du côté sud, et de couvrir la barrière
-du Trône; il plaça le duc de Padoue à sa droite, sur le bord extrême
-du plateau de Romainville, dans les plus hautes maisons de Bagnolet et
-de Montreuil, qui sont bâties en amphithéâtre sur le revers
-méridional, ayant besoin de soleil pour leurs arbres fruitiers. Il
-rangea sur le plateau même et au centre la division Lagrange, adossée
-aux maisons de Belleville, la division Ricard à gauche dans le bois de
-Romainville, enfin, sur le penchant nord, la division Ledru des
-Essarts, du corps de Compans, et au pied dans la plaine, aux Prés
-Saint-Gervais, la division Boyer de Rebeval. La division Michel, qui
-attendait le maréchal Mortier pour se ranger sous ses ordres, gardait
-en son absence la Grande et la Petite-Villette.
-
-[En marge: Bataille de Paris, livrée le 30 mars 1814.]
-
-La fusillade et la canonnade avaient de bonne heure réveillé Paris,
-qui du reste n'avait guère dormi, et Joseph, accompagné du ministre de
-la guerre, du ministre de la police, des directeurs du génie et de
-l'artillerie, avait établi son quartier général au sommet de la butte
-Montmartre.
-
-[En marge: Barclay de Tolly reprend une partie du plateau de
-Romainville avec le secours des divisions de grenadiers.]
-
-Barclay de Tolly, convaincu que lorsque le prince royal de Wurtemberg
-au sud, Blucher au nord, seraient entrés en ligne, le combat
-tournerait bientôt à l'avantage des alliés, ne voulut cependant pas
-laisser aux défenseurs de Paris le premier succès de la journée. Il
-résolut en conséquence de reprendre le plateau de Romainville, et il y
-employa une partie de ses réserves. Ces réserves se composaient des
-gardes à pied et à cheval, et des grenadiers réunis. Le général
-Paskewitch dut, avec une brigade de la 2e division des grenadiers,
-gravir le plateau par Rosny; il dut aussi l'attaquer par le sud, en
-s'y portant par Montreuil avec la seconde brigade de cette 2e
-division, et avec la cavalerie du comte Pahlen. La 1re division des
-grenadiers fut confiée au prince Eugène de Wurtemberg, pour assaillir
-Pantin et les Prés Saint-Gervais dans la plaine au nord.
-
-Cette attaque, conduite avec vigueur, eut un commencement de succès.
-Le général Mezenzoff, qui avait été repoussé le matin, renforcé par
-les grenadiers, remonta sur le plateau malgré la division Lagrange, et
-parvint à l'occuper. À droite, la 2e brigade des grenadiers, après
-avoir tourné le plateau par Montreuil et Bagnolet, obligea la
-division du duc de Padoue, en la débordant, à rétrograder. Nous
-perdîmes donc du terrain, bien que nos soldats résistassent avec une
-bravoure désespérée soit au nombre, soit à la qualité des troupes qui
-étaient les plus aguerries de la coalition.
-
-[En marge: Marmont se soutient sur le plateau de Romainville.]
-
-Cependant, tout en perdant du terrain, nous contenions l'ennemi. En
-effet les cuirassiers russes, amenés sur le plateau, essayèrent de
-charger notre infanterie, furent couverts de mitraille, et arrêtés par
-nos baïonnettes. À mesure qu'on se retirait de Romainville sur
-Belleville, le plateau se resserrant, nos troupes avaient l'avantage
-de se concentrer. À droite nous trouvions l'appui des maisons de
-Bagnolet, à gauche celui du bois de Romainville, et nos soldats, se
-dispersant en tirailleurs, faisaient essuyer aux assaillants des
-pertes nombreuses. Notre artillerie, favorisée par le terrain, parce
-que le plateau s'élevait en rétrogradant vers Belleville, vomissait la
-mitraille sur les grenadiers russes, et à chaque instant renversait
-parmi eux des lignes entières. Pendant ce temps les jeunes soldats de
-Ledru des Essarts avaient reconquis arbre par arbre le bois de
-Romainville, et débordé ainsi les troupes russes qui avaient occupé la
-largeur du plateau. Au pied même du plateau, vers le côté nord, le
-général Compans était resté maître de Pantin avec le secours de la
-division Boyer de Rebeval, et des Prés Saint-Gervais avec le secours
-de la division Michel. Il avait même rejeté au delà des deux villages
-le prince de Wurtemberg qui avait tenté de s'en emparer à la tête de
-la 1re division de grenadiers.
-
-[En marge: Mortier qui était en arrière à cause des distances,
-s'établit enfin dans la plaine Saint-Denis.]
-
-Le maréchal Mortier s'établissant enfin dans la plaine Saint-Denis,
-avait placé les divisions Curial et Charpentier de jeune garde à la
-Villette, la division Christiani de vieille garde à la Chapelle, et sa
-cavalerie au pied même de Montmartre.
-
-[En marge: La canonnade et la fusillade se continuent sans résultat
-marqué pendant les premières heures du jour.]
-
-Il était dix heures du matin, et si nous avions eu, indépendamment des
-troupes qui couvraient le pourtour de Paris, une colonne de dix mille
-soldats aguerris pour prendre l'offensive, nous aurions pu en ce
-moment infliger un grave échec aux alliés. Mais loin d'être en mesure
-de prendre l'offensive, nous avions à peine de quoi défendre nos
-positions. Dans cet état de choses, le prince de Schwarzenberg
-attendant ses deux ailes qui étaient en retard, et nos deux maréchaux
-étant réduits à la défensive, on se bornait de part et d'autre à
-canonner et à tirailler, avec grande supériorité du reste de notre
-côté, grâce au zèle des troupes et à l'avantage du terrain.
-
-[En marge: Joseph, qui était placé sur les hauteurs de Montmartre,
-reconnaissant l'impossibilité d'une résistance prolongée, quitte Paris
-suivi des ministres, et laisse aux maréchaux les pouvoirs nécessaires
-pour traiter avec l'ennemi.]
-
-À cette heure Joseph tenait conseil sur la butte Montmartre, où il
-était allé s'établir. Plusieurs officiers envoyés auprès des maréchaux
-lui avaient apporté de leur part, avec la promesse de se faire tuer
-eux et leurs soldats jusqu'au dernier homme, de tristes pressentiments
-pour les suites de la journée, et à peu près la certitude d'être
-obligés de rendre la capitale. Ces nouvelles agitaient fort Joseph,
-qui redoutait non pas le danger, mais les humiliations, et qui ne
-voulait à aucun prix devenir prisonnier de la coalition. Or les
-progrès de l'attaque lui faisaient craindre d'être en quelques heures
-au pouvoir de l'ennemi. On voyait du haut de Montmartre les masses
-noires et profondes de Blucher traverser la plaine Saint-Denis, et
-des officiers venus des environs de Vincennes affirmaient qu'à l'est
-et au sud on apercevait une nouvelle armée qui tournait Paris, et
-cherchait à y pénétrer par les barrières de Charonne et du Trône.
-Ainsi ce qu'on recueillait par les yeux, ce qu'on recueillait par la
-bouche des allants et venants, tout annonçait une catastrophe
-imminente. Joseph en délibéra avec les ministres qui l'avaient
-accompagné, avec les directeurs du génie et de l'artillerie, et tout
-le monde fut d'avis que sous quelques heures il faudrait rendre Paris.
-En effet la défense étant réduite à une bataille livrée en plaine dans
-la proportion d'un contre dix, le résultat ne pouvait être douteux,
-quelque braves que fussent nos soldats et nos généraux. En présence
-d'une telle certitude, Joseph résolut de s'éloigner. Des
-reconnaissances lui ayant appris qu'on découvrait déjà les Cosaques
-sur le chemin de la Révolte et à la lisière du bois de Boulogne, il se
-hâta de partir, en ordonnant aux ministres de le suivre, ainsi qu'on
-en était convenu, lorsque le moment suprême serait arrivé. Pour toute
-instruction il autorisa les deux maréchaux, quand ils ne pourraient
-plus se défendre, à stipuler un arrangement qui garantît la sûreté de
-Paris, et procurât à ses habitants le meilleur traitement possible.
-
-[En marge: Tous les corps de l'ennemi étant arrivés en ligne, la
-bataille devient générale et sanglante.]
-
-Sur ces entrefaites, l'attaque de l'ennemi avait fait des progrès
-inévitables. Au nord, c'est-à-dire dans la plaine Saint-Denis, le
-maréchal Blucher avait franchi enfin la distance qui le séparait de
-nos positions. Le général Langeron avait repoussé d'Aubervilliers et
-de Saint-Denis nos faibles avant-postes, et envoyé sa cavalerie et son
-infanterie légères par le chemin de la Révolte jusqu'à la lisière du
-bois de Boulogne. Le gros de son infanterie se dirigeait vers le pied
-de Montmartre, tandis que le corps du général d'York prenant à gauche
-(gauche des alliés) se portait sur la Chapelle par la route de
-Saint-Denis, et que les corps de Kleist et de Woronzoff, prenant plus
-à gauche encore, marchaient sur la Villette. Le prince de
-Schwarzenberg, voyant Blucher en ligne, lui demanda un renfort pour
-aider le prince Eugène de Wurtemberg à enlever Pantin, les Prés
-Saint-Gervais, tous les villages, en un mot, situés au pied du plateau
-de Romainville. La division prussienne Kotzler, les gardes prussienne
-et badoise furent alors envoyées au secours du corps de Rajeffsky, et
-passèrent le canal de l'Ourcq, près de la ferme du Rouvray, pour
-participer à une nouvelle attaque.
-
-Tandis que ces mouvements s'exécutaient au nord, le prince royal de
-Wurtemberg au sud avait franchi également la distance qui le séparait
-du point d'attaque, et apporté son concours aux troupes alliées. Après
-avoir traversé le pont de Neuilly-sur-Marne, et y avoir laissé le
-corps de Giulay pour garder ses derrières, il avait marché sur deux
-colonnes, l'une longeant les bords de la Marne, l'autre traversant par
-le chemin le plus court la forêt de Vincennes. La première avait
-enlevé le pont de Saint-Maur, contourné la forêt, et assailli
-Charenton par la rive droite. Les gardes nationales des environs, qui
-avec l'École d'Alfort défendaient le pont de Charenton, se trouvant
-prises à revers, avaient été forcées, malgré une vaillante résistance,
-d'abandonner le poste, et de se jeter à travers la campagne sur la
-gauche de la Seine. Cette colonne ennemie ayant atteint son but, qui
-était d'occuper tous les ponts de la Marne pour empêcher aucun corps
-auxiliaire de venir troubler l'attaque de Paris, s'était mise à
-tirailler avec la garde nationale devant la barrière de Bercy. La
-seconde colonne du prince de Wurtemberg avait traversé en ligne droite
-le bois de Vincennes, et prêté assistance au comte Pahlen, ainsi
-qu'aux troupes de Rajeffsky et de Paskewitch qui attaquaient
-Montreuil, Bagnolet, Charonne.
-
-[En marge: Attaque repoussée du prince Eugène de Wurtemberg sur les
-Prés Saint-Gervais.]
-
-Toutes les forces alliées se trouvant portées en ligne, l'action
-recommença avec plus de violence. Au nord la division du prince Eugène
-de Wurtemberg, secondée par les grenadiers russes déjà venus à son
-secours, et par les troupes prussiennes récemment arrivées, se jeta
-sur Pantin et les Prés Saint-Gervais, mais fut chaudement reçue par
-les divisions de jeune garde Boyer de Rebeval et Michel, que
-commandait le général Compans. Un moment les coalisés réussirent à
-s'emparer des deux villages, mais nos jeunes soldats s'adossant alors
-au pied des hauteurs où ils rencontraient l'appui d'une artillerie
-bien postée, reprirent courage, et rentrèrent dans les villages, où le
-carnage devint épouvantable. De ce côté, l'ennemi ne réussit donc
-point, quelque vigoureuse que fût son attaque.
-
-[En marge: Progrès de l'ennemi sur le plateau de Romainville.]
-
-Sur le plateau de Romainville, la défense fut non pas moins énergique,
-mais moins heureuse. Les troupes des généraux Helfreich et Mezenzoff,
-soutenues par les grenadiers de Paskewitch, quoique d'abord
-repoussées, avaient fini par gagner du terrain. Ayant réussi notamment
-à s'emparer de Montreuil et de Bagnolet, elles s'étaient établies sur
-le versant sud du plateau, et bien secondées par les troupes du comte
-Pahlen et du prince royal de Wurtemberg qui opéraient entre Vincennes
-et Charonne, elles avaient conquis les premières maisons de
-Ménilmontant. La division de réserve du duc de Padoue qui formait la
-droite de Marmont, se trouvant débordée, avait été forcée de se
-replier, et de découvrir les divisions Lagrange et Ricard qui
-occupaient le milieu du plateau. Sur la gauche de Marmont, la division
-Ledru des Essarts, vivement poussée d'arbre en arbre dans le bois de
-Romainville, voyait également le bois lui échapper peu à peu.
-
-[En marge: Tentative de Marmont sur le centre de l'ennemi.]
-
-[En marge: Ce maréchal est obligé de se replier sur Belleville.]
-
-Se sentant ainsi pressé sur ses deux flancs, Marmont imagina de tenter
-un effort au centre contre la masse ennemie qui s'avançait bien
-serrée, couverte sur son front par une artillerie nombreuse, appuyée
-sur ses ailes par de forts détachements de grosse cavalerie. Le
-maréchal se mit lui-même à la tête de quatre bataillons formés en
-colonne d'attaque, et fondit sur les grenadiers russes qui marchaient
-en première ligne. Douze pièces de canon chargées à mitraille tirèrent
-de fort près sur nos soldats, qui soutinrent ce feu avec une fermeté
-héroïque, et continuèrent de se porter en avant. Mais au même instant
-ils furent abordés de front par les grenadiers russes, et pris en
-flanc par les chevaliers-gardes que conduisait Miloradowitch.
-Accablés par le nombre, les quatre bataillons de Marmont furent
-obligés de plier, après s'être battus corps à corps avec une véritable
-fureur. Le maréchal les ramena sur Belleville, et il allait succomber
-sous la masse des assaillants de toutes armes, quand un brave officier
-nommé Ghesseler, embusqué sur la droite, dans un petit parc dit des
-Bruyères, dont il ne reste plus aujourd'hui que le souvenir, s'élança
-à la tête de deux cents hommes dans le flanc de la colonne ennemie, et
-parvint en dégageant le maréchal à lui faciliter la retraite sur
-Belleville. Dans le même moment le bois de Romainville fut
-définitivement abandonné, et le plateau étant évacué de toutes parts,
-la défense se trouva reportée, au centre sur Belleville, à droite
-(revers sud), vers Ménilmontant que la division de Padoue était venue
-occuper, à gauche enfin (revers nord), à la côte de Beauregard, où la
-division Ledru des Essarts avait trouvé un asile. Au pied de celle-ci,
-les divisions Boyer et Michel luttaient opiniâtrement. Elles avaient
-perdu Pantin, mais elles défendaient les Prés Saint-Gervais avec la
-dernière obstination.
-
-Partout le combat était acharné, et les hommes tombaient par milliers,
-notamment parmi les coalisés qui recevaient de tous côtés un feu
-plongeant. Dans la plaine Saint-Denis, Kleist et Woronzoff avaient
-attaqué la Villette, défendue par la division Curial; York attaquait
-la Chapelle, défendue par la division Christiani, sous les yeux du
-maréchal Mortier. En avant de Clignancourt, les escadrons de Blucher
-étaient aux prises avec la cavalerie du général Belliard, et avaient
-rarement l'avantage.
-
-Ainsi de la plaine Saint-Denis à la barrière du Trône, le combat
-continuait avec des chances diverses. Notre ligne avait reculé, mais
-les alliés avaient déjà perdu dix mille hommes, et nous cinq à six
-mille seulement. Nos soldats épuisés étaient soutenus par cette idée
-que Paris était derrière eux, et vingt-quatre mille hommes luttaient
-sans trop de désavantage contre cent soixante-dix mille. Un moment on
-annonça l'arrivée de Napoléon (c'était la subite apparition du général
-Dejean qui avait occasionné ce faux bruit), et le cri de _Vive
-l'Empereur!_ propagé par une espèce de commotion électrique, retentit
-dans nos rangs. Nos troupes, ranimées par l'espérance, se jetèrent
-avec fureur sur l'ennemi. De part et d'autre on combattait avec une
-sorte de rage, car pour les uns il s'agissait d'atteindre d'un seul
-coup le but de la guerre, et pour les autres d'arracher leur patrie à
-un désastre.
-
-[En marge: Belle conduite de l'École polytechnique sur l'avenue de
-Vincennes.]
-
-En ce moment se passait à Vincennes un fait à jamais glorieux pour la
-jeunesse française. En avant de la barrière du Trône se trouvait une
-batterie servie par des vétérans et par les élèves de l'École
-polytechnique, que Marmont, exclusivement occupé de ce qui se passait
-sur le plateau de Romainville, avait presque laissée sans appui. Cette
-batterie s'étant engagée trop avant sur l'avenue de Vincennes, afin de
-tirer contre la cavalerie de Pahlen, fut tournée par quelques
-escadrons qui passant par Saint-Mandé vinrent la prendre à revers. Les
-braves élèves de l'École, sabrés sur leurs pièces, résistèrent
-vaillamment, et furent heureusement secourus par la garde nationale
-postée à la barrière du Trône, et par un détachement de dragons. Ces
-derniers s'élançant sur les pièces parvinrent à les reprendre. On
-ramena la batterie sur les hauteurs de Charonne, et là, aidés d'une
-foule d'hommes du peuple armés de fusils de chasse, nos braves jeunes
-gens continuèrent à faire un feu meurtrier.
-
-[En marge: Belleville reste le point culminant de la défense.]
-
-La clef de toute la position était à Belleville: tant que ce point
-culminant de la chaîne des hauteurs n'était pas emporté, la masse
-ennemie qui combattait au nord, devant la Villette, la Chapelle et
-Montmartre, celle qui combattait au sud, entre Vincennes et Charonne,
-ne pouvaient pas faire de progrès sérieux. La ligne courbe des alliés
-était comme arrêtée vers son milieu, à un point fixe qui était
-Belleville. Belleville en effet domine le plateau de Romainville
-lui-même. Des clôtures nombreuses, jointes à l'avantage de la
-position, y rendaient la résistance plus facile. Marmont, établi en
-cet endroit avec les débris des divisions Lagrange, Ricard, Padoue,
-Ledru des Essarts, disposant en outre d'une nombreuse artillerie de
-campagne, y tenait ferme contre une multitude d'assaillants, et il
-avait fait répondre au message de Joseph qui autorisait les maréchaux
-à traiter, que jusqu'ici il n'était pas encore réduit à se rendre.
-L'officier du maréchal, porteur de cette réponse, avait trouvé Joseph
-parti, et il était revenu sans avoir pu remplir sa mission.
-
-[En marge: Le prince de Schwarzenberg ordonne deux attaques, une au
-nord, une au sud, par le boulevard extérieur, afin de couper
-Belleville de l'enceinte de Paris.]
-
-Cependant l'heure fatale approchait. Le prince de Schwarzenberg ne
-voulant pas finir la journée sans avoir enlevé le point décisif, avait
-ordonné d'y diriger deux colonnes d'attaque, une au sud, qui passant
-entre Ménilmontant et le cimetière du Père Lachaise, s'emparerait du
-boulevard extérieur, et séparerait ainsi Belleville de l'enceinte de
-Paris; une au nord, qui serait chargée d'emporter à tout prix les Prés
-Saint-Gervais, la Petite-Villette, la butte Saint-Chaumont, et
-viendrait par le nord donner la main à la colonne qui aurait passé par
-le sud.
-
-[En marge: Malgré un usage habile et meurtrier de la grosse
-artillerie, fait par le commandant Paixhans, la double attaque finit
-par réussir.]
-
-Vaincre ou périr était dans ce moment la loi des coalisés, et il leur
-fallait forcer tous les obstacles sans aucune perte de temps, car à
-chaque instant Napoléon pouvait survenir, et s'il les eût trouvés
-repoussés de Paris, il les aurait cruellement punis d'avoir osé s'y
-montrer. Vers trois heures de l'après-midi l'action recommença
-violemment. Le chef de bataillon d'artillerie Paixhans, qui prouva
-dans cette journée ce qu'on aurait pu faire avec de la grosse
-artillerie bien postée, avait placé huit pièces de gros calibre
-au-dessus de Charonne, sur les pentes de Ménilmontant, quatre sur le
-revers nord de Belleville, et huit sur la butte Saint-Chaumont. Il
-était près de ses pièces chargées à mitraille, avec ses canonniers les
-uns vétérans, les autres jeunes gens des Écoles, et attendait que
-l'ennemi, maître de la plaine, essayât d'aborder les hauteurs. En
-effet les grenadiers russes s'avancent les uns au sud du plateau par
-Charonne, les autres sur le plateau même en face de Belleville, les
-autres enfin au nord, à travers les Prés Saint-Gervais. Tout à coup
-ils sont couverts de mitraille; des lignes entières sont renversées.
-Pourtant ils soutiennent le feu avec constance, gravissent au sud les
-pentes de Ménilmontant, et viennent par le boulevard extérieur prendre
-Belleville à revers, Belleville où le maréchal Marmont se défend avec
-acharnement. L'autre division de grenadiers, qui avec les Prussiens et
-les Badois attaquait Pantin, les Prés Saint-Gervais, la
-Petite-Villette, et les avait arrachés aux divisions Boyer et Michel
-presque détruites, gravit la butte Saint-Chaumont sous le feu
-plongeant des batteries du commandant Paixhans, emporte la butte qui
-faute de troupes n'était pas défendue par de l'infanterie, et se joint
-à la colonne qui arrive du revers sud par Charonne et Ménilmontant.
-Les ennemis, ayant gagné le boulevard extérieur par ses deux pentes
-nord et sud, se trouvent ainsi entre Belleville et la barrière de ce
-nom, qu'ils sont près d'enlever.
-
-[En marge: Marmont, coupé de Paris, y rentre l'épée à la main à la
-tête de quelques hommes qui lui restent.]
-
-À cette nouvelle le maréchal Marmont, qui n'avait pas cessé de se
-maintenir à Belleville, se voyant coupé de l'enceinte de Paris, réunit
-ce qui lui reste d'hommes, et ayant à ses côtés les généraux Pelleport
-et Meynadier, le colonel Fabvier, fond l'épée à la main sur les
-grenadiers russes qui commençaient à pénétrer dans la grande rue du
-faubourg du Temple. Il les repousse, ferme la barrière sur eux, et
-rétablit la défense au mur d'octroi.
-
-[Illustration: Armée.]
-
-[En marge: Vaillante défense de la Villette et de la Chapelle par le
-maréchal Mortier.]
-
-[En marge: Occupation de Montmartre par le général Langeron.]
-
-Mortier de son côté se bat héroïquement dans la plaine Saint-Denis,
-entre la Villette et la Chapelle. La Villette, à sa droite, défendue
-contre Kleist et d'York par les divisions Curial et Charpentier, vient
-enfin d'être envahie par un flot d'ennemis. À ce spectacle Mortier,
-qui occupait la Chapelle avec la division de vieille garde Christiani,
-prend une partie de cette division, et se rabattant de gauche à
-droite sur la Villette, y entre à la pointe des baïonnettes, et
-parvient à rejeter en dehors la garde prussienne après en avoir fait
-un affreux carnage. Mais bientôt de nouvelles masses ennemies prenant
-la Grande-Villette à revers par le canal de l'Ourcq, et pénétrant
-entre la Villette et la Chapelle, il est contraint d'abandonner la
-plaine et de se replier sur les barrières. Au même instant Langeron
-s'avance vers le pied de Montmartre. Langeron, un Français, dirige sur
-Paris les soldats ennemis! En se portant sur Montmartre il s'attend à
-essuyer des flots de mitraille, mais surpris de trouver ces hauteurs
-silencieuses, il les gravit, et s'empare de la faible artillerie qu'on
-y avait placée, et que gardaient à peine quelques sapeurs-pompiers. Il
-marche ensuite sur la barrière de Clichy, que les gardes nationaux,
-sous les yeux du maréchal Moncey, défendent bravement, et avec un
-courage qui prouve ce qu'on aurait pu obtenir de la population
-parisienne!
-
-Telle était la fin de vingt-deux ans de triomphes inouïs, qui ayant eu
-successivement pour théâtres Milan, Venise, Rome, Naples, le Caire,
-Madrid, Lisbonne, Vienne, Dresde, Berlin, Varsovie, Moscou, venaient
-se terminer d'une manière si lugubre aux portes de Paris!
-
-[En marge: Rien n'ayant été disposé pour une défense prolongée au
-moyen du concours de la population, les maréchaux sont forcés de se
-rendre.]
-
-Rien n'ayant été préparé pour une résistance prolongée, avec les rues
-barricadées, la population derrière les barricades, et les troupes en
-réserve, toute défense ayant été réduite à une bataille livrée en
-dehors de Paris avec une poignée de soldats contre une armée
-formidable, et cette bataille se trouvant inévitablement perdue, ce
-n'était pas en lui opposant le mur d'octroi qu'il eût été possible
-d'arrêter l'ennemi. Il fallait donc épargner à Paris un désastre
-inutile. Marmont, ne voyant plus d'autre ressource, avait songé à user
-des pouvoirs conférés par Joseph aux deux maréchaux commandant l'armée
-sous Paris, et avait successivement envoyé deux officiers en
-parlementaires pour proposer au prince de Schwarzenberg une suspension
-d'armes. L'animation du combat était si grande, que l'un n'avait pu
-pénétrer, et que l'autre avait été blessé. Marmont alors en avait
-dépêché un troisième.
-
-En ce moment était arrivé à perte d'haleine le général Dejean, pour
-annoncer que Napoléon, apprenant la marche des coalisés sur la
-capitale, avait changé de direction, qu'il s'avançait en toute hâte
-vers Paris, qu'il suffisait de tenir deux jours pour le voir paraître
-à la tête de forces considérables, qu'il fallait donc s'efforcer de
-résister à tout prix, et essayer, si on ne pouvait résister davantage,
-d'occuper l'ennemi au moyen de quelques pourparlers. En effet,
-Napoléon, dans cette extrémité, et le congrès de Châtillon étant
-dissous, avait écrit à son beau-père pour rouvrir les négociations, et
-il autorisait à le dire au prince de Schwarzenberg, afin d'obtenir une
-suspension d'armes de quelques heures. Le maréchal Mortier reçut le
-général Dejean, sous une grêle de projectiles, et lui montrant les
-débris de ses divisions qui disputaient encore la Villette et la
-Chapelle, il l'eut bientôt convaincu de l'impossibilité de prolonger
-cette résistance. Il fut donc reconnu qu'il n'y avait pas autre chose
-à faire que de s'adresser au prince de Schwarzenberg, et le maréchal
-lui écrivit effectivement quelques mots sur la caisse d'un tambour
-percé de balles. Il lui disait que Napoléon avait rouvert les
-négociations sur des bases que les alliés ne pourraient pas repousser,
-et qu'en attendant il était désirable, dans l'intérêt de l'humanité,
-d'arrêter l'effusion du sang.
-
-[En marge: Capitulation de Paris.]
-
-Un officier porteur de cette lettre partit au galop, traversa les
-rangs des deux armées, et parvint à joindre le prince de
-Schwarzenberg. Celui-ci répondit qu'il n'avait aucune nouvelle de la
-reprise des négociations et ne pouvait sur ce motif interrompre le
-combat, mais qu'il était disposé à suspendre cette boucherie si on lui
-livrait Paris sur-le-champ. Au même instant, le troisième officier
-envoyé par le maréchal Marmont, ayant réussi à pénétrer auprès du
-généralissime, et ayant annoncé qu'on était prêt, pour sauver Paris, à
-souscrire à une capitulation, les pourparlers s'engagèrent plus
-sérieusement, et un rendez-vous fut assigné à la Villette aux deux
-maréchaux. Ils s'y rendirent, et y trouvèrent M. de Nesselrode, avec
-plusieurs plénipotentiaires. On commença sans perdre un instant à
-traiter d'une suspension d'hostilités. Diverses prétentions furent
-d'abord mises en avant par les représentants de l'armée coalisée. Ils
-voulaient que les troupes qui avaient défendu Paris déposassent les
-armes. Un mouvement d'indignation fut la seule réponse des deux
-maréchaux. Puis les parlementaires ennemis se réduisirent à demander
-que les maréchaux se retirassent en Bretagne avec leurs troupes, pour
-qu'ils ne pussent exercer aucune influence sur la suite de la guerre.
-Les maréchaux refusèrent de nouveau, et exigèrent qu'on les laissât se
-retirer où ils voudraient. On en tomba d'accord, moyennant qu'ils
-évacueraient la ville dans la nuit. Cette condition fut acceptée, et
-il fut convenu que des officiers se réuniraient dans la soirée pour
-régler les détails de l'évacuation de la capitale.
-
-[En marge: Résultats matériels de la bataille du 30 mars.]
-
-Telle fut cette célèbre capitulation de Paris, à laquelle il n'y a
-rien de sérieux à reprocher, car pour les deux maréchaux elle était
-devenue une nécessité. Ils avaient assurément fait tout ce qu'on
-pouvait attendre d'eux, puisqu'avec 23 ou 24 mille hommes ils avaient
-pendant une journée entière tenu tête à 170 mille, dont 100 mille
-engagés, et qu'ayant eu 6 mille hommes hors de combat, ils en avaient
-tué ou blessé le double à l'ennemi. Qu'on se figure ce qui serait
-arrivé, si Paris occupant les coalisés trois ou quatre jours encore,
-ils avaient été surpris par Napoléon paraissant sur leurs derrières
-avec 70 mille combattants! Et s'il n'en fut pas ainsi, à qui s'en
-prendre, sinon à Napoléon d'abord, qui se décidant trop tard à avouer
-sa situation, n'avait pas fait exécuter sous ses yeux les travaux
-nécessaires autour de la capitale; qui dispersant ses ressources
-d'Alexandrie à Dantzig, n'avait pas eu cinquante mille fusils à donner
-aux Parisiens; et après lui, à ceux qui chargés de le suppléer en son
-absence, avaient montré si peu d'activité, d'intelligence et
-d'énergie, et avaient réduit la défense de la capitale à une bataille
-de 24 mille hommes contre 170 mille?
-
-[En marge: Paris resté sans gouvernement, par le départ de la cour et
-des ministres.]
-
-En traitant pour leurs corps d'armée, les deux maréchaux n'avaient
-rien pu stipuler relativement à la ville de Paris, et au gouvernement
-qui résidait en ses murs, car ils n'avaient ni pouvoirs ni mission
-pour le faire. De plus tous les ministres s'étaient retirés à la suite
-de Joseph. Le duc de Rovigo obéissant à ce qui était convenu (on avait
-réglé que les ministres suivraient la Régente dès que Paris ne serait
-plus tenable), était parti en laissant aux deux préfets, celui qui
-dirige l'administration de la capitale et celui qui en dirige la
-police, le soin d'y maintenir la tranquillité. Il n'y avait donc plus
-de gouvernement, et le vide dont le danger avait été tant de fois
-signalé par ceux qui s'opposaient au départ de la Régente, était enfin
-produit.
-
-[En marge: Conduite de M. de Talleyrand, et ses efforts pour se faire
-autoriser à rester à Paris.]
-
-[En marge: Il finit par y rester.]
-
-L'homme destiné à remplir bientôt ce vide, M. de Talleyrand, que par
-un instinct secret Napoléon avait entrevu comme l'auteur probable de
-sa chute, et que le public, par un instinct tout aussi sûr, regardait
-comme l'auteur nécessaire d'une révolution prochaine, M. de Talleyrand
-se trouvait en ce moment dans une extrême perplexité. En sa qualité de
-grand dignitaire, il devait suivre la Régente; mais en partant il
-fuyait le grand rôle qui l'attendait, et en ne partant pas il
-s'exposait à être pris en flagrant délit de trahison, ce qui pouvait
-devenir grave, si Napoléon par un coup de fortune toujours possible de
-sa part, reparaissait victorieux aux portes de la capitale. Pour
-sortir d'embarras, il imagina de se transporter auprès du duc de
-Rovigo, afin d'en obtenir l'autorisation de rester à Paris, car,
-disait-il, en l'absence de tout gouvernement, il serait en position de
-rendre encore d'importants services. Le duc de Rovigo, soupçonnant
-que ces services seraient rendus à d'autres qu'à Napoléon, lui refusa
-cette autorisation, qu'il n'avait pas d'ailleurs le pouvoir
-d'accorder. M. de Talleyrand alla trouver les préfets, n'obtint pas
-davantage ce qu'il désirait, et ne sachant comment faire pour couvrir
-d'un prétexte spécieux sa présence prolongée à Paris, prit le parti de
-monter en voiture pour feindre au moins la bonne volonté de suivre la
-Régente. Vers la chute du jour, à l'heure où finissait le combat, il
-se présenta, sans passe-port et en grand appareil de voyage, à la
-barrière qui donnait sur la route d'Orléans. Elle était occupée par
-des gardes nationaux fort irrités contre ceux qui depuis deux jours
-désertaient la capitale. Il se fit autour de sa voiture une sorte de
-tumulte, naturel selon quelques contemporains, et selon d'autres
-préparé à dessein. On lui demanda son passe-port qu'il ne put montrer;
-on murmura contre ce défaut d'une formalité essentielle, et alors,
-avec une déférence affectée pour la consigne des braves défenseurs de
-Paris, il rebroussa chemin et rentra dans son hôtel. La plupart de
-ceux qui avaient contribué à le retenir, et qui ne désiraient pas de
-révolution, ne se doutaient pas qu'ils avaient retenu l'homme qui
-allait en faire une.
-
-[En marge: Concours nombreux auprès du maréchal Marmont.]
-
-[En marge: Langage qu'on tient en sa présence.]
-
-N'étant pas complétement rassuré sur la régularité de sa conduite, M.
-de Talleyrand se rendit chez le maréchal Marmont, qui, la bataille
-finie, s'était hâté de regagner sa demeure, située dans le faubourg
-Poissonnière. Des gens de toute espèce y étaient accourus, cherchant
-quelque part un gouvernement, et allant auprès de l'homme qui en ce
-moment semblait en être un, puisqu'il était le chef de la seule force
-existant dans la capitale. Le maréchal Mortier lui était subordonné
-pour toutes les occasions importantes. Les deux préfets, une partie du
-corps municipal, et beaucoup de personnages marquants s'y étaient
-transportés. Chacun y parlait des événements avec émotion, et selon
-ses sentiments. En voyant le maréchal dont le visage était noirci par
-la poudre et l'habit déchiré par les balles, on le félicitait sur sa
-courageuse défense de Paris, et puis on s'entretenait de la situation.
-Il y avait une sorte d'unanimité contre ce qu'on appelait la lâche
-désertion de tous ceux que Napoléon avait laissés dans la capitale
-pour la défendre, et contre Napoléon lui-même dont la folle politique
-avait amené les soldats de l'Europe au pied de Montmartre. Les
-royalistes, et il n'en manquait pas dans cette réunion, n'hésitaient
-plus à dire qu'il fallait se soustraire à un joug insupportable, et
-prononçaient hardiment le nom des Bourbons. Deux banquiers
-considérables, liés, l'un par la parenté, l'autre par l'amitié, avec
-le maréchal duc de Raguse, MM. Perregaux et Laffitte, attirèrent
-l'attention par la vivacité de leur langage. Le second surtout, dont
-la fortune était commencée, et dont l'esprit vif et brillant était
-généralement remarqué, se prononça fortement, et alla jusqu'à
-s'écrier, en entendant proférer le nom des Bourbons: «Eh bien, soit,
-qu'on nous donne les Bourbons, si l'on veut, mais avec une
-constitution qui nous garantisse d'un despotisme funeste, et avec la
-paix dont nous sommes privés depuis trop longtemps!»--Cet accord de
-sentiments contre le despotisme impérial, poussé jusqu'à faire
-considérer les Bourbons comme très-acceptables par des hommes de la
-haute bourgeoisie qui ne les avaient jamais connus, produisit une
-singulière impression sur les assistants. On disait là aussi qu'il
-fallait ne pas s'occuper seulement de l'armée, mais de la capitale. Le
-maréchal Marmont répondit qu'il n'avait pas pouvoir de stipuler pour
-elle, et on jugea convenable que les préfets, avec une députation du
-conseil municipal et de la garde nationale, se rendissent auprès des
-souverains alliés, pour réclamer le traitement auquel Paris avait
-droit de la part de princes civilisés, qui depuis le passage du Rhin
-s'annonçaient comme les libérateurs et non comme les conquérants de la
-France.
-
-[En marge: Entretien de M. de Talleyrand avec le maréchal Marmont, et
-influence de cet entretien.]
-
-C'est au milieu de ces discours que survint M. de Talleyrand. Il eut
-un entretien particulier avec le maréchal Marmont. Il voulait d'abord
-en obtenir quelque chose qui ressemblât à l'autorisation de demeurer à
-Paris, ce que le maréchal pouvait lui procurer moins que personne, et
-du reste il y tenait déjà beaucoup moins en voyant ce qui se passait.
-Il songea sur-le-champ à faire servir cette visite à un dénoûment
-qu'il commençait à regarder comme inévitable, et comme devant
-nécessairement s'accomplir par ses propres mains. Aucun homme n'était
-aussi sensible à la flatterie que le maréchal Marmont, et aucun ne
-savait la manier aussi bien que M. de Talleyrand. Le maréchal avait
-commis dans cette campagne de graves fautes, mais connues des
-militaires seuls, et il y avait déployé la bravoure la plus
-brillante. Dans cette journée du 30 mars notamment il avait acquis des
-titres durables à la reconnaissance du pays. Son visage, ses mains,
-son habit, portaient témoignage de ce qu'il avait fait. M. de
-Talleyrand vanta son courage, ses talents, son esprit surtout, bien
-supérieur, affirmait-il, à celui des autres maréchaux. Le duc de
-Raguse ne se tenait pas d'aise, quand on lui disait qu'il avait de
-l'esprit, et que ses camarades n'en avaient pas, et il est vrai que
-sous ce rapport, il avait ce qui manquait à presque tous les autres.
-Il écouta donc avec un profond sentiment de satisfaction ce que lui
-dit le dangereux tentateur qui préparait sa chute. M. de Talleyrand
-s'efforça de lui montrer la gravité de la situation, la nécessité de
-tirer la France des mains qui l'avaient perdue, et lui fit entendre
-que, dans les circonstances présentes, un militaire qui venait de
-défendre Paris avec éclat, qui avait encore sous ses ordres les
-soldats à la tête desquels il avait combattu, possédait des moyens de
-sauver son pays qui n'appartenaient à personne. M. de Talleyrand s'en
-tint là, car il savait qu'une séduction ne s'accomplit jamais en une
-fois. Mais lorsqu'il se retira le malheureux Marmont était enivré, et,
-au milieu des désastres de la France, il rêvait déjà pour lui-même les
-destinées les plus brillantes, tandis que le soldat simple et sage qui
-avait été son collègue dans cette journée du 30 mars, qui lui aussi
-avait le visage noirci par la poudre, Mortier, dévorait sa douleur
-dans l'isolement où le laissaient sa modestie et sa droiture.
-
-La nuit était avancée; les officiers choisis par les maréchaux
-allèrent régler avec les représentants du prince de Schwarzenberg les
-détails de l'évacuation de Paris, et les deux préfets, avec une
-députation choisie parmi les membres du conseil municipal et les chefs
-de la garde nationale, partirent de l'hôtel de ville pour se rendre au
-château de Bondy, et y invoquer les bons sentiments des souverains
-victorieux.
-
-[En marge: Ce qui se passait à Saint-Dizier entre Napoléon et
-l'arrière-garde de Wintzingerode pendant les événements de Paris.]
-
-En ce moment même Napoléon arrivait aux portes de Paris. On l'a vu
-s'arrêtant le 23 mars aux environs de Saint-Dizier, pour y faire
-reposer ses troupes, et se donner le temps de rallier les garnisons
-dont il était venu chercher le renfort. Le 24, le 25, il avait opéré
-divers mouvements entre Saint-Dizier et Vassy, se flattant toujours
-d'avoir attiré à sa suite le prince de Schwarzenberg, et autorisé à le
-croire par les rapports de ses lieutenants, qui, sous l'impression de
-la journée d'Arcis-sur-Aube, s'imaginaient voir autour d'eux des
-masses innombrables d'ennemis. Du reste il était résolu à s'en assurer
-d'une manière positive, en abordant de très-près, à la première
-occasion, la nombreuse troupe de cavalerie qui s'était attachée à ses
-pas. Pendant ce temps, M. de Caulaincourt, inconsolable de la rupture
-des négociations, insistait pour qu'on essayât de les rouvrir, à quoi
-Napoléon ne paraissait guère disposé. Une circonstance favorable
-s'était offerte pourtant, et M. de Caulaincourt lui avait fait une
-sorte de violence pour l'amener à la mettre à profit. Le général Piré,
-battant l'estrade avec la cavalerie légère, avait fait prisonniers le
-baron de Wessenberg, et M. de Vitrolles lui-même qui revenait de sa
-mission auprès du comte d'Artois, mais qu'heureusement pour lui on ne
-reconnut point. M. de Caulaincourt secondé par Berthier, avait obtenu
-qu'on renverrait M. de Wessenberg libre avec une lettre pour le prince
-de Metternich, dans laquelle M. de Caulaincourt affirmerait que
-Napoléon était enfin résigné à de grands sacrifices, sans toutefois
-dire lesquels. C'est tout ce que M. de Caulaincourt avait pu arracher
-à son maître, bien qu'il eût voulu donner un peu plus de précision à
-ces nouvelles ouvertures, afin de les faire accueillir. Délivré à
-condition de remplir cette mission, M. de Wessenberg s'en était
-chargé, et faisant passer M. de Vitrolles pour un de ses domestiques,
-l'avait sauvé du plus grand des périls.
-
-[En marge: Brillant combat de Saint-Dizier.]
-
-Le 26, l'occasion d'une forte reconnaissance s'étant présentée,
-Napoléon n'avait eu garde de la laisser échapper. Tandis qu'il était
-entre Saint-Dizier et Vassy sur la gauche de la Marne, remplissant de
-ses partis le pays entre la Marne et l'Aube, il avait aperçu une
-cavalerie très-nombreuse sur la rive droite de la Marne, un peu
-au-dessous de Saint-Dizier, dans la direction de Vitry. À la vue de
-l'ennemi se montrant en force, il n'y avait pas à hésiter; il fallait
-marcher à lui pour le battre d'abord, et ensuite pour savoir qui cet
-ennemi pouvait être. Malgré le grave inconvénient de traverser une
-rivière devant une troupe en bataille, on marcha droit au gué
-d'Hoericourt, on y franchit la Marne en masse, à l'exception du corps
-d'Oudinot qui fut envoyé un peu au-dessus, pour la passer à
-Saint-Dizier. L'ennemi fut embarrassé en reconnaissant que c'était à
-l'armée française tout entière qu'il avait affaire. Néanmoins il
-avait dix mille chevaux et quelques mille hommes d'infanterie légère,
-et il les lança sur nous au moment où nous traversions la Marne. On
-reçut les uns et les autres comme il convenait. La cavalerie de la
-garde, après s'être mêlée avec les escadrons ennemis, les mit en
-complète déroute. Ils furent obligés de se replier, et Wintzingerode,
-car c'était lui, voyant qu'il s'était engagé fort imprudemment,
-résolut de gagner la route de Bar-sur-Aube, malgré l'inconvénient de
-défiler à portée de Saint-Dizier qu'Oudinot venait d'occuper. On
-chargea à outrance l'ennemi en retraite, et tandis qu'il était
-vivement poussé en queue, il fut pris en flanc par notre infanterie
-qui débouchait de Saint-Dizier. Deux bataillons d'infanterie ayant
-voulu se former en carré, le brave Letort fondit sur eux à la tête des
-dragons de la garde, et les coucha par terre. L'élan était tel que les
-dragons continuèrent leur course sans s'inquiéter des fantassins
-russes qu'ils avaient enfoncés et dépassés. Ces derniers, qui avaient
-paru se rendre, voyant les dragons partis, essayèrent de se relever,
-et tirèrent sur eux par derrière. Nos cavaliers alors, rebroussant
-chemin, les sabrèrent impitoyablement. Cette poursuite dura jusqu'à la
-nuit, et on revint à Saint-Dizier après avoir tué ou pris à
-l'arrière-garde de Wintzingerode, chargée de nous suivre et de nous
-tromper, environ quatre mille hommes et trente bouches à feu. Il nous
-en avait à peine coûté trois ou quatre cents hommes, brillant trophée,
-le dernier, hélas, de cette héroïque et fatale campagne!
-
-[En marge: Incidents qui révèlent à l'armée la marche des alliés sur
-Paris.]
-
-[En marge: Le cri de l'armée oblige Napoléon à renoncer à son plan, et
-à marcher sur Paris.]
-
-[En marge: Nécessité de se hâter, une fois le parti pris de revenir
-sur Paris.]
-
-Le lendemain 27, Napoléon informé que l'ennemi tenait encore Vitry,
-s'en approcha pour l'enlever. Mais un vieux mur, un fossé plein d'eau,
-opposaient un obstacle assez difficile à vaincre. Macdonald, que nos
-récents malheurs avaient irrité, en fit la remarque à Napoléon avec
-quelque aigreur, et une altercation était engagée entre eux à ce
-sujet, lorsqu'on apporta un bulletin de l'ennemi saisi par nos
-soldats, et racontant à sa manière la triste journée de
-Fère-Champenoise. Ce bulletin, quoique la date en fût inexacte,
-révélait avec certitude la marche des coalisés sur Paris. Après la
-triste confirmation de ce fait, obtenue de la bouche de quelques
-prisonniers, Napoléon se reporta sur Saint-Dizier, fort touché d'une
-pareille nouvelle, plus touché encore de l'effet qu'elle produisait
-autour de lui. Les esprits déjà très-inquiets de ce qui avait pu se
-passer depuis qu'on s'était dirigé vers la Lorraine, ne gardèrent plus
-de mesure en apprenant que les coalisés avaient marché sur Paris. On
-se déchaîna avec une sorte d'emportement contre le fol entêtement de
-Napoléon, auquel, depuis le retour de M. de Caulaincourt, on
-attribuait la rupture des négociations. On se mit à dire qu'après
-avoir fait périr déjà une partie de l'armée dans cette campagne, il
-allait faire périr la capitale elle-même, et que tandis qu'il
-bataillait inutilement sur les derrières de la coalition, celle-ci
-vengeait peut-être l'incendie de Moscou sur Paris en flammes. Bientôt
-l'émotion devint telle, qu'il fallut en tenir grand compte, et le
-lendemain 28, Napoléon, revenu à Saint-Dizier, délibéra en compagnie
-de Berthier, Ney, Caulaincourt, sur le parti à prendre. Si on avait
-pu prévoir qu'il n'était plus temps de secourir Paris, le mieux
-assurément eût été de persévérer dans un projet, hasardeux sans doute,
-mais présentant les seules chances de salut qu'il fût permis
-d'entrevoir encore, de laisser par conséquent l'ennemi faire des
-révolutions dans la capitale, et de se jeter sur ses derrières avec
-les cent vingt mille hommes qu'on serait parvenu à réunir. Mais dans
-l'espérance qui n'était pas perdue de sauver Paris, il était naturel
-d'y marcher en toute hâte, et puisqu'on n'avait pas réussi à en
-détourner les généraux alliés par la dernière manoeuvre, d'essayer au
-moins de les surprendre au moment où ils seraient occupés devant cette
-grande ville, et de tomber sur eux avec la violence de la foudre.
-Berthier, Ney furent de cet avis, et le soutinrent avec chaleur. Dans
-l'émotion qu'on éprouvait, courir à Paris était devenu la passion
-universelle. Napoléon, qui ne se gouvernait point par l'émotion,
-pensait différemment. Il avait marché vers les places pour se refaire
-une armée, pour revenir à cette force de cent mille hommes, qui dans
-ses mains devait faire trembler la coalition. Paris pris, ou en danger
-de l'être, ne suffisait pas pour le détourner d'un si grand but, car
-dès qu'on le saurait en possession d'une force pareille, il était
-presque certain que les coalisés sortiraient de Paris bien vite, ou
-expieraient, s'ils y restaient, la satisfaction d'y avoir paru un
-moment. Napoléon s'arrêtait peu à l'idée d'une révolution politique,
-parce que, malgré toute sa sagacité, il ne se figurait pas le décri
-dans lequel son gouvernement était tombé. Il n'envisageait les choses
-qu'au point de vue militaire, et de ce point de vue il regardait comme
-plus important d'avoir cent mille hommes que de sauver Paris.
-Cependant, seul de son avis, accusé d'un entêtement insensé, il dut
-céder en présence de la douleur universelle, et se résoudre à venir au
-secours de la capitale. Mais à y marcher il fallait y marcher
-sur-le-champ, car pour y arriver à temps il n'y avait pas une minute à
-perdre. Napoléon prit donc son parti soudainement, et il se mit en
-route à l'heure même, coupant droit de la Marne à l'Aube, de l'Aube à
-la Seine, pour revenir sur Paris par la gauche de la Seine, et éviter
-ainsi la rencontre des armées coalisées.
-
-[En marge: Marche précipitée de Napoléon.]
-
-[En marge: Pour aller plus vite, Napoléon quitte l'armée, et arrive de
-sa personne à Fromenteau le 30 vers minuit.]
-
-[En marge: Rencontre et violent colloque avec le général Belliard.]
-
-Parti le 28 de Saint-Dizier, il avait couché avec l'armée à Doulevent
-(voir la carte nº 62), était reparti le 29, avait passé l'Aube à
-Dolancourt, et était venu coucher à Troyes, laissant en arrière
-l'armée qui ne pouvait pas franchir les distances aussi vite que lui.
-En route il avait reçu un message de M. de Lavallette, qui lui
-signalait le danger imminent de la capitale, la masse d'ennemis qui la
-menaçaient au dehors, l'activité des intrigues qui la menaçaient au
-dedans, et sur ce message il avait encore accéléré sa marche. Le 30 au
-matin il avait poussé jusqu'à Villeneuve-l'Archevêque, et là, cessant
-de marcher militairement, voulant apporter au moins à Paris le secours
-de sa présence, il avait pris la poste, et tantôt à cheval, tantôt
-dans un misérable chariot, il s'était, avec M. de Caulaincourt et
-Berthier, dirigé sur Paris. Il avait envoyé en avant, comme on l'a vu,
-le général Dejean, pour annoncer son arrivée et presser instamment
-les maréchaux de prolonger la résistance. Vers minuit, ayant couru
-toute la journée, soit à cheval, soit en voiture, il était enfin
-parvenu à Fromenteau, impatient de savoir ce qui se passait. Déjà on
-apercevait une nombreuse cavalerie précédée de quelques officiers.
-Sans hésiter, Napoléon appela ces officiers à lui. Qui est là?
-demanda-t-il.--Général Belliard, répondit le principal d'entre
-eux.--C'était en effet le général Belliard, qui, en exécution de la
-capitulation de Paris, se rendait à Fontainebleau, afin d'y chercher
-un emplacement convenable pour les troupes des deux maréchaux.
-Napoléon se précipitant alors à bas de sa voiture, saisit par le bras
-le général Belliard, le conduit sur le côté de la route, et là
-multipliant ses questions, il lui donne à peine le temps d'y répondre,
-tant elles sont pressées.--Où est l'armée? demande-t-il tout de
-suite.--Sire, elle me suit.--Où est l'ennemi?--Aux portes de
-Paris.--Et qui occupe Paris?--Personne; il est évacué!--Comment,
-évacué!... et mon fils, ma femme, mon gouvernement, où sont-ils?--Sur
-la Loire.--Sur la Loire!... Qui a pu prendre une résolution
-pareille?--Mais, Sire, on dit que c'est par vos ordres.--Mes ordres ne
-portaient pas telle chose... Mais Joseph, Clarke, Marmont, Mortier,
-que sont-ils devenus? qu'ont-ils fait?--Nous n'avons vu, Sire, ni
-Joseph, ni Clarke, de toute la journée. Quant à Marmont et à Mortier,
-ils se sont conduits en braves gens. Les troupes ont été admirables.
-La garde nationale elle-même, partout où elle a été au feu, rivalisait
-avec les soldats. On a défendu héroïquement les hauteurs de
-Belleville, ainsi que leur revers vers la Villette. On a même défendu
-Montmartre, où il y avait à peine quelques pièces de canon, et
-l'ennemi croyant qu'il y en avait davantage, a poussé une colonne le
-long du chemin de la Révolte pour tourner Montmartre, s'exposant ainsi
-à être précipité dans la Seine. Ah! Sire, si nous avions eu une
-réserve de dix mille hommes, si vous aviez été là, nous jetions les
-alliés dans la Seine, et nous sauvions Paris, et nous vengions
-l'honneur de nos armes!...--Sans doute si j'avais été là, mais je ne
-puis être partout!... Et Clarke, Joseph, où étaient-ils? Mes deux
-cents bouches à feu de Vincennes, qu'en a-t-on fait? et mes braves
-Parisiens, pourquoi ne s'est-on pas servi d'eux?--Nous ne savons rien,
-Sire. Nous étions seuls et nous avons fait de notre mieux. L'ennemi a
-perdu douze mille hommes au moins.--Je devais m'y attendre! s'écrie
-alors Napoléon. Joseph m'a perdu l'Espagne, et il me perd la France...
-Et Clarke! J'aurais bien dû en croire ce pauvre Rovigo, qui me disait
-que Clarke était un lâche, un traître, et de plus un homme incapable.
-Mais c'est assez se plaindre, il faut réparer le mal, il en est temps
-encore. Caulaincourt! ma voiture...--Ces mots dits, Napoléon se met à
-marcher dans la direction de Paris, en commandant à tout le monde de
-le suivre, comme s'il pouvait ainsi gagner du temps. Mais Belliard et
-ceux qui l'entourent s'efforcent de le dissuader.--Il est trop tard,
-lui dit Belliard, pour vous rendre à Paris; l'armée a dû le quitter;
-l'ennemi y sera bientôt, s'il n'y est déjà.--Mais, répond Napoléon,
-l'armée nous la ramènerons en avant, l'ennemi nous le jetterons hors
-de Paris; mes braves Parisiens entendront ma voix, ils se lèveront
-tous pour refouler les barbares hors de leurs murs.--Ah! Sire, il est
-trop tard, répète Belliard, l'infanterie est là qui me suit;
-d'ailleurs nous avons signé une capitulation qui ne nous permet pas de
-rentrer.--Une capitulation! et qui donc a été assez lâche pour en
-signer une?--De braves gens, Sire, qui ne pouvaient faire
-autrement.--Au milieu de ce colloque, Napoléon marche toujours, ne
-voulant rien écouter, demandant sa voiture que Caulaincourt n'amène
-point, lorsqu'on aperçoit un officier d'infanterie. C'était Curial.
-Napoléon l'appelle, et apprend alors que l'infanterie est là,
-c'est-à-dire à trois ou quatre lieues de Paris, et qu'il n'est plus
-temps d'y rentrer. Vaincu par les faits, par les explications qu'on
-lui donne, il s'arrête aux deux fontaines qui s'élèvent sur la route
-de Juvisy, s'assied au bord, et demeure quelque temps la tête dans ses
-mains, plongé dans de profondes réflexions.
-
-On se tait, on regarde, on attend. Enfin il se lève, il demande un
-lieu où il puisse s'abriter quelques instants. Il avait fait, outre
-trente lieues en voiture, trente lieues à cheval, il était accablé par
-la fatigue, mais il ne la sentait pas. Il voulait une table, de la
-lumière, pour étaler ses cartes, pour donner ses ordres. On se rend
-chez le maître de poste voisin. On fait luire un peu de lumière et on
-aperçoit enfin son visage, qui conservait un reste d'animation, mais
-sans aucun trouble, et ne laissait paraître qu'une invincible énergie.
-
-[En marge: Soudaine inspiration de Napoléon, et son espérance de
-sauver Paris et l'Empire.]
-
-[En marge: Napoléon envoie M. de Caulaincourt à Paris pour gagner
-trois ou quatre jours en traitant avec les souverains, et avoir ainsi
-le temps de ramener l'armée.]
-
-On étale des cartes; il examine, il réfléchit, puis il dit: Si
-j'avais ici l'armée, tout serait réparé! Alexandre va se montrer aux
-Parisiens; il n'est pas méchant, il ne veut pas brûler Paris, il ne
-veut que se faire voir à cette grande ville. Il passera demain une
-revue, il aura une partie de ses soldats à droite de la Seine, une
-autre à gauche; il en aura une portion dans Paris, une autre dehors,
-et, dans cette position, si j'avais mon armée, je les écraserais tous.
-La population se joindrait à moi, jetterait ce qu'elle a de plus lourd
-sur la tête des alliés, les paysans de la Bourgogne les achèveraient.
-Il n'en reviendrait pas un sur le Rhin, la grandeur de la France
-serait refaite. Si j'avais l'armée! mais je ne l'aurai que dans trois
-ou quatre jours. Ah! pourquoi ne pas tenir quelques heures de
-plus?...--Et en proférant ces paroles, Napoléon va et vient dans la
-pièce fort petite, qui le contient à peine avec les témoins peu
-nombreux de cette scène étrange....--Pour le calmer, M. de
-Caulaincourt lui dit: Mais, Sire, l'armée viendra, et dans quatre
-jours Votre Majesté pourra encore faire ce qu'elle ferait
-aujourd'hui.--Napoléon qui jusque-là ne semblait ni écouter ni saisir
-ce qu'on lui disait, relève tout à coup la tête, va droit à M. de
-Caulaincourt, et lui, qui n'avait jamais paru admettre la possibilité
-d'une révolution, s'écrie: Ah! Caulaincourt, vous ne connaissez pas
-les hommes! Trois jours, deux jours! vous ne savez pas tout ce qu'on
-peut faire dans un temps si court. Vous ne savez pas tout ce qu'on
-fera jouer d'intrigues contre moi; vous ne savez pas combien il y a
-d'hommes qui me quitteront. Je vous les nommerai tous, si vous
-voulez. Tenez, on prétend que j'ai ordonné de faire sortir de Paris
-l'Impératrice et mon fils; la chose est vraie, mais je ne puis pas
-tout dire. L'Impératrice est une enfant, on se serait servi d'elle
-contre moi, et Dieu sait quels actes on lui aurait arrachés!... Mais
-oublions ces misères. Trois jours, quatre jours, c'est bien long!
-Pourtant l'armée arrivera, et si on me seconde la France peut être
-sauvée.--Napoléon se tait, réfléchit, fait encore quelques pas
-toujours rapides, puis, avec l'accent de l'inspiration: Caulaincourt,
-s'écrie-t-il, je tiens nos ennemis; Dieu me les livre! je les
-écraserai dans Paris, mais il faut gagner du temps. C'est vous qui
-m'aiderez à le gagner.--Alors, indiquant qu'il voulait être seul, il
-demeure avec M. de Caulaincourt, et lui expose ses idées, qui sont les
-suivantes. Il faut que M. de Caulaincourt se rende à Paris, aille voir
-Alexandre, duquel il sera bien accueilli, qu'il fasse appel aux
-souvenirs de ce prince, qu'il cherche à réveiller ses anciens
-sentiments, qu'il lui fasse entrevoir les dangers qui le menacent dans
-cette grande capitale, Napoléon surtout approchant avec soixante mille
-hommes, en recueillant vingt mille qui sortent de Paris, les uns et
-les autres avides de vengeance, et voulant à tout prix relever
-l'honneur de nos armes. Cette perspective, Alexandre, même sans qu'on
-la lui montre, doit en avoir l'imagination frappée, et quand on
-s'appliquera à la placer sous ses yeux, elle produira bien plus
-d'effet encore. Si, dans cette disposition d'esprit, on lui offre une
-paix immédiate, à des conditions qui s'approcheront de celles de
-Châtillon, il ne voudra pas compromettre son triomphe, il prêtera
-l'oreille, il renverra M. de Caulaincourt au quartier général
-français. M. de Caulaincourt ira et reviendra. Trois, quatre jours
-seront bientôt passés, et alors, ajoute Napoléon, j'aurai l'armée, et
-tout sera réparé!--Mais, Sire, répond M. de Caulaincourt, ne serait-ce
-pas le cas de négocier sérieusement, de vous soumettre aux événements
-si ce n'est aux hommes, et d'accepter les bases de Châtillon, au moins
-les principales?--Non, réplique Napoléon, c'est bien assez d'avoir
-hésité un instant. Non, non, l'épée doit tout terminer. Cessez de
-m'humilier! on peut aujourd'hui encore sauver la grandeur de la
-France. Les chances restent belles, si vous me gagnez trois ou quatre
-jours.--M. de Caulaincourt, tout ferme qu'il était, avait peine à
-résister au torrent de cette énergie que tant de malheurs n'avaient
-point abattue, et il demande qu'on lui adjoigne le prince Berthier,
-qui a le secret des ressources dont l'Empereur dispose encore, qui est
-connu, estimé des souverains, qui pourra se faire écouter. Napoléon ne
-laisse pas achever M. de Caulaincourt. D'abord il a besoin de
-Berthier, qui seul connaît dans tous ses détails la distribution de
-l'armée sur le théâtre confus de la guerre; mais ce n'est pas sa plus
-forte raison. Berthier est excellent, dit Napoléon, il a de grandes
-qualités, il m'aime, je l'aime, mais il est faible. Vous n'imaginez
-pas ce qu'en pourraient faire les intrigants qui vont s'agiter. Allez,
-partez sans lui, il n'y a que vous dont la trempe puisse résister au
-foyer de ces intrigues.--
-
-[En marge: M. de Caulaincourt accepte la mission proposée dans
-l'espérance de rétablir les relations diplomatiques entre Napoléon et
-les monarques victorieux.]
-
-[En marge: Napoléon va s'établir à Fontainebleau, et donne les ordres
-nécessaires pour réunir toute l'armée derrière l'Essonne.]
-
-Après ce colloque si animé, il fut convenu que Napoléon irait
-s'établir à Fontainebleau, qu'il y concentrerait l'armée, y réunirait
-les ressources qui lui restaient, et que tandis qu'il préparerait tout
-pour une dernière et formidable lutte, M. de Caulaincourt
-s'efforcerait sinon d'arrêter, du moins de ralentir les entreprises
-politiques que les alliés allaient tenter dans Paris avec le secours
-des mécontents, qu'il gagnerait ainsi trois ou quatre jours, qu'alors
-l'heure suprême du salut sonnerait, et que Napoléon paraîtrait aux
-portes de la capitale pour y succomber peut-être, mais pour y
-entraîner certainement la coalition dans sa chute. M. de Caulaincourt
-accepta cette mission avec sa fidélité ordinaire, non pas toutefois
-dans l'intention de tromper les souverains alliés, car il n'eût voulu
-tromper personne, pas même les ennemis de son pays, mais dans
-l'espérance de faire renaître quelques relations entre un maître
-intraitable et l'Europe victorieuse. Il partit donc pour Paris, tandis
-que Napoléon partait pour Fontainebleau après avoir ordonné aux
-troupes qui arrivaient de prendre position sur la rivière d'Essonne et
-de s'y établir solidement. C'est derrière cette ligne que Napoléon
-voulait opérer la concentration de ses forces. Il était si animé qu'on
-eût pu le croire à la veille de l'une des grandes victoires de sa vie,
-aussi bien qu'au lendemain du plus grand des désastres. Dans sa tête
-ardente il avait déjà conçu un dessein qui pouvait, selon lui, changer
-les destinées. Il amenait à sa suite environ 50 mille hommes, auxquels
-allaient se joindre les 15 ou 18 mille sortant de Paris. Avec ce qu'il
-pouvait attirer à lui des bords de la Seine et de l'Yonne, il
-n'aurait pas moins de 70 mille combattants. Il voulait les concentrer
-entre Fontainebleau et Paris, le long de l'Essonne, sa droite à la
-Seine, sa gauche dans la direction d'Orléans, où étaient sa femme et
-son fils. L'ennemi serait dispersé dans Paris, partagé sur les deux
-rives de la Seine, et avec soixante-dix mille soldats qui avaient au
-coeur la rage de l'honneur et du patriotisme, Napoléon ne désespérait
-pas de frapper encore des coups terribles, des coups qui retentiraient
-à travers les siècles! Qui sait même! il referait peut-être en une
-journée sanglante la grandeur de la France!--Ces idées s'étaient
-succédé dans son esprit avec la rapidité de l'éclair, et après avoir
-expédié M. de Caulaincourt à Paris, il donna des ordres au général
-Belliard, lui prescrivit de se porter sur la rivière d'Essonne, d'y
-appeler les deux maréchaux, et de les y établir du bord de la Seine à
-la route d'Orléans. Il lui annonça que le lendemain il leur
-fournirait, au moyen du grand parc d'artillerie, de quoi remplacer ce
-qu'ils avaient perdu dans la glorieuse et funeste bataille de Paris.
-Cela fait, il quitta MM. de Caulaincourt et Belliard, et partit avec
-Berthier pour Fontainebleau, afin d'y attendre et d'y rallier l'armée.
-
-[En marge: M. de Caulaincourt se rend à Paris auprès du conseil
-municipal.]
-
-[En marge: Ce corps s'est transporté auprès d'Alexandre, dont il est
-fort bien accueilli.]
-
-Tandis que Napoléon prenait ce chemin, M. de Caulaincourt avait pris
-celui de Paris, et s'était rendu à l'hôtel de ville, auprès de
-l'autorité municipale, la seule qui subsistât encore dans notre
-capitale abandonnée. Mais déjà cette autorité s'était transportée au
-château de Bondy, pour recommander aux souverains alliés la population
-parisienne. La moitié de la nuit s'était écoulée. L'empereur
-Alexandre avait accueilli de son mieux les deux préfets et la
-députation qui les accompagnait. Ce monarque, maître enfin de Paris,
-était au comble de la joie. Son orgueil une fois satisfait, tous ses
-bons sentiments avaient repris le dessus. Son penchant le plus
-prononcé était le désir de plaire, et il n'était personne à qui il
-voulût plaire autant qu'à ces Français, qui l'avaient vaincu tant de
-fois, qu'il venait de vaincre à son tour, et dont il ambitionnait les
-applaudissements avec passion. Surprendre à force de générosité ce
-peuple généreux, était en ce moment son rêve le plus cher: noble
-faiblesse si c'en était une!
-
-[En marge: Alexandre consent à laisser la police de Paris aux
-autorités municipales et à la garde nationale.]
-
-Il reçut donc avec une extrême courtoisie les deux préfets et la
-députation parisienne, leur répéta ce qu'il avait déjà dit si souvent,
-qu'il ne faisait point la guerre à la France, mais à la folle ambition
-d'un seul homme; qu'il n'entendait imposer à la France ni un
-gouvernement, ni une paix humiliante, mais la délivrer d'un despotisme
-dont elle n'avait pas moins souffert que l'Europe. Il garantit pour la
-capitale les traitements les plus doux, moyennant que le peuple
-parisien demeurât paisible, et se montrât aussi amical envers ses
-nouveaux hôtes que ceux-ci voulaient l'être envers lui. Il consentit
-sans difficulté à laisser la police de Paris à la garde nationale, et
-à ne pas loger ses soldats chez les habitants. Il demanda seulement
-des vivres qu'on avait, et qu'on lui promit.
-
-[En marge: Soin que l'empereur Alexandre met à s'informer de ce qu'est
-devenu M. de Talleyrand.]
-
-Aussitôt la conversation générale terminée, il s'adressa
-individuellement à chaque membre de la députation, et affirma de
-nouveau qu'en apportant à la France la paix la plus honorable, il lui
-laisserait en outre la plus entière liberté dans le choix de son
-gouvernement. Il parut surtout fort impatient de savoir ce qu'était
-devenu M. de Talleyrand, ce que faisait ce grand personnage, et où il
-était actuellement. M. de Nesselrode, présent à l'entretien, pria M.
-de Laborde, qu'il connaissait, et qui était membre de la députation,
-de se rendre auprès de M. de Talleyrand, de le retenir à Paris s'il
-n'était pas parti, et de l'assurer de la part des souverains de toute
-leur considération.
-
-Pendant que les préfets étaient auprès d'Alexandre, les officiers des
-deux armées avaient arrêté les conditions de l'évacuation de Paris.
-Ils étaient convenus que vers sept heures du matin les soldats des
-maréchaux Marmont et Mortier livreraient les barrières aux soldats des
-armées alliées, après quoi les souverains feraient leur entrée dans
-Paris.
-
-[En marge: M. de Caulaincourt au château de Bondy.]
-
-[En marge: Son entretien avec Alexandre.]
-
-[En marge: Alexandre en paraissant rendre à M. de Caulaincourt son
-ancienne amitié, ne lui laisse aucune espérance relativement à
-Napoléon.]
-
-Sur ces entrefaites M. de Caulaincourt n'ayant pas trouvé à l'hôtel de
-ville les autorités parisiennes, s'était rendu lui-même au château de
-Bondy, avait rencontré en route la députation qui s'en retournait,
-avait eu quelque difficulté à se faire admettre auprès d'Alexandre, et
-y avait enfin réussi. En le voyant, Alexandre l'accueillit avec la
-même cordialité qu'autrefois, l'embrassa même de la manière la plus
-affectueuse, lui expliqua pourquoi il ne l'avait pas reçu à Prague,
-puis arrivant aux grands événements du jour, lui dit qu'exempt de tout
-ressentiment, ne désirant que la paix, la venant chercher à Paris
-puisqu'il n'avait pu la trouver à Châtillon, il la voulait honorable
-pour la France, mais sûre pour l'Europe, et que pour ce motif ni lui
-ni ses alliés ne consentiraient plus à négocier avec Napoléon; qu'ils
-n'auraient pas de peine d'ailleurs à trouver quelqu'un avec qui on pût
-traiter, car il leur revenait de toute part que la France était aussi
-fatiguée de Napoléon que l'Europe elle-même, et qu'elle ne demandait
-pas mieux que d'être débarrassée de son despotisme; qu'au surplus les
-alliés n'avaient pas le projet de faire violence à cette noble France,
-qu'ils entendaient au contraire la respecter profondément, lui laisser
-le choix de son souverain, et conclure la paix avec ce souverain dès
-qu'elle l'aurait désigné; qu'une fois entrés dans Paris ils
-consulteraient les gens les plus notables, qu'ils les prendraient dans
-toutes les nuances d'opinion, et que ce que les personnages les plus
-accrédités du pays auraient décidé, les alliés l'adopteraient, et le
-consacreraient par l'adhésion de l'Europe.
-
-[En marge: Efforts infructueux de M. de Caulaincourt pour persuader
-Alexandre.]
-
-Consterné de ce langage calme, doux, mais résolu, M. de Caulaincourt
-essaya de combattre les idées émises par Alexandre. Il s'efforça de
-lui faire sentir le danger pour les alliés de se conduire, eux,
-représentants de l'ordre social et monarchique en Europe, comme des
-fauteurs de révolution, de détrôner un prince longtemps reconnu, adulé
-de toutes les cours, accepté par elles comme allié, et par l'une
-d'elles comme gendre; le danger d'en croire à cet égard des
-mécontents, qui ne consulteraient que leurs passions, de se tromper
-ainsi sur les vrais sentiments de la France, qui, tout en
-désapprouvant les guerres continuelles de Napoléon, restait
-reconnaissante de la gloire et de l'ordre intérieur dont elle avait
-joui sous son règne, et était peu disposée à échanger sa puissante et
-glorieuse main contre la main débile et oubliée des Bourbons; le
-danger enfin de pousser au désespoir Napoléon et l'armée, de commettre
-à de nouveaux et affreux hasards un triomphe inespéré, triomphe qu'on
-pourrait consolider à l'instant même, et rendre définitif par une paix
-équitable et modérée.
-
-Alexandre parut peu touché de ces raisons. Il répondit qu'on
-écouterait non pas des mécontents, mais des hommes sensés, n'ayant ni
-parti pris, ni intérêt suspect; que le goût de renverser des trônes,
-les souverains alliés ne l'avaient pas, et ne pouvaient pas l'avoir;
-que le danger de réduire Napoléon au désespoir, ils en tenaient
-compte; mais qu'ils étaient résolus, après être venus si loin, et
-maintenant surtout qu'ils étaient si unis, de pousser la lutte à bout,
-pour n'avoir pas à la recommencer dans des conditions peut-être moins
-favorables; qu'ils s'attendaient sans doute à des coups
-extraordinaires de la part de Napoléon, tant qu'il lui resterait une
-épée dans les mains, mais que, fussent-ils repoussés de Paris, ils y
-reviendraient, jusqu'à ce qu'ils eussent conquis une paix sûre, et
-qu'une paix sûre on ne pouvait pas l'espérer de l'homme qui avait
-ravagé l'Europe de Cadix à Moscou.
-
-Il était visible néanmoins que tout en affectant de ne pas craindre un
-dernier acte désespéré de Napoléon, Alexandre en était intérieurement
-troublé, et que ce serait un argument d'un poids considérable dans les
-négociations qui allaient suivre. À propos de ces résolutions qui
-paraissaient si fermement arrêtées de la part des puissances, M. de
-Caulaincourt demanda au czar si cependant l'Autriche n'aurait aucune
-considération pour les liens de famille, et si elle aurait conduit si
-loin ses soldats pour avoir l'honneur de détrôner sa fille; que ce ne
-serait plus alors le cas de tant reprocher au peuple français d'avoir
-égorgé une archiduchesse, quand on venait soi-même en détrôner une
-autre.--L'Autriche, reprit Alexandre, a eu de la peine à se décider;
-mais depuis que vous avez refusé l'armistice de Lusigny, imaginé par
-elle pour ménager un accommodement, elle est aussi convaincue que nous
-qu'on ne peut pas traiter avec son gendre, et que pour obtenir une
-paix durable il faut la signer avec un autre que lui.
-
-[En marge: Alexandre consent toutefois à recevoir M. de Caulaincourt
-lorsqu'il sera entré dans Paris.]
-
-À cette déclaration Alexandre ajouta de nouvelles assurances d'amitié
-pour M. de Caulaincourt, l'engagea à venir le revoir dans la journée,
-lui promit de l'accueillir à toute heure, mais lui fit promettre à son
-tour de garder à Paris la réserve d'un parlementaire, puis il le
-quitta, car l'heure du triomphe approchait, et son orgueil était
-impatient. Il ne voulait pas brûler Paris, mais y entrer.
-
-[En marge: Entrée des souverains dans Paris le 31 mars 1814.]
-
-Le jeudi 31 mars 1814, jour de douloureuse et ineffaçable mémoire, les
-souverains alliés se mirent en marche, vers les dix ou onze heures du
-matin, pour faire dans Paris leur entrée triomphale. L'empereur
-Alexandre s'était attribué, et on lui avait laissé prendre, le premier
-rôle. Le roi de Prusse le lui cédait de bien grand coeur, trop heureux
-du succès des armes alliées, succès que sa défiance du sort lui avait
-fait mettre en doute jusqu'au dernier instant. L'empereur François et
-M. de Metternich, séparés du quartier général des alliés par la
-bataille d'Arcis-sur-Aube, s'étaient retirés à Dijon, où ils
-ignoraient la prise de Paris. Le prince de Schwarzenberg avait du
-reste assez d'autorité et de connaissance de leurs intentions pour les
-remplacer complétement dans ces graves circonstances. Lord
-Castlereagh, ministre d'un gouvernement où il faut tout expliquer à la
-nation, était allé donner au Parlement les motifs du traité de
-Chaumont. Personne ne pouvait donc en ce moment disputer au czar
-l'empire de la situation, et il y parut bientôt par le dehors aussi
-bien que par le fond des choses.
-
-[En marge: Aspect de Paris, et sentiments divers de la population.]
-
-[En marge: Manifestations des royalistes.]
-
-Alexandre ayant à sa droite le roi de Prusse, à sa gauche le prince de
-Schwarzenberg, derrière lui un brillant état-major, et pour escorte
-cinquante mille soldats d'élite, observant un ordre parfait, et
-portant au bras une écharpe blanche qu'ils avaient adoptée pour éviter
-les méprises sur le champ de bataille, Alexandre s'avançait à cheval à
-travers le faubourg Saint-Martin. Une proclamation des deux préfets,
-annonçant les intentions bienveillantes des monarques alliés, avait
-averti la population parisienne de l'événement solennel et douloureux
-qui allait attrister ses murs. Dire les émotions de cette population,
-en proie aux sentiments les plus contraires, serait difficile. Le
-peuple de Paris, toujours si sensible à l'honneur des armes
-françaises, irrité de n'avoir pas obtenu les fusils qu'il demandait,
-soupçonnant même des trahisons là où il n'y avait eu que des
-faiblesses, supportait avec une aversion peu dissimulée la présence
-des soldats étrangers. La bourgeoisie plus éclairée sans être moins
-patriote, appréciant les causes et les conséquences des événements,
-était partagée entre l'horreur de l'invasion, et la satisfaction de
-voir cesser le despotisme et la guerre. Enfin, l'ancienne noblesse
-française, à force de haïr la révolution oubliant la gloire du pays
-qui jadis lui était si chère, éprouvait de la chute de Napoléon une
-joie folle, qui ne lui permettait pas de sentir actuellement le
-désastre de la patrie. Quelques membres de cette noblesse, dans le
-désir d'amener à Paris un événement semblable à celui de Bordeaux,
-parcouraient le faubourg Saint-Germain, la place de la Concorde, le
-boulevard, en agitant un drapeau blanc, et en poussant des cris de
-_vive le roi!_ qui restaient sans écho, et provoquaient même assez
-souvent une désapprobation manifeste. Calme et triste, la garde
-nationale faisait partout le service, prête à maintenir l'ordre, que
-personne au surplus ne songeait à troubler.
-
-[En marge: Affabilité d'Alexandre.]
-
-Tel était l'aspect de Paris. En suivant à travers une foule pressée et
-silencieuse le faubourg Saint-Martin jusqu'au boulevard, les
-souverains alliés ne rencontrèrent d'abord que des visages mornes, et
-parfois menaçants. Du reste pas une insulte, pas une acclamation ne
-signalèrent leur marche grave et lente. En arrivant au boulevard et en
-s'approchant des grands quartiers de la capitale, les visages
-commencèrent à changer avec les sentiments de la population. Quelques
-cris se firent entendre qui indiquaient qu'on appréciait les
-dispositions généreuses d'Alexandre. Il y répondit avec une
-sensibilité marquée. Bientôt ses saluts répétés à la population,
-l'ordre rassurant observé par ses soldats, amenèrent des
-manifestations de plus en plus amicales. Enfin parut le groupe
-royaliste qui depuis le matin se promenait dans Paris en agitant un
-drapeau blanc. Ses cris enthousiastes de _vive Louis XVIII_, _vive
-Alexandre_, _vive Guillaume_, éclatèrent subitement aux oreilles des
-souverains, et leur causèrent une satisfaction visible. Aux cris
-violents de ce groupe vinrent se joindre ceux de femmes élégantes,
-agitant des mouchoirs blancs, et saluant avec la vivacité passionnée
-de leur sexe la présence des monarques étrangers: triste spectacle
-qu'il faut déplorer sans s'en étonner, car c'est celui que donnent en
-tous lieux et en tout temps les peuples divisés. Les joies des partis
-y étouffent en effet les plus légitimes douleurs de la patrie!
-
-[En marge: Grande revue aux Champs-Élysées.]
-
-[En marge: Envoi de M. de Nesselrode auprès de M. de Talleyrand.]
-
-[En marge: Grands témoignages de considération donnés à M. de
-Talleyrand.]
-
-[En marge: Il est convenu que l'empereur Alexandre prendra son
-logement chez M. de Talleyrand.]
-
-Ces dernières manifestations rassurèrent les souverains alliés, que la
-froideur malveillante témoignée par les masses populaires dans le
-faubourg Saint-Martin et le boulevard Saint-Denis avait inquiétés
-d'abord, non pour leur sûreté personnelle, mais pour la suite de leurs
-desseins. Ils se rendirent sans s'arrêter aux Champs-Élysées, pour y
-passer la revue de leurs soldats. C'était une manière de remplir, par
-un grand spectacle militaire, les heures de cette journée, tandis que
-leurs ministres vaqueraient à des soins plus sérieux et plus
-pressants. Il était urgent, effectivement, de parler à cette ville de
-Paris, si redoutée même dans sa défaite, de lui dire qu'on ne venait
-ni conquérir, ni opprimer, ni humilier la France, qu'on lui apportait
-seulement la paix, dont n'avait pas voulu un chef intraitable, et que
-quant à la forme de son gouvernement, on la laisserait libre de
-choisir celle qui lui conviendrait. Mais pour concerter ce langage,
-pour savoir même à qui l'adresser, il fallait s'aboucher avec des
-personnages accrédités, et pendant la revue des Champs-Élysées, M. de
-Nesselrode s'était rendu auprès de celui qu'indiquait une sorte de
-désignation universelle, c'est-à-dire auprès de M. de Talleyrand. Il
-l'avait trouvé dans son célèbre hôtel de la rue Saint-Florentin,
-attendant cette démarche si facile à prévoir, et lui avait demandé, au
-nom des monarques alliés, quel était le gouvernement qu'il fallait
-constituer, en lui déclarant qu'on s'en fierait à ses lumières plus
-volontiers qu'à celles d'aucun homme de France. M. de Talleyrand, qui
-connaissait et appréciait depuis longtemps l'habile diplomate dépêché
-auprès de lui, l'accueillit avec empressement, et lui dit, ce qui
-était vrai, que le gouvernement impérial était complétement ruiné dans
-les esprits, que le régime de la guerre perpétuelle inspirait en 1814
-autant d'horreur que celui de la guillotine en 1800, et que rien ne
-serait plus facile que d'opérer une révolution, si on traitait la
-France avec les égards dont ce grand pays était digne, si on lui
-prouvait surtout par les faits aussi bien que par les paroles, que les
-souverains alliés voulaient être non pas ses conquérants, mais ses
-libérateurs. Dans ces termes généraux il était aisé de s'entendre. M.
-de Nesselrode répéta les assurances qu'il était chargé de prodiguer,
-et les deux diplomates commençaient à discuter les graves sujets que
-comportait la circonstance, lorsque M. de Nesselrode reçut de
-l'empereur Alexandre un message singulier, dont l'objet était le
-suivant. Par une modestie pleine de délicatesse, Alexandre avait voulu
-loger non aux Tuileries, mais à l'Élysée, et pendant la revue on lui
-avait remis un billet dans lequel on prétendait que l'Élysée était
-miné. Il avait envoyé ce billet à M. de Nesselrode pour que celui-ci
-s'informât si un tel avis avait le moindre fondement. M. de Nesselrode
-communiqua ce message à M. de Talleyrand, qui sourit d'un avis aussi
-puéril, et qui cependant offrit courtoisement de mettre à la
-disposition de l'empereur Alexandre son hôtel, où aucun danger n'était
-à craindre, et où depuis longtemps régnaient des habitudes tout à fait
-princières. M. de Nesselrode saisit cette offre avec empressement, car
-c'était donner un haut témoignage de considération à un personnage
-dont on avait grand besoin, c'était augmenter son influence, et se
-ménager même bien des commodités pour l'oeuvre qu'on allait
-entreprendre.
-
-[En marge: La revue de ses troupes finie, Alexandre se rend chez M. de
-Talleyrand.]
-
-Les hommes qui depuis quelque temps étaient ou les confidents ou les
-visiteurs assidus de M. de Talleyrand, le duc de Dalberg, l'abbé de
-Pradt, le baron Louis, le général Dessoles, et une infinité d'autres,
-étaient accourus chez lui pour s'entretenir des prodigieux événements
-qui étaient en voie de s'accomplir. Il avait donc sa cour toute formée
-pour recevoir l'empereur Alexandre lorsque celui-ci, après avoir passé
-ses troupes en revue, se transporterait à l'hôtel de la rue
-Saint-Florentin. L'empereur Alexandre étant descendu de cheval sur la
-place de la Concorde, se rendit à pied chez le grand dignitaire
-impérial, lui tendit la main avec cette courtoisie qui séduisait tous
-ceux qui ne savaient pas combien il y avait de finesse cachée sous le
-charme de ses manières, traversa les appartements qui contenaient déjà
-une foule empressée, se laissa présenter les nouveaux royalistes dont
-le nombre augmentait à vue d'oeil, et après avoir prodigué à chacun
-les témoignages les plus flatteurs, s'enferma avec M. de Talleyrand
-pour le consulter sur les importantes résolutions qu'il s'agissait
-d'adopter. Le roi de Prusse, le prince de Schwarzenberg, appelés à
-cette conférence, s'y rendirent immédiatement, et M. de Talleyrand
-demanda l'autorisation d'y introduire son véritable, son unique
-complice, le duc de Dalberg, qui, plus téméraire que lui, avait osé
-envoyer un émissaire au camp des alliés. À peine assemblés ces
-éminents personnages entreprirent de traiter le grand sujet qui les
-réunissait, celui du gouvernement à donner à la France.
-
-[En marge: Conférence des souverains avec M. de Talleyrand et avec
-quelques personnages sur le choix du gouvernement qui convient à la
-France.]
-
-Alexandre qui avait déjà pris l'habitude, et qui continua de la
-prendre chaque jour davantage, d'ouvrir les entretiens et de les
-clore, Alexandre commença par répéter ce qu'il disait à tout le monde,
-que lui et ses alliés n'étaient pas venus en France pour y opérer des
-révolutions, mais pour y chercher la paix; qu'ils l'auraient faite à
-Châtillon, si Napoléon s'y était prêté, mais que n'ayant trouvé à
-Châtillon que des refus, obligés de venir chercher cette paix jusque
-dans les murs de Paris, ils étaient prêts à la conclure avec ceux qui
-la voudraient franchement; qu'il ne leur appartenait pas de désigner
-les hommes qui seraient chargés de représenter la France en cette
-circonstance, et de constituer son gouvernement, qu'à cet égard ils
-n'avaient la prétention d'imposer personne, que Napoléon lui-même ils
-n'auraient pas pris sur eux de l'exclure, s'il ne s'était exclu en
-refusant péremptoirement des conditions auxquelles l'Europe attachait
-sa sûreté; mais qu'après lui la régente Marie-Louise, le prince
-Bernadotte, la république elle-même, et enfin les Bourbons, ils
-étaient prêts à admettre tout ce que la nation française paraîtrait
-désirer. Seulement, dans l'intérêt de l'Europe et de la France, on
-devait choisir un gouvernement qui pût se maintenir, surtout en
-succédant à la puissante main de Napoléon, car l'oeuvre qu'on allait
-accomplir, il ne fallait pas qu'on eût à la recommencer.
-
-[En marge: Exposé des sentiments des souverains fait par l'empereur
-Alexandre.]
-
-[En marge: Déclaration que les souverains entendent laisser la France
-libre dans le choix de son souverain.]
-
-Alexandre ne dissimula pas que, tout en ayant pour les Bourbons une
-préférence naturelle, les monarques alliés craignaient que ces
-princes, inconnus aujourd'hui de la France et ne la connaissant plus,
-ne fussent incapables de la gouverner; qu'ils n'espéraient pas non
-plus qu'on parvînt à composer un gouvernement sérieux avec une femme
-et un enfant, comme Marie-Louise et le Roi de Rome, que c'était l'avis
-notamment de l'empereur d'Autriche; que cherchant ainsi le meilleur
-gouvernement à donner à la France il avait, lui, songé quelquefois au
-prince Bernadotte, mais que ne trouvant pas beaucoup d'assentiment
-lorsqu'il parlait de ce candidat il se garderait bien d'insister; que
-du reste dans cet état d'indécision, l'avis des souverains en serait
-d'autant plus facile à plier au voeu de la France, seule autorité à
-consulter ici; que pour eux ils n'avaient qu'un intérêt et un droit,
-c'était d'avoir la paix, mais de l'avoir sûre en l'accordant
-honorable, telle qu'on la devait à une nation couverte de gloire, et à
-laquelle ils ne s'en prenaient point de leurs maux, sachant bien que
-sous le joug détesté qu'on venait de briser elle avait souffert autant
-que l'Europe.
-
-[En marge: Opinion très-arrêtée de M. de Talleyrand en faveur des
-Bourbons.]
-
-[En marge: Motifs de cette opinion.]
-
-À ce langage, doux, flatteur, insinuant, un seul homme était appelé à
-répondre, et c'était M. de Talleyrand. C'est à lui que s'adressaient
-particulièrement ces questions comme au plus accrédité des personnages
-auxquels on pouvait les poser. Généralement peu impatient de se
-prononcer, laissant volontiers les plus pressés dire leur sentiment,
-mais sachant se décider quand il le fallait, M. de Talleyrand
-possédait au plus haut point le discernement des situations, savait
-découvrir ce qui convenait à chacune, et avait de plus l'art de donner
-à ses avis une forme piquante ou sentencieuse, qui leur valait tout de
-suite la vogue d'un bon mot, ou d'un mot profond. Il avait clairement
-discerné qu'élevé par la victoire, Napoléon ne pouvait se soutenir que
-par elle, que vaincu il était détrôné; que la république n'étant pas
-proposable à une génération qui avait assisté aux horreurs de 1793, la
-monarchie étant le seul gouvernement alors possible, il n'y avait de
-dynastie acceptable que celle des Bourbons, car on ne crée pas à
-volonté et artificiellement les conditions qui rendent une famille
-propre à régner. Le génie, le hasard des révolutions, peuvent un
-moment élever un homme, et on venait d'en avoir la preuve, mais ce
-phénomène passé, les peuples reviennent promptement à ce que le temps
-et de longues habitudes nationales ont consacré. À l'abri désormais
-des vengeances impériales, M. de Talleyrand dit lentement mais
-nettement la vérité à ce sujet. Napoléon, selon lui, n'était plus
-possible. La France, à laquelle il avait rendu de grands services
-qu'il lui avait malheureusement fait payer cher, voyait en lui ce qu'y
-voyait l'Europe, c'est-à-dire la guerre, et elle voulait la paix.
-Napoléon était donc en ce moment le contraire du voeu formel, absolu
-de la génération présente. Consentirait-il à signer la paix, il ne
-faudrait pas y compter. En effet une paix, même très-honorable, telle
-que la France pourrait l'accepter, telle que l'Europe dans sa haute
-raison devrait l'accorder, cette paix quelle qu'elle fût, serait
-toujours tellement au-dessous de ce que Napoléon devait prétendre,
-qu'il ne saurait y souscrire sans déchoir, dès lors sans avoir
-l'intention de la rompre. Il ne fallait donc plus songer à lui,
-puisqu'il était incompatible avec la paix, qui était le besoin du
-monde entier, et on verrait bientôt, en laissant éclater l'opinion
-universelle encore comprimée, que cette manière de penser était au
-fond de tous les esprits. Que si Napoléon était impossible
-personnellement, il était tout aussi impossible dans sa femme et son
-fils. Qui pouvait croire sérieusement qu'il ne serait pas derrière
-Marie-Louise et le Roi de Rome, pour gouverner sous leur nom?
-Personne. Ce serait Napoléon avec tous ses inconvénients et tous ceux
-de la dissimulation. Il fallait par conséquent renoncer à une
-semblable combinaison, et puisque le prince auguste qui avait donné sa
-fille à Napoléon faisait un généreux sacrifice à l'Europe, on devait
-accepter ce sacrifice en remerciant l'empereur d'Autriche de si bien
-comprendre les besoins de la situation. Quant au prince Bernadotte,
-devenu l'héritier du trône de Suède, c'était chose moins sérieuse
-encore. Après avoir eu un soldat de génie, la France n'accepterait pas
-un soldat médiocre, couvert du sang français. Restaient donc les
-Bourbons. Sans doute la France, qui les avait tant connus, les
-connaissait peu aujourd'hui, et éprouvait même à leur égard certaines
-préventions. Mais elle referait connaissance avec eux, et les
-accueillerait volontiers s'ils apportaient, en revenant, non les
-préjugés qui avaient déjà perdu leur maison, mais les saines idées du
-siècle. M. de Talleyrand ajoutait qu'il fallait les lier par de sages
-lois, et les réconcilier avec l'armée, en plaçant auprès d'eux ses
-représentants les plus illustres; qu'avec du tact, des soins, de
-l'application, tout cela pourrait se faire; qu'il fallait bien
-d'ailleurs que ce fût possible, car c'était nécessaire; qu'après tant
-d'agitations, le besoin le plus impérieux des esprits était de voir
-l'édifice social rétabli sur ses véritables bases, et qu'il ne
-semblerait l'être que lorsque le trône de France serait rendu à ses
-antiques possesseurs. Résumant enfin son opinion en quelques mots, M.
-de Talleyrand dit: La république est une impossibilité; la régence,
-Bernadotte, sont une intrigue; les Bourbons seuls sont un principe.--
-
-[En marge: M. de Talleyrand fait intervenir divers personnages pour
-appuyer ce qu'il a dit.]
-
-Un tel langage avait de quoi plaire aux souverains alliés, et il
-aurait trouvé parmi eux des approbateurs encore plus chauds, si le
-vrai représentant de la vieille Europe, l'empereur François, si le
-chef du parti tory, lord Castlereagh, eussent été présents. Pourtant
-le rare bon sens du roi Guillaume désirait que tout ce qu'on venait de
-dire fût vrai. Alexandre sans le désirer autant, était prêt cependant
-à l'admettre, si la restauration des Bourbons était un moyen de
-pacifier la France sans l'humilier, de lui plaire surtout après
-l'avoir vaincue. M. de Talleyrand voulant donner à son opinion, nette,
-ferme, mais exprimée sans véhémence, l'appui d'un langage plus vif,
-plus chaleureux que le sien, proposa aux souverains alliés et à leurs
-ministres assemblés dans son salon, de leur faire entendre quelques
-Français, qui, à des titres divers, par leur esprit, leurs fonctions,
-leur rôle, méritaient d'être écoutés. On introduisit l'abbé de Pradt,
-archevêque de Malines, récemment ambassadeur à Varsovie, le baron
-Louis, financier habile, employé par Napoléon dans quelques opérations
-importantes, le général Dessoles, l'ancien chef d'état-major de
-Moreau, l'un des hommes les plus estimés de l'armée.
-
-L'entrevue cessa dès lors d'avoir le caractère d'un tête-à-tête.
-L'entretien devint animé, et quelquefois confus à force de vivacité.
-L'abbé de Pradt avec la pétulance de son langage, le baron Louis avec
-la fermeté de son esprit, le général Dessoles avec une haute raison,
-affirmèrent chacun à sa manière, que c'en était fait de la domination
-de Napoléon, que personne ne voulait plus d'un furieux, prêt à immoler
-la France et l'Europe à de sanglantes chimères; que dans sa femme et
-son fils on ne verrait que lui sous un nom supposé, que dans
-Bernadotte on verrait un outrage, que désirant une monarchie, on ne
-pouvait admettre que les Bourbons; que sans doute on ne pensait pas à
-eux, mais qu'on n'avait pas eu le temps d'y penser, que leur nom une
-fois prononcé franchement, tout le monde comprendrait qu'il n'y avait
-que ces princes de possibles, et qu'en prenant par de bonnes lois des
-précautions contre leurs préjugés, on aurait leurs avantages sans
-leurs inconvénients.
-
-[En marge: L'opinion de M. de Talleyrand admise comme la bonne par les
-monarques alliés.]
-
-[En marge: Il est convenu qu'on se servira du Sénat pour opérer les
-changements projetés.]
-
-[En marge: Afin de donner au Sénat le courage de se prononcer, les
-souverains déclarent qu'ils ne traiteront plus avec Napoléon ni avec
-aucun membre de sa famille.]
-
-Personne n'était plus influencé que l'empereur Alexandre par
-l'ensemble et la chaleur des avis.--Si vous êtes tous de cette
-opinion, s'écria-t-il, ce n'est pas à nous à contredire. Et regardant
-ses alliés qui donnaient leur assentiment d'un signe de tête,
-notamment le prince de Schwarzenberg qui avait très-visiblement
-approuvé ce qu'on avait dit contre la régence de Marie-Louise, il se
-montra prêt à accepter les Bourbons; car, ajoutait-il, ce n'étaient
-pas les représentants des vieilles monarchies européennes qui
-pouvaient élever des objections contre le rétablissement de cette
-antique famille. Le principe admis, il s'agissait du moyen à employer
-pour consommer la déchéance de Napoléon, et pour instituer un
-gouvernement nouveau qui pacifierait la France avec l'Europe, et la
-France avec elle-même. M. de Talleyrand et ceux qui composaient son
-conseil improvisé, furent d'avis qu'on pourrait se servir du Sénat, et
-qu'on le trouverait empressé à renverser le maître qu'il avait adulé
-si longtemps, car en l'adulant il l'avait toujours haï au fond du
-coeur. Mais pour inspirer à ce corps le courage de se prononcer, il
-fallait que Napoléon parût irrévocablement condamné. Sans cette
-certitude, la même timidité qui avait tenu le Sénat silencieux devant
-Napoléon, le tiendrait silencieux encore devant son ombre. Pour lever
-cette difficulté, il se présentait un moyen fort simple, mais qui
-devait précéder toute autre démarche, c'était de déclarer que les
-monarques alliés, réunis à Paris, et disposés à concéder la paix la
-plus honorable à la France, avaient pris la résolution de ne plus
-traiter avec Napoléon, avec lequel toute paix sincère et durable était
-jugée impossible. Bien que ce fût un engagement assez grave à prendre,
-ce moyen étant le seul qui pût faire éclater l'opinion publique à
-l'égard de Napoléon, il n'y avait guère à hésiter, et on n'hésita
-point. Le projet de déclaration fut adopté. Pourtant, au gré de ceux
-qui désiraient les Bourbons et voulaient être satisfaits le plus tôt
-possible, ce n'était pas assez de dire qu'on ne traiterait plus avec
-Napoléon, il fallait dire encore qu'on ne traiterait avec aucun autre
-membre de sa famille, car si on laissait une chance ouverte en faveur
-de son fils, ce serait assez pour glacer les gens timides, sur
-lesquels il importait d'agir dans le moment. Ce complément
-indispensable fut ajouté sur la proposition de l'abbé de Pradt, et la
-déclaration suivante, signée par Alexandre au nom de ses alliés, fut
-immédiatement placardée sur les murs de Paris.
-
-[En marge: Texte de cette déclaration.]
-
-«Les armées des puissances alliées ont occupé la capitale de la
-France. Les souverains alliés accueillent le voeu de la nation
-française.
-
-»Ils déclarent:
-
-»Que si les conditions de la paix devaient renfermer de plus fortes
-garanties lorsqu'il s'agissait d'enchaîner l'ambition de Bonaparte,
-elles doivent être plus favorables, lorsque par un retour vers un
-gouvernement sage, la France elle-même offrira des assurances de
-repos.
-
-»Les souverains alliés proclament en conséquence:
-
-»Qu'ils ne traiteront plus avec Napoléon Bonaparte ni avec aucun
-membre de sa famille;
-
-»Qu'ils respectent l'intégrité de l'ancienne France, telle qu'elle a
-existé sous ses rois légitimes; ils peuvent même faire plus, parce
-qu'ils professent toujours le principe que, pour le bonheur de
-l'Europe, il faut que la France soit grande et forte;
-
-»Qu'ils reconnaîtront et garantiront la Constitution que la nation
-française se donnera. Ils invitent par conséquent le Sénat à désigner
-un gouvernement provisoire, qui puisse pourvoir aux besoins de
-l'administration, et préparer la constitution qui conviendra au peuple
-français.
-
-»Les intentions que je viens d'exprimer me sont communes avec toutes
-les puissances alliées.
-
- »ALEXANDRE.
- »P. S. M. I.
- »_Le secrétaire d'État_, comte de NESSELRODE.
-
- »Paris, le 31 mars 1814, trois heures après-midi.»
-
-Il fut convenu que s'appuyant sur cette déclaration, M. de Talleyrand
-et ses coopérateurs s'aboucheraient avec les membres du Sénat, les
-décideraient à nommer un gouvernement provisoire, et qu'on aviserait
-ensuite aux moyens de prononcer directement et définitivement la
-déchéance de Napoléon.
-
-[En marge: Publicité donnée aux intentions des souverains.]
-
-[En marge: Démarche des royalistes auprès d'Alexandre, et réponse
-donnée en son nom par M. de Nesselrode.]
-
-Après ce premier acte les souverains se séparèrent. Alexandre demeura
-chez M. de Talleyrand, le roi de Prusse alla fixer sa résidence dans
-l'hôtel du prince Eugène, qui est devenu depuis l'hôtel de la légation
-de Prusse. Les ordres furent donnés pour que les troupes alliées ne
-prissent point leur logement chez les habitants, mais que, pourvues
-des vivres nécessaires, elles établissent leurs bivouacs sur les
-principales places de la capitale, et notamment dans les
-Champs-Élysées. Le général Sacken fut nommé gouverneur de Paris. Les
-rédacteurs des divers journaux furent, ou changés, ou invités à parler
-dans le sens de la révolution nouvelle. On se servit du télégraphe,
-tel qu'il existait alors, pour annoncer les grands événements
-accomplis dans la capitale, avec mention réitérée des intentions
-généreuses des puissances. Les royalistes, anciens ou nouveaux, qui
-avaient dans cette journée assiégé l'hôtel Talleyrand, se répandirent
-dans la capitale afin d'y propager l'espérance, et presque la
-certitude du prochain rétablissement des Bourbons. Ceux d'entre eux
-qui avaient promené le matin dans Paris le drapeau blanc, s'étant
-assemblés tumultueusement, proposèrent de s'adresser aux souverains
-étrangers pour leur demander que les Bourbons fussent immédiatement
-proclamés. Ils trouvaient que si c'était déjà quelque chose de
-déclarer qu'on ne traiterait plus avec Napoléon, ce n'était point
-assez, et qu'il fallait annoncer qu'on traiterait exclusivement avec
-les Bourbons, seuls souverains légitimes de la France. Après une
-délibération vive et confuse, on se sépara d'accord sur un point,
-l'envoi d'une députation à Alexandre pour lui exprimer le voeu formel
-des royalistes. En effet, cette députation alla chercher Alexandre à
-l'Élysée d'abord, puis à l'hôtel de la rue Saint-Florentin, ne fut
-point reçue par ce prince, mais par M. de Nesselrode, qui, se
-renfermant dans la réserve convenable, leur répéta que l'Europe réunie
-à Paris entendait suivre exclusivement le voeu de la France, et que
-si, comme tout l'indiquait, ce voeu était favorable aux Bourbons, les
-souverains alliés seraient heureux d'assister à leur restauration, et
-d'y contribuer par leur plein assentiment.
-
-[En marge: Mouvement imprimé aux esprits par la déclaration des
-souverains.]
-
-Le premier acte de cette révolution était donc accompli. Les
-souverains entrés dans Paris, reçus paisiblement par une population
-désarmée qu'ils s'attachaient à flatter, s'étaient mis en rapport avec
-quelques grands personnages, et sur leur conseil avaient déclaré
-qu'ils ne traiteraient plus avec Napoléon, tandis qu'ils étaient prêts
-au contraire à traiter avantageusement avec tout gouvernement issu du
-voeu de la nation française. C'était assez pour que l'opinion fatiguée
-de la domination d'un soldat, qui ne prenait jamais de repos et n'en
-laissait à personne, se prononçât bientôt en faveur de la seule
-dynastie qui s'offrît à l'esprit en dehors de celle que la victoire
-avait élevée et que la victoire renversait. Un moment d'hésitation en
-présence d'un événement si subit, et après vingt-quatre ans d'absence
-des Bourbons, était bien naturel; mais les heures allaient produire
-ici l'effet qu'en d'autres temps produisent les mois et les années.
-
-[Date en marge: Avril 1814.]
-
-[En marge: Sentiments de la majorité de la France à l'égard de
-Napoléon.]
-
-[En marge: Facilités qu'on devait trouver auprès du Sénat pour
-l'amener à se faire l'instrument d'une révolution.]
-
-[En marge: Vains efforts de M. de Caulaincourt pour arrêter les
-sénateurs prêts à abandonner Napoléon.]
-
-[En marge: Indignation de M. de Caulaincourt en ne voyant partout que
-faiblesse et défection.]
-
-Le soir même, et le lendemain 1er avril, tous ces esprits remuants qui
-se précipitent dans le torrent des révolutions, les uns pour en
-profiter, les autres pour le plaisir de s'y mêler, allaient, venaient
-sans cesse, et de chez M. de Talleyrand couraient chez les personnages
-dont le concours était nécessaire, en particulier chez les sénateurs.
-Il n'y avait d'aucun côté grande résistance à craindre, car pour tout
-le monde Napoléon vaincu était Napoléon détrôné. Il existait bien dans
-le peuple de Paris quelques regrets pour le guerrier éblouissant qui
-avait longtemps charmé son imagination, et qui quelques jours
-auparavant semblait encore le défenseur de ses murs; mais si on
-excepte le peuple de quelques grandes villes, et surtout, les paysans
-dont la chaumière avait été ravagée, pour la France entière, la paix,
-conséquence assurée de la chute de Napoléon, était un immense
-soulagement. Du reste parmi ceux qui mettent plus directement la main
-aux événements, l'entraînement vers un nouvel état de choses était
-général. Les anciens révolutionnaires, sans songer que c'étaient les
-Bourbons qui allaient remplacer Napoléon, se livraient au plaisir de
-la vengeance contre l'auteur du 18 brumaire. Les gens sensés
-reconnaissaient dans ce qui arrivait la suite tant prédite des folles
-témérités qu'ils avaient déplorées, et d'un pouvoir sans contre-poids.
-Les hommes, occupés particulièrement de leurs intérêts, cherchaient la
-fortune pour aller vers elle, et ne la voyant plus du côté de Napoléon
-tournaient ailleurs leurs regards. Avec des dispositions aussi
-unanimes, on n'avait point à craindre que le Sénat se souvînt de sa
-longue soumission pour en rougir ou pour y persévérer. Ordinairement
-on s'en prend d'une trop longue soumission à celui qui vous l'a
-imposée, et loin d'être un embarras pour la pudeur, elle est au
-contraire un prétexte pour l'ingratitude. Le fidèle et infortuné duc
-de Vicence avait pu s'en convaincre dans cette même journée du 31
-mars, et dans la nuit qui avait suivi, car en sortant de chez
-l'empereur Alexandre il n'avait cessé de visiter tour à tour les
-nombreux personnages qui, à des titres divers, avaient servi le
-gouvernement impérial, et pouvaient en ce moment extrême lui apporter
-un utile secours. Il lui semblait qu'en invoquant la foi promise, ou
-au moins la reconnaissance, car il n'y avait pas alors une fortune qui
-ne fût due à Napoléon, on parviendrait à raffermir les fidélités
-ébranlées, et que si les souverains alliés fort soigneux de ménager le
-sentiment public, le trouvaient tant soit peu persistant en faveur de
-Napoléon, ils s'arrêteraient, et, au lieu de faire une révolution, se
-borneraient à faire la paix, oeuvre pour laquelle M. de Caulaincourt
-était aujourd'hui tout préparé. Cette fois en effet il avait pris au
-fond de son coeur la résolution de violer ses instructions, et dût-il
-être désavoué à Fontainebleau, il était déterminé à signer à Paris la
-paix de Châtillon. Mais sa tournée non interrompue pendant
-vingt-quatre heures, le consterna, l'indigna, le remplit de mépris
-pour les hommes, qu'il ne connaissait pas assez pour s'attendre à ce
-qui lui arrivait. Droit, rude, sensé, M. de Caulaincourt n'avait pas
-cette profonde science des hommes, qui ôte toute colère en ôtant toute
-surprise. Il passa ces deux jours à s'étonner et à s'emporter. Sa
-première visite se dirigea vers l'hôtel de la rue Saint-Florentin, et
-là son sentiment ne fut point celui de la surprise, car il n'ignorait
-pas les justes griefs de M. de Talleyrand, et trouvait sa conduite
-toute naturelle. Seulement il aurait voulu pouvoir le décider à en
-tenir une autre.--Il est trop tard, lui dit le grand acteur de la
-scène du jour; il n'y a plus à s'occuper de Napoléon que pour lui
-ménager une retraite éloignée. C'est un insensé, qui a tout perdu, qui
-devait tout perdre, et dont il ne faut plus nous parler. Prenez-en
-votre parti, et songez à vous. Votre honorable renommée, l'amitié de
-l'empereur Alexandre, vous assurent une place sous tous les
-gouvernements. Occupez-vous de vous, et oubliez un maître auquel votre
-droiture était devenue importune.--M. de Caulaincourt, s'attendant à
-ce langage dans la bouche de M. de Talleyrand, écarta ce qui le
-concernait, et usant du privilége d'une ancienne amitié, s'efforça de
-réveiller le penchant qu'on avait supposé à M. de Talleyrand pour la
-régence de Marie-Louise, sous laquelle il aurait pu être le premier
-personnage de l'État.--Il est trop tard, répéta le prince de Bénévent.
-J'ai voulu sauver Marie-Louise et son fils, en les retenant à Paris,
-mais une lettre de cet homme destiné à tout perdre, est venue décider,
-le départ pour Blois, et produire le vide que nous cherchons à
-remplir. Renoncez, vous dis-je, à vos regrets: tout est fini pour
-Napoléon et les siens; songez à vos enfants, et laissez-nous sauver la
-France, par les seuls moyens qu'il soit possible aujourd'hui
-d'employer.--M. de Caulaincourt, trouvant M. de Talleyrand
-irrévocablement engagé dans la cause des Bourbons, avait désespéré dès
-lors d'exercer sur lui aucune influence. Quittant M. de Talleyrand, et
-traversant au sortir de son cabinet, un groupe tout composé de
-fonctionnaires de l'Empire, où l'abbé de Pradt faisait, selon sa
-coutume, entendre les paroles les moins réservées, M. de Caulaincourt
-qui se rappelait les longues adulations de l'archevêque de Malines, ne
-put se défendre d'un mouvement d'indignation, marcha droit à lui, et
-ne lui laissa d'autre asile que l'escalier de l'hôtel Saint-Florentin.
-On entoura, on essaya de calmer M. de Caulaincourt, en lui disant que
-son honorable fidélité l'égarait, qu'il se trompait, et qu'il fallait
-enfin ouvrir les yeux à la vérité.--Mais pourquoi ne pas les ouvrir
-plus tôt, s'était écrié M. de Caulaincourt, en s'adressant à tous ces
-hommes naguère chauds partisans de l'Empire, pourquoi ne pas les
-ouvrir plus tôt? car en m'aidant un peu, il y a six mois, nous aurions
-pu arrêter sur le bord de l'abîme celui que vous appelez aujourd'hui
-un fou, un extravagant, un despote intraitable!--À cela on n'avait
-répliqué qu'en détournant la tête, et en répétant que Napoléon avait
-tout perdu. Toujours désolé, M. de Caulaincourt était ensuite accouru
-chez quelques sénateurs. Il avait vu bien peu de portes ne pas rester
-fermées, même devant son nom autrefois si honoré, si accueilli.
-Ceux-ci étaient absents, ceux-là feignaient de l'être. Quelques-uns
-cependant, pris au dépourvu, étaient demeurés accessibles. Parmi ces
-derniers, les uns paraissaient embarrassés, consternés, et
-cherchaient à cacher sous de profonds gémissements la résolution
-visible de faire tout ce qu'on leur demanderait. Les autres plus osés,
-élevant tout à coup la voix, disaient qu'il était temps de penser à la
-France, trop oubliée, trop sacrifiée à un homme qui l'avait gravement
-compromise, et qui allait achever de la perdre si on ne se hâtait de
-l'arracher de ses mains.--Sacrifiée par qui, disait M. de Caulaincourt
-avec emportement, sinon par ceux qui aujourd'hui s'aperçoivent pour la
-première fois que le héros, le dieu de la veille, est un insensé, un
-despote, qu'il faut précipiter du trône pour le salut de la
-France?--Mais les réflexions de l'honnête duc de Vicence quelque
-justes qu'elles fussent ne réparaient rien, et il voyait bien que la
-cause de Napoléon était désormais perdue, que tout au plus en
-abandonnant le père on sauverait peut-être le fils, mais qu'on en
-aurait à peine le temps, car la rapidité des événements était
-effrayante. Au surplus, quoique indigné du spectacle qu'il avait sous
-les yeux, il sentait si bien que ce qu'on disait, déplacé dans les
-bouches qui le faisaient entendre, était vrai néanmoins, que souvent
-prêt à se révolter, il finissait par baisser la tête, et par
-s'éloigner en silence, comme s'il eût été le coupable auquel
-s'adressaient les justes reproches qui retentissaient de toute part.
-Désespérant donc d'arrêter le Sénat, il s'était promis de se rejeter
-sur Alexandre et sur le prince de Schwarzenberg, pour sauver quelque
-chose de ce grand naufrage.
-
-[En marge: M. de Talleyrand au contraire trouve les sénateurs prêts à
-faire tout ce qu'il voudra, et même à déposer Napoléon.]
-
-[En marge: L'ancienne opposition du Sénat montre seule quelque
-caractère, et, tout en étant prête à déposer Napoléon, veut qu'on
-impose aux Bourbons une constitution.]
-
-[En marge: M. de Talleyrand souscrit à cette condition.]
-
-Mais le succès que M. de Caulaincourt n'obtenait pas auprès des
-sénateurs, M. de Talleyrand l'obtenait sans difficulté. Quelques-uns
-feignant l'indignation, le plus grand nombre gémissant, tous cherchant
-à se bien placer dans l'esprit de l'homme qui allait disposer de
-l'avenir, semblaient décidés à donner un assentiment complet à ce
-qu'on leur proposerait. On avait trouvé plus de caractère chez ceux
-qui, disciples de M. Sieyès, avaient formé dans le Sénat une
-opposition inactive, mais sévère. Ceux-là paraissaient prêts à tout
-oser contre Napoléon, et leur dignité était à l'aise, car ils ne
-l'avaient jamais encensé, mais leur résignation à tout accepter ne
-s'était pas montrée égale à celle de leurs collègues. Ils avaient
-demandé si c'était en vaincus qu'on entendait les amener aux pieds des
-Bourbons, et si en rappelant cette famille, on ne songerait pas à
-garantir les principes de la révolution française, et à relever la
-liberté immolée si longtemps à l'auteur du 18 brumaire. On avait
-cherché à les rassurer, en leur disant qu'indépendamment de ses
-grandes lumières, l'ancien évêque d'Autun était fort intéressé à
-prendre ses précautions contre les Bourbons, et qu'après avoir écarté
-Napoléon par les votes du Sénat, il s'occuperait immédiatement de
-faire rédiger une constitution appropriée aux besoins et aux lumières
-du siècle.
-
-[En marge: Création par le Sénat d'un gouvernement provisoire, dans la
-séance du 1er avril.]
-
-[En marge: MM. de Talleyrand, de Dalberg, de Beurnonville, de Jaucourt
-de Montesquiou, nommés membres du gouvernement provisoire.]
-
-Les choses ainsi entendues, M. de Talleyrand prit, en sa qualité de
-grand dignitaire et de vice-président du sénat, la résolution de
-convoquer ce corps pour le 1er avril, lendemain de l'entrée des armées
-alliées, afin de pourvoir à la défaillance de l'autorité publique.
-Bien qu'on eût frappé à beaucoup de portes, qu'on eût visité beaucoup
-de sénateurs, le nombre de ceux qui avaient quitté la capitale à la
-suite de Marie Louise, ou qui étaient par leurs fonctions retenus
-auprès de Napoléon, le nombre surtout des intimidés, était si grand,
-qu'à peine put-on réunir soixante-dix sénateurs environ sur cent
-quarante. À trois heures ils étaient en séance, attendant avec
-résignation ce qu'on allait leur proposer. Dans un discours assez mal
-écrit par l'abbé de Pradt, M. de Talleyrand leur dit qu'ils étaient
-appelés à venir au secours d'un _peuple délaissé_ (manière de fonder
-sur le départ de la Régente la résolution qu'il s'agissait de
-prendre), et à pourvoir au plus indispensable besoin de toute société,
-celui d'être gouvernée; qu'ils étaient donc invités à créer
-un gouvernement provisoire, lequel saisirait les rênes de
-l'administration actuellement abandonnées. À ce discours prononcé avec
-l'ordinaire nonchalance de M. de Talleyrand, et écouté dans un profond
-silence, personne n'opposa une objection. Mais les membres de
-l'opposition libérale demandèrent sur-le-champ que l'oeuvre de ce
-gouvernement provisoire ne consistât pas seulement à se saisir de
-l'administration de l'État que personne ne dirigeait plus en ce
-moment, mais à rédiger une Constitution qui consacrerait les principes
-de la Révolution française, et un séducteur, aposté pour allécher ses
-collègues, s'empressa d'ajouter que le Sénat et le Corps législatif
-devraient occuper la place des grands corps politiques dans la
-Constitution future. On s'accorda réciproquement ces diverses
-propositions, et il fut entendu que le gouvernement qu'on allait
-nommer, après s'être emparé du pouvoir, procéderait immédiatement à la
-rédaction d'une Constitution. Ces points convenus, il fallait songer
-à composer ce gouvernement qualifié de provisoire. Il est inutile de
-dire que le nombre, le choix des individus, tout avait été arrêté
-d'avance chez M. de Talleyrand. Le nombre de trois ne répondant pas
-assez aux divers besoins de la circonstance, on avait adopté celui de
-cinq, et, quant aux personnes, on avait cherché parmi les amis de M.
-de Talleyrand les hommes qui, tout en lui étant soumis, avaient
-d'utiles relations avec les différents partis. À M. de Talleyrand,
-chef indiqué du nouveau gouvernement, on adjoignit donc quatre
-personnes. La première fut le duc de Dalberg, peu connu en France,
-mais l'ouvrier le plus ancien, le plus actif, le plus habile de la
-trame sourde qui éclatait actuellement au grand jour, et en outre lié
-intimement avec les princes et les ministres étrangers qui étaient les
-appuis nécessaires de la nouvelle révolution. Ce choix imaginé pour la
-diplomatie étrangère, il en fallait un pour l'armée. On songea au
-vieux Beurnonville, officier des premiers temps de la révolution,
-médiocrité bienveillante et mobile, tout à l'heure s'apitoyant avec M.
-de Lavallette sur les malheurs de Napoléon, et à présent indigné
-contre ses fautes à l'hôtel Talleyrand, ayant du reste de grandes
-relations d'amitié avec la plupart des mécontents de l'armée. Il
-fallait aussi répondre le plus possible aux opinions des partis, sans
-sortir de la société de M. de Talleyrand, essentiellement modérée. On
-désigna M. de Jaucourt, galant homme, ancien constituant, doux,
-éclairé, libéral, ayant appartenu à la minorité de la noblesse, et
-représentant heureusement les hommes qui voulaient unir les Bourbons
-et la liberté. Enfin pour que le royalisme, influence importante du
-moment, eût sa part, on choisit M. l'abbé de Montesquiou, l'un des
-présidents de l'Assemblée constituante, resté pendant l'Empire le
-correspondant secret de Louis XVIII, homme d'église et homme du monde
-à la fois, ne disant point la messe, fréquentant les salons,
-conservant plus d'un préjugé politique quoique affectant de n'avoir
-aucun préjugé religieux, instruit, spirituel, indépendant, mais
-hautain et irritable, adopté aujourd'hui presque comme un accessoire,
-et destiné à devenir bientôt le personnage principal, parce qu'à
-l'avantage de représenter une puissance qui grandissait d'heure en
-heure, il joignait celui d'être parmi les membres du nouveau
-gouvernement l'homme qui avait les sentiments les plus prononcés.
-
-Comme nous venons de le dire, on avait préparé ces choix chez M. de
-Talleyrand. Le Sénat se forma en groupes, se les communiqua de bouche
-en bouche, et les confirma par son vote sans avoir l'idée de repousser
-un seul nom parmi ceux qu'on lui avait présentés. Ces résolutions une
-fois arrêtées, M. de Talleyrand laissa aux sénateurs le soin de les
-rédiger en termes officiels, et retourna rue Saint-Florentin, où
-l'attendaient les nombreux courtisans de sa nouvelle grandeur, tous
-convaincus qu'il rappellerait les Bourbons, et les dominerait après
-les avoir rappelés.
-
-[En marge: Choix des ministres.]
-
-[En marge: Le baron Louis ministre des finances; le général Dupont, de
-la guerre; M. Beugnot, de l'intérieur, etc., etc.]
-
-Les hommes qu'on venait de désigner pouvaient constituer un
-gouvernement nominal, nuancé des couleurs du jour, mais non un
-gouvernement effectif capable d'administrer les affaires. Pour s'en
-procurer un pareil il fallait composer un ministère. À peine revenu
-du Luxembourg chez lui, M. de Talleyrand, réuni à ses collègues,
-s'occupa de chercher des ministres. Deux importaient avant tout, celui
-des finances et celui de la guerre, car il fallait se procurer de
-l'argent et détacher l'armée de Napoléon. On fit pour les finances un
-choix dont la France devra éternellement s'applaudir, celui du baron
-Louis, esprit véhément et vigoureux, comprenant mieux qu'aucun homme
-de cette époque la puissance du crédit, puissance féconde, seule
-capable de fermer les plaies de la guerre et de remplacer le génie
-créateur de Napoléon. Pour la guerre, on céda trop à la passion du
-jour, et on fit une nomination qui avait malheureusement tous les
-caractères d'une réaction, en appelant à ce département le général
-Dupont, l'infortunée victime de Baylen. Dans les derniers temps on
-avait songé plus d'une fois aux brillants exploits du général Dupont
-pendant les années 1805 et 1806, on avait plaint ses infortunes
-imméritées, et depuis que l'on commençait à blâmer Napoléon en secret
-tout en continuant de l'aduler en public, on avait dit à voix basse
-que le général Dupont avait été la victime désignée pour abuser
-l'opinion sur les fautes de la guerre d'Espagne. On crut à tort que ce
-choix, accusateur pour Napoléon, mais réparateur envers l'armée,
-plairait à celle-ci, et on ne comprit pas qu'au contraire il
-l'irriterait. M. de Talleyrand, l'un des juges du général Dupont,
-l'envoya chercher à Dreux où il était prisonnier. On fit venir
-également un administrateur impérial, homme de beaucoup d'esprit, qui
-s'était signalé récemment par de vives épigrammes contre l'Empire, et
-on le chargea du département de l'intérieur. Cet administrateur était
-M. Beugnot. On remit la justice à un magistrat respectable et libéral,
-M. Henrion de Pansey; la marine à un conseiller d'État disgracié,
-estimable et laborieux, M. Malouet; les affaires étrangères à un
-diplomate instruit, étranger aux partis, ayant la modération ordinaire
-de sa profession, M. de Laforest. La police, sous la forme de
-direction générale, fut confiée à un employé de ce département, M.
-Anglès, ami secret des Bourbons, et les postes furent livrées à un
-ennemi subalterne de Napoléon, M. de Bourrienne, son ancien
-secrétaire, éloigné de son cabinet pour des motifs qui n'avaient rien
-de politique.
-
-[En marge: Le général Dessoles nommé commandant de la garde nationale
-de Paris.]
-
-À ces nominations, les unes excellentes, les autres médiocres ou
-fâcheuses, on en ajouta une qui était des mieux entendues. La garde
-nationale, très-bien composée, avait tenu une conduite ferme et
-honorable, et elle méritait qu'on lui témoignât de la considération.
-On lui donna un commandant digne d'elle, M. le général Dessoles,
-ancien chef d'état-major de Moreau, caractère arrêté, esprit fin et
-cultivé, jadis républicain, aujourd'hui partisan de la monarchie
-constitutionnelle, et réunissant en lui le double caractère militaire
-et civil, qui convient à la tête d'une troupe qu'on a nommée la milice
-citoyenne.
-
-Ces divers personnages ne reçurent qu'un titre provisoire, comme celui
-du gouvernement qui les instituait. Ils furent qualifiés de
-_commissaires délégués à l'administration_ de la justice, de la
-guerre, de l'intérieur, etc. Ils eurent ordre de se rendre
-immédiatement à leur poste, pour se saisir des affaires le plus tôt
-et le plus complétement qu'ils pourraient. On avait donc un
-gouvernement auquel il était possible de s'adresser, avec lequel les
-souverains avaient le moyen de traiter, et dont ils allaient se servir
-pour arracher à Napoléon ce qui lui restait de puissance militaire et
-civile sur la France.
-
-[En marge: L'institution du gouvernement provisoire ne suffit pas à
-l'impatience des royalistes; ils voudraient qu'on proclamât
-immédiatement les Bourbons.]
-
-[En marge: M. de Talleyrand ne partage pas cette impatience.]
-
-Instituer un gouvernement provisoire, c'était déclarer que celui de
-Napoléon n'existait plus, et ce pas était considérable. On ne l'eût
-pas osé faire sans l'appui des deux cent mille baïonnettes étrangères
-qui occupaient Paris. Ce résultat toutefois ne suffisait pas à
-l'impatience des royalistes encore peu nombreux mais zélés qui
-s'agitaient dans la capitale, et qui, à défaut du nombre, avaient pour
-eux l'empire des circonstances. Ils auraient voulu qu'on proclamât
-sur-le-champ les Bourbons; ils obsédaient M. de Talleyrand et M. de
-Montesquiou pour qu'on prît à cet égard un parti décidé, et que sans
-transition comme sans délai on déclarât Louis XVIII seul souverain
-légitime de la France, n'ayant pas cessé de régner depuis la mort de
-l'infortuné Louis XVII. Aller si vite ne convenait ni aux calculs de
-M. de Talleyrand qui ne voulait pas des Bourbons sans conditions, ni à
-son caractère qui n'était jamais pressé, ni à sa prudence qui voyait
-encore bien des intermédiaires à franchir. À tous les impatients il
-opposait ses armes habituelles, la nonchalance et le dédain, et il se
-croyait fondé à leur dire, ce qui était vrai au moins pour quelque
-temps, que c'était à lui seul à régler le mouvement des choses.
-
-[En marge: Adresse du conseil municipal de Paris aux Parisiens, ayant
-pour but de demander le rétablissement des Bourbons.]
-
-[En marge: Le gouvernement provisoire laisse afficher cette adresse,
-mais n'en permet pas l'insertion au Moniteur.]
-
-Battus de ce côté, les royalistes ardents s'étaient rejetés sur le
-conseil municipal de Paris et sur l'état-major de la garde nationale.
-Il y avait dans l'un et dans l'autre de grands propriétaires, de
-riches négociants, des membres distingués des professions libérales.
-On devait donc y trouver des partisans du royalisme. On en trouva en
-effet dans le conseil municipal, et un avocat de talent, ayant plus
-d'éclat que de justesse d'esprit, M. Bellart, rédigea une adresse aux
-Parisiens, dans laquelle il énumérait en un langage virulent ce que
-les partis appelaient alors les crimes de Napoléon, ce que l'histoire
-plus juste appellera ses fautes, quelques-unes malheureusement fort
-coupables, presque toutes irréparables. À la suite de cette longue
-énumération, M. Bellart proposait la déchéance, en ajoutant résolûment
-que la France ne pouvait se sauver qu'en se jetant dans les bras de la
-dynastie légitime, et que les membres du conseil municipal, quelque
-danger qu'ils eussent à courir, se faisaient un devoir de le proclamer
-à la face de leurs concitoyens. Cette adresse fut adoptée à
-l'unanimité. La délibération avait lieu en présence du préfet, M. de
-Chabrol, qui devait à Napoléon sa soudaine élévation, car il avait
-passé tout à coup de la préfecture de Montenotte à celle de la Seine.
-Il aurait pu s'y opposer, cependant il crut avoir concilié ses devoirs
-envers Napoléon dont il était l'obligé, et envers les Bourbons qu'il
-aimait, en déclarant que ses convictions étaient conformes à l'adresse
-proposée, mais que sa reconnaissance l'empêchait de la signer. La
-pièce, revêtue de la signature de tous les membres présents du conseil
-municipal, fut dans la soirée même du 1er avril, moment où le Sénat
-instituait le gouvernement provisoire, placardée sur les murs de
-Paris. On courut en même temps à l'hôtel Saint-Florentin pour obtenir
-du gouvernement provisoire qu'il la fît insérer au _Moniteur_. M. de
-Talleyrand se montra importuné de cette impatience, qui, selon lui,
-pouvait tout gâter. Ses collègues, excepté M. de Montesquiou, furent
-de cet avis, et on se contenta de laisser afficher la pièce dans les
-rues de la capitale sans lui donner place au _Moniteur_.
-
-[En marge: Résistance qu'on rencontre dans la garde nationale de
-Paris.]
-
-L'essai ne fut pas aussi heureux auprès de l'état-major de la garde
-nationale. Le général Dessoles, qu'on venait de mettre à sa tête,
-avait sans hésiter pris parti pour les Bourbons, en voulant toutefois
-qu'on les liât par une sage Constitution. Il se prêta aux efforts qui
-furent tentés pour faire arborer la cocarde blanche à la garde
-nationale. Mais on fut arrêté par la résistance que l'on rencontra,
-particulièrement dans le chef de l'état-major, M. Allent, si connu et
-si estimé pendant trente années comme le membre le plus éclairé du
-Conseil d'État. Il y avait dans cette garde, avec beaucoup de
-lumières, de sagesse, d'amour de l'ordre, de blâme surtout pour les
-fautes de Napoléon, un grand sentiment de patriotisme. Elle rougissait
-de voir l'ennemi au sein de la capitale; elle s'était partiellement
-battue aux barrières, elle se serait battue tout entière si on lui
-avait fourni des armes, et surtout si la Régente ne l'eût pas
-abandonnée, et aurait rivalisé avec le peuple dans la défense de
-Paris. Sans improuver ceux qui cherchaient à remplacer un gouvernement
-devenu insupportable et impossible, elle voyait avec une sorte de
-répugnance cette oeuvre entreprise de moitié avec l'étranger, et il
-fallait des ménagements pour la conduire, un acte après l'autre, à la
-déchéance de Napoléon et à la proclamation des Bourbons. Après
-quelques tentatives, il fut évident qu'on ne devait pas trop se hâter,
-et qu'on s'exposait à heurter des sentiments honnêtes, sincères et
-encore très-vifs.
-
-[En marge: Arrivée de M. de Vitrolles à Paris.]
-
-[En marge: Sa mission auprès du comte d'Artois.]
-
-[En marge: Facilité de ce prince à accorder dans le premier moment
-tout ce qu'on lui demande.]
-
-Ce fut une leçon pour les impatients, une force pour les gens sages
-qui, comme M. de Talleyrand, n'aimaient pas qu'on marchât trop vite.
-Il venait d'arriver à Paris l'un des membres les plus ardents du parti
-royaliste, et en ce moment le plus utile; nous voulons parler de M. de
-Vitrolles, dépêché, comme on l'a vu, au camp des souverains alliés,
-admis auprès d'eux après la rupture du congrès de Châtillon, et envoyé
-ensuite en Lorraine, pour donner quelques bons avis à M. le comte
-d'Artois, et le préparer ainsi au rôle que la Providence semblait lui
-destiner. Le choix pour faire parvenir au prince des conseils de
-prudence n'était pas le meilleur peut-être, mais M. de Vitrolles,
-homme d'esprit, longtemps familier de MM. de Talleyrand et de Dalberg,
-était convaincu qu'on ne pouvait arriver qu'entouré d'eux, et
-gouverner qu'avec eux. C'était la vérité sur les personnes, si ce
-n'était pas encore la vérité sur les choses, et l'une pouvait conduire
-à l'autre. M. de Vitrolles, arrivé à Nancy, avait eu de la peine à
-trouver le prince qui était encore obligé de se cacher, et l'avait
-rempli de contentement en lui faisant connaître les récentes
-résolutions des souverains, et les raisons qu'on avait d'espérer un
-prochain changement dans l'état des choses en France. La nouvelle de
-la bataille du 30 mars avait changé cette espérance en certitude. Le
-prince, que la joie rendait facile à tout entendre, à tout accorder,
-n'avait opposé d'objection à rien. S'entourer d'hommes devenus
-illustres et restés puissants, bien traiter l'armée, lui semblait tout
-simple. D'ailleurs, répétait-il fréquemment, j'ai beaucoup connu M.
-l'évêque d'Autun, nous avons passé ensemble quelques-unes des plus
-belles années de notre jeunesse, et je suis certain qu'il a pour moi
-les sentiments d'amitié que j'ai conservés pour lui. En effet, M. le
-comte d'Artois, quand il était jeune et ami des plaisirs, avait
-rencontré M. de Talleyrand faisant et pensant sous son habit
-sacerdotal, ce que faisait et pensait le prince sous son habit de
-gentilhomme. M. le comte d'Artois s'en était repenti, il est vrai, et
-M. de Talleyrand pas du tout, mais ces souvenirs formaient entre eux
-un genre de lien qui ne leur était pas désagréable. M. de Vitrolles,
-en assurant au prince qu'il trouverait dans M. de Talleyrand des
-sentiments pareils aux siens, lui avait bien recommandé cependant de
-ne pas l'appeler évêque d'Autun, et s'était attaché à graver dans sa
-mémoire que l'évêque d'Autun, sorti des ordres et marié, était devenu
-prince de Bénévent, grand dignitaire de l'Empire, président du Sénat.
-M. le comte d'Artois averti se reprenait alors, appelait M. de
-Talleyrand prince de Bénévent, puis l'instant d'après l'appelait
-encore évêque d'Autun, se reprenait de nouveau, retombait sans cesse
-dans la même faute, et dans ces choses insignifiantes donnait déjà
-l'exemple de cette mémoire malheureuse, de laquelle rien n'était
-sorti, dans laquelle rien ne devait pénétrer, et qui allait deux fois
-encore entraîner sa chute et celle de son auguste race[20].
-
- [Note 20: Je n'aime point la caricature en histoire, et je
- ne veux point en faire une ici, mais je rapporte ce détail
- parce qu'il me paraît caractéristique, et qu'il est contenu
- dans les mémoires intéressants, spirituels et certainement
- sincères de M. de Vitrolles.]
-
-[En marge: M. de Vitrolles revient avec la mission de faire recevoir
-M. le comte d'Artois tout de suite et sans condition.]
-
-[En marge: Il restait beaucoup d'intermédiaires à franchir encore pour
-passer du gouvernement de Napoléon à celui des Bourbons.]
-
-Pour le moment, le seul point dont il fallait convenir, c'est qu'on
-s'entourerait des hommes de l'Empire qui consentaient à livrer
-l'Empire aux Bourbons, et sur ce point M. de Vitrolles et le comte
-d'Artois avaient été naturellement d'accord. Seulement le prince
-voulait entrer dans Paris tout de suite, et y faire reconnaître son
-titre de lieutenant général du royaume comme émanant exclusivement de
-son frère Louis XVIII, lequel n'avait pas quitté Hartwell, résidence
-située aux environs de Londres. M. de Vitrolles était de cet avis
-autant que le prince, et il était reparti pour Paris avec mission d'y
-négocier cette entrée immédiate, et cette reconnaissance sans
-restriction du titre de lieutenant général. En route, il avait été
-exposé, comme on l'a vu, aux accidents les plus étranges, avait été
-pris avec M. de Wessenberg, relâché avec lui, puis arrivé à Paris,
-était tombé subitement au milieu de l'hôtel Saint-Florentin, dans le
-moment même où, s'occupant très-peu du comte d'Artois, on songeait à
-se débarrasser successivement des liens qui attachaient encore hommes
-et choses à l'Empire. Ces liens, quoique relâchés, et presque brisés,
-il restait à les rompre définitivement, et pour cela même il fallait
-un peu de temps. Le Sénat, après avoir institué un gouvernement
-provisoire, se préparait à frapper Napoléon de déchéance, mais ne
-voulait se donner aux Bourbons qu'au prix d'une constitution. M. de
-Talleyrand qui partageait cette opinion, promettait depuis
-vingt-quatre heures à tous les sénateurs qu'il en serait ainsi, et de
-plus l'empereur Alexandre, sincèrement épris alors des idées
-libérales, avec la parfaite bonne foi qu'il apportait dans ses
-premières impressions, se disait qu'il fallait donner à l'Europe
-non-seulement la paix mais la liberté, et commencer par la France. Il
-y avait donc bien autre chose à faire dans ces deux ou trois premiers
-jours qu'à recevoir à bras ouverts M. le comte d'Artois; il y avait à
-rompre définitivement avec Napoléon en le frappant de déchéance, il y
-avait à déterminer la forme du futur gouvernement, à rédiger une
-Constitution, et à l'imposer comme condition du nouveau règne.
-
-[En marge: Étonnement et impatience de M. de Vitrolles à l'aspect des
-obstacles qui restent à vaincre.]
-
-L'étonnement du messager du comte d'Artois fut extrême. M. de
-Vitrolles était de sa nature impétueux, aimant à se mêler des choses
-les plus hautes, même de celles qui étaient supérieures à sa position,
-fier des dangers qu'il avait courus, et fort enorgueilli de sa
-nouvelle importance. Doué d'une remarquable intelligence, il sentait
-très-bien que les Bourbons ne pouvaient pas régner comme autrefois,
-mais la prétention de leur faire des conditions quelconques, écrites
-ou sous-entendues, le confondait de surprise et d'indignation
-(sentiment qui était alors dans le coeur de tous les royalistes), et
-il se serait volontiers laissé aller à des propos fort déplacés, si la
-grandeur de tout ce qu'il avait sous les yeux n'avait contenu son
-impétuosité. Pourtant il comprit qu'avant de recevoir le prince,
-n'importe à quelle condition, il fallait détrôner Napoléon qui ne
-l'était pas encore, qu'il fallait amener à cette résolution un grand
-corps, le Sénat, lequel était peu estimé du public sans doute, mais
-contenait les meilleurs restes de la révolution française et était
-armé de ses grands principes, qu'il fallait enfin accomplir cette
-oeuvre devant une armée que Napoléon commandait en personne. En
-présence des difficultés qui restaient à vaincre, M. de Vitrolles se
-calma un peu, mais il demeura pressant, il dit et redit que M. le
-comte d'Artois était là, impatient d'arriver, impatient de témoigner
-sa gratitude à MM. de Talleyrand et de Dalberg, et que décemment on ne
-pouvait le faire trop longtemps attendre.
-
-[En marge: MM. de Talleyrand et de Dalberg font comprendre à M. de
-Vitrolles qu'il faut savoir prendre patience.]
-
-M. de Talleyrand opposa à cette impatience le corps amortissant qu'il
-opposait à tous les chocs importuns, sa moqueuse insouciance, disant
-lentement, après avoir promené çà et là des regards distraits, qu'il
-fallait voir, qu'il restait bien des choses à faire avant d'en arriver
-au bonheur de se jeter dans les bras de M. le comte d'Artois, et qu'au
-surplus on s'en occuperait le plus prochainement qu'on pourrait. M. de
-Vitrolles entendit de la bouche de M. de Dalberg des paroles bien plus
-capables encore de le glacer, si son ardeur avait été moins grande. M.
-de Dalberg était des plus décidés contre Napoléon, mais des plus
-décidés aussi contre le rétablissement inconditionnel des Bourbons. Il
-était franchement libéral, et ne ménageait à personne l'expression de
-ses sentiments.--Il s'agit bien d'aller vite! dit-il à M. de
-Vitrolles, il s'agit d'aller sûrement. Rien n'est aisé ici. On a
-toutes les peines imaginables à obtenir que la déchéance soit
-définitivement prononcée. Napoléon intimide encore tout le monde. On
-ne peut se servir que du Sénat. Le Sénat vaincu par les événements se
-rendra, mais en exigeant des garanties, et il aura raison. D'ailleurs
-l'empereur de Russie, par qui tout se fait ici, pense comme le Sénat.
-Ce n'est pas par goût que ce prince accepte les Bourbons, et il est
-d'avis qu'on prenne beaucoup de précautions en remettant la France
-dans leurs mains. Sachez donc attendre, et ne pas vouloir cueillir le
-fruit avant qu'il soit mûr.--Quelque révoltante que parût à M. de
-Vitrolles cette manière de procéder, il fallut bien se soumettre et
-attendre.
-
-[En marge: Après avoir procédé indirectement à l'égard de Napoléon
-pour l'institution d'un gouvernement provisoire, on procède
-directement en prononçant sa déchéance.]
-
-[En marge: Le Sénat consterné se prête à tout, pourvu que son rôle
-soit le moins actif possible.]
-
-[En marge: On se sert des anciens opposants pour rédiger l'acte de la
-déchéance.]
-
-Du reste on n'avait guère perdu de temps. Le 31 mars on avait reçu les
-souverains étrangers, et fait décider par eux qu'ils ne traiteraient
-plus avec Napoléon, ni avec aucun membre de sa famille: le 1er avril
-on avait formé un gouvernement provisoire, et laissé placarder dans
-Paris l'adresse du corps municipal en faveur des Bourbons. On était au
-matin du 2 avril: il n'y avait donc aucun instant qui n'eût été
-employé. Mais l'heure était venue de passer à l'acte essentiel et
-décisif, celui de prononcer la déchéance de Napoléon. Instituer un
-gouvernement provisoire, c'était bien déclarer implicitement qu'on ne
-reconnaissait plus le gouvernement de Napoléon, mais il fallait le
-déclarer explicitement, et après avoir franchi le premier pas, le
-Sénat ne pouvait certainement pas refuser de franchir le second.
-Pourtant, si on voyait quelques sénateurs pressés de se faire valoir,
-parlant et agissant assez vivement dans le sens du jour, la masse
-était consternée, silencieuse, inactive, et quoique prête à prononcer
-la déchéance de Napoléon, elle demandait des yeux, sinon de la voix,
-qu'on se chargeât de formuler l'arrêt, afin qu'elle n'eût qu'à le
-signer. Mais il y avait dans le Sénat quelques personnages moins
-embarrassés et plus enclins à se mettre en avant, c'étaient les
-anciens opposants, qui ordinairement se réunissaient à Passy, où, sous
-l'inspiration de M. Sieyès, ils déversaient leur blâme, hélas! trop
-justifié, sur tous les actes de l'Empereur. Après douze années
-d'oppression leur coeur était plein, et sentait le besoin de
-s'épancher. M. de Talleyrand, qui dans les derniers temps avait raillé
-l'Empire pour son compte, sans aucun concert avec les opposants de
-Passy, fut d'avis de donner carrière à leur ressentiment, et de leur
-laisser proposer et rédiger l'acte de déchéance. On en chargea M.
-Lambrechts, homme honnête, simple et courageux, qui ne songeait qu'à
-être utile, sans s'inquiéter de savoir s'il servait les calculs de
-gens plus avisés que lui. La soirée du 2 avril fut consacrée à
-préparer la déchéance, en promettant à ceux qui s'en faisaient les
-instruments de s'occuper sur-le-champ de la Constitution, condition
-formelle et reconnue du retour à l'ancienne dynastie.
-
-[En marge: Rôle et popularité de l'empereur Alexandre dans Paris.]
-
-Le jour même où l'on devait procéder à cet acte, M. de Talleyrand
-présenta le Sénat à l'empereur Alexandre. Ce monarque, uniquement
-occupé de plaire aux Parisiens, s'était déjà promené à pied au milieu
-d'eux, les caressant du regard, leur arrachant des saluts par sa bonne
-mine et une affabilité séduisante, prodiguant çà et là les mots
-heureux, disant à tout venant qu'il admirait les Français, qu'il les
-aimait, qu'il ne leur imputait aucunement les malheurs de la Russie,
-qu'il ne voulait pas se venger d'eux, mais au contraire leur faire
-tout le bien possible, qu'il ne se regardait pas comme leur vainqueur
-mais comme leur libérateur, et qu'il savait bien que s'il avait
-triomphé de leur résistance, c'est parce qu'ils sentaient et pensaient
-comme lui, et avaient horreur du joug qu'on était venu briser. Ces
-idées, reproduites en cent manières, fines, délicates, gracieuses,
-avaient produit leur effet, et l'orgueil national désintéressé devant
-un vainqueur si pressé de plaire aux vaincus, on s'était prêté à ses
-caresses, on les lui avait rendues, et il est vrai qu'Alexandre était
-devenu tout à coup le personnage le plus populaire de Paris. Seul
-regardé, seul compté, seul recherché par ces Parisiens, dispensateurs
-de la gloire dans les temps modernes, il était enivré de son succès,
-et disposé à le payer en rendant à la France tous les services
-compatibles avec l'ambition russe.
-
-[En marge: On lui présente le Sénat.]
-
-[En marge: Brillant accueil fait à ce corps.]
-
-On lui présenta donc le Sénat dans la soirée du 2 avril. Il
-l'accueillit avec la plus parfaite courtoisie, lui répéta qu'il
-s'était armé non pas contre la France, mais contre un homme, qu'il
-avait admiré comment les Français se battaient même à contre-coeur,
-qu'il voyait avec bonheur cette horrible lutte finie, et qu'en preuve
-de la satisfaction dont il était rempli, et de l'espérance qu'il avait
-de ne pas la voir renaître, il venait d'ordonner la délivrance
-immédiate des prisonniers français détenus dans la vaste étendue de
-son empire. Le Sénat, charmé de tout ce qui pouvait excuser sa
-soumission, remercia vivement Alexandre de cet acte magnanime, et lui
-promit de son côté de concourir de son mieux à mettre fin aux malheurs
-de la France et du monde.
-
-[En marge: Acte de la déchéance présenté et adopté le 2 avril au
-soir.]
-
-[En marge: Étranges considérants de cet acte.]
-
-Dans cette même journée le Sénat prononça définitivement la déchéance
-de Napoléon. La résolution formulée en deux articles essentiels
-portait que la souveraineté héréditaire établie dans la personne de
-Napoléon et de ses descendants était abolie, et que tous les Français
-étaient déliés du serment qu'ils lui avaient prêté. La proposition une
-fois présentée ne pouvait être adoptée qu'à l'unanimité. Elle le fut
-sans aucune résistance, dans une sorte de silence grave et triste,
-comme un arrêt du destin déjà rendu ailleurs, et plus haut que le
-Sénat, plus haut que la terre. Il n'y avait de satisfaits, et osant le
-montrer, que les anciens opposants. Aussi furent-ils chargés de
-rédiger les considérants de cet acte capital. M. Lambrechts accepta
-cette mission, et parlant pour le Sénat comme il l'eût fait pour
-lui-même, il proposa les considérants qui suivent: Napoléon avait
-violé toutes les lois en vertu desquelles il avait été appelé à
-régner; il avait opprimé la liberté privée et publique, enfermé
-arbitrairement les citoyens, imposé silence à la presse, levé les
-hommes et les impôts en violation des formes ordinaires, versé le sang
-de la France dans des guerres folles et inutiles, couvert l'Europe de
-cadavres, jonché les routes de blessés français abandonnés, enfin
-porté l'audace jusqu'à ne plus respecter le principe du vote de
-l'impôt par la nation, en levant les contributions dans le mois de
-janvier dernier sans le concours du Corps législatif, jusqu'à ne pas
-même respecter la _chose jugée_, en faisant casser l'année précédente
-la décision du jury d'Anvers. Napoléon, par ces motifs, devait être
-déclaré déchu du trône, et ses descendants avec lui.
-
-M. Lambrechts avait tellement paru oublier que si la liberté
-individuelle et la liberté de la presse avaient été sacrifiées,
-c'était au Sénat à l'empêcher, puisqu'il était chargé de l'examen des
-actes extraordinaires relatifs aux personnes et aux écrits; que si des
-conscriptions sans cesse répétées avaient permis des guerres folles,
-il ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même, car il les avait votées sans
-mot dire, de 1804 à 1814; que si dans la levée des hommes et des
-impôts les formes avaient été violées, la faute était également à lui,
-car le vote des hommes et de l'argent avait été transféré du Corps
-législatif au Sénat, du consentement de ce dernier et en violation des
-constitutions impériales; qu'enfin si tout récemment la chose jugée
-n'avait pas été respectée, il devait encore s'en attribuer le tort,
-puisqu'il avait consenti à casser la décision du jury d'Anvers;
-l'honnête M. Lambrechts, disons-nous, avait tellement paru oublier ces
-faits présents cependant à toutes les mémoires, que le Sénat s'était
-presque trouvé à l'aise, comme s'il eût été devant un public aussi
-oublieux que lui-même. Du reste, les considérants avaient rencontré la
-même adhésion silencieuse que l'acte, et on était si pressé de
-proclamer le résultat, que pour ne pas perdre de temps on avait
-placardé dans Paris la déclaration de déchéance, en laissant les
-anciens opposants la motiver comme ils voudraient.
-
-[En marge: La déchéance prononcée, restait à ôter à Napoléon les
-moyens de ressaisir le pouvoir.]
-
-[En marge: Craintes qu'il inspirait encore.]
-
-Dès ce moment l'acte essentiel était accompli, et en prononçant la
-déchéance, on avait dégagé les Français de leur serment envers
-Napoléon et envers sa famille. Pourtant ce n'était pas tout que de
-briser les liens légaux qui attachaient encore la France à la dynastie
-impériale, il fallait enlever à Napoléon lui-même les moyens de
-reprendre le sceptre arraché de ses mains, et bien qu'on fût abrité
-derrière deux cent mille hommes, un sentiment d'effroi se répandait de
-temps en temps parmi les auteurs de la révolution qui s'accomplissait
-actuellement, surtout quand ils songeaient à l'homme qui était à
-Fontainebleau, à ce qu'il y faisait, à ce qu'il pouvait y faire. Il
-lui restait l'armée qui avait combattu sous ses ordres, renforcée de
-ce qu'il avait ramassé en route, et des troupes qui avaient combattu
-sous Paris; il lui restait l'armée de Lyon, mal commandée par Augereau
-mais excellente, les armées incomparables des maréchaux Soult et
-Suchet, éloignées sans doute mais faciles à rapprocher en les attirant
-à soi ou en allant à elles; il lui restait enfin l'armée d'Italie! que
-ne pouvait-il pas entreprendre avec de tels moyens, exaspéré qu'il
-était, et jouissant de ses facultés autant que jamais, comme les deux
-derniers mois en avaient donné de terribles preuves? Et, en cet
-instant même, ne pouvait-il pas tout de suite, seulement avec ce qu'il
-avait sous la main, fondre sur Paris, et s'il ne triomphait pas,
-signaler au moins sa fin par quelque catastrophe tragique, par quelque
-vengeance éclatante, qui couronneraient dignement sa formidable
-carrière? On tremblait rien qu'à penser à ces chances diverses, et
-parmi cette foule d'allants et venants qui remplissaient l'hôtel
-Talleyrand, les uns royalistes d'ancienne date, les autres royalistes
-du jour ou tout au plus de la veille, on était loin d'être rassuré: on
-colportait, on commentait, on affirmait ou niait les nouvelles
-arrivées de Fontainebleau et des environs.
-
-[En marge: Le moyen imaginé pour désarmer Napoléon, consiste surtout à
-provoquer une défection dans l'armée.]
-
-[En marge: Extrême fatigue de tous les chefs militaires.]
-
-[En marge: Raisons qu'on pouvait faire valoir auprès d'eux pour les
-détacher de Napoléon.]
-
-Il y avait un moyen de conjurer le danger, c'était de provoquer dans
-l'armée quelque mouvement comme celui qui venait de se produire dans
-le Sénat. La fatigue certes n'existait pas seulement parmi les
-serviteurs civils de l'Empire, et elle était aussi grande au moins
-parmi ses serviteurs militaires. Les infortunés qui, à la suite de
-Napoléon, avaient promené leur corps souvent mutilé de Milan à Rome,
-de Rome aux Pyramides, des Pyramides à Vienne, de Vienne à Madrid, de
-Madrid à Berlin, de Berlin à Moscou, sans jamais entrevoir le terme de
-leurs peines, rares survivants de deux millions de guerriers, devaient
-être bien autrement épuisés et dégoûtés que ceux qui dans le Sénat
-s'étaient fatigués de la fatigue d'autrui. Tant qu'ils avaient eu la
-gloire et les riches dotations pour prix des périls incessants qui
-menaçaient leur tête, ils avaient, non sans murmurer, suivi leur
-heureux capitaine. Mais aujourd'hui que l'édifice des dotations, qui
-s'étendait comme l'édifice colossal de l'Empire de Rome à Lubeck,
-venait de s'écrouler, aujourd'hui que la gloire n'était plus cette
-gloire éclatante qu'on recueille à la suite de la victoire, mais cette
-gloire vertueuse et amère qu'on recueille à la suite de défaites
-héroïquement supportées, il n'était pas impossible par d'adroites
-menées de convertir les murmures en clameurs, les clameurs en sédition
-militaire. D'ailleurs on avait de fort bonnes raisons à donner aux
-gens de guerre, déjà persuadés par leurs souffrances, pour les engager
-à quitter le plus exigeant des maîtres. Il ne s'agissait pas en effet
-d'abandonner Napoléon pour l'étranger, ou même pour les Bourbons, ce
-qui aurait inspiré aux uns d'honnêtes scrupules, aux autres de
-profondes répugnances, mais de l'abandonner pour se rallier au
-gouvernement provisoire qui venait de surgir des malheurs mêmes que
-Napoléon avait attirés sur la France. Ce gouvernement après tout, ce
-n'étaient ni les étrangers ni les Bourbons, bien que les étrangers
-pussent être son appui et les Bourbons sa fin, c'était la réunion des
-hommes les plus considérables du régime impérial, qui, au milieu de
-Paris déserté par la femme et les frères de Napoléon, découvert par
-une fausse manoeuvre de sa part, et envahi par l'ennemi, s'étaient
-concertés pour sauver le pays, le réconcilier avec l'Europe, et faire
-cesser une lutte désastreuse et désormais inutile. Tant que Napoléon
-avait représenté le sol et l'avait défendu, quelque coupable qu'il pût
-être, on devait s'attacher opiniâtrement à lui; mais maintenant qu'à
-la suite d'une fatale complication de fautes et de revers, il était
-vaincu, et ne pouvait plus rien pour la France, que la ruiner
-peut-être par la prolongation d'une guerre calamiteuse, n'était-il
-pas légitime de se séparer d'un homme en qui ne se personnifiait plus
-le salut du pays, bien qu'en lui se personnifiât encore la gloire de
-nos armes, et de se rallier autour d'un gouvernement qui, sans parti
-pris d'imposer telles ou telles institutions, telle ou telle dynastie,
-faisait appel aux bons citoyens pour qu'ils l'aidassent à tirer le
-pays d'une crise épouvantable, sauf à voir ensuite (son titre
-provisoire l'indiquait assez) sous quelles lois, sous quelle famille
-souveraine, on placerait définitivement la France affranchie et
-sauvée.
-
-[En marge: Outre les griefs généraux, beaucoup de chefs de l'armée
-avaient contre Napoléon des griefs particuliers.]
-
-Des idées si sages devaient avoir accès auprès de tous les hommes
-sensés, et à plus forte raison auprès d'hommes dégoûtés, épuisés,
-soucieux pour leurs intérêts, comme l'étaient les chefs de l'armée,
-ayant pour la plupart outre les griefs généraux des griefs
-particuliers, car Napoléon avait eu plus d'un de ses lieutenants à
-redresser, notamment pendant la dernière campagne, et il l'avait fait
-avec la brusquerie d'un caractère impétueux et absolu. Pourtant, il
-faut dire à leur honneur que devant l'ennemi aucun d'eux n'avait
-fléchi, et que les plus fatigués, les plus mécontents avaient été
-souvent les plus braves. Mais il y a terme à tout, même au dévouement,
-surtout quand on n'en voit plus la cause légitime, et qu'on se croit
-sacrifié aux passions d'un maître insensé. Or, Napoléon ne devait plus
-paraître autre chose à des hommes qui étaient persuadés qu'il avait
-toujours pu faire la paix, et qu'il ne l'avait jamais voulu. Il lui
-arrivait ce qui arrive à ceux qui ne disent pas constamment la vérité,
-c'est qu'on ne les croit plus alors même qu'ils la disent. Napoléon
-avait été coupable de ne pas conclure la paix à Prague, imprudent de
-ne pas la conclure à Francfort, mais à Châtillon il était honorable à
-lui de ne l'avoir pas acceptée, à Fontainebleau il était héroïque de
-vouloir prolonger la guerre pour tirer Paris des mains de l'ennemi.
-Mais on ne croyait rien de tout cela, et le chagrin, le noble chagrin
-de M. de Caulaincourt était presque devenu pour Napoléon une calomnie.
-Les regrets que M. de Caulaincourt exprimait d'avoir vu la paix tant
-de fois repoussée, faisaient supposer que récemment encore, notamment
-à Châtillon, la paix avait été honorablement possible, et follement
-refusée. On ne voyait plus dans Napoléon qu'un fou furieux, des mains
-duquel il fallait tout de suite et à tout prix tirer la France et
-soi-même.
-
-Dans les rangs inférieurs de l'armée, il existait quelquefois le
-sentiment violent de la fatigue physique, mais un jour de soleil, un
-bon repas, une heure de repos, la vue de Napoléon, suffisaient pour le
-faire disparaître. C'était parmi les chefs que se manifestait la plus
-dangereuse des fatigues, la fatigue morale, et elle était
-proportionnée au grade, c'est-à-dire à la prévoyance. Grande chez les
-généraux, elle était extrême chez les maréchaux.
-
-[En marge: Dispositions personnelles du maréchal Marmont, qui
-l'avaient fait choisir comme but de toutes les menées.]
-
-[En marge: Émissaires envoyés à Marmont et à divers chefs de l'armée.]
-
-Il y en avait un, entre tous, celui peut-être qu'on en aurait le moins
-soupçonné, que M. de Talleyrand, avec son aptitude à démêler le côté
-faible des coeurs, avait d'avance désigné du doigt comme l'homme qui
-céderait le plus tôt aux bonnes et aux mauvaises raisons qu'on pouvait
-employer pour détacher de Napoléon ses lieutenants les plus intimes,
-et celui-là n'était autre que le maréchal Marmont. Cet officier, que
-Napoléon avait créé maréchal et duc, par complaisance d'ancien
-condisciple bien plus que par estime pour ses talents, ne se croyait
-pas sous le régime impérial apprécié à sa juste valeur, porté à sa
-véritable place, et il est vrai qu'en goûtant sa personne, en estimant
-son brillant courage, Napoléon ne faisait aucun cas de sa capacité.
-Cet esprit présomptueux et incomplet, à demi ouvert, à demi appliqué,
-croyant approfondir ce qu'il pénétrait à peine, voulant partout le
-premier rôle, et tout au plus capable du second, n'ayant pas assez de
-supériorité pour diriger, pas assez de modestie pour obéir, était
-antipathique à Napoléon, qui lui préférait de beaucoup l'esprit
-simple, solide, même un peu borné, mais ponctuel et énergique dans
-l'obéissance, de plusieurs de ses maréchaux. Aussi avait-il placé
-au-dessus de Marmont bien des hommes au-dessus desquels Marmont
-croyait être. Marmont en outre avait commis à Craonne une faute grave,
-qui cependant ne lui avait pas attiré tous les reproches qu'il aurait
-mérités, et il en voulait à Napoléon au lieu de s'en vouloir à
-lui-même. Ces misères de la vanité, M. de Talleyrand les avait
-parfaitement démêlées dans l'entretien qu'il avait eu avec Marmont le
-30 mars au soir, et il avait désigné ce maréchal comme le but auquel
-devaient tendre toutes les séductions. La vanité mécontente est en
-effet, dans les moments de crise, un but vers lequel l'intrigue peut
-se diriger avec grande probabilité de succès. Ajoutez que Marmont
-avait dans la circonstance présente une position qui devait, autant
-que son caractère, attirer sur lui les efforts des séducteurs. Il
-venait de défendre Paris avec éclat, s'était attribué tout l'honneur
-de cette défense, bien que la moitié en revînt de droit au maréchal
-Mortier. Il était enfin avec son corps d'armée placé sur l'Essonne, il
-couvrait le rassemblement qui se formait à Fontainebleau, et le faire
-passer du côté du gouvernement provisoire, c'était décider la question
-que le génie et le caractère indomptables de Napoléon semblaient
-rendre douteuse encore. On avait cherché un intermédiaire qu'on pût
-employer en cette occasion, et on en avait trouvé un parfaitement
-choisi, dans la personne d'un ancien ami, d'un ancien aide de camp de
-Marmont, de M. de Montessuy, qui avait jadis quitté l'armée pour la
-finance et honorablement réussi dans cette nouvelle carrière, qui
-partageait toutes les idées saines de la haute bourgeoisie sur le
-despotisme impérial et sur la guerre, qui avait enfin sur Marmont
-l'influence qu'ont souvent les aides de camp sur leurs généraux,
-influence consistant à connaître leurs faiblesses et à savoir s'en
-servir. On chargea M. de Montessuy de lettres des principaux
-personnages du nouveau gouvernement, tant pour Marmont que pour
-d'autres chefs de l'armée, et on l'envoya à Essonne. À ce moyen on en
-ajouta un autre non moins efficace. Depuis que Napoléon, retiré à
-Fontainebleau, avait paru y concentrer ses forces, on avait transporté
-une partie de l'armée coalisée sur la rive gauche de la Seine. On
-avait réuni à Paris et dans les environs les réserves des alliés, plus
-le corps de Bulow employé d'abord au blocus de Châlons, et on avait
-rangé entre Juvisy, Choisy-le-Roi, Longjumeau, Montlhéry, une portion
-notable des troupes de la coalition. On avait établi non loin
-d'Essonne le quartier général du prince de Schwarzenberg, pour que le
-généralissime se tînt prêt à profiter des premières faiblesses de
-Marmont. Marmont ne fut pas le seul objet de ces menées; on expédia
-auprès du maréchal Oudinot un officier de ses parents, on fit écrire
-par Beurnonville à son ami le maréchal Macdonald, on dépêcha enfin à
-Fontainebleau une quantité d'émissaires qui étaient militaires pour la
-plupart, et que le désir ardent d'avoir des nouvelles devait faire
-accueillir par la curiosité, la fatigue ou l'infidélité.
-
-[En marge: Langage dicté à ces émissaires.]
-
-Le thème développé dans toutes les communications écrites ou verbales,
-c'est qu'on appartenait au pays et non à un homme, que cet homme avait
-perdu la France, que si, après l'avoir compromise, il avait les moyens
-de la sauver, on devrait peut-être se dévouer encore à lui, mais qu'il
-ne pouvait plus rien que répandre inutilement un sang généreux déjà
-versé à trop grands flots; que l'Europe était résolue à ne plus
-traiter avec lui, et qu'à tout gouvernement, excepté au sien, elle
-serait prête à concéder des conditions honorables; qu'il fallait donc,
-sans plus tarder, se rattacher au gouvernement provisoire, avec lequel
-l'Europe était disposée à traiter; qu'en se rattachant à ce
-gouvernement on lui donnerait de la force, de l'autorité, tous les
-moyens en un mot de se faire respecter, soit des monarques coalisés,
-soit des Bourbons contre lesquels on voulait, en les rappelant,
-prendre des précautions légales. Enfin à ces raisons parfaitement
-sensées et honnêtes, on en devait ajouter de moins élevées, quoique
-avouables, c'est que les Bourbons, dont le retour était prochain,
-accueilleraient à bras ouverts les militaires qui reviendraient à eux,
-et particulièrement ceux qui se prononceraient les premiers.
-
-[En marge: La présence de M. de Caulaincourt à Paris, et ses
-fréquentes entrevues avec Alexandre donnant de l'ombrage, on l'oblige
-à partir pour Fontainebleau.]
-
-[En marge: Ses récents entretiens avec l'empereur Alexandre.]
-
-[En marge: Violent colloque avec le prince de Schwarzenberg.]
-
-Indépendamment de ces menées, les auteurs principaux de la nouvelle
-révolution avaient eu soin de faire partir de Paris M. de
-Caulaincourt, car ce personnage, admis auprès d'Alexandre aussi
-intimement que lorsqu'il représentait à Saint-Pétersbourg le vainqueur
-d'Austerlitz et de Friedland, les offusquait par sa présence autant
-que les avait offusqués naguère le congrès de Châtillon. En effet,
-tant qu'on semblait négocier avec l'Empereur déchu, rien n'était sûr à
-leurs yeux, et ils avaient fait sentir au czar qu'il n'était ni sage
-ni généreux de les engager à se compromettre davantage, s'il restait
-quelque chance de rapprochement avec Napoléon. Alexandre l'avait
-compris, et bien que par un sentiment de pure bonté il lui en coûtât
-de dire la vérité tout entière à M. de Caulaincourt, il avait fini par
-le décourager complétement, afin de le contraindre à quitter Paris
-sans être obligé de lui en donner l'ordre. M. de Caulaincourt lui
-répétant sans cesse qu'il était dupe d'intrigants, de gens de parti
-qui le trompaient sur les sentiments de la France, et que pour vouloir
-pousser son triomphe à bout, il s'exposait peut-être à quelque
-catastrophe qui envelopperait dans un désastre commun la capitale de
-la France et l'armée alliée, Alexandre lui avait dit qu'il n'en
-croyait ni les gens de parti ni les intrigants, mais ses propres yeux;
-que personne ne voulait plus de Napoléon, que la France n'était pas
-moins fatiguée de lui que l'Europe elle-même, qu'il fallait donc se
-soumettre à la nécessité et renoncer à le voir régner; qu'on savait
-bien ce dont il était capable, mais qu'on était prêt, et que sous peu
-on le serait davantage; que ceux qui aimaient Napoléon n'avaient plus
-qu'un service à lui rendre, c'était de l'engager à se résigner, et que
-c'était le seul moyen d'obtenir pour lui un sort moins rigoureux.
-S'appliquant toujours à ménager M. de Caulaincourt, Alexandre, en
-parlant d'un sort moins rigoureux pour Napoléon, avait laissé
-entrevoir qu'il s'agissait pour sa personne d'une retraite meilleure,
-et pour son fils d'un trône sous la régence de Marie-Louise. M. de
-Caulaincourt, quoique peu enclin aux illusions, avait alors conçu
-certaines espérances, et s'était dit que ce trône serait peut-être
-celui de France, accordé au Roi de Rome sous la tutelle de sa mère.
-Prêt à se rendre à Fontainebleau, il avait tenté un dernier effort
-auprès du prince de Schwarzenberg, qui, en qualité de représentant du
-beau-père de Napoléon, d'ancien négociateur du mariage de
-Marie-Louise, devait être un peu plus disposé à ménager sinon Napoléon
-lui-même, au moins sa dynastie. Mais M. de Caulaincourt l'avait trouvé
-encore plus décourageant qu'Alexandre, et beaucoup moins réservé dans
-ses termes. Le prince de Schwarzenberg, importuné de la présence de M.
-de Caulaincourt et de ses instances, lui avait dit qu'il fallait enfin
-s'expliquer franchement; qu'on ne voulait plus de Napoléon ni des
-siens; que l'Autriche avait lutté pour lui jusqu'au bout, que dans le
-désir de faire naître une dernière occasion de rapprochement elle
-avait imaginé l'armistice de Lusigny, qu'au lieu de répondre à ses
-intentions paternelles, Napoléon avait écrit à son beau-père une
-lettre offensante pour ce monarque, car elle le supposait prêt à
-tromper ses alliés, et dangereuse pour l'Europe si la cour d'Autriche
-avait été capable de se laisser séduire; qu'à partir de ce jour
-l'empereur François profondément blessé avait entièrement adhéré à
-l'idée de ne plus traiter avec Napoléon, qu'on avait dans cette idée
-tenté l'opération hasardeuse de marcher sur Paris, qu'on y avait
-réussi malgré les dangers attachés à une semblable entreprise, et
-qu'on ne resterait certainement pas au-dessous de sa bonne fortune;
-qu'on ne voulait donc plus de Napoléon à aucun prix; que trouvant
-d'ailleurs la France du même avis, il ne voyait pas pourquoi on
-s'arrêterait dans une voie qui était la seule vraiment sûre, car il
-n'y avait de repos à espérer qu'en se débarrassant de l'homme qui
-depuis dix-huit ans bouleversait le monde; que pour ce qui concernait
-sa femme et son fils, c'était une chimère de chercher à les faire
-régner, que ni l'un ni l'autre ne le pouvaient; que l'Autriche au
-surplus ne voulait pas en assumer la responsabilité; que ce serait ou
-le gouvernement de Napoléon continué sous un nom supposé, ou le plus
-faible, le plus impuissant des gouvernements, qui ne donnerait ni
-repos à la France, ni sécurité à l'Europe; qu'il fallait donc en
-prendre son parti, et que lui, M. de Caulaincourt, au lieu de
-solliciter vainement des gens qui l'écoutaient avec le visage attentif
-par politesse, et l'oreille fermée par devoir, ferait mieux d'aller
-dire la vérité à Napoléon, et en le décidant à se résigner à son sort,
-terminer pour lui, pour la France, pour tout le monde, une douloureuse
-et trop longue agonie.
-
-Irrité par cette rude franchise, M. de Caulaincourt qui aimait
-beaucoup aussi à dire la vérité sans ménagements, demanda au prince de
-Schwarzenberg, s'il n'était pas étonnant que, lui ministre du
-beau-père de Napoléon, affectât d'être contre Napoléon le plus décidé
-des représentants de l'Europe; que, lui naguère l'humble solliciteur
-du mariage de Marie-Louise, fût aujourd'hui le contempteur le plus
-hautain de ce mariage et des devoirs moraux qui en résultaient; que,
-lui le lieutenant si empressé et si bien récompensé de l'empereur des
-Français dans la campagne de Russie, se montrât si sévère pour ses
-entreprises guerrières; qu'il oubliât enfin si tôt, après avoir eu des
-occasions si récentes de s'en souvenir, ce qu'étaient l'armée
-française et son chef?--Vous supposez peut-être, ajouta fièrement M.
-de Caulaincourt, que parce que moi, constant apôtre de la paix, je
-suis ici en suppliant pour avoir cette paix que je désirais après
-Wagram, après Dresde comme à présent, vous supposez que mon attitude
-est celle du maître que je sers! Vous vous trompez. Son génie est
-aussi indomptable que jamais. Il est de plus exaspéré. Ses soldats
-partagent ses ressentiments, et si les Autrichiens ont pu, en ayant
-l'ennemi dans leur capitale, livrer encore les batailles d'Essling et
-de Wagram, les Français ne feront pas moins pour arracher leur patrie
-aux mains de l'étranger, et, après tout, il n'y a pas si grand orgueil
-à croire que les Français valent les Autrichiens, et Napoléon
-l'archiduc Charles!--
-
-Un peu ramené par la rudesse de M. de Caulaincourt, le prince de
-Schwarzenberg lui répondit qu'il n'avait jamais oublié ce qu'il devait
-personnellement à Napoléon, mais qu'il y avait quelqu'un à qui il
-devait davantage, c'était son propre souverain; que le mariage de
-Marie-Louise, il l'avait désiré, demandé même, qu'il n'en
-méconnaissait pas la valeur, qu'il y voyait un lien, mais pas une
-chaîne; qu'en considération de ce lien, l'Autriche avait tout fait en
-1813 et en 1814 pour éclairer Napoléon et l'amener à des résolutions
-modérées, qu'elle n'y avait pas réussi, et qu'il devait y avoir terme
-à tout, même aux ménagements de la parenté; que quant aux actes de
-désespoir, on en prévoyait de redoutables de la part d'un homme de
-génie commandant l'armée française, mais qu'on était préparé, qu'on se
-battrait aussi en désespérés; que si pour les Français il s'agissait
-d'arracher leur patrie aux mains de l'étranger, il s'agissait pour
-toutes les puissances d'arracher leur indépendance aux mains d'un
-dominateur impitoyable; qu'on avait été esclave, qu'on ne voulait plus
-l'être; que s'il fallait sortir de Paris, on en sortirait, mais qu'on
-y rentrerait, et que les alliés ne seraient pas moins dévoués à leur
-indépendance que les Français à l'intégrité de leur sol.
-
-[En marge: Vues évidentes de l'Autriche.]
-
-Il est évident que si l'Autriche, par convenance et par prudence,
-avait voulu ménager Napoléon en 1813, et s'était contentée, en lui
-offrant la paix de Prague, de mettre des bornes à sa domination
-absolue sur l'Europe, que si à Francfort elle avait encore, par
-convenance et prudence, offert de lui laisser la France avec le Rhin
-et les Alpes, et que si en dernier lieu à Châtillon, pour éviter les
-hasards de la marche sur Paris, elle avait offert de lui laisser la
-France de 1790, il est évident qu'aujourd'hui, croyant avoir surmonté
-tous les dangers, et satisfait à toutes les convenances, l'Autriche
-aimait mieux en finir d'un gendre insupportable, et surtout recueillir
-tous les fruits de la commune victoire, fruits pour elle inespérés et
-immenses, car en ôtant à la France les Pays-Bas et les provinces du
-Rhin et en y renonçant pour elle-même, elle aurait en échange la ligne
-de l'Inn, le Tyrol, et enfin l'Italie. Le plaisir fort douteux pour
-elle, et en beaucoup de cas très-embarrassant, de voir une
-archiduchesse demeurer Régente de France, ne valait pas le danger de
-voir son terrible gendre ressaisir le sceptre, et elle préférait
-donner à cette archiduchesse une indemnité en Italie, même à ses
-dépens, que de la laisser à Paris pour y garder la place de Napoléon.
-Ce calcul, fort naturel, ne prouvait pas que François II fût mauvais
-père; il prouvait que ce prince aimait mieux l'intérêt de ses peuples
-que celui de sa fille, et on ne peut pas dire qu'il manquât ainsi à
-ses véritables devoirs.
-
-[En marge: Entretien de M. de Caulaincourt avec Alexandre, avant de
-quitter Paris.]
-
-C'est là ce qui expliquait le peu d'appui que la cause de Napoléon
-trouvait auprès du prince de Schwarzenberg, représentant beaucoup trop
-franc d'une politique que M. de Metternich, s'il eût été à Paris en ce
-moment, eût suivie avec plus de ménagement, mais avec autant de
-constance. M. de Caulaincourt, convaincu par tout ce qu'il avait vu et
-fait pendant ces trois jours, qu'il ne ramènerait personne à Napoléon,
-ni parmi les serviteurs les plus éminents de l'Empire, ni parmi les
-représentants des souverains alliés, voulut cependant voir l'empereur
-Alexandre encore une fois, afin de savoir si la personne de Napoléon
-étant sacrifiée, il ne resterait pas du moins quelque chance pour sa
-dynastie. Alexandre le reçut avec la même bonté, mais en lui répétant
-à peu près ce qu'il lui avait dit de la nécessité d'aller à
-Fontainebleau conseiller un grand et dernier sacrifice.--Partez, lui
-dit-il, partez, car on me demande à chaque instant votre renvoi; on me
-dit que votre présence intimide beaucoup de gens et leur fait craindre
-de notre part un retour vers Napoléon. Je finirai par être obligé de
-vous éloigner, car ni mes alliés ni moi ne voulons autoriser de
-pareilles suppositions. Je n'ai aucun ressentiment, croyez-le.
-Napoléon est malheureux, et dès cet instant, je lui pardonne le mal
-qu'il a fait à la Russie. Mais la France, l'Europe ont besoin de
-repos, et avec lui elles n'en auront jamais. Nous sommes
-irrévocablement fixés sur ce point. Qu'il réclame ce qu'il voudra pour
-sa personne: il n'est pas de retraite qu'on ne soit disposé à lui
-accorder. S'il veut même accepter la main que je lui tends, qu'il
-vienne dans mes États, et il y recevra une magnifique, et, ce qui vaut
-mieux, une cordiale hospitalité. Nous donnerons lui et moi un grand
-exemple à l'univers, moi en offrant, lui en acceptant cet asile. Mais
-il n'y a plus d'autre base possible de négociation que son
-abdication. Partez donc, et revenez au plus tôt avec l'autorisation de
-traiter aux seules conditions que nous puissions admettre.--
-
-M. de Caulaincourt chercha à savoir si en abdiquant Napoléon sauverait
-le trône de son fils. Alexandre refusa de s'expliquer, affirma
-toutefois que la question relative aux Bourbons n'était pas résolue
-irrévocablement, bien que tout semblât tendre vers eux, montra
-toujours la même froideur à leur égard, et insista de nouveau pour que
-M. de Caulaincourt s'occupât le plus promptement possible du sort
-personnel de Napoléon. M. de Caulaincourt, voulant jeter la sonde,
-demanda si en ôtant à Napoléon la France, on lui donnerait la Toscane
-en indemnité.--La Toscane! repartit Alexandre. Quoique ce soit bien
-peu de chose en comparaison de l'Empire français, pouvez-vous croire
-que les puissances laissent Napoléon sur le continent, et que
-l'Autriche le souffre en Italie? C'est impossible.--Mais Parme,
-Lucques, reprit M. de Caulaincourt.--Non, non, rien sur le continent,
-répéta Alexandre; une île, soit... la Corse, peut-être...--Mais la
-Corse est à la France, répliqua M. de Caulaincourt, et Napoléon ne
-peut consentir à recevoir une de ses dépouilles.--Eh bien, l'île
-d'Elbe, ajouta Alexandre; mais partez, amenez votre maître à une
-résignation nécessaire, et nous verrons. Tout ce qui sera convenable
-et honorable sera fait. Je n'ai pas oublié ce qui est dû à un homme si
-grand et si malheureux.--
-
-[En marge: Départ de M. de Caulaincourt pour Fontainebleau.]
-
-M. de Caulaincourt partit sur ces paroles, convaincu que sans un
-prodige militaire il n'y avait absolument rien à espérer pour
-Napoléon, et presque rien pour son fils, et que le devoir était de lui
-faire connaître la vérité. Il se mit en route le 2 avril au soir, au
-moment où la déchéance allait être prononcée, et certain qu'elle le
-serait dans quelques heures. Il arriva au milieu de la nuit à
-Fontainebleau.
-
-[En marge: Pensées et projets de Napoléon à Fontainebleau.]
-
-Tandis qu'à Paris M. de Caulaincourt s'efforçait en vain de raffermir
-les fidélités chancelantes, et d'arrêter les souverains dans leurs
-résolutions extrêmes, Napoléon à Fontainebleau n'avait pas perdu le
-temps. Les doléances ne convenaient pas plus à son grand caractère,
-que les illusions à son grand esprit. Si quelquefois il se livrait aux
-illusions, c'était comme une excuse ou un encouragement qu'il se
-donnait à lui-même dans ses desseins téméraires, et sans en être tout
-à fait dupe. Dans le malheur, il ne craignait pas d'ouvrir entièrement
-les yeux à la vérité, et savait la voir sans pâlir. Quoiqu'il fût hors
-de Paris, il avait presque deviné ce qui s'y passait; il avait prévu
-que les souverains chercheraient à tirer les dernières conséquences de
-leur triomphe, que le Sénat l'abandonnerait, et que pour conjurer ce
-double danger, un grand événement militaire était la seule ressource.
-Aussi, dès son retour à Fontainebleau avait-il pris ses cartes et ses
-états de troupes, et saisissant d'un coup d'oeil sûr la belle mais
-terrible chance que la fortune semblait lui ménager encore, avait-il
-résolu de ne pas la laisser échapper.
-
-Les coalisés, après avoir perdu en morts ou blessés environ 12 mille
-hommes sous les murs de Paris, et après avoir attiré à eux le corps de
-Bulow, comptaient encore 180 mille combattants. Napoléon en ajoutant
-à ce qu'il amenait les corps des maréchaux Mortier et Marmont, et
-quelques troupes des bords de l'Yonne et de la Seine, n'en avait pas
-moins de 70 mille. La disproportion était énorme, mais la passion de
-l'armée (nous parlons de la passion qui régnait dans les rangs
-inférieurs), le génie de Napoléon, les circonstances locales,
-pouvaient compenser cette infériorité numérique, et tout faisait
-présager une immense catastrophe, pour la capitale ou pour la
-coalition. Quand on songe au prix du succès, si on avait triomphé, à
-la France rétablie d'un seul coup dans sa grandeur, (il s'agit ici de
-sa grandeur désirable et non de sa grandeur folle, de la ligne du Rhin
-et non de celle de l'Elbe), nous n'hésitons pas à dire que le gain
-possible justifiait l'enjeu, toutes les splendeurs de Paris
-eussent-elles succombé dans une journée sanglante. La frontière du
-Rhin valait bien tout ce qui aurait pu périr dans la capitale, et nous
-ne saurions approuver ceux qui ayant suivi Napoléon jusqu'à Moscou, ne
-l'auraient pas suivi cette fois jusqu'à Paris.
-
-[En marge: Plan extraordinaire de Napoléon pour arracher Paris des
-mains de l'ennemi.]
-
-Quoi qu'il en soit, Napoléon conçut un plan dont le résultat ne lui
-paraissait pas douteux, et dont la postérité jugera le succès au moins
-vraisemblable. Depuis qu'il s'était établi à Fontainebleau pour y
-concentrer ses troupes, les alliés s'étaient partagés en trois masses,
-une de 80 mille hommes sur la gauche de la Seine, entre l'Essonne et
-Paris (voir la carte nº 62); une autre dans l'intérieur même de Paris,
-une autre enfin au dehors sur la droite de la Seine. Napoléon
-considérait la situation qu'ils avaient prise comme mortelle pour
-eux, si on savait en profiter. Il voulait franchir brusquement
-l'Essonne avec son armée, refouler les 80 mille hommes de
-Schwarzenberg sur les faubourgs de Paris, faire appel aux Parisiens
-pour qu'ils se joignissent à lui, et, profitant du trouble probable
-des coalisés assaillis à l'improviste, les écraser, soit qu'il entrât
-dans la ville à leur suite, soit qu'il passât brusquement sur la
-droite de la Seine par tous les ponts dont il disposait, et qu'il se
-précipitât sur leur ligne de retraite. Il est en effet probable
-qu'avec les 70 mille hommes réunis sous sa main, Napoléon culbuterait
-les 80 mille hommes qui lui étaient directement opposés, que ceux-ci
-refoulés sur Paris y rentreraient en désordre, que le moindre concours
-des Parisiens convertirait ce désordre en déroute, et que Napoléon les
-suivant à brûle-pourpoint, ou se portant par la droite de la Seine sur
-leur ligne de retraite, placerait la coalition dans une position dont
-elle aurait beaucoup de peine à se tirer, eût-elle à sa tête ce
-qu'elle n'avait pas, le plus grand des capitaines. Il est
-très-probable encore qu'après un tel événement, et aidé des paysans de
-la Bourgogne, de la Champagne, de la Lorraine, qui ne manqueraient pas
-de se jeter sur les vaincus puisqu'ils se jetaient déjà sur les
-vainqueurs, Napoléon aurait bientôt ramené la coalition jusqu'au Rhin.
-S'il se trompait, il nous semble, quant à nous, qu'il valait mieux se
-tromper avec lui ce jour-là, que s'être trompé avec lui à Wilna en
-1812, à Dresde en 1813. Du reste, s'inquiétant peu des dangers de
-Paris, il raisonnait à l'égard de cette capitale comme les Russes à
-l'égard de Moscou, et il pensait qu'on ne pouvait payer d'un prix
-trop élevé l'extermination de l'ennemi qui avait pénétré au coeur de
-la France.
-
-[En marge: Après avoir arrêté son plan, Napoléon passe tout de suite
-aux détails d'exécution, et donne les ordres nécessaires.]
-
-[En marge: Napoléon passe tous les jours ses troupes en revue.]
-
-[En marge: Enthousiasme de la garde impériale.]
-
-[En marge: Cet enthousiasme se communique aux rangs inférieurs de
-l'armée.]
-
-Imperturbable au milieu des situations les plus violentes, et toujours
-passant sur-le-champ de la conception de ses plans aux détails
-d'exécution, il avait donné ses ordres en conséquence. Il avait rangé
-les maréchaux Marmont et Mortier le long de la rivière d'Essonne,
-Marmont à Essonne même, Mortier à Mennecy. Il avait renforcé le corps
-de Marmont de la division Souham, qui comptait au moins six mille
-hommes; remplacé l'artillerie de Marmont et de Mortier, restée en
-partie sous les murs de Paris, et fourni à ces deux maréchaux, au
-moyen des ressources du grand parc, soixante bouches à feu
-parfaitement approvisionnées. Il leur avait prescrit d'entourer
-Corbeil d'ouvrages de campagne, afin de s'en approprier le pont,
-indépendamment de celui de Melun dont il était maître, de manière à
-pouvoir manoeuvrer à volonté sur l'une et l'autre rive de la Seine; de
-réunir à Corbeil tous les approvisionnements de grains répandus en
-abondance sur la droite de cette rivière, et de fabriquer à la
-poudrerie d'Essonne autant de poudre qu'on pourrait. Il avait
-échelonné sa cavalerie dans la direction d'Arpajon, afin de se mettre
-en communication avec Orléans, où il venait d'appeler sa femme, son
-fils, ses frères et ses ministres. Il avait fait avancer la jeune
-garde entre Chailly et Ponthierry, pour ménager de la place aux corps
-d'Oudinot, de Macdonald et de Gérard qui allaient arriver. Enfin il
-avait mandé les troupes qui, sous le général Alix, avaient si bien
-défendu l'Yonne, et prenait ainsi toutes ses dispositions pour avoir
-l'armée entière concentrée derrière l'Essonne dans la journée du 4,
-terme le plus rapproché possible en considérant la distance à
-parcourir de Saint-Dizier à Fontainebleau. Chaque jour il passait en
-revue les corps qui rejoignaient, et, sans s'expliquer clairement,
-leur laissait entrevoir une éclatante revanche du revers essuyé sous
-les murs de la capitale. La garde à son aspect poussait des cris
-frénétiques. Fantassins et cavaliers, agitant les uns leurs fusils,
-les autres leurs sabres, mêlaient au cri ordinaire de _Vive
-l'Empereur_, ce cri bien plus significatif: _À Paris! à Paris!_--Les
-autres corps de l'armée, plus jeunes et plus sensibles à la
-souffrance, arrivaient quelquefois fatigués et tristes. Mais ils ne
-résistaient pas à la présence de Napoléon, à la vue de son visage tout
-à la fois sombre et inspiré, et, après un peu de repos, recevaient la
-contagion des sentiments dont le foyer ardent était dans la garde
-impériale. Les chefs de l'armée au contraire étaient consternés, et la
-présence de Napoléon les embarrassait, les irritait même, sans les
-ranimer. Ils n'osaient pas contester qu'une dernière et sanglante
-bataille fût un devoir à remplir envers le pays, si on pouvait ainsi
-le sauver, mais ils se récriaient contre l'idée de la livrer dans
-l'intérieur de Paris, si c'était là que Napoléon voulût combattre, ce
-qu'ils ignoraient, mais ce qu'ils répandaient autour d'eux, pour
-rendre ce projet odieux. Leurs aides de camp et leurs complaisants
-tenaient le même langage. Il en était autrement des officiers attachés
-aux troupes. Ceux-là ne parlaient que de venger l'honneur des armes,
-et soufflaient leurs passions à leurs soldats. Aussi dès que Napoléon
-se montrait, des transports violents éclataient de toute part, et il
-se manifestait un sentiment commun, non pas de dévouement à sa
-personne, mais d'exaspération contre l'ennemi et contre les traîtres
-qui, disait-on, avaient livré la capitale.
-
-[En marge: Difficulté de discerner le vrai, à certaines époques et
-dans certaines situations.]
-
-Il y a des jours, tristes jours! où le devoir est obscur, et où les
-coeurs les plus honnêtes sont perplexes. C'était le cas ici, et on
-pouvait très-sincèrement être d'un avis à Paris, d'un autre avis à
-Fontainebleau. Nous comprenons en effet qu'à Paris on pût, sans
-estimer le Sénat, adhérer à ses résolutions, et préférer la paix, la
-liberté sous l'ancienne dynastie, à la guerre perpétuelle sous un
-gouvernement arbitraire et violent, et qu'à Fontainebleau au
-contraire, pour de braves soldats n'ayant pas à choisir entre deux
-régimes politiques, mais à expulser l'étranger du sol, la seule
-espérance d'écraser la coalition, fût-ce au milieu des ruines de
-Paris, les transportât d'un bouillant enthousiasme. Et, bien que la
-vérité ne dépende pas des lieux, que vérité ici, elle ne soit pas
-mensonge là, il nous semble que la manière de l'envisager peut
-dépendre des situations, et que le devoir peut différer suivant le
-lieu où l'on se trouve. À Paris, de bons citoyens devaient opter pour
-la Charte et pour les Bourbons; des soldats à Fontainebleau, sur une
-simple espérance d'expulser l'ennemi du territoire, devaient exposer
-leur vie encore une fois, et il eût été plus patriotique de mourir
-dans cette journée en avant d'Essonne que jadis à Austerlitz ou à
-Iéna, car on serait mort certainement pour le pays, et on se serait
-dévoué non pas au bonheur, mais au malheur!
-
-[En marge: Arrivée de M. de Caulaincourt.]
-
-[En marge: Accueil que lui fait Napoléon.]
-
-[En marge: Froid jugement que porte Napoléon sur les événements de
-Paris.]
-
-[En marge: Ses paroles à M. de Caulaincourt.]
-
-Du reste, nous le répétons, il était naturel qu'en face d'événements
-si graves les âmes fussent profondément agitées. M. de Caulaincourt
-effectivement les trouva fort émues, et lorsque dans la nuit du 2
-avril il parut à la porte de Napoléon, les oisifs d'état-major qui
-gardaient cette porte l'assaillirent de leurs questions, et le
-supplièrent de dire la vérité à l'Empereur. Ce noble personnage
-n'avait pas besoin d'y être convié. Il exposa simplement, sans détour,
-sans réticence, tout ce qu'il avait vu et entendu pendant son séjour à
-Paris, ne dissimula pas même à Napoléon les colères furieuses dont il
-était l'objet, ni surtout les résolutions extrêmes des souverains à
-son égard, et quoiqu'il n'hésitât jamais à donner un avis, il ne l'osa
-pas cette fois, tant il était difficile de se prononcer, tant le
-moindre conseil était inutile et cruel, seulement à insinuer. Napoléon
-accueillit M. de Caulaincourt avec une grande douceur et des marques
-visibles de gratitude. Il ne parut ni troublé ni étonné de tout ce
-qu'il entendait. Il avait appris déjà par diverses informations
-quelques-uns des faits rapportés par M. de Caulaincourt, et avait
-deviné les autres. Il connaissait l'institution du gouvernement
-provisoire, même la déchéance, sans les considérants toutefois, et
-notamment les efforts tentés pour renverser sa statue.--C'est bien
-fait, dit-il à M. de Caulaincourt, il m'arrive là ce que j'ai mérité.
-Je ne voulais pas de statues, car je savais qu'il n'y a sûreté à les
-recevoir que de la postérité. Pour les conserver de son vivant, il
-faudrait être toujours heureux! Denon a voulu flatter, j'ai eu la
-faiblesse de céder, et vous voyez ce que j'y ai gagné. Mais passons à
-un sujet plus important. Rien ne me surprend dans votre récit.
-Talleyrand se venge de moi, c'est tout simple... Les Bourbons me
-vengeront de lui... Mais tous ces hommes de la révolution qui
-remplissent le Sénat, et parmi lesquels il y a plus d'un régicide,
-sont bien imprudents de se jeter ainsi dans les bras de l'étranger,
-qui les jettera dans les bras des Bourbons. Mais ils sont effrayés,
-ils cherchent leur sûreté où ils peuvent. Quant aux souverains alliés,
-ils veulent abaisser la France. Pourtant ils se comportent envers moi
-peu dignement. J'ai pu détrôner l'empereur François et le roi
-Guillaume, j'ai pu déchaîner les paysans russes contre Alexandre, je
-ne l'ai pas fait. Je me suis conduit à leur égard en souverain, ils se
-conduisent à mon égard en jacobins. Ils donnent là un mauvais exemple.
-Le moins hostile d'entre eux est Alexandre. Il est vengé, et de plus
-il est bon, quoique rusé. Les Autrichiens sont ce que je les ai
-toujours vus, humbles dans l'adversité, insolents et sans coeur dans
-la prospérité. Ils m'ont presque forcé de prendre leur fille, et
-maintenant ils agissent comme si cette fille n'était pas la leur.
-Schwarzenberg est tout à l'émigration, Metternich aux Anglais. Mon
-beau-père les laisse faire. Nous verrons s'il leur permettra d'aller
-jusqu'aux dernières extrémités. L'Impératrice espère le contraire.
-Quant aux Anglais et aux Prussiens, ils veulent l'anéantissement de la
-France. Cependant tout n'est pas fini. On cherche à m'écarter, parce
-qu'on sent que seul je puis relever notre fortune. Je ne tiens pas au
-trône, croyez-le. Né soldat, je puis redevenir citoyen. Vous
-connaissez mes goûts: que me faut-il? Un peu de pain, si je vis; six
-pieds de terre, si je meurs. Il est vrai, j'ai aimé et j'aime la
-gloire... Mais la mienne est à l'abri de la main des hommes... Si je
-désire commander quelques jours encore, c'est pour relever nos armes,
-c'est pour arracher la France à ses implacables ennemis. Vous avez
-bien fait de ne rien signer. Je n'aurais pas souscrit aux conditions
-qu'on vous aurait imposées. Les Bourbons peuvent les accepter
-honorablement; la France qu'on leur offre est celle qu'ils ont faite.
-Moi, je ne le puis pas. Nous sommes soldats, Caulaincourt, qu'importe
-de mourir, si c'est pour une telle cause? D'ailleurs, ne croyez pas
-que la fortune ait prononcé définitivement. Si j'avais mon armée,
-j'aurais déjà attaqué, et tout aurait été fini dans deux heures, car
-l'ennemi _est dans une position à tout perdre_. Quelle gloire si nous
-les chassions, quelle gloire pour les Parisiens d'expulser les
-Cosaques de chez eux, et de les livrer aux paysans de la Bourgogne et
-de la Lorraine, qui les achèveraient! Mais ce n'est qu'un retard.
-Après-demain, j'aurai les corps de Macdonald, d'Oudinot, de Gérard, et
-si on me suit je changerai la face des choses. Les chefs de l'armée
-sont fatigués, mais la masse marchera. _Mes vieilles moustaches de la
-garde_ donneront l'exemple, et il n'y aura pas un soldat qui hésite à
-les suivre. En quelques heures, mon cher Caulaincourt, tout peut
-changer... Quelle satisfaction... quelle gloire!...--
-
-[En marge: Napoléon remet au lendemain pour s'expliquer
-définitivement.]
-
-Après ces paroles prononcées avec un mélange de calme et
-d'entraînement communicatif, Napoléon envoya M. de Caulaincourt se
-reposer, et tomba lui-même dans un profond sommeil.
-
-[En marge: Napoléon passe la journée du 3 avril en revues et en
-préparatifs.]
-
-[En marge: Travail des émissaires de Paris.]
-
-[En marge: Leur langage.]
-
-[En marge: On fait surtout valoir l'idée d'une bataille livrée dans
-Paris même pour révolter tous les coeurs.]
-
-Le lendemain, 3 avril, il passa la journée en revues et en
-préparatifs, et tantôt plongé dans ses réflexions, tantôt le visage
-animé, et la flamme du génie dans les yeux, il semblait plein d'un
-vaste projet dont il était impatient de commencer l'exécution. Les
-troupes en ce moment suprême ne résistaient pas à l'effet de sa
-présence, et quoique épuisées en arrivant, criaient à son aspect:
-_Vive l'Empereur!_ avec une sorte de frénésie. Les vieux soldats de la
-garde en leur racontant, avec la crédulité des camps, qu'une indigne
-trahison avait livré Paris, les remplissaient de colère, et elles ne
-manifestaient d'autre désir que d'arracher la capitale de la main des
-traîtres. À la vérité, ces sentiments particuliers aux soldats et aux
-officiers des régiments, n'étaient plus, comme nous venons de le dire,
-les mêmes dans les états-majors. Les émissaires venus de Paris
-s'étaient glissés parmi ces derniers, et avaient prétendu que Napoléon
-étant légalement déchu, ceux qui continuaient de le servir ne
-servaient plus qu'un rebelle, et n'étaient eux-mêmes que des rebelles;
-qu'il était temps de quitter un homme qui avait perdu la France, qui
-les perdrait eux-mêmes s'ils ne se séparaient de lui, et de se rallier
-au gouvernement paternel des Bourbons tout disposé à leur ouvrir les
-bras; qu'avec ce gouvernement seul on aurait la paix, car l'Europe
-était résolue à en finir avec Napoléon et ses adhérents; que l'armée,
-en quittant un camp qui désormais n'était plus que celui de la
-rébellion, conserverait ses grades, pensions et dignités, et jouirait
-enfin, à l'ombre d'un trône tutélaire, de la gloire qu'elle avait
-acquise et qu'on ne lui contestait point, qu'autrement elle allait
-être enveloppée par quatre cent mille ennemis, et détruite jusqu'au
-dernier homme. Ce langage avait facilement pénétré dans l'âme fatiguée
-et soucieuse des principaux chefs, et amené de leur part un singulier
-déchaînement non-seulement contre les fautes politiques de Napoléon,
-fautes trop réelles et trop désastreuses, mais contre ses prétendues
-fautes militaires. Il n'était plus, à les entendre, qu'un aventurier,
-qui avait rencontré une veine heureuse, et en avait abusé jusqu'à ce
-qu'il l'eût épuisée. En 1813, il n'avait commis que des bévues, en
-1814 également, et tout récemment encore il s'était trompé, en allant
-chercher à Saint-Dizier un ennemi qu'il fallait venir chercher à
-Paris. Maintenant rendu plus extravagant que jamais par le malheur, il
-voulait livrer une dernière bataille, et faire égorger les malheureux
-restes de son armée.--Une dernière bataille soit, disaient-ils, si
-c'était pour relever l'honneur des armes, et surtout pour sauver la
-France! Mais, dans sa colère contre les Parisiens, Napoléon avait
-résolu de la livrer au sein même de Paris, apparemment pour tuer
-autant de Parisiens que d'Autrichiens, de Prussiens ou de
-Russes!--C'était surtout cette allégation d'une bataille dans Paris
-qu'on répandait perfidement, pour rendre plus odieuse encore la
-suprême tentative qui se préparait, et en admettant qu'on ne pouvait
-se refuser à un dernier effort, s'il y avait chance de le rendre utile
-à la France, on demandait avec une épouvante quelquefois feinte,
-quelquefois sincère, s'il ne fallait pas être fou ou barbare pour
-vouloir convertir Paris en un champ de bataille, et fournir ainsi aux
-souverains le prétexte légitime de faire de la capitale de la France
-une nouvelle Moscou!--
-
-[En marge: Succès des émissaires de Paris dans les états-majors, et
-auprès des chefs de l'armée.]
-
-Ces propos avaient porté l'agitation des états-majors au comble, et,
-tandis qu'une véritable fureur patriotique animait la garde, et de la
-garde passait dans les rangs inférieurs de l'armée, un sentiment tout
-opposé animait les états-majors et les chefs. La journée du 3 avril ne
-fit qu'accroître ce double courant d'idées contraires, sous
-l'influence des communications venues soit de Paris soit des
-avant-postes.
-
-[En marge: Le 4, Napoléon annonce ses projets dans une allocution aux
-troupes.]
-
-Le jour suivant, c'est-à-dire le 4 au matin, Napoléon parut enfin
-décidé à agir. Il s'en expliqua positivement avec M. de Caulaincourt.
-Les corps de Macdonald, d'Oudinot, de Gérard, étaient près d'arriver,
-et en leur accordant cette journée de repos, il comptait pouvoir le
-lendemain 5, ou le surlendemain 6 au plus tard, les porter en ligne,
-et attaquer l'ennemi avec 70 mille combattants. Le succès ne lui
-semblait pas douteux. Il donna de très-grand matin des ordres pour que
-la garde s'ébranlât tout entière, et allât se placer derrière Marmont
-et Mortier sur l'Essonne, à l'effet d'appuyer le mouvement, et de
-laisser la place libre pour les troupes qui arriveraient
-successivement. Après avoir passé en revue les corps qui allaient
-partir, il fit former en cercle autour de lui les officiers et
-sous-officiers, et de sa voix vibrante, il leur adressa ces paroles
-énergiques:
-
-«Soldats, l'ennemi en nous dérobant trois marches, s'est rendu maître
-de Paris. Il faut l'en chasser. D'indignes Français, des émigrés,
-auxquels nous avons eu la faiblesse de pardonner jadis, ont fait cause
-commune avec l'étranger, et ont arboré la cocarde blanche. Les lâches!
-ils recevront le prix de ce nouvel attentat... Jurons de vaincre ou de
-mourir, et de venger l'outrage fait à la patrie et à nos armes.»--Nous
-le jurons! répondirent avec ardeur ces vieux officiers passionnés pour
-leur drapeau, et ils s'en allèrent répandre la flamme dont ils étaient
-pleins dans les rangs de leurs soldats. Les troupes défilèrent en
-poussant des acclamations fanatiques.
-
-[En marge: Cris de colère dans les états-majors.]
-
-[En marge: Arrivée du maréchal Macdonald, et dispositions personnelles
-de ce maréchal.]
-
-Cette scène terminée, Napoléon remonta l'escalier du palais, suivi
-d'une foule d'officiers, animés les uns de l'enthousiasme qui venait
-d'éclater, les autres de sentiments tout contraires. Sur-le-champ, on
-se forma en groupe autour des maréchaux, et là il n'y eut qu'un cri,
-c'est que la résolution de jouer leur existence et celle de la France
-dans une dernière folie, était évidemment prise, et que c'était le cas
-de l'empêcher en se prononçant contre un pareil acte de démence. Tous
-furent de cet avis, mais c'était à qui ne dirait pas les premiers
-mots. Les aides de camp entourèrent les généraux, les généraux les
-maréchaux, et, s'excitant les uns les autres, ils demandèrent bientôt
-que leurs chefs refusassent l'obéissance. Le maréchal Macdonald
-arrivait à peine, car il n'avait pas quitté son corps. Il descendait
-de cheval couvert de la boue des grandes routes, et on venait de lui
-remettre une lettre de Beurnonville, portant l'adresse erronée que
-voici: _À M. le maréchal Macdonald, duc de Raguse._--Marmont, à qui le
-titre de duc de Raguse, inscrit sur l'adresse, avait fait parvenir la
-lettre en question, l'avait lue, et ayant reconnu qu'elle était
-destinée au maréchal Macdonald, la lui avait renvoyée. Cette lettre
-conjurait Macdonald, au nom de l'amitié, au nom de sa famille exposée
-à périr au milieu des flammes de la capitale, et à laquelle il était
-tendrement attaché, de se séparer du tyran qui n'était plus qu'un
-rebelle, pour se donner au gouvernement légitime des Bourbons qui
-allaient rentrer en France la paix dans une main, la liberté dans
-l'autre.--Macdonald avait conservé dans le coeur les sentiments de
-l'armée du Rhin, il était irrité de ce qu'il avait vu et souffert dans
-les deux dernières campagnes, et il aimait ses enfants avec passion.
-On venait de lui donner de leurs nouvelles et de lui apprendre qu'ils
-étaient dans Paris. Il en eut l'âme navrée. On l'entoura, on lui dit
-qu'il devait se joindre aux maréchaux ses collègues, et contribuer à
-mettre fin à un règne odieux et insensé. Il le promit, et demanda
-seulement le temps d'aller revêtir un costume plus convenable. On
-était arrivé ainsi jusqu'à la porte du cabinet de Napoléon, et on
-s'anima jusqu'à ne plus vouloir quitter l'antichambre, dans
-l'intention de veiller sur les maréchaux et de les défendre si, à la
-suite de la scène qui se préparait, l'Empereur voulait les faire
-arrêter. Il y eut même dans cette espèce d'émeute quelques officiers
-assez égarés pour s'écrier qu'au besoin il fallait se débarrasser de
-la personne de Napoléon[21]. En un mot, c'était le spectacle d'une de
-ces révoltes de la soldatesque dont l'empire romain avait fourni
-autrefois de si odieux exemples, et c'était bien, il faut le
-reconnaître, une digne fin de ce règne si déplorablement guerrier, que
-de s'achever au milieu d'une sédition militaire!
-
- [Note 21: Je tiens ce déplorable détail de témoins
- oculaires, hommes respectables que je ne puis nommer, et qui
- peuvent être rangés au nombre des plus honnêtes gens de leur
- temps.]
-
-[En marge: Les maréchaux suivent Napoléon dans son cabinet, en
-compagnie de quelques personnages éminents.]
-
-[En marge: Paroles que leur adresse Napoléon.]
-
-[En marge: Leur réponse malveillante et timide.]
-
-Les maréchaux entrèrent: c'étaient Lefebvre, Oudinot, Ney. Macdonald
-allait les rejoindre. Ils trouvèrent autour de Napoléon le
-major-général Berthier, les ducs de Bassano et de Vicence, et quelques
-autres personnages éminents. Napoléon venait de se débarrasser de son
-chapeau, de son épée, et marchait, parlait dans son cabinet avec une
-véhémence plus qu'ordinaire. Les maréchaux étaient tristes,
-embarrassés, n'osant pas proférer une parole. Devinant ce que cachait
-leur silence et voulant les forcer à le rompre, Napoléon les
-questionna, leur demanda s'ils avaient des nouvelles de Paris, à quoi
-ils répondirent qu'ils en avaient, et de bien fâcheuses. Puis il leur
-demanda ce qu'ils pensaient.--Tout ce qui était arrivé, dirent-ils,
-était bien douloureux, bien déplorable, et ce qu'il y avait de plus
-désolant, c'est qu'on ne voyait pas la fin de cette cruelle
-situation.--La fin, repartit Napoléon, elle dépend de nous. Vous voyez
-ces braves soldats, qui n'ont ni grades ni dotations à sauver, ils ne
-songent qu'à marcher, qu'à mourir pour arracher la France aux mains de
-l'étranger. Il faut les suivre. Les coalisés sont partagés entre les
-deux rives de la Seine dont nous avons les ponts principaux, et
-dispersés dans une ville immense. Vigoureusement abordés dans cette
-position, ils sont perdus. Le peuple parisien est frémissant, il ne
-les laissera pas partir sans les poursuivre, et les paysans les
-achèveront. Sans doute, ils peuvent revenir: mais Eugène est de retour
-d'Italie avec trente-six mille hommes; Augereau en a trente, Suchet
-vingt, Soult quarante. Je vais attirer à moi la plus grande partie de
-ces forces; j'ai soixante-dix mille hommes ici, et avec cette masse,
-je jetterai dans le Rhin tout ce qui sera sorti de Paris et voudra y
-rentrer. Nous sauverons la France, nous vengerons notre honneur, et
-alors j'accepterai une paix modérée. Que faut-il pour tout cela? Un
-dernier effort, qui vous permettra de jouir en repos de vingt-cinq
-années de travaux.--
-
-[En marge: Napoléon leur demande s'ils veulent vivre sous les
-Bourbons?]
-
-[En marge: Vive dénégation de leur part.]
-
-[En marge: Vivre sous le fils de Napoléon, semble leur désir secret.]
-
-[En marge: Arrivée du maréchal Macdonald, et sa participation au
-colloque engagé avec l'Empereur.]
-
-[En marge: Lettre de Beurnonville à Macdonald lue devant Napoléon.]
-
-[En marge: Napoléon irrité, mais contenu, renvoie les maréchaux de sa
-présence.]
-
-Ces raisons, quoique frappantes, ne parurent pas être du goût des
-assistants. Ils objectèrent à Napoléon que, s'il était légitime de
-vouloir livrer une dernière bataille, dans le cas toutefois où elle
-pourrait être utile et ne serait pas l'occasion d'une irrémédiable
-catastrophe, il était affreux de la livrer dans Paris, et de faire de
-notre capitale une autre Moscou. Napoléon répondit à cette objection
-qu'on le calomniait quand on prétendait qu'il voulait se venger des
-Parisiens, qu'il ne cherchait pas à faire de Paris un champ de
-bataille, mais qu'il prenait l'ennemi là où la Providence le lui
-livrait, et que dans la position où étaient les coalisés, ils seraient
-nécessairement détruits. S'adressant alors à Lefebvre, à Oudinot, à
-Ney, il leur demanda si leur désir était de vivre sous les Bourbons? À
-cette question, ils poussèrent de vives exclamations. Lefebvre, avec
-la violence d'un vieux jacobin, affirma qu'il ne le voulait point, et
-il était sincère. Ney s'en exprima avec une incroyable véhémence, et
-dit que jamais ses enfants ne pourraient trouver sous les Bourbons ni
-bien-être ni même sûreté, et que le seul souverain désirable pour eux
-était le Roi de Rome.--Eh bien, reprit Napoléon, croyez-vous qu'en
-abdiquant je vous assurerais à vous et à vos enfants l'avantage de
-vivre sous mon fils? Ne voyez-vous pas tout ce qu'il y a de ruse et de
-mensonge dans cette idée d'une régence au profit du Roi de Rome,
-imaginée pour vous séparer de moi, et pour nous perdre en nous
-divisant? Ma femme, mon fils, ne se soutiendraient pas une heure, vous
-auriez une anarchie qui après quinze jours aboutirait aux Bourbons...
-D'ailleurs, ajouta-t-il, il y a des secrets de famille que je ne puis
-divulguer... Le gouvernement de ma femme est impossible....--Napoléon
-faisait ainsi allusion aux motifs qui l'avaient porté à ordonner que
-sa femme sortît de Paris, et le principal de ces motifs, c'était la
-faiblesse de Marie-Louise qu'il connaissait bien. Mais tandis que les
-maréchaux avaient éclaté en dénégations violentes, lorsque Napoléon
-leur avait parlé de vivre sous les Bourbons, ils s'étaient tus
-lorsqu'il avait parlé de son abdication et des conséquences qu'elle
-pourrait avoir, n'osant pas dire, mais laissant deviner que
-l'abdication était véritablement ce qu'ils désiraient. Napoléon le
-comprit sans paraître s'en apercevoir. En ce moment survint Macdonald,
-ému, troublé de tout ce qu'il avait appris, tenant la lettre de
-Beurnonville à la main.--Quelles nouvelles nous apportez-vous? lui dit
-Napoléon.--De bien mauvaises, répondit le maréchal. On assure qu'il y
-a deux cent mille ennemis dans Paris et que nous allons y livrer
-bataille. Cette idée est affreuse... n'est-il pas temps de
-finir?...--Il ne s'agit pas, répliqua Napoléon, de livrer bataille
-dans Paris, il s'agit de profiter des fautes de l'ennemi.--Là-dessus
-on discuta, et Napoléon demandant ce qu'était la lettre qu'il avait à
-la main, Macdonald lui dit: Sire, je n'ai rien de caché pour vous,
-lisez-la.--Ni moi pour vous tous, repartit Napoléon; qu'on la lise à
-haute voix.--M. de Bassano prit la lettre, la lut avec l'embarras,
-avec la souffrance d'un sujet resté aussi respectueux que fidèle
-envers son maître. Napoléon écouta cette lecture avec un calme
-dédaigneux, puis sans se plaindre de la franchise du maréchal
-Macdonald, il répéta que Beurnonville et ses pareils n'étaient que des
-intrigants, qui, de moitié avec l'étranger, cherchaient à opérer une
-contre-révolution; qu'ils laisseraient la France ruinée et à jamais
-affaiblie; que les Bourbons, loin de pacifier la France, la mettraient
-bientôt en confusion, tandis qu'avec un peu de persévérance il serait
-facile de changer cette situation en deux heures.--Oui, reprit
-Macdonald, toujours le coeur navré à l'idée d'une bataille dans Paris,
-oui, on le pourrait peut-être, mais en nous battant dans notre
-capitale en cendres, et probablement sur les cadavres de nos
-enfants.--De plus, sans oser dire qu'il désobéirait, le maréchal
-déclara qu'on n'était pas sûr de l'obéissance des soldats. Ney sembla
-confirmer cette déclaration. Arrivés ainsi à la limite qui sépare le
-respect de la révolte, les maréchaux mettaient sur le compte des
-soldats un refus d'obéir qui n'appartenait qu'à eux. Napoléon le
-sentit et leur dit fièrement: Si les soldats ne vous obéissent point à
-vous, ils m'obéiront à moi, et je n'ai qu'un mot à dire pour les
-conduire où je voudrai...--Puis avec un ton de hauteur qui n'admettait
-pas de réplique, il ajouta: Retirez-vous, messieurs; je vais aviser,
-et je vous ferai connaître mes résolutions.--
-
-[En marge: Ils vont se vanter au dehors d'avoir dit à Napoléon plus
-qu'ils n'ont osé dire.]
-
-Ils sortirent tout étonnés de s'être montrés si hardis, quoiqu'ils
-l'eussent été bien peu, et si émerveillés de leur courage, qu'ils se
-vantèrent auprès de leurs aides de camp d'avoir déchiré tous les
-voiles, se faisant ainsi beaucoup plus coupables qu'ils ne l'avaient
-été réellement[22]. Ils se retirèrent attendant le résultat de cette
-scène extraordinaire, extraordinaire vraiment, car Napoléon
-tout-puissant ils n'avaient jamais osé lui adresser une observation,
-lorsqu'il aurait peut-être suffi d'un mot pour l'arrêter sur la pente
-qui menait aux abîmes.
-
- [Note 22: On a dit, on a écrit, on a répété sous toutes les
- formes, que la scène qui s'était passée le 4 avril au matin
- dans le cabinet de l'Empereur avait été une scène de
- violence poussée jusqu'à la menace, jusqu'à lui arracher
- presque son abdication par la force. J'ai eu sous les yeux
- les mémoires manuscrits des deux témoins les plus
- respectables de cette scène; j'ai recueilli les souvenirs de
- témoins oculaires dignes de foi, et j'ai acquis la
- conviction que les récits qu'on a répandus à ce sujet sont
- entièrement controuvés. Au fond, la scène eut bien pour but
- et pour résultat d'arracher à Napoléon son abdication
- conditionnelle, mais quant à la forme les choses se
- renfermèrent dans la mesure que j'ai gardée dans ce récit.
- Les versions exagérées dont je conteste l'exactitude ont eu
- pour origine, et pour triste origine, les vanteries de
- certains personnages militaires, qui, voulant se faire
- valoir quelques jours après, se représentèrent comme plus
- coupables envers Napoléon qu'ils ne l'avaient été
- véritablement, et eurent fort à le regretter un an après. Ce
- sont ces vanteries, exagérées encore par des colporteurs de
- faux bruits, qui ont donné lieu aux versions inexactes
- répandues sur ce sujet, et je suis certain que la vérité se
- réduit à ce que je viens d'exposer.]
-
-Napoléon dans cette journée n'aurait eu qu'un pas à faire en dehors de
-son cabinet, pour en appeler des maréchaux aux colonels et aux
-soldats, et il eût trouvé des serviteurs enthousiastes, prêts à le
-suivre partout, prêts même à lui faire raison de serviteurs ingrats et
-rassasiés. Mais vouloir que dans ce moment il jetât à la porte de son
-palais tout un état-major, formé de généraux et de maréchaux qui lui
-avaient prodigué leur sang pendant vingt années, qu'il en composât un
-avec des colonels et des chefs de bataillon, pour marcher ainsi à une
-opération formidable, c'est trop demander même au caractère le plus
-énergique et le plus résolu.
-
-[En marge: Napoléon, resté seul, se répand en plaintes amères, et puis
-arrive à l'idée d'abdiquer, mais conditionnellement et au profit de
-son fils.]
-
-Resté seul avec Berthier, avec MM. de Caulaincourt et de Bassano,
-Napoléon donna cours à l'irritation qu'il avait jusque-là
-contenue.--Les avez-vous vus, leur dit-il, ardents quand il s'agissait
-de ne pas vivre sous les Bourbons, silencieux quand je leur parlais de
-mon abdication? C'est là en effet ce qu'ils désirent, car on leur a
-persuadé que moi hors de cause, ils pourront jouir sous mon fils des
-richesses que je leur ai prodiguées. Pauvres esprits qui ne voient pas
-qu'entre les Bourbons et moi il n'y a rien, que ma femme et mon fils
-ne sont qu'une ombre, destinée à s'évanouir en quelques jours ou en
-quelques mois!--Ensuite Napoléon se plaignit qu'on eût osé lire en sa
-présence une lettre aussi inconvenante que celle de Beurnonville, et
-s'étendit sur la faiblesse et l'ingratitude des hommes. M. de
-Caulaincourt essaya de le calmer, en lui disant que le maréchal
-Macdonald était un personnage du plus noble caractère, qui n'avait
-montré cette lettre que parce que Napoléon la lui avait demandée; que
-cette répugnance à se battre dans Paris, prétexte pour les uns, était
-pour d'autres un sentiment sérieux et sincère, et il ajouta que l'idée
-de son abdication en faveur de son fils était fort répandue, et
-qu'elle était du reste la seule base sur laquelle on pût encore
-négocier.
-
-[En marge: L'intention vraie de Napoléon est de donner ainsi une
-satisfaction apparente aux maréchaux, et de gagner encore deux jours
-dont il croit avoir besoin.]
-
-Napoléon, revenu bientôt à cette indifférence supérieure avec laquelle
-les grands esprits se mettent au-dessus des événements, avoua que son
-abdication au profit du Roi de Rome était l'idée du moment, que
-c'était peut-être une satisfaction à donner à des âmes troublées, et
-il déclara qu'il y était tout disposé, pour leur prouver l'inanité
-d'une semblable combinaison.--Je consens, dit-il à M. de Caulaincourt,
-à ce que vous retourniez à Paris pour offrir de négocier sur cette
-base, à ce que vous emmeniez même avec vous les maréchaux les plus
-épris de ce projet; vous me délivrerez d'eux, ce qui ne sera pas un
-médiocre avantage, car j'ai de quoi les remplacer ici, et, pendant que
-vous occuperez les alliés au moyen de cette nouvelle proposition, moi
-je marcherai, et je terminerai tout l'épée à la main. Il faut même
-vous hâter de partir, car, d'ici à vingt-quatre heures, vous ne
-pourriez plus franchir la ligne des avant-postes.--
-
-Napoléon adhéra donc assez promptement à la proposition d'abdiquer au
-profit de son fils, comme à une nouvelle manière de gagner deux ou
-trois jours, d'endormir la vigilance de l'ennemi, de satisfaire ses
-maréchaux, et de se débarrasser de deux ou trois d'entre eux qui
-étaient devenus singulièrement incommodes. Cependant, il ajouta que si
-on accordait la régence de sa femme au profit de son fils, à des
-conditions tout à la fois honorables et rassurantes pour le maintien
-de ce nouvel ordre de choses, il était possible qu'il acceptât. Malgré
-ce langage, il y avait bien peu de chances pour que la négociation
-qu'il se proposait d'interrompre bientôt à coups de canon, pût
-réussir.
-
-[En marge: Choix du duc de Vicence, et des maréchaux Ney et Macdonald
-pour porter à Paris son abdication conditionnelle.]
-
-Après avoir donné aussi brusquement cette face nouvelle à la
-situation, il s'agissait de choisir les hommes chargés d'accompagner
-M. de Caulaincourt à Paris. M. de Caulaincourt aurait voulu avoir
-Berthier pour faire valoir les considérations militaires, M. de
-Bassano pour se tenir le plus près possible de la pensée de Napoléon.
-Mais Napoléon n'en voulut pas entendre parler. Berthier lui était
-indispensable pour transmettre ses ordres à l'armée. M. de Bassano,
-quoiqu'il fût, disait-il, bien innocent des dernières guerres, en
-était responsable aux yeux du public et des souverains. Il ne
-consentit qu'à l'envoi de M. de Caulaincourt, accompagné de deux ou
-trois maréchaux. Il songea d'abord à Ney.--C'est le plus brave des
-hommes, dit-il, mais j'ai des gens qui en ce moment se battront aussi
-bien que lui, et vous m'en débarrasserez. Cependant veillez sur lui,
-c'est un enfant. S'il tombe dans les mains de Talleyrand ou
-d'Alexandre, il est perdu, et vous n'en pourrez plus rien faire.
-Prenez Marmont qui m'est dévoué, et qui soutiendra bien les droits de
-mon fils.--Puis revenant sur ce qu'il avait dit, Napoléon ajouta: Non,
-ne prenez pas Marmont, il est trop nécessaire sur l'Essonne.--Alors on
-proposa Macdonald, qui aurait plus de crédit que Marmont parce qu'il
-n'avait jamais passé pour un complaisant, qui d'ailleurs était un
-parfait honnête homme, et défendrait les intérêts qu'on lui confierait
-comme les siens propres. Napoléon adhéra à ces propositions, rédigea
-lui-même l'acte de son abdication conditionnelle, avec ce tact, cette
-hauteur de langage qu'il apportait dans toutes les pièces émanées de
-sa plume, et ordonna qu'on fît rentrer les maréchaux.
-
-[En marge: Napoléon rappelle les maréchaux, et leur annonce sa
-nouvelle résolution.]
-
-[En marge: Leur joie en apprenant un projet qui les tire d'embarras.]
-
-[En marge: Paroles adressées au maréchal Macdonald.]
-
-[En marge: Les maréchaux autorisés à s'adjoindre Marmont.]
-
---J'ai réfléchi, leur dit-il, à notre situation, à ce qu'elle vous a
-inspiré, et j'ai résolu de mettre à l'épreuve la loyauté des
-souverains. Ils prétendent que je suis le seul obstacle à la paix et
-au bonheur du monde. Eh bien, je suis prêt à m'immoler pour faire
-tomber cette prévention, et à quitter le trône, mais à la condition de
-le transmettre à mon fils, qui pendant sa minorité sera placé sous la
-régence de l'Impératrice. Cette proposition vous convient-elle?--À ces
-mots, les maréchaux qu'une pareille solution tirait d'embarras, et à
-qui elle convenait fort d'ailleurs, car ils aimaient bien mieux vivre
-sous un enfant et une femme qui leur appartenaient, que sous les
-Bourbons qui leur étaient absolument étrangers, poussèrent des cris de
-reconnaissance et d'admiration, saisirent les mains de Napoléon, les
-serrèrent avec une vive émotion, en s'écriant qu'il n'avait jamais
-été plus grand à aucune époque de sa vie. Après ces témoignages, qu'il
-reçut avec une médiocre satisfaction, sans laisser voir toutefois ce
-qu'il éprouvait, Napoléon leur dit: Mais maintenant que je viens de
-condescendre à vos désirs, vous me devez de défendre les droits de mon
-fils, qui sont les vôtres, de les défendre non-seulement de votre
-épée, mais de votre autorité morale.--Il leur annonça ensuite qu'il
-avait choisi deux d'entre eux pour accompagner le duc de Vicence à
-Paris, et pour aller négocier l'établissement de la régence de
-Marie-Louise. Il désigna Ney et Macdonald, en racontant comment il
-avait d'abord songé à Marmont, et pourquoi il y avait renoncé. Ney fut
-extrêmement flatté de ce choix; Macdonald en fut touché, car il
-n'avait jamais été l'un des amis personnels de l'Empereur.--Maréchal,
-lui dit Napoléon, j'ai eu longtemps des préventions contre vous, mais
-vous le savez, elles sont détruites. Je connais votre loyauté, et je
-suis sûr que vous serez le plus solide défenseur des intérêts de mon
-fils.--En proférant ces mots, il lui tendit la main, que Macdonald
-pressa vivement dans les siennes, en promettant de justifier la
-confiance que l'Empereur lui témoignait en cette occasion, promesse
-que bientôt il devait tenir noblement. Napoléon, quoiqu'il eût renoncé
-à envoyer Marmont à Paris, laissa cependant à ses plénipotentiaires la
-liberté de le prendre avec eux en passant à Essonne, s'ils croyaient
-sa présence utile, se réservant dans ce cas de le remplacer dans le
-poste qu'il occupait. Ces explications terminées, Napoléon lut l'acte
-suivant, qu'il venait de rédiger:
-
-[En marge: Texte de l'abdication conditionnelle.]
-
-«Les puissances alliées ayant proclamé que l'Empereur Napoléon était
-le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'Empereur
-Napoléon, fidèle à son serment, déclare qu'il est prêt à descendre du
-trône, à quitter la France et même la vie, pour le bien de la patrie,
-inséparable des droits de son fils, de ceux de la régence de
-l'Impératrice, et des lois de l'Empire. Fait en notre palais de
-Fontainebleau, le 4 avril 1814.»
-
-Cette rédaction ayant reçu une approbation unanime, Napoléon prit une
-plume pour y ajouter sa signature. Avant d'y apposer son nom, sentant
-la gravité de cette démarche malgré les projets secrets qu'il
-nourrissait, il fut saisi d'un regret douloureux, non pour le trône,
-mais pour les chances auxquelles on allait peut-être renoncer, et
-songeant encore à la position si imprudente prise par les alliés, il
-s'écria: Et pourtant... pourtant nous les battrions, si nous
-voulions!...--Après cette exclamation, qui fit baisser la tête aux
-assistants, il signa la pièce, la remit à M. de Caulaincourt, et
-congédia ses trois ambassadeurs, toujours plus porté à combattre qu'à
-négocier, et résolu, si les moyens qu'il préparait ne se brisaient pas
-dans ses mains, d'interrompre à coups de canon la négociation nouvelle
-qu'on allait entamer à Paris.
-
-[En marge: Les maréchaux passent par Essonne, pour y attendre
-l'autorisation de se rendre à Paris.]
-
-[En marge: Embarras que leur présence cause à Marmont.]
-
-Les maréchaux accompagnés de M. de Caulaincourt quittèrent
-immédiatement Fontainebleau afin de se rendre auprès des monarques
-alliés. Ils devaient passer à Essonne pour se conformer aux intentions
-de Napoléon, et pour y faire demander au quartier général du prince
-de Schwarzenberg l'autorisation de traverser les avant-postes. Arrivés
-à Essonne vers cinq heures après midi, ils y trouvèrent en effet le
-maréchal Marmont, lui firent part de la mission dont ils étaient
-chargés, et qu'il était autorisé à partager avec eux. À leur grande
-surprise, le maréchal se montra froid, embarrassé, et peu disposé à
-les accompagner. Le malheureux, hélas, avait succombé à tous les
-piéges qu'on lui tendait depuis quatre jours!
-
-[En marge: Succès des menées employées auprès de Marmont pour le
-détacher de la cause impériale.]
-
-[En marge: Raisons qu'on avait fait valoir auprès de lui.]
-
-L'ancien aide de camp qu'on lui avait dépêché la veille, M. de
-Montessuy, l'avait joint, et, après lui avoir communiqué les lettres
-du gouvernement provisoire, y avait ajouté ses propres exhortations.
-Il était facile à cet envoyé de parler avec effet, car il était
-convaincu, et pensait avec tout le haut commerce de Paris dont il
-faisait partie, qu'il était temps de se séparer d'un gouvernement
-arbitraire et désastreusement belliqueux, qui avait jeté la France
-dans un abîme de maux, et n'était pas capable de l'en tirer. L'agent
-du gouvernement provisoire s'y était pris de plus d'une manière pour
-pénétrer dans une âme dont il connaissait toutes les issues. Après
-avoir parlé au patriotisme de Marmont, il avait parlé à sa vanité, à
-son ambition. Il n'avait pas manqué de dire en effet que dans cette
-campagne Marmont s'était couvert de gloire, que la France, l'Europe
-avaient les yeux sur lui; que seul entre les maréchaux il avait assez
-d'intelligence politique pour comprendre ce qu'exigeaient les
-circonstances; que les circonstances commandaient de se séparer de
-Napoléon, d'entourer, de fortifier le gouvernement provisoire chargé
-de conclure la paix, de rappeler les Bourbons, et en les rappelant de
-leur imposer une sage constitution; qu'en secondant l'accomplissement
-de cette oeuvre excellente il jouerait dans l'armée le rôle de M. de
-Talleyrand dans la politique, qu'il n'aurait sous les Bourbons qu'à
-choisir sa situation, qu'après le service qu'il aurait rendu tout lui
-serait dû, et qu'il réunirait le double avantage de sauver son pays et
-d'en être magnifiquement récompensé.
-
-[En marge: Nature des devoirs qui liaient Marmont à la cause de
-Napoléon.]
-
-Il y avait assurément beaucoup de vérité dans ce qu'on disait là au
-malheureux Marmont, et de la part de celui qui le disait une entière
-sincérité. Il était vrai que pour de simples citoyens exempts de tout
-engagement personnel, ignorant la situation militaire, ne sachant pas
-s'il y avait encore des chances de battre la coalition, d'arracher de
-ses mains la France vaincue, le mieux était de se rattacher aux
-Bourbons, de tâcher d'obtenir avec eux une paix moins dure, et un
-gouvernement moins despotique. Mais ces considérations devaient
-demeurer étrangères à un officier comblé des bontés de Napoléon, à un
-soldat surtout chargé d'une consigne, celle de garder l'Essonne avec
-vingt mille hommes, consigne capitale qui intéressait non-seulement
-Napoléon mais la France, car tant qu'il restait quelque part une force
-imposante, ce n'était pas seulement le sort de Napoléon, mais celui de
-la France qu'on pouvait améliorer en négociant, consigne sacrée enfin
-comme celle de tout soldat, jusqu'à ce qu'il en soit relevé.
-
-Sans doute un militaire ne cesse pas d'être citoyen parce qu'il est
-soldat, et parce qu'il verse son sang pour la patrie, ne perd pas le
-droit de s'intéresser à ses destinées, et d'y contribuer. Aussi
-Marmont pouvait-il courir à Fontainebleau auprès de Napoléon, forcer
-l'entrée de son palais, après l'entrée de son palais celle de son
-coeur, lui parler au nom de la France, le supplier de ne pas la
-déchirer davantage, de la céder aux Bourbons plus capables que lui de
-la réconcilier avec l'Europe et de la rendre libre; il pouvait lui
-dire toutes ces choses, s'il était de ceux qui les croyaient vraies,
-et puis s'il n'était pas écouté, il devait remettre à Napoléon son
-épée, avec son épée le poste qu'il occupait, et se rendre auprès du
-gouvernement provisoire pour apporter à ce gouvernement en se ralliant
-publiquement à sa cause, une chose de grande valeur, une chose dont
-Marmont pouvait disposer sans ingratitude et sans trahison, son
-exemple! La reconnaissance en effet enchaîne l'intérêt personnel, mais
-n'enchaîne pas le devoir. Sans cette démarche préalable, livrer
-secrètement à l'ennemi la position de l'Essonne, était une trahison
-véritable!
-
-[En marge: Mobiles secrets qui avaient agi sur Marmont.]
-
-[En marge: Convention secrète de Marmont avec le prince de
-Schwarzenberg.]
-
-Et pourtant Marmont n'avait pas l'âme d'un traître, loin de là! Mais
-il était vain, ambitieux et faible, et malheureusement il suffit de
-ces défauts dans des circonstances graves pour aboutir quelquefois à
-des actes que la postérité frappe de réprobation. Marmont avait écouté
-ce qu'on lui disait sur ses talents à la fois militaires et
-politiques, sur l'importance personnelle qu'il pouvait acquérir, sur
-les services qu'il pouvait rendre, et, cédant à l'appât trompeur
-d'une position immense dans l'État, égale peut-être à celle de M. de
-Talleyrand, il avait consenti à entrer en pourparlers avec le prince
-de Schwarzenberg, qui s'était pour ce motif transporté à Petit-Bourg.
-Après de nombreuses allées et venues on était secrètement convenu des
-conditions suivantes. Marmont devait avec son corps d'armée quitter
-l'Essonne le lendemain, gagner la route de la Normandie où il se
-mettrait à la disposition du gouvernement provisoire, et comme il ne
-se dissimulait pas les conséquences d'un acte pareil, car
-non-seulement il enlevait à Napoléon près du tiers de l'armée, mais la
-position si importante de l'Essonne, il avait stipulé que si, par
-suite de cet événement, Napoléon tombait dans les mains des monarques
-alliés, on respecterait sa vie, sa liberté, sa grandeur passée, et on
-lui procurerait une retraite à la fois sûre et convenable. Cette seule
-précaution, dictée par un repentir honorable, condamnait l'acte de
-Marmont, en révélant toute la gravité que lui-même y attachait.
-
-[En marge: Entente de Marmont avec les généraux sous ses ordres.]
-
-Ces conditions, consignées par écrit, avaient été remises au prince de
-Schwarzenberg. Mais ce n'était pas tout que d'avoir été séduit, il en
-fallait séduire d'autres, il fallait gagner les généraux de division,
-placés au-dessous du maréchal Marmont, car sans leur concours il était
-difficile de faire exécuter aux troupes le mouvement convenu. Il
-n'était pas du reste très-difficile de les entraîner. Ils ne savaient
-rien ou presque rien de la situation générale; ils ne savaient pas
-s'il était possible, ou non, d'arracher la France des mains de la
-coalition au moyen d'une dernière bataille; ils se disaient seulement
-ce que tout le monde se disait alors, c'est que Napoléon après avoir
-fait tuer le plus grand nombre d'entre eux, était prêt à faire tuer
-encore ceux qui survivaient pour obéir à son entêtement. Profitant de
-leur disposition d'esprit, Marmont leur dit qu'après avoir fait faute
-sur faute, après avoir laissé entrer les coalisés dans Paris, Napoléon
-voulait commettre la folie insigne de les attaquer dans Paris même,
-avec cinquante mille hommes contre deux cent mille, d'exposer ainsi le
-peu de soldats qui lui restaient à être tués tous, en leur donnant
-pour tombeau les ruines de Paris et de la France. On pouvait
-assurément représenter ainsi les choses, car elles avaient par plus
-d'un côté cet affreux aspect. À de telles peintures, que répondirent
-les généraux à qui Marmont s'adressait? Ils répondirent qu'il ne
-fallait pas suivre Napoléon dans cette dernière et extravagante
-aventure, et qu'on devait mettre soi-même un terme aux malheurs de la
-France. Ils promirent donc de suivre Marmont sur Versailles, dès qu'il
-leur en donnerait l'ordre. Pour eux, ce qui par le fait est devenu une
-défection, n'était qu'une séparation légitime et urgente d'avec un
-insensé!
-
-[En marge: Marmont en voyant arriver les maréchaux, est saisi d'un
-repentir honorable et leur avoue ce qu'il a fait.]
-
-Tels étaient les liens dans lesquels les maréchaux trouvèrent Marmont
-enlacé lorsqu'ils arrivèrent à Essonne. Il hésita d'abord à
-s'expliquer, et n'opposa que de vains prétextes aux instances qu'ils
-lui firent pour l'emmener à Paris. Cependant comme il n'avait pas
-l'âme faite pour enfanter la trahison, pas plus que pour en porter le
-poids, il finit par tout avouer à Macdonald et à Caulaincourt, en
-palliant sa conduite le mieux possible, et en la motivant sur toutes
-les raisons qu'il pouvait donner, et qui ressemblaient fort, il faut
-le dire, à celles qui avaient porté les maréchaux eux-mêmes à exiger
-l'abdication de Napoléon. Macdonald, après avoir vivement blâmé l'acte
-de Marmont, s'efforça de lui démontrer que le meilleur moyen de
-réparer sa faute c'était de redemander son engagement au prince de
-Schwarzenberg, en s'appuyant sur l'abdication conditionnelle de
-Napoléon, sacrifice qui les obligeait tous à défendre énergiquement
-les droits de son fils, et puis de se rendre à Paris pour y plaider
-auprès des souverains la cause du Roi de Rome. Marmont, sans rien
-objecter à ces raisonnements, parut répugner néanmoins à se mettre
-dans une pareille contradiction avec lui-même, et resta plongé dans
-les plus vives perplexités. Un moment il se montra prêt à courir à
-Fontainebleau pour y solliciter l'indulgence de Napoléon, en lui
-avouant ses torts, mais soit crainte, soit confusion, il ne persista
-pas dans ce bon mouvement, et revint au conseil de Macdonald, celui de
-reprendre son engagement des mains du prince de Schwarzenberg, d'aller
-ensuite à Paris soutenir avec eux la cause du Roi de Rome, en ayant
-soin de suspendre jusqu'au retour tout mouvement de son corps d'armée.
-
-[En marge: Marmont promet à Macdonald de retirer son engagement, et
-convient avec ses généraux de suspendre tout mouvement.]
-
-[En marge: Les maréchaux se rendent à Petit-Bourg.]
-
-[En marge: Altercation des maréchaux avec le prince de Schwarzenberg
-et le prince royal de Wurtemberg.]
-
-En effet, il appela ses généraux auprès de lui, les entretint de ce
-nouvel état de choses, leur annonça l'abdication conditionnelle de
-Napoléon, la négociation qui allait s'entamer sur cette base, et
-convint avec eux de s'abstenir de tout mouvement jusqu'à de nouveaux
-ordres de sa part. Il rejoignit ensuite M. de Caulaincourt et les
-maréchaux, et, l'autorisation de franchir les avant-postes étant
-arrivée, il les suivit à Petit-Bourg. Toutefois il ne voulut point
-entrer en même temps qu'eux, sous prétexte qu'il avait à s'expliquer
-en tête-à-tête avec le prince de Schwarzenberg, avant de prendre part
-aux conférences communes. M. de Caulaincourt et les maréchaux
-introduits dans le château eurent de vives altercations, d'abord avec
-le prince de Schwarzenberg qui soutenait imperturbablement la froide
-politique du cabinet autrichien, puis avec le prince royal de
-Wurtemberg qui parlait de Napoléon et de la France en termes fort
-amers. Le maréchal Ney qui avait eu autrefois ce prince sous ses
-ordres, et ne l'avait guère ménagé, lui répondit avec hauteur que s'il
-était une maison en Europe qui eût perdu le droit d'accuser l'ambition
-de la France, c'était assurément celle de Wurtemberg. On était engagé
-dans ces fâcheux entretiens, lorsqu'on reçut la permission de se
-rendre à Paris demandée pour les représentants de Napoléon. Ceux-ci
-partirent, et retrouvèrent en sortant le maréchal Marmont qui les
-attendait, après avoir obtenu, disait-il, de la loyauté du prince de
-Schwarzenberg la restitution de son engagement. Malgré cette
-assertion, tout porte à croire que le prince ne lui avait rendu sa
-parole que temporairement, pour la durée seule d'une négociation dont
-à ses yeux le succès était impossible, et à la condition d'exiger
-l'exécution de l'engagement pris, si cette négociation était rompue.
-Ce qui le prouve, c'est la publicité que les coalisés donnèrent
-immédiatement à la convention signée avec le maréchal Marmont.
-
-[En marge: Arrivée de M. de Caulaincourt et des maréchaux à Paris.]
-
-[En marge: Terreur des royalistes et du gouvernement provisoire en
-apprenant la mission des maréchaux.]
-
-M. de Caulaincourt et les maréchaux arrivèrent à l'hôtel de la rue
-Saint-Florentin le 5 avril vers une ou deux heures du matin. Quand on
-sut qu'ils venaient offrir l'abdication de Napoléon au profit du Roi
-de Rome et de Marie-Louise, et appuyer cette négociation de toute
-l'autorité de l'armée, l'émotion fut grande autour du gouvernement
-provisoire, qui ne cessait d'avoir jour et nuit de nombreux assidus à
-sa porte, solliciteurs ou curieux. On trembla à l'idée de voir
-Napoléon exerçant le pouvoir derrière sa femme et son fils, et se
-vengeant de ceux qui l'avaient abandonné. Depuis le 2 avril au soir,
-moment où la déchéance avait été prononcée, les royalistes s'étaient
-fort multipliés, les uns s'enhardissant peu à peu à professer une foi
-ancienne chez eux, les autres sentant le royalisme naître dans leur
-coeur avec le succès. Le nombre des gens compromis et disposés à
-s'alarmer s'était donc augmenté considérablement, et les alarmes
-furent poussées à ce point que le plus engagé de tous, M. de
-Talleyrand, se demanda lui-même s'il ne faudrait pas s'arrêter dans la
-voie où il avait fait tant de pas qu'on devait croire sans retour. En
-effet, importuné par M. de Vitrolles, qui insistait, comme on l'a vu,
-sur l'admission immédiate et sans condition de M. le comte d'Artois à
-Paris, il en était à débattre ces exigences, et allait même remettre
-une lettre pour le prince à M. de Vitrolles, lorsqu'on avait annoncé
-les maréchaux. Frappé de leur apparition inattendue, il avait retenu
-cette lettre, et engagé M. de Vitrolles à rester jusqu'à ce que les
-derniers doutes fussent levés, ce que celui-ci avait accepté, voulant,
-lorsqu'il irait rejoindre le prince, n'avoir à lui annoncer que des
-résolutions certaines et définitives.
-
-[En marge: Précautions de M. de Talleyrand pour raffermir l'empereur
-Alexandre dans ses résolutions.]
-
-M. de Caulaincourt et les maréchaux eurent avec les membres du
-gouvernement provisoire un premier entretien court et froid, et qui
-serait devenu orageux, si la question n'avait pas dû se vider
-ailleurs. La nuit était avancée, et le roi de Prusse s'était retiré
-dans l'hôtel qui lui servait de résidence. L'empereur Alexandre,
-établi à l'hôtel Talleyrand, reçut tout de suite les envoyés de
-Napoléon. Avant de livrer ce prince à l'influence des nouveaux venus,
-M. de Talleyrand qui craignait sa mobilité, s'efforça de fixer dans
-son esprit les idées qu'il avait déjà essayé d'y faire entrer, en lui
-répétant que Napoléon était impossible, parce qu'il était la guerre,
-que Marie-Louise était également impossible, parce qu'elle était
-Napoléon à peine dissimulé, que Bernadotte était ridicule, qu'il n'y
-avait d'admissible que les Bourbons, que d'ailleurs depuis cinq jours
-on avait marché constamment dans cette voie, et que la raison comme la
-loyauté voulaient qu'on n'abandonnât point des gens qui s'étaient
-compromis sur la foi des souverains alliés, à la puissance et à la
-parole desquels ils avaient dû croire. M. de Talleyrand ne s'en tint
-point à cette précaution, et il donna à l'empereur Alexandre une
-espèce de gardien, le général Dessoles, esprit ferme, avons-nous dit,
-engagé dans la cause des Bourbons, non par intérêt, mais par
-conviction, et capable de soutenir son opinion contre toute sorte de
-contradicteurs. Bien que n'ayant pas les mêmes titres que les
-maréchaux Ney et Macdonald pour parler au nom de l'armée, il avait
-cependant quelque droit de répondre à ceux qui en parlant pour elle,
-ne se renfermeraient pas dans l'exacte vérité des choses.
-
-[En marge: Les envoyés de Napoléon reçus par Alexandre.]
-
-[En marge: Paroles de ce prince, et longue explication de sa
-conduite.]
-
-[En marge: Offre aux maréchaux de choisir l'un des chefs de l'armée
-pour souverain de la France.]
-
-Alexandre accueillit M. de Caulaincourt et les maréchaux avec la
-courtoisie qui lui était naturelle, et dont il ne faisait jamais plus
-volontiers étalage qu'en présence des militaires français. Après les
-avoir complimentés sur leurs exploits dans la dernière campagne, et
-sur le dévouement héroïque avec lequel ils avaient rempli leurs
-devoirs militaires, après avoir ajouté que ces devoirs accomplis il
-était temps pour eux de choisir entre un homme et leur pays, et de ne
-plus sacrifier leur pays par fidélité pour cet homme, il s'appliqua,
-ce qu'il faisait souvent, à retracer l'origine de la présente guerre,
-et à montrer en remontant jusqu'à 1812, que c'était Napoléon seul qui
-l'avait provoquée. Il dit que la Russie avait supporté patiemment en
-1809, en 1810, en 1811, toutes les charges de l'alliance, avait privé
-ses sujets de tout commerce pour se prêter aux combinaisons politiques
-de la France contre l'Angleterre, lorsque Napoléon, mobile autant
-qu'absolu, avait soudainement inventé une législation commerciale
-nouvelle, et prétendu l'imposer à ses alliés; qu'à cette époque, lui
-Alexandre, avait fait les représentations les plus amicales et les
-plus irréfutables, que néanmoins, malgré l'injustice de ce qu'on lui
-demandait, il était disposé à un dernier sacrifice, quand Napoléon
-avait brusquement envahi son territoire et l'avait mis dans la
-nécessité de se défendre; qu'alors secondé par le courage de son armée
-et par son climat, il avait repoussé l'envahisseur; qu'arrivé sur la
-Vistule il se serait arrêté, si l'Europe opprimée n'avait imploré son
-secours; qu'après Lutzen et Bautzen, les souverains alliés avaient
-voulu s'entendre avec Napoléon, lui laisser ses immenses conquêtes, et
-alléger seulement le joug qui pesait sur eux, mais qu'il s'y était
-obstinément refusé; que sur le Rhin on s'était arrêté de nouveau pour
-lui offrir ce beau fleuve comme frontière, et qu'il n'avait pas
-répondu; qu'à Châtillon on lui avait offert la France de Louis XIV et
-de Louis XV, qu'il avait refusé encore, et qu'alors il avait bien
-fallu venir chercher à Paris la paix qu'on n'avait pu trouver nulle
-part; qu'entrés dans Paris, les souverains alliés ne voulaient ni
-humilier la France, ni lui imposer un gouvernement; qu'ils étaient
-occupés de bonne foi à découvrir celui qu'elle désirait véritablement,
-celui qui, en lui donnant le bonheur, assurerait à l'Europe le repos;
-qu'ils n'avaient aucun pacte avec les Bourbons, et que s'ils
-inclinaient vers eux, c'était plutôt par nécessité que par choix;
-qu'ils étaient prêts, tant leur déférence pour l'opinion de la France
-était grande, à adopter le gouvernement que les députés de l'armée,
-ici présents, désigneraient, à condition seulement que ce gouvernement
-n'eût rien d'alarmant pour l'Europe. Redoublant alors de flatteries à
-l'égard de ses interlocuteurs, Alexandre ajouta: Entendez-vous,
-messieurs, entre vous, adoptez la Constitution qui vous plaira,
-choisissez le chef qui conviendra le mieux à cette Constitution, et,
-si c'est parmi vous, qui par vos services et votre gloire réunissez
-tant de titres, qu'il faut aller prendre ce nouveau chef de la France,
-nous y consentirons de grand coeur, et nous l'adopterons avec
-empressement, pourvu qu'il ne menace ni notre repos ni notre
-indépendance.--
-
-[En marge: Le maréchal Ney prend le premier la parole.]
-
-[En marge: Chaleur qu'il met à défendre le fils de Napoléon.]
-
-Le maréchal Ney, que son impétuosité naturelle portait toujours à se
-mettre en avant, se hâta de répondre aux paroles courtoises du czar,
-et, trop pressé même d'entrer dans ses idées, il dit qu'ils avaient
-souffert plus que personne de ces guerres incessantes dont se
-plaignait l'Europe, que ce dominateur absolu dont elle ne voulait
-plus, ils en avaient été les premières victimes, car le continent
-était couvert des corps de leurs compagnons d'armes, et que quant à
-eux ils ne seraient pas les moins ardents à désirer son éloignement du
-trône.--Ce langage, quelque vrai qu'il pût être, était peu adroit, et
-peu fait surtout pour imposer à des souverains dont on ne pouvait
-modifier les résolutions qu'en leur exagérant le dévouement de l'armée
-pour Napoléon. Il produisit sur Alexandre une impression sensible, que
-regrettèrent les collègues du trop fougueux maréchal. Il poursuivit
-son discours, et répondant à l'insinuation flatteuse d'Alexandre en
-faveur d'un candidat choisi parmi les militaires français, insinuation
-qui, si elle avait été sérieuse, n'aurait pu se rapporter qu'à
-Bernadotte, il donna à entendre que parmi les hommes d'épée il n'y en
-avait qu'un qui fût parvenu à cette hauteur d'où l'on peut régner sur
-les peuples, que celui-là, condamné par la fortune, s'était mis
-lui-même hors de cause par son abdication, qu'après lui aucun
-militaire n'oserait afficher de telles prétentions, et que le seul qui
-osât peut-être y penser, couvert du sang français, révolterait tous
-les coeurs; que le fils de Napoléon, avec sa mère pour Régente, était
-donc le seul gouvernement présentable à l'armée et à la France.
-
-[En marge: Le maréchal Macdonald joint ses efforts à ceux du maréchal
-Ney.]
-
-Cette proposition nettement formulée, Ney et Macdonald, l'un après
-l'autre, défendirent avec véhémence, et une sorte d'éloquence toute
-militaire, la cause du Roi de Rome. Ils s'élevèrent avec passion
-contre l'idée du rappel des Bourbons, s'attachant à démontrer la
-difficulté de les faire accepter par la France nouvelle qui ne les
-connaissait pas, et de leur faire accepter à eux-mêmes cette France
-qu'ils ne connaissaient pas davantage, la probabilité par conséquent
-de voir bientôt éclater entre le trône et le pays une incompatibilité
-de sentiments qui amènerait des troubles fâcheux, et tromperait les
-espérances de repos que l'Europe fondait sur la restauration de
-l'ancienne dynastie. Puis ils firent valoir la convenance, bien grande
-suivant eux, de laisser les générations nouvelles sous un gouvernement
-de même nature qu'elles, composé des hommes qui depuis vingt ans
-administraient les affaires publiques, qui détestaient autant que
-l'Europe elle-même le système de la guerre continue, car ils en
-avaient supporté tout le poids, et qui d'ailleurs auraient à leur tête
-une princesse dont les souverains alliés ne pouvaient se défier,
-puisqu'elle était la fille de l'un d'entre eux. Parlant enfin pour
-l'armée en particulier, les maréchaux dirent qu'il était bien dû
-quelque chose à ces guerriers qui avaient tant versé leur sang pour la
-France, et qui étaient prêts à en verser le reste si on les y
-obligeait, qui seuls en ce moment retenaient le désespoir de Napoléon,
-et qu'on leur devait au moins, au lieu de les faire vivre sous des
-princes qui les flatteraient en les détestant, de les placer sous le
-fils du général auquel ils avaient dévoué leur existence, et qui les
-avait conduits vingt ans à la victoire.
-
-[En marge: Alexandre alléguant la conduite du Sénat, le maréchal Ney
-s'emporte contre ce corps, et demande qu'on mette les maréchaux en sa
-présence.]
-
-Ces considérations présentées avec une extrême chaleur ne laissèrent
-pas de produire sur Alexandre une impression visible. Essayant de
-contredire les deux maréchaux, plutôt pour les pousser à donner toutes
-leurs raisons que pour les combattre, il leur cita les actes récents
-du Sénat, leur fit remarquer qu'on avait déjà fait bien des pas vers
-la restauration de l'ancienne dynastie, et que les représentants les
-plus qualifiés de la Révolution et de l'Empire n'avaient pas hésité à
-se prononcer en sa faveur.
-
-Au premier mot dit sur le Sénat, le maréchal Ney ne put contenir sa
-colère.--Ce misérable Sénat, s'écria-t-il, qui aurait pu nous épargner
-tant de maux en opposant quelque résistance à la passion de Napoléon
-pour les conquêtes, ce misérable Sénat toujours pressé d'obéir aux
-volontés de l'homme qu'il appelle aujourd'hui un tyran, de quel droit
-élève-t-il la voix en ce moment? Il s'est tu quand il aurait dû
-parler, comment se permet-il de parler maintenant que tout lui
-commande de se taire? La plupart de messieurs les sénateurs
-jouissaient paisiblement de leurs dotations pendant que nous arrosions
-l'Europe de notre sang. Ce n'est pas eux qui ont droit de se plaindre
-du règne impérial, c'est nous, militaires, qui en avons supporté les
-rigueurs; et si, oubliant toute convenance, ils osent afficher des
-prétentions, mettez-nous en face d'eux, Sire, et vous verrez si leur
-bassesse pourra élever la voix en notre présence.--
-
-[En marge: Alexandre paraît un moment ébranlé.]
-
-[En marge: Remise de la décision à quelques heures.]
-
-Ému par ces paroles, Alexandre parut prêt à consentir à une conférence
-des maréchaux avec les principaux sénateurs. Le général Dessoles
-voyant combien on perdait de terrain, essaya d'intervenir dans cette
-discussion. Il le fit avec véhémence, et même avec une certaine
-rudesse. On l'interrompit plusieurs fois, et le débat devint confus et
-violent. Ne trouvant guère d'appui autour de lui, le général Dessoles
-fit alors une sorte d'appel à la loyauté d'Alexandre, et lui
-représenta qu'on s'était bien engagé dans la voie du rétablissement
-des Bourbons pour reculer, qu'une foule d'honnêtes gens s'étaient
-compromis sur la foi des souverains alliés, et qu'il ne serait pas
-loyal de les abandonner. Cet argument vrai, mais un peu égoïste, et
-déjà allégué par M. de Talleyrand, n'allait guère au noble caractère
-du général Dessoles, qui n'était conduit en ceci que par des
-convictions désintéressées; il finit aussi par blesser l'empereur
-Alexandre. Ce prince répondit fièrement que personne n'aurait jamais à
-regretter de s'être fié à lui et à ses alliés, qu'il ne s'agissait pas
-ici d'intérêts personnels, mais d'intérêts généraux, embrassant la
-France, l'Europe et le monde, et que c'était par des vues plus
-élevées qu'il fallait se guider. Rompant l'entretien qui avait duré
-presque toute la nuit, et faisant remarquer qu'il était seul présent
-parmi les souverains, car le roi de Prusse lui-même était absent,
-Alexandre congédia gracieusement les maréchaux en leur donnant
-rendez-vous pour le milieu de la matinée, afin de leur communiquer ce
-qu'après de mûres réflexions auraient décidé les monarques alliés.
-
-Bien qu'on eût fait trop de pas sur le chemin qui menait à la
-restauration des Bourbons pour revenir aisément en arrière, la cause
-du Roi de Rome et de Marie-Louise ne semblait pas tout à fait perdue,
-et les maréchaux, se faisant illusion, sortirent de cette première
-entrevue avec plus d'espérance qu'il n'était raisonnable d'en
-concevoir. Écoutés par Alexandre avec complaisance, traités avec des
-égards qui étaient presque du respect, échauffés par la discussion,
-ils se retirèrent de chez lui fort animés, et en apercevant dans
-l'antichambre de l'empereur de Russie les hommes qui naguère faisaient
-foule dans les antichambres de Napoléon, ils ne surent pas se
-contenir, quoiqu'ils dussent bientôt donner eux-mêmes le spectacle qui
-les blessait si fort en cet instant. La discussion reprit sur-le-champ
-avec les membres du gouvernement provisoire et avec plusieurs de ses
-ministres. Elle fut moins mesurée que devant l'empereur Alexandre. Le
-général Beurnonville ayant voulu s'adresser au maréchal Macdonald,
-Retirez-vous, lui dit celui-ci; votre conduite a effacé en moi une
-amitié de vingt années.--Puis rencontrant sur ses pas le général
-Dupont, Général, lui dit-il, on avait été injuste, cruel peut-être à
-votre égard, mais vous avez bien mal choisi l'occasion et la manière
-de vous venger.--Le maréchal Ney ne fut pas plus réservé, et cette
-scène allait prendre un caractère fâcheux, lorsque M. de Talleyrand
-fit remarquer aux interlocuteurs que le lieu n'était pas convenable
-pour discuter de la sorte, car on était chez l'empereur de Russie
-auquel on manquait ainsi de respect, et il les invita à descendre chez
-lui, où ils se trouveraient dans les appartements du gouvernement
-provisoire.--Nous ne reconnaissons pas votre gouvernement provisoire,
-et nous n'avons rien à lui dire, répondit le maréchal Macdonald, puis
-il sortit brusquement emmenant avec lui ses collègues.--
-
-[En marge: Les maréchaux vont attendre chez le maréchal Ney la réponse
-des souverains.]
-
-Les négociateurs de Napoléon se rendirent chez le maréchal Ney pour y
-passer le reste de la nuit, et attendre la réponse des souverains
-alliés, qui devait leur être remise dans le courant de la matinée.
-
-[En marge: Événements graves qui se passaient en ce moment sur
-l'Essonne.]
-
-Pendant que cette grave question se discutait avec des chances
-diverses dans l'hôtel de la rue Saint-Florentin, elle se résolvait
-ailleurs, non par des arguments vrais ou faux, mais par le plus
-mauvais de tous, par une défection. Napoléon, comme on l'a vu,
-n'attachait pas grande importance à la démarche tentée par les
-maréchaux, et ne songeait qu'au projet de passer l'Essonne avec les 70
-mille hommes qui lui restaient, pour accabler les coalisés, ou
-s'ensevelir avec eux sous les ruines de Paris. Ayant besoin de Marmont
-qui commandait le corps établi sur l'Essonne, il l'avait mandé à
-Fontainebleau afin de lui donner ses dernières instructions.
-Prévoyant toutefois que Marmont aurait pu suivre les maréchaux à
-Paris, il avait prescrit qu'on lui envoyât à son défaut le général
-chargé de le remplacer.
-
-[En marge: Le général Souham qui remplaçait Marmont ayant été appelé
-au quartier général, se figure que Napoléon est instruit de la
-défection projetée, et veut sévir contre les généraux du 6e corps.]
-
-Il avait confié cette commission au colonel Gourgaud. Cet officier
-brave et dévoué, mais ne transmettant pas toujours les ordres de
-l'Empereur avec la mesure convenable, se montra surpris de ne pas
-trouver le maréchal Marmont à son poste, et demanda d'un ton presque
-menaçant l'officier qui commandait à sa place. À le voir on eût dit
-qu'il représentait un maître irrité, instruit de ce qui s'était passé
-à Petit-Bourg entre Marmont et le prince de Schwarzenberg. Il n'en
-était rien pourtant. Napoléon et le colonel Gourgaud ignoraient tout,
-mais ce dernier, cédant aux fâcheuses habitudes de l'état-major
-impérial, allait à son insu déterminer un événement de grande
-importance. Il y a des temps où la fortune après vous avoir tout
-pardonné ne vous pardonne plus rien, et vous punit non-seulement de
-vos fautes, mais de celles d'autrui. Napoléon l'éprouva cruellement en
-cette circonstance.
-
-[En marge: Les autres généraux partagent la crainte de Souham, et se
-décident avec lui à exécuter la convention souscrite avec le prince de
-Schwarzenberg, sans attendre le retour de Marmont.]
-
-C'était le vieux général Souham qui, en sa qualité de plus ancien
-divisionnaire, commandait en l'absence du maréchal Marmont. Le colonel
-Gourgaud parla du même ton, tant à lui qu'aux autres généraux,
-Compans, Bordessoulle, Meynadier, et, par surcroît de malheur, un
-nouvel ordre arriva en cet instant, ordre écrit cette fois, adressé
-directement au général Souham, et lui prescrivant de se rendre
-immédiatement à Fontainebleau. C'était la suite naturelle d'un usage
-établi à l'état-major impérial, et consistant à répéter par écrit
-tous les ordres verbaux de l'Empereur. Le vieux Souham ne fit pas
-cette réflexion si simple, mais frappé de la manière dont le colonel
-Gourgaud avait parlé, frappé plus encore de la répétition écrite des
-mêmes ordres, et ayant en ce moment la défiance d'une conscience qui
-n'était pas irréprochable, il conçut sur-le-champ une pensée des plus
-malheureuses. Napoléon, suivant lui, savait tout, il connaissait
-non-seulement la convention secrète conclue par le maréchal Marmont
-avec le prince de Schwarzenberg, mais l'adhésion qu'elle avait reçue
-des généraux divisionnaires du 6e corps, et il les appelait à
-Fontainebleau pour les faire arrêter, peut-être même fusiller. Le
-général Souham était un général de la révolution, excellent homme de
-guerre, ancien ami de Moreau, ayant conservé pour Napoléon la haine
-sourde de tous les généraux de l'armée du Rhin, se plaignant comme
-Vandamme, et avec autant de motifs, de n'avoir pas été fait maréchal,
-resté républicain au fond du coeur, et assez habitué aux procédés
-révolutionnaires pour croire Napoléon capable des actes les plus
-violents. Il assembla tout de suite ses collègues, les généraux
-Compans, Bordessoulle, Meynadier, leur dit que Napoléon, évidemment
-informé de ce qui s'était passé, les appelait auprès de lui pour les
-faire fusiller, et qu'il n'était pas d'humeur à s'exposer à une fin
-pareille. Ils n'en étaient pas plus d'avis que lui, et après quelques
-objections qui tombèrent devant l'affirmation répétée que Napoléon
-savait tout, ils consentirent à ce que proposait le général Souham,
-c'est-à-dire à ne pas attendre le retour du maréchal Marmont pour
-exécuter la convention conclue avec le prince de Schwarzenberg, et par
-conséquent à passer l'Essonne pour se mettre aux ordres du
-gouvernement provisoire. Le général Souham était si rempli de l'idée
-qu'on l'appelait pour s'emparer de sa personne, qu'il avait établi un
-piquet de cavalerie sur la route de Fontainebleau, avec ordre
-d'arrêter et d'abattre le premier officier d'état-major qui
-paraîtrait, si Napoléon, par impatience d'être obéi, renouvelait ses
-messages. Le colonel Fabvier, attaché à l'état-major du maréchal
-Marmont, désolé de ces résolutions si légères et si fâcheuses,
-s'efforça en vain de calmer le général Souham, de lui prouver qu'il
-s'exagérait le danger de sa situation, qu'au surplus les précautions
-qu'il venait de prescrire pour garder la route devaient le rassurer,
-qu'il n'avait qu'à y joindre celle de rester de sa personne au delà de
-l'Essonne, de manière à s'échapper au premier signal, que ne pas s'en
-tenir là, mais prendre sur soi le déplacement des troupes, c'était
-mériter et peut-être encourir le traitement qu'il redoutait bien à
-tort en ce moment. Rien ne put calmer cet esprit effaré, et aux
-excellentes raisons du colonel Fabvier il ne sut opposer que cet adage
-vulgaire de la soldatesque: _Il vaut mieux tuer le diable que se
-laisser tuer par lui._ Il persista donc dans son erreur.
-
-Poussés par cette fatale illusion, les généraux divisionnaires du 6e
-corps avertirent le prince de Schwarzenberg, ou ceux qui le
-remplaçaient, de leur prochain mouvement, et craignant de rencontrer
-de fortes oppositions de la part des troupes, ordonnèrent que tous
-les officiers des régiments, depuis les colonels jusqu'aux
-sous-lieutenants, marchassent avec leurs soldats et à leur poste, de
-peur que les officiers se réunissant pour s'entretenir, ne vinssent à
-se communiquer leurs réflexions, peut-être leurs doutes, et ne fussent
-ainsi amenés à un soulèvement contre des chefs dont ils auraient
-deviné la défection.
-
-[En marge: Défection du 6e corps, les troupes ignorant ce qu'elles
-font.]
-
-Ces précautions une fois prises, le 6e corps conduit par ses généraux
-franchit l'Essonne vers quatre heures du matin, le 5, pendant que les
-maréchaux étaient en conférence rue Saint-Florentin. Il s'avança en
-silence vers les avant-postes ennemis. Les troupes obéirent, ignorant
-la faute qu'on leur faisait commettre, les unes supposant que c'était
-la suite de l'abdication dont la nouvelle s'était répandue dans la
-soirée, les autres que c'était un mouvement concerté pour surprendre
-l'ennemi. Pourtant en voyant les soldats alliés border paisiblement
-les routes, et les laisser passer sans faire feu, elles commencèrent à
-concevoir des soupçons. Bientôt même elles murmurèrent. Quelques
-officiers complices de la défection cherchèrent à les apaiser, en
-alléguant divers prétextes, et firent continuer la marche sur
-Versailles. Mais les murmures allaient croissant à chaque pas, et tout
-présageait un soulèvement en arrivant à Versailles même. Ainsi passa à
-l'ennemi le 6e corps, à une seule division près, celle du général
-Lucotte, à qui l'ordre parut suspect et qui refusa de l'exécuter. La
-ligne de l'Essonne resta donc découverte, et le 6e corps, si
-nécessaire à l'exécution des projets de Napoléon, fut complétement
-perdu pour lui.
-
-[En marge: Le colonel Fabvier court avertir Marmont.]
-
-Le brave colonel Fabvier n'ayant aucun moyen d'empêcher cette triste
-résolution, n'avait vu d'autre ressource, pour en prévenir les effets,
-que de se transporter en toute hâte à Paris auprès du maréchal
-Marmont. Mais dépourvu d'autorisation, il eut beaucoup de peine à
-franchir les avant-postes ennemis, n'y réussit qu'à force de
-sollicitations et de faux prétextes, arriva enfin à l'hôtel
-Talleyrand, n'y rencontra plus le chef qu'il cherchait, courut chez le
-maréchal Ney, y trouva les trois maréchaux assemblés, et fit à Marmont
-le récit qu'on vient de lire.
-
-[En marge: Marmont se désespère sans rien faire pour écarter de lui la
-responsabilité dont il est menacé.]
-
-En apprenant cette terrible nouvelle, Marmont éprouva une violente
-émotion.--Je suis perdu, s'écria-t-il, déshonoré à jamais!--Le
-malheureux, hélas! ne crut pas assez ce qu'il disait, car il aurait
-fait les derniers efforts pour écarter de lui toute part de
-responsabilité dans cette défection. Mais il se contenta de gémir, de
-se plaindre, et de demander des consolations à ses collègues (fort peu
-disposés à lui en offrir), au lieu d'aller lui-même à Versailles afin
-de ramener ses troupes à leur poste à travers tous les périls. Tandis
-qu'il consumait le temps en doléances inutiles, un message de
-l'empereur de Russie vint annoncer aux représentants de Napoléon
-qu'ils étaient attendus rue Saint-Florentin. Ils partirent suivis de
-Marmont qui ne cessait de se lamenter sans agir, et dépourvus
-d'espérance depuis la fatale nouvelle qui était venue les surprendre.
-
-[En marge: Efforts des royalistes pour raffermir la volonté
-chancelante d'Alexandre.]
-
-Pendant que cette scène se passait sur la route de Versailles, les
-auteurs de la restauration des Bourbons s'étaient donné eux aussi
-beaucoup de mouvement. L'empereur Alexandre avait paru si ému du
-langage tenu par les maréchaux, et ses alliés eux-mêmes, bien que
-naturellement portés pour les Bourbons, avaient paru si touchés de
-l'avantage de terminer immédiatement la guerre par un accord avec
-Napoléon, que les royalistes réunis chez M. de Talleyrand conçurent de
-véritables alarmes. Ils redirent à l'empereur Alexandre tout ce qu'ils
-lui avaient déjà dit bien des fois depuis cinq jours; ils dépêchèrent
-le général Beurnonville auprès du roi de Prusse, pour lui répéter les
-mêmes choses; ils n'avaient rien à faire pour persuader le prince de
-Schwarzenberg, mais ils le supplièrent de ne pas faiblir. En un mot
-ils ne négligèrent aucun soin pour prévenir un retour de fortune, qui
-dépendait surtout de la mobile volonté d'Alexandre. Ces efforts du
-reste étaient à peu près superflus, car on n'avait rien à dire aux
-cours alliées pour leur démontrer que les Bourbons valaient mieux que
-Napoléon caché derrière la régence de sa femme, mais elles craignaient
-de pousser Napoléon au désespoir, et ce motif était le seul qui pût
-les faire hésiter. Pourtant, après s'être réunis à l'hôtel
-Saint-Florentin, et avoir délibéré, les représentants de la coalition
-furent d'avis de persévérer, premièrement parce qu'ils s'étaient déjà
-fort avancés en faisant prononcer la déchéance de Napoléon et de ses
-héritiers, secondement parce que les Bourbons étaient bien autrement
-rassurants pour eux qu'une régence qui laisserait à Napoléon la
-tentation et le moyen de reprendre le sceptre, avec le sceptre
-l'épée; enfin parce que l'oeuvre de se débarrasser de l'oppresseur
-commun étant si avancée, il valait mieux la pousser à terme, même au
-prix d'une dernière effusion de sang, que de l'abandonner presque
-accomplie. Ils avaient donc chargé Alexandre de déclarer qu'on
-persistait dans ce qui avait été primitivement décidé, mais sans lui
-communiquer une résolution énergique qu'ils n'avaient pas eux-mêmes,
-et sans lui donner pour les Bourbons une ardeur de zèle qui leur
-manquait.
-
-[En marge: L'événement d'Essonne achève de décider Alexandre.]
-
-[En marge: Les souverains alliés persistent dans la résolution
-d'écarter du trône Napoléon et sa famille.]
-
-[En marge: Alexandre engage M. de Caulaincourt à retourner à
-Fontainebleau pour obtenir l'abdication pure et simple, en promettant
-le plus généreux traitement pour Napoléon et sa famille.]
-
-Alexandre, entouré du roi de Prusse et des ministres de la coalition,
-reçut les maréchaux présentés par M. de Caulaincourt, avec la même
-bienveillance que la veille. Il exprima encore une fois cette idée
-reproduite depuis quelques jours jusqu'à satiété, que les souverains
-alliés étaient venus à Paris pour y chercher la paix, et nullement
-pour humilier la France ou lui imposer un gouvernement; puis il
-répéta, d'une manière précise et résolue, les raisons déjà énoncées
-contre le maintien personnel de Napoléon sur le trône de France, mais
-d'une manière beaucoup moins ferme celles qu'on pouvait alléguer
-contre la régence de Marie-Louise. Il se prononça sur cette dernière
-partie du sujet d'une façon qui n'avait rien d'absolu, et qui laissait
-même ouverture au renouvellement de la discussion. Elle recommença en
-effet; les maréchaux répétèrent avec une extrême véhémence ce qu'ils
-avaient dit contre le rappel des Bourbons, et se montrèrent presque
-menaçants en parlant des forces qui restaient à Napoléon, et du
-dévouement qu'il trouverait de leur part pour la défense des droits
-du Roi de Rome. Alexandre, visiblement perplexe, regardait tantôt les
-interlocuteurs, tantôt ses alliés, comme s'il eût songé à une solution
-autre que celle qu'il avait mission de notifier[23], lorsqu'entra tout
-à coup un aide de camp qui lui adressa en langue russe quelques mots à
-voix basse. M. de Caulaincourt comprenant un peu cette langue, crut
-deviner qu'on annonçait au czar la défection du 6e corps, évidemment
-ignorée de ce monarque, à en juger par son étonnement.--Tout le corps?
-demanda Alexandre en avançant son oreille qui était un peu dure.--Oui,
-tout le corps, répondit l'aide de camp.--Alexandre revint aux
-négociateurs, mais distrait, et paraissant écouter à peine ce qu'on
-lui disait. Il s'éloigna ensuite un instant, pour s'entretenir avec
-ses alliés. Pendant que les trois négociateurs étaient seuls (Marmont
-n'avait pas osé se joindre à eux cette fois), M. de Caulaincourt dit
-aux deux maréchaux que tout était perdu, car il ne pouvait plus douter
-que la nouvelle apportée à l'empereur Alexandre ne fût celle de la
-défection du 6e corps, et que cette nouvelle ne changeât toutes les
-dispositions du czar. Alexandre reparut bientôt, mais cette fois ferme
-dans son attitude, décidé dans son langage, et déclarant qu'il fallait
-renoncer soit à Napoléon, soit à Marie-Louise, que les Bourbons seuls
-convenaient à la France comme à l'Europe, que du reste l'armée au nom
-de laquelle on parlait était au moins divisée, car il apprenait à
-l'instant qu'un corps entier avait passé sous la bannière du
-gouvernement provisoire, que toute l'armée suivrait sans doute ce bon
-exemple, qu'elle rendrait ainsi à la France un service au moins égal à
-tous ceux qu'elle lui avait déjà rendus, que sa gloire et ses intérêts
-seraient soigneusement respectés, que les princes rappelés au trône
-fonderaient sur elle, sur son appui, sur ses lumières, le nouveau
-règne; que pour ce qui regardait Napoléon, il n'avait qu'à s'en fier à
-la loyauté des souverains alliés, et qu'il serait traité lui et sa
-famille d'une manière conforme à sa grandeur passée. Ces paroles
-dites, Alexandre entretint les maréchaux l'un après l'autre, témoigna
-à Macdonald l'estime qui lui était due, caressa Ney de manière à
-troubler la tête malheureusement faible de ce héros, et retint
-quelques instants M. de Caulaincourt. Là, dans un court entretien, il
-laissa voir à celui-ci que les dernières indécisions des alliés
-avaient été terminées par l'événement qui s'était passé la nuit sur
-l'Essonne, car à partir de ce moment on avait bien compris que
-Napoléon ne pouvait plus rien tenter, et qu'il ne lui restait qu'à se
-résigner à sa destinée. L'empereur Alexandre renouvela les assurances
-qu'il avait déjà données du traitement le plus généreux à l'égard de
-Napoléon, ne dissimula pas qu'il s'était peut-être beaucoup avancé en
-offrant l'île d'Elbe, mais il ajouta qu'il tiendrait son engagement,
-et promit d'une manière formelle de faire accorder à Marie-Louise et
-au Roi de Rome une principauté en Italie. Puis il congédia M. de
-Caulaincourt en le pressant de revenir au plus tôt avec les pouvoirs
-de son maître afin d'achever cette négociation, car d'heure en heure
-la situation de Napoléon perdait ce que gagnait celle des Bourbons, et
-les dédommagements qu'on était disposé à lui accorder devaient en être
-fort amoindris.
-
- [Note 23: Je parle d'après le témoignage écrit des hommes
- les plus dignes de foi, et les moins hostiles au maréchal
- Marmont et aux Bourbons.]
-
-[En marge: Caresses qu'on prodigue à Marmont à l'hôtel Talleyrand.]
-
-M. de Caulaincourt resté seul avec Macdonald, qui ne l'avait pas
-quitté, s'apprêta à retourner à Fontainebleau. Ney, entouré par les
-membres et les ministres du gouvernement provisoire, retenu au milieu
-d'eux, fut comblé de témoignages capables d'ébranler la tête la plus
-solide. Le maréchal Marmont de son côté était venu chez M. de
-Talleyrand où il allait être exposé à de nouvelles séductions. Il
-arrivait consterné de ce qui s'était passé sur l'Essonne, et cherchant
-dans les yeux des assistants un jugement qu'il craignait de trouver
-sévère, surtout en se rappelant ce que les maréchaux ses collègues lui
-avaient dit le matin. Mais au lieu d'expressions improbatives, ou au
-moins équivoques, il ne rencontra partout que l'assentiment le plus
-flatteur, les serrements de main les plus expressifs. On lui dit
-qu'après avoir héroïquement fait son devoir dans la dernière campagne,
-il venait de mettre le comble à sa belle conduite en sauvant la France
-par la détermination qu'il avait prise, qu'il n'était aucun prix trop
-grand pour un tel service, et que les Bourbons se hâteraient
-d'acquitter ce prix, quel qu'il pût être. L'infortuné Marmont était
-prêt d'abord à protester contre les faux mérites qu'on lui attribuait.
-Mais, assailli de félicitations, il n'eut pas la force de repousser
-tant d'honneur, tant d'espérances brillantes, et sans s'en douter,
-sans le vouloir, acceptant les compliments, il accepta la réprobation
-qui depuis est restée si cruellement attachée à sa mémoire.
-
-[En marge: Le 6e corps s'étant insurgé à Versailles, on supplie
-Marmont d'aller le faire rentrer dans l'ordre.]
-
-Dans les révolutions les péripéties sont promptes et brusques. Tandis
-que les allants et venants de l'hôtel Talleyrand, ravis d'apprendre la
-défection du 6e corps et la résolution définitive des alliés,
-comblaient Marmont de compliments, cherchaient ainsi à l'associer à
-leur joie et à leurs espérances, une nouvelle soudaine vint altérer un
-instant leur félicité. Tout à coup on répandit le bruit qu'une
-sédition militaire avait éclaté à Versailles parmi les soldats du 6e
-corps, que ces soldats se disant trompés par leurs généraux, voulaient
-les fusiller, et qu'on n'était pas bien sûr des conséquences de cet
-accident imprévu. Avec plus de calme qu'on n'en conserve en pareille
-circonstance, on aurait compris qu'un corps de quinze mille hommes,
-séparé du gros de l'armée française, complétement entouré par les
-troupes alliées, serait anéanti ou désarmé s'il essayait de revenir
-sur ce qu'il avait fait. Mais on ne raisonne pas aussi juste dans le
-tumulte des journées de révolution. On craignît que ce corps, revenant
-en arrière par un coup de désespoir héroïque, ne rallumât les passions
-des troupes restées à Fontainebleau ainsi que l'ardeur belliqueuse de
-Napoléon, ne donnât même une forte émotion au peuple de Paris
-tranquille en apparence mais frémissant à la vue des étrangers, et ne
-fût en quelque sorte la cause d'un changement complet de scène. On fut
-ému et profondément troublé.
-
-[En marge: Marmont a la faiblesse d'accepter une mission qui le rend
-complice de l'événement d'Essonne.]
-
-[En marge: Succès de la mission de Marmont; son retour triomphal à
-l'hôtel Talleyrand.]
-
-Un homme seul pouvait empêcher que l'heureux événement de la nuit ne
-devînt si promptement malheureux, et cet homme, c'était le maréchal
-Marmont. Ce maréchal effectivement devait avoir sur les troupes du 6e
-corps une grande influence, et plus que personne il était capable de
-les maintenir dans la voie où elles avaient été engagées. On l'entoura
-donc, et on le supplia d'aller achever l'oeuvre commencée. On lui
-répéta pour la centième fois que le rétablissement de Napoléon contre
-l'Europe entière était impossible, que l'Europe, fût-elle vaincue sous
-les murs de Paris, ne se tiendrait point pour battue, recommencerait
-la guerre avec un nouvel acharnement, que la France serait ainsi
-exposée à une affreuse prolongation de maux, que la paix avec les
-frontières de 1790, que les Bourbons avec des garanties légales,
-étaient bien préférables à des chances pareilles, qu'au surplus lui
-Marmont était entré dans cette voie, qu'il y avait poussé son corps
-d'armée, que reculer maintenant serait hors de son pouvoir, resterait
-inexplicable, et que, déjà perdu avec Napoléon, il le serait à jamais
-avec les Bourbons.--Marmont qui ne voulait pas être ainsi perdu avec
-tout le monde, et qui, d'ailleurs, après avoir eu la faiblesse
-d'accepter des félicitations imméritées, désirait acquérir des titres
-incontestables à la faveur royale, se décida à partir pour Versailles,
-afin de ramener à l'obéissance les troupes mutinées du 6e corps. Il
-s'y rendit sur-le-champ, et, arrivé sur les lieux, trouva ses soldats
-en pleine insurrection, réunis hors de la ville, et refusant de
-reprendre leurs rangs malgré les efforts du général Bordessoulle
-auquel ils reprochaient vivement la conduite qu'on leur avait fait
-tenir. L'arrivée imprévue du maréchal Marmont leur causa une véritable
-satisfaction. Comme il était absent au moment où la défection s'était
-accomplie, ils supposaient qu'il l'avait ignorée, et en le voyant
-accourir, ils furent persuadés qu'il venait les tirer du mauvais pas
-où on les avait engagés. En outre, Marmont s'était acquis leurs
-sympathies par sa brillante bravoure dans la dernière campagne. Il se
-présenta donc à eux, fit appel à leurs souvenirs, retraça les
-circonstances périlleuses où il les avait commandés, et où il avait
-toujours été le premier au danger, réussit ainsi à leur arracher des
-acclamations, et, après avoir établi ses droits à leur confiance, leur
-dit que les ayant toujours conduits dans le chemin de l'honneur, il ne
-les en ferait pas sortir maintenant, qu'il les y conduirait encore
-lorsque ce chemin s'ouvrirait devant eux; mais que dans l'état de
-trouble où il les voyait, ils ne pouvaient être que des instruments de
-désordre, destinés à être vaincus par le premier ennemi qu'ils
-rencontreraient sur leurs pas, qu'il les suppliait donc de rentrer
-dans le devoir, de se replacer sous leurs chefs, promettant, dès
-qu'ils seraient redevenus une véritable armée, de revenir parmi eux,
-et d'y demeurer jusqu'à ce que la France fût sortie de la crise
-affreuse où elle se trouvait.--Marmont n'en dit pas davantage, et ses
-soldats expliquèrent ses réticences par le voisinage de l'ennemi qui
-les entourait de toutes parts. Ils se calmèrent, reprirent leurs
-rangs, et parurent disposés à attendre patiemment ce qu'il ferait
-d'eux. Au surplus il suffisait de quelques instants de soumission pour
-qu'on n'eût plus rien à craindre de leur mutinerie. Les coalisés
-naturellement allaient placer entre le 6e corps et Fontainebleau une
-barrière impossible à franchir.
-
-Marmont retourna tout de suite à Paris pour annoncer l'heureux
-résultat de sa courte mission, pour recevoir les flatteries de cet
-hôtel de la rue Saint-Florentin qui l'avaient perdu, et dont il ne
-pouvait plus se passer. On l'y entoura de nouveau, on le combla de
-plus de caresses que jamais, et on lui promit cette éternelle
-reconnaissance, qui, de la part des peuples, des partis et des rois,
-n'est pas toujours assurée aux services même les plus purs et les plus
-avouables!
-
-[En marge: Vrai caractère de la conduite du maréchal Marmont.]
-
-Ainsi s'accomplit cette défection, qu'on a appelée la trahison du
-maréchal Marmont. Si l'acte de ce maréchal avait consisté à préférer
-les Bourbons à Napoléon, la paix à la guerre, l'espérance de la
-liberté au despotisme, rien n'eût été plus simple, plus légitime, plus
-avouable. Mais même en ne tenant aucun compte des devoirs de la
-reconnaissance, on ne peut oublier que Marmont était revêtu de la
-confiance personnelle de Napoléon, qu'il était sous les armes, et
-qu'il occupait sur l'Essonne un poste d'une importance capitale: or
-quitter en ce moment cette position avec tout son corps d'armée, par
-suite d'une convention secrète avec le prince de Schwarzenberg, ce
-n'était pas opter comme un citoyen libre de ses volontés, entre un
-gouvernement et un autre, c'était tenir la conduite du soldat qui
-déserte à l'ennemi! Cet acte malheureux, Marmont a prétendu depuis
-n'en avoir qu'une part, et il est vrai qu'après en avoir voulu et
-accompli lui-même le commencement, il s'arrêta au milieu, effrayé de
-ce qu'il avait fait! Ses généraux divisionnaires, égarés par une
-fausse terreur, reprirent l'acte interrompu et l'achevèrent pour leur
-compte, mais Marmont en venant s'en approprier la fin par sa conduite
-à Versailles, consentit à l'assumer tout entier sur sa tête, et à en
-porter le fardeau aux yeux de la postérité!
-
-[En marge: Retour des maréchaux à Fontainebleau.]
-
-[En marge: Empressement du maréchal Ney à devancer ses collègues.]
-
-[En marge: Son entretien avec Napoléon.]
-
-Les agitations étaient tout aussi grandes mais d'une autre nature à
-Fontainebleau. Les trois plénipotentiaires y étaient retournés vers la
-fin de cette journée du 5, pour y transmettre la réponse définitive
-des souverains alliés. Le maréchal Ney, comblé des caresses du
-gouvernement provisoire, s'était fait fort d'obtenir et de rapporter
-l'abdication pure et simple de Napoléon. Aussi n'avait-il point
-attendu ses deux collègues pour partir, soit désir d'être seul, soit
-excès d'empressement à tenir ses promesses. Il avait trouvé Napoléon
-instruit de la défection du 6e corps, en appréciant mieux que personne
-les conséquences militaires et politiques, calme d'ailleurs, montrant
-d'autant plus de hauteur que la fortune montrait plus d'acharnement
-contre lui, et n'étant disposé à laisser voir ce qu'il éprouvait
-qu'aux deux ou trois personnages qui avaient exclusivement sa
-confiance. Napoléon remercia poliment le maréchal Ney d'avoir accompli
-sa mission, mais ne le mit guère sur la voie des épanchements et des
-conseils, devinant à son attitude, à son empressement à arriver le
-premier, qu'il avait un vif désir de contribuer au dénoûment, et
-peut-être de s'en faire un mérite. Il écouta, presque sans répondre,
-tout ce que voulut dire le maréchal, et en effet celui-ci s'étendit
-longuement sur la résolution irrévocable des souverains, sur
-l'impossibilité de les en faire changer, sur l'espèce d'entraînement
-avec lequel on se prononçait à Paris pour la paix et pour les
-Bourbons, sur l'état de délabrement de l'armée, sur l'impossibilité
-d'en obtenir de nouveaux efforts, et, à propos du sang si abondamment
-versé par elle, il parla des malheurs présents avec vérité, mais sans
-ménagement, car cette âme guerrière était plus forte que délicate.
-Toutefois il ne s'éloigna point du respect dû à un maître sous lequel
-lui et ses compagnons d'armes avaient contracté l'habitude de courber
-la tête[24]. Napoléon après l'avoir écouté froidement et patiemment,
-lui répondit qu'il aviserait, et qu'il lui ferait connaître le
-lendemain ses résolutions définitives. Après cette entrevue le
-maréchal Ney, pressé d'acquitter sa promesse, se hâta d'adresser au
-prince de Bénévent une lettre, dans laquelle racontant son retour à
-Fontainebleau à la suite de l'insuccès des négociations du matin,
-insuccès qui était _dû_, écrivait-il, _à un événement imprévu_
-(l'événement d'Essonne), il ajoutait que l'Empereur Napoléon,
-_convaincu de la position critique où il avait placé la France, et de
-l'impossibilité où il se trouvait de la sauver lui-même, paraissait
-décidé à donner son abdication pure et simple_. Après cette assertion,
-au moins prématurée, le maréchal disait qu'il espérait pouvoir porter
-lui-même l'acte authentique et formel de cette abdication. La lettre
-était datée de Fontainebleau, onze heures et demie du soir.
-
- [Note 24: Il est aussi difficile de savoir ce qui s'est
- passé dans cette dernière entrevue que dans la précédente,
- dont nous avons parlé, page 704 et suivantes. Le maréchal
- Ney n'a rien écrit, et Napoléon dans ses Mémoires de
- Sainte-Hélène, par respect pour l'infortune et l'héroïsme du
- maréchal, a gardé un complet silence. Seulement il est
- facile de reconnaître à quelques-unes de ses expressions,
- qu'il avait senti vivement l'attitude du maréchal Ney dans
- les derniers jours de l'Empire. Le maréchal eut le tort en
- rentrant à Paris de se vanter, notamment auprès du général
- Dupont, ministre de la guerre, qui en a consigné le souvenir
- dans ses Mémoires, d'avoir forcé Napoléon à abdiquer. Tout
- prouve que le maréchal en cette occasion s'accusa mal à
- propos, et qu'il s'était borné, dans la scène de
- Fontainebleau, à manquer de ménagements envers le malheur,
- sans se permettre une violence de propos qui n'était guère
- possible. Ce qui nous porte à le croire, c'est que M. de
- Caulaincourt en arrivant vers minuit, c'est-à-dire quelques
- instants après le maréchal Ney, trouva Napoléon parfaitement
- calme, n'ayant ni dans son attitude ni dans son langage
- l'animation qu'une scène violente aurait dû lui laisser,
- n'ayant de plus aucune résolution arrêtée. M. de
- Caulaincourt, dans quelques souvenirs consignés par écrit,
- dit positivement qu'en comparant ce qu'il avait vu à
- Fontainebleau avec ce qu'il entendit raconter quelques jours
- plus tard de la conduite du maréchal Ney, il eut de la peine
- à s'expliquer les versions répandues, et qu'il ne put
- s'empêcher de croire que le maréchal Ney s'était calomnié
- lui-même. Sans doute il ne fut content ni du langage ni de
- l'attitude du maréchal Ney à l'hôtel Saint-Florentin, mais
- il ne put croire à la réalité des scènes de violence qu'on
- racontait à Paris, et que beaucoup d'historiens ont
- rapportées depuis. Quant au maréchal Macdonald, tout en se
- montrant, dans ses Mémoires manuscrits, peu satisfait du
- maréchal Ney, il raconte les scènes auxquelles il a pris
- part d'une manière qui exclut complétement l'idée d'une
- violence exercée sur Napoléon. Nous citons ces deux
- personnages éminents, les seuls qui aient écrit comme
- témoins oculaires les scènes de Fontainebleau en 1814, et
- les plus dignes de foi entre tous ceux qui auraient pu les
- écrire, pour ramener toutes choses au vrai. Aussi nous
- flattons-nous d'avoir donné ici comme ailleurs la vérité
- aussi exactement que possible, et ne craignons-nous pas
- d'affirmer que tous les récits qui s'écartent de la mesure
- dans laquelle nous nous renfermons, sont ou entièrement
- faux, ou au moins singulièrement exagérés.]
-
-[En marge: Entretien du maréchal Macdonald et de M. de Caulaincourt
-avec Napoléon.]
-
-M. de Caulaincourt et le maréchal Macdonald arrivèrent immédiatement
-après le maréchal Ney. Ils trouvèrent Napoléon déjà profondément
-endormi, et, après l'avoir réveillé, ils lui racontèrent avec les
-mêmes détails que le maréchal Ney, mais en termes différents, tout ce
-qui s'était passé à Paris depuis la veille, c'est-à-dire leurs
-négociations d'abord heureuses, du moins en apparence, et bientôt
-suivies d'un insuccès complet après la défection du 6e corps. Ils ne
-dissimulèrent pas à Napoléon que, dans leur conviction profonde,
-quelque douloureux qu'il fût pour eux de se prononcer de la sorte, il
-n'avait pas autre chose à faire que de donner son abdication pure et
-simple, s'il ne voulait pas empirer sa situation personnelle, ôter à
-sa femme, à son fils, à ses frères, toute chance d'un établissement
-convenable, et attirer enfin sur la France de nouveaux et
-irrémédiables malheurs. Ce conseil se reproduisant coup sur coup,
-quoique présenté cette fois dans les termes les plus respectueux,
-importuna Napoléon. Il répondit avec une sorte d'impatience qu'il lui
-restait beaucoup trop de ressources pour accepter sitôt une
-proposition aussi extrême.--Et Eugène, s'écria-t-il, Augereau, Suchet,
-Soult, et les cinquante mille hommes que j'ai encore ici...
-croyez-vous que ce ne soit rien?... Du reste, nous verrons... À
-demain...--Puis, montrant qu'il était tard, il envoya ses deux
-négociateurs prendre du repos, en leur témoignant à quel point il
-appréciait leurs procédés nobles et délicats.
-
-[En marge: Entretien confidentiel de Napoléon avec M. de
-Caulaincourt.]
-
-[En marge: Belles et touchantes paroles de Napoléon.]
-
-[En marge: Motifs qui le décident à abdiquer.]
-
-À peine les avait-il congédiés qu'il fit rappeler M. de Caulaincourt,
-pour lequel il avait non pas plus d'estime que pour le maréchal
-Macdonald, mais plus d'habitude de confiance. Toute trace d'humeur
-avait disparu. Il dit à M. de Caulaincourt combien il était satisfait
-de la conduite du maréchal Macdonald qui, longtemps son ennemi, se
-comportait en ce moment comme un ami dévoué, parla avec indulgence de
-la mobilité du maréchal Ney, et s'exprimant sur le compte de ses
-lieutenants avec une douceur légèrement dédaigneuse, dit à M. de
-Caulaincourt: Ah! Caulaincourt, les hommes, les hommes!... Mes
-maréchaux rougiraient de tenir la conduite de Marmont, car ils ne
-parlent de lui qu'avec indignation, mais ils sont bien fâchés de
-s'être autant laissés devancer sur le chemin de la fortune.... Ils
-voudraient bien, sans se déshonorer comme lui, acquérir les mêmes
-titres à la faveur des Bourbons.--Puis il parla de Marmont avec
-chagrin, mais sans amertume.--Je l'avais traité, dit-il, comme mon
-enfant. J'avais eu souvent à le défendre contre ses collègues qui
-n'appréciant pas ce qu'il a d'esprit, et ne le jugeant que par ce
-qu'il est sur le champ de bataille, ne faisaient aucun cas de ses
-talents militaires. Je l'ai créé maréchal et duc, par goût pour sa
-personne, par condescendance pour des souvenirs d'enfance, et je dois
-dire que je comptais sur lui. Il est le seul homme peut-être dont je
-n'aie pas soupçonné l'abandon: mais la vanité, la faiblesse,
-l'ambition, l'ont perdu. Le malheureux ne sait pas ce qui l'attend,
-son nom sera flétri. Je ne songe plus à moi, croyez-le, ma carrière
-est finie, ou bien près de l'être. D'ailleurs quel goût puis-je avoir
-à régner aujourd'hui sur des coeurs las de moi, et pressés de se
-donner à d'autres?... Je songe à la France qu'il est affreux de
-laisser dans cet état, sans frontières, quand elle en avait de si
-belles! C'est là, Caulaincourt, ce qu'il y a de plus poignant dans les
-humiliations qui s'accumulent sur ma tête. Cette France que je voulais
-faire si grande, la laisser si petite!... Ah, si ces imbéciles ne
-m'eussent pas délaissé, en quatre heures je refaisais sa grandeur,
-car, croyez-le bien, les alliés en conservant leur position actuelle,
-ayant Paris à dos et moi en face, étaient perdus. Fussent-ils sortis
-de Paris pour échapper à ce danger, ils n'y seraient plus rentrés.
-Leur sortie seule devant moi eût été déjà une immense défaite. Ce
-malheureux Marmont a empêché ce beau résultat. Ah, Caulaincourt,
-quelle joie c'eût été de relever la France en quelques heures!...
-Maintenant que faire? Il me resterait environ 150 mille hommes, avec
-ce que j'ai ici et avec ce que m'amèneraient Eugène, Augereau, Suchet,
-Soult, mais il faudrait me porter derrière la Loire, attirer l'ennemi
-après moi, étendre indéfiniment les ravages auxquels la France n'est
-déjà que trop exposée, mettre encore bien des fidélités à l'épreuve,
-qui peut-être ne s'en tireraient pas mieux que celle de Marmont, et
-tout cela pour continuer un règne qui, je le vois, tire à sa fin! Je
-ne m'en sens pas la force. Sans doute il y aurait moyen de nous
-relever en prolongeant la guerre. Il me revient que de tous côtés les
-paysans de la Lorraine, de la Champagne, de la Bourgogne, égorgent
-les détachements isolés. Avant peu le peuple prendra l'ennemi en
-horreur; on sera fatigué à Paris de la générosité d'Alexandre. Ce
-prince a de la séduction, il plaît aux femmes, mais tant de grâce dans
-un vainqueur révoltera bientôt le sentiment national. De plus les
-Bourbons arrivent, et Dieu sait ce qui les suit! Aujourd'hui ils vont
-pacifier la France avec l'Europe, mais demain dans quel état ils la
-mettront avec elle-même! Ils sont la paix extérieure, mais la guerre
-intérieure. D'ici à un an vous verrez ce qu'ils auront fait du pays.
-Ils ne garderont pas Talleyrand six mois. Il y aurait donc bien des
-chances de succès dans une lutte prolongée, chances politiques et
-militaires, mais au prix de maux affreux.... D'ailleurs, pour le
-moment, il faut autre chose que moi. Mon nom, mon image, mon épée,
-tout cela fait peur.... Il faut se rendre.... Je vais rappeler les
-maréchaux, et vous verrez leur joie, quand ils seront par moi tirés
-d'embarras, et autorisés à faire comme Marmont, sans qu'il leur en
-coûte l'honneur...»--
-
-Ce complet détachement des choses, cette indulgence envers les
-personnes, tenaient chez Napoléon à la grandeur de l'esprit, et au
-sentiment de ses immenses fautes. Si en effet ses infatigables
-lieutenants étaient aujourd'hui si fatigués, c'est qu'il avait atteint
-en eux le terme des forces humaines, et qu'il n'avait su s'arrêter à
-la mesure ni des hommes ni des choses. Ce n'étaient pas eux seulement
-qui étaient fatigués, c'était l'univers, et leur défection n'avait pas
-d'autre cause. Mais après de telles fautes il sied au génie de les
-sentir, de puiser dans ce sentiment une noble justice, et de s'élever
-ainsi à cette hauteur de langage qui donne tant de dignité au malheur.
-
-[En marge: Désirs de Napoléon pour sa famille.]
-
-Napoléon parla ensuite du sort qu'on lui réservait. Il accepta l'île
-d'Elbe, et pour ce qui le concernait, se montra extrêmement
-facile.--Vous le savez, dit-il à M. de Caulaincourt, je n'ai besoin de
-rien. J'avais 150 millions économisés sur ma liste civile, qui
-m'appartenaient comme appartiennent à un employé les économies qu'il a
-faites sur son traitement. J'ai tout donné à l'armée, et je ne le
-regrette pas. Qu'on fournisse de quoi vivre à ma famille, c'est tout
-ce qu'il me faut. Quant à mon fils, il sera archiduc, cela vaut
-peut-être mieux pour lui que le trône de France. S'il y montait,
-serait-il capable de s'y tenir? Mais je voudrais pour lui et pour sa
-mère la Toscane. Cet établissement les placerait dans le voisinage de
-l'île d'Elbe, et j'aurais ainsi le moyen de les voir.--
-
-[En marge: Ses désirs pour la France et pour l'armée.]
-
-M. de Caulaincourt répondit que le Roi de Rome n'obtiendrait jamais
-une telle dotation, et que, grâce à Alexandre, il aurait Parme tout au
-plus.--Quoi! reprit Napoléon, en échange de l'Empire de France, pas
-même la Toscane!... Et il se soumit aux affirmations réitérées de M.
-de Caulaincourt. Après son fils, il s'occupa de l'Impératrice
-Joséphine, du prince Eugène, de la reine Hortense, et insista pour que
-leur sort fût assuré.--Du reste, dit-il à M. de Caulaincourt, toutes
-ces choses se feront sans peine, car on ne sera pas assez mesquin pour
-les contester. Mais l'armée, mais la France, c'est à elles surtout
-qu'il faudrait songer. Puisque j'abandonne le trône et que je fais
-plus, que je remets mon épée, ayant encore tant de moyens de m'en
-servir, n'ai-je pas le droit de prétendre à quelque compensation? Ne
-pourrait-on pas améliorer la frontière française, puisque la force qui
-en résultera pour la France ne sera pas dans mes mains, mais dans
-celles des Bourbons? Ne pourrait-on pas stipuler pour l'armée le
-maintien de ses avantages, tels que grades, titres, dotations? ne
-pourrait-on pas, ce qui lui serait si sensible, conserver ces trois
-couleurs qu'elle a portées avec tant de gloire dans toutes les parties
-du monde? Puisque enfin nous nous rendons sans combattre, lorsqu'il
-nous serait si facile de verser tant de sang encore, ne nous doit-on
-pas quelque chose, moi, moi seul, l'objet de toutes les haines et de
-toutes les craintes, n'en devant pas profiter?...--Et s'étendant
-longuement sur ce thème qui lui tenait à coeur, Napoléon voulait qu'on
-stipulât quelque chose pour la France et pour l'armée. M. de
-Caulaincourt essaya de le désabuser à cet égard, en lui montrant que
-ces intérêts si grands, si respectables, il ne lui serait plus donné
-de les traiter; que d'après le principe posé, celui de sa déchéance,
-la faculté de représenter la France, de négocier pour elle, avait
-passé au gouvernement provisoire, et qu'on n'écouterait rien de ce qui
-serait dit par lui sur ce sujet.--Mais, repartit Napoléon, ce
-gouvernement provisoire, quelle force a-t-il autre que la mienne,
-autre que celle que je lui prête en me tenant ici à Fontainebleau avec
-les débris de l'armée? Lorsque je me serai soumis, et l'armée avec
-moi, il sera réduit à la plus complète impuissance; on l'écoutera
-encore moins que nous, et il sera contraint de se rendre à
-discrétion.--
-
-Telle était en effet la situation, et on ne pouvait mieux la décrire,
-mais celui qui la déplorait ainsi en était le principal auteur, et il
-devait s'y résigner comme à tout le reste. M. de Caulaincourt
-s'appliqua de son mieux à le lui faire comprendre, et ce grave
-personnage mettant une sorte d'insistance à ramener Napoléon au seul
-sujet qui le regardât désormais, c'est-à-dire à sa personne et à sa
-famille, l'ancien maître du monde impatienté s'écria: On veut donc me
-réduire à discuter de misérables intérêts d'argent!... C'est indigne
-de moi... Occupez-vous de ma famille, vous Caulaincourt... Quant à
-moi, je n'ai besoin de rien... Qu'on me donne la pension d'un
-invalide, et ce sera bien assez!--
-
-[En marge: Napoléon rappelle les maréchaux et leur annonce son
-abdication.]
-
-Après ces entretiens qui remplirent la nuit et la matinée du 6 avril,
-après la rédaction de l'acte qui contenait son abdication définitive,
-à laquelle il apporta beaucoup de soin, Napoléon rappela les maréchaux
-pour leur faire connaître ses dernières résolutions. Admis auprès de
-lui, et ne sachant pas ce qu'il avait décidé, ils renouvelèrent leurs
-doléances; ils recommencèrent à dire que l'armée était épuisée,
-qu'elle n'avait plus de sang à répandre, tant elle en avait répandu,
-et ils étaient si pressés d'obtenir la faculté de courir auprès du
-nouveau gouvernement, qu'ils en seraient venus peut-être, s'ils
-avaient trouvé de la résistance, à manquer pour la première fois de
-respect à Napoléon. Mais après avoir mis une sorte de malice à les
-laisser quelques instants dans cette anxiété, Napoléon leur dit:
-Messieurs, tranquillisez-vous. Ni vous, ni l'armée, n'aurez plus de
-sang à verser. Je consens à abdiquer purement et simplement. J'aurais
-voulu pour vous, autant que pour ma famille, assurer la succession du
-trône à mon fils. Je crois que ce dénoûment vous eût été encore plus
-profitable qu'à moi, car vous auriez vécu sous un gouvernement
-conforme à votre origine, à vos sentiments, à vos intérêts... C'était
-possible, mais un indigne abandon vous a privés d'une situation que
-j'espérais vous ménager. Sans la défection du 6e corps, nous aurions
-pu cela et autre chose, nous aurions pu relever la France... Il en a
-été autrement... Je me soumets à mon sort, soumettez-vous au vôtre...
-Résignez-vous à vivre sous les Bourbons, et à les servir fidèlement.
-Vous avez souhaité du repos, vous en aurez. Mais, hélas! Dieu veuille
-que mes pressentiments me trompent!... Nous n'étions pas une
-génération faite pour le repos. La paix que vous désirez moissonnera
-plus d'entre vous sur vos lits de duvet, que n'eût fait la guerre dans
-nos bivouacs.--Après ces paroles prononcées d'un ton triste et
-solennel, Napoléon leur lut l'acte de son abdication, conçu dans les
-termes suivants:
-
-[En marge: Acte d'abdication.]
-
-«Les puissances alliées ayant proclamé que l'Empereur Napoléon était
-le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'Empereur
-Napoléon, fidèle à ses serments, déclare qu'il renonce pour lui et ses
-héritiers aux trônes de France et d'Italie, parce qu'il n'est aucun
-sacrifice personnel, même celui de la vie, qu'il ne soit prêt à faire
-à l'intérêt de la France.»
-
-[En marge: Joie des maréchaux.]
-
-En entendant cette lecture, les lieutenants de Napoléon se
-précipitèrent sur ses mains pour le remercier du sacrifice qu'il
-faisait, et lui répétèrent ce qu'ils lui avaient déjà dit à propos de
-son abdication conditionnelle, c'est qu'en descendant ainsi du trône
-il se montrait plus grand que jamais. Il permit à leur joie secrète
-ces dernières flatteries, et les laissa dire, car il ne voulait pas
-plus les abaisser que s'abaisser lui-même par de misérables
-récriminations. D'ailleurs, qui les avait faits tels? Lui seul, par le
-despotisme qui avait brisé leur caractère, par les guerres
-interminables qui avaient épuisé leurs forces: il n'avait donc pas
-droit de se plaindre, et il agissait noblement en reconnaissant les
-conséquences inévitables de ses erreurs, et en s'y soumettant sans
-éclat humiliant ni pour lui ni pour les autres.
-
-Il fut ensuite convenu que M. de Caulaincourt, suivi comme auparavant
-des maréchaux Macdonald et Ney, se rendrait à Paris, pour porter à
-Alexandre l'acte définitif de l'abdication, acte dont il resterait
-l'unique dépositaire, et qu'il devait échanger contre le traité qui
-assurerait à la famille impériale un traitement convenable. Napoléon
-insista encore une fois pour qu'il ne fût fait d'efforts, s'il en
-fallait pour réussir, qu'en ce qui concernait son fils et ses proches.
-Il congédia les maréchaux et serra affectueusement la main à M. de
-Caulaincourt, toujours le dépositaire principal de sa confiance.
-
-[En marge: Tristesse de l'armée.]
-
-À peine cette nouvelle fut-elle connue dans Fontainebleau, que la
-tristesse se répandit dans les rangs des vieux soldats. Au contraire
-parmi les officiers de haut grade on éprouva un immense soulagement.
-On pouvait en effet quitter sans trop d'embarras l'ancien maître pour
-le nouveau. La plupart des maréchaux cherchèrent comment ils feraient
-arriver leur adhésion au gouvernement provisoire. Ils auraient
-volontiers chargé M. de Caulaincourt de ce soin, si sa hauteur n'eût
-écarté ce genre de confiance. Mais leur supplice touchait à son terme,
-et vingt-quatre heures allaient suffire pour que les modèles
-d'adhésion abondassent, avec des signatures capables de mettre les
-plus scrupuleux d'entre eux à leur aise.
-
-[En marge: Retour à Paris de M. de Caulaincourt et des maréchaux.]
-
-[En marge: Félicitations d'Alexandre aux envoyés de Napoléon, qui lui
-apportent l'abdication pure et simple.]
-
-[En marge: Promesse des traitements les plus généreux.]
-
-M. de Caulaincourt et les deux maréchaux repartirent immédiatement
-pour Paris, où ils arrivèrent à une heure fort avancée de la journée
-du 6. À minuit ils étaient chez l'empereur de Russie, qui les
-attendait avec une extrême impatience, impatience partagée par le
-gouvernement provisoire et par ses nombreux adhérents. Bien que la
-défection du 6e corps eût fort diminué les craintes qu'inspirait
-encore Napoléon, bien que les assurances données par le maréchal Ney
-et par la plupart des personnages militaires avec lesquels on s'était
-mis en correspondance, eussent laissé peu de doute sur la prochaine
-adhésion de l'armée, on était toujours saisi d'un sentiment de terreur
-en songeant à tout ce que pouvait tenter le génie infernal, comme on
-l'appelait, qui s'était retiré à Fontainebleau, et qu'on honorait par
-la peur qu'on éprouvait, tout en cherchant à le déshonorer par un
-débordement d'injures inouï. Ce fut une sorte de joie universelle,
-quand le maréchal Ney eut dit aux plus pressés de l'hôtel
-Saint-Florentin, qu'ils pouvaient être tranquilles, et qu'on apportait
-l'abdication pure et simple. Lorsque les envoyés de Napoléon entrèrent
-chez l'empereur Alexandre, ce prince, qui réservait toujours à M. de
-Caulaincourt son premier serrement de main, courut cette fois au
-maréchal Ney pour le remercier de ce qu'il avait fait, et lui dire
-qu'entre tous les services qu'il avait rendus à sa patrie, le dernier
-ne serait pas le moins grand. Le monarque russe faisait allusion à la
-lettre de la veille, dans laquelle le maréchal Ney s'était vanté
-d'avoir décidé l'abdication, et avait promis d'en apporter l'acte
-formel. M. de Caulaincourt et le maréchal Macdonald, ignorant
-l'existence de cette lettre, et n'ayant rien vu qui pût leur faire
-considérer le maréchal Ney comme l'auteur des dernières résolutions de
-Napoléon, furent singulièrement surpris, et laissèrent apercevoir leur
-surprise au maréchal Ney qui en parut embarrassé. Alexandre se hâta de
-rendre communs aux deux autres négociateurs les remercîments qu'il
-avait d'abord adressés au maréchal Ney, et s'étant enquis des
-conditions auxquelles ils livreraient l'acte essentiel dont ils
-étaient dépositaires, il n'y trouva rien à objecter. Quant à l'île
-d'Elbe pourtant il déclara qu'il tiendrait sa parole, parce qu'il se
-regardait comme engagé par les quelques mots qu'il avait dits à M. de
-Caulaincourt, mais que ses alliés jugeaient cette concession
-imprudente, et la blâmaient ouvertement, qu'il en serait néanmoins
-comme il l'avait promis; que, relativement au Roi de Rome, à
-Marie-Louise, une principauté en Italie était le moins qu'on pût
-faire, et que l'Autriche allait recouvrer assez de territoires dans
-cette contrée pour ne pas marchander avec sa propre fille; que, quant
-aux frères de Napoléon, à sa première femme, à ses enfants adoptifs,
-au prince Eugène, à la reine Hortense, on accorderait tout ce qui
-serait dû, qu'il s'y engageait personnellement, que son ministre M. de
-Nesselrode serait au besoin le défenseur des intérêts de la famille
-Bonaparte, qu'on eût à s'adresser à ce ministre pour les détails, sauf
-à recourir à lui Alexandre, en cas de difficulté. En congédiant les
-négociateurs, l'empereur de Russie retint M. de Caulaincourt,
-s'expliqua plus franchement encore avec ce noble personnage qu'il
-traitait toujours en ami, et lui avoua que les nouvelles qu'il venait
-de recevoir du soulèvement des paysans français, sans l'alarmer,
-l'inquiétaient cependant, car ces paysans avaient égorgé un gros
-détachement russe dans les Vosges. Il s'apitoya ensuite sur les
-abandons qui allaient se multiplier autour de Napoléon, recommanda de
-ne pas perdre de temps pour régler ce qui le concernait, car deux
-choses faisaient, disait-il, de grands progrès en ce moment, la
-bassesse des serviteurs de l'Empire, et l'enivrement des serviteurs de
-l'ancienne royauté. À ce sujet il parla des Bourbons et de leurs amis
-avec une liberté singulière, montra à la fois de la surprise, du
-dégoût, de l'humeur de ce qu'il voyait de toutes parts, et dit
-qu'après avoir eu tant de peine à se sauver des folies guerrières de
-Napoléon, on aurait bien de la peine aussi à se garantir des folies
-réactionnaires des royalistes. Il congédia M. de Caulaincourt en lui
-promettant toute son amitié pour lui-même, et son appui pour
-l'infortune de Napoléon.
-
-[En marge: Joie du gouvernement provisoire et des royalistes à la
-nouvelle de l'abdication pure et simple.]
-
-[En marge: Déchaînement inouï dont Napoléon devient l'objet en ce
-moment.]
-
-Même après la déchéance prononcée par le Sénat, la crainte que
-Napoléon à Fontainebleau ne cessait d'inspirer, avait contenu encore
-les royalistes, et les avait empêchés de se livrer à toutes leurs
-passions. La défection du 6e corps qui réduisait Napoléon à une
-complète impuissance, les avait déjà fort rassurés; mais en apprenant
-son abdication pure et simple, c'est-à-dire la remise faite par
-lui-même de sa terrible épée, ils n'avaient plus gardé de mesure dans
-l'explosion de leurs sentiments. Qu'ils fussent, après tant de
-souffrances, de sang versé, de désastres publics et privés, qu'ils
-fussent joyeux de revoir les princes sous lesquels ils avaient été
-jeunes, riches, puissants, heureux, rien n'était plus naturel et plus
-légitime! Qu'à la joie ils ajoutassent toutes les fureurs de la haine
-triomphante, hélas! rien n'était plus naturel aussi, mais plus
-déplorable pour la dignité de la France! Jamais en effet on n'a
-surpassé, dans aucun temps, dans aucun pays, l'explosion de colère qui
-signala la déchéance constatée de Napoléon, et il faut reconnaître que
-les partisans de l'ancienne royauté, qualifiés spécialement du titre
-de royalistes, n'étaient pas les seuls à vociférer les plus violentes
-injures. Les pères et mères de famille, réduits jusqu'ici à maudire en
-secret cette guerre qui dévorait leurs enfants, libres désormais de
-faire éclater leurs sentiments, n'appelaient Napoléon que des noms les
-plus atroces. On n'avait pas plus maudit Néron dans l'antiquité,
-Robespierre dans les temps modernes. On ne le désignait plus que par
-le titre de l'_Ogre de Corse_. On le représentait comme un monstre,
-occupé à dévorer des générations entières, pour assouvir une rage de
-guerre insensée. Un écrit, secrètement préparé par M. de Chateaubriand
-dans les dernières heures de l'Empire, mais publié seulement à l'abri
-des baïonnettes étrangères, était l'expression exacte de ce
-débordement de haines sans pareilles. Dans un style où il semblait que
-la passion eût surexcité le mauvais goût trop fréquent de l'écrivain,
-M. de Chateaubriand attribuait à Napoléon tous les vices, toutes les
-bassesses, tous les crimes. Cet écrit était lu avec une avidité
-incroyable à Paris, et de Paris il passait dans les provinces, excepté
-toutefois dans celles où l'ennemi avait pénétré. Contraste singulier!
-les provinces qui souffraient le plus des fautes de Napoléon, lui en
-voulaient moins que les autres, parce qu'elles s'obstinaient à voir en
-lui l'intrépide défenseur du sol. Partout ailleurs la colère allait
-croissant, et comme un homme irrité s'irrite encore davantage en
-criant, l'esprit public paraissait s'enivrer lui-même de sa propre
-fureur. Le meurtre du duc d'Enghien sur lequel on s'était tu si
-longtemps, le perfide rendez-vous de Bayonne où avaient succombé les
-princes espagnols, étaient le sujet des récits les plus noirs, comme
-si à la vérité déjà si grave on avait eu besoin d'ajouter la calomnie.
-Le retour d'Égypte, le retour de Russie, étaient qualifiés de lâches
-abandons de l'armée française compromise. Napoléon, disait-on, n'avait
-pas fait une seule campagne qui fût véritablement belle. Il n'avait
-eu, dans sa longue carrière, que quelques événements heureux, obtenus
-à coups d'hommes. L'art militaire, corrompu en ses mains, était
-devenu une vraie boucherie. Son administration, jusque-là si admirée,
-n'avait été qu'une horrible fiscalité destinée à enlever au pays son
-dernier écu et son dernier homme. L'immortelle campagne de 1814
-n'était qu'une suite d'extravagances inspirées par le désespoir.
-Enfin, un ordre donné par l'artillerie dans la bataille du 30 mars, à
-l'insu de Napoléon qui était à quatre-vingts lieues de Paris, et
-prescrivant de détruire les munitions de Grenelle pour en priver
-l'ennemi, était considéré comme la résolution de faire sauter la
-capitale. Un officier, cherchant à flatter les passions du jour,
-prétendait s'être refusé à l'exécution de cet ordre épouvantable. Le
-monstre, disait-on, avait voulu détruire Paris, comme un corsaire qui
-fait sauter son vaisseau, avec cette différence qu'il n'était pas sur
-le vaisseau. Du reste, ajoutait-on, il n'était pas Français, et on
-devait s'en féliciter pour l'honneur de la France. Il avait changé son
-nom de _Buonaparte_, il en avait fait _Bonaparte_, et c'était
-_Buonaparte_ qu'il le fallait appeler. Le nom de Napoléon même ne lui
-était pas dû. Napoléon était un saint imaginaire; c'est Nicolas qu'il
-fallait joindre à son nom de famille. Ce monstre, disait-on encore,
-cet ennemi des hommes, était un impie. Tandis qu'en public il allait
-entendre la messe à sa chapelle, ou à Notre-Dame, il faisait, dans son
-intimité, avec Monge, Volney et autres, profession d'athéisme. Il
-était dur, brutal, battait ses généraux, outrageait les femmes, et,
-comme soldat, n'était qu'un lâche. Et la France, s'écriait-on, avait
-pu se soumettre à un tel homme! On ne pouvait expliquer cette
-aberration que par l'aveuglement qui suit les révolutions! À ce
-débordement de paroles s'étaient ajoutés des actes du même caractère.
-La statue de Napoléon, à laquelle on avait vainement attaché une corde
-pour la renverser le jour de l'entrée des coalisés, attaquée quelques
-jours plus tard avec les moyens de l'art, avait été descendue de la
-colonne d'Austerlitz dans un obscur magasin de l'État, et en
-contemplant le monument la haine publique avait la satisfaction de
-n'apercevoir que le vide sur son sommet dépouillé.
-
-[En marge: Flatteries adressées aux souverains qui occupent Paris.]
-
-[En marge: Le patriotisme a ses revers comme la liberté.]
-
-Telle était l'explosion de colère à laquelle, par un terrible retour
-des choses d'ici-bas, l'homme le plus adulé pendant vingt années,
-l'homme qui avait le plus joui de l'admiration stupéfaite de
-l'univers, devait assister tout vivant. Au surplus, il était assez
-grand pour se placer au-dessus de telles indignités, et assez coupable
-aussi pour savoir qu'il s'était attiré par ses actes ce cruel
-revirement d'opinion. Mais il y avait quelque chose de plus triste
-encore dans ce spectacle, c'étaient les flatteries prodiguées en même
-temps aux souverains alliés. Sans doute Alexandre, par la conduite
-qu'il tenait et dont il donnait l'exemple à ses alliés, méritait les
-remercîments de la France. Mais si l'ingratitude n'est jamais permise,
-la reconnaissance doit être discrète quand elle s'adresse aux
-vainqueurs de son pays. Il n'en était pas ainsi, et on s'évertuait à
-redire qu'il était bien magnanime à des souverains qui avaient tant
-souffert par les mains des Français, de se venger d'eux aussi
-doucement. Les flammes de Moscou étaient rappelées tous les jours, non
-par des écrivains russes, mais par des écrivains français. On ne se
-contentait pas de louer le maréchal Blucher, le général Sacken, braves
-gens dont l'éloge était naturel et mérité dans les bouches prussiennes
-et russes, on allait chercher un émigré français, le général Langeron,
-qui servait dans les armées du czar, pour raconter avec complaisance
-combien il s'était distingué dans l'attaque de Montmartre, et combien
-de justes récompenses il avait reçues de l'empereur Alexandre. Ainsi,
-dans les nombreuses péripéties de notre grande et terrible révolution,
-le patriotisme devait, comme la liberté, avoir ses revers, et, de même
-que la liberté, idole des coeurs en 1789, était devenue en 1793
-l'objet de leur aversion, de même le patriotisme devait être foulé aux
-pieds jusqu'à faire honorer l'acte, coupable en tout temps, de porter
-les armes contre son pays. Tristes jours que ceux de réaction, où
-l'esprit public, profondément troublé, perd les notions les plus
-élémentaires des choses, bafoue ce qu'il avait adoré, adore ce qu'il
-avait bafoué, et prend les plus honteuses contradictions pour un
-heureux retour à la vérité!
-
-[En marge: Soudain enthousiasme pour les princes de la maison de
-Bourbon.]
-
-Naturellement si Napoléon était un monstre auquel il fallait arracher
-la France, les Bourbons étaient des princes accomplis auxquels il
-fallait la rendre le plus tôt possible, comme un bien légitime qui
-leur appartenait. La France ne les avait pas précisément oubliés, car
-vingt ans ne suffisent pas pour qu'on oublie une illustre famille qui
-a grandement régné pendant des siècles, mais la génération présente
-ignorait absolument comment et à quel degré ils étaient les parents
-de l'infortuné roi mort sur l'échafaud, et de l'enfant non moins
-infortuné mort entre les mains d'un cordonnier. On se demandait si
-c'étaient des fils, des frères, des cousins de ces princes malheureux,
-car, excepté quelques gens âgés, la masse n'en savait rien. La
-flatterie, prompte à courir de celui qu'on appelait le tyran déchu, à
-ceux qu'on appelait des anges sauveurs, attribuait à ces derniers
-toutes les vertus, et ils en avaient assurément qui auraient mérité
-d'être célébrées dans un langage plus noble et plus sérieux. On disait
-que Louis XVI avait laissé un frère, Louis-Stanislas-Xavier, destiné
-aujourd'hui à lui succéder sous le nom de Louis XVIII, lequel était un
-savant, un lettré et un sage; qu'il avait laissé un autre frère, le
-comte d'Artois, modèle de bonté et de grâce française, enfin des
-neveux, le duc d'Angoulême, le duc de Berry, types de l'antique
-honneur chevaleresque. Sous ces princes, doux, justes, ayant conservé
-les vertus qu'une affreuse révolution avait presque emportées de la
-terre, la France, aimée, estimée de l'Europe, trouverait le repos et
-le laisserait au monde. Elle trouverait même la liberté, qu'elle
-n'avait pas rencontrée au milieu des orgies sanguinaires de la
-démagogie, et que lui apporteraient des princes formés vingt ans à
-l'école de l'Angleterre. Il y avait une incontestable portion de
-vérité dans ce langage de la flatterie impatiente, et tout cela
-pouvait devenir vrai, si les passions des partis ne venaient corrompre
-tant d'heureux éléments de prospérité et de repos.
-
-[En marge: Nécessité du rétablissement des Bourbons.]
-
-Quoi qu'il en soit, les Bourbons, outre leur mérite, avaient pour eux
-la puissance de la nécessité. En effet, la République, toute souillée
-encore du sang versé en 1793, n'étant pas proposable à la France
-épouvantée, la royauté seule étant possible, et des deux royautés
-alors présentes aux esprits, celle du génie, celle de la tradition, la
-première s'étant perdue par ses égarements, que restait-il, sinon la
-seconde, consacrée par les siècles, et rajeunie par le malheur? Il
-était donc bien naturel qu'après avoir employé quelques jours à se
-remettre les Bourbons en mémoire, on se ralliât à eux avec un
-entraînement qui croissait d'heure en heure.
-
-[En marge: Conditions mises à l'entrée de M. le comte d'Artois à
-Paris.]
-
-Il fallait donc se hâter de faire deux choses: rédiger la Constitution
-qui lierait les Bourbons en les rappelant, et en même temps recevoir
-M. le comte d'Artois à Paris. M. le comte d'Artois était demeuré caché
-à Nancy, comme on l'a vu, attendant le retour de M. de Vitrolles, qui
-était venu se concerter avec le gouvernement provisoire, et qui
-n'avait pas voulu retourner auprès du prince avant que la question de
-la régence de Marie-Louise fût vidée. Cette régence étant
-définitivement repoussée, le rappel des Bourbons restant la seule
-solution imaginable, il fallait renvoyer M. de Vitrolles à Nancy pour
-qu'il y allât chercher le prince. M. de Talleyrand et les membres du
-gouvernement provisoire, malgré les exigences de M. de Vitrolles, lui
-donnèrent pour instruction de dire à M. le comte d'Artois qu'il serait
-reçu aux portes de Paris avec tous les honneurs dus à son rang; qu'il
-serait conduit à Notre-Dame pour y entendre un _Te Deum_, et de
-Notre-Dame aux Tuileries; qu'il devrait entrer avec l'uniforme de
-garde national; qu'il était même à désirer qu'il prît la cocarde
-tricolore, car ce serait un moyen certain de s'attacher l'armée; que
-tel était l'avis des hommes éclairés dont le concours était
-actuellement indispensable; que le pouvoir qu'on lui attribuerait
-serait celui de représentant de Louis XVIII, dont il avait les lettres
-patentes; que ces lettres seraient soumises au Sénat, qui, s'appuyant
-sur elles, décernerait au prince le titre de lieutenant-général du
-royaume, aux conditions, bien entendu, de la Constitution nouvelle.
-
-[En marge: Résistance de M. de Vitrolles à ces conditions.]
-
-M. de Vitrolles, sous l'inspiration des sentiments qui animaient le
-vieux parti royaliste, se récria fort contre la cocarde tricolore, les
-couleurs blanches étant selon lui celles de l'antique royauté, et
-l'emblème de son droit inaliénable; contre la prétention du Sénat
-d'investir lui-même M. le comte d'Artois du pouvoir royal, et
-par-dessus tout contre l'idée d'imposer une Constitution au souverain
-légitime. M. de Talleyrand n'aimant point à lutter, et comptant sur le
-temps pour arranger toutes choses, dit assez légèrement à M. de
-Vitrolles qu'il fallait partir sans délai pour aller chercher le
-prince, qu'on verrait au moment même de l'entrée de M. le comte
-d'Artois comment on pourrait résoudre la difficulté de la cocarde;
-que, relativement à la Constitution, il était indispensable d'en faire
-une, mais qu'on la rendrait le moins gênante possible, et qu'on
-tâcherait surtout de lui ôter l'apparence d'une loi imposée. Il lui
-répéta, en un mot, qu'il fallait partir, et ne pas retarder par des
-difficultés puériles la marche des événements. Il le chargea en même
-temps de porter au prince l'assurance de son dévouement personnel le
-plus absolu.
-
-[En marge: On l'oblige à s'y soumettre, et à partir pour aller
-chercher M. le comte d'Artois.]
-
-Afin de convaincre davantage M. de Vitrolles qu'il n'y avait pas mieux
-à faire que de s'en aller avec ces conditions, on lui procura une
-audience de l'empereur Alexandre. Pendant cette audience M. de
-Vitrolles ayant voulu, avec l'arrogance des partis victorieux, plaider
-pour les anciennes couleurs et pour la pleine liberté du roi de
-France, l'empereur Alexandre, sortant de sa douceur habituelle, lui
-dit que les monarques alliés n'avaient pas franchi le Rhin avec quatre
-cent mille hommes pour rendre la France esclave de l'émigration; que
-sans avoir la prétention de lui imposer un gouvernement, ils
-suivraient l'avis de l'autorité actuellement la seule admise et
-admissible, celle du Sénat; que s'étant servis de cette autorité pour
-détrôner Napoléon, ils ne la payeraient pas d'ingratitude en la
-détrônant elle-même; que l'autorité du Sénat d'ailleurs était à leurs
-yeux la seule sage, la seule éclairée, et qu'il n'y avait qu'elle qui
-pût imprimer à tout ce qu'on ferait un caractère à la fois régulier et
-national; qu'après tout la puissance qui avait enfoncé les portes de
-Paris était là, que cette puissance était celle de l'Europe, qu'il
-fallait la subir, et surtout ne pas lui inspirer le regret de s'être
-déjà si fort engagée en faveur des Bourbons.
-
-M. de Vitrolles aurait été bien tenté de contredire, car il trouvait
-maintenant odieuse l'influence étrangère qu'il n'avait pas craint
-d'aller chercher à Troyes, et la regardait comme insupportable depuis
-qu'elle donnait de bons conseils. Pourtant il n'y avait pas à
-répliquer, et il se mit en route porteur des conditions du
-gouvernement provisoire, se promettant bien avec ses amis d'en
-rabattre dans l'exécution le plus qu'ils pourraient.
-
-[En marge: La principale des conditions imposées à M. le comte
-d'Artois était une Constitution.]
-
-[En marge: L'oeuvre de la Constitution nouvelle abandonnée à quelques
-sénateurs et à M. de Montesquiou.]
-
-La plus pressante des mesures à prendre, c'était de rédiger la
-Constitution. Il importait de se hâter, premièrement pour rendre
-définitive la déchéance de Napoléon en lui donnant les Bourbons pour
-successeurs, secondement pour lier les Bourbons eux-mêmes en les
-rappelant, et les astreindre aux principes de 1789. Cette double idée
-de rappeler les Bourbons et de leur imposer de sages lois, propagée
-par M. de Talleyrand, avait pénétré dans toutes les têtes. D'après le
-plan primitif, c'était le gouvernement provisoire lui-même qui devait
-arrêter le projet de Constitution. Afin d'accomplir cette tâche il
-avait voulu s'aider des membres les plus éclairés et les plus
-accrédités du Sénat, et les avait réunis auprès de lui. Aux premiers
-mots proférés sur ce grave sujet, on avait vu surgir les idées les
-plus contradictoires, toutes celles qui en 1791 dominaient les esprits
-et les entraînaient en sens divers. En effet l'instruction politique
-de la France, successivement interrompue par la Terreur et par
-l'Empire, avait en quelque sorte été suspendue, et on en était aux
-idées de l'Assemblée constituante, modérées toutefois par le temps. M.
-de Talleyrand, qui haïssait la dispute, avait alors résolu de laisser
-faire les sénateurs eux-mêmes, en leur recommandant trois choses:
-d'aller vite, de lier les Bourbons en les rappelant, et pour les mieux
-lier d'établir le Sénat dans la nouvelle Constitution à titre de
-Chambre haute de la monarchie restaurée. Il cherchait ainsi à
-contenter le Sénat dont on avait besoin, et à en faire un obstacle
-contre l'émigration. Après ce conseil, M. de Talleyrand avait
-abandonné l'oeuvre, et des membres du gouvernement provisoire il
-n'était resté sur le terrain que M. l'abbé de Montesquiou, disputeur
-opiniâtre et hautain, tenant beaucoup à savoir quelles conditions on
-imposerait aux Bourbons, dont il était l'agent secret et très-fidèle.
-
-[En marge: Principes sur lesquels devait reposer la Constitution
-nouvelle.]
-
-Les discussions furent vives entre ce personnage et les sénateurs
-chargés de rédiger la Constitution. Voici sur quoi portèrent ces
-discussions. Le Sénat voulait d'abord que Louis XVIII, frère et
-héritier de l'infortuné Louis XVI, depuis la mort de l'auguste
-orphelin resté prisonnier au Temple, fût considéré comme _librement_
-rappelé par la nation, et saisi de la royauté seulement après qu'il
-aurait prêté serment à la Constitution nouvelle. On s'adressait à ce
-prince, sans doute à cause de son origine royale dont on reconnaissait
-ainsi la valeur héréditaire, mais on allait le chercher _librement_,
-et on le prenait _à condition_, en vertu du droit qu'avait la nation
-de disposer d'elle-même. Le Sénat prétendait concilier ainsi l'un et
-l'autre droit, celui de l'ancienne royauté, et celui de la nation, en
-les admettant tous les deux, et en les liant par un contrat
-réciproque. Ce point, vivement contesté, une fois établi, venait la
-question de la forme du gouvernement, sur laquelle heureusement il n'y
-avait pas de contestation même entre les esprits les plus opposés.
-Ainsi un roi inviolable, dépositaire unique du pouvoir exécutif,
-l'exerçant par des ministres responsables, partageant le pouvoir
-législatif avec deux Chambres, l'une aristocratique, l'autre
-démocratique, était admis universellement. Sur certains détails
-seulement tenant à la pratique de ce système, il y avait des
-divergences. Les esprits imbus des préjugés de la Constituante
-souhaitaient que les deux Chambres jouissent de l'initiative en fait
-de présentation des lois, le Roi conservant toujours la faculté de les
-sanctionner, faculté que personne du reste ne songeait à lui
-contester. On n'avait pas alors appris par expérience que sous cette
-forme de gouvernement, l'essentiel pour les Chambres c'est d'arriver
-par le mécanisme de la Constitution à obtenir des ministres de leur
-choix. Ces ministres obtenus font ensuite les lois généralement
-désirées, car autrement des ministres contraints de présenter et
-d'exécuter des lois qu'ils n'auraient pas voulues, seraient les
-exécuteurs ou les plus gauches ou les moins sincères. On discutait
-donc, faute d'expérience, sur l'importance de l'initiative. Faute
-aussi d'expérience, ou pour mieux dire, sous l'influence d'expériences
-trop récentes et trop douloureuses, on parlait d'ôter au Roi le droit
-de paix et de guerre, oubliant encore que toutes ces prérogatives
-qu'on revendiquait pour les Chambres sont renfermées bien plus
-convenablement dans une seule, celle d'éloigner ou d'amener à volonté
-les ministres, qui, étant les élus de la majorité, font suivant ses
-désirs la paix ou la guerre. Enfin un autre sujet, tout de
-circonstance, celui qui concernait la composition des deux Chambres,
-était l'objet de nombreuses discussions. La seconde, dite Chambre
-_basse_ par les Anglais, qui sont assez fiers pour tenir non pas aux
-mots mais aux choses, ne donnait matière à aucun dissentiment. Au
-lieu de la faire nommer par le Sénat sur des candidats que
-présenteraient les corps électoraux, ainsi que cela se pratiquait sous
-l'Empire, on était d'accord de la faire élire directement par les
-colléges électoraux, en renvoyant à la législation ordinaire le soin
-d'organiser ces colléges. Le conflit le plus grave s'élevait au sujet
-de la Chambre _haute_. M. de Talleyrand et ses collaborateurs
-voulaient que sous la monarchie restaurée des Bourbons, toute
-influence appartînt au Sénat, composé des illustrations de la
-Révolution et de l'Empire. C'eût été assurément la chose la plus
-désirable, car les membres de ce Sénat avaient assez l'habitude de la
-soumission pour ne pas devenir gênants envers la royauté, et étaient
-assez imbus des sentiments de la révolution française pour opposer à
-l'émigration un obstacle invincible. Aussi M. de Talleyrand les
-avait-il encouragés à s'établir solidement dans la Constitution
-nouvelle en se déclarant pairs héréditaires. Il avait en cela trouvé
-l'empereur Alexandre complétement de son avis, car ce prince généreux
-et enthousiaste, ayant auprès de lui son ancien instituteur, M. de
-Laharpe, et mis par celui-ci en rapport avec les sénateurs libéraux,
-abondait entièrement dans leurs idées, répugnait à placer la France
-sous le joug de l'émigration après l'avoir arrachée au joug de
-l'Empire, et voulait se servir exclusivement du Sénat, soit pour
-détrôner Napoléon, soit pour lier les Bourbons en les rappelant.
-
-Encouragés dans ces tendances par des convictions sincères, par leurs
-intérêts, par de hautes approbations, les sénateurs n'entendaient pas
-faire les choses à demi. Ils voulaient que le Sénat tout entier
-composât la Chambre haute sous les Bourbons, et pour qu'il n'y fût pas
-noyé dans une immense promotion de pairs appartenant à l'émigration,
-ils prétendaient limiter le nombre des membres de cette Chambre au
-nombre actuel des sénateurs, et accorder seulement au Roi la faculté
-de pourvoir aux vacances, faculté singulièrement restreinte,
-l'hérédité de la pairie étant admise. À ces avantages politiques ils
-avaient le projet d'ajouter des avantages pécuniaires, en s'attribuant
-la propriété de leur dotation, qui serait divisée par égale part entre
-les sénateurs vivants. Du reste pour ne pas paraître songer
-exclusivement à eux, les sénateurs voulaient encore que le Corps
-législatif actuel, jusqu'à son remplacement successif, composât la
-Chambre _basse_ de la monarchie.
-
-Enfin venaient les points sur lesquels il y avait unanimité: le vote
-de la dépense et de l'impôt par les Chambres, l'égalité de la justice
-pour tous, l'inamovibilité de la magistrature, la liberté
-individuelle, la liberté des cultes, la liberté de la presse sauf la
-répression des délits par les tribunaux, l'égale admissibilité des
-Français à tous les emplois, le maintien des grades et dotations de
-l'armée, la conservation de la Légion d'honneur, la reconnaissance de
-la nouvelle noblesse avec rétablissement de l'ancienne, le respect
-absolu de la dette publique, l'irrévocabilité des ventes des biens
-dits _nationaux_, et enfin l'oubli des actes et opinions par lesquels
-chacun s'était signalé depuis 1789. Ainsi dès cette époque on était
-d'accord, sauf quelques points de circonstance, sur la forme de
-monarchie, qualifiée de _constitutionnelle_, consistant dans un roi
-héréditaire, inviolable, représenté par des ministres responsables
-devant deux Chambres diverses d'origine et pourvues des moyens de
-plier les ministres à leur opinion, monarchie qui n'est ni anglaise,
-ni française, ni allemande, mais de tous les pays et de tous les
-temps, car elle est la seule possible dès qu'on repousse la monarchie
-absolue.
-
-[En marge: Résistance des royalistes systématiques à la Constitution
-projetée.]
-
-En général la masse des royalistes, enivrée de joie à l'idée de revoir
-les Bourbons, ne s'occupait guère de questions constitutionnelles.
-Pourvu qu'on lui rendit le Roi d'autrefois, c'était assez pour elle. À
-la vérité elle l'aimait mieux maître de tout comme jadis, qu'entouré
-de gênes révolutionnaires, mais enfin qu'on le lui rendît, n'importe
-comment, et elle se croyait sûre de retrouver son bonheur passé.
-Cependant quelques personnages, plus avisés ou plus subtils, ayant
-systématisé leurs préjugés, prétendaient recouvrer le Roi _libre_, et
-à aucun prix ne le voulaient recevoir chargé d'entraves. M. l'abbé de
-Montesquiou était des principaux. Pour lui, comme pour ceux qui
-partageaient sa manière de voir, le Roi était seul souverain, et la
-prétendue souveraineté de la nation n'était qu'une impertinence
-révolutionnaire. Sans doute le Roi, qui n'avait pas les yeux fermés à
-la lumière, pouvait de temps en temps, tous les siècles ou
-demi-siècles, s'apercevoir qu'il y avait des abus, et les réformer,
-mais de sa pleine autorité, en octroyant une _ordonnance
-réformatrice_, laquelle irait au besoin jusqu'à modifier les formes du
-gouvernement, jamais jusqu'à aliéner le principe absolu de l'autorité
-royale. Voilà tout ce qu'ils étaient capables de concéder; mais
-imposer des conditions à la souveraineté du Roi, souveraineté d'ordre
-divin, venant de Dieu non des hommes, la soumettre à un serment, et ne
-rendre qu'à ce prix la couronne à son possesseur légitime, c'étaient
-suivant eux autant d'actes de révolte et d'insurrection.
-
-[En marge: Vives altercations entre M. de Montesquiou et les sénateurs
-chargés de rédiger la Constitution.]
-
-M. de Talleyrand, n'ayant guère le temps et pas davantage le goût de
-s'occuper de questions de ce genre, s'en fiant d'ailleurs au Sénat du
-soin d'enchaîner les Bourbons, avait laissé M. de Montesquiou aux
-prises avec les sénateurs chargés de rédiger la nouvelle Constitution.
-Cet abbé philosophe et politique ne se tenait pas de colère quand on
-énonçait devant lui le principe de la souveraineté nationale. Pourtant
-il n'était pas assez aveugle pour oser soutenir ouvertement le
-principe opposé, et pour espérer surtout de le faire prévaloir, car on
-aurait fait tourner notre planète en sens contraire plutôt que
-d'amener les hommes de la révolution à reconnaître que le Roi seul
-était souverain, que la nation était sujette, et n'avait que le droit
-d'être par lui bien traitée, comme les animaux par exemple ont le
-droit de n'être pas accablés par l'homme de souffrances inutiles.
-Aussi, tout en s'emportant, et se récriant contre ceci, contre cela,
-M. de Montesquiou n'osa-t-il pas aborder de front la difficulté, et
-contester le principe d'une sorte de contrat entre la royauté et la
-nation. Mais il profita de ce que le Sénat avait donné prise, en se
-faisant une trop grande part dans la future Constitution, pour se
-montrer à son égard violent, et presque injurieux.--Qu'êtes-vous
-donc, dit-il aux sénateurs, pour vous imposer ainsi à la nation et au
-Roi? À la nation? mais quel autre titre auriez-vous, qu'une
-Constitution que vous venez de renverser, ou une confiance que la
-nation ne vous a pas témoignée, et qu'il est douteux qu'elle éprouve?
-Au Roi?... mais il ne vous connaît pas, il est mon souverain et le
-vôtre, il revient par des décrets providentiels dont ni vous ni moi ne
-sommes les auteurs, et n'a aucune condition à subir de votre part.
-Limiter le nombre des pairs! Ne donner au Roi que la faculté de
-remplir les vacances!... Mais c'est violer les principes de la
-monarchie constitutionnelle, tels qu'on les entend dans le pays où on
-la connaît le mieux, en Angleterre; c'est faire de la pairie une
-oligarchie omnipotente, contre laquelle le Roi n'ayant pas la faculté
-de la dissolution comme à l'égard de la seconde Chambre, et privé des
-promotions par la limitation du nombre des pairs, resterait absolument
-impuissant. La pairie serait tout simplement un souverain absolu, et
-cette pairie ce serait vous-mêmes! Vous auriez rappelé le Roi
-seulement pour servir de voile à votre omnipotence!--
-
-Sur ce dernier point, il faut le reconnaître, M. l'abbé de Montesquiou
-avait raison, et limiter le nombre des pairs c'était rendre la pairie
-omnipotente. Mais il fut blessant, impertinent même, et sembla dire
-aux sénateurs qu'on pourrait bien leur laisser à tous leurs pensions,
-à quelques-uns leurs siéges, mais que c'était tout ce qu'on pouvait
-faire pour une troupe de révolutionnaires qui n'avaient plus la faveur
-populaire, qui n'auraient jamais la faveur royale, et qui avaient
-brisé leur seul appui en brisant Napoléon.
-
-[En marge: M. de Talleyrand pousse les uns et les autres à finir
-l'oeuvre.]
-
-Les sénateurs auraient pu répondre que s'ils ne représentaient ni le
-Roi ni la nation, personne dans le moment ne les représentait plus
-qu'eux, mais qu'avec leurs fautes et leurs faiblesses ils
-représentaient quelque chose de fort considérable, la Révolution
-française; qu'ils étaient les dépositaires fidèles de ses principes,
-que c'était là une force morale immense, qu'ils y joignaient une force
-de fait tout aussi incontestable, celle d'être la seule autorité
-reconnue, notamment par les étrangers tout-puissants à Paris; qu'ils
-avaient la couronne dans les mains, qu'ils la donneraient _à
-condition_, sauf à ceux qui prétendaient la recouvrer, à la refuser si
-les conditions ne leur convenaient point. Malheureusement parmi ces
-hommes, dont les opinions étaient tenaces, mais le caractère brisé,
-personne n'était capable de parler avec vigueur. Au lieu de répondre
-ils se contentèrent d'agir. Regardant M. de Montesquiou comme un
-arrogant, avant-coureur d'autres bien pires que lui, ils se hâtèrent
-d'écrire ce qui leur convenait dans leur projet de Constitution,
-encouragés qu'ils étaient par l'approbation secrète de M. de
-Talleyrand, et par l'approbation peu dissimulée de l'empereur
-Alexandre. Il faut ajouter que ces altercations avaient acquis leur
-plus grande vivacité le 5 avril, le jour même où les maréchaux
-traitaient à Paris la question de la régence de Marie-Louise, et où
-les représentants du royalisme étaient en proie aux plus grandes
-alarmes. Obtenir dans un pareil moment la proclamation des Bourbons
-par le Sénat, n'importe à quelle condition, était un avantage
-inestimable.--Finissons-en, dit M. de Talleyrand à M. de Montesquiou,
-obtenons de la seule autorité reconnue l'exclusion des Bonaparte et le
-rappel des Bourbons, et puis on s'appliquera, ou à se débarrasser de
-gênes importunes, ou à les subir.--Finissez-en, dit-il également aux
-sénateurs, proclamez les Bourbons, car Bonaparte vous ferait payer
-cher vos actes du 1er et du 2 avril. Proclamez les Bourbons, et
-imposez-leur les conditions que vous voudrez. Si elles ne leur
-conviennent pas ils refuseront la couronne, mais n'en croyez rien. Ils
-prendront la couronne n'importe comment, et nous serons sortis des
-mains du furieux qui est à Fontainebleau.--Ces conseils, excellents
-pour ajourner les difficultés, fort insuffisants pour les résoudre,
-étaient un moyen de se tirer actuellement d'embarras. Le Sénat les
-suivit, et le lendemain 6, tandis que les maréchaux retournaient à
-Fontainebleau pour demander l'abdication pure et simple, il vota la
-Constitution en la fondant sur les bases que nous avons exposées.
-
-[En marge: Constitution dite du Sénat.]
-
-Le Sénat dans cette Constitution _rappelait librement au trône_, sous
-le titre de ROI DES FRANÇAIS, Louis-Stanislas-Xavier, frère de Louis
-XVI, et lui conférait la royauté héréditaire, dont ce prince ne devait
-être saisi qu'après avoir prêté serment d'observer fidèlement la
-Constitution nouvelle; il établissait ensuite un Roi inviolable, des
-ministres responsables, deux Chambres, l'une héréditaire, l'autre
-élective; il composait avec le Sénat la Chambre héréditaire, dont il
-limitait le nombre à 200 membres, ce qui laissait à la royauté une
-cinquantaine de nominations à faire; il composait la Chambre élective
-avec le Corps législatif actuel, jusqu'au renouvellement légal de ce
-corps; il assurait aux membres du Sénat leurs dotations, à ceux du
-Corps législatif leurs appointements; il réservait au Roi le pouvoir
-exécutif tout entier, le droit de paix et de guerre compris; il
-partageait le pouvoir législatif entre le Roi et les deux Chambres,
-admettait une magistrature inamovible, consacrait la liberté des
-cultes, la liberté individuelle, la liberté de la presse; il
-maintenait la Légion d'honneur, les deux noblesses, les avantages
-attribués à l'armée, la dette publique, les ventes dites nationales,
-et proclamait enfin l'oubli des votes et actes antérieurs, etc.
-
-[En marge: Déchaînement des royalistes et du public contre la
-Constitution du Sénat.]
-
-Ces dispositions rédigées en termes simples, clairs, et assez généraux
-pour laisser beaucoup à faire au temps, furent votées le 6 au soir. Le
-7 on imprima la Constitution; le 8 on la publia dans les divers
-quartiers de la capitale. L'effet, il faut le dire, n'en fut pas
-heureux. Le Sénat, qu'on aurait dû fortement appuyer, car lui seul
-pouvait transporter la couronne de Napoléon aux Bourbons, lui seul
-pouvait dans cette transmission représenter la nation à un titre
-quelconque, et faire de sages conditions pour elle, le Sénat,
-disons-nous, que par ces motifs on aurait dû appuyer, n'était ni
-estimé ni aimé de personne. Les bonapartistes reprochaient à ce corps
-d'avoir levé sur son fondateur une main parricide; les amis de la
-liberté, à peine réveillés d'un long sommeil, ne voyaient en lui que
-le servile instrument d'un insupportable despotisme; enfin, les
-royalistes systématiques détestant en lui la Révolution et l'Empire,
-étaient indignés de ce qu'il osait surgir du milieu de sa honte pour
-dicter des conditions au Roi légitime; et quelles conditions! celles
-qu'il empruntait à une révolution abhorrée. C'était à leurs yeux un
-acte de révolte, d'impudence, de cynisme inouï. Ils eurent recours au
-moyen le plus aisé, celui dont avait usé M. de Montesquiou, ils
-attaquèrent le Sénat par son côté faible, et ils se récrièrent, avec
-tout le public du reste, contre le soin qu'il avait eu de garantir ses
-intérêts en spécifiant le maintien de sa dotation. On venait de lâcher
-la bride à la presse, non pas celle des journaux, mais celle des
-pamphlets, la seule en vogue alors, et ce fut un déluge d'écrits, de
-plaisanteries amères contre ce Sénat _conservateur_, qui, de tout ce
-qu'il était chargé de conserver, n'avait su conserver que ses
-dotations. L'avidité prise sur le fait est l'un des vices dont il est
-toujours facile de faire rire les hommes, ordinairement impitoyables
-pour les travers dont ils sont le plus atteints. Aussi provoqua-t-on
-contre le Sénat un rire de mépris universel. Le public se laissa
-prendre au piége, et ne s'aperçut pas qu'en riant de ce corps il se
-faisait le complice de l'émigration, dont les vices étaient en ce
-moment bien plus à craindre que ceux du Sénat. C'était un malheur, que
-les hommes calmes et éclairés, toujours si peu nombreux dans les
-révolutions, pouvaient seuls apprécier. Mais le public tout entier,
-unissant sa voix à celle des royalistes, sembla dire aux sénateurs:
-Disparaissez avec le maître que vous n'avez su ni contenir, ni
-défendre!--
-
-[En marge: Les royalistes essayent de se servir du Corps législatif
-contre le Sénat.]
-
-[En marge: Quoi qu'on pût faire, le fond des choses était gagné, et
-une Constitution peu différente de celle du Sénat était assurée.]
-
-Les royalistes, quoique peu habiles encore, car ils sortaient d'une
-longue inaction, essayèrent de tirer quelque parti du Corps législatif
-contre le Sénat, mais sans beaucoup de succès. Le Corps législatif,
-prorogé par Napoléon pour sa manifestation récente, n'était pas
-légalement réuni. Mais la légalité n'est pas une difficulté dans un
-moment où l'on détrône les souverains, et ce corps s'était assemblé en
-aussi grand nombre qu'il avait pu, pour jouer son rôle dans la
-nouvelle révolution. Trouvant le premier rôle pris par le Sénat, qui
-seul avait prononcé la déchéance, qui seul rappelait les Bourbons, et
-que les souverains étrangers reconnaissaient comme la seule autorité
-existante, il devait se borner à suivre, et il était visiblement
-jaloux. Quoique n'ayant pas été plus ferme que le Sénat, et possédant
-moins de lumières, il avait acquis une certaine popularité pour la
-conduite qu'il avait tenue au mois de décembre précédent, et les
-royalistes, devinant sa jalousie, se mirent à le flatter, dans
-l'espérance de s'en servir. Pourtant ces menées ne pouvaient pas être
-de grande conséquence. Le Corps législatif, réduit à proférer quelques
-paroles d'adhésion aux importantes résolutions qui venaient d'être
-adoptées, pouvait bien tenir un langage un peu différent de celui du
-Sénat, mais il était incapable d'émettre des résolutions véritablement
-divergentes, et les Bourbons allaient rentrer liés par la Constitution
-du 6 avril, ou par une autre à peu près semblable: c'était là le
-résultat essentiel.
-
-[En marge: Empressement des adhésions lorsque le rappel des Bourbons
-n'est plus douteux.]
-
-M. de Caulaincourt, particulièrement chargé de stipuler les intérêts
-de Napoléon et de sa famille, voyait avec douleur le torrent des
-adhésions se précipiter vers Paris, depuis la nouvelle répandue de
-l'abdication pure et simple. Les maréchaux Oudinot, Victor, Lefebvre,
-et une foule de généraux, s'étaient hâtés d'envoyer leur soumission au
-gouvernement provisoire. Les ministres de l'Empire, réunis autour de
-Marie-Louise à Blois, avaient fait de même pour la plupart, et, à leur
-tête, le prince archichancelier Cambacérès. Il n'y avait que les chefs
-d'armée éloignés, le maréchal Soult commandant l'armée d'Espagne, le
-maréchal Suchet celle de Catalogne, le maréchal Augereau celle de
-Lyon, le maréchal Davout celle de Westphalie, le général Maison celle
-de Flandre, qui n'eussent point parlé, car ils n'en avaient pas eu le
-temps. Mais le gouvernement provisoire leur avait dépêché des
-émissaires pour les sommer officiellement, et les prier officieusement
-de se rallier au nouvel ordre de choses, en leur montrant l'inutilité
-et le danger de la résistance, et sauf un peut-être, le maréchal
-Davout dont le caractère opiniâtre était connu, on espérait des
-réponses conformes aux circonstances, et, il faut le dire, à la
-raison, car, après l'abdication de Napoléon, on ne comprend pas quel
-intérêt, soit public, soit privé, on aurait pu alléguer en faveur
-d'une résistance prolongée.
-
-[En marge: L'empereur Alexandre donne à M. de Caulaincourt le conseil
-d'accélérer le règlement des intérêts de Napoléon et de sa famille.]
-
-[En marge: Difficultés que rencontre M. de Caulaincourt, soit auprès
-du gouvernement provisoire, soit auprès des ministres étrangers, pour
-stipuler les intérêts de la famille impériale.]
-
-Chaque jour qui s'écoulait, en rendant le nouveau gouvernement plus
-fort, rendait Napoléon plus faible, et ses représentants plus
-dépendants des négociateurs avec lesquels ils avaient à traiter.
-Alexandre en avait averti loyalement M. de Caulaincourt, et lui avait
-conseillé de se hâter, car c'est tout au plus, avait-il dit, si je
-pourrai, en y employant toute mon autorité, faire accorder ce que je
-vous ai promis.--En effet on se récriait dans le camp des souverains,
-et dans les salons du gouvernement provisoire, contre la faiblesse que
-ce monarque avait eue d'accorder l'île d'Elbe, et de placer ainsi
-Napoléon si près du continent européen. Il y avait surtout un
-personnage, récemment arrivé, le duc d'Otrante, qui, envoyé en mission
-auprès de Murat pendant la dernière campagne, était désespéré de
-s'être trouvé absent tandis qu'une révolution s'accomplissait à Paris,
-et d'avoir par là laissé le premier rôle à M. de Talleyrand. Moins
-propre que celui-ci à traiter avec les cabinets européens, il était
-bien plus apte à diriger les intrigues dans les grands corps de
-l'État, et présent à Paris il aurait acquis une importance presque
-égale à celle de M. de Talleyrand. Condamné à n'être que le second
-personnage, il allait, venait, blâmait, approuvait, conseillait, et
-jetait les hauts cris contre l'idée d'accorder l'île d'Elbe à
-Napoléon, pour lequel il avait autant de haine que de crainte. Il
-qualifiait de folie la généreuse imprudence d'Alexandre, et à force de
-se donner du mouvement, il avait soulevé à lui seul une forte
-opposition contre les conditions promises à l'Empereur déchu.
-L'Autriche de son côté répugnait à concéder une principauté en Italie
-à Marie-Louise, laissait douter de son consentement pour Parme et
-Plaisance, et le refusait absolument pour la Toscane. Enfin le
-gouvernement provisoire lui-même avait ses objections. Il ne voulait
-pas laisser à Napoléon l'honneur de stipuler certains avantages pour
-l'armée, comme la conservation de la cocarde tricolore et de la Légion
-d'honneur, prétendant que les intérêts de cette nature ne le
-regardaient plus, et il contestait même les conditions pécuniaires,
-moins à cause de ce qu'il en coûterait au Trésor, qu'à cause de
-l'espèce de reconnaissance du règne impérial qui semblerait en
-résulter. Mais Alexandre s'était prononcé avec une sorte d'irritation,
-et avait fait sentir à ses alliés qu'on lui avait assez d'obligation
-pour ne pas l'exposer à manquer à sa parole. Il voulait donc qu'on en
-finît sur-le-champ. Mais M. de Metternich, resté à Dijon auprès de
-l'empereur d'Autriche, et ne tenant pas à être à Paris pendant qu'on
-détrônait Marie-Louise, lord Castlereagh ne voulant pas être
-responsable auprès des chambres anglaises du rappel des Bourbons qu'il
-désirait cependant avec ardeur, se faisaient attendre l'un et l'autre.
-On annonçait pour le 10 avril l'arrivée de ces deux ministres, et il
-était impossible de conclure sans eux.
-
-[En marge: Incident qui interrompt un moment la négociation.]
-
-[En marge: Émeute de nuit à Fontainebleau.]
-
-Tout à coup un incident léger faillit interrompre la négociation, et
-donner aux événements un cours entièrement nouveau. Si auprès de
-Napoléon certains courages faiblissaient d'heure en heure, la plupart
-au contraire s'exaltaient par le spectacle de la faiblesse générale.
-Ces derniers ne se disaient pas que quelques jours auparavant ils
-partageaient eux-mêmes la fatigue commune, qu'ils avaient maudit cent
-fois l'ambition exorbitante qui avait fait couler leur sang sur tant
-de champs de bataille, et ils étaient tout pleins de l'impression que
-leur causait la vue du grand homme abandonné, et resté presque seul à
-Fontainebleau. Quelques-uns sans doute songeaient surtout à leur
-carrière brusquement interrompue, mais tous étaient sincèrement
-révoltés de la défection de Marmont et du caractère d'ingratitude
-qu'elle avait pris; ils criaient à la trahison, et étaient prêts à se
-jeter sur leurs chefs qu'on accusait d'être les auteurs de
-l'abdication forcée de l'Empereur. Le bruit s'était répandu en effet
-que les maréchaux avaient fait violence à Napoléon pour l'obliger à
-renoncer au trône. À un fait faux on ajoutait des détails plus faux
-encore, et bien des têtes exaltées n'étaient pas loin de se porter à
-des violences réelles, représailles des violences imaginaires qu'on se
-plaisait à raconter. Quand Napoléon paraissait dans la cour du palais
-de Fontainebleau, beaucoup d'officiers brandissaient leurs sabres et
-lui offraient le sacrifice de leur vie. Profondément touché de ces
-témoignages, revenant au calcul des forces qui restaient à ses
-lieutenants, Soult, Suchet, Augereau, Eugène, Maison, Davout, il
-n'avait pu dans certains moments s'empêcher d'éprouver quelques
-regrets, et de les laisser voir. S'associant à ce sentiment, les
-hommes jeunes, généreux, mais irréfléchis, qui éprouvaient pour lui un
-redoublement d'enthousiasme, s'étaient, dans la nuit du 7 au 8, livrés
-à plus d'agitation que de coutume. Les anciens chasseurs et grenadiers
-de la garde notamment, restés à Fontainebleau, avaient parcouru les
-rues de cette petite ville aux cris de: _Vive l'Empereur! à bas les
-traîtres!_ Ils avaient menacé d'égorger ceux qu'on qualifiait ainsi,
-et demandé à se précipiter sur Paris en désespérés. Cependant après un
-instant de condescendance, Napoléon, ne prévoyant pas dans sa froide
-raison qu'on pût tirer un grand résultat d'un mouvement pareil, avait
-envoyé ses plus fidèles serviteurs pour calmer une effervescence
-inutile, et cette émotion n'avait été que le dernier éclat d'une
-flamme près de s'éteindre.
-
-[En marge: Défiance momentanée de la part d'Alexandre à l'égard de M.
-de Caulaincourt et des maréchaux.]
-
-Un des officiers qui ne partageaient pas ces regrets imprudents et en
-craignaient l'effet, avait eu la lâcheté de les dénoncer aux alliés,
-en ajoutant la fausse nouvelle que Napoléon s'était échappé de
-Fontainebleau pour aller se mettre à la tête des armées d'Italie, de
-Catalogne et d'Espagne[25]. Quand ce renseignement parvint à
-l'état-major des souverains, il y causa la plus vive agitation. Après
-la désertion du 6e corps, involontaire de la part des soldats, la
-désertion individuelle avait commencé à s'introduire dans l'armée, et
-il ne restait pas plus d'une quarantaine de mille hommes à Napoléon.
-Ces quarante mille hommes, conduits par lui, et pouvant être soutenus
-par le peuple parisien, causaient aux deux cent mille coalisés qui
-étaient dans Paris et que deux cent mille autres étaient prêts à
-rejoindre, une terreur indicible, et ne leur laissaient pas de repos
-tant que durait l'état d'incertitude où l'on se trouvait. Alexandre,
-passant tout à coup avec la mobilité de sa nature d'une extrême
-confiance à une extrême défiance, se crut trompé par les représentants
-de Napoléon, et oubliant même la loyauté de M. de Caulaincourt qui
-pourtant lui était si connue, supposa que la fidélité faisait taire
-chez lui la sincérité, que par conséquent lui et les deux maréchaux
-étaient à Paris pour cacher une grande manoeuvre militaire. La
-supposition aurait pu être vraie quelques jours auparavant lorsqu'ils
-avaient été envoyés pour la première fois, et qu'ils n'avaient pas
-engagé leur parole, mais actuellement ce n'était qu'une illusion de la
-crainte. Alexandre fit appeler les trois plénipotentiaires, leur
-témoigna son mécontentement, et alla jusqu'à leur dire que s'il avait
-suivi son premier mouvement et les conseils de ses alliés, il les
-aurait fait arrêter. M. de Caulaincourt répondit avec hauteur au
-soupçon dont ils étaient l'objet; il dit qu'après le noble abandon que
-le monarque russe avait montré en traitant avec eux, ils n'auraient
-jamais voulu être les complices même d'une ruse de guerre; il soutint
-qu'on avait menti indignement aux monarques alliés, et offrit de se
-constituer prisonnier jusqu'à ce que le fait eût été vérifié.
-Alexandre n'accepta point cette proposition, et pour prouver qu'il
-n'avait pas conçu ces défiances à la légère, il communiqua la
-dénonciation et le nom du dénonciateur à M. de Caulaincourt. Celui-ci
-fut indigné, et d'un commun accord on envoya des officiers à
-Fontainebleau pour aller aux informations. Quelques heures après ces
-officiers revinrent avec la relation exacte de ce qui s'était passé.
-D'après leur rapport, tout se bornait à une espèce de sédition
-militaire qui s'était apaisée d'elle-même, Napoléon n'ayant pas voulu
-en profiter.
-
- [Note 25: M. de Caulaincourt, qui avait connu l'auteur de la
- dénonciation, n'a pas voulu le livrer au mépris de la
- postérité, et a refusé d'en consigner le nom dans ses
- souvenirs.]
-
-C'était pour tout le monde une raison de hâter le dénoûment. Cette
-raison n'était pas la seule, car on annonçait à chaque instant
-l'arrivée de M. le comte d'Artois, et ce prince reçu dans Paris avec
-les acclamations qui ne manquent jamais aux nouveaux arrivants, il
-pouvait devenir impossible de rien obtenir pour Napoléon. Alexandre
-avait bien promis de ne pas admettre M. le comte d'Artois à Paris
-avant la signature des conventions relatives à la famille impériale,
-mais c'était un motif de plus d'en finir. On se hâta donc. D'abord on
-pensa qu'il n'était pas sage de vivre sur un armistice tacite qui
-pouvait à tout moment être rompu, sans qu'il y eût à accuser personne.
-On convint d'un armistice formel et écrit pour toutes les armées, et
-particulièrement pour celle qui campait autour de Fontainebleau. Il
-fut stipulé quant à celle-ci, que la Seine depuis Fontainebleau
-jusqu'à Essonne la séparerait des troupes alliées, et à partir de la
-ville d'Essonne, l'Essonne elle-même, en suivant cette rivière aussi
-loin que l'exigerait l'extension des cantonnements. Cet armistice
-signé, on s'occupa du traité qui devait régler le sort de Napoléon et
-de sa famille.
-
-[En marge: Conditions accordées à Napoléon et à sa famille par le
-traité du 11 avril 1814.]
-
-L'île d'Elbe, quoique contestée plus d'une fois à l'instigation de M.
-Fouché et des ministres autrichiens, ne fut plus mise en question
-grâce à la volonté bien prononcée d'Alexandre. Il fut convenu que
-Napoléon posséderait cette île en toute souveraineté, en conservant
-pendant sa vie le titre dont le monde était habitué à le qualifier,
-celui d'EMPEREUR. Il fut convenu en outre qu'il pourrait se faire
-accompagner de sept à huit cents hommes de sa vieille garde, lesquels
-lui serviraient d'escorte d'honneur et de sûreté. Restait à fixer le
-sort de Marie-Louise et de son fils. M. de Metternich était arrivé le
-10 avril, et avait refusé la Toscane, disant qu'Alexandre, en se
-montrant disposé à l'accorder, n'était généreux que du bien d'autrui.
-Parme et Plaisance avaient été assignés à la mère et au fils. On
-s'était ensuite occupé des arrangements pécuniaires. On avait consenti
-à un traitement annuel de deux millions pour Napoléon, et à pareille
-somme à partager entre ses frères et soeurs. Ces sommes devaient être
-prises tant sur le Trésor français que sur le revenu des immenses pays
-cédés par la France. À cette condition, Napoléon s'engageait à livrer
-toutes les valeurs du Trésor extraordinaire ainsi que les diamants de
-la couronne. Sur ce Trésor extraordinaire on lui permettait de
-distribuer 2 millions en capital aux officiers dont il voudrait
-récompenser les services. Une principauté était promise au prince
-Eugène, lorsqu'on arrêterait les arrangements définitifs de
-territoire. Enfin la dotation de l'impératrice Joséphine devait être
-maintenue, mais réduite à un million.
-
-Ce n'est qu'après de longs débats que ces arrangements furent adoptés.
-Le gouvernement provisoire y faisant obstacle, non à cause de
-l'étendue des sacrifices pécuniaires, mais à cause de la
-reconnaissance du règne impérial qu'on pouvait en induire, Alexandre
-voulut que les représentants de Napoléon fussent placés en présence de
-M. de Talleyrand et des ministres alliés, dans une réunion commune. La
-discussion fut vive, et le maréchal Macdonald que les petitesses de
-cette discussion indignaient, y soutint avec énergie la cause de la
-famille impériale. Enfin, la rudesse et la fierté de M. de
-Caulaincourt, qui surpassèrent même les hauteurs habituelles de M. de
-Talleyrand, mirent un terme au débat, et on tomba d'accord. On était
-au 10 avril, et on annonçait l'arrivée prochaine de M. le comte
-d'Artois.
-
-[En marge: Signature définitive du traité du 11 avril.]
-
-Le 11 il y eut une réunion générale des ministres des puissances, des
-membres du gouvernement provisoire et des représentants de Napoléon.
-Le traité fut signé par les ministres des monarques alliés, sur des
-instruments séparés, et M. de Talleyrand, au nom du gouvernement
-royal, sans adhérer au traité lui-même, garantit l'exécution des
-conditions qui concernaient la France. M. de Caulaincourt, pour la
-première fois alors, se dessaisit de l'abdication de Napoléon, et la
-remit à M. de Talleyrand qui la reçut avec une joie peu dissimulée.
-Ainsi devait finir la plus grande puissance qui eût régné sur l'Europe
-depuis Charlemagne, et le conquérant qui avait signé les traités de
-Campo-Formio, de Lunéville, de Vienne, de Tilsit, de Bayonne, de
-Presbourg, était réduit à accepter, par son noble représentant, non
-pas le traité de Châtillon dont il avait eu raison de ne pas vouloir,
-mais le traité du 11 avril, qui lui accordait l'île d'Elbe, avec une
-pension pour lui et les siens: terrible exemple du châtiment que la
-fortune réserve à ceux qui se sont laissé enivrer par ses faveurs!
-
-Ces signatures échangées, M. de Talleyrand prenant la parole avec un
-mélange de dignité et de courtoisie, dit aux trois envoyés de
-Napoléon, que leurs devoirs envers leur maître malheureux étant
-largement remplis, le gouvernement comptait maintenant sur leur
-adhésion, et y tenait à cause de leur mérite et de leur honorable
-renommée. À cette ouverture, M. de Caulaincourt répondit que ses
-devoirs envers Napoléon ne seraient pleinement accomplis que lorsque
-toutes les conditions qu'on venait de souscrire auraient été
-fidèlement exécutées. Le maréchal Ney répondit qu'il avait déjà adhéré
-au gouvernement des Bourbons, et qu'il y adhérait de nouveau.--Je
-ferai, dit le maréchal Macdonald, comme M. de Caulaincourt.--On se
-quitta après ces déclarations, et M. de Caulaincourt, suivi du
-maréchal Macdonald, repartit immédiatement pour Fontainebleau.
-
-[En marge: Retour de M. de Caulaincourt et du maréchal Macdonald à
-Fontainebleau.]
-
-[En marge: Remercîments que leur adresse Napoléon.]
-
-Un peu avant la signature de ce traité du 11 avril Napoléon avait fait
-redemander à M. de Caulaincourt l'acte de son abdication. Bien qu'il
-n'eût aucune illusion sur l'Autriche, et qu'il comprît que, tout en
-aimant sa fille, François II dût lui préférer l'intérêt de son empire,
-il s'était flatté que si Marie-Louise voyait son père, elle en
-obtiendrait quelque chose, la Toscane peut-être, précieuse par le
-voisinage de l'île d'Elbe. Il lui avait donc conseillé par la
-correspondance secrète qu'il avait établie avec elle, de s'adresser à
-l'empereur François. Marie-Louise suivant ce conseil, avait envoyé
-plusieurs émissaires à Dijon, et avait reçu de son père des
-protestations de tendresse qui étaient de nature à lui laisser quelque
-espérance. En même temps un faux avis parvenu à Napoléon lui avait
-fait croire que François II désapprouvait la précipitation avec
-laquelle on condamnait la régence de Marie-Louise au profit des
-Bourbons. C'est à la suite de ce faux avis que Napoléon avait
-redemandé l'acte de son abdication, mais sans insister, ayant bientôt
-reconnu lui-même la légèreté des informations qu'on lui avait fait
-parvenir. M. de Caulaincourt avait nettement refusé pour ne pas rompre
-les négociations. Napoléon appréciant ses motifs accueillit M. de
-Caulaincourt et le maréchal Macdonald avec beaucoup de cordialité et
-de témoignages de gratitude. Il prit le traité de leurs mains, le lut,
-l'approuva, sauf le refus de la Toscane qu'il regrettait, et remercia
-vivement ses deux négociateurs, surtout le maréchal Macdonald, duquel
-il n'aurait pas attendu une conduite aussi amicale. Il les renvoya
-ensuite tous deux, comme s'il eût voulu prendre quelque repos, et
-remettre au lendemain la suite de cet entretien.
-
-[En marge: Long entretien de Napoléon avec M. de Caulaincourt.]
-
-À peine les deux négociateurs étaient-ils sortis, qu'il fit, selon son
-habitude, rappeler M. de Caulaincourt, pour s'épancher avec lui en
-toute confiance. Il était calme, plus doux que de coutume, et avait
-dans ses paroles et son attitude quelque chose de solennel. Bien qu'il
-eût mis à se modérer dans ces circonstances extraordinaires toute la
-force de son âme, et que sur les ailes de son génie il se fût comme
-élevé au-dessus de la terre, ce que M. de Caulaincourt n'avait pu
-s'empêcher d'admirer profondément, il sembla en ce moment s'élever
-plus haut encore, et parler de toutes choses avec un désintéressement
-extraordinaire. Il remercia de nouveau M. de Caulaincourt, mais cette
-fois très-personnellement, de ce qu'il avait fait, et en parut pénétré
-de gratitude, quoique n'en éprouvant aucune surprise. Il répéta que le
-traité était suffisant pour sa famille, plus que suffisant pour
-lui-même qui n'avait besoin de rien, mais exprima encore une fois ses
-regrets quant à la Toscane.--C'est une belle principauté, dit-il, qui
-aurait convenu à mon fils. Sur ce trône, où les lumières sont restées
-héréditaires, mon fils eût été heureux, plus heureux que sur le trône
-de France toujours exposé aux orages, et où ma race n'a pour se
-soutenir qu'un titre, la victoire. Ce trône en outre eût été
-nécessaire à ma femme. Je la connais, elle est bonne, mais faible et
-frivole....--Mon cher Caulaincourt, ajouta-t-il, César peut redevenir
-citoyen, mais sa femme peut difficilement se passer d'être l'épouse de
-César. Marie-Louise aurait encore trouvé à Florence un reste de la
-splendeur dont elle était entourée à Paris. Elle n'aurait eu que le
-canal de Piombino à traverser pour me rendre visite; ma prison aurait
-été comme enclavée dans ses États; à ces conditions j'aurais pu
-espérer de la voir, j'aurais même pu aller la visiter, et quand on
-aurait reconnu que j'avais renoncé au monde, que, nouveau _Sancho, je
-ne songeais plus qu'au bonheur de mon île_, on m'aurait permis ces
-petits voyages; j'aurais retrouvé le bonheur dont je n'ai guère joui
-même au milieu de tout l'éclat de ma gloire. Mais maintenant, quand il
-faudra que ma femme vienne de Parme, traverse plusieurs principautés
-étrangères pour se transporter auprès de moi.... Dieu sait!... Mais
-laissons ce sujet, vous avez fait ce que vous avez pu.... je vous en
-remercie; l'Autriche est sans entrailles....--Il serra de nouveau la
-main à M. de Caulaincourt, et parla de sa vie tout entière avec une
-rare impartialité et une incomparable grandeur.
-
-[En marge: Jugement de Napoléon sur ses maréchaux, sur ses ministres,
-et sur lui-même.]
-
-Il convint qu'il s'était trompé, qu'épris de la France, du rang
-qu'elle avait dans le monde, de celui qu'elle pouvait y avoir, il
-avait voulu élever avec elle et pour elle un empire immense, un empire
-régulateur, duquel tous les autres auraient dépendu, et il reconnut
-qu'après avoir réalisé presque en entier ce beau rêve, il n'avait pas
-su s'arrêter à la limite tracée par la nature des choses. Puis il
-parla de ses généraux, de ses ministres, donna un souvenir à Masséna,
-affirma que c'était celui de ses lieutenants qui avait fait les plus
-grandes choses, ne reparla plus de cette campagne de Portugal, trop
-justifiée, hélas! par nos malheurs dans la Péninsule, mais répéta ce
-qu'il avait dit plus d'une fois, qu'à la belle défense de Gênes en
-1800 il n'avait manqué qu'une chose, vingt-quatre heures de plus dans
-la résistance. Il parla de Suchet, de sa profonde sagesse à la guerre
-et dans l'administration, dit quelques mots du maréchal Soult et de
-son ambition, ne prononça pas une parole sur Davout, qui depuis deux
-ans avait échappé à ses regards, et faisait en ce moment à Hambourg
-des prodiges d'énergie ignorés en France; il s'entretint enfin de
-Berthier, de son sens si juste, de son honnêteté, de ses rares talents
-comme chef d'état-major.--Je l'aimais, dit-il, et il vient de me
-causer un vrai chagrin. Je l'ai prié de passer quelque temps avec moi
-à l'île d'Elbe, il n'a pas paru y consentir..., pourtant je ne
-l'aurais pas retenu longtemps. Croyez-vous que je veuille prolonger
-indéfiniment une vie oisive et inutile? Cette preuve de dévouement lui
-eût peu coûté, mais son âme est brisée, il est père, il songe à ses
-enfants; il se figure qu'il pourra conserver la principauté de
-Neufchâtel; il se trompe, mais c'est bien excusable. J'aime
-Berthier... je ne cesserai pas de l'aimer... Ah! Caulaincourt, sans
-indulgence il est impossible de juger les hommes, et surtout de les
-gouverner!--Puis Napoléon parla de ses autres généraux, cita Gérard et
-Clausel comme l'espoir de l'armée française, et fit quelques
-réflexions non pas amères mais tristes sur l'empressement de certains
-officiers à le quitter.--Que ne le font-ils franchement, dit-il? Je
-vois leur désir, leur embarras, je cherche à les mettre à l'aise, je
-leur dis qu'ils n'ont plus qu'à servir les Bourbons, et au lieu de
-profiter de l'issue que je leur ouvre, ils m'adressent de vaines
-protestations de fidélité, pour envoyer ensuite sous main leur
-adhésion à Paris, et prendre un faux prétexte de s'en aller. Je ne
-hais que la dissimulation. Il est si naturel que d'anciens militaires
-couverts de blessures cherchent à conserver sous le nouveau
-gouvernement le prix des services qu'ils ont rendus à la France!
-Pourquoi se cacher? Mais les hommes ne savent jamais voir nettement ce
-qu'ils doivent, ce qui leur est dû, parler, agir en conséquence. Mon
-brave Drouot est bien autre. Il n'est pas content, je le sens bien,
-non à cause de lui, mais de notre pauvre France. Il ne m'approuve
-point; il restera cependant, moins par affection pour ma personne, que
-par respect de lui-même... Drouot... Drouot, c'est la vertu!--
-
-Napoléon s'entretint ensuite de ses ministres. Il parut affecté de ce
-qu'aucun d'eux n'était venu de Blois lui faire ses adieux. Il parla du
-duc de Feltre, comme il en avait toujours pensé, peu favorablement.
-Il vanta la probité, le savoir, l'application au travail du duc de
-Gaëte et du comte Mollien. Puis il s'étendit sur l'amiral Décrès. Il
-semblait attacher à ce ministre, qu'il aimait peu, une importance
-proportionnée à son esprit.--Il est dur, impitoyable dans ses propos,
-dit Napoléon, il prend plaisir à se faire haïr, mais c'est un esprit
-supérieur. Les malheurs de la marine ne sont pas sa faute, mais celle
-des circonstances. Il avait préparé avec peu de frais un matériel
-magnifique. J'avais, Caulaincourt, cent vingt vaisseaux de ligne!
-L'Angleterre, tout en se promenant sur les mers, ne dormait pas. Elle
-m'a fait beaucoup de mal sans doute, mais j'ai laissé dans ses flancs
-un trait empoisonné. C'est moi qui ai créé cette dette, qui pèsera sur
-les générations futures, et sera pour elles un fardeau éternellement
-incommode, s'il n'est accablant.--Napoléon parla aussi de M. de
-Bassano, de M. de Talleyrand, du duc d'Otrante.--On accuse Bassano
-bien à tort, dit-il. En tout temps il faut une victime à l'opinion. On
-lui impute mes plus graves résolutions. Vous savez, vous qui avez tout
-vu, ce qui en est. C'est un honnête homme, instruit, laborieux,
-dévoué, et d'une fidélité inviolable. Il n'a pas l'esprit de
-Talleyrand, mais il vaut bien mieux. Talleyrand, quoi qu'il en dise,
-ne m'a pas beaucoup plus résisté que Bassano dans les déterminations
-qu'on me reproche. Il vient de trouver un rôle, et il s'en est emparé.
-Du reste, on doit souhaiter que les Bourbons gouvernent dans son
-esprit. Il sera pour eux un précieux conseiller, mais ils ne sont pas
-plus capables de le garder six mois, que lui de demeurer six mois
-avec eux. Fouché est un misérable. Il va s'agiter, et tout brouiller.
-Il me hait profondément, autant qu'il me craint. C'est pour cela qu'il
-me voudrait voir aux extrémités de l'Océan.--
-
-[En marge: Cause de la vraie douleur de Napoléon.]
-
-Cette conversation était interminable, et M. de Caulaincourt admirait
-le jugement impartial, presque toujours indulgent, de Napoléon, où il
-restait à peine quelques traces des passions de la terre. Dans ce
-moment on annonça le comte Orloff, qui apportait les ratifications du
-traité du 11 avril, que l'empereur Alexandre avait mis une extrême
-courtoisie à expédier sur-le-champ. Napoléon en parut importuné, et ne
-voulut pas se séparer de M. de Caulaincourt, peu pressé qu'il était
-d'apposer sa signature au bas d'un tel acte. Il poursuivit cet
-entretien, et, après avoir parlé des autres, arrivant à parler de
-lui-même, de sa situation, il dit avec un accent de douleur profond:
-Sans doute, je souffre, mais les souffrances que j'endure ne sont rien
-auprès d'une qui les surpasse toutes! finir ma carrière en signant un
-traité où je n'ai pas pu stipuler un seul intérêt général, pas même un
-seul intérêt moral, comme la conservation de nos couleurs, ou le
-maintien de la Légion d'honneur! signer un traité où l'on me donne de
-l'argent!... Ah! Caulaincourt, s'il n'y avait là mon fils, ma femme,
-mes soeurs, mes frères, Joséphine, Eugène, Hortense, je déchirerais ce
-traité en mille pièces!... Ah! si mes généraux qui ont eu tant de
-courage et si longtemps, en avaient eu deux heures de plus, j'aurais
-changé les destinées... Si même ce misérable Sénat qui, moi écarté,
-n'a aucune force personnelle pour négocier, ne s'était mis à ma
-place, s'il m'eût laissé stipuler pour la France, avec la force qui me
-restait, avec la crainte que j'inspirais encore, j'aurais tiré un
-autre parti de notre défaite. J'aurais obtenu quelque chose pour la
-France, et puis je me serais plongé dans l'oubli... Mais laisser la
-France si petite, après l'avoir reçue si grande!... quelle
-douleur!...--
-
-[En marge: Crainte qui le préoccupe.]
-
-Et Napoléon semblait accablé sous le poids de ses réflexions, qui dans
-les fautes d'autrui lui montraient les siennes mêmes, car
-effectivement si ses généraux ne l'avaient pas voulu suivre une
-dernière fois, c'est qu'il les avait épuisés, si le Sénat ne l'avait
-pas laissé faire, c'est qu'on sentait la nécessité de lui arracher le
-pouvoir des mains pour terminer une affreuse crise. Toutes ces vérités
-il les apercevait distinctement sans les exprimer, et se punissait
-lui-même en se jugeant, car c'est ainsi que la Providence châtie le
-génie: elle lui laisse le soin de se condamner, de se torturer par sa
-propre clairvoyance. Puis avec un redoublement de douleur, Napoléon
-ajouta: Et ces humiliations ne sont pas les dernières!... Je vais
-traverser ces provinces méridionales, où les passions sont si
-violentes. Que les Bourbons m'y fassent assassiner, je le leur
-pardonne; mais je serai peut-être livré aux outrages de cette
-abominable populace du Midi. Mourir sur le champ de bataille ce n'est
-rien, mais au milieu de la boue et sous de telles mains!--
-
-[En marge: Napoléon se sépare enfin de M. de Caulaincourt sans que
-celui-ci ait deviné ses intentions.]
-
-[En marge: Résolution de Napoléon de se donner la mort.]
-
-[En marge: Motifs de cet acte de désespoir.]
-
-Napoléon semblait en ce moment entrevoir avec horreur, non pas la mort
-qu'il était trop habitué à braver pour la craindre, mais un supplice
-infâme!... S'apercevant enfin que cet entretien avait singulièrement
-duré, s'excusant d'avoir retenu si longtemps M. de Caulaincourt, il
-le renvoya avec des démonstrations encore plus affectueuses, répétant
-qu'il le ferait rappeler quand il aurait besoin de lui. M. de
-Caulaincourt le quitta, vivement frappé de ce qu'il avait entendu, et
-persistant à voir dans ces longues récapitulations, dans ces jugements
-suprêmes sur lui-même et sur les autres, un adieu aux grandeurs et non
-pas à la vie.--Il se trompait. C'était un adieu à la vie que Napoléon
-avait cru faire en s'épanchant de la sorte. Il venait en effet de
-prendre la résolution étrange, et peu digne de lui, de se donner la
-mort. Les caractères très-actifs éprouvent rarement le dégoût de la
-vie, car ils s'en servent trop pour être tentés d'y renoncer.
-Napoléon, qui a été l'un des êtres les plus actifs de la nature
-humaine, n'avait donc aucun penchant au suicide; il le dédaignait même
-comme une renonciation irréfléchie aux chances de l'avenir, qui
-restent toujours aussi nombreuses qu'imprévues pour quiconque sait
-supporter le fardeau passager des mauvais jours. Néanmoins dans toute
-adversité, même le plus courageusement supportée, il y a des moments
-d'abattement, où l'esprit et le caractère fléchissent sous le poids du
-malheur. Napoléon eut dans cette journée l'un de ces moments
-d'insurmontable défaillance. Le traité relatif à sa famille étant
-signé, l'honneur des souverains y étant engagé, le sort de son fils,
-de sa femme, de ses proches lui paraissant assuré, il crut s'être
-acquitté de ses derniers devoirs. Il lui semblait d'ailleurs que pour
-d'honnêtes gens sa mort imprimerait aux engagements pris envers lui
-un caractère plus sacré, et qu'en cessant de le craindre on cesserait
-de le haïr. Dès lors jugeant sa carrière finie, ne se comprenant pas
-dans une petite île de la Méditerranée, où il ne ferait plus rien que
-respirer l'air chaud d'Italie, ne comptant pas même sur la ressource
-des affections de famille, car dans cet instant de sinistre
-clairvoyance il devinait qu'on ne lui laisserait ni son fils, ni sa
-femme, humilié d'avoir à signer un traité dont le caractère était tout
-personnel et pour ainsi dire pécuniaire, fatigué d'entendre chaque
-jour le bruit des malédictions publiques, se voyant avec horreur dans
-son voyage à l'île d'Elbe livré aux outrages d'une hideuse populace,
-il eut un moment l'existence en aversion, et résolut de recourir à un
-poison qu'il avait depuis longtemps gardé sous la main pour un cas
-extrême. En Russie, au lendemain de la sanglante bataille de
-Malo-Jaroslawetz, après la soudaine irruption des Cosaques qui avait
-mis sa personne en péril, il avait entrevu la possibilité de devenir
-prisonnier des Russes, et il avait demandé au docteur Yvan une forte
-potion d'opium pour se soustraire à l'insupportable supplice d'orner
-le char du vainqueur. Le docteur Yvan, comprenant la nécessité d'une
-telle précaution, lui avait préparé la potion qu'il demandait, et
-avait eu soin de la renfermer dans un sachet, pour qu'il pût la porter
-sur sa personne, et n'en être jamais séparé. Rentré en France,
-Napoléon n'avait pas voulu la détruire, et l'avait déposée dans son
-nécessaire de voyage, où elle se trouvait encore.
-
-[En marge: Napoléon avale une forte dose d'opium.]
-
-À la suite des accablantes réflexions de la journée, regardant le
-sort des siens comme assuré, ne croyant pas le compromettre par sa
-mort, il choisit cette nuit du 11 avril pour en finir avec les
-fatigues de la vie, qu'il ne pouvait plus supporter après les avoir
-tant cherchées, et tirant de son nécessaire la redoutable potion, il
-la délaya dans un peu d'eau, l'avala, puis se laissa retomber dans le
-lit où il croyait s'endormir pour jamais.
-
-[En marge: L'opium avalé, il rappelle M. de Caulaincourt.]
-
-Disposé à y attendre les effets du poison, il voulut adresser encore
-un adieu à M. de Caulaincourt, et surtout lui exprimer ses dernières
-intentions relativement à sa femme et à son fils. Il le fit appeler
-vers trois heures du matin, s'excusant de troubler son sommeil, mais
-alléguant le besoin d'ajouter quelques instructions importantes à
-celles qu'il lui avait déjà données. Son visage se distinguait à peine
-à la lueur d'une lumière presque éteinte; sa voix était faible et
-altérée. Sans parler de ce qu'il avait fait, il prit sous son chevet
-une lettre et un portefeuille, et les présentant à M. de Caulaincourt,
-il lui dit: Ce portefeuille et cette lettre sont destinés à ma femme
-et à mon fils, et je vous prie de les leur remettre de votre propre
-main. Ma femme et mon fils auront l'un et l'autre grand besoin des
-conseils de votre prudence et de votre probité, car leur situation va
-être bien difficile, et je vous demande de ne pas les quitter. Ce
-nécessaire (il montrait son nécessaire de voyage) sera remis à Eugène.
-Vous direz à Joséphine que j'ai pensé à elle avant de quitter la vie.
-Prenez ce camée que vous garderez en mémoire de moi. Vous êtes
-un honnête homme, qui avez cherché à me dire la vérité...
-Embrassons-nous.--À ces dernières paroles qui ne pouvaient plus
-laisser de doute sur la résolution prise par Napoléon, M. de
-Caulaincourt, quoique peu facile à émouvoir, saisit les mains de son
-maître et les mouilla de ses larmes. Il aperçut près de lui un verre
-portant encore les traces du breuvage mortel. Il interrogea
-l'Empereur, qui, pour toute réponse, lui demanda de se contenir, de ne
-pas le quitter, et de lui laisser achever paisiblement son agonie. M.
-de Caulaincourt cherchait à s'échapper pour appeler du secours.
-Napoléon, d'abord avec prière, puis avec autorité, lui prescrivit de
-n'en rien faire, ne voulant aucun éclat, ni surtout aucun oeil
-étranger sur sa figure expirante.
-
-[En marge: Napoléon rejette l'opium qu'il avait avalé.]
-
-[En marge: Long assoupissement.]
-
-M. de Caulaincourt, paralysé en quelque sorte, était auprès du lit où
-semblait près de s'éteindre cette existence prodigieuse, quand le
-visage de Napoléon se contracta tout à coup. Il souffrait cruellement,
-et s'efforçait de se roidir contre la douleur. Bientôt des spasmes
-violents indiquèrent des vomissements prochains. Après avoir résisté à
-ce mouvement de la nature, Napoléon fut contraint de céder. Une partie
-de la potion qu'il avait prise fut rejetée dans un bassin d'argent que
-tenait M. de Caulaincourt. Celui-ci profita de l'occasion pour
-s'éloigner un instant, et appeler du secours. Le docteur Yvan
-accourut. Devant lui tout s'expliqua. Napoléon réclama de sa part un
-dernier service, c'était de renouveler la dose d'opium, craignant que
-celle qui restait dans son estomac ne suffît pas. Le docteur Yvan se
-montra révolté d'une semblable proposition. Il avait pu rendre un
-service de ce genre à son maître, en Russie, pour l'aider à se
-soustraire à une situation affreuse, mais il regrettait amèrement de
-l'avoir fait, et, Napoléon insistant, il s'enfuit de sa chambre où il
-ne reparut plus. En ce moment survinrent le général Bertrand et M. de
-Bassano. Napoléon recommanda qu'on divulguât le moins possible ce
-triste épisode de sa vie, espérant encore que ce serait le dernier. On
-avait lieu de le penser en effet, car il semblait accablé, et presque
-éteint. Il tomba dans un assoupissement qui dura plusieurs heures.
-
-Ses fidèles serviteurs restèrent immobiles et consternés autour de
-lui. De temps en temps il éprouvait des douleurs d'estomac cruelles,
-et il dit plusieurs fois: Qu'il est difficile de mourir, quand sur le
-champ de bataille c'est si facile! Ah! que ne suis-je mort à
-Arcis-sur-Aube!--
-
-La nuit s'acheva sans amener de nouveaux accidents. Il commençait à
-croire qu'il ne verrait pas cette fois le terme de la vie, et les
-personnages dévoués qui l'entouraient l'espéraient aussi, bien heureux
-qu'il ne fut pas mort, sans être très-satisfaits pour lui qu'il vécût.
-Sur ces entrefaites on annonça le maréchal Macdonald qui, avant de
-quitter Fontainebleau, désirait présenter ses hommages à l'Empereur
-sans couronne.--Je recevrai bien volontiers ce digne homme, dit
-Napoléon, mais qu'il attende. Je ne veux pas qu'il me voie dans l'état
-où je suis.--Le comte Orloff de son côté attendait les ratifications
-qu'il était venu chercher. On était au matin du 12; à cette heure M.
-le comte d'Artois allait entrer dans Paris, et beaucoup de personnages
-étaient pressés de quitter Fontainebleau. Napoléon voulut être un peu
-remis avant de laisser qui que ce fût approcher de sa personne.
-
-[En marge: Napoléon revient à la vie.]
-
-[En marge: Ses adieux au maréchal Macdonald.]
-
-Après un assez long assoupissement, M. de Caulaincourt et l'un des
-trois personnages initiés au secret de cet empoisonnement, prirent
-Napoléon dans leurs bras, et le transportèrent près d'une fenêtre
-qu'on avait ouverte. L'air le ranima sensiblement.--Le destin en a
-décidé, dit-il à M. de Caulaincourt, il faut vivre, et attendre ce que
-veut de moi la Providence. Puis il consentit à recevoir le maréchal
-Macdonald. Celui-ci fut introduit, sans être informé du secret qu'on
-tenait caché pour tout le monde. Il trouva Napoléon étendu sur une
-chaise longue, fut effrayé de l'état d'abattement où il le vit, et lui
-en exprima respectueusement son chagrin[26]. Napoléon feignit
-d'attribuer à des souffrances d'estomac dont il était quelquefois
-atteint, et qui annonçaient déjà la maladie dont il est mort, l'état
-dans lequel il se montrait. Il serra affectueusement la main du
-maréchal.--Vous êtes, lui dit-il, un brave homme, dont j'apprécie la
-généreuse conduite à mon égard, et je voudrais pouvoir vous témoigner
-ma gratitude autrement qu'en paroles. Mais les honneurs, je n'en
-dispose plus; de l'argent, je n'en ai point, et d'ailleurs il n'est
-pas digne de vous. Mais je puis vous offrir un témoignage auquel vous
-serez, je l'espère, plus sensible.--Alors demandant un sabre placé
-près de son chevet, et le présentant au maréchal, Voici, lui dit-il,
-le sabre de Mourad-Bey, qui fut un des trophées de la bataille
-d'Aboukir, et que j'ai souvent porté. Vous le garderez en mémoire de
-nos dernières relations, et vous le transmettrez à vos enfants.--Le
-maréchal accepta avec une vive émotion ce noble témoignage, et
-embrassa l'Empereur avec effusion. Ils se quittèrent pour ne plus se
-revoir, bien que leur carrière à l'un et à l'autre ne fût pas finie.
-Le maréchal partit immédiatement pour Paris. Berthier était parti
-aussi en promettant de revenir, mais d'une manière qui n'avait pas
-persuadé son ancien maître.--Vous verrez qu'il ne reviendra pas, avait
-dit Napoléon, tristement mais sans amertume.--
-
- [Note 26: C'est le propre récit du maréchal dans ses
- Mémoires encore manuscrits.]
-
-[En marge: Lettre de Marie-Louise qui rend à Napoléon quelque goût
-pour la vie.]
-
-[En marge: Avenir qu'il entrevoit.]
-
-[En marge: Mission qu'il donne à M. de Caulaincourt auprès de
-Marie-Louise et des souverains.]
-
-Durant cet intervalle M. de Caulaincourt avait enfin trouvé le temps
-d'expédier les ratifications du traité du 11 avril, et de les remettre
-au comte Orloff revêtues de la signature impériale. Il était retourné
-auprès de Napoléon, qui venait de recevoir de Marie-Louise une lettre
-extrêmement affectueuse. Cette lettre lui donnait les nouvelles les
-plus satisfaisantes de son fils, lui témoignait le dévouement le plus
-complet, et exprimait la résolution de le rejoindre aussi promptement
-que possible. Elle produisit sur Napoléon un effet extraordinaire.
-Elle le rappela en quelque sorte à la vie. C'était comme si une
-nouvelle existence se fût offerte à sa puissante imagination.--La
-Providence l'a voulu, dit-il à M. de Caulaincourt, je vivrai.... Qui
-peut sonder l'avenir! D'ailleurs ma femme, mon fils me suffisent. Je
-les verrai, je l'espère, je les verrai souvent; quand on sera
-convaincu que je ne songe plus à sortir de ma retraite, on me
-permettra de les recevoir, peut-être de les aller visiter, et puis
-j'écrirai l'histoire de ce que nous avons fait.... Caulaincourt,
-s'écria-t-il, j'immortaliserai vos noms!... Puis il ajouta: Il y a
-encore là des raisons de vivre!....--Alors se rattachant avec une
-prodigieuse mobilité à cette nouvelle existence dont il venait de se
-tracer l'image, il s'occupa des détails de son établissement à l'île
-d'Elbe, et voulut que M. de Caulaincourt allât lui-même, soit auprès
-de Marie-Louise, soit auprès des souverains, pour régler la manière
-dont sa femme le rejoindrait. Il n'avait songé à se réserver aucun
-argent; tout le trésor de l'armée avait été épuisé pour la solde. Il
-restait quelques millions à Marie-Louise. Son intention était de les
-lui laisser, afin qu'elle n'eût de service à réclamer de personne, et
-surtout pas de son père. Seulement d'après la nécessité démontrée de
-recourir à cette unique ressource, il consentit à ce qu'on partageât
-avec elle. Il chargea M. de Caulaincourt d'aller la voir, et de lui
-conseiller de nouveau de demander une entrevue à l'empereur François
-qui, touché peut-être par sa présence, lui accorderait la Toscane.
-Elle devait ensuite venir le trouver par Orléans sur la route du
-Bourbonnais. Toutefois il recommanda itérativement à M. de
-Caulaincourt de ne pas presser Marie-Louise de le rejoindre, de
-laisser à cet égard ses résolutions naître de son coeur, car, dit-il
-plusieurs fois, je connais les femmes et surtout la mienne! Au lieu de
-la cour de France, telle que je l'avais faite, lui offrir une prison,
-c'est une bien grande épreuve! Si elle m'apportait un visage triste ou
-ennuyé, j'en serais désolé. J'aime mieux la solitude que le spectacle
-de la tristesse ou de l'ennui. Si son inspiration la porte vers moi,
-je la recevrai à bras ouverts; sinon, qu'elle reste à Parme ou à
-Florence, là où elle régnera enfin. Je ne lui demanderai que mon
-fils.--Après l'expression de ces scrupules, Napoléon s'occupa des
-détails de son voyage. On était convenu de le faire accompagner à
-l'île d'Elbe par des commissaires des puissances, et il parut tenir
-surtout à la présence du commissaire anglais.--Les Anglais, dit-il,
-sont un peuple libre, et ils se respectent.--Tous ces détails réglés,
-il se sépara de M. de Caulaincourt, en lui renouvelant ses témoignages
-de confiance absolue et de gratitude éternelle. M. de Caulaincourt
-partit pour aller remplir sa mission auprès de Marie-Louise et des
-souverains.
-
-Tandis que cette scène lugubre avait lieu à Fontainebleau, une scène
-toute différente se passait à Paris, car au milieu des perpétuelles
-vicissitudes de ce monde, la joie, incessamment portée des uns aux
-autres, vient luire tout à coup sur des visages longtemps assombris,
-en laissant plongés dans une noire tristesse les visages sur lesquels
-elle n'avait cessé de briller. En effet tout était agitation,
-empressement, démonstrations de dévouement autour de M. le comte
-d'Artois, qui allait faire dans Paris son entrée solennelle.
-
-[En marge: Voyage du comte d'Artois à travers les provinces envahies.]
-
-M. de Vitrolles avait rejoint le Prince le 7, et l'avait trouvé à
-Nancy assistant à un _Te Deum_ que l'on chantait pour célébrer ce
-qu'on appelait la délivrance de la France. M. le comte d'Artois fut
-saisi d'une émotion bien naturelle en apprenant qu'il allait enfin
-rentrer dans cette ville de Paris qu'il avait quittée en 1790, pour
-vivre proscrit environ un quart de siècle. Il avait autour de lui
-quelques amis fidèles, MM. François d'Escars, Jules de Polignac,
-Roger de Damas, de Bruges, l'abbé de Latil, qui partageaient son
-bonheur et se préparaient à l'accompagner dans la capitale. Il laissa
-M. le comte Roger de Damas à Nancy pour y prendre, sous le titre de
-gouverneur, l'administration de la Lorraine, et après s'être muni d'un
-uniforme de garde national, il se mit en route de manière à être dans
-les environs de Paris le jour qui serait choisi pour son entrée.
-
-[En marge: Accueil d'abord embarrassé des populations.]
-
-Les provinces qu'on traversait étaient horriblement ravagées. Des
-cadavres d'hommes et de chevaux infectaient les chemins; les bâtiments
-de ferme étaient en cendres; les ponts étaient barricadés ou coupés;
-la population était en fuite ou cachée, et accourait quand elle
-entendait un roulement de voiture autre que celui des canons. On la
-comblait de joie quand on lui annonçait la paix, et d'étonnement quand
-à cette nouvelle on ajoutait celle du retour des Bourbons. Elle
-restait froide au nom de ces princes, car dans les provinces de l'est
-Napoléon était encore pour les habitants le défenseur du sol, bien que
-par sa politique il y eût attiré les ennemis. À Châlons, presque tout
-le monde était absent. À Meaux, l'évêque, le préfet, les
-fonctionnaires, les principaux habitants avaient quitté la ville pour
-ne pas assister à l'arrivée du Prince. Pourtant M. le comte d'Artois,
-dès qu'il pouvait se faire voir ou entendre, ne manquait jamais de
-réussir. Avec peu de savoir, mais avec une remarquable facilité
-d'expression, une bonne grâce parfaite, une noble figure à laquelle un
-nez aquilin, une lèvre pendante donnaient tout à fait le caractère de
-sa famille, et qu'une grande expression de bonté, un extrême désir de
-plaire rendaient agréable à tous, il avait de quoi ramener les coeurs
-à lui. À Châlons, à Meaux, il finit par vaincre la froideur de ceux
-qu'il put joindre, et les laissa beaucoup mieux disposés qu'il ne les
-avait trouvés.
-
-[En marge: Lettre de M. de Talleyrand reçue en route, et annonçant les
-conditions de l'entrée de M. le comte d'Artois.]
-
-[En marge: M. de Vitrolles envoyé en avant pour faire modifier ces
-conditions.]
-
-En approchant de Paris, M. de Vitrolles reçut une lettre de M. de
-Talleyrand qui lui mandait ce qui s'était passé, c'est-à-dire
-l'adoption et la publication de la Constitution du Sénat, l'obligation
-imposée au Roi de jurer cette Constitution avant d'être mis en
-possession de la royauté, par conséquent l'obligation pour M. le comte
-d'Artois de prendre un engagement quelconque avant d'être reconnu
-comme lieutenant général du royaume, enfin le désir universel des gens
-raisonnables et notamment des souverains alliés, de voir la cocarde
-tricolore adoptée par les princes de Bourbon. M. de Vitrolles, en
-recevant cette lettre, courut chez M. le comte d'Artois, se récria
-fort contre ce qu'il appelait la nonchalance, la légèreté de M. de
-Talleyrand, qui ne savait, disait-il, résister à aucune demande, et,
-faute de fermeté dans les vues, promettait tantôt à l'un tantôt à
-l'autre, sans jamais tenir parole à personne. M. le comte d'Artois
-avait l'âme tellement remplie de joie qu'il était difficile dans le
-moment d'y faire entrer un sentiment triste. Lui et ses amis avaient
-bien pour la cocarde tricolore une répugnance instinctive, mais les
-subtilités constitutionnelles les touchaient moins, et le comte
-d'Artois, étonné du courroux de M. de Vitrolles, lui demanda si tout
-ce qu'on lui annonçait était vraiment assez mauvais pour prendre feu
-comme il faisait, et surtout pour en venir à un éclat. Le Prince
-s'attacha donc lui-même à calmer M. de Vitrolles, et il fut convenu
-que ce dernier irait clandestinement à Paris, pour y lever ou éluder
-les principales difficultés. Pendant ce temps le Prince continua son
-voyage, et vint coucher au château de Livry.
-
-M. de Vitrolles s'étant transporté le 11 au soir rue Saint-Florentin,
-chez M. de Talleyrand, y trouva ce qu'il y avait laissé, c'est-à-dire
-une confusion extrême, des Cosaques étendus dans la cour sur de la
-paille, au premier étage l'empereur Alexandre entouré de son
-état-major, à l'entre-sol le gouvernement provisoire, les membres de
-ce gouvernement dans une pièce, quelques copistes dans une autre, et
-M. de Talleyrand, tantôt dans celle-ci, tantôt dans celle-là,
-accueillant les solliciteurs avec un sourire insignifiant, les
-donneurs de conseils avec un mouvement de tête qui n'engageait à rien,
-concluant le moins qu'il pouvait, et laissant faire le temps, qui fait
-beaucoup de choses, mais qui cependant ne les fait pas toutes. M. de
-Vitrolles, toujours fort actif, mais moins condescendant à mesure que
-son prince était plus près de Paris, s'emporta vivement contre la
-cocarde aux trois couleurs, et contre le serment exigé du roi Louis
-XVIII avant l'investiture de la royauté. Il semblait dire que l'on
-refuserait de telles conditions. Le visage incolore et ironique de M.
-de Talleyrand était fort déconcertant pour les gens impétueux; il
-sourit des menaces de M. de Vitrolles, et puis il en vint aux
-explications.
-
-[En marge: Difficulté relative à la cocarde blanche.]
-
-Au sujet de la cocarde, il était survenu un incident assez singulier,
-fortuit ou combiné, qui avait beaucoup simplifié la difficulté. À
-peine la Constitution avait-elle été publiée que beaucoup de
-royalistes, ivres de joie, s'étaient répandus dans les provinces,
-annonçant le retour des Bourbons, et portant la cocarde blanche à leur
-chapeau, comme si ce signe était désormais universellement adopté.
-Deux ou trois d'entre eux s'étant rendus à Rouen, auprès du maréchal
-Jourdan, qui commandait dans cette division militaire, et que son
-aversion pour l'Empire, ses opinions libérales et monarchiques,
-disposaient favorablement à l'égard des Bourbons rappelés avec de
-bonnes lois, ils l'avaient trouvé prêt à adhérer aux actes du Sénat;
-et comme de plus ils lui avaient dit que la cocarde blanche avait été
-prise à Paris, le maréchal Jourdan n'attachant d'importance qu'à
-l'acte essentiel, celui du rappel des Bourbons avec une Constitution
-libérale, avait fait une adresse aux troupes pour leur annoncer la
-nouvelle révolution, les inviter à s'y rallier, et leur prescrire la
-cocarde blanche. Il leur avait même donné l'exemple en la prenant
-lui-même. N'ayant affaire qu'à des détachements épars, à des dépôts
-sans consistance, le maréchal n'avait rencontré aucune résistance. La
-cocarde blanche avait été acceptée par les troupes, et on était venu
-en donner la nouvelle à Paris comme une circonstance déterminante, de
-manière qu'on avait pris cette cocarde à Rouen en croyant suivre
-l'exemple de Paris, et on allait la prendre à Paris en croyant suivre
-l'exemple de Rouen. Considérant ainsi la question comme résolue, on
-avait, par une décision du 9, ordonné à la garde nationale parisienne
-d'arborer la cocarde blanche, bien qu'elle y eût répugné d'abord. Sur
-ce point la difficulté se trouvait à peu près surmontée, du moins pour
-la garde parisienne, et M. le comte d'Artois devant porter l'uniforme
-de cette garde, qui était tricolore, on se flattait d'avoir opéré une
-sorte de transaction entre les deux drapeaux. Il fut donc admis que M.
-le comte d'Artois entrerait ayant la cocarde blanche à son chapeau, et
-sur sa personne l'uniforme tricolore de garde national.
-
-[En marge: Difficulté relative à la Constitution et à l'engagement
-exigé de M. le comte d'Artois.]
-
-[En marge: On ajourne cette seconde difficulté.]
-
-Quant à la Constitution, l'arrangement était plus difficile. MM. de
-Talleyrand, de Jaucourt, de Dalberg, membres du gouvernement
-provisoire, discutaient la question avec M. de Vitrolles, et ne
-savaient plus à quel expédient recourir pour résoudre la difficulté.
-Sur ces entrefaites, quelques allants et venants s'étant introduits
-chez M. de Talleyrand, on les admit à la consultation, et on chercha
-comment on pourrait saisir M. le comte d'Artois de la lieutenance
-générale du royaume, sans violer les décisions du Sénat, et sans faire
-contracter à M. le comte d'Artois un engagement dont il n'avait pas le
-goût, et qu'il n'était pas autorisé à prendre, n'ayant pas eu le temps
-de consulter Louis XVIII. Un expédient se présenta, c'était de faire
-donner par M. de Talleyrand sa démission de président du gouvernement
-provisoire, et de transmettre cette présidence à M. le comte d'Artois.
-Mais, même dans ce cas, il fallait l'intervention du Sénat, et, pour
-l'obtenir, on ne pouvait se dispenser de se lier de quelque manière
-envers ce corps. Importuné de pareilles difficultés, M. de
-Talleyrand dit à M. de Vitrolles: Entrez d'abord, et nous verrons
-ensuite...--Ainsi selon sa coutume il s'en fiait aux choses du soin de
-s'arranger elles-mêmes, si on ne savait pas les arranger de sa propre
-main.
-
-[En marge: L'entrée de M. le comte d'Artois à Paris est fixée au 12
-avril.]
-
-M. de Vitrolles retourna le 11 au soir au château de Livry, après être
-convenu que le lendemain 12 avril M. le comte d'Artois ferait son
-entrée dans Paris. M. de Talleyrand qui avait sous la main M. Ouvrard,
-sortant à peine des prisons impériales, et toujours renommé pour son
-luxe, le chargea d'aller à Livry faire tous les préparatifs de la
-réception. On envoya aussi à Livry la garde nationale à cheval, et six
-cents hommes à pied de cette même garde, pour servir d'escorte
-d'honneur au prince. Celui-ci, rayonnant de joie, les accueillit avec
-une cordialité qui les toucha beaucoup, et comme s'il eût voulu
-corriger l'effet de la cocarde blanche placée à son chapeau, il leur
-dit qu'il s'était procuré à Nancy un uniforme pareil au leur, et qu'il
-entrerait le lendemain dans Paris avec le même habit qu'eux, comme
-avec les mêmes sentiments. Des acclamations répondirent à ces
-gracieuses paroles, et pour le moment gens d'autrefois, gens
-d'aujourd'hui, parurent du meilleur accord.
-
-[En marge: Affluence et émotion des spectateurs.]
-
-[En marge: Dispositions de la garde nationale.]
-
-Le lendemain 12 une affluence considérable s'était formée dès le matin
-sur la route et dans les rues aboutissant à la barrière de Bondy. Les
-hommes qui étaient nés royalistes, ceux que la révolution avait faits
-tels, et le nombre de ces derniers était grand, avaient pris les
-devants afin d'assister à un spectacle bien imprévu pour eux, car
-après l'échafaud de Louis XVI, après les victoires de Napoléon, qui
-aurait jamais cru que Paris s'ouvrirait encore pour recevoir les
-Bourbons en triomphe? Pourtant, avec un peu de réflexion, on aurait pu
-le prédire, car il faut compter sur de brusques et violents retours,
-dès qu'on dépasse le but raisonnable et honnête des révolutions. Mais
-qui est-ce qui réfléchit, surtout parmi les masses? À cette époque,
-tant de gens avaient perdu leurs pères, leurs frères, leurs enfants
-sur l'échafaud ou sur les champs de bataille; tant de gens avaient eu
-leur famille dispersée, leur patrimoine envahi, que leur émotion était
-profonde à la seule idée de revoir un prince qui était pour eux la
-vivante image d'un temps où ils avaient été jeunes, où ils croyaient
-avoir été heureux, et dont ils avaient oublié les vices. Aussi, dans
-l'attente de la prochaine apparition du prince, des milliers de
-visages étaient-ils fortement émus, et quelques-uns mouillés de
-larmes. La sage bourgeoisie de Paris, expression toujours juste du
-sentiment public, longtemps attachée à Napoléon qui lui avait procuré
-le repos avec la gloire, et détachée de lui uniquement par ses fautes,
-avait bientôt compris que Napoléon renversé, les Bourbons devenaient
-ses successeurs nécessaires et désirables, que le respect qui
-entourait leur titre au trône, que la paix dont ils apportaient la
-certitude, que la liberté qui pouvait se concilier si bien avec leur
-antique autorité, étaient pour la France des gages d'un bonheur
-paisible et durable. Cette bourgeoisie était donc animée des meilleurs
-sentiments pour les Bourbons, et prête à se jeter dans leurs bras,
-s'ils lui montraient un peu de bonne volonté et de bon sens. La
-figure si avenante de M. le comte d'Artois était tout à fait propre à
-favoriser ces dispositions, et à les convertir en un élan universel.
-
-[En marge: Entrée de M. le comte d'Artois dans Paris.]
-
-[En marge: Animation des royalistes.]
-
-[En marge: Rencontre du Prince avec les maréchaux.]
-
-[En marge: _Te Deum_ chanté à la cathédrale.]
-
-Dès onze heures du matin, M. le comte d'Artois, entouré d'un grand
-nombre de personnages à cheval appartenant à toutes les classes, mais
-surtout à l'ancienne noblesse, se dirigea vers la barrière de Bondy. À
-chaque instant de nouveaux-venus, des fonctionnaires de haut rang, des
-officiers français, des officiers étrangers, accouraient pour se
-joindre au cortége, et quand ils étaient reconnus, les rangs
-s'ouvraient pour les laisser parvenir jusqu'au Prince. Les royalistes
-réunis autour de lui étaient singulièrement animés. Si parmi les
-personnages qui survenaient, il y en avait quelques-uns de l'ancienne
-noblesse dont la fidélité eût chancelé un moment, des cris frénétiques
-de _Vive le Roi!_ éclataient à leur présence, et prouvaient que
-l'oubli ne serait pas pratiqué par les royalistes, même à l'égard les
-uns des autres. M. de Montmorency, rattaché à l'Empire quand tout le
-monde l'était en France, aide-major général de la garde nationale,
-arrivant avec son chef, le général Dessoles, fut assailli de ces cris
-affectés de _Vive le Roi!_ comme si on avait eu besoin d'enseigner aux
-Montmorency l'amour des Bourbons. En avançant vers la barrière, on vit
-paraître un groupe de cavaliers en grand uniforme et en panache
-tricolore: c'étaient les maréchaux Ney, Marmont, Moncey, Kellermann,
-Sérurier, n'ayant pas quitté des couleurs qui étaient encore celles de
-l'armée. Les cris recommencèrent, mais sans violence, car en présence
-de ces hommes redoutables, un instinct des plus prompts avait appris,
-même aux plus fougueux amis du Prince, qu'il fallait se contenir. Le
-maréchal Ney se trouvait en tête du groupe. Son énergique figure,
-violemment contractée, décelait un extrême malaise, sans aucune
-crainte toutefois, car personne n'eût osé lui manquer d'égards. Au
-cri: _Voilà les maréchaux!_ l'entourage du Prince s'ouvrit avec
-empressement. M. le comte d'Artois poussant son cheval vers eux, leur
-serra la main à tous.--Messieurs, leur dit-il, soyez les bienvenus,
-Vous qui avez porté en tous lieux la gloire de la France. Croyez-le,
-mon frère et moi n'avons pas été les derniers à applaudir à vos
-exploits.--Placé auprès du Prince, touché de son accueil, le maréchal
-Ney reprit bientôt une attitude plus aisée et plus naturelle. Près de
-la barrière on trouva le gouvernement provisoire, son président en
-tête, qui venait recevoir M. le comte d'Artois aux portes de la
-capitale. M. de Talleyrand prononça quelques paroles courtoises,
-respectueuses et brèves, auxquelles le Prince répondit par les mots
-heureux que lui inspirait la situation. Puis on s'achemina vers
-Notre-Dame, en suivant les grands quartiers de Paris. Dans les
-faubourgs, le spectacle ne fut pas des plus animés; il changea sur les
-boulevards. La bourgeoisie, sensible à l'espérance de la paix et du
-repos, fortement émue par les souvenirs qui se pressaient dans tous
-les esprits, charmée de la bonne mine du prince, lui fit l'accueil le
-plus cordial. L'émotion alla croissant en approchant de la cathédrale.
-À la porte de l'église M. le comte d'Artois fut reçu par le chapitre.
-On s'était appliqué à éloigner le cardinal Maury, archevêque de Paris
-non institué, en l'accablant d'outrages pendant huit jours dans tous
-les journaux de la capitale. Ainsi l'intrépide défenseur de la cause
-royale dans l'Assemblée constituante, pour quelques actes de faiblesse
-envers l'Empire, n'obtenait pas l'oubli promis à tous. Le Prince
-conduit sous le dais au fauteuil royal, y fut dans l'église même
-l'objet de démonstrations bruyantes. Tous les grands fonctionnaires de
-l'État, tous les états-majors étaient réunis dans la basilique; le
-Sénat seul y manquait. Revenu à la dignité d'attitude dont il n'aurait
-jamais dû s'écarter, il ne voulait assister à aucune cérémonie qui pût
-signifier de sa part la reconnaissance de l'autorité des Bourbons,
-tant qu'il n'y aurait pas un engagement pris à l'égard de la
-Constitution. Les cris éclatèrent de nouveau lorsque le clergé
-prononça ces paroles sacramentelles: _Domine, salvum fac regem
-Ludovicum_, et le comte d'Artois qui ne les avait pas entendues depuis
-que son auguste frère avait porté la tête sur l'échafaud, ne put
-retenir ses pleurs.
-
-[En marge: Entrée du prince aux Tuileries.]
-
-La cérémonie terminée, M. le comte d'Artois fut conduit aux Tuileries,
-au milieu de la même affluence et d'acclamations toujours plus
-significatives. À la porte du palais de ses pères, il fallut le
-soutenir, tant était forte son émotion, et les assistants, les larmes
-aux yeux, firent retentir l'air des cris de _Vive le Roi!_ Monté au
-premier étage du palais, il remercia ceux qui l'avaient accompagné, et
-les maréchaux en particulier, qui durent alors se retirer. Ces
-derniers, en quittant les Tuileries et en laissant le Prince au
-milieu des grands personnages de l'émigration, sentirent déjà qu'ils
-seraient étrangers dans cette cour, au rétablissement de laquelle ils
-venaient de participer, et un regard de défiance et de regret indiqua
-ce pénible sentiment sur leur visage[27].
-
- [Note 27: C'est le propre récit de M. de Vitrolles.]
-
-[En marge: Effet général de l'entrée de M. le comte d'Artois à Paris.]
-
-L'impression causée par cette journée dans la capitale avait été des
-plus vives. Le Prince, par sa bonne grâce, son émotion sincère,
-l'à-propos de son langage, y avait contribué sans doute, mais elle
-était due surtout aux grands souvenirs du passé, si puissamment
-réveillés en cette occasion. Il semblait que la nation et l'ancienne
-royauté s'adressassent ces paroles: Nous avons cherché le bonheur les
-uns sans les autres, nous n'avons marché qu'à travers le sang et les
-ruines, réconcilions-nous, et soyons heureux en nous faisant des
-concessions réciproques.--Certainement on ne se le disait pas avec
-cette clarté, mais on le sentait confusément et profondément, et si
-les souvenirs qui en ce moment remuaient fortement les âmes et les
-rapprochaient, ne venaient pas bientôt les éloigner après les avoir
-réunies, la France pouvait être heureuse en jouissant sous ses anciens
-rois d'une paisible liberté. Mais que de sagesse il eût fallu à tous
-pour qu'il en fût ainsi! Cependant il était permis de l'espérer, et
-l'on était fondé à croire que la grande victime de Fontainebleau,
-immolée par sa faute au bonheur public, suffirait pour l'assurer.
-
-[En marge: Comparaison établie par les flatteurs entre Napoléon et les
-Bourbons.]
-
-Les Tuileries restèrent ouvertes le lendemain, et quiconque se
-présentait avec un nom, peu ou point qualifié, s'il pouvait rappeler
-qu'en telle ou telle circonstance il avait vu les Princes, avait
-souffert avec eux ou pour eux, était accueilli, et sentait sa main
-affectueusement serrée par M. le comte d'Artois. En un instant on
-répétait dans tout Paris les paroles sorties de la bouche du Prince,
-et la flatterie, prompte à aider le sentiment, comparait sa personne
-gracieuse et affable à la personne brusque et dure de l'usurpateur
-déchu. On n'entendait, on ne lisait que de perpétuelles comparaisons
-entre la tyrannie ombrageuse, défiante, souvent cruelle du soldat
-parvenu, et l'autorité paternelle, douce et confiante des anciens
-princes légitimes. On faisait sur ce thème mille jeux d'esprit plus ou
-moins justes.--Nous avons eu assez de gloire, disait M. de Talleyrand
-à M. le comte d'Artois, apportez-nous l'honneur.--Le génie était
-autant en discrédit que la gloire. Ces mots de génie et de gloire, si
-fastidieusement répétés depuis quinze ans, avaient fait place à
-d'autres dans le vocabulaire des flatteurs, et on n'entendait parler
-que du droit, de la légitimité, de l'antique sagesse. Ainsi, chaque
-époque a son langage en vogue qu'il faut lui concéder, sans y attacher
-plus d'importance qu'il ne convient.
-
-[En marge: Préparatifs du voyage de Napoléon.]
-
-[En marge: Commissaires étrangers chargés de l'accompagner.]
-
-Les Bourbons étant rentrés aux Tuileries, il ne restait plus qu'à
-emporter hors de France, et dans la retraite qui lui était destinée,
-le lion vaincu et enfermé à Fontainebleau. M. de Caulaincourt avait
-reçu mission de régler avec les souverains étrangers les détails du
-voyage de Napoléon à travers la France, voyage difficile à cause des
-provinces méridionales par lesquelles il fallait passer. Il avait été
-convenu que chacune des grandes puissances belligérantes, la Russie,
-la Prusse, l'Autriche, l'Angleterre, enverrait un commissaire chargé
-de la représenter auprès de Napoléon, et d'assurer le respect de sa
-personne et l'exécution du traité du 11 avril. En désignant M. de
-Schouvaloff comme son commissaire, Alexandre lui avait dit en présence
-de M. de Caulaincourt: Votre tête me répond de celle de Napoléon, car
-il y va de notre honneur, et c'est le premier de nos devoirs de le
-faire respecter, et arriver sain et sauf à l'île d'Elbe.--Ce monarque
-avait en même temps expédié un de ses officiers auprès de
-Marie-Louise, pour qu'elle ne fût inquiétée ni par les Cosaques, ni
-par les furieux du parti royaliste, naturellement plus nombreux sur
-les bords de la Loire qu'ailleurs.
-
-[En marge: Marie-Louise à Blois; ses agitations, ses démêlés avec ses
-beaux-frères.]
-
-Marie-Louise, que nous avons laissée sur la route de Blois après la
-bataille de Paris, avait voyagé à petites journées, le désespoir dans
-l'âme, craignant pour la vie de son époux, pour la couronne de son
-fils, pour son sort à elle-même, et, faute de lumières, ne sachant pas
-mesurer ces différentes craintes à l'étendue réelle du danger. Les
-nouvelles de la prise de Paris, du retour de Napoléon vers cette
-capitale, de son abdication, et enfin de l'attribution du duché de
-Parme à elle et à son fils, lui étaient successivement parvenues. Elle
-avait cruellement souffert pendant ces diverses péripéties, car bien
-qu'elle ne fût pas douée de la force qui produit les grands
-dévouements, elle était douce, bonne, elle avait de l'attachement pour
-Napoléon, et une véritable tendresse maternelle pour le Roi de Rome.
-Le beau duché de Parme, où elle allait régner seule, était sans doute
-un certain dédommagement de ce qu'elle perdait; pourtant elle y
-songeait à peine dans le moment, et la vue de son époux tombé du plus
-haut des trônes dans une sorte de prison, touchait son âme faible mais
-nullement insensible. D'après sa propre impulsion, et sur les conseils
-de madame de Luçay, elle avait songé un instant à courir à
-Fontainebleau pour se jeter dans les bras de Napoléon, et ne plus le
-quitter. Mais le désir de voir son père afin d'en obtenir la Toscane,
-désir dans lequel Napoléon l'avait lui-même encouragée, l'avait fait
-hésiter. De plus un incident qui, bien qu'insignifiant, avait produit
-sur elle une pénible impression, l'avait singulièrement indisposée
-contre les Bonaparte. Ses beaux-frères voyant l'ennemi approcher de la
-Loire, l'avaient engagée à se retirer au delà, ce qu'elle répugnait à
-faire, et ce qui avait amené une scène tellement vive que ses
-serviteurs l'entendant, étaient pour ainsi dire accourus à son
-secours. Elle en avait conservé une extrême irritation, et quand des
-officiers d'Alexandre et de l'empereur François étaient venus la
-prendre sous leur protection, elle s'était livrée volontiers à eux, ne
-se doutant pas qu'elle allait devenir avec son fils un gage dont la
-coalition ne se dessaisirait jamais. Il avait été ensuite convenu
-qu'elle se rendrait à Rambouillet pour y recevoir la visite de son
-père.
-
-[En marge: Enlèvement du trésor personnel de Napoléon, que
-Marie-Louise avait emporté avec elle.]
-
-Avant son départ, la protection de la Russie et de l'Autriche ne put
-lui épargner un genre d'outrage qui n'est que trop ordinaire au milieu
-de semblables catastrophes. En quittant Paris, elle avait emporté le
-reste du trésor personnel de Napoléon, consistant en dix-huit
-millions, or ou argent, et en une riche vaisselle. À ce trésor étaient
-joints les diamants de la couronne. Les dix-huit millions étaient le
-dernier débris des économies de Napoléon sur sa liste civile, et la
-vaisselle d'or était sa propriété personnelle. Sur ces 18 millions, il
-avait été envoyé quelques millions à Fontainebleau, soit pour la solde
-de l'armée, soit pour la dépense du quartier général, et d'après
-l'ordre formel de Napoléon lui-même, Marie-Louise avait mis environ
-deux millions dans ses voitures, pour son propre usage. Il restait à
-peu près dix millions dans les fourgons de la cour fugitive. Le
-gouvernement provisoire manquant d'argent imagina d'envoyer des agents
-à la suite de Marie-Louise, pour saisir ce trésor, sous prétexte qu'il
-se composait de sommes dérobées aux caisses de l'État. Il n'en était
-rien, mais on ne s'inquiète guère d'être vrai et juste en de pareilles
-circonstances.
-
-Suivant une autre coutume de ces temps de crise, on choisit pour agent
-un ennemi, et on le prit en outre dans les rangs inférieurs de
-l'administration. C'était M. Dudon, expulsé du conseil d'État par
-ordre de Napoléon. Cet agent s'étant rendu à Orléans, se saisit des
-dix millions placés dans les fourgons du Trésor, de la vaisselle
-personnelle de Napoléon, d'une partie des diamants de Marie-Louise,
-malgré les réclamations de celle-ci et les efforts des commissaires
-étrangers pour lui épargner une telle avanie. On rapporta à Paris ces
-dépouilles impériales, dont le nouveau gouvernement avait grand
-besoin.
-
-[En marge: Translation de Marie-Louise à Rambouillet.]
-
-[En marge: Son entrevue avec son père.]
-
-[En marge: Elle consent à se rendre provisoirement à Vienne.]
-
-D'Orléans Marie-Louise se rendit à Rambouillet pour y attendre son
-père. L'empereur d'Autriche, entré le 15 avril à Paris, où il avait
-été reçu en grande pompe par ses alliés, et avec beaucoup de froideur
-par le peuple parisien qui jugeait sévèrement la conduite du père de
-l'Impératrice, se rendit à Rambouillet afin de voir sa fille. Il la
-combla de témoignages de tendresse, et s'efforça de lui persuader que
-tous ses malheurs étaient imputables à son mari; que l'Autriche
-n'avait rien négligé pour amener une paix honorable, tantôt à Prague,
-tantôt à Francfort, tantôt enfin à Châtillon; que jamais Napoléon
-n'avait voulu y souscrire; que c'était un homme de génie sans doute,
-mais absolument dépourvu de raison, et avec lequel l'Europe avait été
-réduite à en venir aux dernières extrémités; que lui, empereur
-d'Autriche, n'avait pu agir autrement qu'il n'avait fait; que ses
-devoirs de souverain avaient dû passer avant sa tendresse de père; que
-sa tendresse de père d'ailleurs n'était pas restée inactive, car il
-avait ménagé à sa fille une belle principauté en Italie; qu'elle y
-serait souveraine, qu'elle pourrait s'y occuper de son fils, et lui
-préparer un doux et paisible avenir; que les plus favorisées des
-branches de la maison impériale étaient rarement traitées aussi bien;
-que, lorsque ce terrible orage serait passé, si elle voulait visiter
-son époux, et même vivre avec lui, elle en aurait la liberté, mais
-qu'actuellement, le plus sage était d'aller se reposer à Vienne des
-émotions qui l'avaient si profondément agitée; qu'elle y serait
-entourée des soins de sa famille jusqu'à ce qu'elle pût se rendre soit
-à Parme, soit même à l'île d'Elbe; mais qu'actuellement, il serait
-pénible, inconvenant de chercher à se réunir à Napoléon, pour
-traverser la France en prisonnière; qu'elle serait pour lui un
-embarras plutôt qu'un secours; que la vie, la sûreté de l'Empereur
-vaincu et désarmé étaient un dépôt confié à l'honneur des monarques
-alliés; qu'elle devait donc être tranquille à ce sujet, et suivre le
-conseil de venir passer les premiers instants de cette séparation au
-milieu des embrassements de sa famille et des souvenirs de son
-enfance.
-
-Marie-Louise, trouvant commode pour sa faiblesse ce qu'on lui
-proposait du reste avec les formes les plus affectueuses, adhéra aux
-désirs de son père, et consentit à se diriger sur Vienne, tandis que
-Napoléon s'acheminerait vers l'île d'Elbe. Elle chargea M. de
-Caulaincourt d'assurer Napoléon de son affection, de sa constance, de
-son désir de le rejoindre le plus tôt possible, et de sa résolution de
-lui amener son fils, dont elle promettait de prendre, et dont elle
-prenait en effet le plus grand soin.
-
-[En marge: Dispersion de la famille impériale, sa retraite en Suisse
-et en Italie.]
-
-Quant aux frères de Napoléon, à ses soeurs, à sa mère, ils se
-dispersèrent tous après le départ de Marie-Louise, et cherchèrent à
-gagner au plus vite les frontières de Suisse et d'Italie, pour s'y
-soustraire aux avanies dont ils étaient menacés. Quant aux divers
-ministres et agents du gouvernement impérial qui avaient accompagné la
-Régente à Blois, ils se dispersèrent également, et la plupart pour
-venir à Paris adhérer aux actes du Sénat.
-
-[En marge: Derniers moments de Napoléon à Fontainebleau.]
-
-Tel fut le sort de tout ce qui appartenait à Napoléon durant ces
-derniers jours. En attendant il était à Fontainebleau, parfaitement
-résigné aux rigueurs du destin, impatient de voir les préparatifs de
-son voyage terminés, et d'être enfin rendu dans le lieu où il allait
-goûter un genre de repos dont il ne pouvait pressentir encore ni la
-nature ni la durée. Chaque jour il voyait la solitude s'accroître
-autour de lui. Il trouvait tout simple qu'on le quittât, car ces
-militaires qui l'avaient suivi partout, le dernier jour excepté,
-devaient être pressés de se rallier aux Bourbons, pour conserver des
-positions qui étaient le juste prix des travaux de leur vie. Il aurait
-voulu seulement qu'ils y missent un peu plus de franchise, et, pour
-les y encourager, il leur adressait le plus noble langage.--Servez les
-Bourbons, leur disait-il, servez-les bien; il ne vous reste pas
-d'autre conduite à tenir. S'ils se comportent avec sagesse, la France
-sous leur autorité peut être heureuse et respectée. J'ai résisté à M.
-de Caulaincourt dans ses vives instances pour me faire accepter la
-paix de Châtillon. J'avais raison. Pour moi ces conditions étaient
-humiliantes; elles ne le sont pas pour les Bourbons. Ils retrouvent la
-France qu'ils avaient laissée, et peuvent l'accepter avec dignité.
-Telle quelle la France sera encore bien puissante, et quoique
-géographiquement un peu moindre, elle demeurera moralement aussi
-grande par son courage, son génie, ses arts, l'influence de son esprit
-sur le monde. Si son territoire est amoindri sa gloire ne l'est pas.
-Le souvenir de nos victoires lui restera comme une grandeur
-impérissable, et qui pèsera d'un poids immense dans les conseils de
-l'Europe. Servez-la donc sous les princes que ramène en ce moment la
-fortune variable des révolutions, servez-la sous eux comme vous avez
-fait sous moi. Ne leur rendez pas la tâche trop difficile, et
-quittez-moi, en me gardant seulement un souvenir.--
-
-[En marge: Profond isolement dans lequel on le laisse.]
-
-[En marge: Fidélité du général Drouot, du général Bertrand, de MM. de
-Caulaincourt et de Bassano.]
-
-Tel est le résumé du langage qu'il tenait tous les jours dans la
-solitude croissante de Fontainebleau. On a vu comment Ney et Macdonald
-s'étaient séparés de lui. Oudinot, Lefebvre, Moncey l'avaient quitté,
-chacun à sa manière. Berthier s'était retiré aussi, mais en quelque
-sorte par un ordre de son maître. Napoléon lui avait confié le
-commandement de l'armée pour qu'il le transmît au gouvernement
-provisoire, et que pendant cette transmission il pût confirmer les
-grades qui étaient le prix du sang versé dans la dernière campagne.
-Berthier avait promis de revenir; Napoléon l'attendait, et en voyant
-les heures, les jours s'écouler sans qu'il reparût, désespérait de le
-voir, et en souffrait sans se plaindre. Au lieu de l'arrivée de
-Berthier, c'était chaque jour un nouveau départ de quelque officier de
-haut grade. L'un quittait Fontainebleau pour raison de santé, l'autre
-pour raison de famille ou d'affaires; tous promettaient de reparaître
-bientôt, aucun n'y songeait. Napoléon feignait d'entrer dans les
-motifs de chacun, serrait affectueusement la main des partants, car il
-savait que c'étaient des adieux définitifs qu'il recevait, et leur
-laissait dire, sans le croire, qu'ils allaient revenir. Peu à peu le
-palais de Fontainebleau était devenu désert. Dans ses cours
-silencieuses on avait quelquefois encore l'oreille frappée par des
-bruits de voitures, on écoutait, et c'étaient des voitures qui s'en
-allaient. Napoléon assistait ainsi tout vivant à sa propre fin. Qui
-n'a vu souvent, à l'entrée de l'hiver, au milieu des campagnes déjà
-ravagées, un chêne puissant, étalant au loin ses rameaux sans verdure,
-et ayant à ses pieds les débris desséchés de sa riche végétation! Tout
-autour règnent le froid et le silence, et par intervalles on entend à
-peine le bruit léger d'une feuille qui tombe. L'arbre immobile et fier
-n'a plus que quelques feuilles jaunies prêtes à se détacher comme les
-autres, mais il n'en domine pas moins la plaine de sa tête sublime et
-dépouillée. Ainsi Napoléon voyait disparaître une à une les fidélités
-qui l'avaient suivi à travers les innombrables vicissitudes de sa vie.
-Il y en avait qui tenaient un jour, deux jours de plus, et qui
-expiraient an troisième. Toutes finissaient par arriver au terme. Il
-en était quelques-unes pourtant que rien n'avait pu ébranler. Drouot,
-l'improbation dans le coeur, la tristesse sur le front, le respect à
-la bouche, était demeuré auprès de son maître malheureux. Le général
-Bertrand avait suivi ce généreux exemple. Les ducs de Vicence et de
-Bassano étaient restés aussi. Le duc de Vicence n'était pas plus
-flatteur qu'autrefois, le duc de Bassano l'était presque davantage, et
-donnait ainsi de sa longue soumission une honorable excuse, en
-prouvant qu'elle tenait à une admiration de Napoléon, sincère,
-absolue, indépendante du temps et des événements. Napoléon, touché de
-son dévouement, lui adressa plus d'une fois ces paroles consolatrices:
-Bassano, ils prétendent que c'est vous qui m'avez empêché de faire la
-paix!... qu'en dites-vous?... Cette accusation doit vous faire
-sourire, comme toutes celles qu'on me prodigue aujourd'hui... Et
-Napoléon lui avait autant de fois serré la main, avouant ainsi de la
-manière la plus noble qu'il était le seul coupable.
-
-[Illustration: Napoléon.]
-
-[En marge: Départ de Napoléon.]
-
-[En marge: Ses adieux à sa garde.]
-
-Cette longue agonie devait finir. Les commissaires des puissances
-étaient arrivés, et Napoléon les avait parfaitement accueillis,
-excepté le commissaire prussien, qui lui rappelait deux souvenirs
-pénibles: ses anciens torts envers la Prusse, et la conduite odieuse
-de l'armée prussienne envers nos provinces ravagées. Il l'avait traité
-avec politesse et froideur. Tout étant prêt dès le 18, Napoléon, mieux
-informé de ce qui s'était passé à Rambouillet entre sa femme et son
-beau-père, comprit que cette entrevue de laquelle il avait espéré
-quelque chose, moins pour lui que pour Marie-Louise et le Roi de Rome,
-n'aboutirait qu'à le priver de leur présence, et que ces êtres chéris,
-considérés non comme une famille, mais comme une partie des grandeurs
-du trône, lui seraient probablement enlevés avec le trône lui-même. Il
-en conçut un mouvement d'irritation fort vif, et un instant fut prêt à
-briser le traité du 11 avril, et à se précipiter dans de nouvelles
-aventures. Revenu bientôt à la raison et à la résignation, il se
-montra résolu à partir. Mais les ordres pour le gouverneur de l'île
-d'Elbe n'étant pas assez explicites, M. de Caulaincourt courut de
-nouveau à Paris pour les faire préciser. Enfin le 20 au matin, plus
-rien ne manquant, Napoléon se décida à quitter Fontainebleau. Le
-bataillon de sa garde destiné à le suivre à l'île d'Elbe était déjà en
-route. La garde elle-même était campée à Fontainebleau. Il voulut
-lui adresser ses adieux. Il la fit ranger en cercle autour de lui,
-dans la cour du château, puis, en présence de ses vieux soldats
-profondément émus, il prononça les paroles suivantes: «Soldats, vous
-mes vieux compagnons d'armes, que j'ai toujours trouvés sur le chemin
-de l'honneur, il faut enfin nous quitter. J'aurais pu rester plus
-longtemps au milieu de vous, mais il aurait fallu prolonger une lutte
-cruelle, ajouter peut-être la guerre civile à la guerre étrangère, et
-je n'ai pu me résoudre à déchirer plus longtemps le sein de la France.
-Jouissez du repos que vous avez si justement acquis, et soyez heureux.
-Quant à moi, ne me plaignez pas. Il me reste une mission, et c'est
-pour la remplir que je consens à vivre, c'est de raconter à la
-postérité les grandes choses que nous avons faites ensemble. Je
-voudrais vous serrer tous dans mes bras, mais laissez-moi embrasser ce
-drapeau qui vous représente....--Alors attirant à lui le général
-Petit, qui portait le drapeau de la vieille garde, et qui était le
-modèle accompli de l'héroïsme modeste, il pressa sur sa poitrine le
-drapeau et le général, au milieu des cris et des larmes des
-assistants, puis il se jeta dans le fond de sa voiture, les yeux
-humides, et ayant attendri les commissaires eux-mêmes chargés de
-l'accompagner.
-
-[En marge: Voyage de Napoléon.]
-
-[En marge: Accueil qu'il reçoit dans la Bourgogne et le Bourbonnais.]
-
-Son voyage se fit d'abord lentement. Le général Drouot ouvrait la
-marche dans une voiture. Napoléon suivait, ayant dans la sienne le
-général Bertrand; les commissaires des puissances venaient ensuite.
-Pendant les premiers relais, des détachements à cheval de la garde
-accompagnèrent le cortége. Plus loin, les détachements manquant on
-marcha sans escorte. Dans la partie de la France qu'on traversait, et
-jusqu'au milieu du Bourbonnais, Napoléon fut accueilli par les
-acclamations du peuple, qui tout en maudissant la conscription et les
-droits réunis voyait en lui le héros malheureux et le vaillant
-défenseur du sol national. Tandis que la foule entourait sa voiture en
-criant: _Vive l'Empereur!_ elle faisait entendre autour de celle des
-commissaires le cri: _À bas les étrangers!_ Plusieurs fois Napoléon
-s'excusa auprès d'eux de manifestations qu'il ne dépendait pas de lui
-d'empêcher, mais qui prouvaient cependant qu'il n'était pas dans toute
-la France aussi impopulaire qu'on avait voulu le dire. En général il
-s'entretenait librement et doucement avec les fonctionnaires qu'il
-rencontrait sur la route, recevait leurs adieux, et leur faisait les
-siens, avec une parfaite tranquillité d'esprit.
-
-[En marge: Accueil à Lyon.]
-
-[En marge: Rencontre avec Augereau.]
-
-[En marge: Scènes épouvantables à Orgon.]
-
-[En marge: Napoléon obligé de revêtir un uniforme étranger.]
-
-Bientôt le voyage devint plus pénible. Aux environs de Moulins les
-cris de _Vive l'Empereur!_ cessèrent, et ceux de _Vive le Roi!_
-_Vivent les Bourbons!_ se firent entendre. Entre Moulins et Lyon, le
-peuple ne montra que de la curiosité, sans y ajouter aucun témoignage
-significatif. À Lyon Napoléon avait toujours compté beaucoup de
-partisans, sensibles à ce qu'il avait fait pour leur ville et pour
-leur industrie; néanmoins il y avait aussi une portion de la
-population qui professait des sentiments entièrement contraires. Afin
-d'éviter toute manifestation on traversa Lyon pendant la nuit.
-Pourtant quelques cris de _Vive l'Empereur!_ accueillirent le cortége
-impérial. Mais ce furent les derniers. En traversant Valence Napoléon
-rencontra le maréchal Augereau qui venait de publier une proclamation
-indigne, rédigée, dit-on, par le duc d'Otrante, et se terminant par
-ces mots: «Soldats, vous êtes déliés de vos serments; vous l'êtes par
-la nation en qui réside la souveraineté; vous l'êtes encore, s'il
-était nécessaire, par l'abdication même d'un homme, qui, après avoir
-immolé des millions de victimes à sa cruelle ambition, _n'a pas su
-mourir en soldat_.» Le pauvre Augereau l'avait su encore moins, et ne
-s'était pas exposé à mourir sur la Saône et le Rhône, où il avait
-contribué par sa faiblesse et son ineptie à ruiner les affaires de la
-France. Napoléon qui ne connaissait pas sa proclamation, mais qui
-connaissait sa triste campagne, ne lui fit cependant aucun reproche,
-l'accueillit avec une familiarité indulgente, et l'embrassa même en le
-quittant. En avançant vers le Midi les cris de _Vive le Roi!_ se
-multiplièrent, et bientôt s'y ajoutèrent ceux-ci: _À bas le tyran!_ _À
-mort le tyran!_--À Orange notamment, ces cris furent proférés avec
-violence. À Avignon, la population ameutée demandait avec emportement
-qu'on lui livrât _le Corse_ pour le mettre en pièces et le précipiter
-dans le Rhône. Tandis qu'on traitait de la sorte le génie, coupable
-mais glorieux, dans lequel s'étaient longtemps personnifiées la
-prospérité et la grandeur de la France, on criait: _Vivent les
-alliés!_ autour de la voiture des commissaires. Du reste cette faveur
-pour l'étranger était heureuse en ce moment, car sans la popularité
-dont jouissaient les représentants des puissances, Napoléon égorgé
-eût devancé dans les eaux du Rhône l'infortuné maréchal Brune. Il
-fallut en effet tous les efforts des commissaires, des autorités, de
-la gendarmerie, pour empêcher un horrible forfait. À Orgon, on
-annonçait un nombreux rassemblement de peuple, et des scènes plus
-violentes encore. Ces populations ardentes, exaspérées par la
-conscription, par les droits réunis, et par une longue privation de
-tout commerce, étaient royalistes en 1814, comme elles avaient été
-terroristes en 1793, et n'avaient besoin que d'une occasion pour se
-montrer aussi sanguinaires. Les commissaires, chargés d'une immense
-responsabilité, ne virent d'autre moyen d'échapper au péril que de
-faire prendre à Napoléon un déguisement, et on l'obligea de revêtir un
-uniforme étranger, afin qu'il parût être un des officiers composant le
-cortége. Cette humiliation, la plus douloureuse qu'il eût encore
-subie, avait été, on s'en souvient, présente à son esprit lorsqu'il
-avait avalé le poison préparé par le docteur Yvan; et pourtant toute
-douloureuse qu'elle était, on put bientôt reconnaître à quel point
-elle était nécessaire. Lorsqu'on eut atteint la petite ville d'Orgon,
-le peuple armé d'une potence, se présenta en demandant le tyran, et se
-jeta sur la voiture impériale pour l'ouvrir de force. Elle ne
-contenait que le général Bertrand, qui peut-être eût payé de sa vie la
-fureur excitée contre son maître, si M. de Schouvaloff se jetant à bas
-de sa voiture, et comme tous les Russes parlant très-bien le français,
-n'eût cherché à réveiller chez ces furieux les sentiments que devait
-inspirer un vaincu, un prisonnier. Au surplus son uniforme russe
-servit M. de Schouvaloff plus que son langage, et il parvint à calmer
-les plus emportés. Pendant ce temps les voitures échappèrent au péril.
-Aux relais suivants les scènes de violence allèrent en diminuant, et
-elles cessèrent tout à fait en approchant de la mer.
-
-[En marge: Sa douleur.]
-
-Durant ces cruelles épreuves, Napoléon immobile, silencieux, affectant
-le plus souvent le mépris, ne put cependant demeurer toujours
-insensible aux cris répétés de la haine publique, et une fois enfin il
-fondit en larmes. Il se remit promptement, et tâcha de reprendre une
-hautaine impassibilité, sans pouvoir toutefois s'empêcher de sentir, à
-travers la bassesse de ces démonstrations, cette tardive mais
-infaillible justice des choses, qui serait odieuse à contempler si on
-ne la considérait que dans les vils instruments qu'elle emploie, mais
-qui paraît bientôt, si on élève la vue jusqu'à elle, aussi profonde
-que terriblement rémunératrice. Il ne reste aux grands esprits qui
-l'ont provoquée par leurs fautes, qu'un honneur, une consolation,
-c'est de la reconnaître, de la comprendre, et de se résigner à ses
-arrêts. Après avoir fait couler, non par méchanceté de coeur, mais par
-excès d'ambition, plus de sang que n'en versèrent les conquérants
-d'Asie, Napoléon sentait bien, sans le dire, qu'il s'était exposé à
-ces violentes manifestations de la multitude. Hélas! elle a souvent
-traîné dans une boue sanglante des sages, des héros vertueux, qui
-n'avaient mérité que ses hommages, et il faut bien avouer que si elle
-n'avait jamais été plus basse qu'en cette occasion, il lui était
-souvent arrivé d'être plus injuste!
-
-[Date en marge: Mai 1814.]
-
-[En marge: Arrivée de Napoléon à l'île d'Elbe.]
-
-[En marge: Joie des habitants de cette île.]
-
-Ce supplice fut terrible, mais heureusement court. Napoléon trouva au
-golfe de Saint-Raphaël une frégate anglaise, l'_Undaunted_, que le
-colonel Campbell (commissaire pour l'Angleterre) avait fait préparer.
-Il s'embarqua le 28 avril pour l'île d'Elbe, et jeta l'ancre le 3 mai
-dans la rade de Porto-Ferrajo. Le lendemain 4 il débarqua au milieu
-des cris de joie d'une population qui était fière d'avoir pour
-souverain ce monarque tombé du plus grand des trônes, apportant,
-disait-on, d'immenses trésors, et devant combler l'île de bienfaits.
-Pour le dédommager des hommages de l'univers, il avait ainsi les
-applaudissements de quelques mille insulaires vivant de la pêche ou du
-travail des mines! Vaine et cruelle comédie des choses humaines!
-Napoléon, empereur du grand Empire qui s'était étendu de Rome à
-Lubeck, Napoléon était aujourd'hui le monarque applaudi de l'île
-d'Elbe!
-
-
-
-
-CONCLUSION.
-
-
-[En marge: Considérations sur l'ensemble du règne de Napoléon, depuis
-le 18 brumaire jusqu'à la première abdication, en 1814.]
-
-En voyant finir si désastreusement ce règne prodigieux, les réflexions
-se pressent en foule dans l'esprit, suggérées par la grandeur,
-l'abondance, le caractère étrange des événements! Recueillons-les
-avant de clore ce récit, pour notre instruction et pour celle des
-siècles à venir.
-
-Le gouvernement républicain en 1795, ayant cessé d'être sanguinaire
-sans cesser d'être persécuteur, avait imposé la paix à l'Espagne, à la
-Prusse, à l'Allemagne du Nord, et restait engagé dans une guerre
-traînante avec l'Autriche, obstinée avec l'Angleterre, guerre qu'il
-soutenait pour ainsi dire par habitude, au moyen de soldats
-admirables, de généraux excellents mais désunis, lorsque apparut tout
-à coup à l'armée des Alpes un jeune officier d'artillerie, de petite
-taille, de visage sauvage mais superbe, d'esprit singulier mais
-frappant, tour à tour taciturne ou prodigue de ses paroles, un moment
-disgracié par la République, et relégué alors dans les bureaux du
-Directoire dont il attira l'attention par des opinions justes et
-profondes sur chaque circonstance de la guerre, ce qui lui valut le
-commandement de Paris dans la journée du 13 vendémiaire, et bientôt le
-commandement des troupes d'Italie. Reparaissant au milieu d'elles
-comme général en chef, il imprima tout à coup aux événements un
-mouvement extraordinaire, franchit les Alpes dont on n'avait jamais
-fait que toucher le pied, envahit la Lombardie, y attira toute la
-guerre, vainquit l'une après l'autre les armées de l'Autriche, lassa
-sa constance, lui arracha la reconnaissance de nos conquêtes, la força
-de souscrire à des pertes immenses pour elle-même, donna ainsi la paix
-au continent, et à ses actes étonnants ajouta un langage entièrement
-nouveau par son originalité et sa grandeur, langage qu'on peut appeler
-l'éloquence militaire. Que ce jeune homme extraordinaire, apparaissant
-comme un météore sur cet horizon troublé et sanglant, n'y attirât pas
-tous les regards, et ne finît par les charmer, c'était impossible! La
-France eût-elle été de glace, ce qu'elle ne fut jamais, la France eût
-été séduite. Elle fut séduite en effet, et le monde avec elle.
-
-Entre les puissances auxquelles la Révolution avait jeté le gant, une
-seule restait à vaincre, c'était l'Angleterre. Retirée sur son
-élément, inaccessible pour nous comme nous l'étions pour elle, on eût
-dit qu'elle ne pouvait être ni vaincue ni victorieuse. Le Directoire
-cherchant à occuper le conquérant de l'Italie, et le regardant comme
-le capitaine non-seulement le plus grand du siècle, mais le plus
-fécond en ressources, le chargea de surmonter la difficulté physique
-qui nous sépare de notre éternelle rivale. Le jeune Bonaparte, nommé
-général de l'armée de l'Océan, ne trouvant pas suffisants les apprêts
-qu'on avait faits pour franchir le Pas-de-Calais, et dominé par sa
-puissante imagination, voulut attaquer l'Angleterre en Orient. Il fit
-décider l'expédition d'Égypte, franchit sous les yeux mêmes de Nelson
-la Méditerranée avec cinq cents voiles, prit Malte en passant,
-descendit au pied de la colonne de Pompée, vainquit les Mameluks aux
-Pyramides, les janissaires à Aboukir, et devenu maître de l'Égypte, se
-livra pendant quelques mois à des rêves merveilleux qui embrassaient à
-la fois l'Orient et l'Occident. Tout à coup, en apprenant que par sa
-nature anarchique le Directoire s'était attiré de nouveau la guerre,
-et que grâce à son incapacité il la faisait mal, le général Bonaparte
-abandonna l'Égypte, traversa la mer une seconde fois, et, par sa
-subite apparition, surprit, ravit la France désolée. Il n'avait pas
-été plus prompt à désirer le pouvoir que la France à le lui offrir,
-car à le voir diriger la guerre, administrer les provinces conquises,
-manier en un mot toutes choses, elle avait reconnu en lui un chef
-d'empire autant qu'un grand capitaine. Devenu Premier Consul, il signa
-dans l'espace de deux ans la paix du continent à Lunéville, la paix
-des mers à Amiens, pacifia la Vendée, réconcilia l'Église avec la
-Révolution française, releva les autels, rétablit le calme en France
-et en Europe, et fit respirer le monde fatigué de douze ans
-d'agitations sanglantes. En récompense de tant de prodiges, revêtu en
-1802 du pouvoir pour la durée de sa vie, il travaillait au milieu de
-l'admiration universelle à reconstituer la France et l'Europe!
-
-Qui pouvait empêcher un tel homme de demeurer en repos, et de jouir
-paisiblement du bonheur qu'il avait procuré aux autres et à lui-même?
-Quelques esprits pénétrants, en voyant son activité dévorante,
-éprouvaient une sorte de terreur involontaire, mais la génération de
-cette époque se livrait à lui en toute confiance, et, en effet, à
-entendre ce jeune homme, il était difficile de mettre en doute sa
-profonde sagesse. Il ne ressortait pas des événements de cette
-terrible Révolution française un seul enseignement qui n'eût
-profondément pénétré dans son esprit, et n'y eût jeté une abondante
-lumière. Il ne parlait du régicide et de l'effusion du sang humain
-qu'avec horreur. Il jugeait extravagantes et odieuses les fureurs des
-partis, et avait voulu y mettre un terme en pacifiant la Vendée et en
-rappelant les émigrés. Il trouvait la prétention de la Révolution
-française, de régler à elle seule les affaires de religion sans tenir
-aucun compte de l'autorité pontificale, tyrannique pour les
-consciences, dangereuse pour l'État, et après s'être entendu avec le
-Pape, il avait rouvert les églises, et assisté à la messe en présence
-des révolutionnaires courroucés. Il avait horreur du désordre
-financier, du papier-monnaie, de la banqueroute, et traitait avec
-mépris ces flatteurs de la populace qui avaient aboli les impôts
-indirects. En outre, la guerre qui était son art, sa gloire, sa
-puissance, il s'était attaché à la décrier dans des diatribes
-éloquentes contre M. Pitt, insérées au _Moniteur_, et disait qu'il
-voudrait bien qu'on envoyât M. Pitt et ses adhérents bivouaquer sur
-des champs de bataille ensanglantés, ou croiser jour et nuit au milieu
-des tempêtes de l'Océan, pour leur enseigner ce que c'était que la
-guerre. Enfin, il n'avait pas assez de raillerie pour les inventeurs
-de la République universelle, qui voulaient soumettre l'Europe à une
-seule puissance, et prétendaient de plus la constituer sur un type
-imaginaire tiré de leur cerveau! Qui donc avait quelque chose à
-enseigner à ce jeune homme que la Révolution française avait si bien
-instruit? Hélas! il était si sage, si bien pensant, quand il
-s'agissait de juger les passions des autres, mais quand il s'agirait
-de résister aux siennes, qu'adviendrait-il?
-
-Pour le moment le jeune Consul n'avait rien à désirer, et ne laissait
-rien à désirer au monde. Son pouvoir était sans limites, en vertu
-non-seulement des lois, mais de l'adhésion universelle. Ce pouvoir il
-l'avait pour la vie, ce qui était bien suffisant pour un mari sans
-enfants, et il avait la faculté de choisir son successeur, ce qui lui
-permettait de régler l'avenir selon l'intérêt public, et selon ses
-propres affections. Quant à la France, elle avait, grâce à la
-Révolution et à lui, une position qu'elle n'avait jamais eue dans le
-monde, qu'elle ne devait point avoir, même quand elle commanderait de
-Cadix à Lubeck. Elle avait pour frontières les Alpes, le Rhin,
-l'Escaut, c'est-à-dire tout ce qu'elle pouvait souhaiter pour sa
-sûreté et pour sa puissance, car au delà il n'y avait que des
-acquisitions contre la nature et contre la vraie politique. Elle avait
-affranchi l'Italie jusqu'à l'Adige, en ayant soin de donner aux
-princes autrichiens autrefois apanagés dans ce pays, des
-dédommagements en Allemagne. Reconnaissant la nécessité de l'autorité
-pontificale d'après le dogme, sa haute utilité d'après la politique,
-elle avait rétabli le Pape qui lui devait la sûreté et le respect dont
-il jouissait, et qui attendait d'elle la restitution complète de ses
-États. Elle dédaignait sagement l'impuissante colère des Bourbons de
-Naples. Elle avait réglé l'état de la Suisse avec une raison
-admirable. Admettant à la fois de grands et de petits cantons, des
-cantons aristocratiques et des cantons démocratiques, parce qu'il y a
-des uns et des autres, les forçant à vivre en paix et en égalité,
-faisant cesser les sujétions de classes, les sujétions de territoire,
-appliquant en un mot dans les Alpes les principes de 1789, sans
-violenter la nature toujours invincible, elle avait donné dans l'acte
-de médiation le modèle de toutes les constitutions futures de la
-Suisse. C'est en Allemagne surtout que la profonde sagesse de la
-politique consulaire avait éclaté. Il y avait des princes allemands
-dépouillés de leurs États par la cession de la rive gauche du Rhin à
-la France; il y avait des princes autrichiens dépouillés de leur
-patrimoine par l'affranchissement de l'Italie. Le Premier Consul
-n'avait pas pensé qu'on pût laisser les uns et les autres sans
-dédommagement, et l'Allemagne sans organisation. La Révolution
-française avait déjà posé en France le principe des sécularisations
-par l'aliénation des biens ecclésiastiques, et c'était l'étendre à
-l'Allemagne, le lui faire reconnaître, que de s'en servir pour
-indemniser les princes dépossédés. Avec ce qui restait des États des
-archevêques de Trèves, de Mayence, de Cologne, avec ceux de quelques
-autres princes ecclésiastiques, le Premier Consul avait composé une
-masse d'indemnité, suffisante pour satisfaire toutes les familles
-princières en souffrance, et pour maintenir en Allemagne un sage
-équilibre. Après avoir savamment combiné les indemnités et les
-influences dans la Confédération, après avoir assuré des pensions
-convenables aux princes ecclésiastiques dépossédés, il avait mûrement
-arrêté son plan, et n'ayant pas alors la prétention d'écrire les
-traités avec son épée seule, il avait associé à son oeuvre la Prusse
-par l'intérêt, la Russie par l'amour-propre, amené par ces diverses
-adhésions celle de l'Autriche, et accompli en faisant adopter le recez
-de la diète de 1803, un chef-d'oeuvre de politique patiente et
-profonde. Ce recez, en effet, sans nous trop engager dans les affaires
-allemandes, faisait rentrer en Allemagne l'ordre, le calme, la
-résignation, et plaçait en nos mains la balance des intérêts
-germaniques. Il nous préparait surtout l'unique alliance alors
-désirable et possible, celle de la Prusse. La France était en ce
-moment si puissante, si redoutée, qu'avec l'alliance d'un seul des
-États du continent elle était assurée de la soumission des autres, et
-avec le continent soumis, l'Angleterre devait dévorer en silence son
-chagrin de voir sa rivale si grande. Or cette alliance on pouvait la
-trouver alors en Prusse, et seulement chez elle. L'Autriche ayant
-perdu les Pays-Bas, la Souabe, presque toute l'Italie, et les
-principautés ecclésiastiques qui formaient sa clientèle en Allemagne,
-était en Europe la grande victime de la Révolution française, et
-c'était là un mal inévitable. La politique conseillait de la ménager,
-de la dédommager même s'il était possible, mais ne permettait pas
-d'espérer en elle une amie, une alliée. La Russie ne pouvait donner
-son alliance qu'au prix de concessions funestes en Orient. Il fallait
-avec elle de la courtoisie sans intimité et presque sans affaires.
-Restait donc la Prusse, avec laquelle en effet il était aisé de
-s'entendre. Cette puissance, gorgée de biens d'Église, et ne demandant
-pas mieux que d'en avoir davantage, était devenue ce qu'en France on
-appelait un _acquéreur de biens nationaux_. En la respectant, en la
-favorisant, sans toutefois pousser l'Autriche à bout, on était certain
-de l'avoir avec soi. Son monarque prudent et honnête était ravi de la
-politique du Premier Consul, et recherchait son amitié. L'union avec
-la Prusse nous assurait dès lors la soumission du continent, et la
-résignation de la fière Angleterre. Le Premier Consul avait arraché à
-celle-ci, avec la paix d'Amiens, la reconnaissance de nos conquêtes,
-et de la plus difficile à lui faire supporter, celle d'Anvers. Il n'y
-avait plus avec elle qu'une difficulté à vaincre, c'était de nous
-faire pardonner, à force de ménagements, tant de grandeur acquise en
-quelques années, et on le pouvait, car les Anglais admiraient le
-Premier Consul avec toute la vivacité de l'engouement britannique, au
-moins égal à l'engouement parisien. Une flatterie de lui, en
-descendant de la hauteur de son génie comme du plus haut des trônes,
-était assurée de toucher vivement la fière Angleterre. Il était
-possible qu'on ne lui rendît pas toujours flatterie pour flatterie;
-mais qu'au faîte de la gloire où il était alors parvenu, quelques
-orateurs anglais, ou quelques journalistes émigrés essayassent de
-l'insulter, il pouvait bien n'en pas tenir compte, et laisser au
-monde, à la nation anglaise elle-même, le soin de le venger!
-
-Restait une puissance, bien considérable jadis, bien déchue à cette
-époque, l'Espagne, demeurée sous le sceptre des Bourbons, mais tombée
-dans un tel état de décomposition, et dans cet état tellement
-prosternée aux pieds du Premier Consul, qu'il n'y avait pour la
-gouverner de Paris qu'un mot à dire au pauvre Charles IV, ou au
-misérable Godoy. En laissant même la décomposition s'achever, on
-devait la voir bientôt demander au Premier Consul, non-seulement une
-politique, ce qu'elle faisait déjà, mais un gouvernement, un roi
-peut-être!
-
-Qu'avait-il donc à désirer, pour lui, pour la France, l'heureux mortel
-qui en était devenu le chef? Rien, que d'être fidèle à cette
-politique, qui était celle de la force rendue supportable par la
-modération. Le vainqueur de Rivoli, des Pyramides, de Marengo, auteur
-aussi du Concordat, des traités de Lunéville et d'Amiens, de l'acte de
-la médiation suisse, du recez de la diète de 1803, du Code civil, du
-rappel des émigrés, avait plus de gloires diverses qu'aucun mortel
-n'en a jamais eu. Si un mérite pouvait manquer au faisceau de tous ses
-mérites, c'était peut-être de n'avoir pas donné la liberté à la
-France. Mais alors la peur de la liberté loin d'être un prétexte de la
-servilité, était un sentiment insurmontable. Pour la génération de
-1800, la liberté c'était l'échafaud, le schisme, la guerre de la
-Vendée, la banqueroute, la confiscation. La seule liberté qu'il
-fallait alors à la France, c'était la modération d'un grand homme.
-Mais, hélas! la modération d'un grand homme, doté de tous les
-pouvoirs, fût-il en outre doté de tous les génies, n'est-elle pas de
-toutes les chimères révolutionnaires la plus chimérique?
-
-La liberté même lorsqu'elle est hors de saison, n'en fait pas moins
-faute là où elle n'est point. Cet homme si admirable alors, par cela
-même qu'il pouvait tout, était au bord d'un abîme. À peine en effet la
-paix d'Amiens était-elle signée depuis quelques mois, et la joie de la
-paix un peu refroidie chez les Anglais, qu'il resta sous leurs yeux,
-éclatante comme une lumière importune, la grandeur de la France,
-malheureusement trop peu dissimulée dans la personne du Premier
-Consul. Quelques caresses à M. Fox, en visite à Paris, n'empêchèrent
-pas que le Premier Consul n'eût l'attitude du maître non-seulement
-des affaires de la France, mais des affaires de l'Europe. Son langage
-plein de génie et d'ambition offusquait l'orgueil des Anglais, son
-activité dévorante inquiétait leur repos. Il expédiait une armée à
-Saint-Domingue, ce qui était fort permis assurément, mais il envoyait
-publiquement le colonel Sébastiani en Turquie, le colonel Savary en
-Égypte, le général Decaen dans l'Inde, chargés de missions
-d'observation, qui pouvaient difficilement être prises pour des
-missions scientifiques. C'était plus qu'il n'en fallait pour éveiller
-les ombrages britanniques. À cette époque des émigrés, obstinément
-restés en Angleterre malgré la gloire et la clémence du Premier
-Consul, publiaient contre lui et sa famille des écrits que la
-réprobation universelle de l'Angleterre eût étouffés un an auparavant,
-qu'aujourd'hui sa jalousie imprudemment excitée accueillait avec
-complaisance, que ses lois ne permettaient pas d'interdire. C'était
-bien le cas du dédain, car quel sommet plus élevé que celui où était
-placé le Premier Consul, pour regarder de haut en bas les indignités
-de la calomnie? Hélas! il descendit de ce faîte glorieux pour écouter
-des pamphlétaires, et se livra à des emportements aussi violents
-qu'indignes de lui. L'outrager lui, le sage, le victorieux, quel crime
-irrémissible! Comme si dans tous les temps, dans tous les pays, libres
-ou non, on n'outrageait pas le génie, la vertu, la bienfaisance! Non,
-il fallait que des torrents de sang coulassent parce que des
-pamphlétaires injuriant tous les jours leur gouvernement, avaient
-insulté un étranger, grand homme sans doute, mais homme après tout,
-et de plus chef d'une nation rivale!
-
-Dès cet instant le défi fut jeté entre le guerrier en qui s'était
-résumée la Révolution française, et le peuple anglais dont la jalousie
-avait été trop peu ménagée. Il suffisait de quelques jours pour que
-Malte fût évacuée, et, par une fatalité singulière, il fallut que dans
-ce moment où toutes les passions britanniques étaient excitées, le
-Premier Consul exerçant en Suisse sa bienfaisante dictature, envoyât
-une armée à Berne. Un ministère faible, humble serviteur des passions
-britanniques, y chercha un prétexte de suspendre l'évacuation de
-Malte. Si le Premier Consul eût pris patience, s'il eût insisté avec
-fermeté mais douceur, la frivolité du motif n'eût pas permis de
-différer longtemps l'évacuation solennellement promise de la grande
-forteresse méditerranéenne. Mais le Premier Consul éprouvant outre le
-sentiment de l'orgueil offensé, celui de la justice blessée, demanda
-qu'on exécutât les traités, car il n'était, disait-il, aucune
-puissance qui pût manquer impunément de parole à la France et à lui.
-Tout le monde se souvient de la scène tristement héroïque avec lord
-Whitworth, et de la rupture de la paix d'Amiens. Le Premier Consul
-jura dès lors de périr ou de punir l'Angleterre. Funeste serment! Les
-émigrés, nous voulons parler des irréconciliables, ne se bornèrent pas
-à écrire, ils conspirèrent. Le Premier Consul avec son oeil pénétrant
-découvrant les trames que sa police ne savait pas découvrir, frappa
-les conspirateurs, et croyant apercevoir parmi eux des princes, ne
-pouvant pas saisir ceux qui paraissaient les vrais coupables, alla en
-pleine Allemagne, sans s'inquiéter du droit des gens, arrêter le
-descendant des Condé! Il le fit fusiller sans pitié, et lui, le sévère
-improbateur du 21 janvier, égala autant qu'il put le régicide, et
-sembla éprouver une sorte de satisfaction de le commettre à la face de
-l'Europe, à son mépris, en la bravant! Le sage Consul était devenu
-tout à coup un furieux, ayant deux égarements: l'égarement de l'homme
-blessé qui ne respire que vengeance, l'égarement du victorieux bravant
-volontiers les ennemis qu'il est sûr de vaincre! Puis pour mieux
-braver ses adversaires, et satisfaire son ambition en même temps que
-sa colère, il posa la couronne impériale sur sa tête. L'Europe
-offensée et intimidée à la fois regarda d'un oeil nouveau la France et
-son chef. Au bruit de la fusillade de Vincennes, la Prusse qui allait
-nouer avec la France une alliance formelle, recula, garda le silence,
-et renonça à une intimité qui cessait d'être honorable. L'Autriche,
-plus calculée, ne manifesta rien, mais profita de l'occasion pour ne
-plus observer de mesure dans l'exécution du recez de 1803. Le jeune
-empereur de Russie, Alexandre, honnête et plein d'honneur, osa seul,
-comme garant de la constitution germanique, demander une explication
-pour la violation du territoire badois. Napoléon lui répondit par une
-allusion injurieuse à la mort de Paul Ier. Le czar se tut, blessé au
-coeur, et avec la résolution de venger son outrage. Ainsi la Prusse
-glacée, l'Autriche encouragée dans ses excès, la Russie outragée,
-assistèrent dans ces dispositions aux débuts de notre lutte avec
-l'Angleterre.
-
-Alors fut préparée l'expédition de Boulogne. Napoléon aurait pu
-organiser lentement sa marine, diriger des expéditions lointaines
-contre les colonies anglaises, et laissant tranquille le continent mal
-disposé mais intimidé, attendre que ses expéditions causassent de
-sensibles dommages à l'Angleterre, que nos corsaires désolassent son
-commerce, et qu'elle se fatiguât d'une guerre où nous pouvions peu
-contre elle, mais où elle ne pouvait rien contre nous, notre trafic
-étant alors purement continental. Mais ce génie puissant, le plus
-grand triomphateur de difficultés physiques qui ait peut-être existé,
-voulut prendre l'Angleterre corps à corps, et fit bien, car s'il était
-permis à quelqu'un de tenter le passage du détroit de Calais avec une
-nombreuse armée, c'était à lui sans aucun doute. Il joignait en effet
-au génie profond des combinaisons le génie foudroyant des batailles;
-il y joignait surtout le prestige qui fascine les soldats, qui
-déconcerte l'ennemi, et il pouvait, après avoir opéré le prodige de
-franchir le détroit, en opérer un second, celui de terminer la guerre
-d'un seul coup. Ses préparatifs, demeurés sans résultat, seront, pour
-les militaires et les administrateurs, des monuments immortels de
-l'esprit de ressource. Mais admirez la conséquence des caractères! Cet
-homme qui avait la plus grande des difficultés à vaincre, celle de
-passer la mer avec une armée de cent cinquante mille soldats, qui
-avait besoin par conséquent de la parfaite immobilité du continent,
-cet homme audacieux, étant allé prendre à Milan la couronne d'Italie,
-déclara de sa seule autorité que Gênes serait réunie à l'Empire.
-Sur-le-champ la coalition européenne fut formée de nouveau. La Russie,
-blessée au coeur par l'outrage qu'elle avait reçu du Premier Consul,
-mais offusquée aussi par les prétentions maritimes de l'Angleterre,
-avait songé à se poser en médiatrice, et n'avait pu se dispenser de
-demander l'évacuation de Malte. À la nouvelle de l'annexion de Gênes,
-elle ne demanda plus rien; elle se coalisa avec l'Angleterre et
-l'Autriche, mit ses armées en mouvement, et se promit d'entraîner la
-Prusse en passant, la Prusse que la prudence et la modération de son
-roi retenaient encore. Ainsi dès ce jour le sage pacificateur de 1803
-était devenu le provocateur d'une guerre générale, uniquement pour
-n'avoir pas su maîtriser ses passions!
-
-Mais cet homme était un homme de génie, comme Alexandre ou César, et
-la fortune pardonne beaucoup et longtemps au génie. Les menaces du
-continent n'avaient point interrompu les apprêts de sa grande
-expédition: la faute d'un amiral la fit échouer, et ce fut heureux,
-car s'il eût été embarqué au moment où l'armée autrichienne passait
-l'Inn, il eût été bien possible que, tandis qu'il se serait ouvert la
-route de Londres, l'armée autrichienne se fût ouvert celle de Paris.
-Quoi qu'il en soit, son expédition ajournée, il s'élança comme un lion
-qui d'un ennemi bondit sur un autre, courut en quelques jours de
-Boulogne à Ulm, d'Ulm à Austerlitz, accabla l'Autriche et la Russie,
-puis vit la Prusse, qui allait se joindre à l'Europe, tomber
-tremblante à ses pieds, et demander grâce au vainqueur de la
-coalition!
-
-À partir de ce moment la guerre à l'Angleterre s'était convertie en
-guerre au continent, et ce n'était certainement pas un malheur, si on
-savait se conduire politiquement aussi bien que militairement. Les
-puissances du continent, en prenant les armes pour l'Angleterre, nous
-fournissaient un champ de bataille qui nous manquait, un champ de
-bataille où nous trouvions Ulm et Austerlitz au lieu de Trafalgar. Il
-n'y avait donc pas à se plaindre. Mais après les avoir bien battues et
-convaincues de l'inanité de leurs efforts, il fallait se comporter à
-leur égard de manière qu'elles ne fussent pas tentées de recommencer;
-il fallait punir l'Autriche sans la désespérer, la consoler même de
-ses grands malheurs, si on pouvait lui procurer un dédommagement; il
-fallait laisser la Russie à sa confusion, à l'impuissance résultant
-des distances, sans lui rien demander ni lui rien accorder, et quant à
-la Prusse enfin, il fallait ne pas trop abuser de ses fautes, ne pas
-trop se railler de sa médiation manquée; il fallait lui montrer le
-danger de céder aux passions des coteries, se l'attacher
-définitivement en lui donnant quelques-unes des dépouilles opimes de
-la victoire, et puis revenir avec nos forces victorieuses vers
-l'Angleterre, privée désormais d'alliés, effrayée de son isolement,
-assaillie de nos corsaires, menacée d'une expédition formidable. La
-raison dit, et les faits prouvent qu'elle n'eût pas attendu qu'on eût
-traité avec ses alliés battus, pour traiter elle-même. On aurait eu la
-paix d'Amiens agrandie.
-
-Après Ulm et Austerlitz, Napoléon se trouvait dans une position unique
-pour réaliser en Europe cette sage et profonde politique, qui aurait
-consisté à séparer le continent de l'Angleterre, et à forcer ainsi
-cette dernière à la paix. L'Autriche, habituée à lutter cinq ans,
-trois ans au moins contre nous, se voyant en deux mois envahie jusqu'à
-Vienne, et jusqu'à Brunn, perdant en un jour des armées entières,
-réduites à poser les armes comme celle de Mack, n'avait plus aucune
-idée de nous résister, à moins toutefois qu'on ne la poussât au
-dernier degré du désespoir. Le jeune empereur de Russie qui, à la tête
-des soldats de Souvarof, avait cru pouvoir jouer un rôle important et
-n'en avait joué qu'un fort humiliant, était tombé dans un abattement
-extrême. La Prusse qui, avec les deux cent mille soldats du grand
-Frédéric, était venue à Vienne pour dicter la loi, et nous trouvait en
-mesure de la dicter à tout le monde, était à la fois tremblante et
-presque ridicule. Qu'il eût été facile, séant, habile, d'être généreux
-envers de tels ennemis!
-
-Sans doute on ne pouvait pas faire une amie de l'Autriche, et nous
-avons dit pourquoi; mais en renonçant à en faire à cette époque
-l'alliée de la France, il ne fallait pas ajouter inutilement à ses
-chagrins, et les convertir en haine implacable. En dédommagement des
-Pays-Bas, de la Souabe, du Milanais, de la clientèle des États
-ecclésiastiques qu'elle avait perdus, on lui avait donné les États
-vénitiens. Les lui retirer était dur. Pourtant comme la guerre ne peut
-être un jeu qui ne coûte rien à ceux qui la suscitent, on conçoit
-qu'on lui reprît les États vénitiens, bien que le motif d'affranchir
-l'Italie ne pût être allégué décemment, depuis que nous avions pris
-le Piémont, et converti la Lombardie en apanage de la famille
-Bonaparte. Mais en ôtant Venise à l'Autriche, lui ôter encore Trieste,
-lui ôter l'Illyrie, comme le fit alors Napoléon, lui enlever tout
-débouché vers la mer, la réduire ainsi à étouffer au sein de son
-territoire continental, était une rigueur sans profit véritable pour
-nous, et qui ne pouvait que la désespérer. Ne pas même s'en tenir là,
-lui ravir de plus le Tyrol, le Vorarlberg, les restes de la Souabe,
-pour enrichir la Bavière, le Wurtemberg, Baden, petits et faux alliés
-qui devaient nous exploiter pour nous trahir, c'était la rendre
-implacable. À traiter les gens ainsi, il faut les tuer, et quand on ne
-peut pas les tuer, c'est se préparer des ennemis, qui, à la première
-occasion, vous égorgent par derrière, et qui en ont le droit.
-
-Ôter à l'Autriche les États vénitiens, seule consolation de toutes ses
-pertes, était dur, disons-nous, et cependant résultait presque
-inévitablement de la troisième coalition. La bonne politique eût
-consisté à lui trouver un dédommagement de cette inévitable rigueur.
-Il y en avait un facile alors, à la manière dont on traitait le monde,
-c'était de la pousser à l'orient, et de lui donner les provinces du
-Danube. Le sort de l'Europe dans ce cas eût été changé, car l'Autriche
-assise sur le Danube, son véritable siége, eût acquis plus qu'elle
-n'avait perdu, eût à jamais couvert Constantinople, eût à jamais été
-brouillée avec la Russie. Le procédé eût été dictatorial sans doute,
-mais puisqu'on devait un peu plus tard donner ces provinces à la
-Russie, mieux valait assurément en gratifier l'Autriche dès cette
-époque. La Russie l'eût trouvé mauvais, mais c'eût été sa punition de
-cette guerre. Quant aux Turcs, incapables de comprendre le bien qu'on
-leur faisait, on ne s'en serait guère occupé, et l'Autriche, qui
-cherchait à se dédommager n'importe où, à tel point qu'elle nous
-demandait le Hanovre pour les archiducs dépossédés, le Hanovre
-patrimoine de son amie l'Angleterre, l'Autriche eût certainement
-accepté les provinces danubiennes.
-
-Loin de songer à l'indemniser, Napoléon ne songea qu'à la dépouiller,
-à la bafouer, à en faire la victime du temps plus encore que le temps
-ne l'exigeait. Il lui prit donc sans compensation, et indépendamment
-des États vénitiens, l'Illyrie, le Tyrol, le Vorarlberg, les restes de
-la Souabe. En général on punit pour ôter l'envie de recommencer, ici,
-loin d'en ôter l'envie, on en mettait la passion au coeur de
-l'Autriche. Quant à la Prusse, Napoléon n'eut qu'un sentiment, celui
-de se moquer d'elle. Assurément il y avait de quoi! M. d'Haugwitz,
-arrivant à Vienne au nom de son roi, que le czar avait entraîné à la
-guerre en y employant une noblesse étourdie, une reine belle et
-imprudente, M. d'Haugwitz arrivant la veille d'Austerlitz pour dicter
-la loi, et la recevant à genoux le lendemain, présentait un spectacle
-comique, comme le monde en offre quelquefois. Mais s'il est permis de
-rire des choses humaines, souvent risibles en effet, c'est quand on
-les regarde, ce n'est jamais quand on les dirige. Napoléon eut à la
-fois tous les caprices de la puissance: en faisant ce qui lui
-plaisait, il voulait de plus railler: c'était trop, cent fois trop!
-
-L'Autriche en lui demandant le Hanovre pour ses archiducs lui inspira
-l'idée, qu'il trouva piquante, de faire accepter aux alliés de
-l'Angleterre les dépouilles de l'Angleterre. Seulement, au lieu de
-donner le Hanovre à l'Autriche, il en fit don à la Prusse. La
-géographie pouvait être satisfaite, mais il s'en fallait que la
-politique le fût. Loin de se moquer de la Prusse il aurait dû au
-contraire compatir à sa fausse position. Elle avait toujours désiré le
-Hanovre avec ardeur, mais elle venait par la faute de la cour de
-s'associer aux passions européennes contre la France, et la forcer en
-ce moment d'accepter le Hanovre, c'était mettre en conflit dans son
-coeur profondément troublé, l'avidité et l'honneur, c'était la placer
-dès lors dans une situation cruelle. Sans doute c'est quelque chose,
-c'est même beaucoup que de satisfaire l'intérêt des hommes, ce n'est
-rien si on les humilie, car heureusement il y a dans le coeur humain
-autant d'orgueil que d'avidité. Enrichir la Prusse et la couvrir de
-confusion, ce n'était pas en faire une alliée, mais une ingrate, qui
-serait d'autant plus ingrate qu'elle serait plus honnête. Napoléon
-offrit le Hanovre à la Prusse l'épée sur la gorge.--Le Hanovre ou la
-guerre, sembla-t-il dire à M. d'Haugwitz, qui n'hésita pas, et qui
-préféra le Hanovre. Napoléon ne s'en tint pas là, et il lui fit payer
-ce don déjà si amer par le sacrifice du marquisat d'Anspach et du
-duché de Berg, de manière qu'il diminuait le don sans diminuer la
-honte. C'était de plus une grave imprudence, car c'était rendre la
-guerre interminable avec l'Angleterre. En effet, il était impossible
-que le vieux Georges III consentît jamais à céder le patrimoine de sa
-famille, et les rois anglais avaient alors dans la république
-monarchique d'Angleterre une influence qu'ils n'ont plus. M.
-d'Haugwitz, parti de Potsdam pour Schoenbrunn aux grands
-applaudissements de la cour, parti pour faire la loi à la France, et
-lui déclarer la guerre au profit de l'Angleterre, revint donc à Berlin
-après avoir reçu la loi, et en rapportant la plus belle des dépouilles
-britanniques. Quelle ne devait pas être l'agitation d'un roi honnête,
-d'une nation fière, d'une cour vaine et passionnée!
-
-Ainsi Napoléon au lieu de tirer de son incomparable victoire
-d'Austerlitz la paix continentale et la paix maritime, double paix
-qu'il lui était facile de s'assurer en décourageant pour jamais ou en
-désintéressant les alliés de l'Angleterre, avait désolé les uns,
-humilié les autres, et laissé à tous une guerre désespérée comme seule
-ressource. Il avait même créé à la paix un obstacle invincible par le
-don du Hanovre à la Prusse.
-
-Tout était donc faute dans les arrangements de Vienne en 1806, mais
-Napoléon ne se borna pas même à ces fautes déjà si graves. Revenu à
-Paris, une ivresse d'ambition, inconnue dans les temps modernes,
-envahit sa tête. Il songea dès lors à un empire immense, appuyé sur
-des royaumes vassaux, lequel dominerait l'Europe et s'appellerait d'un
-nom consacré par les Romains et par Charlemagne, EMPIRE D'OCCIDENT.
-Napoléon avait déjà préparé deux royaumes vassaux, dans la république
-Cisalpine convertie en royaume d'Italie, et dans l'État de Naples ôté
-aux Bourbons pour le donner à son frère Joseph. Il y ajouta la
-Hollande convertie de république en monarchie, et attribuée à Louis
-Bonaparte. Mais ce n'était pas tout encore. L'Empire d'Occident pour
-être complet devait embrasser l'Allemagne. Napoléon s'y était créé
-pour alliés les princes de Bavière, de Wurtemberg, de Baden. Il leur
-abandonna les dépouilles de l'Autriche, de la Prusse, des princes
-ecclésiastiques non sécularisés, leur livra la noblesse immédiate, les
-fit rois, et leur demanda pour ses frères, ses enfants adoptifs et ses
-lieutenants, des princesses qu'ils livrèrent avec empressement. À ce
-même moment l'Allemagne qui n'était pas remise encore des
-bouleversements que le système des sécularisations y avait produits,
-chez laquelle restaient une foule de questions pendantes, tomba dans
-un état de désordre extraordinaire. Les princes souverains, demeurés
-électeurs ou devenus rois, pillaient les biens de la noblesse et de
-l'Église, ne payaient pas les pensions des princes ecclésiastiques
-dépossédés, et tous les opprimés, dans leur désespoir, invoquaient,
-non l'Autriche vaincue ou la Prusse frappée de ridicule, mais le
-maître unique des existences, c'est-à-dire Napoléon. De ce recours
-universel à lui, naquit l'idée d'une nouvelle confédération
-germanique, qui porterait le titre de Confédération du Rhin, et serait
-placée sous le protectorat de Napoléon. Elle se composa de la Bavière,
-du Wurtemberg, de Baden, de Nassau, et de tous les princes du midi de
-l'Allemagne. Ainsi l'Empereur d'Occident, médiateur de la Suisse,
-protecteur de la Confédération du Rhin, suzerain des royaumes de
-Naples, d'Italie, de Hollande, n'avait plus que l'Espagne à joindre à
-ces États vassaux, et il serait alors plus puissant que Charlemagne.
-Voilà jusqu'où était montée la fumée de l'orgueil dans le vaste
-cerveau de Napoléon.
-
-En présence d'une pareille dislocation, François II ne pouvant
-conserver le titre d'Empereur d'Allemagne, abdiqua ce titre pour ne
-plus s'appeler qu'Empereur d'Autriche. C'était, après toutes ses
-pertes de territoire, la plus humiliante des dégradations à subir. La
-Prusse, chassée elle aussi de la vieille Confédération germanique,
-avait pour ressource de rattacher autour d'elle les princes du nord de
-l'Allemagne, et de se faire ainsi le chef d'une petite Allemagne
-réduite au tiers. Elle en demanda la permission qu'on lui accorda
-froidement, avec la secrète pensée de décourager ceux qui seraient
-tentés de se confédérer avec elle. C'étaient donc griefs sur griefs,
-et pour l'Autriche qu'il eût fallu punir sans la pousser au désespoir,
-et pour la Prusse qu'il eût fallu chercher à s'attacher en servant ses
-intérêts, et en ménageant son honneur. Enfin, c'était la plus
-illusoire de toutes les politiques que d'entrer à ce point dans les
-affaires germaniques. En effet dans le cours du moyen âge l'Allemagne,
-ne pouvant arriver à l'unité, s'était arrêtée à l'état fédératif. Tout
-en réservant leur indépendance, les États qui la composent s'étaient
-confédérés, pour se défendre contre leurs puissants voisins, et
-naturellement contre le plus puissant de tous, contre la France. À
-cela la France avait répondu par une politique tout aussi naturelle et
-tout aussi légitime. Profitant des jalousies allemandes, elle avait
-appuyé les petits princes contre les grands, et la Prusse contre
-l'Autriche. Mais de cette politique traditionnelle et légitime, aller
-jusqu'à créer une Confédération germanique qui ne serait pas
-germanique mais française, qui nous chargerait de toutes les affaires
-des Allemands, nous exposerait à toutes leurs haines, nous donnerait
-des alliés du jour destinés à être des traîtres du lendemain, était de
-la folie d'ambition, et rien de plus. Dans tout pays qui a une
-politique traditionnelle, il existe un but assigné par cette
-politique, et vers lequel on marche plus ou moins vite selon les
-temps. Faire à chaque époque un pas vers ce but, c'est marcher comme
-la nature des choses. En faire plus d'un est imprudent; les vouloir
-faire tous à la fois c'est se condamner certainement à manquer le but
-en le dépassant. Par le recez de 1803, Napoléon avait approché autant
-que possible du but de notre politique traditionnelle en Allemagne.
-Par la Confédération du Rhin, il l'avait désastreusement dépassé. Il
-était ainsi dans le droit international ce que les Jacobins avaient
-été dans le droit social. Ils avaient voulu refaire la société, il
-voulait refaire l'Europe. Ils y avaient employé la guillotine; il y
-employait le canon. Le moyen était infiniment moins odieux, et entouré
-d'ailleurs du prestige de la gloire. Il n'était guère plus sensé.
-
-Tels étaient les fruits de la grande victoire d'Austerlitz. Malgré ces
-erreurs la victoire subsistait, éclatante, écrasante. La Russie
-profondément abattue, l'Angleterre effrayée de son isolement,
-souhaitaient la paix, et rien n'était plus facile que de la conclure
-avec ces deux puissances. Napoléon en laissa passer l'occasion, et mit
-ainsi le comble à ses fautes.
-
-Au sujet des bouches du Cattaro que les Autrichiens avaient
-perfidement livrées aux Russes, au lieu de nous les remettre, le czar
-avait envoyé M. d'Oubril à Paris. L'Autriche, la Prusse, ayant
-directement traité leurs affaires avec la France, le czar renonçait à
-se mêler de ce qui les concernait. Mais il y avait deux familles
-souveraines dont la Russie s'était constituée la patronne, celle de
-Savoie et celle des Bourbons de Naples. La Russie aurait voulu la
-Sardaigne pour l'une, et la Sicile pour l'autre. À cette condition
-elle était prête à sanctionner tout ce que Napoléon avait fait.
-L'Angleterre avait passé des mains de M. Pitt aux mains de M. Fox. Le
-moment était des plus favorables pour conclure la paix maritime. M.
-Fox avait accrédité à Paris les lords Yarmouth et Lauderdale.
-L'Angleterre entendait garder Malte et le Cap, et moyennant cette
-concession elle nous laissait bouleverser l'Europe comme nous l'avions
-bouleversée, seulement elle aurait bien voulu aussi qu'on accordât la
-Sicile aux Bourbons de Naples, et la Sardaigne à la maison de Savoie.
-Ainsi le continent de l'Italie eût appartenu aux Bonaparte, auxquels
-il eût fourni des apanages, et les deux grandes îles italiennes, la
-Sardaigne et la Sicile, seraient devenues l'indemnité des vieilles
-familles dépossédées. À ce prix le grand Empire d'Occident tel qu'on
-l'avait constitué, eût été accepté par la Russie et surtout par
-l'Angleterre. C'était bien le cas de traiter sur de semblables bases,
-mais l'orgueil, et une faute d'habileté (genre de faute que Napoléon
-commettait rarement) empêchèrent ce prodigieux résultat.
-
-Napoléon ne voulait traiter que séparément avec la Russie et
-l'Angleterre, pour mieux leur faire la loi. Elles s'y prêtèrent à un
-certain degré, par désir d'avoir la paix. M. d'Oubril négocia d'un
-côté, les lords Yarmouth et Lauderdale négocièrent de l'autre, mais en
-s'entendant secrètement. Napoléon, en effrayant M. d'Oubril, lui
-arracha la signature d'un traité séparé, qui, au lieu de la Sicile,
-attribuait aux Bourbons de Naples les Baléares qu'il se proposait
-d'obtenir de l'Espagne moyennant échange. Cette signature alarma
-l'Angleterre, et c'était le moment ou jamais de terminer avec elle,
-pendant qu'elle était effrayée de son isolement. Napoléon crut habile
-d'attendre les ratifications russes, se flattant de faire alors de
-l'Angleterre ce qu'il voudrait. Mais pendant qu'il attendait, M. Fox
-mourut; l'Angleterre obtint que les ratifications russes ne fussent
-pas données, et la paix fut ainsi manquée. Le calcul raffiné est
-permis, mais à la condition de réussir. Quand il échoue, il vaut à
-ceux qui se sont trompés le titre de renards pris au piége.
-
-Cependant la paix n'était pas encore absolument impossible. En ce
-moment la fermentation prussienne, que Napoléon avait produite, était
-parvenue au comble. Placée entre l'honneur et le Hanovre, la Prusse
-était horriblement agitée, et en voulait cruellement à celui qui la
-mettait dans cette alternative. De plus il lui arriva coup sur coup
-deux nouvelles qui la poussèrent au désespoir. D'une part elle crut
-découvrir que la France décourageait secrètement les princes allemands
-du Nord de se confédérer avec elle, ce qui était vrai dans une
-certaine mesure, et ce que l'électeur de Hesse lui exagéra jusqu'à la
-calomnie; d'autre part elle apprit que pour avoir la paix maritime,
-Napoléon était prêt à rendre le Hanovre à la maison royale
-d'Angleterre. Il ne l'avait pas dit, mais laissé entendre, et en effet
-son intention était de s'adresser à la Prusse, de lui restituer
-Anspach et Berg, et de lui reprendre le Hanovre, en lui déclarant
-franchement que la paix du monde était à ce prix. Mais il avait eu le
-tort de différer cette franche ouverture. La Prusse se considéra comme
-jouée, bafouée, traitée en puissance de troisième ordre, et passa de
-l'agitation à la fureur. Napoléon la laissa dire et faire, ne crut pas
-de sa dignité de lui donner des explications qui auraient pu être
-parfaitement satisfaisantes, et comme elle montrait son épée, lui
-montra la sienne. Il était importuné d'entendre parler sans cesse des
-soldats du grand Frédéric qu'il n'avait pas vaincus, et la guerre de
-Prusse s'ensuivit. Naturellement l'Angleterre et la Russie furent de
-la partie, et la paix générale sur terre et sur mer que Napoléon
-aurait pu obtenir avec la reconnaissance de son titre impérial et de
-son immense empire, fut ajournée jusqu'à de nouveaux prodiges.
-
-Le génie de Napoléon et la valeur de son armée étaient à leur apogée.
-En un mois il n'y eut plus ni armée ni monarchie prussiennes, et à
-l'aspect de la mer du Nord ses soldats s'écrièrent spontanément:
-_Vive l'Empereur d'Occident_[28]! Leur enthousiasme avait deviné son
-ambition. Il en conçut une joie profonde, sans avouer du reste la
-passion secrète qu'il nourrissait pour ce beau titre. Les Russes
-s'étaient avancés au secours des Prussiens. Napoléon courut à eux, les
-rejeta au delà de la Vistule, et trouvant sur son chemin la Pologne,
-songea à la relever, sans se demander si on peut ressusciter les États
-plus facilement que les individus. Il était animé contre les Russes,
-et ne songeait qu'à leur causer les plus grands déplaisirs et les plus
-grands dommages. Il livra à Czarnowo, à Pultusk, de sanglantes
-batailles, fit à Eylau une première expérience de ce climat du Nord et
-de ce désespoir des peuples, devant lesquels il devait succomber plus
-tard, et, pendant un hiver passé sur la neige, opéra des prodiges
-d'habileté et d'énergie. Enfin le printemps venu, il livra et gagna la
-bataille de Friedland, la plus belle peut-être de tous les siècles par
-la promptitude et la profondeur des combinaisons, par la grandeur des
-conséquences. Alexandre tomba à ses pieds comme avaient fait François
-II et Frédéric-Guillaume, et le grand conquérant des temps modernes
-s'arrêta, car il avait senti à cette distance la terre manquer sous
-ses pas. Seul aux extrémités du continent, entouré d'États détruits,
-éprouvant pourtant le besoin de s'appuyer sur un allié quel qu'il fût,
-Napoléon imagina de s'appuyer sur son jeune ennemi vaincu. En effet
-l'alliance autrichienne, toujours impossible à cette époque, l'était
-devenue davantage depuis les rigueurs qui avaient suivi Austerlitz;
-l'alliance prussienne avait été manquée, et il ne restait plus que
-l'alliance russe. Mobile par défaut de principes arrêtés, en présence
-d'un prince mobile par nature, Napoléon passa brusquement d'une
-politique à l'autre, en entraînant son jeune émule à sa suite. Il
-conçut alors le système de deux grands empires, un d'Occident qui
-serait le sien, un d'Orient qui serait celui d'Alexandre, le sien bien
-entendu devant dominer l'autre, lesquels décideraient de tout dans le
-monde. Il eut une entrevue sur le radeau de Tilsit avec le czar, le
-releva de sa chute, le flatta, l'enivra, et sortit de ce célèbre
-radeau avec l'alliance russe. Pourtant il eût fallu s'expliquer, et
-l'alliance devant reposer sur des complaisances réciproques,
-déterminer l'étendue de ces complaisances. Napoléon était pressé,
-Alexandre séduit, on s'embrassa, on se promit tout, mais on ne
-s'expliqua sur rien. Alexandre laissa voir le dessein de prendre la
-Finlande, à quoi Napoléon consentit, ayant de nombreuses raisons d'en
-vouloir à la Suède. De plus Alexandre laissa percer tous les désirs
-d'un jeune homme à l'égard de l'Orient. Au mot de Constantinople
-Napoléon bondit, puis se contint, et permit à son nouvel allié tous
-les rêves qu'il lui plut de concevoir. C'est sur de telles bases que
-dut reposer l'union des deux empires. On signa le traité de Tilsit.
-Napoléon enleva à la Prusse une moitié de ses États, et lui rendit
-l'autre moitié à la prière d'Alexandre. D'une partie des États
-prussiens et de quelques sacrifices demandés à Alexandre, Napoléon
-composa le grand-duché de Varsovie, fantôme agitateur pour les
-Polonais, alarmant pour les anciens copartageants, lequel fut donné au
-roi de Saxe. Avec le surplus des dépouilles prussiennes, et avec
-l'électorat de Hesse, Napoléon composa le royaume de Westphalie,
-destiné à son frère Jérôme. La Saxe, agrandie du grand-duché, et le
-nouveau royaume de Westphalie, durent faire partie de la Confédération
-du Rhin, qui s'étendit ainsi jusqu'à la Vistule. On ne pouvait certes
-accumuler plus de contre-sens. Une Allemagne sous un empereur
-français, comprenant un royaume français, celui de Westphalie, un
-duché français, celui de Berg (conféré à Murat), comprenant la Saxe
-agrandie sans l'avoir voulu, et la Pologne à moitié restaurée, ne
-comprenant ni la Prusse à demi détruite, ni l'Autriche que l'extension
-promise à la Russie sur le Danube achevait de désoler; aux deux
-extrémités de cette Allemagne si peu allemande deux empereurs, l'un de
-Russie, l'autre de France, se promettant une amitié inviolable pourvu
-que chacun des deux laissât faire à l'autre ce qui lui plairait, et se
-gardant bien de s'expliquer de peur de n'être pas d'accord, l'un
-notamment rêvant d'aller à Constantinople où son allié ne voulait pas
-le laisser aller, l'autre ayant commencé une Pologne que son allié ne
-voulait pas lui laisser achever; enfin, en dehors de ce chaos,
-l'Angleterre se promenant autour des deux empires alliés avec cent
-vaisseaux et deux cents frégates, l'Angleterre implacable, résolue de
-hâter la ruine de cet extravagant édifice, tel fut le système dit de
-Tilsit, imaginé au lendemain de l'immortelle victoire de Friedland.
-Quel fruit politique d'un si beau triomphe militaire!
-
- [Note 28: Les lecteurs de cette histoire se souviennent sans
- doute qu'à l'époque de la capitulation de Prenzlow les
- soldats de Lannes poussèrent ce cri à la vue de la mer du
- Nord, et que Lannes l'écrivit à Napoléon qui ne répondit
- rien.]
-
-Assurément, si au milieu du torrent qui l'entraînait, Napoléon avait
-été capable de s'arrêter et de réfléchir, il aurait pu après
-Friedland, encore mieux qu'après Austerlitz, revenir d'un seul coup à
-la belle politique du Consulat, complétée, consolidée, et n'ayant
-qu'un inconvénient, celui d'être trop agrandie. Le continent, qu'on
-pouvait regarder déjà comme vaincu à Austerlitz, l'était
-définitivement et sans appel après Friedland. L'armée du grand
-Frédéric, toujours citée pour piquer l'orgueil du vainqueur de Marengo
-et d'Austerlitz, n'était plus. Les distances qui protégeaient la
-Russie, comme le détroit de Calais protégeait l'Angleterre, avaient
-été surmontées. Il ne restait nulle part une résistance imaginable sur
-le continent. De la hauteur de sa toute-puissance Napoléon pouvait
-relever la Prusse comme si elle n'avait pas été vaincue, en lui
-rendant la totalité de ses États moins le Hanovre consacré à payer la
-paix maritime. À ce prix il eût conquis tous les coeurs prussiens,
-même celui de la reine, même celui de Blucher, et la Prusse eût été
-dès lors une solide alliée, car, après la leçon d'Iéna, après l'acte
-de générosité qui l'aurait suivie, il n'y avait pas une suggestion
-anglaise, russe ou autrichienne, qui pût pénétrer dans ses oreilles ou
-dans son coeur. Napoléon, dans cette hypothèse, n'aurait rien demandé
-à Alexandre, si ce n'est de souffrir pour punition de sa défaite que
-les provinces danubiennes passassent à l'Autriche. Celle-ci,
-dédommagée, eût été à demi calmée. Enfin, s'il avait voulu pousser la
-sagesse au comble, Napoléon aurait pu reconstituer l'Allemagne, en la
-confédérant autour de la Prusse et de l'Autriche, habilement balancées
-l'une par l'autre, et, à défaut de ce grand effort de raison, il
-aurait pu, en conservant la ridicule Confédération du Rhin, ne pas
-faire de nouvelles victimes parmi les princes allemands, pardonner par
-exemple à l'électeur de Hesse, et permettre à la Prusse de confédérer
-l'Allemagne du Nord autour d'elle. À cette condition Napoléon eût été
-le vrai maître du continent, et l'Angleterre, définitivement isolée,
-lui eût demandé la paix à tout prix. Mais, nous le reconnaissons,
-c'est là un rêve! On ne s'arrête pas au milieu de tels entraînements!
-Napoléon emporté au gré des événements et de ses passions, renversant
-un État après l'autre, prenant, rejetant successivement les alliances,
-alla jusqu'au bord du Niémen ramasser l'alliance russe dans les boues
-de la Pologne, et revint la tête ivre d'orgueil, d'ambition, de
-gloire, laissant derrière lui la Prusse, l'Allemagne, l'Autriche
-désespérées, et croyant leur imposer par l'alliance de la Russie à
-laquelle il préparait une Pologne, et à laquelle il ne voulait donner
-ni Constantinople, ni même Bucharest et Yassy! Si on nous demande
-comment, avec un si grand génie guerrier et même politique, on arrive
-à commettre de telles erreurs, nous demanderons comment avec tant de
-talents et de sentiments généreux, la Révolution française en arriva
-aux folies sanguinaires de 1793, et nous dirons que c'est en mettant
-la raison de côté pour se livrer aux passions. Seulement il y aura
-pour Napoléon une excuse de moins, car un homme devrait être plus
-facile à contenir que la multitude. Malheureusement, l'exemple le
-prouve, un homme entraîné par l'orgueil, l'ambition, le sentiment de
-la victoire, ne sait guère plus se dominer que la multitude elle-même.
-
-Au retour de Tilsit on joua une comédie dont on était convenu. La
-Russie, la Prusse et l'Autriche contraintes, s'unirent à la France
-pour déclarer à l'Angleterre que si elle n'écoutait pas la voix de ses
-anciens alliés, et refusait la paix, on lui ferait une guerre générale
-et acharnée, et surtout une guerre commerciale par la clôture des
-ports du continent. Et certainement, si on lui avait adressé une telle
-déclaration au nom de la Prusse rétablie par la générosité de
-Napoléon, de l'Autriche consolée par sa politique, et de la Russie
-dégoûtée par des défaites répétées de guerroyer pour autrui,
-l'Angleterre se serait rendue. Mais elle se rit d'une déclaration
-arrachée aux uns par la force, aux autres par une combinaison
-éphémère, et brava fièrement les menaces de cette prétendue coalition
-européenne. Toutefois le blocus continental commença. L'Angleterre
-avait frappé le continent d'interdit; Napoléon à son tour frappa la
-mer d'interdit, en fermant tous les ports européens, soit à
-l'Angleterre, soit à ceux qui se seraient soumis à ses lois maritimes.
-De tout ce qu'il avait imaginé dans cette campagne, c'était ce qu'il y
-avait de plus sérieux et de plus efficace. Cet interdit maintenu
-quelques années, l'Angleterre aurait été probablement amenée à céder.
-Malheureusement le blocus continental devait ajouter à l'exaspération
-des peuples obligés de se plier aux exigences de notre politique, et
-Napoléon allait lui-même préparer à l'Angleterre un immense
-dédommagement en lui livrant les colonies espagnoles.
-
-L'une des causes qui avaient précipité la résolution de Napoléon à
-Tilsit, c'était l'Espagne. Le trône de Philippe V était resté aux
-Bourbons. Il était naturel que dans l'élan de son ambition, Napoléon
-songeât à se l'approprier. C'était le plus beau des trônes après celui
-de France à faire entrer dans les mains des Bonaparte, et le
-complément le plus indiqué de l'empire d'Occident. Ce grand empire,
-suzerain de Naples, de l'Italie, de la Suisse, de l'Allemagne, de la
-Hollande, devenant encore suzerain de l'Espagne, n'avait plus rien à
-désirer que la soumission des peuples à ce gigantesque édifice. Mais
-le prétexte pour une telle annexion n'était pas facile à trouver. Au
-nombre des bassesses qui déshonoraient alors la famille d'Espagne, on
-pouvait compter sa docilité envers Napoléon. Le bon Charles IV avait
-pour le héros du siècle une admiration, un dévouement sans bornes. La
-nation elle-même, enthousiaste du Premier Consul devenu empereur,
-semblait demander ses conseils pour les suivre. Comment à de telles
-gens répondre par la guerre? De plus il y avait en Espagne un peuple
-ardent, fier, neuf, et capable d'une résistance imprévue, qui pourrait
-bien n'être pas aisée à dompter. Sous l'impuissance apparente de la
-cour d'Espagne se cachaient donc des difficultés graves. Peut-être en
-sachant attendre, on eût trouve la solution dans la corruption même
-de la cour d'Aranjuez. Un roi honnête, mais d'une faiblesse, d'une
-incapacité extrêmes, et telles qu'on les voit seulement à l'extinction
-des races, une reine impudique, un favori effronté déshonorant son
-maître, un mauvais fils voulant profiter de ces désordres pour hâter
-l'ouverture de la succession, et une nation indignée prête à tout pour
-se délivrer de ce spectacle odieux, offraient des chances à un voisin
-ambitieux et tout-puissant. Il était possible que la cour d'Espagne
-s'abîmât dans sa propre corruption, et demandât un roi à Napoléon.
-Déjà on lui avait demandé une reine pour être l'épouse de Ferdinand,
-et ce moyen moins direct de rattacher l'Espagne au grand Empire avait
-été mis à sa disposition. Mais Napoléon ne voulait rien d'indirect ni
-de différé. Il voulait tout entière et tout de suite la couronne
-d'Espagne. Il imagina une série de moyens qui aboutirent à une révolte
-universelle.
-
-Il avait déjà envahi le Portugal sous prétexte de le fermer à
-l'Angleterre, et la famille de Bragance avait fui au Brésil. Ce fut
-pour lui un trait de lumière. Il imagina en accumulant les troupes sur
-la route de Lisbonne, avec tendance à prendre la route de Madrid,
-d'effrayer les Bourbons, de les faire fuir, et puis de les arrêter à
-Cadix. Grâce à cette machination la cour d'Espagne allait s'enfuir, et
-le complot réussir, quand le peuple espagnol indigné courut à
-Aranjuez, empêcha le départ, faillit égorger Godoy, et proclama
-Ferdinand VII qui accepta la couronne arrachée à son père. Napoléon
-dans cet acte dénaturé trouvant un nouveau thème, en place de celui
-que le peuple d'Aranjuez venait de lui enlever, attira le père et le
-fils à Bayonne, et les mit aux prises. Le père leva sa canne pour
-battre son fils devant Napoléon, qui poussa des cris d'indignation,
-prétendit qu'on lui avait manqué de respect, fit abdiquer le père pour
-incapacité, le fils pour indignité, et en présence de l'Europe
-révoltée de ce spectacle, de l'Espagne confondue et furieuse, osa
-mettre la couronne de Philippe V sur la tête de son frère Joseph, et
-transporta celle de Naples sur la tête faible et ambitieuse du pauvre
-Murat. Ainsi commença cette fatale guerre d'Espagne, qui consuma
-pendant six ans entiers les plus belles armées de la France, et
-prépara aux Anglais un champ de bataille inexpugnable.
-
-Cette dernière faute commise, les conséquences se précipitèrent.
-Napoléon avait cru que quatre-vingt mille conscrits avec quelques
-officiers tirés des dépôts suffiraient pour mettre à la raison les
-Espagnols. Mais sous un tel climat, en présence d'une insurrection
-populaire qu'on ne pouvait pas vaincre avec des masses habilement
-maniées, et qu'on ne pouvait soumettre qu'avec des combats opiniâtres
-et quotidiens, ce n'étaient pas des conscrits qu'il aurait fallu.
-Baylen fut la première punition d'une grave erreur militaire et d'un
-coupable attentat politique. Ce premier acte de résistance au grand
-Empire émut l'Europe, et rendit l'espérance à des coeurs que la haine
-dévorait. Napoléon frappé du mouvement qui s'était manifesté dans les
-esprits depuis Séville jusqu'à Koenigsberg, appela son allié Alexandre
-à Erfurt pour s'entendre avec lui, et fut obligé alors de sortir du
-vague de ses promesses magnifiques. Il en sortit en accordant les
-provinces danubiennes. C'était trop, mille fois trop, car c'était
-mettre les Russes aux portes de Constantinople. Alexandre, qui avait
-rêvé Constantinople, feignit d'être satisfait, parce qu'il voulait
-achever la conquête de la Finlande, et qu'il trouvait bon de prendre
-au moins les bords du Danube en attendant mieux. Napoléon et lui se
-quittèrent en s'embrassant, en se promettant de devenir beaux-frères,
-mais à moitié désenchantés de leur menteuse alliance. Rassuré par
-l'entrevue d'Erfurt, Napoléon mena en Espagne ses meilleures armées,
-celles devant lesquelles le continent avait succombé. C'était le
-moment attendu par l'Autriche et par tous les ressentiments allemands.
-Alors eut lieu une nouvelle levée de boucliers européenne, celle de
-1809. Napoléon, après avoir chassé devant lui, mais non dompté les
-Espagnols qui fuyaient sans cesse, allait détruire l'armée anglaise de
-Moore qui ne savait pas fuir aussi vite, quand l'Autriche en passant
-l'Inn le rappela au nord. Il quitta Valladolid à franc étrier, en
-promettant que dans trois mois il n'y aurait plus d'Autriche, vola
-comme l'éclair à Paris, de Paris à Ratisbonne, et avec un tiers de
-vieux soldats restés sur le Danube, et deux tiers de conscrits levés à
-la hâte, opéra des prodiges à Ratisbonne, entra encore en vainqueur à
-Vienne, et contint toutes les insurrections allemandes prêtes à
-éclater.
-
-Pourtant à la manière dont la victoire fut disputée à Essling d'abord,
-à Wagram ensuite, au frémissement de l'Allemagne et de l'Europe,
-Napoléon sentit quelques lueurs de vérité pénétrer dans son âme. Il
-comprit que le monde avait besoin de repos, et que s'il ne lui en
-donnait pas, il s'exposerait à un soulèvement général des peuples. Il
-prit donc certaines résolutions qui étaient le résultat de cette
-sagesse passagère. Il projeta de retirer ses troupes de l'Allemagne
-(des territoires du moins qui ne lui appartenaient pas), afin de
-diminuer l'exaspération générale; il résolut de terminer, en y mettant
-de la suite, les affaires d'Espagne qui offraient à l'Angleterre un
-prétexte et un moyen de perpétuer la guerre; il s'occupa de
-contraindre cette puissance à céder par l'interdiction absolue du
-commerce, et systématisa dans cette vue le blocus continental. Enfin
-il songea à se remarier, comme si en s'assurant des héritiers il avait
-assuré l'héritage, comme si la félicité impériale avait dû être la
-félicité des peuples!
-
-Pourtant, si ces résolutions prises sous une sage inspiration eussent
-été sérieusement exécutées, il est possible que l'ordre de choses
-exorbitant que Napoléon prétendait établir, eût acquis de la
-consistance, peut-être même de la durée, du moins en tout ce qui ne
-contrariait pas invinciblement les sentiments et les intérêts des
-peuples. S'il eût réellement évacué l'Allemagne, employé en Espagne
-des moyens proportionnés à la difficulté de l'oeuvre, et persévéré
-sans violence dans le blocus continental, il aurait probablement
-obtenu la paix maritime, ce qui eût fait cesser les principales
-souffrances des populations européennes, supprimé une grave cause de
-collision avec les États soumis au blocus continental, et enfin s'il
-eût couronné le tout d'un mariage qui eût été une véritable alliance,
-il aurait vraisemblablement consolidé un état de choses excessif, et
-l'eût perpétué dans ce qu'il n'avait pas d'absolument impossible. Mais
-le caractère, les habitudes prises conduisirent bientôt Napoléon à des
-résultats diamétralement contraires à ses velléités passagèrement
-pacifiques. Ainsi, en évacuant quelques parties de l'Allemagne, il
-accumula ses troupes de Brême à Hambourg, de Hambourg à Dantzig, sous
-le prétexte du blocus continental. Il fit mieux: pour plus de
-simplicité, il réunit à l'Empire la Hollande, Brême, Hambourg, Lubeck,
-et le duché d'Oldenbourg qui appartenait à la famille impériale russe.
-En même temps il réunit la Toscane et Rome à l'Empire. Le Pape lui
-avait résisté, il le fit enlever, conduire à Savone, puis à
-Fontainebleau, où il le détint respectueusement. Il fit exécuter
-depuis Séville jusqu'à Dantzig des saisies de marchandises, qui sans
-ajouter beaucoup à l'efficacité du blocus continental, ajoutèrent
-cruellement à l'irritation des peuples contre ce système. Tandis qu'il
-était si rigoureux dans l'exécution du blocus, surtout à l'égard de
-ceux que le blocus n'intéressait point, il y commettait lui-même les
-plus étranges infractions en permettant au commerce français de
-trafiquer avec l'Angleterre au moyen des licences, ce qui donnait au
-système un aspect intolérable, car la France semblait ne pas vouloir
-endurer les peines d'un régime imaginé pour elle seule. Quant à
-l'Espagne, dont il importait tant de terminer la guerre, Napoléon,
-s'abusant sur la difficulté, eut le tort ou de n'y pas envoyer des
-forces plus considérables, ou de n'y pas aller lui-même, car sa
-présence eût au moins permis de faire concourir les forces existantes
-à un résultat décisif. La guerre d'Espagne s'éternisa, aux dépens de
-l'armée française qui s'y épuisait, à la plus grande gloire des
-Anglais qui paraissaient seuls tenir le grand Empire en échec. Enfin,
-le mariage de Napoléon, qui aurait pu être comme un signal de paix,
-comme une espérance de repos pour l'Europe épuisée, au lieu de
-procurer une solide alliance, fut au contraire une occasion de rompre
-l'alliance russe, sur laquelle on avait fait reposer toute la
-politique impériale depuis Tilsit. C'était une princesse russe que
-Napoléon devait épouser, d'après ce qu'on s'était promis à Erfurt.
-Mais Alexandre qui, en se jetant dans notre alliance, s'y était jeté
-tout seul, car sa cour, sa nation, moins mobiles et moins rusées que
-lui, ne voyaient pas que s'il était inconséquent, il gagnait à son
-inconséquence la Finlande et la Bessarabie, Alexandre, pour disposer
-de sa soeur, avait besoin de quelques ménagements envers sa mère, et
-dès lors de quelques délais. Napoléon ne souffrant pas qu'on le fît
-attendre, abandonna brusquement cette négociation à peine commencée,
-et sans prendre la peine de se dégager, épousa une princesse
-autrichienne. L'Autriche s'était hâtée de la lui offrir, moins pour
-former des liens avec la France, que pour rompre les liens de la
-France avec la Russie, et il l'avait acceptée, parce qu'on lui avait
-fait attendre la princesse russe, parce que la princesse autrichienne
-était de plus noble extraction, parce qu'elle lui procurait un mariage
-comme les Bourbons en contractaient jadis. À partir de ce jour
-l'alliance avec la Russie, alliance fausse, mensongère, mais
-spécieuse, et par cela momentanément utile, était brisée. Napoléon
-était seul dans le monde avec son orgueil et son armée, armée
-admirable mais éparpillée de Cadix à Kowno.
-
-Ainsi le résultat de ses vues pacifiques à la suite de Wagram était
-celui-ci: Réunion à l'Empire de la Hollande, des villes anséatiques,
-du duché d'Oldenbourg, de la Toscane, de Rome; captivité du Pape;
-rigueurs intolérables et infractions inexplicables dans l'exécution du
-blocus continental; prolongation indéfinie de la guerre d'Espagne;
-rupture de l'alliance russe, sans avoir acquis l'alliance de la cour
-d'Autriche, avec laquelle on avait contracté un mariage de vanité!
-
-Telle était la situation de Napoléon en 1811, après douze années d'un
-règne absolu, soit comme Premier Consul, soit comme Empereur. Il
-fallait une solution. Se lassant de la chercher dans la Péninsule,
-depuis que Masséna avait été arrêté devant les lignes de
-Torrès-Védras, Napoléon s'occupa de la trouver ailleurs. L'Autriche,
-la Prusse, profondément soumises en apparence, le coeur ulcéré mais la
-tête basse, ne proféraient pas une parole qui ne fût une parole de
-déférence, et faisaient entendre tout au plus une prière si elles
-avaient quelque intérêt trop souffrant à défendre. La Russie, un peu
-moins humble, osait seule discuter avec le maître du continent, mais
-du ton le plus doux. On voyait qu'elle n'avait pas cessé de compter
-sur son éloignement géographique, bien qu'à Friedland elle eût senti
-qu'à la distance de la Seine au Niémen les coups de Napoléon étaient
-encore bien rudes. Elle se plaignait modérément de ce qu'on avait
-dépouillé son parent le duc d'Oldenbourg. Elle demandait que par une
-convention secrète on la rassurât sur l'avenir réservé au grand-duché
-de Varsovie, que Napoléon avait agrandi après Wagram, et qui n'était
-rien, ou devait être la Pologne. Enfin, elle résistait à la nouvelle
-forme donnée au blocus continental. Elle disait que chacun devait être
-libre d'établir chez soi les lois commerciales qu'il jugeait les
-meilleures; qu'elle avait promis de fermer les rivages russes au
-commerce britannique, et qu'elle tenait parole; qu'il entrait sans
-doute quelques bâtiments anglais sous le pavillon américain, mais
-qu'ils étaient infiniment peu nombreux, et qu'elle ne pouvait
-l'empêcher sans révolter ses peuples. Tout cela, on s'en souvient,
-était dit avec une modération infinie, et appuyé de raisonnements
-très-solides. Quant à l'outrage fait à la princesse russe, la Russie
-se taisait, mais de manière à prouver qu'elle l'avait vivement senti.
-
-Ces objections indignèrent Napoléon. Lui avoir résisté, même sans
-bruit, même sans que le monde en sût rien, c'était à ses yeux avoir
-donné le signal de la révolte. De ce que quelqu'un, quelque part,
-opposait une objection à ses volontés arbitraires, il se tenait pour
-bravé. À la colère de l'orgueil se joignit chez lui un calcul. Achever
-la guerre d'Espagne en Espagne semblant difficile, et surtout long,
-les effets du blocus continental se faisant attendre, l'expédition de
-Boulogne étant depuis longtemps abandonnée, il crut qu'il fallait
-aller tout terminer sur les bords de la Dwina et du Dniéper. Il se
-figura que lorsque de Cadix à Moscou il n'y aurait plus une ombre de
-résistance, et que la Russie serait réduite à l'état de la Prusse ou
-de l'Autriche, il aurait résolu la question européenne, que
-l'Angleterre à bout de constance se rendrait, que l'Empire français
-s'étendant de Rome à Amsterdam, d'Amsterdam à Lubeck, serait fondé,
-avec les royaumes d'Espagne, de Naples, d'Italie, de Westphalie, pour
-royaumes vassaux! Ainsi colère d'orgueil, calcul de finir au Nord ce
-qui ne finissait pas au Midi, telles furent les véritables et seules
-causes de la guerre de Russie.
-
-Cette funeste entreprise fut tentée avec des moyens formidables, et
-commença à Dresde par un spectacle inouï de puissance d'un côté, de
-dépendance de l'autre, donné par Napoléon et les souverains du
-continent pendant un mois tout entier. Ceux-ci, plus ulcérés et plus
-humbles que jamais, se présentèrent devant leur maître l'humilité sur
-le front, la haine dans le coeur. Bien que Napoléon, loin d'avoir
-perdu de ses facultés comme capitaine, possédât au contraire ce que la
-plus grande expérience pouvait ajouter au plus grand génie, cependant
-l'art de la guerre lui-même avait perdu quelque chose sous l'influence
-de l'immensité et de la précipitation des entreprises. Dans tous les
-arts en effet, il arrive souvent qu'on fait mal en faisant trop. Les
-conceptions étaient plus vastes sans doute, l'exécution était moins
-parfaite. Dans la guerre de Russie notamment, le luxe introduit parmi
-nos généraux, les précautions imaginées contre un climat inconnu et
-redouté, avaient chargé l'armée d'équipages, embarrassants même à de
-faibles distances, accablants à des distances considérables. De plus
-le désir de pousser au nombre, l'habitude de tout terminer par un
-habile maniement des masses, avaient fait négliger la qualité des
-troupes. Un seul corps était resté modèle, celui du maréchal Davout,
-et deux cent mille hommes comme les siens eussent gagné la cause que
-perdirent les six cent mille transportés au delà du Niémen. Mais,
-singulier exemple des progrès de la bassesse sous le despotisme! on en
-voulait presque au maréchal Davout d'être demeuré si sévère, si
-correct dans la tenue de ses troupes, au milieu de la corruption
-générale. Ainsi l'art, parvenu à sa perfection théorique dans les
-conceptions de Napoléon, s'était quelque peu corrompu dans la
-pratique. La campagne de 1812 présenta l'image d'une expédition à la
-manière de Xerxès. Huit jours s'étaient à peine écoulés depuis le
-passage du Niémen, que deux cent mille hommes avaient déjà quitté les
-drapeaux, et donnaient le spectacle déplorable et contagieux d'une
-dissolution d'armée. Peut-être en s'arrêtant Napoléon aurait-il
-resserré ses rangs, consolidé sa base d'opération, et réussi à porter
-un coup mortel au colosse russe. Mais en présence de l'Europe
-attentive, sourdement et profondément haineuse, désirant notre ruine,
-il fallait un de ces prodiges sous lesquels Napoléon l'avait
-accoutumée à fléchir, comme Austerlitz, Iéna, Friedland. Napoléon
-courut après ce prodige jusqu'aux bords de la Moskowa, y trouva un
-prodige en effet dans la journée du 7 septembre 1812, mais un prodige
-de carnage, et rien de décisif, alla chercher du décisif jusqu'à
-Moscou même, y trouva du merveilleux, puis un sacrifice patriotique
-effroyable, l'incendie de Moscou, et resta ainsi tout un mois
-hésitant, incertain à l'extrémité du monde civilisé. Jamais assurément
-il ne montra plus de ténacité, d'esprit de combinaison, que dans les
-vingt et quelques jours passés et perdus à Moscou. Mais la constance
-épuisée de ses lieutenants manqua aux combinaisons par lesquelles il
-voulait sortir de l'abîme où il s'était jeté. Il fallut revenir. Le
-climat, la distance, agissant à la fois sur une armée accablée des
-fardeaux qu'elle portait avec elle, et qui comptait dans ses rangs
-trop d'étrangers, trop de jeunes gens, cette armée tomba en
-dissolution au milieu de l'immensité glacée de la Russie. Au début de
-la retraite Napoléon eut quelques jours de stupéfaction qui donnèrent
-à son caractère une apparence de défaillance, mais ce furent quelques
-jours perdus à contempler, à reconnaître son prodigieux changement de
-fortune. À la Bérézina son caractère reparut tout entier, et il ne
-faillit plus même à Waterloo. Ceux qui accusent ici le génie militaire
-de Napoléon commettent une erreur de jugement. Ce n'est pas au génie
-militaire de Napoléon qu'il faut s'en prendre, mais à cette volonté
-délirante, impatiente de tous les obstacles, qui des hommes voulant
-s'étendre à la nature, trouva dans la nature la résistance qu'elle ne
-trouvait plus dans les hommes, et succomba sous les éléments
-déchaînés. Ce n'est donc pas le militaire qui eut tort et fut puni par
-le résultat, c'est le despote à la façon des despotes d'Asie. Avec
-moins d'esprit qu'il n'en avait, et dans un autre siècle, Napoléon
-aurait peut-être comme Xerxès fait fouetter la mer pour lui avoir
-désobéi. Pourtant on vit bien quelque chose qui rappelait cette
-extravagance, car pendant plusieurs mois ce fut un déchaînement inouï
-de ses écrivains contre le climat de la Russie, seule cause,
-affirmaient-ils, de tous nos malheurs. Ainsi la forme des choses
-change, mais la folie humaine persiste!
-
-Napoléon désertant son armée, disent ses détracteurs, la quittant sans
-pitié, dira l'impartiale histoire, afin d'aller en préparer une autre,
-traversa l'Allemagne en secret, l'Allemagne plus stupéfaite que lui,
-et ayant besoin elle aussi de se reconnaître pour croire à son
-changement de fortune. Il eut le temps d'échapper et de ressaisir à
-Paris les rênes de l'Empire. La France consternée lui fournit avec un
-empressement où il n'entrait aucune indulgence pour ses erreurs, de
-quoi venger et relever nos armes. Il employa ces dernières ressources
-avec un génie militaire éprouvé et agrandi par le malheur. L'Allemagne
-soulevée avait tendu les mains à la Russie, et à l'union de l'Europe
-contre nous il ne manquait que l'Autriche. De la conduite qu'on
-tiendrait envers cette puissance allait dépendre le salut ou la ruine
-de la France. L'Autriche prit tout à coup une attitude aussi honorable
-qu'habile, à laquelle on n'avait pas même droit de s'attendre, et
-qu'on dut uniquement au ministre négociateur du mariage de
-Marie-Louise, lequel cherchait à ménager convenablement la transition
-de l'alliance à la guerre. Entre les peuples de l'Europe voulant que
-tous les opprimés s'unissent contre le commun oppresseur, et la France
-invoquant les liens du sang, l'Autriche se posa hardiment et
-franchement en arbitre. Elle demandait certes bien peu de chose, elle
-demandait qu'on renonçât à cette Allemagne française qualifiée de
-Confédération du Rhin, qu'on rendît à l'Allemagne ses ports
-indispensables, Lubeck, Hambourg, Brême, qu'on lui rendît à elle-même
-Trieste, qu'enfin on renonçât à cette fausse Pologne appelée
-grand-duché de Varsovie. À ce prix elle nous laissait la Westphalie,
-la Lombardie et Naples à titre de royaumes vassaux, la Hollande, le
-Piémont, la Toscane, les États romains constitués en départements
-français, et ne parlait pas de l'Espagne. Elle nous concédait donc
-deux fois plus que nous ne devions désirer, et deux fois plus que le
-fils de Napoléon n'aurait pu garder. Napoléon ne voulant pas croire
-que l'Autriche osât sérieusement se constituer arbitre entre lui et
-l'Europe, se flattant, depuis que la guerre s'était rapprochée du
-Rhin, de la soutenir victorieusement, se hâta pendant qu'on négociait
-de gagner deux batailles, celles de Lutzen et de Bautzen, où, sans
-cavalerie et avec une infanterie composée d'enfants, il battit les
-meilleures troupes de l'Europe; puis traitant l'Autriche en
-subalterne, ne tenant aucun compte de ses avis, même de ses prières,
-convaincu qu'il referait sa grandeur sans elle, malgré elle, il rompit
-l'armistice de Dresde, et recommença cette funeste lutte avec l'Europe
-entière, qu'il ouvrit par une des plus belles victoires de son règne,
-celle de Dresde, lutte dont il serait peut-être sorti victorieux s'il
-se fût borné à défendre la ligne de l'Elbe de Koenigstein à
-Magdebourg. Mais dans la téméraire espérance de refaire d'un seul
-coup et tout entière son ancienne grandeur, il voulut étendre sa
-gauche jusqu'à Berlin, sa droite jusqu'aux environs de Breslau, afin
-d'intercepter les secours qu'on aurait pu envoyer de Prague à Berlin,
-et tandis que de sa personne il restait victorieux sur l'Elbe, il fut
-vaincu dans la personne de ses lieutenants, tant sur la route de
-Breslau que sur celle de Berlin, fut alors obligé de se concentrer, se
-concentra trop tard, perdit la ligne de l'Elbe, essaya de la
-reconquérir à Leipzig, et là, dans la plus grande action guerrière des
-siècles, lutta trois jours consécutifs sans perdre son champ de
-bataille. Mais réduit à battre en retraite, il fut atteint par un
-accident funeste, l'explosion du pont de Leipzig, accident fortuit en
-apparence, en réalité inévitable, car il résultait des proportions
-exorbitantes que Napoléon avait données à toutes choses. Il y perdit
-une partie de son armée, et ce déplorable accident lui valut, de la
-Saale au Rhin, une seconde retraite, moins longue mais presque aussi
-triste que celle de Russie. Le typhus acheva sur le Rhin cette armée
-que la France lui avait fournie pour réparer le désastre de 1812.
-
-Une fois sur le Rhin, l'Autriche persistant dans sa prudence, fit
-offrir à Napoléon la paix aux conditions du traité de Lunéville,
-c'est-à-dire la France avec ses frontières naturelles. Il ne la refusa
-point, mais il exprima son acceptation avec une ambiguïté de langage
-qui tenait à la fois à l'orgueil et à la crainte de s'affaiblir par
-trop d'empressement à traiter: nouvelle faute qui, cette fois, était
-la suite presque inévitable des fautes antérieures. Mais l'Europe,
-qui avait tremblé à l'idée d'envahir la France, apprit bientôt en
-approchant combien Napoléon s'était aliéné les esprits; elle profita
-dès lors de l'ambiguïté de l'acceptation pour retirer ses offres, et
-marcha droit sur Paris. Napoléon, qui croyait avoir le temps de réunir
-des forces suffisantes, et se regardait comme invincible en deçà du
-Rhin, n'eut que les tristes restes de Leipzig pour tenir tête à
-l'Europe, c'est-à-dire 60 à 70 mille hommes, les uns épuisés, les
-autres enfants, contre 300 mille soldats aguerris. En ce moment on lui
-proposa encore la paix, mais avec la France de 1790. Ayant pour la
-première fois raison contre ses conseillers, au lieu du fol orgueil
-d'un conquérant asiatique déployant le noble orgueil du citoyen,
-comprenant que la France de 1790 serait mieux placée dans les mains
-des Bourbons que dans les siennes, il refusa les conditions de
-Châtillon, et n'ayant que des débris lutta jusqu'au dernier jour avec
-une énergie indomptable.
-
-L'histoire, on peut le dire, ne présente pas deux fois le spectacle
-extraordinaire qu'il offrit pendant ces deux mois de février et mars
-1814. En effet ses lieutenants assaillis par toutes les frontières se
-retirent en désordre, et arrivent à Châlons consternés. Il accourt,
-seul, sans autre renfort que lui-même, les rassure, les ranime, rend
-la confiance à ses soldats démoralisés, se précipite au-devant de
-l'invasion à Brienne, à la Rothière, s'y bat dans la proportion d'un
-contre quatre, et même contre cinq, étonne l'ennemi par la violence de
-ses coups, parvient ainsi à l'arrêter, profite alors de quelques jours
-de répit, conquis à la pointe de l'épée, pour munir de forces
-indispensables la Marne, l'Aube, la Seine, l'Yonne, conserve au
-centre une force suffisante pour courir au point le plus menacé, et
-là, comme le tigre à l'affût, attend une chance qu'il a entrevue dans
-les profondeurs de son génie, c'est que l'ennemi se divise entre les
-rivières qui coulent vers Paris. Cette prévision se trouvant
-justifiée, il court à Blucher séparé de Schwarzenberg, l'accable en
-quatre jours, revient ensuite sur Schwarzenberg séparé de Blucher, le
-met en fuite, le ramène des portes de Paris à celles de Troyes, voit
-alors l'ennemi lui offrir une dernière fois la paix, c'est-à-dire la
-couronne, refuse l'offre parce qu'elle ne comprend pas les limites
-naturelles, court de nouveau sur Blucher, l'enferme entre la Marne et
-l'Aisne, va le détruire pour jamais, et relever miraculeusement sa
-fortune, quand Soissons ouvre ses portes! Nullement troublé par ce
-changement soudain de fortune, il lutte à Craonne, à Laon, avec une
-ténacité indomptable, est près de ressaisir la victoire que Marmont
-lui fait perdre par une faute, se retire à demi vaincu sans être
-ébranlé, ne désespère pas encore, bien que la manoeuvre de courir de
-Blucher à Schwarzenberg ne soit plus possible, parce qu'elle est trop
-prévue, parce qu'il n'a pas vaincu Blucher, parce qu'enfin on est trop
-près les uns des autres! Toujours inépuisable en ressources, il
-imagine alors de se porter sur les places pour y rallier les garnisons
-et s'établir sur les derrières de l'ennemi avec cent mille hommes.
-Avant d'exécuter cette marche audacieuse, il donne à Arcis-sur-Aube un
-coup dans le flanc de Schwarzenberg afin de l'attirer à lui, court
-ensuite vers Nancy, lorsque l'ennemi se décidant à marcher sur Paris,
-parvient à en forcer les portes. Napoléon y revient en toute hâte,
-trouve l'ennemi dispersé sur les deux rives de la Seine, s'apprête à
-l'accabler, quand ses lieutenants lui arrachent son épée, le punissant
-ainsi trop tard d'en avoir abusé, et lui, l'homme des guerres
-heureuses, termine sa carrière après avoir déployé toutes les
-ressources du caractère et du génie dans une guerre désespérée, où il
-ajoute à l'éclat, à l'audace, à la fécondité de ses premières
-campagnes, une qualité qu'il lui restait à déployer, et qu'il déploie
-jusqu'au prodige, la constance inébranlable dans le malheur!
-
-Telle fut la carrière de Napoléon de son commencement à sa fin. Nous
-l'avons résumée en quelques pages pour la mieux faire saisir; résumons
-ce résumé pour en tirer les leçons profondes qu'il contient.
-
-Au milieu de la France épuisée de sang, révoltée du spectacle auquel
-elle avait assisté pendant dix années, le général Bonaparte s'empara
-de la dictature au 18 brumaire, et ce ne fut là, quoi qu'on en dise,
-ni une faute ni un attentat. La dictature n'était pas alors une
-invention de la servilité, mais une nécessité sociale. La liberté,
-pour qu'elle soit possible, exige que, gouvernements, partis,
-individus, se laissent tout dire avec une patience inaltérable. C'est
-à peine s'ils en sont capables lorsque n'ayant rien de sérieux à se
-reprocher, ils n'ont à s'adresser que des calomnies. Mais lorsque les
-hommes du temps pouvaient justement s'accuser d'avoir tué, spolié,
-trahi, pactisé avec l'ennemi extérieur, les imaginer en face les uns
-des autres, discutant paisiblement les affaires publiques, est une
-pure illusion. Ce n'est donc pas d'avoir pris la dictature qu'il faut
-demander compte au général Bonaparte, mais d'en avoir usé comme il le
-fit de 1800 à 1814.
-
-Lorsqu'en présence des affreux désordres d'une longue révolution, son
-génie, sensé autant qu'il était grand, s'appliquait à réparer les
-fautes d'autrui, il ne laissa rien à désirer. Il avait trouvé les
-Français acharnés les uns contre les autres, et il pacifia la Vendée,
-rappela les émigrés, leur rendit même une partie de leurs biens. Il
-avait trouvé le schisme établi et troublant toutes les âmes: il n'eut
-pas la prétention de le faire cesser avec son épée, il s'adressa
-respectueusement au chef spirituel de l'univers catholique qu'il avait
-rétabli sur son trône, le remplit de sa raison, l'amena à reconnaître
-les légitimes résultats de la Révolution française, obtint de lui
-notamment la consécration de la vente des biens d'Église, la
-déposition de l'ancien clergé et l'institution d'un clergé orthodoxe
-et nouveau, l'absolution des prêtres assermentés ou sortis des ordres,
-et, après une négociation de près d'une année, chef-d'oeuvre d'adresse
-autant que de patience, composa de tous les rapports de l'État avec
-l'Église une admirable constitution, la seule de nos constitutions qui
-ait duré, le Concordat. La Révolution avait commencé nos lois civiles
-sous l'inspiration des passions les plus folles; il les reprit et les
-acheva sous l'inspiration du bon sens et de l'expérience des siècles.
-Il rétablit les impôts nécessaires, abolis par les complaisants de la
-multitude, organisa une comptabilité infaillible, créa une
-administration active, forte et probe. Au dehors fier, résolu, mais
-contenu, il sut se servir de la force en y joignant la persuasion. En
-Suisse, il opéra une seconde pacification de la Vendée, au moyen de
-l'acte de médiation, qui en changeant de nom, est resté la
-constitution définitive de la Suisse. Il reconstitua l'Allemagne
-bouleversée par la guerre en indemnisant les princes dépossédés avec
-les biens d'Église, et en rétablissant entre les confédérés un juste
-équilibre. Tenant ainsi d'une main équitable et ferme la balance des
-intérêts allemands, et la faisant légèrement pencher vers la Prusse
-sans révolter l'Autriche, il prépara l'alliance prussienne, seule
-possible alors, et en même temps suffisante. Après avoir ainsi au
-dedans comme au dehors opéré le bien praticable et désirable, admiré
-du monde, adoré de la France, il ne lui restait qu'à s'endormir au
-sein de cette gloire si pure, et à permettre au monde fatigué de
-s'endormir avec lui.
-
-Vain rêve! cet homme qui avait si bien jugé, si bien réprimé les
-passions d'autrui, ne sut pas se contenir dès qu'on eut blessé les
-siennes. Des émigrés réfugiés à Londres l'insultèrent: l'Angleterre
-les laissa dire parce que d'après ses lois elle ne pouvait les en
-empêcher, et de plus elle les écouta parce qu'ils flattaient sa
-jalousie. Quel miracle qu'il en fût ainsi, et quelle raison de s'en
-étonner, de s'en irriter surtout! Mais ce héros, ce sage, que le monde
-admirait, ne se possédait déjà plus. Il demanda vengeance, et ne
-l'obtenant pas au gré de sa colère, il outragea l'ambassadeur de la
-Grande-Bretagne. Tandis qu'il n'aurait fallu que patienter quelques
-jours pour que l'Angleterre évacuât Malte, il rompit la paix d'Amiens,
-et mit ainsi Malte pour jamais dans les mains britanniques. Les
-émigrés qui l'avaient injurié conspirèrent contre sa vie, ayant
-malheureusement des princes pour confidents ou pour complices. Dans
-l'impuissance d'atteindre les uns et les autres, il alla sur le
-territoire neutre saisir un prince qui peut-être n'ignorait pas ces
-complots, mais qui n'y avait point trempé, et il le fit fusiller
-impitoyablement. L'Europe révoltée de cette violation de territoire
-réclama; il insulta l'Europe. Hélas! dans son âme bouleversée les
-passions avaient vaincu la raison, et les révolutions de cette âme
-puissante devenant celles du monde, la politique forte et contenue du
-Consulat fit place à la politique aveugle et désordonnée de l'Empire.
-Ce fut la première des grandes fautes du Premier Consul, et la plus
-décisive, car elle devint la source de toutes les autres.
-
-Aux prises avec la Grande-Bretagne, le Premier Consul voulut la saisir
-corps à corps en traversant le détroit. Mais pour passer la mer avec
-sécurité il aurait fallu apaiser le continent, et il prit Gênes! Alors
-le continent éclata, et la guerre de maritime devint continentale, ce
-qui n'était pas à regretter, car on lui fournit ainsi l'occasion de
-battre l'Angleterre dans la personne de ses alliés, et de résoudre la
-question sur terre au lieu de la résoudre sur mer. Après avoir écrasé
-l'Autriche à Ulm et à Austerlitz, il renvoya chez elle la Russie
-battue et confuse, et couvrit de ridicule la Prusse accourue pour lui
-faire la loi. C'était le cas de revenir à la raison, et de se
-replacer dans la paix de Lunéville et d'Amiens consolidée et agrandie.
-En ne faisant subir à l'Autriche que les pertes inévitables, en la
-dédommageant même au besoin; en consolant la Prusse de l'embarras de
-sa position par des égards, par des dons qui ne la couvrissent pas de
-honte, en ne demandant rien à la Russie que de se tenir hors d'une
-querelle qui lui était étrangère, Napoléon aurait isolé l'Angleterre,
-l'aurait contrainte de traiter aux conditions qu'il voulait, et il
-serait rentré dans la politique consulaire avec son titre impérial
-universellement reconnu, avec quelques acquisitions de plus, inutiles
-sans doute, mais brillantes. Malheureusement au lieu de faire de ses
-triomphes d'Ulm et d'Austerlitz ce qu'ils étaient, ce qu'ils devaient
-être, le moyen de vaincre l'Angleterre par terre, il y chercha
-l'occasion de la monarchie universelle. Ce fut la seconde de ses
-grandes fautes et celle qui définitivement devait l'engager dans la
-voie de la politique follement conquérante. Alors on le vit coup sur
-coup prendre Naples pour son frère Joseph, la Lombardie pour son fils
-adoptif Eugène, la Hollande pour son frère Louis, destinés tous les
-trois à devenir rois vassaux du grand empire d'Occident, briser
-l'Allemagne qu'il avait reconstituée et qui était l'un de ses plus
-glorieux ouvrages, créer une Allemagne française sous le titre de
-Confédération du Rhin, une Allemagne dont la Prusse et l'Autriche
-étaient exclues, mettre la couronne des Césars sur sa tête, humilier
-la Prusse par le don du Hanovre! et cependant, il était si puissant à
-cette époque, qu'il n'avait pas encore rendu la paix impossible par
-ces excès, tant on la désirait avec lui pour ainsi dire à tout prix.
-La Russie lui avait envoyé M. d'Oubril, l'Angleterre lord Lauderdale,
-et elles ne demandaient d'autre satisfaction, après tant d'entreprises
-exorbitantes, que la Sicile pour la maison de Bourbon, la Sardaigne
-pour la maison de Savoie. Napoléon voulant traiter séparément avec
-l'une et avec l'autre, pour les mieux plier à ses volontés, manqua la
-paix avec toutes deux, la paix qui eût été la consécration de tout ce
-qu'il avait osé, refusa une simple explication à la Prusse, au sujet
-de la restitution du Hanovre à Georges III, et se retrouva rejeté dès
-lors dans la guerre universelle. Mais il avait les premiers soldats du
-monde, et il était le premier capitaine des temps modernes, peut-être
-même de tous les temps. On le vit en quelques mois anéantir l'armée
-prussienne à Iéna, et achever la destruction de l'armée russe à
-Friedland. À partir de ce jour, l'envie n'avait plus une seule piqûre
-à faire à son orgueil: elle ne pouvait plus lui opposer ni l'armée du
-grand Frédéric, évanouie en une journée, ni les distances qui devaient
-rendre la Russie invincible. C'était le cas, bien plus encore qu'après
-Austerlitz, de rentrer dans la vraie politique, de se servir de sa
-puissance sur le continent pour priver à jamais l'Angleterre d'alliés,
-en gratifiant par exemple l'Autriche des provinces danubiennes, en
-faisant de ce don à l'Autriche la seule punition de la Russie, en
-relevant la Prusse abattue, en lui rendant tout ce qu'elle avait perdu
-par son imprudence, en la comblant ainsi de surprise, de joie, de
-reconnaissance; et certes avec l'Autriche consolée, avec la Prusse à
-jamais rattachée à la France, avec la Russie deux fois punie de son
-intervention imprudente, l'Angleterre isolée pour toujours eût rendu
-les armes, et l'Empire gigantesque déjà imaginé par Napoléon eût été
-consacré. Mais la cause qui l'avait fait sortir de la politique
-modérée de 1803, qui l'avait empêché d'y rentrer après Austerlitz,
-subsistait, et enivré d'orgueil, cherchant à systématiser ses fautes
-pour les excuser à ses propres yeux, supprimant de sa pensée, comme
-s'ils n'existaient pas, la plupart des États de l'Europe, il ne voulut
-plus voir que deux grands Empires, celui d'Occident et celui d'Orient,
-s'appuyant l'un sur l'autre, et, forts de cet appui, se permettant
-tous les excès de pouvoir sur le monde esclave. Ce fut la troisième
-des grandes fautes de Napoléon, car cette alliance russe, unique
-fondement désormais de sa politique, ne pouvait être qu'un mensonge ou
-un attentat contre l'Europe, un mensonge s'il voulait tout se
-permettre de son côté sans rien permettre à la Russie, un attentat
-contre l'Europe s'il ouvrait à son alliée la route de Constantinople.
-Hélas! emporté par le torrent de la conquête, il allait si vite, et
-réfléchissait si peu, qu'il ne s'était pas dit jusqu'où il laisserait
-la Russie s'avancer sur la route de Constantinople, et ce qu'il ferait
-de ce grand-duché de Varsovie, qui n'était rien s'il n'était la
-Pologne! Ce qu'il s'était dit, c'est qu'avec la complaisance de la
-Russie il résoudrait la question d'Espagne, et c'était désormais sa
-pensée dominante. L'Espagne restée aux Bourbons manquait seule à son
-vaste Empire, et il était pressé d'en faire l'un des royaumes vassaux
-de l'Occident. L'Espagne soumise, honteuse de son état, lui demandant
-une politique, un gouvernement, une épouse, eût peut-être été amenée à
-lui demander un roi, à condition qu'il sût attendre. Mais il était
-devenu incapable de patience comme de modération, et il avait imaginé
-de faire fuir les Bourbons d'Aranjuez, pour les arrêter à Cadix. Le
-peuple espagnol s'étant opposé à leur fuite, il les avait attirés à
-Bayonne, avait précipité le père et le fils l'un sur l'autre, s'était
-autorisé de leurs divisions pour déclarer l'un incapable, l'autre
-indigne, et avait terminé cette sombre comédie par une usurpation qui
-révolta l'Europe, souleva l'Espagne, et fit de celle-ci une immense
-Vendée, au sein de laquelle un peuple neuf comme les Espagnols, un
-peuple opiniâtre comme les Anglais, nous suscitèrent une guerre sans
-fin! Cette faute fut la quatrième du règne impérial, et la plus grande
-assurément après celle d'être sorti de la politique modérée de 1803,
-car elle entraîna la ruine de l'armée française, seul appui de la
-dynastie des Bonaparte, depuis que Napoléon avait fait de son règne le
-règne de la force.
-
-Baylen, nom funeste, Baylen fut la première punition de l'attentat de
-Bayonne. À l'aspect de paysans révoltés tenant tête à nos soldats et
-les forçant à capituler, on vit l'Europe abattue reprendre courage, et
-l'Autriche impatiente donner en 1809 le signal de la révolte générale.
-Napoléon privé de ses meilleurs soldats employés en Espagne, courut
-sur l'Autriche avec des conscrits, accomplit des prodiges à
-Ratisbonne, s'exposa à un grand danger à Essling par excès de
-précipitation, opéra de nouveaux prodiges à Wagram, et fit tomber
-ainsi cette première révolte européenne dont l'Autriche avait
-prématurément donné le signal.
-
-Pourtant la terre avait tremblé sous les pieds de Napoléon, et
-quelques lumières avaient pénétré dans sa tête enivrée. Il avait senti
-le besoin d'apaiser l'Europe, et avait formé le projet d'évacuer
-l'Allemagne, d'appliquer le blocus continental avec persévérance, de
-terminer la guerre d'Espagne en s'occupant exclusivement de cette
-guerre, de réduire par ce double moyen l'Angleterre à la paix, de se
-reposer alors, de laisser reposer le monde, et de se marier pour
-donner un héritier à la monarchie universelle.
-
-Avec ces vues pacifiques, Napoléon, en quinze mois, avait réuni à
-l'Empire, la Hollande, Brême, Hambourg, Lubeck, Oldenbourg, la
-Toscane, Rome, avait fait enlever le Pape, défendu aux commerçants du
-continent de communiquer avec les Anglais, tout en accordant aux
-commerçants français la faculté d'aller à Londres et d'en revenir au
-moyen des licences, épousé enfin une archiduchesse autrichienne, sans
-daigner se dégager avec la soeur d'Alexandre, parce qu'on la lui avait
-fait attendre, et terminé ainsi ce mensonge de l'alliance russe, qui
-avait valu à la Russie la Finlande, la Bessarabie, et à nous la
-faculté de nous perdre en Espagne!
-
-Néanmoins le continent, quoique plein de haine, se soumettait sous
-l'impression de la bataille de Wagram. La Russie seule avait présenté
-quelques observations sur le territoire d'Oldenbourg enlevé à un
-prince de sa famille, sur la manière d'entendre le blocus
-continental, sur le grand-duché de Varsovie successivement augmenté
-jusqu'à devenir bientôt une Pologne. Là-dessus Napoléon trouvant trop
-longue la guerre d'Espagne, trop long le blocus continental, voulut
-s'enfoncer en Russie, s'imaginant que lorsqu'il aurait puni à cette
-distance une puissance qui avait osé élever la voix, il aurait terminé
-la terrible lutte entreprise avec le monde civilisé. Ce fut la
-cinquième de ses grandes fautes, et nous ne saurions dire à quel degré
-elle est plus ou moins grande que les précédentes, car on est
-embarrassé de prononcer entre elles, et de décider quelle est la plus
-grave, d'avoir rompu hors de propos la paix d'Amiens, d'avoir rêvé la
-monarchie universelle après Austerlitz, d'avoir après Friedland fondé
-sa politique sur l'alliance inexpliquée de la Russie, de s'être engagé
-en Espagne, ou d'être allé se précipiter sur la route de Moscou. Quoi
-qu'il en soit, il se fit suivre de six cent mille soldats, et
-entreprit cette fois de lutter contre les hommes et contre la nature.
-Mais la nature se défend mieux que les hommes, et elle résista en
-opposant tour à tour au vainqueur des Alpes la distance, les chaleurs,
-le froid, la disette. Et pourtant elle-même aurait pu être vaincue
-avec le temps! Mais du temps, Napoléon n'en avait pas. Le monde
-sourdement conjuré ne lui en laissait point, et il fallait qu'il fût
-vainqueur en une campagne. Il succomba alors dans une catastrophe qui
-sera la plus tragique des siècles.
-
-La France désolée lui donna généreusement de quoi refaire sa grandeur
-et la nôtre, et il était près de la refaire après Lutzen et Bautzen,
-au delà même de ce qui était désirable, lorsque le fol espoir de la
-refaire tout entière et d'un seul coup lui fit commettre la sixième de
-ses grandes fautes, et la dernière parce qu'elle consomma sa ruine,
-celle de refuser les conditions de Prague, et d'étendre le rayon de
-ses opérations de Dresde à Berlin, tandis qu'en concentrant ses forces
-derrière l'Elbe il aurait pu se rendre inexpugnable. Contraint
-d'abandonner l'Allemagne, il reçut une dernière offre, celle de la
-frontière du Rhin, à quoi il eut le tort de faire une réponse ambiguë,
-par crainte de se montrer trop pressé de traiter, et tandis qu'il
-perdait un mois à s'expliquer, l'Europe usant de ce mois pour
-s'éclairer sur la situation de la France, retira son offre, et passa
-le Rhin. Napoléon alors employant à résister à des conditions
-humiliantes les talents, le caractère qu'il avait employés à se
-perdre, finit en grand homme un règne commencé en grand homme, mais
-vicié à son milieu par une ambition à la façon des conquérants d'Asie,
-règne étrange duquel on peut dire qu'il n'y a rien de plus parfait que
-le début, de plus extravagant que le milieu, de plus héroïque que la
-fin.
-
-Ainsi cet homme grand et fatal, après avoir atteint la perfection
-pendant le Consulat, sort de la politique forte et modérée de 1803 à
-la première blessure faite à son orgueil, veut se jeter sur
-l'Angleterre, en est détourné par le continent qu'il a lui-même
-provoqué, le châtie cruellement, pourrait alors par un effort de
-générosité et de sagesse rentrer dans la vraie politique, une première
-fois à Austerlitz, une seconde fois à Friedland, mais tout-puissant
-sur le monde, profondément faible sur lui-même, il se lance dans le
-champ des chimères, rêve un vaste empire d'Occident qui doit embrasser
-l'Europe civilisée depuis la Pologne jusqu'à l'Espagne, pour s'aider à
-réaliser son rêve, flatte le rêve russe, reçoit cependant à Essling, à
-Wagram, un premier avertissement de l'Europe exaspérée, songe à en
-profiter, pourrait, avec de la modération, de la patience, consolider
-peut-être son chimérique empire, mais, incapable de patience autant
-que de modération, veut précipiter ce résultat, court en Russie, ne
-précipite que sa propre fin; pourrait, après Lutzen et Bautzen, sauver
-de sa grandeur plus qu'il n'est désirable d'en sauver, et pour n'avoir
-pas accepté à Prague cette transaction avec la fortune, tombe pour ne
-plus se relever! Tel est le règne en quelques mots.
-
-Si, pour trouver le vrai sens de ce spectacle extraordinaire, nous
-reculons d'un pas en arrière, comme on fait devant un objet trop grand
-pour être jugé de près, si nous remontons à la Révolution française
-elle-même, alors tout s'explique, et nous voyons que c'est une des
-phases de cette immense révolution, phase tragique et prodigieuse
-comme les autres, et nous le reconnaissons à ce caractère essentiel du
-règne impérial: l'intempérance. De 1789 à 1800, nous assistons au
-premier emportement de la Révolution française; de 1800 à 1814, nous
-assistons à sa réaction sur elle-même, réaction dont l'Empire est la
-souveraine expression, et dans l'un comme dans l'autre le délire des
-passions est le trait essentiel. La Révolution française se lance
-dans le champ des réformes sociales avec le coeur plein de sentiments
-généreux, avec l'esprit plein d'idées grandes et fécondes, elle
-rencontre des obstacles, s'en étonne, s'en irrite, comme si le char de
-l'humanité en roulant sur cette terre ne devait pas y trouver de
-frottement, s'emporte, devient ivre et furieuse, verse en abondance le
-sang humain sur l'échafaud, révolte le monde, est elle-même révoltée
-de ses propres excès, et de ce sentiment naît un homme, grand comme
-elle, comme elle voulant le bien, le voulant ardemment,
-précipitamment, par tous les moyens, et le bien alors c'est de la
-faire reculer elle-même, de lui infliger démentis sur démentis, leçons
-sur leçons. Ah! quand il ne faut que donner des leçons à la Révolution
-française, Napoléon les lui donne admirables! Il condamne le régicide,
-la guerre civile, le schisme, la captivité du Pape, la république
-universelle, la fureur de la guerre, et rappelle les émigrés, remet le
-Pape à Rome, conclut le Concordat, accorde à l'Europe la paix de
-Lunéville et d'Amiens. Mais le monde n'est qu'obstacles, dans quelque
-sens qu'on marche, en avant ou en arrière. Au premier tort de ses
-adversaires, digne fils de sa mère, intempérant comme elle,
-n'admettant ni une résistance ni un délai, le sage Consul s'emporte,
-commet le régicide à Vincennes, rouvre le schisme, détient le Pape à
-Fontainebleau, retombe dans la guerre, cette fois générale et
-continue, à la république universelle substitue la monarchie
-universelle, et, phénomène de passion inouï, de même que la Révolution
-dont il n'est que le continuateur, le représentant, ou le fils, comme
-on voudra l'appeler, laisse après lui d'immenses calamités, de grands
-principes et une gloire éblouissante. Les calamités et la gloire sont
-pour la France, les principes pour le monde entier!
-
-Si, après l'étonnement, l'admiration, l'effroi, qu'on éprouve devant
-ce spectacle, on veut en tirer une leçon profonde, une leçon à ne
-jamais oublier, il faut se dire, que, fût-on la plus belle, la plus
-généreuse des révolutions, fût-on le plus grand des hommes, se
-contenir est le premier devoir. Leçon banale, dira-t-on! oui, banale
-dans son énoncé, mais toujours neuve, à voir comment en profitent les
-générations en se succédant; leçon qu'il faut répéter sans cesse, et
-qui est, à elle seule, le résumé de la sagesse privée ou publique. En
-effet, l'élan ne manque jamais ni aux individus ni aux nations,
-surtout aux grandes nations et aux grands individus. Ce qui leur
-manque, c'est la retenue, la raison, le gouvernement d'eux-mêmes. Pour
-les hommes, privés ou publics, ordinaires ou extraordinaires, pour les
-nations, pour les révolutions surtout, qui ne sont le plus souvent
-qu'un élan irréfléchi vers le bien, se contenir est le secret pour
-être honnête, pour être habile, pour être heureux, pour réussir en un
-mot. Si on ne sait se contenir, c'est-à-dire se gouverner, on perd la
-cause que dans l'excès de son amour on a voulu faire triompher par la
-violence ou la précipitation! Ayons toujours trois exemples mémorables
-sous les yeux: la Convention a perdu la liberté, Napoléon la grandeur
-française, la maison de Bourbon la légitimité, c'est-à-dire ce qu'ils
-étaient spécialement chargés de faire triompher! Mais nous disons trop
-quand nous disons perdu, car les nobles choses ne sont jamais perdues
-en ce monde, elles ne sont que compromises.
-
-Après avoir jugé le règne de Napoléon, il resterait à juger l'homme
-lui-même, comme militaire, politique, administrateur, législateur,
-penseur, écrivain, et à lui assigner sa place dans cette glorieuse
-famille où l'on compte Alexandre, Annibal, César, Charlemagne,
-Frédéric le Grand. Mais pour que le jugement fût complet, il faudrait
-que la carrière de l'homme fût terminée. Or elle ne l'est pas à l'île
-d'Elbe. La Providence réservait encore à Napoléon deux épreuves: elle
-devait le remettre en présence des puissances de l'Europe occupées à
-se partager nos dépouilles, et troublées dans ce partage par son
-retour de l'île d'Elbe; elle devait surtout le placer un moment en
-présence de la liberté renaissante. C'est le spectacle donné en 1815,
-pendant la période dite des _Cent Jours_, spectacle triste et
-tragique, qui nous reste à retracer. Après quoi nous pourrons juger
-l'homme tout entier, et après avoir jugé l'homme impartialement, notre
-tâche sera finie, et nous laisserons la postérité juger notre jugement
-lui-même, si elle daigne s'en occuper pour le réviser ou le confirmer.
-
-
-FIN DU LIVRE CINQUANTE-TROISIÈME ET DU TOME DIX-SEPTIÈME.
-
-
-
-
-NOTE SUR LE MARIAGE DU PRINCE JÉRÔME BONAPARTE
-
-(VOIR TOME VIII, PAGE 28.)
-
-
-M. Jérôme-Napoléon Bonaparte, citoyen français, résidant aux
-États-Unis, à Baltimore, a fait aux éditeurs, à la date du 7 mai 1859,
-sommation d'insérer dans ce nouveau volume la note suivante, qu'ils
-croient de leur devoir d'insérer, n'étant pas juges d'une question
-d'état que les tribunaux seuls peuvent décider.
-
- «C'est le 24 décembre 1803 que M. Jérôme Bonaparte, alors simple
- officier de marine au service de la République française, épousa
- mademoiselle Élisabeth Paterson, fille d'un honorable citoyen des
- États-Unis; ce mariage fut célébré à Baltimore par l'évêque de
- Baltimore, suivant le rite de la sainte Église catholique, et
- l'acte de célébration fut inscrit le même jour sur le registre
- des mariages de la cathédrale de la ville de Baltimore.
-
- »M. Jérôme Bonaparte, alors âgé de dix-neuf ans, avait dépassé
- l'âge requis par la loi française pour contracter un mariage
- valable. (Art. 144 du Code civil.)
-
- »Ce mariage n'était entaché d'aucune des nullités absolues
- prononcées par l'article 184 du même Code.
-
- »Le père de M. Jérôme Bonaparte était décédé; sa mère, Mme
- Lætitia Bonaparte, survivait seule, son consentement n'était
- exigé pour la validité du mariage ni par la loi américaine ni par
- le droit canonique. Suivant la loi française, la nullité
- résultant du défaut de consentement paternel ou maternel n'était
- point absolue; cette nullité n'ayant point été demandée dans
- l'année où le mariage a été connu de la dame sa mère. (Art.183 du
- Code civil.)
-
- »Mme Lætitia n'a jamais demandé judiciairement que le mariage de
- son fils Jérôme fût déclaré nul; au contraire, dans sa
- correspondance ultérieure, Mme Lætitia appelait son cher fils M.
- Jérôme-Napoléon Bonaparte, issu de ce mariage, et notamment, dans
- une lettre du 10 novembre 1829, elle le félicite de son mariage,
- et signe en ces termes: _Votre bien affectionnée mère_.
-
- »Les princes Joseph et Louis Bonaparte l'ont de même toujours et
- par écrit qualifié du titre de leur neveu.
-
- »En 1803, Napoléon Bonaparte partageait la dignité de Consul de
- la République avec deux autres citoyens français; il n'était
- investi d'aucun des droits qui sont attribués aux chefs des
- maisons souveraines à l'égard des membres de leur famille qui ne
- peuvent se marier sans leur consentement. Le Premier Consul
- n'avait aucune autorité légale pour reconnaître ou _refuser de
- reconnaître_ la validité du mariage de son frère.
-
- »En 1805, le 24 mai, l'empereur Napoléon écrivait au pape Pie
- VII: «_Je désirerais une bulle de Votre Sainteté qui annulât ce
- mariage. Que Votre Sainteté veuille bien faire cela sans bruit;
- ce ne sera que lorsque je saurai qu'elle veut le faire que je
- ferai faire la cassation civile._»
-
- »Le Saint Père répondit à l'Empereur par un bref fort développé
- sous la date du 27 juin 1805; on y lit: «Pour garder un secret
- impénétrable, nous nous sommes fait un honneur de satisfaire avec
- la plus grande exactitude aux sollicitations de Votre Majesté;
- c'est pourquoi nous avons évoqué entièrement à nous-même l'examen
- touchant le jugement sur le mariage en question. ......_Il nous
- peine de ne trouver aucune raison qui puisse nous autoriser à
- porter notre jugement pour la nullité de ce mariage_...... Si
- nous usurpions une autorité que nous n'avons pas, nous nous
- rendrions coupable d'un _abus le plus abominable_ de notre
- ministère sacré devant le tribunal de Dieu et devant l'Église
- entière. Votre Majesté même, dans sa justice, n'aimerait pas que
- nous prononçassions _un jugement contraire au témoignage de notre
- conscience_ et aux principes invariables de l'Église.»
-
- »Il importait peu, quant à la validité du mariage contracté en
- 1803 par le citoyen Jérôme Bonaparte, que ce mariage fût plus
- tard contraire au plus haut point aux desseins politiques de
- l'empereur des Français.»
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE TOME DIX-SEPTIÈME.
-
-
-LIVRE CINQUANTE ET UNIÈME.
-
-L'INVASION.
-
- Désorganisation de l'armée française à son arrivée sur le
- Rhin. -- Détresse de nos troupes en Italie et en Espagne. --
- Opérations du prince Eugène dans le Frioul pendant l'automne de
- 1813, et sa retraite sur l'Adige. -- Opérations du maréchal Soult
- en Navarre, et ses efforts infructueux pour sauver
- Saint-Sébastien et Pampelune. -- Retraite de ce maréchal sur la
- Nive et l'Adour. -- Retraite du maréchal Suchet sur la Catalogne.
- -- Déplorable situation de la France, où tout avait été disposé
- pour la conquête et rien pour la défense. -- Soulèvement des
- esprits contre Napoléon parce qu'il n'avait point conclu la paix
- après les victoires de Lutzen et de Bautzen. -- Les coalisés
- ignorent cette situation. -- Effrayés à la seule idée de franchir
- le Rhin, ils songent à faire à Napoléon de nouvelles propositions
- de paix. -- Les plus disposés à transiger sont l'empereur
- François et M. de Metternich. -- Causes de leur disposition
- pacifique -- M. de Saint-Aignan, ministre de France à Weimar, se
- trouvant en ce moment à Francfort, est chargé de se rendre à
- Paris, et d'offrir la paix à Napoléon sur la base des frontières
- naturelles de la France. -- Départ immédiat de M. de Saint-Aignan
- pour Paris. -- Accueil qu'il reçoit. -- Craignant de s'affaiblir
- par trop d'empressement à accepter les propositions de Francfort,
- Napoléon admet la réunion d'un congrès à Manheim, sans
- s'expliquer sur les bases de pacification proposées. -- Premières
- occupations de Napoléon dès son retour à Paris. -- Irritation du
- public contre M. de Bassano accusé d'avoir encouragé la politique
- de la guerre. -- Son remplacement par M. de Caulaincourt. --
- Quelques autres changements moins importants dans le personnel
- administratif. -- Levée de 600 mille hommes, et résolution
- d'ajouter des centimes additionnels à toutes les contributions.
- -- Convocation immédiate du Sénat pour lui soumettre les levées
- d'hommes et d'impôts ordonnées par simple décret. -- Emploi que
- Napoléon se propose de faire des ressources mises à sa
- disposition. -- Il espère, si la coalition lui laisse l'hiver
- pour se préparer, pouvoir la rejeter au delà du Rhin. -- Ses
- mesures pour conserver la Hollande et l'Italie. -- Négociation
- secrète avec Ferdinand VII, et offre de lui rendre la liberté et
- le trône, à condition qu'il fera cesser la guerre, et refusera
- aux Anglais le territoire espagnol. -- Traité de Valençay. --
- Envoi du duc de San-Carlos pour faire agréer ce traité aux
- Espagnols. -- Conduite de Murat. -- Son abattement bientôt suivi
- de l'ambition de devenir roi d'Italie. -- Ses doubles menées à
- Vienne et à Paris. -- Il demande à Napoléon de lui abandonner
- l'Italie. -- Napoléon indigné veut d'abord lui exprimer les
- sentiments qu'il éprouve, et puis se borne à ne pas répondre. --
- Pendant que Napoléon s'occupe de ses préparatifs, M. de
- Metternich peu satisfait de la réponse évasive faite aux
- propositions de Francfort, demande qu'on s'explique formellement
- à leur sujet. -- Napoléon se décide enfin à les accepter, consent
- à négocier sur la base des frontières naturelles, et réitère
- l'offre d'un congrès à Manheim. -- Malheureusement pendant le
- mois qu'on a perdu tout a changé de face dans les conseils de la
- coalition. -- État intérieur de la coalition. -- Un parti
- violent, à la tête duquel se trouvent les Prussiens, voudrait
- qu'on poussât la guerre à outrance, qu'on détrônât Napoléon, et
- qu'on réduisît la France à ses frontières de 1790. -- Ce parti
- désapprouve hautement les propositions de Francfort. -- Alexandre
- flatte tous les partis pour les dominer. -- L'Angleterre
- appuierait l'Autriche dans ses vues pacifiques, si un événement
- récent ne la portait à continuer la guerre. -- En effet à
- l'approche des armées coalisées la Hollande s'est soulevée, et la
- Belgique menace de suivre cet exemple. -- L'espérance d'ôter
- Anvers à la France décide dès lors l'Angleterre pour la
- continuation de la guerre, et pour le passage immédiat du Rhin.
- -- L'Autriche, de son côté, entraînée par l'espérance de
- recouvrer l'Italie, finit par adhérer aux vues de l'Angleterre et
- par consentir à la continuation de la guerre. -- On renonce aux
- propositions de Francfort, et on répond à M. de Caulaincourt
- qu'on communiquera aux puissances alliées son acceptation tardive
- des bases proposées, mais on évite de s'expliquer sur la
- continuation des hostilités. -- Forces dont disposent les
- puissances pour le cas d'une reprise immédiate des opérations. --
- Elles ont pour les premiers mouvements 220 mille hommes, qu'au
- printemps elles doivent porter à 600 mille. -- Elles se flattent
- que Napoléon n'en aura pas actuellement 100 mille à leur opposer.
- -- Plans divers pour le passage du Rhin. -- Les Prussiens veulent
- marcher directement sur Metz et Paris; les Autrichiens au
- contraire songent à remonter vers la Suisse, pour opérer une
- contre-révolution dans cette contrée, et isoler l'Italie de la
- France. -- Le plan des Autrichiens prévaut. -- Passage du Rhin à
- Bâle le 21 décembre 1813, et révolution en Suisse. -- Abolition
- de l'acte de médiation. -- Vains efforts de l'empereur Alexandre
- en faveur de la Suisse. -- Marche de la coalition vers l'est de
- la France. -- Arrivée de la grande armée coalisée à Langres, et
- du maréchal Blucher à Nancy. -- Napoléon surpris par cette
- brusque invasion ne peut plus songer aux vastes préparatifs qu'il
- avait d'abord projetés, et se trouve presque réduit aux forces
- qui lui restaient à la fin de 1813. -- Il reploie sur Paris les
- dépôts des régiments, et y fait verser à la hâte les conscrits
- tirés du centre et de l'ouest de la France. -- Il crée à Paris
- des ateliers extraordinaires pour l'équipement des nouvelles
- recrues, et forme de ces recrues des divisions de réserve et des
- divisions de jeune garde. -- Napoléon prescrit aux maréchaux
- Suchet et Soult de lui envoyer chacun un détachement de leur
- armée, et dirige celui du maréchal Suchet sur Lyon, celui du
- maréchal Soult sur Paris. -- Napoléon envoie d'abord la vieille
- garde sous Mortier à Langres, la jeune sous Ney à Épinal, puis
- ordonne aux maréchaux Victor, Marmont, Macdonald, de se replier
- avec les débris des armées d'Allemagne sur les maréchaux Ney et
- Mortier dans les environs de Châlons, où il se propose de les
- rejoindre avec les troupes organisées à Paris. -- Avant de
- quitter la capitale, Napoléon assemble le Corps législatif. --
- Communications au Sénat et au Corps législatif. -- État d'esprit
- de ces deux assemblées. -- Désir du Corps législatif de savoir ce
- qui s'est passé dans les dernières négociations. --
- Communications faites à ce corps. -- Rapport de M. Lainé sur ces
- communications. -- Ajournement du Corps législatif. -- Violents
- reproches adressés par Napoléon aux membres de cette assemblée.
- -- Tentative pour reprendre les négociations de Francfort. --
- Envoi de M. de Caulaincourt aux avant-postes des armées
- coalisées. -- Réponse évasive de M. de Metternich, qui sans
- s'expliquer sur la reprise des négociations, déclare qu'on attend
- lord Castlereagh actuellement en route pour le quartier général
- des alliés. -- Dernières mesures de Napoléon en quittant Paris.
- -- Ses adieux à sa femme et à son fils qu'il ne devait plus
- revoir. 1 à 213
-
-
-LIVRE CINQUANTE-DEUXIÈME.
-
-BRIENNE ET MONTMIRAIL.
-
- Arrivée de Napoléon à Châlons-sur-Marne le 25 janvier. --
- Abattement des maréchaux, et assurance de Napoléon. -- Son plan
- de campagne. -- Son projet de manoeuvrer entre la Seine et la
- Marne, dans la conviction que les armées coalisées se diviseront
- pour suivre le cours de ces deux rivières. -- Soupçonnant que le
- maréchal Blucher s'est porté sur l'Aube pour se réunir au prince
- de Schwarzenberg, il se décide à se jeter d'abord sur le général
- prussien. -- Brillant combat de Brienne livré le 29 janvier. --
- Blucher est rejeté sur la Rothière avec une perte assez notable.
- -- En ce moment les souverains réunis autour du prince de
- Schwarzenberg, délibèrent s'il faut s'arrêter à Langres, pour y
- négocier avant de pousser la guerre plus loin. -- Arrivée de lord
- Castlereagh au camp des alliés. -- Caractère et influence de ce
- personnage. -- Les Prussiens par esprit de vengeance, Alexandre
- par orgueil blessé, veulent pousser la guerre à outrance. -- Les
- Autrichiens désirent traiter avec Napoléon dès qu'on le pourra
- honorablement. -- Lord Castlereagh vient renforcer ces derniers,
- à condition qu'on obligera la France à rentrer dans ses limites
- de 1790, et que lui ôtant la Belgique et la Hollande, on en
- formera un grand royaume pour la maison d'Orange. -- Empressement
- de tous les partis à satisfaire l'Angleterre. -- Lord Castlereagh
- ayant obtenu ce qu'il désirait, décide les cours alliées à
- l'ouverture d'un congrès à Châtillon, où l'on appelle M. de
- Caulaincourt pour lui offrir le retour de la France à ses
- anciennes limites. -- La question politique étant résolue de la
- sorte, la question militaire se trouve résolue par l'engagement
- survenu entre Blucher et Napoléon. -- Le prince de Schwarzenberg
- vient au secours du général prussien avec toute l'armée de
- Bohême. -- Position de Napoléon ayant sa droite à l'Aube, son
- centre à la Rothière, sa gauche aux bois d'Ajou. -- Sanglante
- bataille de la Rothière livrée le 1er février 1814, dans laquelle
- Napoléon, avec 32 mille hommes, tient tête toute une journée à
- 100 mille combattants. -- Retraite en bon ordre sur Troyes le 2
- février. -- Position presque désespérée de Napoléon. -- Replié
- sur Troyes, il n'a pas 50 mille hommes à opposer aux armées
- coalisées, qui peuvent en réunir 220 mille. -- En proie aux
- sentiments les plus douloureux, il ne perd cependant pas courage,
- et fait ses dispositions dans la prévoyance d'une faute capitale
- de la part de l'ennemi. -- Ses mesures pour l'évacuation de
- l'Italie, et pour l'appel à Paris d'une partie des armées qui
- défendent les Pyrénées. -- Ordre de disputer Paris à outrance
- pendant qu'il manoeuvrera, et d'en faire sortir sa femme et son
- fils. -- Réunion du congrès de Châtillon. -- Propositions
- outrageantes faites à M. de Caulaincourt, lesquelles consistent à
- ramener la France aux limites de 1790, en l'obligeant en outre de
- rester étrangère à tous les arrangements européens. -- Douleur et
- désespoir de M. de Caulaincourt. -- Pendant ce temps la faute
- militaire que Napoléon prévoyait s'accomplit. -- Les coalisés se
- divisent en deux masses: l'une sous Blucher doit suivre la Marne,
- et déborder Napoléon par sa gauche, pour l'obliger à se replier
- sur Paris, tandis que l'autre, descendant la Seine, le poussera
- également sur Paris pour l'y accabler sous les forces réunies de
- la coalition. -- Napoléon partant le 9 février au soir de Nogent
- avec la garde et le corps de Marmont, se porte sur Champaubert.
- -- Il y trouve l'armée de Silésie divisée en quatre corps. --
- Combats de Champaubert, de Montmirail, de Château-Thierry, de
- Vauchamp, livrés les 10, 11, 12 et 14 février. -- Napoléon fait
- 20 mille prisonniers à l'armée de Silésie, et lui tue 10 mille
- hommes, sans presque aucune perte de son côté. -- À peine délivré
- de Blucher, il se rejette par Guignes sur Schwarzenberg qui avait
- franchi la Seine, et l'oblige à la repasser en désordre. --
- Combats de Nangis et de Montereau les 18 et 19 février. -- Pertes
- considérables des Russes, des Bavarois et des Wurtembergeois. --
- Un retard survenu à Montereau permet au corps de Colloredo, qu'on
- allait prendre tout entier, de se sauver. -- Grands résultats
- obtenus en quelques jours par Napoléon. -- Situation complétement
- changée. -- Événements militaires en Belgique, à Lyon, en Italie,
- et sur la frontière d'Espagne. -- Révocation des ordres envoyés
- au prince Eugène pour l'évacuation de l'Italie. -- Renvoi de
- Ferdinand VII en Espagne, et du Pape en Italie. -- La coalition,
- frappée de ses échecs, se décide à demander un armistice. --
- Envoi du prince Wenceslas de Liechtenstein à Napoléon. --
- Napoléon feint de le bien accueillir, mais résolu à poursuivre
- les coalisés sans relâche, se borne à une convention verbale pour
- l'occupation pacifique de la ville de Troyes. -- Résultat
- inespéré de cette première période de la campagne. 214 à 386
-
-
-LIVRE CINQUANTE-TROISIÈME.
-
-PREMIÈRE ABDICATION.
-
- État intérieur de Paris pendant les dernières opérations
- militaires de Napoléon. -- Secrètes menées des partis. --
- Attitude de M. de Talleyrand; ses vues; envoi de M. de Vitrolles
- au camp des alliés. -- Conférences de Lusigny; instructions
- données à M. de Flahaut relativement aux conditions de
- l'armistice. -- Efforts tentés de notre part pour faire préjuger
- la question des frontières en traçant la ligne de séparation des
- armées. -- Retraite du prince de Schwarzenberg jusqu'à Langres.
- -- Grand conseil des coalisés. -- Le parti de la guerre à
- outrance veut qu'on adjoigne les corps de Wintzingerode et de
- Bulow à l'armée de Blucher, afin de procurer à celui-ci les
- moyens de marcher sur Paris. -- La difficulté d'ôter ces corps à
- Bernadotte levée extraordinairement par lord Castlereagh. -- Ce
- dernier profite de cette occasion pour proposer le traité de
- Chaumont, qui lie la coalition pour vingt ans, et devient ainsi
- le fondement de la Sainte-Alliance. -- Joie de Blucher et de son
- parti; sa marche pour rallier Bulow et Wintzingerode. -- Danger
- du maréchal Mortier envoyé au delà de la Marne, et de Marmont
- laissé entre l'Aube et la Marne. -- Ces deux maréchaux
- parviennent à se réunir, et à contenir Blucher pendant que
- Napoléon vole à leur secours. -- Marche rapide de Napoléon sur
- Meaux. -- Difficulté de passer la Marne. -- Blucher, couvert par
- la Marne, veut accabler les deux maréchaux qui ont pris position
- derrière l'Ourcq. -- Napoléon franchit la Marne, rallie les deux
- maréchaux, et se met à la poursuite de Blucher, qui est obligé de
- se retirer sur l'Aisne. -- Situation presque désespérée de
- Blucher menacé d'être jeté dans l'Aisne par Napoléon. -- La
- reddition de Soissons, qui livre aux alliés le pont de l'Aisne,
- sauve Blucher d'une destruction certaine, et lui procure un
- renfort de cinquante mille hommes par la réunion de
- Wintzingerode et de Bulow. -- Situation critique de Napoléon et
- son impassible fermeté en présence de ce subit changement de
- fortune. -- Première conception du projet de marcher sur les
- places fortes pour y rallier les garnisons, et tomber à la tête
- de cent mille hommes sur les derrières de l'ennemi. -- Il est
- nécessaire auparavant d'aborder Blucher et de lui livrer
- bataille. -- Napoléon enlève le pont de Berry-au-Bac, et passe
- l'Aisne avec cinquante mille hommes en présence des cent mille
- hommes de Blucher. -- Dangers de la bataille qu'il faut livrer
- avec cinquante mille combattants contre cent mille. -- Raisons
- qui décident Napoléon à enlever le plateau de Craonne pour se
- porter sur Laon par la route de Soissons. -- Sanglante bataille
- de Craonne, livrée le 7 mars, dans laquelle Napoléon enlève les
- formidables positions de l'ennemi. -- Après s'être emparé de la
- route de Soissons, Napoléon veut pénétrer dans la plaine de Laon
- pour achever la défaite de Blucher. -- Nouvelle et plus sanglante
- bataille de Laon, livrée les 9 et 10 mars, et restée indécise par
- la faute de Marmont qui s'est laissé surprendre. -- Napoléon est
- réduit à battre en retraite sur Soissons. -- Son indomptable
- énergie dans une situation presque désespérée. -- Le corps de
- Saint-Priest s'étant approché de lui, il fond sur ce corps qu'il
- met en pièces dans les environs de Reims, après en avoir tué le
- général. -- Napoléon menacé d'être étouffé entre Blucher et
- Schwarzenberg, se résout à exécuter son grand projet de marcher
- sur les places, pour en rallier les garnisons et tomber sur les
- derrières des alliés. -- Ses instructions pour la défense de
- Paris pendant son absence. -- Consternation de cette capitale. --
- Le conseil de régence consulté veut qu'on accepte les
- propositions du congrès de Châtillon. -- Indignation de Napoléon,
- qui menace d'enfermer à Vincennes Joseph et ceux qui parlent de
- se soumettre aux conditions de l'ennemi. -- Événements qui se
- sont passés dans le Midi, et bataille d'Orthez, à la suite de
- laquelle le maréchal Soult s'est porté sur Toulouse, et a laissé
- Bordeaux découvert. -- Entrée des Anglais dans Bordeaux, et
- proclamation des Bourbons dans cette ville le 12 mars. -- Fâcheux
- retentissement de ces événements à Paris. -- Napoléon en voyant
- l'effroi de la capitale, vers laquelle le prince de Schwarzenberg
- s'est sensiblement avancé, se décide, avant de marcher sur les
- places, à faire une apparition sur les derrières de Schwarzenberg
- pour le détourner de Paris en l'attirant à lui. -- Mouvement de
- la Marne à la Seine, et passage de la Seine à Méry. -- Napoléon
- se trouve à l'improviste en face de toute l'armée de Bohême. --
- Bataille d'Arcis-sur-Aube, livrée le 22 mars, dans laquelle vingt
- mille Français tiennent tête pendant une journée à
- quatre-vingt-dix mille Russes et Autrichiens. -- Napoléon prend
- enfin le parti de repasser l'Aube et de se couvrir de cette
- rivière. -- Il se porte sur Saint-Dizier dans l'espérance d'avoir
- attiré l'armée de Bohême à sa suite. -- Son projet de s'avancer
- jusqu'à Nancy pour y rallier quarante à cinquante mille hommes
- des diverses garnisons. -- En route il est rejoint par M. de
- Caulaincourt, lequel a été obligé de quitter le congrès de
- Châtillon par suite du refus d'admettre les propositions des
- alliés. -- Fin du congrès de Châtillon et des conférences de
- Lusigny. -- Napoléon n'a aucun regret de ce qu'il a fait, et ne
- désespère pas encore de sa fortune. -- Pendant ce temps les
- armées de Silésie et de Bohême, entre lesquelles il a cessé de
- s'interposer, se sont réunies dans les plaines de Châlons, et
- délibèrent sur la marche à adopter. -- Grand conseil des
- coalisés. -- La raison militaire conseillerait de suivre
- Napoléon, la raison politique de le négliger, pour se porter sur
- Paris et y opérer une révolution.. -- Des lettres interceptées de
- l'Impératrice et des ministres décident la marche sur Paris. --
- Influence du comte Pozzo di Borgo en cette circonstance. --
- Mouvement des alliés vers la capitale. -- Marmont et Mortier
- s'étant laissé couper de Napoléon, rencontrent l'armée entière
- des coalisés. -- Triste journée de Fère-Champenoise. -- Retraite
- des deux maréchaux. -- Apparition de la grande armée coalisée
- sous les murs de Paris. -- Incapacité du ministre de la guerre et
- incurie de Joseph, qui n'ont rien préparé pour la défense de la
- capitale. -- Conseil de régence où l'on décide la retraite du
- gouvernement et de la cour à Blois. -- Au lieu d'organiser une
- défense populaire dans l'intérieur de Paris, on a la folle idée
- de livrer bataille en dehors de ses murs. -- Bataille de Paris
- livrée le 30 mars avec vingt-cinq mille Français contre cent
- soixante-dix mille coalisés. -- Bravoure de Marmont et de
- Mortier. -- Capitulation forcée de Paris. -- M. de Talleyrand
- s'applique à rester dans Paris, et à s'emparer de l'esprit de
- Marmont. -- Entrée des alliés dans la capitale; leurs
- ménagements; attitude à leur égard des diverses classes de la
- population. -- Empressement des souverains auprès de M. de
- Talleyrand, qu'ils font en quelque sorte l'arbitre des destinées
- de la France. -- Événements qui se passent à l'armée pendant la
- marche des coalisés sur Paris. -- Brillant combat de
- Saint-Dizier; circonstance fortuite qui détrompe Napoléon, et lui
- apprend enfin qu'il n'est pas suivi par les alliés. -- Le danger
- évident de la capitale et le cri de l'armée le décident à
- rebrousser chemin. -- Son retour précipité. -- Napoléon pour
- arriver plus tôt se sépare de ses troupes, et parvient à
- Fromenteau entre onze heures du soir et minuit, au moment même où
- l'on signait la capitulation de Paris. -- Son désespoir, son
- irritation, sa promptitude à se remettre. -- Tout à coup il forme
- le projet de se jeter sur les coalisés disséminés dans la
- capitale et partagés sur les deux rives de la Seine, mais comme
- il n'a pas encore son armée sous la main, il se propose de gagner
- en négociant les trois ou quatre jours dont il a besoin pour la
- ramener. -- Il charge M. de Caulaincourt d'aller à Paris afin
- d'occuper Alexandre en négociant, et se retire à Fontainebleau
- dans l'intention d'y concentrer l'armée. -- M. de Caulaincourt
- accepte la mission qui lui est donnée, mais avec la secrète
- résolution de signer la paix à tout prix. -- Accueil fait par
- l'empereur Alexandre à M. de Caulaincourt. -- Ce prince désarmé
- par le succès redevient le plus généreux des vainqueurs. --
- Cependant il ne promet rien, si ce n'est un traitement convenable
- pour la personne de Napoléon. -- Les souverains alliés, moins
- l'empereur François retiré à Dijon, tiennent conseil chez M. de
- Talleyrand pour décider du gouvernement qu'il convient de donner
- à la France. -- Principe de la légitimité heureusement exprimé et
- fortement soutenu par M. de Talleyrand. -- Déclaration des
- souverains qu'ils ne traiteront plus avec Napoléon. --
- Convocation du Sénat, formation d'un gouvernement provisoire à la
- tête duquel se trouve M. de Talleyrand. -- Joie des royalistes;
- leurs efforts pour faire proclamer immédiatement les Bourbons;
- voyage de M. de Vitrolles pour aller chercher le comte d'Artois.
- -- M. de Talleyrand et quelques hommes éclairés dont il s'est
- entouré, modèrent le mouvement des royalistes, et veulent qu'on
- rédige une constitution, qui sera la condition expresse du retour
- des Bourbons. -- Empressement d'Alexandre à entrer dans ces
- idées. -- Déchéance de Napoléon prononcée le 3 avril, et
- rédaction par le Sénat d'une constitution la fois monarchique et
- libérale. -- Vains efforts de M. de Caulaincourt en faveur de
- Napoléon, soit auprès d'Alexandre, soit auprès du prince de
- Schwarzenberg. -- On le renvoie à Fontainebleau pour persuader à
- Napoléon d'abdiquer; en même temps on cherche à détacher les
- chefs de l'armée. -- D'après le conseil de M. de Talleyrand,
- toutes les tentatives de séduction sont dirigées sur le maréchal
- Marmont, qui forme à Essonne la tête de colonne de l'armée. --
- Événements à Fontainebleau pendant les événements de Paris. --
- Grands projets de Napoléon. -- Sa conviction, s'il est secondé,
- d'écraser les alliés dans Paris. -- Ses dispositions militaires
- et son extrême confiance dans Marmont qu'il a placé sur
- l'Essonne. -- Réponses évasives qu'il fait à M. de Caulaincourt,
- et ses secrètes résolutions pour le lendemain. -- Le lendemain, 4
- avril, il assemble l'armée, et annonce la détermination de
- marcher sur Paris. -- Enthousiasme des soldats et des officiers
- naguère abattus, et consternation des maréchaux. -- Ceux-ci, se
- faisant les interprètes de tous les hommes fatigués, adressent à
- Napoléon de vives représentations. -- Napoléon leur demande s'ils
- veulent vivre sous les Bourbons. -- Sur leur réponse unanime
- qu'ils veulent vivre sous le Roi de Rome, il a l'idée de les
- envoyer à Paris avec M. de Caulaincourt pour obtenir la
- transmission de la couronne à son fils. -- Tandis qu'il feint
- d'accepter cette transaction, il est toujours résolu à la grande
- bataille dans Paris, et en fait tous les préparatifs. -- Départ
- des maréchaux Ney et Macdonald, avec M. de Caulaincourt, pour
- aller négocier la régence de Marie-Louise au prix de l'abdication
- de Napoléon. -- Leur rencontre avec Marmont à Essonne. --
- Embarras de celui-ci qui leur avoue qu'il a traité secrètement
- avec le prince de Schwarzenberg, et promis de passer avec son
- corps d'armée du côté du gouvernement provisoire. -- Sur leurs
- observations il retire la parole donnée au prince de
- Schwarzenberg, ordonne à ses généraux, qu'il avait mis dans sa
- confidence, de suspendre tout mouvement, et suit à Paris la
- députation chargée d'y négocier pour le Roi de Rome. -- Entrevue
- des maréchaux avec l'empereur Alexandre. -- Ce prince, un moment
- ébranlé, remet la décision au lendemain. -- Pendant ce temps
- Napoléon ayant mandé Marmont à Fontainebleau pour préparer sa
- grande opération militaire, les généraux du 6e corps se croient
- découverts, quittent l'Essonne, et exécutent le projet suspendu
- de Marmont. -- Cette nouvelle achève de décider les souverains
- alliés, et la cause du Roi de Rome est définitivement abandonnée.
- -- M. de Caulaincourt renvoyé auprès de Napoléon pour obtenir son
- abdication pure et simple. -- Napoléon, privé du corps de
- Marmont, et ne pouvant plus dès lors rien tenter de sérieux,
- prend le parti d'abdiquer. -- Retour de M. de Caulaincourt à
- Paris et ses efforts pour obtenir un traitement convenable en
- faveur de Napoléon et de la famille impériale. -- Générosité
- d'Alexandre. -- M. de Caulaincourt obtient l'île d'Elbe pour
- Napoléon, le grand-duché de Parme pour Marie-Louise et le Roi de
- Rome, et des pensions pour tous les princes de la famille
- impériale. -- Son retour à Fontainebleau. -- Tentative de
- Napoléon pour se donner la mort. -- Sa résignation. -- Élévation
- de ses pensées et de son langage. -- Constitution du Sénat, et
- entrée de M. le comte d'Artois dans Paris le 12 avril. --
- Enthousiasme et espérances des Parisiens. -- Départ de Napoléon
- pour l'île d'Elbe. -- Coup d'oeil général sur les grandeurs et
- les fautes du règne impérial. 387 à 900
-
- NOTE. 901
-
-
-FIN DE LA TABLE DU DIX-SEPTIÈME VOLUME.
-
-
-
-
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-(17/20) ***
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-<title>The Project Gutenberg e-Book of Histoire du Consulat et de l'Empire, Vol. 17; Author: A. Thiers.</title>
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-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Histoire du Consulat et de l'Empire (17/20), by Adolphe Thiers</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Histoire du Consulat et de l'Empire (17/20)</p>
-<p style='display:block; margin-top:0; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:0;'>faisant suite à l''Histoire de la Révolution Française'</p>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Adolphe Thiers</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: August 4, 2021 [eBook #65989]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Mireille Harmelin, Keith J Adams, Christine P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE (17/20) ***</div>
-
-<p class="p4 center">HISTOIRE<br />
-<span class="smaller">DU</span><br />
- CONSULAT<br />
-<span class="smaller">ET DE</span><br />
- L'EMPIRE</p>
-
-<p class="p2 center">TOME XVII</p>
-
-<p class="p4 slim">L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en
-Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
-Espagnole et Italienne.</p>
-<p class="slim">Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la
-Librairie) le 15 mars 1860.</p>
-
-<p class="p2 smaller center">PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8.</p>
-
-
-<p class="p4 center"><b>HISTOIRE<br />
-<span class="smaller">DU</span><br />
- CONSULAT<br />
-<span class="smaller">ET DE</span><br />
- L'EMPIRE</b></p>
-
-<p class="p2 center">FAISANT SUITE<br />
- À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE</p>
-
-<p class="p2 center">PAR M. A. THIERS</p>
-
-<p class="p4 center smaller">TOME DIX-SEPTIÈME</p>
-
-<div class="figcenter">
-<a id="img001" name="img001"></a>
-<img src="images/img001.jpg" width="200" height="146" alt="Emblème de l'éditeur." title="" />
-</div>
-
-<p class="p4 center small">Paris<br />
- PAULIN, LHEUREUX ET C<sup>ie</sup>, LIBRAIRES-ÉDITEURS<br />
- 60, RUE RICHELIEU<br />
- 1860</p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h1><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> HISTOIRE<br />
-DU CONSULAT<br />
-ET<br />
-DE L'EMPIRE.</h1>
-
-<h2>LIVRE CINQUANTE ET UNIÈME.<br />
-<span class="smaller">L'INVASION.</span></h2>
-
-<p class="resume">
- Désorganisation de l'armée française à son arrivée sur le
- Rhin. &mdash; Détresse de nos troupes en Italie et en
- Espagne. &mdash; Opérations du prince Eugène dans le Frioul pendant
- l'automne de 1813, et sa retraite sur l'Adige. &mdash; Opérations du
- maréchal Soult en Navarre, et ses efforts infructueux pour sauver
- Saint-Sébastien et Pampelune. &mdash; Retraite de ce maréchal sur la
- Nive et l'Adour. &mdash; Retraite du maréchal Suchet sur la
- Catalogne. &mdash; Déplorable situation de la France, où tout avait été
- disposé pour la conquête et rien pour la défense. &mdash; Soulèvement
- des esprits contre Napoléon parce qu'il n'avait point conclu la
- paix après les victoires de Lutzen et de Bautzen. &mdash; Les coalisés
- ignorent cette situation. &mdash; Effrayés à la seule idée de franchir
- le Rhin, ils songent à faire à Napoléon de nouvelles propositions
- de paix. &mdash; Les plus disposés à transiger sont l'empereur François
- et M. de Metternich. &mdash; Causes de leur disposition pacifique. &mdash; M.
- de Saint-Aignan, ministre de France à Weimar, se trouvant en ce
- moment à Francfort, est chargé de se rendre à Paris, et d'offrir
- la paix à Napoléon sur la base des frontières naturelles de la
- France. &mdash; Départ immédiat de M. de Saint-Aignan pour
- Paris. &mdash; Accueil qu'il reçoit. &mdash; Craignant de s'affaiblir par trop
- d'empressement à accepter les propositions de Francfort,
- Napoléon admet la réunion d'un congrès à Manheim, sans
- s'expliquer <span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> sur les bases de pacification
- proposées. &mdash; Premières occupations de Napoléon dès son retour à
- Paris. &mdash; Irritation du public contre M. de Bassano accusé d'avoir
- encouragé la politique de la guerre. &mdash; Son remplacement par M. de
- Caulaincourt. &mdash; Quelques autres changements moins importants dans
- le personnel administratif. &mdash; Levée de 600 mille hommes, et
- résolution d'ajouter des centimes additionnels à toutes les
- contributions. &mdash; Convocation immédiate du Sénat pour lui soumettre
- les levées d'hommes et d'impôts ordonnées par simple
- décret. &mdash; Emploi que Napoléon se propose de faire des ressources
- mises à sa disposition. &mdash; Il espère, si la coalition lui laisse
- l'hiver pour se préparer, pouvoir la rejeter au delà du
- Rhin. &mdash; Ses mesures pour conserver la Hollande et
- l'Italie. &mdash; Négociation secrète avec Ferdinand VII, et offre de
- lui rendre la liberté et le trône, à condition qu'il fera cesser
- la guerre, et refusera aux Anglais le territoire
- espagnol. &mdash; Traité de Valençay. &mdash; Envoi du duc de San-Carlos pour
- faire agréer ce traité aux Espagnols. &mdash; Conduite de Murat. &mdash; Son
- abattement bientôt suivi de l'ambition de devenir roi
- d'Italie. &mdash; Ses doubles menées à Vienne et à Paris. &mdash; Il demande à
- Napoléon de lui abandonner l'Italie. &mdash; Napoléon indigné veut
- d'abord lui exprimer les sentiments qu'il éprouve, et puis se
- borne à ne pas répondre. &mdash; Pendant que Napoléon s'occupe de ses
- préparatifs, M. de Metternich peu satisfait de la réponse évasive
- faite aux propositions de Francfort, demande qu'on s'explique
- formellement à leur sujet. &mdash; Napoléon se décide enfin à les
- accepter, consent à négocier sur la base des frontières
- naturelles, et réitère l'offre d'un congrès à
- Manheim. &mdash; Malheureusement pendant le mois qu'on a perdu tout a
- changé de face dans les conseils de la coalition. &mdash; État intérieur
- de la coalition. &mdash; Un parti violent, à la tête duquel se trouvent
- les Prussiens, voudrait qu'on poussât la guerre à outrance, qu'on
- détrônât Napoléon, et qu'on réduisit la France à ses frontières
- de 1790. &mdash; Ce parti désapprouve hautement les propositions de
- Francfort. &mdash; Alexandre flatte tous les partis pour les
- dominer. &mdash; L'Angleterre appuierait l'Autriche dans ses vues
- pacifiques, si un événement récent ne la portait à continuer la
- guerre. &mdash; En effet à l'approche des armées coalisées la Hollande
- s'est soulevée, et la Belgique menace de suivre cet
- exemple. &mdash; L'espérance d'ôter Anvers à la France décide dès lors
- l'Angleterre pour la continuation de la guerre, et pour le
- passage immédiat du Rhin. &mdash; L'Autriche, de son côté, entraînée par
- l'espérance de recouvrer l'Italie, finit par adhérer aux vues de
- l'Angleterre et par consentir à la continuation de la guerre. &mdash; On
- renonce aux propositions de Francfort, et on répond à M. de
- Caulaincourt qu'on communiquera aux puissances alliées son
- acceptation tardive des bases proposées, mais on évite de
- s'expliquer sur la continuation des hostilités. &mdash; Forces dont
- disposent les puissances pour le cas d'une reprise immédiate des
- opérations. &mdash; Elles ont pour les premiers mouvements 220 mille
- hommes, qu'au printemps elles doivent porter à 600 mille. &mdash; Elles
- se flattent que Napoléon n'en aura pas actuellement 100 mille à
- leur opposer. &mdash; Plans divers <span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> pour le passage du Rhin. &mdash; Les
- Prussiens veulent marcher directement sur Metz et Paris; les
- Autrichiens au contraire songent à remonter vers la Suisse, pour
- opérer une contre-révolution dans cette contrée, et isoler
- l'Italie de la France. &mdash; Le plan des Autrichiens prévaut. &mdash; Passage
- du Rhin à Bâle le 21 décembre 1813, et révolution en
- Suisse. &mdash; Abolition de l'acte de médiation. &mdash; Vains efforts de
- l'empereur Alexandre en faveur de la Suisse. &mdash; Marche de la
- coalition vers l'est de la France. &mdash; Arrivée de la grande armée
- coalisée à Langres, et du maréchal Blucher à Nancy. &mdash; Napoléon
- surpris par cette brusque invasion ne peut plus songer aux vastes
- préparatifs qu'il avait d'abord projetés, et se trouve presque
- réduit aux forces qui lui restaient à la fin de 1813. &mdash; Il reploie
- sur Paris les dépôts des régiments, et y fait verser à la hâte
- les conscrits tirés du centre et de l'ouest de la France. &mdash; Il
- crée à Paris des ateliers extraordinaires pour l'équipement des
- nouvelles recrues, et forme de ces recrues des divisions de
- réserve et des divisions de jeune garde. &mdash; Napoléon prescrit aux
- maréchaux Suchet et Soult de lui envoyer chacun un détachement de
- leur armée, et dirige celui du maréchal Suchet sur Lyon, celui du
- maréchal Soult sur Paris. &mdash; Napoléon envoie d'abord la vieille
- garde sous Mortier à Langres, la jeune sous Ney à Épinal, puis
- ordonne aux maréchaux Victor, Marmont, Macdonald, de se replier
- avec les débris des armées d'Allemagne sur les maréchaux Ney et
- Mortier dans les environs de Châlons, où il se propose de les
- rejoindre avec les troupes organisées à Paris. &mdash; Avant de quitter
- la capitale, Napoléon assemble le Corps
- législatif. &mdash; Communications au Sénat et au Corps
- législatif. &mdash; État d'esprit de ces deux assemblées. &mdash; Désir du
- Corps législatif de savoir ce qui s'est passé dans les dernières
- négociations. &mdash; Communications faites à ce corps. &mdash; Rapport de M.
- Laine sur ces communications. &mdash; Ajournement du Corps
- législatif. &mdash; Violents reproches adressés par Napoléon aux membres
- de cette assemblée. &mdash; Tentative pour reprendre les négociations de
- Francfort. &mdash; Envoi de M. de Caulaincourt aux avant-postes des
- armées coalisées. &mdash; Réponse évasive de M. de Metternich, qui sans
- s'expliquer sur la reprise des négociations, déclare qu'on attend
- lord Castlereagh actuellement en route pour le quartier général
- des alliés. &mdash; Dernières mesures de Napoléon en quittant
- Paris. &mdash; Ses adieux à sa femme et à son fils qu'il ne devait plus
- revoir.</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Nov. 1813.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">État des armées françaises à leur retour sur le Rhin après
-la campagne de 1813.</span>
-Napoléon venait de ramener l'armée française sur le Rhin, dans l'état
-le plus déplorable. La garde de 40 mille hommes était réduite à 10
-mille. Les corps d'Oudinot (le 12<sup>e</sup>), de Reynier (le 7<sup>e</sup>), d'Augereau
-(le 16<sup>e</sup>), de Bertrand (le 4<sup>e</sup>), successivement réunis en un seul
-sous le général Morand, ne présentaient <span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> pas 12 mille
-combattants le jour de leur entrée à Mayence qu'ils étaient chargés de
-défendre. Les corps de Marmont et de Ney (les 6<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup>), destinés
-sous le maréchal Marmont à garder le Rhin de Manheim à Coblentz, ne
-comptaient pas 8 mille hommes sous les armes. Le 2<sup>e</sup> sous Victor avait
-tout au plus 5 mille soldats pour couvrir le haut Rhin de Strasbourg à
-Bâle. Les corps de Macdonald et de Lauriston (11<sup>e</sup> et 5<sup>e</sup>), réunis
-sous le maréchal Macdonald et dirigés sur le bas Rhin, n'avaient pas 9
-mille hommes valides pour disputer le cours de ce grand fleuve de
-Coblentz à Arnheim. La cavalerie française formée en quatre corps, mal
-montée ou à pied, n'aurait pas pu présenter 10 mille cavaliers en état
-de combattre. Les Polonais réduits presque à rien avaient été envoyés
-à Sedan où résidait leur dépôt, pour essayer de s'y reformer. Enfin
-une masse de traînards sans armes, sans vêtements, portant avec eux
-les germes du typhus, qu'ils communiquaient à tous les pays où ils
-s'arrêtaient, repassaient la frontière en petites bandes. C'était
-presque une seconde retraite de Russie, avec cette différence qu'il
-restait environ 60 mille combattants sous les armes, et qu'au lieu de
-nous retirer sur l'Allemagne exaspérée, nous nous relirions sur la
-France, où nous trouvions enfin la patrie, mais la patrie épuisée et
-désolée. Le désastre de Moscou avait pu en effet ne paraître qu'un
-accident, grand comme notre destinée, mais la campagne de 1813
-succédant à celle de 1812, attestait l'abandon définitif de la
-fortune, et la ruine d'un système qui avait contre lui l'intérêt
-autant <span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> que le bon sens des nations civilisées, et que le génie
-le plus vaste ne suffisait plus à soutenir contre la force des choses.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Situation de nos troupes en Italie et en Espagne.</span>
-Si telle était la situation là où Napoléon avait commandé, elle
-n'était guère plus satisfaisante ailleurs, et ses lieutenants, soit en
-Italie, soit en Espagne, n'avaient pas été beaucoup plus heureux que
-lui.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Efforts du prince Eugène pour défendre l'Italie, et sa
-retraite sur l'Adige.</span>
-Le prince Eugène, chargé de défendre les Alpes Juliennes, était
-parvenu en puisant dans les vieux cadres de l'armée d'Italie, et en
-les recrutant avec les conscrits du Piémont, de la Toscane, de la
-Provence, du Dauphiné, à se procurer 50 mille soldats au lieu de 80
-mille qu'il avait ordre de réunir. Il en avait formé six divisions
-d'infanterie, et une de cavalerie, jeunes en soldats, mais vieilles en
-officiers, et avec leur secours il avait essayé de garder la Drave et
-la Save de Willach à Laybach, couvrant le Tyrol par sa gauche, la
-Carniole par sa droite. (Voir la carte n<sup>o</sup> 31.) Après s'être maintenu
-pendant les mois d'août, de septembre et d'octobre sur cette ligne si
-étendue, attendant toujours les Napolitains qui n'arrivaient pas, il
-avait vu les Autrichiens se présenter en masse aux débouchés de la
-Carinthie, son armée s'amoindrir par la désertion des Croates et des
-Italiens, et il s'était successivement replié d'abord sur l'Isonzo,
-puis sur le Tagliamento. La défection de la Bavière ouvrant tous les
-passages du Tyrol sur sa gauche, avait rendu sa position encore plus
-difficile, et dans le désir de couvrir à la fois Vérone et Trieste, il
-avait partagé son armée en deux corps. Il avait envoyé le <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span>
-général Grenier sur Bassano avec 15 mille hommes, tandis qu'avec 20
-mille il tâchait, en man&oelig;uvrant entre le Tagliamento et la Piave,
-de couvrir le Frioul et Venise. C'était l'étude des campagnes du
-général Bonaparte qui lui avait inspiré l'idée d'envoyer le général
-Grenier dans la vallée de Bassano, car en remontant cette vallée, ce
-général pouvait se jeter dans le flanc des Autrichiens, tandis que le
-général Giflenga essayait avec quelques mille hommes de les contenir
-de front entre Trente et Roveredo. Mais il ne suffit pas d'emprunter
-leurs idées aux grands capitaines, il faudrait aussi leur emprunter la
-précision et l'énergie de l'exécution; or le général Grenier tâtonnant
-sans cesse, avait perdu un temps précieux, et le prince Eugène qui
-disposait tout au plus de 20 mille hommes pour résister à la colonne
-des Autrichiens venant de Laybach, avait craint d'être rejeté sur
-l'Adige, c'est-à-dire en arrière de l'ouverture de la vallée de
-Bassano, ce qui l'eût séparé du général Grenier. Il avait donc rappelé
-celui-ci, pour se retirer définitivement sur Vérone. Il avait ainsi
-abandonné aux Autrichiens la Carniole, le Frioul, le Tyrol italien, et
-gardé seulement les places, c'est-à-dire Osopo, Palma-Nova, Venise. La
-nécessité de laisser quelques garnisons dans ces importantes
-forteresses et la désertion l'avaient réduit à 36 mille hommes de
-troupes actives, tandis que les généraux ennemis, Hiller et
-Bellegarde, en comptaient 60 mille, indépendamment des insurgés
-tyroliens.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Retiré sur l'Adige, le prince Eugène parvient à s'y
-maintenir.</span>
-Une fois concentré sur l'Adige, le prince Eugène reprenant confiance,
-et se jetant sur les Autrichiens, <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> tantôt à gauche vers
-Roveredo, tantôt devant lui vers Caldiero, leur avait tué ou pris sept
-ou huit mille hommes en divers combats. Il était parvenu ainsi à se
-faire respecter; mais ayant derrière lui l'Italie que les souffrances
-de la guerre avaient détachée de nous, que les prêtres et les Anglais
-excitaient à la révolte, et que Murat ne cherchait point à nous
-ramener, il était douteux qu'il réussît à se soutenir. Il ne pouvait
-répondre que de sa fidélité, et de la sienne, hélas, toute seule! La
-désolante nouvelle de Leipzig avait consterné et fortement ébranlé les
-cours d'Italie, quoiqu'elles fussent toutes d'origine française. Quant
-au prince Eugène, époux, comme on sait, d'une princesse bavaroise, son
-beau-père lui avait envoyé un officier pour l'informer des motifs
-impérieux qui avaient détaché la Bavière de la France, et pour lui
-proposer au nom de la coalition une principauté en Italie, s'il
-consentait à abandonner la cause de Napoléon.
-<span class="sidenote" title="En marge">Noble fidélité de ce prince.</span>
-Le prince Eugène plein
-de douleur en songeant à sa femme et à ses enfants qu'il aimait, et
-qu'il craignait de voir bientôt privés de tout patrimoine, avait
-répondu que devant sa fortune à Napoléon, il ne pouvait se séparer de
-lui, et que réduit peut-être avant peu à chercher un asile à Munich,
-il était certain que le roi de Bavière aimerait mieux y recevoir un
-gendre sans couronne qu'un gendre sans honneur! Le prince Eugène après
-cette honorable réponse s'était borné à communiquer à Napoléon le
-récit exact de cette entrevue.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée du maréchal Soult sur la frontière d'Espagne comme
-lieutenant de l'Empereur.</span>
-La fin de l'année 1813 avait été plus triste encore en Espagne qu'en
-Italie. On se souvient que Napoléon, <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> à la suite de la bataille
-de Vittoria, profondément irrité contre son frère Joseph et contre le
-maréchal Jourdan, avait chargé le maréchal Soult d'aller rétablir nos
-affaires en Espagne, et lui avait conféré, pour rendre son autorité
-plus imposante, la qualité de lieutenant de l'Empereur. Le maréchal
-Soult, dont on se rappelle sans doute les démêlés avec le roi Joseph,
-revenant avec le pouvoir de faire arrêter ce prince s'il résistait,
-avait éprouvé une satisfaction d'orgueil que, malheureusement pour nos
-armes, il devait prochainement expier. Dans un ordre du jour offensant
-pour Joseph et pour le maréchal Jourdan, il avait imputé nos
-infortunes en Espagne non pas aux circonstances, mais à l'incapacité
-et à la lâcheté de ceux qui l'avaient précédé dans le commandement, ne
-prévoyant pas qu'il s'ôtait ainsi toute excuse pour ce qui devait
-bientôt lui arriver. Sur-le-champ il était entré en fonction, et
-s'était occupé de réorganiser l'armée.
-<span class="sidenote" title="En marge">Organisation en une seule armée des diverses troupes
-revenues d'Espagne.</span>
-Au lieu de la laisser partagée
-en armées d'Andalousie, du centre, du Portugal et du Nord, ce qui
-présentait de graves inconvénients, il l'avait formée en simples
-divisions, à la tête desquelles il avait placé de très-bons
-divisionnaires, qui étaient nombreux dans cette armée dont la forte
-constitution avait résisté à tous les revers. Après l'avoir distribuée
-en dix divisions, dont une de réserve, il avait confié la droite au
-général Reille, le centre au général comte d'Erlon, la gauche au
-général Clausel. Ce dernier, après la bataille de Vittoria, ayant
-réussi par un miracle de courage et de présence d'esprit à gagner
-Saragosse, était rentré en France par Jaca, et <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> venait de
-rejoindre le maréchal Soult avec 15 mille hommes. Ce mouvement avait,
-il est vrai, l'inconvénient de découvrir Saragosse, mais il avait
-l'avantage de concentrer nos forces contre les Anglais, qui étaient
-nos ennemis les plus redoutables en Espagne, et il était permis d'en
-espérer quelque résultat si ces forces, très-considérables encore,
-étaient bien employées. L'armée, sous le rapport des qualités
-militaires, n'avait pas d'égale, surtout depuis les pertes que nous
-avions faites en Russie et en Allemagne. C'étaient les plus braves
-soldats, les plus aguerris, les plus rompus à la fatigue qu'il y eût
-alors en Europe.
-<span class="sidenote" title="En marge">Esprit des soldats qui avaient fait la guerre d'Espagne.</span>
-Mais en même temps ils étaient, comme nous l'avons
-déjà dit, dépités, dégoûtés de se voir depuis six ans sacrifiés
-non-seulement à une entreprise funeste, mais à l'incapacité et à la
-rivalité de leurs chefs. Avec une confiance immense en eux-mêmes, ils
-n'en avaient aucune dans leurs généraux, excepté toutefois les
-généraux Reille et Clausel, et ils ne s'attendaient qu'à être battus.
-Ce défaut de confiance dans ceux qui les commandaient avait achevé de
-détruire parmi eux la discipline déjà fort ébranlée par la misère.
-Habitués à n'être jamais nourris, à vivre uniquement de ce qu'ils
-arrachaient à une population qu'ils haïssaient et dont ils étaient
-haïs, ils se regardaient comme les maîtres de tout ce qui était sous
-leur main, et, même rentrés en France, il n'était pas probable qu'on
-changeât beaucoup leur manière de penser, si on ne changeait pas leur
-manière de vivre. Déguenillés, hâlés par le soleil, irrités,
-arrogants, ayant à leur tête des officiers encore plus à plaindre
-qu'eux, <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> et qui n'osaient pas montrer leurs vêtements en
-lambeaux, ils présentaient le spectacle le plus navrant, celui de
-braves soldats aux prises avec le vice et la misère. Un grand général
-qui aurait su s'emparer d'eux, et qui les aurait reconduits à la
-victoire, en eût fait la première armée du monde.</p>
-
-<p>Napoléon, de peur de désorganiser les seules provinces où la guerre
-d'Espagne n'eût pas été désastreuse, n'avait pas voulu retirer le
-maréchal Suchet de l'Aragon, et par le motif que nous avons déjà
-indiqué il avait choisi le maréchal Soult. Ce maréchal, qui avait une
-grande renommée, moindre toutefois en Espagne où il avait servi
-qu'ailleurs, n'était pas accueilli de l'armée avec une entière
-confiance. Cependant il pouvait beaucoup réparer.
-<span class="sidenote" title="En marge">Armée anglaise; sa composition et sa force.</span>
-Il avait affaire à
-un redoutable ennemi, nous voulons dire à l'armée anglo-portugaise,
-comptant 45 mille Anglais et 15 mille Portugais enorgueillis de leurs
-victoires, plus 30 ou 40 mille Espagnols, les meilleurs soldats de
-l'Espagne. Il était certainement possible avec 70 mille Français de
-tenir tête à cette armée, plus nombreuse que la nôtre, mais inférieure
-en qualité, les Anglais exceptés.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Position prise par lord Wellington à la fin de 1813.</span>
-Lord Wellington, même après la bataille de Vittoria, hésitait à
-pénétrer en France: aussi essayait-il d'assiéger Saint-Sébastien et
-Pampelune, bien plus pour se donner un prétexte de temporiser que pour
-se procurer ces deux postes, qui valaient au surplus la peine d'un
-siége. Pour protéger cette double entreprise contre les retours
-offensifs des Français, il avait distribué son armée assez habilement,
-et surmonté autant que possible la difficulté <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> des lieux.
-Saint-Sébastien, comme on le sait, est situé au bord de la mer,
-presque à l'embouchure de la Bidassoa, et à l'extrémité de la vallée
-de Bastan; Pampelune, au contraire, capitale de la Navarre, est sur le
-revers de cette vallée, et dans le bassin de l'Èbre. (Voir la carte
-n<sup>o</sup> 43.)
-<span class="sidenote" title="En marge">Siéges de Saint-Sébastien et de Pampelune.</span>
-Lord Wellington avait chargé du siége de Saint-Sébastien
-l'armée espagnole de Freyre, aidée d'une division portugaise et de
-deux divisions anglaises. Ces troupes étaient naturellement près de la
-mer, à l'extrémité de la vallée de Bastan. Il avait aux environs de
-Saint-Estevan, au centre même de la vallée de Bastan, trois divisions
-anglaises prêtes à descendre sur Saint-Sébastien, ou à remonter la
-vallée, pour se jeter en Navarre au secours de trois autres divisions
-anglaises qui couvraient le siége de Pampelune, confié aux troupes
-espagnoles du général Morillo. Avec une pareille distribution de ses
-forces, le général anglais croyait être en mesure de faire face aux
-événements quels qu'ils fussent. Attaqué cependant avec promptitude et
-secret, il n'est pas certain qu'il eût pu parer à tout. Aussi
-n'était-il pas sans inquiétude, et se gardait-il avec une extrême
-vigilance.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Position occupée par l'armée française.</span>
-L'armée française était échelonnée dans la vallée de
-Saint-Jean-Pied-de-Port, laquelle sert de bassin à la Nive, et court
-vers la mer presque parallèlement à la vallée de Bastan.
-Saint-Jean-Pied-de-Port, qui ferme le fameux défilé de Roncevaux, est
-la place importante du bassin supérieur de la Nive, comme Bayonne,
-située au confluent de la Nive et de l'Adour, en est le point
-principal vers la mer. On <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> pouvait avec des chances à peu près
-égales déboucher de cette vallée, pour se jeter soit sur la colonne
-qui assiégeait Saint-Sébastien, soit sur celle qui assiégeait
-Pampelune, à condition toutefois de s'y prendre de manière à prévenir
-la concentration des forces ennemies. Il y avait quelques raisons de
-plus en faveur d'une attaque vers Saint-Sébastien. D'abord
-Saint-Sébastien était plus vivement pressé, ensuite le chemin pour s'y
-rendre était plus court et meilleur, car il suffisait d'y courir
-directement par Yrun, tandis que pour se porter sur Pampelune il
-fallait remonter toute la vallée de Saint-Jean-Pied-de-Port, et
-traverser le défilé de Roncevaux. On pouvait, du reste, adopter l'un
-ou l'autre plan, mais il fallait dans tous les cas agir avec beaucoup
-de précision et de célérité, si on voulait réussir et éloigner ainsi
-du territoire français l'ennemi prêt à y pénétrer.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Combats inutiles et sanglants pour dégager Pampelune.</span>
-Le 24 juillet le maréchal Soult s'était mis en marche à la tête de
-presque toute son armée, laissant le général Villatte avec la division
-de réserve en avant de Bayonne, et emmenant environ quatre-vingts
-bouches à feu qu'on avait tirées de l'arsenal de Bayonne, et attelées
-au moyen des chevaux sauvés du désastre de Vittoria. Le 25 il avait
-débouché dans la haute vallée de Bastan avec le corps du général
-d'Erlon, et dans la vallée de Roncevaux avec les corps des généraux
-Reille et Clausel. Ceux-ci n'avaient pas eu de peine à refouler sur
-Pampelune la division portugaise et les deux divisions anglaises qui
-gardaient l'entrée de la Navarre. Mais le comte d'Erlon, pour
-pénétrer dans <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> le Bastan, avait eu beaucoup de peine à forcer
-le col de Moya contre le général Hill. Il en était venu à bout
-toutefois, avec une perte de 2 mille hommes pour lui, et de 3 mille
-pour l'ennemi. Tout aurait été au mieux si le lendemain 26 le comte
-d'Erlon avait pu être subitement ramené vers notre extrême droite pour
-rejoindre les généraux Reille et Clausel. Mais il avait fallu perdre
-la journée du 26 à le rallier, ce qui prouvait qu'on avait commis une
-faute en ne débouchant pas tous ensemble par le val de Roncevaux, pour
-tomber brusquement sur les divisions anglaises éparpillées à l'entrée
-de la Navarre. Lorsque le 27 au matin le comte d'Erlon était venu
-rejoindre sur notre droite les généraux Clausel et Reille, les Anglais
-étaient déjà dans une forte position en avant de Pampelune, au nombre
-de quatre divisions, dont deux anglaises, une portugaise, une
-espagnole, et dans un de ces sites où il nous avait toujours été peu
-avantageux de les attaquer. De plus ils allaient être rejoints par
-deux divisions accourant à marches forcées de la vallée de Bastan. En
-effet lord Wellington, averti de notre approche dans la nuit du 25,
-avait utilisé la journée du 26 que nous avions perdue, et avait
-reporté ses forces du Bastan en Navarre. En attendant que toutes ses
-divisions fussent réunies, il en avait quatre parfaitement en mesure
-de se défendre. Le général Clausel, dont le coup d'&oelig;il égalait
-l'énergie, n'était pas d'avis d'aborder de front la position des
-Anglais, mais de la tourner en se portant sur Pampelune. Le maréchal
-Soult n'ayant point partagé cette opinion, on avait attaqué presque
-de front un <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> site formidable, et il nous était arrivé comme à
-Vimeiro, à Talavera, à l'Albuera, à Salamanque, de tuer beaucoup de
-monde à l'ennemi, d'en perdre presque autant, et de rester au pied de
-ses positions sans les avoir emportées. Le 28 juillet le combat avait
-recommencé, mais sans plus de succès, car les Anglais n'avaient fait
-que se renforcer dans l'intervalle, et le 29 il avait fallu repasser
-de Navarre en France, après avoir perdu de 10 à 11 mille hommes, et en
-avoir tué ou blessé plus de 12 mille à l'ennemi dans l'espace de
-quatre jours. Mais les pertes étaient bien plus sensibles pour nous
-que pour lord Wellington, vu que nous étions au terme de nos
-ressources, et qu'il était loin d'avoir atteint le terme des siennes.
-Les troupes s'étaient montrées plus braves que jamais, et si elles
-n'avaient pas réussi, elles étaient peu déçues dans leurs espérances,
-car depuis longtemps elles n'attendaient plus rien ni de l'habileté de
-leurs chefs, ni des faveurs de la fortune. Revenues bientôt à leur
-indiscipline, à leur mépris des généraux, elles s'étaient en partie
-débandées pour vivre aux dépens des paysans français. Aussi la
-désertion avait-elle promptement égalisé nos pertes et celles de
-l'ennemi, et chacune des deux armées comptait treize ou quatorze mille
-hommes de moins dans ses rangs. Malheureusement le trouble apporté aux
-deux siéges avait été de peu de durée, et lord Wellington se bornant
-désormais à investir Pampelune, avait tourné ses principaux efforts
-vers Saint-Sébastien, où le général français Rey soutenait avec 2,500
-hommes un siége mémorable. Trois fois en effet il avait rejeté les
-Anglais <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> au pied de la brèche après leur avoir fait essuyer des
-pertes énormes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Efforts infructueux pour secourir Saint-Sébastien.</span>
-Quoique rebutée, l'armée touchée de l'héroïsme de la garnison de
-Saint-Sébastien, avait voulu aller à son secours, et le maréchal Soult
-revenu à la position de Bayonne, avait fait une tentative pour
-secourir cette brave garnison, qui soutenait si bien l'honneur de nos
-armes. Il avait passé la Bidassoa et attaqué la hauteur de
-Saint-Martial, gardée par l'armée espagnole et par deux divisions
-anglaises. Le sort de ce combat avait été celui de tous les combats
-livrés aux Anglais dans des positions défensives; nous leur avions
-fait éprouver des pertes égales ou supérieures aux nôtres, grâce à
-l'intelligence de nos soldats, mais nous avions été obligés de
-repasser la Bidassoa grossie par les pluies, et le 8 septembre nous
-avions vu succomber la garnison de Saint-Sébastien, après l'une des
-plus belles défenses dont l'histoire fasse mention.
-<span class="sidenote" title="En marge">Reddition de cette place après la plus belle défense.</span>
-Très-heureusement
-pour nous il restait à lord Wellington dans le siége de Pampelune une
-raison suffisante de ne pas pénétrer en France du moins pour le
-moment. Le maréchal Soult réduit de 70 mille hommes à 50 et quelques
-mille, avait pris position par sa gauche sur la Nive, autour de
-Saint-Jean-Pied-de-Port, par sa droite en avant de la Nive, le long de
-la Bidassoa dont il occupait les bords.
-<span class="sidenote" title="En marge">Retraite définitive sur la Bidassoa.</span>
-Sa gauche étant dans une
-vallée, son centre et sa droite dans une autre, il y avait dans sa
-ligne un ressaut qui présentait quelque danger. Pour qu'il en fût
-autrement il lui aurait fallu abandonner une portion du territoire
-français, et il devait naturellement lui en <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> coûter de prendre
-une pareille détermination.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Opérations du maréchal Suchet en Aragon et en Catalogne.</span>
-C'est ainsi qu'avaient été employés sur la Bidassoa l'été et le
-commencement de l'automne. De son côté le maréchal Suchet, à la
-nouvelle du désastre de Vittoria, avait pris le parti, douloureux pour
-lui, d'évacuer le royaume de Valence. C'était le cas sans doute de ne
-pas renouveler la faute commise à Dantzig, Stettin, Hambourg,
-Magdebourg, Dresde, et de renoncer plutôt à la possession des places
-les plus importantes, que de laisser après soi des garnisons qu'on ne
-pouvait pas secourir, et dont l'absence réduisait singulièrement
-l'effectif de nos armées. Mais les instructions réitérées du ministre
-de la guerre, fondées sur le prix qu'on mettait à garder les bords de
-la Méditerranée, avaient encouragé le maréchal à laisser des garnisons
-dans la plupart des places. Il avait laissé 1200 hommes à Sagonte, 400
-dans chacun des forts de Denia, Peniscola, Morella, 4 mille à Tortose,
-mille à Mequinenza, 4 mille à Lérida, autant à Tarragone, avec de
-l'argent, des vivres, des munitions, de bons commandants, en un mot de
-quoi se défendre pendant une année. Après s'être privé de ces
-détachements il était rentré en Aragon à la tête de 25 mille hommes
-seulement, mais superbes, bien vêtus, bien nourris, regrettés partout
-des populations qu'ils avaient protégées contre les désordres de la
-guerre. Le maréchal Suchet avait d'abord voulu se replier sur
-Saragosse, mais Mina s'en étant emparé depuis le départ du général
-Clausel, il avait été obligé de gagner Barcelone, et de renoncer à
-l'Aragon pour défendre la Catalogne contre l'armée anglo-sicilienne,
-qui ne s'élevait pas à <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> moins de 50 mille hommes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Retraite en Catalogne après avoir laissé des garnisons à
-Sagonte, Tortose, Lérida, etc.</span>
-Jugeant que
-la garnison de Tarragone n'était pas en mesure de se soutenir, il
-avait pour un moment repris l'offensive, culbuté l'armée ennemie,
-joint Tarragone, fait sauter ses ouvrages, et ramené la garnison, de
-manière qu'il ne laissait plus en arrière que celles de Sagonte,
-Tortose, Mequinenza, Lérida, Peniscola, Morella, Denia. C'était bien
-assez dans l'état des choses en Europe! Ne voulant pas permettre à
-l'ennemi de prendre un ascendant trop marqué, il l'avait de nouveau
-assailli au col d'Ordal, et dans un combat des plus brillants avait
-contraint les Anglais à se retirer sur le bord de la mer.</p>
-
-<p>Les événements de l'été et de l'automne avaient donc été un peu moins
-affligeants dans cette partie de la Péninsule que dans l'autre, mais
-là comme ailleurs en évacuant les places on aurait pu composer une
-belle armée, laquelle, forte au moins de 40 mille hommes, ne manquant
-de rien, conduite par un chef qui avait toute sa confiance, aurait
-contribué à défendre victorieusement nos frontières. Malheureusement
-au Midi comme au Nord la vaine espérance de recouvrer bientôt une
-grandeur chimérique avait altéré le sens si juste de Napoléon, et
-enlevé à la défense du sol national des ressources qui auraient
-puissamment aidé à le sauver.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Projet de réunion entre le maréchal Soult et le maréchal
-Suchet, abandonné comme impossible.</span>
-Le maréchal Soult, en quête de combinaisons nouvelles, aurait voulu se
-servir de l'armée d'Aragon pour tenter quelque chose d'important
-contre lord Wellington. Tantôt il aurait désiré que le maréchal
-Suchet, traversant la Catalogne et l'Aragon, vînt le joindre par
-Lérida, Saragosse, Tudela, Pampelune, <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> avec environ 25 mille
-hommes, tantôt que le maréchal, repassant les Pyrénées et faisant à
-l'intérieur l'immense détour de Perpignan, Toulouse, Bayonne, se
-réunît à lui pour déboucher en masse contre les Anglais. Le premier de
-ces plans exposait le maréchal Suchet au danger d'exécuter une marche
-de plus de cent lieues entre l'armée anglo-sicilienne qui était de 70
-mille hommes, les Catalans compris, et l'armée de lord Wellington qui
-était de 100 mille, c'est-à-dire au danger d'être accablé par ces
-forces réunies, ou bien rejeté en Espagne, où il aurait été pour ainsi
-dire précipité dans un gouffre. Le second plan, en le condamnant à un
-trajet de cent cinquante lieues en France, livrait les places de la
-Catalogne et la frontière du Roussillon à l'armée anglo-sicilienne,
-pour un succès bien incertain, car il était douteux que le maréchal
-Soult n'ayant pas su battre l'armée anglaise avec 70 mille hommes, y
-réussît avec 90 mille, la force numérique ne lui ayant pas manqué dans
-les derniers combats. Tous ces projets avaient été jugés
-impraticables, et il n'y avait que la fin de la guerre d'Espagne qui,
-en faisant cesser l'alliance des Espagnols avec les Anglais, pût nous
-débarrasser des uns et des autres, sauf à voir les Anglais reparaître
-plus tard sur un point quelconque de nos frontières maritimes. Le 7
-octobre enfin, le maréchal Soult s'était laissé surprendre sur sa
-droite, à Andaye, avait perdu 2,400 hommes, et avait été obligé de
-céder à l'ennemi une première portion du territoire français.
-Pampelune avait ouvert ses portes le 31, et lord Wellington n'ayant
-plus aucun motif de s'arrêter à <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> la frontière, allait être
-amené, presque malgré lui, à la franchir.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Résumé général de notre situation militaire.</span>
-La situation de nos armées était donc fort triste sur tous les points:
-sur le Rhin, 50 à 60 mille hommes épuisés de fatigue, suivis d'un
-nombre égal de traînards et de malades, ayant à combattre les 300
-mille hommes de la coalition européenne; en Italie, 36 mille
-combattants, vieux et jeunes, se trouvant aux prises sur l'Adige avec
-60 mille Autrichiens, et ayant à contenir l'Italie fatiguée de nous,
-Murat prêt à nous abandonner; sur la frontière d'Espagne, 50 mille
-vieux soldats rebutés par l'infortune, défendant à peine les Pyrénées
-occidentales contre les 100 mille hommes victorieux de lord
-Wellington, et sur cette même frontière 25 mille autres vieux soldats,
-en bon état sans doute, mais ayant à disputer les Pyrénées orientales
-à plus de 70 mille Anglais, Siciliens et Catalans, tel était l'état
-exact de nos affaires militaires exprimé en nombres précis. Napoléon,
-il est vrai, avait prouvé cent fois avec quelle rapidité prodigieuse
-il savait créer les ressources, mais jamais il ne s'était trouvé dans
-une pareille détresse! Plus de 140 mille hommes de nos meilleures
-troupes étaient disséminés dans les places de l'Europe; il ne restait
-en France que des dépôts ruinés, qui déjà dans cette année 1813
-s'étaient efforcés de dresser en deux ou trois mois de jeunes recrues,
-et leur avaient donné en officiers et sous-officiers tout ce qu'ils
-contenaient de meilleur. Sans doute il y avait encore dans les
-régiments qui rentraient en France de vieux soldats et de vieux
-officiers, mais on allait être obligé de leur envoyer <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span>
-directement les conscrits non habillés, non instruits, pour qu'ils
-fissent ce que les dépôts n'auraient ni le temps ni la force de faire
-eux-mêmes, et ils allaient être contraints d'employer à instruire des
-recrues le temps qu'ils auraient au besoin d'employer à se reposer, si
-même l'ennemi leur en laissait le loisir!
-<span class="sidenote" title="En marge">Destruction des ressources matérielles de la France.</span>
-Nos places qui auraient pu
-servir d'appui à l'armée, étaient, comme nous l'avons dit, dépourvues
-de tous moyens de défense. L'envoi d'un matériel immense au delà de
-nos frontières les avait privées des objets les plus indispensables.
-On avait à Magdebourg et à Hambourg ce qu'on aurait dû avoir à
-Strasbourg et à Metz, à Alexandrie ce qu'il aurait fallu avoir à
-Grenoble. Une partie même de l'artillerie de Lille se trouvait encore
-au camp de Boulogne. Ce n'était pas le matériel seul qui manquait. Le
-personnel des officiers du génie, si nombreux, si savant, si brave en
-France, était dispersé dans plus de cent villes étrangères. À peine
-avait-on le temps de former à la hâte quelques cohortes de gardes
-nationales pour accourir à Strasbourg, à Landau, à Metz, à Lille!
-Ainsi pour conquérir le monde qui nous échappait, la France était
-demeurée sans défense. Nos finances, jadis si prospères, conduites
-avec un esprit d'ordre si admirable, s'étaient autant épuisées que nos
-armées pour la chimère de la domination universelle. Les domaines
-communaux, employés à liquider les exercices 1811 et 1812, et à solder
-l'insuffisance de celui de 1813, étaient restés invendus. C'est tout
-au plus s'il s'était présenté des acheteurs pour 10 millions de ces
-domaines. Le papier qui en représentait le prix anticipé, <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span>
-perdait de 15 à 20 pour cent, bien que la presque totalité de ce qui
-avait été émis se trouvât dans les caisses de la Banque et dans celles
-de la couronne elle-même, qui en avaient pris pour plus de 70
-millions.
-<span class="sidenote" title="En marge">État moral du pays pire encore que son état matériel.</span>
-L'état moral du pays était plus désolant encore, s'il est
-possible, que son état matériel. L'armée, convaincue de la folie de la
-politique pour laquelle on versait son sang, murmurait hautement,
-quoiqu'elle fût toujours prête en présence de l'ennemi à soutenir
-l'honneur des armes. La nation, profondément irritée de ce qu'on
-n'avait pas profité des victoires de Lutzen et de Bautzen pour
-conclure la paix, se regardant comme sacrifiée à une ambition
-insensée, connaissait maintenant par l'horreur des résultats les
-inconvénients d'un gouvernement sans contrôle. Désenchantée du génie
-de Napoléon, n'ayant jamais cru à sa prudence, mais ayant toujours cru
-à son invincibilité, elle était à la fois dégoûtée de son
-gouvernement, peu rassurée par ses talents militaires, épouvantée de
-l'immensité des masses ennemies qui s'approchaient, moralement brisée
-en un mot, au moment même où elle aurait eu besoin pour se sauver de
-tout l'enthousiasme patriotique qui l'avait animée en 1792, ou de
-toute l'admiration confiante que lui inspirait en 1800 le Premier
-Consul! Jamais enfin plus grand abattement ne s'était rencontré en
-face d'un plus affreux péril!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ignorance où était l'Europe de la situation de la France,
-et sa crainte de franchir le Rhin.</span>
-Certes si l'étranger victorieux qui soupçonnait une partie de ces
-vérités, avait pu les connaître dans toute leur étendue, il ne se
-serait arrêté qu'un jour aux bords du Rhin, juste le temps nécessaire
-pour réunir des cartouches et du pain, il eût franchi <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> ce Rhin
-qui depuis 1795 semblait une frontière inviolable, et marché droit sur
-Paris, la ville où naguère paraissait résider en permanence le génie
-de la victoire. Mais la coalition fatiguée de ses efforts
-extraordinaires, toute surprise encore de ses triomphes malgré deux
-campagnes successives qui se terminaient à son avantage, était
-disposée à s'arrêter sur le Rhin: dernier répit que la fortune
-semblait vouloir nous accorder avant de nous abandonner
-définitivement!</p>
-
-<p>Plus d'une cause contribuait à cette disposition des esprits dans le
-sein de la coalition, mais notre gloire était la principale. Si la
-politique de Napoléon nous avait mis le monde sur les bras, la gloire
-qu'il avait répandue sur nous, la bravoure sans égale avec laquelle
-nous avions soutenu ses gigantesques entreprises, le souvenir de la
-nation française se soulevant tout entière en 1792 pour repousser
-l'agression européenne, donnaient à réfléchir aux puissances
-continentales, toujours les plus compromises dans une lutte contre la
-France. On nous haïssait beaucoup, mais on ne nous craignait pas
-moins. L'idée de passer le Rhin, d'aller affronter chez elle cette
-nation qui avait inondé l'Europe de ses armées victorieuses, chez
-laquelle il n'y avait presque pas un homme qui n'eût porté les armes,
-qui blâmait l'ambition de son chef, mais qui le soutiendrait peut-être
-fortement si après l'avoir ramené sur ses frontières on voulait les
-franchir, cette idée troublait, intimidait les plus sages des généraux
-et des ministres de la coalition. D'ailleurs après avoir expulsé
-Napoléon de l'Allemagne, qu'y avait-il de <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> plus à prétendre?
-<span class="sidenote" title="En marge">Disposition à négocier sur les bords du Rhin.</span>
-Fallait-il après un triomphe inespéré tenter de nouveau la fortune,
-échouer peut-être dans une entreprise téméraire, se faire rejeter au
-delà du Rhin pour n'avoir pas su s'y arrêter, rendre dès lors Napoléon
-plus exigeant que jamais, réveiller en lui des prétentions qui étaient
-près de s'éteindre, et se condamner à une guerre sans fin pour n'avoir
-pas su faire la paix à propos, pas plus que Napoléon n'avait su la
-faire à Prague? Et puis la guerre n'avait-elle pas été assez cruelle?
-Toutes les armées européennes portaient sur leurs corps des plaies
-larges et saignantes, qui attestaient ce que leur avaient coûté
-non-seulement Moscou, non-seulement Lutzen, Bautzen et Dresde, où
-elles avaient été vaincues, mais la Katzbach, Gross-Beeren, Kulm,
-Dennewitz, Leipzig, où elles avaient été victorieuses! Si on excepte
-les Prussiens, chez lesquels régnait une sorte de fureur nationale,
-excitée par l'influence des sociétés secrètes, le désir de la paix
-était général parmi les militaires de toutes les nations. Quoique fort
-braves et fort orgueilleux de leurs succès, les militaires russes
-avaient voulu s'arrêter sur l'Oder; ils le voulaient bien plus encore
-sur le Rhin, et ils pensaient que c'était assez d'être venus en
-combattant de Moscou à Mayence, et que pour eux il n'y avait rien à
-faire au delà.
-<span class="sidenote" title="En marge">Motifs qui portent les coalisés, les Prussiens exceptés, à
-désirer la paix.</span>
-Les Autrichiens qui se battaient depuis vingt-deux ans,
-qui avaient rejeté le vainqueur de Marengo, d'Austerlitz, de Wagram
-hors de l'Autriche et de l'Allemagne, qui sentaient profondément le
-besoin de se reposer, qui dans la prolongation de la guerre ne
-voyaient qu'une satisfaction <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> pour la haine des Prussiens, un
-agrandissement d'influence pour les Russes et les Anglais, et
-peut-être des chances de défaite pour tous, étaient fort enclins à une
-paix qui cette fois paraissait devoir être durable. À la tête de ces
-militaires le prince de Schwarzenberg, importuné de la violence des
-Prussiens, de l'affectation de suprématie des Russes, de l'entêtement
-des Anglais, était fortement prononcé pour la paix, et dans le camp
-des coalisés sa haute raison n'était contestée par personne! Et, chose
-singulière, le célèbre général anglais lord Wellington, qui le premier
-en Europe avait tenu en échec la puissance de Napoléon, et dont la
-renommée grossie par l'éloignement n'avait cessé de s'étendre,
-semblait hésiter lui-même en approchant des redoutables frontières de
-France. Ce n'était pourtant pas la timidité qu'on pouvait lui
-reprocher, car en 1810 et en 1811 il était resté seul en armes sur le
-continent, risquant à tout moment d'être jeté dans l'Océan par les
-armées françaises. Eh bien, après la bataille décisive de Vittoria,
-livrée à nos portes, lord Wellington n'avait pas fait un pas, et
-malgré les incitations de son gouvernement, il déclarait qu'il y
-fallait penser sérieusement avant d'oser toucher au sol brûlant de la
-France! Hélas! ces ennemis qui tant de fois nous avaient méconnus, et
-tant de fois devaient nous méconnaître encore, nous flattaient
-maintenant! Ils ne savaient pas qu'un long abus de nos forces en avait
-presque tari la source, que le dégoût d'un long despotisme, que
-l'indignation contre une ambition désordonnée, avaient porté la France
-à s'isoler de son gouvernement, et à considérer la <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> guerre
-plutôt comme faite à lui qu'à elle-même. Cette erreur de nos ennemis
-ne devait pas durer, mais elle était générale, et ils nous rendaient
-l'hommage de trembler à l'idée de toucher à notre sol.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Dispositions particulières de l'Autriche.</span>
-Cette disposition pacifique qu'on remarquait chez les militaires, les
-Prussiens exceptés, était moins sensible chez les hommes d'État de la
-coalition, mais elle était tout à fait prononcée chez l'un d'eux, M.
-de Metternich. Ce ministre profondément clairvoyant, qui, dans l'année
-1813, avait montré un rare mélange d'adresse et de franchise, de
-résolution et de prudence, répugnait à commettre la fortune de
-l'Autriche à de nouveaux hasards, et sous ce rapport, comme sous
-beaucoup d'autres, se trouvait pleinement d'accord avec son maître. M.
-de Metternich et l'empereur François s'étaient décidés à la guerre,
-parce que l'Allemagne la leur demandait à grands cris, parce que
-l'occasion de rétablir la situation de l'Autriche, de sauver
-l'indépendance de l'Allemagne, était trop belle pour ne pas la saisir;
-mais ce but atteint, ils ne voulaient pas, pour reconquérir tout
-entière l'ancienne grandeur de l'Autriche, courir la chance de perdre
-ce qu'ils en avaient recouvré, courir la chance aussi de grandir outre
-mesure la prépondérance russe en Europe, la prépondérance prussienne
-en Allemagne, la prépondérance anglaise sur les mers! L'Autriche,
-assurée de n'avoir plus le grand-duché de Varsovie sur ses frontières
-septentrionales, de reprendre tout ce qu'on lui avait ôté en Pologne
-pour constituer ce duché, de regagner la frontière de l'Inn, le
-Tyrol, l'Illyrie, une part quelconque <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> du Frioul, de n'avoir
-plus à supporter la Confédération du Rhin, devait se tenir, et se
-tenait effectivement pour satisfaite. L'empereur François, constant
-dans l'adversité, modéré dans la prospérité, était fortement de cet
-avis, et M. de Metternich, ministre fidèle de sa pensée, le partageait
-entièrement.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le mariage de Napoléon avec Marie-Louise n'entre pour rien
-dans les vues modérées du cabinet de Vienne.</span>
-Du reste le mariage de Marie-Louise, imaginé uniquement
-dans l'intérêt de l'empire, n'ajoutait pas beaucoup à ces excellentes
-raisons. Mais, si on passait le Rhin, il s'élevait tout à coup une
-question qui ne s'était encore présentée à l'esprit de personne,
-excepté à l'esprit de quelques vieillards inconsolables, dont les
-regrets venaient de se convertir depuis peu en vives espérances, et
-cette question, c'était celle du renversement de Napoléon lui-même.
-Résister à sa domination insupportable, contenir si on le pouvait son
-ambition excessive, avait été d'abord le désir de tous ses ennemis; le
-renverser du trône de France n'avait été la pensée d'aucun.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sa crainte de détrôner Napoléon fondée sur la crainte de
-révolutions nouvelles.</span>
-Pourtant
-vaincre un homme dont tous les titres étaient dans la victoire; après
-l'avoir vaincu en Russie, en Pologne, en Allemagne, le vaincre en
-France même, si on l'essayait et si on y réussissait, pouvait faire
-naître l'idée de s'attaquer à sa personne, et de lui ôter par l'épée
-une couronne acquise par l'épée. Cette idée seule ravissait de joie
-les Prussiens, et remuait le c&oelig;ur si paisible et si modéré de
-Frédéric-Guillaume. Pour Alexandre, que Napoléon avait personnellement
-humilié, il n'avait pas rêvé une si éclatante vengeance, mais les
-événements la lui offrant, il n'y répugnait point, et ne demandait
-pas mieux que <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> de la goûter tout entière. Pourtant en supposant
-le but atteint, que ferait-on du trône de France devenu vacant? Les
-Prussiens ne s'en inquiétaient guère, pourvu qu'ils eussent précipité
-du faîte des grandeurs celui qui les avait tant foulés aux pieds, et
-Alexandre pas beaucoup plus, car il se serait vengé lui aussi des
-dédains de l'orgueilleux conquérant. Mais la haine n'aveuglait ni
-l'empereur François ni son ministre; l'intérêt de l'Autriche les
-dirigeait seul, et le Rhin franchi, ils se demandaient ce qu'on ferait
-au delà.</p>
-
-<p>Le mariage de Napoléon avec Marie-Louise, quoique l'empereur François
-fût un assez bon père, ne les touchait que médiocrement. D'autres
-considérations les occupaient. Aucune puissance au monde n'avait
-autant souffert que l'Autriche de l'esprit novateur, et n'avait eu
-autant de combats à soutenir contre cet esprit depuis trois cents ans.
-Pendant le dix-huitième siècle elle avait rencontré le grand Frédéric,
-et perdu la Silésie. Pendant la Révolution française elle avait
-rencontré Napoléon, et perdu les Pays-Bas, la Souabe, l'Italie, la
-couronne germanique. Si même on remontait jusqu'à la réforme
-protestante, on la trouvait sous Charles-Quint aux prises avec Luther,
-c'est-à-dire avec l'esprit novateur. La haine des révolutions était
-donc chez elle une politique traditionnelle, à peine interrompue un
-instant sous Joseph II, bientôt reprise sous ses successeurs, et aussi
-active que prévoyante sous l'empereur François et M. de Metternich.
-Ils se demandaient donc l'un et l'autre, avec un souci que ne
-partageait aucun de leurs alliés, à qui on donnerait à gouverner
-<span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> cette France si effrayante, qui tenait dans sa main, outre sa
-terrible épée, la torche non moins terrible des révolutions. Les
-Bourbons, qui leur auraient convenu sous tant de rapports, ils y
-songeaient à peine, parce que la France et l'Europe y songeaient moins
-encore, et qu'ils doutaient de leur capacité. Un soldat de génie,
-disposé à réprimer la révolution dont il était sorti, non par suite de
-préjugés qu'il n'avait point, mais par le double amour de l'ordre et
-du pouvoir, leur paraissait difficile à remplacer; et songeant moins à
-Marie-Louise qu'à la révolution française, prête à recommencer son
-redoutable cours, ils n'inclinaient guère à détrôner Napoléon.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'Angleterre, par d'autres motifs, entre dans les vues de
-l'Autriche, et les appuie.</span>
-Satisfaits des résultats obtenus, craignant plutôt que désirant la
-vacance du trône de France, l'empereur François et M. de Metternich
-étaient d'avis, une fois parvenus aux bords du Rhin, d'adresser à
-Napoléon de nouvelles offres pacifiques, et, chose inattendue,
-l'Angleterre, l'ennemie si obstinée de la famille Bonaparte, se
-montrait en ce moment favorable aux vues du cabinet de Vienne. Le
-cabinet britannique ayant autrefois affiché le désir de rétablir les
-Bourbons sur le trône de France, ayant par ce motif essuyé pendant
-vingt années les attaques de l'opposition qui lui reprochait de
-soutenir une guerre ruineuse pour un objet étranger à l'Angleterre,
-semblait craindre ce reproche, et à force de s'en défendre, avait
-presque fini par ne plus le mériter. Lord Aberdeen, son représentant
-auprès des cours alliées, l'un des esprits les plus droits, les plus
-sages qui aient jamais servi l'Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> était devenu, sous
-ce rapport, l'appui de M. de Metternich, et n'hésitait pas à dire que
-si Napoléon faisait les concessions nécessaires, il fallait traiter
-avec lui tout comme avec un autre, et le considérer comme un souverain
-parfaitement légitime.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Principes de conduite que M. de Metternich avait fait
-adopter par la coalition pour la bonne direction de ses affaires.</span>
-Arrivés au bord du Rhin les coalisés avaient donc un parti à prendre à
-cet égard. D'ailleurs certains antécédents les y obligeaient. M. de
-Metternich, le lendemain de la réunion de l'Autriche aux puissances
-belligérantes, et lorsqu'on était encore en Bohême, avait proposé et
-fait adopter quelques résolutions importantes, toutes conçues dans la
-vue de remédier à l'esprit de discorde ordinaire aux coalitions.
-Premièrement, puisque les souverains et leurs principaux ministres
-étaient réunis, il leur avait proposé de ne pas se séparer que la
-guerre ne fût terminée. Secondement il avait demandé et obtenu la
-nomination d'un général unique, lequel, ainsi qu'on l'a vu, avait été
-le prince de Schwarzenberg. Troisièmement, il avait posé comme but,
-non pas la conquête, mais la restitution à chacun de ce qu'il avait
-perdu. Or comme cette base, pour la Prusse et l'Autriche qui avaient
-subi depuis vingt années de si nombreuses transformations, pouvait
-être incertaine, il avait fait adopter pour l'une et l'autre la
-condition précise de leur état avant la guerre de 1805, et de plus il
-avait fait décider qu'on mettrait en dépôt, dans les mains de la
-coalition, les provinces reconquises. Enfin il avait obtenu qu'on
-divisât la guerre non pas en campagnes et par années, mais en périodes
-mesurées sur l'importance des résultats obtenus. Ainsi la marche et
-<span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> l'arrivée jusqu'au Rhin devaient constituer la première
-période.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il résulte de ces principes la nécessité de prendre au bord
-du Rhin une nouvelle résolution.</span>
-La seconde, si on était contraint à l'entreprendre,
-s'arrêterait au sommet des Vosges et des Ardennes. La troisième, si on
-était absolument réduit à pousser la guerre si loin, ne se terminerait
-qu'à Paris même. Il résultait, sans le dire, de ces résolutions si
-profondément conçues, qu'à chaque période accomplie, on s'arrêterait
-avant d'entamer la suivante, pour examiner si la paix n'était pas
-possible.</p>
-
-<p>Ainsi, par toutes les raisons que nous avons données, l'Autriche, sans
-prendre toutefois l'initiative d'une nouvelle négociation, voulait
-faire savoir à Napoléon que c'était le moment de traiter, elle voulait
-lui conseiller d'être plus sage qu'à Prague, et de s'attacher à
-conserver outre le trône, qui n'avait pas été mis en question
-jusqu'ici, mais qui pouvait l'être, une France bien belle encore,
-celle du traité de Lunéville.
-<span class="sidenote" title="En marge">On profite de la présence de M. de Saint-Aignan à Francfort
-pour le charger d'une mission pacifique à Paris.</span>
-Les souverains et leurs ministres étant
-en cet instant réunis à Francfort, un hasard leur fournit une occasion
-de communiquer à Napoléon leur pensée véritable, pensée sincère alors,
-car le Rhin n'était pas franchi. La France avait eu à Weimar un
-ministre, M. de Saint-Aignan, qui à un esprit éclairé joignait un
-caractère doux et conciliant, et qui avait l'avantage, fort apprécié à
-cette époque, d'être le beau-frère de M. de Caulaincourt. Il était
-connu en effet de toute l'Europe que M. de Caulaincourt, dans la cour
-trop soumise de Napoléon, avait la sagesse de soutenir la cause de la
-paix, et ce mérite s'ajoutant à sa grande situation, en faisait aux
-yeux des étrangers le serviteur <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> le plus respectable de
-l'Empire. Son beau-frère M. de Saint-Aignan avait été, par une assez
-brutale interprétation du droit de la guerre, considéré comme
-prisonnier lorsqu'on était entré à Weimar. On avait commencé par le
-reléguer à T&oelig;plitz, puis on l'avait rappelé à Francfort, et
-dédommagé du reste par beaucoup d'égards d'un désagrément momentané.
-On lui avait proposé de se charger d'une mission à Paris, consistant à
-suggérer à Napoléon l'idée d'un congrès, lequel se réunirait
-immédiatement sur la frontière, et traiterait de la paix sur la double
-base des limites naturelles pour la France, et d'une indépendance
-complète pour toutes les nations.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Langage de M. de Metternich à M. de Saint-Aignan.</span>
-Ce fut d'abord M. de Metternich qui prit M. de Saint-Aignan à part
-pour lui offrir cette sorte de mission. Il lui affirma que l'Europe
-désirait la paix, qu'elle la voulait honorable et acceptable pour tout
-le monde; qu'elle savait que la France après vingt ans de victoires
-avait acquis le droit d'être respectée, et qu'elle le serait; qu'on
-n'entendait pas rétablir dans son entier l'ancien état des choses, que
-l'Autriche ne prétendait pas notamment reprendre tout ce qu'elle avait
-possédé jadis, qu'il lui suffirait de revenir à une situation
-convenable et rassurante; que c'était là le terme des prétentions de
-tous les princes alliés; qu'en preuve de cette haute sagesse chez eux,
-lui M. de Metternich était chargé de proposer à la France ses
-frontières naturelles, c'est-à-dire le Rhin, les Alpes, les Pyrénées,
-mais rien au delà; qu'il était temps pour tous de songer à la paix,
-pour l'Europe sans aucun doute, mais pour la <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> France également,
-et pour Napoléon en particulier plus que pour aucune des parties
-belligérantes; qu'il avait soulevé contre lui un orage épouvantable;
-que l'irritation extraordinaire excitée contre sa personne allait sans
-cesse croissant, qu'elle inspirait aux combattants une rage guerrière
-difficile à contenir; que s'il y regardait bien, il verrait que les
-sentiments qui agitaient l'Europe avaient pénétré en France même, et
-qu'il pouvait arriver qu'il fût bientôt aussi isolé dans son propre
-pays que dans le reste du monde; que le temps de traiter honorablement
-était donc venu, que ce moment passé la guerre serait acharnée,
-implacable, poussée jusqu'à la destruction entière des uns ou des
-autres; qu'on ne se diviserait pas dans la coalition, qu'on ferait à
-l'union tous les sacrifices nécessaires; que la paix qu'on offrait on
-l'offrait de bonne foi, qu'on la proposait générale sur terre et sur
-mer; que la Russie, la Prusse, l'Angleterre elle-même la souhaitaient,
-qu'à cet égard il fallait mettre toute défiance de côté, car le désir
-d'arrêter l'effusion du sang était universel; mais qu'il ne fallait
-pas tomber encore une fois dans la déplorable erreur commise à Prague,
-où faute d'en croire l'Autriche, et faute de se résoudre à propos, on
-avait pour quelques heures perdues laissé échapper l'occasion de
-terminer la guerre à des conditions qu'on n'obtiendrait plus.
-<span class="sidenote" title="En marge">Confirmation du langage de M. de Metternich par M. de
-Nesselrode et par lord Aberdeen.</span>
-En preuve de ce qu'il avançait, M. de Metternich introduisit
-successivement M. de Nesselrode et lord Aberdeen, qui répétèrent en
-termes plus courts mais aussi formels, tout ce qu'il avait dit
-lui-même. Lord Aberdeen affirma au nom de son propre cabinet, qu'on
-ne voulait ni abaisser <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> ni humilier la France, qu'on ne
-songeait point à lui disputer ses frontières naturelles, car on savait
-qu'il y avait des événements sur lesquels il ne fallait pas revenir,
-mais il répéta qu'au delà de ces limites on était décidé à n'accorder
-à la France ni territoire, ni autorité positive, ni même influence,
-excepté celle toutefois que les grands États exercent les uns sur les
-autres, quand ils savent se servir des avantages de leur position sans
-en abuser.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Sincérité actuelle des ministres de la coalition.</span>
-Quant à la sincérité de ce langage, M. de Saint-Aignan, d'après tout
-ce qu'il vit et entendit, n'en conçut pas le moindre doute. Il
-répondit que pris à l'improviste et n'ayant aucune mission, il pouvait
-tout écouter sans manquer à des instructions qu'il n'avait point,
-qu'il rapporterait fidèlement ce qu'on le chargeait de dire, mais
-qu'il vaudrait peut-être mieux, pour plus d'exactitude, lui remettre
-par écrit le résumé des conditions proposées. M. de Metternich n'y vit
-aucune difficulté, et remit à M. de Saint-Aignan une note fort courte,
-mais précise, contenant les énonciations suivantes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Résumé par écrit des conditions offertes à Francfort.</span>
-L'Europe ne se diviserait point quoi qu'il arrivât, et resterait unie
-jusqu'à la paix. Cette paix devait être générale, et maritime aussi
-bien que continentale. Elle serait fondée sur le principe de
-l'indépendance de toutes les nations, dans leurs limites ou naturelles
-ou historiques. La France conserverait le Rhin, les Alpes, les
-Pyrénées, mais devrait s'y renfermer; la Hollande serait indépendante,
-et ses frontières du côté de la France seraient ultérieurement
-déterminées; l'Italie serait également indépendante, et on pourrait
-discuter les limites que <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> l'Autriche y aurait du côté du
-Frioul, ainsi que la France du côté du Piémont. L'Espagne recouvrerait
-sa dynastie: cette condition était <i lang="la">sine qua non</i>. L'Angleterre ferait
-aussi des restitutions au delà des mers, et chaque nation jouirait de
-la liberté du commerce telle qu'elle serait stipulée par le droit des
-gens, etc...</p>
-
-<p>Sur ce dernier point seulement lord Aberdeen éleva quelques
-difficultés de rédaction, mais on laissa à M. de Metternich, qui
-tenait la plume, le soin de trouver les termes vagues que nous venons
-de rapporter, et on dirigea immédiatement M. de Saint-Aignan sur
-Mayence, en le rendant porteur des paroles les plus affectueuses pour
-M. de Caulaincourt. On fit dire à celui-ci qu'on le savait si honnête
-homme et si juste, qu'on était prêt à l'accepter comme arbitre des
-conditions de la paix, si Napoléon voulait lui confier des pleins
-pouvoirs pour la conclure.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de M. de Saint-Aignan à Paris.</span>
-M. de Saint-Aignan arriva le 11 novembre à Mayence, et le 14 à Paris.
-Il se hâta de remettre son message à M, de Bassano, qui le transmit
-sur-le-champ à Napoléon.
-<span class="sidenote" title="En marge">Transmission de son message appuyé par M. de Bassano.</span>
-Ce ministre était, il faut le reconnaître,
-considérablement changé. De sa dangereuse infatuation il n'avait
-conservé que les dehors. L'esprit, le caractère même, avaient cédé
-sous le poids des événements. Il eut donc la sagesse d'appuyer auprès
-de Napoléon les propositions de Francfort. Elles étaient certes bien
-belles, bien acceptables encore! Que pouvions-nous en effet désirer au
-delà des Alpes et du Rhin? Qu'avions-nous trouvé en outre-passant ces
-frontières si puissantes et si clairement <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> tracées?
-<span class="sidenote" title="En marge">Raisons puissantes d'accueillir cet heureux message.</span>
-Rien que la
-haine des peuples, l'effusion continue de leur sang et du nôtre, des
-trônes de famille difficiles à soutenir, presque tous tombés en ce
-moment ou tournés contre nous, parce qu'à une influence légitime sur
-des peuples voisins nous avions voulu donner la forme humiliante de
-royautés étrangères; et si enfin, par orgueil, ou affection
-fraternelle, nous exigions absolument quelque chose au delà du Rhin ou
-des Alpes, ne restait-il pas dans les termes employés pour fixer les
-limites de la Hollande et de l'Italie, le moyen d'obtenir de
-suffisantes indemnités de famille?</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon, quoique n'étant pas disposé à refuser les
-propositions de Francfort, craint d'avouer trop clairement sa détresse
-en les acceptant immédiatement.</span>
-Il n'y avait donc pas une seule raison de refuser les propositions
-indirectes mais positives de Francfort. Aussi Napoléon n'y pensait-il
-pas le moins du monde, bien que son orgueil souffrît cruellement; mais
-il recueillait le triste prix de ses fautes, car il ne pouvait guère
-se montrer accommodant sans s'affaiblir. Ne pas accepter sur-le-champ
-les propositions venues de Francfort, c'était laisser à la coalition
-le moyen de se dédire lorsqu'elle finirait par connaître le dénûment
-de la France, la dispersion de ses ressources depuis Cadix jusqu'à
-Dantzig, son abattement moral, son détachement de Napoléon, lorsque
-surtout le peuple anglais, s'exaltant à la nouvelle des derniers
-succès de la coalition, voudrait en tirer les plus extrêmes
-conséquences. Il y avait ce danger, et c'était, en effet, le plus
-grave, mais il y en avait un autre aussi, c'était d'avouer soi-même ce
-qu'on craignait que la coalition ne devinât bientôt, en laissant
-paraître par trop de condescendance l'impuissance à laquelle on
-<span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> était réduit.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il fait une réponse prompte, mais ambiguë.</span>
-De la part d'un caractère moins entier que celui
-de Napoléon, la condescendance aurait pu être prise pour de l'esprit
-de conciliation; mais de sa part céder à l'instant sur tous les
-points, pour lier sur tous les points les puissances coalisées,
-c'était avouer une affreuse détresse. Aussi à côté du danger de
-résister, y avait-il celui de céder, effet trop ordinaire des
-mauvaises conduites, qui vous amènent à des situations où tout est
-péril, et où il y a autant d'inconvénient à reculer qu'à s'avancer!</p>
-
-<p>Pourtant le plus grand péril étant de paraître intraitables, de
-fournir ainsi à ceux qui nous faisaient à regret les concessions de
-Francfort le droit de les retirer, il valait mieux consentir à tout,
-et tout de suite, au risque de laisser échapper un secret que du reste
-on ne pouvait pas cacher longtemps. Napoléon voulut par la promptitude
-de la réponse montrer un certain empressement à négocier, et n'ayant
-pris que la journée du 15 pour réfléchir, il fit répondre dès le
-lendemain 16. Mais la forme de la réponse n'était pas heureuse. Aucune
-explication sur les bases proposées, dès lors aucune acceptation de
-ces bases, désignation de Manheim pour lieu de réunion du futur
-congrès, lieu dont le voisinage indiquait la résolution d'entrer en
-matière sans retard, enfin phrase ironique, amère même contre
-l'Angleterre, à propos de l'indépendance des nations que la France,
-disait-on, demandait sur terre comme sur mer, telle était en substance
-la note expédiée, note qu'assurément on ne fit pas attendre, car on
-l'envoya immédiatement au maréchal Marmont qui commandait à Mayence,
-avec ordre <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> de la faire parvenir sur-le-champ à Francfort. Le
-silence gardé sur les conditions était imaginé sans doute pour écarter
-l'idée d'un trop grand abattement de notre part, car il indiquait
-qu'on n'était pas prêt à tout accepter, mais c'était décourager la
-coalition si elle était sincère, et si elle ne l'était pas, lui
-laisser le moyen de se dédire.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">État dans lequel Napoléon trouve les esprits en arrivant à
-Paris.</span>
-Napoléon arrivé à Paris y avait trouvé le public dans un état de
-profonde tristesse, presque de désespoir, et en particulier d'extrême
-irritation contre lui. Sa police, quelque active qu'elle fût, quelque
-arbitraire qu'elle se permît d'être, pouvait à peine contenir la
-manifestation du sentiment général.
-<span class="sidenote" title="En marge">On lui impute la rupture des négociations de Prague.</span>
-Bien que personne, même dans le
-gouvernement, ne connût le secret des négociations de Prague, bien que
-Napoléon eût laissé croire à ses ministres et à l'archichancelier
-Cambacérès lui-même que les puissances avaient cherché à l'humilier
-jusqu'à vouloir lui ôter Venise, ce qui n'était pas vrai, le public
-était convaincu que si les négociations avaient échoué, c'était sa
-faute. On ne lui pardonnait donc pas d'avoir négligé l'occasion si
-heureuse des victoires de Lutzen et de Bautzen pour conclure la paix.
-On regardait son ambition comme extravagante, cruelle pour l'humanité,
-fatale pour la France. Après les désastres de 1813, ajoutés à ceux de
-1812, on ne se croyait plus en mesure de résister à la coalition
-formidable qui sur le Rhin, l'Adige, les Pyrénées, menaçait la France
-d'un million de soldats. Les écrivains enchaînés ou payés, qui seuls
-avaient la faculté de composer des gazettes, et que personne ne
-croyait même quand ils disaient la vérité, avaient <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> reçu les
-instructions du duc de Rovigo sur la manière de présenter les malheurs
-de cette campagne. Les frimas avaient servi à expliquer les désastres
-de 1812, la défection des alliés allait servir à expliquer ceux de
-1813. Outre cette explication on en cherchait une autre dans
-l'explosion imprévue du pont de Leipzig. Sans le crime des Saxons et
-des Bavarois, disait-on, sans la faute de l'officier qui avait fait
-sauter le pont de Leipzig, Napoléon, vainqueur de la coalition, serait
-revenu sur le Rhin apportant à la France une paix glorieuse.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le langage de ses écrivains n'obtient aucune créance.</span>
-Aussi n'y
-avait-il pas de termes d'exécration qu'on ne prodiguât aux Bavarois et
-surtout aux Saxons. On annonçait de plus avec une insistance cruelle,
-et bien peu méritée, que le colonel de Montfort, très-innocent, quoi
-qu'on en dît, de la catastrophe du pont de Leipzig, allait être pour
-cette catastrophe déféré à une commission militaire. Personne
-n'ajoutait foi à ces assertions, et comme les menteurs qui, lorsqu'ils
-s'aperçoivent qu'on ne les croit pas, élèvent la voix davantage, les
-écrivains soldés répétaient avec plus d'acharnement le thème convenu,
-sans obtenir plus de créance.&mdash;Il veut sacrifier tous nos enfants à sa
-folle ambition, était le cri des familles, depuis Paris jusqu'au fond
-des provinces les plus reculées. On ne niait pas le génie de Napoléon,
-on faisait bien pis, on n'y songeait plus, pour ne penser qu'à sa
-passion de guerres et de conquêtes. L'horreur qu'on avait ressentie
-jadis pour la guillotine, on l'éprouvait aujourd'hui pour la guerre.
-On ne s'entretenait partout que des champs de bataille de l'Espagne
-et de l'Allemagne, des milliers <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> de mourants, de blessés, de
-malades expirant sans soins dans les champs de Leipzig et de Vittoria.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sentiment profond des maux de la guerre.</span>
-On représentait Napoléon comme une espèce de démon de la guerre, avide
-de sang, ne se complaisant qu'au milieu des ruines et des cadavres. La
-France dégoûtée de la liberté par dix années de révolution, était
-dégoûtée maintenant du despotisme par quinze années de gouvernement
-militaire, et d'effusion de sang humain d'un bout de l'Europe à
-l'autre. Les violences des préfets enlevant les enfants du peuple par
-la conscription, ceux des classes élevées par la création des gardes
-d'honneur, torturant par des garnisaires les familles dont les fils ne
-répondaient point à l'appel, employant les colonnes mobiles contre les
-réfractaires qui couraient la campagne, traitant souvent les provinces
-françaises comme des provinces conquises, convertissant en impôts
-obligatoires de prétendus dons volontaires proposés et consentis par
-leurs affidés, prenant à la fois denrées, chevaux, bétail, par la voie
-des réquisitions; une police soupçonneuse recueillant les moindres
-propos, enfermant arbitrairement ceux qui étaient accusés de les
-tenir, et toujours supposée présente là même où elle n'était point;
-une misère profonde dans les ports, résultant de la clôture absolue
-des mers; sur les frontières de terre, ouvertes naguère à notre
-industrie, des milliers de baïonnettes étrangères ne laissant pas
-passer un ballot de marchandises; enfin une terreur indicible et
-universelle de l'invasion, tous ces maux à la fois provenant d'une
-seule volonté non contredite, étaient une cruelle leçon, qui avait
-infirmé celle qu'on avait reçue des malheurs <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> de la révolution,
-et, qui, sans rendre la France républicaine, la ramenait à désirer une
-monarchie libéralement constituée.
-<span class="sidenote" title="En marge">Réveil des partis.</span>
-Tous les partis longtemps oubliés,
-commençaient à se montrer de nouveau. Les révolutionnaires
-s'agitaient, mais à la vérité sans effet. Quelques-uns, en très-petit
-nombre, se rattachant à Napoléon par la crainte des Bourbons qu'ils
-haïssaient, voulaient bien le proclamer dictateur, à condition qu'il
-aurait recours à des moyens extraordinaires, et qu'il appellerait le
-peuple à un mouvement semblable à celui de 1792.
-<span class="sidenote" title="En marge">Dispositions des révolutionnaires et des royalistes.</span>
-Mais c'étaient des
-maniaques rêvant un passé actuellement impossible. Le mouvement de
-1792 n'avait été qu'une explosion d'indignation de la part de la
-France injustement assaillie par l'Europe, et ce sentiment c'était
-aujourd'hui l'Europe qui l'éprouvait à son tour contre nous. Les
-royalistes, partisans de la maison de Bourbon, ranimés par
-l'espérance, excités par les prêtres bien plus nombreux, bien plus
-hardis en ce moment que les révolutionnaires, commençaient à élever la
-voix et à se faire écouter. La France avait presque oublié les
-Bourbons, dont elle était séparée par des événements immenses qui
-tenaient dans les esprits la place de plusieurs siècles, et elle
-craignait d'ailleurs leur manière de penser, leur entourage, leurs
-ressentiments; mais épouvantée de l'empire, persistant à repousser la
-république, elle en venait à comprendre que les Bourbons contenus par
-de sages lois, pourraient offrir un moyen d'échapper au despotisme
-comme à l'anarchie. Il n'y avait du reste que les hommes les plus
-éclairés qui portassent leurs vues aussi loin; <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> la masse
-laissait parler des Bourbons pour ne plus entendre parler de la
-guerre, qui dévorait les enfants, aggravait les impôts, et empêchait
-tout commerce.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Sentiments des fonctionnaires.</span>
-Lorsqu'un gouvernement commence à être en danger, on peut en
-apercevoir le signe certain dans l'état d'esprit des fonctionnaires.
-En 1813 et 1814 les fonctionnaires de l'Empire étaient tristes,
-découragés, abattus, et quoiqu'un certain nombre affectassent un zèle
-violent, la plupart sans le dire en voulaient à Napoléon autant que
-ses plus grands ennemis, parce qu'ils sentaient qu'en se compromettant
-lui-même il les avait tous compromis. Le péril avait rendu quelque
-indépendance aux fonctionnaires d'un ordre élevé. Ils avaient déjà dit
-à Napoléon à la fin de 1812, et ils lui répétaient bien plus à la fin
-de 1813, que sans la paix ils seraient tous perdus, eux comme lui. Les
-militaires du plus haut grade qu'il avait comblés de biens mais sans
-les en laisser jouir, se taisaient en montrant un sombre
-mécontentement, ou disaient durement qu'il ne restait aucune ressource
-pour soutenir la guerre.
-<span class="sidenote" title="En marge">État d'esprit de Berthier et de Cambacérès.</span>
-Les deux hommes les plus sensés, l'un de
-l'armée, l'autre du gouvernement, Berthier et Cambacérès, ne cachaient
-plus leur consternation. Berthier était malade; Cambacérès était tombé
-dans une dévotion qui, ne répondant à aucune de ses dispositions
-antérieures, était la suite visible de son profond découragement. Se
-taisant avec Napoléon comme on a coutume de faire avec les
-incorrigibles, il avait demandé à se retirer, pour finir sa vie dans
-le repos et la piété.
-<span class="sidenote" title="En marge">Langage de Ney, Marmont, Macdonald, Caulaincourt.</span>
-D'autres personnages moins résignés, avaient
-manifesté plus ouvertement leur chagrin. <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> Ney, disait-on, avait
-laissé échapper des paroles violentes; Marmont avait profité d'une
-ancienne intimité pour hasarder quelques avis; Macdonald, avec un
-mélange de finesse et de simplicité un peu rude, avait dit son
-sentiment; M. de Caulaincourt avait réitéré l'expression du sien, avec
-son courage ordinaire et une sorte de hauteur respectueuse. Tous
-n'avaient que le mot de paix à la bouche.
-<span class="sidenote" title="En marge">Alarmes de l'Impératrice.</span>
-Enfin l'Impératrice, sans
-donner un avis, car elle ne savait qui avait tort ou raison, s'était
-bornée à pleurer. Elle était épouvantée pour elle, pour son fils, même
-pour Napoléon, qu'elle aimait alors comme une jeune femme aime le seul
-homme qu'elle ait connu.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Angoisses de Napoléon, auquel on demande la paix, lorsqu'il
-ne dépend plus de lui de la donner.</span>
-Cette idée de la paix qui le poursuivait comme un reproche amer,
-importunait Napoléon, d'autant plus qu'après ne l'avoir point voulue
-quand il dépendait de lui de l'obtenir, il sentait qu'aujourd'hui,
-même en la voulant, il ne l'obtiendrait pas, et que cette paix
-longtemps repoussée s'enfuirait à son tour quand il courrait après
-elle, singulière et fatale vengeance des choses de ce monde! L'Europe
-certainement venait d'offrir avec bonne foi la reprise des
-négociations, mais on pouvait douter de cette bonne foi quand on
-n'était pas dans le secret de ses conseils, et il était probable
-d'ailleurs qu'elle ne persisterait pas dans une telle offre, dès que
-notre faiblesse, qui ne pouvait être longtemps ignorée, lui serait
-enfin connue.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ses discours quotidiens à tous ceux qui le blâment plus ou
-moins ouvertement.</span>
-Napoléon ne croyait donc que très-peu à la possibilité
-d'une paix acceptable, ne l'attendait que d'une dernière lutte
-acharnée, soutenue ou sur la frontière, ou en deçà, et adressait à
-tous ses censeurs <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> cachés ou patents les réponses
-suivantes:&mdash;Il est facile, leur disait-il, de parler de la paix, mais
-il n'est pas aussi facile de la conclure. L'Europe semble nous
-l'offrir, mais elle ne la veut pas franchement. Elle a conçu
-l'espérance de nous détruire, et cette espérance une fois conçue, elle
-n'y renoncera que si nous lui faisons sentir l'impossibilité d'y
-réussir. Vous croyez que c'est en nous humiliant devant elle que nous
-la désarmerons; vous vous trompez. Plus vous serez accommodants, plus
-elle sera exigeante, et d'exigences en exigences, elle vous conduira à
-des termes de paix que vous ne pourrez plus admettre. Elle vous offre
-la ligne du Rhin et des Alpes, et même une partie quelconque du
-Piémont. Ce sont là certainement d'assez belles conditions, mais si
-vous paraissez y accéder, elle vous proposera bientôt vos frontières
-de 1790. Eh bien, les puis-je accepter, moi, qui ai reçu de la
-République les frontières naturelles? Peut-être a-t-il existé un
-moment où il aurait fallu nous montrer plus modérés, mais au point où
-en sont les choses, une condescendance trop manifeste de notre part
-serait un aveu de notre détresse qui éloignerait plus qu'il ne
-rapprocherait la paix. Il faut combattre encore une fois, combattre en
-désespérés, et, si nous sommes vainqueurs, alors nous devrons sans
-aucun doute nous hâter de conclure la paix, et, dans ce cas, soyez-en
-sûrs, je m'y prêterai avec empressement.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Incrédulité qui accueille partout les paroles de
-l'Empereur.</span>
-Malheureusement ce que disait Napoléon devenait de minute en minute
-plus exact, car l'Europe successivement avertie de notre faiblesse, ne
-se prêterait bientôt plus à aucune concession, et pour avoir <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span>
-la paix il faudrait l'arracher. Mais après avoir cru Napoléon trop
-facilement lorsqu'il ne disait pas vrai, on ne voulait plus le croire
-lorsque ce qu'il disait n'était que trop véritable. On ne voyait dans
-le langage que nous venons de rapporter que son intraitable caractère,
-son implacable passion pour la guerre (passion qu'il avait eue et
-qu'il n'avait plus), et beaucoup de gens qui se souciaient peu que la
-paix fût acceptable ou non, que la France eût ou n'eût pas ses
-frontières naturelles, pourvu que le trône impérial conservé conservât
-leurs places, disaient que <em>cet homme</em> (c'est ainsi qu'ils appelaient
-Napoléon), que <em>cet homme</em> était fou, qu'il se perdait, et qu'il
-allait les perdre tous avec lui.&mdash;Ainsi la vérité qu'on n'a pas voulu
-écouter lorsqu'il était temps de l'entendre utilement, on la retrouve
-plus tard, sous les formes les plus poignantes, non-seulement dans le
-cri des peuples, mais dans l'affliction des amis sincères, dans
-l'humeur silencieuse des amis intéressés, et souvent même dans
-l'insolence des plus vils courtisans, chez lesquels le désespoir d'une
-fortune perdue a fait évanouir le respect!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Déchaînement général contre le duc de Bassano.</span>
-À toute opinion méconnue, et devenue implacable pour avoir été
-méconnue, il faut une victime, justement ou injustement choisie. Il y
-en avait une alors que toute la puissance de Napoléon ne pouvait
-refuser, nous ne dirons pas au public, condamné au silence, mais à sa
-propre cour révoltée des périls de la situation, et cette victime
-c'était M. de Bassano. On savait, sans connaître les détails, qu'à
-Prague la France aurait pu obtenir une paix glorieuse, <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> et que
-l'Empereur l'avait refusée; on savait que dans le moment même
-l'Empereur venait de recevoir une proposition fort belle encore, et un
-murmure d'antichambre disait qu'il n'y avait pas répondu
-convenablement, et de toutes ces fautes on s'en prenait à M. de
-Bassano, dont l'imprévoyance et l'orgueil avaient, disait-on, causé
-tous nos maux. On prétendait que c'était lui qui au lieu d'éclairer
-Napoléon s'appliquait à l'abuser, comme si quelqu'un avait pu être
-responsable des résolutions de ce caractère indomptable. M. de
-Bassano, sans doute, avait été un ministre complaisant, mais plus
-complaisant que dangereux, car il est douteux que même en se joignant
-à M. de Caulaincourt, il eût pu faire prévaloir à Prague une
-détermination salutaire.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le remplacement de ce ministre demandé comme un sacrifice
-nécessaire à la paix.</span>
-Toutefois il aurait dû le tenter, et s'il
-n'avait sauvé la France, il aurait au moins sauvé sa responsabilité.
-On l'accablait en ce moment avec l'injustice ordinaire de la passion;
-et M. de Caulaincourt qui lui en voulait de ne l'avoir pas soutenu à
-Prague, M. de Talleyrand qui occupait ses loisirs à le railler sans
-cesse, assuraient qu'avant tout, pour avoir la paix il fallait
-persuader au monde qu'on la désirait, et que la manière la moins
-humiliante de le prouver c'était de renvoyer M. de Bassano.</p>
-
-<p>Napoléon se résigna donc à ce sacrifice, première mais inutile
-expiation de ses fautes. Il savait bien que M. de Bassano n'était pas
-le vrai coupable, et que dans ce ministre c'était lui qu'on voulait
-frapper, et quoiqu'il n'en coûtât pas moins à sa justice qu'à son
-orgueil, il consentit à lui retirer les affaires étrangères, tant le
-danger était pressant, et tant il <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> sentait qu'il fallait, au
-dedans comme au dehors, des satisfactions à l'opinion courroucée.
-Ainsi sous les gouvernements despotiques aussi bien que sous les
-gouvernements libres, les instruments des fautes sont punis, seulement
-ils le sont avec moins de ménagement pour l'orgueil du maître, qui est
-réduit à se condamner lui-même en les frappant, aveu fâcheux et la
-plupart du temps stérile, parce que le sacrifice arrive lorsque le mal
-est irréparable.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Bassano remplacé par M. de Caulaincourt dans le
-ministère des relations extérieures.</span>
-Les deux auteurs de la chute de M. de Bassano, MM. de Talleyrand et de
-Caulaincourt, étaient seuls capables de le remplacer. Napoléon songea
-d'abord au premier, qui avait en Europe plus d'autorité que le second,
-quoiqu'il inspirât moins d'estime. M. de Talleyrand, avec sa rare
-sagacité politique, voyait venir la fin de l'Empire; pourtant il n'en
-était pas assez sûr pour refuser la direction des affaires étrangères
-à laquelle il devait sa grandeur. Mais se défiant du despotisme de
-Napoléon autant que Napoléon se défiait de sa fidélité, il attachait
-du prix à rester grand dignitaire. Or, sur ce sujet, Napoléon s'était
-fait un système, c'était de ne jamais réunir chez le même individu le
-pouvoir ministériel et la qualité de grand dignitaire. Dans son
-empire, tel qu'il l'avait imaginé, les grands dignitaires, émanation
-de l'autorité souveraine, veillant de haut à l'une des branches de
-l'administration, avaient quelque chose de l'inviolabilité du monarque
-comme ils avaient quelque chose de son auguste caractère. Or, il ne
-voulait pas que ses ministres fussent inviolables, et M. de Talleyrand
-moins qu'un autre. Mais M. de Talleyrand tenait à l'être sous un tel
-maître, du <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> moins autant que possible. Pour ce motif si mesquin
-on ne s'entendit point, et M. de Caulaincourt devint ministre des
-affaires étrangères. On n'en pouvait trouver un plus estimable, plus
-estimé, mieux accueilli de l'Europe.</p>
-
-<p>Napoléon profita de l'occasion pour opérer quelques autres changements
-dans le ministère, les uns résultant de celui qui venait de
-s'accomplir, les autres projetés depuis quelque temps.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. de Bassano reprend la secrétairerie d'État.</span>
-En retirant à
-M. de Bassano la direction des affaires étrangères, Napoléon
-n'entendait cependant pas laisser sans emploi ce fidèle serviteur, et
-il lui rendit le poste de secrétaire d'État, qui le replaçait dans la
-plus intime confiance du monarque. C'était le ramener au point de
-départ de son ambition, mais il fallait céder à l'opinion déjà plus
-forte en ce moment que Napoléon lui-même.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. Daru est appelé à l'un des deux ministères de la
-guerre.</span>
-La secrétairerie d'État
-était alors occupée par M. Daru. Il y avait encore moins de motifs de
-laisser sans emploi un personnage dont le sacrifice n'était pas plus
-désiré par l'opinion que par le monarque. M. Daru, administrateur
-intègre, ferme, infatigable, sans cesse à la suite de Napoléon dans
-ses campagnes les plus difficiles, ayant partagé tous ses dangers,
-passait pour avoir en mainte occasion donné d'utiles conseils, et
-personne n'aurait vu dans son éloignement un avantage pour les
-affaires. Napoléon qui le pensait ainsi lui confia l'un des deux
-ministères de la guerre. Le général Clarke, duc de Feltre, avait
-l'administration du personnel, M. de Cessac celle du matériel. Ce
-dernier avait déjà rendu de longs services, et était capable d'en
-rendre encore; mais Napoléon, contraint de faire vaquer <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> des
-places, lui accorda un repos anticipé, en y ajoutant du reste les
-marques de distinction les plus méritées. M. Daru succéda à M. de
-Cessac. Enfin le grand juge Reynier, duc de Massa, magistrat laborieux
-et intègre, mais âgé, ne pouvait plus supporter les fatigues d'une
-grande administration.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. Molé est nommé ministre de la justice, le duc de Massa
-président du Corps législatif.</span>
-Napoléon, quoique ayant pour lui beaucoup
-d'estime, l'avait déjà éloigné temporairement à la suite d'une longue
-maladie, et il choisit cette occasion de le remplacer définitivement
-par M. le comte Molé, dont il aimait l'esprit, le nom et la manière de
-penser. Napoléon ne voulant pas que ce remplacement devînt une
-disgrâce pour le duc de Massa, résolut de lui confier la présidence du
-Corps législatif. M. de Massa n'était pas membre du Corps législatif,
-et n'avait par conséquent aucune chance de se trouver sur la liste des
-candidats à la présidence que ce corps avait le droit de présenter. On
-ne se laissait pas arrêter alors par de telles difficultés. Il fut
-décidé qu'on apporterait un changement à la constitution au moyen d'un
-sénatus-consulte, et que le Corps législatif ne contribuerait plus à
-la nomination de son président par une présentation de candidats. Ce
-n'était pas le moment de donner des déplaisirs à un corps qui, suivant
-un exemple alors assez commun, semblait acquérir du courage à mesure
-que Napoléon perdait de la force; cependant on passa outre, et ce
-sénatus-consulte, moins indifférent qu'il ne paraissait l'être, fut
-préparé avec plusieurs autres plus utiles et plus urgents.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Mesures pour se procurer des hommes et de l'argent.</span>
-Il s'agissait, à la veille d'une lutte suprême contre l'Europe, de
-trouver des hommes et de l'argent, <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> d'en trouver beaucoup, et
-rapidement. Or ces deux moyens essentiels de toute guerre étaient
-épuisés. Au mois d'octobre précédent, avant de quitter Dresde pour
-Leipzig, Napoléon avait chargé Marie-Louise de se rendre au Sénat afin
-d'obtenir la conscription de 1815, qui devait fournir 160 mille
-conscrits, et en outre une levée extraordinaire de 120 mille hommes
-sur les classes de 1812, 1813 et 1814, déjà libérées. Le Sénat n'avait
-pas mis plus de difficulté à accorder ces 280 mille hommes, qu'il n'en
-avait mis à livrer à Napoléon tant d'autres victimes de la guerre
-actuellement ensevelies dans les plaines de la Castille, de
-l'Allemagne, de la Pologne, de la Russie. Malheureusement ces immenses
-levées, dont le prompt succès était si désirable, étaient plus faciles
-à décréter qu'à exécuter.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Appel de 600 mille hommes, au moyen de la conscription de
-1815, et d'un recours à toutes les classes antérieures, jusqu'à celle
-de 1803.</span>
-Parmi les 280 mille hommes dont l'appel avait été décidé en octobre,
-il fallait considérer comme ne pouvant rendre aucun service prochain
-la conscription de 1815 qui, grâce au système des anticipations,
-devait donner des soldats de 18 et de 19 ans, c'est-à-dire des
-enfants, braves mais faibles, et incapables de supporter les rudes
-travaux de la guerre. L'Europe avait vu périr des milliers de ces
-enfants, qui, pleins d'ardeur sur le champ de bataille, mouraient
-bientôt de fatigue sur les grandes routes ou dans les hôpitaux.
-Napoléon n'en voulait plus, et s'il avait demandé la conscription de
-1815, c'était dans la pensée d'en former une réserve qui remplirait
-les dépôts et occuperait les places fortes. Il n'y avait donc à
-compter que sur les 120 mille hommes des classes antérieures. Mais
-cette <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> levée, la seule utile, était d'une exécution difficile,
-parce qu'il fallait rechercher des hommes précédemment libérés, et
-qui, ayant déjà répondu à plusieurs appels par des remplaçants, se
-voyaient frappés jusqu'à trois et quatre fois. Aussi ces recours aux
-classes antérieures, tout en procurant la meilleure qualité de
-soldats, avaient-ils l'inconvénient d'exciter les mécontentements les
-plus violents, et d'exiger des ménagements qui rendaient les appels
-beaucoup moins productifs. Ainsi il fallait renoncer aux hommes
-mariés, aux individus jugés nécessaires à leurs familles, et tandis
-qu'on avait espéré cent mille hommes, on était heureux d'en obtenir
-soixante mille. Se fondant sur l'urgence des circonstances, Napoléon
-imagina de recourir à toutes les classes libérées antérieurement, et
-de prendre tous les célibataires qui n'étaient pas retenus chez eux
-par les raisons les plus légitimes. Évaluant à 300 mille les sujets
-qu'il pourrait trouver par ce moyen, il fit rédiger un
-sénatus-consulte qui l'autorisait à lever ce nombre d'hommes sur les
-classes antérieures, en remontant de 1813 à 1803. Ces 300 mille hommes
-joints aux 280 mille décrétés en octobre, portaient à environ 600
-mille les levées qu'on allait exécuter durant cet hiver, et jamais, il
-faut le dire, on n'avait fait à une population des appels aussi
-exorbitants, aussi ruineux pour les générations futures. Ce n'était
-pas l'opposition du Sénat qu'on craignait, mais celle des familles, et
-il était fort douteux que, même la loi à la main, on les amenât à
-satisfaire à de pareilles exigences. Certainement si les <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> 600
-mille hommes dont il s'agissait avaient pu être réunis, instruits,
-incorporés à temps, on aurait eu plus de soldats qu'il n'en fallait
-pour refouler la coalition au delà des frontières. Mais avec le
-soulèvement des esprits contre la guerre, avec l'opinion régnante
-qu'on la faisait pour Napoléon seul, combien y en avait-il parmi ces
-600 mille hommes qui répondraient à l'appel du gouvernement? Et
-combien de temps surtout aurait-on pour les convertir en armées
-régulières? Personne ne le pouvait dire. Napoléon néanmoins, habitué à
-la soumission des peuples, à l'incapacité et à la lenteur de ses
-adversaires, espérait obtenir une grande partie des hommes appelés, et
-avoir jusqu'au mois d'avril pour les préparer à la prochaine campagne.
-Ses plans furent fondés sur cette double supposition.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Moyens financiers employés pour solder les nouveaux
-armements.</span>
-Ces six cent mille hommes, qu'ils arrivassent un peu plus tôt ou un
-peu plus tard, il fallait les payer, et les finances de Napoléon, si
-bien administrées pendant quinze années, venaient, comme toutes les
-autres parties de sa puissance, de succomber par suite de l'abus qu'il
-en avait fait. On a vu comment ses budgets de 750 millions (sans
-compter 120 millions pour les frais de perception) étaient
-successivement montés à un milliard, après la réunion de Rome, de la
-Toscane, de l'Illyrie, de la Hollande, des villes anséatiques. La
-guerre ayant pris depuis 1812 des proportions gigantesques, le budget
-de 1813 avait été évalué à 1191 millions, sans les frais de
-perception. Les dépenses de la dernière campagne, celles du moins qui
-se soldaient par le budget, s'étant élevées de 600 à 700 millions, on
-<span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> estimait que ce budget atteindrait le chiffre, énorme alors,
-de 1300 millions (1420 avec les frais de perception).
-<span class="sidenote" title="En marge">État des finances.</span>
-Ainsi en deux
-ans on était arrivé d'un milliard à 1400 millions de dépenses, et si
-on se reporte aux valeurs de cette époque, on verra quelle charge
-supposait un chiffre aussi considérable. Ce n'était rien toutefois si
-on parvenait à y faire face. Mais indépendamment des 100 millions
-d'excédant de dépenses, imputable à la guerre, les recettes étaient
-restées de 70 millions au-dessous des produits annoncés. C'étaient
-donc 170 millions qui par excédant de dépenses ou insuffisance de
-recettes, allaient manquer au service de l'année. Il y avait un autre
-déficit bien plus embarrassant encore.
-<span class="sidenote" title="En marge">Mauvais succès de l'aliénation des biens communaux.</span>
-Ne pouvant recourir à
-l'emprunt, ne voulant pas recourir à l'impôt, Napoléon avait imaginé
-de vendre les biens communaux, et d'en réaliser la valeur par
-anticipation, au moyen des bons de la caisse d'amortissement. On avait
-appliqué 46 millions de ces bons au budget de 1811, 77 à celui de
-1812, et 149 à celui de 1813. Or cette ressource avait complètement
-fait défaut. On n'avait pas pu vendre encore pour plus de 10 millions
-de biens communaux, par suite des formalités qui étaient longues, de
-la misère qui était extrême, et de la défiance qui était générale. Les
-bons émis ne trouvant pas d'emploi étaient exposés à une dépréciation
-croissante, et pourtant c'est tout au plus si on en avait offert au
-public pour 25 à 30 millions, et encore on avait eu soin de ne les
-distribuer qu'aux fournisseurs. Malgré cette précaution ils perdaient
-déjà de 15 à 20 pour 100.
-<span class="sidenote" title="En marge">Déficit actuel de 442 millions.</span>
-On aurait donc été <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> privé tout à la
-fois des 272 millions à prendre sur ces bons, et des 170 millions
-manquant au budget de 1813, ce qui aurait constitué un déficit total
-de 442 millions, déficit écrasant à une époque où il n'y avait aucun
-moyen de crédit, si on ne s'était adressé à toutes les caisses de
-l'État et de la couronne, pour les obliger à recevoir des bons de la
-caisse d'amortissement. On en avait donné 10 millions à la Banque de
-France, 62 à la caisse de service, 52 au domaine extraordinaire, ce
-qui épuisait, ainsi que nous l'avons déjà montré, les dernières
-ressources disponibles de ce domaine.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ce qui reste des économies de la liste civile.</span>
-Restait la caisse particulière de la couronne, renfermant les épargnes
-de Napoléon sur sa liste civile. Napoléon, comme nous l'avons dit
-ailleurs, grâce à un esprit d'ordre admirable, avait réussi à
-économiser sur sa liste civile 135 millions. Il en avait placé
-successivement 17 millions sur le Mont-Napoléon à Milan, 8 à la Banque
-de France, 4 dans les salines; il en avait prêté 13 à la caisse de
-service, et il en avait employé 26 en achats de bons de la caisse
-d'amortissement. Il restait, outre trois ou quatre millions pour les
-besoins courants de la couronne, 63 millions en or et en argent
-déposés dans un caveau des Tuileries, ressource extrême qu'il gardait
-précieusement, non pour se ménager en cas de malheur des moyens
-d'existence à l'étranger (basse prévoyance au-dessous de sa haute
-ambition), mais pour soutenir sa dernière lutte contre le soulèvement
-universel des peuples.</p>
-
-<p>Sauf ces 63 millions, Napoléon avait donc vidé toutes les caisses
-pour les forcer à prendre les bons <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> qui représentaient le prix
-des biens communaux. Ayant trouvé de la sorte l'emploi de 150 millions
-de ces bons, il restait sur le déficit total de 442 millions dont nous
-venons de parler, un déficit actuel de 300 millions environ, auquel on
-ne savait comment faire face, toutes les ressources se trouvant
-absolument épuisées.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Recours à l'impôt, au moyen de centimes additionnels sur
-les diverses contributions.</span>
-Dans un tel état de choses il fallait de toute nécessité recourir à
-l'impôt. Au surplus, adressant à la population, à titre d'urgence, la
-demande énorme de 600 mille hommes, Napoléon pouvait bien au même
-titre lui demander quelques centaines de millions. D'ailleurs la
-ressource de l'impôt avait été jusqu'ici soigneusement ménagée, et
-c'était la seule qui demeurât intacte, bien que les contributions
-indirectes, impopulaires en tout temps, fussent alors fort décriées
-sous le titre de <em>droits réunis</em>. Mais les contributions directes
-pouvaient encore supporter une charge nouvelle, et même assez forte.
-En ajoutant 30 centimes seulement sur la contribution foncière de
-1813, il était facile de se procurer 80 millions, presque
-immédiatement réalisables. Il était possible d'obtenir 30 autres
-millions par le doublement de la contribution mobilière. Il fut donc
-statué en conseil qu'on exigerait le versement de ces sommes dans les
-mois de novembre, décembre et janvier. On y ajouta une augmentation
-d'un cinquième sur l'impôt du sel, et d'un dixième sur les
-contributions indirectes. Ces surtaxes devaient produire tout de suite
-120 millions sans de trop grandes souffrances, sauf à statuer plus
-tard sur les impositions qu'on exigerait pour l'année 1814. Avec ces
-120 millions, avec les <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> impôts ordinaires, avec le trésor des
-Tuileries, avec certains ajournements imposés aux créanciers de
-l'État, on avait le moyen de suffire aux besoins les plus pressants.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Par crainte de perdre du temps, et de provoquer des
-discussions inopportunes, on s'adresse au Sénat seul pour faire voter
-les levées d'hommes et d'argent.</span>
-Il s'agissait de convertir en lois ces demandes d'argent. Napoléon par
-un décret daté des bords du Rhin avait fixé au 2 décembre la réunion
-du Corps législatif, espérant pouvoir se servir de ce corps pour
-obtenir des ressources extraordinaires, et pour réveiller le
-patriotisme de la nation. Déjà un certain nombre des législateurs
-s'étaient rendus à Paris, et on ne les trouvait pas aussi bien
-disposés qu'on l'aurait désiré, car avec l'accroissement rapide du
-danger, et l'affaiblissement non moins rapide du prestige de Napoléon,
-l'indépendance renaissait dans tous les esprits. Il y avait donc à
-craindre des discussions fâcheuses, et d'ailleurs, si prompte que fût
-l'adoption des mesures proposées, elle ne pouvait pas s'effectuer
-avant le milieu de décembre, et la perception des centimes devait
-alors se trouver remise au mois de janvier, tandis qu'on en avait
-besoin sur-le-champ. On prit en conséquence le parti d'ordonner par
-simple décret la levée des centimes extraordinaires, ce qui faisait
-gagner un mois. Cette manière de procéder, absolument impossible sous
-un régime légal et régulier, était autorisée par plus d'un précédent.
-En effet, tantôt pour payer l'équipement des cavaliers votés par les
-départements, tantôt pour répartir plus également la charge des
-réquisitions en la convertissant en contributions publiques, les
-préfets n'avaient pas hésité à lever des centimes additionnels de
-leur <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> seule autorité, et soit le sentiment du besoin, soit
-l'habitude de la soumission, personne n'avait réclamé. L'Empereur en
-présence du danger pouvait bien oser autant que les préfets, et un
-décret rendu le 11 novembre, le surlendemain même de son arrivée à
-Paris, ordonna les perceptions que nous venons d'énumérer. Le crime
-n'était pas grand, si on le compare à tout ce que le gouvernement
-impérial s'était permis en fait d'illégalités, et en tout cas il avait
-pour excuse la gravité et l'urgence du péril. Mais cet acte, comme
-bien d'autres, prouve quel cas on faisait alors des lois.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le Sénat ayant suffi pour légaliser les nouvelles mesures,
-on retarde de quelques jours la réunion du Corps législatif.</span>
-Le concours
-du Corps législatif devenant moins nécessaire, puisqu'on avait
-prescrit par simple décret la levée des impositions extraordinaires,
-on ajourna sa réunion du 2 décembre au 19, afin de s'épargner des
-discussions inopportunes. La précaution, comme on le verra bientôt,
-n'était pas des mieux imaginées, car ces législateurs presque tous
-rendus à Paris, et y passant le temps à ne rien faire, ou à s'animer
-des sentiments de cette capitale, n'en devaient pas devenir plus
-indulgents pour un gouvernement bassement adulé quand il était
-tout-puissant, très-librement jugé depuis ses premiers revers, et
-menacé à la veille de sa chute d'un déchaînement universel. Un autre
-inconvénient de la convocation du Corps législatif qu'on avait voulu
-éviter, c'était l'obligation de faire élire la quatrième série (le
-Corps législatif était divisé en cinq), dont les pouvoirs expirant au
-commencement de 1813, avaient déjà été prorogés d'une année. Réunir
-des électeurs en ce moment pouvant être aussi dangereux que de
-<span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> réunir des députés, on décida de remettre à une autre année
-l'élection de la quatrième série.
-<span class="sidenote" title="En marge">Nouvelle prorogation des pouvoirs de la quatrième série.</span>
-Cette mesure, celle qui abolissait
-les listes de candidats pour la présidence du Corps législatif, celle
-enfin d'un nouvel appel de 300 mille hommes, relevaient naturellement
-de l'autorité du Sénat, qui était censé toujours assemblé, et supposé
-toujours soumis, comme il le fut effectivement jusqu'à
-l'avant-dernière heure de l'Empire. On le convoqua donc pour le 15
-novembre, et on lui présenta ces trois mesures.</p>
-
-<p>La réunion du Sénat fut entourée d'un appareil inaccoutumé. On voulait
-frapper l'esprit de la nation, parler à son c&oelig;ur, exciter son
-dévouement patriotique. Malheureusement quand on parle rarement ou
-trop tard aux nations, on est exposé à être écouté avec défiance, ou
-mal compris. L'orateur du gouvernement raconta en vain les derniers
-revers de nos armées, il se déchaîna en vain contre la perfidie des
-alliés, contre la fatale imprudence commise au pont de Leipzig, il
-montra en vain ce que la France avait à craindre d'une coalition
-victorieuse, il toucha peu un sénat insensible et abaissé, et ne
-produisit qu'un genre de conviction, c'est qu'en effet le danger était
-immense, c'est qu'en effet il fallait demander de grands efforts à la
-nation, sans beaucoup d'espérance, hélas, de la voir répondre à un
-semblable appel après quinze ans de guerres folles et inutiles! Les
-300 mille hommes à prendre sur les classes antérieures furent votés
-sans une seule objection. L'ajournement de l'élection de la quatrième
-série fut également accordé, par le motif qu'il était <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span>
-pressant de réunir le Corps législatif, motif singulier lorsqu'on
-ajournait du 2 décembre au 19 la réunion de ce corps, dont les membres
-étaient presque tous présents à Paris. Enfin, pour supprimer la liste
-des candidats à la présidence du Corps législatif, on fit valoir une
-raison non moins étrange, c'est qu'il serait possible que les
-candidats proposés ignorassent l'étiquette de la cour, ou bien fussent
-tout à fait inconnus à l'Empereur.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le Sénat vote silencieusement les mesures proposées.</span>
-Le Sénat ne contredit pas plus les
-motifs que le dispositif de ces décrets, et il les vota sans mot dire,
-comme il allait tout voter, jusqu'au jour où il voterait la déchéance
-de Napoléon lui-même sur une invitation de l'étranger!</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Déc. 1813.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Réplique de M. de Metternich à la réponse équivoque de M.
-de Bassano relativement aux propositions de Francfort.</span>
-Ces mesures politiques, militaires et financières n'avaient cessé
-d'occuper Napoléon depuis son retour à Paris. C'était un premier
-résultat qu'on aurait pu considérer comme heureux s'il n'avait pas été
-si tardif, que de transférer de M. de Bassano à M. de Caulaincourt la
-correspondance avec les cours étrangères. M. de Metternich, en
-recevant la réponse de M. de Bassano à la fois énigmatique et
-ironique, avait répliqué le 25 novembre, après en avoir conféré avec
-les cours alliées, et sa réplique contenait à peu près ce qui suit.
-<span class="sidenote" title="En marge">Demande d'une explication formelle.</span>
-On
-apprenait avec plaisir, disait-il, que l'Empereur eût enfin reconnu
-dans l'espèce de mission donnée à M. de Saint-Aignan un désir sincère
-de paix, qu'il eût désigné Manheim pour lieu de réunion d'un congrès,
-choix auquel on adhérait volontiers; mais, ajoutait-il, on ne voyait
-pas avec le même plaisir le soin que le gouvernement français mettait
-à éviter toute explication sur les bases sommaires proposées à
-Francfort, et on ne <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> pouvait se dispenser de demander avant
-toute négociation l'adoption formelle ou le rejet de ces bases.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Acceptation par M. de Caulaincourt des propositions de
-Francfort.</span>
-Il fallait s'applaudir de voir les coalisés insister encore sur
-l'adoption des bases de Francfort, bien qu'il fût déjà douteux que
-dans ce moment ils le fissent de bonne foi, et on devait se hâter de
-les prendre au mot pour les empêcher de se dédire. La présence de M.
-de Caulaincourt au département des affaires étrangères ne laissait pas
-d'incertitude sur la réponse. Il insista auprès de Napoléon, et il
-obtint qu'on répondît comme on aurait dû le faire dès le 16 novembre.
-Sans perdre un instant il écrivit le 2 décembre qu'en accédant à
-l'idée d'un congrès et au principe de l'indépendance de toutes les
-nations établies dans leurs frontières naturelles, on avait bien
-entendu adopter les bases sommaires apportées par M. de Saint-Aignan,
-qu'en tout cas on les acceptait actuellement d'une manière expresse;
-qu'elles exigeraient de la part de la France de grands sacrifices,
-mais que la France ferait volontiers ces sacrifices à la paix, surtout
-si l'Angleterre, renonçant de son côté aux conquêtes maritimes qu'on
-avait droit de lui redemander, consentait à reconnaître sur mer les
-principes de négociation qu'elle prétendait faire prévaloir sur terre.</p>
-
-<p>Il est probable que donnée dix-huit jours plus tôt, cette réponse eût
-imprimé un tout autre cours aux événements. Maintenant elle laissait
-bien des prétextes à un changement de résolution de la part des
-puissances coalisées, si, mieux instruites de notre détresse, elles
-voulaient revenir sur ce qu'elles avaient offert à Francfort.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon en se résignant aux limites naturelles, cherche à
-retenir encore des territoires au delà de ces limites.</span>
-<span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> En se résignant aux limites naturelles de la France, Napoléon
-se réservait néanmoins de retenir encore tout ce qu'il pourrait au
-delà de ces limites, et dans les instructions du plénipotentiaire que
-déjà il avait choisi (c'était M. de Caulaincourt), il établissait les
-conditions qui suivent. En concédant qu'il n'aurait rien au delà du
-Rhin, il entendait toutefois garder sur la rive droite Kehl vis-à-vis
-de Strasbourg, Cassel vis-à-vis de Mayence, et en outre la ville de
-Wesel, située tout entière sur la rive droite, mais devenue une sorte
-de ville française. Quant à la Hollande, il ne désespérait pas d'en
-garder une partie en abandonnant les colonies hollandaises à
-l'Angleterre. En tout cas il avait le projet de disputer sur les
-limites qui la sépareraient de la France, et de proposer d'abord
-l'Yssel, puis le Leck, puis le Wahal, frontière dont il était résolu à
-ne point se départir, et qui lui assurait ce qu'il avait enlevé de la
-Hollande au roi Louis. Il entendait de plus que la Hollande ne
-retournerait pas sous l'autorité de la maison d'Orange, et qu'elle
-redeviendrait république.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Conditions qu'il se propose de présenter au futur congrès
-de Manheim.</span>
-Quant à l'Allemagne, il consentait bien à renoncer à la Confédération
-du Rhin, mais à la condition qu'aucun lien fédéral ne réunirait les
-États allemands entre eux, et qu'en rendant à la Prusse Magdebourg, à
-l'Angleterre le Hanovre, on formerait de la Hesse et du Brunswick un
-royaume de Westphalie, indépendant de la France, mais destiné au
-prince Jérôme.</p>
-
-<p>Napoléon voulait qu'Erfurt fût accordé à la Saxe en dédommagement du
-grand-duché de Varsovie, <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> que la Bavière conservât la ligne de
-l'Inn, afin de n'être pas forcé de lui céder Wurzbourg, ce qui aurait
-obligé d'indemniser le duc de Wurzbourg en Italie.</p>
-
-<p>En Italie il admettait que l'Autriche eût, outre l'Illyrie,
-c'est-à-dire Laybach et Trieste, une portion de territoire au delà de
-l'Isonzo, mais à condition que la France s'avancerait dans le Piémont
-autant que l'Autriche dans le Frioul. Tout ce que la France avait
-possédé dans le Milanais, le Piémont, la Toscane, les États romains,
-constituerait un royaume d'Italie, également indépendant de l'Autriche
-et de la France, et réservé au prince Eugène.</p>
-
-<p>Le Pape retournerait à Rome, mais sans souveraineté temporelle. Naples
-resterait à Murat, la Sicile aux Bourbons de Naples. L'ancien roi de
-Piémont obtiendrait la Sardaigne seulement.</p>
-
-<p>Les îles Ioniennes feraient retour à l'un des États d'Italie, si Malte
-était cédée à la Sicile. Dans le cas contraire, les îles Ioniennes
-appartiendraient à la France avec l'île d'Elbe.</p>
-
-<p>L'Espagne serait restituée à Ferdinand VII, le Portugal à la maison de
-Bragance. Mais l'Angleterre ne retiendrait aucune des colonies de
-l'Espagne et du Portugal.</p>
-
-<p>Le Danemark conserverait la Norvége. Enfin on insérerait un article
-qui consacrerait d'une manière au moins générale les droits du
-pavillon neutre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les conditions exigées par Napoléon sont fondées sur
-l'espérance d'un ajournement des hostilités jusqu'au mois d'avril.</span>
-Telles étaient les conditions que Napoléon voulait présenter au futur
-congrès de Manheim. Malheureusement on était bien loin de compte, et
-malgré sa profonde sagacité, malgré la connaissance <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> qu'il
-avait de sa situation, au point de douter que la coalition pût lui
-offrir sérieusement les bases de Francfort, il avait encore assez de
-complaisance envers lui-même pour se flatter de faire écouter à
-Manheim de telles propositions. Il est vrai qu'en ce moment il
-nourrissait une espérance qui pouvait justifier ses derniers rêves si
-elle se réalisait, c'est que la guerre ne recommencerait qu'en avril.
-Si en effet les alliés, fatigués de cette terrible campagne,
-s'arrêtaient sur le Rhin jusqu'en avril, et lui donnaient quatre mois
-pour préparer ses ressources, il pouvait des débris de ses armées, et
-des 600 mille hommes votés par le Sénat, tirer au moins 300 mille
-combattants bien organisés, et avec cette force réunie dans sa
-puissante main, rejeter sur le Rhin l'ennemi qui aurait osé le
-franchir. Il est certain qu'avec 300 mille soldats se battant sur un
-terrain resserré et ami, avec son génie agrandi par le malheur, il
-avait de nombreuses chances de triompher. Mais lui laisserait-on ces
-quatre mois? Était-il raisonnablement fondé à l'espérer? Là était
-toute la question, et de cette question dépendaient à la fois son
-trône et notre grandeur, non pas notre grandeur morale qui était
-impérissable, mais notre grandeur matérielle qui ne l'était pas.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Activité déployée pour préparer les moyens d'une dernière
-campagne.</span>
-Du reste il se comporta non point comme s'il avait eu quatre mois,
-mais comme s'il en avait eu deux tout au plus, et il employa les
-ressources mises à sa disposition avec sa prodigieuse activité,
-naturellement plus excitée que jamais.
-<span class="sidenote" title="En marge">La première attention de Napoléon accordée aux places
-fortes.</span>
-Les places fortes étaient le
-premier objet auquel il fallait pourvoir. Elles étaient distribuées
-sur deux lignes: celles du <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> Rhin et de l'Escaut, couvrant notre
-frontière naturelle, Huningue, Béfort, Schelestadt, Strasbourg,
-Landau, Mayence, Cologne, Wesel, Gorcum, Anvers; celles de l'intérieur
-couvrant notre frontière de 1790: Metz, Thionville, Luxembourg,
-Mézières, Mons, Valenciennes, Lille, etc.
-<span class="sidenote" title="En marge">Leur état déplorable.</span>
-Nous ne citons que les
-principales. Tandis qu'on avait entouré d'ouvrages dispendieux
-Alexandrie, Mantoue, Venise, Palma-Nova, Osopo, Dantzig, Flessingue,
-le Texel, les places indispensables à notre propre défense, Huningue,
-Strasbourg, Landau, Mayence, Metz, Mézières, Valenciennes, Lille, se
-trouvaient dans un état de complet abandon. Les escarpes étaient
-debout mais dégradées, les talus déformés, les ponts-levis hors de
-service. L'artillerie insuffisante n'avait point d'affûts; on manquait
-d'outils, d'artifices, de bois pour les blindages, de ponts de
-communication entre les divers ouvrages, de chevaux pour le transport
-des objets d'armement, d'ouvriers sachant travailler le bois et le
-fer. Les officiers d'artillerie et du génie restés dans l'intérieur du
-territoire étaient presque tous des vieillards incapables de soutenir
-les fatigues d'un siége. Les approvisionnements n'étaient pas
-commencés, et l'argent qui, moyennant beaucoup d'activité, permet de
-suppléer non pas à toutes choses, mais à quelques-unes, l'argent
-n'existait point, et il était douteux que le Trésor pût le faire
-arriver à temps et en quantité suffisante. Enfin il fallait des
-garnisons, et on avait à craindre en les formant d'appauvrir l'armée
-active déjà si affaiblie.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Translation des dépôts des régiments dans les places de
-seconde ligne.</span>
-On s'attacha d'abord à pourvoir aux besoins les <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> plus
-pressants. Il était urgent de faire passer des places de première
-ligne dans les places de seconde les dépôts des régiments, afin de
-débarrasser celles qui pouvaient être investies les premières, et de
-soustraire à l'ennemi ces dépôts qui étaient la source à laquelle les
-régiments puisaient leur force. Cette mesure, déjà tardive, était
-difficile, car il fallait déplacer non-seulement les hommes valides et
-non valides, mais les administrations et les magasins. Les dépôts qui
-étaient à Strasbourg, Landau, Mayence, Cologne, Wesel, furent
-transférés à Nancy, Metz, Thionville, Mézières, Lille, etc. Le
-maréchal Kellermann, duc de Valmy, qui avait rendu tant de services
-dans l'organisation des troupes, et qui avait commandé en chef à
-Strasbourg, Mayence et Wesel, se transporta à Nancy, Metz, Mézières.
-Ce déplacement fut aussitôt commencé, malgré la rigueur de la saison.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Formation des approvisionnements et des garnisons.</span>
-Napoléon ordonna aux préfets de pourvoir d'urgence à
-l'approvisionnement des places fortes, au moyen de réquisitions
-locales, en payant ou promettant de payer dans un bref délai les
-denrées et le bétail enlevés d'autorité. On devait procéder de même
-pour les bois et pour toutes les matières dont on aurait besoin. Les
-maréchaux commandant les troupes actives, le maréchal Victor à
-Strasbourg, le maréchal Marmont à Mayence, le maréchal Macdonald à
-Cologne et Wesel, eurent pour instruction de s'occuper tant de la
-réorganisation de leurs corps que de la composition des garnisons.
-Tous les détachements revenant de la 32<sup>e</sup> division militaire,
-c'est-à-dire des pays compris entre Hambourg <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> et Wesel,
-formèrent le fond de la garnison de Wesel. Le 4<sup>e</sup> corps, infortuné
-débris de tant de corps confondus en un seul, fut chargé de la défense
-de Mayence sous le général Morand, son ancien chef. Le général
-Bertrand, qui avait commandé ce corps en dernier lieu, avait été nommé
-grand maréchal du palais en récompense de son dévouement. Strasbourg
-reçut quelques cadres ruinés, qu'on devait remplir avec des conscrits,
-et des gardes nationaux. La fidélité de l'Alsace permettait de
-recourir à la milice nationale, dont Napoléon n'aimait pas à se
-servir, excepté pour la défense des places. Des cadres d'artillerie,
-recrutés à la hâte avec des conscrits, fournirent le personnel de
-cette arme. On lui donna autant que possible de bons commandants,
-auxquels on adjoignit quelques officiers du génie, choisis parmi les
-moins âgés de ceux qui restaient en France, et on prescrivit à tous
-d'employer l'hiver à s'organiser de leur mieux. Il faut reconnaître
-que de leur part le zèle n'y faillit point.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Emploi des gardes nationales dans les places.</span>
-Les mesures adoptées pour les trois plus importantes places de la
-première ligne, Strasbourg, Mayence, Wesel, furent, sauf quelques
-différences locales, exécutées dans toutes les autres. En se
-rapprochant de la vieille France les gardes nationales furent appelées
-avec plus de confiance à la défense du pays. Nous venons de dire que
-Napoléon n'était pas très-porté à les employer. Sans doute il s'en
-défiait parce qu'elles pouvaient réfléchir d'une manière fâcheuse la
-disposition actuelle des esprits, pourtant ses motifs n'étaient pas
-exclusivement égoïstes. Dans un moment où il demandait à la
-population près de <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> 600 mille hommes, il craignait de pousser
-l'exaspération au comble en s'adressant à toutes les classes de
-citoyens à la fois, et surtout à celle des pères de famille, qui
-compose particulièrement la garde nationale. D'ailleurs, manquant des
-matières nécessaires pour armer et habiller ses soldats, il aimait
-mieux donner les draps et les fusils à l'armée qu'aux gardes
-nationales. Seulement dans les places frontières où l'on n'avait pas
-le temps de jeter des corps organisés, les gardes nationales se
-trouvant toutes formées, et ayant de plus l'esprit militaire, il les
-admit à compléter les garnisons. Il consentit aussi à s'en servir dans
-quelques grandes villes de l'intérieur où l'ordre pouvait être
-accidentellement troublé par l'extrême agitation des esprits, et il
-décida que dans ces villes les principaux habitants formés en
-bataillons de grenadiers et de chasseurs, armés et habillés à leurs
-frais, commandés par des officiers sûrs, seraient chargés de maintenir
-la tranquillité publique.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Soins donnés à la réorganisation de l'armée active.</span>
-Napoléon s'occupa ensuite de l'armée active. Aux divers maux qui
-avaient assailli nos troupes depuis leur retour d'Allemagne, venait de
-s'en ajouter un plus affreux que tous les autres, c'était le typhus.
-Né dans les hôpitaux encombrés de l'Elbe, apporté sur le Rhin par les
-blessés, les malades, les traînards, il avait exercé des ravages
-épouvantables, particulièrement à Mayence. Le 4<sup>e</sup> corps, porté à 15
-mille hommes par la réunion des 4<sup>e</sup>, 12<sup>e</sup>, 7<sup>e</sup> et 16<sup>e</sup> corps, et
-bientôt à 30 mille par l'adjonction successive des soldats isolés,
-avait perdu en un mois la moitié de son effectif, et était retombé à
-moins de 15 mille hommes. Des militaires le typhus s'était <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span>
-communiqué aux habitants, et il mourait presque autant des uns que des
-autres.
-<span class="sidenote" title="En marge">Affreux ravages du typhus.</span>
-Cet horrible fléau avait pris, sous l'influence de la misère,
-des formes hideuses et qui navraient le c&oelig;ur. On voyait chez nos
-jeunes soldats, dont la constitution était appauvrie par les
-privations et la fatigue, les doigts des pieds et des mains atteints
-par la gangrène se détacher pièce à pièce. À Mayence l'épouvante était
-devenue générale, et sur les vives instances des habitants, les
-administrateurs, dans l'espoir de diminuer l'infection, avaient
-ordonné des évacuations précipitées vers l'intérieur. Cette mesure
-avait entraîné de nouvelles calamités, et on rencontrait sur les
-routes des charrettes chargées d'une trentaine de malheureux, les uns
-morts, les autres expirant à côté des cadavres auxquels ils étaient
-attachés. De plus la contagion commençait à s'étendre de la première à
-la seconde ligne de nos places, et la ville de Metz avait frémi en
-apprenant la mort de quelques soldats atteints du typhus dans ses
-hôpitaux.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Efforts du maréchal Marmont pour arrêter la contagion.</span>
-Le maréchal Marmont, vivement ému de cet affreux spectacle, s'était
-donné beaucoup de peine pour diminuer le mal, et avait d'abord empêché
-les évacuations qui exposaient tant d'infortunés à périr sur les
-routes, et menaçaient de la contagion nos villes de l'intérieur. Il
-avait occupé d'autorité tous les bâtiments qui pouvaient être
-convertis en hôpitaux, et avait évacué les malades d'un hôpital sur
-l'autre, sans les faire transporter de ville en ville. Les
-réquisitions dans les pays environnants avaient pourvu aux besoins des
-malades, et le fléau, grâce à ces mesures bien entendues, avait paru
-sinon <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> diminuer beaucoup, du moins s'arrêter dans sa marche
-menaçante. Toutefois l'un des régiments du maréchal Marmont, le 2<sup>e</sup> de
-marine, avait été réduit en un mois de 2,162 hommes à 1,054.</p>
-
-<p>Autorisé par l'Empereur, le maréchal Marmont avait fait sortir de
-Mayence les corps qui n'étaient pas indispensables à la défense de la
-place. Le 2<sup>e</sup>, commandé par le maréchal Victor, avait été déjà
-acheminé sur Strasbourg; les 5<sup>e</sup> et 11<sup>e</sup>, réunis sous le maréchal
-Macdonald, furent dirigés sur Cologne et Wesel. Il envoya vers Worms
-les 3<sup>e</sup> et 6<sup>e</sup> qui étaient destinés à servir sous ses ordres, et ne
-laissa dans Mayence que le 4<sup>e</sup>, qui devait y tenir garnison. Enfin par
-ordre de Napoléon il tira de Mayence la garde, jeune et vieille,
-cavalerie et infanterie, et la répartit entre Kaisers-Lautern,
-Deux-Ponts, Sarreguemines, Sarre-Louis, Thionville, Luxembourg,
-Trêves, etc.</p>
-
-<p>Napoléon donna ensuite ses ordres pour la réorganisation des corps. La
-plupart devinrent de simples divisions, et contribuèrent ainsi à
-former des corps nouveaux. Il n'y eut d'exception que pour le 2<sup>e</sup>,
-cantonné à Strasbourg, et placé près de ses dépôts, où il devait
-trouver le moyen de se reconstituer avec plus de facilité et d'une
-manière plus complète.
-<span class="sidenote" title="En marge">Recrutement des corps retirés sur le Rhin.</span>
-On commença par prendre dans les dépôts
-d'infanterie tout ce qu'ils contenaient en sujets passablement
-instruits. Napoléon espérait en tirer 500 soldats par régiment, et
-porter tout de suite à 80 mille hommes l'infanterie des divers corps
-cantonnés sur le Rhin. Les conscrits demandés aux classes antérieures
-par les derniers décrets, devaient <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> être expédiés sur les
-dépôts les plus voisins, y être instruits et équipés le plus tôt
-possible, et selon qu'on aurait deux, trois ou quatre mois, pourraient
-porter jusqu'à 100, 120, ou 140 mille hommes l'infanterie de l'armée
-du Rhin. Les conscrits de ces mêmes classes appartenant aux
-départements frontières devaient être jetés dans les places fortes,
-enfermés dans quelques cadres qu'on y laisserait, et s'y former en
-tenant garnison. Ceux-là auraient certainement le loisir de
-s'instruire et de s'équiper, pourvu toutefois qu'ils eussent le temps
-d'arriver avant que nos places fussent investies.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Forces consacrées à la Hollande et à la Belgique.</span>
-Après ces soins donnés à la frontière du Rhin, Napoléon s'occupa
-spécialement de la frontière de Belgique, qui devait être la plus
-menacée si on voulait nous contester nos limites naturelles. Il
-s'occupa aussi de la Hollande, qui couvrait la Belgique. Ces deux
-contrées, mal gardées, étaient extraordinairement agitées, et il était
-urgent d'y envoyer des forces respectables. Le général Molitor, chargé
-de défendre la Hollande, avait pour toute ressource quelques régiments
-étrangers peu sûrs, et quelques bataillons français faiblement
-composés. C'étaient de bien pauvres moyens à opposer à Bernadotte, qui
-en ce moment se dirigeait vers la Hollande avec la majeure partie de
-son armée, et ce n'était pas le maréchal Macdonald, placé à trente
-lieues avec les débris des 5<sup>e</sup> et 11<sup>e</sup> corps, qui pouvait être d'un
-grand secours pour le général Molitor. Napoléon s'efforça de lui
-expédier en toute hâte quelques renforts. Il s'était flatté dans le
-principe de sauver les puissantes garnisons de Dresde et de Hambourg,
-<span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> qui auraient suffi sans aucun doute pour nous maintenir en
-possession de la Hollande et de la Belgique. Mais on a vu le sort de
-la garnison de Dresde devenue prisonnière de guerre en violation de
-tous les principes; et, quant à celle de Hambourg, tandis que le
-maréchal Davout songeait à se mettre à sa tête, et à marcher avec elle
-vers le Rhin, les troupes de Bernadotte inondant la Westphalie,
-l'avaient obligée de se renfermer dans ses retranchements. Il n'y
-avait donc plus rien à attendre de ce côté, et c'étaient 70 mille
-soldats excellents enlevés à la défense de l'Empire. Les régiments du
-maréchal Davout, qui avaient fourni des bataillons au 1<sup>er</sup> corps
-fait prisonnier à Dresde, et au 13<sup>e</sup> enfermé dans Hambourg, avaient
-tous leurs dépôts en Belgique. Napoléon versa des conscrits dans ces
-dépôts, espérant ainsi composer une armée de 40 mille hommes
-d'infanterie, qu'il voulait confier au brave général Decaen. Jetant
-aussi des conscrits et des gardes nationales dans les places, surtout
-dans Anvers, il comptait que cette armée dite du Nord, portée à
-cinquante mille hommes de toutes armes, man&oelig;uvrant entre Utrecht,
-Gorcum, Breda, Berg-op-Zoom, Anvers, et protégée par les inondations,
-suffirait à couvrir la Hollande et la Belgique.</p>
-
-<p>L'armée active du Rhin pourrait alors se consacrer exclusivement à sa
-tâche, sans inquiétude pour la conservation des Pays-Bas, et tenir
-tête aux troupes de la coalition qui prendraient l'offensive, soit
-qu'elles vinssent en colonnes séparées par Cologne, Mayence,
-Strasbourg, soit qu'elles se présentassent en une seule masse par
-l'une de ces trois <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> routes. On vient de voir que Napoléon, en
-prenant dans les dépôts les hommes actuellement formés, et en y
-ajoutant ensuite les conscrits des anciennes classes qu'on se
-dispenserait en cas d'urgence de faire passer par les dépôts et qu'on
-enverrait directement aux régiments, espérait porter d'abord à 80,
-puis à 140 mille hommes l'infanterie des corps établis sur le Rhin.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se flatte de pouvoir porter les armées du Rhin à
-200 mille hommes, et la garde impériale à 100 mille.</span>
-Il
-se flattait, en réorganisant sa cavalerie et son artillerie, de les
-porter à 200 mille hommes au printemps, et enfin à 300 mille en y
-joignant la garde impériale. Il projetait en effet de donner à
-celle-ci une extension qu'elle n'avait jamais eue. Voici quelles
-furent à cet égard ses combinaisons.</p>
-
-<p>Bien qu'elle eût de graves inconvénients, la garde, par son excellent
-esprit, par sa forte discipline, avait rendu les plus grands services
-dans la dernière campagne, soit en frappant des coups décisifs les
-jours de bataille, soit en conservant dans les revers une tenue que ne
-présentait pas le reste de l'armée. Elle était réduite en ce moment à
-environ 12 mille hommes d'infanterie, et à 3 ou 4 mille de cavalerie.
-Elle consistait en deux divisions de vieille garde, grenadiers et
-chasseurs, deux de moyenne garde, fusiliers et flanqueurs, et quatre
-de jeune garde, tirailleurs et voltigeurs. Comme elle abondait en
-sujets capables de devenir de très-bons sous-officiers, il était
-facile de l'étendre sans en altérer l'esprit, sans en diminuer la
-consistance. C'était de tous les corps de l'armée celui où il était le
-plus aisé de jeter des milliers de jeunes gens, qui se transformaient
-tout de suite en soldats.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le général Drouot, son caractère, son rôle dans le
-commandement et l'organisation de la garde impériale.</span>
-Napoléon avait pour y réussir une facilité
-de plus, due tout entière à un seul <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> homme, et cet homme était
-l'illustre Drouot, officier supérieur d'artillerie dans la garde, et
-modèle accompli de toutes les vertus guerrières. Drouot, simple et
-même un peu gauche dans ses allures, n'avait pas été d'abord apprécié
-par Napoléon. Mais tandis que dans ces guerres incessantes, l'ambition
-faisant des progrès et la fatigue aussi, on était obligé de
-récompenser plus chèrement des services moindres, Napoléon avait été
-frappé de l'attitude de cet officier, connaissant à fond toutes les
-parties de son métier, s'y appliquant avec une ardeur infatigable,
-sans se relâcher jamais, sans chercher comme beaucoup d'autres à se
-faire valoir à mesure que les difficultés augmentaient, proportionnant
-ainsi en silence son intrépidité aux périls, son zèle aux embarras,
-n'ayant pas flatté son maître jadis, ne cherchant pas à l'affliger par
-ses critiques aujourd'hui, se bornant à servir de toutes ses facultés
-le prince et la patrie qu'il confondait dans la même affection et le
-même dévouement. Napoléon comme les despotes de génie, jouissant des
-adulateurs sans les croire, ne pouvait s'empêcher d'estimer et de
-rechercher les honnêtes gens quand il les rencontrait, et il avait peu
-à peu ressenti pour Drouot un penchant qui s'était accru avec ses
-malheurs, et, au moment où nous sommes arrivés, il avait résolu de lui
-confier sa garde tout entière. Il s'était aperçu que le ministre
-Clarke succombait sous la besogne, et même que sa fidélité
-s'ébranlait. Aussi avait-il commencé à s'en défier profondément. Il
-fit donc de Drouot, sans lui conférer d'autre titre que celui de son
-aide de <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> camp, un véritable ministre de la garde impériale. Il
-lui attribua le soin de toutes les promotions, qui allaient devenir
-nombreuses dans un corps destiné à s'accroître considérablement, et
-lui confia en outre sa dernière ressource, <cite>sa poire pour la soif</cite>,
-comme il l'appelait, les 63 millions restant de ses économies
-personnelles, certain que Drouot équiperait les divers corps de la
-garde avec autant d'économie qu'on pouvait l'espérer de la probité la
-plus pure, de la vigilance la plus soutenue.</p>
-
-<p>En conséquence, d'après les instructions de Napoléon, les compagnies
-furent portées de quatre à six dans les bataillons de la garde. Les
-bataillons durent être portés à dix-huit dans la vieille garde, à huit
-dans la moyenne, à cinquante-deux dans la jeune. La vieille garde
-devait se recruter avec des sujets d'élite prélevés sur toute l'armée,
-la moyenne et la jeune avec des conscrits, en ayant soin de choisir
-les meilleurs. Ces diverses combinaisons, si elles s'exécutaient, ne
-pouvaient pas donner moins de 80 mille hommes d'infanterie. Avec la
-cavalerie, l'artillerie, le génie, les parcs, Napoléon ne croyait pas
-rester au-dessous de 100 mille hommes. Il autorisa Drouot à acheter
-des chevaux, à faire confectionner des affûts pour l'artillerie, à
-créer à Paris et à Metz des ateliers d'habillement, en lui
-recommandant de tout faire, de tout payer lui-même, et sans employer
-l'intermédiaire du ministre de la guerre. Drouot devait recevoir du
-trésorier particulier de Napoléon les fonds dont il aurait besoin.</p>
-
-<p>Avec 200 mille hommes de l'armée de ligne, avec 100 mille hommes de
-la garde impériale, Napoléon <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> ne désespérait pas de rejeter
-hors de notre territoire les armées de la coalition qui oseraient
-l'envahir. On verra bientôt, par ce qu'il fit avec 80 mille, si cette
-espérance était présomptueuse!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Soins donnés au recrutement des armées d'Espagne et
-d'Italie.</span>
-Napoléon s'occupa ensuite de l'Italie et de l'Espagne. Le prince
-Eugène était sur l'Adige avec environ 40 mille hommes, s'y faisant
-respecter de l'ennemi, et ayant chance de s'y maintenir malgré les
-tentatives de débarquement des Anglais, si Murat bornait son
-infidélité à l'inaction. Napoléon ne voulant ni augmenter le nombre
-des Italiens dans l'armée du prince Eugène, ni donner à l'Italie de
-nouveaux motifs de mécontentement, s'abstint d'y lever la
-conscription, et prit le parti d'y envoyer de France une masse
-suffisante de conscrits. Il avait déjà porté à 28 mille recrues la
-part du prince Eugène dans les levées votées en octobre, et il lui en
-destina 30 mille dans les 300 mille hommes à prendre sur les anciennes
-classes. Il ordonna de les choisir en Franche-Comté, en Dauphiné, en
-Provence, afin qu'ils eussent de moindres distances à parcourir. Le
-prince Eugène devait les vêtir avec les ressources abondantes de
-l'Italie, puis les introduire dans les cadres de son armée, ce qui
-pourrait lui procurer près de 100 mille combattants au mois d'avril.
-Là comme ailleurs la question était tout entière dans le temps qui
-s'écoulerait avant la reprise des opérations.</p>
-
-<p>Enfin, quoique ayant renoncé à l'Espagne, Napoléon devait toutefois
-s'occuper des Pyrénées, menacées par les Espagnols, les Portugais et
-les Anglais, les uns et les autres affichant l'espérance de venger
-<span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> l'invasion de l'Espagne par celle de la France. L'armée
-d'Aragon confiée au maréchal Suchet, l'armée dite d'Espagne confiée au
-maréchal Soult, comptaient vingt régiments chacune, et avaient leurs
-dépôts entre Nîmes, Montpellier, Perpignan, Carcassonne, Toulouse,
-Bayonne, Bordeaux. Napoléon ordonna à ces deux armées de détacher un
-cadre de bataillon par régiment, ce qui était facile avec la
-diminution d'effectif qu'elles avaient éprouvée, et d'envoyer ces
-cadres à Montpellier, Nîmes, Toulouse et Bordeaux, où seraient réunis
-60 mille conscrits des anciennes classes. Chacun de ces quarante
-bataillons recevant 1500 recrues, devait en envoyer 500 aux armées
-d'Espagne et d'Aragon, ce qui recruterait ces armées de 20 mille
-hommes, et permettrait de conserver le long des Pyrénées une réserve
-de 40 mille pour parer à tous les événements.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ménagements employés pour rendre moins sensibles les levées
-d'hommes ordonnées coup sur coup.</span>
-Avec les diverses ressources réunies sur les frontières de la
-Belgique, du Rhin, de l'Italie, des Pyrénées, Napoléon persistant à
-compter sur un répit de quatre mois, ne désespérait pas de triompher
-des immenses périls de sa situation. Seulement la disposition à obéir
-à ses lois sur le recrutement diminuait de jour en jour, et ce n'était
-pas le langage bruyant des journaux asservis, ce n'était pas le
-silence du Sénat, qui pouvaient changer cette disposition en un
-patriotisme ardent. S'appliquant à rendre moins sensibles les
-sacrifices exigés de la population, il recommanda d'achever d'abord la
-levée sur les trois dernières classes de 1813, 1812, 1811, et de ne
-pas remonter plus haut pour le moment. Cette première levée devait
-procurer de 140 <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> à 150 mille hommes. C'était seulement après
-l'avoir terminée qu'on aurait recours aux classes plus anciennes, en
-négligeant toujours les hommes mariés, ou peu aptes au service, ou
-indispensables à leurs familles. Par le même motif il voulut qu'on
-s'adressât en premier lieu aux provinces menacées d'invasion, comme
-les Landes, le Languedoc, la Franche-Comté, l'Alsace, la Lorraine, la
-Champagne, provinces où l'esprit était meilleur et le péril plus
-frappant. Toujours par esprit de ménagement, Napoléon fit retarder la
-levée de 1815, qui ne pouvait fournir que des soldats beaucoup trop
-jeunes, et qui n'eût fait qu'ajouter une nouvelle souffrance à des
-souffrances déjà trop vives et trop multipliées. Si la paix ne mettait
-pas un terme prochain à cette guerre, il réservait la conscription de
-1815 pour la fin de l'année.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ateliers extraordinaires pour la fabrication des vêtements
-et des armes.</span>
-Ce n'était pas tout que de lever des hommes, il fallait les équiper,
-les armer, les pourvoir de chevaux de selle et de trait. Napoléon créa
-des ateliers extraordinaires à Paris, à Bordeaux, à Toulouse, à
-Montpellier, à Lyon, à Metz, etc., afin d'y façonner des habits et du
-linge, avec des draps et des toiles, qu'on achetait ou requérait en
-payant comptant. L'équipement quoique difficile rencontrait encore
-moins d'obstacles que les remontes. La France cependant avait été
-moins épuisée que l'Allemagne en chevaux de selle, et elle en
-possédait un assez grand nombre d'excellents. Les chevaux de trait
-pour l'artillerie et les équipages ne laissaient rien à désirer. On
-venait d'en acheter cinq mille.
-<span class="sidenote" title="En marge">Achats de chevaux.</span>
-Napoléon en fit acheter encore autant,
-et ordonna d'en requérir dix mille autres en les payant, et ces
-<span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> vingt mille chevaux suffisaient avec ceux qui restaient pour
-une guerre à l'intérieur. Les chevaux de selle étaient plus rares.
-Drouot dut en chercher pour la garde. Des fonds furent envoyés à tous
-les régiments pour acheter autour d'eux ceux qu'ils pourraient se
-procurer.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Manière de suppléer au manque de fusils.</span>
-On avait de la poudre, du plomb, des fers de toute sorte, des armes
-blanches, des canons, mais on manquait de fusils, et ce fut l'une des
-principales causes de notre ruine. Pendant sa prospérité Napoléon en
-avait poussé la fabrication jusqu'à un million. Mais la campagne de
-Russie où plus de 500 mille avaient été enfouis sous les neiges, celle
-d'Allemagne où nous en avions perdu deux cent mille, les places
-étrangères enfin dans lesquelles il était resté une assez grande
-quantité d'armes françaises, avaient épuisé nos arsenaux. Les ateliers
-pour la fabrication des fusils étaient plus difficiles à créer que les
-ateliers pour l'habillement et le harnachement, et pourtant c'était
-n'avoir rien fait que de se procurer des hommes si on ne parvenait à
-les armer. Chose étrange qui caractérisait bien cette politique, si
-occupée de la conquête, et si oublieuse de la défense, la France
-menacée avait plus de peine à trouver trois cent mille fusils que
-trois cent mille hommes pour les porter.</p>
-
-<p>On tira des ouvriers des provinces où les diverses industries du fer
-sont pratiquées, et on les réunit soit à Paris, soit à Versailles,
-afin d'y établir des ateliers pour la réparation et la fabrication des
-armes à feu. On en fit autant dans les grandes places de seconde
-ligne. On eut recours à un autre moyen <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> pour se procurer des
-fusils, ce fut de désarmer les régiments étrangers, tous devenus
-suspects à l'exception des Suisses et des Polonais. Le même jour et
-sur divers points on désarma les Hollandais, les Anséates, les
-Croates, les Allemands, et on mit à pied ceux d'entre eux qui
-appartenaient à la cavalerie. Cette mesure procura quelques mille
-fusils et quelques centaines de chevaux. On vida ensuite les arsenaux
-de la marine, et néanmoins l'entêtement de l'esprit de conquête était
-tel chez Napoléon, qu'il ne craignit pas de faire embarquer à Toulon
-pour Gênes 50 mille fusils destinés à l'Italie, dans un moment où il
-n'était pas sûr d'en avoir assez pour la défense de Paris!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon, tout en déployant la plus grande activité
-administrative, a recours aussi à la politique pour refaire ses
-ressources.</span>
-Pendant qu'il s'efforçait ainsi de rétablir ses ressources par des
-prodiges d'activité administrative, il songea à s'en ménager
-quelques-unes aussi par une politique sage, mais trop tardive! Il
-envoya le général Delort à Francfort pour traiter avec les généraux
-ennemis de la reddition des forteresses de la Vistule et de l'Oder, à
-la condition de la rentrée immédiate des garnisons en France avec
-armes et bagages.
-<span class="sidenote" title="En marge">Négociation entreprise pour faire rentrer les garnisons de
-la Vistule, de l'Oder et de l'Elbe.</span>
-Si cette condition était agréée, le général Delort
-devait faire ensuite des ouvertures pour les garnisons bien plus
-importantes de Hambourg, de Magdebourg, de Wittenberg, d'Erfurt, etc.
-Une pareille convention eût fait rentrer cent mille soldats de
-première qualité, et en eût procuré, il est vrai, un nombre égal aux
-coalisés, en mettant fin au blocus des places. Mais tandis qu'elle
-nous eût restitué de bons soldats, elle n'eût rendu disponibles chez
-nos ennemis que les soldats les plus médiocres, et d'ailleurs <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span>
-dans l'état de dénûment où nous étions, cent mille hommes nous
-importaient plus que deux cent mille à la coalition. Malheureusement
-cette raison, qui avait provoqué la violation de la capitulation de
-Dresde, nous laissait peu d'espérance de réussir dans une négociation
-de ce genre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Importance et difficulté de rendre disponibles les armées
-d'Espagne.</span>
-Il y avait une ressource bien supérieure encore à celle-là, c'était
-celle qu'on aurait trouvée dans les armées d'Espagne, si on avait pu
-les reporter des Pyrénées vers le Rhin. Là, indépendamment du nombre,
-tout était excellent, incomparable: aucune troupe en Europe ne valait
-les régiments du maréchal Suchet, ni ceux du maréchal Soult. Ces
-derniers, restes de plusieurs armées toujours malheureuses, étaient,
-il est vrai, dégoûtés de servir; mais le Rhin à défendre, et le
-commandement direct de Napoléon, eussent certainement converti leur
-dégoût en zèle ardent. Il y a peu de témérité à dire que si les
-quatre-vingt mille hommes placés actuellement dans les mains du
-maréchal Suchet et du maréchal Soult s'étaient trouvés entre le Rhin
-et Paris, jamais la coalition n'aurait approché des murs de notre
-capitale. Pour les y amener il aurait fallu conclure la paix avec les
-Espagnols, mais cette paix qui semblait devoir être si facile en
-rendant aux Espagnols leur roi et leur territoire, était plus
-difficile peut-être que celle qu'on espérait négocier à Manheim. Il ne
-suffisait pas en effet que Napoléon renonçât à l'Espagne pour que
-l'Espagne renonçât à lui, qu'il repassât les Pyrénées pour qu'elle
-consentît à ne pas les passer elle-même en compagnie des Portugais et
-des Anglais. Le châtiment des fautes <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> serait en vérité trop
-léger s'il suffisait de n'y pas persister pour en abolir les
-conséquences!</p>
-
-<p>Napoléon, ainsi que nous l'avons dit, avait depuis environ deux années
-résolu d'abandonner l'Espagne, sans dire toutefois son secret, qui a
-laissé assez de traces dans nos archives pour que l'histoire n'en
-puisse douter.
-<span class="sidenote" title="En marge">Projet de négociation dans la vue de conclure la paix avec
-les Espagnols.</span>
-Cependant avec un caractère tel que le sien, il n'était
-pas possible qu'il fît franchement le sacrifice d'une conquête, et il
-s'était encore flatté l'année précédente de conserver les provinces de
-l'Èbre. Ce dernier rêve s'était enfin évanoui, et il était décidé à
-rendre purement et simplement l'Espagne à Ferdinand VII, moyennant que
-ce prince signât la paix, et la fît accepter à son peuple. Les
-conditions du traité étaient faciles à imaginer. On délivrerait
-d'abord Ferdinand VII et les princes détenus avec lui à Valençay; on
-rendrait de plus les prisonniers de guerre et les places fortes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Conditions présumables d'une semblable paix.</span>
-En
-retour, les armées espagnoles rentreraient chez elles, exigeant que
-les troupes anglaises rentrassent à leur suite. Il semblait qu'après
-ces satisfactions réciproques, la France et l'Espagne n'eussent plus
-rien à se demander l'une à l'autre. Mais de fâcheuses circonstances
-compliquaient cette situation en apparence si simple. Les Espagnols
-aspiraient à se venger, et à ravager la France à leur tour. Les
-Anglais, après avoir contribué puissamment à leur délivrance,
-n'étaient pas gens à prendre le congé qu'on leur signifierait, et à
-repasser les Pyrénées sur une sommation partie de Cadix ou de Madrid.
-<span class="sidenote" title="En marge">Difficulté d'en faire exécuter les conditions après l'avoir
-conclue.</span>
-D'ailleurs un engagement contenant la condition de ne pas traiter
-l'une sans l'autre <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> liait l'Angleterre et l'Espagne. Enfin les
-Cortès, exerçant en ce moment la royauté, n'étaient pas pressées de
-résigner leur toute-puissance aux pieds de Ferdinand VII, et n'avaient
-pas autant que l'Espagne et que lui-même le désir de son retour. En
-tout cas elles ne voulaient lui rendre son sceptre qu'à condition
-qu'il prêterait serment à la constitution de Cadix. Par ces divers
-motifs il se pouvait que ni les Anglais ni les représentants de
-l'Espagne ne consentissent à la ratification d'un traité signé à
-Valençay, pour recouvrer Ferdinand VII auquel ils ne tenaient guère.
-Ferdinand lui-même, une fois délivré, pouvait bien ne pas se soucier
-du traité qui lui aurait rendu sa liberté, dire qu'on ne devait rien à
-qui vous avait trompé, et s'armer ainsi d'une raison alléguée jadis
-par François I<sup>er</sup>, et nullement condamnée par les docteurs en droit
-public, c'est qu'un engagement pris en captivité ne lie pas. La
-conduite suivie en 1808 envers la famille royale d'Espagne avait été
-telle, que personne en Europe, même en France, n'eût osé blâmer le
-prisonnier de Valençay. Napoléon, ce lion si fier, n'eût paru en cette
-occasion qu'un renard pris au piége.</p>
-
-<p>Si au contraire, par une défiance toute naturelle, Napoléon détenait
-Ferdinand VII jusqu'à ce que le traité conclu avec lui eût été porté à
-Cadix et accepté par la régence, il était possible, les Anglais
-aidant, et aussi les Cortès, qu'on repoussât le traité, qu'on le
-déclarât nul comme ayant été conclu en captivité, et qu'on en remît
-l'acceptation jusqu'à la rentrée de ce prince en Espagne. Ferdinand
-VII en serait plus longtemps prisonnier, mais les Anglais n'auraient
-<span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> pas plus de chagrin que les libéraux espagnols de sa captivité
-prolongée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le parti le plus sûr était de faire partir Ferdinand VII
-pour l'Espagne, en se fiant à sa bonne foi pour l'exécution du traité
-conclu avec lui.</span>
-Dans cette alternative de voir le traité méconnu par Ferdinand VII ou
-par ceux qui exerçaient son autorité en son absence, le plus sûr eût
-été encore de renvoyer tout simplement le monarque espagnol dans ses
-États. En le renvoyant on avait au moins la chance de sa fidélité à sa
-parole, dont son extrême dévotion offrait quelque garantie, tandis
-qu'en expédiant le traité sans lui, on avait la presque certitude que
-ce traité serait repoussé par les Anglais et par les Espagnols, fort
-impatients les uns et les autres d'envahir le midi de la France. M. de
-Caulaincourt était d'avis de courir le risque de la confiance.
-Napoléon, qui ne se fiait pas du tout à Ferdinand VII, et qui avait
-ses raisons pour cela, voulut user d'un moyen terme consistant, après
-avoir conclu un traité avec Ferdinand VII, à faire porter secrètement
-ce traité en Espagne par un homme sûr qui tâcherait d'éveiller chez
-les vieux serviteurs de la dynastie le désir de la revoir, et qui
-aurait d'ailleurs pour les persuader un autre argument, celui de la
-restitution immédiate des places fortes espagnoles. De plus, comme il
-arrive souvent entre alliés faisant la guerre en commun, les Anglais
-et les Espagnols étaient assez mécontents les uns des autres, et il
-était probable que les Espagnols ne seraient pas fâchés de pouvoir
-dire aux Anglais qu'ils n'avaient plus besoin d'eux, auquel cas ces
-derniers, privés du concours des armées espagnoles, et n'ayant plus de
-ligne de retraite assurée à travers les Pyrénées, n'oseraient pas
-rester sur la frontière française.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Envoi de M. de Laforest à Valençay.</span>
-Ce fut d'après ces vues que Napoléon arrêta sa conduite à l'égard de
-Ferdinand VII. Il donna l'ordre à M. de Laforest, longtemps
-ambassadeur à Madrid, de se rendre sous un nom supposé à Valençay, de
-s'aboucher en grand secret avec les princes espagnols, et de leur
-proposer les conditions de paix suivantes: évacuation réciproque des
-territoires, retour de Ferdinand VII à Madrid, restitution des
-prisonniers, retraite des Anglais.&mdash;Napoléon y ajoutait diverses
-conditions particulières qui lui faisaient honneur, et qui importaient
-autant à l'Espagne qu'à nous.
-<span class="sidenote" title="En marge">Conditions que M. de Laforest doit proposer aux princes
-espagnols.</span>
-La première consistait à stipuler que
-Ferdinand VII servirait à Charles IV la pension à laquelle Joseph
-s'était obligé, et qui avait été très-inexactement payée; la seconde,
-qu'il accorderait amnistie entière aux Espagnols qui s'étaient
-attachés à la France; la troisième, que l'Espagne conserverait
-non-seulement son territoire continental actuellement restitué, mais
-son territoire colonial, et qu'aucune de ses colonies ne serait cédée
-à la Grande-Bretagne. Il n'y avait rien dans ces conditions que
-Ferdinand, en consultant son c&oelig;ur de fils, de roi et d'Espagnol,
-pût refuser. Restait enfin une dernière clause plus difficile à
-énoncer que les autres, mais que Ferdinand VII, pour redevenir libre,
-était bien capable d'accueillir, c'était d'épouser la fille de Joseph
-Bonaparte. M. de Laforest devait être plus réservé quant à celle-ci,
-mais il avait ordre de l'articuler après les autres, quand le moment
-de tout dire serait venu. Ce traité conclu et signé, un personnage de
-confiance choisi de concert avec les princes espagnols, irait
-très-secrètement le porter à la régence, afin de ne pas <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span>
-donner aux Anglais et aux chefs du parti libéral le temps d'en
-empêcher la ratification. Cette ratification obtenue, Ferdinand,
-accompagné de son frère don Carlos, de son oncle don Antonio,
-prisonniers comme lui à Valençay, quitterait la France pour remonter
-sur le trône des Espagnes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de San-Carlos mandé à Paris pour seconder la
-négociation.</span>
-Tandis que M. de Laforest se mettait en route, Napoléon, afin qu'il
-n'y eût pas de temps perdu, fit venir de Lons-le-Saulnier, où il était
-en surveillance, le duc de San-Carlos, personnage considérable,
-autrefois l'un des familiers de Ferdinand VII, l'accueillit de la
-façon la plus amicale, l'entretint longuement, réussit à le persuader,
-et le fit partir ensuite pour Valençay, afin qu'il allât seconder M.
-de Laforest, qui rencontrait des difficultés auxquelles on ne se
-serait pas attendu, tant cette coupable affaire d'Espagne devait être
-suivie de punitions de tout genre, petites et grandes!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de M. de Laforest à Valençay.</span>
-M. de Laforest, en paraissant à Valençay, avait extrêmement surpris
-Ferdinand VII. Ce prince, prisonnier depuis près de six ans avec son
-frère et son oncle, avait vécu dans une ignorance presque complète de
-ce qui se passait en Europe, mais avait pu voir cependant par quelques
-journaux français qu'on lui laissait lire, que la guerre d'Espagne se
-prolongeait indéfiniment, que par conséquent ses sujets se
-défendaient, que l'Europe non plus n'était pas soumise puisque la
-guerre était incessante avec elle, et il avait assez de sagacité pour
-juger que dès lors sa cause n'était pas entièrement perdue. On
-soupçonnait en outre que le curé de Valençay, chargé de lui dire la
-messe et de le confesser, l'informait <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> de ce qu'il avait
-intérêt à savoir, et probablement lui avait fait connaître la gravité
-des événements de 1812 et de 1813. Il aurait donc pu n'être pas
-complètement étonné des communications de M. de Laforest.
-<span class="sidenote" title="En marge">Profonde défiance de Ferdinand VII.</span>
-Mais
-l'infortune et la captivité avaient singulièrement développé chez ce
-prince les dispositions naturelles de son caractère, la défiance et la
-dissimulation. Tout ce qu'il avait d'intelligence (et il n'en manquait
-pas) il l'employait à regarder autour de lui, à rechercher si on ne
-voulait pas lui nuire, à se taire, à ne pas agir, de peur de donner
-prise à la volonté malfaisante de laquelle il dépendait depuis tant
-d'années. Dissimuler, tromper même, lui semblaient de légitimes
-défenses contre l'oppression à laquelle il était soumis, et la
-politique qui l'avait conduit de Madrid à Valençay lui donnait
-assurément bien des droits. La défiance était arrivée chez lui à un
-tel degré qu'il était en garde contre ses plus fidèles serviteurs,
-contre ceux mêmes qui étaient détenus en France pour sa cause, et
-qu'il était toujours prêt à les regarder comme de secrets complices de
-Napoléon. Du reste il n'était pas très-malheureux. Se confesser, bien
-vivre, se promener, ne courir aucun danger, composaient pour lui une
-sorte de bien-être auquel il s'était habitué. Son âme dépourvue de
-ressort pliait ainsi sous l'oppression, mais en pliant s'enfonçait
-profondément en elle-même, et lorsqu'on voulait l'en faire sortir s'y
-refusait obstinément, comme un animal à la fois timide et farouche,
-que les plus grandes caresses ne peuvent tirer de sa retraite. Son
-frère don Carlos était plus vif, sans être plus ouvert; son oncle
-était à peu près stupide.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Ce prince affecte de ne pas comprendre les
-ouvertures de M. de Laforest, et de ne pouvoir pas y répondre.</span>
-Quand M. de Laforest vint soudainement apprendre à Ferdinand VII que
-Napoléon songeait à lui rendre la liberté et le trône, sa première
-idée fut qu'on le trompait, et qu'il y avait sous cette démarche
-quelque perfidie cachée. Les motifs qu'alléguait M. de Laforest, pour
-éviter l'aveu trop clair de nos malheurs, et qui consistaient à dire
-que Napoléon agissait ainsi pour arracher l'Espagne aux Anglais et aux
-anarchistes, n'étaient pas de nature à produire beaucoup d'illusion,
-et Ferdinand cherchait quelle sombre machination pouvait être cachée
-sous une proposition aussi imprévue. Dans son premier entretien, il
-écouta beaucoup, parla peu, se borna à dire que, privé de toute
-communication avec le monde, il ne savait rien, qu'il était hors
-d'état par conséquent de se former une opinion sur quoi que ce fût,
-qu'il était placé sous la main toute-puissante de Napoléon, qu'il s'y
-trouvait bien, qu'il ne demandait pas à sortir de sa retraite, et
-qu'il ne cesserait jamais d'être reconnaissant des bons procédés qu'on
-avait pour lui. Voilà ce que l'oppression fait des êtres soumis à son
-empire! Napoléon en était venu à ce point de ne pouvoir faire accepter
-à Ferdinand VII ni la liberté ni le trône, dans un moment où il aurait
-eu tant d'intérêt à lui rendre l'un et l'autre! M. de Laforest vit
-bien qu'il fallait laisser à cette âme défiante et effarouchée le
-temps de se rassurer et de réfléchir. Il le quitta, pour le revoir le
-lendemain.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Laforest prend du temps pour se faire comprendre des
-princes espagnols.</span>
-Ferdinand VII, après avoir conféré avec son frère et son oncle, et
-surtout avec lui-même, avait compris que Napoléon devait être dans de
-grands embarras, <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> et que son offre de lui restituer le trône
-était sincère. Mais avant d'écouter une proposition qui se présentait
-sous un aspect si attrayant, il voulait savoir si on ne cherchait pas
-à lui tendre des piéges cachés, et à lui arracher des engagements
-dangereux ou déshonorants. D'ailleurs, dépourvu à Valençay de toute
-autorité sur l'Espagne, il avait à craindre (et cette crainte était
-fondée) de ne pouvoir tenir les engagements qu'on l'obligerait à
-souscrire. Il résolut donc, en s'ouvrant davantage, de prendre une
-attitude un peu plus royale, mais d'être toujours extrêmement
-circonspect.</p>
-
-<p>M. de Laforest en le revoyant le lendemain le trouva beaucoup plus
-composé dans son attitude, prenant place entre son oncle et son frère
-comme leur maître hiérarchique, se posant en un mot et parlant en
-monarque. Il ne dissimula pas qu'il commençait à regarder comme
-sérieuse la proposition qu'on lui adressait, qu'il en devinait même la
-véritable cause, mais il affecta de ne pouvoir s'arrêter à aucun
-parti, privé qu'il était de conseillers, et affirma surtout qu'il
-était sans autorité, car il ne savait si ce qu'on signerait à Valençay
-serait accepté et exécuté à Madrid. Toutefois il était facile de
-deviner qu'il ne voulait pas rompre ces pourparlers, et refermer sur
-lui la porte de sa prison prête à s'ouvrir. Visiblement il était
-très-anxieux. M. de Laforest lui ayant offert de recevoir son ancien
-précepteur, le chanoine Escoïquiz tenu en surveillance à Bourges, son
-secrétaire intime Macanaz tenu en surveillance à Paris, l'illustre
-Palafox prisonnier à Vincennes, enfin le duc de San-Carlos interné à
-Lons-le-Saulnier, il <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> parut n'accorder confiance à aucun de ces
-hommes. On eût dit que les nommer c'était à l'instant même les perdre
-dans son esprit.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ferdinand VII finit par prendre confiance, et par
-s'expliquer avec plus de franchise.</span>
-Les conférences continuèrent, et l'évidente bonne foi de M. de
-Laforest, la simplicité frappante des conditions qu'il apportait,
-finissant par agir sur l'esprit de Ferdinand, le désir surtout de la
-liberté exerçant son influence, il se rassura peu à peu, et se mit à
-raisonner avec infiniment de sens sur ce qu'on lui proposait. Enfin
-l'arrivée de M. de San-Carlos, qui avait vu, entendu Napoléon, et pu
-apprécier la sincérité de ses intentions, acheva de triompher des
-ombrages du captif de Valençay. M. de San-Carlos eut bien lui-même un
-instant de défiance à vaincre chez son maître, mais il parvint bientôt
-à se faire écouter, et dès lors on entra sérieusement en matière.
-Ferdinand VII n'avait rien à objecter à la proposition de rentrer en
-Espagne, de remonter sur le trône, de servir une pension à son père,
-de conserver tout le territoire continental et colonial de son antique
-monarchie, même de pardonner aux <i>afrancesados</i>. Le mariage avec une
-fille de Joseph lui plaisait moins; mais après avoir demandé avec
-instance une princesse Bonaparte, il n'était plus temps d'afficher le
-dédain, et d'ailleurs, pour recouvrer la liberté et le trône, il
-n'était point de mariage qu'il ne fût prêt à contracter. La difficulté
-n'était donc pas dans l'union proposée, elle était autre part. On
-présentait à ses yeux éblouis une infinité de choses très-désirables,
-et très-désirées, et on promettait de les lui accorder à condition que
-les Cortès ou la régence ratifieraient le traité qu'il aurait signé;
-<span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> on faisait ainsi dépendre ce qu'il souhaitait ardemment d'une
-volonté qui n'était point la sienne. Il le dit avec franchise, et
-montra avec beaucoup de raison que ce qu'il ordonnerait de loin
-courrait la chance de n'être pas exécuté.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ferdinand VII ne conteste aucune des conditions proposées,
-mais s'attache à démontrer que le seul moyen de les faire accepter,
-c'est de l'envoyer à Madrid.</span>
-Il parla sur le ton de la
-colère des limites que certains hommes, suivant lui factieux, avaient
-voulu imposer à son pouvoir royal, et laissa voir qu'après les
-Français ce qu'il haïssait le plus c'étaient les libéraux espagnols.
-Il fit sentir que le moyen le plus sûr d'obtenir ce qu'on voulait de
-l'Espagne c'était de l'envoyer à Madrid, où personne n'aurait de
-prétexte, lui présent, pour lui refuser obéissance, tandis que ses
-sujets pouvaient maintenant alléguer la captivité de Valençay pour
-feindre de ne pas croire ce qui serait dit en son nom. Plus d'une fois
-il jura sur ce qu'il y avait de plus sacré qu'il tiendrait sa parole
-en roi, en honnête homme, en bon chrétien. Bientôt s'animant
-davantage, et sortant des profondeurs de sa dissimulation, il laissa
-éclater une passion extraordinaire d'être libre, de partir, de régner,
-ce qui était fort légitime, et insista de toutes ses forces pour qu'on
-adoptât sa proposition, comme la seule qui offrît des chances de
-succès.</p>
-
-<p>Cependant les instructions de Napoléon étant formelles, il fallait
-bien s'y soumettre, et on conclut un traité par lequel Ferdinand VII
-devait rentrer en Espagne, dès que l'autorité de la régence aurait
-accepté ce traité, et ordonné son exécution.
-<span class="sidenote" title="En marge">Traité de Valençay porté en Espagne par M. de San-Carlos.</span>
-Les conditions étaient
-celles que nous avons dites: intégrité coloniale et continentale de
-l'Espagne, restitution des places espagnoles, retour des garnisons
-<span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> françaises, retraite des armées espagnoles et anglaises au
-delà des Pyrénées, amnistie générale, pension à Charles IV. Le mariage
-avec une fille de Joseph ne fut point formellement stipulé. Ferdinand
-affirma qu'il n'en contracterait pas d'autre s'il était libre, mais il
-ajouta que c'était une chose dont il ne serait possible de parler qu'à
-Madrid même.</p>
-
-<p>Les articles ci-dessus énoncés ayant été signés le 14 décembre,
-restait à savoir qui les porterait à Madrid au nom de Ferdinand.
-L'envoyé était tout indiqué, c'était le duc de San-Carlos lui-même. Il
-fut convenu que ce personnage se rendrait en grande hâte, et en
-observant le plus complet incognito, à l'armée de Catalogne, afin
-d'endormir la vigilance des Anglais qu'il aurait fort éveillée en
-passant par le quartier général de lord Wellington; qu'il tâcherait
-d'arriver à Madrid, et se transporterait même à Cadix, si la régence
-s'y trouvait encore, pour lui présenter le traité et en obtenir la
-ratification. Le duc de San-Carlos devait persuader aux sujets de
-Ferdinand VII, devenus rois à sa place, de songer avant tout à le
-délivrer, et de tout sacrifier à cet objet essentiel. Il avait en même
-temps pour mission expresse de ne pas adhérer à la constitution, et,
-s'il y était obligé, de ne le faire qu'avec des réserves qui
-permissent de rompre les engagements qu'on aurait pris avec les
-soi-disant factieux.</p>
-
-<a id="imgp096" name="imgp096"></a>
-<div class="figcenter">
-<img src="images/imgp096.jpg" width="353" height="500" alt="" title="Joseph Bonaparte." />
-<p class="smcap">JOSEPH BONAPARTE.</p>
-</div>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Départ de M. de San-Carlos pour l'Espagne.</span>
-Ces choses arrêtées, le duc de San-Carlos partit de Valençay le 13
-décembre, accompagné des v&oelig;ux des princes espagnols, qui mettant
-désormais toute dissimulation de côté, montraient maintenant une
-impatience presque enfantine de devenir libres. Rassurés <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span>
-sur les intentions de Napoléon, ils consentirent à revoir les fidèles
-serviteurs dont ils avaient paru se défier d'abord, le chanoine
-Escoïquiz, le secrétaire Macanaz, le défenseur de Saragosse, Palafox.
-Se flattant que ce dernier aurait plus de crédit auprès des Espagnols
-que le duc de San-Carlos, car il devait être religieusement écouté
-d'eux s'ils n'avaient pas perdu toute mémoire, on le fit partir par
-une autre voie avec une copie du traité, afin d'en solliciter
-l'acceptation.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se décide enfin à faire part de cette négociation
-à Joseph.</span>
-On n'étonnera personne en disant que Napoléon avait conduit cette
-négociation sans en parler à son frère Joseph, presque aussi
-prisonnier à Morfontaine que Ferdinand VII à Valençay. Joseph, comme
-on doit s'en souvenir, avait reçu ordre après la bataille de Vittoria,
-de s'enfermer à Morfontaine, de n'y admettre personne, et de n'en
-point sortir, sous peine de devenir l'objet de mesures sévères.
-Napoléon se défiait tellement du sang actif des Bonaparte, même chez
-le plus modéré de ses frères, qu'il n'avait pas voulu permettre à
-Joseph d'aller à Paris, dans la crainte qu'il ne créât des difficultés
-à la régente. L'esprit tout plein des troubles suscités pendant les
-minorités royales par les frères, oncles ou cousins des rois, il
-voyait toujours Marie-Louise réduite à défendre son fils contre les
-prétentions de ses beaux-frères. Malgré ces ordres, Joseph était venu
-secrètement à Paris, mais uniquement pour ses plaisirs, et nullement
-pour des intrigues politiques. Le duc de Rovigo, interprétant à la
-lettre les ordres impériaux, avait fait dire à Joseph que si ses
-courses clandestines se renouvelaient, il serait obligé d'y <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span>
-mettre obstacle, de quoi Joseph, déjà fort offensé de tout ce qu'il
-avait eu à souffrir, avait paru profondément irrité.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Envoi de M. R&oelig;derer à Morfontaine pour expliquer à
-Joseph les arrangements conclus avec Ferdinand VII.</span>
-Napoléon depuis son retour à Paris n'avait point vu son frère. Il ne
-voulut pas cependant que la négociation avec Ferdinand VII, tout à
-fait terminée, arrivât à être connue de l'Europe avant de l'être de
-Joseph. Il chargea le personnage qui ordinairement lui servait
-d'intermédiaire, M. R&oelig;derer, d'aller à Morfontaine pour informer
-Joseph de tout ce qui avait été fait, et l'engager à redevenir
-paisiblement prince français, largement doté, siégeant au conseil de
-régence, servant de son mieux la France qui était son unique et
-dernier asile. Joseph en recevant ces communications se plaignit
-amèrement des traitements dont il avait été l'objet, et montra des
-restes de prétentions royales qui auraient fait sourire un frère moins
-railleur que Napoléon.
-<span class="sidenote" title="En marge">Réponse singulière et prétentions royales de Joseph.</span>
-Il convenait qu'il avait commis des fautes
-militaires, mais pas aussi grandes qu'on le disait; il se déclarait
-prêt à se démettre du trône d'Espagne, mais en vertu d'un traité, et à
-la condition d'une indemnité territoriale à Naples ou à Turin. Quant à
-redevenir simplement prince français, après avoir porté l'une des plus
-grandes couronnes de l'univers, il paraissait peu disposé à s'y
-résigner. Ces prétentions provoquèrent de la part de Napoléon une
-explosion de railleries sanglantes, les unes injustes et même
-cruelles, les autres sensées, mais, hélas! bien tardives!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Irritation et langage de Napoléon à l'égard de son frère.</span>
-&mdash;Joseph a commis des fautes militaires! s'écria-t-il en écoutant M.
-R&oelig;derer, mais il n'y songe <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> pas! Moi, je commets des fautes,
-je suis militaire, je dois me tromper quelquefois dans l'exercice de
-ma profession, mais lui des fautes!... Il a tort de s'accuser, il n'en
-a jamais commis. En fait, il a perdu l'Espagne, et il ne la recouvrera
-point! C'est chose décidée, aussi décidée que chose ait jamais pu
-l'être. Qu'il consulte le dernier de mes généraux, et il verra s'il
-est possible de prétendre à un seul village au delà des Pyrénées. Un
-traité! des conditions! et avec qui? au nom de qui?... Moi, si je
-voulais en faire avec l'Espagne, je ne serais pas même écouté. La
-première condition de toute paix avec l'Europe, la condition sans
-laquelle il est impossible de réunir deux négociateurs, c'est la
-restitution pure et simple de l'Espagne aux Bourbons, heureux si je
-puis à ce prix me débarrasser des Anglais, et ramener mes armées
-d'Espagne sur le Rhin! Quant à des indemnités en Italie, où les
-prendre? Puis-je ôter à Murat son royaume? c'est à peine si je puis le
-rappeler à ses devoirs envers la France et envers moi. Comment
-serais-je obéi si j'allais lui demander de descendre du trône au
-profit de Joseph? Quant aux États romains, je serai forcé de les
-rendre au Pape, et j'y suis décidé. Quant à la Toscane, qui est à
-Élisa, quant au Piémont, qui est à la France, quant à la Lombardie où
-Eugène a tant de peine à se maintenir, puis-je savoir ce qu'on m'en
-laissera? Sais-je même si on m'en laissera quelque chose? Pour garder
-la France avec ses limites naturelles il me faudra remporter bien des
-victoires; pour obtenir quelque chose au delà des Alpes, il m'en
-faudrait remporter bien plus encore! Et si on me laissait <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> un
-territoire en Italie, pourrais-je pour Joseph l'ôter à Eugène, ce fils
-si dévoué, si brave, qui a passé sa vie au feu pour moi et pour la
-France, et qui ne m'a jamais donné un seul sujet de plainte? Où donc
-Joseph veut-il que je lui trouve des indemnités? Il n'a qu'un rôle, un
-seul, c'est d'être un frère fidèle, un solide appui de ma femme et de
-mon fils si je suis absent, plus solide si je suis mort, et de
-contribuer à sauver le trône de France, seule ressource désormais des
-Bonaparte. Il sera prince français, traité comme mon frère, comme
-l'oncle de mon fils, partageant par conséquent tous les honneurs
-impériaux. S'il agit ainsi, il aura ma faveur, l'estime publique, une
-situation grande encore, et il contribuera à sauver notre existence à
-tous. S'il s'agite au contraire, et il en est bien capable, car il ne
-sait supporter ni le travail ni l'oisiveté, s'il s'agite durant ma
-vie, il sera arrêté, et ira finir son règne à Vincennes; s'il le fait
-après ma mort, Dieu décidera! Mais probablement il contribuera à
-renverser le trône de mon fils, le seul auprès duquel il puisse
-trouver la dignité, l'aisance, et un reste de grandeur.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se décide à ne tenir aucun compte des prétentions
-de Joseph, et à le laisser exilé à Morfontaine.</span>
-Ces sages mais rudes paroles, portées, reportées à Morfontaine dans
-plusieurs allées et venues, ne convainquirent point Joseph. Il était
-tourmenté, malade, et souffrant d'une quantité de maux à la fois: la
-sévérité railleuse de Napoléon, un trône perdu, des enfants sans
-patrimoine, et pour tout avenir l'obéissance aux ordres d'un frère
-impérieux, point méchant, mais dur. Dans cette disposition douloureuse
-il refusa d'adhérer à rien de ce qui se traitait à Valençay, et
-continua de se tenir à Morfontaine, où <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> Napoléon le laissa dans
-l'isolement, disant que les Espagnols et lui Napoléon se passeraient
-bien de la signature du roi Joseph pour remettre Ferdinand VII sur le
-trône des Espagnes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Affligeant spectacle que présentent les frères détrônés de
-Napoléon.</span>
-Ce moment de la chute des trônes de famille était celui de fréquentes
-agitations intérieures, qui, s'ajoutant à tous les soucis de Napoléon,
-contribuèrent à lui rendre la vie fort amère. Jérôme, retiré
-successivement à Coblentz, à Cologne et à Aix-la-Chapelle, y était
-triste et malheureux. Il désirait se rendre à Paris de peur que
-Napoléon ne l'oubliât dans la future paix, et Napoléon, qui était plus
-affectueux pour Jérôme que pour ses autres frères, résistait cependant
-à ses désirs, parce qu'il lui était pénible d'avoir sous ses yeux ses
-frères détrônés, dont la présence d'ailleurs révélait en traits si
-sensibles la ruine progressive de l'Empire français. Mais tandis qu'il
-refusait à Jérôme l'autorisation de venir à Paris, il avait avec Murat
-de bien autres sujets de contestation.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">État d'esprit de Murat depuis son retour à Naples.</span>
-L'infortuné Murat était rentré à Naples le c&oelig;ur désolé, l'esprit en
-désordre. De tous les princes condamnés à cette époque à voir
-s'évanouir leur royauté éphémère, Murat était le plus inconsolable. Il
-semblait que ce soldat, né si loin du trône, à qui une véritable
-gloire militaire aurait dû servir de dédommagement, ne pouvait vivre
-s'il ne régnait pas. Après les événements de la dernière campagne, il
-lui était difficile de croire que la puissance de Napoléon, si elle se
-maintenait en France, pût s'étendre encore au delà du Rhin, des Alpes
-et des Pyrénées, et qu'au delà de ces limites il pût soutenir ou
-punir <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> des alliés. Il courait donc la chance en restant fidèle
-à Napoléon de n'être point soutenu, et ne courait guère celle d'être
-puni s'il était infidèle. Sans doute, réuni au prince Eugène, amenant
-trente mille Napolitains bien disciplinés à l'appui des quarante mille
-Français qui défendaient l'Adige, il y avait quelque possibilité pour
-lui de disputer l'Italie aux Autrichiens, mais possibilité et point
-certitude.
-<span class="sidenote" title="En marge">Réflexions que lui suggèrent les revers de Napoléon.</span>
-Vaincus, les deux lieutenants de Napoléon seraient bientôt
-détrônés; vainqueurs, que seraient-ils? Que serait Murat surtout?
-Sacrifié au prince Eugène qu'il jalousait, relégué au fond de la
-Péninsule, réduit au royaume de Naples qui était peu de chose sans la
-Sicile, il n'avait pas même l'assurance de s'y maintenir, car si une
-paix avantageuse avec l'Europe tenait au sacrifice de son beau-frère,
-Napoléon ne serait pas assez bon parent et assez mauvais Français pour
-refuser ce sacrifice. D'ailleurs, bien qu'il eût un esprit sans
-solidité, Murat avait une certaine finesse, et il s'était souvent
-aperçu que Napoléon, en appréciant sa bravoure, ne faisait aucun cas
-de son caractère, et ce dédain marqué le blessait beaucoup. Telles
-étaient les considérations qui avaient agité, tourmenté l'esprit de
-Murat, pendant son voyage d'Erfurt à Naples. Tandis qu'il voyait tant
-de périls à être fidèle, et si peu à ne plus l'être, de funestes
-suggestions contribuaient à augmenter son trouble.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ses relations secrètes avec les puissances coalisées.</span>
-Il n'avait pas
-cessé de se tenir en relation avec les puissances coalisées, même
-lorsqu'il était au camp de Napoléon, et qu'il s'y conduisait si
-bravement. Au moment où il avait quitté Naples pour Dresde, il avait
-auprès de lui des agents de <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> lord William Bentinck, gouverneur
-anglais de la Sicile, et il les avait brusquement renvoyés pour aller
-rejoindre l'armée française, ce qui avait surpris et indisposé lord
-William. Mais il n'avait pas agi de même envers l'Autriche, et il
-avait continué de laisser auprès d'elle le prince Cariati, ministre
-napolitain, et de conserver à Naples le comte de Mire, ministre
-autrichien. M. de Metternich profitant de ce double moyen de
-communication, avait cherché sans cesse à ébranler la fidélité de la
-cour de Naples, car il savait bien que si Murat, au lieu de se ranger
-à la droite du prince Eugène, allait prendre ce prince à revers,
-l'Italie serait immédiatement enlevée aux Français et acquise aux
-Autrichiens. Non content de ces efforts auprès du roi, M. de
-Metternich avait noué des trames secrètes avec la reine, qu'il avait
-connue à Paris lorsqu'il était ambassadeur en France, et avait essayé
-de lui faire oublier ses devoirs de s&oelig;ur en excitant ses sentiments
-de mère et d'épouse.
-<span class="sidenote" title="En marge">Efforts de M. de Metternich pour amener Murat à la
-coalition, en lui faisant espérer la conservation et l'accroissement
-de son royaume.</span>
-Non-seulement il avait promis de laisser à Murat
-le trône de Naples, sans la Sicile toutefois que l'Angleterre tenait à
-conserver aux Bourbons, mais il avait laissé entrevoir la possibilité
-pour lui du plus bel établissement en Italie. Le prince Eugène, la
-princesse Élisa expulsés à la suite des Français, le Piémont
-reconquis, on pouvait, en réservant une belle part aux Autrichiens, en
-rétablissant le Pape à Rome, constituer un royaume de l'Italie
-centrale, qui, accordé à Murat, ferait de celui-ci le premier prince
-de l'Italie, et un monarque de second rang en Europe. C'étaient là
-les arguments que M. de Metternich avait employés <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> avec un
-succès chaque jour plus marqué. Courir en effet les plus grands périls
-avec Napoléon sans même la certitude d'être maintenu par lui si on
-triomphait, et au contraire obtenir de la coalition, outre la
-certitude de rester roi de Naples, l'espérance de devenir une sorte de
-roi d'Italie, était une perspective qui devait entraîner le malheureux
-Murat, après avoir séduit la reine elle-même. Celle-ci dans les
-commencements, représentant fidèlement à Naples le parti français,
-s'était défendue contre les suggestions autrichiennes, et avait
-cherché à ramener Murat à Napoléon.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le roi et la reine de Naples cèdent aux suggestions de
-l'Autriche.</span>
-Bientôt le danger croissant, et
-dominée elle aussi par le désir de conserver la couronne à ses
-enfants, elle avait prêté l'oreille aux inspirations de M. de
-Metternich, et fini par devenir son principal intermédiaire auprès de
-Murat. Voulant en même temps colorer sa conduite aux yeux du ministre
-de France, elle affectait de ne pouvoir plus rien ni sur la cour, ni
-sur le roi, et d'être obligée, en épouse soumise, en mère dévouée, de
-suivre la politique du cabinet napolitain. Murat, rentré dans ses
-États, avait donc trouvé la cour unie pour le pousser dans les voies
-déplorables où il devait, au lieu d'un trône, rencontrer pour sa
-mémoire une tache, pour sa personne une fin cruelle. Ce prince, né
-avec des sentiments bons et généreux, doué de quelque esprit et d'une
-bravoure héroïque, n'avait pas assez de jugement pour discerner que si
-avec la France il courait le double danger d'être abandonné par la
-victoire et par Napoléon, il avait la certitude avec la coalition,
-après avoir été ménagé, caressé pendant qu'on aurait besoin de lui,
-d'être <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> bientôt sacrifié aux vieilles royautés italiennes, et
-d'être ainsi à la fois détrôné et déshonoré. N'ayant pas assez de
-portée d'esprit pour apercevoir cet avenir, n'ayant pas des principes
-assez arrêtés pour préférer l'honneur à l'intérêt, il devait flotter
-quelques jours entre mille sentiments contraires, pour finir par une
-défection déplorable.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Murat passe d'un premier découragement à l'ambition de
-devenir roi d'Italie, en se faisant le héros de l'indépendance
-italienne.</span>
-À peine revenu dans ses États, trouvant la reine convertie à son
-opinion, il était entré en pourparlers avec la légation autrichienne,
-et ne disputait plus que sur l'étendue des avantages qu'on lui
-accorderait. Passant tout à coup, avec l'extrême mobilité de sa
-nature, du désespoir à une sorte d'ivresse d'ambition, il se livrait
-en ce moment aux rêves les plus étranges, et se flattait d'être
-bientôt le roi et le héros de la nation italienne. Il avait été frappé
-en traversant l'Italie d'une disposition assez générale chez les
-Italiens, c'était de devenir indépendants de l'Autriche aussi bien que
-de la France. Sans doute les nobles, les prêtres, le peuple même
-souhaitaient le retour à l'Autriche, parce que pour les uns c'était le
-retour à leur ancien état, pour les autres l'exemption de la
-conscription.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ce qu'était alors en Italie le parti de l'indépendance.</span>
-La bourgeoisie au contraire, éprise des idées
-d'indépendance, disait que c'était bien d'échapper à la France, mais
-tout aussi bien de ne pas retomber sous la main de l'Autriche; qu'il
-n'y avait aucune raison d'aller de l'une à l'autre, d'être ainsi
-toujours le jouet, la victime de maîtres étrangers; que l'Autriche
-devrait se trouver heureuse de ne plus voir l'Italie aux mains de la
-France, et la France de ne plus la voir aux mains de l'Autriche; que
-pour l'une et l'autre l'indépendance <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> de la Péninsule était un
-moyen terme acceptable, désirable même, et au fond plus avantageux que
-la possession directe, car l'Italie soumise à l'une des deux
-puissances serait contre celle qui ne l'aurait pas un dangereux moyen
-d'attaque, et pour celle qui la posséderait un sujet toujours révolté,
-toujours prêt à devenir un ennemi furieux. Ces idées avaient envahi la
-partie la plus active et la plus cultivée de la bourgeoisie. Murat,
-placé au fond de la Péninsule, à égale distance des Français et des
-Autrichiens, ayant intérêt à se sauver sans trahir Napoléon, capable
-avec ses talents et sa gloire militaires de créer une armée italienne,
-Murat avait paru au parti des indépendants propre à devenir leur
-héros. Il pouvait en effet dire aux Autrichiens: Je ne suis pas la
-France; aux Français: Je ne suis pas l'Autriche; il pouvait dire à
-tous: Ménagez-moi, et acceptez-moi comme ce qu'il y a de moins hostile
-pour vous, et même comme ce qu'il y a de plus avantageux, si vous
-savez comprendre vos intérêts véritables.&mdash;Les partisans de
-l'indépendance avaient donc entouré Murat, lui avaient prodigué les
-promesses et les flatteries, et Murat qui, dans cet état de
-fermentation d'esprit, pensait à tout, était prêt à tout, les avait
-accueillis et acceptés pour ses agents. Ceux-ci, à Florence, à
-Bologne, à Rome, le célébraient comme le sauveur de l'Italie, et
-annonçaient en prose et en vers sa mission providentielle.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Murat songe à s'adresser à Napoléon, dans l'espérance de
-trouver auprès de lui plus d'encouragement à ses projets qu'auprès des
-Autrichiens.</span>
-Les Autrichiens naturellement n'accueillaient guère ces idées, mais
-ils ne les décourageaient pas absolument, et laissaient espérer à
-Murat, sous le prétexte de l'indemniser de la Sicile, un
-agrandissement <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> assez notable dans l'Italie centrale. Murat
-dans l'élan de son ambition, ne mettant plus de bornes à ses désirs,
-avait pensé que peut-être il rencontrerait auprès de Napoléon plus
-d'encouragement qu'auprès des Autrichiens pour sa nouvelle royauté
-italienne. Devenu dans ces circonstances plus mobile encore que de
-coutume, cessant d'apercevoir le péril du côté de l'alliance française
-quand il croyait y trouver plus de chance de grandeur, se berçant de
-l'espérance de voir tous les Italiens se lever en masse s'il leur
-promettait l'indépendance et l'unité, il se disait que si Napoléon lui
-permettait de proclamer cette indépendance et cette unité, et de s'en
-faire le représentant, il apporterait au prince Eugène non-seulement
-le secours de l'armée napolitaine, mais celui de cent mille Italiens
-accourus à sa voix, qu'alors il se sauverait en s'agrandissant, en
-s'honorant, en réunissant tous les avantages à la fois, et notamment
-celui de conserver, s'il était l'allié de la France, les officiers
-français qui étaient en grand nombre dans son armée, et qui en
-constituaient la principale force.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Désordre d'esprit de Murat.</span>
-Telle était l'espèce de tourbillon d'idées qui s'était produit dans la
-tête enflammée de ce malheureux prince. Par le découragement conduit à
-la pensée funeste d'abandonner la France et de s'allier à l'Autriche,
-de cette pensée conduit à la visée ambitieuse d'être le sauveur et le
-roi de l'Italie, bientôt d'ambition en ambition ramené de l'Autriche à
-la France dans l'espoir de trouver plus de faveur pour ses nouvelles
-vues, il n'était aucun rêve qu'il ne formât, aucune défection, aucune
-alliance, auxquelles il ne <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> fût tour à tour disposé! Triste
-tourment que celui de l'ambition au désespoir, triste tourment qui à
-Paris agitait l'âme de Napoléon avec la grandeur qui lui appartenait,
-qui à Naples au contraire, dans une âme bonne mais faible, n'ayant que
-le courage du soldat, enfantait de misérables orages, et n'était
-qu'une affligeante variété d'un mal que Napoléon avait communiqué à
-presque tous ses serviteurs! En effet après s'être élevé lui-même au
-trône il avait fait rois, princes, grands-ducs, ou flatté de
-l'espérance de le devenir, ses frères, ses lieutenants, Joseph, Louis,
-Jérôme, Murat, Bernadotte, Berthier, et tant d'autres qui avaient
-touché de si près au rang suprême, et si en ce moment ils étaient
-disposés à le trahir, ou du moins à le servir mollement, à qui la
-faute, sinon à lui, qui dans leur âme, au noble amour de la grandeur
-nationale, avait substitué la mesquine passion de leur grandeur
-personnelle?</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Envoi du duc d'Otrante à Naples pour raffermir la fidélité
-de Murat.</span>
-En ce moment était arrivé à Naples un personnage dont la présence
-devait augmenter beaucoup le trouble de Murat, c'était le duc
-d'Otrante, M. Fouché, que Napoléon avait chargé de s'y rendre en toute
-hâte. Napoléon, en se séparant de Murat à Erfurt, en avait reçu des
-témoignages qui l'avaient touché mais point abusé. Napoléon, quand il
-s'agissait de pénétrer dans les profondeurs de l'âme humaine, avait
-une sorte de perspicacité diabolique à laquelle rien n'échappait. Il
-s'était bien douté, en voyant croître le péril, que Murat, sa s&oelig;ur
-même, auraient besoin d'être raffermis dans leur fidélité, et qu'il
-faudrait opposer de puissantes influences aux dangereuses suggestions
-de la coalition. Il avait donc <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> songé à leur dépêcher M.
-Fouché, qui depuis l'entrée des Autrichiens en Illyrie, était lui
-aussi, non pas un roi, mais un proconsul sans États, resté oisif à
-Vérone. Il l'avait jugé plus propre que tout autre à devenir le
-confident de Murat, par suite des intrigues qu'ils avaient nouées
-ensemble en 1809. À cette époque, Murat et le duc d'Otrante craignant
-les résultats de la guerre d'Autriche, avaient cherché à s'entendre
-sur ce qu'il faudrait faire du pouvoir en France dans le cas où
-Napoléon serait tué. Murat avait dû dans ces circonstances avoir tant
-de confiance en M. Fouché, et M. Fouché dans Murat, qu'il était
-présumable que la même confiance se rétablirait dans des circonstances
-non moins critiques. M. Fouché avait donc reçu l'ordre de se rendre à
-Naples, et y était arrivé à l'instant même où Murat était le plus
-exposé aux menées autrichiennes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Médiocre influence exercée par le duc d'Otrante.</span>
-Bien qu'on pût faire à M. Fouché la confidence d'une infidélité sans
-le révolter, et qu'il fût capable de comprendre tout ce qui se passait
-actuellement dans l'âme du roi de Naples, celui-ci parut plus
-importuné que soulagé par sa présence. Il se plaignit beaucoup de
-Napoléon, parla longuement des services qu'il lui avait rendus, des
-mauvais traitements qu'il en avait essuyés en plusieurs occasions,
-notamment après la retraite de Russie, et de la disposition de
-Napoléon à le sacrifier, si la paix de la France avec l'Europe tenait
-à ce sacrifice. Il se plaignit, en un mot, comme on se plaint
-lorsqu'on cherche des prétextes pour rompre, et ne s'ouvrit pas
-complétement avec M. Fouché, qu'il jugeait dans la <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> situation
-présente trop nécessairement lié à la cause de la France. Toutefois il
-laissa voir qu'il dépendrait de Napoléon de le ramener en le traitant
-mieux, comme si après lui avoir donné sa s&oelig;ur et un trône, Napoléon
-restait encore son débiteur. En définitive, M. Fouché n'exerça pas une
-grande influence sur la cour de Naples, car la voix du devoir ne
-pouvait guère se faire entendre par sa bouche, et quant à celle de la
-politique, Murat était hors d'état de la comprendre.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché confirme Murat dans l'idée de s'adresser à
-Napoléon pour l'accomplissement de ses projets.</span>
-M. Fouché lui dit
-bien que parvenu avec Napoléon et par Napoléon, il était fatalement
-condamné à se sauver ou à périr avec lui; mais Murat piqué répondit
-assez clairement que ce qui était vrai pour un révolutionnaire
-régicide tel que M. Fouché, ne l'était pas pour lui soldat glorieux,
-devant tout à son épée. Au surplus, quelque peu utile que fût la
-présence de M. Fouché, elle contribua néanmoins à la résolution que
-prit Murat d'essayer de s'entendre avec Napoléon, en se faisant,
-d'accord avec lui, roi de l'Italie indépendante et unie. S'il
-parvenait à être écouté de Napoléon, ses v&oelig;ux étaient réalisés;
-s'il n'y réussissait pas, il avait une excuse pour rompre. En
-conséquence il lui fit proposer de partager l'Italie en deux, de
-donner au prince Eugène tout ce qui était à la gauche du Pô, de donner
-à lui Murat tout ce qui était à la droite, c'est-à-dire les trois
-quarts de la Péninsule, de lui permettre ensuite de proclamer
-l'indépendance italienne, promettant à ce prix d'arriver sur l'Adige,
-non pas seulement avec trente mille Napolitains, mais avec cent mille
-Italiens. Il le supplia de répondre sur-le-champ, car les
-circonstances étaient <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> pressantes, et il n'y avait pas un
-instant à perdre si on voulait en profiter.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Vive irritation de Napoléon contre Murat.</span>
-Sans étonner Napoléon qui s'attendait à tout de la part des hommes
-qu'il avait élevés au faîte des grandeurs, la proposition de Murat
-l'indigna cependant, et elle devait l'indigner. Si Murat eût été un
-esprit politique capable de s'éprendre d'une grande idée morale telle
-que la régénération de l'Italie, on aurait pu à la rigueur attribuer
-cette proposition à un entraînement généreux. Mais évidemment ce
-n'était qu'un prétexte pour colorer une folle ambition, peut-être même
-une défection imminente. Demander à Napoléon pour prix de ses
-bienfaits le Patrimoine de l'Église dont il ne disposait déjà plus, la
-Toscane qui était l'apanage d'une s&oelig;ur, le Piémont qui était une
-province française, les Légations qui faisaient partie des États du
-prince Eugène, c'était lui demander de dépouiller ou la France ou sa
-famille, de se dessaisir surtout de gages précieux qui, dans les
-négociations prochaines, pouvaient servir à conclure une bonne paix,
-en fournissant des compensations pour les conquêtes légitimes de la
-France, telles que les Alpes et le Rhin. C'était mettre en quelque
-sorte le poignard sur la gorge d'un beau-frère à demi renversé, pour
-lui arracher un bien qu'il devait ou laisser à sa famille, ou
-sacrifier à sa propre conservation. D'ailleurs jamais l'Europe n'eût
-accepté un semblable partage de l'Italie, et ce que Murat aurait dû
-faire s'il avait eu du bon sens, c'eût été de se réunir au prince
-Eugène, de défendre courageusement avec lui l'Italie, de conserver à
-la France des gages de paix, et de <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> s'assurer ainsi à l'un et
-à l'autre un établissement qui ne pouvait être durable qu'autant que
-la dynastie impériale resterait debout entre les Alpes et le Rhin. Le
-prince Eugène donnant si noblement l'exemple de la fidélité, quand son
-beau-père lui offrait un moyen et une excuse de transiger avec la
-coalition, aurait dû inspirer à Murat un peu plus de sagesse et de
-gratitude. Napoléon sentit tous les torts de son beau-frère avec une
-amertume extrême. Punir ce parent infidèle lui parut en ce moment
-l'une des plus grandes douceurs de la victoire, s'il lui était donné
-de la ressaisir.
-<span class="sidenote" title="En marge">On a la plus grande peine à l'apaiser, et tout ce qu'on
-peut obtenir de lui, c'est qu'il se borne à opposer le silence aux
-propositions du cabinet de Naples.</span>
-M. de la Besnardière, dirigeant les affaires
-étrangères en l'absence de M. de Caulaincourt, qui venait de partir
-pour le futur congrès de Manheim, essaya vainement de le calmer, et de
-lui persuader que quelque blâmable que fût Murat, il convenait dans
-les circonstances présentes de le ménager. Napoléon s'emporta et ne
-voulut rien entendre.&mdash;Cet homme, s'écria-t-il, est à la fois coupable
-et fou; il me fait perdre l'Italie, peut-être davantage, et se perd
-lui-même. Vous verrez qu'il sera obligé un jour de venir me demander
-un asile et du pain, (étrange et terrible prophétie!) mais je vivrai
-assez, je l'espère, pour punir sa monstrueuse ingratitude.&mdash;Malgré les
-instances de M. de la Besnardière, Napoléon ne voulut accorder aucun
-des ménagements proposés, et tout ce qu'on put obtenir de lui, ce fut
-qu'il répondrait par le silence aux propositions de Murat. Promettre
-quelque chose de ce qu'on lui demandait, consentir ainsi à dépouiller
-les siens ou la France au profit d'un insensé, ou bien fulminer en
-lui répondant la condamnation morale <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> qu'il avait méritée, eût
-été une faiblesse ou une imprudence, et Napoléon prit le parti moyen
-de se taire. Il laissa toute la famille impériale écrire à Murat pour
-lui faire sentir à la fois son imprévoyance et son ingratitude, et
-quant à lui multipliant les ordres pour renforcer l'armée d'Italie, il
-recommanda au prince Eugène d'être bien sur ses gardes, il prescrivit
-à sa s&oelig;ur en Toscane, au général Miollis à Rome, de fermer toutes
-les forteresses aux troupes napolitaines, si Murat, ainsi qu'on avait
-lieu de le croire, envahissait l'Italie centrale sous prétexte de
-soutenir la cause des Français. Murat effectivement n'avait pas encore
-jeté le masque, et s'annonçait toujours comme devant bientôt porter
-secours à l'armée française de l'Adige.</p>
-
-<p>Telles étaient les occupations nombreuses et les angoisses cruelles
-dans lesquelles Napoléon passa la fin de novembre et le commencement
-de décembre. Du reste, si de temps en temps il rugissait comme un lion
-recevant de loin les traits des chasseurs qui n'osent encore
-l'approcher, il ne laissait voir ni trouble ni désespoir. Il se
-flattait toujours d'avoir quatre mois pour se préparer, de se procurer
-dans ces quatre mois 300 mille hommes entre Paris et le Rhin, de
-pouvoir même y joindre tout ou partie des vieilles bandes d'Espagne,
-et avec ces forces réunies d'accabler la coalition, ou s'il
-succombait, de l'écraser sous sa chute.
-<span class="sidenote" title="En marge">Animation et fermeté de Napoléon dans ces moments
-difficiles.</span>
-Tour à tour reprenant
-l'espérance ou ruminant la vengeance, on le voyait actif, animé,
-l'&oelig;il ardent, se promener vivement en présence de sa famille
-inquiète, de ses ministres attristés, de sa femme en larmes, prendre
-son fils <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> dans ses bras, le couvrir de caresses, le rendre à
-l'Impératrice, et comme s'il eût trouvé des forces dans le sentiment
-de la paternité, redoubler le pas en proférant des paroles comme
-celles-ci.&mdash;Attendez, attendez... vous apprendrez sous peu que mes
-soldats et moi n'avons pas oublié notre métier.... On nous a vaincus
-entre l'Elbe et le Rhin, vaincus en nous trahissant... mais il n'y
-aura pas de traîtres entre le Rhin et Paris, et vous retrouverez les
-soldats et le général d'Italie.... Ceux qui auront osé violer notre
-frontière se repentiront bientôt de l'avoir franchie!&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Suite des propositions de Francfort.</span>
-D'ailleurs il restait la ressource des négociations, et Napoléon se
-résignait enfin aux limites naturelles de la France, aux conditions
-toutefois que nous avons indiquées. Malheureusement le moment où l'on
-était disposé à nous accorder les limites naturelles avait passé comme
-un éclair, ainsi qu'avait passé à Prague le moment où la France aurait
-pu conserver presque toute sa grandeur de 1810. La réponse équivoque
-aux propositions de M. de Metternich ayant attiré de sa part une
-interpellation formelle sur l'acceptation ou le rejet des bases dites
-de Francfort, la réponse à cette interpellation n'étant partie que le
-2 décembre, et n'ayant été communiquée que le 5, un mois avait été
-perdu, et dans ce mois tout avait changé. La coalition avait senti ses
-forces, et d'une modération bien passagère, en était venue à un
-véritable débordement de passions. De toute part en effet la
-contre-révolution européenne commençait à souffler comme une tempête.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">À peine connues, ces propositions produisent un soulèvement
-dans le camp des coalisés.</span>
-C'était M. de Metternich s'appuyant sur les militaires <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span>
-fatigués de cette longue guerre et effrayés des nouveaux hasards
-auxquels on allait s'exposer au delà du Rhin, qui avait vaincu
-l'orgueil d'Alexandre, la fureur des Prussiens, l'entêtement des
-Anglais, et avait décidé les confédérés réunis à Francfort à faire les
-propositions portées à Paris par M. de Saint-Aignan. Mais ces
-propositions, à peine sorties du cercle des souverains et des
-diplomates, ne pouvaient manquer de soulever une désapprobation
-générale. L'entourage d'Alexandre composé d'émigrés allemands,
-l'état-major de Blucher composé des clubistes du Tugend-Bund, les
-agents anglais enfin suivant le quartier général à divers titres,
-voulaient tout autre chose que ce qu'on venait de proposer,
-demandaient une guerre à outrance contre la France et contre Napoléon,
-contre la France pour la réduire à ses frontières de 1790, contre
-Napoléon pour le détrôner et ramener les Bourbons, non-seulement à
-cause de l'innocuité de ces princes, mais à cause du principe qu'ils
-représentaient.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">V&oelig;ux des esprits ardents de la coalition.</span>
-Accorder à Napoléon un répit dont il profiterait pour refaire ses
-forces et essayer plus tard de rétablir sa domination, était à leurs
-yeux la conduite la plus impolitique. Laisser debout en Italie, en
-Allemagne, n'importe où, les nombreux établissements fondés par
-Napoléon, laisser exister ou des princes nouveaux comme lui, ou des
-princes anciens devenus ses complices, leur semblait une faiblesse,
-une imprévoyance, une renonciation à la victoire au moment de la
-remporter éclatante et complète. Suivant eux, il fallait qu'en Italie
-il ne restât ni le prince Eugène ni Murat, malgré les services
-<span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> passagers qu'on espérait tirer de ce dernier, ni aucun membre
-de la famille Bonaparte.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ils veulent refaire l'ancienne Europe en la constituant
-fortement contre la France.</span>
-Il fallait remettre les Bourbons à Naples, le
-Pape à Rome, les archiducs d'Autriche à Florence et à Modène, la
-maison de Savoie à Turin, les Autrichiens à Milan et même à Venise. En
-Allemagne il fallait non-seulement détruire la Confédération du Rhin,
-&oelig;uvre détestable de Napoléon, mais punir ses alliés, tels que la
-Bavière, le Wurtemberg, qu'on devait, malgré les promesses les plus
-formelles, déposséder sans compensation des acquisitions qu'ils
-avaient dues à la France. Il en était même certains qui méritaient
-d'être punis d'une manière exemplaire, et dans le nombre le roi de
-Saxe surtout, qu'il fallait détrôner et remplacer par le duc de
-Saxe-Weimar, en refaisant en sens contraire l'&oelig;uvre de
-Charles-Quint. On devait ne pas mieux traiter le roi de Danemark, qui
-s'obstinait à contrarier les desseins de la coalition, en refusant la
-Norvége à Bernadotte. Quant au roi de Westphalie, Jérôme Bonaparte, sa
-chute était chose accomplie, sur laquelle il n'y avait plus à revenir.
-Il ne fallait pas s'en tenir à la rive droite du Rhin, il fallait se
-porter sur la rive gauche, reprendre les anciens électorats
-ecclésiastiques, Trêves, Mayence, Cologne, enfin les Pays-Bas
-autrichiens eux-mêmes, indépendamment de la Hollande, que personne ne
-pouvait songer à laisser à la France. Avec ces immenses territoires
-reconquis à la droite et à la gauche du Rhin, on composerait un vaste
-royaume à la Prusse, de façon à la rendre plus puissante encore que
-sous le grand Frédéric; on reconstituerait des États pour les princes
-dépossédés par Napoléon, tels <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> que les princes de Hesse,
-d'Orange, de Brunswick, de Hanovre, on comblerait en un mot ses amis
-de biens, et on formerait avec eux une confédération germanique plus
-forte que l'ancienne, mieux liée surtout contre la France, dirigée non
-par l'empereur d'Autriche qu'on regardait comme trop modéré pour le
-refaire empereur d'Allemagne, mais par une diète qu'animeraient les
-passions les plus violentes, les plus anti-françaises qu'on pût
-allumer. Telles étaient les vues des esprits ardents, soit parmi les
-chefs de la coalition, soit parmi les agents secondaires qui
-entouraient la cour nombreuse et ambulante des monarques alliés.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les Anglais se rattachent au parti violent dans l'espérance
-d'enlever Anvers et Flessingue à la France.</span>
-Les Anglais toutefois, devenus un peu plus modérés sous l'influence du
-Parlement qui ne cessait de reprocher aux ministres leur haine aveugle
-contre la France, et représentés à Francfort par un esprit des plus
-sages, lord Aberdeen, auraient répugné à autant de bouleversements, si
-dans le nombre il ne s'en était trouvé un qui répondait à tous leurs
-v&oelig;ux, celui qui consistait à ôter à la France les Pays-Bas,
-c'est-à-dire Anvers et Flessingue. Cependant ils osaient à peine
-espérer un pareil résultat, et ne poussaient leurs prétentions que
-jusqu'où allaient leurs espérances. Leurs agents inférieurs, moins
-mesurés, osaient seuls parler comme les Prussiens, qui étaient les
-provocateurs principaux de ces résolutions extrêmes. Chose singulière,
-les Prussiens, ayant dans le c&oelig;ur tous les sentiments de la
-révolution française, étaient, par haine contre la France, les plus
-ardents fauteurs de cette espèce de contre-révolution européenne.
-Aimant la liberté <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> jusqu'à épouvanter leurs princes, ils
-voulaient par esprit de vengeance ne pas laisser trace de ce que la
-révolution française avait fait en Europe. Ils ne se contentaient pas
-de mener leur roi, ils entraînaient l'empereur Alexandre en le
-flattant, en le qualifiant de roi des rois, de chef suprême de la
-coalition, en lui attribuant les grandes résolutions de cette guerre,
-en lui promettant de le conduire à Paris, ce qui exaltait la vanité de
-ce prince jusqu'au délire.
-<span class="sidenote" title="En marge">Alexandre en flattant toutes les passions s'assure une
-influence prépondérante dans les conseils de la coalition.</span>
-Alexandre, aimable par nature et par
-calcul, ajoutant à son amabilité naturelle un soin continuel à flatter
-toutes les passions, caressait les Prussiens dont il ne cessait de
-vanter le courage et le patriotisme pour les avoir avec lui contre les
-Autrichiens qu'il jalousait, caressait les Autrichiens eux-mêmes en
-affectant de dire qu'on leur avait dû à Prague le salut de l'Europe,
-et enfin se gardait de négliger les Anglais qu'il appelait les modèles
-de la persévérance, les premiers auteurs de la résistance à Napoléon,
-les premiers vainqueurs de ce conquérant réputé invincible. Ainsi
-parlant, tandis qu'il feignait à Francfort d'appuyer les avis modérés,
-secrètement il lâchait la bride aux esprits ardents, et les laissait
-faire pour se les attacher. Par ces moyens il avait réussi à maintenir
-la coalition qui aurait été fort menacée de désunion sans son
-savoir-faire, et s'y était acquis une autorité prépondérante.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Il caresse et dirige secrètement le comte de Stein.</span>
-Il avait auprès de lui, et s'était attaché en lui donnant asile à sa
-cour, le fameux comte de Stein, ce Prussien qui avait été obligé de
-chercher un refuge en Russie contre le courroux de Napoléon, et qui
-depuis avait exercé beaucoup d'influence sur <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> Alexandre et sur
-la coalition. On l'avait mis à la tête d'un comité qui dirigeait les
-affaires allemandes, et administrait au profit des armées coalisées
-les territoires reconquis sur la France, et dont la restitution aux
-anciens possesseurs n'était ni accomplie, ni même décidée. Ces
-territoires étaient ceux de Saxe, de Hesse, de Westphalie, de
-Brunswick, de Hanovre, de Berg, d'Erfurt, etc... Quant aux confédérés
-du Rhin, alliés qui nous avaient trahis, ce comité ne leur tenant
-aucun compte de leur défection, leur avait imposé en hommes et en
-argent le double de ce qu'ils avaient jadis fourni à la France. On
-avait soumis à un contingent de 145 mille hommes, et à un subside de
-84 millions de florins (lequel avait été remis à la Prusse, à la
-Russie, à l'Autriche, en obligations portant intérêts) les États
-suivants: Hanovre, Saxe, Hesse, Cassel, Berg, Wurtemberg, Bade,
-Bavière. Le comité des affaires allemandes était ainsi une espèce de
-comité révolutionnaire, qui, agissant au nom du salut public, ne
-mettait aucun frein à ses volontés. Sous le prétexte de livrer la
-direction de leurs affaires aux Allemands à qui elle était due,
-Alexandre les livrait à eux-mêmes, à condition de les avoir avec lui
-dans tous les cas où il pourrait en avoir besoin.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Caractère du comte Pozzo di Borgo, sa haine contre
-Napoléon, son influence sur l'empereur Alexandre.</span>
-Un personnage singulier, un Corse, étranger à toutes ces passions par
-origine et par supériorité d'esprit, n'ayant en fait de passion que la
-sienne qui était la haine, le célèbre comte Pozzo di Borgo, s'était
-réfugié auprès d'Alexandre, sur lequel il commençait à prendre un
-ascendant marqué. Cette <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> haine, qui était son âme tout
-entière, quel en était l'objet, demandera-t-on? C'était l'homme
-prodigieux sorti comme lui de l'île de Corse, et dont la gloire en
-éblouissant le monde avait désolé son c&oelig;ur envieux. Il y avait
-certes une arrogance bien rare à jalouser un génie tel que Napoléon,
-car c'est au grand Frédéric, c'est à César, Annibal, Alexandre, si
-leurs c&oelig;urs ressentent encore les soucis de la gloire mortelle,
-c'est à ces hommes extraordinaires qu'il appartient de jalouser
-Napoléon. Mais comment un personnage obscur, inconnu jusqu'ici,
-n'ayant ni épée ni éloquence, n'ayant été mêlé qu'aux tracasseries de
-son île, comment avait-il pu se permettre de jalouser le vainqueur de
-Rivoli, des Pyramides et d'Austerlitz? Il l'avait osé pourtant, car
-les passions pour s'allumer n'attendent la permission ni de Dieu ni
-des hommes, elles s'allument comme ces feux qui ravagent les cités ou
-les campagnes sans qu'on en sache l'origine. Lorsqu'un homme supérieur
-sort du pays où il est né, il y laisse ou des amis ardents ou des
-jaloux implacables. Le comte Pozzo était de ces derniers à l'égard de
-Napoléon, mais il faut le reconnaître, en cette occasion le jaloux
-n'était pas indigne du jalousé. En effet Dieu lui avait accordé un
-genre de génie aussi admirable que celui des batailles, de l'éloquence
-ou des arts, le génie de la politique, c'est-à-dire cette sagacité qui
-démêle les événements humains dans leurs causes, leur enchaînement,
-leurs conséquences, qui découvre comment il faut s'en garder, ou s'y
-mêler, génie rare que les grandes âmes appliquent à leur pays, les
-petites à elles-mêmes, qui perd en grandeur ce qu'il gagne <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span>
-en égoïsme, mais qui reste l'un des dons les plus précieux de
-l'esprit, et ne laisse presque jamais inaperçu, oisif ou inutile, le
-mortel qui en est doué. Le comte Pozzo en fut la preuve, preuve pour
-nous bien malheureuse, car lui, jusque-là sans renom, sans influence,
-presque sans patrie, il contribua singulièrement à la ruine de
-Napoléon, et par conséquent à la nôtre.</p>
-
-<p>Il avait parcouru successivement tous les pays pour nuire à l'homme
-qu'il haïssait, d'abord l'Angleterre, puis l'Autriche, puis la Russie
-et la Suède, quittant alternativement les cours qui se rapprochaient
-de la France pour se rendre auprès de celles qui s'en éloignaient,
-revenant auprès des premières quand elles rompaient avec nous, et
-toujours soufflant partout l'ardeur dont il était animé. Employé à
-toutes choses, tantôt il était envoyé à Londres pour arracher à
-l'Angleterre l'argent dont on avait besoin, tantôt chez Bernadotte
-qu'il méprisait et dominait, pour l'amener sur le champ de bataille de
-Leipzig. Maintenant, placé auprès d'Alexandre en qualité d'aide de
-camp, il exerçait, avec son accent italien, sa gesticulation vive, son
-&oelig;il ardent et fier, une action puissante, justifiée du reste par
-une perspicacité, une sûreté de jugement sans égales.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le comte Pozzo di Borgo s'attache à répandre l'idée qu'en
-marchant en avant, on ne trouvera aucun obstacle entre Francfort et
-Paris, par suite de l'épuisement dans lequel Napoléon a laissé la
-France.</span>
-Cet homme avait
-dit à Alexandre la triste vérité sur la France, comme s'il l'avait
-parcourue tout entière, et pourtant il y avait des années qu'il ne
-l'avait vue.&mdash;Ne vous laissez pas intimider, lui disait-il sans cesse,
-par l'idée d'aller braver chez lui le colosse qui vous a tous opprimés
-si longtemps; le plus difficile est fait, c'était de le <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span>
-ramener des bords de la Vistule aux bords du Rhin. De Francfort à
-Paris il n'y a qu'un pas comme distance, il y a moins encore comme
-difficulté. Les forces prodigieuses de la France ont été dépensées au
-dehors, il n'en reste plus rien au dedans; la France elle-même est
-dégoûtée, révoltée du joug qu'elle subit. Marchez donc sans relâche,
-marchez vite, ne laissez pas respirer le géant; allez à ces Tuileries
-dont il a fait son repaire, et la France épuisée vous l'abandonnera
-sans résistance. Vous serez étonné de la facilité de cette &oelig;uvre,
-mais il faut arriver à Paris. À peine votre épée aura-t-elle brisé la
-chaîne qui tient la France opprimée, que la France vous livrera
-elle-même son oppresseur et le vôtre.&mdash;</p>
-
-<p>Ce sont ces vérités redoutables, constamment présentes à l'esprit
-clairvoyant du comte Pozzo, qui lui valurent une influence décisive
-dans la fatale année 1814. Alexandre était heureux de l'entendre, car
-il sentait en l'écoutant toutes ses passions remuées, et après l'avoir
-entendu il échappait à la modération de M. de Metternich, il voulait
-comme les Prussiens marcher en avant, franchir le Rhin, et essayer
-contre Napoléon une dernière et suprême lutte.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les propositions de Francfort sont universellement
-repoussées dès qu'elles sont connues.</span>
-Lorsque les propositions de Francfort furent connues des principaux
-agents de la coalition, elles produisirent parmi eux une agitation
-extrême, et encoururent de leur part une amère désapprobation.
-S'arrêter était suivant eux une faiblesse désastreuse, car on
-donnerait à l'ennemi commun le temps de rétablir ses forces. Lui
-concéder la France avec le Rhin, les Alpes, les Pyrénées, c'était lui
-assurer les <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> moyens de ne jamais laisser l'Europe en repos. Il
-fallait lui ôter non-seulement le Rhin et les Alpes, mais la France
-elle-même, et n'admettre pour contenir le peuple français d'autres
-chefs que les Bourbons. Il fallait d'ailleurs rétablir en Europe les
-familles injustement dépouillées, rétablir l'empire du droit,
-reconstituer en un mot l'ancienne Europe. Pour y réussir il ne restait
-qu'un pas à faire, mais il fallait le faire tout de suite, sans
-reprendre haleine, sans se reposer un jour.</p>
-
-<p>Malheureusement des lettres écrites de France, des rapports d'agents
-secrets, des renseignements fournis par les amis de la maison de
-Bourbon, confirmaient ces dires, et dévoilaient d'heure en heure
-l'état vrai des choses, pendant ce même mois de novembre que Napoléon
-avait perdu en pourparlers équivoques, au lieu de l'employer en
-réponses positives qui liassent les auteurs des propositions de
-Francfort.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les événements de la Hollande contribuent puissamment à
-faire écarter les propositions de Francfort.</span>
-Un événement des plus graves, et du reste des plus faciles
-à prévoir, vint jeter une nouvelle lumière sur cette situation, et
-ranger dans le parti des esprits ardents l'Angleterre elle-même, qui
-avait paru un peu moins violente qu'autrefois. Cet événement c'est en
-Hollande qu'il se produisit.</p>
-
-<p>La Hollande s'était soumise à Napoléon en 1810 lorsqu'il avait décrété
-la réunion de cette contrée à la France, d'abord parce qu'à cette
-époque il était irrésistible, et ensuite parce que divers intérêts
-avaient trouvé dans la réunion des avantages momentanés. Les
-révolutionnaires hollandais, les catholiques, les commerçants,
-s'étaient résignés à une révolution qui pour les uns était
-l'exclusion de la <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> maison d'Orange, pour les autres
-l'abaissement du protestantisme, pour les derniers l'annexion
-commerciale au plus vaste empire du monde.
-<span class="sidenote" title="En marge">État de la Hollande depuis sa réunion à la France.</span>
-Peut-être, avec un meilleur
-régime politique et la paix, ces intérêts eussent-ils fini par trouver
-sous le sceptre impérial une satisfaction qui eût fait taire le
-sentiment de l'indépendance nationale, mais il n'en fut point ainsi.
-L'architrésorier Lebrun continua, comme le roi Louis, de préférer les
-orangistes, qui étaient nobles et riches, aux patriotes qui ne
-l'étaient pas. La querelle avec le Pape aliéna les catholiques en
-Hollande aussi bien qu'en France. La guerre maritime réduisit les
-commerçants à une misère profonde, qui atteignit bientôt toutes les
-classes, et les classes inférieures plus fortement que les autres.
-Sous le roi Louis la contrebande tolérée avait procuré un certain
-adoucissement aux maux de la guerre, mais les douaniers français,
-depuis la réunion, ayant privé le commerce hollandais de cet
-adoucissement, le mal fut bientôt porté à son comble.
-<span class="sidenote" title="En marge">D'abord assez calme, la Hollande est bientôt exaspérée par
-les maux de la guerre.</span>
-L'inscription
-maritime et la conscription introduites dans le pays, vinrent ajouter
-de nouveaux maux à la détresse universelle, et dès lors le sentiment
-national se réveilla avec violence. En 1813 Hambourg et les provinces
-anséatiques ayant secoué le joug impérial, la commotion s'étendit
-jusqu'en Hollande, et il fallut des rigueurs pour en arrêter les
-effets. On condamna aux galères ou à mort un certain nombre de
-malheureux, et on en exécuta six à Saardam, quatre à Leyde, un à la
-Haye, deux à Rotterdam. Ces mesures au lieu de calmer l'exaspération
-ne firent que l'augmenter. Les victoires <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> de Lutzen et de
-Bautzen la continrent un moment sans l'apaiser, mais la bataille de
-Leipzig lui rendit toute sa force. L'architrésorier Lebrun,
-personnellement opposé aux mesures rigoureuses, avait cherché à
-ménager tout le monde, mais il n'avait réussi qu'à donner l'idée d'une
-bonne volonté impuissante. Le général Molitor, commandant les troupes,
-s'était fait respecter comme un militaire ferme et probe, qui
-n'abusait pas de la force pour son avantage particulier. Malgré ces
-ménagements du chef civil et du chef militaire, les Hollandais étaient
-bien décidés, dès qu'ils le pourraient, à les renvoyer l'un et l'autre
-sans toutefois exercer contre eux aucune violence, mais en égorgeant,
-s'ils le pouvaient, les douaniers et les agents de police qu'ils
-avaient en horreur. Tandis que les choses en étaient arrivées à ce
-point, de nombreux émissaires anglais parcouraient la Hollande pour le
-compte de la maison d'Orange, et promettaient l'appui de l'Angleterre
-aux populations qui se soulèveraient.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les Hollandais demandent pour s'insurger le secours d'une
-force étrangère.</span>
-Celles-ci répondaient qu'à la
-première apparition d'une force armée elles proclameraient la maison
-d'Orange, longtemps impopulaire, et redevenue maintenant l'espérance
-et le v&oelig;u du pays. Mais il fallait faire venir cette force armée.
-Les Anglais avaient bien quelques mille hommes prêts à embarquer, mais
-l'accès de toutes les rades était interdit par de formidables
-batteries ou par des flottes à l'ancre. L'amiral Missiessy avec
-l'escadre d'Anvers défendait les bouches de l'Escaut et de la Meuse;
-l'amiral Verhuel avec l'escadre du Texel défendait l'entrée du
-Zuyderzée. Ce n'était donc que par terre qu'on <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> pouvait tendre
-une main secourable aux Hollandais. Bernadotte avait reçu mission en
-quittant Leipzig de délivrer Hambourg, Brème et Amsterdam avec l'armée
-du Nord, mais il n'en avait rien fait. Il avait porté tout son corps
-d'armée vers le Holstein pour réduire le Danemark, et lui arracher la
-cession de la Norvége. Dans cette vue, cherchant à se débarrasser du
-maréchal Davout qui était l'appui des Danois, il avait entrepris de
-conclure avec lui un traité pour la libre évacuation de Hambourg, ce
-qui eût permis à ce maréchal de rentrer en Hollande avec 40 mille
-hommes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les monarques coalisés obligent Bernadotte à détacher le
-corps de Bulow vers la Hollande.</span>
-À cette nouvelle les agents anglais et autrichiens avaient
-jeté les hauts cris, les premiers parce qu'ils ne voulaient pas qu'on
-envoyât 40 mille Français en Hollande, les seconds parce que le
-cabinet de Vienne, à l'époque où il travaillait à propager le système
-de la médiation, s'était lié au Danemark, et l'avait pris sous sa
-protection. Les uns et les autres avaient demandé qu'on retirât à
-Bernadotte les quatre-vingt mille hommes qu'il détournait pour son
-usage particulier, mais Alexandre, qui s'était fortement attaché à
-Bernadotte depuis qu'il avait arrangé avec lui l'affaire de la
-Finlande, avait tempéré cette irritation, et on s'était borné à
-ordonner au prince suédois de détacher un corps prussien et russe vers
-la Hollande, ce qui avait été exécuté vers les premiers jours de
-novembre.</p>
-
-<p>À l'approche de cette force auxiliaire, les Hollandais avaient cessé
-de dissimuler. Le général Molitor n'avait pour les contenir que
-quelques cadres de bataillons renfermant au plus 3 mille hommes,
-<span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> 5 à 600 gendarmes français, une poignée de douaniers exécrés
-quoique très-honnêtes, 500 Suisses fidèles qui n'avaient pas peu
-contribué à irriter la population, enfin un régiment étranger bien
-discipliné, mais dans lequel il se trouvait 800 Russes, 600
-Autrichiens, 600 Prussiens. Il n'y avait là ni par le nombre, ni par
-la composition des troupes, une force capable de maîtriser le pays. Au
-Texel l'amiral Verhuel avait 1,500 Espagnols, qui au premier signal
-pouvaient s'insurger, et le réduire à se retirer sur ses vaisseaux.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Soulèvement général des Hollandais à l'approche du corps de
-Bulow.</span>
-Le corps de Bulow, détaché par Bernadotte, ayant paru sur l'Yssel, le
-général Molitor sortit d'Amsterdam avec tout ce qu'il avait de forces
-disponibles, et vint se placer à Utrecht pour y garder la ligne de
-Naarden à Gorcum. Ce fut là le signal de l'insurrection.
-<span class="sidenote" title="En marge">Rétablissement presque sans coup férir de la maison
-d'Orange.</span>
-Les
-orangistes ayant réuni des pêcheurs, des marins, des paysans,
-entrèrent dans Amsterdam le 15 novembre au soir, précédés par des
-femmes et des enfants, et portant le drapeau de la maison d'Orange. À
-cet aspect tout le peuple se souleva, et dans la nuit on brûla les
-baraques où logeaient, le long des quais, les douaniers et les agents
-de la police française. On ne tenta rien cependant contre les hauts
-fonctionnaires, contre l'architrésorier notamment, et on se borna à
-promener sous les fenêtres de celui-ci le drapeau de l'insurrection.
-Il lui restait pour toute force une cinquantaine de gendarmes dévoués
-mais impuissants contre un mouvement aussi général. L'architrésorier
-fit appeler dans la nuit même les principaux membres de la riche
-aristocratie commerçante sur <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> laquelle il s'était appuyé, la
-trouva polie mais froide, et fut obligé de reconnaître que si elle
-avait pu, par prudence, se soumettre à un gouvernement puissant qui la
-ménageait, elle revenait à la première occasion à celui qui répondait
-à ses goûts et à ses m&oelig;urs aristocratiques. Voyant qu'il n'avait
-rien à en espérer, l'architrésorier monta en voiture, et se rendis à
-Utrecht, où il rejoignit le général Molitor menacé de front par vingt
-mille Russes et Prussiens, assailli à droite, à gauche, en arrière,
-par des insurrections de tout genre, et ayant quatre mille hommes au
-plus à leur opposer. Bientôt pour n'être pas coupé de la Belgique, le
-général Molitor se retira sur le Wahal, précédé de l'architrésorier
-qui n'avait essuyé d'autres mauvais traitements que quelques huées
-populaires. À dater de ce moment, il n'y eut plus une ville de
-Hollande qui n'accomplît sa révolution. Leyde, la Haye, Rotterdam,
-Utrecht, se donnèrent des régences presque toutes orangistes, et
-bientôt le prince d'Orange après avoir débarqué en Hollande, fit son
-entrée à Amsterdam au milieu des acclamations universelles. On annonça
-que la Hollande, sans définir encore la forme de son gouvernement, se
-mettait de nouveau sous la protection de l'antique maison qui avait
-été à sa tête dans les plus grandes crises de son histoire. Il n'y eut
-du reste que peu d'excès, sauf contre quelques douaniers ou
-percepteurs des droits réunis, qui n'avaient pas mérité qu'on leur fît
-expier les torts de leur gouvernement. Le peuple des grandes villes,
-violent et mobile à son ordinaire, applaudit au rétablissement des
-princes d'Orange, comme il avait <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> applaudi à leur chute, et
-les patriotes éclairés tolérèrent leur retour comme la fin du
-despotisme étranger. Excepté l'amiral Missiessy avec la flotte de
-l'Escaut, excepté l'amiral Verhuel avec la flotte du Texel, toute la
-Hollande reconnut la maison d'Orange. Les Anglais y débarquèrent le
-général Graham à la tête de six mille hommes.</p>
-
-<p>Pour qui aurait réfléchi sérieusement, il eût été facile de voir là un
-cruel pronostic relativement à la France elle-même. Ce fut pour les
-Anglais un trait de lumière.
-<span class="sidenote" title="En marge">La révolution opérée en Hollande fait présumer une
-révolution aussi facile en Belgique, et suggère l'idée d'enlever cette
-province à la France.</span>
-Cette révolution spontanée, qui, à la
-première apparition des baïonnettes dites libératrices, éclatait, et
-presque sans violence, par un entraînement irrésistible, renversait
-les récentes créations de l'empire français pour rétablir l'ancien
-ordre de choses, leur persuada qu'il pourrait bientôt en être de même
-ailleurs. De toutes parts des agents secrets, des commerçants qui
-allaient fréquemment de Hollande en Belgique, des Belges poursuivis
-par la police française, leur donnèrent les mêmes espérances, et leur
-dirent que si les troupes coalisées se portaient rapidement sur
-Anvers, Bruxelles, Gand, Bruges, elles trouveraient partout la même
-disposition à s'insurger contre un gouvernement qui depuis quinze ans
-les faisait gémir sous la conscription, sous les droits réunis et la
-guerre maritime; qu'en outre elles trouveraient des places sans
-armements, sans garnisons et sans vivres, que la magnifique flotte
-d'Anvers appartiendrait à qui voudrait l'enlever, qu'il n'y avait par
-conséquent qu'à marcher en avant pour réussir. Il n'en fallait pas
-tant pour exciter les passions britanniques, et <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> pour
-déterminer de la part du gouvernement anglais de nouvelles et plus
-décisives résolutions. Sur-le-champ on prépara des renforts destinés à
-la Hollande; on fit donner au général Graham, aux généraux prussiens
-et russes l'ordre de marcher tous ensemble sur Anvers, et on adressa
-de vives représentations à Bernadotte, afin qu'il cessât de s'occuper
-du Danemark, et se portât avec toutes ses forces sur les Pays-Bas,
-s'en fiant à la coalition du soin de lui assurer la Norvége qu'on lui
-avait promise. Enfin on adressa à lord Aberdeen de nouvelles
-instructions relativement aux bases de la paix future.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'Angleterre ayant conçu l'espérance de nous enlever
-l'Escaut, demande qu'on ramène la France aux frontières de 1790.</span>
-Les propositions de Francfort, minutées comme elles l'avaient été dans
-la note remise à M. de Saint-Aignan, et dans les lettres postérieures
-de M. de Metternich, avaient grandement déplu à Londres. Là on n'avait
-pas, comme à Francfort, le sentiment du danger auquel on s'exposait en
-passant le Rhin. On était fort émerveillé de la campagne terminée à
-Leipzig, et on ne comprenait pas qu'on s'arrêtât en un chemin qui
-semblait si beau, et au terme duquel se montraient de si grands
-avantages. Laisser à la France ses limites naturelles, c'est-à-dire
-l'Escaut et Anvers, paraissait bien dur pour l'Angleterre, et elle
-regardait comme un devoir de la part des alliés de la délivrer de la
-présence importune et toujours menaçante d'une flotte française à
-Flessingue. La Russie n'avait pas voulu avoir devant elle le
-grand-duché de Varsovie; l'Allemagne tout entière n'avait plus voulu
-avoir des Français à Hambourg, à Brême, à Magdebourg; l'Autriche
-n'avait plus voulu en souffrir à Laybach, à Trieste. Tous ces v&oelig;ux
-avaient <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> été satisfaits. L'Angleterre serait-elle la seule des
-puissances qui ne verrait pas exaucer les siens? Et n'avait-elle pas
-le droit de demander que l'on continuât la guerre, si quelques efforts
-de plus devaient la délivrer de la présence des Français à Anvers? Les
-politiques anglais n'approuvaient pas sans doute tous les projets
-subversifs des exaltés de la coalition, tels que le détrônement des
-rois de Saxe et de Danemark, mais ils adoptaient parmi ces projets
-ceux qui convenaient à l'Angleterre, ceux qui devaient faire
-rétrograder la France de Gorcum à Lille, ou au moins de Gorcum à
-Bruxelles et à Gand. En reprenant Anvers et Flessingue, il y avait une
-combinaison qui souriait fort à l'Angleterre, c'était de rendre la
-Hollande très-puissante, afin qu'elle fût en mesure d'opposer plus de
-résistance à la France, et on aurait bien souhaité par exemple que la
-maison d'Orange pût réunir aux anciennes Provinces-Unies les Pays-Bas
-autrichiens. Cette combinaison était devenue l'objet des désirs
-passionnés de l'Angleterre, depuis que l'insurrection spontanée de la
-Hollande, qui bientôt, disait-on, allait être imitée par la Belgique,
-avait révélé la possibilité de pousser plus loin les avantages
-remportés contre Napoléon.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les instructions de lord Aberdeen sont changées, et on lui
-prescrit d'opiner pour la continuation de la guerre, pour le retour de
-la France aux limites de 1790, et pour l'omission de toute stipulation
-relative au droit maritime.</span>
-Les instructions sur lesquelles lord Aberdeen s'était appuyé pour
-adhérer aux propositions de Francfort, étaient déjà un peu anciennes.
-Le cabinet britannique les modifia, et recommanda à son ministre de ne
-pas se regarder comme lié par les propositions de Francfort. On lui
-assigna, comme conditions formelles de l'Angleterre, la continuation
-de la guerre, la rentrée de la France dans ses <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> limites de
-1790, et un silence absolu dans les futurs traités de paix sur le
-droit maritime. On ne dit pas qu'on pousserait la guerre jusqu'à
-détrôner Napoléon, bien que ce résultat fût celui qui répondait le
-plus aux sentiments secrets du peuple anglais, on ne le dit pas, parce
-qu'on s'était engagé à traiter avec le chef de l'empire français, et
-qu'il y aurait eu une inconséquence choquante à revenir sur
-l'engagement pris, mais on déclara d'une manière générale qu'il
-fallait continuer la guerre jusqu'à la rentrée de la France dans ses
-limites de 1790.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Afin de décider les puissances par l'appât de l'argent,
-l'Angleterre offre de leur acheter la flotte d'Anvers, si elles
-parviennent à la prendre.</span>
-On chargea lord Aberdeen, pour allécher les puissances continentales
-par l'appât de l'argent dont elles avaient grand besoin, de leur
-acheter la flotte d'Anvers, si elles en opéraient la conquête, ce qui
-pouvait bien représenter une demi-année de subside. Enfin, pour gagner
-l'Autriche en particulier, l'Autriche dont on apercevait déjà la
-jalousie envers la Russie, on chargea lord Aberdeen de dire à M. de
-Metternich, que si dans quelques détails on ménageait la Russie, dans
-l'ensemble des choses on se rangerait du côté de l'Autriche, parce que
-sur presque tous les points on était d'accord avec elle, parce qu'on
-préférait ses conseils toujours sensés aux avis extravagants de
-certains exaltés, mais qu'il fallait en retour qu'elle se prononçât
-pour la constitution d'un puissant royaume des Pays-Bas, qui
-s'étendrait du Texel jusqu'à Anvers.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les nouvelles instructions arrivent à Francfort, au moment
-même où arrivait l'adhésion de Napoléon aux communications de M. de
-Saint-Aignan.</span>
-Telles étaient les instructions qui furent expédiées à la légation
-britannique, juste au moment où Napoléon se décidait trop tard à
-accepter purement et simplement les conditions de Francfort. <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span>
-Ainsi le mois perdu pour nous de novembre à décembre avait laissé à
-tout le monde le temps de se raviser, surtout à l'Angleterre, qui,
-éclairée par l'insurrection de la Hollande, avait conçu l'espérance et
-le désir d'enlever à la France non-seulement le Texel, mais Anvers.
-Évidemment une adhésion immédiate et catégorique donnée dès le 16
-novembre eût placé les confédérés de Francfort dans un embarras dont
-ils se seraient tirés fort difficilement.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le mois perdu avait ainsi donné aux coalisés le temps de se
-raviser.</span>
-Il n'est pas besoin de dire qu'en arrivant à Francfort ces nouvelles
-instructions y trouvaient les esprits parfaitement préparés. Tous ceux
-qui voulaient qu'on marchât sans s'arrêter jusqu'à ce qu'on eût
-accablé Napoléon, avaient pris les devants, et demandaient qu'il ne
-fût tenu aucun compte des ouvertures faites à M. de Saint-Aignan.
-L'empereur Alexandre n'était que trop disposé à partager ces vues, par
-ressentiment contre Napoléon, par exaltation d'orgueil.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les esprits généralement disposés à Francfort à accueillir
-les nouvelles vues de l'Angleterre.</span>
-Faire dans
-Paris une entrée triomphale était une revanche de la ruine de Moscou
-qui le transportait de joie. Le comte Pozzo l'excitait en lui répétant
-que ce qu'on avait vu en Hollande on le verrait en Belgique et en
-France, si on se hâtait, si on passait hardiment le Rhin, si en un mot
-on ne laissait pas respirer l'ennemi commun. Les Prussiens, toujours
-conduits par la haine, voulaient absolument qu'on marchât en avant.
-Blucher disait qu'à lui seul, si on le laissait libre, il pénétrerait
-dans Paris. Les Autrichiens eux-mêmes, quoique fort touchés des
-dangers qu'on était exposé à rencontrer au delà du Rhin, ne
-méconnaissaient pas les avantages considérables qu'ils pourraient y
-recueillir. <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> Tandis que l'Angleterre devait gagner Anvers pour
-la maison d'Orange, ils pourraient gagner l'Italie pour eux-mêmes et
-pour leurs archiducs. Ils ne manquaient donc pas de motifs de
-continuer la guerre, bien qu'à la crainte de nouveaux hasards se
-joignît chez eux le déplaisir de céder à la prépondérance peu
-dissimulée des Russes, à la violence brutale des Prussiens. Mais il y
-avait dans cette question une raison décisive pour eux comme pour tout
-le monde, c'était le v&oelig;u de l'Angleterre qui payait la coalition,
-qui par ses victoires en Espagne s'était acquis une importance
-continentale qu'elle n'avait jamais eue, qui de plus avait sa
-toute-puissante marine, qui tenant enfin la balance entre les
-ambitions contraires pouvait la faire pencher vers celle qu'elle
-favoriserait. On se décida en conséquence à poursuivre la guerre sans
-relâche, la Prusse par vengeance, la Russie par vanité, l'Autriche par
-condescendance intéressée envers l'Angleterre, l'Angleterre par les
-divers motifs se rattachant à l'Escaut, toutes par l'entraînement des
-choses qui conduisait à pousser à sa fin extrême une lutte si
-ancienne, si acharnée, si implacable.
-<span class="sidenote" title="En marge">Réponse évasive de M. de Metternich à M. de Caulaincourt,
-laissant pressentir un changement de détermination.</span>
-Le 10 décembre M. de Metternich
-répondit à la note par laquelle M. de Caulaincourt avait adhéré
-purement et simplement au message de M. de Saint-Aignan, que la France
-avait accepté bien tard les propositions de Francfort, mais qu'il
-allait néanmoins communiquer cette tardive acceptation à tous les
-alliés. Il ne dit pas si à la suite de ces communications les
-opérations militaires seraient interrompues, et comme il n'avait
-jamais été convenu depuis la rupture du <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> congrès de Prague que
-les négociations, dans le cas où on les reprendrait, seraient
-suspensives de la guerre, on pouvait, sans violer aucun engagement,
-continuer à marcher en avant, pourvu que l'on continuât les
-pourparlers pacifiques. Le prétendu renvoi de la réponse française aux
-cours alliées laissait ainsi le temps d'agir sans une trop grande
-inconséquence.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">On envoie demander de l'argent à l'Angleterre pour les
-frais de la nouvelle campagne.</span>
-Cependant puisque l'Angleterre voulait poursuivre la guerre dans un
-intérêt qui lui était particulier, il était naturel qu'elle payât les
-frais de cette dernière campagne, et comme l'argent pour ces armements
-énormes manquait à tous les belligérants, il fut décidé qu'on lui
-demanderait de nouveaux subsides, et pour lui en faire connaître
-l'étendue, pour lui en montrer le besoin, on lui envoya l'homme qui
-jouait déjà un rôle si important dans les conseils de la coalition, le
-comte Pozzo. Il partit pour Londres afin d'apporter au ministère
-britannique le budget de cette campagne d'hiver.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Forces qui restaient aux coalisés après la campagne de
-1813.</span>
-Mais dans l'hypothèse d'une reprise immédiate des opérations, le plan
-à adopter soulevait de nombreuses questions, et pouvait faire naître
-de graves dissidences dans une coalition où les intérêts et les
-amours-propres étaient déjà fort divisés, et où le plus impérieux
-besoin de conservation maintenait seul un accord souvent plus apparent
-que réel. Outre que les forces coalisées étaient considérablement
-réduites par l'acharnement de la lutte, elles étaient encore
-disséminées par la diversité du but que chacun avait en vue. Il avait
-fallu laisser sur les derrières pour bloquer les places de l'Elbe,
-les corps de <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> Kleist, Klenau, Tauenzien, Benningsen, qui tous
-avaient pris part au formidable rendez-vous de Leipzig. Bernadotte
-avec les Suédois, avec les Prussiens de Bulow, avec les Russes de
-Wintzingerode, sous prétexte de faire face au maréchal Davout, s'était
-détourné du but principal afin d'enlever la Norvége aux Danois, ce qui
-avait exaspéré les Autrichiens protecteurs des Danois, et mis en
-suspicion la bonne foi d'Alexandre, accusé d'encourager sous main
-Bernadotte qu'il blâmait publiquement. À peine avait-on pu arracher au
-nouveau prince suédois un détachement pour coopérer au rétablissement
-de la maison d'Orange. Il ne restait donc sur le Rhin que l'armée du
-prince de Schwarzenberg cantonnée de Francfort à Bâle, et celle du
-maréchal Blucher cantonnée de Francfort à Coblentz, ayant dans leurs
-rangs les Bavarois, les Badois, les Wurtembergeois. Après l'adjonction
-de ces derniers et les pertes de la campagne on estimait les deux
-armées à 220 ou 230 mille hommes immédiatement disponibles. Il est
-vrai que de nouveaux contingents allemands venant remplacer les
-troupes qui bloquaient les places, et Bernadotte étant rappelé au but
-commun, on pouvait amener encore 200 mille hommes sur le Rhin; il est
-vrai qu'on espérait tirer de nombreuses recrues de Pologne, de Prusse,
-d'Autriche, qu'on avait 70 mille hommes en Italie, 100 mille sur la
-frontière d'Espagne, et que ce n'était pas dès lors avec moins de 600
-mille hommes qu'on serait en mesure d'attaquer la France en mars et
-avril. Mais pour le moment il n'y avait que 220 mille hommes à mettre
-en ligne, dont 160 mille Autrichiens, <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> Prussiens, Russes,
-Bavarois, sous le prince de Schwarzenberg, et 60 mille Prussiens,
-Russes, Wurtembergeois, Hessois et Badois sous le maréchal Blucher.
-C'était une entreprise hardie que de passer le Rhin devant Napoléon
-avec des forces pareilles; mais d'après tous les renseignements, il
-n'avait pas plus de 80 mille hommes, et dès lors on ne croyait pas
-qu'il fût imprudent de se présenter à lui avec 220 mille. On eût été
-encore plus résolu, si on avait su qu'il ne lui en restait pas plus de
-60 mille à opposer à une brusque invasion.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Plans divers proposés dans le sein de la coalition.</span>
-Cependant à Francfort, les personnages les plus éclairés tenaient pour
-très-suspects les détails fournis par les agents de la coalition, et
-on se refusait à croire que Napoléon n'eût pas au moins cent mille
-hommes sous la main. On insistait donc sur la nécessité de se conduire
-avec la plus grande prudence en essayant de pénétrer en France. À
-cette occasion chacun avait son plan. Les Prussiens et les Russes en
-avaient un, les Autrichiens un autre, tous dominés, comme c'est
-l'ordinaire à la guerre, par le désir d'attirer à eux le gros des
-forces, et de devenir ainsi le centre des opérations.
-<span class="sidenote" title="En marge">Plan des Prussiens.</span>
-Les Prussiens
-voulaient que réunissant de leur côté 180 mille hommes sur 220 mille,
-on passât le Rhin entre Coblentz et Mayence, tandis qu'un autre corps
-le franchirait entre Mayence et Strasbourg (voir la carte n<sup>o</sup> 61);
-qu'on s'avançât hardiment au milieu des places qui couvraient cette
-partie de la France, telles que Coblentz, Mayence, Landau, Strasbourg
-en première ligne, Mézières, Montmédy, Luxembourg, Thionville, Metz
-en seconde ligne, qu'on les enlevât <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> brusquement si les
-Français n'y avaient laissé que de petites garnisons, que si au
-contraire pour les mieux garder ils avaient affaibli l'armée active,
-on profitât de cet affaiblissement pour se jeter sur elle, l'accabler
-et la pousser sur Paris, en négligeant les places qu'on aurait le
-temps d'assiéger plus tard avec les corps venus des bords de l'Elbe.
-L'état-major prussien regardait cette manière d'opérer comme à la fois
-plus méthodique et plus hardie, car dans un cas on aurait les places
-et on se créerait des appuis en marchant, dans l'autre on arriverait
-peut-être à Paris en quelques journées.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Plan des Autrichiens.</span>
-Les Autrichiens avaient un autre plan, dicté aussi par des vues
-particulières, mais parfaitement sage, du moins à en juger par le
-résultat. Ils considéraient comme imprudent de s'engager dans ce
-labyrinthe de forteresses, compris depuis Strasbourg jusqu'à Coblentz,
-depuis Metz jusqu'à Mézières. Ils disaient que c'était <cite>prendre le
-taureau par les cornes</cite>. Ils soutenaient que, sans s'épuiser pour
-garnir les places, Napoléon se bornerait à les mettre à l'abri d'un
-coup de main, et qu'on le trouverait lui-même man&oelig;uvrant entre
-elles avec ses forces concentrées, tout prêt à se jeter sur l'armée
-coalisée, qui se serait plus affaiblie pour bloquer ces places que lui
-pour les défendre. Ils proposaient donc un système d'opérations
-radicalement différent. Le côté faible de la France, suivant eux,
-n'était pas au nord-est, de Strasbourg à Coblentz, de Metz à Mézières,
-où plusieurs rivières et d'immenses fortifications la protégeaient,
-mais tout à fait à l'est, le long du Jura, où, comptant sur la
-neutralité suisse, elle n'avait jamais <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> songé à élever des
-défenses. Il fallait donc se porter à Bâle, y passer le Rhin qui ne
-gèle point en cet endroit, traverser la Suisse qui invoquait sa
-délivrance à grands cris, et prendre ainsi la France à revers, ce qui
-procurerait plusieurs avantages, celui de la séparer de l'Italie, de
-la priver des secours qu'elle en pourrait recevoir si Napoléon
-rappelait le prince Eugène, et en même temps d'isoler tellement ce
-prince qu'il succomberait par le fait seul de son isolement.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le plan des Autrichiens fondé principalement sur l'état de
-la Suisse.</span>
-On devine sans doute les motifs qui, outre la valeur réelle de ce
-plan, lui attiraient les préférences de l'Autriche. Elle voulait
-pénétrer en Suisse, y rétablir son influence, et priver non pas la
-France des secours de l'Italie, mais l'Italie des secours de la
-France. La Suisse était effectivement dans un état de fermentation
-extraordinaire, et disposée à se comporter comme la Hollande, avec
-cette différence, néanmoins, qu'il y avait chez elle un parti français
-très-fort, reposant sur des intérêts très-réels et très-légitimes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Vues des partis qui divisaient la Suisse.</span>
-Les
-cantons autrefois dominateurs, et c'étaient les cantons démocratiques
-aussi bien que les cantons aristocratiques, car l'ambition n'est pas
-plus inhérente à un principe qu'à l'autre, se flattaient de recouvrer
-les pays sujets. Les petits cantons aspiraient à posséder comme jadis
-les bailliages italiens, la Valteline et le Valais; Berne aspirait à
-posséder le pays de Vaud, l'Argovie, le Porentruy; les familles
-aristocratiques rêvaient leur prédominance d'autrefois sur les classes
-moyennes. Au contraire, les pays jadis sujets, les classes jadis
-opprimées, ne voulaient à aucun prix rentrer sous leurs anciens
-maîtres: tristes divisions que <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> Napoléon avait fait cesser par
-l'acte de médiation. Malheureusement ce bel acte, digne du temps où il
-concluait le Concordat, la paix d'Amiens, la paix de Lunéville, avait
-été bientôt gâté comme tous les autres par son génie envahissant. Il
-avait rempli la Suisse de ses douaniers et même de ses soldats. Il
-occupait le Tessin par un détachement de l'armée d'Italie, ce qui
-était un argument fort spécieux contre la neutralité suisse. De plus,
-en bloquant étroitement la Suisse pour y empêcher la fraude
-commerciale, il avait, dans certains cantons manufacturiers, fait
-descendre le prix de la journée de 15 sous à 5 sous, et rendu la
-Suisse presque aussi misérable que la Hollande. Pourtant ces maux
-n'avaient pu faire oublier aux pays affranchis l'intérêt de leur
-indépendance, et s'il y avait un parti de l'ancien régime qui
-demandait l'invasion étrangère, il y avait un parti du nouveau qui s'y
-opposait de toutes ses forces. La Suisse était en ce moment la seule
-contrée où Napoléon n'eût pas entièrement dégoûté les peuples de
-l'influence française et des principes de notre révolution. La lutte
-était donc vive et opiniâtre entre les deux partis. Les partisans de
-l'ancien régime pressaient l'Autriche d'entrer chez eux, et elle ne
-demandait pas mieux que de les satisfaire, et d'adopter une marche qui
-devait lui rendre la Suisse en y rétablissant l'influence
-aristocratique, l'Italie en l'isolant.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Objections faites au plan des Autrichiens.</span>
-Les Prussiens et les Russes reprochaient à ce plan d'être dicté par un
-intérêt particulier à l'Autriche, d'éloigner la coalition de sa route
-la plus directe vers Paris, de l'exposer à un long détour pour
-<span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> aller gagner Bâle, d'entraîner enfin une trop grande division
-des masses agissantes, car on ne pourrait pas s'empêcher d'avoir une
-armée dans les Pays-Bas, dès lors une armée intermédiaire vers
-Coblentz ou Mayence, ce qui devait faire trois armées avec celle qui
-entrerait par le Jura, et permettrait à Napoléon sa man&oelig;uvre
-favorite de battre un ennemi après l'autre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les Anglais adhèrent à ce plan.</span>
-Les Anglais qui inclinaient généralement vers les Autrichiens contre
-les Prussiens et les Russes, qui étaient déjà offusqués de l'empire
-pris par Alexandre, qui avaient spécialement besoin de l'influence de
-l'Autriche pour constituer le royaume des Pays-Bas, et tenaient
-d'ailleurs beaucoup à soustraire la Suisse à l'influence française, se
-montraient favorables au plan du prince de Schwarzenberg.
-<span class="sidenote" title="En marge">Opposition d'Alexandre, et motifs de son opposition.</span>
-L'empereur
-Alexandre au contraire le repoussait, et par plusieurs raisons. Bien
-qu'on s'accablât à Francfort de protestations de fidélité et de
-dévouement par crainte de voir la coalition se dissoudre, bien
-qu'Alexandre y ajoutât une coquetterie de manières qui, d'innocente
-qu'elle avait été dans sa jeunesse, devenait astucieuse avec l'âge, on
-avait souvent failli rompre, et notamment dans une affaire récente,
-celle de Bernadotte, que les Anglais accusaient de négliger tout à
-fait la Hollande, que les Autrichiens accusaient de violenter le
-Danemark, et que les Russes, en paraissant le désavouer, avaient
-secrètement encouragé. Alexandre, pris en flagrant délit de duplicité,
-éprouvait de l'humeur, il s'en prenait surtout aux Autrichiens qui,
-dans cette occasion, avaient dévoilé ses secrètes menées. De plus,
-tout en flattant, <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> dans le sein de la coalition, le parti
-ardent qui voulait détruire jusqu'à la dernière les &oelig;uvres de la
-Révolution française, il flattait en même temps les Polonais, les
-libéraux allemands et suisses. Il était ainsi contre-révolutionnaire
-avec les uns, libéral avec les autres, par calcul autant que par
-mobilité; cependant il penchait alors vers les idées libérales, par
-opposition au despotisme de Napoléon, et par l'influence de son
-éducation. Élevé en effet par un Suisse, le colonel Laharpe, ayant eu
-à sa cour pour l'éducation de ses s&oelig;urs des gouvernantes de même
-origine, il avait écouté leurs supplications, y avait paru sensible,
-et avait déclaré qu'il ne laisserait jamais accomplir en Suisse une
-contre-révolution.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Alexandre finit par adhérer au plan autrichien, à condition
-de grands ménagements pour la neutralité suisse.</span>
-Cette question avait fini par inquiéter les coalisés pour le maintien
-de leur union. Cependant l'Autriche, prononcée pour le plan qui
-consistait à tourner les places en se portant au moins jusqu'à Bâle,
-et ayant obtenu, grâce aux Anglais, une majorité d'avis, avait promis
-qu'on ne violerait pas la neutralité de la Suisse, et qu'on se
-bornerait uniquement à s'approcher de ses frontières, ajoutant que si
-elle se soulevait spontanément, et appelait les armées alliées, on ne
-pourrait pourtant pas refuser de passer par des portes qui
-s'ouvriraient d'elles-mêmes. Alexandre n'avait pas positivement
-contesté ce raisonnement, s'était contenté de nier que la Suisse fut
-disposée à demander la violation de ses frontières, et avait consenti
-à un mouvement général vers Bâle, aux conditions qui viennent d'être
-énoncées.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Plan définitivement adopté, et projet d'un double passage
-du Rhin vers Coblentz et vers Bâle.</span>
-En conséquence, du 10 au 20 décembre, on régla tous les détails de la
-marche au delà du <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> Rhin. Il fut convenu d'abord qu'on
-poursuivrait immédiatement les opérations militaires sans s'arrêter
-pour négocier, que Blucher avec les corps d'York, de Sacken, de
-Langeron, avec les Wurtembergeois et les Badois, comprenant environ 60
-mille hommes, préparerait le passage du Rhin entre Coblentz et
-Mayence, et s'avancerait ensuite entre les forteresses françaises;
-qu'en même temps la grande armée du prince de Schwarzenberg, composée
-des Autrichiens, des Bavarois, des Russes, et des gardes prussienne et
-russe, comprenant 160 mille hommes à peu près, se porterait à la
-hauteur de Bâle, passerait le Rhin dans les environs de cette ville,
-ou à Bâle même si la Suisse faisait tomber tous les scrupules en
-ouvrant elle-même ses portes, qu'on tournerait ainsi les défenses de
-la France en y pénétrant par Huningue, Béfort, Langres. Ces
-principales données adoptées, on se mit en marche. Blucher se
-concentra entre Mayence et Coblentz; le prince de Schwarzenberg se
-dirigea vers la Suisse en remontant de Strasbourg à Bâle. Les
-souverains et les diplomates quittèrent Francfort pour Fribourg.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Démarches de la diète suisse pour obtenir le respect de sa
-neutralité.</span>
-La diète suisse, remplie en majorité d'esprits sages, qui tout en
-regrettant les excès de pouvoir commis par Napoléon, avaient encore la
-mémoire pleine de ses bienfaits, ne voulait ni d'une contre-révolution
-ni d'une invasion étrangère. Elle avait envoyé des agents à Paris pour
-demander que la France reconnût sa neutralité, et fît disparaître
-toute trace des actes qui avaient pu rendre cette neutralité
-illusoire. Napoléon, contraint par les circonstances d'accueillir ces
-réclamations, avait d'abord <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> fait retirer ses troupes du
-Tessin, puis avait déclaré qu'il considérait la neutralité suisse
-comme un principe essentiel du droit européen, qu'il s'engageait
-formellement à le respecter, et qu'il ne voyait dans son titre de
-<span class="smcap">médiateur de la Confédération suisse</span> qu'un titre commémoratif des
-services rendus par la France à la Suisse, et nullement un titre
-contenant en lui-même un pouvoir réel.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Intrigues en sens contraire du parti de l'ancien régime.</span>
-La diète, munie de cette déclaration, avait aussitôt dépêché deux
-députés auprès des souverains, pour demander qu'à leur tour ils
-reconnussent une neutralité que la France admettait d'une manière si
-explicite. À cette démarche elle avait joint une mesure, fort bien
-entendue si elle avait été sérieuse, consistant à réunir une armée
-fédérale d'une douzaine de mille hommes, rangée de Bâle à Schaffhouse,
-sous M. de Watteville. Tandis qu'elle en agissait ainsi, les
-principales familles des Grisons, des petits cantons, et de Berne,
-avaient envoyé des émissaires secrets pour dire à chacun des
-souverains en particulier, que la diète était une autorité fausse,
-usurpatrice, dont on ne devait tenir aucun compte; qu'il fallait au
-contraire franchir immédiatement la frontière helvétique pour aider
-l'autorité véritable, la seule légitime, celle des temps passés, à se
-rétablir au profit de la coalition.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Secrète connivence de l'Autriche avec le parti de l'ancien
-régime, et faux prétextes sur lesquels on s'appuie pour violer la
-neutralité suisse.</span>
-De même qu'il y avait un double langage de la part des Suisses, il y
-en avait un double aussi de la part des puissances coalisées. En
-public on disait aux représentants de la diète qu'on regardait la
-neutralité suisse comme un principe important du droit européen,
-qu'on s'attacherait dans l'avenir à <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> le rendre inviolable, que
-pour le présent, sans avoir précisément le projet d'y manquer, on ne
-pouvait prendre l'engagement de respecter dans tous les cas un
-principe violé plusieurs fois par la France, et faiblement défendu par
-la Suisse. On citait à l'appui de ce raisonnement l'occupation du
-Tessin, le titre de <span class="smcap">MÉDIATEUR</span> pris par Napoléon, les régiments au
-service de France qui récemment venaient de recevoir des recrues, et
-enfin un événement fort inaperçu, l'emprunt du territoire suisse que
-la division Boudet avait fait en 1813 pour se transporter en
-Allemagne. On ne s'expliquait pas du reste sur ce que feraient les
-armées coalisées en conséquence de ces précédents, et on se bornait à
-établir ses titres sans déclarer encore qu'on en userait. Sous main on
-insinuait aux Grisons, aux petits cantons, aux Bernois qu'il fallait
-se soulever, et renverser la diète, que dans ce cas les armées alliées
-entreraient en Suisse, et leur rendraient en passant la Valteline, les
-bailliages italiens, le Valais, le pays de Vaud, le Porentruy, etc.</p>
-
-<p>Les raisons alléguées par la diplomatie des coalisés n'avaient pas
-grande valeur, car le Tessin était évacué, et son occupation n'avait
-été au surplus qu'une représaille insignifiante pour des faits patents
-de contrebande; le titre de médiateur n'était qu'un acte de gratitude
-de la part des Suisses, n'entraînant aucune dépendance envers la
-France; l'admission enfin des régiments capitules au service de
-diverses puissances n'avait été prise à aucune époque pour une
-violation de la neutralité. Mais, dans ce vaste conflit européen, le
-droit n'était plus <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> qu'un vain mot, et le 19 décembre, tout en
-répétant à l'empereur Alexandre qu'on n'entrerait pas en Suisse sans y
-être appelé, le prince de Schwarzenberg s'approcha du pont de Bâle, et
-prit position en face des troupes du général suisse de Watteville.
-<span class="sidenote" title="En marge">Violation du territoire suisse, et passage du Rhin vers
-Bâle le 21 décembre 1813.</span>
-Le
-généralissime autrichien comptait à tout moment sur une insurrection à
-Berne, à la suite de laquelle la diète étant renversée, et une
-autorité nouvelle proclamée, il pourrait se dire appelé par les
-Suisses eux-mêmes. Néanmoins, fatigué d'attendre, le prince de
-Schwarzenberg se mit en mesure le 21 décembre de franchir le pont de
-Bâle, et le commandant des troupes suisses, qui regardait comme
-impossible de résister à l'Europe armée, excusant sa faiblesse par son
-impuissance, fit un simulacre de protestation, puis livra le passage
-sans coup férir.
-<span class="sidenote" title="En marge">Contre-révolution en Suisse.</span>
-À cette nouvelle, le mouvement si impatiemment désiré
-à Berne, éclata, et la diète, qui était légitimement établie en vertu
-d'une constitution excellente, justifiée par douze années d'une
-pratique heureuse et tranquille, la diète fut déclarée déchue. Des
-mouvements pareils éclatèrent dans plusieurs cantons, et on se
-prévalut de ces mouvements, qu'on avait produits au lieu de les
-attendre, pour opérer une violation flagrante du droit des gens. Du
-reste les coalisés firent une déclaration dans laquelle ils
-annonçaient qu'ils respecteraient invariablement la neutralité suisse
-à l'avenir, c'est-à-dire lorsqu'ils n'auraient plus besoin de la
-violer et qu'au contraire ils auraient besoin qu'elle fût respectée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Alexandre qui avait ignoré les ressorts secrets qu'on avait
-fait jouer en Suisse, est d'abord fort irrité lorsqu'il les connaît
-mais il se résigne pour ne pas dissoudre la coalition.</span>
-L'empereur Alexandre qu'on avait trompé, et qui <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> sut quelques
-jours plus tard que les mouvements dont on s'autorisait, au lieu de
-précéder l'invasion l'avaient suivie, fut à la fois blessé et irrité
-au plus haut point. Mais il ne pouvait guère se plaindre, car
-l'Autriche lui avait rendu en cette occasion ce qu'il avait fait plus
-d'une fois, notamment dans l'affaire des Suédois contre les Danois.
-D'ailleurs, il eût été encore plus fâcheux de rompre que d'être
-trompé, et il se contenta de se plaindre amèrement, de faire dire aux
-Vaudois et à tous les pays sujets d'être tranquilles, et qu'il ne
-permettrait pas qu'on les remît sous l'ancien joug. Les armées alliées
-marchèrent donc, et inondèrent bientôt la Suisse et la Franche-Comté.
-Les Bavarois se dirigèrent sur Béfort, les Autrichiens sur Berne et
-Genève, pour se porter, en traversant le Jura, sur Besançon et Dôle.
-Blucher, vers Mayence, attendait que les Autrichiens eussent achevé le
-long détour qu'ils avaient entrepris, pour franchir lui-même le Rhin.
-<span class="sidenote" title="En marge">Double invasion de la France après vingt ans de victoires
-et de conquêtes non interrompues.</span>
-Ainsi, le 21 décembre 1813, jour de funeste mémoire, après plus de
-vingt ans de triomphes inouïs, l'Empire, par un terrible revirement de
-la fortune, se trouvait envahi à son tour, et la France, qui loin
-d'être le coupable avait été le patient, la France, après avoir
-cruellement souffert de la faute, allait cruellement souffrir de
-l'expiation, destinée ainsi à être deux fois victime, victime de
-l'homme extraordinaire qui l'avait glorieusement mais durement
-gouvernée, victime des souverains qui venaient se venger de lui!</p>
-
-<p>Craignant par-dessus tout le soulèvement de la population, les
-coalisés en entrant en France mirent un soin extrême à rassurer les
-esprits. Déjà, par <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> une déclaration publiée à Francfort le
-1<sup>er</sup> décembre, ils s'étaient efforcés de prouver qu'ils n'en voulaient
-pas à la grandeur de la France. Le prince de Schwarzenberg fit
-précéder les troupes de la coalition de la proclamation suivante.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Proclamation des coalisés en pénétrant en France.</span>
-«Français!</p>
-
-<p>»La victoire a conduit les années alliées sur votre frontière; elles
-vont la franchir.</p>
-
-<p>»Nous ne faisons pas la guerre à la France; mais nous repoussons loin
-de nous le joug que votre gouvernement voulait imposer à nos pays, qui
-ont les mêmes droits à l'indépendance et au bonheur que le vôtre.</p>
-
-<p>»Magistrats, propriétaires, cultivateurs, restez chez vous: le
-maintien de l'ordre public, le respect pour les propriétés
-particulières, la discipline la plus sévère, marqueront le passage des
-armées alliées. Elles ne sont animées de nul esprit de vengeance;
-elles ne veulent point rendre les maux sans nombre dont la France
-depuis vingt ans a accablé ses voisins et les contrées les plus
-éloignées. D'autres principes et d'autres vues que celles qui ont
-conduit vos armées chez nous, président aux conseils des monarques
-alliés.</p>
-
-<p>»Leur gloire sera d'avoir amené la fin la plus prompte des malheurs de
-l'Europe. La seule conquête qu'ils envient est celle de la paix pour
-la France, et pour l'Europe entière un véritable état de repos. Nous
-espérions le trouver avant de toucher au territoire français; nous
-allons l'y chercher.»</p>
-
-<p>En apprenant les événements de Hollande, et les <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> premiers
-mouvements des coalisés vers les Pays-Bas, Napoléon avait senti
-sur-le-champ le danger de se laisser entamer de ce côté, car c'était
-la partie des anciennes conquêtes de la France que l'on était le plus
-disposé à lui contester, et pour soutenir la possession de droit il
-fallait au moins n'avoir pas perdu la possession de fait. Il s'était
-donc empressé d'y envoyer de bonne heure tous les secours dont il
-était possible de disposer.</p>
-
-<p>Dans les premiers moments il avait voulu, comme on l'a vu, conserver
-même la Hollande, moins pour la garder définitivement, que pour en
-faire un objet de compensation.
-<span class="sidenote" title="En marge">Premiers mouvements de troupes ordonnés par Napoléon, en
-apprenant l'insurrection de la Hollande.</span>
-Mais la Hollande nous ayant
-promptement échappé, il avait en toute hâte expédié des forces sur le
-Wahal. Il avait dépêché le général Rampon vers Gorcum, avec des gardes
-nationales levées dans la Flandre française, pour former la garnison
-de cette place. Il avait envoyé le duc de Plaisance, fils de
-l'architrésorier, à Anvers, avec ordre d'enfermer l'escadre de
-l'Escaut dans les bassins, d'en répartir les marins, les uns sur la
-flottille, les autres sur les fortifications de la ville, d'y réunir
-également les dépôts les plus voisins, les conscrits en marche, les
-douaniers, les gendarmes revenant de Hollande. Il avait en outre fait
-partir le général Decaen, inutile désormais en Catalogne, pour la
-Belgique, afin d'y organiser au plus vite le 1<sup>er</sup> corps, qu'on devait
-tirer, comme nous l'avons dit, des dépôts du maréchal Davout. Sentant
-bien néanmoins que ce corps ne serait pas reconstitué assez
-promptement pour parer aux premiers dangers, et voulant à tout prix
-sauver la ligne du Wahal, <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> Napoléon avait choisi dans sa garde
-tout ce qui était disponible, pour l'acheminer sans délai sur le
-Brabant septentrional. Il avait successivement expédié le général
-Lefebvre-Desnoëttes avec deux mille hommes de cavalerie légère, puis
-les généraux Roguet et Barrois chacun avec une division d'infanterie
-de la jeune garde. Enfin, il avait dirigé le maréchal Mortier lui-même
-sur Namur, à la tête de la vieille garde. Si l'ennemi ne projetait sur
-les Pays-Bas qu'une opération d'hiver, Napoléon se flattait ainsi de
-l'arrêter, et d'avoir ensuite le temps de reporter sa garde là où
-serait le danger sérieux de la campagne. Si au contraire le grand
-effort des coalisés se concentrait vers la Belgique, la garde se
-trouverait toute transportée sur le théâtre des principales
-opérations. Les esprits étant très-agités en Belgique, et fort
-disposés à imiter la conduite des Hollandais, Napoléon y avait envoyé
-un excellent officier de gendarmerie, déjà signalé par ses services
-dans la Vendée, le colonel Henry, avec le grade de général, et
-quelques centaines de gendarmes pris en partie dans la gendarmerie
-d'élite.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le passage du Rhin vers la Suisse éclaire bientôt Napoléon
-sur la gravité et la nature du danger qui le menace.</span>
-Tels avaient été les premiers ordres donnés à la suite de
-l'insurrection de la Hollande vers la fin de novembre. La nouvelle du
-passage du Rhin près de Bâle, le 21 décembre, sans consterner ni
-ébranler Napoléon, l'affecta vivement néanmoins, car il entrevit
-sur-le-champ la pensée de ses ennemis, il reconnut qu'on ne voulait
-plus négocier avec lui, que les propositions de Francfort étaient
-bientôt devenues ce qu'elles n'étaient pas d'abord, c'est-à-dire un
-leurre, grâce à la faute qu'il avait commise <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> de ne pas
-prendre la coalition au mot, qu'on était résolu à pousser les
-hostilités à outrance même durant l'hiver, et qu'on allait essayer de
-finir la guerre avec ce qui restait de combattants des gigantesques
-batailles de Dresde, de Leipzig, de Hanau. Il n'avait dès lors pas
-d'autre conduite à tenir que de se défendre avec ce qui lui restait de
-ces mêmes batailles, en y ajoutant ce qu'il pourrait réunir dans
-l'espace d'un mois ou deux.</p>
-
-<p>Il ne s'agissait plus, comme on voit, d'employer l'hiver et le
-printemps à lever 600 mille hommes, il fallait se servir à la hâte des
-hommes que les préfets avaient pu arracher à nos campagnes désolées
-dans les mois de novembre et de décembre, et malheureusement ce
-n'était pas considérable.
-<span class="sidenote" title="En marge">Premières mesures pour résister à cette brusque invasion.</span>
-Le recours aux trois anciennes classes de
-1811, 1812, 1813, qui aurait dû produire 140 mille hommes, avait
-procuré 80 mille conscrits seulement, de bonne qualité il est vrai, et
-le recours aux plus anciennes classes 30 mille tout au plus. Napoléon
-ordonna de les verser sur-le-champ et suivant la proximité des lieux,
-les uns dans les dépôts de l'ancien corps de Davout situés en
-Belgique, les autres dans les corps de Macdonald, Marmont, Victor,
-répartis le long du Rhin. Il prescrivit au maréchal Marmont de ne pas
-se laisser enfermer dans Mayence, d'en sortir, de se porter en deçà
-des Vosges, et de recueillir en chemin les conscrits qui devaient
-d'abord aller le joindre à Mayence. Il ordonna au maréchal Victor de
-quitter Strasbourg, d'y laisser outre les gardes nationales qui s'y
-trouvaient déjà, quelques cadres de bataillons avec une partie de ses
-conscrits, et <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> de verser les autres dans les rangs du 2<sup>e</sup>
-corps qu'il commandait. Les conscrits destinés à l'Italie furent
-arrêtés à Grenoble et à Chambéry, et réunis à Lyon, où Napoléon
-voulait avec les dépôts du Dauphiné, de la Provence, de l'Auvergne,
-composer une armée qui fermerait à l'ennemi les débouchés de la Suisse
-et de la Savoie.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon fait jeter dans les cadres de la garde et dans les
-dépôts des régiments repliés sur Paris quelques conscrits levés à la
-hâte.</span>
-Enfin les conscrits de la Bourgogne, de l'Auvergne,
-du Bourbonnais, du Berry, de la Normandie, de l'Orléanais, furent
-acheminés sur Paris pour y être jetés, les uns dans la garde, les
-autres dans les dépôts qui allaient se replier sur la capitale à
-l'approche des armées envahissantes. Les conscrits du Midi durent
-continuer à se diriger sur Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Nîmes, où
-se formaient les réserves des deux armées d'Espagne.</p>
-
-<p>Cette première direction donnée aux 110 mille hommes qu'on avait eu le
-temps de lever, indiquait l'emploi d'urgence que Napoléon se proposait
-d'en faire. Les corps de Macdonald, de Marmont, de Victor devaient en
-prendre le plus qu'ils pourraient, les armer, les habiller, les
-instruire en se retirant lentement sur Paris. Mais il y avait là tout
-au plus de quoi retarder pendant quelques jours les progrès de
-l'invasion.
-<span class="sidenote" title="En marge">Avec cette faible ressource, il compose une réserve qu'il
-doit joindre aux corps des maréchaux retirés en Bourgogne et en
-Champagne.</span>
-Napoléon s'occupa de créer une armée de réserve sous
-Paris, laquelle viendrait le rejoindre successivement à mesure de sa
-formation. Elle devait se composer des nouveaux bataillons de la garde
-dont une partie s'organisait à Paris, et des dépôts qu'on faisait
-rétrograder sur la capitale et qu'on allait remplir avec les conscrits
-des provinces du centre. On ne se borna pas à réunir à Paris les
-<span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> dépôts qui se repliaient des bords du Rhin, on y appela en
-outre de l'intérieur tous ceux qui n'étaient pas nécessaires aux
-frontières de l'est et du midi, pour les remplir également de tous les
-hommes qu'on aurait le temps d'y jeter. Ce fut le vieux duc de Valmy,
-chargé longtemps de la surveillance des dépôts sur le Rhin, qui dut
-continuer d'accomplir cette mission entre le Rhin et la Seine. On
-espérait former ainsi deux divisions de réserve, destinées à
-l'illustre général Gérard, qui s'était déjà tant distingué dans les
-dernières campagnes. À peine les conscrits arrivés, versés dans les
-cadres, armés et à demi habillés, ces deux divisions devaient se
-porter en avant pour rejoindre l'armée, s'organiser et s'instruire en
-route. Napoléon avait créé dans la capitale des ateliers
-d'habillement; il en multiplia l'activité à force d'argent, afin
-d'avoir deux à trois mille équipements complets par jour.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Moyens à peu près semblables pour réorganiser les débris de
-la cavalerie.</span>
-Il procéda de la même manière à l'égard de la cavalerie, dont on avait
-le plus grand besoin pour tenir tête aux innombrables bandes de
-Cosaques que l'ennemi allait précipiter sur la France. Il fit
-rétrograder sur Versailles les dépôts de cavalerie qui se trouvaient
-entre les frontières et Paris; il y amena de plus ceux de la Normandie
-et de la Picardie; il y réunit également les cavaliers rentrés à pied
-par Wesel, et il donna les ordres nécessaires pour les équiper et les
-monter. Les ouvriers selliers et carrossiers de la capitale, payés
-argent comptant, furent employés à fabriquer de la sellerie et du
-harnachement. Les préfets des départements voisins durent lever
-d'autorité tous les chevaux disponibles, <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> sur le motif fort
-légitime qu'il s'agissait de garantir la France de l'invasion des
-Cosaques. On fit publier que tout cheval propre au service serait payé
-argent comptant à Versailles par le général commandant le dépôt de
-cavalerie. Les dépenses que le Trésor ne pouvait acquitter
-immédiatement furent soldées sur la réserve particulière des
-Tuileries.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon s'efforce de suppléer à l'infanterie par de
-grandes masses d'artillerie qu'il organise à Vincennes.</span>
-Enfin Napoléon prévoyant qu'il serait obligé de suppléer à
-l'infanterie qui lui manquait par un immense déploiement d'artillerie,
-en prépara une formidable à Vincennes. Les compagnies d'artillerie qui
-n'étaient pas nécessaires dans les places, le matériel de campagne qui
-n'y était pas indispensable, furent acheminés sur Vincennes, où, par
-les moyens déjà indiqués, on dut réunir des conscrits, des chevaux,
-des harnais, et mettre en état de rouler quatre ou cinq cents bouches
-à feu.</p>
-
-<p>Ces créations, quelque activité qu'on mît à les accélérer, étaient
-loin de répondre à l'étendue et à la proximité du danger. Douze ou
-quinze mille conscrits jetés précipitamment dans les cadres de la
-garde, vingt ou vingt-cinq mille dans les dépôts concentrés à Paris,
-présentaient un faible secours pour les maréchaux qui allaient se
-replier sur la Champagne et la Bourgogne avec les débris de Leipzig et
-de Hanau. Napoléon se décida, quoiqu'il y eût répugné d'abord, à se
-servir des gardes nationales.
-<span class="sidenote" title="En marge">Pressé par la nécessité, il a recours aux gardes
-nationales.</span>
-Il y avait là des formations toutes
-prêtes, auxquelles, dans un danger aussi pressant, on était fort
-autorisé à recourir. Napoléon chargea les préfets de la Bourgogne, de
-la Picardie, de la Normandie, <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> de la Touraine, de la Bretagne,
-de s'adresser aux communes où le mécontentement n'avait pas éteint le
-patriotisme, et de leur demander des compagnies de gardes nationales
-d'élite. La levée de 300 mille hommes sur les anciennes classes, et de
-160 mille sur la classe de 1815, n'ayant pu, faute de temps,
-s'exécuter dans ces contrées, on n'avait pas lieu de s'y plaindre des
-appels trop répétés, et on ne pouvait pas refuser, à quelque opinion
-qu'on appartint, de faire un dernier effort pour rejeter l'ennemi hors
-du territoire. Napoléon assigna pour point de réunion à ces gardes
-nationales Paris, Meaux, Montereau, Troyes. L'Alsace, la Franche-Comté
-durent en fournir aussi pour occuper les défilés des Vosges.</p>
-
-<p>Malheureusement on manquait de fusils pour les armer, car malgré les
-ateliers créés à Paris et à Versailles, les armes à feu n'arrivaient
-point en nombre suffisant, et on avait, comme nous l'avons déjà dit,
-plus de bras que de fusils, bien qu'on eût tant prodigué les bras
-depuis la Moskowa jusqu'au Tage!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon n'ayant aucune réponse d'Espagne, se décide à
-retirer de ses armées des Pyrénées deux détachements qu'il dirige sur
-Lyon et sur Paris.</span>
-Restait une ressource à laquelle Napoléon était prêt à faire appel,
-sans s'inquiéter du sacrifice qu'elle entraînerait, c'était celle que
-lui offraient les deux armées d'Espagne, lesquelles réunies en avant
-de Paris lui auraient procuré quatre-vingt ou cent mille soldats
-admirables. Avec cette ressource seule il aurait eu le moyen d'écraser
-la coalition, et de la précipiter dans le Rhin. Mais il était bien
-douteux qu'il pût en disposer en temps utile. Le duc de San-Carlos,
-parti pour la frontière de Catalogne, l'avait franchie, s'était
-enfoncé en Espagne, et n'avait plus donné de ses nouvelles. Le
-malheureux <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> Ferdinand, aussi pressé de quitter Valençay pour
-l'Escurial, que Napoléon de ramener ses soldats de l'Adour sur la
-Seine, se mourait d'impatience. Mais rien n'arrivait.
-<span class="sidenote" title="En marge">Rapprochement avec Joseph.</span>
-Joseph,
-saisissant à propos la circonstance pour sortir d'une situation
-fausse, avait écrit à Napoléon que devant l'invasion du territoire, il
-n'avait plus de condition à faire, de dédommagement à stipuler, et
-qu'il demandait à servir l'État n'importe en quelle qualité et en quel
-lieu. Napoléon l'avait reçu à Paris, lui avait rendu sa qualité de
-prince français, ainsi que sa place au conseil de régence, et avait
-décidé que sans lui donner comme dans le passé le titre de roi
-d'Espagne, on l'appellerait <em>le roi Joseph</em>, et sa femme <em>la reine
-Julie</em>.</p>
-
-<p>Cet arrangement qui avait l'avantage de rétablir l'union dans le sein
-de la famille impériale, était jusqu'ici le seul résultat des
-négociations de Valençay. En attendant qu'il pût rappeler de la
-frontière d'Espagne la totalité des forces qui s'y trouvaient,
-Napoléon voulut du moins en retirer une partie. Il prescrivit aux
-maréchaux Suchet et Soult de se tenir prêts à marcher avec leurs
-armées tout entières vers le nord de la France, et provisoirement de
-faire partir, le maréchal Suchet douze mille hommes de ses meilleures
-troupes pour Lyon, le maréchal Soult quatorze ou quinze mille,
-également des meilleures, pour Paris. Des relais furent préparés sur
-les routes pour transporter l'infanterie en poste, ainsi qu'on l'avait
-fait en d'autres temps. Certainement les deux maréchaux Suchet et
-Soult allaient être fort affaiblis après ce double détachement, mais
-comme on ne leur demandait que de <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> retarder les progrès de
-l'ennemi dans le midi de la France, Napoléon espérait qu'avec ce qui
-leur restait ils en auraient les moyens. D'ailleurs, d'après des
-ordres antérieurs ils avaient envoyé à Bordeaux, à Toulouse, à
-Montpellier, à Nîmes, des cadres, où les conscrits de ces
-départements, levés, habillés, armés à la hâte, commençaient à se
-réunir. Il est vrai que les hostilités nous surprenant là comme sur
-les autres points, avant l'époque prévue du mois d'avril, il devait y
-avoir, au lieu de 60 mille hommes, à peine 20 mille hommes dans les
-quatre dépôts. Telle quelle, dans notre extrême détresse, cette
-ressource n'était point à dédaigner.</p>
-
-<p>Après avoir donné ses soins à la création de ces forces, Napoléon
-s'occupa de leur emploi. Bien qu'à la première démonstration de
-l'ennemi vers la Belgique il eût supposé que son principal effort se
-dirigerait de ce côté, dès le passage du Rhin à Bâle, il n'eut plus un
-doute sur la marche de l'invasion. Il vit que tout en poussant le
-corps de Blucher de Mayence sur Metz par la route du nord-est, la
-coalition voulait cependant s'avancer par l'est avec sa plus forte
-colonne, afin de tourner les défenses de la France, et de marcher par
-Béfort, Langres et Troyes sur Paris. Napoléon fit ses dispositions en
-conséquence.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Plan défensif adopté pour la campagne de 1814.</span>
-Il ordonna aux maréchaux Marmont et Victor, qui venaient de sortir des
-places, de suivre l'un et l'autre l'arête des Vosges de Strasbourg à
-Béfort, de disputer le plus longtemps possible à l'ennemi le passage
-de ces montagnes, qu'il voulût les forcer ou les tourner par Béfort
-(voir la carte n<sup>o</sup> 61), de <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> se replier ensuite sur Épinal,
-pour faire face à la colonne qui se présentait par l'est. Tout ce
-qu'il y avait de jeune garde en formation à Metz, dut accourir sur le
-même point d'Épinal, et s'y placer sous le commandement du maréchal
-Ney. La vieille garde, acheminée d'abord sur la Belgique, eut ordre de
-rebrousser chemin vers Châlons-sur-Marne, pour prendre position à
-Langres. Napoléon ne laissa en Belgique que la division Roguet,
-laquelle même ne devait y rester que le temps nécessaire pour
-permettre au général Decaen de réunir les premiers éléments d'un corps
-d'armée. Le grand effort des coalisés ne se portant pas de ce côté,
-Napoléon ne voulait y laisser que les forces indispensables pour
-contenir et ralentir l'ennemi qui venait du nord.</p>
-
-<p>En conséquence de ces ordres, les corps des maréchaux Marmont, Victor,
-Ney, Mortier, comprenant 60 mille hommes au plus, rangés d'Épinal à
-Langres, sur les hauteurs qui séparent la Franche-Comté de la
-Bourgogne, devaient disputer à la masse envahissante de l'est l'entrée
-des vallées de la Marne, de l'Aube, de la Seine, tandis que Napoléon,
-avec ce qu'on préparait à Paris, avec ce qui arrivait d'Espagne, irait
-les soutenir, et leur apporter le secours de sa présence. Si Blucher,
-dont le mouvement était à prévoir, arrivant de son côté par le
-nord-est, s'avançait de Metz sur Paris, pendant que Schwarzenberg y
-marcherait par Langres et Troyes, Napoléon n'était pas sans ressource
-contre ce nouveau péril. Macdonald, avec les 11<sup>e</sup> et 5<sup>e</sup> corps
-confondus en un seul, avec le 2<sup>e</sup> de cavalerie, comptant en tout 15
-mille hommes, devait abandonner <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> les Pays-Bas, côtoyer la
-colonne de Blucher entrée par Metz, puis se réunir par
-Châlons-sur-Marne à Napoléon, qui après s'être jeté sur Schwarzenberg,
-se rejetterait sur Blucher, suppléerait au nombre par l'activité,
-l'audace, l'énergie, ferait en un mot comme il pourrait, combattrait
-comme il gouvernait, en désespéré. La fortune a tant de faveurs
-soudaines, non-seulement pour les audacieux, mais pour les obstinés
-qui s'opiniâtrent et veulent la ramener à tout prix! Ainsi le
-conquérant qui avait conduit 650 mille hommes en Russie après en avoir
-laissé 100 mille en Italie, 300 mille en Espagne, avait pour résister
-à la coalition européenne environ 60 mille combattants repliés entre
-Épinal et Langres, 15 mille se retirant de Cologne à Namur, 20 ou 30
-mille formés en avant de Paris, et peut-être 25 mille arrivant des
-Pyrénées! C'était là tout ce qui lui restait de son immense puissance,
-et, indépendamment du nombre, que dire encore de la qualité? Quelques
-enfants sans instruction, sans habits et sans armes, jetés dans les
-rangs de quelques vieux soldats épuisés de fatigue, mais tous ayant le
-sang français dans les veines, et conduits par le génie de Napoléon,
-allaient disputer la France à l'univers irrité, et, comme on le verra
-bientôt, accomplir encore des prodiges!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Dispositions adoptées pour la défense de Lyon.</span>
-Il convient d'ajouter à ces moyens l'armée réunie sur le Rhône.
-L'ennemi annonçant le projet de pousser jusqu'à Genève, et pouvant
-aussi, dans le cas où le prince Eugène serait vaincu en Italie,
-déboucher par la Savoie, il fallait de toute nécessité pourvoir à la
-défense de Lyon. Dans le grand arc de cercle <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> qu'il allait
-décrire autour de Paris, en man&oelig;uvrant contre les deux colonnes
-envahissantes, Napoléon pouvait bien courir de Metz à Dijon, mais il
-ne pouvait pas étendre son bras jusqu'à Lyon, et la capitale eût été
-menacée alors soit par Autun et Auxerre, soit par Moulins et Nevers.
-En conséquence il chargea Augereau, déjà très-fatigué sans doute, mais
-ayant conservé un reste d'ardeur et le talent de parler aux masses,
-d'aller réunir à Lyon des cadres, des conscrits, des gardes nationaux,
-et de les joindre aux 12 mille hommes que Suchet lui envoyait du
-Roussillon. Si ce vieux soldat de la Révolution comprenait son rôle,
-il devait rejeter sur Genève et Chambéry la portion des coalisés qui
-aurait fait une tentative sur Lyon, puis débarrassé de ces
-assaillants, remonter la Saône par Mâcon, Châlons, Gray, pour tomber
-sur les derrières de la grande armée qui aurait envahi la Bourgogne.
-Le hasard, les circonstances pouvaient lui fournir l'occasion de
-rendre à la France d'immenses services.</p>
-
-<p>Ainsi, dans une position en apparence désespérée, Napoléon ne
-désespérait pas cependant, et son esprit ne s'était jamais montré ni
-moins abattu ni plus riche en ressources.
-<span class="sidenote" title="En marge">Mesures politiques à la suite des mesures militaires, et
-réunion du Corps législatif.</span>
-Tandis qu'il pressait avec
-tant d'activité l'achèvement de ses préparatifs, il avait en outre des
-mesures politiques à prendre, pour faire concourir les moyens moraux
-avec les moyens matériels. Après avoir laissé oisifs à Paris les
-membres du Corps législatif, il avait enfin résolu de les réunir, et
-il voulait s'en servir pour réveiller l'opinion publique, pour la
-ramener à lui, et s'il ne le pouvait pas, pour la forcer au moins de
-se <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> préoccuper des périls de la France, menacée en ce moment
-d'un affreux désastre.</p>
-
-<p>Il arrivait, en cette occasion ce qui est arrivé bien des fois, ce qui
-arrivera bien des fois encore, c'est que l'opinion qu'on a voulu
-comprimer n'en devient que plus vive et plus intempestive dans ses
-manifestations. Pour n'avoir pas voulu en permettre l'expression,
-lorsque cette expression était sans danger, et pouvait même être
-utile, on est obligé d'en souffrir la manifestation à contre-temps, et
-dans un moment où au lieu de critiques il faudrait le plus absolu
-dévouement. Un autre inconvénient de ces explosions tardives, c'est
-que les uns ne savent pas dire la vérité, les autres l'entendre, et
-qu'au lieu d'être un secours cette vérité devient un péril, au lieu
-d'un avis, une menace!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">État des esprits dans le Corps législatif resté oisif à
-Paris.</span>
-Les membres du Corps législatif, transportés à Paris, y étaient venus
-le c&oelig;ur plein des sentiments de leurs provinces désolées par la
-conscription, par les réquisitions, par les mesures arbitraires des
-préfets, lesquels tantôt établissaient des impôts à volonté, tantôt
-frappaient d'exil le père riche qui refusait son fils aux gardes
-d'honneur, ou ruinaient par des garnisaires le cultivateur pauvre qui
-avait caché le sien dans les bois. À ces douleurs très-réelles, qui
-n'étaient ni une invention, ni une arme de l'esprit de parti,
-s'étaient ajoutées les notions exagérées, si elles avaient pu l'être,
-de ce qui se passait dans nos armées, notions recueillies de tous les
-côtés, et quelquefois même auprès des membres du gouvernement. On
-racontait partout, sans adoucir les couleurs, les malheurs de la
-dernière <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> campagne, les souffrances de nos soldats laissés
-mourants sur les routes de la Saxe et de la Franconie, les affreux
-ravages du typhus sur le Rhin, les calamités non moins horribles de la
-guerre d'Espagne.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sentiments dont il est animé, et qui sont ceux de la France
-elle-même.</span>
-Le sentiment de ces maux s'était aggravé en
-apprenant combien il eût été facile de les éviter. Bien que le public
-ne sût pas qu'un jour, à Prague, on avait pu obtenir la plus belle
-paix, et que par une coupable obstination on en avait laissé passer le
-moment (ce qui était le secret de Napoléon et de M. de Bassano,
-intéressés à ne pas s'en vanter, et de M. de Caulaincourt, sujet trop
-fidèle pour le divulguer), chacun était persuadé que si la paix
-n'était pas conclue, c'était la faute de Napoléon, que toujours les
-alliés avaient voulu la faire avec lui, que c'était lui qui n'avait
-jamais voulu la faire avec eux, et maintenant que le contraire
-devenait vrai, maintenant que l'Europe enhardie par ses succès, après
-avoir vainement désiré la paix ne la voulait plus, et que Napoléon en
-la désirant était dans l'impossibilité de l'obtenir, l'opinion
-publique ne distinguant pas entre une époque et l'autre, l'accusait
-d'un tort qu'il avait eu, et qu'il n'avait plus, l'accusait quand il
-aurait fallu le soutenir! triste et fatal exemple de la vérité trop
-longtemps cachée! Mieux vaut, nous le répétons, en donner connaissance
-aux peuples à l'instant même, car ils reçoivent alors en leur temps
-les impressions qu'elle est destinée à produire, et n'éprouvent pas
-dans un moment les sentiments qu'ils auraient dû éprouver dans un
-autre. Il eût fallu être indigné six mois plus tôt, et aujourd'hui se
-taire et apporter <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> son appui! C'est le contraire qu'on
-faisait. Ajoutez que la bassesse du c&oelig;ur humain aidant, tel qui
-s'était montré des plus soumis, et des plus émerveillés des grandeurs
-du règne, maintenant que le prestige commençait à s'évanouir, était
-des moins réservés dans le dénigrement!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Difficulté de s'entendre avec cette assemblée.</span>
-Un mois passé à Paris dans l'oisiveté, les mauvais propos, les
-fâcheuses excitations, n'avaient pas dû calmer les membres du Corps
-législatif. Chacun, dans le gouvernement, avait pu s'apercevoir de
-leurs dispositions, et en était inquiet. Mais les changer n'était pas
-facile. Ce gouvernement si habitué à manier des soldats, montrait,
-quand il s'agissait de manier des hommes, toute la gaucherie et la
-rudesse du despotisme.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ordre au duc de Rovigo de ne point s'en mêler.</span>
-On avait toujours laissé au duc de Rovigo,
-comme &oelig;uvre de police, le soin d'influencer tantôt les membres du
-Corps législatif, tantôt ceux du clergé, ainsi qu'on l'avait vu à
-l'époque du concile. Deviner les besoins de famille de l'un, les
-besoins de clientèle de l'autre, y satisfaire ou par des places, ou
-par d'autres moyens moins avouables, était un soin dont le duc de
-Rovigo s'acquittait avec une facilité sans scrupule, une bonhomie
-toute soldatesque, et qui suffisaient alors à l'indépendance des
-caractères. Mais si on réussit ainsi auprès de quelques individus,
-avec le grand nombre il faut heureusement des moyens plus nobles, et
-il le faut d'autant plus que la cause de l'agitation des esprits est
-plus grave. Aussi, des serviteurs éclairés du gouvernement sentant
-bien que quelques satisfactions personnelles ne convenaient plus à la
-circonstance, avaient dit qu'on devait <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> surtout empêcher le
-duc de Rovigo d'intervenir dans les affaires du Corps législatif.
-Parmi eux notamment, M. de Sémonville, ennemi du duc de Rovigo qu'il
-aspirait à remplacer, avait fait parvenir par M. de Bassano, son ami,
-ce conseil à Napoléon, et Napoléon, à qui la franchise du duc de
-Rovigo avait déplu, s'était hâté de lui dire qu'il devait renoncer à
-se mêler de ce qui se passait dans l'intérieur des grands corps de
-l'État.</p>
-
-<p>Il était vrai que les petits moyens ne suffisaient plus devant le
-sentiment trop longtemps comprimé de la France désolée. Mais à défaut
-de ces moyens la persuasion honnête, qui donc aurait été capable de
-l'employer? Les habiles gens qui trouvaient trop vulgaire l'habileté
-du duc de Rovigo, quelle ressource avaient-ils à offrir? Hélas,
-aucune, car il n'y a pas d'habileté qui puisse prévaloir contre des
-vérités douloureuses, profondément et universellement senties.
-Toutefois, un président ayant du savoir-faire, l'habitude de manier
-les hommes, et jouissant de la confiance de ses collègues, aurait pu
-exercer sur eux quelque influence, et leur faire comprendre que tout
-en ayant raison d'être indignés pour le passé, ils devaient pour le
-présent s'unir fortement au gouvernement, afin de repousser l'étranger
-par un effort patriotique et décisif.
-<span class="sidenote" title="En marge">L'état d'infirmité du duc de Massa, étranger d'ailleurs au
-Corps législatif, le rend impropre à y exercer aucune influence.</span>
-Mais, pour dédommager le duc de
-Massa, privé de son portefeuille au profit de M. Molé, on venait
-d'ôter au Corps législatif toute participation au choix de son
-président, et on lui avait imposé le duc de Massa lui-même, savant et
-honorable magistrat, digne de tous les respects, mais devenu infirme,
-ne connaissant aucun <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> des membres du Corps législatif, n'étant
-connu d'aucun d'eux, et leur déplaisant parce que sa présence seule
-était un dernier exemple des volontés capricieuses d'un despotisme
-auquel on reprochait d'avoir perdu la France.</p>
-
-<p>Ce président ne pouvait donc rien pour surmonter les difficultés de la
-situation, pour faire sentir qu'au-dessus du droit de se plaindre il y
-avait le devoir de s'unir contre les ennemis, de la France.
-<span class="sidenote" title="En marge">Vicieuse organisation de ce corps.</span>
-Si des
-ministres fermes et convaincus avaient pu se présenter à la tribune
-pour y porter avec dignité les aveux nécessaires, pour y demander à
-tous les ressentiments de se taire et de faire place au patriotisme,
-il aurait été possible de se passer des moyens détournés qui
-s'adressent à chaque homme en particulier, mais dans la constitution
-du Corps législatif tout le monde était muet, le pouvoir comme
-l'assemblée elle-même. Un orateur du gouvernement, personnage
-secondaire et sans responsabilité, venait débiter une harangue
-convenue, devant des législateurs qui répondaient par une harangue du
-même genre, les uns et les autres n'accomplissant qu'une vaine
-formalité dépourvue d'intérêt. Il n'y avait là aucun moyen de soulager
-le sentiment public, de parler à la nation, de lui tracer ses devoirs,
-et de s'en faire écouter et croire. On dira peut-être qu'une assemblée
-libre, au lieu de secours, aurait apporté des entraves: on va voir,
-par ce qui arriva, si une assemblée libre aurait pu être plus nuisible
-que ce Corps législatif asservi et avili!</p>
-
-<p>On était donc réuni à Paris, le c&oelig;ur gros de chagrins, d'alarmes,
-de sentiments amers de tout genre, <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> qui auraient eu besoin de
-se faire jour, et qui n'en avaient pas la possibilité, lorsque
-Napoléon ouvrit le Corps législatif en personne, le 19 décembre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Séance impériale tenue le 19 décembre.</span>
-Au
-milieu d'un silence glacial, il lut le discours suivant, simplement,
-noblement écrit, comme tout ce qui émanait directement de lui.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Discours de la couronne écrit par Napoléon lui-même.</span></p>
-
-<p>«Sénateurs, conseillers d'État, députés au Corps législatif,</p>
-
-<p>»D'éclatantes victoires ont illustré les armes françaises dans cette
-campagne; des défections sans exemple ont rendu ces victoires
-inutiles: tout a tourné contre nous. La France même serait en danger
-sans l'énergie et l'union des Français.</p>
-
-<p>»Dans ces grandes circonstances, ma première pensée a été de vous
-appeler près de moi. Mon c&oelig;ur a besoin de la présence et de
-l'affection de mes sujets.</p>
-
-<p>»Je n'ai jamais été séduit par la prospérité. L'adversité me
-trouverait au-dessus de ses atteintes.</p>
-
-<p>»J'ai plusieurs fois donné la paix aux nations lorsqu'elles avaient
-tout perdu. D'une part de mes conquêtes j'ai élevé des trônes pour des
-rois qui m'ont abandonné.</p>
-
-<p>»J'avais conçu et exécuté de grands desseins pour la prospérité et le
-bonheur du monde!...... Monarque et père, je sens ce que la paix
-ajoute à la sécurité des trônes et à celle des familles. Des
-négociations sont entamées avec les puissances coalisées. J'ai adhéré
-aux bases préliminaires qu'elles ont présentées. J'avais donc l'espoir
-qu'avant l'ouverture de cette session le congrès de Manheim <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span>
-serait réuni; mais de nouveaux retards, qui ne sont pas attribués à la
-France, ont différé ce moment que presse le v&oelig;u du monde.</p>
-
-<p>»J'ai ordonné qu'on vous communiquât toutes les pièces originales qui
-se trouvent au portefeuille de mon département des affaires
-étrangères. Vous en prendrez connaissance par l'intermédiaire d'une
-commission. Les orateurs de mon conseil vous feront connaître ma
-volonté sur cet objet.</p>
-
-<p>»Rien ne s'oppose de ma part au rétablissement de la paix. Je connais
-et je partage tous les sentiments des Français, je dis des Français,
-parce qu'il n'en est aucun qui désirât la paix au prix de l'honneur.</p>
-
-<p>»C'est à regret que je demande à ce peuple généreux de nouveaux
-sacrifices; mais ils sont commandés par ses plus nobles et ses plus
-chers intérêts. J'ai dû renforcer mes armées par de nombreuses levées:
-les nations ne traitent avec sécurité qu'en déployant toutes leurs
-forces. Un accroissement dans les recettes devient indispensable. Ce
-que mon ministre des finances vous proposera est conforme au système
-de finances que j'ai établi. Nous ferons face à tout sans l'emprunt
-qui consomme l'avenir, et sans le papier-monnaie qui est le plus grand
-ennemi de l'ordre social.</p>
-
-<p>»Je suis satisfait des sentiments que m'ont montrés dans cette
-circonstance mes peuples d'Italie.</p>
-
-<p>»Le Danemark et Naples sont seuls restés fidèles à mon alliance.</p>
-
-<p>»La république des États-Unis d'Amérique continue <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> avec
-succès sa guerre contre l'Angleterre.</p>
-
-<p>»J'ai reconnu la neutralité des dix-neuf cantons suisses.</p>
-
-<p>»Sénateurs,</p>
-
-<p>»Conseillers d'État,</p>
-
-<p>»Députés des départements au Corps législatif,</p>
-
-<p>»Vous êtes les organes naturels de ce trône: c'est à vous de donner
-l'exemple d'une énergie qui recommande notre génération aux
-générations futures. Qu'elles ne disent pas de nous: Ils ont sacrifié
-les premiers intérêts du pays! ils ont reconnu les lois que
-l'Angleterre a cherché en vain pendant quatre siècles à imposer à la
-France.</p>
-
-<p>»Mes peuples ne peuvent pas craindre que la politique de leur empereur
-trahisse jamais la gloire nationale. De mon côté j'ai la confiance que
-les Français seront constamment dignes d'eux et de moi!»</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon, d'après l'annonce qu'il a faite, prépare quelques
-communications aux corps de l'État, relativement aux dernières
-négociations.</span>
-Dans ce discours Napoléon avait annoncé la communication des pièces
-relatives à la négociation de Francfort, qui semblait, on ne savait
-pourquoi, tout à fait interrompue. Il espérait que de cette
-communication sortirait un résultat d'une grande utilité, le seul
-qu'il pût dans le moment attendre de la réunion du Corps législatif,
-c'était la preuve qu'il voulait la paix, qu'il en avait franchement
-accepté les conditions telles qu'on les lui avait posées à Francfort,
-et que si cette paix n'était pas déjà signée, la faute n'était pas à
-lui, mais aux puissances coalisées. Une déclaration du Corps
-législatif en ce sens aurait pu remédier sinon à l'épuisement du
-pays, du moins à sa méfiance profonde, et lui <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> rendre quelque
-zèle, en lui persuadant que ce n'était pas à l'ambition de l'Empereur
-qu'il allait se sacrifier encore une fois, mais à la nécessité de se
-défendre et de se sauver. Cependant, avant de dissiper la méfiance du
-pays, il aurait fallu dissiper celle du Corps législatif lui-même, et
-on ne pouvait y réussir qu'avec beaucoup de franchise.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. de Caulaincourt voudrait que ces communications fussent
-franches, mais Napoléon craint de laisser voir qu'il a refusé la paix
-à Prague, et accepté tardivement les propositions de Francfort.</span>
-M. de
-Caulaincourt, qui n'avait rien à craindre de cette franchise, la
-conseilla fortement. Mais Napoléon avait trop de vérités à cacher pour
-suivre un tel conseil. Si on avait communiqué le rapport seul de M. de
-Saint-Aignan, chacun y aurait vu que M. de Metternich recommandait
-expressément <cite>de ne pas faire aujourd'hui comme à Prague</cite>,
-c'est-à-dire de ne pas laisser passer un moment unique de conclure la
-paix, ce qui prouvait qu'à Prague on aurait pu la faire, et qu'on ne
-l'avait pas voulu. Si en outre on avait produit la lettre de M. de
-Bassano du 16 novembre dernier, il serait devenu évident qu'au moment
-des propositions de Francfort, au lieu de prendre l'Europe au mot, le
-cabinet français lui avait répondu d'une manière équivoque et
-ironique, et que c'était le 2 décembre seulement qu'il avait répondu
-par une acceptation formelle; et bien que le public ignorât combien la
-perte de ce mois avait été funeste, il se serait bien douté qu'en le
-perdant on avait perdu un temps précieux, car autant la première
-ouverture de M. de Metternich avait été confiante et pressante, autant
-sa dépêche du 10 décembre était devenue froide et évasive. La
-franchise pouvait donc entraîner de graves révélations, mais à
-s'adresser aux représentants du pays pour avoir <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> leur appui,
-il fallait au moins leur parler franchement, et en avouant les torts
-passés, s'appuyer sur la bonne foi présente, que la lettre du 2
-décembre mettait hors de doute, pour obtenir du Corps législatif la
-déclaration formelle que le gouvernement voulait la paix, la voulait
-honorable, mais la voulait enfin.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Communications restreintes faites aux commissions du Sénat
-et du Corps législatif.</span>
-Napoléon permit de certaines communications un peu plus amples au
-Sénat, mais beaucoup plus restreintes au Corps législatif. Le rapport
-de M. de Saint-Aignan par exemple dut être donné avec des altérations
-dont l'intention était de faire disparaître la trace de ce qui s'était
-passé à Prague. Les lettres du 16 novembre et du 2 décembre durent
-toutefois être communiquées toutes deux, car il était impossible en
-produisant celle du 2 décembre de retenir celle du 16 novembre, l'une
-se référant à l'autre. Quant à la forme des communications, il fut
-convenu que le Sénat et le Corps législatif nommeraient chacun de leur
-côté une commission de cinq membres, et que cette commission se
-rendrait chez l'archichancelier Cambacérès, pour prendre connaissance
-des pièces annoncées. En attendant on s'occupa dans le sein du Sénat
-et du Corps législatif du choix des commissaires destinés à recevoir
-les communications du gouvernement.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Composition des deux commissions.</span>
-Le Sénat nomma de grands personnages qui, sans être tout à fait
-dévoués, étaient incapables en ce moment de la moindre imprudence. Il
-désigna MM. de Fontanes, de Talleyrand, de Saint-Marsan, de
-Barbé-Marbois, de Beurnonville. Ces noms ne révélaient ni hostilité
-ni complaisance. Au Corps <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> législatif il en fut autrement. Le
-gouvernement avait bien indiqué sous main ses préférences, mais on
-n'en tint aucun compte. Ce corps, qui jusqu'ici avait été trop peu
-mêlé à la politique pour être constitué en partis distincts, et pour
-avoir ainsi ses candidats désignés d'avance, les chercha comme à
-tâtons, et fut obligé de recourir à plusieurs scrutins pour trouver en
-quelque sorte sa propre pensée. Du premier abord il repoussa les
-candidats du gouvernement; puis, après y avoir réfléchi, il nomma des
-hommes distingués, indépendants, qui jouissaient, sans l'avoir
-briguée, de l'estime de leurs collègues. Ce furent M. Laine, célèbre
-avocat de Bordeaux, ayant vivement adopté autrefois les idées de la
-Révolution, revenu depuis à des opinions plus modérées, doué d'une âme
-honnête mais passionnée, d'une éloquence étudiée mais brillante et
-grave; M. Raynouard, homme de lettres en réputation, auteur de la
-tragédie des <cite>Templiers</cite>, honnête homme, vif, spirituel et sincère; M.
-Maine de Biran, esprit méditatif, voué aux études philosophiques, l'un
-des savants que Napoléon accusait d'<em>idéologie</em>; enfin MM. de
-Flaugergues et Gallois, ceux-ci moins connus, mais gens d'esprit et
-partisans très-prononcés de la liberté politique. Tous à la veille
-d'être engagés dans une lutte contre le gouvernement, étaient mis
-presque sans y penser sur la voie du <em>royalisme</em> (nous entendons par
-cette dénomination un penchant déclaré pour les Bourbons avec des lois
-plus ou moins libérales), mais ils n'y étaient pas encore, au moins
-les trois premiers, les seuls qui jouissent alors d'une certaine
-renommée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> Ces choix une fois faits chaque commission se rendit, sous la conduite
-du président de son corps, chez le prince archichancelier. La
-commission du Sénat fut admise la première, c'est-à-dire le 23
-décembre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les communications se passent paisiblement dans la
-commission du Sénat, laquelle pourtant discerne sans rien en dire les
-fautes commises dans les négociations.</span>Elle reçut les communications de M. de Caulaincourt
-lui-même, écouta tout, ne dit rien, et après avoir entendu la lecture
-des lettres du 16 novembre et du 2 décembre, ne conserva pas un doute
-sur la faute qu'on avait commise en n'acceptant pas purement et
-simplement, et tout de suite, les propositions de Francfort. En effet
-des esprits tels que MM. de Talleyrand et de Fontanes voyaient bien
-que c'était la lettre du 2 décembre qu'il aurait fallu écrire le 16
-novembre. M. de Fontanes fut chargé de présenter au Sénat le rapport
-sur les opérations de la commission sénatoriale. Chose bizarre! la
-communication adressée aux hommes les plus sérieux était justement la
-moins sérieuse, parce qu'elle était purement d'apparat. Le 24 eut lieu
-la seconde communication, celle qui, destinée à des personnages moins
-importants, devait avoir cependant une importance beaucoup plus
-grande.</p>
-
-<p>Comme si on eût voulu en rapetisser encore le caractère, on avait
-chargé non pas le ministre lui-même, mais l'un de ses subordonnés, M.
-d'Hauterive, homme d'un véritable mérite du reste, de s'aboucher avec
-les membres du Corps législatif, et de leur exposer la marche des
-négociations.
-<span class="sidenote" title="En marge">Curiosité et avidité de savoir dans la commission du Corps
-législatif.</span>
-La conférence se tint également chez le prince
-archichancelier. Au lieu de grands personnages, connus et froidement
-attentifs, on eut devant soi des hommes à visage nouveau, curieux,
-passionnés, écoutant ce qu'on <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> leur disait, mais désirant et
-demandant encore davantage. Le rapport lu, ils en réclamèrent une
-nouvelle lecture, et on ne la leur refusa pas. Leur première
-impression fut une sorte d'étonnement.
-<span class="sidenote" title="En marge">Cette commission, sans apercevoir la faute d'avoir
-tardivement accepté les propositions de Francfort, est étonnée
-d'apprendre qu'en ce moment Napoléon désire la paix.</span>
-Quelques minutes avant cette
-lecture ils étaient tous convaincus que si on avait encore la guerre
-on le devait à l'entêtement de Napoléon, et cependant, n'ayant pas
-sous les yeux les pièces de la négociation de Prague, n'ayant que les
-actes de Francfort, la proposition confiée à M. de Saint-Aignan, la
-réponse de M. de Bassano du 16 novembre, celle de M. de Caulaincourt du 2
-décembre, ils étaient obligés de reconnaître que dans cette dernière
-occasion Napoléon avait voulu la paix. S'ils avaient eu un peu plus
-l'habitude des transactions diplomatiques, et s'ils avaient pu savoir
-ce qui s'était passé en Europe du 16 novembre au 2 décembre, et
-combien ce temps perdu par nous avait été activement employé par nos
-ennemis, ils auraient aperçu la faute qu'on avait commise en ne liant
-pas dès le premier moment les puissances coalisées par une acceptation
-pure et simple de leurs propositions. Toutefois, reconnaissant entre
-la lettre du 16 novembre et celle du 2 décembre un progrès véritable
-sous le rapport des intentions pacifiques, ils désiraient en obtenir
-un nouveau; ils voulaient que l'on prît l'engagement solennel de faire
-à la paix les sacrifices nécessaires, que cette base des frontières
-naturelles laissant encore beaucoup de vague, car en Hollande, sur le
-Rhin, en Italie même, il pouvait y avoir bien des points à contester,
-on déclarât hautement à la commission ce qu'on entendait céder,
-<span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> que la commission le déclarât ensuite au Corps législatif,
-c'est-à-dire à l'Europe, qu'ainsi tout le monde se trouvât lié, et
-Napoléon et la coalition elle-même.
-<span class="sidenote" title="En marge">Idée d'une déclaration publique, énonciative des conditions
-auxquelles la France est prête à accepter la paix.</span>
-C'était, suivant eux, le seul
-moyen d'agir sur l'esprit public, et de le ramener en lui prouvant que
-les efforts demandés au peuple français n'avaient pas pour but de
-folles conquêtes, mais la conservation des frontières naturelles de la
-France. M. Raynouard, avec son imagination méridionale, proposait la
-forme suivante: «Sire, voulait-il dire, vous avez juré à l'époque du
-sacre de maintenir les limites naturelles et nécessaires de la France,
-le Rhin, les Alpes, les Pyrénées; nous vous sommons d'être fidèle à
-votre serment, et nous vous offrons tout notre sang pour vous aider à
-le tenir. Mais votre serment tenu, nos frontières assurées, la France
-et vous n'aurez plus de motif, ni d'honneur ni de grandeur, qui vous
-lie, et vous pourrez tout sacrifier à l'intérêt de la paix et de
-l'humanité.»&mdash;Cette tournure originale, qui était une sommation de
-paix sous la forme d'une sommation de guerre, plut beaucoup aux
-assistants, mais pour le moment on se retira afin de donner un peu de
-temps à la réflexion, et de chercher à loisir la meilleure manière de
-s'adresser au Corps législatif, à la France, à l'Europe.</p>
-
-<p>M. d'Hauterive, qui sous des dehors graves, même un peu pédantesques,
-cachait infiniment d'adresse, s'efforça de gagner l'un après l'autre
-les divers membres de la commission, et de les disposer à se renfermer
-dans les bornes d'une extrême réserve. Mais quand on a recours à la
-publicité, il <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> faut savoir la subir tout entière, et se fier
-pleinement au bon sens national. Toutefois on ne le peut avec sûreté
-que lorsque ce bon sens a été formé par une longue participation aux
-affaires publiques, et il faut convenir que s'adresser à lui pour la
-première fois dans des circonstances délicates et périlleuses, c'est
-donner beaucoup au hasard. On comprend donc que le gouvernement ne
-voulût ni tout dire, ni tout laisser dire à cette commission; mais
-alors il aurait fallu ne pas la réunir, et cependant, comment imposer
-à la France de si grands sacrifices sans lui adresser une seule
-parole? Ce n'est pas en gardant le silence qu'on a le droit d'exiger
-d'une nation déjà épuisée son dernier écu et son dernier homme. Ceux
-qui prennent l'habitude de marchander à un pays la connaissance de ses
-affaires, devraient se demander s'il n'y aura pas un jour où il faudra
-les lui révéler en entier, et si ce jour ne sera pas justement celui
-où il faudrait avoir le moins d'aveux pénibles à faire.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. d'Hauterive chargé de s'aboucher avec la commission du
-Corps législatif, la dissuade de faire une déclaration publique des
-conditions de la paix.</span>
-M. d'Hauterive s'appliqua surtout à persuader M. Lainé, qui paraissait
-l'homme le plus influent de la commission, et rencontra en lui non pas
-un royaliste partisan secret et impatient de la maison de Bourbon
-(ainsi qu'on serait porté à le supposer d'après la conduite
-postérieure de cet illustre personnage), cherchant dès lors à
-embarrasser le pouvoir actuel au profit du pouvoir futur, mais un
-homme sincère et profondément affecté des malheurs de la France, et de
-l'arbitraire sous lequel elle était condamnée à vivre. À l'égard de la
-politique extérieure M. d'Hauterive le trouva, comme ses collègues,
-<span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> disposé à réclamer une déclaration explicite des sacrifices
-qu'on était résolu de faire à la paix, car c'était, selon lui, le seul
-moyen d'obtenir de la France un dernier effort, si même à ce prix elle
-en était capable, tant ses forces étaient épuisées. M. d'Hauterive,
-profitant de l'avantage qu'offre toujours le tête-à-tête avec un homme
-d'esprit et de bonne foi, tâcha de persuader à M. Lainé qu'il était
-impossible de donner à la tribune le plan d'une négociation, qu'ainsi
-on ne pouvait pas déclarer tout haut ce qu'on céderait ou ce qu'on ne
-céderait pas, car c'était dire son secret à un ennemi qui ne disait
-pas le sien, ou bien présenter un <i lang="la">ultimatum</i>, sorte de sommation
-qu'on n'employait qu'au terme d'une négociation, lorsqu'il était
-urgent de mettre fin à des lenteurs calculées, et qu'on avait la force
-de soutenir le langage péremptoire auquel on avait recours.</p>
-
-<p>Éclairé par ces observations pratiques, M. Lainé promit de faire
-entendre raison à ses collègues sur ce point, et tint parole.
-<span class="sidenote" title="En marge">La commission s'étant laissé convaincre relativement aux
-affaires étrangères, s'anime fort au sujet du gouvernement intérieur
-de l'Empire.</span>
-En
-effet, après des discussions fort vives, la commission renonça à
-insister sur l'énumération détaillée des sacrifices qu'on ferait à la
-paix, mais elle eut soin de bien spécifier que la France s'arrêtait
-irrévocablement à ses frontières naturelles, sans rien prétendre au
-delà, et que ce sacrifice étant sincèrement proclamé, c'était
-maintenant à l'Europe à s'expliquer définitivement sur les bases de
-Francfort proposées par elle, et formellement acceptées par M. de
-Caulaincourt dans sa lettre du 2 décembre. Ce point une fois convenu,
-on passa à la politique intérieure, et <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> toutes les passions
-éclatèrent à l'occasion de l'arbitraire sous lequel on gémissait dans
-le sein de l'Empire.
-<span class="sidenote" title="En marge">Griefs nombreux allégués dans le sein de la commission.</span>
-Là-dessus chacun avait des griefs sérieux à
-alléguer: impôts levés sans loi, vexations horribles dans
-l'application des lois sur la conscription, abus insupportable des
-réquisitions en nature, arrestations illégales, détentions
-arbitraires, etc.... Sous tous ces rapports, les faits étaient aussi
-nombreux que variés, et dans un moment où le gouvernement demandait
-qu'on se dévouât pour lui, c'était bien le cas de lui dire que pour le
-citoyen patriote il y avait deux choses également sacrées, le sol et
-les lois: le sol, qui est la place que l'homme occupe sur la terre, et
-qu'il doit défendre contre tout envahisseur; les lois, à l'abri
-desquelles il vit, selon lesquelles l'autorité publique peut se faire
-sentir à lui, et dont il a le droit de réclamer l'observation
-rigoureuse. Le sol et les lois sont les deux objets sacrés du vrai
-patriotisme. Tout citoyen en se dévouant à l'un, est fondé à exiger
-l'autre; tout citoyen a le droit de dire à un gouvernement qui lui
-demande de grands sacrifices: Je ne vous aide pas à chasser l'ennemi
-du territoire, pour trouver la tyrannie en y rentrant.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La commission veut faire une manifestation au sujet du
-gouvernement intérieur de l'Empire.</span>
-Sur ce point les assistants furent unanimes, et on forma le projet
-d'une manifestation modérée mais expresse. Comme conclusion de ces
-communications on devait présenter un rapport au Corps législatif,
-dans lequel on lui dirait tout ce qu'on avait appris, et à la suite
-duquel on proposerait une adresse à l'Empereur.
-<span class="sidenote" title="En marge">Projet de rapport rédigé par M. Lainé.</span>
-M. Lainé fut chargé de
-ce rapport, et il le rédigea dans l'esprit que nous venons
-d'indiquer. <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> Il constatait qu'à Francfort on avait fait à la
-France une ouverture fondée sur la base des frontières naturelles, que
-le 16 novembre la France avait accueilli cette ouverture, en proposant
-un congrès à Manheim; que sur une nouvelle interpellation de M. de
-Metternich, qui trouvait l'acceptation des frontières naturelles trop
-peu explicite, la France les avait formellement acceptées le 2
-décembre, que c'étaient là désormais les bases sur lesquelles on avait
-à traiter. Le rapport disait que les puissances alliées devaient à la
-France, et se devaient à elles-mêmes, de s'en tenir à ce qu'elles
-avaient proposé, et que la France de son côté devait sacrifier tout
-son sang pour le maintien de conditions posées de la sorte. Le rapport
-ajoutait qu'il y avait pour un pays deux biens suprêmes, l'intégrité
-du sol et le maintien des lois, et à ce sujet il faisait en termes
-respectueux pour l'Empereur, et avec une entière confiance dans sa
-justice, un exposé de quelques-uns des actes dont on avait à se
-plaindre de la part des autorités publiques. Le langage du reste était
-sincère, mais grave et réservé.</p>
-
-<p>On se réunit le 28 pour soumettre ce projet de rapport, car ce n'était
-qu'un projet, au prince archichancelier et à M. d'Hauterive.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Efforts de l'archichancelier auprès de la commission pour
-faire supprimer le rapport de M. Lainé.</span>
-L'archichancelier, quoique jugeant très-fondées les observations de la
-commission, fut cependant alarmé de l'effet que ce rapport pourrait
-produire sur l'Europe, et en particulier sur Napoléon. Aux yeux de
-l'Europe il passerait pour un acte d'hostilité sourde, dans une
-circonstance où l'union la plus complète entre les pouvoirs était
-indispensable; à <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> l'égard de Napoléon, il le blesserait, et
-provoquerait de sa part quelque violence regrettable, et plus
-regrettable en ce moment que dans aucun autre. Le prudent
-archichancelier pouvait avoir raison sur ces deux points, mais
-pourquoi n'avoir accordé aux représentants du pays que ce jour, ce
-jour si tardif, pour exprimer des vérités indispensables?...
-Toutefois, bien qu'ils fussent fondés à élever des plaintes de la
-nature la plus grave, différer eût peut-être mieux valu.
-L'archichancelier s'efforça de le leur persuader, et sa belle et
-pesante figure, bien faite pour conseiller la prudence, produisit sur
-les assistants quelque impression. Divers changements furent
-consentis. M. d'Hauterive notamment en obtint un très-important, en se
-gardant bien d'avouer le motif qu'il avait de le solliciter.
-<span class="sidenote" title="En marge">L'archichancelier ne parvient qu'à faire modifier le
-rapport de M. Lainé.</span>
-On avait
-inséré textuellement dans le rapport les deux lettres du 16 novembre
-et du 2 décembre, et il craignait que le public, plus avisé que la
-commission, ne finît par découvrir la vraie faute, celle de
-l'acceptation trop tardive des bases de Francfort. Il donna pour
-raison qu'on ne pouvait pas publier sans inconvenance les pièces d'une
-négociation à peine commencée. La citation textuelle de ces pièces fut
-donc supprimée. Enfin l'archichancelier obtint que tout ce qui était
-relatif aux griefs contre le gouvernement intérieur, fût réduit à
-quelques phrases excessivement modérées. En effet, après avoir parlé
-de la déclaration à faire aux puissances, des mesures de défense à
-prendre si cette déclaration n'était pas écoutée, le rapport ajoutait:
-«C'est, d'après nos institutions, au gouvernement à proposer les
-<span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> moyens qu'il croira les plus prompts et les plus sûrs pour
-repousser l'ennemi, et asseoir la paix sur des bases durables. Ces
-moyens seront efficaces si les Français sont persuadés que le
-gouvernement n'aspire plus qu'à la gloire de la paix; ils le seront si
-les Français sont convaincus que leur sang ne sera versé que pour
-défendre une patrie et des lois protectrices... Il paraît donc
-indispensable à votre commission qu'en même temps que le gouvernement
-proposera les mesures les plus promptes pour la sûreté de l'État, Sa
-Majesté soit suppliée de maintenir l'entière et constante exécution
-des lois qui garantissent aux Français les droits de la liberté, de la
-sûreté, de la propriété, et à la nation le libre exercice de ses
-droits politiques. Cette garantie a paru à votre commission le plus
-efficace moyen de rendre aux Français l'énergie nécessaire à leur
-propre défense, etc...»</p>
-
-<p>Malgré l'extrême modération de ces passages l'archichancelier tenta de
-nouveaux efforts pour en obtenir la suppression. M. de Caulaincourt
-joignit ses efforts aux siens, mais on ne put décider des gens
-indignés contre le régime intérieur du pays à s'abstenir d'une
-manifestation aussi mesurée, l'occasion qui s'offrait de la faire
-étant peut-être la seule qu'ils fussent fondés à espérer, car il
-n'était pas probable que le gouvernement qui s'adressait aujourd'hui à
-eux parce qu'il était vaincu, songeât encore à les consulter quand il
-serait vainqueur. C'était là leur légitime excuse pour une
-manifestation dont l'inopportunité était la faute de ceux qui ne leur
-avaient fourni que cette occasion de dire ce <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> qu'ils
-sentaient, et qui ne leur en laissaient guère entrevoir une autre. On
-leur disait bien, à la vérité, qu'on les écouterait une autre fois sur
-ce sujet; ils n'en croyaient rien, et avaient raison de n'en rien
-croire.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Lecture du rapport de M. Lainé, faite à huis clos dans le
-sein du Corps législatif.</span>
-Le lendemain 29 décembre, le Corps législatif étant assemblé en comité
-secret, M. Lainé lut son rapport qui fut écouté avec une religieuse
-attention, et universellement approuvé. M. Lainé l'avait terminé par
-le conseil de rédiger une adresse à l'Empereur conçue dans le même
-esprit. On décida à la majorité de 223 suffrages sur 254, que le
-rapport de la commission serait imprimé pour les membres seuls du
-Corps législatif, afin qu'ils pussent le méditer, et voter sur le
-projet d'adresse en connaissance de cause. Dès cet instant la
-publicité des paroles de M. Lainé était assurée, surtout à l'étranger
-où il aurait fallu qu'elles restassent inconnues.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Communication de ce rapport à Napoléon, et irritation qu'il
-en éprouve.</span>
-Elles furent mises immédiatement sous les yeux de Napoléon qui fut
-profondément courroucé en les lisant, et s'écria qu'on l'outrageait au
-moment même où il avait besoin d'être énergiquement soutenu. Il
-assembla sur-le-champ un conseil de gouvernement, auquel furent
-appelés les ministres et les grands dignitaires.
-<span class="sidenote" title="En marge">Grand conseil sur le parti à prendre à l'égard de ce
-rapport.</span>
-Il leur soumit, avec
-le ton et l'attitude d'un homme dont le parti était arrêté d'avance,
-la question de savoir s'il fallait souffrir que le Corps législatif
-demeurât réuni. Il signala non-seulement le danger de laisser publier
-un rapport tel que celui de M. Lainé, mais le danger plus grand encore
-d'avoir près de soi une assemblée qui dans une conjoncture grave, à
-l'approche de l'ennemi par exemple, <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> se permettrait peut-être
-une manifestation factieuse ou imprudente, et dans tous les cas
-funeste: prévoyance désolante et profonde, par laquelle il semblait
-que Napoléon, perçant dans l'avenir, lût déjà sa propre histoire dans
-le livre du destin, mais prévoyance tardive, et désormais incapable de
-créer le remède! Quel moyen en effet de faire que ce rapport n'eût pas
-existé, n'eût pas été lu devant quelques centaines d'auditeurs? Quel
-moyen d'empêcher que le Corps législatif, dissous ou ajourné, ne
-restât à Paris, prêt à se réunir spontanément pour se porter aux
-démarches les plus dangereuses? Combien de corps ont été dissous, et
-qu'on a retrouvés à l'instant suprême plus redoutables que s'ils
-étaient demeurés régulièrement assemblés? Quoi qu'il en soit Napoléon
-demanda à tous les assistants s'il ne fallait pas sur-le-champ
-ajourner le Corps législatif, premièrement pour empêcher qu'il ne fût
-donné suite au rapport de M. Lainé, secondement pour empêcher que ce
-corps ne restât en session, pendant une guerre dont le théâtre
-pourrait se transporter jusque sous les murs de la capitale.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'archichancelier conseille la modération.</span>
-L'archichancelier Cambacérès combattit cette proposition avec son
-ordinaire sagesse. Le rapport, dit-il, était intempestif sans doute,
-et même fâcheux, mais il était fait, et rien ne pourrait en prévenir
-la publicité. Réussirait-on à interdire cette publicité en France, on
-ne parviendrait certainement pas à l'interdire à l'étranger.
-L'ajournement du Corps législatif serait un fait plus grave que le
-rapport lui-même, car tout le monde s'empresserait de prêter à ce
-corps des intentions infiniment plus hostiles que <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> celles dont
-il était animé. Quant à l'inconvénient de sa réunion pendant la
-campagne prochaine, on ne pouvait sans doute pas affirmer qu'il ne
-commettrait point d'imprudence, mais c'était un inconvénient auquel il
-serait temps de pourvoir le moment venu, sans le devancer par un éclat
-déplorable. Renvoyer en effet le Corps législatif c'était soi-même
-proclamer la désunion des pouvoirs, c'était soi-même proclamer une
-sorte de rupture entre la France et l'Empereur.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Janv. 1814.</span>
-Chacun modela son langage sur celui de l'archichancelier, chacun
-trouva l'ajournement plus fâcheusement significatif que le rapport
-lui-même. Mais sur les inconvénients de la réunion du Corps législatif
-pendant la campagne, tout le monde hésitait à affirmer quelque chose,
-et pourtant c'était sur ce point que la prévoyance de Napoléon se
-portait avec le plus de sollicitude, car prenant son parti du mal
-accompli, il demandait à se prémunir contre le mal futur, et il
-pressait tous les opinants de l'éclairer sur ce sujet.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon moins affecté par le rapport que par la crainte
-d'avoir le Corps législatif assemblé pendant la guerre, prend le parti
-de proroger ce Corps.</span>
-S'apercevant
-qu'arrivé à cette partie de son discours chacun balbutiait, Napoléon
-interrompit la discussion, et la termina par quelques paroles
-tranchantes et décisives.&mdash;Vous le voyez bien, dit-il, on est d'accord
-pour me conseiller la modération, mais personne n'ose m'assurer que
-les législateurs ne saisiront pas un jour malheureux, comme il y en a
-tant à la guerre, pour faire spontanément, ou à l'instigation de
-quelques meneurs, une tentative factieuse, et je ne puis braver un
-pareil doute.
-<span class="sidenote" title="En marge">Décret du 31 décembre ordonnant la prorogation.</span>
-Tout est moins dangereux qu'une semblable
-éventualité.&mdash;Sans plus rien écouter il signa le décret qui
-prononçait pour <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> le lendemain 31 décembre l'ajournement du
-Corps législatif, et il ordonna au duc de Rovigo de faire enlever à
-l'imprimerie et ailleurs les copies du rapport de M. Lainé, rapport
-depuis si célèbre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Grand effet produit par cette mesure.</span>
-Le décret porté au Corps législatif y produisit une profonde
-sensation. En un instant il convertit en ennemis deux cent cinquante
-personnages, dont le plus grand nombre étaient parfaitement soumis, et
-n'avaient voulu qu'exprimer un fait vrai, utile à révéler, c'est que
-l'administration locale réglant sa conduite sur celle du chef de
-l'Empire, se permettait les actes les plus arbitraires, actes tels
-qu'ils constituaient un véritable état de tyrannie. Dans le public ce
-fut pis encore. On supposa qu'il s'était dit les choses les plus
-graves dans le Corps législatif, et qu'il s'y était produit les
-révélations les plus importantes. Les ennemis, qui désiraient la chute
-du gouvernement impérial, s'empressèrent de publier partout que
-l'Empereur était en complet désaccord avec les pouvoirs publics, qu'on
-avait voulu lui imposer la paix, qu'il s'y était refusé, et que par
-conséquent les torrents de sang qui devaient couler, allaient couler
-pour lui seul: vérité dans le passé, calomnie dans le moment, cette
-idée était la plus funeste qu'on pût répandre!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon ne s'en tient point à ce premier éclat.</span>
-Cet éclat, qui, avec un caractère autre que celui de Napoléon, se
-serait borné à un éclat au Moniteur, eut, grâce à sa vivacité
-personnelle, des conséquences encore plus regrettables. Le lendemain,
-1<sup>er</sup> janvier 1814, il devait recevoir le Corps législatif avec les
-autres corps de l'État, et il mit une sorte d'empressement à le
-convoquer, comme s'il avait <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> craint de manquer l'occasion
-d'exhaler l'irritation qui le suffoquait. Après avoir entendu de la
-part du président le compliment d'usage, il vint brusquement se placer
-au milieu des membres du Corps législatif, et avec une voix vibrante,
-des yeux enflammés, il leur tint un langage familier jusqu'à la
-vulgarité, mais expressif, fier, original, quelquefois vrai, plus
-souvent imprudent, comme l'est la colère chez un homme supérieur.
-<span class="sidenote" title="En marge">Scène fort vive faite le 1<sup>er</sup> janvier 1814 à la
-députation du Corps législatif.</span>
-Il
-leur dit qu'il les avait appelés pour faire le bien et qu'ils avaient
-fait le mal, pour manifester l'union de la France avec son chef, et
-qu'ils s'étaient hâtés d'en proclamer la désunion; que deux batailles
-perdues en Champagne ne seraient pas aussi nuisibles que ce qui venait
-de se passer parmi eux. Puis les apostrophant avec véhémence:
-<span class="sidenote" title="En marge">Langage étrange de Napoléon.</span>
-«Que
-voulez-vous, leur dit-il?... vous emparer du pouvoir, mais qu'en
-feriez-vous? Qui de vous pourrait l'exercer? Avez-vous oublié la
-Constituante, la Législative, la Convention? Seriez-vous plus heureux
-qu'elles? N'iriez-vous pas tous finir à l'échafaud comme les Guadet,
-les Vergniaud, les Danton? Et d'ailleurs que faut-il à la France en ce
-moment? Ce n'est pas une assemblée, ce ne sont pas des orateurs, c'est
-un général. Y en a-t-il parmi vous? Et puis où est votre mandat? La
-France me connaît; vous connaît-elle?... Elle m'a deux fois élu pour
-son chef par plusieurs millions de voix, et vous, elle vous a, dans
-l'enceinte étroite des départements, désignés par quelques centaines
-de suffrages pour venir voter des lois que je fais, et que vous ne
-faites point. Je cherche donc vos titres et je ne les trouve <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span>
-pas. <cite>Le trône en lui-même n'est qu'un assemblage de quelques pièces
-de bois recouvertes de velours.</cite> Le trône c'est un homme, et cet homme
-c'est moi, avec ma volonté, mon caractère et ma renommée! C'est moi
-qui puis sauver la France, et ce n'est pas vous. Vous vous plaignez
-d'abus commis dans l'administration: dans ce que vous dites il y a un
-peu de vrai, et beaucoup de faux. M. Raynouard a prétendu que le
-maréchal Masséna avait pris la maison d'un particulier pour y établir
-son état-major. (Le fait s'était passé à Marseille, où le maréchal
-Masséna avait été envoyé extraordinairement.)» M. Raynouard en a
-menti. Le maréchal a occupé temporairement une maison vacante, et en a
-indemnisé le propriétaire. On ne traite pas ainsi un maréchal chargé
-d'ans et de gloire. Si vous aviez des plaintes à élever, il fallait
-attendre une autre occasion que je vous aurais offerte moi-même, et
-là, avec quelques-uns de mes conseillers d'État, peut-être avec moi,
-vous auriez discuté vos griefs, et j'y aurais pourvu dans ce qu'ils
-auraient eu de fondé. Mais l'explication aurait eu lieu entre nous,
-<cite>car c'est en famille, ce n'est pas en public qu'on lave son linge
-sale</cite>. Loin de là vous avez voulu me jeter de la boue au visage. Je
-suis, sachez-le, un homme qu'on tue, mais qu'on n'outrage pas. M.
-Lainé est un méchant homme, en correspondance avec les Bourbons par
-l'avocat Desèze. J'aurai l'&oelig;il sur lui, et sur ceux que je croirai
-capables de machinations criminelles. Du reste je ne me défie pas de
-vous en masse. Les onze douzièmes de <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> vous sont excellents,
-mais ils se laissent conduire par des meneurs. Retournez dans vos
-départements, allez dire à la France que bien qu'on lui en dise, c'est
-à elle que l'on fait la guerre autant qu'à moi, et qu'il faut qu'elle
-défende non pas ma personne, mais son existence nationale. Bientôt je
-vais me mettre à la tête de l'armée, je rejetterai l'ennemi hors du
-territoire, je conclurai la paix, quoi qu'il en puisse coûter à ce que
-vous appelez mon ambition; je vous rappellerai auprès de moi,
-j'ordonnerai alors l'impression de votre rapport, et vous serez tout
-étonnés vous-mêmes d'avoir pu me tenir un pareil langage, dans de
-telles conjonctures.»&mdash;</p>
-
-<p>Ce discours inconvenant, et qui pour quelques traits justes, en
-contenait beaucoup plus d'entièrement faux (car s'il était vrai que
-Napoléon pouvait seul sauver la France, il était vrai aussi que seul
-il l'avait compromise, car si tel grief allégué était inexact ou
-exagéré, il y en avait à citer une multitude d'autres odieux et
-insupportables), ce discours consterna tous ceux qui l'entendirent, et
-eut bientôt un déplorable retentissement. Effectivement chacun le
-rapporta à sa façon, et le résultat fut que Napoléon parut à tous les
-yeux avoir contre lui les représentants de la France, fort soumis
-jusque-là, c'est-à-dire la France elle-même. Jamais le rapport du
-Corps législatif publié textuellement n'aurait produit un si
-malheureux effet. On y aurait vu qu'il y avait des abus dans
-l'administration intérieure, et que le Corps législatif en souhaitait
-le redressement, on y aurait vu aussi que le despotisme de <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span>
-Napoléon commençait à peser à l'universalité des citoyens, mais on y
-aurait vu surtout que le Corps législatif voulait la paix, qu'il la
-voulait sur la base de nos frontières naturelles, que sur ce terrain
-il conseillait au gouvernement de ne pas reculer, et invitait la
-France à se lever tout entière. Une telle déclaration valait bien
-qu'on supportât quelques critiques, assurément très-ménagées, et fort
-au-dessous de ce qu'elles auraient pu être.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Sénateurs envoyés en mission extraordinaire.</span>
-Toutefois il fallait s'adresser à la France, il fallait chercher à
-exciter son zèle, et Napoléon, à défaut des pouvoirs publics trop peu
-pressés de le servir à son gré, avait imaginé de choisir des
-commissaires extraordinaires dans le Sénat, de les prendre parmi les
-plus grands personnages militaires ou civils de chaque province, de
-les envoyer ainsi chez eux, où ils étaient supposés avoir de
-l'influence, pour y employer leur autorité à faciliter la levée de la
-conscription, la rentrée des impôts, les prestations en nature,
-l'instruction et l'organisation des corps, le départ des gardes
-nationales, l'action enfin du gouvernement en toutes choses. Ils
-devaient avoir pour suffire à cette tâche des pouvoirs extraordinaires
-et sans limites.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Audience donnée aux sénateurs.</span>
-Avant leur départ Napoléon désira les voir et leur parler.
-<span class="sidenote" title="En marge">Franchise de Napoléon à leur égard, et aveux faits en un
-langage admirable.</span>
-Il était
-ému, il fut vrai, et trouva pour s'adresser à eux un langage d'une
-éloquence saisissante.&mdash;Je ne crains pas de l'avouer, leur dit-il,
-j'ai trop fait la guerre; j'avais formé d'immenses projets, je voulais
-assurer à la France l'empire du monde! Je me trompais, ces projets
-n'étaient pas proportionnés à la force numérique de notre population.
-<span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> Il aurait fallu l'appeler tout entière aux armes, et je le
-reconnais, les progrès de l'état social, l'adoucissement même des
-m&oelig;urs, ne permettent pas de convertir toute une nation en un peuple
-de soldats. Je dois expier le tort d'avoir trop compté sur ma fortune,
-et je l'expierai. Je ferai la paix, je la ferai telle que la
-commandent les circonstances, et cette paix ne sera mortifiante que
-pour moi. C'est à moi qui me suis trompé, c'est à moi à souffrir, ce
-n'est point à la France. Elle n'a pas commis d'erreur, elle m'a
-prodigué son sang, elle ne m'a refusé aucun sacrifice!... Qu'elle ait
-donc la gloire de mes entreprises, qu'elle l'ait tout entière, je la
-lui laisse... Quant à moi, je ne me réserve que l'honneur de montrer
-un courage bien difficile, celui de renoncer à la plus grande ambition
-qui fut jamais, et de sacrifier au bonheur de mon peuple des vues de
-grandeur qui ne pourraient s'accomplir que par des efforts que je ne
-veux plus demander. Partez donc, messieurs, annoncez à vos
-départements que je vais conclure la paix, que je ne réclame plus le
-sang des Français pour mes projets, pour moi, comme on se plaît à le
-dire, mais pour la France et pour l'intégrité de ses frontières; que
-je leur demande uniquement le moyen de rejeter l'ennemi hors du
-territoire, que l'Alsace, la Franche-Comté, la Navarre, le Béarn sont
-envahis, que j'appelle les Français au secours des Français; que je
-veux traiter, mais sur la frontière, et non au sein de nos provinces
-désolées par un essaim de barbares. Je serai avec eux général et
-soldat. Partez, et portez à la France l'expression vraie des
-sentiments qui m'animent.&mdash;</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> À ces nobles excuses du génie avouant ses fautes, une sorte
-d'enthousiasme s'empara de ces vieux personnages, qu'on envoyait dans
-les provinces pour essayer de réchauffer des c&oelig;urs abattus; ils
-entourèrent Napoléon, pressèrent ses mains dans les leurs en lui
-exprimant la profonde émotion dont ils étaient saisis, et la plupart
-le quittèrent pour se mettre immédiatement en route. Hélas! que
-n'adressait-il ces belles paroles au Corps législatif lui-même? Il
-aurait appris que la vérité est le plus puissant moyen d'agir sur les
-hommes, et peut-être loin d'être obligé de congédier ce corps, il
-l'aurait vu se lever tout entier pour applaudir à sa voix, pour
-appeler la France à le suivre sur les champs de bataille.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Brusque invasion du territoire.</span>
-La situation devenait à chaque instant plus menaçante, et il importait
-d'envoyer en toute hâte les dernières forces de la nation au-devant de
-l'ennemi. Les armées coalisées franchissaient de tous côtés notre
-frontière. Le général Bubna, qui avait marché le premier, après avoir
-longé le revers du Jura, s'était porté sur Genève, où il y avait à
-peine quelques conscrits pour résister aux Autrichiens et contenir une
-population malveillante. (Voir la carte n<sup>o</sup> 61.) Le général Jordy qui
-commandait à Genève étant mort subitement, et la défense s'étant
-trouvée désorganisée, les Autrichiens étaient entrés dans cette ville
-sans coup férir.
-<span class="sidenote" title="En marge">Entrée des Autrichiens, des Russes, des Bavarois et des
-Wurtembergeois en Franche-Comté et en Alsace.</span>
-Les généraux Colloredo et Maurice Liechtenstein avec
-les divisions légères et les réserves autrichiennes, après avoir
-dépassé Berne, s'étaient acheminés sur Pontarlier, avec l'intention de
-marcher par Dôle sur Auxonne. Le corps d'Aloys de Liechtenstein,
-passant également <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> par Pontarlier, devait se diriger sur
-Besançon pour masquer cette place, tandis que le général Giulay
-traversant le Porentruy devait se porter par Montbéliard sur Vesoul.
-Le maréchal de Wrède, avec les Bavarois et les Wurtembergeois, avait
-jeté des bombes dans Huningue, attaquait Béfort, et avec sa cavalerie
-poussait des reconnaissances sur Colmar. Le prince de Wittgenstein
-bloquait Strasbourg et Kehl; les gardes russe et prussienne étaient
-restées à Bâle autour des souverains coalisés. Telle était la
-distribution de l'armée du prince de Schwarzenberg après le passage du
-Rhin. Son projet, lorsqu'il aurait franchi le Jura et tourné toutes
-nos défenses, était de s'avancer avec 160 mille hommes de l'ancienne
-armée de Bohême à travers la Franche-Comté, et de venir se placer sur
-les coteaux élevés de la Bourgogne et de la Champagne, d'où la Seine,
-l'Aube, la Marne coulent vers Paris, tandis que l'ancienne armée de
-Silésie commandée par Blucher et forte de 60 mille hommes, laquelle
-passait en ce moment le Rhin à Mayence, s'avancerait entre nos places
-sans les attaquer, laissant le soin de les bloquer aux troupes restées
-sur les derrières.
-<span class="sidenote" title="En marge">Passage du Rhin à Manheim, Mayence et Coblentz, par la
-colonne prussienne du maréchal Blucher.</span>
-Les deux armées envahissantes devaient se réunir
-sur la haute Marne, entre Chaumont et Langres, pour se porter ensuite
-en masse dans l'angle formé par la Marne et la Seine. Blucher en effet
-avait le 1<sup>er</sup> janvier 1814 franchi le Rhin sur trois points, à
-Manheim, à Mayence et à Coblentz, sans trouver plus de résistance que
-la grande armée du prince de Schwarzenberg le long du Jura, et le
-prestige de l'inviolabilité de notre territoire était ainsi tombé sur
-tous les points à la fois.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> Effectivement il nous eût été bien difficile, dans l'état actuel de
-nos forces, d'opposer une résistance quelconque à cette masse
-d'envahisseurs. Le long de la frontière du Jura, où l'attaque était
-inattendue, il n'y avait aucun rassemblement de troupes; seulement le
-maréchal Mortier, d'abord dirigé sur la Belgique avec la vieille
-garde, revenait à marches forcées du nord à l'est, par Reims, Châlons,
-Chaumont et Langres.
-<span class="sidenote" title="En marge">Retraite des maréchaux Victor, Marmont et Ney, et
-leur réunion sur le revers des Vosges.</span>
-Sur la frontière d'Alsace le maréchal Victor,
-avec le 2<sup>e</sup> corps d'infanterie et le 5<sup>e</sup> de cavalerie, se trouvait à
-Strasbourg, où il avait eu à peine le temps de donner un peu de repos
-à ses troupes et d'y incorporer quelques conscrits. Ce corps qui, en
-puisant dans tous les dépôts situés en Alsace, aurait dû se reformer à
-trente-six bataillons et à trois divisions, ne comptait pas, après
-avoir pris à la hâte les premiers conscrits disponibles, plus de 8 à 9
-mille hommes d'infanterie, mal armés et mal vêtus. Le déplacement de
-nos dépôts qu'on avait été obligé de reporter en arrière, avait
-beaucoup ajouté aux difficultés de ce recrutement. Pourtant le
-maréchal Victor avait dans le 5<sup>e</sup> corps de cavalerie près de 4 mille
-vieux dragons d'Espagne, cavaliers incomparables, et de plus exaspérés
-contre l'ennemi. À l'aspect des masses qui débouchaient par Bâle,
-Béfort, Besançon, le maréchal s'était bien gardé de se porter à leur
-rencontre dans la direction de Colmar à Bâle, il avait au contraire
-rétrogradé sur Saverne, et avait pris position sur la crête des
-Vosges, après avoir laissé dans Strasbourg environ 8 mille conscrits
-et gardes nationaux, sous le général Broussier, avec des
-approvisionnements <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> suffisants. Ce maréchal si brave était
-visiblement déconcerté. Pourtant sa belle cavalerie s'était ruée sur
-les escadrons russes et bavarois qui étaient venus s'offrir à elle,
-les avait culbutés et sabrés.</p>
-
-<p>Du côté de Mayence le duc de Raguse à la nouvelle du passage du Rhin,
-opéré le 1<sup>er</sup> janvier, s'était replié avec le 6<sup>e</sup> corps d'infanterie
-et le 1<sup>er</sup> de cavalerie, laissant dans Mayence le 4<sup>e</sup> corps commandé
-par le général Morand, et réduit par le typhus de 24 mille hommes à 11
-mille. Il avait recueilli chemin faisant la division Durutte, détachée
-sur Coblentz, et séparée de Mayence où elle n'avait pu rentrer. Sa
-première pensée avait été de courir en Alsace au secours du maréchal
-Victor; mais voyant l'Alsace envahie par l'ennemi et presque
-abandonnée par nos troupes qui avaient déjà gagné le sommet des
-Vosges, il était venu se placer sur le revers de ces montagnes,
-c'est-à-dire sur la Sarre et la Moselle, afin d'opérer sa jonction
-avec le maréchal Victor vers Metz, Nancy ou Lunéville. Il avait
-rencontré lui aussi de grandes difficultés pour le recrutement de son
-corps dans le manque de temps et le déplacement des dépôts. Il
-comptait environ 10 mille fantassins, et 3 mille cavaliers composant
-le 1<sup>er</sup> corps de cavalerie, et il devait s'affaiblir encore en
-laissant quelques détachements à Metz et à Thionville.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Ney se porte à Épinal avec deux divisions de
-jeune garde.</span>
-Le maréchal Ney avait deux divisions de jeune garde qu'il concentrait
-à Épinal. Nous allions donc avoir sur le revers des Vosges les
-maréchaux Victor, Marmont, Ney, entre Metz, Nancy, Épinal, et sur les
-coteaux qui séparent la Franche-Comté <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> de la Bourgogne,
-c'est-à-dire à Langres, le maréchal Mortier avec la vieille garde, les
-uns et les autres faisant face en reculant, d'un côté à Blucher qui
-s'avançait de Mayence à Metz à travers nos forteresses, de l'autre à
-Schwarzenberg qui les avait tournées en violant la neutralité suisse,
-et qui se portait de Bâle et Besançon sur Langres. (Voir la carte n<sup>o</sup>
-61.)</p>
-
-<p>Ainsi la Lorraine, l'Alsace, la Franche-Comté étaient envahies.
-L'ennemi promettait partout aux populations les plus grands
-ménagements, et au début au moins tenait parole, par crainte de
-provoquer des soulèvements. L'épouvante régnait dans nos campagnes.
-Les paysans de la Lorraine, de l'Alsace, de la Franche-Comté,
-très-belliqueux par caractère et par tradition, se seraient volontiers
-insurgés contre l'ennemi, s'ils avaient eu des armes pour combattre,
-et quelques corps de troupes pour les soutenir. Mais les fusils leur
-manquaient comme à tous les habitants de la France, et la prompte
-retraite des maréchaux les décourageait. Ils se soumettaient donc à
-l'ennemi le désespoir dans le c&oelig;ur.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Retraite des fonctionnaires devant l'invasion, ordonnée par
-le gouvernement.</span>
-À la retraite des armées se joignait la retraite non moins regrettable
-des principaux fonctionnaires. Le gouvernement impérial, après bien
-des délibérations toutefois, avait pris la fâcheuse résolution
-d'ordonner aux préfets, sous-préfets, etc., de se retirer avec les
-troupes, afin de laisser à l'ennemi l'embarras, du reste très-réel, de
-créer des administrations dans les provinces envahies. C'était le
-souvenir des difficultés que nous avions éprouvées <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> dans les
-pays conquis, partout où les autorités avaient disparu, qui avait fait
-prévaloir cette résolution dans les conseils du gouvernement, malgré
-la résistance du duc de Rovigo.
-<span class="sidenote" title="En marge">Inconvénients de cette résolution.</span>
-On aurait eu raison peut-être d'en
-agir ainsi dans un pays où n'auraient pas existé des partis hostiles
-au gouvernement, prêts à s'agiter à l'approche des coalisés.
-Malheureusement, en France, où vingt-cinq ans de révolution avaient
-laissé de nombreux partis que Napoléon vaincu ne pouvait plus
-contenir, et entre lesquels il y en avait un, celui de l'ancien
-régime, que son analogie de sentiments avec la coalition portait à
-tout espérer d'elle, en France l'absence des autorités avait de grands
-inconvénients. En effet les malveillants n'étant plus surveillés par
-les préfets, sous-préfets, commissaires de police, laissaient éclater
-leurs dispositions hostiles à l'approche de l'ennemi, se soulevaient
-dès qu'il avait pénétré quelque part, l'aidaient à constituer des
-administrations toutes composées dans son intérêt, et se préparaient
-même à proclamer les Bourbons. Ce spectacle se voyait peu dans les
-campagnes, que l'invasion avec le cortége de ses souffrances irritait
-profondément, mais dans les villes, où d'ordinaire l'opinion fermente
-davantage, où la haine du gouvernement impérial était générale, où les
-maux de l'invasion étaient presque insensibles, il éclatait les
-manifestations les plus dangereuses, auxquelles contribuaient
-non-seulement les royalistes, mais tous les hommes fatigués du
-despotisme et de la guerre. Ainsi pour comble de douleur, la France
-était envahie dans un moment où souffrante, épuisée, divisée, elle ne
-pouvait plus <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> renouveler le noble exemple de patriotisme
-qu'elle avait donné en 1792, et ce n'était pas le moindre des torts du
-régime impérial que de l'avoir exposée à se montrer ainsi à la
-coalition européenne!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Manifestations séditieuses à la suite de la retraite des
-fonctionnaires.</span>
-À Langres, à l'approche des soldats du prince de Schwarzenberg,
-quelques notables de la ville, aidés par une populace fatiguée de la
-conscription et des droits réunis, avaient menacé de s'insurger contre
-les troupes du maréchal Mortier. À Nancy, les autorités municipales et
-quelques personnages considérables du pays avaient reçu le maréchal
-Blucher avec des honneurs infinis, et lui avaient même offert un
-banquet. Le général prussien leur avait parlé des bonnes intentions
-des alliés, de leur désir de délivrer la France de son tyran, et il
-s'était fait écouter par des populations que les misères d'une longue
-guerre avaient égarées.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Aspect affligeant des province envahies.</span>
-Nos corps d'armée se retiraient donc en laissant derrière eux des
-paysans sans défense, dont ils étaient souvent obligés de dévorer les
-dernières ressources, et des villes exaspérées contre le régime
-impérial, ne prêtant que trop l'oreille aux promesses d'une coalition
-qui se présentait non pas comme conquérante mais comme libératrice.
-Une circonstance complétait la tristesse de ce tableau. Les rares
-survivants de nos glorieuses armées, dégoûtés par la souffrance,
-humiliés par une retraite continue, tenaient un mauvais langage, et
-répétaient souvent les propos des populations urbaines. Les vieux
-soldats ne désertaient pas leurs drapeaux, mais les conscrits, surtout
-ceux qui appartenaient aux départements qu'on traversait, ne se
-faisaient <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> pas scrupule d'abandonner les rangs, et déjà les
-maréchaux Victor et Marmont en avaient ainsi perdu quelques milliers.</p>
-
-<p>Témoin oculaire de cette situation désolante, un fidèle aide de camp
-de l'Empereur, le général Dejean, lui en avait tracé la vive peinture,
-en lui disant que tout était perdu s'il ne venait pas tout sauver par
-sa présence.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les provinces du nord présentent un aspect aussi fâcheux
-que les provinces de l'est.</span>
-Dans les Pays-Bas les choses n'allaient guère mieux. Le
-maréchal Macdonald, en se voyant débordé sur sa droite par la colonne
-de Blucher qui avait passé le Rhin entre Mayence et Coblentz, avait
-rallié à lui les 11<sup>e</sup> et 5<sup>e</sup> corps d'infanterie, le 3<sup>e</sup> de cavalerie,
-plus ce qui restait des troupes revenues de Hollande, et s'était
-retiré sur Mézières avec environ 12 mille hommes, en ne laissant que
-de très-petites garnisons à Wesel et à Maëstricht. Le général Decaen,
-envoyé à Anvers, y avait réuni en marins et en conscrits une garnison
-de 7 à 8 mille hommes, en avait de plus jeté 3 mille à Flessingue, 2
-mille à Berg-op-Zoom, mais avait abandonné Breda qui ne pouvait être
-défendu, et Willemstadt qui aurait pu l'être, et qui était un point
-important sur le Wahal. L'abandon de ce dernier point était
-regrettable, car après avoir perdu la Hollande, il y aurait eu un
-grand intérêt à conserver, entre la Hollande et la Belgique, la ligne
-d'eau qui aurait offert la frontière la plus solide. Mais le général
-Decaen, ne pouvant suffire qu'à une partie de sa tâche, avait préféré
-Anvers et Flessingue à tout le reste. Il s'était placé avec les
-troupes de la garde en avant d'Anvers, résolu à défendre
-énergiquement ce grand arsenal, objet des <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> haines ardentes de
-l'Angleterre et de la sollicitude incessante de Napoléon.</p>
-
-<p>Le péril ne pouvait donc pas être plus alarmant, surtout si on songe
-que depuis la lettre du 10 décembre, par laquelle M. de Metternich
-accusant réception de la note du 2 décembre, avait déclaré qu'il
-allait en référer aux cours alliées, le cabinet français n'avait plus
-reçu une seule communication. Ce silence, joint au mouvement offensif
-des armées, semblait indiquer que les coalisés ne pensaient plus à
-traiter, et qu'ils n'étaient occupés désormais que d'achever notre
-destruction.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Dans le danger pressant qui le menace, Napoléon tourne ses
-espérances vers une suspension d'armes.</span>
-Quelle que fût l'activité de Napoléon, il ne pouvait être prêt à faire
-face à l'ennemi que lorsque déjà une portion notable du territoire
-aurait été envahie, et à l'inconvénient de laisser occuper les
-provinces matériellement les plus fertiles, moralement les meilleures,
-s'ajoutait le danger de permettre dans de grands centres de population
-des manifestations séditieuses, et d'y laisser proclamer publiquement
-le nom des Bourbons. Dans un pareil état de choses obtenir un
-armistice, même à des conditions fort dures, eût été un bonheur au
-milieu d'un immense malheur, car la marche de l'invasion eût été
-suspendue, et si on n'était pas parvenu à s'entendre avec les
-puissances coalisées, on aurait du moins gagné les deux mois
-indispensables encore à la création de nos moyens de défense.
-<span class="sidenote" title="En marge">Bien qu'il n'y compte guère, Napoléon en fait la tentative,
-parce que cette tentative ne peut pas aggraver la situation.</span>
-Napoléon
-avait trop de sagacité pour croire que des ennemis que leurs fatigues
-et l'hiver le plus rude n'avaient point arrêtés, suspendraient leur
-marche devant de simples pourparlers. Il était même convaincu qu'ils
-<span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> avaient renoncé à traiter, et qu'ils ne voulaient plus
-conclure la paix que dans Paris même. Néanmoins essayer ne coûtait
-rien, et le pis en cas d'insuccès était de rester dans la situation
-actuelle. D'ailleurs, d'après ce qu'avait vu M. de Saint-Aignan,
-d'après bien des rapports venus des provinces envahies, il existait
-entre les coalisés de graves dissentiments. L'Autriche, à en croire
-ces rapports, était offusquée des prétentions de la Russie, et
-inclinait à la paix. Effectivement l'empereur François, outre qu'il
-aimait sa fille, avait peu de penchant à augmenter l'importance de la
-Russie, à satisfaire les jalousies maritimes de l'Angleterre, et si on
-lui abandonnait ce qu'il ambitionnait en Italie, était peut-être
-capable de s'arrêter. Or l'Autriche s'arrêtant, tout le monde était
-obligé d'agir de même. À ces suppositions, qui n'étaient pas dénuées
-de vraisemblance, il y en avait une seule à opposer, mais bien
-plausible, c'est que, par crainte de se désunir, les coalisés, les
-Autrichiens compris, résisteraient à toute satisfaction individuelle,
-même la plus complète. Comme entre ces chances diverses, si les bonnes
-l'emportaient, on était sauvé, Napoléon n'hésita pas à faire une
-dernière tentative de négociation, quelque peu d'espérance qu'il eût
-de réussir.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Caulaincourt envoyé aux avant-postes avec des
-conditions d'armistice et des conditions de paix.</span>
-Il songea d'abord à envoyer au camp des alliés M. de Champagny (le duc
-de Cadore), qui avait été ministre des relations extérieures, plus
-anciennement ambassadeur à Vienne, et qui jouissait de l'estime de
-l'empereur François. Pourtant sur la réflexion fort simple que pour
-obtenir accès auprès des monarques alliés on ne pouvait pas choisir
-un personnage trop <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> important et trop considéré, Napoléon se
-décida à envoyer M. de Caulaincourt lui-même. Il lui confia la double
-mission de traiter de la paix, et, si on le pouvait sans témoigner
-trop d'effroi, de chercher à obtenir un armistice. Quant à la paix,
-les conditions étaient toujours celles que nous avons précédemment
-indiquées, c'est-à-dire la ligne du Rhin, mais la grande ligne, celle
-qui, en suivant le Wahal, enlève à la Hollande le Brabant
-septentrional. Toutefois la prétention d'exclure la maison d'Orange
-était abandonnée. La prétention de créer en Westphalie un État pour le
-roi Jérôme l'était aussi. En Italie la France, cédant une part de
-territoire à l'Autriche, sans rien exiger pour elle-même, persistait
-néanmoins dans le désir d'une dotation pour le prince Eugène, pour la
-princesse Élisa, et, s'il se pouvait même, pour les frères de
-Napoléon, Jérôme et Joseph. On voit que la différence avec le projet
-de paix conçu par Napoléon le lendemain des propositions de Francfort,
-n'était pas très-sensible.
-<span class="sidenote" title="En marge">Conditions particulières pour tenter l'Autriche et la
-Prusse, et les disposer à un armistice.</span>
-Relativement à l'armistice, M. de
-Caulaincourt, afin de gagner l'Autriche, devait offrir sous main de
-lui livrer immédiatement les places de Venise et de Palma-Nova, ce qui
-emportait la concession de la ligne de l'Adige. Celles de Hambourg et
-de Magdebourg devaient être aussi livrées immédiatement à la Prusse,
-toujours dans la vue d'obtenir une suspension d'armes. La conséquence
-naturelle de l'évacuation de ces quatre places en Italie et en
-Allemagne eût été la rentrée très-prochaine des garnisons, ce qui
-aurait procuré 10 mille hommes au moins à l'armée d'Italie, et 40
-mille à celle du Rhin.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Langage que doit tenir M. de Caulaincourt.</span>
-La seule objection qu'on pût faire à l'envoi de M. de Caulaincourt,
-c'était la difficulté de se présenter aux ministres de la coalition,
-quand aucun rendez-vous n'avait été assigné pour négocier, et que
-l'indication de Manheim, contenue dans la lettre de M. de Bassano du
-16 novembre, n'avait eu aucune suite. Cependant on était dans une
-situation à ne pas tenir compte des considérations d'amour-propre, et
-les inquiétudes croissant à chaque instant, il fut convenu que M. de
-Caulaincourt se rendrait sur-le-champ aux avant-postes français, que
-de là il écrirait à M. de Metternich pour lui dire que sur les
-assurances apportées en son nom par M. de Saint-Aignan, et sur son
-invitation formelle de renouer les négociations, on ne voulait pas
-qu'un retard de la France prolongeât d'une heure les maux de
-l'humanité, que lui M. de Caulaincourt se transportait donc aux
-avant-postes, prêt à se rendre à Manheim, lieu déjà indiqué, ou en
-toute autre ville dont il plairait aux monarques alliés de faire
-choix.</p>
-
-<p>Si M. de Caulaincourt arrivé aux avant-postes y était laissé dans une
-position humiliante, ce qui était possible, il y aurait à cette
-humiliation une certaine compensation, ce serait de prouver que
-Napoléon voulait la paix, que les difficultés ne venaient plus de son
-entêtement, et de lui ramener l'opinion de la France par le spectacle
-des traitements auxquels son négociateur serait exposé.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Départ de M. de Caulaincourt le 5 janvier, et son arrivée à
-Lunéville.</span>
-Toutes choses étant ainsi réglées, M. de Caulaincourt partit le 5
-janvier pour les avant-postes français, en laissant à M. de la
-Besnardière, le commis <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> le plus habile du département, le soin
-de le remplacer aux affaires étrangères. Napoléon se préparait à
-partir bientôt lui-même pour appuyer de son épée les négociations que
-M. de Caulaincourt allait essayer de rouvrir par son influence.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Spectacle qui frappe les yeux de M. de Caulaincourt pendant
-son voyage.</span>
-M. de Caulaincourt se rendit à Lunéville, lieu fameux par un traité
-conclu dans des temps plus heureux, et, en arrivant au pied des
-Vosges, rencontra nos armées se retirant précipitamment, et précédées
-dans leur retraite de tous les fonctionnaires en fuite. Il entendit
-les propos des troupes et des populations, il vit la misère des
-officiers, la désertion des jeunes soldats, et l'audace toute nouvelle
-du parti royaliste, qui, sans être populaire, se faisait écouter en
-parlant de paix, de légalité, de liberté même. Excellent citoyen et
-brave militaire, M. de Caulaincourt avait le c&oelig;ur navré de voir nos
-provinces envahies et nos armées dans une sorte de déroute. Aux
-chagrins du citoyen se joignaient chez lui les chagrins du père, car
-il avait attaché à la fortune de Napoléon sa propre fortune,
-c'est-à-dire celle de ses enfants, et il était profondément affligé du
-danger qui menaçait le trône impérial.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il supplie Napoléon de lui envoyer des conditions plus
-acceptables, et annonce sa présence à M. de Metternich.</span>
-Il se hâta de peindre à
-Napoléon les choses telles qu'elles étaient, de lui signaler surtout
-l'abattement de certains chefs militaires, qui n'étaient pas
-infidèles, mais découragés, et le supplia, après avoir bien réfléchi à
-la situation, de lui envoyer des conditions de paix plus acceptables.
-En même temps il écrivit à M. de Metternich, pour lui dire qu'étonné
-de son silence, fort difficile à expliquer en se référant aux
-communications de M. de Saint-Aignan, il venait <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> provoquer
-une réponse, et l'attendre aux avant-postes, prêt à se rendre partout
-où l'on voudrait négocier.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Embarras de M. de Metternich pour répondre.</span>
-Lorsque cette espèce d'interpellation parvint par l'intermédiaire de
-M. de Wrède à M. de Metternich, elle embarrassa un peu ce dernier, car
-après les démonstrations pacifiques qu'on avait faites, refuser de
-traiter eût été une inconséquence choquante, même dangereuse, les deux
-partis s'appliquant avec soin à conquérir l'opinion publique, soit en
-Europe, soit en France. M. de Metternich et l'empereur François
-étaient toujours disposés à négocier, avec un peu plus d'ambition, il
-est vrai, du côté de l'Italie, mais chez les autres coalisés, depuis
-que sur le désir de l'Angleterre, et par la vive impulsion des
-passions allemandes, on avait décidé la continuation des hostilités,
-les imaginations s'étaient de nouveau enflammées. Les facilités
-inattendues qu'ils avaient rencontrées en pénétrant en Suisse et en
-France, leur avaient persuadé qu'il n'y avait plus qu'à marcher en
-avant, pour tout terminer conformément à leurs v&oelig;ux les plus
-extrêmes, et à les entendre on eût dit qu'ils n'avaient plus d'autre
-ennemi à craindre que leurs propres divisions. Elles étaient grandes
-il est vrai.
-<span class="sidenote" title="En marge">Opposition de vues dans le sein de la coalition.</span>
-Alexandre toujours mécontent de l'entrée en Suisse, ne
-voulait pas qu'on opprimât le parti populaire au profit du parti
-aristocratique, tandis que l'Autriche agissait exactement dans un sens
-entièrement opposé. L'Autriche ne voulait pas qu'on sacrifiât les
-Danois au prince de Suède, le roi de Saxe à la Prusse, et Alexandre
-désirait exactement le contraire. Les Tyroliens demandaient à
-<span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> passer tout de suite sous le sceptre de l'Autriche, et la
-Bavière demandait à être préalablement indemnisée. L'Angleterre ne
-songeait qu'à fonder la monarchie de la maison d'Orange, pour fermer à
-la France le chemin de l'Escaut, et l'Autriche avant d'adhérer à cette
-prétention, voulait que l'Angleterre lui promît son influence contre
-la Russie.
-<span class="sidenote" title="En marge">Difficulté de prendre un parti aussi grave que celui de la
-suspension des opérations.</span>
-Au milieu de ce chaos, prendre un parti sur quoi que ce
-soit, et un parti aussi grave que celui de suspendre les opérations
-militaires, était fort difficile, ce sujet étant de tous celui qui
-devait le plus diviser les esprits, et irriter les passions.</p>
-
-<p>Toutefois on venait d'apprendre une circonstance fort heureuse pour la
-coalition, c'était l'arrivée prochaine de lord Castlereagh lui-même,
-qui n'avait pas craint de quitter le <i lang="en">Foreign Office</i> pour aller
-représenter l'Angleterre auprès des monarques alliés. Jusqu'ici
-l'Angleterre avait eu pour agents lord Cathcart, brave militaire, peu
-diplomate, et lord Aberdeen, esprit sage, mais accusé d'être trop
-pacifique. Ce n'était pas assez au milieu de ce conseil de souverains,
-où chaque puissance était représentée par des empereurs, des rois, ou
-des premiers ministres, que de n'avoir que de simples ambassadeurs,
-quel que fût leur mérite.
-<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de lord Castlereagh au camp des coalisés annoncée
-comme prochaine.</span>
-Le cabinet britannique se décida donc à
-envoyer le plus éminent de ses membres, lord Castlereagh, auprès du
-congrès ambulant de la coalition, pour y modérer les passions, y
-maintenir l'accord, y faire prévaloir les principaux v&oelig;ux de
-l'Angleterre, et, ces v&oelig;ux satisfaits, y voter en toute autre chose
-pour les résolutions modérées contre les résolutions extrêmes.
-<span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> Être sage pour tout le monde excepté pour soi, était par
-conséquent la mission, du reste assez naturelle, de lord Castlereagh.
-<span class="sidenote" title="En marge">Caractère et rôle de ce grand personnage.</span>
-Il devait en outre s'expliquer sur le budget de guerre apporté par le
-comte Pozzo, et se servir de la richesse de l'Angleterre pour faire
-triompher ses vues, en jetant de temps à autre dans la balance non pas
-son épée, mais son or. Aucun homme n'était plus propre que lord
-Castlereagh à remplir une pareille mission. Il se nommait Robert
-Stewart; son frère Charles Stewart, depuis lord Londonderry, accrédité
-auprès de Bernadotte, était un des agents de l'Angleterre les plus
-actifs et les plus passionnés. Lord Castlereagh issu d'une famille
-irlandaise ardente et énergique, portait en lui cette disposition
-héréditaire, mais tempérée par une raison supérieure. Esprit droit et
-pénétrant, caractère prudent et ferme, capable tout à la fois de
-vigueur et de ménagement, ayant dans ses manières la simplicité fière
-des Anglais, il était appelé à exercer, et il exerça en effet la plus
-grande influence. Il était sur presque toutes choses muni de pouvoirs
-absolus. Avec son caractère, avec ses instructions, on pouvait dire de
-lui que c'était l'Angleterre elle-même qui se déplaçait pour se rendre
-au camp des coalisés. Parti de Londres à la fin de décembre, ayant
-fait un séjour en Hollande pour y donner ses conseils au prince
-d'Orange, il n'était attendu à Fribourg que dans la seconde moitié de
-janvier.
-<span class="sidenote" title="En marge">Toute négociation remise à la prochaine arrivée de lord
-Castlereagh.</span>
-Personne n'eût voulu sans lui prendre un parti, ou donner une
-réponse. C'était à qui le verrait, à qui l'entretiendrait le premier,
-pour le gagner à sa cause. Alexandre <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> lui avait mandé par lord
-Cathcart qu'il voulait lui parler avant qui que ce fût.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'attente de l'arrivée de lord Castlereagh fournit à M. de
-Metternich un sujet de réponse dilatoire.</span>
-Cette attente fournissait à M. de Metternich un moyen de répondre au
-négociateur français. Il fit dire à M. de Caulaincourt que
-l'Angleterre ayant pris le parti d'envoyer son ministre des affaires
-étrangères au camp des alliés, on était obligé de l'attendre avant
-d'arrêter le lieu, l'objet, et la direction des nouvelles
-négociations. Outre cette réponse officielle M. de Metternich écrivit
-une lettre particulière pour M. de Caulaincourt, polie et prévenante
-quant à sa personne, mais pleine d'embarras quant au fond des choses,
-et dont le sens était qu'on désirait toujours la paix, qu'on
-l'espérait, qu'il n'y fallait pas renoncer, mais qu'on devait
-patienter encore. Du reste pas un mot qui fît allusion à la
-possibilité de suspendre les hostilités. À cette lettre en était
-jointe une de l'empereur François pour Marie-Louise. Ce prince avait
-cru sa fille malade, avait demandé de ses nouvelles, en avait reçu, et
-y répondait. Il exprimait à Marie-Louise beaucoup d'affection, un
-grand désir de la paix, une moins grande espérance de la conclure, la
-résolution d'y travailler sincèrement, et enfin le chagrin de
-rencontrer de graves difficultés dans le bouleversement des idées,
-résultat de l'immense bouleversement des choses depuis vingt
-années<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="smaller">[1]</span></a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> <span class="sidenote" title="En marge">M. de Caulaincourt réduit à attendre aux
-avant-postes.</span>
-M. de Caulaincourt transmit ces diverses réponses à Napoléon, et se
-gardant d'attirer sur sa personne l'attention publique, pour ne pas
-ajouter à l'humiliation de sa position, il attendit aux avant-postes
-que l'arrivée de lord Castlereagh, annoncée comme prochaine, amenât de
-plus sérieuses communications.</p>
-
-<p>Napoléon avait trop peu d'illusions pour être surpris de l'accueil
-fait à M. de Caulaincourt. Chaque jour était marqué par un nouveau
-mouvement rétrograde de ses armées, et il ne pouvait pas différer plus
-longtemps d'aller se placer à leur tête.
-<span class="sidenote" title="En marge">Retraite des maréchaux Victor, Marmont et Ney sur
-Saint-Dizier.</span>
-Le maréchal Victor de plus en
-plus épouvanté de la masse des ennemis, avait fini par repasser les
-Vosges, après en avoir abandonné tous les défilés. <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> Son
-héroïque cavalerie d'Espagne, ne partageant pas son découragement,
-fondait toujours sur les escadrons ennemis, et les sabrait dès qu'ils
-s'offraient à ses coups. Il s'était replié successivement sur Épinal
-et Chaumont, et était venu prendre position sur la haute Marne près de
-Saint-Dizier, ayant perdu par la fatigue et la désertion deux à trois
-mille hommes. Dans cet état il avait tout au plus 7 mille fantassins
-et 3,500 chevaux. Le maréchal Marmont après avoir essayé de tenir tête
-à Blucher sur la Sarre, s'était replié sur Metz, s'y était arrêté un
-moment pour y laisser en garnison la division Durutte (celle qui avait
-été séparée de Mayence et que le maréchal avait recueillie en route),
-et ensuite s'était retiré sur Vitry. Il lui restait environ 6 mille
-fantassins et 2,500 chevaux. Ces deux maréchaux avaient été rejoints
-sur la haute Marne par le maréchal Ney avec les deux divisions de
-jeune garde réorganisées entre Metz et Luxembourg, tandis que le
-maréchal Mortier après s'être avancé jusqu'à Langres avec la vieille
-garde, rétrogradait vers Bar-sur-Aube, suivi de près par le général
-Giulay et par le prince de Wurtemberg.</p>
-
-<p>Napoléon s'était flatté qu'on pourrait, tout en se retirant, recruter
-rapidement les corps de Marmont, Victor, Macdonald, et les porter à
-quinze mille combattants chacun. On les avait bien renforcés de
-quelques hommes, mais la désertion, la nécessité de pourvoir à la
-défense des places, les avaient réduits aux faibles proportions que
-nous venons d'indiquer. La garde que Napoléon avait cru pouvoir
-porter à 80 mille hommes d'infanterie, n'en <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> comprenait pas 30
-mille, dont 7 à 8 mille étaient en Belgique sous les généraux Roguet
-et Barrois, 6 mille sous le maréchal Ney près de Saint-Dizier, 12
-mille sous le maréchal Mortier à Bar-sur-Aube.
-<span class="sidenote" title="En marge">Retraite du maréchal Mortier à Bar-sur-Aube.</span>
-À la vérité on achevait
-d'en organiser à Paris environ 10 mille. La garde à cheval sur 10
-mille cavaliers propres au service en avait 6 mille montés, moitié
-avec Mortier, moitié avec Lefebvre-Desnoëttes. Ce dernier revenait en
-toute hâte de l'Escaut sur la Marne. Des divisions de réserve qu'on
-formait à Paris en versant des conscrits dans les dépôts, l'une, forte
-à peine de 6 mille hommes, et confiée au général Gérard, était partie
-avant d'être au complet pour aller renforcer le maréchal Mortier sur
-l'Aube; l'autre s'était rendue à Troyes sous le général Hamelinaye, et
-comptait à peine 4 mille conscrits dépourvus de toute instruction. La
-réserve de cavalerie formée à Versailles par la réunion de tous les
-dépôts de l'arme, avait déjà fourni 3 mille cavaliers, que le général
-Pajol, couvert de blessures mal fermées, avait conduits à Auxerre.
-Telles étaient les ressources que la rapidité des événements avait
-permis de réunir en janvier. Il faut y ajouter les gardes nationales
-qui arrivaient de la Picardie à Soissons, de la Normandie à Meaux, de
-la Bretagne et de l'Orléanais à Montereau, de la Bourgogne à Troyes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Derniers préparatifs militaires.</span>
-Napoléon ne désespéra pas avec ces faibles moyens de tenir tête à
-l'orage. Il ordonna de terminer au plus tôt la création des deux
-divisions de jeune garde, de continuer au moyen des dépôts et des
-conscrits l'organisation des divisions de réserve. Il <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span>
-recommanda de ne pas laisser les hommes un seul jour à Paris dès
-qu'ils auraient une veste, un schako, des souliers, un fusil, et de
-les faire partir quelque fût l'état de leur instruction. Il imprima
-une nouvelle activité aux ateliers d'habillement établis à Paris, mais
-il rencontra quant aux armes à feu plus de difficultés que pour toutes
-les autres parties du matériel. Il n'y avait à Vincennes que 6 mille
-fusils neufs, et 30 mille fusils vieux qu'on travaillait chaque jour à
-mettre en état de servir. C'était à peine de quoi armer les hommes
-qu'on versait dans les dépôts au fur et à mesure de leur arrivée.
-L'artillerie qu'on avait fait refluer sur Vincennes, après avoir été
-attelée avec des chevaux pris partout, devait repartir immédiatement
-pour Châlons où se préparait le rassemblement de nos forces. Le trésor
-personnel de Napoléon fournissait les fonds que ne pouvait plus
-procurer le trésor de l'État. M. Mollien, administrateur excellent
-pour les temps calmes, mais surpris par ces circonstances
-extraordinaires, n'avait pu malgré les centimes additionnels suffire
-aux dépenses de l'armée.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon consacre ses dernières économies aux dépenses de
-la guerre.</span>
-Napoléon sur les 63 millions qui lui
-restaient de ses économies, en avait donné 17 au général Drouot pour
-la garde, environ 10 au Trésor pour les divers services, 8 aux
-remontes, à l'habillement, à la fabrication des armes, 1 à ses frères,
-aujourd'hui rois sans couronne et sans argent, en avait destiné 4 à le
-suivre, et en laissait 23 ou 24 aux Tuileries pour les besoins urgents
-et imprévus.</p>
-
-<p>Les troupes d'Espagne si on avait pu les ramener eussent été en ce
-moment un bien précieux secours. <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> Mais on était toujours sans
-nouvelles de l'accueil fait au duc de San-Carlos et au traité de
-Valençay.
-<span class="sidenote" title="En marge">Silence des Espagnols relativement au traité de Valençay,
-et impossibilité de rappeler les armées d'Espagne.</span>
-Ferdinand VII, attendant avec une impatience croissante que
-sa prison s'ouvrît, n'avait pas plus de nouvelles que le cabinet
-français<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Lien vers la note 2"><span class="smaller">[2]</span></a>. Ce silence était de bien mauvais augure, et en tout cas
-il ne permettait pas qu'on dégarnît la frontière, avant de savoir si
-les Espagnols et les Anglais repasseraient les Pyrénées. Néanmoins,
-comme on l'a vu, Napoléon avait ordonné au maréchal Suchet d'acheminer
-12 mille hommes sur Lyon, au maréchal Soult d'en acheminer 15 mille
-sur Paris, les uns et les autres en poste. Il y joignit deux des
-quatre divisions de réserve formées à Bordeaux, Toulouse, Montpellier
-et Nîmes. Les quatre ne comptaient pas plus de 18 mille conscrits, au
-lieu de 60 mille qu'on s'était flatté de réunir, mais elles se
-composaient de cadres excellents, empruntés aux armées d'Espagne.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se réduit aux deux détachements déjà demandés aux
-maréchaux Soult et Suchet.</span>
-Napoléon fit partir pour Paris celle de Bordeaux, forte d'environ 4
-mille hommes, et pour Lyon celle de Nîmes, forte de 3 mille. Telle
-était sa détresse, que de pareilles ressources étaient pour lui d'une
-véritable importance. Ce qui était envoyé sur Lyon devait servir à
-composer l'armée d'Augereau; ce qui était dirigé sur Paris devait y
-grossir ce rassemblement de troupes de toute espèce, jeune garde,
-bataillons tirés des dépôts, gardes nationales, vieilles bandes
-d'Espagne, dans lesquelles il comptait puiser <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> à mesure
-qu'elles seraient prêtes, pour soutenir l'effroyable lutte qui allait
-s'engager entre la Seine et la Marne. Enfin, il s'occupa de la défense
-de la capitale.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Projet conçu et toujours négligé de fortifier la capitale.</span>
-Plus d'une fois, même au milieu de ses plus éclatantes prospérités,
-Napoléon, par une sorte de prescience qui lui dévoilait les
-conséquences de ses fautes sans les lui faire éviter, avait cru
-apercevoir les armées de l'Europe au pied de Montmartre, et, à chacune
-de ces sinistres visions, il avait songé à fortifier Paris. Puis,
-emporté par le torrent de ses pensées et de ses passions, il avait
-prodigué les millions à Alexandrie, à Mantoue, à Venise, à Palma-Nova,
-à Flessingue, au Texel, à Hambourg, à Dantzig, et n'avait rien
-consacré à la capitale de la France. S'il s'en fût occupé dans ces
-temps de prospérité, il eût fait sourire les Parisiens, et le mal
-n'eût pas été grand: en janvier 1814, il les aurait fait trembler, et
-aurait augmenté la mauvaise volonté des uns, la consternation des
-autres. Pourtant, dans son opinion, Paris hors d'atteinte aurait
-presque garanti le succès de la prochaine campagne, car, si en
-man&oelig;uvrant entre l'Aisne, la Marne, l'Aube, la Seine, qui coulent
-concentriquement vers Paris, il avait été bien assuré du point commun
-où elles viennent se réunir, il aurait acquis une liberté de
-mouvements dont il eût pu, avec son génie, avec la parfaite
-connaissance des lieux, avec la possession de tous les passages, tirer
-un avantage immense contre un ennemi embarrassé de sa marche, toujours
-prêt à se repentir de s'être trop avancé, et l'eût probablement
-<span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> surpris dans quelque fausse position où il l'aurait accablé.
-Aussi ne cessait-il de penser à l'armement de Paris, mais il craignait
-l'effet moral d'une telle précaution.
-<span class="sidenote" title="En marge">Préparatifs secrets pour la défendre avec des ouvrages de
-campagne.</span>
-Il avait demandé à un comité
-d'officiers du génie, chargé de s'occuper extraordinairement des
-places fortes, un plan pour la défense de la capitale, avec
-recommandation de garder le secret. Les plans qu'on lui avait proposés
-exigeant des travaux immédiats et très-apparents, il y avait renoncé,
-et s'était contenté de choisir d'avance et sans bruit les emplacements
-où l'on pourrait élever des redoutes, de préparer de grosses
-palissades, soit pour renforcer l'enceinte, soit pour construire des
-tambours en avant des portes, de réunir enfin un supplément
-considérable d'artillerie et de munitions, se réservant au dernier
-moment, avec le secours de la population et des dépôts, d'organiser
-une défense opiniâtre de la grande cité qui contenait ses ressources,
-sa famille, son gouvernement, et la clef de tout le théâtre de la
-guerre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Dernières dispositions relatives à la Belgique et à
-l'Italie.</span>
-Il ordonna encore quelques autres mesures relatives à la Belgique, à
-l'Italie, à Murat, au Pape. Mécontent du général Decaen à cause de
-l'évacuation de Willemstadt, il le remplaça par le général Maison, qui
-s'était tant distingué dans les dernières campagnes. Il laissa pour
-instruction à ce dernier de s'établir dans un camp retranché en avant
-d'Anvers, avec trois brigades de jeune garde, avec les bataillons du
-1<sup>er</sup> corps qu'on aurait eu le temps de former, et de s'attacher à
-retenir les ennemis sur l'Escaut par la menace de se jeter sur leurs
-derrières s'ils marchaient sur Bruxelles. Il prescrivit à Macdonald
-<span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> de se replier sur l'Argonne, et de là sur la Marne, avec les
-5<sup>e</sup> et 11<sup>e</sup> corps, et le 3<sup>e</sup> de cavalerie. Il manda au prince Eugène
-de lui envoyer, s'il le pouvait sans compromettre la ligne de l'Adige,
-une forte division qui, passant par Turin et Chambéry, viendrait
-renforcer Augereau. Il s'obstina dans le silence gardé envers Murat,
-lequel devenait tous les jours plus pressant, et menaçait de se
-joindre à la coalition si on ne lui cédait l'Italie à la droite du Pô.
-<span class="sidenote" title="En marge">Envoi du Pape à Savone.</span>
-Enfin, ne sachant que faire du Pape à Fontainebleau, où des coureurs
-ennemis pouvaient venir l'enlever, et ne voulant pas encore le rendre
-de peur de compliquer les affaires d'Italie, il le fit partir pour
-Savone, sous la conduite du colonel Lagorsse, qui avait su en le
-gardant allier le respect à la vigilance. Les Autrichiens n'ayant pu
-jusqu'alors ni forcer l'Adige, ni approcher de Gênes, Savone était
-encore un lieu sûr<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Lien vers la note 3"><span class="smaller">[3]</span></a>.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'Impératrice chargée de la régence, sous la direction du
-prince archichancelier.</span>
-Ces dispositions terminées, Napoléon résolut de partir. L'Impératrice
-devait en son absence exercer la régence comme elle l'avait fait
-pendant la campagne précédente, en ayant le prince archichancelier
-Cambacérès pour conseiller secret. Joseph était chargé de la
-seconder, de la remplacer même si <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> elle quittait Paris, car en
-se proposant de défendre Paris à outrance, Napoléon n'était pas décidé
-à y laisser sa femme et son fils exposés aux bombes et aux boulets,
-peut-être même à la captivité, si la coalition parvenait à forcer les
-défenses improvisées de la capitale. En cas de retraite de
-l'Impératrice dans l'intérieur de l'Empire, Joseph et les autres
-frères de Napoléon actuellement réunis à Paris devaient donner
-l'exemple du courage à la garde nationale, et mourir s'il le fallait
-pour défendre un trône plus important pour eux que ceux d'Espagne, de
-Hollande ou de Westphalie, car c'était non-seulement le plus grand,
-mais le seul qui restât à leur famille.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Appréhensions que M. de Talleyrand inspire à Napoléon.</span>
-Outre les précautions prises contre l'ennemi extérieur, Napoléon avait
-songé aussi à en prendre quelques-unes contre l'ennemi intérieur,
-c'est-à-dire contre les menées tendant à rendre à la France ou la
-république ou les Bourbons. L'archichancelier Cambacérès, le duc de
-Rovigo, avaient reçu ordre d'étendre leur surveillance jusque sur les
-princes de la famille impériale, et en particulier sur certains
-dignitaires, tels que M. de Talleyrand par exemple, qui ne cessait
-d'inspirer à Napoléon les plus singulières appréhensions. Quoique
-privé du plus remuant de ses associés, du duc d'Otrante envoyé en
-mission auprès de Murat, M. de Talleyrand était fort à craindre.
-Napoléon voyait distinctement en lui l'homme autour duquel, dans un
-moment de revers, se grouperaient ses ennemis de toute sorte, pour
-édifier un nouveau gouvernement sur les débris de l'Empire renversé.
-Après avoir ressenti <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> un goût fort vif pour M. de Talleyrand,
-et lui en avoir inspiré un pareil, se sentant privé maintenant du plus
-sûr moyen de plaire, la prospérité, se rappelant en outre combien il
-avait blessé en diverses occasions ce grand personnage, il se disait
-qu'il avait fait tout ce qu'il fallait pour en être haï; il s'y
-attendait donc, et y comptait. Il le craignait surtout depuis que le
-nom des Bourbons était prononcé, car bien qu'engagé par sa vie et ses
-opinions dans la Révolution française, l'ancien évêque d'Autun,
-aujourd'hui prince et marié, avait une si haute naissance, tant de
-flexibilité d'esprit, tant de moyens d'être utile à l'ancienne
-dynastie, que sa paix avec elle ne pouvait être difficile. Napoléon
-voyait donc en lui un redoutable instrument de contre-révolution.
-<span class="sidenote" title="En marge">Fausse conduite tenue à l'égard de ce grand personnage.</span>
-Avec
-de tels pressentiments, il aurait dû, ou le réduire à l'impuissance de
-nuire, ou se l'attacher, mais malgré sa force d'esprit et de
-caractère, Napoléon, comme on fait trop souvent, sommeillant à côté du
-danger, tint à l'égard de M. de Talleyrand une conduite incertaine: il
-le laissa libre, grand dignitaire, membre du conseil de régence, et au
-lieu de le caresser en le laissant si fort, il lui adressa au
-contraire de sanglants reproches à la veille de le quitter, tant la
-seule vue de ce personnage l'excitait, l'inquiétait, l'irritait. Il
-lui dit qu'il le connaissait bien, qu'il n'ignorait pas ce dont il
-était capable, qu'il le surveillerait attentivement, et qu'à la
-première démarche douteuse il lui ferait sentir le poids de son
-autorité. Puis après les plus violentes apostrophes, il s'en tint aux
-paroles, et se contenta de prescrire au duc de Rovigo la plus
-rigoureuse <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> surveillance, tant sur M. de Talleyrand que sur
-quelques autres grands fonctionnaires disgraciés. Le duc de Rovigo
-n'était pas homme à hésiter quels que fussent ses ordres, mais que
-faire contre un adversaire habile, qui savait comment se conduire pour
-ne pas donner prise, qui d'ailleurs était entouré d'une immense
-renommée, qu'on devait se garder de frapper légèrement, et qui saurait
-bien trouver le moment où il pourrait tout oser contre un ennemi qui
-ne pourrait presque plus rien pour sa propre défense?</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon, avant de partir, présente son fils à la garde
-nationale.</span>
-Napoléon, à la veille de son départ, voulut voir et haranguer les
-officiers de la garde nationale à laquelle il allait confier la sûreté
-intérieure et extérieure de Paris. On avait composé la garde nationale
-non pas de cette classe populaire, courageuse et robuste, aussi
-capable de défendre bravement ce qu'on lui confie, que de le renverser
-maladroitement, mais de gens aisés, ennemis des révolutions, n'ayant
-pas oublié que Napoléon avait sauvé la France de l'anarchie, quoique
-lui reprochant de l'avoir précipitée dans une guerre funeste,
-détestant la république, et ayant peu d'entraînement pour les
-Bourbons. Napoléon, en voulant disputer les dehors de Paris avec ses
-soldats, se proposait de laisser à la garde nationale le soin de
-préserver sa femme et son fils contre un mouvement anarchiste ou
-royaliste, tenté dans l'intérieur de la capitale. Il reçut donc les
-officiers de cette garde aux Tuileries, ayant sa femme d'un côté, son
-fils de l'autre, puis s'avançant au milieu d'eux, leur montrant cet
-enfant appelé naguère à de si hautes destinées, et aujourd'hui
-<span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> voué peut-être à l'exil, à la mort, il leur dit qu'il allait
-s'éloigner pour défendre eux et leurs familles, et rejeter hors du
-territoire l'ennemi qui venait de franchir nos frontières, mais qu'en
-partant il mettait en dépôt entre leurs mains ce qu'il avait de plus
-cher après la France, c'est-à-dire sa femme et son fils, et partait
-tranquille en confiant de pareils gages à leur honneur. La vue de ce
-grand homme, réduit après tant de merveilles à de telles extrémités,
-tenant son fils dans ses bras, le présentant à leur dévouement,
-produisit sur eux la plus vive émotion, et ils promirent bien
-sincèrement de ne pas livrer à d'autres le glorieux trône de France.
-Hélas! ils le croyaient! Lequel d'entre eux, en effet, bien que le
-champ fût ouvert alors à toutes les suppositions, lequel pouvait
-prévoir en ce moment les scènes si différentes qui se passeraient
-bientôt dans ces Tuileries, et confondraient la prévoyance
-non-seulement de ceux qui les occupaient, mais de leurs successeurs,
-et des successeurs de leurs successeurs!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Adieux de Napoléon à sa femme et à son fils, qu'il ne
-devait plus revoir.</span>
-Napoléon partit le lendemain pour Châlons, et en partant, sans savoir
-qu'il les embrassait pour la dernière fois, serra fortement dans ses
-bras sa femme et son fils. Sa femme pleurait et craignait de ne plus
-le revoir. Elle était destinée à ne plus le revoir en effet, sans que
-les boulets ennemis dussent l'enlever à son affection! On l'eût bien
-surprise assurément si on lui eût dit que ce mari, actuellement
-l'objet de toutes ses sollicitudes, mourrait dans une île de l'Océan,
-prisonnier de l'Europe, et oublié d'elle! Quant à lui, on ne l'eût
-point étonné, quoi <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> qu'on lui eût prédit, car, extrême
-abandon, extrême dévouement, il s'attendait à tout de la part des
-hommes, qu'il connaissait profondément, et avec lesquels il se
-conduisait néanmoins comme s'il ne les avait pas connus!</p>
-
-<p class="p2 center">FIN DU LIVRE CINQUANTE ET UNIÈME.</p>
-</div>
-
-<div class="chapter">
-<h2><span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> LIVRE CINQUANTE-DEUXIÈME.<br />
-<span class="smaller">BRIENNE ET MONTMIRAIL.</span></h2>
-
-<p class="resume">
- Arrivée de Napoléon à Châlons-sur-Marne le 25
- janvier. &mdash; Abattement des maréchaux, et assurance de
- Napoléon. &mdash; Son plan de campagne. &mdash; Son projet de man&oelig;uvrer
- entre la Seine et la Marne, dans la conviction que les armées
- coalisées se diviseront pour suivre le cours de ces deux
- rivières. &mdash; Soupçonnant que le maréchal Blucher s'est porté sur
- l'Aube pour se réunir au prince de Schwarzenberg, il se décide à
- se jeter d'abord sur le général prussien. &mdash; Brillant combat de
- Brienne livré le 29 janvier. &mdash; Blucher est rejeté sur la Rothière
- avec une perte assez notable. &mdash; En ce moment les souverains réunis
- autour du prince de Schwarzenberg, délibèrent s'il faut s'arrêter
- à Langres, pour y négocier avant de pousser la guerre plus
- loin. &mdash; Arrivée de lord Castlereagh au camp des alliés. &mdash; Caractère
- et influence de ce personnage. &mdash; Les Prussiens par esprit de
- vengeance, Alexandre par orgueil blessé, veulent pousser la
- guerre à outrance. &mdash; Les Autrichiens désirent traiter avec
- Napoléon dès qu'on le pourra honorablement. &mdash; Lord Castlereagh
- vient renforcer ces derniers, à condition qu'on obligera la
- France à rentrer dans ses limites de 1790, et que lui ôtant la
- Belgique et la Hollande, on en formera un grand royaume pour la
- maison d'Orange. &mdash; Empressement de tous les partis à satisfaire
- l'Angleterre. &mdash; Lord Castlereagh ayant obtenu ce qu'il désirait,
- décide les cours alliées à l'ouverture d'un congrès à Châtillon,
- où l'on appelle M. de Caulaincourt pour lui offrir le retour de
- la France à ses anciennes limites. &mdash; La question politique étant
- résolue de la sorte, la question militaire se trouve résolue par
- l'engagement survenu entre Blucher et Napoléon. &mdash; Le prince de
- Schwarzenberg vient au secours du général prussien, avec toute
- l'armée de Bohême. &mdash; Position de Napoléon ayant sa droite à
- l'Aube, son centre à la Rothière, sa gauche aux bois
- d'Ajou. &mdash; Sanglante bataille de la Rothière livrée le 1<sup>er</sup>
- février 1814, dans laquelle Napoléon, avec 32 mille hommes, tient
- tête toute une journée à 100 mille combattants. &mdash; Retraite en bon
- ordre sur Troyes le 2 février. &mdash; Position presque désespérée de
- Napoléon. &mdash; Replié sur Troyes, il n'a pas 50 mille hommes à
- opposer aux armées coalisées, qui peuvent en réunir 220
- mille. &mdash; En proie aux sentiments les plus douloureux, il ne perd
- cependant pas courage, et fait ses dispositions dans la
- prévoyance d'une faute capitale de la part de l'ennemi. &mdash; Ses
- mesures pour l'évacuation de l'Italie, et pour l'appel à Paris
- d'une partie des armées qui défendent les Pyrénées. &mdash; Ordre de
- disputer Paris à outrance pendant qu'il man&oelig;uvrera, et d'en
- faire sortir sa femme et son fils. &mdash; Réunion du congrès <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span>
- de Châtillon. &mdash; Propositions outrageantes faites à M. de
- Caulaincourt, lesquelles consistent à ramener la France aux
- limites de 1790, en l'obligeant en outre de rester étrangère à
- tous les arrangements européens. &mdash; Douleur et désespoir de M. de
- Caulaincourt. &mdash; Pendant ce temps la faute militaire que Napoléon
- prévoyait s'accomplit. &mdash; Les coalisés se divisent en deux masses:
- l'une sous Blucher doit suivre la Marne, et déborder Napoléon par
- sa gauche, pour l'obliger à se replier sur Paris, tandis que
- l'autre, descendant la Seine, le poussera également sur Paris
- pour l'y accabler sous les forces réunies de la
- coalition. &mdash; Napoléon partant le 9 février au soir de Nogent avec
- la garde et le corps de Marmont, se porte sur Champ-Aubert. &mdash; Il y
- trouve l'armée de Silésie divisée en quatre corps. &mdash; Combats de
- Champ-Aubert, de Montmirail, de Château-Thierry, de Vauchamp,
- livrés les 10, 11, 12 et 14 février. &mdash; Napoléon fait 20 mille
- prisonniers à l'armée de Silésie, et lui tue 10 mille hommes,
- sans presque aucune perte de son côté. &mdash; À peine délivré de
- Blucher, il se rejette par Guignes sur Schwarzenberg qui avait
- franchi la Seine, et l'oblige à la repasser en désordre. &mdash; Combats
- de Nangis et de Montereau les 18 et 19 février. &mdash; Pertes
- considérables des Russes, des Bavarois et des Wurtembergeois. &mdash; Un
- retard survenu à Montereau permet au corps de Colloredo, qu'on
- allait prendre tout entier, de se sauver. &mdash; Grands résultats
- obtenus en quelques jours par Napoléon. &mdash; Situation complétement
- changée. &mdash; Événements militaires en Belgique, à Lyon, en Italie,
- et sur la frontière d'Espagne. &mdash; Révocation des ordres envoyés au
- prince Eugène pour l'évacuation de l'Italie. &mdash; Renvoi de Ferdinand
- VII en Espagne, et du Pape en Italie. &mdash; La coalition, frappée de
- ses échecs, se décide à demander un armistice. &mdash; Envoi du prince
- Wenceslas de Liechtenstein à Napoléon. &mdash; Napoléon feint de le bien
- accueillir, mais résolu à poursuivre les coalisés sans relâche,
- se borne à une convention verbale pour l'occupation pacifique de
- la ville de Troyes. &mdash; Résultat inespéré de cette première période
- de la campagne.</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Janv. 1814.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Départ de Napoléon le 25 janvier au matin.</span>
-Parti le 25 au matin de Paris, Napoléon arriva le même soir à
-Châlons-sur-Marne. Déjà un grand nombre de fuyards, soldats et
-paysans, encombraient cette route.
-<span class="sidenote" title="En marge">Son arrivée à Châlons.</span>
-Les habitants de Châlons, auxquels
-sa présence rendait la confiance, criaient beaucoup: <cite>vive
-l'Empereur!</cite> mais en y ajoutant: <cite>à bas les droits réunis!</cite> tant la
-révolte contre le régime établi commençait à devenir générale. C'était
-à vrai dire le cri de l'égoïsme local contre le plus nécessaire des
-impôts que tous les flatteurs du peuple, à <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> quelque classe
-qu'ils appartiennent, ont également promis d'abolir, sans pouvoir
-jamais le remplacer, mais qui dans le moment signifiait en réalité: <cite>à
-bas le régime impérial</cite>. Seulement les Châlonnais qualifiaient ce
-régime par ce qui les froissait le plus en leur qualité de vignerons
-de la Champagne. Napoléon n'y prit garde, se montra doux, serein,
-accueillant, et les gagna tous par sa tranquille attitude.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Dans quel état d'esprit Napoléon trouve les maréchaux.</span>
-Berthier l'avait précédé à Châlons. Le vieux duc de Valmy, toujours
-chargé de l'administration des dépôts, s'y était rendu de son côté.
-Marmont, Ney y étaient accourus. Ils étaient fort troublés, quoique
-ordinairement le danger les intimidât peu, mais n'ayant dans les mains
-que des débris, ils demandaient avec instance des renforts, et se
-flattaient en voyant arriver Napoléon que ces renforts allaient
-suivre. Malheureusement il ne leur apportait que lui-même; c'était
-beaucoup certainement (et on ne tardera pas à en avoir la preuve),
-mais ce n'était pas assez pour résister à la masse d'ennemis déchaînés
-contre la France. Ses lieutenants lui dirent que sans doute il amenait
-des forces à sa suite.&mdash;Non, répondit-il avec sang-froid, et après les
-avoir consternés par cette réponse, il les ranima bientôt par la
-hardiesse et la profondeur des vues qu'il développa devant eux.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon leur expose la situation avec un rare sang-froid.</span>
-Il
-semblait que, débarrassé des soucis amers qui l'accablaient à Paris,
-et redevenu soldat, il retrouvât en rentrant dans sa profession toute
-sa sérénité d'âme, au point de découvrir des ressources où personne
-n'en voyait. Il parla longuement à ses maréchaux, et leur exposa la
-situation à peu près comme il suit.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> Ses forces se réduisaient pour ainsi dire à ce que les maréchaux
-amenaient avec eux: Victor avait à peu près 7 mille fantassins et
-3,500 cavaliers; Marmont 6 mille fantassins et 2,500 cavaliers; Ney 6
-mille fantassins. Ces trois maréchaux possédaient en outre 120 bouches
-à feu assez bien attelées. À douze lieues de là, c'est-à-dire à
-Arcis-sur-Aube, le général Gérard avait une division de réserve de 6
-mille hommes; à dix-huit lieues, c'est-à-dire à Troyes, le maréchal
-Mortier avait 15 mille soldats de la vieille garde, infanterie et
-cavalerie, ce qui portait ces divers rassemblements à 46 ou 47 mille
-hommes. Lefebvre-Desnoëttes arrivait avec la cavalerie légère de la
-garde, comptant 3 mille chevaux, et avec quelques mille hommes
-d'infanterie, soit jeune garde, soit bataillons tirés des dépôts, ce
-qui supposait en total cinquante et quelques mille hommes dans la
-partie la plus menacée du territoire, non compris, il est vrai, la
-seconde division de réserve qui s'organisait sous le général
-Hamelinaye à Troyes, la cavalerie qui se formait sur la Seine sous
-Pajol, et les rassemblements de gardes nationales. C'était bien peu
-assurément contre les 220 ou 230 mille soldats éprouvés qui marchaient
-contre la capitale, sans parler de ceux qui devaient survenir bientôt.
-À Paris se formaient encore deux divisions de jeune garde, et quelques
-nouveaux bataillons de ligne; sur la route de Bordeaux s'avançaient
-plusieurs divisions d'Espagne, et Macdonald enfin arrivait par les
-Ardennes avec une douzaine de mille hommes. Mais ces renforts devaient
-être plus que surpassés par ceux que l'ennemi attendait, <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> et
-pour le premier moment, pour le premier choc, on avait 50 mille hommes
-contre 230 mille. Napoléon ne dit pas toute la vérité à ses
-lieutenants, de peur de les décourager, mais il ne s'en éloigna guère.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon leur montre qu'il reste, dans la manière
-dont se présente l'ennemi, dans la nature des lieux, d'heureuses
-combinaisons à opposer aux coalisés, et que rien n'est encore perdu.</span>
-Néanmoins il n'y avait pas à s'épouvanter selon lui. L'ennemi était
-nombreux, mais divisé, et il était impossible qu'il ne commît pas de
-grandes fautes dont on se hâterait de tirer parti. Il s'avançait par
-deux routes, celle de l'est, de Bâle à Paris, celle du nord-est, de
-Mayence à Paris, et il était difficile qu'il fît autrement, ayant à
-lier ses opérations avec les troupes agissant dans les Pays-Bas.
-Indépendamment de cette séparation obligée entre l'armée de Blucher,
-ancienne armée de Silésie, et celle de Schwarzenberg, ancienne armée
-de Bohême, l'ennemi s'était encore fractionné par des motifs
-secondaires. Blucher avait laissé des troupes au blocus de Mayence et
-de Metz; les colonnes de Schwarzenberg étaient fort éloignées les unes
-des autres; celle de Bubna avait pris par Genève, celle de Colloredo
-venait par Auxonne et la Bourgogne, celle de Giulay et du prince de
-Wurtemberg par Langres et la Champagne, celle de de Wrède par
-l'Alsace. Enfin celle de Wittgenstein se trouvait aux environs de
-Strasbourg. Il y avait encore quelques détachements autour de
-Besançon, Béfort, Huningue, etc. Il n'était pas possible que tant de
-corps épars fussent dirigés avec assez d'intelligence pour être
-concentrés à propos sur le point où ils auraient à combattre.
-D'ailleurs la configuration des lieux allait les induire elle-même à
-commettre les fautes dont on espérait profiter.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> Lorsqu'on s'avance vers la capitale de la France soit par le
-nord-est, soit par l'est, on arrive, après avoir passé la Meuse ou la
-Saône, au bord d'un bassin dont Paris est le centre, et vers lequel
-coulent la Marne et la Seine, formant un angle dont les côtés viennent
-se réunir à un sommet commun, qui est Paris. (Voir les cartes n<sup>os</sup>
-61 et 62.) Blucher suivait en ce moment un côté de cet angle, en se
-portant vers Saint-Dizier sur la Marne; Schwarzenberg suivait l'autre
-en poursuivant Mortier le long de la Seine. C'était le cas de se jeter
-rapidement sur l'un d'eux, n'importe lequel, avec les forces qu'on
-pourrait réunir. Aux 25 mille hommes de Ney, Victor et Marmont,
-Napoléon allait ajouter le détachement de Lefebvre-Desnoëttes avec une
-immense quantité d'artillerie. Il pouvait, après avoir remonté la
-Marne jusqu'à Saint-Dizier, se rabattre promptement sur sa droite,
-attirer à lui Gérard et Mortier, et fondre avec 50 mille hommes sur la
-colonne de Schwarzenberg. Il était probable qu'on aurait là un succès.
-Ce premier avantage arrêterait la marche si confiante des coalisés. Si
-la guerre se prolongeait, on pourrait en man&oelig;uvrant bien dans cet
-angle formé par la Seine et la Marne, avoir d'autres succès, peut-être
-considérables. D'une part, le duc de Valmy allait faire occuper les
-divers passages de la Marne, en levant les gardes nationales et en
-barricadant tous les ponts; de l'autre Pajol, avec la cavalerie et les
-gardes nationales, allait prendre les mêmes précautions sur la Seine,
-et pousser ses opérations sur l'Yonne, qui en est pour ainsi dire un
-bras détaché. <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> Entre ces deux lignes de la Marne et de la
-Seine se trouve une ligne intermédiaire, celle de l'Aube, qui
-multiplie les difficultés pour l'attaquant, et les moyens de
-résistance pour l'attaqué. L'ennemi amené tantôt par choix, tantôt par
-nécessité, à se partager entre ces diverses rivières, n'en possédant
-pas les passages que nous occuperions exclusivement, fournirait mille
-occasions de le battre, qu'il faudrait promptement saisir, et on
-pouvait s'en fier de ce soin à Napoléon. Pendant ce temps arriveraient
-des troupes d'Espagne et de l'intérieur, la population ranimée par le
-succès reprendrait courage, Augereau remonterait de Lyon sur Besançon,
-et inquiéterait l'ennemi sur ses derrières; les commandants de nos
-places exécuteraient de fréquentes sorties contre les faibles corps
-qui les bloquaient, et si la fortune n'était pas absolument contraire,
-on aurait quelque bonne journée, et Caulaincourt, ainsi secondé,
-finirait par signer une paix honorable. Tout n'était donc pas perdu!
-s'écriait Napoléon. La guerre présentait tant de chances diverses
-quand on savait persévérer! Il n'y avait de vaincu que celui qui
-voulait l'être! Sans doute on aurait des jours difficiles; il faudrait
-quelquefois se battre un contre trois, même un contre quatre; mais on
-l'avait fait dans sa jeunesse, il fallait bien savoir le faire dans
-son âge mûr. D'ailleurs, de tous les débris de l'ancienne armée, on
-avait conservé une excellente et nombreuse artillerie, au point
-d'avoir cinq ou six pièces par mille hommes. Les boulets valaient bien
-les balles. On avait eu toutes les gloires; il en restait une
-dernière à acquérir qui complète toutes les autres <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> et les
-surpasse, celle de résister à la mauvaise fortune, et d'en triompher;
-après quoi on se reposerait dans ses foyers, et on vieillirait tous
-ensemble dans cette France, qui, grâce à ses héroïques soldats, après
-tant de phases diverses, aurait sauvé sa vraie grandeur, celle des
-frontières naturelles, et de plus une gloire impérissable.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La confiance et les vues profondes de Napoléon raniment ses
-lieutenants.</span>
-En disant ces nobles choses, Napoléon se montrait serein, caressant,
-rajeuni, paraissait croire tout ce qu'il disait (et en croyait en
-effet une partie), tant son génie entrevoyait de chances cachées à
-d'autres. Il finit ainsi par communiquer à ses lieutenants quelque
-chose de sa confiance, et les laissa moins abattus qu'il ne les avait
-trouvés. Le plus animé en ce moment, celui qui manifestait les
-meilleures dispositions, était Marmont. Ney était triste. Le héros de
-la Moskowa semblait ne pas s'être remis encore de la journée de
-Dennewitz.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ordres pour occuper tous les passages de la Marne, de
-l'Aube et de la Seine.</span>
-Dans la nuit même, Napoléon sans prendre de repos, ordonna au duc de
-Valmy de réunir à Châlons les détachements qui se repliaient, à
-l'exception des dépôts qui devaient continuer leur marche sur Paris,
-de lever partout les gardes nationales, et de barricader les bourgs et
-les villes qui avaient des ponts sur la Marne. Il enjoignit également
-à Macdonald qui achevait son mouvement rétrograde, de s'arrêter à
-Châlons pour garder le cours de la Marne. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) Il
-prescrivit à Mortier de quitter Troyes, de se réunir à Gérard sur
-l'Aube, ligne intermédiaire, comme nous l'avons dit, entre la Seine et
-la Marne, et de s'y tenir prêts ou à le recevoir ou à venir à lui; à
-Pajol de bien veiller <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> sur les ponts de la Seine et de
-l'Yonne, tels que Nogent, Montereau, Sens, Joigny, Auxerre, et de
-courir assez à droite avec sa cavalerie pour intercepter les partis
-qui essayeraient de pénétrer jusqu'à la Loire.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon rentre de vive force dans Saint-Dizier.</span>
-Le lendemain matin 26, Napoléon se porta sur Vitry.
-Lefebvre-Desnoëttes l'avait rejoint. Avec Lefebvre, Marmont, Ney,
-Victor, il avait en tout 33 à 34 mille hommes. L'ennemi occupait
-Saint-Dizier. Napoléon ordonna à Victor de l'en chasser, ce qui fut
-exécuté avec la plus rare vigueur. La présence de Napoléon avait
-ranimé tous les courages. On rentra à Saint-Dizier après avoir fait
-quelques prisonniers qui appartenaient au corps russe de Landskoi.
-Voici ce qui se passait du côté des coalisés.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ce qui se passait chez les coalisés au moment de l'arrivée
-de Napoléon sur la haute Marne.</span>
-Fatigué d'attendre lord Castlereagh, et malgré le désir de lui parler
-le premier, Alexandre, qui avait la prétention d'être nécessaire
-partout, et qui était souvent utile en bien des endroits, avait voulu
-suivre le grand quartier général, disant que sans lui on se
-brouillerait, et qu'on ne commettrait que des fautes. Il s'était rendu
-à Langres, où les souverains et les ministres alliés l'avaient
-accompagné. Une partie considérable de l'armée du prince de
-Schwarzenberg était répandue entre la haute Marne et l'Aube
-supérieure, entre Chaumont et Bar-sur-Aube (voir la carte n<sup>o</sup> 62),
-attendant Blucher qui arrivait par Saint-Dizier. Là on s'était mis à
-délibérer, et il le fallait pour se conformer aux divisions établies
-par M. de Metternich entre les diverses périodes de la guerre. On
-avait en effet accompli la première période qui consistait à <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span>
-s'avancer jusqu'au Rhin, plus la seconde qui consistait à s'avancer
-jusqu'au delà des Vosges et des Ardennes, et il restait à accomplir la
-troisième, la plus difficile, celle de marcher sur Paris.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ayant franchi les deux premières périodes de la guerre, les
-coalisés délibèrent avant d'entreprendre la troisième, qui doit
-consister à marcher sur Paris.</span>
-Les avis
-étaient fort partagés sur cette troisième période, et on comptait sur
-lord Castlereagh, qui venait enfin d'arriver, pour résoudre la
-question. Provisoirement, pour ne pas prolonger un silence inconvenant
-envers M. de Caulaincourt, on lui avait assigné Châtillon-sur-Seine
-comme lieu des futures négociations. On avait eu beaucoup de peine à
-obtenir cette concession d'Alexandre qui déjà inclinait à ne plus
-traiter qu'à Paris même.
-<span class="sidenote" title="En marge">Châtillon-sur-Seine désigné comme lieu où doit se réunir le
-futur congrès.</span>
-Mais ce qui avait contribué à le faire céder,
-c'était le lieu du nouveau congrès qu'il avait voulu choisir en
-France, pour infliger à Napoléon l'humiliation de traiter au sein de
-ses provinces envahies. En même temps les diverses armées tendaient à
-se rapprocher. Tandis que l'armée du prince de Schwarzenberg était
-répandue autour de Langres, Blucher après avoir quitté Nancy, avait
-traversé Saint-Dizier, y avait laissé le détachement russe de Landskoi
-pour donner à croire qu'il descendait sur Châlons en suivant la Marne,
-et au contraire avait quitté la Marne pour courir sur l'Aube, afin de
-se joindre à Schwarzenberg, d'entraîner la grande armée par sa
-présence, de faire cesser ses hésitations, et de décider une marche
-hardie sur Paris. Ayant laissé le corps du comte de Saint-Priest vers
-Coblentz, une partie du corps de Langeron devant Mayence, celui d'York
-devant Metz, il arrivait avec le corps de Sacken et le reste de celui
-de Langeron. L'avant-garde de <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> Wittgenstein commandée par
-Pahlen, s'étant trouvée sur sa route, il l'avait recueillie, et
-amenait ainsi avec lui trente et quelques mille hommes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Pendant ce temps, Blucher à la tête de 30 mille hommes, se
-porte à Bar-sur-Aube pour se joindre au prince de Schwarzenberg et
-prendre part à la délibération.</span>
-Il venait de
-défiler transversalement de la Marne à l'Aube, au moment même où
-Napoléon touchait à Saint-Dizier. La Marne dans cette partie
-supérieure de son cours, c'est-à-dire à la hauteur de Saint-Dizier,
-n'est qu'à dix ou douze lieues de l'Aube.</p>
-
-<p>Telle était la situation des coalisés le 27 janvier au soir, quand
-Napoléon entra dans Saint-Dizier. Il apprit là par les prisonniers,
-par les gens du pays interrogés avec un art que lui seul possédait,
-que Blucher à la tête d'environ trente mille hommes avait passé devant
-lui, pour aller probablement se réunir à la colonne qui poursuivait
-Mortier sur l'Aube. Il n'hésita pas un instant et résolut de
-s'attacher à ses pas, et de le suivre sans relâche jusqu'à ce qu'il
-l'eût rejoint et battu. Placé sur ses communications, interceptant les
-secours qui pouvaient lui arriver des corps laissés en arrière, ayant
-de plus la possibilité de l'atteindre avant sa réunion à
-Schwarzenberg, il avait toute chance de le trouver en mauvaise
-position et d'en tirer grand parti.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se décide à poursuivre Blucher.</span>
-Napoléon aurait pu en remontant la Marne jusqu'à Joinville, gagner une
-bonne chaussée qui par Doulevent et Soulaines aboutissait sur l'Aube
-vers Brienne; mais c'était perdre une journée. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.)
-Il aima mieux se jeter tout de suite sur sa droite par un chemin de
-traverse qui aboutissait directement sur l'Aube à la hauteur de
-Brienne. C'était un pays de bois et de vallons qu'il était possible de
-franchir en deux marches. Il recommanda au maréchal <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> Mortier
-et au général Gérard de rester sur l'Aube, et de s'y maintenir pendant
-qu'il s'occupait de les rejoindre. Par la chaussée de Joinville à
-Doulevent qu'il ne voulait pas prendre lui-même, il dirigea ce qui
-était arrivé du corps de Marmont, avec la division Duhesme du corps de
-Victor, et il y ajouta les dragons de Briche pour battre le pays, et
-intercepter la route de Nancy par laquelle pouvaient survenir les
-troupes de Blucher demeurées en arrière.
-<span class="sidenote" title="En marge">Marche de la Marne à l'Aube par la route de Montierender.</span>
-Avec Victor, Ney, toute la
-cavalerie, environ 17 ou 18 mille hommes, il marcha sur Brienne par le
-chemin de traverse d'Éclaron à Montierender. Les jours précédents il
-avait gelé; le 28, jour de cette première marche, il pleuvait. On eut
-une extrême difficulté à franchir ces chemins, qui ne servaient qu'à
-l'exploitation des bois. Heureusement l'artillerie était bien attelée;
-d'ailleurs avec le secours des gens du pays, qui prêtaient volontiers
-leurs bras et leurs chevaux, on arriva, quoique fort tard, à
-Montierender. En traversant Éclaron on trouva les habitants désolés
-des ravages que l'ennemi avait déjà exercés chez eux. Après les
-résolutions modérées qu'ils avaient affichées en entrant en France,
-les coalisés étaient revenus aux m&oelig;urs de la guerre, que la
-barbarie chez les Russes, une haine aveugle chez les Prussiens,
-rendaient encore plus cruelles que de coutume. Ils pillaient et
-ravageaient par goût quand ce n'était pas par besoin. Les paysans
-consternés avaient adressé leurs plaintes à Napoléon, qui leur accorda
-quelques secours sur son trésor. Il leur promit en outre de faire
-reconstruire leur église, qui avait été détruite.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de Napoléon devant Brienne.</span>
-Le lendemain 29 on partit de Montierender pour Brienne. On eut comme
-la veille beaucoup de peine à s'avancer sur les chemins défoncés par
-les pluies. Enfin, vers trois ou quatre heures de l'après-midi,
-Grouchy qui commandait la cavalerie de l'armée, et Lefebvre-Desnoëttes
-celle de la garde, en débouchant du bois d'Ajou, découvrirent dans une
-plaine légèrement ondulée la cavalerie du comte Pahlen, appuyée par
-quelques bataillons légers de Scherbatow. Un peu plus loin on
-apercevait la petite ville de Brienne, avec son château bâti sur une
-éminence et entouré de bois. L'Aube coulait au delà. Des troupes
-nombreuses se montraient le long de l'Aube, et elles paraissaient
-rebrousser chemin. Voici ce que signifiaient ces divers mouvements.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Il rencontre Blucher, qui s'étant avancé jusqu'à Arcis, se
-hâte de rétrograder vers Bar-sur-Aube.</span>
-Blucher parvenu à Bar-sur-Aube, petite ville située sur la rivière de
-l'Aube fort au-dessus de Brienne, s'était imaginé que Mortier
-cherchait à passer cette rivière pour se réunir à Napoléon vers la
-Marne, et il avait résolu de l'en empêcher. En conséquence, il s'était
-porté sur Brienne, Lesmont et Arcis, dans l'intention de couper les
-ponts de l'Aube. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) Mais informé de l'apparition
-de Napoléon, il s'était hâté de revenir sur ses pas, et en ce moment
-il traversait, à la tête du corps de Sacken, la ville de Brienne, pour
-remonter vers Bar-sur-Aube. Afin de couvrir ce mouvement, le comte
-Pahlen, avec sa cavalerie et quelques bataillons légers du prince
-Scherbatow, observait la plaine et la lisière des bois par lesquels
-devait déboucher l'armée française. Le général Olsouvieff gardait les
-approches de Brienne, que traversait, <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> en rétrogradant sur
-Bar, le grand parc d'artillerie des Prussiens.</p>
-
-<p>Dès qu'il reconnut les escadrons du comte Pahlen, Lefebvre-Desnoëttes
-s'élança sur eux avec sa cavalerie légère, et les força de se replier
-sur les bataillons de Scherbatow formés en carré. La cavalerie russe
-vint en effet s'abriter derrière ces bataillons, et se placer à droite
-de la ligne ennemie, en face de notre gauche.
-<span class="sidenote" title="En marge">Position de Blucher en avant de Brienne.</span>
-Pendant ce temps,
-Olsouvieff s'était déployé en avant de la ville, et le corps de
-Sacken, arrêté dans sa marche rétrograde, était venu prendre position
-à côté d'Olsouvieff, afin de protéger Brienne, qu'il importait de bien
-occuper pour que le parc d'artillerie prussien pût défiler en sûreté.</p>
-
-<p>L'infanterie française étant encore engagée dans les bois, Napoléon
-fut réduit à canonner la ligne russe, que ses cavaliers ne pouvaient
-entamer, et on se borna ainsi pendant plus de deux heures à un échange
-de boulets qui ne laissait pas que d'être assez meurtrier. Enfin, Ney
-et Victor commençant à déboucher, Napoléon ordonna d'attaquer
-sur-le-champ. Victor avait laissé la division Duhesme à Marmont, et
-Ney n'avait que deux faibles divisions de la garde; nous disposions
-ainsi tout au plus de 10 à 11 mille hommes d'infanterie, et de 6 mille
-de cavalerie.
-<span class="sidenote" title="En marge">Combat de Brienne livré le 29 janvier.</span>
-Blucher avait 30 mille hommes au moins. Napoléon
-n'hésita pas toutefois, car on ne comptait plus les ennemis et au
-contraire on comptait les heures. Il poussa Ney en deux colonnes
-directement sur Brienne, tandis qu'il dirigeait par sa droite une
-brigade du corps de Victor sur le château de Brienne, et qu'il
-portait vers sa gauche le reste de <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> ce corps, de manière à
-menacer la route de Brienne à Bar, ce qui devait déterminer la
-retraite de Blucher.</p>
-
-<p>Ces dispositions eurent tout d'abord le succès désiré. Nous avions
-bien peu de vieilles troupes; la jeune garde ne comprenait que des
-conscrits à peine vêtus, et n'ayant jamais tiré un coup de fusil. On
-les appelait des <em>Marie-Louise</em>, du nom de la régente, sous laquelle
-ils avaient été levés et organisés. Mais ils étaient placés dans de
-vieux cadres, et conduits par le maréchal Ney. Ces jeunes gens
-supportèrent un feu violent sans en être ébranlés, et forcèrent
-l'infanterie russe à se replier sur Brienne, quoique trois fois plus
-nombreuse qu'eux. Malheureusement un accident survenu à notre aile
-gauche ralentit ce succès. Vers cette aile, la faible colonne de
-Victor, que Napoléon avait dirigée sur la route de Bar afin de menacer
-la ligne de retraite de Blucher, s'était trouvée en face de la
-cavalerie russe ramenée tout entière de ce côté, tandis que la nôtre
-était au côté opposé. Abordée brusquement par plusieurs milliers de
-cavaliers, l'infanterie de Victor éprouva une sorte de surprise et fut
-contrainte de rétrograder. Napoléon, qui était au milieu d'elle,
-courut le plus grand danger, et vit enlever sous ses yeux quelques
-pièces d'artillerie. Ce mouvement rétrograde de notre gauche arrêta
-l'essor de Ney. Mais en ce moment la brigade détachée de Victor sur la
-droite avait tourné Brienne, pénétré à travers le parc du château,
-assailli et enlevé le château lui-même. Elle avait failli prendre
-Blucher avec son état-major, et elle captura le fils du chancelier de
-Hardenberg. De notre côté nous perdîmes <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> le brave
-contre-amiral Baste, des marins de la garde, qui dans cette journée
-termina une vie héroïque par une mort glorieuse. La conquête de cette
-position dominante causa un fort ébranlement parmi les Russes. Ney
-alors les poussa vivement, entra dans Brienne à leur suite, et emporta
-la ville à l'instant même où l'artillerie de l'ennemi achevait de la
-traverser. Blucher, piqué du résultat de cette première rencontre,
-craignant pour la queue de son parc d'artillerie, voulut faire un
-dernier effort pour reprendre Brienne et l'occuper au moins pendant
-quelques heures. Il exécuta en effet vers dix heures du soir une
-attaque furieuse contre la ville et le château, à la tête de
-l'infanterie de Sacken. L'attaque sur la ville, favorisée par la nuit,
-eut un commencement de succès contre nos jeunes troupes surprises de
-ce retour offensif. Mais un brave officier, le chef de bataillon
-Enders, qui gardait le château avec un bataillon du 56<sup>e</sup>, culbuta les
-assaillants dans la ville, et ceux-ci reçus par nos soldats qui
-étaient revenus de leur trouble, furent tous tués ou pris. Ce succès
-ranima notre élan; on poussa l'infanterie de Sacken hors de la ville,
-et notre artillerie qui était nombreuse, tirant aussi juste que
-l'obscurité le permettait, couvrit les Russes de mitraille.</p>
-
-<p>Il était onze heures du soir lorsque ce combat fut terminé. La
-confusion était si grande que Napoléon ne crut pas pouvoir prendre
-gîte au château. Il coucha dans un village voisin, se trouva un moment
-entouré de Cosaques en regagnant son bivouac, et fut sur le point
-d'être enlevé. Berthier, précipité dans la boue, en fut retiré tout
-meurtri.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> Le lendemain matin on vit plus clair dans la position. On sut
-qu'on avait eu affaire à plus de trente mille hommes, et que Blucher
-se retirait dans la vaste plaine qui s'étend au delà de Brienne, sur
-la route de Bar-sur-Aube. On le suivit avec une centaine de bouches à
-feu, et on le cribla de boulets jusqu'au village de la Rothière où il
-s'arrêta.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Résultats du combat de Brienne.</span>
-Ce combat était fort honorable pour nos jeunes soldats, qui se battant
-dans la proportion d'un contre deux, avaient fini par l'emporter sur
-les plus vieilles bandes de la coalition, menées par le plus brave de
-ses généraux. Malheureusement ce n'était pas un contre deux, mais un
-contre cinq qu'il faudrait bientôt se battre pour tâcher de sauver la
-France! L'ennemi avait laissé dans nos mains environ 4 mille hommes
-morts ou blessés. Nous en avions près de 3 mille hors de combat. Mais
-le champ de bataille étant à nous, les blessés n'étaient pas de notre
-côté des hommes perdus. L'effet moral importait plus encore que le
-résultat matériel. Nos soldats, démoralisés lorsque Napoléon les avait
-rejoints à Châlons, commençaient à recouvrer leur courage en le
-voyant, en se retrouvant au feu avec lui, et en reprenant sous sa
-forte impulsion l'habitude de vaincre.</p>
-
-<p>Bien que Napoléon n'eût pas obtenu tous les avantages qu'il avait
-espérés d'une irruption soudaine au milieu des corps dispersés de la
-coalition, toutefois il lui avait fait sentir sa présence, il lui
-avait appris que ce n'était pas sans coup férir qu'elle arriverait à
-Paris, comme elle s'en était flattée d'après la facilité de ses
-premiers mouvements, et il s'était <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> posé entre elle et la
-capitale de manière à lui en barrer le chemin. La position de Brienne
-était dans cette vue parfaitement choisie.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Configuration des vallées de la Marne, de l'Aube et de la
-Seine, et combinaisons auxquelles elles peuvent donner lieu.</span>
-La rivière de l'Aube sur laquelle Napoléon venait de s'arrêter par
-suite de l'occupation de Brienne, divise en deux, comme nous l'avons
-dit, l'espace qui s'étend de la Marne à la Seine. (Voir la carte n<sup>o</sup>
-62.) Placé sur l'Aube, Napoléon était presque à égale distance de la
-Marne et de la Seine, pouvant en deux petites marches se porter ou sur
-l'une ou sur l'autre, afin d'arrêter l'ennemi qui voudrait s'avancer
-sur Paris par la route de Châlons ou par celle de Troyes. Ayant à
-Brienne le gros de ses forces, ayant de plus un rassemblement à
-Châlons et un à Troyes, maître de renforcer alternativement l'un ou
-l'autre, et résigné dans tous les cas à se battre contre des forces
-infiniment supérieures, il était certain d'arriver toujours à temps
-sur celle des deux routes qui serait la plus menacée. Que l'ennemi
-voulût sortir de cet angle pour porter le théâtre de la guerre au delà
-de la Marne, ou au delà de la Seine, c'était peu probable. Blucher, en
-effet, était obligé de rester lié avec les troupes qui opéraient vers
-la Belgique, comme Schwarzenberg avec celles qui opéraient vers la
-Suisse, de manière qu'ils avaient chacun un lien, Blucher vers le
-nord, Schwarzenberg vers l'est. Devant en outre, sous peine des plus
-grands périls, ne pas trop s'éloigner l'un de l'autre, ils étaient
-inévitablement contraints de suivre, Blucher la Marne, Schwarzenberg
-la Seine, à moins qu'ils ne se réunissent pour marcher en une seule
-colonne sur Paris.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> C'est d'après cet état de choses, profondément étudié, que
-Napoléon arrêta ses dispositions.
-En ce moment les deux colonnes ennemies semblaient n'en faire qu'une,
-qui avait Troyes et les bords de la Seine pour direction naturelle.
-<span class="sidenote" title="En marge">Position que Napoléon occupe à Troyes, Brienne et Châlons.</span>
-Napoléon s'occupa donc de former vers Troyes son principal
-rassemblement. Par ce motif il renvoya le maréchal Mortier avec la
-vieille garde d'Arcis sur Troyes. Il plaça le général Gérard avec la
-division Dufour, la première de réserve, à Piney, moitié chemin de
-Brienne à Troyes. On doit se souvenir qu'à Troyes même la seconde
-division de réserve avait commencé à se former sous le général
-Hamelinaye, et qu'elle n'était forte encore que de 4 mille hommes.
-Napoléon ordonna de la compléter le plus tôt possible à 8 mille, et de
-la renforcer en attendant de toutes les gardes nationales de la
-Bourgogne. Avec Hamelinaye et Gérard, qui comptaient 12 mille hommes,
-avec la vieille garde qui en comprenait 15 mille, le maréchal Mortier
-pouvait disposer de 27 mille hommes. Napoléon espérait lui adjoindre
-sous peu de jours les 15 mille hommes venant en poste d'Espagne, ce
-qui devait former une masse d'environ 40 mille hommes, dont 30 des
-meilleures troupes qui fussent au monde. En se réunissant à Mortier
-avec les 25 mille qu'il avait sous la main, et il le pouvait en une
-bonne marche, il aurait 65 mille hommes à opposer à la grande armée de
-Schwarzenberg, ce qui, dans sa situation, était une force
-considérable, et, à la manière dont il se battait, presque suffisante
-pour disputer le terrain.
-<span class="sidenote" title="En marge">Forces que Napoléon s'efforce de réunir dans ces
-positions.</span>
-Il donna en même temps de nouveaux soins à
-la défense de <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> la Seine et de l'Yonne, et réitéra l'ordre
-d'envoyer à Pajol, outre la petite réserve de Bordeaux qui arrivait
-par Orléans, toute la cavalerie disponible à Versailles. Pajol devait
-avec ces moyens garder Montereau, Sens, Joigny, Auxerre, et pousser
-ses partis de cavalerie par le canal de Loing jusqu'à la Loire, de
-façon à surveiller toute tentative de Schwarzenberg en dehors du
-cercle présumable de ses opérations.</p>
-
-<p>Vers le côté opposé, c'est-à-dire vers la Marne, Napoléon renouvela
-l'ordre au maréchal Macdonald de se porter à Châlons avec tout ce
-qu'il ramenait des provinces rhénanes, au duc de Valmy de réunir à la
-Ferté-sous-Jouarre, à Meaux, à Château-Thierry, les gardes nationales
-qu'on aurait eu le temps de réunir, de barricader les ponts de ces
-diverses villes, et d'y amasser les denrées alimentaires du pays. En
-cet endroit les forces étaient moindres; mais Blucher seul pouvait s'y
-montrer s'il se séparait de Schwarzenberg, et dans ce cas Napoléon
-ayant les yeux sur lui comme un chasseur sur sa proie, était prêt à le
-suivre pour le prendre en queue ou en flanc. En même temps il réitéra
-ses instances pour qu'on organisât à Paris de nouveaux bataillons, à
-Versailles de nouveaux escadrons, afin d'ajouter promptement 15 mille
-hommes aux 25 mille qu'il avait directement sous la main.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ses espérances.</span>
-S'il en
-arrivait là, il était à peu près en mesure de tenir tête à tous ses
-ennemis, car se joignant à Mortier vers Troyes avec 40 mille hommes,
-il le portait à 80 mille, se joignant vers Châlons à Macdonald, il le
-portait à 55 mille, et c'était presque assez, soit contre
-Schwarzenberg, <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> soit contre Blucher. Napoléon s'appliqua aussi
-à tracer la route militaire de l'armée, depuis Paris jusqu'aux bords
-de l'Aube, et il décida qu'elle passerait par la Ferté-sous-Jouarre,
-Sézanne, Arcis et Brienne (voir la carte n<sup>o</sup> 62), direction la plus
-centrale, et sur laquelle il fit rassembler des ressources de toute
-espèce. Prévoyant qu'il aurait bien des fois à man&oelig;uvrer de l'Aube
-à la Marne, il prescrivit d'entourer Sézanne de palissades, et d'y
-former un vaste magasin de denrées et de munitions de guerre. À
-Brienne même où il était campé, il assit sa position de la manière la
-mieux adaptée au terrain. Il établit à Dienville sur l'Aube sa droite
-qui devait se composer de la division Ricard détachée de Marmont, et
-de Gérard qui en cas d'attaque avait ordre d'accourir de Piney à
-Dienville. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62, et le plan détaillé des environs de
-Brienne, carte n<sup>o</sup> 63.) Il établit son centre, consistant dans les
-troupes de Victor, au village de la Rothière, au milieu d'une plaine
-que traversait la grande route, avec la garde en réserve; il plaça
-enfin sa gauche, composée du corps de Marmont, à Morvilliers, le long
-d'un coteau assez élevé en avant du bois d'Ajou. Il enjoignit à chaque
-chef de corps, à Marmont notamment, de s'entourer d'ouvrages de
-campagne, pour compenser notre infériorité numérique dans le cas
-très-probable d'une attaque prochaine. Ainsi campé sur l'Aube, presque
-à égale distance des deux routes que la coalition devait être tentée
-de suivre, il attendait deux choses, premièrement que ses moyens
-achevassent de s'organiser, secondement que l'ennemi commît quelque
-grosse faute. <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> Cette dernière chance il était loin d'en
-désespérer, connaissant bien ses adversaires, et il regardait la
-situation comme fort améliorée depuis le combat de Brienne. Il
-l'écrivait ainsi à sa femme, à Joseph, à l'archichancelier Cambacérès,
-aux ducs de Feltre et de Rovigo, pour qu'à Paris on le dît à tout le
-monde, pour qu'on se rassurât, et qu'on s'occupât avec plus de zèle
-des diverses créations qu'il avait ordonnées<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Lien vers la note 4"><span class="smaller">[4]</span></a>.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Questions qui s'agitaient au camp des alliés pendant que
-Napoléon était à Brienne.</span>
-Pendant ce temps, de graves questions s'agitaient au camp des
-coalisés, questions à la fois politiques et militaires. La question
-politique consistait à savoir si on traiterait avec Napoléon, la
-question militaire si on s'arrêterait à Langres, ou si on
-entreprendrait tout de suite la troisième période de la guerre, avant
-de s'être assuré par quelques <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> pourparlers que la paix était
-impossible. Naturellement le parti des esprits ardents, à la tête
-duquel étaient les Prussiens et Alexandre, par les motifs que nous
-avons rapportés, ne voulait ni traiter ni s'arrêter. Le parti modéré,
-à la tête duquel étaient les Autrichiens et quelques hommes sages des
-diverses nations coalisées, voulait le contraire.
-<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de lord Castlereagh.</span>
-C'était à lord
-Castlereagh, arrivé enfin au quartier général, qu'il appartenait de
-prononcer.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Chacun disposé à complaire au ministre anglais, pour
-l'attirer à soi.</span>
-Chacun pour l'attirer lui avait concédé d'avance l'objet principal de
-ses v&oelig;ux, c'est-à-dire la création du royaume des Pays-Bas, ce qui
-procurait à l'Angleterre l'avantage d'ôter Anvers à la France, de
-placer les embouchures des fleuves sous une main capable de les
-défendre, et enfin de pouvoir demander à la Hollande en retour de si
-beaux dons, le cap de Bonne-Espérance, qui est le Gibraltar de la mer
-des Indes, comme l'île de France en est l'île de Malte.
-<span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh se présente avec trois v&oelig;ux bien
-prononcés: la constitution du royaume des Pays-Bas, le mariage de la
-princesse Charlotte avec le prince d'Orange, et le silence sur le
-droit maritime.</span>
-Lord
-Castlereagh avait à faire à ses alliés une autre confidence dont il
-éprouvait quelque embarras à parler, c'était un projet de mariage
-entre la princesse Charlotte, héritière du sceptre d'Angleterre, et
-l'héritier de la maison d'Orange, projet qui en tout autre temps
-aurait soulevé les plus grandes oppositions. Cependant Alexandre avait
-accueilli ces ambitions britanniques avec le sourire qu'il accordait à
-toutes les passions dont il recherchait l'alliance, et s'était montré
-prêt à consentir sans exception aux v&oelig;ux de l'Angleterre. Ce projet
-exigeait de l'Autriche un sacrifice personnel, celui des Pays-Bas
-autrichiens, car, dans ce retour universel au passé, les Pays-Bas
-auraient dû lui revenir. <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> Mais en fait de Pays-Bas, elle
-aimait mieux ceux d'Italie, c'est-à-dire Venise, et elle avait donné
-son assentiment aux vues de l'Angleterre, après avoir acquis toutefois
-la certitude qu'elle serait dédommagée de son sacrifice en Italie. Il
-était un dernier point sur lequel lord Castlereagh apportait un v&oelig;u
-formel, c'est qu'il ne fût pas question du droit maritime. Le
-croirait-on? Dans cette réunion où se trouvaient des puissances qui
-aspiraient à former une marine, on s'occupait à peine du droit
-maritime, et on le regardait comme affaire particulière regardant tout
-au plus la France et l'Angleterre, et naturellement devant être réglée
-au gré de la dernière.
-<span class="sidenote" title="En marge">La Russie et l'Autriche disposées à condescendre aux
-v&oelig;ux du ministre britannique.</span>
-Ainsi tout avait été concédé à lord
-Castlereagh, royaume des Pays-Bas, union par mariage entre ce royaume
-et celui d'Angleterre, et enfin silence de l'Europe civilisée sur la
-législation des mers.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh ayant obtenu ce qu'il souhaite, devient
-sur-le-champ raisonnable, et se prononce pour la paix avec Napoléon,
-mais sur la base des frontières de 1790.</span>
-Ces concessions faites, restait à savoir pour qui se prononcerait lord
-Castlereagh, entre ceux qui désiraient la paix, et ceux au contraire
-qui demandaient la guerre à outrance. Une fois rassasié, le puissant
-Anglais était redevenu parfaitement raisonnable, et, par exemple, sur
-la question de traiter ou de ne pas traiter avec Napoléon, il avait
-été à la fois sensé et habile.</p>
-
-<p>Au fond cette question signifiait qu'on ne voulait plus avoir affaire
-à Napoléon, et qu'on était résolu à le détrôner pour substituer une
-autre dynastie à la sienne. Or c'était pour lord Castlereagh une
-difficulté, soit par rapport à l'Angleterre soit par rapport à
-l'Autriche. On avait longtemps reproché, comme nous l'avons déjà dit,
-aux ministres anglais, <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> élèves et successeurs de M. Pitt, de
-soutenir contre la France une guerre de dynastie, et ils avaient pris
-une telle habitude de s'en défendre devant le Parlement, qu'ils s'en
-défendaient encore, même quand le peuple anglais lui-même, encouragé
-par le succès, n'était plus disposé à leur en faire un reproche. Quant
-à l'Autriche, c'était embarrasser beaucoup l'empereur François que de
-lui dire brutalement qu'on le menait à Paris pour détrôner sa fille.
-De plus, si la vacance du trône de France donnait à lord Castlereagh
-l'espérance d'y voir monter les Bourbons, dont il désirait vivement la
-restauration, elle lui faisait craindre Bernadotte, vers lequel
-l'empereur Alexandre paraissait singulièrement porté, depuis les
-liaisons que l'entrevue d'Abo et la question de Norvége avaient fait
-naître entre les cours de Russie et de Suède.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ses motifs pour opiner de la sorte.</span>
-Par tous ces motifs, lord Castlereagh pensait sagement qu'il fallait
-ne rien précipiter, et laisser le rétablissement des Bourbons naître
-de la situation même, sans vouloir substituer l'action des hommes à
-celle des événements. Il dit aux deux partis qu'on avait publiquement
-offert à Napoléon de négocier, que refuser maintenant d'envoyer des
-plénipotentiaires non-seulement à Manheim, lieu indiqué par la France,
-mais à Châtillon, lieu indiqué par les alliés, ce serait aux yeux de
-l'Europe se placer dans un état d'inconséquence vraiment embarrassant,
-qui serait vivement relevé en Angleterre; qu'il fallait donc négocier
-avec Napoléon, qu'il le fallait absolument pour la dignité de toutes
-les puissances. À l'empereur Alexandre, pressé d'aller à Paris, aux
-<span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> Prussiens, avides de vengeance, il dit en particulier qu'on
-ne prenait pas, en agissant de la sorte, de bien grands engagements,
-car en offrant purement et simplement à Napoléon les frontières de
-1790, on était certain de son refus; qu'en tout cas, s'il acceptait,
-on l'aurait tellement humilié, tellement affaibli, que les uns
-devraient être vengés, et les autres rassurés; que si au contraire il
-n'acceptait point, alors on serait dégagé, et que l'Autriche,
-prononcée elle-même pour le retour aux anciennes frontières de 1790,
-serait bien obligée de se rendre, et d'abandonner un gendre
-intraitable, avec lequel aucun accord n'était possible; qu'ainsi, en
-ne pressant rien, on amènerait peu à peu les choses au point où on les
-souhaitait, sans s'exposer au reproche d'inconséquence, et sans
-blesser la cour de Vienne, dont le concours à la présente guerre était
-indispensable.
-<span class="sidenote" title="En marge">Complète entente de lord Castlereagh avec le cabinet
-autrichien.</span>
-À l'Autriche lord Castlereagh donna une satisfaction
-entière en appuyant l'opinion de ceux qui voulaient qu'on traitât à
-Châtillon. Il dit à l'empereur François et à M. de Metternich, que,
-bien qu'il regardât comme difficile d'avoir avec Napoléon une paix
-stable, il était d'avis qu'on essayât de traiter avec lui; que
-relativement aux questions de dynastie qui pourraient s'élever en
-France, l'Angleterre n'avait aucun parti pris, qu'elle cherchait même
-à dissuader les Bourbons de se rendre sur le continent; qu'elle
-s'appliquerait donc de très-bonne foi à conclure la paix, mais que si
-Napoléon refusait ce qu'on lui offrait, il faudrait bien en finir avec
-lui, et que dans ce cas sans doute, le trône de France devenant
-vacant, l'Autriche, <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> guidée par son esprit conservateur,
-éclairée sur le mérite de Bernadotte, préférerait les Bourbons à cet
-aventurier faisant payer si cher des services qui valaient si peu.
-<span class="sidenote" title="En marge">Résolution de traiter avec Napoléon, et de le précipiter du
-trône s'il n'accepte pas les frontières de 1790.</span>
-Dans ces termes, lord Castlereagh rencontra un plein assentiment
-auprès de l'empereur François et de son ministre, qui l'un et l'autre
-se hâtèrent de répondre que par honneur ils étaient obligés de donner
-suite à l'offre de traiter avec Napoléon, que par dignité ils le
-devaient aussi, car l'empereur François après tout était père, mais
-que si Napoléon ne voulait à aucun prix entendre raison, ils étaient
-d'avis de rompre définitivement avec lui, quoi qu'il pût en coûter au
-père de Marie-Louise; que la régence de celle-ci au nom du roi de Rome
-ne leur paraissait pas une combinaison sérieuse, que Bernadotte leur
-semblait une fantaisie passagère d'Alexandre, une honte pour tout le
-monde, et que Napoléon renversé il n'y avait d'acceptables que les
-Bourbons. L'accord devint ainsi complet entre lord Castlereagh et
-l'Autriche, qu'il avait du reste pris soin de rassurer entièrement sur
-ses intérêts matériels. L'Autriche en effet craignait qu'après s'être
-servi d'elle on ne la jouât, et par exemple que la Russie, pour avoir
-une meilleure part de la Pologne, n'abandonnât la Saxe à la Prusse, ce
-qui obligerait de dédommager la maison de Saxe en Italie, combinaison
-dont il était déjà parlé à cette époque. Elle avait beaucoup d'autres
-craintes encore sur lesquelles lord Castlereagh la tranquillisa en lui
-engageant la parole de l'Angleterre pour l'accomplissement de tout ce
-qu'elle désirait.</p>
-
-<p>Avec un mélange de raison, de finesse, de fermeté, <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> et une
-sorte de simplicité tout anglaise, lord Castlereagh acquit ainsi
-rapidement un ascendant considérable sur les alliés, à quoi sa
-position l'aidait beaucoup au surplus, car arrivant le dernier, les
-mains pleines de ressources, au milieu de gens divisés d'avis et
-d'intérêts, il avait tous les moyens de faire pencher la balance du
-côté qu'il voulait, et ne trouvait dès lors que des adhérents prêts à
-satisfaire à ses désirs pour l'attirer à eux. Il allait de la sorte
-avec très-peu d'intrigue, et en agissant très-naturellement, exercer
-une influence décisive sur les destinées de l'Europe.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">À la suite de l'accord survenu entre les coalisés, on
-décide la réunion du congrès de Châtillon.</span>
-Les choses étant réglées comme nous venons de le dire, le 29 janvier,
-jour même où s'était livré le combat de Brienne, on arrêta la
-résolution d'envoyer des plénipotentiaires à Châtillon. Ces
-plénipotentiaires furent pour l'Autriche M. de Stadion, pour la Russie
-M. de Rasoumoffski, pour la Prusse M. de Humboldt, pour l'Angleterre
-lord Aberdeen.
-<span class="sidenote" title="En marge">Composition du congrès.</span>
-On adjoignit à ce dernier lord Cathcart, ambassadeur
-d'Angleterre en Russie, et sir Charles Stewart, ministre de la même
-puissance en Prusse. Il fut décidé que lord Castlereagh se rendrait
-également à Châtillon pour juger par lui-même de la marche des
-négociations, pour la diriger au besoin, et s'assurer de ses propres
-yeux si on pouvait en espérer quelque chose. On savait l'Angleterre si
-intéressée à ne rien concéder au delà des anciennes limites de la
-France, et à se débarrasser de Napoléon s'il était possible de le
-faire convenablement, que personne ne la suspectait, et n'était
-disposé à restreindre son influence au futur congrès. M. de
-Metternich <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> aurait pu se rendre aussi à Châtillon, mais outre
-qu'il voulait rester auprès des souverains, il sentait une sorte de
-gêne à se trouver en présence du négociateur français, et aimait mieux
-laisser ce rôle pénible à M. de Stadion, qui, vieil ennemi de la
-France, s'il éprouvait un embarras en la voyant si maltraitée,
-n'éprouverait que celui de contenir une joie indiscrète.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Conditions qu'on devait offrir à Napoléon.</span>
-Les conditions qu'on devait offrir, nous pouvons le dire après un
-demi-siècle, étaient indécentes. Non-seulement on imposait à la France
-de rentrer dans ses frontières de 1790 (bien que personne n'eût voulu
-rentrer dans les limites qu'il avait alors), mais on exigeait qu'elle
-répondît tout de suite à ces propositions, et qu'elle répondît par oui
-ou par non. De plus, on prétendait lui interdire de se mêler du sort
-des pays qu'elle allait céder. Ce qu'on ferait de la Pologne, de la
-Saxe, de la Westphalie, de la Belgique, de l'Italie, comment on
-traiterait la Bavière, le Wurtemberg, la Suisse, rien de tout cela ne
-devait la regarder. La France, sans laquelle on n'avait jamais décidé
-du sort d'un village en Europe, la France ne devait avoir aucun avis
-sur les dépouilles du monde entier, qui en ce moment étaient les
-siennes. Certes Napoléon avait abusé de la victoire, mais au milieu de
-la fumée enivrante de Rivoli, d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, il
-n'avait jamais traité ainsi les vaincus, et des vaincus qui étaient
-écrasés! Or à cette époque la France n'était pas écrasée; ses ennemis
-s'avançaient chez elle comme en tremblant, et en promettant de la
-ménager. Sans doute elle avait eu des torts, ou plutôt son
-gouvernement <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> en avait eu; mais en un jour on les effaçait
-tous, et si on se rappelle que deux mois auparavant les puissances lui
-avaient proposé ses frontières naturelles, avec de vives instances
-pour les lui faire accepter, qu'après un moment d'hésitation elle
-avait répondu par une acceptation formelle qui en droit liait les
-auteurs de cette offre, on nous pardonnera de dire que les conditions
-envoyées à Châtillon étaient indécentes. Aussi, bien que le triomphe
-de Napoléon fût celui d'un despotisme insupportable, sa victoire était
-alors le v&oelig;u de tous les honnêtes gens que l'esprit de parti
-n'avait point égarés. C'était lui assurément qui nous avait valu
-toutes ces humiliations, mais un coupable qui défend le sol, devient
-le sol lui-même!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Metternich envoie M. de Floret à Châtillon, pour
-avertir M. de Caulaincourt de ce qui se passe, et faire dire à
-Napoléon de traiter à tout prix.</span>
-Tandis qu'on faisait partir les plénipotentiaires pour Châtillon, M.
-de Metternich eut le soin d'envoyer en avant M. de Floret, sous
-prétexte d'y préparer le logement des nombreux diplomates du congrès,
-mais en réalité pour donner à M. de Caulaincourt qui venait d'y
-arriver, des avis pleins de franchise, et nous dirions de sagesse,
-s'ils eussent été pour Napoléon compatibles avec sa gloire. M. de
-Metternich n'avait pas encore répondu à la demande d'armistice que M.
-de Caulaincourt avait été chargé de lui adresser. Il s'expliquait
-cette fois sur ce sujet en disant que s'il n'en avait point parlé,
-c'est qu'une telle proposition n'avait aucune chance d'être
-accueillie, qu'il en avait gardé le secret et le garderait pour
-empêcher qu'on n'en abusât; que les alliés voulaient la paix ou rien,
-la voulaient prompte, et aux conditions qui allaient <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> être
-communiquées; qu'il ne fallait pas se défier des Anglais, car ils
-étaient parmi les plus modérés; que leur témoigner confiance, et
-surtout à lord Aberdeen, serait bien entendu; qu'il fallait saisir
-comme au vol cette occasion de négocier, que si on ne la saisissait
-pas, elle ne se représenterait plus; que les alliés se livreraient en
-cas de refus à des idées de bouleversement auxquels l'Autriche, en les
-regrettant, ne pourrait pas résister; que l'empereur François en
-serait désolé pour sa fille, mais qu'il n'en serait pas moins fidèle à
-ses alliés, auxquels l'unissaient les intérêts de la monarchie
-autrichienne, et de grandes obligations contractées pendant la
-dernière guerre; qu'il suppliait son gendre d'y bien penser, et de se
-résigner aux sacrifices commandés par les circonstances; que lui-même,
-empereur d'Autriche, avait eu dans ce siècle bien des sacrifices à
-faire, qu'il les avait faits, et qu'il n'en était pas moins revenu
-plus tard à la position qui convenait à son empire; qu'il fallait donc
-savoir se soumettre à la nécessité, pour éviter de plus grands et de
-plus irréparables malheurs.</p>
-
-<p>Il était défendu à M. de Floret de prendre les devants relativement
-aux conditions de la paix, et de les laisser même entrevoir. Mais les
-conseils qu'il était chargé de transmettre suffisaient pour indiquer
-qu'on n'en était plus aux bases de Francfort.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Après la solution de la question politique, on s'occupe de
-la question militaire.</span>
-La question politique étant résolue, restait à résoudre la question
-militaire. Le prince de Schwarzenberg, qui jouait dans les affaires
-militaires le rôle que jouait M. de Metternich dans les affaires
-politiques, se trouvait naturellement à la tête de ceux <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> qui
-voulaient s'arrêter à Langres, soit pour voir ce que produiraient les
-négociations, soit pour s'épargner les dangers d'une marche sur Paris.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. de Metternich et le prince de Schwarzenberg voudraient
-que les armées s'arrêtassent à Langres, pour attendre le résultat des
-négociations entamées.</span>
-On allait rencontrer Napoléon, qui se serait autant renforcé en se
-rapprochant de ses ressources, que les coalisés se seraient affaiblis
-en s'éloignant des leurs; on devait se préparer à lui livrer une
-bataille décisive, ce qui avec un général tel que lui, avec des
-soldats exaspérés comme les siens, était toujours hasardeux, et cette
-bataille, si on ne la gagnait pas, ferait perdre en un jour le fruit
-de deux années de succès inespérés. À ces considérations s'en
-joignaient d'autres puisées dans la difficulté de se procurer des
-moyens de subsistance. En effet, on était obligé d'appuyer vers la
-Marne plus que vers la Seine, à cause des troupes laissées autour des
-places, et en avançant on devait se trouver au milieu de la stérile
-Champagne, où l'on aurait du vin et pas de pain, tandis qu'on
-abandonnerait à Napoléon la fertile Bourgogne. C'était un motif de
-plus pour attendre l'effet des négociations et l'arrivée des renforts,
-avant de s'engager à fond. Il y avait bien encore quelques
-arrière-pensées tout autrichiennes dont le prince de Schwarzenberg ne
-parlait pas, et qui agissaient certainement sur lui; il se disait que
-l'entrée à Paris, tant désirée par Alexandre, serait sans doute pour
-ce prince un triomphe, mais n'en pouvait pas être un pour le beau-père
-de Napoléon; que d'ailleurs rompre davantage l'équilibre de l'Europe
-en poussant jusqu'à leur dernier terme les succès de la coalition,
-c'était le rompre au profit de la Russie et nullement au profit de
-l'Autriche.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> Ces raisons, dont quelques-unes ont été depuis condamnées par le
-résultat, n'en étaient pas moins d'un grand poids. Mais tandis qu'on
-les discutait, on avait tout à coup reçu la nouvelle que Blucher,
-quoique obligé de laisser en arrière plus de la moitié de ses troupes
-autour de Mayence et de Metz, était venu se placer en avant de la
-grande armée de Schwarzenberg, et se jeter à la rencontre de Napoléon
-avec la moindre partie de ses forces.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le combat de Brienne met fin à ces discussions
-militaires, en obligeant le prince de Schwarzenberg à venir au secours
-de Blucher.</span>Après un tel événement il n'y
-avait plus à délibérer, et il était indispensable d'aller au secours
-du téméraire général de l'armée prussienne, sauf à décider ensuite ce
-qu'on ferait ultérieurement. En effet le 30 janvier, lendemain du
-combat de Brienne, le prince de Schwarzenberg mit en mouvement tous
-ses corps sur l'une et l'autre rive de l'Aube. Blucher s'était retiré
-un peu en arrière de la Rothière, sur les coteaux boisés de Trannes.
-(Voir les cartes n<sup>os</sup> 62 et 63.) Le prince de Schwarzenberg rangea
-derrière lui les corps du général Giulay et du prince de Wurtemberg,
-qui en poursuivant le maréchal Mortier s'étaient arrêtés à
-Bar-sur-Aube. Il dirigea sa gauche, composée de toutes les réserves
-autrichiennes sous le prince de Colloredo, sur Vand&oelig;uvres, à la
-rive gauche de l'Aube, afin de menacer le flanc droit de Napoléon et
-de contenir le maréchal Mortier. Il porta sa droite, composée des
-Bavarois, à Éclance, un peu au delà de Trannes, et envoya l'ordre à
-Wittgenstein, déjà parvenu à Saint-Dizier, de s'avancer en toute hâte
-jusqu'à Soulaines. Le corps d'York, qui avait été laissé devant Metz,
-reçut également l'ordre de se rendre à Saint-Dizier. Enfin au centre,
-où <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> déjà le prince de Wurtemberg et le général Giulay étaient
-venus appuyer Blucher, il disposa un dernier renfort en y attirant les
-gardes russe et prussienne.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Forces de Schwarzenberg et de Blucher réunies.</span>
-C'était là une immense accumulation de forces, car Blucher, après le
-combat de Brienne, conservait bien 28 mille hommes, en comptant
-Sacken, Olsouvieff et Pahlen; le général Giulay et le prince de
-Wurtemberg ne lui amenaient pas moins de 25 mille hommes de secours;
-on en supposait autant au maréchal de Wrède, autant au prince de
-Colloredo; on estimait à 30 mille les gardes russe et prussienne, à 18
-mille le corps de Wittgenstein, à 15 mille celui du général d'York. Le
-tout formait par conséquent 170 mille hommes, dont plus de 100 mille
-concentrés autour de la Rothière. Or on voyait Napoléon en face de
-soi, ayant une aile sur l'Aube, l'autre sur le coteau boisé d'Ajou, et
-pour toute défense au centre le village de la Rothière: qu'avait-il de
-troupes dans cette position? Trente mille hommes, si on en jugeait par
-le combat du 29 janvier, et peut-être quarante ou quarante-cinq mille,
-si Mortier qu'on savait à Troyes avait pu le rejoindre. C'était donc
-le cas ou jamais de se jeter sur lui, avant qu'il fût renforcé, et de
-l'accabler avec les 170 mille hommes qu'on avait dans un espace de
-quelques lieues, et dont 100 mille étaient déjà réunis dans la plaine
-de la Rothière. Ces raisons décisives mirent fin aux discussions des
-jours précédents, et il fut résolu qu'on livrerait bataille.
-D'ailleurs entre Chaumont et Bar-sur-Aube on ne pouvait pas vivre, il
-fallait avancer ou reculer, et reculer ne convenant à personne, la
-bataille, condition de tout <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> mouvement en avant, était
-inévitable. Seulement à l'audace de Napoléon, à ses vives allures, on
-regarda comme possible qu'il prît l'initiative, et on voulut la lui
-laisser, car on se trouvait sur les plateaux boisés de Trannes et
-d'Éclance, et on avait tout avantage à l'y attendre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le 1<sup>er</sup> février les coalisés viennent attaquer Napoléon à
-la Rothière.</span>
-La journée du 31 janvier se passa dans cette attente. Napoléon étant
-resté immobile, on se décida, le 1<sup>er</sup> février, à l'aller chercher
-dans la plaine de la Rothière. On avait un certain espace à franchir;
-les corps étaient encore assez éloignés les uns des autres, les
-chemins étaient argileux et difficiles à parcourir, bien qu'il eût
-fait froid, et par tous ces motifs la bataille ne pouvait commencer de
-bonne heure. Le maréchal Blucher fit doubler les attelages de son
-artillerie, afin de n'être pas retardé, mais cette précaution
-l'obligea de laisser la moitié de ses canons en arrière. Il employa la
-matinée à se porter de Trannes à la Rothière. Le plan convenu était le
-suivant. (Voir le plan de Brienne, carte n<sup>o</sup> 63.)</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Fév. 1814.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Plan des coalisés.</span>
-Le maréchal Blucher devait avec Sacken, Olsouvieff, Scherbatow et
-Pahlen, aborder la Rothière et l'enlever, ce qui paraissait facile
-pour lui, car il n'avait d'autre obstacle à vaincre qu'un village
-situé au milieu d'une plaine presque unie, et s'élevant en pente
-insensible. Pendant ce temps le général Giulay devait se porter sur
-Dienville, pour enlever le pont de l'Aube où Napoléon appuyait sa
-droite, tandis que le prince de Wurtemberg, agissant vers le côté
-opposé, à travers les bois d'Éclance, devait enlever la Giberie et
-Chaumenil, <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> petits villages qui se reliaient au bois d'Ajou où
-Napoléon avait sa gauche. Enfin, le maréchal de Wrède devait attaquer
-cette gauche, formée par le maréchal Marmont. Il fallait pour cela
-qu'il s'enfonçât dans un ruisseau fangeux et boisé qui passe au pied
-du village de Morvilliers, qu'il le franchît, enlevât Morvilliers, et
-traversât ensuite une plaine découverte et creuse bordée par le bois
-d'Ajou. Derrière les 70 mille hommes qui allaient s'engager de la
-sorte, les gardes russe et prussienne devaient marcher en réserve, ce
-qui porterait à cent mille le nombre des combattants. Enfin aux deux
-extrémités de cette ligne de bataille, Colloredo qui était à la gauche
-de l'Aube, Wittgenstein et d'York qui traversaient la forêt de
-Soulaines, devaient, en exécutant un double mouvement circulaire,
-envelopper Napoléon avec 70 mille hommes répartis sur les deux ailes.
-Quelle probabilité qu'il s'en tirât, eût-il trente, quarante, et même
-cinquante mille combattants?</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Périlleuse situation de Napoléon, réduit à combattre 170
-mille hommes avec 32 mille.</span>
-Telle était l'opinion que les coalisés se faisaient de la situation de
-l'armée française. Cette situation était au moins aussi fâcheuse
-qu'ils la supposaient. Ce n'était pas 50 mille combattants, ce n'était
-même pas 40 mille que Napoléon pouvait opposer aux 170 mille hommes de
-la coalition, mais 32 mille au plus. Il avait, il est vrai, une
-position bien choisie, son génie, et le dévouement de ses soldats! On
-va voir comment il usa de ces ressources.</p>
-
-<p>Dès le matin il avait remarqué un grand mouvement parmi les troupes de
-Blucher, et sachant que le prince de Colloredo s'était montré de
-l'autre côté <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> de l'Aube, vers Vand&oelig;uvres, il inclinait à
-quitter les bords de cette rivière, et à se replier sur Troyes, pour
-s'y réunir à Mortier et tenir tête à la masse des coalisés qui
-semblait prendre cette route, lorsqu'au milieu du jour il apprit par
-quelques transfuges et par les dispositions manifestes de l'ennemi,
-qu'il allait être attaqué de front à la Rothière.
-<span class="sidenote" title="En marge">Néanmoins il n'hésite pas à livrer bataille.</span>
-Dès ce moment il
-n'était ni de son caractère ni d'un bon calcul de se retirer. Il
-résolut de faire tête à l'orage, de recevoir chaudement l'attaque qui
-s'annonçait, sauf à se retirer ensuite dès qu'il aurait assez résisté
-pour ne paraître ni découragé ni vaincu.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Position prise par Napoléon.</span>
-Napoléon, comme nous l'avons dit, avait sa droite appuyée sur l'Aube,
-à Dienville, où se trouvaient sous le général Gérard la division
-Dufour (première de réserve), et la division Ricard détachée du corps
-de Marmont. Il avait son centre, formé des troupes du maréchal Victor,
-à la Rothière, coupant la grande route et s'étendant jusqu'à la
-Giberie; il avait sa gauche en avant du bois d'Ajou, protégée par le
-ruisseau et le village de Morvilliers. Cette gauche, composée du corps
-de Marmont qui était réduit en ce moment à la division de la Grange,
-n'était pas de plus de 4 mille hommes. Elle possédait, il est vrai,
-beaucoup de canons que le maréchal Marmont avait adroitement disposés,
-et de manière à contenir les Bavarois quand ils attaqueraient le
-ruisseau et le village de Morvilliers. Enfin, avec deux divisions de
-jeune garde, toute la cavalerie et une nombreuse artillerie, Napoléon
-se tenait en réserve derrière la Rothière, et un peu sur la gauche, de
-manière à secourir ou Marmont ou Victor. Il est <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> certain,
-d'après les appels faits le matin, qu'il ne comptait pas plus de 32
-mille hommes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Bataille de la Rothière, livrée le 1<sup>er</sup> février 1814.</span>
-Le feu ne commença pas avant deux heures de l'après-midi. Blucher
-après avoir franchi avec peine l'espace qui le séparait de nos
-positions, s'avança sur la Rothière en deux fortes colonnes, l'une
-composée des troupes de Sacken, l'autre de celles d'Olsouvieff et de
-Scherbatow. Une vive canonnade s'engagea de part et d'autre, mais
-comme nous avions beaucoup d'artillerie, ce ne fut pas à l'avantage
-des Russes que Blucher commandait dans cette journée. Bientôt celui-ci
-voulut agir plus sérieusement, et il poussa ses masses d'infanterie
-sur les premières maisons de la Rothière.
-<span class="sidenote" title="En marge">Premier engagement à la Rothière, à Dienville et à
-Morvilliers, terminé à l'avantage des Français.</span>
-C'était la division Duhesme,
-du corps du maréchal Victor, qui occupait ce village. Nos jeunes
-soldats, bien embusqués dans les maisons et les jardins, avec des
-barricades à toutes les issues, répondirent par un feu des plus
-violents aux tentatives des soldats de Blucher, et parvinrent ainsi à
-les arrêter. Le maréchal Victor, abattu en sortant de Strasbourg,
-avait retrouvé toute l'énergie de la jeunesse dans cette grave
-circonstance, et il était au plus fort du danger, donnant l'exemple à
-ses soldats qui le suivaient noblement.</p>
-
-<p>Tandis qu'au centre Blucher luttait contre cet obstacle, le général
-Giulay ayant défilé derrière lui pour se porter sur Dienville, y
-rencontra notre aile droite établie en avant de ce bourg, et sur les
-bords de l'Aube. Le général Gérard avait disposé une partie de ses
-troupes dans l'intérieur du bourg, l'autre dans la plaine, en liaison
-avec la Rothière, et sous la protection d'un grand nombre de bouches
-à feu. <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> Le général Giulay, d'abord accueilli comme Blucher par
-une forte canonnade, ne fut pas plus heureux, et voulut en vain
-aborder le bourg lui-même. Il perdit beaucoup de monde sans y
-pénétrer. Afin de se donner plus de chance de succès, en attaquant
-Dienville par les deux côtés de l'Aube, il porta la brigade Fresnel
-sur la rive gauche de cette rivière, par le pont d'Unienville situé un
-peu en amont. Cette brigade, après avoir franchi l'Aube et être
-arrivée devant Dienville, en trouva le pont barricadé, et essuya la
-fusillade d'une multitude de tirailleurs embusqués au bord de la
-rivière. Tout ce qu'elle put faire, fut de prendre position sur le
-sommet d'un coteau opposé à Dienville, et de tirer par-dessus l'Aube
-avec son artillerie. La division Dufour, rangée sur l'autre rive,
-supporta ce feu avec un rare aplomb, et y répondit par un feu non
-moins meurtrier.</p>
-
-<p>Sur notre droite comme à notre centre les alliés avaient donc
-rencontré une résistance opiniâtre. À notre gauche, le prince royal de
-Wurtemberg, après avoir franchi les bois d'Éclance, avait essayé
-d'enlever le petit hameau de la Giberie, qui flanquait la Rothière, et
-se liait avec le bois d'Ajou occupé par Marmont. Il s'y trouvait un
-détachement du maréchal Victor, qui, vaincu par le nombre, fut obligé
-d'abandonner le hameau. Mais le maréchal Victor se mettant à la tête
-de l'une de ses brigades, reprit la Giberie, et repoussa fort loin les
-Wurtembergeois. Enfin, à l'extrémité de ce champ de bataille, où la
-ligne des alliés se recourbait autour de notre flanc gauche, les
-Bavarois, après avoir débouché <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> de la forêt de Soulaines, et
-s'être déployés le long du ruisseau de Morvilliers, avaient été
-arrêtés par le maréchal Marmont, qui avait parfaitement disposé son
-artillerie et en faisait un usage des plus redoutables.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Vers quatre heures de l'après-midi, Blucher tente un effort
-décisif contre la Rothière et la Giberie.</span>
-Ainsi après deux heures d'une canonnade et d'une fusillade des plus
-violentes, l'ennemi n'avait gagné de terrain nulle part. Mais il ne
-pouvait se résigner à être tenu en échec par une armée qui lui
-paraissait être d'une quarantaine de mille hommes tout au plus, tandis
-qu'il en avait environ 100 mille en ne comptant pas ses deux ailes
-extrêmes.</p>
-
-<p>Il tenta donc un effort décisif vers quatre heures de l'après-midi.
-Blucher, derrière lequel étaient venues se placer les gardes russe et
-prussienne, marcha l'épée à la main sur la Rothière, tandis que sur la
-demande pressante du prince de Wurtemberg, l'empereur Alexandre
-envoyait une brigade de ses gardes pour seconder ce prince dans
-l'attaque de la Giberie. L'action alors devint terrible. Les colonnes
-de Sacken entrèrent dans la Rothière, en furent repoussées, puis y
-pénétrèrent de nouveau, n'ayant affaire qu'à la division Duhesme, qui
-était au plus de 5 mille hommes. Cette division, conduite par le
-maréchal Victor en personne, n'abandonna le poste qu'à demi détruite.
-Pendant ce temps, pour remplir l'espace compris entre la Rothière et
-la Giberie, la cavalerie de la garde, suivie de son artillerie
-attelée, se jeta sur la cavalerie de Pahlen et de Wassiltsikoff, et la
-culbuta sur l'infanterie de Scherbatow.
-<span class="sidenote" title="En marge">Succès de cette attaque, après une vive résistance de la
-part des Français.</span>
-Mais arrêtée par l'infanterie
-russe, chargée en flanc par un corps de dragons, elle perdit dans
-cette <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> échauffourée une partie de ses canons, qu'elle n'eut
-pas le temps de ramener. Le prince de Wurtemberg, soutenu par les
-gardes russes, pénétra dans la Giberie, et de leur côté les Bavarois,
-honteux de se voir arrêtés par le petit nombre des soldats de Marmont,
-franchirent enfin le ruisseau qui leur faisait obstacle, emportèrent
-le village de Morvilliers, et débouchèrent dans la plaine qui s'étend
-au pied du bois d'Ajou, afin de se débarrasser de notre artillerie qui
-leur causait le plus grand dommage.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon sentant qu'un coup de vigueur est nécessaire pour
-couvrir la retraite, reprend la Rothière et la Giberie à la tête de la
-jeune garde.</span>
-Le moment était critique, et Napoléon, qui n'avait cessé d'ordonner
-tous les mouvements sous une grêle de projectiles, résolut, quoiqu'il
-fît déjà nuit, de ne pas laisser tant d'avantages à ses adversaires.
-Sentant que la retraite n'était possible avec honneur et avec sûreté
-qu'en intimidant l'ennemi, il lança brusquement les deux divisions de
-jeune garde, qui étaient sa dernière ressource, sur les deux points
-principaux. Il dirigea sur la Rothière la division Rothenbourg, sous
-la conduite du maréchal Oudinot, avec ordre de tout renverser devant
-elle, et lui-même dirigea sur la gauche la division Meunier, entre
-Marmont qui s'était replié sur le village de Chaumenil, et Victor qui
-avait perdu la Giberie. Ces deux jeunes troupes, conduites par
-Napoléon et Oudinot, marchèrent avec la résolution du désespoir. La
-division Meunier, placée entre Chaumenil et la Giberie, arrêta net les
-progrès des Bavarois et des Wurtembergeois. Oudinot, à la tête de
-l'infanterie de Rothenbourg, se déploya sans fléchir sous un feu
-épouvantable, <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> fit plier les masses ennemies, et parvint même
-à leur enlever le village de la Rothière.
-<span class="sidenote" title="En marge">La bataille terminée à dix heures du soir.</span>
-La nuit était déjà profonde;
-on combattit corps à corps avec une sorte de fureur dans l'intérieur
-du village, et ce ne fut qu'à dix heures du soir, quand l'ennemi ne
-pouvait plus inquiéter notre retraite, que l'héroïque Oudinot se
-replia de la Rothière sur Brienne. Notre mouvement rétrograde
-s'exécuta en bon ordre, couvert par les divisions de la jeune garde et
-par les dragons de Milhaud, qui, chargeant et chargés tour à tour,
-occupèrent le terrain, mais en y perdant l'artillerie qu'il était
-impossible de ramener. Nous en avions une trop grande quantité
-comparativement à notre infanterie, pour pouvoir la protéger, et après
-s'en être servi on l'abandonnait, en se contentant de sauver les
-canonniers et les attelages. <span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se retire en bon ordre.</span>
-Du reste, tandis que le centre composé de
-la garde, de la cavalerie et des débris de Victor, se retirait sans
-être entamé, la gauche sous Marmont se dérobait très-heureusement à
-travers le bois d'Ajou, et la droite, sous Gérard, qui s'était montrée
-inébranlable à Dienville, se repliait sans échec le long de l'Aube,
-après avoir tué ou blessé un nombre considérable d'hommes à l'ennemi.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Résultats de la bataille de la Rothière.</span>
-Ainsi se termina cette terrible journée où la résistance de 32 mille
-hommes contre 170 mille, dont 100 mille engagés, fut, on peut le dire,
-un vrai phénomène de guerre. Cette résistance était due à l'habileté
-et à l'énergie du général Gérard, au bon emploi que le maréchal
-Marmont avait fait de son artillerie, au dévouement héroïque des
-maréchaux Oudinot et Victor, et par-dessus tout à la ténacité
-<span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> indomptable de Napoléon. Sans son caractère de fer il aurait
-été précipité dans l'Aube. Sa tenue était de nature à faire réfléchir
-l'ennemi, et sauvait pour le moment sa situation. Il avait perdu
-environ 5 mille hommes en tués ou blessés, et en avait mis hors de
-combat 8 ou 9 mille aux alliés, grâce à l'avantage de la position et
-au grand emploi de l'artillerie, différence qui était une satisfaction
-sans doute, mais un faible succès militaire, car les moindres pertes
-étaient pour nous bien plus sensibles, que les plus considérables pour
-la coalition. Notre sacrifice en artillerie fut d'une cinquantaine de
-bouches à feu, mais presque sans perte d'artilleurs ou de chevaux<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Lien vers la note 5"><span class="smaller">[5]</span></a>,
-ce qui prouvait que c'étaient bien plutôt des pièces abandonnées que
-des pièces conquises par l'ennemi.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon profite de la nuit pour passer l'Aube par le pont
-de Lesmont, et laisse Marmont sur la hauteur de Perthes pour tromper
-l'ennemi.</span>
-Napoléon n'avait livré ce combat si
-disproportionné que pour couvrir sa retraite: dans la nuit il passa
-sans confusion le pont de Lesmont, et gagna Troyes en bon ordre. Comme
-il lui fallait toute la nuit pour défiler, et qu'il pouvait être
-assailli par l'ennemi à la pointe du jour, il laissa le corps de
-Marmont, qui ne se composait que de la division Lagrange, sur la
-droite de l'Aube et sur la hauteur de Perthes, de manière à persuader
-à Blucher que l'armée française était là tout entière prête à
-combattre de nouveau. Ce corps ne courait aucun danger bien sérieux,
-car il avait pour se couvrir la petite rivière de la Voire, étroite
-mais profonde, dont il possédait les ponts, et derrière laquelle il
-<span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> était assuré de trouver un asile dès qu'il serait trop
-vivement attaqué.</p>
-
-<p>Le lendemain en effet, l'ennemi, fatigué du combat de la veille, et
-s'éveillant un peu tard, s'avança d'un côté vers le pont de Lesmont,
-de l'autre vers la hauteur de Perthes, et demeura dans une sorte de
-doute en voyant le corps de Marmont en bataille. Tandis qu'il se
-demandait où était l'armée française, elle achevait de défiler tout
-près de lui par le pont de Lesmont, et Marmont lui-même, après avoir
-suffisamment contribué à son illusion, se dérobait en passant la Voire
-à Rosnay.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Marmont, après avoir occupé assez longtemps l'attention de
-l'ennemi, se retire derrière la Voire.</span>
-Cependant Marmont fut suivi sur la Voire par le maréchal de Wrède.
-Après avoir occupé assez longtemps la hauteur de Perthes, et y avoir
-fait bonne contenance, il avait traversé le pont de Rosnay sous les
-yeux des Bavarois, et s'était hâté de le détruire. Mais serré de
-très-près, il n'avait pu enlever que le tablier du pont, et en avait
-laissé subsister les pilotis, dont la tête perçait de quelques pieds
-au-dessus de l'eau. Pendant qu'il mettait en bataille de l'autre côté
-de la Voire le peu de troupes qui lui restaient, il aperçut au-dessous
-de Rosnay des détachements ennemis exécutant une tentative de passage.
-<span class="sidenote" title="En marge">Beau combat de Marmont à Rosnay.</span>
-Il envoya d'abord de la cavalerie pour s'y opposer, puis ayant reconnu
-que la cavalerie ne suffisait pas, et qu'une troupe de deux à trois
-mille hommes avait déjà franchi la rivière, il y accourut lui-même
-avec quelques centaines d'hommes, car si ce passage n'était pas
-interrompu, son corps pouvait se trouver coupé de l'Aube et de
-Napoléon, dès lors rejeté au milieu des corps de Wittgenstein et
-d'York, c'est-à-dire <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> enveloppé et pris. Sur-le-champ il se
-précipita l'épée à la main sur le détachement qui avait passé la Voire
-au moyen de quelques pieux et de quelques planches, l'attaqua
-brusquement, et le refoula sur la rivière. Sa cavalerie à cet aspect
-fit une charge à outrance, et en un clin d'&oelig;il on sabra ou prit un
-millier d'hommes. Cet exploit accompli au-dessous de Rosnay, Marmont
-fut rappelé à Rosnay même par une tentative à peu près semblable.
-Prévoyant qu'un passage pourrait être essayé par ce pont à moitié
-détruit, il y avait embusqué un capitaine d'infanterie fort
-intelligent avec sa compagnie. Celui-ci avait laissé passer un à un
-sur les appuis du pont privés de tablier, un certain nombre d'hommes,
-puis les avait fusillés à bout portant. Marmont arriva pour les
-achever. Ainsi un corps de 3 mille Français environ, c'était en effet
-ce qui restait à Marmont séparé de la division Ricard, avait arrêté
-toute une journée un corps de 25 mille Bavarois, et leur avait tué ou
-enlevé plus de 2 mille hommes. Ce double combat fut un véritable
-service, car en excitant au plus haut point la confiance de l'armée en
-elle-même, et en rendant les coalisés infiniment plus circonspects, il
-contribua beaucoup à ralentir leurs mouvements, ce qui devait nous
-permettre de multiplier les nôtres, seule ressource qui nous restât
-dans l'état si réduit de nos forces.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Retraite de Napoléon sur Troyes, où il arrive le 3
-février.</span>
-Napoléon ayant franchi l'Aube sans accident, séjourna le 2 à Piney, et
-le lendemain 3 février alla s'établir à Troyes. Cette dernière
-bataille si énergiquement soutenue contre des forces si supérieures,
-tout en étant un grand acte militaire, <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> nous laissait dans un
-immense péril.
-<span class="sidenote" title="En marge">Gravité de la situation.</span>
-La coalition semblait avoir rassemblé toutes ses forces
-entre Bar-sur-Aube et Troyes, et si elle persévérait à marcher réunie
-sur Paris, il était douteux, même en s'y faisant tuer jusqu'au dernier
-homme, qu'on parvînt à l'arrêter. Après le combat du 29 janvier, et la
-bataille du 1<sup>er</sup> février, c'est tout au plus s'il restait à Napoléon
-25 ou 26 mille combattants. Mortier, qu'il venait de retrouver à
-Troyes, en avait 15 mille peut-être, le général Hamelinaye 4 mille, ce
-qui portait la totalité de nos forces disponibles à 45 mille hommes.
-Or le prince de Schwarzenberg, avec Wittgenstein et Blucher, en
-comptait bien 160 mille, en déduisant les pertes des deux derniers
-combats; et ce n'était pas tout, car Blucher allait être renforcé
-non-seulement par d'York arrivant de Metz, mais par Langeron prêt à
-venir de Mayence, par Kleist quittant le blocus d'Erfurt, tous trois
-devant être remplacés par des troupes levées à la hâte en Allemagne.
-<span class="sidenote" title="En marge">Disproportion effrayante des forces opposées les unes aux
-autres.</span>
-On ne savait donc pas jusqu'où la masse des coalisés serait portée
-sous quelques jours, et il était possible qu'on se trouvât 40 à 50
-mille combattants contre 200 mille, et alors comment se défendre? Les
-soldats avaient toujours la même confiance en Napoléon, bien qu'il en
-désertât un certain nombre parmi les jeunes, mais les chefs, qui sur
-le champ de bataille leur donnaient l'exemple du plus grand
-dévouement, les chefs ayant assez d'expérience pour découvrir le
-danger d'une situation presque désespérée, pas assez de génie pour
-apercevoir les ressources, se livraient hors du feu à un complet
-découragement. <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> Ils étaient d'une tristesse profonde qu'ils ne
-prenaient aucun soin de cacher. Cette tristesse gagnait peu à peu les
-rangs inférieurs, et l'hiver avec ses souffrances et ses privations
-n'était pas fait pour la dissiper. En Franche-Comté, en Alsace, en
-Lorraine, les habitants avaient montré un esprit excellent et une
-véritable fraternité envers l'armée. À Troyes et dans les environs, où
-l'esprit était moins bon, où déjà les charges de la guerre s'étaient
-fait cruellement sentir, où il régnait une extrême irritation contre
-le gouvernement, l'accueil fait à l'armée était moins cordial, et de
-fâcheuses rixes entre soldats et paysans ajoutaient d'affligeantes
-couleurs au tableau qu'on avait sous les yeux.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Prodigieuse fermeté de Napoléon.</span>
-Napoléon, quoique douloureusement affecté, n'était cependant point
-abattu. Il découvrait encore bien des ressources là où personne n'en
-soupçonnait, cherchait à les faire apercevoir aux autres, et montrait
-non pas de la sérénité ou de la gaieté, ce qui eût été une affectation
-peu séante en de telles circonstances, mais une ténacité, une
-résolution indomptables, et désespérantes pour ceux qui auraient voulu
-le voir plus disposé à se soumettre aux événements. Point troublé,
-point déconcerté, point amolli surtout, supportant les fatigues, les
-angoisses avec une force bien supérieure à sa santé, toujours au feu
-de sa personne, l'&oelig;il assuré, la voix brusque et vibrante, il
-portait le fardeau de ses fautes avec une vigueur qui les aurait fait
-pardonner, si les grandes qualités étaient une excuse suffisante des
-maux qu'on a causés au monde.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ressources qui nous restaient.</span>
-Toutefois la confiance qu'il manifestait, bien qu'en <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> partie
-simulée, n'était pas sans fondement. S'il ne lui restait que 15 mille
-hommes, en comptant ce qu'il ramenait de Brienne, la vieille garde de
-Mortier, et la petite division Hamelinaye, il attendait 15 mille vieux
-soldats arrivant en poste d'Espagne, et déjà rendus à Orléans. Ce
-renfort devait élever ses forces matériellement à 60 mille hommes, et
-moralement à beaucoup plus. Le brave Pajol, qui, avec douze cents
-chevaux et 5 à 6 mille gardes nationaux, défendait les ponts de la
-Seine et de l'Yonne qu'il avait barricadés, tels que Nogent-sur-Seine,
-Bray, Montereau, Sens, Joigny, Auxerre, attendait 4 mille hommes de la
-réserve de Bordeaux. À Paris il devait y avoir sous peu de jours deux
-divisions de jeune garde dont l'organisation allait être terminée. Il
-s'y trouvait en outre vingt-quatre dépôts de régiments qu'on y avait
-fait refluer, et dans lesquels on pouvait, en y versant des conscrits,
-former vingt-quatre bataillons de 5 à 600 hommes chacun, ce qui
-présenterait, en comptant les deux divisions de jeune garde, quatre
-divisions d'infanterie de vingt et quelques mille hommes. On avait en
-outre de quoi équiper quelques mille cavaliers à Versailles, et de
-quoi atteler 80 bouches à feu à Vincennes. C'étaient donc 30 mille
-soldats de plus qui devaient en huit ou dix jours porter à 90 mille
-hommes les forces totales de Napoléon. Enfin à Montereau, à Meaux, à
-Soissons, il accourait de braves gens qui profitaient des cadres de la
-garde nationale pour venir offrir et utiliser leur dévouement. Tout
-n'était donc pas perdu, si on savait conserver son sang-froid quelques
-jours encore. Par malheur deux choses manquaient <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> à Paris,
-non pas les hommes, nous le répétons, mais l'argent et les fusils.
-Quant à l'argent, lorsque M. Mollien aux abois ne savait où trouver
-cent mille francs, un mandat sur le trésorier de la liste civile les
-faisait sortir des Tuileries. Il était moins aisé de se procurer des
-armes. Il y avait, comme nous l'avons dit, 6 mille fusils neufs et 30
-mille à réparer. On travaillait à remettre en état ces derniers, mais
-les réparations quotidiennes remplaçaient à peine les distributions,
-et la réserve des armes propres au service diminuait ainsi à vue
-d'&oelig;il. Les habits se confectionnaient assez vite; les chevaux
-arrivaient.
-<span class="sidenote" title="En marge">Correspondance de Napoléon avec son frère, sa femme, ses
-ministres, pour essayer de les rassurer.</span>
-Napoléon écrivant sans cesse à Joseph et à Clarke, tâchait
-de stimuler la paresse de l'un, de suppléer à l'incapacité de l'autre,
-leur traçait point par point ce qu'ils avaient à faire, donnait tous
-les jours de ses nouvelles à l'Impératrice et au prince Cambacérès,
-leur recommandait le courage et le calme, leur affirmait que rien
-n'était perdu, que l'ennemi n'avait eu aucun avantage décisif, et
-qu'avec de la constance et de l'énergie on finirait par tout sauver.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Espérance d'une faute de l'ennemi, qui sauverait l'Empire.</span>
-Tandis qu'il s'efforçait de préparer ses ressources et d'y faire
-croire, il lui restait une chance heureuse et prochaine, qui était le
-secret de son génie, et dont il avait comme une sorte de
-pressentiment. Cette chance, si elle se réalisait, pouvait changer la
-face des choses, et lui ménager d'importantes victoires. Pour le
-moment il était menacé d'une immense et fatale bataille, livrée sous
-les murs de Paris contre des forces quadruples des siennes. C'était
-en effet la triste vraisemblance, si l'ennemi <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> persistait à
-marcher en masse. Mais cet ennemi ne se diviserait-il pas? Entre les
-voies diverses de l'Yonne, de la Seine, de l'Aube, de la Marne, ne
-serait-il pas amené à se partager, à s'étendre, soit pour vivre, soit
-pour donner la main aux troupes du nord et de l'est, soit enfin par
-mille autres motifs? Blucher qui avait des forces sur la Marne et plus
-loin, car il avait laissé le général Saint-Priest aux frontières de
-Belgique, ne voudrait-il pas les rappeler à lui, et pour les rallier
-plus sûrement ne ferait-il pas un pas vers elles? Schwarzenberg qui
-avait des forces sur la route de Genève et jusque vers Lyon, ne
-voudrait-il pas tendre un bras vers Dijon? À ces causes ne se
-joindrait-il pas des motifs moraux de séparation, tels que des
-jalousies, des antipathies, des désirs d'opérer séparément les uns des
-autres? Blucher ne voudrait-il point par exemple se porter sur la
-Marne en laissant Schwarzenberg sur la Seine, afin d'être plus libre
-d'agir à sa tête? Napoléon le soupçonnait fortement, et dès le second
-jour de sa retraite sur Troyes il en avait presque conçu la
-certitude<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Lien vers la note 6"><span class="smaller">[6]</span></a>.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon ne dit rien de l'espérance qui le soutient.</span>
-S'il en était ainsi, son projet était tout arrêté; il
-laisserait un corps devant Schwarzenberg, puis se dérobant rapidement
-courrait à Blucher et l'accablerait, pour revenir ensuite sur
-Schwarzenberg. Toutefois il n'en disait rien, de peur que son secret
-ne fût divulgué, et ne parvînt à l'ennemi par une indiscrétion
-d'état-major. Autour de lui la présence d'une masse compacte, quatre
-fois supérieure au moins à l'armée française, <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> était le nuage
-qui offusquait tous les yeux et terrifiait tous les c&oelig;urs. On se
-voyait réduit à livrer sous les murs de Paris une bataille générale,
-avec des forces tellement disproportionnées que la victoire serait
-impossible, et on aurait voulu à tout prix conjurer ce danger, et le
-conjurer au moyen de la paix, quelle qu'elle pût être.
-<span class="sidenote" title="En marge">Efforts de Berthier et de M. de Bassano en faveur de la
-paix.</span>
-Arrivé le 3
-février à Troyes, Napoléon fut en effet assailli des représentations
-de Berthier qui avait toujours été sage, et de M. de Bassano qui
-l'était devenu depuis nos derniers malheurs. Traiter à tout prix à
-Châtillon était leur ferme sentiment, exprimé de la manière la plus
-pressante.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Accueil que M. de Caulaincourt reçoit à Châtillon.</span>
-On le pouvait effectivement, car les plénipotentiaires des puissances
-coalisées venaient d'arriver à Châtillon, tous fort disposés à signer
-la paix, mais sur la double base des frontières de 1790, et de notre
-exclusion des futurs arrangements européens. Accueilli avec politesse
-et froideur, M. de Caulaincourt avait pu démêler qu'on lui préparait
-de cruelles propositions, et qu'on était déjà loin des bases de
-Francfort. M. de Floret, le secrétaire de la légation autrichienne,
-chargé de donner secrètement des avis bienveillants au négociateur
-français, sans vouloir s'expliquer catégoriquement, lui avait dit:
-<span class="sidenote" title="En marge">Sinistres pressentiments de ce citoyen dévoué, et ses
-instances auprès de Napoléon pour obtenir d'autres instructions.</span>
-Traitez à tout prix, car cette occasion est comme celle de Prague,
-comme celle de Francfort, une fois négligée elle ne se représentera
-plus.&mdash;M. de Caulaincourt effrayé de ces avis, et voulant savoir quels
-sacrifices on allait imposer à la France, n'avait pu obtenir de M. de
-Floret aucune explication, mais il en avait tiré la certitude qu'il
-<span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> fallait se résigner à de bien autres sacrifices que ceux de
-Francfort, si on voulait sauver Paris, et avec Paris le trône
-impérial. Il avait donc écrit à Napoléon, et l'avait supplié de lui
-accorder des latitudes pour négocier, car des instructions qui lui
-enjoignaient d'exiger non-seulement l'Escaut mais le Wahal,
-non-seulement les Alpes mais une partie de l'Italie, non-seulement une
-influence légitime sur le sort des provinces cédées mais la possession
-d'une partie d'entre elles pour les frères de Napoléon, étaient un
-affreux contre-sens avec la situation présente. Il avait demandé des
-latitudes sans dire lesquelles, et les avait demandées à genoux, non
-comme un homme qui se prosterne pour sauver sa fortune et sa vie, mais
-comme un bon citoyen qui s'humilie pour sauver son pays. Se défiant de
-M. de Bassano qu'il n'aimait point, et dont il n'était point aimé,
-qu'il considérait à tort comme la cause de l'entêtement de Napoléon,
-il avait écrit à Berthier, pour le prier d'abord de lui envoyer des
-informations exactes sur la situation militaire, et pour le conjurer
-ensuite, lui le noble et fidèle compagnon des dangers de l'Empereur,
-d'employer toute son influence à le faire céder.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouvelles alarmantes venues de tous côtés, et confirmant
-les conseils de Berthier, de M. de Bassano, et de M. de Caulaincourt.</span>
-C'est ainsi que Napoléon avait eu à subir non-seulement la lettre de
-M. de Caulaincourt demandant d'autres instructions, mais les prières
-les plus vives de Berthier, et de M. de Bassano lui-même qui en ce
-moment était loin d'exciter son maître à la résistance. Des nouvelles
-venues de divers côtés aiguillonnaient encore le zèle de tous ceux qui
-entouraient Napoléon. En effet des corps autrichiens semblaient
-<span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> s'être étendus à notre droite par delà l'Yonne. Quatre à cinq
-mille Cosaques avaient dépassé Sens, et menaçaient Fontainebleau. À
-notre gauche vers la Marne, l'aspect des choses n'était pas moins
-inquiétant. Le maréchal Macdonald qui avait reçu ordre de se replier
-sur Châlons et de s'y maintenir, en avait été expulsé par l'ennemi, et
-avait été contraint de se retirer sur Château-Thierry. On le disait
-même rejeté sur Meaux. Les 11<sup>e</sup> et 5<sup>e</sup> corps d'infanterie, les
-2<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> de cavalerie qu'il amenait avec lui, et que Napoléon
-évaluait à 12 mille hommes au moins, étaient en réalité réduits à 6 ou
-7 mille. Des bandes de fuyards après avoir quitté l'armée, s'étaient
-répandues entre Meaux et Paris, et y avaient porté l'épouvante. Les
-Parisiens voyaient l'ennemi arriver sur eux par trois routes, celle
-d'Auxerre, celle de Troyes, celle de Châlons, et sur une des trois
-seulement discernaient une force capable de les couvrir, celle que
-Napoléon commandait en personne, laquelle avait eu, disait-on,
-l'avantage dans le combat du 29 janvier, mais un désavantage marqué
-dans la bataille du 1<sup>er</sup> février. On parlait en outre de mouvements
-dans la Vendée, et ce pays naguère si tranquille, si reconnaissant
-envers Napoléon, paraissait prêt à s'agiter. Enfin, à la stupéfaction
-générale, on annonçait que Murat, le propre beau-frère de l'Empereur,
-élevé par lui au trône, venait de trahir à la fois l'alliance, la
-patrie, la parenté, en se portant sur les derrières du prince Eugène.
-Ce concours de mauvaises nouvelles avait bouleversé toutes les têtes.
-L'Impératrice épouvantée appelait sans cesse auprès d'elle tantôt
-Joseph, tantôt l'archichancelier, <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> pour leur confier ses
-chagrins, et en voyant le péril s'approcher se mourait de peur pour
-son époux, pour son fils, pour elle-même. On répandait dans Paris que
-la cour allait se retirer sur la Loire, et tous les jours une foule
-inquiète venait aux Tuileries, pour s'assurer si les voitures de
-promenade qui ordinairement transportaient l'Impératrice et le Roi de
-Rome au bois de Boulogne, n'étaient pas des voitures de voyage
-destinées à se diriger sur Tours<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Lien vers la note 7"><span class="smaller">[7]</span></a>.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les instances dont Napoléon est l'objet, les mauvaises
-nouvelles dont on l'accable, l'irritent sans l'ébranler.</span>
-Ces circonstances irritaient Napoléon sans l'ébranler. Où chacun
-voyait des sujets de crainte, il apercevait plutôt des sujets
-d'espérance. Il se doutait en effet qu'un corps autrichien s'était
-approché de lui, et il songeait à se précipiter sur ce corps pour
-l'accabler. Le danger de Macdonald, la manière dont il était
-poursuivi, le disposaient à croire que la grande armée des coalisés
-s'était divisée, et avait jeté une de ses ailes sur la Marne. C'est ce
-qu'il avait toujours désiré, et toujours espéré. Aussi avait-il porté
-Marmont vers Arcis-sur-Aube (voir la carte n<sup>o</sup> 62), et lui avait-il
-enjoint de pousser des reconnaissances sur Sézanne, sur
-Fère-Champenoise, pour se tenir au courant de ce que faisait <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span>
-l'ennemi, et être toujours en mesure de profiter de la première faute.</p>
-
-<p>Cependant il fallait qu'il répondît aux supplications de Berthier, de
-M. de Bassano, de M. de Caulaincourt, et surtout aux alarmes de Paris.
-Des latitudes pour traiter?... demandait-il; qu'entendait-on par ces
-expressions?... Entendait-on des sacrifices en Hollande, en Allemagne,
-en Italie, il était prêt à les faire. Le Wahal, il l'abandonnerait,
-pour revenir à la Meuse et à l'Escaut, mais pourvu qu'il gardât
-Anvers. Il sacrifierait Cassel, Kehl, quoique ces points fussent de
-vrais faubourgs de Mayence et de Strasbourg, et démantellerait même
-Mayence pour rassurer l'Allemagne, mais à condition de conserver le
-Rhin. En Italie il renoncerait à tout, même à Gênes, pourvu qu'il
-conservât les Alpes, et, s'il était possible, quelque chose pour le
-fidèle prince Eugène.
-<span class="sidenote" title="En marge">Raisons d'honneur qui empêchent Napoléon d'accepter les
-propositions qu'on lui prépare.</span>
-Mais consentir à recevoir moins que la France,
-la véritable France, celle dont la révolution de 1789 avait fixé les
-limites, c'était se déshonorer sans espérance de se sauver. Au fond,
-disait-il, on ne voulait plus traiter avec lui; on voulait détruire,
-lui, sa dynastie, surtout la révolution française, et les propositions
-de négocier n'étaient qu'un leurre. Si dans la nouvelle offre de
-traiter on apportait quelque sincérité, c'est que probablement on lui
-préparait des conditions tellement humiliantes qu'il en serait
-déshonoré, et que le déshonneur servirait de garantie contre son
-caractère et son génie. Mais consentir à de telles choses était de sa
-part impossible! Descendre du trône, mourir même, pour lui qui
-n'était <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> qu'un soldat, était peu de chose en comparaison du
-déshonneur. Les Bourbons pouvaient accepter la France de 1790; ils
-n'en avaient jamais connu d'autre, et c'était celle qu'ils avaient eu
-la gloire de créer. Mais lui, qui avait reçu de la République la
-France avec le Rhin et les Alpes, que répondrait-il aux républicains
-du Directoire, s'ils lui renvoyaient la foudroyante apostrophe qu'il
-leur avait adressée au 18 brumaire? Rien, et il resterait confondu! On
-lui demandait donc l'impossible, car on lui demandait son propre
-déshonneur.&mdash;</p>
-
-<p>Oserons-nous le dire, nous qui dans ce long récit n'avons cessé de
-blâmer la politique de Napoléon, qui avons trouvé inutile, peu sensée,
-funeste enfin toute ambition qui s'étendait au delà du Rhin et des
-Alpes, il nous semble que pour cette fois Napoléon voyait plus juste
-que ses conseillers; mais, comme il arrive toujours, pour avoir eu
-tort trop longtemps, il n'était plus ni écouté ni cru lorsqu'il avait
-raison. Ses diplomates désillusionnés trop tard, ses généraux exténués
-de fatigue, le conjuraient de rester empereur de n'importe quel
-empire, parce que lui demeurant empereur, ils demeuraient ce qu'ils
-avaient été. La France était moindre, mais elle restait grande encore,
-parce qu'elle restait la France, et eux ne perdaient rien de leur
-élévation individuelle. À leurs yeux le Rhin, les Alpes, constituaient
-peut-être la grandeur de Napoléon et de la France, mais nullement leur
-grandeur personnelle: triste raisonnement, que la lassitude rendait
-excusable chez des militaires épuisés, la crainte chez des diplomates
-justement alarmés! Sans doute <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> les conquêtes que Napoléon
-avait faites du Rhin à la Vistule, des Alpes au détroit de Messine,
-des Pyrénées à Gibraltar, ne valaient pas le sang qu'elles avaient
-coûté, et n'auraient pas même mérité qu'on fît couler pour elles le
-sang d'un seul homme. Au contraire pour garder les frontières
-naturelles de la France on pouvait demander à ses soldats de verser
-jusqu'à la dernière goutte de leur sang, on pouvait demander à
-Napoléon de risquer son trône et sa vie, et, selon nous, après tant
-d'erreurs, après tant de folies, de prodigalités de tout genre, il
-avait seul raison, quand il disait qu'on exigeait son honneur en
-exigeant qu'il cédât quelque chose des frontières naturelles de la
-France, de celles que la République avait conquises, et qu'elle lui
-avait transmises en dépôt. Mais les uns par affection, les autres par
-fatigue, certains par le désir de se conserver, lui disaient: Sauvez,
-Sire, votre trône, et en le sauvant vous aurez tout sauvé.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Sur les instances réitérées de ceux qui l'entourent,
-Napoléon envoie <em>carte blanche</em> à M. de Caulaincourt.</span>
-Les assauts furent rudes et répétés. Enfin, les alarmes croissant
-d'heure en heure, Napoléon ne voulant pas préciser les sacrifices,
-comptant sur la fierté de M. de Caulaincourt, sur son patriotisme, lui
-envoya <em>carte blanche</em> (expression textuelle). Il espérait avec
-raison, que le connaissant comme il le connaissait, M. de Caulaincourt
-n'y verrait pas l'autorisation de faire les derniers sacrifices, et
-que cependant s'il fallait de grandes concessions pour arracher la
-capitale des mains de l'ennemi, il serait libre, et pourrait la
-sauver: singulière ruse envers lui-même, envers M. de Caulaincourt,
-envers l'honneur tel qu'il le comprenait, car dans l'état des
-<span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> choses, il ne concédait rien ou concédait l'abandon des
-frontières naturelles; singulière ruse, et, nous ajouterons, unique
-faiblesse de ce grand caractère, qui lui fut arrachée par les
-instances de ses lieutenants et de ses ministres, et qui du reste,
-comme on le verra bientôt, ne fut que très-passagère!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Défection de Murat, et mesures ordonnées à l'égard de
-l'Italie.</span>
-Cette autorisation expédiée à M. de Caulaincourt, il donna quelques
-ordres adaptés à la circonstance extrême où il se trouvait. Le silence
-obstiné qu'il avait gardé envers Murat, avait enfin décidé ce dernier
-à traiter avec l'Autriche. C'était une défection aussi condamnable que
-celle de Bernadotte, mais amenée par de moins mauvais sentiments. La
-légèreté, le besoin insatiable de régner, la peur, une vive jalousie
-pour le prince Eugène, avaient troublé et entraîné le c&oelig;ur de
-Murat. Sa femme, il faut le dire, était plus coupable que lui, car
-liée envers Napoléon par des devoirs plus étroits, elle avait, tout en
-affectant auprès du ministre de France la douleur, l'impuissance de
-rien empêcher, mené la négociation par l'intermédiaire de M. de
-Metternich<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Lien vers la note 8"><span class="smaller">[8]</span></a>. Les conditions de la défection étaient les suivantes.
-Murat conserverait Naples, et renoncerait à la Sicile dont il serait
-dédommagé par une province dans la terre ferme d'Italie. Il promettait
-en retour de marcher avec trente mille hommes contre le prince Eugène.
-Il avait tenu parole, s'était avancé vers Rome, puis avait envoyé une
-division sur Florence, une autre sur Bologne, <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> sans dire
-précisément ce qu'il allait faire, car il lui restait assez de bons
-sentiments pour rougir de sa conduite, et assez de ruse pour laisser
-ignorer aux officiers français dont il avait grand besoin, qu'il
-allait les employer contre la France. Il avait demandé au général
-Miollis de lui livrer le château Saint-Ange, à la princesse Élisa de
-lui livrer la citadelle de Livourne, prétendant que ces occupations
-étaient nécessaires aux desseins de l'Empereur. Le général Miollis et
-la princesse Élisa avaient refusé.</p>
-
-<p>Ces détails avaient inspiré à Napoléon une irritation facile à
-concevoir, mais il l'avait dissimulée dans l'intérêt des nombreux
-Français résidant en Italie. Il avait ordonné au duc d'Otrante de se
-rendre de nouveau au quartier général de Murat, pour stipuler la
-reddition des postes fortifiés que demandait le roi de Naples, à
-condition que les Français seraient protégés dans leurs personnes et
-leurs propriétés. Mais il avait juré dans son c&oelig;ur de se venger
-d'une si noire ingratitude, et il imagina tout de suite de susciter à
-Murat un embarras qui ne pouvait manquer d'être très-sérieux. Dans son
-traité avec l'Autriche, Murat, sous l'indication assez vague d'une
-province dans la terre ferme d'Italie, avait espéré comprendre tout le
-centre de la Péninsule. Or, lui envoyer le Pape en ce moment, c'était
-créer à son ambition un obstacle presque insurmontable.
-<span class="sidenote" title="En marge">Renvoi du Pape à Rome pour créer des obstacles à Murat.</span>
-Napoléon
-avait, comme on l'a vu, acheminé Pie VII vers Savone, et sur toute la
-route le Pontife avait été reçu par les populations avec des
-témoignages empressés de respect et d'attachement. Napoléon ordonna
-de le conduire aux avant-postes avec les <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> égards dont on ne
-s'était jamais écarté, en lui déclarant qu'il était libre de retourner
-à Rome. Ainsi finissait cet autre drame, si semblable à celui
-d'Espagne, par le renvoi du prince dont on avait voulu prendre les
-États en prenant sa personne, et qu'on était trop heureux de délivrer
-aujourd'hui, dans l'espoir de tirer quelque moyen de salut de la plus
-triste des rétractations!</p>
-
-<p>Ce qui importait plus que Murat et le Pape, c'était de profiter de
-l'occasion pour abandonner l'Italie à elle-même, autre rétractation
-bien tardive, mais bien utile si elle avait été faite à propos!
-<span class="sidenote" title="En marge">Ordre au prince Eugène d'évacuer l'Italie.</span>
-Tant
-que Murat était inactif, le prince Eugène pouvait en se défendant sur
-l'Adige, se maintenir en Lombardie, malgré quelques descentes des
-Anglais sur sa droite et ses derrières; mais Murat venant le prendre à
-revers par la droite du Pô, il n'y avait pas moyen pour lui de
-résister davantage, et Napoléon lui prescrivit de se retirer en toute
-hâte sur Turin, Suze, Grenoble et Lyon, pour venir au secours de la
-France, dont la conservation importait bien autrement que celle de
-l'Italie.</p>
-
-<p>Occupé ainsi à défaire ce qu'il avait fait, Napoléon donna ses
-derniers ordres par rapport à Ferdinand VII qui brûlait toujours
-d'impatience de reconquérir sa liberté. On venait enfin d'avoir des
-nouvelles du duc de San-Carlos.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sur la réponse peu favorable de la régence espagnole,
-Napoléon renvoie Ferdinand VII en Espagne, en se fiant à sa parole de
-l'exécution du traité de Valençay.</span>
-Il avait rencontré en route la régence
-d'Espagne, qui, après avoir hésité longtemps à quitter Cadix, s'était
-décidée à revenir à Madrid, pour siéger là même où depuis trois
-siècles résidait le gouvernement de l'Espagne. Le duc de San-Carlos
-avait vu à Aranjuez les membres <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> de la régence et les
-principaux personnages des cortès. La réponse n'avait été de leur part
-l'objet ni d'un doute ni d'une hésitation. D'abord aucun d'eux ne
-voulait se séparer des Anglais avec lesquels ils espéraient bientôt
-envahir le midi de la France; ensuite ils n'étaient pas pressés de
-recouvrer Ferdinand VII et de lui remettre un pouvoir qu'ils lui
-avaient conservé, et dont il était facile de prévoir qu'il ferait
-bientôt un fâcheux usage. On avait par ce double motif refusé
-d'adhérer à un traité conclu en état de captivité, et avec des
-protestations infinies de regret, d'obéissance, de dévouement, on
-avait déclaré qu'on ne reconnaîtrait la signature du roi que lorsqu'il
-serait sur le territoire espagnol, en pleine jouissance de sa liberté.
-On invoquait d'ailleurs pour répondre de la sorte un titre fort
-spécieux, c'était un article de la Constitution de Cadix, qui disait
-expressément que toute stipulation du roi souscrite en état de
-captivité serait nulle. On avait donc renvoyé le duc de San-Carlos à
-Valençay avec cet article de la constitution, et le malheureux
-Ferdinand en avait conçu un véritable désespoir.</p>
-
-<p>Il n'y avait plus à hésiter, et mieux valait courir la chance d'être
-trompé, mais courir aussi la chance de trouver Ferdinand VII fidèle à
-sa parole, que de le retenir prisonnier, ce qui nous constituait
-forcément en guerre avec les Espagnols, et nous obligeait de laisser
-sur l'Adour des troupes dont nous avions le plus pressant besoin sur
-la Marne et la Seine.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ordre au maréchal Suchet de retirer toutes ses forces de la
-Catalogne, et de les expédier sur Lyon.</span>
-En conséquence Napoléon ordonna de délivrer
-Ferdinand VII avec les autres princes espagnols détenus à Valençay,
-de les envoyer sur-le-champ <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> auprès du maréchal Suchet,
-d'exiger d'eux un engagement d'honneur à l'égard de la fidèle
-exécution du traité de Valençay, et de tâcher ainsi de recouvrer au
-moins les garnisons de Sagonte, de Mequinenza, de Lérida, de Tortose,
-de Barcelone, qui repasseraient immédiatement les Pyrénées. Si le
-maréchal Soult, retenu à Bayonne par la présence des Anglais, ne
-pouvait être ramené sur Paris, le maréchal Suchet qui n'était pas dans
-le même cas, qui avait devant lui une armée infiniment moins
-redoutable, pouvait être ramené sur Lyon. Napoléon lui prescrivit de
-nouveau d'y acheminer toutes les troupes qui ne seraient pas
-indispensables en Roussillon, et de se préparer à y marcher lui-même
-avec le reste de son armée. Si le maréchal Suchet arrivait à Lyon avec
-20 mille hommes, le prince Eugène avec 30 mille, le sort de la guerre
-était évidemment changé, car les coalisés ne demeureraient pas entre
-Troyes et Paris, lorsque 50 mille vieux soldats remonteraient de Lyon
-sur Besançon.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ordres relatifs à la défense de Paris.</span>
-Ces ordres expédiés pendant les journées des 4, 5, 6, 7 février,
-journées que Napoléon employait à surveiller les mouvements de
-l'ennemi, il en donna aussi quelques autres relatifs à la défense de
-Paris.
-<span class="sidenote" title="En marge">Alarmes de cette capitale, et questions qu'on y agite.</span>
-L'alarme allait croissant dans cette capitale à chaque pas
-rétrograde du maréchal Macdonald sur la Marne, car les fuyards de
-l'armée et des campagnes répandaient l'épouvante en se retirant.
-Joseph avait réclamé des instructions au sujet de l'Impératrice, du
-Roi de Rome, des princesses de la famille impériale, et demandé s'il
-fallait en cas de danger les garder à Paris. Il n'était pas question
-assurément <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> d'évacuer Paris; Napoléon avait au contraire
-ordonné de s'y défendre jusqu'à la dernière extrémité; mais devait-on,
-si l'ennemi paraissait, y laisser l'un des princes avec des pouvoirs
-extraordinaires et l'ordre de résister à outrance, puis envoyer
-derrière la Loire la famille impériale, l'Impératrice, le Roi de Rome,
-les ministres, les principaux dignitaires? On discutait tout haut
-cette question dans les rues de la capitale, ce qui montre à quel
-point était portée l'agitation des esprits. Louis, ancien roi de
-Hollande, rentré en France depuis les malheurs de son frère, avait
-proposé, si on faisait sortir de Paris la cour et le gouvernement, de
-s'y enfermer et de s'y bien défendre, ce dont il était certainement
-très-capable. Beaucoup de gens fort sensés étaient d'avis de ne pas
-faire partir l'Impératrice et le Roi de Rome, car leur départ serait
-considéré comme une sorte d'abandon de la capitale, qui blesserait et
-alarmerait les Parisiens, et semblerait y préparer le vide pour le
-remplir bientôt au moyen des Bourbons. M. de Talleyrand qui voyait
-clairement s'approcher le règne de ces princes, qui avait reçu bien
-des assurances secrètes de leurs bonnes dispositions à son égard, qui
-sans les aimer, sans avoir confiance dans leurs lumières, songeait à
-retrouver auprès d'eux la faveur perdue auprès de Napoléon, ne voulait
-cependant pas se compromettre trop tôt et trop irrévocablement avec
-celui-ci, mettait beaucoup de zèle apparent à seconder Joseph et
-l'Impératrice, et cherchait à prouver ce zèle en donnant les conseils
-selon lui les meilleurs. Or à ses yeux faire partir l'Impératrice de
-Paris, c'était livrer très-imprudemment la <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> place aux
-Bourbons, qui auraient pour eux le prestige de vingt-quatre ans de
-malheurs, et le prestige plus grand encore de la paix qu'ils
-procureraient à la France. Joseph ne voulant rien prendre sur lui en
-pareille matière, avait instamment prié Napoléon d'exprimer sur tous
-ces points ses volontés définitives. Quant à l'Impératrice elle
-n'avait ni avis, ni volonté, et de concert avec Cambacérès, devenu
-très-pieux, comme on l'a vu, elle faisait dire les prières que, dans
-la liturgie catholique, on appelle prières des quarante heures.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Dépit de Napoléon en voyant le trouble des hommes qui
-composent son gouvernement.</span>
-Napoléon que tous les malheurs de la guerre trouvaient imperturbable,
-n'éprouvait d'impatience qu'en recevant le courrier de Paris, qui lui
-apportait plusieurs fois par jour le triste tableau des anxiétés de
-son gouvernement.&mdash;Vous avez peur, écrivait-il aux hommes chargés de
-sa confiance, et vous communiquez votre peur autour de vous.
-<span class="sidenote" title="En marge">Conseils énergiques qu'il leur donne à tous.</span>
-La
-situation est grave, <cite>mais elle n'en est pas où en sont vos alarmes</cite>.
-C'est bien de prier, mais vous priez en gens effarés, et si je suivais
-votre exemple ici, mes soldats se croiraient perdus. Exécutez autour
-de Paris les ouvrages que je vous ai prescrits; armez, habillez mes
-conscrits, faites-les tirer à la cible, expédiez-les-moi dès qu'ils
-ont acquis les notions indispensables, arrêtez les fuyards, mettez-les
-dans les corps, réunissez des vivres et des munitions; soyez calmes,
-ne changez pas d'avis à chaque idée nouvelle qui jaillit de la
-fermentation des esprits, ayez mes ordres toujours présents,
-suivez-les <cite>et laissez-moi faire</cite>. Je sais bien que quelques Cosaques
-ont paru du côté de Sens, que Macdonald s'est laissé <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span>
-refouler sur la Marne, mais soyez tranquilles, l'ennemi payera cher sa
-folle témérité. Encore une fois ne vous agitez pas, n'écoutez pas tous
-les donneurs d'avis, ne parlez pas au premier venant, travaillez,
-taisez-vous, et <cite>laissez-moi faire</cite>....&mdash;</p>
-
-<p>Tels étaient les sages et énergiques conseils que Napoléon adressait à
-Cambacérès, au ministre de la guerre et à son frère Joseph. Quant à
-l'Impératrice il ne lui donnait que des nouvelles de sa santé,
-quelques détails succincts et rassurants sur l'armée, le tout d'un ton
-affectueux et ferme, mais il avait une opinion bien arrêtée sur ce
-qu'il fallait faire d'elle et du Roi de Rome, si l'ennemi venait à se
-montrer devant Paris.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ordres de défendre Paris à outrance, et d'en faire sortir
-sa femme et son fils.</span>
-Il voulait que la capitale fût défendue, car il
-savait bien que si elle était ouverte à l'ennemi, on y établirait
-sur-le-champ un gouvernement qui ne serait pas le sien; mais en la
-disputant énergiquement aux armées alliées, il ne voulait pas qu'on y
-laissât sa femme et son fils. En les gardant en sa possession, il
-croyait conserver avec l'Autriche un lien puissant que le respect
-humain ne permettrait pas de mépriser. Si au contraire ce gage
-précieux venait à lui échapper, il se disait qu'on ne manquerait pas
-de s'emparer de Marie-Louise, de profiter de sa faiblesse pour
-composer une régence qui l'exclurait lui du trône, ou bien d'envoyer
-elle et le Roi de Rome à Vienne, de les y entourer de soins, comme on
-fait à l'égard d'une honnête fille compromise dans un mauvais mariage,
-de le traiter lui en aventurier qui n'était pas digne de la femme
-qu'on lui avait donnée, et de le reléguer dans quelque prison
-lointaine. Puis on élèverait <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> son fils à Vienne, comme un
-prince autrichien!...&mdash;Cette perspective, quand elle se présentait à
-son esprit, le bouleversait profondément, et lui en faisait oublier
-une autre non moins alarmante, celle de Paris laissé vacant devant les
-Bourbons qui s'approchaient. Il avait raison sans doute, car il était
-vrai qu'on lui prendrait son fils et sa femme, qu'on élèverait son
-fils en prince étranger, qu'on mettrait sa femme dans les bras d'un
-autre époux, mais il n'était pas moins vrai que Paris resté vide, on
-en profiterait pour y placer les Bourbons. Ce n'était pas tel ou tel
-mal, c'étaient tous les maux qui, en punition de ses fautes, allaient
-fondre à la fois sur sa tête condamnée par la Providence!</p>
-
-<p>Préoccupé surtout du danger de laisser tomber sa femme et son fils
-dans les mains des Autrichiens, il prescrivit à son frère Joseph, par
-une lettre du 8 février, de se conformer à ses intentions, telles
-qu'il les lui avait déjà exprimées en partant, de laisser à Paris son
-frère Louis avec des pouvoirs étendus, d'y rester lui-même s'il le
-fallait, de défendre la capitale à outrance, mais d'envoyer sur la
-Loire l'Impératrice et le Roi de Rome, avec les princesses, les
-ministres, les grands dignitaires, le trésor de la couronne, de n'en
-pas croire surtout des ennemis secrets tels que M. de Talleyrand,
-qu'il n'avait que trop ménagés, de suivre enfin ses instructions et
-pas d'autres.&mdash;Le sort d'Astyanax prisonnier des Grecs, ajoutait-il,
-m'a toujours paru le plus triste sort du monde: j'aimerais mieux voir
-mon fils égorgé et précipité dans la Seine, que de le voir aux mains
-des Autrichiens pour être conduit à Vienne.&mdash;</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Moyens de défense prescrits pour Paris.</span>
-Napoléon indiquait ensuite comment il fallait défendre Paris. N'ayant
-pas songé à élever des ouvrages en maçonnerie de peur d'alarmer les
-habitants, il s'était contenté de faire préparer des palissades et de
-l'artillerie. Maintenant que l'alarme était au comble et qu'il n'y
-avait plus rien à ménager, il prescrivait de renforcer avec des
-palissades l'enceinte dite de l'octroi, de construire également avec
-des palissades des tambours en avant des portes, d'établir des
-redoutes sur les emplacements déjà désignés, de les couvrir
-d'artillerie, et de placer derrière ces ouvrages improvisés la garde
-nationale armée de fusils de chasse si les fusils de munition
-manquaient. Quelle confiance n'eût-il pas éprouvée, quelle liberté de
-man&oelig;uvre n'aurait-il pas acquise, s'il avait eu ces magnifiques
-murailles qui, grâce à un roi patriote, entourent aujourd'hui la
-capitale de la France!</p>
-
-<p>Napoléon avait séjourné du 3 au 8 février à Troyes d'abord, puis à
-Nogent, dans la prévoyance d'une faute de l'ennemi, de laquelle il
-attendait son salut.
-<span class="sidenote" title="En marge">Conseil tenu par les coalisés à la suite de la bataille de
-la Rothière.</span>
-Bientôt il crut en découvrir les premiers signes.
-Le lendemain en effet de la bataille de la Rothière, les coalisés
-avaient assemblé à Brienne un grand conseil pour examiner quel parti
-on devait tirer de la situation de Napoléon qui leur semblait
-désespérée. Ce n'était pas à une force de 30 mille hommes qu'on
-l'avait supposé réduit après la bataille de la Rothière, mais à celle
-de 40 à 50 mille, s'élevant peut-être avec Mortier à 70 mille, et en
-cet état, si au-dessus pourtant de la réalité, on le tenait pour
-perdu, moyennant, se <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> disait-on, qu'on ne commît pas de trop
-grandes fautes. Après bien des discussions les opérations suivantes
-avaient été résolues.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Plan d'opérations, consistant à pousser Napoléon sur Paris,
-en le débordant tantôt sur une aile, tantôt sur l'autre, pour
-l'accabler ensuite sous les forces réunies de la coalition.</span>
-Quelle que fût la supériorité qu'on eût sur Napoléon, on craignait
-toujours de le rencontrer face à face, et de risquer le sort de la
-guerre en une bataille décisive. On voulait donc man&oelig;uvrer, et
-l'acculer sur Paris, en y amenant successivement toutes les armées de
-la coalition, pour l'accabler sous une masse écrasante d'ennemis,
-comme on avait fait à Leipzig. Il y avait sur la droite des alliés des
-forces laissées au blocus des places. C'étaient, comme nous l'avons
-dit, le corps d'York resté devant Metz, celui de Langeron devant
-Mayence, celui de Kleist devant Erfurt. Ces corps remplacés
-actuellement par d'autres troupes et près d'arriver sur la Marne,
-comprenaient, celui d'York 18 mille hommes, celui de Langeron 8 mille
-(la moitié de ce corps était seule disponible), celui de Kleist 10
-mille, c'est-à-dire environ 36 mille hommes, sans compter le corps de
-Saint-Priest, et divers détachements de Bernadotte qui refluaient tous
-en ce moment vers la Belgique. Il n'était pas possible de laisser les
-corps d'York, de Langeron, de Kleist, isolés sur la Marne, à portée
-des coups de Napoléon, et de ne pas les faire concourir au but commun.
-Il fut convenu que Blucher irait les rallier avec les vingt et
-quelques mille hommes qui lui restaient, ce qui reporterait à environ
-60 mille l'ancienne armée de Silésie, et lui constituerait une
-situation indépendante. Blucher man&oelig;uvrerait à la tête de cette
-armée sur la Marne, et, en refoulant Macdonald sur <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> Châlons,
-Meaux et Paris, il se trouverait sur les derrières de Napoléon, qui
-par là serait obligé de se replier. Alors le prince de Schwarzenberg,
-qui aurait encore au moins 130 mille hommes après le départ de
-Blucher, suivrait Napoléon pas à pas dans sa retraite. Si Napoléon
-revenait sur le prince de Schwarzenberg, Blucher en profiterait pour
-faire un nouveau pas en avant, et en avançant ainsi les uns le long de
-la Seine, les autres le long de la Marne, on finirait comme ces
-rivières elles-mêmes par se rencontrer sous Paris, et par accabler
-Napoléon sous la masse des forces de l'Europe réunies autour de la
-capitale de la France. En attendant on était si forts même séparés,
-que si Napoléon voulait tomber sur l'une des deux armées alliées, on
-lui tiendrait tête. Blucher avec 60 mille hommes croyait n'en avoir
-rien à craindre. Le prince de Schwarzenberg, beaucoup moins
-présomptueux, croyait pouvoir lui résister avec ses 130 mille hommes.
-D'ailleurs à la distance où l'on était de Paris, la Seine et la Marne
-étaient assez rapprochées pour que de l'une à l'autre on pût se donner
-la main, surtout en ayant une nombreuse cavalerie. Il fut convenu en
-effet que le prince de Wittgenstein se tiendrait sur l'Aube, où il
-serait lié par les six mille Cosaques du général Sesliavin, d'un côté
-à Blucher qui devait marcher sur la Marne, et de l'autre au prince de
-Schwarzenberg qui devait marcher sur la Seine. Avec de telles
-précautions on ne redoutait aucun malheur, aucun de ces accidents
-surtout auxquels il fallait s'attendre quand on avait affaire au génie
-si imprévu de Napoléon. On se contenta donc de ce qu'elles avaient de
-<span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> spécieux, et Blucher qui voyait dans la combinaison adoptée
-son indépendance, la chance d'arriver le premier à Paris,
-Schwarzenberg qui s'en promettait la délivrance du plus incommode, du
-plus impérieux des collaborateurs, y consentirent également.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">En exécution de ce plan, Blucher se dirige sur la Marne,
-pour y recueillir les corps d'York, de Langeron, de Kleist, et se
-porter sur Paris après avoir passé sur le corps de Macdonald.</span>
-Par suite de ces dispositions Blucher se porta le 3 de Rosnay sur
-Saint-Ouen, le 4 de Saint-Ouen sur Fère-Champenoise, et trouvant le
-corps d'York déjà aux prises avec le maréchal Macdonald près de
-Châlons, il s'appliqua à déborder ce maréchal, et l'obligea ainsi de
-se retirer sur Épernay et sur Château-Thierry. Macdonald après sa
-longue retraite de Cologne à Châlons, n'avait plus que 5 mille
-fantassins et 2 mille chevaux. Il était à Château-Thierry le 8
-février, suivi par le corps d'York le long de la Marne, et menacé en
-flanc par Blucher, qui suivant la route de Fère-Champenoise et de
-Montmirail, espérait le devancer à Meaux. (Voir les cartes n<sup>os</sup> 62
-et 63.) Paris était ainsi découvert, et c'était ce danger devenu
-évident qui jetait ses habitants dans les plus vives alarmes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Mouvement en sens contraire du prince de Schwarzenberg sur
-la Seine et l'Yonne.</span>
-Le
-prince de Schwarzenberg de son côté, après avoir tâtonné devant
-Napoléon, dont il craignait les moindres mouvements, s'avança
-lentement sur Troyes, ayant avec son redoutable adversaire des combats
-d'arrière-garde chaque jour plus rudes. Tout à coup il conçut des
-doutes et des inquiétudes. Il venait d'apprendre que des troupes
-françaises se montraient au loin sur sa gauche, c'est-à-dire sur
-l'Yonne, à Sens, à Joigny, à Auxerre (c'étaient celles de Pajol). Il
-venait aussi de recueillir divers bruits partis de points plus
-éloignés. On lui avait mandé qu'une armée française se formait
-<span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> à Lyon sous le maréchal Augereau, et qu'elle prenait
-l'offensive contre Bubna, que des troupes d'Espagne accouraient en
-poste, et que leurs têtes de colonnes s'apercevaient déjà près
-d'Orléans. Il se demanda sur-le-champ si Napoléon ne méditait pas
-quelque mouvement sur son flanc gauche, par delà la Seine et l'Yonne,
-et si l'armée de Lyon, les troupes que l'on voyait sur l'Yonne, celles
-qui arrivaient d'Espagne, n'étaient pas les moyens préparés de ce
-dangereux mouvement.
-<span class="sidenote" title="En marge">Grand espace laissé entre Blucher et Schwarzenberg.</span>
-En proie à ces inquiétudes, il se porta un peu à
-gauche tandis que Blucher se portait un peu à droite, ce qui devait
-augmenter sensiblement l'espace qui les séparait. En effet il ramena
-Wittgenstein de la rive droite de l'Aube à la rive gauche,
-c'est-à-dire d'Arcis à Troyes; il laissa de Wrède devant Troyes avec
-les réserves en arrière, il poussa Giulay sur Villeneuve-l'Archevêque,
-et Colloredo sur Sens, se flattant par ce moyen de s'être garanti de
-toute entreprise contre son flanc gauche. Quelques Cosaques étaient
-restés chargés de lier les deux armées, mais l'espace entre elles
-s'était fort agrandi. Ce général si sage en croyant se préserver d'un
-danger, s'en préparait, comme on va le voir, un autre bien plus grave,
-car à la guerre ce n'est pas un danger qu'il faut avoir en vue, mais
-tous; ce n'est pas un côté de la situation, c'est la situation tout
-entière qu'il faut embrasser d'un regard vaste, prompt et sûr.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Joie de Napoléon en voyant se réaliser la faute qu'il avait
-prévue.</span>
-Le 6, le 7 février, Napoléon à l'affût comme le tigre prêt à saisir sa
-proie, suivait de l'&oelig;il ses adversaires avec une joie croissante,
-la seule qu'il lui fût encore donné d'éprouver, et il avait longtemps
-<span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> hésité entre deux partis. Tantôt il voulait se jeter sur
-Colloredo et Giulay aventurés imprudemment entre la Seine et l'Yonne,
-tantôt sur Blucher courant vers la Marne, mais le 7 il n'hésita plus.
-L'importance des résultats à obtenir en se plaçant entre Schwarzenberg
-et Blucher, la nécessité de secourir au plus tôt Macdonald et Paris,
-le décidèrent à se porter sur la Marne, et il commença son mouvement
-contre Blucher avec une satisfaction indicible. Pendant ces jours du 4
-au 7 février, et sous sa vigoureuse impulsion, il était sorti de Paris
-quelques bataillons tirés des dépôts. Il avait avec cette ressource un
-peu recruté les corps de Marmont et de Victor, les divisions des
-généraux Gérard et Hamelinaye, et, à l'aide de détachements venus de
-Versailles, il avait ajouté quelques renforts à sa cavalerie. Enfin il
-avait dirigé sur Provins la première division arrivée d'Espagne. Le 5
-il avait fait descendre Marmont d'Arcis sur Nogent, et s'y était porté
-lui-même de Troyes, en se couvrant de fortes arrière-gardes, afin de
-cacher sa marche à l'ennemi. Parvenu là il avait commencé sa grande
-opération.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ses ordres pour acheminer ses corps sur Sézanne.</span>
-Marmont dont l'esprit était assez actif, avait de son côté
-imaginé cette même opération, mais d'une manière confuse, car il la
-regardait déjà comme impossible, lorsque Napoléon sans s'inquiéter de
-ce qui se passait dans cette tête légère, lui ordonna le 7 de partir
-de Nogent avec une avant-garde de cavalerie et d'infanterie, et de se
-porter sur Sézanne, lieu pourvu par ses ordres d'abondantes
-ressources. (Voir les cartes n<sup>os</sup> 62 et 63.) Marmont devait, dès
-qu'il aurait reconnu la <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> route, se faire suivre par tout son
-corps. Le 8 Napoléon achemina Ney avec une division de la jeune garde
-et la cavalerie de Lefebvre-Desnoëttes sur cette même route de
-Sézanne. Il se prépara à partir lui-même le 8 avec Mortier et la
-vieille garde. Ces trois corps comprenaient environ 30 mille hommes.</p>
-
-<p>Pourtant en se dirigeant sur la Marne il ne fallait pas découvrir
-Paris du côté de la Seine. Napoléon laissa sur la Seine le maréchal
-Victor avec le 2<sup>e</sup> corps, les généraux Gérard, Hamelinaye avec leurs
-divisions de réserve, et derrière eux, à Provins, le maréchal Oudinot
-avec la division de jeune garde Rothenbourg, et les troupes tirées de
-l'armée d'Espagne. Victor était chargé de défendre la Seine de Nogent
-à Bray, et Oudinot devait venir l'appuyer au premier retentissement du
-canon. Pajol, avec les bataillons arrivés de Bordeaux, avec les gardes
-nationales et sa cavalerie, devait veiller sur Montereau et les ponts
-de l'Yonne jusqu'à Auxerre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Forces laissées sur la Seine de Nogent à Montereau, pour
-arrêter ou ralentir au moins la marche du prince de Schwarzenberg.</span>
-Enfin les deux divisions de jeune garde
-dont l'organisation s'achevait à Paris, avaient ordre de se placer
-entre Provins et Fontainebleau. Ces troupes réunies ne comprenaient
-pas moins de 50 mille hommes, et rangées derrière la Seine, dans le
-contour que cette rivière décrit de Nogent à Fontainebleau, elles
-devaient donner à Napoléon le temps de revenir, et de faire contre
-Schwarzenberg ce qu'il aurait fait contre Blucher. Ces plans étaient
-au moins aussi spécieux que ceux des généraux ennemis. Restait à
-savoir lesquels répondraient véritablement aux distances, au temps,
-aux circonstances actuelles de la guerre. Napoléon <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> partit le
-9 avec sa vieille garde, pour se transporter de la Seine à la Marne,
-recommandant à tout le monde un secret absolu sur son absence. Plein
-d'espérance, il écrivit quelques mots à M. de Caulaincourt pour
-relever son courage, et pour l'engager à user moins librement de la
-<em>carte blanche</em> qu'il lui avait donnée, sans pourtant la lui retirer.
-En effet, s'il réussissait, les conditions de la paix devaient être
-bien changées. Ainsi en partant il emportait avec lui les destinées de
-la France et les siennes!</p>
-
-<p>Pendant qu'il était en marche, notre infortuné plénipotentiaire
-endurait à Châtillon les plus grandes douleurs que puisse ressentir un
-honnête homme et un bon citoyen, et essuyait des traitements qui lui
-faisaient monter la rougeur au front.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ce qui se passe au congrès de Châtillon pendant que
-Napoléon quitte l'Aube pour la Marne.</span>
-Les diplomates de la coalition étaient successivement arrivés le 3 et
-le 4 février à Châtillon, et s'étaient empressés d'échanger des
-visites avec M. de Caulaincourt, en témoignant pour lui des égards
-qu'on affectait de n'accorder qu'à sa personne. Il fut convenu que le
-5 chacun produirait ses pouvoirs, et que les jours suivants
-commenceraient les négociations. En attendant, M. de Caulaincourt
-ayant essayé dans les repas, dans les soirées où l'on se rencontrait,
-d'obtenir quelques confidences, trouva les membres du congrès polis
-mais impénétrables. Le seul d'entre eux auquel il aurait pu s'ouvrir,
-en s'autorisant des communications secrètes de M. de Metternich, M. de
-Stadion, ministre autrichien, était un ennemi personnel de la France,
-et le représentant malveillant d'une cour bienveillante. Au-dessous
-de lui, M. de Floret, moins élevé en <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> grade mais plus amical,
-parlait peu, soupirait souvent, et laissait entendre qu'on avait eu
-grand tort de livrer la bataille de la Rothière, car la situation s'en
-ressentirait beaucoup.
-<span class="sidenote" title="En marge">Réunion des plénipotentiaires, et isolement dans lequel on
-tient M. de Caulaincourt.</span>
-Quant aux conditions elles-mêmes, qu'on ne
-pouvait pas cependant nous cacher longtemps, M. de Floret n'en disait
-pas plus que les autres. M. de Rasoumoffski, autrefois l'interprète
-des passions russes à Vienne, était presque impertinent dans tout ce
-qui ne se rapportait pas à la personne de M. de Caulaincourt. M. de
-Humboldt ne manifestait rien, mais on devinait en lui le Prussien, à
-la vérité très-adouci. Les plus convenables de tous ces ministres
-étaient les Anglais, surtout lord Aberdeen, modèle rare par sa
-simplicité, sa gravité douce, du représentant d'un État libre. Lord
-Castlereagh ne devant pas prendre part aux conférences, mais venant
-les diriger en maître qui ordonne sans se montrer, avait étonné M. de
-Caulaincourt par ses assurances pacifiques et par ses protestations de
-sincérité. Il insistait si fortement et si souvent sur la résolution
-arrêtée de traiter avec Napoléon, qu'on ne pouvait s'empêcher d'y
-reconnaître le calcul ordinaire des Anglais de paraître faire une
-guerre d'intérêt purement national, et non une guerre de dynastie.
-Aussi répétait-il sans cesse qu'on pouvait être d'accord tout de
-suite, et qu'il suffisait, si on le voulait, d'une heure
-d'explication. Mais d'accord sur quelles bases? Là-dessus personne ne
-consentait à devancer d'un seul jour la déclaration solennelle des
-conditions de la paix. Elles étaient donc bien dures, se disait M. de
-Caulaincourt, puisqu'on n'osait pas les produire, <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> et qu'on
-voulait les promulguer sans doute comme une loi de l'Europe à laquelle
-il n'y aurait pas de contradiction à opposer! Toutes les fois qu'il
-cherchait à provoquer quelque confidence de la part de l'un des
-plénipotentiaires, si par grande exception on l'avait laissé seul avec
-l'un d'entre eux, celui-ci rompait l'entretien. S'il était avec
-plusieurs, celui qu'il avait essayé d'aborder élevait la voix, pour
-qu'on ne pût pas croire à des intelligences secrètes avec la France.
-Il était évident qu'avant tout on craignait cet être idéal et
-redoutable qui s'appelait la coalition, et qu'à aucun prix on n'aurait
-voulu lui donner des ombrages. Dire au représentant de la France, ou
-entendre de lui quelque chose qui ne fût pas commun à tous les autres,
-eût semblé une infidélité dont personne n'aurait osé se rendre
-coupable. Lord Castlereagh, agissant en homme au-dessus du soupçon,
-avait seul dit et écouté quelques paroles à part, dans ses diverses
-rencontres avec M. de Caulaincourt, et uniquement pour répéter cette
-déclaration fastidieuse qu'on souhaitait la paix, qu'elle pouvait être
-conclue en une heure si on voulait se mettre d'accord. D'accord sur
-quoi? C'était là l'éternelle question toujours restée sans réponse.</p>
-
-<p>M. de Caulaincourt attendit ainsi quatre mortels jours sans obtenir
-aucune explication, mais en devinant ce qu'on ne lui disait pas, et ce
-qui l'avait porté à réclamer itérativement de Napoléon des
-instructions nouvelles.
-<span class="sidenote" title="En marge">Échange des pouvoirs le 5 février.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">On déclare au plénipotentiaire français que quatre cours
-traiteront pour toutes les autres, et qu'il ne sera pas question du
-droit maritime.</span>
-Le 5 février, on échangea les pouvoirs, en
-déclarant que les représentants des quatre principales puissances,
-Russie, Prusse, Autriche, <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> Angleterre, traiteraient pour les
-diverses cours de l'Europe, grandes et petites, avec lesquelles la
-France était en guerre, manière de procéder plus commode, mais qui
-révélait le joug commun pesant sur tous les membres de la coalition,
-et, en même temps, on annonça par la bouche du représentant de
-l'Angleterre, que la question du droit maritime serait écartée de la
-négociation, que la Grande-Bretagne entendait ne la soumettre à
-personne, pas même à ses alliés, parce que c'était une question de
-droit éternel, ne dépendant pas des résolutions passagères des hommes.
-On aurait volontiers dit qu'il y avait là un dogme sur lequel il
-n'était pas permis de transiger.</p>
-
-<p>Ce n'était pas le cas de contredire, car nous avions en ce moment bien
-autre chose à défendre que le droit maritime. Pourtant M. de
-Caulaincourt présenta pour l'honneur de la vérité quelques
-observations qui furent écoutées avec un silence glacial, et
-auxquelles on ne fit aucune réponse.
-<span class="sidenote" title="En marge">Soumission forcée de M. de Caulaincourt.</span>
-M. de Caulaincourt n'insista pas,
-et on passa outre. Il fut convenu que pendant la tenue de ce congrès
-on produirait ses propositions par notes, qu'on répondrait également
-par notes, et que si elles devenaient l'occasion d'observations
-verbales, un protocole tenu avec exactitude recueillerait ces
-observations immédiatement, ce qui était une nouvelle précaution pour
-prévenir les défiances entre confédérés.
-<span class="sidenote" title="En marge">Après une attente silencieuse de plusieurs jours, le fond
-des choses est enfin abordé.</span>
-M. de Caulaincourt n'élevant
-aucune difficulté sur ces questions de forme, demanda que l'on
-commençât enfin à entrer dans le fond des choses, et à énoncer les
-conditions de la paix. On ne voulut ni <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> ce même jour, ni le
-jour suivant, entamer ce grave sujet, sous prétexte qu'on n'était pas
-prêt. Enfin le 7, après avoir tant fait attendre M. de Caulaincourt,
-l'un des plénipotentiaires prenant la parole pour tous, lut d'un ton
-solennel et péremptoire la déclaration suivante.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Déclaration des conditions faites à la France.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">La France doit rentrer dans ses limites de 1790, et ne
-point se mêler du sort des pays cédés.</span>
-La France devait avant toute autre condition rentrer dans ses limites
-de 1790, ne plus prétendre à aucune autorité sur les territoires
-situés au delà de ces limites, et en outre ne point se mêler du
-partage qu'on allait en faire, de sorte que non-seulement on lui
-ôterait la Hollande, la Westphalie, l'Italie (chose assez naturelle),
-mais qu'on ne voulait pas qu'à titre de grande puissance elle eût son
-avis sur ce que deviendraient ces vastes contrées, et on en agissait
-ainsi tant pour ce qui était au delà du Rhin et des Alpes, que pour ce
-qui était en deçà, de manière qu'en abandonnant la Belgique et les
-provinces rhénanes elle ne saurait même pas ce qu'on en ferait! Enfin
-il fallait répondre par oui ou par non avant toute espèce de
-pourparler.</p>
-
-<p>Jamais on n'avait traité des vaincus avec une telle insolence, et
-vaincus nous ne l'étions pas encore, car à Brienne nous avions été
-vainqueurs, à la Rothière 32 mille Français avaient pendant une
-journée entière tenu tête à 170 mille ennemis, et on n'avait pu ni
-envelopper ces 32 mille Français, ni les écraser, ni leur enlever
-leurs moyens de retraite!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Silence général après l'énoncé des volontés des
-puissances.</span>
-Il y avait chez les assistants un tel sentiment de l'énormité de ces
-propositions, que personne ne prit sur soi de les commenter, les plus
-hostiles d'entre eux craignant de les affaiblir par le commentaire,
-<span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> les plus modérés ne voulant pas se charger de les justifier.
-Un silence profond succéda à cette communication.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ajournement au soir pour entendre M. de Caulaincourt.</span>
-M. de Caulaincourt,
-ayant peine à dominer son émotion, déclara qu'il avait diverses
-observations à présenter, et qu'il demandait qu'on les écoutât. Après
-quelques hésitations on s'ajourna au soir du même jour, afin
-d'entendre M. de Caulaincourt.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Observations qui se présentent en foule à l'esprit, à la
-simple audition des conditions proposées.</span>
-Les observations sur cette étrange communication s'offraient en foule
-à l'esprit. D'abord comment les concilier avec les propositions de
-Francfort, propositions incontestables, puisqu'à la conversation non
-désavouée de M. de Saint-Aignan avait été jointe une note écrite qui
-les résumait, puisque M. de Metternich sur la réponse évasive de M. de
-Bassano avait insisté pour en obtenir l'acceptation explicite? Cette
-acceptation ayant été envoyée, les auteurs des propositions de
-Francfort étaient engagés eux-mêmes, et alors comment se pouvait-il
-qu'ils fissent aujourd'hui des propositions si diamétralement
-contraires? Ensuite, à considérer les choses du point de vue de
-l'équilibre européen, comment, après avoir dit à la France en entrant
-sur son territoire qu'on ne voulait point lui contester la juste
-grandeur qui lui était acquise, comment la ramener aux frontières de
-Louis XV, lorsque depuis Louis XV trois des puissances du continent
-s'étaient partagé la Pologne, lorsque depuis 1790 toutes les
-puissances avaient fait des acquisitions considérables qui changeaient
-complétement les anciennes proportions des États? Si pour le repos de
-l'Europe on devait généralement revenir aux limites de 1790, <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span>
-n'était-il pas juste que chacun restituât ce qu'il avait pris, que
-l'Autriche ne songeât point à retenir Venise, que la Prusse et
-l'Autriche ne gardassent pas ce qu'elles avaient dérobé aux petits
-États allemands et surtout aux princes ecclésiastiques, que la Prusse,
-l'Autriche et la Russie rendissent la dernière portion qu'elles
-s'étaient attribuée de la Pologne à l'époque du dernier partage?
-N'était-il pas juste enfin que l'Angleterre rendît les îles Ioniennes,
-Malte, le Cap, l'île de France, etc.? Faire rentrer la France seule
-dans ses anciennes limites, c'était détruire en Europe, au détriment
-de tous, l'équilibre nécessaire des forces, et si, comme l'avenir l'a
-prouvé depuis, la France pouvait demeurer grande et bien grande même
-après la perte de quelques provinces, elle le devrait à l'énergie, à
-la puissance d'esprit de son peuple, c'est-à-dire à sa grandeur
-morale, qu'on ne pouvait pas lui ôter comme sa grandeur matérielle!
-Sans doute il n'était rien qu'on ne pût se permettre au nom de la
-victoire, et cet argument coupait court à toute discussion, mais dans
-ce cas il fallait laisser de côté les paroles insidieuses dont on
-avait fait usage en passant le Rhin, et avouer que la force et non la
-raison allait servir de règle à la conduite des puissances alliées. La
-France alors saurait à quoi elle devait s'attendre de la part de ses
-envahisseurs. Ce n'était pas tout encore. Comment demander en bloc des
-sacrifices immenses, sans les préciser, sans déterminer le plus et le
-moins, qui était beaucoup ici, car dans les Pays-Bas, dans les
-provinces Rhénanes, le long de la Suisse et des Alpes, il restait
-bien des questions qui, résolues dans <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> un sens ou dans un
-autre, rendraient le résultat fort différent? Et ces portions cédées
-de territoire, était-il possible de les abandonner sans savoir à qui
-on les céderait? Les abandonner par exemple à une petite puissance ou
-à une grande, remettre un territoire sur la gauche du Rhin à un petit
-État comme la Hesse, ou à un grand État comme la Prusse, constituait
-une différence capitale. Ne vouloir s'expliquer sur aucun de ces
-points, était un procédé inqualifiable, qu'on pouvait à peine se
-permettre avec un ennemi à qui on aurait mis le pied sur la gorge, et
-la France, si elle devait malheureusement se trouver un jour sous les
-pieds de ses ennemis, n'y était pas encore. Enfin si son représentant
-se résignait à tout ou partie de ces sacrifices, ce ne pouvait être
-que pour faire cesser immédiatement une guerre cruelle, pour éviter
-une bataille d'où résulterait peut-être la vie ou la mort, pour
-couvrir Paris enfin: était-il possible de faire ces sacrifices
-douloureux, si on n'était pas assuré qu'une parole d'acceptation une
-fois prononcée, l'ennemi s'arrêterait sur-le-champ?</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Caulaincourt essaie de faire entendre quelques
-observations.</span>
-Ces observations si naturelles, si peu réfutables, M. de Caulaincourt
-essaya de les exposer dans la soirée du 7, et le fit avec une
-indignation contenue. Il était soldat, et il eût mieux aimé se faire
-tuer avec le dernier des Français en combattant des ennemis si
-insultants, que se débattre vainement dans une négociation où l'on ne
-voulait ni écouter, ni répondre; mais il fallait tout souffrir pour
-saisir au vol l'occasion de la paix, si elle s'offrait, et avec une
-mesure infinie, à travers laquelle perçait un <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> sentiment amer,
-il rappela les conditions de Francfort, formellement proposées,
-formellement acceptées; il objecta au projet de ramener la France à
-ses anciennes limites, les acquisitions que les diverses puissances
-avaient déjà faites ou prétendaient faire en Pologne, en Allemagne, en
-Italie, sur toutes les mers; il demanda surtout ce que deviendraient
-les provinces enlevées à la France, et enfin quel serait le prix des
-sacrifices que la France pourrait consentir, et si par exemple la
-suspension des hostilités en serait la conséquence immédiate?</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">On refuse presque d'entendre M. de Caulaincourt, et on lui
-signifie qu'il faut répondre par oui ou par non aux conditions
-proposées.</span>
-La première observation, celle qui portait sur les propositions de
-Francfort, embarrassa visiblement les ministres des puissances
-alliées. Il n'y avait rien à répliquer en effet, et si les nations
-reconnaissaient un autre juge que la force, les négociateurs eussent
-été sur-le-champ condamnés. M. de Rasoumoffski, le Russe arrogant qui
-représentait l'empereur Alexandre, répondit qu'il ne savait ce dont on
-voulait parler. M. de Stadion, qui représentait le cabinet autrichien
-auteur principal et direct des propositions de Francfort, prétendit
-qu'il n'en était pas dit un mot dans ses instructions. Mais lord
-Aberdeen, le plus sincère, le plus droit des personnages présents, qui
-avait assisté aux ouvertures faites à M. de Saint-Aignan, qui avait
-discuté les termes de la note de Francfort, comment aurait-il pu nier?
-Aussi se borna-t-il à balbutier quelques paroles qui prouvaient
-l'embarras de sa probité, et puis tous ces diplomates, opposant aux
-raisons du ministre français une sorte de clameur générale,
-s'écrièrent tous ensemble qu'il ne s'agissait pas de pareilles
-questions, <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> que ce n'était pas des propositions de Francfort
-qu'on avait à s'occuper, mais de celles de Châtillon, que c'était sur
-celles-là et non sur d'autres qu'il fallait se prononcer séance
-tenante, que l'on n'avait pas mission de les discuter, mais de les
-présenter, et de savoir si elles étaient agréées ou rejetées, et un
-pan de leur manteau à la main, ils firent entendre que c'était la paix
-ou la guerre, la guerre jusqu'à ce que mort s'ensuivît, qu'il
-s'agissait de décider, en répondant sur-le-champ par oui ou par non.
-M. de Caulaincourt voyant qu'il n'y avait aucun moyen de faire
-expliquer des hommes qui voulaient un oui ou un non, réclama le renvoi
-de la conférence, ce qui fut accepté, après quoi chacun se retira.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Profonde douleur de M. de Caulaincourt.</span>
-M. de Caulaincourt était tour à tour saisi de douleur, ou révolté
-d'indignation, car dans les propositions qu'on osait lui faire, la
-forme était aussi outrageante que le fond était désespérant. Certes
-Napoléon avait abusé de la victoire, mais jamais à ce point. Souvent
-il avait beaucoup exigé de ses ennemis, mais il ne les avait jamais
-humiliés, et lorsqu'au lendemain de la journée d'Austerlitz, Alexandre
-qui allait être fait prisonnier avec son armée, avait demandé grâce
-par un billet écrit au crayon, Napoléon avait répondu avec une
-courtoisie qu'on n'imitait pas aujourd'hui. En tout cas Napoléon
-n'était pas la France, les torts de l'un n'étaient pas les torts de
-l'autre, et des gens qui mettaient tant d'affectation à séparer
-Napoléon de la France, auraient dû ne pas punir sur celle-ci les
-fautes de celui-là. Quoi qu'il en soit, M. de Caulaincourt <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span>
-voyait bien qu'il fallait, si on voulait arrêter les coalisés,
-prononcer ce mot si cruel d'acceptation pure et simple, et, pour leur
-fermer l'entrée de Paris, il était prêt à user des pouvoirs illimités
-dont il était pourvu.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. de Caulaincourt voudrait savoir si en acceptant les
-conditions proposées, il obtiendrait la suspension immédiate des
-hostilités.</span>
-Cet excellent citoyen, dévoué à la France et à
-la dynastie impériale, avait le tort en ce moment (le premier du reste
-qu'on pût lui reprocher) de songer au trône de Napoléon plus qu'à sa
-gloire. Il oubliait trop que périr valait mieux pour Napoléon que
-d'abandonner les frontières naturelles, que pour lui c'était
-l'honneur, que pour la France c'était la grandeur vraie, que, quelque
-abattue qu'elle fût, on ne pourrait pas lui demander pire que ce qu'on
-exigeait d'elle actuellement, qu'avec les Bourbons elle aurait
-toujours les frontières de 1790, que dès lors pour Napoléon comme pour
-elle, il valait autant risquer le tout pour le tout, et ce noble
-personnage qui avait eu si souvent raison contre son maître, n'avait
-pas cette fois un sentiment de la situation aussi juste que lui. Il
-était donc prêt à céder, à une condition toutefois, c'est qu'il serait
-assuré d'arrêter l'ennemi à l'instant même. Mais céder sur tout ce
-qu'on demandait sans avoir la certitude de sauver Paris et le trône
-impérial, était à ses yeux une désolante humiliation sans compensation
-aucune.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il s'adresse à lord Aberdeen qui le laisse dans le doute.</span>
-Dans son désespoir, s'adressant au seul de ces
-plénipotentiaires chez lequel il eût aperçu l'homme sous le diplomate,
-il chercha à savoir de lui si le cruel sacrifice qu'on exigeait
-suspendrait au moins les hostilités. Lord Aberdeen auquel il avait eu
-recours, se défendant beaucoup, suivant la consigne établie, <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span>
-de toute communication privée avec le représentant de la France, lui
-fit entendre cependant qu'il n'y aurait suspension des hostilités
-qu'au prix d'une acceptation immédiate et sans réserve, et seulement à
-partir des ratifications. C'était presque demander qu'on se rendit
-sans condition, et même sans être certain d'avoir la vie sauve, car
-dans l'intervalle des ratifications une bataille décisive pouvait être
-livrée, et le sort de la France résolu par les armes. Ce n'était donc
-plus la peine de recourir aux précautions de la politique, puisque par
-ce moyen on n'échappait pas aux décisions de la force. Aussi quoiqu'il
-eût <em>carte blanche</em>, il n'osa pas formuler l'acceptation qu'on voulait
-lui arracher, et il écrivit au quartier général pour faire part à
-Napoléon de ses anxiétés. Mais le lendemain même il reçut du
-plénipotentiaire russe l'étrange déclaration que les séances du
-congrès étaient suspendues.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les négociations sont tout à coup suspendues par la volonté
-de l'empereur Alexandre.</span>
-L'empereur Alexandre, disait-on, avant de
-donner suite aux conférences, voulait s'entendre de nouveau avec ses
-alliés. Cette dernière communication acheva de jeter M. de
-Caulaincourt dans le désespoir. Il crut y voir que la chute de
-Napoléon était résolue irrévocablement, et dans sa profonde douleur il
-écrivit à M. de Metternich, pour lui demander sous le sceau du plus
-profond secret, si dans le cas où il userait de ses pouvoirs pour
-accepter les conditions imposées, il obtiendrait la suspension des
-hostilités.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. de Caulaincourt écrit secrètement à M. de Metternich,
-pour avoir un éclaircissement, et fait part à Napoléon de ses cruelles
-anxiétés.</span>
-C'était peut-être trop laisser voir son désespoir; ce
-désespoir, il est vrai, était celui d'un honnête homme et d'un
-excellent citoyen, et l'aveu en était fait au seul des diplomates qui
-ne voulût pas pousser la victoire <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> à bout, mais il y a des
-positions où il faut savoir cacher sous un front de fer les sentiments
-les plus nobles de son âme. M. de Caulaincourt n'eut donc plus qu'à
-attendre une réponse de M. de Metternich d'un côté, de Napoléon de
-l'autre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Pendant ces premières réunions du congrès de Châtillon,
-Napoléon poursuit la man&oelig;uvre commencée contre Blucher.</span>
-Au point où en étaient les choses il n'y avait que le canon entre la
-Seine et la Marne, et le silence à Châtillon, qui pussent amener un
-changement quelconque dans cette horrible situation. Napoléon était en
-marche, et en partant avait mandé à M. de Caulaincourt de ne pas se
-presser. Il était à la veille de jouer le tout pour le tout, et il le
-faisait avec la confiance d'un joueur consommé qui ne doutait presque
-pas du succès de sa nouvelle combinaison.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Distribution des corps de Blucher sur la route de Châlons à
-Meaux, par Montmirail.</span>
-On a vu plus haut quelle était la disposition des armées tandis que
-Blucher quittait le prince de Schwarzenberg, et que Napoléon le
-suivant de l'&oelig;il se tenait aux aguets à Nogent-sur-Seine. Le
-général prussien d'York descendait la Marne sur les pas du maréchal
-Macdonald qui, poussé en queue par celui-ci, et menacé en flanc par
-Blucher, n'avait d'autre ressource que de se retirer rapidement sur
-Meaux. Blucher marchant à égale distance de la Marne et de l'Aube, par
-Fère-Champenoise et Montmirail, avait envoyé Sacken en avant, et
-suivait avec Olsouvieff, Kleist et Langeron. Le 9 février Macdonald
-était retiré à Meaux, et l'ennemi était ainsi placé: le général d'York
-avec 18 mille Prussiens à Château-Thierry sur la Marne, Sacken avec 20
-mille Russes sur la route de Montmirail, Olsouvieff avec 6 mille
-Russes à Champaubert, en <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> arrière enfin à Étoges, Blucher avec
-10 mille hommes de Kleist, et 8 mille de Capzewitz, ces derniers
-formant les restes de Langeron. (Voir les cartes n<sup>os</sup> 62 et 63.)
-C'étaient donc 60 mille hommes au moins dispersés de Châlons à la
-Ferté-sous-Jouarre, partie sur la Marne, partie sur la route qui
-sépare l'Aube de la Marne. Si Napoléon qui avec son coup d'&oelig;il
-supérieur avait entrevu cet état des choses, tombait à propos au
-milieu d'une pareille dispersion, il pouvait obtenir les résultats les
-plus imprévus et les plus vastes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Marche de Napoléon sur Champaubert, afin de s'emparer de la
-route de Montmirail.</span>
-Par une circonstance heureuse, dernière faveur de la fortune, le point
-de Champaubert par lequel Napoléon en partant de Nogent allait
-atteindre la route de Montmirail, n'était gardé que par les 6 mille
-Russes d'Olsouvieff. (Voir le plan détaillé de Montmirail dans la
-carte n<sup>o</sup> 63.) Il trouvait donc presque dégarni le point par lequel il
-pouvait s'introduire au milieu des corps ennemis, et c'était le cas de
-dire qu'il avait rencontré le défaut de la cuirasse. Le 7 février il
-avait ordonné à Marmont de se porter en avant avec une partie de sa
-cavalerie et de son infanterie, et de marcher de Nogent sur Sézanne,
-lui annonçant qu'il allait le suivre en personne. Le 8 il avait
-acheminé dans la même direction une division de jeune garde et une
-partie de la cavalerie de la garde, sous le maréchal Ney. Le 9 enfin
-il était parti lui-même avec la vieille garde sous Mortier, et avait
-couché à Sézanne. La route de Nogent à Champaubert était un chemin de
-traverse, mal entretenu comme l'étaient alors tous les chemins
-secondaires de France, et au delà de Sézanne il devenait <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span>
-presque impraticable pour les gros charrois. À deux lieues de Sézanne
-on rencontrait, à Saint-Prix, l'extrémité des marais de Saint-Gond, et
-au milieu de ces marais la petite rivière dite le <i>Petit-Morin</i>, qui
-longe le pied de terrains élevés sur lesquels passe la chaussée de
-Montmirail à Meaux. L'artillerie eut dans la journée du 9 la plus
-grande peine à gagner Sézanne.
-<span class="sidenote" title="En marge">Marmont effrayé des difficultés de terrain, croit
-l'opération impossible.</span>
-On trouva de plus le maréchal Marmont
-qui d'abord avait fort abondé dans l'idée de se jeter au milieu des
-corps dispersés de Blucher, et qui après s'être avancé le 7 jusqu'à
-Chapton, était revenu tout à coup en arrière, disant les marais de
-Saint-Gond impraticables, les hauteurs couvertes d'ennemis, le plan
-déjoué, etc...
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon persiste, et secondé par les habitants, traverse
-les marais de Saint-Gond.</span>
-Napoléon ne s'inquiéta guère du renversement d'idées
-qui s'était opéré dans la tête du maréchal<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Lien vers la note 9"><span class="smaller">[9]</span></a>, et ordonna <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> de
-marcher en masse sur le village de Saint-Prix, que traverse le
-Petit-Morin, et de surmonter coûte que coûte les difficultés du
-terrain. Il avait reçu des rapports de divers endroits qui prouvaient
-qu'il y avait des Russes à Montmirail, qu'il y en avait en arrière à
-Étoges, et qu'il y avait des Prussiens sur la Marne. Sachant à quels
-ennemis il avait affaire, il était convaincu qu'ils ne marcheraient
-pas de manière à présenter partout une masse impénétrable. Ayant avec
-Marmont, Ney, Mortier, 30 mille hommes de ses meilleures troupes, il
-était assuré en choisissant bien le point par où il faudrait pénétrer,
-et en y appuyant fortement, de se trouver bientôt au milieu des corps
-ennemis. Seulement il fallait franchir un mauvais pas, celui des
-terrains marécageux qui s'étendent entre Sézanne et Saint-Prix. Les
-autorités locales appelées, promirent de réunir tous les chevaux du
-pays. Les paysans, animés des meilleurs sentiments, exaspérés surtout
-par la présence de <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> l'ennemi, accoururent en foule, et dès le
-10 au matin des renforts de bras et de chevaux se trouvèrent préparés
-entre Sézanne et le Petit-Morin.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le 10 février au matin, Napoléon franchit tous les
-obstacles, et atteint Champaubert.</span>
-Le 10 février à la pointe du jour on se mit en marche. Marmont tenait
-la tête avec la cavalerie du 1<sup>er</sup> corps, et avec les divisions
-Ricard et Lagrange composant le 6<sup>e</sup> corps d'infanterie. En approchant
-du Petit-Morin on s'embourba, mais les paysans avec leurs chevaux et
-leurs bras arrachèrent les canons du milieu des fanges, et on parvint
-au pont de Saint-Prix. Quelques tirailleurs d'Olsouvieff garnissaient
-les bords du Petit-Morin; on les dispersa, et on traversa le pont. La
-cavalerie du 1<sup>er</sup> corps s'avança au grand trot. Le Petit-Morin
-franchi on pénètre dans un vallon, au fond duquel est situé le village
-de Baye, puis en remontant ce vallon on débouche sur une espèce de
-plateau au milieu duquel est situé Champaubert. Olsouvieff, pourvu
-d'une nombreuse artillerie, avait placé sur le bord du plateau
-<span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> vingt-quatre bouches à feu tirant sur le vallon dans lequel
-nous allions nous engager. La cavalerie du 1<sup>er</sup> corps se lança en
-avant, reçut les boulets d'Olsouvieff, et fondit sur le village de
-Baye, suivie de l'infanterie de Ricard. Cavaliers et fantassins
-entrèrent pêle-mêle dans le village, et gravirent les hauteurs à la
-suite des Russes. Un peu à gauche se trouvait un autre village, celui
-de Bannai, que les Russes occupaient en force. La garde y marcha et le
-fit évacuer.</p>
-
-<p>On put se déployer alors sur le plateau qui présente un terrain assez
-uni, semé de quelques bouquets de bois, et on aperçut la route de
-Montmirail dont il fallait s'emparer, laquelle allant de notre droite
-à notre gauche, de Châlons à Meaux, traversait devant nous le village
-de Champaubert. Il y avait à peu près une lieue à parcourir pour
-atteindre ce point important.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Brillant combat de Champaubert, et destruction du corps
-d'Olsouvieff.</span>
-On découvrit en ce moment un corps d'infanterie russe d'environ 6
-mille hommes, ayant avec lui beaucoup d'artillerie, mais très-peu de
-cavalerie, et se retirant avec précipitation quoique avec assez
-d'ordre. Le général Olsouvieff commandant ce corps venait d'apprendre
-que Napoléon arrivait à la tête de forces considérables; il se sentait
-dans un péril extrême, et en était fort troublé.</p>
-
-<p>Napoléon était accouru auprès de Marmont dont l'infanterie marchait en
-avant, flanquée par le 1<sup>er</sup> corps de cavalerie. L'essentiel était
-d'atteindre au plus tôt la route de Montmirail, et de passer sur le
-corps de l'ennemi qui l'occupait. Dans tous les cas la man&oelig;uvre
-était de grande conséquence, car si <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> Blucher s'était déjà
-porté en avant sur notre gauche dans la direction de Meaux, on le
-coupait de Châlons et de sa ligne de retraite; s'il était resté en
-arrière sur notre droite, on le séparait de ceux de ses lieutenants
-qui l'avaient devancé, et on pénétrait ainsi au sein même de l'armée
-de Silésie, avec certitude presque entière de la détruire pièce à
-pièce. Lorsque Napoléon survint Marmont venait de diriger le 1<sup>er</sup>
-corps de cavalerie en avant à droite; Napoléon lança dans la même
-direction le général de Girardin avec les deux escadrons de service
-auprès de sa personne, pour disperser quelques groupes qui se
-retiraient sur la route de Châlons. L'ennemi à cette vue, sentant
-redoubler ses inquiétudes, précipita sa retraite. Marmont avec son
-infanterie le poussa vivement sur Champaubert, et le général Doumerc
-avec les cuirassiers le chargea dans la plaine à droite. Mis en
-complète déroute, les Russes se jetèrent en désordre dans Champaubert.
-Marmont y entra baïonnette baissée à la tête de l'infanterie de
-Ricard, tandis que les cuirassiers de Doumerc tournant à droite,
-coupaient la communication avec Châlons. Olsouvieff expulsé de
-Champaubert par notre infanterie, et rejeté sur notre gauche par les
-cuirassiers, était à la fois séparé de Blucher qui était resté en
-arrière à Étoges, et refoulé sur Montmirail où il n'avait d'autre
-ressource que de se réfugier vers Sacken, lequel était fort loin et
-pouvait bien avoir déjà cherché asile derrière la Marne. Dans cet
-embarras Olsouvieff s'était retiré près d'un étang bordé de bois qu'on
-appelle le Désert. Ricard débouchant directement de Champaubert,
-<span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> Doumerc se rabattant de droite à gauche, fondirent sur lui.
-En un instant son infanterie fut rompue, et en partie hachée par les
-cuirassiers, en partie prise. Quinze cents morts ou blessés, près de
-trois mille prisonniers, une vingtaine de bouches à feu, le général
-Olsouvieff avec son état-major, furent les trophées de cette heureuse
-journée. Depuis l'ouverture de la campagne, c'était la première faveur
-de la fortune, et elle était grande, bien moins par le résultat même
-qu'on venait d'obtenir, que par les résultats ultérieurs qu'on pouvait
-espérer encore. En effet d'après le rapport des prisonniers que
-Napoléon avait interrogés lui-même, on sut qu'en arrière, c'est-à-dire
-à Étoges, se trouvait Blucher, en avant vers Montmirail Sacken, plus
-haut vers la Marne, d'York, que par conséquent on était au milieu des
-corps de l'armée de Silésie, et que les jours suivants il y aurait
-bien du butin à recueillir, et peut-être la face des choses à changer.</p>
-
-<p>Aussi Napoléon éprouva-t-il un profond mouvement de joie. Il n'en
-avait pas ressenti un pareil depuis longtemps. Après avoir douté de
-tout, lui qui pendant tant d'années n'avait douté de rien, il
-recommençait à croire à sa fortune, et se tenait presque pour rétabli
-au faîte des grandeurs. En soupant à Champaubert dans une auberge de
-village, en compagnie de ses maréchaux, il parla des vicissitudes de
-la fortune avec cette philosophie riante qu'on retrouve en soi lorsque
-les mauvais jours font place aux bons, et dans un singulier élan de
-confiance, il s'écria: Si demain je suis aussi heureux
-qu'aujourd'hui, dans quinze jours j'aurai <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> ramené l'ennemi sur
-le Rhin, et du Rhin à la Vistule il n'y a qu'un pas!&mdash;Dernière joie
-qu'il ne faut pas lui envier, que nous partagerions même avec lui, si
-le dénoûment de ce grand drame était moins connu de la génération
-présente!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon, le lendemain, se dirige sur Montmirail, pour
-battre Sacken qui s'était acheminé vers Meaux.</span>
-Le lendemain la marche à suivre, douteuse peut-être pour un autre,
-était certaine pour Napoléon. Tombé comme la foudre au milieu des
-colonnes ennemies, il pouvait en effet se demander sur laquelle il
-devait fondre d'abord, sur celle de Blucher à droite, ou sur celle de
-Sacken à gauche. S'il se dirigeait tout de suite à droite, Blucher
-avait le moyen de lui échapper en se repliant sur Châlons, tandis
-qu'en marchant à gauche il était assuré d'atteindre Sacken, qui allait
-se trouver pris entre Champaubert et Paris, et de plus en accablant
-Sacken, il attirait à lui Blucher, qui certainement ne laisserait pas
-écraser ses lieutenants sans essayer de les secourir. Saisissant tous
-ces aspects de la situation avec sa promptitude de coup d'&oelig;il
-ordinaire, Napoléon dès le matin du 11 se porta à gauche sans aucune
-hésitation, suivit la route de Montmirail, et laissa sur sa droite, en
-avant de Champaubert, le maréchal Marmont avec la division Lagrange et
-le 1<sup>er</sup> de cavalerie pour contenir Blucher pendant qu'on aurait
-affaire aux généraux Sacken et d'York. Napoléon emmena avec lui la
-division Ricard du corps de Marmont, afin d'avoir le plus de forces
-possible contre Sacken et d'York, qu'il pouvait rencontrer séparés ou
-réunis.</p>
-
-<p>Il arriva vers dix heures du matin à Montmirail en tête de sa
-colonne, comptant à peu près 24 mille <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> hommes avec Ney,
-Mortier, la cavalerie de la garde et la division Ricard. Il traversa
-Montmirail, et déboucha sur la grande route, où il vint prendre
-position en face des troupes russes qui accouraient en toute hâte.
-C'était Sacken revenant sur nous avec sa fougue accoutumée. Ce qui
-s'était passé parmi les coalisés peignait bien la confusion et la
-vanité de leurs conseils.</p>
-
-<p>Blucher, ainsi qu'on l'a vu, s'était porté sur la Marne, pour
-envelopper Macdonald que les généraux d'York et Sacken poursuivaient
-vivement, l'un sur la rive droite de cette rivière, l'autre sur la
-rive gauche, après quoi l'armée de Silésie, Macdonald enlevé, devait
-s'acheminer sur Paris, objet de toutes les convoitises de la
-coalition. Pendant ce temps Schwarzenberg devait s'y acheminer en
-descendant la Seine, et, comme nous l'avons dit, il avait appuyé vers
-l'Yonne, et agrandi ainsi l'espace qui le séparait de Blucher.
-Craignant que Blucher ne touchât au but avant lui, il lui avait
-recommandé, sur les vives instances de l'empereur Alexandre, de
-s'arrêter sous les murs de Paris, et d'attendre pour y entrer les
-souverains alliés. Tant de présomption et de décousu méritaient bien
-un châtiment!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Dispositions des généraux alliés pendant les mouvements de
-Napoléon.</span>
-Blucher avait reçu ces instructions au moment même où il apprenait
-l'arrivée de Napoléon à Sézanne, et il ne savait quel parti prendre,
-car la fougue n'est pas de la clairvoyance, surtout quand il s'agit de
-choisir entre des résolutions également périlleuses. Le général
-Gneisenau était d'un avis, le général Muffling d'un autre, et on avait
-essayé de faire parvenir à Sacken, à travers les colonnes françaises,
-<span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> un ordre qui n'offrait pas de grands moyens de salut, celui
-de revenir sur Montmirail, ou bien de se réfugier derrière la Marne
-auprès du général d'York, si le danger était aussi grand qu'on le
-disait. Si au contraire on s'était effrayé mal à propos, Sacken était
-autorisé à poursuivre par la Ferté-sous-Jouarre la pointe sur Paris. À
-la nouvelle de la subite apparition de Napoléon, Sacken au lieu de se
-retirer derrière la Marne, avait rebroussé chemin pour avoir l'honneur
-de battre l'empereur des Français, et il avait engagé le général
-d'York à passer la Marne à Château-Thierry, et à se porter sur la
-route de Montmirail pour concourir à son triomphe ou pour y assister.
-Le général d'York n'avait suivi cette invitation qu'avec beaucoup de
-réserve, et s'était un peu avancé sur Montmirail, mais en ayant
-toujours ses derrières bien appuyés sur Château-Thierry.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Situation des deux armées à Montmirail.</span>
-Napoléon ayant débouché par la route de Montmirail vit donc Sacken qui
-revenait de la Ferté-sous-Jouarre, et aperçut au loin sur sa droite
-des troupes qui arrivaient des bords de la Marne par la route de
-Château-Thierry, mais sans paraître très-pressées de prendre part à
-cette grave affaire. C'étaient celles du général d'York. La première
-opération à exécuter était de barrer la route à Sacken, et de se
-défaire de lui, sauf à se rejeter ensuite sur l'autre survenant qu'on
-apercevait dans la direction de Château-Thierry. On était toujours sur
-le plateau qu'on avait gravi la veille en occupant Champaubert, et en
-se portant sur Montmirail en avait à gauche les pentes de ce plateau
-dont le Petit-Morin baigne le pied. (Voir le plan de Montmirail,
-<span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> carte n<sup>o</sup> 63.) Sur ces pentes, à mi-côte, se trouve le
-village de Marchais. Napoléon y plaça la division Ricard, pour arrêter
-Sacken de ce côté, tandis que sur la grande route il avait déployé son
-artillerie et rangé sa cavalerie en masse. Dans cette attitude,
-l'infanterie de Ricard défendant à Marchais le bord du plateau, la
-cavalerie et l'artillerie interceptant la grande route, Napoléon
-pouvait attendre la jonction de Ney et de Mortier demeurés en arrière.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Bataille de Montmirail livrée le 11 février.</span>
-Sacken arrivé avec ses 20 mille hommes, voyant la route bien occupée,
-et s'apercevant qu'il ne serait pas aussi facile qu'il l'avait cru
-d'abord de passer sur le corps de Napoléon pour rejoindre Blucher, ne
-songea plus qu'à se faire jour. La grande route paraissait fermée par
-une masse compacte de cavalerie. À sa droite et à notre gauche il
-voyait, le long des pentes boisées qui descendent vers le Petit-Morin,
-une issue possible, et qu'il pouvait s'ouvrir en s'emparant du village
-de Marchais. Il porta vers ce village une forte colonne d'infanterie,
-tandis qu'il essayait d'occuper d'autres petits amas de maisons et de
-fermes, placés également sur le flanc de la grande route, et appelés
-l'Épine-aux-Bois et la Haute-Épine. Un combat très-vif s'engagea de la
-sorte au village de Marchais, entre la colonne d'infanterie envoyée
-par Sacken et la division Ricard. Celle-ci résista vigoureusement,
-perdit et reprit tour à tour le village, et finit par en demeurer
-maîtresse, tandis que la masse de notre cavalerie établie sur la
-route, protégeait notre nombreuse artillerie et en était protégée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> On avait ainsi gagné deux heures de l'après-midi. Les routes
-étaient affreuses, et la garde avait eu une peine extrême à les
-parcourir. La première division de la vieille garde, sous Friant,
-étant enfin rendue sur le terrain, Napoléon fit ses dispositions pour
-frapper le coup mortel sur l'ennemi. Sacken avait fortement occupé
-l'Épine-aux-Bois, placée comme le village de Marchais sur le flanc de
-la grande route, mais un peu plus en avant par rapport à nous. Cette
-position semblait difficile à emporter sans y perdre beaucoup de
-monde, mais emportée, tout était décidé, car les troupes ennemies
-avancées sur notre gauche entre Marchais et le Petit-Morin devaient
-être prises, et Sacken n'avait d'autre ressource que de les sacrifier,
-et de s'enfuir avec les débris de son corps vers le général d'York sur
-la Marne. Napoléon, pour rendre moins meurtrière l'attaque de
-l'Épine-aux-Bois, feignit de céder du terrain vers Marchais, afin d'y
-attirer Sacken, et de l'engager ainsi à se dégarnir à
-l'Épine-aux-Bois. En même temps il mit en mouvement sa cavalerie
-jusque-là immobile sur la grande route. Ces ordres donnés avec une
-rigoureuse précision furent exécutés de même.</p>
-
-<p>Au signal de Napoléon, Ricard feint de reculer et d'abandonner
-Marchais, tandis que Nansouty se porte en avant avec la cavalerie de
-la garde. À cette vue, Sacken se hâte de profiter de l'avantage qu'il
-croit avoir obtenu, et, avec une partie de son centre, quitte
-l'Épine-aux-Bois pour s'emparer de Marchais, ne laissant sur la grande
-route qu'un détachement, afin de se tenir en communication <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span>
-avec le général d'York. Saisissant l'occasion, Napoléon lance Friant
-avec la vieille garde sur l'Épine-aux-Bois. Ces vieux soldats, qui
-avaient au feu le sang-froid du courage éprouvé, s'avancent sans tirer
-un coup de fusil, franchissent un petit ravin qui les séparait de
-l'Épine-aux-Bois, et puis s'y précipitent à la baïonnette. En un clin
-d'&oelig;il ils se rendent maîtres de la position, et tuent tout ce qui
-s'y trouve. Pendant cet acte vigoureux, Nansouty, après s'être porté
-en avant sur la grande route, se rabat brusquement à gauche contre les
-troupes de Sacken qui avaient dépassé l'Épine-aux-Bois, les charge à
-outrance, précipite les unes vers le Petit-Morin, oblige les autres à
-se replier. Celles-ci, forcées de battre en retraite, laissent dans un
-grave péril les troupes qui se sont engagées sur notre gauche entre
-Marchais et le Petit-Morin. Napoléon détache alors Bertrand avec deux
-bataillons de jeune garde sur le village de Marchais, pour aider
-Ricard à y rentrer. Ces bataillons, ralliant l'infanterie de Ricard,
-pénètrent dans Marchais baïonnette baissée, tandis que la cavalerie de
-la garde, sous le général Guyot, poursuit les fuyards à coups de
-sabre. Par ces mouvements combinés, tout ce qui s'est aventuré entre
-la grande route et le Petit-Morin est pris ou tué, sur le flanc même
-du plateau. En quelques instants on ramasse quatre à cinq mille
-prisonniers, trente bouches à feu, et nos cavaliers étendent deux à
-trois mille hommes sur le carreau. Sacken n'a d'autre moyen de salut
-que de rétrograder en toute hâte, et, à la faveur de la nuit, de
-repasser de la gauche à la droite de la grande route (gauche <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span>
-et droite par rapport à nous), et de rejoindre le général d'York, qui
-s'était avancé avec précaution, mais que Napoléon avait contenu vers
-le village de Fontenelle, en y portant la seconde division de la
-vieille garde sous le maréchal Mortier.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Résultats de cette bataille, qui était la seconde rencontre
-avec l'armée de Silésie.</span>
-Cette journée du 11, dite de Montmirail, était plus brillante encore
-que la précédente. Sur 20 mille, hommes, Sacken en avait perdu 8 mille
-en tués, blessés ou prisonniers, et ce beau triomphe ne nous avait pas
-coûté plus de 7 à 8 cents hommes, car les vieux soldats que Napoléon
-avait employés cette fois savaient comment s'y prendre pour causer
-beaucoup de mal à l'ennemi sans en essuyer beaucoup eux-mêmes. Les
-jours suivants promettaient de plus grands résultats encore, car toute
-l'armée de Blucher prise en détail allait successivement recevoir le
-châtiment dû à sa présomption.</p>
-
-<p>Tout indiquait que Sacken, en fuite vers la Marne, était allé
-rejoindre le général prussien d'York vers Château-Thierry, et que dès
-lors c'était de ce côté qu'il fallait marcher. Ainsi le troisième des
-corps composant l'armée de Silésie, celui d'York, devait à son tour se
-trouver isolément en face de Napoléon. Le lendemain en effet, 12
-février, Napoléon se mit en marche avec la seconde division de vieille
-garde sous Mortier, une de jeune garde sous Ney, et toute la
-cavalerie, pensant que c'était assez pour culbuter un ennemi en
-désordre. Il laissa en arrière vers Montmirail la première division de
-vieille garde sous Friant, une autre de jeune garde sous Curial, afin
-de secourir au besoin Marmont qui était resté devant <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span>
-Blucher, et d'avoir des forces à portée de la Seine s'il y avait
-nécessité d'y courir pour arrêter Schwarzenberg. Telle était sa
-situation, qu'il fallait qu'il fît face partout, et que, lors même
-qu'il lui importait de se concentrer quelque part pour frapper des
-coups décisifs, il était obligé d'y regarder avant d'attirer à lui des
-corps tous nécessaires ailleurs. Son art était de ne faire partout que
-l'indispensable, de le faire à temps, vite et avec énergie!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Marche de Napoléon sur Château-Thierry.</span>
-Il partit donc le 12 février, et quitta la route de Montmirail, qui
-est parallèle à la Marne, pour se diriger perpendiculairement sur la
-Marne. Il y trouva le général d'York avec environ 18 mille Prussiens
-et 12 mille Russes restant du corps de Sacken, formés en colonne sur
-la route de Château-Thierry. La plus grande partie de l'infanterie
-ennemie était massée derrière un ruisseau près du village des
-Caquerets. Une compagnie de la garde, envoyée en tirailleurs un peu
-au-dessous du village, dispersa les tirailleurs ennemis, franchit le
-ruisseau, et décida les Prussiens, qui voyaient l'obstacle vaincu, à
-battre en retraite. On traversa le village et on s'avança en plaine,
-les deux divisions d'infanterie de la garde déployées.
-<span class="sidenote" title="En marge">Beau combat de Château-Thierry.</span>
-Napoléon qui
-avait porté sa cavalerie à sa droite, lui ordonna de se diriger au
-grand trot sur le flanc de l'infanterie ennemie, afin de la devancer à
-Château-Thierry. Cet ordre fut immédiatement exécuté. À cette vue le
-général d'York envoya sa cavalerie pour résister à la nôtre, mais le
-général Nansouty, avec les escadrons des gardes d'honneur et ceux de
-la garde, fondit sur la cavalerie prussienne, <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> la culbuta sur
-Château-Thierry, en sabra une partie, et lui enleva toute son
-artillerie légère. Rien n'égalait l'ardeur de nos braves cavaliers,
-excités à la fois par les dangers de la France et par leur dévouement
-personnel à l'Empereur.</p>
-
-<p>Pendant ce rapide mouvement de notre cavalerie pour devancer le
-général d'York sur Château-Thierry, on avait réussi à séparer du gros
-de l'ennemi une arrière-garde de trois bataillons prussiens et de
-quatre bataillons russes. Le général Letort, commandant les dragons de
-la garde, jaloux de surpasser s'il se pouvait tout ce que les troupes
-à cheval avaient fait depuis quelques jours, chargea à fond de train
-les sept bataillons avec cinq à six cents chevaux, les rompit, tua une
-grande quantité d'hommes, et ramassa sur le terrain près de trois
-mille prisonniers avec une nombreuse artillerie. Puis on se jeta en
-masse, infanterie et cavalerie, sur Château-Thierry. Le prince
-Guillaume de Prusse s'était porté en avant avec sa division pour
-arrêter notre poursuite. Il fut culbuté à son tour après une perte de
-500 hommes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Grands résultats de ce combat, qui eussent été plus grands
-si le maréchal Macdonald avait pu remonter la Marne, ainsi qu'il en
-avait l'ordre.</span>
-On entra pêle-mêle avec l'ennemi dans Château-Thierry, et
-on y fit encore beaucoup de prisonniers. Les habitants irrités de la
-conduite des Prussiens, ivres à la fois de joie et de colère, ne
-faisaient guère quartier aux soldats d'York surpris isolément; ils les
-tuaient ou les amenaient à Napoléon. Malheureusement l'ennemi avait
-détruit le pont de Château-Thierry, et une plus longue poursuite nous
-était dès lors interdite. Napoléon cependant conservait une espérance.
-En partant pour exécuter cette suite de mouvements, il avait informé
-<span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> le maréchal Macdonald de ce qu'il allait faire, lui avait
-prescrit de s'arrêter à Meaux, et, dans quelque état qu'il se trouvât,
-de rebrousser chemin par la rive droite de la Marne, lui promettant
-qu'il y recueillerait le plus beau butin imaginable.</p>
-
-<p>Arrivé à Château-Thierry Napoléon attendit donc avec confiance,
-s'occupant de rétablir le pont de la Marne, et comptant que Macdonald,
-qui devait se montrer sur l'autre rive, allait ramasser par milliers
-les prisonniers et les voitures d'artillerie. Mais de toute la journée
-Macdonald ne parut point. Ce maréchal, qui était habitué à la guerre
-régulière dans laquelle il excellait, en voulait à Napoléon, à ses
-généraux, à ses soldats, de ce qu'il avait été ramené des bords du
-Rhin jusqu'aux portes de Paris avec 6 mille hommes en désordre, s'en
-prenait à tout le monde au lieu de s'en prendre aux circonstances, et
-tout préoccupé de l'état de son corps, au lieu de s'en servir comme il
-était, avait employé son temps à le réorganiser au moyen des
-ressources qu'on lui avait envoyées à Meaux. Il ne se trouva donc
-point sur la rive droite de la Marne au moment décisif où Napoléon
-espérait le voir.</p>
-
-<p>Ce contre-temps, qui restreignait un peu les conséquences de la grande
-man&oelig;uvre de Napoléon, n'empêchait pas qu'elle n'eût déjà produit
-les plus beaux résultats. Il avait battu, sans perdre plus d'un
-millier d'hommes, trois des corps de Blucher, et il ne lui en restait
-plus qu'un à frapper, celui de Blucher lui-même, pour avoir écrasé en
-détail l'armée de Silésie, l'une des deux qui menaçaient l'Empire,
-<span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> et la plus redoutable, sinon par le nombre au moins par
-l'énergie. Il lui avait déjà pris 11 à 12 mille hommes, et tué ou
-blessé 6 à 7 mille. Si Blucher venait se joindre à la suite des
-battus, il n'y avait plus rien à désirer quant à l'armée de Silésie.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon emploie trente-six heures à rétablir les ponts de
-la Marne, et à s'occuper soit de Marmont, soit des corps qu'il a
-laissés sur la Seine.</span>
-Napoléon, infatigable comme aux plus beaux jours de sa jeunesse,
-résolut de ne pas perdre un moment pour tirer de cette série
-d'opérations tous les avantages qu'il pouvait encore en espérer. Il
-employa le reste de la journée du 12, et la plus grande partie de
-celle du 13, à réparer le pont de la Marne, afin d'envoyer Mortier à
-défaut de Macdonald à la poursuite des corps de Sacken et d'York sur
-Soissons, et tandis qu'il vaquait à ce soin il avait les yeux fixés
-sur Montmirail où Marmont avait été placé en observation devant
-Blucher, et sur la Seine où les maréchaux Victor et Oudinot étaient
-charges de contenir le prince de Schwarzenberg. Du côté de Montmirail
-Blucher n'avait pas donné signe de vie, et Marmont était demeuré à
-Étoges sans essuyer d'attaque. Du côté de la Seine la situation était
-moins paisible. Le prince de Schwarzenberg, après avoir accordé un peu
-de repos à ses troupes à Troyes, les avait portées sur la Seine, dont
-il occupait le contour de Méry à Montereau, et il essayait d'en forcer
-le passage à Nogent-sur-Seine, à Bray, à Montereau même. Les maréchaux
-Victor et Oudinot résistaient de leur mieux avec les ressources que
-Napoléon leur avait laissées, mais demandaient son retour avec
-instance. Chaque jour il leur avait donné de ses nouvelles et des
-meilleures, et les avait encouragés à tenir ferme, <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> leur
-promettant de revenir à leur secours dès qu'il en aurait fini avec
-Blucher.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon en apprenant que Blucher marche contre Marmont,
-revient sur Montmirail.</span>
-Napoléon avait ainsi passé trente-six heures à Château-Thierry,
-lorsque dans la nuit du 13 au 14 il reçut de Marmont la nouvelle fort
-grave mais fort satisfaisante, que Blucher, immobile pendant les
-journées des 10, 11 et 12, avait enfin repris l'offensive, et marchait
-sur Montmirail probablement à la tête de forces considérables.
-Napoléon se mit sur-le-champ en route. Il avait, comme on l'a vu,
-laissé à Montmirail Friant avec la plus forte division de la vieille
-garde, Curial avec une division de la jeune, et il avait dirigé sur le
-même point la division Leval arrivant d'Espagne. Une division de
-cavalerie tirée de tous les dépôts réunis à Versailles était également
-arrivée à Montmirail. Il prescrivit à ces diverses troupes de se
-porter de Montmirail sur Champaubert à l'appui du maréchal Marmont. Il
-y envoya de Château-Thierry la division d'infanterie de jeune garde du
-général Musnier, et toute la cavalerie de la garde sous les ordres de
-Ney. En même temps il expédia vers Soissons Mortier avec la seconde
-division de la garde, avec les lanciers de Colbert et les gardes
-d'honneur du général Defrance, lui recommandant de poursuivre à
-outrance les corps vaincus des généraux d'York et Sacken, puis il
-partit au galop pour devancer de sa personne les troupes qu'il
-amenait. Il arriva vers neuf heures du matin à Montmirail, et y trouva
-toutes choses comme il pouvait les désirer, car il semblait qu'en ces
-derniers jours de faveur la fortune ne lui <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> refusât rien de ce
-qui devait rendre ses succès éclatants.</p>
-
-<p>Blucher, après avoir attendu le 11, le 12, des nouvelles de Sacken et
-d'York, se flattant qu'ils se seraient repliés sains et saufs sur la
-Marne, avait enfin songé à venir à leur secours en se portant à
-Montmirail avec les troupes de Capzewitz, le corps prussien de Kleist,
-et les restes d'Olsouvieff. Ces troupes formaient en tout 18 ou 20
-mille hommes. Blucher avait mandé en outre au prince de Schwarzenberg
-de lui envoyer le détachement de Wittgenstein par la traverse de
-Sézanne, et se promettait avec ce détachement, avec ce qu'il avait
-sous la main, d'opérer sur les derrières de Napoléon une assez forte
-diversion pour achever de dégager Sacken et d'York, qui seraient ainsi
-en mesure de remonter la Marne et de le rejoindre par Épernay et
-Châlons. C'était raisonner peu sensément, car il pouvait bien en
-s'avançant ainsi rencontrer Napoléon victorieux d'Olsouvieff, de
-Sacken et d'York, revenant avec ses forces réunies pour se jeter sur
-le général de l'armée de Silésie, et accabler le chef après avoir
-accablé les lieutenants.</p>
-
-<p>Le 13 au matin Blucher avait quitté Vertus, gravi le plateau sur
-lequel sont situés Champaubert et Montmirail, et fait reculer Marmont
-qui, n'ayant que cinq à six mille hommes à lui opposer, s'était retiré
-successivement sur Champaubert, Fromentières et Vauchamps. C'est de là
-que Marmont avait le 13 au soir écrit à Napoléon. Le 14, en attendant
-son arrivée, il avait évacué Vauchamps, et pris position un peu en
-arrière sur la route de Montmirail.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Combat de Vauchamps, livré le 14 février.</span>
-Napoléon ayant rejoint Marmont le 14 vers neuf heures du matin,
-l'offensive fut reprise à l'instant même. Le maréchal Marmont en
-abandonnant Vauchamps s'était établi sur une hauteur boisée, au sommet
-de laquelle il avait rangé son artillerie. Blucher marchant avec sa
-confiance accoutumée envoya la division prussienne Ziethen en avant
-pour le précéder à Montmirail. À peine sortie de Vauchamps cette
-division fut accueillie par un violent feu d'artillerie qui lui causa
-de grandes pertes, et la força à rentrer dans le village.
-Immédiatement après Marmont dirigea la division Ricard sur Vauchamps,
-afin d'enlever ce village, et à la faveur des bois environnants essaya
-de tourner l'ennemi, à gauche par la cavalerie du général Grouchy, à
-droite par la division d'infanterie Lagrange.</p>
-
-<p>Ces dispositions exécutées avec une extrême vigueur rencontrèrent
-cependant de grandes difficultés. La division Ricard pénétra dans
-Vauchamps, y trouva la division Ziethen très-résolue à se défendre, et
-fut contrainte de se replier. Elle revint à la charge, pénétra une
-seconde fois dans Vauchamps, et aurait eu de la peine à s'y maintenir
-sans les mouvements ordonnés sur les deux flancs du village. Grouchy,
-après avoir fait un détour à travers les bois, déborda Vauchamps par
-la gauche, tandis que la division d'infanterie Lagrange le débordait
-par la droite en traversant le bois de Beaumont. Blucher soupçonnant
-la présence de Napoléon, à la résolution et à l'ensemble des
-mouvements qui s'opéraient autour de lui, prit le parti de
-rétrograder. Mais il n'était plus temps de le faire impunément.
-<span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> D'une part l'infanterie de Ricard tentant un dernier effort
-sur Vauchamps en chassait la division Ziethen, et de l'autre Grouchy
-débouchant brusquement des bois, menaçait de lui couper la retraite.
-Cette division formée en carrés essaya d'abord de tenir tête à notre
-cavalerie, mais chargée à fond par les escadrons de Grouchy, elle fut
-rompue et obligée en partie de mettre bas les armes. Le reste s'enfuit
-vers le gros des troupes prussiennes. Nos cavaliers ramassèrent
-environ 2 mille prisonniers, une douzaine de pièces de canon et
-plusieurs drapeaux. Un millier d'hommes tués ou blessés étaient
-demeurés dans Vauchamps et dans les environs.</p>
-
-<p>Mais Napoléon espérait avoir une meilleure part du corps de Blucher.
-Il ordonna de le poursuivre sans relâche, et dirigea lui-même cette
-poursuite pendant une moitié du jour. Marmont, ayant en main les
-divisions d'infanterie Ricard et Lagrange, appuyé en outre par la
-division d'Espagne Leval, par l'infanterie de la garde, se mit en
-marche sur la grande route qui de Montmirail conduit par Vauchamps et
-Champaubert à Châlons. Il avait sur son front l'artillerie de la garde
-commandée par Drouot, et sur ses ailes la cavalerie de Grouchy d'un
-côté, la cavalerie de la garde et du général Saint-Germain de l'autre.
-C'est dans cet ordre qu'il poursuivit Blucher, lequel se retirait en
-deux masses compactes, celle de Kleist à gauche de la route, celle de
-Capzewitz à droite, avec son artillerie et ses attelages sur la route
-même. Le général prussien avait peu de cavalerie pour protéger son
-infanterie.</p>
-
-<p>Depuis onze heures du matin jusqu'à trois heures <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> de
-l'après-midi on continua cette poursuite en couvrant l'ennemi de
-boulets, et souvent de mitraille. On le ramena ainsi sur Janvilliers,
-Fromentières et Champaubert. (Voir la carte n<sup>o</sup> 63, plan de
-Montmirail, Champaubert, etc.) Chemin faisant, on s'aperçut que deux
-de ses bataillons, postés dans un bois, étaient demeurés en arrière.
-On les enveloppa, et ils furent réduits à se rendre. En même temps,
-Grouchy voyant que pour avoir tout ou partie des deux masses ennemies
-qui longeaient les côtés de la route, il fallait les devancer à
-l'entrée des bois qui entourent Étoges, imagina de se lancer à travers
-ces bois de toute la vitesse de ses chevaux afin d'y précéder Blucher.
-Il s'y engagea donc en ordonnant à l'artillerie légère de le rejoindre
-le plus tôt possible. Tandis qu'il exécutait ce mouvement, on
-canonnait à chaque pause les deux colonnes de Blucher, et on les avait
-menées de la sorte jusqu'à la fin du jour, lorsqu'on les vit s'arrêter
-tout à coup et se hérisser de leurs baïonnettes. Grouchy en effet les
-avait devancées avec une partie de ses escadrons, et les avait
-assaillies à gauche, tandis que le général Saint-Germain les abordait
-à droite avec les cavaliers nouvellement venus de Versailles. Blucher,
-placé au milieu de son infanterie, fit tout ce qu'il put pour lui
-communiquer son énergie, et parvint à la ramener en assez bon ordre
-jusqu'à l'entrée d'Étoges, mais non sans essuyer de grandes pertes. Le
-général Grouchy, quoique privé de son artillerie qui n'avait pu le
-suivre, chargea plusieurs fois cette infanterie, et y pénétra le sabre
-à la main, pendant que le général Saint-Germain en faisait autant de
-son côté. <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> On coucha ainsi par terre, avec le secours seul de
-l'arme blanche, quelques centaines d'hommes, et on en prit plus de
-deux mille, sans compter beaucoup d'artillerie et de drapeaux. En
-arrivant à la lisière même des bois qui précèdent Étoges, il fallut
-s'arrêter.</p>
-
-<p>On avait déjà pris, blessé ou tué environ sept mille hommes au
-maréchal Blucher. Mais Marmont prétendait avoir encore quelques-unes
-de ses dépouilles. Il se doutait bien que le général prussien voudrait
-coucher à Étoges, que ses troupes harassées se répandraient
-confusément autour du village, ou dans la forêt environnante, et qu'en
-apparaissant brusquement au milieu d'elles pendant la nuit, on
-pourrait les jeter dans un grand désordre, et surtout les pousser au
-delà d'Étoges, en bas du plateau sur lequel on combattait depuis
-plusieurs jours. Destiné, d'après toutes les vraisemblances, à garder
-de nouveau cette position pendant que Napoléon irait combattre
-ailleurs, Marmont tenait à s'établir à Étoges même, d'où il pouvait
-dominer la route de Vertus. Il résolut donc d'essayer sur Blucher une
-attaque de nuit.</p>
-
-<p>Toutefois il n'avait que peu de forces à sa disposition, ses soldats
-s'étant déjà dispersés dans les champs pour y chercher à vivre. Il
-était suivi par la division du général Leval que Ney prétendait avoir
-sous ses ordres. Après une altercation assez vive entre ce maréchal et
-lui, il prit un détachement de cette division, et, avec un de ses
-régiments de marine, il s'enfonça dans les bois à la faveur de
-l'obscurité, puis fondit brusquement sur Étoges, au moment où
-l'ennemi épuisé de fatigue commençait <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> à goûter un peu de
-repos. Cette attaque imprévue eut un succès complet. Prussiens et
-Russes, assaillis avant d'avoir pu se mettre en défense, furent
-refoulés hors d'Étoges, et obligés en pleine nuit de s'enfuir vers
-Bergères et Vertus. On enleva une bonne portion des troupes du général
-russe Orosoff, et ce général lui-même avec son état-major. Cette
-dernière partie de la journée coûta encore plus de 2 mille hommes au
-corps de Blucher, et beaucoup d'artillerie.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Grands résultats du combat de Vauchamps, le quatrième des
-combats livrés à l'armée de Silésie.</span>
-La journée du 14, dite de Vauchamps, fit donc perdre à Blucher de 9 à
-10 mille hommes en morts, blessés ou prisonniers. Il n'était pas
-possible de terminer plus dignement cette suite d'admirables
-opérations. Parti le 9 février de Nogent-sur-Seine, arrivé le 10 à
-Champaubert, Napoléon y avait pris ou détruit dans cette journée le
-corps d'Olsouvieff, battu le 11 à Montmirail le corps de Sacken, battu
-et refoulé le 12 sur Château-Thierry celui d'York, employé le 13 à
-rétablir le pont de la Marne pour lancer Mortier à la poursuite de
-l'ennemi, et le 14, rebroussant chemin sur Montmirail, il avait
-assailli Blucher qui venait maladroitement s'offrir à ses coups, comme
-pour lui fournir l'occasion d'accabler le dernier des quatre
-détachements de l'armée de Silésie. Ainsi, presque sans bataille, en
-quatre combats livrés coup sur coup, Napoléon avait entièrement
-désorganisé l'armée de Silésie, lui avait enlevé environ 28 mille
-hommes sur 60 mille, plus une quantité immense d'artillerie et de
-drapeaux, et avait puni cruellement le plus présomptueux, le plus
-brave, le plus acharné de ses adversaires. Il y <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> avait de quoi
-être fier et de son armée et de lui-même, et des derniers éclats de sa
-miraculeuse étoile, miraculeuse jusque dans le malheur!</p>
-
-<p>Napoléon dirigea tout de suite sur Paris les 18 mille prisonniers
-qu'il avait faits, afin que la capitale les vît de ses propres yeux,
-et qu'en regardant ces trophées dignes des guerres d'Italie, elle crût
-encore au génie et à la fortune de son empereur!</p>
-
-<p>Paris avait successivement appris les triomphes inespérés de Napoléon,
-et sauf quelques c&oelig;urs égarés par l'esprit de parti ou par la haine
-du despotisme impérial, s'en était réjoui cordialement. L'annonce des
-colonnes de prisonniers avait excité une vive attente chez les
-Parisiens, qui espéraient les voir défiler sur le boulevard dans deux
-ou trois jours. Mais c'est à peine s'ils avaient osé se livrer à la
-joie, car tandis qu'ils apprenaient que Blucher et ses lieutenants
-étaient battus à Champaubert, à Montmirail, à Château-Thierry, à
-Vauchamps, ils recevaient la nouvelle que Schwarzenberg était près de
-forcer la Seine de Nogent à Montereau, et que les Cosaques de Platow
-s'étaient montrés dans la forêt de Fontainebleau.
-<span class="sidenote" title="En marge">Joie et terreur de Paris, qui en se sachant délivré de tout
-danger sur la Marne, apprend qu'il est menacé de graves dangers sur la
-Seine.</span>
-La malheureuse cité,
-du sein de laquelle la terreur avait fondu pendant vingt ans sur
-toutes les capitales, était en proie à son tour aux plus cruelles
-angoisses. La victoire même ne la pouvait garantir de ses terreurs,
-car un ennemi n'était pas plutôt battu sur la Marne, qu'un autre
-apparaissait sur la Seine, et que, rassurée du côté de Meaux, elle
-avait sujet de s'effrayer du côté de Melun et de Fontainebleau. De
-vives instances étaient <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> donc parties de Paris pour ramener
-Napoléon sur la Seine. Ce motif lui avait fait abandonner Marmont
-avant la fin de la journée de Vauchamps, et l'avait forcé de revenir à
-Montmirail, pour donner de nouveaux ordres et préparer de nouveaux
-combats.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Événements survenus à la grande armée du prince de
-Schwarzenberg, pendant que Napoléon était occupé contre Blucher.</span>
-Voici en effet ce qui s'était passé à la grande armée du prince de
-Schwarzenberg. Pendant que Napoléon avait quitté l'Aube et la Seine
-pour se porter sur la Marne, les souverains alliés s'étaient rendus à
-Troyes, et leur armée les devançant, avait occupé le cours de la Seine
-de Nogent à Montereau, avait même cherché à s'étendre jusqu'à l'Yonne,
-afin de se garantir du danger d'être débordée par sa gauche. La
-prétention de la grande armée de Bohême était de marcher sur Paris par
-les deux rives de la Seine, par Fontainebleau et Melun, pendant que
-l'armée de Silésie suivant la Marne y arriverait par Meaux.
-L'espérance d'y entrer enflammait en ce moment l'imagination
-d'Alexandre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Alexandre se flattant d'entrer dans Paris, voulait qu'on
-cessât de traiter avec Napoléon.</span>
-Tandis que l'empereur François vivait modestement à
-Troyes, voyant peu de monde, ne fréquentant que M. de Metternich,
-l'empereur Alexandre livré à une activité fébrile, allait d'un corps
-d'armée à l'autre, affectant de tout diriger, et recommandant sans
-cesse à Blucher de l'attendre avant d'entrer à Paris. Le roi de Prusse
-pour plaire aux patriotes de son état-major, se prêtait à tous les
-mouvements de son allié, mais avec la gaucherie d'un homme sage, peu
-fait pour ce rôle vain et agité. C'est dans cet état que les avait
-trouvés un témoin oculaire digne de foi, le brave et savant général
-Reynier, qu'on avait échangé contre le <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> général comte de
-Merveldt (l'un et l'autre avaient été faits prisonniers à Leipzig), et
-qui, à la suite de cet échange, avait traversé Troyes pour revenir à
-Paris. Le général Reynier, présenté aux monarques alliés, les avait
-écoutés, et avait recueilli leurs paroles avec une extrême
-attention<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Lien vers la note 10"><span class="smaller">[10]</span></a>. L'empereur François l'avait conjuré de répéter à son
-gendre un conseil qu'il lui avait adressé déjà bien des fois, celui de
-céder à la fortune, d'abandonner ce qu'on exigeait de lui puisqu'il ne
-pouvait pas le conserver, et de considérer les destinées de l'Autriche
-dans le moment actuel, pour apprendre que se soumettre aux dures
-nécessités du présent n'était souvent qu'un moyen de sauver l'avenir.
-Le roi de Prusse n'avait presque rien dit selon son usage, mais
-Alexandre avait parlé avec une vivacité singulière. Il avait demandé
-d'abord au général Reynier quand il croyait être à Paris, et le
-général ayant répondu qu'il espérait y être le 14 ou le 15 février,
-Alexandre avait répliqué: Eh bien, Blucher y sera avant vous...
-Napoléon m'a humilié, je l'humilierai, et je fais si peu la guerre à
-la France, que s'il était tué je m'arrêterais sur-le-champ.&mdash;C'est
-donc pour les Bourbons que Votre Majesté fait la guerre? avait dit le
-général Reynier.&mdash;Les Bourbons, avait repris Alexandre, je n'y tiens
-nullement. Choisissez un chef parmi vous, <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> parmi les généraux
-illustres qui ont tant contribué à la gloire de la France, et nous
-sommes prêts à l'accepter.&mdash;Alexandre descendant alors aux plus
-étranges confidences, lui avait laissé entrevoir le projet d'imposer
-Bernadotte à la France, comme Catherine quarante ans auparavant avait
-imposé Poniatowski à la Pologne. À cette ouverture le général Reynier
-avait fort déconcerté le czar, en lui exprimant le mépris que les
-militaires français avaient conçu pour la conduite et les talents du
-nouveau prince suédois. Alexandre, surpris et mécontent, avait
-congédié le général Reynier, qui était parti sur-le-champ pour Paris,
-et était venu offrir son épée à Napoléon, offre bien méritoire dans de
-pareilles circonstances, car il avait repoussé les propositions les
-plus flatteuses d'Alexandre, pour rester fidèle à la France
-malheureuse. Le général Reynier était Suisse de naissance, mais
-Français par le c&oelig;ur et les services.</p>
-
-<p>tous les actes de l'empereur Alexandre. C'est par ce motif qu'il avait
-fait suspendre les séances du congrès, se fondant pour ne plus les
-reprendre sur ce que M. de Caulaincourt n'avait pas accepté
-immédiatement les propositions de Châtillon.
-<span class="sidenote" title="En marge">Résistance de M. de Metternich et de lord Castlereagh.</span>
-Il montrait à cet égard
-une résolution opiniâtre, et ne voulait plus qu'on traitât. M. de
-Metternich, aidé de lord Castlereagh, s'opposait de toutes ses forces
-à cette volonté du czar.
-<span class="sidenote" title="En marge">Conditions envoyées à Châtillon, et suspensives cette fois
-des hostilités.</span>
-Le ministre autrichien persistant dans sa
-politique de ne pas pousser trop loin une lutte qui, au delà d'un
-certain terme, ne profitait qu'à la prépondérance de la Russie, le
-ministre anglais disposé à s'arrêter <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> si on lui abandonnait
-Anvers et Gênes, s'étaient servis pour résister à l'empereur Alexandre
-de la lettre que M. de Caulaincourt avait secrètement adressée à M. de
-Metternich, et dans laquelle il demandait si en admettant les bases
-proposées il pourrait au moins obtenir une suspension d'armes. Appuyés
-sur cette lettre ils avaient dit que la France étant prête à céder aux
-v&oelig;ux des alliés, il n'y avait pas de motif de pousser les
-hostilités plus loin, que c'était courir des chances inutiles pour un
-objet qui ne pouvait être le but avoué d'aucune des puissances
-coalisées. L'empereur François en effet ne pouvait dire à l'Europe
-qu'il faisait la guerre pour détrôner sa fille, et le cabinet
-britannique, bien que l'opinion fût actuellement très-modifiée en
-Angleterre, ne pouvait avouer au parlement qu'il faisait la guerre
-pour rétablir les Bourbons. Si lord Castlereagh, maître aujourd'hui
-d'ôter à la France Anvers et Gênes, s'était exposé à un revers en
-dépassant le but, il lui aurait été impossible de se présenter soit à
-l'une soit à l'autre des deux chambres. Enfin en prolongeant les
-hostilités, on risquait de mettre la France de la partie, et déjà on
-voyait les paysans prendre les armes en quelques endroits, intercepter
-les convois, tuer les hommes isolés, danger qui menaçait de
-s'accroître, et qui devait singulièrement ajouter à toutes les
-difficultés de cette lutte acharnée. Comme on avait un besoin
-indispensable des troupes de l'Autriche et de l'argent de
-l'Angleterre, et que M. de Metternich ainsi que lord Castlereagh
-avaient déployé en cette occasion une remarquable fermeté, on avait
-consenti à reprendre les conférences, et on <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> avait envoyé aux
-plénipotentiaires, encore réunis à Châtillon, un projet de
-préliminaires dont l'adoption devait faire cesser les hostilités à
-l'instant même, mais qui était tellement humiliant dans la forme qu'on
-le regardait comme l'équivalent d'une entrée dans Paris. C'était la
-consolation qu'on avait voulu ménager à l'empereur Alexandre. Il s'en
-était contenté dans l'espérance que Napoléon n'accepterait pas ce
-nouveau projet, et en attendant il pressait le prince de Schwarzenberg
-de marcher sur Paris, afin de n'avoir pas le chagrin ou d'y arriver
-derrière le maréchal Blucher, ou d'être arrêté par la signature de la
-paix au moment d'y entrer.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Pendant ce temps, le prince de Schwarzenberg s'avance sur
-la Seine, dont il force le passage à Bray.</span>
-À la suite de ces résolutions le prince de Schwarzenberg s'était
-avancé parallèlement à la Seine, de Nogent à Montereau. (Voir la carte
-n<sup>o</sup> 62.) Il avait dirigé les corps de Wittgenstein et du maréchal de
-Wrède sur Nogent et Bray, les Wurtembergeois sur Montereau, les
-troupes de Colloredo et de Giulay sur l'Yonne, ces derniers ayant
-l'ordre de franchir cette rivière et de se porter sur Fontainebleau.
-Les réserves russes et prussiennes étaient demeurées sous Barclay de
-Tolly entre Troyes et Nogent. Wittgenstein et de Wrède s'étant
-présentés à Nogent et Bray, furent reçus à Nogent par le général
-Bourmont, que le maréchal Victor y avait laissé avec 1200 hommes
-seulement. Ce général, après un combat héroïque, les avait repoussés
-avec perte de 1500 hommes. Mais à Bray ils n'avaient trouvé que des
-gardes nationales, et ils avaient forcé le passage. Le maréchal
-Victor, en voyant le passage de la Seine forcé à Bray, n'avait pas
-osé rester derrière Nogent, <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> et s'était retiré sur Provins et
-Nangis.
-<span class="sidenote" title="En marge">Retraite des maréchaux Victor et Oudinot sur la petite
-rivière d'Yères.</span>
-Le maréchal Oudinot entraîné dans ce mouvement rétrograde, et
-n'ayant que la division Rothenbourg pour rétablir les affaires, avait
-suivi la retraite du maréchal Victor, et l'un et l'autre étaient venus
-prendre position sur la petite rivière d'Yères, qui traverse la Brie,
-et va tomber dans la Seine près de Villeneuve-Saint-Georges. Les deux
-maréchaux rangés derrière cette faible rivière attendaient là que
-Napoléon vînt à leur secours. Le brave général Pajol n'ayant cessé
-d'être à cheval malgré des blessures rouvertes, ne pouvait pas tenir à
-Montereau quand Bray et Nogent étaient abandonnés; il avait recueilli
-le général Alix, qui venait de défendre Sens avec la plus grande
-vigueur, et s'était replié de l'Yonne sur le canal de Loing, et du
-canal de Loing sur Fontainebleau.</p>
-
-<p>Ainsi le 14 février, jour où Napoléon achevait à Vauchamps la défaite
-de l'armée de Silésie, les troupes de l'armée de Bohême étaient
-placées, le prince de Wittgenstein à Provins, le maréchal de Wrède à
-Nangis, les Wurtembergeois à Montereau, le prince de Colloredo dans la
-forêt de Fontainebleau, le général Giulay à Pont-sur-Yonne, les
-Cosaques dans les environs d'Orléans, Maurice de Liechtenstein avec
-les réserves autrichiennes à Sens, enfin Barclay de Tolly avec les
-gardes russe et prussienne en seconde ligne, entre Nogent et Bray.
-Quelques nouvelles des revers de Blucher étaient parvenues au quartier
-général des coalisés, mais on ignorait l'importance de ces revers, et
-on se flattait de pouvoir arriver jusqu'à Paris par Fontainebleau ou
-Melun.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> En apprenant ce triste état de choses, Napoléon avec sa
-prodigieuse activité qui n'avait de limites que dans les forces
-physiques de ses soldats, se reporta tout de suite de Vauchamps sur
-Montmirail, suivi de la garde jeune et vieille, et de toute la
-cavalerie. Il laissa au maréchal Marmont le soin qu'il lui avait déjà
-confié de se tenir entre la Seine et la Marne, depuis Étoges jusqu'à
-Montmirail, d'y observer les débris de Blucher, et d'y donner la main
-à Mortier qui avait été envoyé à la poursuite de Sacken et d'York sur
-Soissons. Puis il fit ses dispositions pour se reporter sur la Seine
-et tenir tête au prince de Schwarzenberg.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Grave question de conduite que Napoléon avait à résoudre.</span>
-Une grave question s'offrait en ce moment à l'esprit de Napoléon.
-Fallait-il aller droit de Montmirail à Nogent par Sézanne (route qu'il
-avait déjà suivie), pour joindre la Seine par le plus court chemin, et
-tomber ainsi brusquement dans le flanc du prince de Schwarzenberg; ou
-bien, suivant le mouvement rétrograde des maréchaux Victor et Oudinot,
-qu'on devait présumer poussé encore plus loin depuis les dernières
-nouvelles, fallait-il rétrograder jusqu'aux bords de l'Yères, afin d'y
-recueillir les deux maréchaux, et, réuni à eux, aborder de front le
-prince de Schwarzenberg pour le refouler sur la Seine qu'il avait
-franchie?
-<span class="sidenote" title="En marge">Devait-il se jeter tout de suite dans le flanc du prince de
-Schwarzenberg, ou rétrograder jusqu'au bord de l'Yères, pour l'aborder
-de front avec les maréchaux réunis.</span>
-Certainement, s'il était toujours possible à la guerre de
-connaître à temps les projets de l'ennemi, Napoléon aurait su que les
-corps de l'armée de Bohême étaient dispersés entre Provins, Nangis,
-Montereau, Fontainebleau, Sens, et alors se jetant au milieu d'eux
-avec 25 mille hommes, par le chemin de Sézanne à Nogent qui était le
-plus court, <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> il aurait pris en flanc les corps éparpillés de
-l'ennemi, rallié par sa droite Victor et Oudinot, culbuté
-successivement Wittgenstein et de Wrède sur le prince de Wurtemberg,
-tous trois sur Colloredo, et détruit ou enlevé une partie de ce qui
-avait traversé la Seine<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Lien vers la note 11"><span class="smaller">[11]</span></a>. Mais Napoléon ayant employé cinq jours à
-combattre l'armée de Silésie, ignorait ce qui s'était passé à l'armée
-de Bohême, et dans l'ignorance des événements il devait se conduire
-d'après la plus grande vraisemblance. Or, la plus grande vraisemblance
-c'était que les maréchaux après avoir beaucoup rétrogradé, auraient
-rétrogradé encore, qu'ils se seraient tout au plus arrêtés derrière la
-petite rivière d'Yères, que Schwarzenberg se trouverait en leur
-présence, les attaquant avec au moins 80 mille hommes, les ayant
-peut-être déjà battus, et, dans <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> ce cas, en se portant
-directement sur Nogent ou Provins avec 25 mille hommes seulement,
-Napoléon s'exposait à rencontrer Schwarzenberg se retournant vers lui
-avec 80 mille, et lui faisant subir un grave échec, avant qu'il eût
-rallié les deux maréchaux.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se décide pour le dernier parti.</span>
-De plus, toutes les routes de traverse de
-Montmirail à Nogent, de Montmirail à Provins, étaient détestables, et
-on pouvait y rester embourbé. Par cette raison qui était forte, et par
-celle de la prudence, le plus sûr était, au lieu de percer droit sur
-la Seine, de rétrograder jusque sur l'Yères, comme l'avaient fait les
-maréchaux eux-mêmes, de les rejoindre par la route pavée de Montmirail
-à Meaux, de Meaux à Fontenay et Guignes, et de composer par cette
-réunion une masse de 60 mille hommes, qui suffisait pour ramener le
-prince de Schwarzenberg sur la Seine. Au lieu de prendre en flanc le
-généralissime autrichien on l'aborderait ainsi de front, mais il se
-pouvait qu'au lieu de le trouver formé en une seule masse, on le
-trouvât dispersé en plusieurs corps, et il ne serait pas impossible
-alors de le traiter comme on venait de traiter Blucher lui-même.</p>
-
-<p>Ce plan était le seul que le bon sens pût avouer, et Napoléon qui à la
-guerre alliait toujours la sagesse à l'audace, n'hésita point à
-l'adopter.
-<span class="sidenote" title="En marge">Départ de Napoléon pour Meaux, et de Meaux pour Guignes.</span>
-Il ordonna le soir même à sa garde, jeune et vieille,
-infanterie et cavalerie, à la division d'Espagne Leval, à la cavalerie
-du général Saint-Germain, d'exécuter le lendemain 15 une forte marche
-jusqu'à la Ferté-sous-Jouarre, et de sa personne il partit pour Meaux
-afin de veiller aux mouvements de ses troupes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> Arrivé dans l'après-midi du 15 à Meaux, il y arrêta ses dernières
-dispositions. C'est à Meaux que le maréchal Macdonald s'était replié
-après la retraite qui l'avait tant affligé, et c'est à Meaux qu'il
-cherchait à réorganiser son corps d'armée. Ce corps, avec les débris
-qu'il avait ramenés, avec quelques bataillons tirés des dépôts de
-Paris, avec les gardes nationales qu'on avait pu réunir, fut distribué
-en trois divisions, et porté à environ 12 mille hommes de toutes
-armes. Napoléon le fit partir sur-le-champ par la route de Meaux à
-Fontenay, et l'envoya sur l'Yères, ce petit cours d'eau derrière
-lequel allaient se concentrer toutes nos forces. Il ordonna aux
-maréchaux Victor et Oudinot, qui s'y étaient retirés, de continuer à
-s'y maintenir, et leur annonça son arrivée pour le lendemain 16. La
-belle cavalerie tirée d'Espagne avait déjà dépassé Paris au nombre de
-4 mille cavaliers sans pareils. Napoléon les réunit à Guignes, où il
-supposait que se livrerait la principale bataille de la campagne. Les
-deux divisions de jeune garde qu'on organisait à Paris venaient d'en
-sortir, sous les généraux Charpentier et Boyer, pour se porter sur la
-rive gauche de la Seine, et intercepter la route de Fontainebleau.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ses dispositions pour reprendre le cours de la Seine.</span>
-Napoléon aurait pu sans doute les amener sur la droite de la Seine,
-afin de réunir toutes ses ressources aux environs de Guignes, mais
-c'était trop que de laisser Paris entièrement découvert sur la rive
-gauche, les coalisés y ayant dirigé une portion notable de leurs
-forces. En conséquence il envoya ces deux divisions sur l'Essonne,
-avec la recommandation de s'y défendre jusqu'à la dernière extrémité,
-et de tâcher <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> ainsi de couvrir Paris sur la rive gauche de la
-Seine, tandis qu'il allait essayer de le dégager sur la rive droite
-par une bataille décisive. Enfin il donna les instructions nécessaires
-pour avoir seul en sa possession le passage des rivières sur
-lesquelles il man&oelig;uvrait, pour faire préparer des vivres sur les
-routes, et surtout pour rassembler les charrettes des cultivateurs,
-afin que les soldats de la garde transportés sur ces charrettes
-pussent doubler ou tripler les étapes.
- <span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de Napoléon à Guignes le 16.</span>
-Le lendemain il partit de
-Meaux, et arriva par Fontenay à Guignes au moment même où les
-maréchaux Victor et Oudinot, refoulés sur l'Yères, en disputaient les
-bords aux avant-gardes du prince de Wittgenstein et du maréchal de
-Wrède. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) Cet état de choses justifiait la
-détermination que Napoléon avait prise, car réuni aux deux maréchaux
-il n'avait plus à craindre Wittgenstein et de Wrède, et allait avoir
-près de 60 mille hommes à opposer à 50 mille, ce qui lui promettait
-immédiatement les succès les plus éclatants.</p>
-
-<p>Napoléon, considérant que s'il avait en face une masse imposante de
-forces, ce ne pouvait être cependant toute l'armée de Schwarzenberg,
-puisqu'on lui dénonçait la présence de l'ennemi à la fois à Montereau,
-à Fontainebleau, à Sens, aux environs même d'Orléans, comprit qu'il ne
-devait avoir devant lui qu'une moitié tout au plus de la grande armée
-de Bohême, et résolut de prendre l'offensive immédiatement.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sa résolution de prendre l'offensive immédiatement.</span>
-Bien que
-sa garde et la division Leval ne fussent point arrivées, il avait avec
-les trois maréchaux Oudinot, Victor, Macdonald, avec la cavalerie
-<span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> d'Espagne, environ 35 à 36 mille hommes, et c'était bien
-assez, lui présent, pour en aborder 50 mille. D'ailleurs, en quelques
-heures, les 25 mille hommes qui le suivaient devaient rejoindre, et il
-prit ses mesures pour commencer l'action à la pointe du jour.</p>
-
-<p>Le 17 en effet il était à cheval de très-grand matin, dirigeant
-lui-même les mouvements de ses troupes. Le maréchal Victor ayant formé
-l'arrière-garde dans la retraite de la Seine sur l'Yères, devint
-naturellement l'avant-garde. Ce maréchal s'avançait ayant au centre
-les divisions de réserve Dufour et Hamelinaye qu'il prodiguait
-volontiers parce qu'elles appartenaient au général Gérard, et sur les
-ailes les divisions Duhesme et Chataux du 2<sup>e</sup> corps qui était le sien,
-et que par ce motif il ménageait davantage. À droite la cavalerie du
-5<sup>e</sup> corps sous le général Milhaud, à gauche la cavalerie d'Espagne
-sous le général Treilhard, marchaient déployées, et prêtes à exécuter
-des charges à outrance. À la suite du maréchal Victor venaient les
-maréchaux Oudinot et Macdonald. En arrière et à une distance de
-plusieurs lieues, la garde, voyageant sur des charrettes, couvrait la
-route de Meaux à Guignes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Combat de Mormant.</span>
-À peine était-on en marche de Guignes sur Mormant, qu'on aperçut le
-comte Pahlen, formant l'avant-garde du prince de Wittgenstein avec
-2,500 hommes d'infanterie et environ 1,800 chevaux. C'était une belle
-proie qui s'offrait au début des opérations contre l'armée de Bohême.
-Le général Gérard, supérieur aux autres et à lui-même dans cette rude
-campagne, se porta en avant à la tête <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> d'un bataillon du 32<sup>e</sup>,
-jeunes soldats jetés dans un vieux cadre jadis célèbre en Italie. Il
-entra l'épée à la main dans Mormant, et en chassa l'infanterie du
-comte Pahlen qui s'y était réfugiée dans l'espérance d'être secourue
-par les Bavarois établis à Nangis. Privée de cet asile, l'infanterie
-russe fut obligée de traverser à découvert l'espace qui sépare Mormant
-de Nangis. Drouot débouchant de Mormant avec ses canons la couvrit de
-mitraille, pendant que sur la gauche le comte de Valmy avec les
-escadrons récemment arrivés d'Espagne, sur la droite le comte Milhaud
-avec les dragons qui en étaient arrivés l'année précédente,
-l'assaillirent à coups de sabre. Les carrés de l'infanterie russe,
-malgré leur solidité, furent enfoncés et pris en entier avec leur
-artillerie. Leur cavalerie fut atteinte avant d'avoir pu s'enfuir, et
-en grande partie enlevée ou détruite. Cette échauffourée coûta aux
-Russes près de 4 mille hommes tant prisonniers que morts ou blessés,
-et 11 pièces de canon.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Importance attachée à la reprise des ponts de la Seine,
-avant que le prince de Schwarzenberg ait pu la repasser.</span>
-Ce début promettait à l'armée du prince de Schwarzenberg un traitement
-assez semblable à celui qu'avait essuyé l'armée de Blucher. Pourtant
-il fallait la poursuivre sans relâche, si on voulait obtenir les
-résultats qu'on était fondé à espérer, et Napoléon précipita le
-mouvement de tous ses corps. On s'avança rapidement sur Nangis,
-refoulant à la fois les troupes russes de Wittgenstein dont on venait
-d'anéantir l'avant-garde, et les troupes bavaroises qui se repliaient
-sur leur corps de bataille. Le succès de cette nouvelle série
-d'opérations tenait essentiellement au passage immédiat de la Seine,
-car si <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> Napoléon parvenait à la franchir avant que tous les
-corps ennemis l'eussent repassée, et particulièrement ceux qui
-s'étaient aventurés sur Fontainebleau, il était presque assuré de
-prendre en détail la plupart des retardataires.
-<span class="sidenote" title="En marge">Marche rapide sur Nogent, Bray et Montereau.</span>
-Il se dirigea donc en
-toute hâte sur les ponts de Nogent, Bray et Montereau qu'il avait
-devant lui. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) Il achemina le maréchal Oudinot
-par Provins sur Nogent avec une partie de la cavalerie d'Espagne sous
-le comte de Valmy, et le maréchal Macdonald par Donnemarie sur Bray.
-Quant à lui, se faisant suivre des troupes du maréchal Victor, il prit
-à droite, et se porta par Villeneuve sur Montereau. Ne sachant lequel
-de ces trois ponts serait le plus facile à reconquérir, il dirigeait
-ses efforts sur les trois à la fois. En marchant hardiment on pouvait
-bien enlever un ou deux des trois ponts, et alors il était possible de
-repasser la Seine assez tôt pour couper toute retraite aux corps
-ennemis qui se seraient trop avancés.</p>
-
-<p>En cheminant sur Villeneuve le maréchal Victor, toujours précédé par
-les divisions Dufour et Hamelinaye que conduisait le général Gérard,
-rencontra un peu au delà de Valjouan la division bavaroise Lamotte qui
-cherchait à s'enfuir, et qui avait peu de cavalerie à opposer à la
-nôtre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Combat de Villeneuve.</span>
-Elle était en travers de la grande route, la gauche fortement
-établie au village de Villeneuve, la droite déployée dans une petite
-plaine entourée de bois. Le général Gérard, présent de sa personne à
-tous les engagements, se porta sur Villeneuve avec un bataillon du
-86<sup>e</sup>, l'enleva à la baïonnette, et ôta ainsi à la <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> division
-Lamotte l'appui de ce village. Dès lors elle fut obligée de se retirer
-à travers la petite plaine qu'elle avait derrière elle, pour chercher
-asile dans les bois. C'était pour nos troupes à cheval le moment de
-charger. Le général Lhéritier, commandant une partie des dragons de
-Milhaud, se trouvait là, et s'il eût profité de la circonstance c'en
-était fait de la division Lamotte. Nos soldats, toujours intelligents,
-appelaient à grands cris la cavalerie, mais soit que le général
-Lhéritier attendît les ordres du maréchal Victor qui n'arrivaient pas,
-soit qu'il n'eût point aperçu cette favorable occasion, il resta
-immobile, et l'infanterie bavaroise put traverser impunément le
-terrain découvert qu'elle avait à franchir. Heureusement le général
-Gérard, guidé par un paysan, avait suivi la lisière des bois, et il
-déboucha soudainement avec son infanterie sur le flanc de la division
-Lamotte qui se retirait en carrés. Il attaqua ces carrés à la
-baïonnette, en rompit plusieurs, et fut secondé très à propos par le
-général Bordessoulle, qui voyant l'immobilité du reste de la
-cavalerie, fondit sur l'ennemi avec trois cents jeunes cuirassiers
-arrivant à peine du dépôt de Versailles. Ces braves débutants, avec
-une ardeur et une férocité assez fréquente chez les jeunes soldats,
-s'acharnèrent sur les Bavarois rompus, et en percèrent un grand nombre
-de leurs sabres. On enleva ainsi 1500 hommes à cette division, qu'on
-aurait pu prendre tout entière. On marcha ensuite sur Salins, où le
-maréchal Victor s'arrêta pour coucher, bien qu'il eût l'ordre de
-courir à Montereau. Il aurait voulu que le général Gérard s'y rendît;
-mais <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> celui-ci avec ses troupes harassées par une longue
-marche et par deux combats, ne le pouvait guère, et c'était au
-maréchal Victor dont les deux divisions n'avaient pas combattu, à
-former pendant la nuit la tête de la colonne. Le maréchal n'en fit
-rien: il était fatigué, malade, abattu, mécontent de Napoléon, qui lui
-reprochait d'avoir mal défendu la Seine, souffrant, en un mot
-physiquement et moralement, bien que toujours prêt à redevenir sur le
-champ de bataille un officier aussi intelligent que brave. Il coucha
-donc à Salins à une lieue du pont de Montereau, où nous attendaient
-les plus grands résultats si notre activité répondait à l'urgence des
-circonstances.</p>
-
-<p>Napoléon accablé de fatigue avait pris un instant de repos à Nangis
-avec l'intention de se lever au milieu de la nuit, ainsi qu'il en
-avait la coutume, pour expédier ses ordres qui devaient être donnés la
-nuit pour arriver à la pointe du jour à leur destination.
-<span class="sidenote" title="En marge">Temps perdu à Salins par le maréchal Victor.</span>
-À une heure
-il était debout, et il apprenait que le maréchal Victor était resté à
-Salins. Son irritation fut vive, car tous les rapports reçus dans la
-soirée annonçaient que l'ennemi en se retirant avait pris ses
-précautions pour nous disputer les ponts de Nogent et de Bray, ce qui
-n'était que trop facile. En effet les coteaux qui à Montereau bordent
-la Seine et la dominent, s'en éloignent à Bray et à Nogent, et ne
-fournissent dès lors aucune position dominante pour tirer sur les
-ponts. Au contraire des villages, s'étendant sur les deux rives et
-bien barricadés, présentaient des postes que l'armée de Bohême,
-concentrée par son <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> mouvement de retraite, pouvait nous
-disputer longtemps. Il ne restait donc que le pont de Montereau, et ce
-pont importait d'autant plus que si on le traversait, il était
-possible de couper le corps de Colloredo aventuré jusqu'à
-Fontainebleau, et d'enlever ainsi quinze ou vingt mille hommes à la
-fois, ce qui eût été un événement capital.
-<span class="sidenote" title="En marge">Efforts de Napoléon pour regagner le temps perdu.</span>
-Napoléon enjoignit au
-maréchal Victor de quitter son lit sur-le-champ, d'arracher ses
-troupes à leur bivouac, et de courir à Montereau. Il s'apprêta
-lui-même à s'y rendre. Avant de se mettre en route il prescrivit aux
-maréchaux Oudinot et Macdonald d'emporter, l'un Nogent, l'autre Bray,
-s'il était possible, et, dans le cas contraire, de se replier sur lui
-pour déboucher tous ensemble par Montereau. La garde ayant fait une
-journée en charrettes était arrivée à Nangis; Napoléon lui ordonna de
-suivre Victor sur Montereau.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Envoi d'un aide de camp du prince de Schwarzenberg pour
-offrir un armistice à Napoléon.</span>
-Il avait eu à prendre dans cette journée une résolution qui attestait
-l'importance de nos récents succès. À son arrivée dans la soirée à
-Nangis, un aide de camp du prince de Schwarzenberg, le comte de Parr,
-était venu à l'improviste demander une suspension d'armes, suspension
-que M. de Caulaincourt peu de jours auparavant offrait vainement
-d'acheter au prix des plus cruels sacrifices! Comment se faisait-il
-que de tant de confiance, d'orgueil, de dureté, on eût passé si vite à
-tant de sagesse et de modération? Les événements accomplis
-l'expliquaient suffisamment, et prouvaient tout ce que Napoléon avait
-gagné dans ces derniers jours. Les souverains réunis à Nogent autour
-du <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> prince de Schwarzenberg, après avoir eu d'abord de vagues
-nouvelles de Blucher, avaient su bientôt avec détail l'étendue des
-revers éprouvés par ce fougueux général, et s'apercevant aux rudes
-attaques qu'ils venaient d'essuyer eux-mêmes que Napoléon était
-présent, avaient conçu tout à coup des résolutions plus modestes que
-celles dans lesquelles ils persistaient la veille encore. L'armée de
-Bohême était effectivement dans une situation très-grave, car elle
-s'avançait de front sur une ligne de bataille de plus de vingt lieues,
-depuis Nogent jusqu'à Fontainebleau, et en quatre colonnes dont une ou
-deux couraient grand risque d'être enveloppées et détruites, si
-Napoléon les devançait au passage de la Seine.
-<span class="sidenote" title="En marge">Motifs qui avaient amené cette résolution inopinée.</span>
-L'arrêter sur-le-champ
-était de la plus haute importance, et malgré les propos accoutumés du
-parti de la guerre à outrance, le prince de Schwarzenberg les
-dédaignant cette fois, avait imaginé d'envoyer un aide de camp à
-Napoléon pour lui proposer de s'arrêter où ils se trouvaient, en
-disant que sans doute c'était dans l'ignorance de ce qui se passait à
-Châtillon qu'il poussait si vivement les hostilités, que les
-conférences temporairement suspendues venaient d'être reprises sur des
-bases admises par M. de Caulaincourt lui-même, et que dans quelques
-heures on apprendrait probablement la signature des préliminaires de
-la paix. Il y avait dans une telle assertion ou une supercherie, ou
-une singulière naïveté. M. de Caulaincourt n'avait pas accepté
-l'outrageante proposition des coalisés, il s'était borné à demander
-confidentiellement à M. de Metternich, si l'acceptation <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span>
-sommaire de cette proposition serait au moins suspensive des
-hostilités, et il l'avait demandé le lendemain de la bataille de la
-Rothière, dans un moment de désespoir; mais supposer qu'après les
-combats de Champaubert, de Montmirail, de Château-Thierry, de
-Vauchamps, de Mormant, de Villeneuve, Napoléon consentirait à faire
-rentrer la France dans ses anciennes limites, et, ce qui était bien
-pis, renoncerait à avoir un avis sur le sort qu'on destinait à
-l'Italie, à l'Allemagne, à la Hollande, à la Pologne, c'était en
-vérité une présomption bien étrange, et égale au moins à celle que
-nous avons plus d'une fois reprochée à Napoléon.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, c'est ce qu'on avait chargé l'aide de camp du
-prince de Schwarzenberg d'aller proposer au quartier général français.
-Il aurait donc fallu que Napoléon s'arrêtât en pleine victoire, pour
-accepter la dégradation de la France et la sienne!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se fait remettre la lettre de l'aide de camp, et
-diffère la réponse.</span>
-Aussi apprit-il avec un sourire ironique l'arrivée du messager de la
-coalition; il ne voulut pas l'admettre en sa présence, mais il
-consentit à recevoir la lettre du prince de Schwarzenberg, en disant
-qu'il répondrait plus tard. Et pourtant il ne savait pas à quelle
-espèce de propositions se rapportait le message qu'on lui adressait!
-N'ayant pu que très-difficilement communiquer avec M. de Caulaincourt,
-duquel il était séparé par toute l'armée de Bohême, il n'avait aucune
-connaissance de ce qui s'était passé à Châtillon; il ignorait que M.
-de Caulaincourt après avoir reçu les propositions les plus
-révoltantes, avait écrit confidentiellement à M. de Metternich; il
-ignorait que ce dernier avait pris comme officielle, et transmis
-<span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> à ses alliés la lettre de M. de Caulaincourt qui n'était que
-confidentielle, et qu'ainsi, pour le décider à s'arrêter dans ses
-succès, on lui offrait pour la France non-seulement le retour aux
-anciennes frontières de 1790, mais la renonciation au rôle de
-puissance européenne; il ignorait tous ces détails, sans quoi il eût
-accueilli bien différemment l'envoyé autrichien. Il ne vit dans ce
-qu'on lui proposait que le désir de suspendre sa marche victorieuse,
-sans se douter des conditions de paix qui étaient sous-entendues, et,
-lui eût-on présenté quelque chose de beaucoup plus acceptable, ce
-n'est pas au moment où il pouvait par un dernier succès changer la
-face des choses, qu'il aurait remis dans le fourreau son épée
-victorieuse. Il ajourna donc sa réponse, et continua sa marche.
-Craignant toutefois que M. de Caulaincourt, dont l'esprit était en
-proie aux plus cruelles angoisses, dont la société à Châtillon se
-composait exclusivement d'ennemis qui lui laissaient ignorer nos
-succès, ne cédât à tant d'obsessions, et n'usât trop largement de ses
-pleins pouvoirs, il lui écrivit, avant de monter à cheval pour se
-rendre à Montereau, la lettre suivante:</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Il retire à M. de Caulaincourt les pouvoirs illimités qu'il
-lui avait confiés.</span></p>
-
-<p class="date">«Nangis, le 18 février.</p>
-
-<p>»Je vous ai donné <em>carte blanche</em> pour sauver Paris et éviter une
-bataille qui était la dernière espérance de la nation. La bataille a
-eu lieu; la Providence a béni nos armes. J'ai fait trente à quarante
-mille prisonniers; j'ai pris 200 pièces de canon, un grand nombre de
-généraux et détruit plusieurs armées sans presque coup férir. J'ai
-entamé hier <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> l'armée du prince de Schwarzenberg que j'espère
-détruire avant qu'elle ait repassé nos frontières. Votre attitude doit
-être la même; vous devez tout faire pour la paix, mais mon intention
-est que vous ne signiez rien sans mon ordre, parce que seul je connais
-ma position. En général je ne désire qu'une paix solide et honorable,
-et elle ne peut être telle que sur les bases proposées à Francfort. Si
-les alliés eussent accepté vos propositions le 9 il n'y aurait pas eu
-de bataille; je n'aurais pas couru les chances de la fortune dans un
-moment où le moindre insuccès perdait la France, enfin je n'aurais pas
-connu le secret de leur faiblesse: il est juste qu'en retour j'aie les
-avantages des chances qui ont tourné pour moi. Je veux la paix, mais
-ce n'en serait pas une que celle qui imposerait à la France des
-conditions plus humiliantes que les bases de Francfort. Ma position
-est certainement plus avantageuse qu'à l'époque où les alliés étaient
-à Francfort; ils pouvaient me braver, je n'avais obtenu aucun avantage
-sur eux, et ils étaient loin de mon territoire. Aujourd'hui c'est bien
-différent. J'ai eu d'immenses avantages sur eux, et des avantages tels
-qu'une carrière militaire de vingt années et de quelque illustration
-n'en présente pas de pareils. Je suis prêt à cesser les hostilités et
-à laisser les ennemis rentrer tranquilles chez eux, s'ils signent des
-préliminaires basés sur les propositions de Francfort.»&mdash;</p>
-
-<p>Si les coalisés se faisaient des illusions, Napoléon, on le voit, s'en
-faisait de bien grandes également, et au lieu de se borner à
-repousser ce qui était inacceptable, <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> exigeait ce que, dans
-les circonstances, il était hors d'état d'obtenir!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Importance de la position de Montereau.</span>
-Tandis qu'il employait de la sorte les premiers instants de la matinée
-du 18, le maréchal Victor avait enfin marché sur Montereau, et y était
-arrivé de très-bonne heure. Le général Pajol, après avoir rallié ses
-troupes dans le bois de Valence, s'était reporté en avant avec sa
-cavalerie et quelques bataillons de gardes nationales. Il arrivait à
-la lisière du bois de Valence au moment même où le maréchal Victor
-débouchait en face du coteau de Surville, lequel domine la Seine et la
-petite ville de Montereau. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62, et le plan de
-Montereau carte n<sup>o</sup> 63.) Ce coteau qu'on gravit par une pente assez
-ménagée en venant soit de Valence soit de Salins, se termine en pente
-brusque du côté de la Seine. De son sommet on aperçoit à ses pieds la
-ville de Montereau, les deux rivières qui viennent s'y réunir, et le
-pont de la Seine, objet de grand prix que les deux armées allaient se
-disputer avec furie. Si on enlevait promptement le coteau il était
-possible, en se précipitant sur le pont qui était en pierres, et moins
-aisé à détruire qu'un pont de bois, de s'en emparer avant que l'ennemi
-l'eût coupé. Mais il était difficile de brusquer l'attaque du coteau,
-les Wurtembergeois s'y trouvant en force. C'était le prince royal de
-Wurtemberg qui l'occupait. Ce prince, que Napoléon avait fort
-maltraité jadis, que l'empereur Alexandre au contraire comblait de
-caresses, et auquel il destinait en mariage sa s&oelig;ur la
-grande-duchesse Catherine, ce prince spirituel et brave cherchait à
-se distinguer, et à racheter par <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> des services rendus à la
-coalition le long dévouement de son père à l'Empire français. De la
-possession du pont de Montereau dépendait le salut du corps autrichien
-de Colloredo, aventuré jusqu'à Fontainebleau, et dont la retraite
-était impossible, si les Français passaient la Seine avant qu'il eût
-rétrogradé au moins jusqu'à Moret ou Nemours. Aussi, malgré le danger
-de la position, le prince de Wurtemberg était-il très-résolu à
-résister, au risque de se faire culbuter du coteau de Surville dans la
-Seine.</p>
-
-<p>Il avait rangé son infanterie de Villaron à Saint-Martin, en face de
-la route par laquelle se présentaient les Français, et avait le dos
-appuyé au coteau de Surville. Il s'était couvert en outre par une
-nombreuse artillerie.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Brillant combat de Montereau livré le 18 février.</span>
-Le général Pajol, brave et intelligent comme de coutume, avait essayé
-de se porter avec sa cavalerie sur le revers de la position des
-Wurtembergeois, afin d'enlever la grande route qui passe derrière le
-coteau de Surville, et descend en pente rapide sur Montereau. Mais
-arrêté par une artillerie meurtrière, il avait dû attendre pour
-accomplir son projet l'attaque qu'allait tenter l'infanterie du
-maréchal Victor.</p>
-
-<p>L'une des divisions du maréchal, commandée par son gendre, le général
-Chataux, officier d'un grand mérite, était arrivée la première, et
-montrait une extrême impatience de réparer la faute que Napoléon
-venait de blâmer si sévèrement. Elle se jeta tout de suite sur le
-coteau de Surville, la droite vers Villaron, la gauche vers
-Saint-Martin. Les soldats, vivement conduits, essayèrent d'escalader
-la <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> position couverte de clôtures, y parvinrent d'abord,
-furent repoussés ensuite, et s'y reprirent à plusieurs fois sans en
-venir à bout, malgré de prodigieux efforts de courage.</p>
-
-<p>Le général Chataux ne s'épargnait pas, mais son impatience même avait
-un danger, c'était d'épuiser cette brave division avant qu'elle pût
-être soutenue, et de verser ainsi en pure perte un sang des plus
-précieux. Bientôt survint la division Duhesme avec le maréchal
-lui-même, et celle-ci remplaça la division Chataux, qui se porta plus
-à droite pour attaquer le coteau par sa pente la moins escarpée. Le
-brave général Chataux, en marchant à la tête de ses soldats, fut
-frappé d'une balle sous les yeux mêmes de son beau-père, et tomba
-mourant dans ses bras. Ce funeste accident nuisit à l'attaque de
-droite, et la division Duhesme à gauche, abordant la position par son
-côté le moins accessible, n'était pas près de réussir, quand survint
-le général Gérard avec les divisions Dufour et Hamelinaye.</p>
-
-<p>Napoléon averti qu'on rencontrait des difficultés, et mécontent du
-maréchal Victor, avait envoyé au général Gérard l'ordre de prendre le
-commandement en chef, ce que le général Gérard fit sur-le-champ.
-Voyant que l'artillerie des Wurtembergeois nous incommodait beaucoup,
-le général réunit toutes ses batteries, ainsi que celles du 2<sup>e</sup> corps,
-et dirigea 60 pièces de canon contre les Wurtembergeois, afin de les
-ébranler par ce feu violent, avant de les aborder corps à corps. Il
-leur causa ainsi un tel dommage, que, voulant se débarrasser de ce
-feu meurtrier, ils essayèrent de se <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> jeter sur nos pièces pour
-les enlever. Le général Gérard les laissa avancer, puis fondit sur eux
-à la tête d'un bataillon, et les ramena à la pointe des baïonnettes
-sur leur position. En cet instant arrivait Napoléon avec la vieille
-garde, et Pajol après avoir refoulé la cavalerie ennemie menaçait de
-tourner le coteau de Surville. À cet aspect la fermeté des
-Wurtembergeois fut ébranlée, et ils songèrent à battre en retraite
-pour repasser le pont de Montereau. Mais on ne leur en laissa pas le
-temps, on les aborda en masse, on gravit le coteau, et on les en
-délogea de vive force. Pajol, prenant le galop à la tête d'un régiment
-de chasseurs, s'élança sur la grande route qui passe derrière le
-coteau de Surville en y formant une descente rapide, et assaillit les
-Wurtembergeois accumulés sur cette descente, pendant que l'artillerie
-de la garde, braquée sur le coteau lui-même, les criblait de boulets.
-De leur côté les braves habitants de Montereau, qui n'attendaient que
-le moment de se ruer sur l'ennemi, se mirent à tirer de leurs
-fenêtres. Bientôt ce fut une véritable boucherie. Le prince de
-Wurtemberg faillit être pris, et ne parvint à s'échapper qu'en
-laissant dans nos mains 3 mille morts ou blessés, et 4 mille
-prisonniers, avec la plus grande partie de ses canons. L'objet le plus
-important, le pont, resta aux chasseurs de Pajol qui le traversèrent
-au galop, pendant qu'une mine éclatait sous eux sans enlever la clef
-de voûte. Napoléon placé sur le coteau de Surville d'où il dirigeait
-lui-même son artillerie, ressentit à ce spectacle une joie extrême,
-et ne la dissimula point. Il espérait en effet <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> les plus
-grands résultats de ce beau fait d'armes.</p>
-
-<p>Une fois maître de Montereau son premier soin fut de lancer sa
-cavalerie au-delà pour chercher à connaître la position de l'ennemi,
-et savoir ce qu'était devenu le corps autrichien de Colloredo. Mais
-déjà ce corps avait eu le temps de revenir sur l'Yonne, et il formait
-en ce moment l'arrière-garde du prince de Schwarzenberg.
-<span class="sidenote" title="En marge">Regret de Napoléon de n'avoir pu enlever le corps de
-Colloredo par suite du temps perdu dans la nuit du 17 au 18.</span>
-Il n'était
-dès lors plus possible de l'atteindre avec des troupes d'ailleurs
-fatiguées, dont les unes, comme celles du 2<sup>e</sup> corps et de la réserve
-de Paris, avaient combattu toute la journée, dont les autres, comme la
-garde impériale, avaient sans cesse marché depuis soixante-douze
-heures, faisant double étape pendant le jour et passant la nuit sur
-des charrettes. Il fallait donc s'arrêter, prendre le temps de faire
-passer l'armée par le pont reconquis de Montereau, se porter ensuite
-en masse sur le prince de Schwarzenberg, pour surprendre et détruire
-ses divers détachements si on les trouvait dispersés, pour leur livrer
-bataille si on les trouvait concentrés, bataille qu'on livrerait avec
-l'ascendant de la victoire et avec les 60 mille hommes qu'on avait
-actuellement sous la main.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Immense changement apporté à la situation dans les huit
-derniers jours.</span>
-Bien que le pont de Montereau eût été enlevé douze heures trop tard,
-Napoléon avait lieu néanmoins d'être content de ces huit dernières
-journées. En effet tandis qu'une semaine auparavant il rétrogradait de
-Brienne sur Troyes, sans savoir s'il pourrait défendre Paris, il
-venait dans ce court espace de temps de mettre en pièces l'armée de
-Blucher, et en fuite celle de Schwarzenberg, et c'était là un
-changement de situation qui avait de <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> quoi satisfaire
-l'orgueil même du vainqueur d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland!
-<span class="sidenote" title="En marge">Possibilité de se sauver en se défendant de toute
-illusion.</span>
-Napoléon pouvait, s'il ne s'exagérait pas la portée politique de ses
-succès, sortir de cette guerre sinon avec toutes les conditions de
-Francfort, du moins avec quelques-unes des plus essentielles, et
-surtout avec des stipulations qui ne ressembleraient en rien aux
-révoltantes propositions de Châtillon. Cependant, il ne se consolait
-point de n'avoir pu recueillir tous les fruits de ses belles
-man&oelig;uvres, et il s'en prenait à plusieurs de ses lieutenants qui
-n'avaient pas fait, dans ces circonstances, tout ce qu'il attendait de
-leur dévouement.
-<span class="sidenote" title="En marge">Irritation de Napoléon contre quelques-uns de ses
-lieutenants.</span>
-À tort ou à raison il se plaignait du général
-d'artillerie Digeon, qui avait mal approvisionné l'artillerie la
-veille et le jour même du combat de Montereau, du général Lhéritier
-qui n'avait pas chargé les Bavarois au combat de Villeneuve, du
-général Montbrun qui n'avait pas assez bien défendu le pont de Moret
-sur le Loing (ce n'était pas le célèbre Montbrun, mort, comme on doit
-s'en souvenir, à la Moskowa), du maréchal Victor, auquel il reprochait
-d'avoir fait une mauvaise retraite de Strasbourg à Châlons, d'avoir
-faiblement défendu la Seine, d'avoir retenu les troupes au combat de
-Villeneuve, d'avoir dormi à Salins au lieu de marcher à Montereau, de
-laisser paraître enfin en toute occasion un abattement mêlé de
-mauvaise humeur qui était d'un fâcheux exemple.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sévérité bientôt réparée à l'égard du maréchal Victor.</span>
-Aux reproches adressés
-à ces divers officiers, il y avait bien des réponses à faire: quant au
-maréchal Victor, quoiqu'il ne méritât pas la colère dont il était
-l'objet, il faut avouer qu'il se montrait trop découragé, <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> et
-qu'il ne se retrouvait lui-même que devant l'ennemi, et sous les
-ordres immédiats de Napoléon. Il faut ajouter que sa famille était de
-celles qui témoignaient actuellement peu d'empressement pour
-l'Impératrice. Napoléon le savait, et c'est sous l'impression de ces
-diverses circonstances, qu'il avait ôté au maréchal son commandement,
-pour le conférer au général Gérard. Ce coup, joint à la blessure
-mortelle du général Chataux, avait plongé dans un profond chagrin le
-malheureux Victor. Il s'était tenu toute la journée au milieu du feu,
-même après qu'il n'avait plus d'ordres à donner, en dévorant les
-larmes que lui arrachaient et la mort de son gendre et l'espèce de
-condamnation dont il était frappé. Il se rendit le soir même au
-château de Surville, où s'était établi Napoléon qu'il trouva partagé
-entre la joie d'un beau triomphe obtenu, et le dépit d'un beau
-triomphe manqué. Napoléon ne se contint pas en le voyant, et oubliant
-trop la journée de la Rothière, lui reprocha sa conduite pendant les
-deux derniers mois, mêla à ces reproches militaires quelques reproches
-politiques, et finit par lui dire que s'il était fatigué ou malade il
-n'avait qu'à prendre du repos, et à quitter l'armée. Le maréchal, à
-qui l'ordre de s'éloigner en ce moment paraissait un déshonneur,
-répondit à l'Empereur qu'il allait s'armer d'un fusil, se ranger dans
-les bataillons de la vieille garde, et mourir en soldat à côté de ses
-anciens compagnons d'armes. Napoléon, vivement touché de l'émotion du
-maréchal, lui tendit la main, et consentit à le garder auprès de lui.
-Il ne pouvait pas retirer au général Gérard le commandement <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span>
-du 2<sup>e</sup> corps, qu'il lui avait conféré le matin même, et que ce général
-avait si bien mérité mais il dédommagea le maréchal d'une autre
-manière. On venait de faire sortir de Paris deux divisions de jeune
-garde, les divisions Charpentier et Boyer, qui avaient été postées le
-long de l'Essonne, pour couvrir la capitale sur la gauche de la Seine.
-Napoléon en composa un corps de la garde, et mit le maréchal Victor à
-sa tête. Placer ce maréchal près de l'Empereur et lui ôter ainsi toute
-responsabilité, c'était à la fois le consoler et lui rendre sa valeur,
-car dégagé du souci du commandement supérieur il redevenait l'un des
-meilleurs officiers de l'armée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Projet de Napoléon de passer immédiatement la Seine et de
-poursuivre à outrance le prince de Schwarzenberg.</span>
-Le lendemain 19 Napoléon aurait voulu marcher immédiatement sur Nogent
-pour continuer à poursuivre le prince de Schwarzenberg, et lui livrer
-une bataille générale si on pouvait le contraindre à l'accepter, mais
-la nécessité de faire passer par le seul pont de Montereau toutes les
-troupes qu'il avait actuellement rassemblées, c'est-à-dire les deux
-divisions de réserve de Paris, le 2<sup>e</sup> corps, la garde impériale, la
-division d'Espagne, et enfin le corps du maréchal Macdonald qui
-n'avait pu franchi la Seine à Bray, entraîna la perte de toute la
-journée du 19.
-<span class="sidenote" title="En marge">Belle combinaison, consistant à passer la Seine à Méry, et
-à déborder le prince de Schwarzenberg, en remontant rapidement par la
-rive droite.</span>
-Tandis que ses corps employaient le temps à défiler par
-le pont de Montereau, Napoléon prit ses mesures pour se trouver le
-plus tôt possible en présence de l'ennemi, et même sur ses flancs s'il
-le pouvait. Les ponts de Bray et de Nogent ayant été détruits, il fit
-préparer des moyens de passage près de Nogent pour le corps du
-maréchal Oudinot: quant à celui du maréchal Macdonald, <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> on
-vient de voir qu'il l'avait amené jusqu'à Montereau même. Le projet de
-Napoléon était, Montereau franchi, de tourner à gauche, de longer la
-Seine jusqu'à Méry, pas loin de son confluent avec l'Aube (voir la
-carte n<sup>o</sup> 62), puis arrivé là, au lieu de suivre le prince de
-Schwarzenberg sur la route de Troyes, de laisser un seul corps sur ses
-traces, et avec le gros de ses forces de passer la Seine à Méry, de la
-remonter par la rive droite tandis que le prince de Schwarzenberg la
-remonterait par la rive gauche, de profiter de ce qu'on n'aurait plus
-d'ennemi devant soi pour marcher plus vite, et enfin de repasser la
-Seine au-dessus de Troyes pour livrer bataille au prince de
-Schwarzenberg sur sa ligne de retraite et sur sa ligne de
-communication avec Blucher, deux avantages considérables et de la plus
-grande conséquence. On voit que cet esprit inépuisable privé d'une
-combinaison en imaginait aussitôt une autre, non moins praticable et
-non moins féconde.</p>
-
-<p>Napoléon porta donc le gros de ses forces à gauche vers Nogent;
-cependant pour n'être pas sans liaison avec l'Yonne, et ne pas
-surcharger la grande route de Troyes, il dirigea le maréchal Macdonald
-un peu à droite par Saint-Martin-Bosnay et Pavillon, et le général
-Gérard un peu plus à droite encore par Trainel et Avon. (Voir la carte
-n<sup>o</sup> 62.) Il chargea le général Alix, le courageux défenseur de Sens,
-de réoccuper les bords de l'Yonne avec les gardes nationales et la
-cavalerie du général Pajol. Ce dernier à la suite de fatigues inouïes,
-avait vu se rouvrir ses blessures; Napoléon après l'avoir comblé de
-récompenses <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> l'avait renvoyé à Paris et remplacé par le
-général Alix. Il fit quelques additions à la vieille garde; il lui
-donna deux beaux bataillons composés des anciens gendarmes d'Espagne,
-ce qui portait à dix-huit bataillons la division de vieille garde
-qu'il avait auprès de lui (l'autre était vers Soissons avec le
-maréchal Mortier), et il lui adjoignit plusieurs compagnies de jeunes
-soldats, destinées à sortir des rangs pour tirailler, tandis que les
-vieux soldats resteraient en ligne comme des murailles. Il réitéra ses
-recommandations pour que l'on ne cessât pas un instant de former à
-Paris de nouveaux bataillons de ligne, et à Versailles de nouveaux
-escadrons. Il prescrivit surtout la formation d'un équipage de pont
-avec les bateaux qu'on pourrait ramasser sur la Seine, car faute de
-cet instrument de guerre, le passage des rivières françaises était
-devenu presque aussi difficile pour nous que celui des rivières
-étrangères, et un obstacle continuel à toutes nos combinaisons.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Temps forcément perdu à faire passer l'armée par le pont de
-Montereau.</span>
-Napoléon employa à ces diverses mesures les journées du 19 et du 20,
-que ses troupes employaient à passer la Seine à Montereau, et à
-s'acheminer sur Nogent.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon s'occupe pendant ce temps des troupes qui
-défendent les diverses frontières.</span>
-Il avait momentanément établi sa
-résidence<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Lien vers la note 12"><span class="smaller">[12]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> au château de Surville, et il avait grand
-besoin du temps qui lui était laissé, car ce n'était pas seulement des
-troupes placées directement sous ses ordres qu'il avait à s'occuper
-pendant ces deux jours, mais de celles qui défendaient les diverses
-frontières de France, et qui n'exigeaient pas moins que les autres sa
-surveillance, et surtout sa forte impulsion.
-<span class="sidenote" title="En marge">Campagne du général Maison en Belgique.</span>
-Le général Maison envoyé
-en Belgique pour y remplacer le général Decaen auquel Napoléon
-reprochait d'avoir abandonné Willemstadt et Breda, s'était efforcé de
-faire face aux périls de tout genre dont il était environné.
-Profitant <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> de l'instant où il avait à sa disposition les
-divisions de jeunes garde Roguet et Barrois, il avait fondu sur les
-Anglais du général Graham et sur les Prussiens du général Bulow, et
-les avait obligés à s'éloigner d'Anvers. Mais bientôt privé de la
-division Roguet, réduit à la division Barrois et à quelques bataillons
-organisés à la hâte dans les dépôts de l'ancien 1<sup>er</sup> corps,
-disposant tout au plus de 7 à 8 mille hommes de troupes actives, il
-s'était vu dans l'alternative ou de rester enfermé dans Anvers, ou de
-se détacher de cette place, pour essayer de couvrir la Belgique. Il
-avait préféré ce dernier parti, de beaucoup le plus sage, et avait
-laissé dans Anvers une garnison de 12 mille hommes, avec l'illustre
-Carnot dont Napoléon avait accepté les services, noblement offerts
-dans ce moment extrême. Il s'était reporté ensuite sur Bruxelles, puis
-sur Mons et Lille, jetant çà et là dans les places du Nord les vivres
-qu'il pouvait ramasser et les conscrits à demi vêtus, à demi armés,
-qu'il parvenait à tirer de ses dépôts. Tandis que Carnot supportait
-avec une impassible fermeté un horrible bombardement, qui du reste
-n'avait point atteint la flotte, objet de toutes les fureurs de
-l'Angleterre, le général Maison man&oelig;uvrant avec une poignée de
-soldats entre les autres places du nord de la France, avait, autant
-que le permettaient les circonstances, sauvé notre frontière, et gardé
-une force toujours active pour se ruer sur les détachements ennemis
-qui se trouvaient à sa portée.</p>
-
-<p>Napoléon qui dans sa pénible situation était fort difficile à
-satisfaire, poussait sans cesse le général <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> Maison à ne pas
-rester attaché a ses places, à prendre par derrière les troupes qui
-avaient marché par Cologne sur la Champagne, et tourmentait de
-reproches immérités ce général qui n'avait pas besoin d'être excité,
-car il s'était montré habile, vigoureux et infatigable dans la défense
-de cette frontière.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Conduite d'Augereau à Lyon.</span>
-Napoléon frappait plus juste en adressant des reproches à Augereau,
-mais là encore, par l'habitude de demander plus pour avoir moins, il
-était beaucoup trop exigeant. Augereau, vieux, fatigué, dégoûté même,
-avait cependant retrouvé quelque zèle en présence du danger qui
-menaçait la France, et en particulier les hommes compromis comme lui
-dans la révolution. Mais il avait à Lyon trois mille conscrits jetés
-dans de vieux cadres, et point de magasins, point de vivres, point
-d'artillerie, point de chevaux. Malheureusement il n'était pas doué de
-cette activité créatrice avec laquelle on peut tirer d'une grande
-population toutes les ressources qu'elle contient. Il avait néanmoins
-tâché de faire nourrir et habiller ses conscrits par la municipalité
-lyonnaise, amené de Valence quelque artillerie, rappelé de Grenoble la
-faible division Marchand, et envoyé des aides de camp à Nîmes pour y
-chercher la division de réserve qui avait été destinée comme celle de
-Bordeaux à passer du midi au nord. Il était ainsi parvenu dans les
-premiers jours de février, à réunir outre les quelques mille hommes de
-Lyon, 3 mille hommes venus de Nîmes, et, ce qui valait beaucoup mieux,
-10 mille vieux soldats détachés de l'armée de Catalogne, et avec ces
-forces il se préparait à entrer <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> en campagne. Mais il avait
-voulu accorder quelques jours de repos à ses troupes avant d'aller à
-la rencontre de l'ennemi. Il était toutefois de la plus grande
-importance qu'il se montrât, car son apparition vers Châlons et
-Besançon pouvait causer un trouble extrême sur les derrières des
-armées alliées, et peut-être décider la retraite du prince de
-Schwarzenberg qui n'était que commencée. Napoléon saisi d'impatience
-lui adressa la lettre suivante, qui mérite d'être reproduite par
-l'histoire.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Lettre caractéristique de Napoléon à Augereau.</span></p>
-
-<p class="date">«Nogent-sur-Seine, 21 février 1814.</p>
-
-<p>«Le ministre de la guerre m'a mis sous les yeux la lettre que vous lui
-avez écrite le 16. Cette lettre m'a vivement peiné. Quoi! six heures
-après avoir reçu les premières troupes venant d'Espagne, vous n'étiez
-pas déjà en campagne! six heures de repos leur suffisaient. J'ai
-remporté le combat de Nangis avec la brigade de dragons venant
-d'Espagne, qui de Bayonne n'avait pas encore débridé. Les six
-bataillons de Nîmes manquent, dites-vous, d'habillement et
-d'équipement, et sont sans instruction! Quelle pauvre raison me
-donnez-vous là, Augereau! J'ai détruit 80 mille ennemis avec des
-bataillons composés de conscrits n'ayant pas de gibernes et étant à
-peine habillés. Les gardes nationales, dites-vous, sont pitoyables.
-J'en ai ici 4 mille venant d'Angers et de Bretagne en chapeaux ronds,
-sans gibernes, mais ayant de bons fusils: j'en ai tiré bon parti.&mdash;Il
-n'y a pas d'argent, continuez-vous. Et d'où espérez-vous tirer de
-l'argent? Vous ne pourrez en avoir que <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> quand nous aurons
-arraché nos recettes des mains de l'ennemi. Vous manquez d'attelages:
-prenez-en partout. Vous n'avez pas de magasins: ceci est par trop
-ridicule!&mdash;Je vous ordonne de partir douze heures après la réception
-de la présente lettre pour vous mettre en campagne. Si vous êtes
-toujours l'Augereau de Castiglione, gardez le commandement; si vos
-soixante ans pèsent sur vous, quittez-le, et remettez-le au plus
-ancien de vos officiers généraux.&mdash;La patrie est menacée et en danger;
-elle ne peut être sauvée que par l'audace et la bonne volonté, et non
-par de vaines temporisations. Vous devez avoir un noyau de plus de 6
-mille hommes de troupes d'élite; je n'en ai pas tant, et j'ai pourtant
-détruit trois armées, fait 40 mille prisonniers, pris 200 pièces de
-canon, et sauvé trois fois la capitale. L'ennemi fuit de tous côtés
-sur Troyes. Soyez le premier aux balles. Il n'est plus question d'agir
-comme dans les derniers temps, mais il faut reprendre ses bottes et sa
-résolution de 93. Quand les Français verront votre panache aux
-avant-postes, et qu'ils vous verront vous exposer le premier aux coups
-de fusil, vous en ferez ce que vous voudrez.»</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Événements sur le Mincio, bataille de Roverbella, et ordres
-de Napoléon relativement à l'Italie.</span>
-Non loin d'Augereau se trouvait l'armée d'Italie, à laquelle Napoléon
-avait envoyé l'ordre de repasser les Alpes pour descendre sur Lyon;
-mais il n'avait expédié cet ordre que fort tard, et lorsque le prince
-Eugène était engagé avec l'armée autrichienne dans les plus rudes
-combats. Tourné sur sa droite par les détachements autrichiens que la
-marine anglaise avait débarqués en deçà de l'Adige, <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> le
-prince Eugène avait été obligé de quitter ce fleuve dont l'armée ne
-s'était éloignée qu'avec une profonde tristesse. Il était venu
-s'établir derrière le Mincio, la gauche à Goito, la droite à Mantoue,
-avec la résolution de s'y faire respecter. En effet voyant les
-Autrichiens occupés à passer le Mincio sur sa gauche, vers Valeggio,
-il avait laissé le général Verdier en position avec un tiers de
-l'armée, avait franchi le fleuve avec les deux autres tiers par les
-ponts de Goito et de Mantoue, puis portant cette masse en avant par un
-rapide mouvement de conversion, il avait pris l'armée autrichienne en
-flanc tandis qu'elle était en marche pour se rendre sur le point du
-passage, et lui avait tué, blessé ou enlevé de 6 à 7 mille hommes dans
-les plaines de Roverbella. Il lui avait pris en outre beaucoup
-d'artillerie. Il nous en avait coûté environ 3 mille hommes. La perte
-pour nous était relativement fort considérable, mais nos troupes
-avaient montré la plus grande vigueur, leur jeune général un talent
-militaire qui commençait à mûrir, et les Autrichiens confus avaient
-regagné l'Adige en ajournant leurs projets de conquête jusqu'au jour
-où Murat tiendrait ses promesses.</p>
-
-<p>Telles étaient les nouvelles qu'un aide de camp du prince Eugène, M.
-de Tascher, venait apporter à Napoléon au moment même du combat de
-Montereau. C'était une détermination délicate et digne d'être fort
-méditée que de persister à évacuer l'Italie, après une victoire
-éclatante sur le Mincio, et après des victoires plus éclatantes encore
-entre la Seine et la Marne. Lorsque Napoléon avait ordonné <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span>
-cette évacuation, il l'avait fait non-seulement par le besoin de
-concentrer ses forces, mais dans l'espérance que les troupes qu'il
-tirerait d'Italie arriveraient sur le Rhône assez tôt pour y être
-utiles. La situation présente devait provoquer de nouvelles
-réflexions. Sans doute, si le prince Eugène avait pu ramener à temps
-sur Lyon les trente mille soldats qui venaient de gagner la bataille
-de Roverbella, s'il avait pu les joindre à vingt mille soldats du
-maréchal Suchet, ce qui aurait fait 50 mille hommes de vieilles
-troupes, et qu'avec une force pareille il fût tombé par Dijon sur les
-derrières du prince de Schwarzenberg, il est probable qu'aucun des
-alliés n'aurait repassé le Rhin, et un tel résultat valait assurément
-tous les sacrifices imaginables. Mais Napoléon, éclairé trop tard sur
-le projet des coalisés de faire une campagne d'hiver, n'avait expédié
-au prince Eugène l'ordre de rentrer en France qu'à la fin de janvier,
-lorsque ce prince était engagé dans les opérations les plus
-difficiles, et qu'il ne pouvait se retirer qu'après avoir été
-victorieux. Actuellement si on maintenait l'ordre de rappel, il lui
-serait impossible d'être à Lyon avant la fin de mars, et à cette
-époque Napoléon devait avoir vaincu ou succombé. De plus cette
-retraite était l'abandon volontaire de l'Italie, c'est-à-dire la perte
-d'un gage qui à Châtillon devait être du plus grand prix. Quoique
-Napoléon ne se battît plus en ce moment que pour la ligne du Rhin,
-avoir en ses mains le Mincio et le Pô, et les bien tenir, était un
-moyen de faciliter la concession du Rhin par voie de compensation.
-Ayant donc peu de chance de ramener à temps les <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> troupes du
-prince Eugène, et bien des chances de conserver l'Italie, ce qui était
-d'une haute importance pour les négociations, il prit le parti, que le
-résultat rendit à jamais regrettable, de ne pas abandonner la
-Lombardie. Bien que ses raisons eussent une incontestable valeur, il
-était évidemment influencé par la confiance que lui avaient inspirée
-ses derniers succès, et c'était fâcheux, car le plus sûr eût été
-encore de rappeler les 30 mille hommes du prince Eugène. À la guerre
-la chaîne des événements s'allonge si aisément, qu'on ne doit jamais
-renoncer à une sage précaution par la crainte qu'elle ne soit tardive.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ordre au maréchal Suchet d'évacuer toutes les places de
-l'Aragon et de la Catalogne.</span>
-Napoléon eut à s'occuper aussi des armées qui défendaient les
-Pyrénées, et dont le secours lui aurait été des plus utiles. Le
-maréchal Suchet n'avait cessé de demander l'autorisation d'évacuer
-Barcelone, et quelques-unes des places de la Catalogne: quant à celles
-de la basse Catalogne et du royaume de Valence, telles que Sagonte,
-Peniscola, Tortose, Mequinenza, Lérida, elles ne pouvaient plus être
-évacuées en temps opportun. En tirant de Barcelone 7 à 8 mille hommes,
-et autant de quelques autres petites places, en joignant ces 15 mille
-hommes aux 15 mille qui lui restaient après le départ de la division
-acheminée sur Lyon, le maréchal Suchet se serait procuré un corps
-d'environ 30 mille soldats. Avec une force pareille il pouvait encore
-décider du sort de la France, si on l'appelait à Lyon de sa personne.
-Il avait attendu la réponse du ministre de la guerre jusqu'au 11
-février, et ne la voyant pas venir il avait regagné la frontière,
-laissant 8 mille hommes <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> dans la place de Barcelone qu'il
-n'avait pas osé abandonner sans un ordre formel. Napoléon essaya de
-réparer cette faute, exclusivement imputable au ministre de la guerre,
-en donnant au maréchal Suchet l'ordre d'évacuer non-seulement
-Barcelone, mais tous les postes qu'il occupait encore, et de se créer
-ainsi un corps d'armée avec lequel il marcherait sur Lyon, en ne
-laissant dans Perpignan et les places du Roussillon que les garnisons
-absolument indispensables.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Position prise par le maréchal Soult sur l'Adour.</span>
-Le maréchal Soult, grâce au système temporisateur de lord Wellington,
-s'était maintenu, non pas sur la Bidassoa, ni sur la Nive qu'il avait
-successivement perdues, mais sur l'Adour et le gave d'Oléron. Il avait
-placé quatre divisions dans Bayonne sous le général Reille, deux sur
-l'Adour sous le général Foy, et quatre derrière le gave d'Oléron sous
-son commandement direct. Le général Harispe formait son extrême gauche
-à Navarreins, il formait lui-même le centre à Peyrehorade, au
-confluent du gave d'Oléron avec l'Adour; le général Reille formait sa
-droite à Bayonne. Maître de la navigation de l'Adour, il pouvait
-approvisionner Bayonne, et pourvoir de vivres et de munitions toutes
-les parties de son armée. Établi ainsi derrière l'angle de deux
-rivières, avec environ 40 mille hommes de vieilles troupes (déduction
-faite des 15 mille expédiés à Napoléon), il contenait son adversaire,
-qui n'osait ni s'avancer sans les Espagnols de peur de n'être pas
-assez fort, ni pénétrer en France avec eux, de peur qu'ils ne fissent
-insurger les paysans français en les pillant. Le général anglais
-attendait <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> donc pour prendre l'offensive, premièrement que les
-pluies qui étaient très-abondantes cessassent, secondement que son
-gouvernement lui envoyât de l'argent pour payer les Espagnols, seul
-moyen de conserver parmi eux la discipline.</p>
-
-<p>Napoléon se flattant de pouvoir tirer encore quelques ressources de
-cette brave armée, renouvela au maréchal Soult l'injonction de remplir
-le vide de ses cadres avec des conscrits, et de se préparer à lui
-expédier au premier signal une autre division d'une dizaine de mille
-hommes. Ne voulant pas toutefois découvrir Bordeaux, à cause de
-l'importance morale et politique de cette ville, il s'était décidé à
-ne faire cet emprunt au maréchal Soult qu'à la dernière extrémité. Ses
-succès actuels lui donnaient lieu d'espérer qu'il n'y serait pas
-réduit.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon, avant de quitter Montereau, veut répondre à la
-lettre apportée par l'aide de camp du prince de Schwarzenberg, M. le
-comte de Parr.</span>
-Les deux journées passées à Montereau, pendant que les troupes
-marchaient, avaient été, comme on le voit, fort utilement employées.
-Avant de partir Napoléon crut devoir répondre à la lettre que l'aide
-de camp du prince de Schwarzenberg lui avait apportée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ce qui s'était passé à Châtillon depuis la rupture des
-conférences.</span>
-Il venait enfin d'apprendre ce qui avait eu lieu à Châtillon depuis la
-reprise des conférences. Le 16 février on avait remis à M. de
-Caulaincourt une lettre particulière de M. de Metternich, dans
-laquelle ce ministre l'informant des efforts qu'il avait eu à faire
-pour surmonter la mauvaise volonté des cours alliées, lui avouait
-qu'il s'était servi pour y parvenir de sa lettre confidentielle, et
-lui annonçait qu'à la condition d'accepter formellement les bases de
-Châtillon, on pourrait tout de suite arrêter le <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> cours des
-hostilités. M. de Metternich en finissant engageait très-instamment M.
-de Caulaincourt à saisir cette occasion de conclure la paix, car elle
-serait, disait-il, la dernière.
-<span class="sidenote" title="En marge">Reprise de ces conférences, et préliminaires de paix
-proposés, emportant cessation immédiate des hostilités.</span>
-Le lendemain 17 les plénipotentiaires
-s'étaient réunis, avaient déclaré qu'ils reprenaient les conférences,
-mais uniquement sur l'affirmation positive du plénipotentiaire
-français qu'il était prêt à se soumettre aux conditions proposées dans
-la dernière séance. Ils avaient présenté ensuite une série d'articles
-préliminaires plus insultants encore s'il est possible que le
-protocole du 9 février. Ces articles portaient que la France
-rentrerait strictement dans ses anciennes limites, sauf quelques
-rectifications de frontières, qui n'altéreraient en rien le principe
-posé; qu'elle ne s'ingérerait aucunement dans le sort des territoires
-cédés, ni en général dans le règlement du sort des États européens;
-qu'on se bornait à lui annoncer que l'Allemagne composerait un État
-fédératif, que la Hollande accrue de la Belgique serait constituée en
-royaume, que l'Italie serait indépendante de la France, et que
-l'Autriche y aurait des possessions dont les cours alliées
-détermineraient plus tard l'étendue; que l'Espagne continentale serait
-restituée à Ferdinand VII; qu'en retour de ces sacrifices l'Angleterre
-rendrait la Martinique, et de plus la Guadeloupe si la Suède voulait
-la rétrocéder, mais qu'elle garderait l'île de France et l'île
-Bourbon. Quant au Cap, à l'île de Malte, aux îles Ioniennes, il n'en
-était pas plus parlé que de toutes les possessions abandonnées par la
-France en Italie, en Allemagne, en Pologne.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> Tels furent ces articles qui étaient déjà contenus dans le
-protocole du 9 février, mais d'une manière moins explicite et moins
-offensante, et qui étaient proposés cette fois comme condition d'une
-suspension d'armes, que la France n'avait pas officiellement demandée,
-et surtout pas promis de payer d'un tel prix.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Réponse modérée de M. de Caulaincourt.</span>
-M. de Caulaincourt les écouta avec calme, en disant qu'apparemment on
-ne voulait pas la paix, puisqu'au fond des choses déjà si fâcheux on
-ajoutait des formes si outrageantes, qu'il recevait du reste
-communication de ces articles pour en référer à son souverain, et
-qu'il s'expliquerait à leur sujet lorsqu'il en serait temps. On lui
-demanda alors un contre-projet. Il répondit qu'il en présenterait un
-plus tard, et il faut dire, malgré le respect dû à un homme qui se
-dévouait par pur patriotisme au rôle le plus douloureux, que la
-crainte de compromettre la paix l'empêcha trop peut-être de manifester
-son indignation. Les diplomates qui lui étaient opposés crurent en
-effet que, tout en trouvant ces conditions désolantes, il les
-accepterait, et que si elles rencontraient des obstacles, ce ne serait
-que dans le caractère indomptable de Napoléon. Il aurait mieux valu
-que M. de Caulaincourt se montrât indigné comme Napoléon lui-même
-aurait pu l'être. Cette conduite aurait pu compromettre non point la
-paix, toujours assurée à de telles conditions, mais le trône impérial,
-et il fallait faire comme Napoléon, préférer l'honneur au trône.
-Ajoutons cependant que si Napoléon pouvait raisonner de la sorte, M.
-de Caulaincourt son ministre n'y était pas également autorisé,
-<span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> et qu'après la France, le trône de son maître devait avoir le
-premier rang dans sa sollicitude. Quoi qu'il en soit, M. de
-Caulaincourt adressa les conseils les plus sages à Napoléon. Il lui
-dit que ces conditions, il le reconnaissait, n'étaient point
-acceptables, mais qu'il y aurait moyen de les améliorer; qu'à la
-vérité on n'obtiendrait jamais les bases de Francfort, à moins de
-précipiter les coalisés dans le Rhin, mais que si on profitait des
-victoires actuelles pour transiger, il serait possible, l'Angleterre
-satisfaite, d'obtenir mieux que les limites de 1790, jamais toutefois
-ce qu'on entendait par les limites naturelles. Il était possible
-effectivement en abandonnant l'Espagne, l'Italie, toutes les parties
-de l'Allemagne, la Hollande, la Belgique, d'obtenir Mayence, Coblentz,
-Cologne, en un mot d'avoir le Rhin en renonçant à l'Escaut. Et certes
-une telle paix, il valait la peine de la conclure, sinon pour
-Napoléon, du moins pour la France. Or avec une victoire encore on
-aurait pu se l'assurer, et il était sage de la conseiller. M. de
-Caulaincourt, sans s'expliquer sur ce qu'il faudrait sacrifier des
-limites naturelles, supplia Napoléon de ne point se montrer absolu, et
-lui dit avec raison qu'il se trompait s'il croyait que ses victoires
-l'avaient replacé à la hauteur des bases de Francfort, qu'on pourrait
-cependant s'en approcher en présentant un contre-projet modéré.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouvelle irritation de Napoléon, et vive réponse à M. de
-Caulaincourt.</span>
-Quand Napoléon reçut à Montereau ces communications, le rouge lui
-monta au front, et il écrivit sur-le-champ à M. de Caulaincourt la
-lettre suivante:</p>
-
-<p>«Je vous considère comme en chartre privée, ne sachant rien de mes
-affaires et influencé par des <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> impostures. Aussitôt que je
-serai à Troyes je vous enverrai le contre-projet que vous aurez à
-donner. Je rends grâce au ciel d'avoir cette note, car il n'y aura pas
-un Français dont elle ne fasse bouillir le sang d'indignation. C'est
-pour cela que je veux faire moi-même mon ultimatum... Je suis
-mécontent que vous n'ayez pas fait connaître dans une note que la
-France, pour être aussi forte qu'elle l'était en 1789, doit avoir ses
-limites naturelles en compensation du partage de la Pologne, de la
-destruction de la république de Venise, de la sécularisation du clergé
-d'Allemagne, et des grandes acquisitions faites par les Anglais en
-Asie. Dites que vous attendez les ordres de votre gouvernement, et
-qu'il est simple qu'on vous les fasse attendre, puisqu'on force vos
-courriers à faire des détours de soixante-douze heures, et qu'il vous
-en manque déjà trois. En représailles j'ai déjà ordonné l'arrestation
-des courriers anglais.</p>
-
-<p>»Je suis si ému de l'infâme projet que vous m'envoyez, que je me crois
-déjà déshonoré rien que de m'être mis dans le cas qu'on vous le
-propose. Je vous ferai connaître de Troyes ou de Châtillon mes
-intentions, mais je crois que j'aurais mieux aimé perdre Paris, que de
-voir faire de telles propositions au peuple français. Vous parlez
-toujours des Bourbons, j'aimerais mieux voir les Bourbons en France
-avec des conditions raisonnables, que de subir les infâmes
-propositions que vous m'envoyez.</p>
-
-<p class="date">»Surville, près Montereau, 19 février 1814.»</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon ne veut pas, toutefois, rompre les négociations.</span>
-Cette première émotion passée, Napoléon appréciant <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> les sages
-conseils de M. de Caulaincourt, consentit à poursuivre la négociation,
-non plus sur les bases qu'il avait chargé son plénipotentiaire de
-porter à Manheim, et qui comprenaient le Rhin jusqu'au Wahal, un
-royaume pour le prince Jérôme en Allemagne, un pour le prince Eugène
-en Italie, et une partie du Piémont pour la France, mais sur des bases
-nouvelles qui consistaient à demander les limites pures et simples,
-c'est-à-dire le Rhin jusqu'à Dusseldorf, au delà de Dusseldorf la
-Meuse, rien en Italie sauf une indemnité pour le prince Eugène, et
-enfin la juste influence de la France dans le règlement du sort des
-États européens. Il ne s'en tint pas à cette communication officielle:
-sachant qu'il existait plus d'une cause de mésintelligence entre les
-coalisés, que les Autrichiens notamment étaient fatigués de la guerre
-et offusqués de la suprématie affectée par les Russes, il imagina de
-répondre à la démarche qu'on avait faite auprès de lui par une lettre
-qu'il adresserait lui-même à l'empereur François, et par une autre que
-le major-général Berthier adresserait au prince de Schwarzenberg.
-<span class="sidenote" title="En marge">Lettres écrites à l'empereur François et au prince de
-Schwarzenberg, et remises au comte de Parr.</span>
-Dans
-ces deux lettres rédigées avec un grand soin il s'efforça de parler le
-langage de la politique et de la raison. Il disait qu'on en avait
-appelé à la victoire, que la victoire avait prononcé, que ses armées
-étaient aussi bonnes que jamais, et que bientôt elles seraient aussi
-nombreuses; qu'il avait donc toute confiance dans les suites de cette
-lutte si elle se prolongeait; que cependant il marchait en ce moment
-sur Troyes, que la prochaine rencontre aurait lieu entre une armée
-française et une armée autrichienne, qu'il croyait <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> être
-vainqueur, et que cette confiance ne devait étonner personne, mais
-qu'ayant éprouvé les hasards de la guerre, il voulait bien considérer
-cette supposition comme douteuse, qu'il raisonnerait donc dans une
-double hypothèse: que s'il était vainqueur la coalition serait
-anéantie, et qu'on le retrouverait après cette épreuve aussi exigeant
-que jamais, car il y serait autorisé par ses dangers et ses triomphes;
-que s'il était vaincu au contraire, l'équilibre de l'Europe serait
-rompu un peu plus qu'il ne l'était déjà, mais au profit de la Russie
-et aux dépens de l'Autriche; que celle-ci en serait un peu plus gênée,
-un peu plus dominée par une orgueilleuse rivale; qu'elle n'avait donc
-rien à gagner à une bataille qui dans un cas lui ferait perdre tous
-les fruits de la bataille de Leipzig, et dans l'autre la rendrait plus
-dépendante qu'elle n'était de la Russie; que ce qu'elle pouvait
-vouloir, en Italie par exemple, la France le lui concéderait tout de
-suite, en consentant à repasser les Alpes; qu'ainsi, sans compter les
-liens du sang qui devaient être quelque chose après tout, l'intérêt
-vrai de l'Autriche était de conclure la paix, aux conditions
-qu'elle-même avait offertes à Francfort.</p>
-
-<p>À ces raisonnements mêlés de beaucoup de paroles douces et flatteuses
-pour l'empereur François, Napoléon en avait ajouté d'autres non moins
-spécieux dans la lettre destinée au prince de Schwarzenberg, et bien
-faits pour toucher la mémoire de ce prince, sa prudence militaire, et
-son orgueil que les généraux russes et prussiens ne cessaient de
-froisser. Ces lettres furent expédiées l'une et l'autre à titre de
-réponse à la dernière démarche du prince <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> de Schwarzenberg.
-<span class="sidenote" title="En marge">Danger de ces lettres.</span>
-Malheureusement quoique très-habilement raisonnées et écrites, elles
-ne s'accordaient pas complétement avec la situation morale des
-puissances alliées, que Napoléon du milieu de son camp ne pouvait pas
-bien apprécier. Sans doute si l'Autriche eût été moins engagée dans
-les liens de la coalition, si elle n'avait pas tant craint de rompre
-cette coalition qui, une fois rompue, la laissait sous la main de fer
-de Napoléon, si elle n'eût pas tant redouté le caractère de ce
-dernier, elle aurait pu prêter l'oreille à des considérations qui sous
-bien des rapports répondaient à l'esprit politique de l'empereur
-François, à la sagesse de son premier ministre, et à l'amour-propre
-blessé de son général en chef. Mais ces lettres il était à croire
-qu'au lieu de les garder pour elle, l'Autriche les montrerait à ses
-alliés, afin de mettre sa bonne foi à l'abri du soupçon, qu'alors on
-se ferait de nouvelles protestations de fidélité, et qu'on se
-serrerait plus étroitement les uns aux autres pour résister à un
-ennemi qui tour à tour était lion ou renard. Il y avait donc plus à
-risquer qu'à gagner dans cette tentative auprès de la cour d'Autriche.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Marche de Napoléon sur Troyes.</span>
-Quoi qu'il en soit, Napoléon après avoir vaqué à ces soins divers, et
-ses troupes étant parvenues à la hauteur où il les voulait, partit du
-château de Surville le 21 au matin, passa la Seine à Montereau et la
-remonta jusqu'à Nogent. Il trouva partout le pays tellement ravagé,
-que désespérant d'y vivre, il fit demander avec instances des
-munitions de bouche à Paris. À Nogent même tout était dans un état
-affreux par suite du dernier combat. Il accorda sur <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> sa
-cassette des secours aux s&oelig;urs de charité qui avaient pansé les
-blessés sous les balles de l'ennemi, et à ceux des habitants qui
-avaient le plus souffert.</p>
-
-<p>Le lendemain 22 continuant à remonter la Seine il se dirigea sur Méry,
-point où le cours de la Seine se détourne, et au lieu de décrire une
-ligne de l'ouest à l'est, en décrit une du nord-ouest au sud-est, de
-Méry à Troyes. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) Il suivait la grande route de
-Troyes, menant avec lui les troupes du maréchal Oudinot (division de
-jeune garde Rothenbourg, et division Boyer d'Espagne), la vieille
-garde, les divisions de jeune garde de Ney et de Victor, la réserve de
-cavalerie, et enfin la réserve d'artillerie. À droite par des chemins
-de traverse s'avançaient le maréchal Macdonald avec le 11<sup>e</sup> corps, et
-un peu plus à droite le général Gérard avec le 2<sup>e</sup> corps et la réserve
-de Paris. Sur l'autre rive de la Seine, aux environs de Sézanne,
-Grouchy avec sa cavalerie et la division Leval s'apprêtait à rejoindre
-Napoléon par Nogent, et Marmont avec le 6<sup>e</sup> corps occupait la contrée
-d'entre Seine et Marne, pour observer Blucher et se lier avec le
-maréchal Mortier expédié sur Soissons. Les forces de Napoléon, sans
-les troupes de Marmont, mais avec celles de Grouchy et de Leval,
-s'élevaient à environ 70 mille hommes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Projet de Napoléon de passer la Seine à Méry, pour devancer
-le prince de Schwarzenberg, et lui livrer bataille en se plaçant sur
-sa ligne de communication.</span>
-Napoléon s'attendait toujours à livrer bataille, et il le désirait,
-car depuis l'ouverture de la campagne il n'avait pas eu 70 mille
-hommes sous la main, sans compter qu'il suffisait d'une journée pour
-attirer Marmont à lui. Ainsi que nous l'avons déjà dit, cherchant une
-combinaison qui pût rendre cette <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> bataille décisive, il avait
-renoncé à suivre le prince de Schwarzenberg sur la grande route de
-Troyes, et il avait imaginé de passer la Seine à Méry, de la remonter
-rapidement par la rive droite en laissant le prince de Schwarzenberg
-sur la rive gauche, de le devancer à la hauteur de Troyes, et alors de
-repasser la rivière pour venir lui offrir la bataille entre Troyes et
-Vand&oelig;uvres, après s'être emparé de sa propre ligne de retraite. Si
-ce plan pouvait s'exécuter, il devait avoir incontestablement
-d'immenses conséquences.</p>
-
-<p>Le 22 au matin les ordres étant donnés d'après ces vues, notre
-avant-garde refoula l'arrière-garde du prince de Wittgenstein vers
-Chatres, et se jeta ensuite sur le pont de Méry qui est très-long,
-parce qu'il embrasse plusieurs bras de rivière et des terrains
-marécageux. Ce pont sur pilotis avait été à moitié incendié; néanmoins
-nos tirailleurs courant sur la tête des pilotis, engagèrent un combat
-fort vif avec les tirailleurs de l'ennemi, et parvinrent à s'emparer
-de Méry.
-<span class="sidenote" title="En marge">Combat de Méry.</span>
-Mais bientôt un incendie éclatant dans cette ville à laquelle
-les Russes avaient mis le feu, arrêta nos progrès. La chaleur devint
-tellement intense qu'il fallut céder la place, non à l'ennemi, mais à
-l'incendie, et regagner les bords de la Seine. Au même instant des
-troupes nombreuses se montrèrent en dehors de Méry, et on dut renoncer
-à passer outre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Subite apparition des Prussiens.</span>
-Ces troupes qu'on apercevait n'étaient ni les Russes
-du prince de Wittgenstein, ni les Bavarois du maréchal de Wrède, qu'il
-aurait été naturel de rencontrer dans cette direction, c'étaient les
-Prussiens <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> eux-mêmes, que le 15 Mortier poursuivait au delà de
-la Marne, et qui avaient semblé hors de cause pour quelque temps. En
-sept jours ils s'étaient donc ralliés, et ils étaient revenus, avec
-qui? sous la conduite de qui? Voilà ce qu'on avait lieu de se
-demander, et ce que Napoléon se demanda en effet avec un juste
-étonnement.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ce qui était advenu de Blucher depuis ses récentes
-défaites.</span>
-Il le sut bientôt par des prisonniers et par des rapports venus des
-bords de la Marne. Depuis qu'il avait battu en détail les quatre corps
-de l'armée de Silésie, ces corps avaient cherché à se remettre de leur
-défaite, et y avaient en partie réussi.
-<span class="sidenote" title="En marge">Son courage, sa promptitude à les réparer, et son retour
-sur la Seine.</span>
-Se sentant vivement poursuivis
-sur la route de Soissons, les généraux d'York et Sacken s'étaient
-rejetés à droite, et par Oulchy, Fismes, Reims, avaient regagné
-Châlons, où Blucher leur avait donné rendez-vous. (Voir la carte n<sup>o</sup>
-62.) Réunis aux débris de Kleist et de Langeron, ils formaient un
-corps de 32 mille hommes. L'orgueil de cette armée était cruellement
-humilié. Composée de ce qu'il y avait de plus ardent parmi les Russes
-et les Prussiens, ayant à sa tête l'audacieux Blucher et tous les
-affiliés du Tugend-Bund, elle ne se consolait pas, après avoir tant
-raillé la timidité de l'armée de Bohême, d'avoir essuyé de tels
-revers. Aussi le désir de rentrer en scène était-il des plus vifs dans
-ses rangs, et elle avait le mérite de vouloir à tout risque réparer
-son désastre. Une occasion avait paru s'offrir, et elle l'avait saisie
-avec empressement.</p>
-
-<p>Marmont après la terrible journée de Vauchamps s'était arrêté à
-Étoges. Une pareille interruption de poursuite de la part des
-Français indiquait clairement <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> que Napoléon, répétant contre
-l'armée de Bohême la man&oelig;uvre qui lui avait si bien réussi contre
-l'armée de Silésie, s'était rejeté sur le prince de Schwarzenberg.
-Cette conjecture prenait le caractère de la certitude, si on songeait
-que le prince de Schwarzenberg s'étant avancé jusqu'à Fontainebleau et
-Provins, Napoléon n'avait pas pu souffrir qu'il approchât davantage de
-Paris sans courir à lui. Il n'y avait dès lors pour l'armée de Silésie
-qu'un parti à prendre, c'était de se reporter tout de suite de la
-Marne vers la Seine, où elle trouverait probablement le détachement de
-Marmont laissé en observation, et sur lequel elle se vengerait des
-quatre journées cruelles qu'elle venait d'essuyer.</p>
-
-<p>Ces résolutions prises, Blucher n'avait donné à ses troupes que deux
-jours de repos, et avait envoyé courriers sur courriers au prince de
-Schwarzenberg pour l'informer de sa nouvelle entreprise. L'arrivée de
-renforts assez considérables l'avait confirmé dans ses projets. Il
-n'avait eu jusqu'ici du corps de Kleist et de celui de Langeron qu'une
-moitié à peu près. Le reste de ces deux corps, successivement
-remplacés au blocus des places, rejoignait dans le moment même. Le
-corps de Saint-Priest, dirigé d'abord vers Coblentz, arrivait aussi,
-et le 18, en se mettant en marche de Châlons sur Arcis, le maréchal
-Blucher avait reçu en cavalerie et infanterie 15 à 16 mille hommes de
-renfort, de manière que son armée tombée sous les coups de Napoléon de
-soixante et quelques mille hommes à 32 mille, était déjà revenue tout
-à coup à une force d'environ 48 mille combattants, et se trouvait par
-conséquent <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> en mesure de tenter quelque chose de sérieux, tant
-il est vrai qu'à la guerre la passion a souvent tous les effets du
-génie, parce qu'elle supplée à la puissance de l'esprit par celle de
-la volonté!</p>
-
-<p>Blucher s'était donc mis en route pour Arcis, et ayant appris chemin
-faisant que le prince de Schwarzenberg replié sur Troyes, l'y
-attendait pour livrer bataille, il s'était dirigé en droite ligne sur
-Méry, afin d'arriver plus tôt au rendez-vous, et de pouvoir tomber
-dans le flanc de l'armée française qu'il supposait à la poursuite de
-l'armée de Bohême.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La présence de Blucher à Méry oblige Napoléon à rester sur
-la rive gauche de la Seine, et à marcher directement sur Troyes.</span>
-Napoléon rencontrant Blucher à Méry sur la rive droite de la Seine ne
-devait plus songer à s'y jeter lui-même. N'imaginant pas toutefois que
-le général prussien eût pu reformer sitôt une armée d'une cinquantaine
-de mille hommes, il s'inquiéta peu de son apparition, et ne désespéra
-pas de saisir le lendemain ou le surlendemain le prince de
-Schwarzenberg corps à corps, et de le terrasser. Ses soldats croyaient
-de nouveau à leur supériorité, lui à sa fortune, et ils marchaient
-tous avec joie à la grande bataille qui se préparait. Napoléon résolut
-de se porter le lendemain 23 février sur Troyes.</p>
-
-<p>Mais tandis qu'il recherchait cette bataille, son principal adversaire
-renonçait à la livrer. Le prince de Schwarzenberg était justement
-effrayé de se trouver en présence de Napoléon qu'il croyait à la tête
-de forces considérables, et de risquer en une journée le sort de la
-coalition. On lui avait fait des rapports exagérés sur le nombre des
-troupes arrivées d'Espagne, et quant à leur valeur, il l'avait
-<span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> éprouvée au combat de Nangis. Il n'évaluait pas les forces de
-Napoléon à moins de 80 ou 90 mille hommes, exaltés par la victoire et
-par une situation extraordinaire.
-<span class="sidenote" title="En marge">Grand conseil chez les coalisés, pour savoir s'il faut
-persister dans un projet de suspension d'armes.</span>
-Séparé de Blucher qu'il ne savait
-pas si près, il était réduit à 100 mille hommes, par suite des combats
-qui avaient été livrés et des détachements qu'il avait fallu faire.
-Ces 100 mille hommes n'étaient pas aussi bien concentrés que les 80
-mille attribués à Napoléon, et il ne lui paraissait pas sage,
-lorsqu'avec 170 mille on avait été tenu en échec à la Rothière par 50
-mille (c'était le nombre qu'on supposait faussement à Napoléon dans
-cette journée), d'en risquer cent contre quatre-vingt. Et puis si on
-était battu, on était ramené d'un trait sur le Rhin, on perdait en un
-jour le fruit des deux campagnes de 1812 et de 1813, et on rendait
-l'oppresseur commun plus exigeant, plus oppressif que jamais! Pour les
-Russes, pour les Prussiens que la passion dominait, qui avaient
-beaucoup à gagner au succès s'ils avaient beaucoup à perdre au revers,
-il pouvait y avoir des motifs de s'exposer ainsi aux plus grands
-risques, mais pour les Autrichiens qui couraient la chance de perdre
-en un jour ce qu'ils avaient regagné en un an, ce que Napoléon leur
-offrait sans combat, et à qui la victoire ne promettait qu'une
-augmentation de prépondérance chez les Russes, en vérité le profit à
-tirer d'une lutte prolongée n'en valait pas la peine. La double lettre
-de Napoléon, tout en ayant l'inconvénient de trop déceler l'intention
-de diviser ses ennemis, n'avait pas laissé que de les diviser un peu,
-en provoquant chez les Autrichiens ces réflexions bien <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span>
-naturelles. Une circonstance inquiétante s'ajoutait d'ailleurs à
-celles que l'on faisait valoir en faveur d'une suspension d'armes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Raisons que fait valoir le parti favorable à l'idée d'un
-armistice.</span>
-Tandis qu'on avait reçu la nouvelle positive d'un puissant détachement
-de l'armée d'Espagne arrivé par Orléans à Paris, le bruit d'un autre
-détachement plus fort encore, commandé par le maréchal Suchet en
-personne, et venu de Perpignan à Lyon, était également très-répandu,
-car à la guerre où les impressions sont extrêmement vives, on grossit
-les faits, même vrais, au point de les convertir bientôt en mensonges.
-Le comte de Bubna, placé entre Genève et Lyon, craignait d'avoir 50 à
-60 mille hommes sur les bras, demandait des secours immédiats, et
-annonçait de grands malheurs si on ne déférait pas à ses instances.
-Que deviendrait-on en effet si une bataille était livrée et perdue en
-Franche-Comté sur les derrières des armées alliées? Il fallait donc
-pour prévenir un si fâcheux incident détacher sans retard une
-vingtaine de mille hommes au profit du comte de Bubna, c'est-à-dire se
-réduire à 80 mille hommes, et demeurer ainsi en face de Napoléon avec
-des forces à peine égales aux siennes, ce qui était la plus grave des
-imprudences. Restait, il est vrai, Blucher dont on ignorait la force
-présente, mais dont on connaissait le caractère, et dont l'indocilité
-était telle, que malgré son zèle, on ne pouvait pas se flatter d'avoir
-à sa disposition les quarante ou cinquante mille hommes qu'il amenait
-peut-être avec lui.</p>
-
-<p>Par ces raisons qui avaient leur valeur, le sage prince de
-Schwarzenberg était d'avis d'éviter une <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> bataille générale, de
-rétrograder sur Brienne, Bar-sur-Aube et Langres, d'y attendre les
-renforts qui étaient annoncés, d'envoyer en même temps par Dijon une
-vingtaine de mille hommes au comte de Bubna, et pour se garantir
-pendant ce temps des attaques de Napoléon, de répondre à sa double
-lettre en lui proposant un armistice, armistice qui amènerait
-peut-être la paix, ou, s'il ne l'amenait pas, donnerait le temps
-d'assurer la victoire.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Raisons du parti de la guerre à outrance.</span>
-Ces raisons furent débattues le jour même, 22, dans un conseil tenu au
-quartier général, en présence des trois souverains, des généraux et
-des ministres de la coalition. Alexandre, naguère si bouillant,
-n'osait pas devenir tout à coup l'apôtre de la temporisation, mais il
-montrait moins de hauteur de sentiment et de langage. Le parti ardent
-quoique privé de Blucher et de son état-major qui étaient à Méry,
-trouva cependant quelques organes, et il fut dit pour son compte que
-reculer était une faiblesse dont l'effet moral serait certainement
-funeste; que dans la position où l'on était placé il fallait vaincre
-ou périr; que par la réunion à l'armée de Silésie on aurait des forces
-presque doubles de celles de Napoléon, que dès lors on vaincrait,
-parce qu'il était indigne de supposer qu'on pût être vaincu en
-combattant dans la proportion de deux contre un; qu'en tout cas on
-n'avait pas d'autre parti à prendre, car un mouvement rétrograde
-ruinerait de fond en comble les affaires de la coalition; que revenir
-sur Langres c'était se reporter sur une contrée pauvre en elle-même,
-et appauvrie encore par le récent séjour des armées, qu'on ne
-pourrait pas y vivre, <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> que la retraite sur Langres
-entraînerait bientôt la retraite sur Besançon; que rétrograder de la
-sorte c'était rendre à Napoléon tout son prestige, lui rendre tous ses
-partisans, et inviter les paysans français, qui déjà tuaient les
-soldats isolés, à s'insurger en masse et à égorger tout ce qui ne
-serait pas formé en corps d'armée, qu'en un mot hésiter, reculer,
-c'était périr.</p>
-
-<p>Qui avait raison en ce moment des temporisateurs ou des impatients,
-personne ne le pourrait dire avec certitude. En effet si les seconds
-évaluaient justement les forces respectives, les premiers cédaient à
-des craintes fondées lorsqu'ils refusaient de jouer le tout pour le
-tout contre Napoléon, car s'il eût gagné la bataille, et dans la
-disposition de ses troupes il avait beaucoup de chances de la gagner,
-la coalition aurait été jetée dans le Rhin. On est donc en droit de
-soutenir que, quoique ses calculs eussent un certain caractère de
-timidité, le prince de Schwarzenberg à tout prendre avait plus raison
-que ses adversaires.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La proposition de l'armistice prévaut.</span>
-Quoi qu'il en soit le parti de la modération insista, et comme il
-avait acquis depuis les derniers événements autant d'autorité que
-Blucher et ses partisans en avaient perdu, comme l'empereur Alexandre
-appuyait un peu moins le parti de Blucher, le prince de Schwarzenberg
-fit prévaloir son opinion, et la proposition d'un armistice fut
-résolue. Cette proposition n'engageait à rien, ni quant aux conditions
-de la paix, ni quant aux conditions de l'armistice lui-même. Si elle
-n'était point accueillie, elle aurait au moins occupé Napoléon
-quelques heures, <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> ralenti sa marche d'une journée peut-être,
-ce qui était beaucoup; si elle était acceptée au contraire, elle
-permettrait d'aller se concentrer les uns à Langres, les autres à
-Châlons, de s'y renforcer considérablement, et enfin, suivant le
-v&oelig;u secret des Autrichiens, de renouer les négociations pacifiques
-avec plus de chances de succès, car une fois les armes déposées on ne
-les reprendrait pas aisément. Les partisans de la guerre à outrance
-consentirent à cette démarche dans l'espoir qu'elle n'aboutirait à
-aucun résultat, et qu'elle ferait peut-être gagner quelques heures, ce
-qui aux yeux de tous était incontestablement un avantage. Le prince de
-Schwarzenberg fit choix du prince Wenceslas de Liechtenstein pour
-l'envoyer au quartier général français, avec la proposition de
-désigner des commissaires qui, aux avant-postes des deux armées,
-conviendraient d'une suspension d'armes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Envoi du prince de Liechtenstein à Napoléon pour proposer
-une suspension d'armes.</span>
-Le 23 Napoléon était en marche de Chatres sur Troyes, lorsqu'aux
-approches de Troyes le prince Wenceslas de Liechtenstein se présenta
-pour lui remettre le message du prince de Schwarzenberg. Napoléon, en
-voyant cette insistance des coalisés pour obtenir un armistice, en
-conclut beaucoup trop vite qu'ils étaient dans une position difficile,
-et résolut de paraître les écouter, mais sans s'arrêter, son rôle
-n'étant pas de les tirer d'embarras. Il était animé par le succès, par
-le sentiment des grandes choses qu'il venait d'accomplir, par
-l'espérance de celles qu'il allait accomplir encore, et n'avait
-actuellement aucune raison de prudence pour se montrer modeste ou
-circonspect, car au contraire la jactance <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> pouvait être de
-l'habileté. Il s'y livra donc par disposition du moment et par calcul.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Accueil fait par Napoléon au prince de Liechtenstein.</span>
-Le prince Wenceslas l'ayant fort complimenté sur les belles opérations
-qu'il venait d'exécuter, Napoléon l'écouta avec une satisfaction
-visible, parla beaucoup de celles qu'il préparait, exagéra
-singulièrement l'étendue de ses forces, se plaignit des outrageantes
-propositions qu'on lui avait adressées, et, d'un sujet passant à
-l'autre, demanda s'il était vrai que plusieurs princes de Bourbon se
-trouvassent déjà au quartier général des alliés. En effet le duc
-d'Angoulême essayait actuellement de se faire accueillir au quartier
-général de lord Wellington; le duc de Berry était sur une frégate à
-Belle-Île, tâchant par sa présence d'agiter les esprits en Vendée;
-enfin le père de ces deux princes, le comte d'Artois lui-même, muni du
-titre de lieutenant général du royaume, et représentant Louis XVIII
-retiré à Hartwel, était venu en Suisse, puis en Franche-Comté, pour
-obtenir son admission au quartier général des souverains. Toutefois
-aucun de ces princes n'avait encore réussi dans ses démarches.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon doit répondre après son entrée dans Troyes.</span>
-L'envoyé du prince de Schwarzenberg se hâta de désavouer toute
-participation de l'Autriche à des menées contraires à la dynastie
-impériale, et affirma, ce qui était vrai, que le comte d'Artois avait
-été écarté du quartier général. Cette déclaration fit à Napoléon plus
-de plaisir qu'il n'en témoigna; il dit qu'il allait s'occuper de la
-proposition qu'on lui adressait, et qu'il répondrait de la ville même
-de Troyes, dans laquelle il prétendait entrer immédiatement.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> Son assurance bonne à montrer aux Prussiens et aux Russes,
-n'avait pas autant d'à-propos à l'égard des Autrichiens, qui
-désiraient la paix, et auxquels il fallait la laisser espérer, pour
-les disposer à la modération dans les vues, et au moins à l'hésitation
-dans les conseils.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Convention tacite pour l'évacuation de Troyes et la
-restitution de cette ville aux Français.</span>
-Arrivé aux portes de Troyes, Napoléon y trouva l'arrière-garde des
-coalisés décidée à s'y défendre, et menaçant même de brûler la ville
-si on insistait pour y entrer tout de suite. Une telle menace de la
-part des Russes avait quelque chose de trop sérieux pour qu'on n'en
-tînt pas compte. Il fut verbalement convenu que le lendemain 24, les
-uns sortiraient de Troyes, et que les autres y entreraient sans coup
-férir, ou du moins sans aucun acte d'agression ou de résistance qui
-pût mettre la ville en péril. Le lendemain effectivement, les
-dernières troupes de la coalition sortirent pacifiquement de Troyes,
-tandis que les nôtres y entrèrent de même, et Napoléon, qui vingt
-jours auparavant avait traversé cette ville presque en vaincu,
-l'esprit plein de pressentiments sinistres, ne sachant s'il pourrait
-défendre Paris, et réduit à ordonner qu'on éloignât de la capitale sa
-femme, son fils, son gouvernement, son trésor, Napoléon reparaissait
-maintenant au milieu de Troyes après avoir mis avec une poignée
-d'hommes les armées de l'Europe en fuite, et il voyait les coalisés,
-naguère si hautains, lui demander sinon de déposer les armes, du moins
-de les laisser reposer quelques jours dans le fourreau!
-<span class="sidenote" title="En marge">Singulier changement de fortune en un mois.</span>
-Étrange
-changement de fortune, qui prouve tout ce qu'un homme de caractère et
-de génie, en sachant persévérer à la guerre, <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> peut quelquefois
-faire sortir de chances imprévues et heureuses d'une situation en
-apparence désespérée!
-<span class="sidenote" title="En marge">Ce changement était-il assez sérieux pour y compter?</span>
-Ce changement de fortune était-il assez décisif
-pour qu'on y pût compter? Doute cruel, qu'il appartenait à la prudence
-seule, unie au génie, de convertir en certitude. Il fallait en effet à
-l'égard des coalisés joindre à la victoire la plus parfaite mesure,
-pour abattre la jactance des uns, sans décourager la modération des
-autres, et saisir, pour ainsi dire au vol, l'occasion d'une
-transaction bien difficile à opérer entre les propositions de
-Francfort et celles de Châtillon! Là était le problème à résoudre.
-Napoléon malheureusement se fiait trop au retour décidé de la fortune
-pour être sage, et il est vrai qu'en ce moment il était fondé à
-l'espérer, en ne regardant qu'à l'extérieur des choses. Que ne
-pouvons-nous l'espérer nous-mêmes, et nous faire illusion au moins un
-instant dans ce triste récit des temps passés, car en 1814 il
-s'agissait, non d'un homme, non d'un grand homme, qui est ce qu'il y a
-de plus intéressant au monde après la patrie, mais de la France, à qui
-on pouvait sauver encore la moitié de sa grandeur, à qui on pouvait
-conserver Mayence en sacrifiant Anvers!</p>
-
-<p class="p2 center">FIN DU LIVRE CINQUANTE-DEUXIÈME.</p>
-</div>
-
-<div class="chapter">
-<h2><span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> LIVRE CINQUANTE-TROISIÈME.<br />
-<span class="smaller">PREMIÈRE ABDICATION.</span></h2>
-
-<p class="resume">
- État intérieur de Paris pendant les dernières opérations
- militaires de Napoléon. &mdash; Secrètes menées des partis. &mdash; Attitude de
- M. de Talleyrand; ses vues; envoi de M. de Vitrolles au camp des
- alliés. &mdash; Conférences de Lusigny; instructions données à M. de
- Flahaut relativement aux conditions de l'armistice. &mdash; Efforts
- tentés de notre part pour faire préjuger la question des
- frontières en traçant la ligne de séparation des
- armées. &mdash; Retraite du prince de Schwarzenberg jusqu'à
- Langres. &mdash; Grand conseil des coalisés. &mdash; Le parti de la guerre à
- outrance veut qu'on adjoigne les corps de Wintzingerode et de
- Bulow à l'armée de Blucher, afin de procurer à celui-ci les
- moyens de marcher sur Paris. &mdash; La difficulté d'ôter ces corps à
- Bernadotte levée extraordinairement par lord Castlereagh. &mdash; Ce
- dernier profite de cette occasion pour proposer le traité de
- Chaumont, qui lie la coalition pour vingt ans, et devient ainsi
- le fondement de la Sainte-Alliance. &mdash; Joie de Blucher et de son
- parti; sa marche pour rallier Bulow et Wintzingerode. &mdash; Danger du
- maréchal Mortier envoyé au delà de la Marne, et de Marmont laissé
- entre l'Aube et la Marne. &mdash; Ces deux maréchaux parviennent à se
- réunir, et à contenir Blucher pendant que Napoléon vole à leur
- secours. &mdash; Marche rapide de Napoléon sur Meaux. &mdash; Difficulté de
- passer la Marne. &mdash; Blucher, couvert par la Marne, veut accabler
- les deux maréchaux qui ont pris position derrière
- l'Ourcq. &mdash; Napoléon franchit la Marne, rallie les deux maréchaux,
- et se met à la poursuite de Blucher, qui est obligé de se retirer
- sur l'Aisne. &mdash; Situation presque désespérée de Blucher menacé
- d'être jeté dans l'Aisne par Napoléon. &mdash; La reddition de Soissons,
- qui livre aux alliés le pont de l'Aisne, sauve Blucher d'une
- destruction certaine, et lui procure un renfort de cinquante
- mille hommes par la réunion de Wintzingerode et de
- Bulow. &mdash; Situation critique de Napoléon et son impassible fermeté
- en présence de ce subit changement de fortune. &mdash; Première
- conception du projet de marcher sur les places fortes pour y
- rallier les garnisons, et tomber à la tête de cent mille hommes
- sur les derrières de l'ennemi. &mdash; Il est nécessaire auparavant
- d'aborder Blucher et de lui livrer bataille. &mdash; Napoléon enlève le
- pont de Berry-au-Bac, et passe l'Aisne avec cinquante mille
- hommes en présence des cent mille hommes de Blucher. &mdash; Dangers de
- la bataille qu'il faut livrer avec cinquante mille combattants
- contre cent mille. &mdash; Raisons qui décident Napoléon à enlever le
- plateau de Craonne pour se porter sur Laon par la route de
- Soissons. &mdash; Sanglante bataille de <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> Craonne, livrée le 7
- mars, dans laquelle Napoléon enlève les formidables positions de
- l'ennemi. &mdash; Après s'être emparé de la route de Soissons, Napoléon
- veut pénétrer dans la plaine de Laon pour achever la défaite de
- Blucher. &mdash; Nouvelle et plus sanglante bataille de Laon, livrée les
- 9 et 10 mars, et restée indécise par la faute de Marmont qui
- s'est laissé surprendre. &mdash; Napoléon est réduit à battre en
- retraite sur Soissons. &mdash; Son indomptable énergie dans une
- situation presque désespérée. &mdash; Le corps de Saint-Priest s'étant
- approché de lui, il fond sur ce corps qu'il met en pièces dans
- les environs de Reims, après en avoir tué le général. &mdash; Napoléon
- menacé d'être étouffé entre Blucher et Schwarzenberg, se résout à
- exécuter son grand projet de marcher sur les places, pour en
- rallier les garnisons et tomber sur les derrières des
- alliés. &mdash; Ses instructions pour la défense de Paris pendant son
- absence. &mdash; Consternation de cette capitale. &mdash; Le conseil de régence
- consulté veut qu'on accepte les propositions du congrès de
- Châtillon. &mdash; Indignation de Napoléon, qui menace d'enfermer à
- Vincennes Joseph et ceux qui parlent de se soumettre aux
- conditions de l'ennemi. &mdash; Événements qui se sont passés dans le
- Midi, et bataille d'Orthez, à la suite de laquelle le maréchal
- Soult s'est porté sur Toulouse, et a laissé Bordeaux
- découvert. &mdash; Entrée des Anglais dans Bordeaux, et proclamation des
- Bourbons dans cette ville le 12 mars. &mdash; Fâcheux retentissement de
- ces événements à Paris. &mdash; Napoléon en voyant l'effroi de la
- capitale, vers laquelle le prince de Schwarzenberg s'est
- sensiblement avancé, se décide, avant de marcher sur les places,
- à faire une apparition sur les derrières de Schwarzenberg pour le
- détourner de Paris en l'attirant à lui. &mdash; Mouvement de la Marne à
- la Seine, et passage de la Seine à Méry. &mdash; Napoléon se trouve à
- l'improviste en face de toute l'armée de Bohême. &mdash; Bataille
- d'Arcis-sur-Aube, livrée le 22 mars, dans laquelle vingt mille
- Français tiennent tête pendant une journée à quatre-vingt-dix
- mille Russes et Autrichiens. &mdash; Napoléon prend enfin le parti de
- repasser l'Aube et de se couvrir de cette rivière. &mdash; Il se porte
- sur Saint-Dizier dans l'espérance d'avoir attiré l'armée de
- Bohême à sa suite. &mdash; Son projet de s'avancer jusqu'à Nancy pour y
- rallier quarante à cinquante mille hommes des diverses
- garnisons. &mdash; En route il est rejoint par M. de Caulaincourt,
- lequel a été obligé de quitter le congrès de Châtillon par suite
- du refus d'admettre les propositions des alliés. &mdash; Fin du congrès
- de Châtillon et des conférences de Lusigny. &mdash; Napoléon n'a aucun
- regret de ce qu'il a fait, et ne désespère pas encore de sa
- fortune. &mdash; Pendant ce temps les armées de Silésie et de Bohême,
- entre lesquelles il a cessé de s'interposer, se sont réunies dans
- les plaines de Châlons, et délibèrent sur la marche à
- adopter. &mdash; Grand conseil des coalisés. &mdash; La raison militaire
- conseillerait de suivre Napoléon, la raison politique de le
- négliger, pour se porter sur Paris et y opérer une
- révolution. &mdash; Des lettres interceptées de l'Impératrice et des
- ministres décident la marche sur Paris. &mdash; Influence du comte Pozzo
- di Borgo en cette circonstance. &mdash; Mouvement des alliés vers la
- capitale. &mdash; Marmont <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> et Mortier s'étant laissé couper de
- Napoléon, rencontrent l'armée entière des coalisés. &mdash; Triste
- journée de Fère-Champenoise. &mdash; Retraite des deux
- maréchaux. &mdash; Apparition de la grande armée coalisée sous les murs
- de Paris. &mdash; Incapacité du ministre de la guerre et incurie de
- Joseph, qui n'ont rien préparé pour la défense de la
- capitale. &mdash; Conseil de régence où l'on décide la retraite du
- gouvernement et de la cour à Blois. &mdash; Au lieu d'organiser une
- défense populaire dans l'intérieur de Paris, on a la folle idée
- de livrer bataille en dehors de ses murs. &mdash; Bataille de Paris
- livrée le 30 mars avec vingt-cinq mille Français contre cent
- soixante-dix mille coalisés. &mdash; Bravoure de Marmont et de
- Mortier. &mdash; Capitulation forcée de Paris. &mdash; M. de Talleyrand
- s'applique à rester dans Paris, et à s'emparer de l'esprit de
- Marmont. &mdash; Entrée des alliés dans la capitale; leurs ménagements;
- attitude à leur égard des diverses classes de la
- population. &mdash; Empressement des souverains auprès de M. de
- Talleyrand, qu'ils font en quelque sorte l'arbitre des destinées
- de la France. &mdash; Événements qui se passent à l'armée pendant la
- marche des coalisés sur Paris. &mdash; Brillant combat de Saint-Dizier;
- circonstance fortuite qui détrompe Napoléon, et lui apprend enfin
- qu'il n'est pas suivi par les alliés. &mdash; Le danger évident de la
- capitale et le cri de l'armée le décident à rebrousser
- chemin. &mdash; Son retour précipité. &mdash; Napoléon pour arriver plus tôt se
- sépare de ses troupes, et parvient à Fromenteau entre onze heures
- du soir et minuit, au moment même où l'on signait la capitulation
- de Paris. &mdash; Son désespoir, son irritation, sa promptitude à se
- remettre. &mdash; Tout à coup il forme le projet de se jeter sur les
- coalisés disséminés dans la capitale et partagés sur les deux
- rives de la Seine, mais comme il n'a pas encore son armée sous la
- main, il se propose de gagner en négociant les trois ou quatre
- jours dont il a besoin pour la ramener. &mdash; Il charge M. de
- Caulaincourt d'aller à Paris afin d'occuper Alexandre en
- négociant, et se retire à Fontainebleau dans l'intention d'y
- concentrer l'armée. &mdash; M. de Caulaincourt accepte la mission qui
- lui est donnée, mais avec la secrète résolution de signer la paix
- à tout prix. &mdash; Accueil fait par l'empereur Alexandre à M. de
- Caulaincourt. &mdash; Ce prince désarmé par le succès redevient le plus
- généreux des vainqueurs. &mdash; Cependant il ne promet rien, si ce
- n'est un traitement convenable pour la personne de Napoléon. &mdash; Les
- souverains alliés, moins l'empereur François retiré à Dijon,
- tiennent conseil chez M. de Talleyrand pour décider du
- gouvernement qu'il convient de donner à la France. &mdash; Principe de
- la légitimité heureusement exprimé et fortement soutenu par M. de
- Talleyrand. &mdash; Déclaration des souverains qu'ils ne traiteront plus
- avec Napoléon. &mdash; Convocation du Sénat, formation d'un gouvernement
- provisoire à la tête duquel se trouve M. de Talleyrand. &mdash; Joie des
- royalistes; leurs efforts pour faire proclamer immédiatement les
- Bourbons; voyage de M. de Vitrolles pour aller chercher le comte
- d'Artois. &mdash; M. de Talleyrand et quelques hommes éclairés dont il
- s'est entouré, modèrent le mouvement des royalistes, et veulent
- qu'on rédige une constitution, qui sera la condition expresse du
- retour des Bourbons. &mdash; Empressement d'Alexandre à <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> entrer
- dans ces idées. &mdash; Déchéance de Napoléon prononcée le 3 avril, et
- rédaction par le Sénat d'une constitution à la fois monarchique
- et libérale. &mdash; Vains efforts de M. de Caulaincourt en faveur de
- Napoléon, soit auprès d'Alexandre, soit auprès du prince de
- Schwarzenberg. &mdash; On le renvoie à Fontainebleau pour persuader à
- Napoléon d'abdiquer; en même temps on cherche à détacher les
- chefs de l'armée. &mdash; D'après le conseil de M. de Talleyrand, toutes
- les tentatives de séduction sont dirigées sur le maréchal
- Marmont, qui forme à Essonne la tête de colonne de
- l'armée. &mdash; Événements à Fontainebleau pendant les événements de
- Paris. &mdash; Grands projets de Napoléon. &mdash; Sa conviction, s'il est
- secondé, d'écraser les alliés dans Paris. &mdash; Ses dispositions
- militaires et son extrême confiance dans Marmont qu'il a placé
- sur l'Essonne. &mdash; Réponses évasives qu'il fait à M. de
- Caulaincourt, et ses secrètes résolutions pour le lendemain. &mdash; Le
- lendemain, 4 avril, il assemble l'armée, et annonce la
- détermination de marcher sur Paris. &mdash; Enthousiasme des soldats et
- des officiers naguère abattus, et consternation des
- maréchaux. &mdash; Ceux-ci, se faisant les interprètes de tous les
- hommes fatigués, adressent à Napoléon de vives
- représentations. &mdash; Napoléon leur demande s'ils veulent vivre sous
- les Bourbons. &mdash; Sur leur réponse unanime qu'ils veulent vivre sous
- le Roi de Rome, il a l'idée de les envoyer à Paris avec M. de
- Caulaincourt pour obtenir la transmission de la couronne à son
- fils. &mdash; Tandis qu'il feint d'accepter cette transaction, il est
- toujours résolu à la grande bataille dans Paris, et en fait tous
- les préparatifs. &mdash; Départ des maréchaux Ney et Macdonald, avec M.
- de Caulaincourt, pour aller négocier la régence de Marie-Louise
- au prix de l'abdication de Napoléon. &mdash; Leur rencontre avec Marmont
- à Essonne. &mdash; Embarras de celui-ci qui leur avoue qu'il a traité
- secrètement avec le prince de Schwarzenberg, et promis de passer
- avec son corps d'armée du côté du gouvernement provisoire. &mdash; Sur
- leurs observations il retire la parole donnée au prince de
- Schwarzenberg, ordonne à ses généraux, qu'il avait mis dans sa
- confidence, de suspendre tout mouvement, et suit à Paris la
- députation chargée d'y négocier pour le Roi de Rome. &mdash; Entrevue
- des maréchaux avec l'empereur Alexandre. &mdash; Ce prince, un moment
- ébranlé, remet la décision au lendemain. &mdash; Pendant ce temps
- Napoléon ayant mandé Marmont à Fontainebleau pour préparer sa
- grande opération militaire, les généraux du 6<sup>e</sup> corps se croient
- découverts, quittent l'Essonne, et exécutent le projet suspendu
- de Marmont. &mdash; Cette nouvelle achève de décider les souverains
- alliés, et la cause du Roi de Rome est définitivement
- abandonnée. &mdash; M. de Caulaincourt renvoyé auprès de Napoléon pour
- obtenir son abdication pure et simple. &mdash; Napoléon, privé du corps
- de Marmont, et ne pouvant plus dès lors rien tenter de sérieux,
- prend le parti d'abdiquer. &mdash; Retour de M. de Caulaincourt à Paris
- et ses efforts pour obtenir un traitement convenable en faveur de
- Napoléon et de la famille impériale. &mdash; Générosité d'Alexandre. &mdash; M.
- de Caulaincourt obtient l'île d'Elbe pour Napoléon, le
- grand-duché de Parme pour <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> Marie-Louise et le Roi de
- Rome, et des pensions pour tous les princes de la famille
- impériale. &mdash; Son retour à Fontainebleau. &mdash; Tentative de Napoléon
- pour se donner la mort. &mdash; Sa résignation. &mdash; Élévation de ses
- pensées et de son langage. &mdash; Constitution du Sénat, et entrée de
- M. le comte d'Artois dans Paris le 12 avril. &mdash; Enthousiasme et
- espérances des Parisiens. &mdash; Départ de Napoléon pour l'île
- d'Elbe. &mdash; Coup d'&oelig;il général sur les grandeurs et les fautes du
- règne impérial.</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Fév. 1814.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">État intérieur de Paris pendant les dernières opérations
-militaires de Napoléon.</span>
-Napoléon voulait procurer quelque soulagement à la ville de Paris
-naguère si alarmée, et la faire jouir de ses triomphes, il voulait
-surtout relever les esprits, ce qui était pour l'organisation de ses
-forces d'un sérieux avantage, car on n'obtient guère de concours d'un
-peuple découragé.
-<span class="sidenote" title="En marge">Fête ordonnée pour la réception des prisonniers.</span>
-En conséquence, il avait prescrit une cérémonie
-militaire et religieuse pour la réception des drapeaux et l'entrée des
-vingt-cinq mille prisonniers qu'on venait d'enlever à l'ennemi. Il
-avait désiré que ces prisonniers, menés de l'Est à l'Ouest à travers
-Paris, parcourussent toute l'étendue des boulevards, afin que les
-Parisiens pussent s'assurer par leurs propres yeux de la réalité des
-prodiges opérés par leur empereur. En pareille circonstance le calcul
-excusait l'orgueil.</p>
-
-<p>En effet, à la nouvelle de l'approche de ces prisonniers, la
-population de Paris afflua sur les boulevards pour voir défiler
-ensemble Prussiens, Autrichiens et Russes, marchant désarmés sous la
-conduite de leurs officiers et de leurs généraux. Sans être arrogants
-ils n'étaient point consternés, et on pouvait discerner sur leur
-visage un tout autre sentiment que celui que manifestaient jadis les
-prisonniers d'Austerlitz ou d'Iéna. Il leur restait une certaine
-confiance et un véritable orgueil d'avoir <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> été pris dans des
-lieux si voisins de notre capitale.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Joie et compassion des Parisiens en voyant les nombreux
-prisonniers faits dans les derniers combats.</span>
-Bien qu'on fût fatigué de l'arbitraire impérial, et parfaitement
-éclairé sur les inconvénients d'un despotisme qui, après avoir poussé
-la guerre jusqu'au Kremlin, la ramenait aujourd'hui jusqu'au pied de
-Montmartre, cependant les masses, dominées par les impressions du
-moment, ne pouvaient s'empêcher d'applaudir aux derniers succès de
-Napoléon, et d'éprouver la satisfaction la plus vive en voyant défiler
-vaincus et captifs ces soldats étrangers, que chacun avait craint de
-voir entrer dans Paris en vainqueurs et en dévastateurs. Du reste,
-avec la délicatesse naturelle à la nation française, on ne les offensa
-point. L'imprévoyance, hélas! eût été trop grande. Après un premier
-instant de contentement, on sentit naître en soi la pitié, et en
-remarquant l'extrême misère de la plupart de ces prisonniers, plus
-d'une âme bonne et compatissante laissa tomber sur eux une aumône
-reçue avec une véritable reconnaissance.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Quelques moments de sérénité à la cour.</span>
-À la cour les choses prirent un aspect plus serein. De nombreux
-visiteurs accoururent auprès de l'Impératrice et du Roi de Rome, et en
-particulier ces hauts fonctionnaires qui, ayant cru le trône impérial
-en danger, avaient cherché en s'éloignant à n'être pas écrasés sous
-ses ruines.
-<span class="sidenote" title="En marge">Retour empressé des courtisans qui s'étaient éloignés un
-moment.</span>
-Ils reparurent joyeux, quelques-uns cependant assez
-soucieux de l'accueil qu'on leur ferait, tous vantant la glorieuse
-campagne dont quelques jours auparavant ils déploraient la témérité,
-et après avoir beaucoup répété la veille ou l'avant-veille qu'on était
-fou de ne pas accepter les frontières de 1790, se récriant <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span>
-aujourd'hui contre une paix aussi déshonorante, et déclarant bien haut
-que les bases de Francfort devaient être la condition absolue de la
-paix future. Marie-Louise, trop étrangère à notre pays pour connaître
-et juger ces hommes, troublée d'ailleurs par la joie presque autant
-qu'elle l'avait été par la crainte, fit bon accueil à tous ceux qui se
-présentèrent, et se flatta presque de revoir bientôt les beaux jours
-de sa première arrivée en France<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Lien vers la note 13"><span class="smaller">[13]</span></a>.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Dispositions secrètes des partis.</span>
-Cette joie, les inconséquences qu'elle amène et excuse, ne
-s'apercevaient guère chez les partis ennemis. Bien que ces partis
-fussent deux, les anciens révolutionnaires et les royalistes, ils
-n'étaient pas deux à regretter les succès de Napoléon.
-<span class="sidenote" title="En marge">Satisfaction des révolutionnaires, et anxiété des
-royalistes en voyant le retour des Bourbons mis en doute.</span>
-Les
-révolutionnaires étaient presque joyeux par crainte de l'étranger et
-par haine des Bourbons. Les royalistes, après avoir espéré un moment
-le retour de princes chéris, se demandaient avec chagrin s'il fallait
-tout à coup renoncer à cet espoir. Ils cherchaient une excuse à leurs
-v&oelig;ux secrets dans les malheurs que Napoléon avait attirés sur la
-France, et se disaient que toute main, même celle de l'étranger, était
-bonne pour se délivrer d'un si odieux despotisme.
-<span class="sidenote" title="En marge">Inaction et impuissance des royalistes.</span>
-Cependant ils se
-contentaient de former des v&oelig;ux, et ils demeuraient complétement
-inactifs. Des conversations à voix basse entre les membres <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span>
-de l'ancienne noblesse et du clergé, des bruits malveillants dans
-lesquels on exagérait nos revers ou contestait nos succès, une
-résistance inerte aux mesures de l'administration, constituaient tous
-leurs efforts contre le gouvernement impérial. Les émigrés qui depuis
-la révolution n'avaient cessé de vivre à l'étranger auprès des princes
-de Bourbon, avaient presque perdu l'habitude de correspondre avec
-l'intérieur de la France. Ils l'essayaient en ce moment sans trouver
-aucun empressement à leur répondre, et par exemple dans les provinces
-menacées d'invasion personne n'aurait osé accourir à leur rencontre
-pour proclamer les Bourbons. À peine quelques royalistes osaient-ils
-hasarder une manifestation dans les villes déjà solidement occupées
-par les armées alliées. À Troyes, deux vieux chevaliers de Saint-Louis
-avaient présenté à Alexandre une pétition pour demander le
-rétablissement des Bourbons, imprudence qui devait coûter cher à ces
-infortunés! À Paris on citait deux membres de l'ancienne noblesse, MM.
-de Polignac, qui, transférés de leur prison dans une maison de santé,
-s'étaient évadés pour aller, à leurs risques et périls, offrir à M. le
-comte d'Artois leur dévouement éprouvé.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Toute tentative sérieuse contre le gouvernement impérial ne
-pouvait venir que des membres mécontents de ce gouvernement.</span>
-Rien de sérieux évidemment ne pouvait être tenté par ces hommes, trop
-étrangers depuis vingt-cinq ans aux affaires de la France pour y
-exercer quelque influence. Il fallait que des membres du gouvernement
-actuel, les uns mécontents de Napoléon qui les avait maltraités, les
-autres désirant assurer leur situation sous un régime nouveau,
-tendissent la main aux royalistes, pour qu'une menée tant <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span>
-soit peu efficace, et en tout cas bien cachée, fût ourdie en leur
-faveur. On essayait quelque chose de pareil actuellement, mais
-très-secrètement et en tremblant.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Tous les yeux fixés sur M. de Talleyrand.</span>
-De tous les mécontents que le régime impérial avait faits, le plus
-éclatant, celui qui donnait le plus à penser aux amis des Bourbons
-comme aux amis des Bonaparte, était M. de Talleyrand. Il était l'objet
-des espérances des uns, des craintes des autres, et quoiqu'il fût en
-position, et même à la veille de jouer un grand rôle, ils
-s'exagéraient beaucoup ce qu'il pouvait et ce qu'il oserait faire.
-<span class="sidenote" title="En marge">On s'exagère ce qu'il peut faire.</span>
-Que
-le moment venu, Napoléon étant définitivement vaincu, l'ennemi se
-trouvant dans Paris, M. de Talleyrand fût le seul homme dont on pût se
-servir pour constituer un nouveau gouvernement sur les ruines du
-gouvernement renversé, c'était incontestable, mais qu'il pût, et
-voulût prendre l'initiative d'une révolution, le drapeau tricolore
-flottant encore sur les Tuileries, c'était une fausse terreur de la
-police impériale, et une pure illusion des salons royalistes. La
-mauvaise volonté de M. de Talleyrand pour l'Empire était sans doute
-aussi grande qu'elle pouvait l'être, mais ses moyens et sa témérité
-n'étaient pas au niveau de cette mauvaise volonté. En refusant le
-portefeuille des affaires étrangères deux mois auparavant, surtout
-parce qu'on ne voulait pas lui laisser la qualité de grand dignitaire,
-il avait à peu près rompu avec l'Empire, et, comme on l'a vu, Napoléon
-la veille même de son départ pour l'armée l'avait traité de manière à
-lui inspirer les plus vives appréhensions. Quelques insinuations de
-personnes <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> en rapport avec les Bourbons lui avaient appris, ce
-qu'il savait du reste, que les services d'un évêque marié seraient
-très-bien accueillis des princes les plus pieux, car il n'y a rien qui
-ne s'oublie devant les services, non pas rendus mais à rendre. Les
-partis n'ont que la mémoire qui leur convient: selon le besoin du
-jour, ils ont tout oublié ou se souviennent de tout. M. de Talleyrand
-avec sa profonde connaissance des hommes et des choses n'en était donc
-pas à apprendre que sa carrière, finie avec les Bonaparte, était aisée
-à recommencer avec les Bourbons.
-<span class="sidenote" title="En marge">Son extrême circonspection.</span>
-Mais il connaissait le duc de Rovigo,
-facile, familier, amical même avec ceux qu'il surveillait, capable
-néanmoins au premier soupçon sérieux, ou au premier ordre de Napoléon,
-d'appliquer sa rude main de soldat sur un manteau de grand dignitaire.
-Aussi M. de Talleyrand était-il d'une extrême circonspection.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Société qui se réunissait chez lui.</span>
-Chez lui, dans un hôtel de la rue Saint-Florentin, qui devint bientôt
-célèbre, M. de Talleyrand recevait entre autres personnages le duc de
-Dalberg, l'abbé de Pradt, le baron Louis.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le duc de Dalberg.</span>
-M. de Dalberg, descendant
-des illustres Dalberg d'Allemagne, neveu du prince Primat, d'abord
-ennemi, puis ami de l'Empire, bien doté à l'époque des
-sécularisations, brouillé quelque temps après avec Napoléon parce que
-celui-ci avait transporté au prince Eugène l'héritage du prince
-Primat, personnage de petite taille, de manières à la fois allemandes
-et françaises, de physionomie vive, d'humeur remuante, d'opinion
-franchement libérale, d'esprit remarquable et surtout très-fin, avait
-souvent exhalé son mécontentement <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> chez M. de Talleyrand, avec
-une hardiesse qui avait attiré à sa jeune épouse une disgrâce de cour.
-Il en était irrité, et ne s'en cachait guère.
-<span class="sidenote" title="En marge">L'abbé de Pradt.</span>
-L'abbé de Pradt, relégué
-dans son diocèse depuis sa fâcheuse ambassade de Varsovie, aux
-difficultés de laquelle il avait ajouté tous les défauts de son
-caractère, était revenu à Paris depuis nos derniers revers, et
-joignait sa langue à celle du duc de Dalberg, de manière à se faire
-entendre de la police qui aurait eu l'oreille la plus dure.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le baron Louis.</span>
-Le baron
-Louis, jadis à demi engagé dans les ordres, en étant sorti depuis,
-exclusivement appliqué aux sciences économiques, doué d'un vrai génie
-financier, esprit à la fois véhément et ferme, ami de la liberté dans
-la mesure qu'autorise une sage politique, détestait le régime impérial
-par les motifs d'un homme éclairé, et fréquentait volontiers un cercle
-où il trouvait avec beaucoup de lumières toutes les passions qui
-l'animaient.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Langage qui se tenait chez M. de Talleyrand.</span>
-Ces personnages et quelques autres se rencontraient sans cesse chez M.
-de Talleyrand, et y échangeaient l'expression de leurs sentiments. Le
-pétulant abbé de Pradt y disait avec la vivacité ordinaire de ses
-allures qu'il fallait tout simplement mettre les Bourbons à la place
-des Bonaparte; le duc de Dalberg le disait moins, le désirait tout
-autant, et était capable d'y travailler plus utilement. Le baron Louis
-demandait qu'on mît fin à un despotisme qui, depuis deux années,
-paraissait extravagant. M. de Talleyrand, avec sa nonchalance
-ordinaire, écoutait assez pour encourager ceux qui parlaient de la
-sorte, pas assez pour être personnellement <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> compromis.
-Quelquefois cependant il s'ouvrait avec un de ces visiteurs, rarement
-avec deux, et quand il le faisait, c'était avec le duc de Dalberg dont
-il connaissait la hardiesse, la dextérité, les relations nombreuses,
-et duquel il pouvait attendre un concours efficace. Il considérait
-l'abbé de Pradt comme un étourdi, le baron Louis comme un savant
-administrateur, très-bon à employer dans l'occasion, mais ne leur
-confiait rien, car dans le moment présent il n'avait pas plus à faire
-de la légèreté de l'un que du sérieux de l'autre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Précautions prises pour corriger l'effet de ce langage
-auprès du duc de Rovigo.</span>
-Il les laissait dire
-avec un sourire à la fois approbateur et évasif, puis après les avoir
-écoutés sortait de chez lui, allait rendre visite au duc de Rovigo,
-sous prétexte de demander des nouvelles, lui témoignait l'intérêt le
-plus vif pour les succès de l'armée française, affectait de déplorer
-l'inhabileté de la plupart des agents de Napoléon, disait qu'il était
-bien malheureux qu'un si grand homme fût si mal servi, en quoi il
-trouvait le duc de Rovigo tout à fait d'accord avec lui, car ce
-ministre mécontent de la plupart de ses collègues, se plaignant de
-n'être plus écouté de Napoléon, regrettant qu'il se fût séparé de M.
-de Talleyrand, était de ceux auxquels on pouvait faire entendre une
-critique mesurée de l'état de choses, pourvu qu'elle partît du
-dévouement et non du désir de renverser. M. de Talleyrand affectait
-auprès du duc de Rovigo d'être du nombre de ces censeurs qui blâment
-parce qu'ils aiment, ne trompait son clairvoyant interlocuteur qu'à
-demi, mais le trompait assez pour atténuer l'effet des propos qu'on
-tenait à l'hôtel de la rue Saint-Florentin. Rentré chez lui, <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span>
-M. de Talleyrand permettait de nouveau les conversations les plus
-hardies, n'avouait qu'au duc de Dalberg son désir de se soustraire à
-un joug insupportable, en cherchait avec lui les moyens, et ne les
-découvrait guère. Tenter quelque chose tant que les étrangers armés
-étaient si loin de Paris, lui semblait impraticable.
-<span class="sidenote" title="En marge">Idées de M. de Talleyrand et du duc de Dalberg sur le moyen
-le plus sûr de se délivrer du gouvernement impérial.</span>
-Une idée qui
-frappait surtout le duc de Dalberg et M. de Talleyrand, c'est qu'en
-tâtonnant entre la Seine et la Marne, et en négociant à Châtillon, les
-coalisés ménageaient à Napoléon les seules chances qu'il eût de se
-sauver. Rompre toute négociation avec lui, le présenter dès lors à la
-France comme l'unique obstacle à la paix, profiter de l'une de ses
-allées et venues pour percer sur la capitale, était à leurs yeux
-l'unique manière d'en finir. À peine les coalisés paraîtraient-ils aux
-portes de Paris, qu'on ferait une levée de boucliers, qu'on
-proclamerait Napoléon déchu, et qu'on briserait ainsi dans ses mains
-l'épée qu'il était presque impossible de lui arracher.</p>
-
-<p>C'était là ce que MM. de Talleyrand et de Dalberg auraient voulu faire
-parvenir à l'oreille des souverains coalisés; mais, preuve singulière
-du peu de concert entre le dedans et le dehors, ils n'avaient pu se
-procurer un intermédiaire pour communiquer ces idées. Ainsi messieurs
-de Polignac ayant réussi à s'évader, n'avaient rien emporté ni de M.
-de Talleyrand ni du duc de Dalberg, les seuls hommes qui fussent en ce
-moment capables de servir la cause des Bourbons.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le baron de Vitrolles, son origine, son caractère, sa
-mission au camp des alliés.</span>
-Il y avait cependant à Paris un gentilhomme du Dauphiné, doué de
-beaucoup d'esprit et de courage, <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> engagé autrefois dans
-l'armée de Condé, et, quoique ayant conservé des sentiments
-royalistes, s'était rapproché de son compatriote M. de Montalivet, qui
-lui avait fait obtenir le titre de baron et celui d'inspecteur des
-bergeries impériales. Mais mal rattaché à l'Empire par ces
-demi-faveurs, il sentait tressaillir son c&oelig;ur à la seule espérance
-de revoir les Bourbons en France. Ce gentilhomme dauphinois était M.
-de Vitrolles. Ayant le goût de se mêler aux hommes en place, par
-curiosité et par ambition, il était entré en relation avec le duc de
-Dalberg, qui connaissait tous les gens remuants et en était connu, et
-par le duc de Dalberg avait été introduit chez M. de Talleyrand, qu'il
-visitait quelquefois. M. de Dalberg cherchant un intermédiaire hardi
-qui osât se rendre au quartier général de la coalition, pour y
-transmettre les pensées de M. de Talleyrand et les siennes, avait
-songé à M. de Vitrolles, et l'avait trouvé tout à fait disposé à
-entreprendre un pareil voyage. Le difficile c'était d'accréditer M. de
-Vitrolles auprès des grands personnages, souverains ou ministres, qui
-tour à tour siégeaient à Langres, à Brienne, à Troyes, selon les
-alternatives de la guerre. Un seul homme le pouvait de manière à faire
-accueillir sur-le-champ l'individu qui viendrait en son nom, et cet
-homme était M. de Talleyrand.
-<span class="sidenote" title="En marge">Nature des communications dont le baron de Vitrolles était
-chargé.</span>
-Mais jamais il n'aurait voulu confier à
-qui que ce fût une preuve positive de son action contre le
-gouvernement établi, et il s'était refusé à envoyer autre chose que
-des conseils fort sensés, qui seraient transmis verbalement aux
-souverains et aux ministres de la coalition. M. de Dalberg, qui ne se
-<span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> ménageait guère lorsqu'il pouvait faire un pas vers son but,
-suppléa à ce que n'osait se permettre M. de Talleyrand. Allemand
-d'origine, il avait beaucoup fréquenté à Vienne M. de Stadion: il
-fournit à M. de Vitrolles quelques signes de reconnaissance propres à
-constater d'une manière certaine que celui qui en était porteur se
-présentait de sa part, et le mit en route avec la mission de rapporter
-ce que nous venons d'exposer, ce que le comte Pozzo di Borgo répétait
-tous les jours à l'empereur Alexandre, c'est-à-dire qu'il fallait
-rompre toute négociation avec Napoléon, et marcher droit sur Paris.
-L'armistice qui paraissait se négocier aux avant-postes, et dont la
-nouvelle était déjà répandue à Paris, était aux yeux du duc de Dalberg
-une raison de se hâter, et de faire savoir le plus tôt possible aux
-coalisés que toute main tendue par eux à Napoléon le relevait au
-moment même où il allait tomber. Après avoir entretenu les ministres
-et les souverains étrangers, M. de Vitrolles devait se rendre auprès
-du comte d'Artois, qu'on disait en Franche-Comté, pour lui donner
-aussi des avis utiles, dont ce prince avait encore plus besoin que les
-ministres de la coalition. M. de Vitrolles partit par la route de
-Sens, avec des passe-ports supposés, et sans que M. de Rovigo en sût
-rien, le secret ayant été renfermé entre MM. de Talleyrand, de Dalberg
-et de Vitrolles. Obligé de traverser les armées françaises et
-coalisées, il avait à vaincre de nombreuses difficultés, et ne pouvait
-arriver promptement au quartier général vers lequel il se dirigeait.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Entrée de Napoléon à Troyes.</span>
-Tandis que se préparaient ainsi les sourdes menées <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> qui
-devaient contribuer, beaucoup moins toutefois que ses fautes, à la
-chute de Napoléon, celui-ci était entré à Troyes, et s'était occupé de
-l'armistice dont il avait accueilli la proposition. L'armistice, comme
-moyen de faire gagner du temps aux coalisés et de lui en faire perdre
-à lui-même, ne lui convenait certainement pas, car il voulait au
-contraire les joindre au plus vite, pour leur livrer une bataille
-décisive. Mais cet armistice lui convenait comme moyen de négocier
-plus directement, plus près de lui, et sous l'impression des coups
-qu'il portait chaque jour.
-<span class="sidenote" title="En marge">Choix du comte de Flahaut pour traiter d'un armistice à
-Lusigny.</span>
-Il avait donc consenti à envoyer l'un de
-ses aides de camp aux avant-postes, et avait confié cette mission à M.
-le comte de Flahaut.
-<span class="sidenote" title="En marge">Nature des instructions données au comte de Flahaut.</span>
-Il lui avait donné pour instructions<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Lien vers la note 14"><span class="smaller">[14]</span></a> de
-repousser toute suspension d'armes pendant ces pourparlers, ne voulant
-pas pour un échange de propos, peut-être insignifiant, laisser
-échapper le prince de Schwarzenberg; d'exiger un préambule dans lequel
-on commencerait par déclarer qu'on allait traiter de la paix sur les
-bases de Francfort, et de tracer enfin la ligne de séparation entre
-les armées belligérantes de manière à impliquer la conservation pour
-la France de Mayence et d'Anvers. Si ces conditions étaient admises,
-Napoléon pouvait en effet déposer les armes, car il n'aurait
-probablement plus à les reprendre, ayant l'intention bien formelle de
-ne pas poursuivre la lutte si on lui laissait la ligne du Rhin et des
-Alpes. Mais déposer les armes sans <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> avoir la garantie des
-bases de Francfort, c'était à ses yeux perdre tous les avantages
-acquis, la fortune, comme il le croyait, étant alors prononcée pour
-lui.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Réunion des commissaires ennemis avec M. de Flahaut dans le
-village de Lusigny.</span>
-M. de Flahaut partit de Troyes le 24, jour même où Napoléon y entrait,
-se rendit au village de Lusigny, situé à trois lieues au delà, y
-trouva MM. de Schouvaloff pour la Russie, de Rauch pour la Prusse, et
-de Langenau pour l'Autriche. En ce moment le maréchal Oudinot poussant
-l'arrière-garde ennemie sur Vand&oelig;uvres, criblait de balles le lieu
-même où allaient se réunir les négociateurs. Sur la demande de M. de
-Flahaut il fit porter ailleurs le combat, et le village de Lusigny fut
-neutralisé.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La demande d'un préambule qui rappellerait les bases de
-Francfort est universellement repoussée.</span>
-Les envoyés des puissances alliées paraissaient désirer une prompte
-solution; M. de Flahaut énonça donc sans différer les conditions dont
-il était porteur, et il proposa deux choses, premièrement la
-continuation des hostilités pendant les pourparlers, et secondement
-l'insertion d'un préambule qui consacrerait les bases de Francfort.
-Ces deux points n'étaient pas de nature à plaire aux commissaires
-ennemis, car le premier ôtait à l'armistice son principal intérêt, et
-le second lui donnait une portée contraire à tous les desseins de la
-coalition. Visiblement mécontents, les trois commissaires répondirent
-qu'ils n'avaient aucun pouvoir pour toucher aux questions
-diplomatiques. Suspendre momentanément les hostilités, et fixer la
-limite temporaire sur laquelle s'arrêteraient les armées
-belligérantes, constituait, dirent-ils, leur unique mission.
-<span class="sidenote" title="En marge">Recours à des instructions nouvelles.</span>
-Ils
-voulaient partir sur-le-champ, mais M. de Flahaut les retint, en les
-engageant à demander de nouvelles <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> instructions, et en
-promettant d'en demander lui-même. Ils consentirent à rester à Lusigny
-à condition qu'on écrirait immédiatement aux deux quartiers généraux
-pour réclamer ces nouvelles instructions.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se départ de l'idée d'un préambule mentionnant les
-bases de Francfort, et se borne à exiger une démarcation provisoire
-qui lui laisserait Anvers et Chambéry.</span>
-Napoléon, bien qu'il fût fermement résolu à ne pas se désister des
-frontières naturelles, et que dans cette vue il ne voulût pas
-interrompre le cours de ses succès à moins d'être assuré des bases de
-Francfort, n'était pas indifférent toutefois à l'avantage de conclure
-un armistice, qui équivaudrait à la signature des préliminaires de
-paix, et qui amènerait un apaisement momentané des vives passions
-soulevées contre lui. Il renonça donc à ce préambule, qu'il était
-difficile d'insérer dans un simple armistice, et il consentit à la
-continuation des pourparlers, s'il pouvait par un détour revenir à son
-but. Ainsi, par exemple, si en déterminant les limites qui devaient
-séparer les armées, il obtenait que les coalisés lui laissassent
-Anvers du côté des Pays-Bas, Chambéry du côté de la Savoie, il
-tirerait de cette concession une présomption des plus fortes pour le
-règlement définitif des frontières. En conséquence il autorisa M. de
-Flahaut à poursuivre la négociation entamée à Lusigny, sans que la
-mention des bases de Francfort dans le préambule fût accordée, mais à
-condition que les armées ennemies rétrograderaient dans les Pays-Bas
-jusqu'au delà d'Anvers, et qu'en Savoie elles se tiendraient en dehors
-de Chambéry, dont elles étaient fort rapprochées. Si les commissaires
-ennemis acceptaient cette ligne de démarcation, c'était une
-présomption en faveur des frontières naturelles, qui sans équivaloir
-à la mention <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> des bases de Francfort, en était pour ainsi dire
-l'acceptation de fait.</p>
-
-<p>C'est d'après ces données que M. de Flahaut dut continuer à
-parlementer à Lusigny. Le général Langenau, tombé malade, avait été
-remplacé par le général Ducca, porteur des assurances et des conseils
-les plus pacifiques de l'empereur François. Le nouveau parlementaire
-était chargé d'insister secrètement auprès de M. de Flahaut, pour que
-Napoléon ne s'obstinât point à poursuivre la guerre, car l'occasion
-actuelle était la dernière où il pourrait, sous l'influence de ses
-récents succès, traiter avantageusement. Le conseil était excellent,
-si moyennant certains sacrifices on pouvait obtenir mieux que les
-frontières de 1790, si par exemple en abandonnant Anvers et Bruxelles,
-on pouvait conserver Mayence et Cologne. Mais si cette insistance
-signifiait qu'il fallait pour sauver la dynastie abandonner toutes les
-acquisitions de la France depuis 1790, le conseil, bon de la part d'un
-beau-père, ne valait rien pour Napoléon, et sa résolution de périr,
-même en faisant tuer encore bien des milliers d'hommes, convenait
-mieux à sa gloire et aux véritables intérêts de la France.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Reprise des conférences.</span>
-Dans les conférences officielles, MM. de Schouvaloff, de Rauch, Ducca,
-déclarèrent, comme il était facile de le prévoir, qu'ils étaient
-réunis pour une simple convention militaire, que toute stipulation
-relative au fond des choses devait leur rester étrangère, qu'ils
-avaient reçu l'instruction formelle de s'en abstenir, que par
-conséquent le préambule demandé était inadmissible.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Discussion de la ligne de démarcation entre les
-armées belligérantes.</span>
-Cette déclaration n'ayant pas provoqué de la part de M. de Flahaut la
-rupture des conférences, on en vint à la discussion de la ligne de
-démarcation. Le commissaire français proposa la sienne, conforme aux
-vues que nous venons d'exposer; les commissaires alliés proposèrent la
-leur, conforme aux résolutions politiques de leurs cours. Ils
-voulaient au nord s'avancer jusqu'à Lille, ils consentaient à
-rétrograder de quelques pas en Champagne et en Bourgogne, admettant la
-discussion sur la possession de Vitry, de Chaumont, de Langres, mais
-ils tenaient obstinément à Chambéry, et reproduisaient ainsi, à
-l'exemple de Napoléon, les prétentions fondamentales de leurs cours
-par la voie indirecte de l'armistice. On disputa, et on eut encore
-recours à de nouvelles instructions, ce qui devait prolonger de
-quelques jours la négociation.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Au lieu de rompre, on fait tourner la discussion en
-longueur.</span>
-On pouvait rompre à cette occasion, car il était facile de voir qu'on
-ne s'entendrait pas, à moins de nouveaux et graves événements
-militaires. Mais il ne convenait à aucune des parties de rompre
-sur-le-champ, car les pourparlers ne suspendant pas les hostilités ne
-nuisaient à personne, et le prince de Schwarzenberg espérait que
-peut-être il en résulterait quelque ralentissement dans les opérations
-de Napoléon. Napoléon de son côté, quoique bien décidé à continuer la
-lutte, sentant pourtant le besoin d'une paix prochaine, ne voulait pas
-fermer la nouvelle voie de négociation qui venait de s'ouvrir à ses
-côtés. Il pouvait toujours la clore d'un seul mot, et en la laissant
-ouverte il avait une ressource pour un cas pressé, il avait le moyen
-<span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> d'arrêter dans un péril extrême le bras des combattants. Il
-permit donc à son commissaire de disputer avec les commissaires
-ennemis sur les innombrables sinuosités d'une ligne de démarcation,
-qui commençant à Anvers allait finir à Chambéry.</p>
-
-<p>Pendant ces deux jours de pourparlers, 24 et 25 février, il commit
-malheureusement un acte de vengeance, double résultat du calcul et de
-la colère.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon à Troyes.</span>
-En entrant à Troyes il fut assailli par les cris d'une partie de la
-population qui dénonçait quelques individus, coupables, disait-elle,
-d'avoir pactisé avec les ennemis pendant leur séjour dans la capitale
-de la Champagne. Bien que tout le monde fût fatigué du régime
-impérial, pourtant à la vue de l'étranger et au nom des Bourbons,
-cette unanimité disparaissait pour faire place aux vieilles divisions
-des partis. Les partisans de l'ancienne royauté, en se montrant,
-réveillaient dans le c&oelig;ur des partisans de la révolution une colère
-assez naturelle, surtout lorsqu'on voyait ces royalistes demander aux
-ennemis de la France le triomphe de leur cause.
-<span class="sidenote" title="En marge">On lui dénonce deux chevaliers de Saint-Louis qui ont
-présenté une pétition à l'empereur Alexandre pour le rappel des
-Bourbons.</span>
-À Troyes, deux
-chevaliers de Saint-Louis, MM. de Vidranges et de Gouault, prenant la
-cocarde blanche, avaient présenté à Alexandre une adresse pour
-réclamer le rétablissement des Bourbons. C'était la première
-manifestation de ce genre que les souverains alliés eussent rencontrée
-sur leurs pas, et Alexandre avec un sentiment d'humanité qui
-l'honorait, ne manqua pas de faire remarquer à ceux qui avaient osé se
-la permettre, que rien n'étant plus variable que le mouvement des
-armées, tour à tour exposées à s'avancer ou à reculer, que rien
-surtout n'étant <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> moins décidé qu'un changement de dynastie en
-France, il craignait qu'ils n'eussent commis une imprudence qui
-pourrait leur devenir funeste. Malgré cette observation l'imprudence
-était commise, et les royalistes de Troyes n'avaient rien fait pour
-l'atténuer. Ils avaient mis au contraire une sorte d'ostentation,
-assurément courageuse, à se parer de leur cocarde blanche.</p>
-
-<p>La population de Troyes, bien qu'elle comptât beaucoup de royalistes
-dans son sein, était très-irritée contre ceux qui avaient paru
-sympathiser avec l'ennemi.
-<span class="sidenote" title="En marge">Mise en jugement et condamnation de M. de Gouault.</span>
-Aussi les dénonciations
-retentissaient-elles de tous côtés aux oreilles de Napoléon lorsqu'il
-entra dans la ville. En entendant le récit de ce qui s'était passé, il
-éprouva un vif mouvement de colère, et il ordonna l'arrestation de
-ceux qu'on lui signalait comme coupables. La réflexion, au lieu de
-calmer cette colère, contribua plutôt à l'exciter. On apprenait en ce
-moment l'apparition de M. le comte d'Artois en Franche-Comté, celle de
-M. le duc d'Angoulême en Guyenne, celle de M. le duc de Berry sur les
-côtes de Bretagne. Il pouvait arriver que des soulèvements royalistes
-favorisassent les mouvements des armées ennemies, et fussent même pour
-Paris d'un funeste exemple. Napoléon résolut alors d'arrêter les
-entreprises des partis par une mesure sévère, qui, en frappant sur un
-ou deux imprudents, en retiendrait beaucoup d'autres. Le délit commis
-à Troyes était facile à constater, les lois à appliquer
-malheureusement peu douteuses, et l'instrument des commissions
-militaires, que l'état de guerre autorisait, aussi rapide qu'assuré.
-<span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> Napoléon donna donc l'ordre d'arrêter les inculpés, et de les
-faire comparaître devant cette justice exceptionnelle. M. de
-Vidranges, l'un des deux personnages désignés, s'était enfui. M. de
-Gouault, vieillard à cheveux blancs, compromis par les autres, n'avait
-pas songé à se dérober aux poursuites. Il fut arrêté, jugé, condamné,
-et livré au bras militaire.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La prompte exécution de M. de Gouault empêche l'effet de la
-grâce accordée par Napoléon.</span>
-Un homme excellent, écuyer de l'Empereur, dévoué à sa fortune, M. de
-Mesgrigny, originaire de Champagne, pressé de sauver des compatriotes,
-accourut avec la famille du condamné pour se jeter aux pieds de
-Napoléon. Celui-ci, dont la colère était prompte, mais passagère, à la
-vue des suppliants laissa prévaloir en lui la pitié sur le calcul, et
-dit: Eh bien, qu'on lui fasse grâce, s'il en est temps.&mdash;On courut en
-toute hâte, mais l'infortuné vieillard était fusillé.</p>
-
-<p>Napoléon éprouva un regret véritable, mais quand il tombait à chaque
-instant des milliers d'êtres humains autour de lui, il n'était pas
-homme à s'arrêter à de pareils incidents. Il reporta son âme
-infatigable sur le théâtre des immenses événements qu'il avait à
-diriger, et qui se succédaient avec une rapidité prodigieuse. En ce
-moment en effet de nouveaux mouvements de l'ennemi se laissaient
-apercevoir, et provoquaient dans son génie de feu de nouvelles et
-formidables combinaisons.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouvelle position prise par l'armée de Bohême.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Sa retraite sur Chaumont.</span>
-Le prince de Schwarzenberg s'était retiré sur Chaumont, ayant laissé à
-Bar-sur-Aube les Bavarois du maréchal de Wrède, les Russes du prince
-de Wittgenstein, et le long de l'Aube les Wurtembergeois du prince
-royal avec le corps autrichien de <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> Giulay. Il avait à Chaumont
-même les gardes russe et prussienne, et un corps de grenadiers et de
-cuirassiers qui faisait partie des réserves autrichiennes. Il avait
-détaché une portion du corps de Colloredo par Dijon sur Lyon, pour
-aller au secours de Bubna. Ses forces étaient ainsi très-diminuées, et
-il ne lui restait guère plus de 90 mille combattants.</p>
-
-<p>Blucher était demeuré entre la Seine et l'Aube, de Méry à Arcis, avec
-les 48 mille hommes qu'il avait pu réunir, attendant impatiemment le
-signal de la grande bataille dans laquelle il se flattait,
-non-seulement de venger ses récentes humiliations, mais de trouver les
-clefs de Paris.
-<span class="sidenote" title="En marge">Irritation de Blucher et de son état-major en apprenant
-l'ajournement de la bataille décisive.</span>
-Lorsqu'on apprit dans son état-major que le
-généralissime avait abandonné l'idée de livrer cette bataille, et
-avait même rétrogradé jusqu'à Langres, ce fut, comme on l'imagine
-aisément, l'occasion d'un déchaînement inouï contre les Autrichiens,
-contre leur faiblesse, leur duplicité, leurs arrière-pensées. Le
-temporiseur autrichien, le prince de Schwarzenberg, fut traité comme
-ses pareils le sont en tout temps par la race des impatients, et on se
-mit à dire que si les troupes du père de Marie-Louise faisaient
-défection, on n'en marcherait pas moins sur Paris, et qu'on saurait
-bien s'en ouvrir la route, malgré Napoléon, malgré son armée
-soi-disant victorieuse. On se l'était en effet si bien ouverte à
-Montmirail et à Vauchamps, qu'il y avait de quoi être fiers et
-confiants!</p>
-
-<p>Pourtant dans ce fougueux état-major prussien, on n'avait d'autre
-autorité pour agir que celle qu'on prenait en désobéissant au roi de
-Prusse, et bien qu'on fût encore très-disposé à user de ce genre
-<span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> d'autorité, on n'était pas assez audacieux pour s'aventurer
-sur Paris avec 48 mille hommes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Blucher demande à être laissé libre de ses mouvements, et
-renforcé.</span>
-On eut recours au moyen accoutumé, on
-s'adressa à l'empereur Alexandre qu'on avait la certitude d'entraîner
-en le flattant, et on lui dépêcha des émissaires pour lui demander
-deux choses: liberté de mouvements pour l'armée de Silésie, et
-augmentation notable de forces, qu'il était du reste facile de lui
-procurer.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le moyen de le renforcer consisterait dans l'adjonction des
-corps de Bulow et de Wintzingerode appartenant à Bernadotte.</span>
-Cette augmentation pouvait consister dans l'adjonction des
-corps de Bulow et de Wintzingerode, l'un prussien, l'autre russe, qui
-après avoir laissé dans les Pays-Bas des détachements employés au
-blocus des places, s'avançaient à travers les Ardennes. Il fallait, il
-est vrai, les retirer à Bernadotte, sous les ordres duquel ils se
-trouvaient, mais on ne manquait pas dans ce moment de raisons contre
-le prince suédois. On contestait chez les Prussiens sa capacité, son
-courage, sa loyauté: on l'appelait un militaire sans énergie, un
-traître à l'Europe, qui occupait à lui seul plus de cent mille hommes
-pour son affaire de la Norvége, et qui exposait ainsi la coalition à
-succomber faute de forces suffisantes sur le point décisif.
-Bernadotte, il est vrai, avait fini par marcher sur le Rhin, et
-s'était fait précéder par les corps de Bulow et de Wintzingerode.
-Mais, disaient les Prussiens, il userait toujours de ses forces dans
-des vues personnelles, pour se faire, par exemple, empereur des
-Français, s'il pouvait du trône de Suède s'élancer sur celui de
-France. En lui ôtant les 50 mille hommes de Bulow et de Wintzingerode
-pour les confier à Blucher, celui-ci aurait 100 mille hommes sous
-<span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> son commandement, et pourrait en se portant sur les derrières
-de Napoléon faire évanouir le fantôme qui tenait le prince de
-Schwarzenberg immobile d'effroi à Chaumont.</p>
-
-<p>Tel était le langage que les envoyés de Blucher étaient chargés de
-tenir à l'empereur Alexandre, et qu'ils avaient, sauf ce qui était
-dirigé contre son protégé Bernadotte, grande chance de faire
-accueillir.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'empereur Alexandre convoque un conseil extraordinaire des
-chefs de la coalition.</span>
-Alexandre écouta ce qu'on lui dit avec beaucoup de satisfaction et de
-faveur. Quelques jours s'étaient écoulés depuis les échecs de Nangis
-et de Montereau, et sa vive imagination remise des fortes impressions
-qu'elle avait éprouvées, s'enflamma de nouveau dès qu'on lui montra la
-perspective d'entrer à Paris. Il agréa les propositions de Blucher, et
-provoqua un conseil des coalisés pour les mettre en discussion.
-<span class="sidenote" title="En marge">Vives explications entre les deux partis qui divisent la
-coalition.</span>
-Ce
-conseil, auquel assistèrent outre les trois souverains, MM. de
-Metternich, de Nesselrode, de Hardenberg, Castlereagh, le prince de
-Schwarzenberg et les principaux généraux de la coalition, fut fort
-animé. Alexandre attaqua l'armistice et le système de la
-temporisation, insista sur la nécessité de pousser vivement la guerre,
-et déclara que, quant à lui, il était prêt à la continuer avec son
-fidèle allié le roi de Prusse, si ses autres alliés l'abandonnaient, à
-quoi l'empereur François répondit en demandant si on ne le rangeait
-plus dans le nombre des alliés sur lesquels on avait raison de
-compter. Là-dessus on se tendit la main, et on convint de la nécessité
-d'agir promptement et vigoureusement, de manière à ne laisser aucun
-répit à l'ennemi commun. Après quelques explications on se trouva
-plus d'accord <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> qu'on ne l'avait espéré. De part et d'autre on
-reconnut que l'armistice ne compromettait rien, puisqu'il ne
-suspendait pas même les hostilités, et que toute stipulation qui
-directement ou indirectement aurait pu déroger aux propositions de
-Châtillon avait été soigneusement écartée.
-<span class="sidenote" title="En marge">Après s'être expliqué on est disposé à donner satisfaction
-à Blucher, mais on craint de blesser Bernadotte déjà mécontent.</span>
-Il n'y avait donc rien de
-changé à la situation des puissances alliées. On s'arrêtait, il est
-vrai, à Chaumont, mais par une prudence toute simple, pour se tenir à
-quelque distance de Napoléon, pendant qu'on s'affaiblissait pour
-expédier sur Dijon des secours reconnus indispensables au comte de
-Bubna. Du reste la formation d'une armée puissante qui pourrait agir
-sur les flancs de Napoléon, et le ramener en arrière, était une bonne
-mesure, qu'il n'y avait aucune raison de ne pas prendre, si on en
-avait le moyen. Dès lors accorder au maréchal Blucher la liberté de
-ses mouvements, et le renforcer jusqu'à doubler son armée, si on le
-pouvait, ne faisait objection dans l'esprit de personne. La difficulté
-consistait uniquement à priver le jaloux et susceptible Bernadotte de
-deux corps, qui constituaient la meilleure partie des forces placées
-sous son commandement. Déjà il s'était plaint, avait même proféré des
-menaces, parce qu'on ne semblait pas estimer assez haut ses services,
-et avait laissé entrevoir qu'il pourrait bien rentrer sous sa tente,
-et s'y croiser les bras.
-<span class="sidenote" title="En marge">Causes secrètes du mécontentement de Bernadotte.</span>
-Diverses causes lui avaient inspiré ces
-dispositions chagrines. L'Autriche n'avait cessé de protéger le
-Danemark contre la Suède, et on avait refusé d'admettre au congrès de
-Châtillon un plénipotentiaire suédois. Quant à ce second point, on se
-souvient sans doute que l'Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> la Prusse, la Russie,
-l'Autriche, avaient reçu pouvoir de traiter pour tous les coalisés,
-grands et petits, et vraiment le prince Bernadotte par sa personne ne
-donnait pas assez d'importance à la Suède, pour qu'on accordât à
-celle-ci le rôle de sixième grande puissance. À ces deux causes de
-mécontentement s'en joignait une troisième, plus agissante quoique
-moins avouée. Le ministre d'Angleterre, sondé plusieurs fois sur les
-projets de la coalition à l'égard du trône de France, avait dit
-nettement au curieux Bernadotte, que les puissances ne faisaient point
-la guerre pour substituer une dynastie à une autre, que les questions
-de gouvernement intérieur ne les regardaient point, et qu'elles
-laisseraient la France décider de son sort dans le cas où une nouvelle
-révolution viendrait à éclater chez elle, mais que, pour ce qui les
-regardait, les Anglais considéraient les Bourbons comme pouvant seuls
-remplacer convenablement les Bonaparte. L'humeur du nouveau Suédois,
-qui aurait bien voulu redevenir Français pour régner sur la France,
-était visible depuis lors, et se manifestait à chaque instant pour la
-moindre contrariété. On ne le redoutait pas sans doute, mais pourtant
-un trouble quelconque dans les affaires de la coalition, pendant
-qu'elle avait toutes ses forces occupées devant Napoléon, était une
-chose de quelque importance, et on craignait de s'exposer à des
-difficultés en ôtant à Bernadotte la portion la plus considérable de
-son armée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh prenant tout sur lui, fait prononcer
-l'adjonction désirée par Blucher.</span>
-On n'était arrêté que par cette crainte, et Alexandre, malgré son
-désir de satisfaire le bouillant Blucher, hésitait avec les autres
-membres du <span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> conseil, lorsque lord Castlereagh se levant
-soudainement, et agissant comme une sorte de providence qui disposait
-de tout, demanda aux militaires si véritablement ils regardaient
-l'adjonction des corps de Bulow et de Wintzingerode à l'armée de
-Silésie comme nécessaire. Ceux-ci ayant répondu affirmativement, il
-déclara qu'il se chargeait d'aplanir toutes les difficultés avec le
-prince royal de Suède. Sur cette déclaration les incertitudes
-cessèrent, et il fut décidé que Blucher recevrait l'adjonction de
-Wintzingerode et de Bulow, et pourrait se mouvoir entre la Seine et la
-Marne de la manière qu'il croirait la plus conforme à l'intérêt
-général des opérations. Alexandre renvoya les émissaires de Blucher
-pleins de joie, et du reste en leur racontant ce qui s'était passé,
-exagéra beaucoup ce que le parti des impatients lui devait en cette
-circonstance.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Moyens que lord Castlereagh avait à sa disposition pour
-dédommager Bernadotte et le faire taire.</span>
-Quels moyens avait donc lord Castlereagh pour tout arranger ainsi de
-sa seule autorité? Nous allons le dire en peu de mots. D'abord il
-avait un esprit simple et net qui le portait à admettre sans hésiter
-les choses nécessaires. Ensuite il tenait dans ses mains la puissance
-des subsides, et c'était une grande puissance dans la circonstance
-présente, vu que la Suède n'était pas assez riche pour payer son
-armée. Avoir ou n'avoir pas vingt-cinq millions, c'était pour
-Bernadotte avoir ou n'avoir pas d'armée suédoise. De plus, la Suède
-entourée de tous côtés par la marine anglaise, ne pouvait pas se
-permettre une fausse démarche impunément. Enfin, lord Castlereagh
-possédait le moyen de consoler l'orgueil du prince de Suède. On avait
-levé en Hanovre <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> et pris à la solde de l'Angleterre un corps
-d'Allemands, tirés des diverses principautés soustraites au joug de la
-France, et s'élevant à 25 mille hommes commandés par le général
-Walmoden. Il y avait en Hollande 7 à 8 mille Anglais sous le général
-Graham. Le prince d'Orange s'occupait à reconstituer l'armée
-hollandaise, et avait déjà réuni 10 à 12 mille hommes qui devaient
-recevoir aussi leur part des subsides britanniques. Toutes ces
-troupes, lord Castlereagh n'avait qu'à dire un mot pour les attribuer
-à tel ou tel général. Il décida qu'elles seraient placées sous les
-ordres du prince de Suède, qui réunirait ainsi sous son autorité,
-outre les Suédois et même les Danois auxquels on venait d'arracher
-leur soumission, les Allemands, les Anglais, les Hollandais, le prince
-d'Orange compris. Ces commandements variés allaient lui donner dans le
-Nord une apparence de roi des rois, qui devait le satisfaire, et le
-dédommager des forces qu'on lui faisait perdre.</p>
-
-<p>On lui manda ces dispositions, et on envoya aux corps de Bulow et de
-Wintzingerode l'ordre immédiat de se ranger sous le commandement du
-maréchal Blucher.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh profite de l'occasion pour resserrer les
-liens de la coalition.</span>
-Lord Castlereagh prit occasion de ce qui se passait en ce moment, pour
-rendre à la coalition un nouveau service non moins signalé que le
-précédent. On sentait vivement le besoin de l'union parmi les alliés,
-et on craignait à chaque instant que la coalition actuelle ne vînt à
-se dissoudre comme toutes celles qui depuis vingt années avaient
-succombé sous l'épée de Napoléon. On tremblait à cette seule pensée,
-car, si on commettait la faute de se diviser, le <span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> tyran de
-l'Europe, ainsi qu'on appelait l'Empereur des Français, redevenu aussi
-puissant, et en outre plus mal disposé que jamais, ferait peser sur
-tous les souverains un joug accablant. Bien qu'on éprouvât cette
-crainte au plus haut degré, et qu'elle fût assez fondée, elle
-n'empêchait dans le camp des alliés ni les mauvais propos, ni les
-mauvais offices, ni souvent des scènes intérieures extrêmement vives.
-Les récentes lettres de Napoléon à l'empereur François et au prince de
-Schwarzenberg, dont le cabinet autrichien avait eu l'habileté de ne
-pas faire un mystère, avaient redoublé les appréhensions, et quoique
-la fidélité autrichienne ne parût point ébranlée, on voulait autant
-que possible resserrer les liens de la coalition, et de plus bien
-convaincre Napoléon que sa profonde astuce, pas plus que sa redoutable
-épée, ne parviendraient à les briser.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Idée d'un traité qui lierait pour vingt ans les puissances
-belligérantes.</span>
-Lord Castlereagh songeait donc à quelque moyen éclatant de consacrer
-et de proclamer encore une fois l'union des puissances coalisées. Il
-s'offrait pour cela une occasion, à la fois naturelle et opportune,
-c'était la conclusion des nouveaux arrangements financiers que les
-trois puissances continentales sollicitaient depuis qu'on s'était
-décidé à porter la guerre au delà du Rhin, et pour lesquels le comte
-Pozzo avait été envoyé à Londres. On pouvait à propos de ces
-arrangements se lier les uns aux autres encore plus étroitement que
-par le passé, stipuler dans quelles vues, pour quel temps, dans quelle
-proportion, chacun contribuerait à la lutte commune, et même la lutte
-finie, quelle nature <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> d'alliance on formerait pour en
-maintenir les résultats. C'est d'après ces données que lord
-Castlereagh conçut et fit rédiger un nouveau traité, qu'il résolut de
-proposer à la signature des cours alliées. Ce traité, outre le but
-général de cimenter l'union des puissances, avait un but particulier à
-l'Angleterre, c'était d'agrandir singulièrement son rôle continental,
-et de se procurer ainsi le moyen certain de faire prévaloir les
-diverses créations qui lui tenaient si fort à c&oelig;ur.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Conditions du traité projeté.</span>
-En conséquence, lord Castlereagh imagina une alliance solennelle entre
-l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la Prusse, par laquelle chacune
-de ces puissances s'engagerait à fournir un contingent permanent de
-150 mille hommes, jusqu'à ce que la guerre actuelle fût terminée
-conformément à leurs désirs. Les six cent mille hommes que ce concours
-de chacun devait mettre à la disposition de la ligue, étaient
-indépendants de tout ce qu'on exigerait des puissances secondaires, et
-devaient par celles-ci être portés à huit cent mille hommes.
-L'Angleterre ne pouvant pas cependant fournir 150 mille hommes de ses
-propres troupes, s'obligeait à les donner en troupes à sa solde. Elle
-en avait déjà près de 100 mille en Espagne, compris les Anglais, les
-Portugais, les Espagnols, et il lui était facile avec les Hanovriens,
-les Allemands de toute origine, les Hollandais, de réunir un nouveau
-contingent de 50 mille hommes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Dépense et rôle immense qui résulte pour l'Angleterre de ce
-projet de traité.</span>
-Elle aurait ainsi, indépendamment de son rôle maritime, un rôle
-continental presque égal à celui de chacune des trois grandes
-puissances du continent. <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> Elle y pouvait ajouter une influence
-que seule elle était capable d'exercer, celle de la richesse, et lord
-Castlereagh prit sur lui d'offrir pour toute la durée de la guerre un
-subside annuel de six millions de livres sterling (150 millions de
-francs), à partager par tiers entre la Russie, la Prusse et
-l'Autriche. C'était de la part de l'Angleterre un double concours à
-l'&oelig;uvre commune, triple même en comptant sa marine, qui devait lui
-assurer sur toutes les autres puissances une supériorité décisive, et
-lui donner la certitude que les arrangements de la future paix
-n'auraient d'autre base que ses désirs.</p>
-
-<p>Moyennant ces stipulations on devait se promettre les uns aux autres
-de n'écouter aucune proposition particulière, et de ne traiter qu'en
-commun avec l'ennemi commun, d'après des conditions arrêtées entre
-tous. Lord Castlereagh, voulant en outre pourvoir à l'avenir, et
-enchaîner les puissances à l'&oelig;uvre qu'elles auraient accomplie,
-conçut la pensée de les lier pour vingt années, au delà de la paix
-prochaine. Chacune d'elles en effet devait, la guerre terminée, tenir
-soixante mille hommes (total 240 mille) au service de celui des alliés
-que la France essayerait d'attaquer, si la paix conclue elle
-renouvelait ses agressions contre ses voisins. C'était un moyen de
-garantir l'existence des deux royaumes dont l'Angleterre désirait
-ardemment la création, celui des Pays-Bas parce qu'il nous ôtait
-Anvers, celui du Piémont parce qu'il nous ôtait Gênes.</p>
-
-<p>Il y avait même une idée qui commençait à germer parmi les diplomates
-de la coalition, c'était non-seulement de donner des possessions sur
-la gauche <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> du Rhin à la maison d'Orange, mais d'en donner
-aussi à la Prusse, afin de la placer en état perpétuel de jalousie à
-l'égard de la France. Cette idée s'était offerte dès 1805 à l'esprit
-de M. Pitt, et recueillie depuis par lord Castlereagh, elle paraissait
-un accessoire important du nouveau royaume qu'on voulait créer en
-réunissant la Belgique à la Hollande. Agréable à la Prusse, que
-cependant elle compromettait envers nous, cette combinaison n'avait
-pas de contradiction bien grande à craindre, car, écraser la France,
-l'enfermer dans un cercle de fer après l'avoir écrasée, était alors le
-v&oelig;u, l'espérance, la joie de tout le monde. Mais c'était aussi pour
-chacun l'occasion d'exiger la satisfaction de ses intérêts
-particuliers. Ainsi la Russie, par exemple, demandait pour prix des
-arrangements auxquels elle se prêterait, que la Hollande la tînt
-quitte des emprunts contractés à Amsterdam. L'Angleterre, comme on l'a
-déjà vu, pour compléter son ouvrage, voulait marier la princesse
-Charlotte, héritière de la couronne, avec le fils du prince d'Orange,
-et placer en quelque sorte sous un même sceptre, outre les trois
-royaumes britanniques, la nouvelle monarchie des Pays-Bas.</p>
-
-<p>En imposant à l'Angleterre des charges énormes, le nouveau traité lui
-procurait de si grands avantages, que le hardi ministre n'avait pas
-hésité à le proposer, et à s'y attacher comme à son &oelig;uvre
-essentielle. En conséquence, lord Castlereagh en présenta le projet
-aux puissances avec lesquelles il gouvernait les affaires de l'Europe.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Adhésion générale aux idées de lord Castlereagh, et
-signature du fameux traité de Chaumont le 1<sup>er</sup> mars 1814.</span>
-Proclamer une nouvelle alliance pour toute la <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> durée de la
-guerre, et valable encore vingt ans après la paix, afin de maintenir
-le nouvel édifice européen qu'on aurait créé, devait convenir à tous
-les contractants, car même la paix conclue, on ne cessait pas de
-craindre les entreprises que la France pourrait faire ultérieurement.
-Les propositions de lord Castlereagh furent donc accueillies et
-signées à Chaumont le 1<sup>er</sup> mars. Ce fut là le fameux traité de
-Chaumont, qui a servi de fondement à la Sainte-Alliance, et qui,
-pendant près de quarante années, a dominé la politique européenne,
-jusqu'au jour où l'Europe s'est enfin aperçue qu'il y avait ailleurs
-qu'en France de sérieux dangers pour l'équilibre général.</p>
-
-<p>Ce traité fut signé au milieu de la joie des coalisés, tous fort
-contents d'être solidement liés et largement subventionnés, excepté
-l'Autriche pourtant, qui tout en voyant dans la nouvelle alliance de
-précieuses garanties contre les entreprises de la France en Italie,
-n'en voyait pas autant contre les prétentions de la Russie en Pologne
-et en Orient. Lord Castlereagh ne borna pas là ses travaux.
-<span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh fait décider la continuation du congrès de
-Châtillon, avec l'indication d'un délai fatal, après lequel les
-négociations seront définitivement rompues.</span>
-Il proposa
-et fit adopter la résolution de persévérer pendant quelque temps
-encore, mais pendant un temps limité, à négocier à Châtillon. On avait
-offert la paix à Napoléon, à la condition du retour de la France à ses
-anciennes limites, et, pour être conséquent avec soi-même, on devait,
-s'il se résignait, traiter avec lui. D'ailleurs les stipulations de
-Chaumont, en donnant vingt ans de durée à la coalition, rassuraient
-contre les tentatives qu'il pourrait faire à l'avenir pour reprendre
-ses anciennes conquêtes. <span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> Mais s'il prolongeait les
-négociations avec l'intention évidente d'occuper les puissances et de
-se jouer d'elles, on devait lui fixer un délai, après lequel on
-déclarerait les négociations rompues, et on proclamerait la résolution
-définitive de ne plus avoir de relations avec lui, ce qui serait une
-véritable déchéance prononcée par l'Europe. Jusque-là rien de
-contraire à sa dynastie ne devait être souffert, et le comte d'Artois
-en Franche-Comté, le duc d'Angoulême en Guyenne, devaient être
-éloignés des quartiers généraux des puissances belligérantes.</p>
-
-<p>Ces mesures, du point de vue des coalisés, étaient si bien calculées
-qu'elles reçurent un prompt et universel assentiment. C'est par elles
-que lord Castlereagh consacra son influence personnelle, et surtout
-l'influence de son pays dans la coalition européenne. Aussi écrivit-il
-à son cabinet que sans doute cet ensemble de mesures coûterait cher à
-l'Angleterre, mais qu'il était sûr d'être approuvé d'elle, car il
-s'était agi de prendre ou de laisser échapper le premier rôle, et
-qu'il s'était hâté de le prendre quoi qu'il pût en coûter aux finances
-britanniques. Il n'avait certes pas à craindre d'être désavoué, quelle
-que fût la somme de millions promise. L'Angleterre a toujours su payer
-sa grandeur, et s'est rarement trompée sur ce qu'elle valait.</p>
-
-<p>Aussitôt ces mesures arrêtées, l'ordre fut envoyé aux
-plénipotentiaires des quatre cabinets, de signifier à M. de
-Caulaincourt qu'on attendait la réponse de la France; que si les
-préliminaires proposés ne lui convenaient pas, elle n'avait qu'à en
-présenter d'autres, qu'on les examinerait dans un esprit de <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span>
-conciliation, pourvu toutefois qu'ils ne s'écartassent pas
-sensiblement des principes posés; mais qu'au delà d'un certain temps,
-on déclarerait le congrès de Châtillon dissous, et toute négociation
-définitivement abandonnée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Blucher, en apprenant qu'il est libre de ses mouvements, et
-qu'il va être renforcé, se hâte de reprendre l'offensive.</span>
-À peine Blucher et ses conseillers, Gneisenau, Muffling et autres,
-eurent-ils appris la résolution adoptée de les laisser libres, et de
-les renforcer de 50 mille hommes, qu'ils conçurent de nouveau
-l'ambition, qui déjà leur avait été funeste, d'entrer les premiers à
-Paris. Ils examinèrent à peine s'il ne vaudrait pas mieux, avant
-d'entreprendre ce nouveau mouvement offensif, attendre la jonction des
-50 mille hommes qu'on leur destinait, et ils prirent sur-le-champ le
-parti de se porter en avant, mais en obliquant légèrement à droite,
-c'est-à-dire en se dirigeant vers la Marne, où ils devaient rejoindre
-un peu plus promptement Bulow et Wintzingerode qui étaient en marche,
-l'un vers Soissons, l'autre vers Reims.
-<span class="sidenote" title="En marge">Son mouvement sur la Marne, sans s'inquiéter de ce qu'il
-peut y rencontrer.</span>
-Dans leur fiévreuse
-impatience, ils aimaient mieux les rallier chemin faisant, quelque
-danger qui pût résulter de leur marche isolée, que les attendre dans
-le voisinage du prince de Schwarzenberg, où les armées de Silésie et
-de Bohême pouvaient se prêter un secours mutuel. Ils se disaient, à la
-vérité, que de cette façon ils attireraient Napoléon à eux, et
-dégageraient le prince de Schwarzenberg, mais ils n'ajoutaient pas que
-c'était au risque de se compromettre eux-mêmes beaucoup en le
-dégageant. De plus, ayant vu courir sur leurs flancs quelques troupes
-légères, ils espéraient en se portant vers la Marne rencontrer
-peut-être les maréchaux Marmont <span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> et Mortier isolés de
-Napoléon, et trouver ainsi l'occasion de se venger de leurs récentes
-défaites. Ce qu'ils ne se disaient pas, c'est que les mouvements des
-corps français étaient calculés autrement que ceux des corps alliés,
-et qu'ils ne donnaient pas la même prise aux hasards de la guerre.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, le 24 février, Blucher, qui s'était porté jusqu'à
-Méry, repassa l'Aube à Anglure, et se mit en route pour Sézanne.
-Sentant confusément le danger de cette marche, il fit dire au prince
-de Schwarzenberg qu'il allait pour le dégager s'exposer à bien des
-périls, et qu'il le priait instamment, aussitôt qu'il serait
-débarrassé de la présence de Napoléon, de se reporter en avant pour
-rendre à l'armée de Silésie le service que l'armée de Bohême allait en
-recevoir.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Marche des maréchaux Marmont et Mortier pendant que
-Napoléon s'était porté sur la Seine.</span>
-On a vu précédemment quelle avait été la position des maréchaux
-Mortier et Marmont, pendant que Napoléon revenait de la Marne sur la
-Seine pour livrer les combats de Nangis et de Montereau. Le maréchal
-Mortier, envoyé à la suite d'York et de Sacken sur Soissons, n'avait
-pu atteindre ces deux généraux, qui s'étaient dérobés par leur droite
-et sauvés sur Châlons, mais il avait repris Soissons tombé un moment
-dans les mains des alliés. D'après l'ordre de Napoléon, qui le
-rappelait sur la Marne, il était revenu sur Château-Thierry, et s'y
-trouvait le jour même où Blucher commençait l'exécution de ses
-nouveaux projets. Quant au maréchal Marmont, placé entre Étoges et
-Montmirail, de manière à se lier d'un côté avec le maréchal Mortier
-sur la Marne, de l'autre avec Napoléon sur l'Aube, il avait
-successivement <span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> occupé Étoges, Montmirail et Sézanne.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ils cherchent à se réunir entre Château-Thierry et Meaux.</span>
-Ayant vu
-Blucher passer l'Aube à Anglure le 24, et revenir le 25 sur Sézanne,
-il s'était retiré en bon ordre sur Esternay, derrière le Grand-Morin,
-après avoir tué quelques hommes à l'ennemi sans en avoir perdu
-lui-même. Sa conduite était désormais toute tracée, c'était, en se
-voyant séparé de Napoléon par le mouvement de Blucher, de se replier
-sur la Marne, de s'y joindre au maréchal Mortier, et de disputer avec
-lui le terrain pied à pied, jusqu'à ce que Napoléon pût venir à leur
-secours. Il avait donc mandé à Mortier, qui se trouvait à
-Château-Thierry, de se diriger vers la Ferté-sous-Jouarre pendant
-qu'il s'y rendrait de son côté, et il avait informé Napoléon de ce qui
-se passait, en le priant d'accourir le plus tôt possible.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Temps perdu par Blucher à Jouarre.</span>
-Le 26 au matin, Blucher ayant recommencé sa poursuite, Marmont
-continua son mouvement rétrograde jusqu'à la Ferté-Gaucher, puis
-tirant sur la Marne il prit le chemin de la Ferté-sous-Jouarre. (Voir
-la carte n<sup>o</sup> 62.) Blucher le suivit comme la veille sans pouvoir
-l'atteindre, et, en le voyant se diriger sur la Ferté-sous-Jouarre au
-lieu d'aller à Meaux, tomba dans de grands doutes. Il ne comprit pas
-que Marmont, allant à la Ferté-sous-Jouarre de préférence à Meaux, ce
-qui l'éloignait de Paris, devait avoir un grave motif pour agir de la
-sorte, et que ce ne pouvait être que le désir d'être plus tôt réuni à
-Mortier; que dès lors, en abandonnant aux deux maréchaux l'avantage de
-leur réunion, qu'on ne pouvait plus leur disputer, il fallait au moins
-songer à les couper de Paris, et pour cela courir soi-même <span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> à
-Meaux. Il ne fit pas cette réflexion si simple, et, quoique arrivé de
-très-bonne heure à Jouarre, et pouvant encore occuper Meaux avant la
-nuit, il perdit la soirée à chercher ce qu'il ne devinait pas, sous le
-prétexte, si souvent allégué par les généraux qui ne savent pas le
-prix du temps, d'accorder à ses troupes un repos nécessaire.</p>
-
-<p>Le lendemain 27 février, comprenant enfin que les deux maréchaux,
-maintenant réunis à la Ferté-sous-Jouarre, devaient avoir grand souci
-de gagner Meaux afin de se retrouver sur la route de Paris, il dirigea
-Sacken par sa gauche sur Meaux même, et poussa Kleist droit devant lui
-sur Sammeron, pour y franchir la Marne au moyen d'un équipage de pont
-qu'il traînait à sa suite. Outre le motif d'intercepter la route de
-Paris sur l'une et l'autre rive de la Marne, il avait celui de passer
-cette rivière avec le gros de ses forces, et de s'en couvrir, dans le
-cas fort probable où Napoléon abandonnerait l'armée de Bohême pour
-courir après l'armée de Silésie.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les deux maréchaux profitent du temps perdu par Blucher
-pour se rendre à Meaux.</span>
-Mais les deux maréchaux français étaient plus alertes que Blucher, et
-tandis qu'il avait à peine arrêté ses résolutions le 27 au matin, ils
-étaient à ce même moment en pleine marche sur Meaux, afin de reprendre
-leurs communications avec Paris, que le besoin urgent d'opérer leur
-jonction les avait contraints de négliger un instant. Ils ne
-comptaient pas à eux deux, après leurs fatigues et leurs pertes, plus
-de 14 mille hommes, d'excellente qualité, il est vrai, mais c'était
-bien peu pour se faire jour à travers une armée de 50 mille ennemis,
-qu'ils <span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> pouvaient trouver sur la route de Meaux. Heureusement,
-ils s'y prirent pour réussir avec autant d'adresse que de promptitude.</p>
-
-<p>La Marne entre la Ferté-sous-Jouarre et Meaux décrit une multitude de
-contours, dont la route de Paris rencontre le bord, comme une tangente
-touchant successivement à plusieurs cercles. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) À
-Trilport cette route rencontre l'un de ces contours, franchit la
-Marne, et vient ensuite aboutir à Meaux. Les deux maréchaux étaient
-partis bien avant le jour, pour atteindre le pont de Trilport,
-l'occuper, traverser la Marne, et s'emparer de Meaux. De plus, voulant
-aussi occuper la route de Paris qui suit la rive droite de la Marne,
-ils avaient jeté le général Vincent sur cette rive, par le pont de la
-Ferté-sous-Jouarre, et lui avaient ordonné d'aller se placer derrière
-l'Ourcq, qui, aux environs de Lizy, s'approche très-près de la Marne
-sans s'y réunir pourtant, et forme avec elle une ligne de défense
-presque continue. Établis ainsi derrière la Marne et l'Ourcq, la
-droite à Meaux, la gauche à Lizy, ils pouvaient contenir l'ennemi
-pendant trois ou quatre jours, recevoir dans l'intervalle des renforts
-de Paris, et attendre, sans courir de trop grands périls, l'arrivée de
-Napoléon, qui ne manquerait pas de voler à leur secours dès qu'il
-connaîtrait leur situation.</p>
-
-<p>Ces dispositions excellentes furent aussi bien exécutées que bien
-conçues. Le 27 au matin, avant que Blucher pût s'apercevoir de leur
-mouvement, les deux maréchaux se glissant pour ainsi dire entre
-l'ennemi et la Marne, par la route de la rive gauche <span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> qui est
-tangente aux divers contours de cette rivière, la franchirent au pont
-de Trilport, laissèrent la division Ricard pour défendre ce pont, et
-se portèrent à Meaux.
-<span class="sidenote" title="En marge">Marmont entre à Meaux au moment où les Russes allaient y
-pénétrer; il les repousse et ferme sur eux les portes de la ville.</span>
-Tandis que le maréchal Marmont, la Marne
-franchie, arrivait à Meaux par la rive droite, le général Sacken y
-arrivait par la rive gauche, et déjà même quelques détachements russes
-avaient pénétré dans la ville au midi, lorsque le maréchal fondit sur
-eux à la tête de 200 hommes, les repoussa, et ferma sur eux les
-portes. Au même moment le général Vincent avait passé la Marne à la
-Ferté-sous-Jouarre, et avait pris position à Lizy, derrière l'Ourcq.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les maréchaux ayant réussi à se sauver, appellent Napoléon
-à leur secours.</span>
-Les deux maréchaux étaient ainsi parvenus avec 14 mille hommes
-seulement à se soustraire à 50 mille, et Blucher, qui aurait dû les
-enlever l'un et l'autre, avait la confusion de les voir établis sains
-et saufs derrière la Marne et l'Ourcq, et la position, de
-très-périlleuse qu'elle était pour eux, allait maintenant le devenir
-pour lui. Ce mouvement terminé le 27 février, les maréchaux
-renouvelèrent à Napoléon l'avis de ce qu'ils avaient fait, et à Joseph
-la demande de tous les renforts qu'il serait possible de leur envoyer
-de Paris. Il s'agissait en effet de sauver la capitale encore une
-fois, et on ne pouvait pas employer plus utilement les ressources
-qu'elle contenait, qu'en les dirigeant immédiatement sur Meaux.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon quitte Troyes en toute hâte, et se porte sur la
-Marne, afin de poursuivre Blucher.</span>
-Napoléon, informé dès le 25 du mouvement de Blucher sur la Marne, et
-connaissant le caractère présomptueux de ce général, ne doutait pas
-des imprudences qu'il allait commettre, et se préparait à les lui
-faire payer cher<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Lien vers la note 15"><span class="smaller">[15]</span></a>. Sans perdre un instant, <span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> il avait
-ordonné au maréchal Victor, qui était resté entre Troyes et Méry, de
-rétablir le pont de Méry sur la Seine, et de se porter à Plancy, pour
-y passer l'Aube. Il avait prescrit au maréchal Ney de quitter Troyes
-et de s'acheminer sur Aubeterre, pour franchir l'Aube à Arcis. Sa
-résolution était de quitter Troyes clandestinement avec 34 ou 35 mille
-hommes, d'en laisser à peu près autant devant cette ville, et de se
-jeter sur les derrières de Blucher, pour l'acculer contre la Marne, où
-les maréchaux Marmont et Mortier le recevraient à la pointe de leurs
-baïonnettes.</p>
-
-<p>Le 26 au matin, les premiers renseignements s'étant confirmés, il fit
-partir de Troyes le reste de la garde, et résolut de partir lui-même
-le lendemain <span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> pour diriger ce nouveau mouvement, qui, s'il
-réussissait, pouvait terminer la guerre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Précautions prises pour la défense de l'Aube et de la Seine
-pendant l'absence de Napoléon.</span>
-En prenant cette résolution, il fallait laisser en avant de Troyes des
-forces capables d'imposer au prince de Schwarzenberg. Napoléon confia
-aux maréchaux Oudinot et Macdonald, et au général Gérard, le soin de
-défendre l'Aube, en cachant son absence le plus longtemps possible. Le
-maréchal Oudinot avait, outre la division Rothenbourg de la jeune
-garde, la division Leval tirée d'Espagne, la moitié de la division
-Boyer (également tirée d'Espagne), et la cavalerie du comte de Valmy.
-Le maréchal Macdonald avait le 11<sup>e</sup> corps avec la cavalerie de
-Milhaud; le général Gérard avait le 2<sup>e</sup> corps fondu avec la réserve de
-Paris, et les cuirassiers de Saint-Germain. Le tout formait une masse
-d'un peu plus de 30 mille hommes. Napoléon leur ordonna de rejeter les
-postes ennemis au delà de l'Aube, et d'occuper fortement le cours de
-cette rivière, soit au-dessus, soit au-dessous de Bar-sur-Aube. Il
-leur recommanda notamment de faire après son départ crier <cite>Vive
-l'Empereur</cite>, pour qu'on ne doutât pas de sa présence.</p>
-
-<p>Il emmena le maréchal Victor avec les divisions de jeunes garde Boyer
-et Charpentier, Ney avec les divisions de jeunes garde Meunier et
-Curial, et la deuxième brigade de la division Boyer (d'Espagne),
-Friant avec la vieille garde, Drouot avec la réserve d'artillerie, et
-enfin 9 à 10 mille hommes de cavalerie, soit de la garde, soit des
-dragons d'Espagne, le tout s'élevant, comme nous venons de le dire, à
-35 mille hommes. Par sa réunion aux maréchaux <span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> Mortier et
-Marmont, il devait en avoir bien près de 50 mille.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Quelques mesures d'administration militaire prises par
-Napoléon avant de se mettre en marche.</span>
-Avant de quitter Troyes, il prit, suivant son habitude, diverses
-mesures relatives à l'administration militaire et à la politique. La
-conscription, qui au lieu des six cent mille hommes décrétés, en avait
-procuré 120 mille, finissait par ne plus rien fournir du tout. On
-profitait en effet du profond ébranlement imprimé à l'autorité
-impériale pour ne point obéir à une loi universellement détestée. Au
-lieu de quatre à cinq mille conscrits qui jusqu'alors arrivaient
-quotidiennement à Paris, et qu'on versait à la hâte dans les cadres de
-la garde ou de la ligne, il n'en arrivait pas mille. Tout au
-contraire, dans les départements que l'ennemi avait traversés,
-l'exaspération patriotique était au comble, et on y pouvait trouver
-des recrues en assez grand nombre et de très-bonne volonté. Napoléon
-ordonna une sorte de levée en masse dans les départements envahis,
-sous le prétexte d'appeler dans ces départements les gardes nationales
-à la défense du pays, et ne voulant pas laisser les hommes dans les
-cadres des gardes nationales qui n'avaient pas grande valeur, il les
-fit verser dans les régiments de ligne, avec promesse de libération
-dès que l'ennemi serait rejeté au delà des frontières. Il réitéra la
-pressante recommandation de lui envoyer des vivres à Nogent par la
-Seine, et de plus un équipage de pont, sans lequel tous ses mouvements
-étaient aussi difficiles qu'en pays étranger. À ces ordres il ajouta
-la recommandation, souvent adressée à sa femme, à son frère Joseph, à
-l'archichancelier Cambacérès, au ministre de la <span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span> guerre, de
-n'avoir pas peur, du moins de ne pas le laisser paraître, d'exécuter
-promptement et ponctuellement ses instructions, et puis, comme il
-avait coutume de le dire, <cite>de le laisser faire</cite>, promettant, si on le
-secondait, d'avoir bientôt précipité la coalition dans le Rhin.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Réponse dilatoire aux plénipotentiaires de Châtillon, de
-manière à prolonger les négociations.</span>
-Les commissaires pour l'armistice, réunis depuis le 24 à Lusigny,
-n'avaient pas cessé de disputer sur la limite qui séparerait les
-armées belligérantes. Napoléon en partant enjoignit à M. de Flahaut de
-continuer les pourparlers, et de céder même sur divers points,
-moyennant que la place d'Anvers et la ville de Chambéry fussent
-comprises dans la ligne de démarcation. Quoiqu'il n'attendît rien de
-ces pourparlers, il ne voulait se fermer aucune voie de négociation.
-M. de Caulaincourt lui conseillait toujours l'abandon d'une partie des
-bases de Francfort, et lui demandait un contre-projet, que les
-plénipotentiaires à Châtillon réclamaient avec instance, conformément
-aux ordres venus de Chaumont. Napoléon dicta une réponse pour ces
-plénipotentiaires. M. de Caulaincourt devait dire qu'on élaborait au
-quartier général le contre-projet désiré, mais qu'au milieu de
-mouvements militaires si multipliés, il n'était pas étonnant que
-l'Empereur des Français, qui était à la fois chef de gouvernement et
-chef d'armée, n'eût pas trouvé le temps d'achever un semblable
-travail. Il devait déclarer, en attendant, que le projet présenté à
-Châtillon étant non un traité de paix mais une capitulation, on ne
-l'accepterait jamais; que la France devait dans l'intérêt général
-conserver son ancienne situation en <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span> Europe; que pour qu'il en
-fût ainsi, il fallait qu'elle reçût l'équivalent des extensions de
-territoire acquises par la Prusse, la Russie et l'Autriche, aux dépens
-de la Pologne, par l'Allemagne aux dépens des États ecclésiastiques,
-par l'Autriche aux dépens de Venise, par l'Angleterre aux dépens des
-Hollandais et des princes indiens; que la France devait donc s'étendre
-fort au delà des limites de 1790, que de plus elle ne consentirait
-jamais à ce qu'on décidât sans elle du sort des États qu'elle aurait
-cédés. De la sorte Napoléon indiquait sur quelles bases il se
-proposait de négocier, mais sans s'expliquer avec précision sur les
-frontières qu'il prétendait conserver, ce qu'il ne voulait faire
-qu'après de nouveaux succès entièrement décisifs. Il recommanda au duc
-de Vicence de donner à croire qu'il était toujours à Troyes, occupé à
-y réunir des ressources, et à y préparer un projet de traité en
-réponse à celui de Châtillon. Il voulut de plus que le conseil de
-régence, composé des grands dignitaires et des ministres, examinât les
-propositions de Châtillon, et en donnât son avis. Il se flattait que
-chez tous les membres du conseil le sentiment serait celui de
-l'indignation.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon vient coucher à Herbisse le 27 février.</span>
-Ayant expédié ces affaires si diverses et si graves, Napoléon partit
-de Troyes bien secrètement, le 27 février au matin, franchit l'Aube à
-Arcis, et suivant de près ses colonnes, vint coucher à Herbisse, chez
-un pauvre curé de campagne, qui n'avait à lui offrir qu'un modeste
-presbytère, mais qui l'offrit cordialement, tant à lui qu'à son
-nombreux état-major. Après un repas frugal et gai on passa la nuit
-sur des chaises, des tables ou de la paille, comptant <span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span> que
-cette nouvelle course sur les derrières de Blucher serait aussi
-fructueuse que la précédente. Tout le faisait espérer, et Napoléon
-sans présomption pouvait se le promettre.</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Mars 1814.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Marche le 28 sur la Ferté-sous-Jouarre.</span>
-Le lendemain 28 février, il continua sa marche. Il avait à choisir
-entre deux partis, ou de suivre Blucher par Sézanne et la
-Ferté-sous-Jouarre sur Meaux (voir la carte n<sup>o</sup> 62), ou de se porter
-directement par Fère-Champenoise sur Château-Thierry. En adoptant
-cette dernière direction, il avait l'avantage de se placer sur les
-plus importantes communications de Blucher, de manière à le couper à
-la fois de Châlons et de Soissons, et à le séparer de Bulow et de
-Wintzingerode. Mais il y avait dans cette manière d'opérer plus d'un
-danger, c'était de laisser les maréchaux Marmont et Mortier trop
-longtemps aux prises avec Blucher devant Meaux, de livrer à celui-ci
-la principale route de Paris, et enfin de lui fournir une ligne de
-retraite qui valait bien celle de Châlons ou de Soissons, nous voulons
-parler de celle de Meaux à Provins, qui lui permettrait de se replier
-en cas de péril sur le prince de Schwarzenberg.
-<span class="sidenote" title="En marge">Motifs pour adopter cette direction.</span>
-Suivre Blucher tout
-simplement par Sézanne, la Ferté-Gaucher et la Ferté-sous-Jouarre,
-était donc le parti le plus sûr, soit pour lui enlever la grande route
-de Paris, soit pour secourir plus promptement les deux maréchaux, soit
-enfin pour lui infliger un traitement assez semblable à celui qu'on
-lui avait fait essuyer à Montmirail et à Champaubert, car s'il voulait
-gagner la Seine pour rejoindre le prince de Schwarzenberg, on l'y
-précéderait; s'il se jetait derrière la Marne pour s'en couvrir,
-<span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> on l'y suivrait, et on l'enfermerait entre la Marne et
-l'Aisne, sans lui laisser aucun moyen d'en sortir, des précautions
-ayant été prises pour la conservation de Soissons. Ainsi Napoléon, en
-exécutant une man&oelig;uvre hardie, choisit en même temps la direction
-la plus sûre, car il avait l'art suprême de garder dans la hardiesse
-la mesure qui la séparait de l'imprudence, d'être en un mot audacieux
-et sage. Malheureusement, ce n'était qu'à la guerre qu'il savait
-allier ces contraires.</p>
-
-<p>Il marcha donc le 28 au matin avec ses trente-cinq mille hommes par
-Sézanne sur la Ferté-Gaucher et la Ferté-sous-Jouarre. Quelque
-diligence qu'il mît à franchir les distances, il ne put arriver à la
-Ferté-Gaucher dans la journée, et passa la nuit entre Sézanne et la
-Ferté-Gaucher. Le lendemain, 1<sup>er</sup> mars, il alla coucher à Jouarre,
-et le 2, de très-grand matin, il parvint à la Ferté-sous-Jouarre.
-Pendant la marche de Napoléon sur la Marne, Blucher qui avait fini par
-entrevoir le danger de sa position, n'avait pas déployé pour s'en
-tirer la célérité que conseillait la plus simple prudence.
-<span class="sidenote" title="En marge">Blucher après avoir tardivement passé la Marne, perd le
-temps à attaquer la position des maréchaux Marmont et Mortier sur
-l'Ourcq.</span>
-Il avait
-d'abord voulu mettre la Marne entre Napoléon et lui, avait passé cette
-rivière à la Ferté-sous-Jouarre dont il était resté maître depuis la
-retraite de Marmont et de Mortier, avait détruit le pont de cette
-ville, et était venu s'établir le long de l'Ourcq, pour essayer de
-forcer la position des deux maréchaux, pendant que Napoléon, contenu
-par la Marne serait obligé de le regarder faire. C'était là une grande
-imprudence, car la Marne ne pouvait pas arrêter Napoléon plus de
-trente-six heures, et si, <span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span> pour des tentatives infructueuses,
-Blucher se laissait attarder sur les bords de l'Ourcq, il s'exposait à
-être pris à revers, et acculé entre la Marne et l'Aisne dans un
-véritable coupe-gorge. Les choses s'étaient en effet passées de la
-sorte, et tandis que Napoléon s'avançait en toute hâte, Blucher
-perdait le temps en vains efforts contre la ligne de l'Ourcq. Il avait
-tenté de porter le corps de Kleist au delà de l'Ourcq, mais Marmont et
-Mortier, se jetant sur Kleist, l'avaient contraint de repasser ce
-cours d'eau après une perte considérable. Tandis que les deux
-maréchaux maintenaient ainsi leur position, Joseph leur envoyait des
-renforts consistant en 7 mille fantassins et 1,500 cavaliers soit de
-la garde, soit de la ligne. Ils avaient incorporé ces troupes le
-1<sup>er</sup> mars, et le 2, en voyant arriver Napoléon sur la Marne, ils se
-tenaient prêts à agir selon ses ordres.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">N'ayant pu forcer la position de l'Ourcq, Blucher prend le
-parti de se retirer sur l'Aisne.</span>
-Blucher, placé au delà de la Marne et le long de l'Ourcq qu'il n'avait
-pu forcer, se trouvait donc entre les deux maréchaux qui défendaient
-l'Ourcq et Napoléon qui s'apprêtait à franchir la Marne. Il avait les
-meilleures raisons de se hâter, car à tout moment le danger allait
-croissant. Néanmoins, il s'obstina, et perdit la journée entière du 2
-mars à tâter la ligne de l'Ourcq, pour voir s'il ne pourrait pas
-battre les maréchaux sous les yeux mêmes de Napoléon arrêté par
-l'obstacle de la Marne.
-<span class="sidenote" title="En marge">Extrême danger de sa position.</span>
-Ayant rencontré une vaillante résistance sur
-tous les points de l'Ourcq, il prit enfin le parti de décamper le 3 au
-matin pour se rapprocher de l'Aisne, et se réunir ou à Bulow qui
-arrivait par Soissons, ou à Wintzingerode qui arrivait par Reims.
-(Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) <span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span> Mais il allait se trouver entre la
-Marne que Napoléon devait avoir bientôt franchie, et l'Aisne sur
-laquelle il n'y avait à sa portée que le pont de Soissons dont nous
-étions maîtres; de plus le pays entre la Marne et l'Aisne qu'il devait
-traverser, était marécageux, et devenu presque impraticable par suite
-d'un dégel subit. Sa situation était donc des plus alarmantes, grâce à
-son imprudence et aux profonds calculs de son adversaire.</p>
-
-<p>Sur ces entrefaites, Napoléon parvenu aux bords de la Marne brûlait du
-désir de la traverser. Il y employa les marins de la garde, et à force
-d'activité, il put rétablir le passage dans la nuit du 2 au 3 mars.
-Les nouvelles qu'il recueillait à chaque pas étaient faites pour
-exciter son impatience au plus haut point. Les paysans venant de
-l'autre côté de la Marne, et remplis de zèle comme tous ceux qui
-avaient vu l'ennemi de près, peignaient des plus tristes couleurs
-l'état de l'armée prussienne. En effet, cette armée, pleine du
-souvenir de Montmirail, de Château-Thierry, de Vauchamps, et se
-sachant poursuivie par Napoléon en personne, s'attendait à un
-désastre. L'état des routes profondément défoncées ajoutait à ses
-alarmes, et elle se voyait condamnée à abandonner au moins ses canons
-et ses bagages dès que la faible barrière qui la séparait de Napoléon
-serait franchie.
-<span class="sidenote" title="En marge">Impatience qu'éprouve Napoléon de passer la Marne.</span>
-C'était pour celui-ci un motif de ne pas perdre de
-temps; et selon sa coutume il n'en perdait pas. Il avait dans les
-nouvelles reçues des environs de Troyes un autre motif le se presser.
-On lui annonçait que le prince de Schwarzenberg, ayant pénétré le
-secret de son départ, <span class="pagenum"><a id="page438" name="page438"></a>(p. 438)</span> avait repris l'offensive, et qu'il
-poussait de nouveau sur Troyes et Nogent les maréchaux laissés à la
-garde de l'Aube.
-<span class="sidenote" title="En marge">En s'apercevant que les alliés négligent les places pour
-amener en ligne de plus grandes forces actives, Napoléon imagine un
-nouveau plan.</span>
-Cette circonstance, tout en lui faisant une loi de se
-hâter, l'inquiétait peu, car il était bien certain, une fois qu'il en
-aurait fini avec l'armée de Silésie, de pouvoir revenir sur l'armée de
-Bohême, et de ramener celle-ci en arrière plus promptement qu'elle ne
-se serait portée en avant. Tout à coup, à la vue des mouvements
-compliqués de ses adversaires, Napoléon conçut une grande pensée
-militaire, dont les conséquences pouvaient être immenses. Se rejeter
-immédiatement sur Schwarzenberg, après avoir battu Blucher, lui
-paraissait une tactique bien fatigante et surtout trop peu décisive.
-Il en imagina une autre. L'arrivée en ligne des corps de Bulow et de
-Wintzingerode, qui lui était annoncée, lui prouvait que les coalisés
-négligeaient singulièrement le blocus des places, et laissaient pour
-les investir des forces aussi méprisables en nombre qu'en qualité;
-qu'il serait donc possible de tirer parti contre eux des garnisons,
-puisqu'ils se servaient contre nous des troupes de blocus, et de
-mettre ainsi à profit ce qu'il appelait dans son langage profondément
-expressif: <cite>les forces mortes</cite>. En conséquence, il résolut de
-mobiliser tout ce qu'il y avait de troupes disponibles dans les
-places, et de les en faire sortir pour composer une armée active dont
-le rôle pourrait devenir des plus importants.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ce plan consiste à tirer des places une partie des
-garnisons, de les réunir entre Rethel et Nancy, et d'aller les rallier
-à Nancy.</span>
-On avait jeté dans les
-forteresses de la Belgique, du Luxembourg, de la Lorraine, de
-l'Alsace, des conscrits qui, placés dans de vieux cadres, avaient dû
-acquérir une certaine instruction, <span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> depuis deux mois et demi
-que durait la campagne. Se battant avec des conscrits qui avaient
-souvent quinze jours d'exercice seulement, Napoléon pouvait penser que
-des soldats incorporés depuis deux mois et demi étaient des soldats
-formés. Ces données admises, il était possible de tirer de Lille,
-d'Anvers, d'Ostende, de Gorcum, de Berg-op-Zoom, 20 mille hommes
-environ, et 15 mille au moins. On devait en tirer plus du double des
-places de Luxembourg, Metz, Verdun, Thionville, Mayence, Strasbourg,
-etc... Si donc, après avoir mis Blucher hors de cause, Napoléon, à qui
-il resterait 50 mille hommes à peu près, en recueillait 50 mille, en
-se portant par Soissons, Laon, Rethel, sur Verdun et Nancy (voir la
-carte n<sup>o</sup> 61), il allait se trouver avec 100 mille hommes sur les
-derrières du prince de Schwarzenberg, et sans aucun doute ce dernier
-n'attendrait pas ce moment pour revenir de Paris sur Besançon.
-<span class="sidenote" title="En marge">Après s'être ainsi renforcé, Napoléon devait, à la tête
-d'une armée de cent mille hommes, tomber sur les derrières du prince
-de Schwarzenberg.</span>
-Au
-premier soupçon d'un pareil projet, le généralissime de la coalition
-rebrousserait chemin, poursuivi par les paysans exaspérés de la
-Bourgogne, de la Champagne, de la Lorraine, lesquels, abattus d'abord
-par la rapidité de l'invasion, avaient senti depuis se réveiller en
-eux l'amour du sol dans toute sa vivacité. Il arriverait ainsi à
-moitié vaincu pour tomber définitivement sous les coups de Napoléon.
-Ce plan si hardi était fort exécutable, car le nombre d'hommes
-existait, et le trajet pour les rallier n'exigeait ni trop de fatigue,
-ni trop de temps. En effet de Soissons à Rethel, de Rethel à Verdun,
-de Verdun à Toul, le chemin à faire n'excédait guère celui qu'on
-avait déjà fait pour courir <span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> alternativement de Schwarzenberg
-à Blucher. D'ailleurs, peu importaient deux ou trois jours de plus,
-quand la simple annonce du mouvement projeté aurait ramené l'ennemi de
-Paris vers les frontières, et dégagé la capitale.
-<span class="sidenote" title="En marge">Probabilité d'un succès décisif.</span>
-Ainsi la guerre
-pouvait être terminée d'un seul coup si la fortune secondait
-l'exécution de ce projet, car certainement le prince de Schwarzenberg,
-déjà réduit à 90 mille hommes par le détachement envoyé à Lyon,
-revenant traqué par les paysans de nos provinces, ne pourrait pas
-tenir tête à une armée de cent mille hommes, commandée par l'Empereur
-en personne.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ordres expédiés pour l'exécution du nouveau plan.</span>
-En conséquence Napoléon ordonna au général Maison de ne laisser à
-Anvers que des ouvriers de marine, des gardes nationaux, ce qu'il
-fallait en un mot pour résister à un ennemi qui ne songeait pas à une
-attaque en règle, d'en faire autant pour les autres places de Flandre,
-et de s'apprêter à marcher sur Mézières avec tout ce qu'il aurait pu
-ramasser. Il donna le même ordre aux gouverneurs de Mayence, de Metz,
-de Strasbourg. Ils devaient les uns et les autres ne laisser que
-l'indispensable dans ces places, s'y faire suppléer par des gardes
-nationales, attirer à eux les garnisons des villes moins importantes,
-et se réunir de Mayence et de Strasbourg sur Metz, de Metz sur Nancy,
-pour être recueillis en passant. Les faibles troupes qui bloquaient
-nos forteresses ne pouvaient pas empêcher ces réunions si nos
-commandants de garnisons agissaient avec vigueur. Dans tous les cas
-Napoléon venant leur tendre la main, dégagerait ceux qui auraient
-trouvé des obstacles sur leur chemin. Des hommes sûrs et <span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span>
-déguisés furent chargés de porter ces ordres, qu'il n'était pas
-difficile de faire parvenir, car Mayence exceptée, on avait des
-nouvelles de presque toutes nos places fortes, tant l'investissement
-en était incomplet.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Après avoir franchi la Marne, Napoléon se met à la
-poursuite de Blucher.</span>
-Plein de ce projet, en concevant les plus justes espérances, Napoléon,
-après avoir passé la Marne dans la nuit du 2 au 3 mars, s'attacha à
-poursuivre Blucher qu'il fallait mettre hors de combat, ou éloigner du
-moins, pour exécuter le plan qu'il venait d'imaginer. Les rapports du
-matin étaient unanimes, et représentaient Blucher comme tombé dans les
-plus grands embarras. En effet on le poussait sur l'Aisne, qu'il ne
-pouvait franchir que sur le pont de Soissons, lequel nous appartenait.
-(Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) Il pouvait, il est vrai, se dérober par un
-mouvement sur sa droite qui le porterait vers Fère-en-Tardenois et
-vers Reims, ce qui lui permettrait de se sauver en remontant l'Aisne,
-et en allant la passer dans la partie supérieure de son cours, où les
-ponts ne manquaient pas, et où il devait rencontrer Bulow et
-Wintzingerode. Mais Napoléon n'était pas homme à laisser cette
-ressource à son adversaire. Dans cette intention, il prit lui-même à
-droite après avoir franchi la Marne, et la remonta par la grande route
-de la Ferté-sous-Jouarre à Château-Thierry. Il avait ainsi le double
-avantage d'aller plus vite, et de gagner la route directe de
-Château-Thierry à Soissons par Oulchy. Une fois sur cette route il
-avait débordé Blucher, et il était certain de lui fermer l'issue vers
-Reims, la seule qui lui restât.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Marche sur Soissons.</span>
-Arrivé à Château-Thierry, Napoléon cessa de remonter <span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span> à
-droite, et, marchant directement sur Soissons, il poussa vivement
-Blucher sur Oulchy. Au même instant les maréchaux Mortier et Marmont
-ayant repassé l'Ourcq sur notre gauche, et débouché de Lizy et de May,
-se mirent de leur côté à la poursuite de l'ennemi. Une gelée subite
-survenue le 3 au matin rendit la retraite de Blucher un peu moins
-difficile. Son danger n'en était pas moins grand, car la route de
-Reims allait lui être interdite. À Oulchy on retrouve l'Ourcq, et
-Marmont y eut un engagement fort vif avec l'arrière-garde de Blucher.
-Il prit ou tua environ trois mille hommes à cette arrière-garde, et la
-jeta en désordre au delà de l'Ourcq. Le passage était ainsi assuré le
-lendemain matin pour les maréchaux Mortier et Marmont qui cheminaient
-de concert. Un autre avantage était obtenu, c'était d'avoir occupé
-Fère-en-Tardenois par notre extrême droite, et d'avoir intercepté la
-route de Reims.
-<span class="sidenote" title="En marge">Blucher menacé de se trouver entre l'Aisne et Napoléon.</span>
-Blucher n'avait plus d'autre ressource pour franchir
-l'Aisne que Soissons qui était en notre pouvoir. Nous tenions donc
-enfin cet irréconciliable ennemi, et nous étions à la veille de
-l'étouffer dans nos bras!</p>
-
-<p>Napoléon avait porté son avant-garde jusqu'au village de Rocourt,
-tandis que les troupes de Marmont étaient à Oulchy, et de sa personne
-il vint coucher à Bézu-Saint-Germain, rempli des plus belles, des plus
-justes espérances qu'il eût jamais conçues!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Attente d'un grand et heureux événement pour la journée du
-4.</span>
-Le lendemain en effet, 4 mars, il se mit en marche comptant sur un
-événement décisif dans la journée. Craignant toujours que Blucher ne
-réussît à s'échapper par sa droite, il vint lui-même prendre position
-à Fismes, seule route qui restât praticable <span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span> dans la direction
-de Reims, tandis que Marmont et Mortier poussaient directement sur
-Soissons par Oulchy et Hartennes. (Voir les cartes n<sup>os</sup> 62 et 64.)
-Quelque parti qu'il adoptât, Blucher était réduit à combattre avec
-l'Aisne à dos, et avec 45 mille hommes contre 55 mille. Nous n'étions
-pas habitués dans cette campagne à avoir la supériorité du nombre, et
-Blucher devait être inévitablement précipité dans l'Aisne.
-<span class="sidenote" title="En marge">Aucune issue laissée à Blucher.</span>
-Qu'il
-voulût s'arrêter à Soissons pour y livrer bataille adossé à une
-rivière, ou qu'il voulût remonter l'Aisne, la position était la même.
-S'il s'arrêtait devant Soissons, Napoléon, se réunissant par sa gauche
-à Marmont et Mortier, tombait sur lui en trois ou quatre heures de
-temps; s'il voulait remonter l'Aisne pour y établir un pont, ou se
-servir de celui de Berry-au-Bac, Napoléon de Fismes se jetait encore
-plus directement sur lui, et ralliant en chemin Marmont et Mortier le
-surprenait dans une marche de flanc, position la plus critique de
-toutes. La perte de Blucher était donc assurée, et qu'allaient devenir
-alors Bulow et Wintzingerode errant dans le voisinage pour le
-rejoindre? que devenait Schwarzenberg resté seul sur la route de
-Paris? Les destins de la France devaient donc être changés, car quel
-que pût être plus tard le sort de la dynastie impériale (question fort
-secondaire dans une crise aussi grave), la France victorieuse aurait
-conservé ses frontières naturelles! À tout instant nous recevions de
-nouveaux présages de la victoire. Le plus grand découragement régnait
-parmi les troupes de Blucher, tandis que les nôtres étaient brûlantes
-d'ardeur. On recueillait à chaque pas des <span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span> voitures
-abandonnées et des traînards. Onze ou douze cents de ces malheureux
-étaient ainsi tombés dans nos mains.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Événement soudain qui change la face des choses.</span>
-Tout à coup Napoléon reçut la nouvelle la plus imprévue et la plus
-désolante. Soissons qui était la clef de l'Aisne, Soissons qu'il avait
-mis un soin extrême à pourvoir de moyens de défense suffisants,
-Soissons venait d'ouvrir ses portes à Blucher, et de lui livrer le
-passage de l'Aisne! Qui donc avait pu changer si soudainement la face
-des choses, et convertir en grave péril pour nous, ce qui quelques
-heures auparavant était un péril mortel pour l'ennemi? Blucher en
-effet était non-seulement soustrait à notre poursuite, et désormais
-protégé par l'Aisne qui de notre ressource devenait notre obstacle,
-mais il avait en même temps rallié Bulow et Wintzingerode, et atteint
-une forcé de cent mille hommes! Qui donc, nous le répétons, avait pu
-bouleverser ainsi les rôles et les destinées? Un homme faible, qui,
-sans être ni un traître, ni un lâche, ni même un mauvais officier,
-s'était laissé ébranler par les menaces des généraux ennemis, et avait
-livré Soissons. Voici comment s'était accompli cet événement, le plus
-funeste de notre histoire, après celui qui devait un an plus tard
-s'accomplir entre Wavre et Waterloo.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">État de Soissons.</span>
-Soissons était une première fois tombé aux mains des alliés, par la
-mort du général Rusca, et en avait été tiré par le maréchal Mortier,
-lorsque celui-ci avait été mis à la poursuite des généraux Sacken et
-d'York. Sur l'ordre de Napoléon, qui sentait toute l'importance de
-Soissons dans les circonstances <span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span> présentes, le maréchal
-Mortier avait pourvu de son mieux à la conservation de ce poste. La
-place négligée depuis longtemps n'était pas en état d'opposer une bien
-grande résistance à l'ennemi, mais avec de l'artillerie et des
-munitions dont on ne manquait pas, et certains sacrifices que les
-circonstances autorisaient, on pouvait s'y maintenir quelques jours,
-et rester ainsi en possession du passage de l'Aisne.
-<span class="sidenote" title="En marge">Moyens pris pour la défense de cette place.</span>
-D'après une
-instruction que Napoléon avait revue, et qui avait été expédiée à
-Soissons, on devait d'abord brûler les bâtiments des faubourgs qui
-gênaient la défense, puis miner le pont de l'Aisne de manière à le
-faire sauter si on était trop pressé, ce qui, faute de pouvoir le
-conserver à l'armée française, devait l'ôter du moins aux armées
-ennemies. Comme garnison on y avait envoyé les Polonais naguère
-retirés à Sedan, et dont Napoléon n'était pas dans ce moment
-très-satisfait. Il est vrai qu'au désespoir de leur patrie perdue, se
-joignait chez eux une profonde misère, et que de la belle troupe
-qu'ils formaient jadis il ne restait plus que trois à quatre mille
-hommes, mal armés et mal équipés. Cependant en présence de l'extrême
-péril de la France, tout ce qui parmi eux pouvait tenir un sabre ou un
-fusil avait redemandé à servir. Un millier d'hommes à cheval sous le
-général Pac avaient rejoint la garde impériale, un millier de
-fantassins étaient réunis dans Soissons. Deux mille gardes nationaux
-devaient les renforcer.
-<span class="sidenote" title="En marge">Son gouverneur, le général Moreau.</span>
-On avait donné à la place pour gouverneur le
-général Moreau (nullement parent du célèbre Moreau), et qui ne
-passait pas pour un mauvais officier. Malheureusement <span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span> il
-était à lui seul le côté faible de la défense.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de Bulow et de Wintzingerode sous les murs de
-Soissons.</span>
-Le 1<sup>er</sup> et le 2 mars on vit apparaître deux masses ennemies, l'une
-par la rive droite, l'autre par la rive gauche de l'Aisne: c'étaient
-Bulow qui, arrivant de Belgique et descendant du Nord, abordait
-Soissons par la rive droite, et Wintzingerode qui, venant du
-Luxembourg, et ayant pris par Reims, s'y présentait par la rive
-gauche. Tous deux sentaient l'importance capitale du poste qu'il
-s'agissait d'enlever, et pour Blucher et pour eux-mêmes. Effectivement
-Soissons était pour Blucher la seule issue par laquelle il pût
-franchir la barrière de l'Aisne, et pour eux-mêmes le moyen de sortir
-d'un isolement qui à chaque instant devenait plus périlleux. S'ils ne
-pouvaient s'emparer de ce pont, ils étaient obligés de rétrograder,
-l'un par la rive droite de l'Aisne, l'autre par la rive gauche, pour
-aller opérer leur jonction plus haut, et de laisser Blucher seul entre
-l'Aisne et Napoléon.
-<span class="sidenote" title="En marge">Menaces effrayantes à la garnison.</span>
-Aussi, après avoir dans la journée du 2 mars
-canonné sans grand résultat, firent-ils dans la journée du 3 les
-menaces les plus violentes au général Moreau, et cherchèrent-ils à
-l'intimider en parlant de passer la garnison par les armes.</p>
-
-<p>La place ne pouvait pas résister plus de deux à trois jours, car,
-attaquée par cinquante mille hommes, ayant un millier d'hommes pour
-garnison, et des ouvrages en mauvais état, une résistance tant soit
-peu prolongée était absolument impossible. Les deux mille gardes
-nationaux qui devaient se joindre aux Polonais n'étaient pas venus;
-les maisons des faubourgs qui gênaient la défense n'avaient pas été
-détruites, et le pont n'avait pas été miné, ce qui était <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span> la
-faute du gouverneur. On avait donc toutes ces circonstances contre
-soi; mais enfin les Polonais, vieux soldats, offraient de se défendre
-jusqu'à la dernière extrémité; de plus, on avait entendu le canon dans
-la direction de la Marne, ce qui indiquait l'arrivée prochaine de
-Napoléon, et révélait toute l'importance du poste, que d'ailleurs les
-pressantes instances de l'ennemi suffisaient seules pour faire
-apprécier. Dans une position ordinaire, se rendre eût été tout simple,
-car on doit sauver la vie des hommes quand le sacrifice n'en peut être
-utile; mais dans la situation où l'on se trouvait, essuyer l'assaut, y
-succomber, y périr jusqu'au dernier homme, était un devoir sacré.
-<span class="sidenote" title="En marge">Possibilité de tenir au moins vingt-quatre heures.</span>
-Un
-officier du génie, le lieutenant-colonel Saint-Hillier, fit sentir le
-devoir et la possibilité de la résistance, au moins pendant
-vingt-quatre heures.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le général Moreau intimidé livre Soissons, et sauve
-Blucher.</span>
-Néanmoins, le général Moreau, ébranlé par les
-menaces adressées à la garnison, consentit à livrer la place le 3
-mars, et seulement employa la journée à disputer sur les conditions.
-Il voulait sortir avec son artillerie. Le comte Woronzoff, qui était
-présent, dit en russe à l'un des généraux: Qu'il prenne son
-artillerie, s'il veut, et la mienne avec, et qu'il nous laisse passer
-l'Aisne!&mdash;On se montra donc facile, et en concédant au général Moreau
-la capitulation en apparence la plus honorable, on lui fit consommer
-un acte qui faillit lui coûter la vie, qui coûta à Napoléon l'empire,
-et à la France sa grandeur. Le 3 au soir, Bulow et Wintzingerode se
-donnèrent la main sur l'Aisne, et c'est ainsi que le 4 dans la
-journée, Blucher trouva ouverte une porte qui aurait dû être fermée,
-trouva un renfort qui portait <span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span> son armée à près de cent mille
-hommes, et fut sauvé en un clin d'&oelig;il de ses propres fautes et du
-sort terrible que Napoléon lui avait préparé.</p>
-
-<p>Quelques historiens, apologistes de Blucher, ont prétendu que le
-danger qu'il courait n'avait pas été si grand que Napoléon s'était plu
-à le dire, car Blucher eût été renforcé au moins de Wintzingerode,
-qui, venant de Reims, était sur la rive gauche de l'Aisne, ce qui
-aurait porté l'armée prussienne à 70 mille hommes contre 55 mille.
-D'abord, il n'y avait pas de force numérique qui pût racheter la
-fausse position de Blucher, car, arrivé le 4 devant Soissons, tandis
-que Napoléon était ce même jour à Fismes, il eût été obligé ou
-d'essayer de passer l'Aisne devant lui, en jetant des ponts de
-chevalets, ou de remonter l'Aisne dix lieues durant, avec l'armée
-française dans le flanc. L'avantage d'être 70 mille contre 55 mille,
-ce qui ne nous étonnait guère en ce moment, n'était rien auprès d'une
-position militaire aussi fausse. Ensuite il est presque certain que
-Wintzingerode, n'ayant pu faire par Soissons sa jonction avec Bulow
-dans la journée du 3, se serait hâté de rebrousser chemin le 4, pour
-aller passer l'Aisne à douze ou quinze lieues plus haut, c'est-à-dire
-à Berry-au-Bac. Blucher se serait donc trouvé, pendant toute une
-journée, seul entre Napoléon et le poste fermé de Soissons.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Irritation de Napoléon, qui d'une situation où tout était
-péril pour l'ennemi, passe à une situation ou tout est péril pour
-lui.</span>
-Le désastre était par conséquent aussi assuré que chose puisse l'être
-à la guerre, et Napoléon, en apprenant que Soissons avait ouvert ses
-portes, fut saisi d'une profonde douleur, car de la tête de Blucher
-le danger s'était tout à coup détourné sur la <span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span> sienne.
-Blucher en effet venait d'acquérir une force de 100 mille hommes, et
-l'Aisne qui devait être sa perte était devenue son bouclier. Quant à
-nous il nous fallait, ou passer l'Aisne avec 50 mille hommes devant
-100 mille, ce qui était une grande témérité, ou nous en éloigner pour
-revenir sur la Seine, sans savoir qu'y faire, car comment se présenter
-devant l'armée de Bohême sans avoir vaincu l'armée de Silésie? On
-comprendra donc que Napoléon écrivit la lettre suivante au ministre de
-la guerre:</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ordre de faire juger et exécuter le général Moreau en
-vingt-quatre heures.</span></p>
-
-<p class="date">«Fismes, 5 mars 1814.</p>
-
-<p>»L'ennemi était dans le plus grand embarras, et nous espérions
-aujourd'hui recueillir le fruit de quelques jours de fatigue, lorsque
-la trahison ou la bêtise du commandant de Soissons leur a livré cette
-place.</p>
-
-<p>»Le 3, à midi, il est sorti avec les honneurs de la guerre, et a
-emmené quatre pièces de canon. Faites arrêter ce misérable ainsi que
-les membres du conseil de défense; faites-les traduire par-devant une
-commission militaire composée de généraux, et, pour Dieu, faites en
-sorte qu'ils soient fusillés dans les vingt-quatre heures sur la place
-de Grève! Il est temps de faire des exemples. Que la sentence soit
-bien motivée, imprimée, affichée et envoyée partout. J'en suis réduit
-à jeter un pont de chevalets sur l'Aisne, cela me fera perdre
-trente-six heures et me donne toute espèce d'embarras.»</p>
-
-<p>Et cependant Napoléon ne connaissait qu'une partie de la vérité, car
-il ignorait que Blucher venait <span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span> d'acquérir une force double de
-la sienne. Ce qu'il savait, c'est que Blucher lui avait échappé, et
-que pour l'atteindre il était obligé de le suivre au delà de l'Aisne.
-<span class="sidenote" title="En marge">Quelque malheureuse que soit la perte de Soissons, Napoléon
-n'est point déconcerté, et songe à forcer le passage de l'Aisne.</span>
-Le malheur était déjà bien assez grand, et de nature à déconcerter
-tout autre que lui. Si, après une pareille déconvenue, Napoléon eût
-été embarrassé, et eût perdu un jour ou deux à chercher un nouveau
-plan, on pourrait ne pas s'en étonner, en voyant ce qui arrive à la
-plupart des généraux<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Lien vers la note 16"><span class="smaller">[16]</span></a>. Il n'en fut rien pourtant. Bien que Blucher
-eût pour lui l'Aisne qu'il avait d'abord contre lui, bien qu'il fût
-renforcé dans une proportion ignorée de nous, mais considérable,
-Napoléon ne renonça pas à le poursuivre, pour tâcher de le saisir
-corps à corps, car il lui était impossible, sans l'avoir battu, de
-revenir sur Schwarzenberg. Bientôt en effet il se serait trouvé pris
-entre Blucher le suivant à la piste, et Schwarzenberg victorieux des
-maréchaux qu'on avait laissés à la garde de l'Aube, position affreuse
-et tout à fait insoutenable. Il fallait donc à <span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span> tout prix,
-dût-on y succomber, car on succomberait plus certainement en ne le
-faisant pas, il fallait aller chercher Blucher au delà de l'Aisne, et
-l'y aller chercher sur-le-champ, avant que l'ennemi songeât à rendre
-impraticables les passages de cette rivière. Napoléon donna ses ordres
-le 5 au matin, aussitôt après avoir reçu la nouvelle qui le désolait.</p>
-
-<p>Dans la nuit, Napoléon avait envoyé le général Corbineau à Reims, afin
-de s'emparer de cette communication importante avec les Ardennes, et
-pour y ramasser tout ce que Wintzingerode avait dû laisser en arrière.
-<span class="sidenote" title="En marge">Dispositions pour le passage de l'Aisne.</span>
-Voulant s'assurer le passage de l'Aisne, ce qui était l'objet
-essentiel du moment, il avait dirigé le général Nansouty avec la
-cavalerie de la garde sur le pont de Berry-au-Bac, qui était un pont
-en pierre, et sur lequel passait la grande route de Reims à Laon.
-(Voir la carte n<sup>o</sup> 64.) Il avait ordonné aussi que l'on envoyât un
-détachement de cavalerie sur Maisy, situé à notre gauche, pour y jeter
-un pont de chevalets, et prescrit en même temps au maréchal Mortier de
-se rendre sans délai à Braisne, pour aller préparer d'autres moyens de
-passage à Pontarcy. Son intention était d'avoir trois ponts sur
-l'Aisne, afin de n'être pas obligé de déboucher par un seul en face de
-Blucher, ce qui pouvait rendre l'opération impossible. Sans doute, si
-la vigilance de l'ennemi eût égalé la sienne, on aurait trouvé les
-cent mille hommes de l'armée de Silésie derrière les points présumés
-de passage, et ce n'est pas avec cinquante mille soldats, quelque
-braves qu'ils fussent, qu'on aurait réussi à franchir l'Aisne. Mais
-il y a toujours à parier qu'en ne <span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span> perdant pas de temps, si
-peu qu'il en reste, on arrivera assez tôt pour déjouer les précautions
-de son adversaire. Napoléon, à qui son expérience sans pareille avait
-appris combien est ordinaire l'incurie de ceux qui commandent, ne
-désespérait pas de trouver l'Aisne mal gardée, et de pouvoir en
-exécuter le passage sans coup férir.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Nansouty enlève le pont de Berry-au-Bac en lançant sa
-cavalerie au galop.</span>
-En effet, tandis qu'à sa droite le général Corbineau pénétrait dans
-Reims, y enlevait deux mille hommes de Wintzingerode et beaucoup de
-bagages, le général Nansouty, avec la cavalerie de la garde et les
-Polonais du général Pac, rencontrait les Cosaques de Wintzingerode en
-avant du pont de Berry-au-Bac, les chargeait au galop, les culbutait,
-et passait le pont à leur suite, malgré quelque infanterie légère
-laissée pour le garder. La conquête si rapide de ce pont de pierre
-dispensait de tenter des passages sur d'autres points, car le gros de
-l'ennemi étant encore à quelque distance, on était maître de déboucher
-immédiatement, et Napoléon se hâta, dans la nuit du 5 au 6, ainsi que
-dans la journée du 6, de faire défiler la masse de ses troupes par
-Berry-au-Bac, afin d'être établi sur la droite de la rivière avant que
-Blucher pût s'opposer à son déploiement.
-<span class="sidenote" title="En marge">Difficulté et nécessité de battre Blucher.</span>
-&mdash;C'est un petit bien,
-s'écria-t-il en apprenant ce succès, en dédommagement d'un grand
-mal!&mdash;Ce n'était pas un petit bien, si, transporté au delà de l'Aisne,
-il pouvait remporter une victoire; mais une victoire était difficile à
-remporter, Blucher ayant 100 mille hommes des meilleures troupes de la
-coalition, tandis que nous n'en avions que 55 mille, dans lesquels
-deux tiers de conscrits, à peine vêtus, <span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span> nullement instruits,
-partageant néanmoins le noble désespoir de nos officiers, et se
-battant avec le plus rare dévouement. Mais il n'y avait plus à compter
-les ennemis, et il fallait à tout prix livrer bataille, car se rejeter
-sur Schwarzenberg sans avoir vaincu Blucher, c'était attirer ce
-dernier à sa suite, et s'exposer à être étouffé dans les bras des deux
-généraux alliés. Quant au plan de marcher sur les places pour en
-recueillir les garnisons, il était également impraticable avant
-d'avoir battu Blucher, car autrement on était condamné à l'avoir sur
-ses traces, vous suivant partout, et si rapproché qu'on ne pourrait
-faire un pas sans être vu et atteint par cet incommode adversaire. Il
-fallait donc combattre, n'importe quel nombre d'ennemis ou quelles
-difficultés de position on aurait à braver pour vaincre.</p>
-
-<p>Blucher avait été fort mécontent de la négligence de Wintzingerode à
-garder le pont de Berry-au-Bac, et il aurait dû ne s'en prendre qu'à
-lui-même, car rien ne se fait sûrement si le général en chef n'y
-pourvoit par sa propre vigilance. Il dissimula toutefois:
-Wintzingerode commandait les Russes, et il fallait ménager des alliés
-susceptibles et orgueilleux; d'ailleurs il lui restait encore une
-position très-forte et très-facile à défendre, dont il se proposait de
-se bien servir pour résister aux prochaines attaques de Napoléon.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Position de Craonne occupée par Blucher.</span>
-Quand on a passé l'Aisne à Berry-au-Bac, en suivant la grande route de
-Reims à Laon, on laisse à droite de vastes campagnes légèrement
-ondulées, on longe à gauche le pied des hauteurs de Craonne, puis on
-s'enfonce à travers des coteaux boisés, et <span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span> on descend par
-Festieux dans une plaine humide, au milieu de laquelle apparaît tout à
-coup la ville de Laon, bâtie sur un pic isolé et toute couronnée de
-hautes et antiques murailles. (Voir la carte n<sup>o</sup> 64.) Les hauteurs de
-Craonne, qu'on aperçoit à sa gauche, après avoir franchi le pont de
-Berry-au-Bac, ne sont que l'extrémité d'un plateau allongé, qui borde
-l'Aisne jusqu'aux environs de Soissons, et qui d'un côté forme la
-berge de l'Aisne, de l'autre celle de la Lette, petite rivière, tour à
-tour boisée ou marécageuse, coulant parallèlement à l'Aisne, et
-communiquant par plusieurs vallons avec la plaine de Laon.</p>
-
-<p>C'est sur ce plateau de Craonne, long de plusieurs lieues, et qui se
-présente comme une sorte de promontoire dès qu'on a passé le pont de
-Berry-au-Bac, que Blucher avait pris position avec son armée et les
-cinquante mille hommes qui l'avaient rejoint. Chacun naturellement
-s'était placé d'après son point de départ. Wintzingerode, arrivé par
-Reims, s'était porté sur les hauteurs de Craonne par Berry-au-Bac,
-tandis que Bulow, arrivé par la Fève et Soissons, s'était échelonné
-entre Soissons et Laon. Blucher, avec Sacken, d'York, Kleist,
-Langeron, ayant traversé l'Aisne à Soissons, avait remonté les bords
-de l'Aisne, et se trouvait partie sur le plateau de Craonne, partie
-sur les bords de la Lette, entre la Lette et Laon.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Après avoir tâté cette position, Napoléon reconnaît la
-nécessité de l'attaquer en règle.</span>
-Le 6 au matin, Napoléon, le passage de l'Aisne opéré, voulut tâter la
-position de l'ennemi, et fit attaquer vivement les hauteurs de
-Craonne. On enleva d'abord la ville même de Craonne, et ce ne fut
-<span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> ni sans peine ni sans effusion de sang. Puis, s'engageant
-dans un vallon entre l'abbaye de Vauclerc à gauche, et le château de
-la Bôve à droite, Ney et Victor essayèrent d'emporter les hauteurs où
-la Lette prend sa source. (Voir la carte n<sup>o</sup> 64.) Ils les abordèrent
-avec la résolution de s'en rendre maîtres. Mais après une perte de
-quelques centaines d'hommes, ils reconnurent que ce ne pouvait être
-que par une attaque sérieuse, c'est-à-dire par une bataille, qu'on en
-viendrait à bout. Il ne fallait donc pas verser inutilement un sang
-précieux, et le mieux était de s'arrêter jusqu'à ce qu'on eût pris un
-parti décisif, Ney et Victor campèrent au pied des hauteurs. La
-première division de la vieille garde sous Mortier s'établit à
-Corbeny, la cavalerie de la vieille garde à Craonne, et dans la
-campagne environnante. La seconde division de la vieille garde passa
-la nuit en arrière de Berry-au-Bac, et un peu en deçà de l'Aisne, à
-Cormicy. Marmont était en route sur ce point, pour former
-l'arrière-garde de l'armée, et la flanquer pendant les graves
-opérations qu'elle allait entreprendre.</p>
-
-<p>Il fallait nécessairement, comme nous l'avons déjà dit, livrer
-bataille, quelque douteux que fût le résultat par suite de la force
-numérique et de la position de l'ennemi, car sans avoir vaincu
-Blucher, on ne pouvait ni se reporter sur Schwarzenberg, ni aller
-chercher les garnisons à la frontière. Mais la manière d'engager la
-bataille donnait naissance à plus d'une question.
-<span class="sidenote" title="En marge">Raisons qui obligent Napoléon à préférer l'attaque du
-plateau de Craonne à toute autre opération.</span>
-Aborder directement
-le plateau de Craonne qui court pendant plusieurs lieues entre
-l'Aisne et la Lette, pour rejeter l'ennemi sur la <span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span> Lette, et
-de la Lette dans la plaine de Laon, c'était aborder la difficulté par
-son côte le plus ardu, et, comme on dit proverbialement, prendre le
-<cite>taureau par les cornes</cite>. Il y avait un moyen qui semblait moins
-difficile, c'était, au lieu de s'arrêter à gauche pour y combattre, de
-défiler tout simplement par notre droite, de suivre la grande chaussée
-de Reims à Laon par Corbeny et Festieux, et de descendre dans la
-plaine de Laon, où probablement, en descendant en masse, on eût
-refoulé l'ennemi sur Laon. Mais outre qu'il y avait sur cette route
-plus d'un obstacle à surmonter, on livrait ainsi la route de Paris, et
-l'ennemi ayant Soissons en son pouvoir, était maître, vaincu ou non,
-de rejoindre la Marne et la Seine, de s'y réunir à Schwarzenberg, et
-de marcher sur Paris avec 200 mille hommes. Sans doute la même chose
-devait arriver en se portant sur la frontière, comme Napoléon en avait
-le projet, pour y rallier les garnisons; mais il ne songeait à le
-faire qu'après avoir affaibli Blucher par une grande défaite, après
-avoir considérablement ébranlé le moral des coalisés, et ranimé au
-même degré le courage des Parisiens et de l'armée. Il importait donc
-d'aborder Blucher de façon à tendre un bras vers Soissons, et un autre
-vers Laon (considération décisive dont les critiques militaires n'ont
-pas tenu compte), et dès lors il n'y avait qu'un moyen, c'était, coûte
-que coûte, de gravir sur notre gauche le plateau de Craonne, et de
-faire de ce premier succès le premier acte contre Blucher. Parvenu sur
-ce plateau, on trouvait un chemin qui en longeait le sommet jusqu'à
-Soissons. On pouvait le suivre, <span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span> jeter par un effort de notre
-droite l'ennemi sur la Lette, puis par un second effort le refouler de
-la Lette dans la plaine de Laon, et si enfin on parvenait à lui
-enlever Laon, on aurait terminé la série des opérations contre
-Blucher, de la manière la plus désirable et la plus décisive. On
-pouvait, à la vérité, adopter un parti moyen, et par exemple ne pas
-essayer d'emporter le plateau de Craonne, ne pas s'avancer non plus
-sur la route de Reims à Laon, mais pénétrer entre deux, à la faveur
-d'un ravin qui donnait entrée dans la vallée de la Lette, et
-s'enfoncer ainsi en colonne serrée dans cette vallée, en ayant à
-gauche les hauteurs de Craonne, à droite celles de la Bôve. Mais il
-fallait pour cela s'engager dans une gaine étroite, au milieu de
-villages boisés et marécageux, avec le danger de voir l'ennemi fondre
-sur nous des hauteurs qui bordent la Lette de toutes parts, et on
-aurait eu besoin de vieilles troupes, froidement intrépides, pour
-s'aventurer dans ce coupe-gorge.</p>
-
-<p>L'enlèvement du plateau de gauche par un coup de vigueur, convenait
-mieux à des troupes jeunes, impétueuses, soutenues par deux divisions
-de vieille garde; et d'ailleurs, si la position était redoutable, on
-avait l'avantage de n'avoir affaire de ce côté qu'à une aile des
-alliés, laquelle était séparée du reste de leur armée par tant
-d'obstacles qu'elle ne serait pas facilement secourue.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Forces russes chargées de la garde du plateau.</span>
-Napoléon se décida donc pour une attaque par sa gauche sur le plateau
-de Craonne. Il y avait sur ce plateau toute l'infanterie de
-Wintzingerode, confiée en ce moment au comte de Woronzoff, et tout le
-<span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span> corps de Sacken, avec Langeron en réserve, c'est-à-dire une
-cinquantaine de mille hommes pourvus d'une nombreuse artillerie.
-<span class="sidenote" title="En marge">Plan de Blucher.</span>
-Blucher, par les tentatives de la veille, par la direction de nos
-mouvements, qu'il discernait parfaitement des hauteurs qu'il occupait,
-avait bien deviné que nous attaquerions le plateau de Craonne, et, sur
-le conseil de M. de Muffling, quartier-maître général de l'armée de
-Silésie, il avait résolu de former une seule masse de presque toute sa
-cavalerie, de la porter sur la grande route de Laon à Reims, dans le
-pays découvert, et de la précipiter, au nombre de douze ou quinze
-mille cavaliers, sur notre flanc droit et sur nos derrières. S'il
-réussissait, il nous coupait de Berry-au-Bac, et puis nous jetait dans
-l'Aisne. La combinaison pouvait en effet avoir de graves conséquences
-pour nous, mais il fallait deux choses, que nous n'eussions pas
-emporté le plateau, et que la seconde division de la vieille garde,
-ainsi que le corps de Marmont, destinés à couvrir nos flancs et nos
-derrières, se fussent laissé enfoncer par la cavalerie ennemie, ce qui
-n'était guère vraisemblable.</p>
-
-<p>Cette expédition de cavalerie fut confiée à Wintzingerode, regardé
-parmi les alliés comme le plus alerte de leurs officiers
-d'avant-garde, et c'est pour ce motif qu'il avait laissé son
-infanterie et son artillerie légère au comte de Woronzoff. Presque
-toute la cavalerie des alliés fut donc dirigée sur la Lette à travers
-le pays fourré qui forme les deux bords de cette petite rivière, et,
-la Lette franchie, elle fut par un long détour accumulée sur la grande
-chaussée de Laon à Reims. (Voir la carte n<sup>o</sup> 64.) <span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span> Kleist
-devait avec son infanterie appuyer Wintzingerode; la cavalerie
-d'York devait surveiller les deux bords de la Lette; Bulow était
-chargé de garder Laon, tandis que Woronzoff, Sacken et Langeron
-défendraient jusqu'à la dernière extrémité le plateau de Craonne.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Plan de Napoléon, fondé sur la nature des lieux.</span>
-Le 7 mars au matin, Napoléon arrêta son plan d'attaque. Nous avons dit
-que le plateau de Craonne se composait d'une suite de hauteurs à
-sommet aplati, s'allongeant entre l'Aisne et la Lette qu'elles
-séparent, et s'étendant jusqu'aux environs de Soissons. C'était la
-partie la plus avancée de ce plateau, formant, ainsi qu'on vient de le
-voir, une espèce de promontoire au milieu de la plaine de Craonne,
-qu'il fallait emporter. Si on avait dû l'escalader d'un seul coup, la
-tâche eût été trop difficile. Il y avait comme une première marche à
-gravir, c'était ce qu'on appelle le petit plateau de Craonne,
-s'élevant au-dessus de Craonnelle, et fort heureusement occupé par nos
-troupes dès la veille. Il devait nous servir de point de départ pour
-nous élever plus aisément sur le plateau lui-même. Afin de rendre
-l'opération moins meurtrière, Napoléon résolut de la seconder par deux
-attaques de flanc, que permettait la nature du sol. Deux ravins
-descendaient du plateau, l'un, celui d'Oulches, situé à notre gauche,
-et plongeant sur l'Aisne, l'autre, celui de Vauclerc, situé à notre
-droite, et donnant dans la vallée de la Lette, au milieu de laquelle
-se trouve la célèbre abbaye de Vauclerc. Ces deux ravins aboutissant,
-l'un à gauche, l'autre à droite, sur les flancs du plateau, à un
-endroit qu'on nomme <span class="pagenum"><a id="page460" name="page460"></a>(p. 460)</span> la <i>ferme d'Heurtebise</i>, fournissaient le
-moyen de prendre à revers les troupes qui défendraient la position
-principale. Ney, avec ses deux divisions de jeunes garde, et ayant
-pour appui une partie de la cavalerie Nansouty, devait s'engager dans
-le vallon d'Oulches, tandis que Victor, avec ses deux divisions de
-jeunes garde s'engageant dans celui de Vauclerc, viendrait déboucher
-sur le plateau, assez près de Ney, vers la ferme d'Heurtebise.
-Napoléon, au centre avec la vieille garde, la réserve d'artillerie et
-le gros de la cavalerie, était sur le petit plateau de Craonne, prêt à
-ordonner l'attaque du grand plateau, lorsque le mouvement de ses ailes
-lui en donnerait la possibilité. En ce moment, Marmont arrivait de
-Berry-au-Bac pour couvrir nos derrières. Toutes nos troupes ayant dû
-défiler les unes après les autres par l'unique pont de Berry-au-Bac,
-la plus grande partie de notre artillerie était en arrière,
-circonstance regrettable en face d'un ennemi qui avait réuni en avant
-de sa position un nombre considérable de bouches à feu.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Bataille de Craonne, livrée le 7 mars.</span>
-À dix heures du matin, Napoléon donna le signal de l'attaque. Victor à
-droite s'engagea dans le vallon de Vauclerc, Ney à gauche dans celui
-d'Oulches.
-<span class="sidenote" title="En marge">Attaques de flanc opérées par Ney et Victor, afin de rendre
-abordable le centre du plateau.</span>
-Victor, avec une brigade de la division Boyer, se dirigea
-sur le parc de l'abbaye de Vauclerc, où il trouva l'infanterie de
-Woronzoff bien postée, et protégée par une nombreuse artillerie qui
-tirait du sommet du plateau. Après des pertes sensibles, Victor se
-rendit maître du parc de Vauclerc. Au-dessus s'élevaient en étages des
-maisons et des jardins situés sur le flanc même de la hauteur.
-L'ennemi y avait <span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span> une réserve qu'il voulut jeter sur la
-division Boyer, mais trop tardivement. Cette division, solidement
-établie dans les bâtiments et les jardins de l'abbaye, ne se laissa
-pas arracher le poste qu'elle avait conquis. L'ennemi l'accabla
-d'obus, mit en feu les bâtiments où elle s'était logée, mais elle tint
-ferme au milieu des flammes.</p>
-
-<p>Pendant ce temps on entendait de l'autre côté du plateau, dans le
-vallon d'Oulches, le canon de Ney aux prises avec Sacken, et
-s'efforçant d'enlever la ferme d'Heurtebise. Le plateau étant étranglé
-en cet endroit, il y avait peu de distance entre l'extrémité du ravin
-de Vauclerc et celle du ravin d'Oulches, et les deux maréchaux
-combattaient fort près l'un de l'autre. (Voir la carte n<sup>o</sup> 64.) Ney
-s'était engagé dans la vallée d'Oulches avec ses deux divisions et la
-cavalerie de Nansouty. Il avait formé son infanterie en deux colonnes,
-et s'était avancé sous une mitraille épouvantable, car les Russes
-avaient accumulé l'artillerie à chacun des débouchés. Les soldats de
-Ney, jeunes et ardents, supportèrent bravement ce feu, et parvinrent
-jusqu'au bord du plateau. Mais arrivés là ils trouvèrent l'infanterie
-de Sacken sur plusieurs lignes, les fusillant à bout portant, et ils
-furent refoulés dans le fond du ravin.
-<span class="sidenote" title="En marge">Difficultés que Ney rencontre, et qu'il surmonte avec sa
-vigueur accoutumée.</span>
-Cependant le destin de la
-guerre dépendait du résultat de cette bataille, et Ney ne voulait pas
-que ce résultat dépendît de la mauvaise conduite des troupes qu'il
-commandait. Sans se décourager, avec cet élan auquel ses soldats ne
-résistaient jamais, il rallie ses bataillons au fond du ravin, leur
-parle, les ranime, puis imagine de les réunir en une seule <span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span>
-colonne, et de fondre au pas de course sur l'ennemi, afin de ne pas
-lui laisser le temps d'user de ses feux. La colonne se forme en effet
-avec la résolution de vaincre ou de périr, puis elle s'avance le long
-du ravin, et parvenue à son extrémité, elle s'élance, le maréchal en
-tête, sous une grêle de balles. Elle vole, elle aborde comme la foudre
-l'infanterie surprise de Sacken, la renverse et l'oblige à reculer.
-Cette infanterie plie sous un pareil effort, et rétrograde jusqu'à un
-petit hameau qu'on appelle Paissy, en laissant aux divisions de Ney
-l'espace nécessaire pour se déployer. (Voir la carte n<sup>o</sup> 64.) Tandis
-que la gauche de Ney prend pied sur le plateau, sa droite se jette sur
-la ferme d'Heurtebise, y pénètre malgré la résistance de l'ennemi, et
-tue tout ce qui l'occupait. Après quelques instants, l'infanterie de
-Sacken, remise de son émotion, essaie de regagner le terrain perdu,
-mais les soldats de Ney étant en position égale dans ce moment, ne
-veulent pas céder le bord du plateau si chèrement acquis. De part et
-d'autre on se fusille presque à bout portant.
-<span class="sidenote" title="En marge">Vigueur de Victor dans l'attaque de l'abbaye de Vauclerc.</span>
-À l'attaque de droite,
-Victor, encouragé par le succès de Ney, n'entend pas rester en
-arrière. La division Boyer après s'être emparée de l'abbaye de
-Vauclerc, cherche à déboucher sur le plateau, et vient s'établir avec
-la division Charpentier à la lisière d'un petit bois qui s'étend de
-l'abbaye de Vauclerc au hameau d'Ailles. Placée là, elle essuie sans
-s'ébranler le feu de soixante pièces de canon. Ces deux attaques de
-flanc ayant dégagé le centre, Napoléon, à la tête de la vieille garde,
-gravit le plateau presque sans coup férir, et vient <span class="pagenum"><a id="page463" name="page463"></a>(p. 463)</span> prendre
-position en face de la ferme d'Heurtebise. Il forme ainsi une ligne
-qui relie l'attaque de Ney à celle de Victor. Le retard de notre
-artillerie nous laisse exposés au feu des nombreux canons de l'ennemi.
-Pour compenser cette infériorité Napoléon envoie quatre batteries de
-Drouot, qui accourent se déployer entre Ney et Victor. Le feu est
-alors moins inégal, mais toujours horriblement meurtrier, et quoique
-accablées de boulets et de mitraille les deux divisions Charpentier et
-Boyer se soutiennent avec une héroïque fermeté.</p>
-
-<p>À gauche, au centre, à droite, nous avions pris pied sur le plateau,
-mais ce n'était pas assez, il fallait s'y maintenir, s'y étendre, et
-en chasser l'ennemi. Le moment était venu pour la cavalerie de
-soutenir l'infanterie, car au delà de la ferme d'Heurtebise le terrain
-commence à s'élargir. Les escadrons de Nansouty ayant suivi Ney à
-travers le ravin d'Oulches, et ayant débouché avec lui sur le plateau,
-passent entre les intervalles de ses bataillons, et fondent sur
-l'ennemi, les lanciers polonais et les chasseurs à cheval en tête, les
-grenadiers en réserve. Ces braves cavaliers, trouvant ici l'espace
-pour se déployer, s'élancent au galop, renversent plusieurs carrés
-russes, les acculent sur le hameau de Paissy, et n'ont qu'un pas à
-faire pour les précipiter dans un ravin parallèle à celui d'Oulches,
-et donnant sur l'Aisne. Mais en se repliant, l'infanterie russe
-démasque une ligne d'artillerie qui tire à mitraille sur nos
-cavaliers, et les arrête. Ils sont obligés de revenir pour ne pas
-rester sous ce feu destructeur, et sont suivis par douze escadrons
-russes. <span class="pagenum"><a id="page464" name="page464"></a>(p. 464)</span> Ceux-ci à leur tour chargent avec tant d'impétuosité
-qu'ils dépassent les grenadiers à cheval de la garde demeurés en
-seconde ligne. À l'aspect de cette bourrasque de cavalerie, les jeunes
-soldats de Ney perdent contenance et s'enfuient vers le ravin
-d'Oulches, d'où ils s'étaient si bravement élancés à la conquête du
-plateau. En vain Ney, se jetant au milieu d'eux, les appelle de sa
-forte voix, de son geste énergique: ils fuient saisis d'une terreur
-inexprimable, phénomène assez fréquent chez les jeunes gens, que leur
-émotion rend aussi prompts à la fuite qu'à l'attaque. Napoléon, placé
-un peu en arrière et veillant aux vicissitudes de la bataille, envoie
-Grouchy avec le reste de la cavalerie, pour remplir le vide qui vient
-de se former dans sa ligne de bataille, et tendre un voile qui,
-cachant la scène à nos fuyards, leur permette de recouvrer leur
-présence d'esprit.
-<span class="sidenote" title="En marge">Violents engagements de la cavalerie.</span>
-Grouchy arrive, occupe la place, et va charger,
-quand un coup de feu le renverse de cheval. Privée de son chef, notre
-cavalerie demeure immobile. Elle protége pourtant le ralliement de
-l'infanterie de Ney. Vers notre droite Victor à la tête des divisions
-Boyer et Charpentier, persiste à se soutenir à la lisière du bois
-d'Ailles. Blessé gravement, il est remplacé par le général
-Charpentier. Napoléon, craignant que ses ailes qui ont de la peine à
-se maintenir au bord du plateau ne finissent par céder, fait avancer
-une division de la vieille garde pour se déployer entre elles. Ces
-vieux soldats se portent d'un pas résolu entre nos deux ailes, tandis
-qu'au même instant arrivent quatre-vingts bouches à feu bien
-longtemps attendues. Notre infériorité en <span class="pagenum"><a id="page465" name="page465"></a>(p. 465)</span> artillerie cesse
-enfin, et il est temps, car les canons de Drouot sont presque tous
-démontés.
-<span class="sidenote" title="En marge">Mouvement décisif de Napoléon au centre.</span>
-Ces quatre-vingts pièces, mises en batterie entre les
-troupes de Ney et celles de Victor, vomissent bientôt des torrents de
-feu sur les Russes, et leur font essuyer des pertes cruelles.
-L'infanterie de Sacken et de Woronzoff, après avoir tenu quelque
-temps, cède à son tour sous les décharges répétées de la mitraille.
-Elle recule et nous abandonne le terrain.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le plateau est enfin emporté et la bataille gagnée après
-des prodiges d'énergie.</span>
-Alors de notre gauche à
-notre droite on s'ébranle pour la suivre. Les troupes de Victor
-faisant un dernier effort, s'emparent du village d'Ailles, et prennent
-définitivement leur place à la droite de l'armée. Les troupes de Ney
-ne restent point en arrière, et notre ligne entière s'avance dès lors
-en parcourant le sommet du plateau qui tantôt s'élargit, tantôt se
-resserre, et refoule l'infanterie de Sacken et de Woronzoff sur celle
-de Langeron. La cavalerie russe s'efforce en vain de charger pour
-couvrir cette retraite; nos chasseurs et nos grenadiers à cheval se
-précipitent sur elle et la repoussent. Réfugiée derrière son
-infanterie, elle se reforme, et essaie de revenir à la charge. Nos
-dragons la culbutent de nouveau. On parcourt ainsi d'un pas victorieux
-le sommet du plateau, la gauche à l'Aisne, la droite à la Lette,
-dominant de quelques centaines de pieds le lit de ces deux rivières,
-et poussant devant soi les cinquante mille hommes de Sacken, de
-Woronzoff, de Langeron. On les mène de la sorte pendant deux lieues,
-c'est-à-dire jusqu'à Filain, et comme ils paraissent en cet endroit
-vouloir descendre dans la vallée de la Lette, notre gauche portée en
-avant par <span class="pagenum"><a id="page466" name="page466"></a>(p. 466)</span> un rapide mouvement de conversion, les y pousse
-brusquement. Notre artillerie, se dédommageant de sa tardive arrivée,
-les suit au bord de la vallée, et les couvre de mitraille, jusqu'à ce
-qu'ils aient trouvé un abri dans l'enfoncement boisé du lit de la
-Lette.</p>
-
-<p>La nuit approchait, et rien n'annonçait que nous eussions à craindre
-quelque effort de l'ennemi sur nos flancs ou sur nos derrières. En
-effet, cette irruption des quinze mille cavaliers de Wintzingerode,
-dont Napoléon ignorait le projet, mais dont il avait admis la
-possibilité, et contre laquelle il avait pris ses précautions en
-laissant une division de vieille garde et le corps de Marmont au pied
-des hauteurs de Craonne, ne s'était pas encore exécutée, même à la fin
-du jour. Malgré les instances de Blucher, qui attachait beaucoup de
-prix à cette combinaison, la cavalerie de Wintzingerode, engagée dans
-la vallée de la Lette, au milieu d'un pays fourré et marécageux,
-embarrassant l'infanterie de Kleist et embarrassée par elle, n'était
-parvenue à Festieux que très-tard, et n'avait plus osé, l'heure étant
-fort avancée, tenter une entreprise qui pouvait avoir ses dangers
-aussi bien que ses avantages. Blucher avait donc été obligé de s'en
-tenir pour la journée à la perte du plateau de Craonne.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Caractères et résultats de cette sanglante bataille.</span>
-Telle avait été cette sanglante bataille de Craonne, consistant dans
-la conquête d'un plateau élevé, défendu par cinquante mille hommes et
-une nombreuse artillerie, et attaqué par trente mille avec une
-artillerie insuffisante. La ténacité d'un côté, la fougue de l'autre,
-avaient été admirables, et chez nous, les divisions Boyer et
-Charpentier avaient joint <span class="pagenum"><a id="page467" name="page467"></a>(p. 467)</span> à la fougue une rare patience sous
-le feu. Ney avait été, comme toujours, l'un des héros de la journée.
-Les Russes avaient perdu 6 à 7 mille hommes, et on ne sera pas étonné
-d'apprendre que, débouchant sous un feu épouvantable, nous en eussions
-perdu 7 à 8 mille. La différence à notre désavantage eût même été plus
-grande, si notre artillerie, retardée non par sa faute mais par la
-distance, n'était venue à la fin compenser par ses ravages ceux que
-nous avions soufferts. Après ce noble effort de notre armée,
-pouvions-nous le lendemain en tirer d'utiles conséquences? le sang de
-nos braves soldats aurait-il du moins coulé fructueusement pour la
-France? Telle était la question qui allait se résoudre dans les
-quarante-huit heures, et dont la solution, hélas! ne dépendait pas du
-génie de Napoléon, car dans ce cas elle n'eût pas été un instant
-douteuse.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le gain de la bataille de Craonne ne décidait rien, et il
-fallait expulser Blucher de la plaine de Laon.</span>
-Napoléon, quoique satisfait de ce premier résultat et touché du
-dévouement de ses troupes, était fort préoccupé du lendemain; mais sa
-résolution de combattre, toujours déterminée par la nécessité de
-vaincre Blucher avant de se reporter sur Schwarzenberg, était la même.
-Il ne délibérait que sur un point, c'était de savoir, maintenant qu'il
-était maître du plateau de Craonne, par quel côté il descendrait dans
-la plaine de Laon. Mais ici encore une nécessité, presque aussi
-absolue que celle de combattre, le forçait à marcher par la chaussée
-de Soissons à Laon, et c'était la nécessité de se placer entre ces
-deux villes, afin d'intercepter la route de Paris.
-<span class="sidenote" title="En marge">Nécessité d'une seconde bataille, et difficultés à vaincre
-pour la livrer.</span>
-Malheureusement,
-cette chaussée présentait <span class="pagenum"><a id="page468" name="page468"></a>(p. 468)</span> beaucoup plus de difficultés que
-celle de Reims pour pénétrer dans la plaine de Laon. Parvenus à la
-partie du plateau qui se trouve entre Aizy et Filain (voir la carte
-n<sup>o</sup> 64), il nous fallait tourner à droite, descendre dans la vallée de
-la Lette entre Chavignon et Urcel, nous engager dans un défilé, formé
-à gauche par des hauteurs boisées, à droite par le ruisseau d'Ardon
-qui vient de Laon, et qui est bordé de prairies marécageuses. On
-rencontrait successivement sur son chemin les villages d'Étouvelles et
-de Chivy, et on débouchait ensuite par la chaussée de Soissons dans la
-plaine de Laon. S'enfoncer avec toute l'armée dans cet étroit défilé,
-où l'on n'avait guère que la largeur de la chaussée pour man&oelig;uvrer,
-était extrêmement dangereux. L'ennemi, en effet, en occupant fortement
-les villages d'Étouvelles et de Chivy, pouvait nous arrêter court.
-Cependant il n'y avait pas moyen d'opérer autrement, car se reporter à
-droite pour prendre la grande route de Reims à Laon, qui passe l'Aisne
-à Berry-au-Bac, c'était découvrir celle de Soissons, et si on avait dû
-prendre en définitive cette route de Reims, ce n'eût pas été la peine
-de perdre sept mille hommes pour conquérir le plateau de Craonne. La
-grave raison de se tenir toujours à proximité de Soissons l'ayant
-emporté dans la première bataille, devait évidemment l'emporter dans
-la seconde. En conséquence, Napoléon, qui avait bivouaqué le 7 au soir
-sur le plateau, vint s'établir le 8 entre l'Ange-Gardien et Chavignon,
-à l'ouverture du défilé qui conduit dans la plaine de Laon. Il accorda
-cette journée de repos à ses troupes, afin de les laisser respirer,
-<span class="pagenum"><a id="page469" name="page469"></a>(p. 469)</span> et de donner au maréchal Marmont le temps d'entrer en ligne.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Rôle destiné au maréchal Marmont dans les nouvelles
-opérations qu'on allait entreprendre.</span>
-Il voulait se servir de ce maréchal pour parer, autant que possible,
-aux inconvénients de la situation dans laquelle il était forcé de
-s'engager. Le maréchal Marmont venait de recevoir de Paris une
-nouvelle division de réserve, composée, comme celles que commandait le
-général Gérard, de bataillons de ligne formés à la hâte dans les
-dépôts. Elle était de 4 mille conscrits, ayant comme les autres quinze
-à vingt jours d'incorporation, mais conduits par des officiers
-qu'exaltaient le danger de la France et l'honneur menacé de nos armes.
-Cette division placée sous les ordres du duc de Padoue, portait à 12
-ou 13 mille hommes le corps du maréchal Marmont, et à 48 ou 50 mille
-le total des forces de Napoléon, déduction faite des pertes de la
-bataille de Craonne. Il imagina de diriger le corps du duc de Raguse
-sur la route qu'il ne voulait pas suivre lui-même, celle de Reims à
-Laon. Ce corps, passant par Festieux, et n'ayant pas grande difficulté
-à vaincre, viendrait s'établir sur notre droite dans la plaine de
-Laon, et, attirant à lui l'attention de l'ennemi, faciliterait à notre
-colonne principale le passage du défilé d'Étouvelles à Chivy. (Voir la
-carte n<sup>o</sup> 64.) Sans doute, il y avait du danger, même dans cette
-précaution, car sur notre gauche Napoléon débouchant par un défilé
-étroit, sur notre droite Marmont débouchant à découvert dans la plaine
-de Laon, à une distance l'un de l'autre de trois lieues, pouvaient
-être accablés successivement, avant d'avoir eu le temps de se donner
-la main. Mais que faire? <span class="pagenum"><a id="page470" name="page470"></a>(p. 470)</span> Où n'y avait-il pas danger, et
-danger plus grand que celui qu'on allait braver? Il n'était pas
-possible en effet de se détourner de Blucher sans l'avoir battu; il
-n'était pas possible de suivre en masse la route de Reims sans livrer
-celle de Soissons, c'est-à-dire de Paris; dès lors le débouché par le
-défilé d'Étouvelles à Chivy étant la suite d'un enchaînement de
-nécessités, il fallait s'y résigner, en diminuant de son mieux les
-difficultés de l'opération. Évidemment on se donnait plus de chances
-de forcer le défilé en ajoutant à l'attaque de gauche une
-démonstration accessoire sur la droite. D'ailleurs, une fois
-l'obstacle vaincu, Napoléon s'appliquant à s'étendre rapidement à
-droite pour donner la main à Marmont, et celui-ci ne se commettant
-qu'avec mesure dans la plaine de Laon, les principaux dangers de cette
-manière d'opérer pouvaient être conjurés. Au surplus on n'avait, nous
-le répétons, que le choix des périls. Le plus grand de tous eût été
-d'hésiter et de ne pas agir.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La journée du 8 donnée au repos et au ralliement des
-troupes.</span>
-La journée du 8 ayant été accordée au repos et au ralliement des
-troupes, Napoléon résolut de se porter le 9 mars au matin au milieu de
-la plaine humide de Laon. C'était l'audacieux Ney qui devait marcher
-en tête, et forcer le défilé d'Étouvelles à Chivy. Pour lui faciliter
-sa tâche, Napoléon chargea le général Gourgaud de pénétrer pendant la
-nuit avec quelques troupes légères à travers les monticules boisés qui
-dominaient notre gauche, et de tourner le défilé en apparaissant
-brusquement sur le flanc de la chaussée entre Étouvelles et Chivy. La
-division de dragons Roussel avait ordre dès que <span class="pagenum"><a id="page471" name="page471"></a>(p. 471)</span> le défilé
-serait franchi, de se précipiter au galop sur la ville de Laon, pour
-tâcher d'y pénétrer pêle-mêle avec l'ennemi.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Sanglante bataille de Laon livrée les 9 et 10 mars.</span>
-Le maréchal Ney, pour être plus sûr de réussir, se mit en marche le 9,
-bien avant le jour, lorsque les troupes alliées étaient encore
-plongées dans un profond sommeil. Les soldats du 2<sup>e</sup> léger, sous la
-conduite de cet intrépide maréchal, fondirent en colonne serrée sur
-Étouvelles, y surprirent une avant-garde de Czernicheff qu'ils
-passèrent au fil de l'épée, et, après avoir occupé ce petit village,
-se jetèrent sur Chivy dont ils s'emparèrent également.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ney enlève Chivy par un coup de vigueur, et assure ainsi le
-débouché dans la plaine de Laon.</span>
-Il arriva même
-que la petite colonne du général Gourgaud chargée de tourner le
-défilé, ayant trouvé plus de difficulté que la colonne principale, ne
-parut devant Chivy qu'après le maréchal Ney. Elle se réunit toutefois
-à lui au moment où il entrait dans la plaine de Laon. La division de
-dragons Roussel s'élança alors au galop sur la chaussée; mais elle fut
-contenue par la mitraille d'une batterie de douze pièces, qui lui tua
-quelques hommes avec un chef d'escadron. Il fallut donc s'arrêter et
-attendre l'infanterie avant de songer à l'attaque de Laon. Du reste,
-le défilé qu'on avait cru si redoutable était heureusement franchi, et
-toute l'armée pouvait se déployer dans la plaine. Ney se rangea en
-avant de Chivy, vis-à-vis du faubourg de Semilly. (Voir la carte n<sup>o</sup>
-64.) Charpentier prit position à gauche avec les deux divisions de
-jeunes garde du maréchal Victor, Mortier à droite avec la seconde
-division de vieille garde, et avec la division de jeunes garde Poret
-de Morvan. Friant à la tête de la principale division de vieille
-garde, <span class="pagenum"><a id="page472" name="page472"></a>(p. 472)</span> s'établit au centre, en arrière. Venaient enfin la
-cavalerie et la réserve d'artillerie, complétant un total de
-trente-six mille combattants. Marmont à trois lieues sur la droite,
-séparé de Napoléon par des hauteurs boisées, était avec 12 ou 13 mille
-hommes sur la route de Reims, attendant notre canon pour se risquer en
-plaine.</p>
-
-<p>Un épais brouillard couvrait le bassin au milieu duquel Laon s'élève,
-et on voyait à peine les tours de la ville se dresser au-dessus de ce
-brouillard comme sur une mer.
-<span class="sidenote" title="En marge">Attaque et prise des faubourgs de Semilly et d'Ardon.</span>
-Favorisé par cette brume épaisse, Ney se
-jeta sur le faubourg de Semilly bâti au pied de la hauteur que la
-ville couronne; Mortier avec la division Poret de Morvan se jeta à
-droite, sur le faubourg d'Ardon situé de même. La vivacité de
-l'attaque, l'élan d'un heureux début, le brouillard, tout contribua au
-succès de cette double tentative. En une heure nous nous rendîmes
-maîtres des deux faubourgs.</p>
-
-<p>Mais bientôt nous aperçûmes à travers le brouillard qui commençait à
-se dissiper, le site singulier qui devait nous servir de champ de
-bataille, et l'ennemi put se rassurer en voyant le petit nombre de
-soldats qui venaient attaquer ses cent mille hommes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Forme et aspect de la ville de Laon.</span>
-Laon s'élève sur un pic de forme triangulaire, assez semblable à un
-trépied, haut de deux cents mètres, et dominant de tout côté le bassin
-verdoyant qui l'entoure. (Voir la carte n<sup>o</sup> 64.) La vieille ville,
-enceinte de murailles crénelées et de tours, occupe en entier le
-sommet du tertre. Au pied, dans la plaine, se trouvent au sud les deux
-faubourgs de Semilly et d'Ardon, que nous venions d'occuper, au
-<span class="pagenum"><a id="page473" name="page473"></a>(p. 473)</span> nord ceux de la Neuville à gauche, de Saint-Marcel au centre,
-de Vaux à droite, que nous ne pouvions pas voir, parce que la ville
-nous les cachait. Blucher, après avoir cédé le plateau de Craonne à
-nos efforts, était bien résolu à disputer la plaine de Laon, en
-s'attachant fortement au rocher couronné de murs qui la domine, et aux
-faubourgs bâtis tout autour.
-<span class="sidenote" title="En marge">Résolution de Blucher de s'y défendre à outrance.</span>
-Il y avait dans son âme beaucoup trop de
-courage, de patriotisme, d'orgueil, pour abandonner à 48 mille hommes
-un champ de bataille qu'il occupait avec 100 mille, qui était de
-défense facile, d'importance capitale, et après l'abandon duquel il ne
-lui restait qu'à se retirer, sans savoir où il s'arrêterait, car
-l'armée de Silésie était séparée de l'armée de Bohême de manière à ne
-pouvoir plus la rejoindre. Le sort de la guerre tenait donc à cette
-position de Laon, et pour les uns comme pour les autres il fallait en
-être maître ou périr.</p>
-
-<p>Blucher avait un motif de plus de se battre en désespéré. Par suite de
-la jalousie qui régnait entre les Prussiens et les Russes, quoiqu'ils
-fussent les plus unis des coalisés, il s'était répandu chez les Russes
-l'idée fausse qu'à Craonne les Prussiens avaient eu la volonté de les
-laisser écraser. Cette prévention, déraisonnable comme la plupart de
-celles qui s'élèvent entre alliés faisant la guerre ensemble, avait
-amené entre eux une mésintelligence des plus graves; et une bataille
-où personne ne se ménagerait, était, outre toutes les nécessités
-militaires que nous avons rapportées, une véritable nécessité morale
-et politique. Par ces diverses raisons, Blucher avait résolu de
-défendre Laon à outrance, et il <span class="pagenum"><a id="page474" name="page474"></a>(p. 474)</span> avait pris dans cette vue de
-fort bonnes dispositions.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Distribution des forces de Blucher.</span>
-Les troupes prussiennes, qui n'avaient pas combattu la veille étaient,
-partie sur la hauteur de Laon, partie en plaine, en face des faubourgs
-de Semilly et d'Ardon que nous venions d'enlever. Elles devaient
-défendre le poste principal, celui même de Laon. Sur le côté, vers
-notre gauche et vers la droite de l'ennemi, Woronzoff se trouvait
-entre Laon et Clacy, vis-à-vis des hauteurs boisées à travers
-lesquelles nous avions débouché. Les corps des généraux Kleist et
-d'York, confondus en un seul, étaient à l'extrémité opposée,
-c'est-à-dire à notre droite et à la gauche des alliés, faisant face à
-la route de Reims, sur laquelle Marmont était attendu. Restaient
-Sacken et Langeron, que Blucher avait placés derrière la hauteur de
-Laon, à l'abri de nos regards comme de nos coups, et en mesure,
-suivant le besoin, de se porter librement ou sur la chaussée de
-Soissons ou sur celle de Reims. Blucher, dans l'ignorance où il était
-de nos projets, ne savait pas de quel côté aurait lieu la principale
-attaque; il savait seulement par ses reconnaissances, qu'il y avait
-des troupes françaises sur les deux routes, et c'est par ce motif
-qu'il avait disposé une grosse réserve derrière Laon, pour la diriger
-sur le point où le danger se déclarerait.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Blucher reprend les faubourgs de Semilly et d'Ardon.</span>
-Dès que le brouillard fut dissipé, Blucher fit attaquer le faubourg de
-Semilly dont Ney s'était emparé à l'extrémité de la route de Soissons,
-et celui d'Ardon que Mortier avait enlevé un peu à droite de cette
-route dans l'intention de donner la main à Marmont. L'infanterie de
-Woronzoff attaqua Semilly, <span class="pagenum"><a id="page475" name="page475"></a>(p. 475)</span> et celle de Bulow Ardon. Comme il
-est d'usage dans un retour offensif, les Russes et les Prussiens
-mirent une grande vigueur dans leur attaque, pénétrèrent dans les deux
-faubourgs, et en expulsèrent nos soldats. Déjà même la colonne de
-Woronzoff, qui avait enlevé Semilly, s'avançait en masse sur la
-chaussée de Soissons, et son mouvement allait couper la retraite aux
-troupes de Mortier, lesquelles expulsées d'Ardon se trouvaient en
-l'air sur notre droite.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ney les occupe de nouveau.</span>
-À cet aspect, le maréchal Ney se saisissant de
-quelques escadrons de la garde, fond sur l'infanterie russe, l'arrête
-court, donne à son infanterie le temps de se rallier, et la ramène sur
-Semilly qu'il réoccupe victorieusement. Tandis qu'il accomplit cet
-exploit sur notre front, à notre droite le général Belliard,
-remplaçant Grouchy dans le commandement de la cavalerie, se met à la
-tête des dragons d'Espagne (division Roussel), charge à son tour
-l'infanterie de Bulow, la culbute, et rouvre au corps de Mortier le
-chemin d'Ardon.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Acharnement à se disputer ces deux faubourgs.</span>
-Après avoir plusieurs fois pris, perdu, repris, ces faubourgs de
-Semilly et d'Ardon, situés au pied du rocher de Laon, les deux armées
-restèrent acharnées l'une contre l'autre autour de ces deux points.
-L'ennemi rentrait dans la moitié d'un faubourg, on l'en chassait, et
-aussitôt il y revenait. Napoléon, dévoré d'impatience, envoyait aide
-de camp sur aide de camp au maréchal Marmont, pour presser sa marche,
-car il se flattait avec raison que l'apparition de ce maréchal
-produirait chez les coalisés un ébranlement moral, dont on pourrait
-profiter pour les arracher du pied de cette hauteur à laquelle
-<span class="pagenum"><a id="page476" name="page476"></a>(p. 476)</span> ils étaient si fortement attachés. Mais trois lieues de
-marécages et de coteaux boisés à traverser, au milieu d'une nuée de
-Cosaques, laissaient peu d'espérance de communiquer avec Marmont.</p>
-
-<p>En attendant, Napoléon pensant que s'il y avait moyen de déloger
-Blucher du pied de ce fatal rocher de Laon, c'était en le débordant,
-chargea le brave Charpentier avec ses deux divisions de jeune garde,
-lesquelles s'étaient couvertes de gloire l'avant-veille, de filer le
-long des coteaux boisés qui enceignent la plaine, et d'aller enlever
-le village de Clacy sur notre gauche, d'où l'on pouvait partir pour
-tourner Laon par le faubourg de la Neuville et par la route de la
-Fère.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Mouvement sur la gauche et le village de Clacy
-vigoureusement exécuté par le général Charpentier.</span>
-Cet ordre fut vaillamment exécuté. Le général Charpentier, longeant le
-pied des coteaux, et se tenant au-dessus des prairies marécageuses de
-la plaine, tandis que des tirailleurs jetés en avant dans les bois
-divisaient l'attention de l'ennemi, traversa successivement Vaucelles,
-Mons-en-Laonnois, et aborda enfin le village de Clacy qu'occupait une
-division de Woronzoff. Friant, avec une division de la vieille garde,
-le suivait pour l'appuyer au besoin. Charpentier se jeta sur Clacy
-avec une telle vigueur, qu'il y pénétra malgré la plus énergique
-résistance des Russes. Nos jeunes soldats, exaltés par le carnage,
-égorgèrent quelques centaines d'hommes à coups de baïonnette. On fit
-plusieurs centaines de prisonniers. Ce succès sur notre gauche était
-d'assez grande importance pour la suite de la bataille, car il nous
-donnait quelques chances de tourner Blucher. Il fut compensé
-cependant vers notre droite <span class="pagenum"><a id="page477" name="page477"></a>(p. 477)</span> par la perte du faubourg d'Ardon.
-Bulow s'y jeta une dernière fois avec fureur. La division Poret de
-Morvan eut son général tué, et fut obligée de se replier. Mais au
-centre Ney était resté maître du faubourg de Semilly, en tête de la
-chaussée de Soissons. À droite, si nous avions perdu Ardon, nous
-avions occupé le village de Leuilly; à gauche nous étions en
-possession de Clacy, d'où il était possible de tourner Laon. Il y
-avait donc un progrès véritable accompli par la colonne principale que
-dirigeait Napoléon en personne, et, malgré notre infériorité
-numérique, on pouvait espérer encore de conquérir cette plaine de
-Laon, arrosée déjà de tant de sang, mais à condition qu'à notre
-extrême droite, c'est-à-dire sur la route de Reims, tout se passerait
-heureusement.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le sort de la journée attaché à la diversion que le
-maréchal Marmont est chargé d'opérer.</span>
-Sur cette route de Reims en effet, Marmont avait enfin débouché de
-Festieux dans la plaine de Laon. Son canon s'était fait entendre à
-deux heures de l'après-midi, et avait rempli Napoléon d'espérance,
-Blucher d'anxiété.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ce maréchal parvient à déboucher par Festieux et à
-s'emparer d'Athies sur la droite de Laon.</span>
-Il s'était porté par la route de Reims, la jeune division de Padoue en
-tête, sur le village d'Athies, en présence des flots de la cavalerie
-ennemie. (Voir la carte n<sup>o</sup> 64.) Il avait successivement repoussé
-cette cavalerie, puis s'était approché du village même d'Athies. Les
-troupes d'York et de Kleist y étaient en position. Marmont, qui
-entendait de son côté le canon de l'Empereur, et qui sentait le besoin
-de faire quelque chose dans cette journée pour le seconder, crut
-devoir emporter Athies. Voulant en faciliter l'attaque à ses jeunes
-troupes, il plaça quarante <span class="pagenum"><a id="page478" name="page478"></a>(p. 478)</span> bouches à feu sur son front, et
-canonna impitoyablement ce village. Ensuite il le fit assaillir par
-l'infanterie du duc de Padoue, et l'enleva. La journée tirant à sa
-fin, il s'arrêta, et prit position là même où s'était terminé son
-succès.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La journée étant fort avancée, on est obligé de remettre au
-lendemain la suite de la bataille.</span>
-Jusque-là tout allait bien, et la journée, quoiqu'on n'eût accompli
-que la moitié de l'&oelig;uvre, promettait de bons résultats pour le
-lendemain, si on pouvait toutefois conjurer l'infériorité du nombre,
-grave difficulté, car on se battait dans la proportion d'un contre
-deux, avec de jeunes troupes contre les plus vieilles bandes de
-l'Europe. Pourtant on avait exécuté des choses si extraordinaires dans
-cette campagne, et notamment la veille et l'avant-veille, que si le
-lendemain on partait vigoureusement du point où l'on était parvenu, et
-que Marmont attirant à lui la principale masse de l'ennemi, Napoléon
-pût se lancer de Clacy sur les derrières de Laon, le triomphe était
-presque certain. Mais il fallait pour qu'il en fût ainsi bien des
-circonstances heureuses; il fallait d'abord réussir à se concerter à
-grande distance, à travers les bois, les marécages et les Cosaques,
-puis enfin passer la nuit, Marmont surtout, dans des positions peu
-sûres.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Position hasardée de Marmont au village d'Athies.</span>
-Marmont, établi en l'air au village d'Athies, au milieu de la plaine,
-attendait les instructions de Napoléon, et avait envoyé le colonel
-Fabvier pour aller les chercher à la tête de 500 hommes. Était-ce bien
-le cas de les attendre immobile où il était, et n'aurait-il pas dû,
-après avoir aperçu dans la journée des masses immenses de cavalerie,
-prendre pour la nuit position en arrière, vers Festieux par <span class="pagenum"><a id="page479" name="page479"></a>(p. 479)</span>
-exemple, espèce de petit col par lequel il avait débouché dans la
-plaine, et où il aurait été en parfaite sécurité? Mais la crainte mal
-entendue d'abandonner le terrain conquis dans l'après-midi, le retint,
-et l'empêcha d'opérer un mouvement rétrograde que la prudence
-conseillait. Ce qui était moins excusable encore en demeurant au
-milieu de flots d'ennemis, c'était de ne pas multiplier les
-précautions pour se garantir d'une surprise de nuit.
-<span class="sidenote" title="En marge">Légèreté de Marmont, qui passe la nuit au milieu de l'armée
-ennemie, presque sans se garder.</span>Avec une légèreté
-qui ôtait à ses qualités une partie de leur prix, Marmont s'en remit à
-ses lieutenants du soin de sa sûreté. Ceux-ci laissèrent leurs jeunes
-soldats fatigués se répandre dans les fermes environnantes, et ne
-songèrent pas même à protéger la batterie de quarante pièces de canon
-qui avait canonné Athies avec tant de succès. C'étaient de jeunes
-canonniers de la marine, peu habitués au service de terre, qui étaient
-attachés à ces pièces, et qui n'eurent pas le soin de remettre leurs
-canons sur l'avant-train, de manière à pouvoir les enlever promptement
-au premier danger. Tout le monde, chef et officiers, s'en fia ainsi à
-la nuit, dont on aurait dû au contraire se défier profondément.</p>
-
-<p>Il n'y avait que trop de raisons, hélas, de se défier de cette nuit
-fatale, car Blucher, dès qu'il avait entendu le canon de Marmont,
-s'était persuadé que l'attaque par la route de Reims était la
-véritable, que celle qui avait rempli la journée sur la route de
-Soissons était une pure feinte, et qu'il fallait porter par conséquent
-sur la route de Reims le gros de ses forces. Il avait sur-le-champ mis
-en mouvement Sacken et Langeron restés en réserve derrière Laon,
-<span class="pagenum"><a id="page480" name="page480"></a>(p. 480)</span> les avait envoyés, en contournant la ville, à l'appui de
-Kleist et d'York, et y avait ajouté la plus grande partie de sa
-cavalerie qui de ce côté ne pouvait manquer d'être fort utile. La
-journée étant très-avancée quand ce mouvement finissait, il n'avait
-pas voulu néanmoins s'en tenir à des dispositions préparatoires, et
-avait songé à profiter de l'obscurité pour ordonner une surprise de
-nuit exécutée par sa cavalerie en masse.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le corps de Marmont, surpris dans la nuit du 9 au 10, est
-mis en déroute.</span>
-Vers minuit, en effet, tandis que les soldats de Marmont s'y
-attendaient le moins, une nuée de cavaliers se précipitent sur eux en
-poussant des cris épouvantables. De vieux soldats, habitués aux
-accidents de guerre, auraient été moins surpris, et plus tôt réunis à
-leur poste. Mais une panique soudaine se répand dans les rangs de
-cette jeune infanterie, qui s'échappe à toutes jambes. Les artilleurs
-qui n'avaient pas disposé leurs pièces de manière à les enlever
-rapidement, s'enfuient sans songer à les sauver. L'ennemi lui-même au
-sein de l'obscurité se mêle avec nous, et fait partie de cette cohue,
-pendant que son artillerie attelée, galopant sur nos flancs, tire à
-mitraille, au risque d'atteindre les siens comme les nôtres. On marche
-ainsi au milieu d'un désordre indicible, sans savoir que devenir, et
-Marmont emporté par la foule s'en va du même pas qu'elle. Heureusement
-le 6<sup>e</sup> corps, qui faisait le fond des troupes de Marmont, retrouve un
-peu de son sang-froid, et s'arrête à ces hauteurs de Festieux, où il
-aurait été si facile de se procurer pour la nuit une position sûre.
-L'ennemi n'osant pas s'engager plus loin suspend sa poursuite, et nos
-soldats <span class="pagenum"><a id="page481" name="page481"></a>(p. 481)</span> délivrés de sa présence finissent par se rallier, et
-par se remettre en ordre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'accident arrivé au corps de Marmont laisse Napoléon seul
-en présence de toute l'armée de Blucher dans la plaine de Laon.</span>
-Cet accident, l'un des plus fâcheux qui soient jamais arrivés à un
-général, surtout à cause des conséquences dont il fut suivi, ne nous
-avait coûté matériellement que quelques pièces de canon, deux ou trois
-cents hommes mis hors de combat, et un millier de prisonniers, qui
-revinrent en partie le lendemain, mais il ruinait notre entreprise
-déjà si difficile et si compliquée. En apprenant dans la nuit cette
-déplorable échauffourée, Napoléon s'emporta contre le maréchal
-Marmont, mais s'emporter ne réparait rien, et il s'occupa
-immédiatement du parti à prendre. Renoncer à son attaque et se
-retirer, c'était commencer une retraite qui devait aboutir à la ruine
-de la France et à la sienne. Attaquer, quand la diversion confiée à
-Marmont n'était plus possible, quand on allait avoir devant soi les
-masses de l'ennemi accumulées entre Laon et la chaussée de Soissons,
-était bien téméraire. Tous les partis menaient presque à périr.
-N'écoutant que l'énergie de son âme, Napoléon voulut essayer sur Laon
-une tentative désespérée, pour voir si le hasard, qui est si fécond à
-la guerre, ne lui vaudrait pas ce que n'avaient pu lui procurer les
-plus savantes combinaisons.</p>
-
-<p>Il allait se précipiter sur Laon lorsque Blucher le prévint. Ce
-dernier avait songé d'abord à jeter sur Marmont une moitié de son
-armée, le prenant pour notre colonne principale. Mais dans son
-état-major des voix nombreuses s'étaient élevées contre ce projet, et
-on lui avait prouvé qu'il fallait avant tout tenir tête à Napoléon
-devant la ville de Laon. Blucher, <span class="pagenum"><a id="page482" name="page482"></a>(p. 482)</span> malade ce jour-là, et
-cédant plus que de coutume à l'avis de ses lieutenants, avait donc
-suspendu le mouvement prescrit, et s'était décidé à diriger son effort
-droit devant lui, sur Clacy notamment, par où Napoléon menaçait de le
-tourner.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Journée du 10, et efforts désespérés de Napoléon pour
-enlever Laon.</span>
-Au moment où Napoléon ébranlait ses troupes pour renouveler ses
-attaques, trois divisions de l'infanterie de Woronzoff se portant à
-notre gauche, se déployèrent autour du village de Clacy avec
-l'intention de l'enlever. Le général Charpentier, qui avait remplacé
-Victor, était à Clacy avec sa division de jeune garde et celle du
-général Boyer, fort décimées l'une et l'autre par les derniers
-combats. Ney avait de son côté appuyé à gauche pour soutenir le
-général Charpentier, et avait disposé son artillerie un peu en arrière
-et à mi-côte de manière à prendre d'écharpe les masses russes qui
-allaient se jeter sur Clacy. Dès neuf heures du matin une lutte
-opiniâtre recommença autour de cet infortuné village, dont la
-position, heureusement pour nous, était légèrement dominante. Le
-général Charpentier, qui dans ces journées montra autant d'énergie que
-d'habileté, laissa l'infanterie russe s'avancer à petite portée de
-fusil, et puis l'accueillit avec un feu de mousqueterie épouvantable.
-Les officiers et sous-officiers se prodiguaient pour suppléer au
-défaut d'instruction de leurs jeunes soldats, dans lesquels ils
-trouvaient du reste un dévouement sans bornes. La première division
-russe essuya un feu si meurtrier qu'elle fut renversée au pied de la
-position, et immédiatement remplacée par une autre qui ne fut pas
-mieux traitée. Les troupes assaillantes <span class="pagenum"><a id="page483" name="page483"></a>(p. 483)</span> recevaient, outre le
-feu de Clacy, celui de l'artillerie du maréchal Ney, laquelle,
-très-avantageusement placée, comme nous venons de le dire, exerçait
-d'affreux ravages. À la vérité, quelques-uns des projectiles de cette
-artillerie atteignaient nos soldats à Clacy, mais dans l'ardeur dont
-on était animé, on ne songeait avant tout qu'à arrêter l'ennemi et à
-le détruire, n'importe à quel prix.</p>
-
-<p>La même attaque, renouvelée cinq fois par les Russes, échoua cinq fois
-devant l'héroïsme du général Charpentier et de ses soldats. Les Russes
-rebutés se replièrent alors sur Laon. Napoléon, reprenant un peu
-d'espérance, et se flattant d'avoir peut-être fatigué la ténacité de
-Blucher, porta les deux divisions de Ney (Meunier et Curial) droit sur
-Laon, par le faubourg de Semilly que nous n'avions pas cessé
-d'occuper. Nos jeunes soldats, lancés par Ney sur la hauteur,
-renversèrent tout devant eux, gravirent l'une des faces du pic
-triangulaire de Laon, et, profitant de la forme du terrain, creuse et
-rentrante en cet endroit, parvinrent jusqu'aux murailles de la ville.
-Mais la solide infanterie de Bulow les arrêta au pied du rempart, puis
-les criblant de mitraille, les força de redescendre de cette hauteur
-fatale, devant laquelle devait échouer la fortune de nos armes.
-Napoléon, cependant, qui ne renonçait pas encore à arracher Blucher de
-ce poste, envoya fort loin sur notre gauche Drouot à la tête d'un
-détachement, pour voir s'il ne serait pas possible de se porter sur la
-route de La Fère, et d'inquiéter assez l'ennemi pour lui faire lâcher
-prise.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Nécessité pour Napoléon de battre en retraite.</span>
-Drouot après une hardie reconnaissance, ayant <span class="pagenum"><a id="page484" name="page484"></a>(p. 484)</span> déclaré avec
-une sincérité qu'on ne mettait jamais en doute, l'impossibilité de
-cette dernière tentative, Napoléon se résigna enfin à considérer
-Blucher comme inexpugnable. Depuis quarante-huit heures ils l'étaient
-l'un pour l'autre, et Blucher avait été aussi impuissant contre les
-villages de Clacy et de Semilly, que Napoléon contre la hauteur de
-Laon. Mais Napoléon ne pouvait pas être inexpugnable vingt-quatre
-heures de plus, si Blucher, revenant au projet de marcher en masse par
-la route de Laon à Reims, refoulait Marmont sur Berry-au-Bac, et
-passait l'Aisne sur notre droite. Il n'y avait donc pas moyen de
-demeurer où l'on était, et il fallait rebrousser chemin pour se
-replier sur Soissons. Quelque douloureuse que fût cette résolution,
-comme elle était indispensable, Napoléon la prit sans hésiter, et le
-lendemain, 11 mars au matin, il repassa le défilé de Chivy et
-d'Étouvelles, pour se reporter sur Soissons, tandis que Marmont,
-établi au pont de Berry-au-Bac, défendait l'Aisne au-dessus de lui.
-L'ennemi se garda bien de suivre ce lion irrité, dont les retours
-faisaient trembler même un adversaire victorieux. Napoléon put donc
-regagner Soissons sans être inquiété.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Résultat des sanglantes batailles de Craonne et de Laon.</span>
-Ces trois terribles journées du 7 à Craonne, du 9 et du 10 à Laon,
-avaient coûté à Napoléon environ 12 mille hommes, et si elles en
-avaient coûté 15 mille à l'ennemi, c'était une médiocre consolation,
-parce qu'il lui restait près de 90 mille combattans, et que nous n'en
-avions guère plus de 40 mille, même avec la petite division du duc de
-Padoue qui était venue renforcer le maréchal Marmont. <span class="pagenum"><a id="page485" name="page485"></a>(p. 485)</span> Le pis
-de tout cela, c'étaient non la perte numérique mais la perte morale,
-et les conséquences militaires des dernières opérations. Négliger un
-moment Schwarzenberg pour aller de nouveau battre Blucher, et revenir
-ensuite sur Schwarzenberg, soit qu'on tombât directement sur celui-ci,
-soit qu'on recueillît auparavant les garnisons, était la dernière
-combinaison que Napoléon avait imaginée, et qui devait, si la fortune
-ne le trahissait pas, le conduire à expulser les ennemis du
-territoire. Mais n'ayant pas battu Blucher, bien qu'il l'eût rudement
-traité, il allait être suivi par cet infatigable adversaire en se
-rejetant sur Schwarzenberg, et il était exposé à les voir se réunir
-tous deux pour l'accabler. Le danger était évident et très-difficile à
-conjurer.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se replie sur Soissons.</span>
-Napoléon rentra donc fort triste dans Soissons, mais moins triste que
-l'armée qui comprenait bien la situation et commençait à craindre que
-tant d'efforts ne fussent impuissants pour sauver la France. Mais
-l'inflexible génie de Napoléon, éclairé par sa grande expérience,
-laquelle lui montrait que les chances de la guerre sont inépuisables,
-et qu'il n'y a jamais à désespérer pourvu qu'on persévère,
-l'inflexible génie de Napoléon n'était point abattu. Il comptait
-encore sur de faux mouvements de l'ennemi, et se flattait qu'une faute
-du présomptueux Blucher, peut-être du prudent Schwarzenberg lui-même,
-lui rendrait bientôt sa fortune perdue. Il n'avait pas cessé, au
-surplus, d'être placé entre ses deux adversaires, et en mesure par
-conséquent d'empêcher leur jonction; il avait encore <span class="pagenum"><a id="page486" name="page486"></a>(p. 486)</span> à Paris
-quelques ressources, et, s'il livrait cette capitale à elle-même, pour
-se porter vers les places, il en devait trouver là de bien plus
-considérables, avec lesquelles il pourrait peut-être changer la face
-des choses. Il conserva donc une fermeté dont peu d'hommes de guerre
-ont donné l'exemple, et peut-être aucun, car jamais mortel n'était
-descendu d'une position si haute dans une situation si affreuse. Il
-avait en effet soulevé le monde contre sa personne, et en avait
-complétement détaché la France!
-<span class="sidenote" title="En marge">Tandis que Napoléon remet un peu d'ordre dans son armée, et
-lui procure quelque repos et quelques vivres, le corps de Saint-Priest
-vient s'offrir à ses coups.</span>
-Il lui restait, à la vérité, un corps
-d'admirables officiers, formés à son école, remplis d'un saint
-désespoir qu'ils communiquaient à l'héroïque jeunesse de France,
-ramassée en marchant pour la faire tuer avec eux; il lui restait son
-inépuisable génie, l'orgueil de sa grande fortune, et il n'était pas
-troublé, sans doute aussi parce que, même dans sa chute, il
-entrevoyait une gloire ineffaçable. Rentré dans Soissons que l'ennemi
-n'avait pas osé garder, il attendait, l'&oelig;il fixé sur ses
-adversaires, lequel d'entre eux commettrait la faute dont il espérait
-profiter. Il y était depuis vingt-quatre heures, occupé à donner du
-pain, des souliers, quelque repos, et une organisation un peu
-meilleure à ses jeunes soldats, lorsqu'un des nombreux ennemis
-attachés à sa suite vint se placer à portée de ses coups. C'était le
-général de Saint-Priest qui amenait un nouveau détachement tiré du
-blocus des places, où il avait été remplacé par des milices
-allemandes. Il était venu des Ardennes sur Reims, et avait expulsé de
-cette ville le détachement de Corbineau. C'étaient quinze mille
-soldats russes ou prussiens, commandés par <span class="pagenum"><a id="page487" name="page487"></a>(p. 487)</span> un excellent
-officier, Français malheureusement, que la haine du régime de 1793
-avait conduit jadis en Russie, et qui n'avait pas su en revenir
-lorsque ce régime avait cessé d'ensanglanter la France. Ce n'était pas
-là une proie assez importante pour dédommager Napoléon de ses derniers
-échecs, mais en se jetant sur elle il pouvait faire sentir encore le
-danger de son voisinage, et rendre ses adversaires plus circonspects.
-En attendant une meilleure fortune, celle-là n'était point à
-dédaigner.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Combat de Reims, et destruction du corps du Saint-Priest.</span>
-Tandis que Blucher était arrêté au bord de l'Aisne, par la position
-que Marmont avait prise à Berry-au-Bac, Napoléon fit ses dispositions
-pour courir de Soissons à Reims, et accabler le corps de Saint-Priest.
-Le 12 au soir il prescrivit à Marmont de laisser à Berry-au-Bac les
-forces indispensables, de se porter sur Reims avec le reste, tandis
-que lui s'y rendrait par la route de Fismes. Ils devaient, le
-lendemain 13 au matin, opérer leur jonction à une lieue de Reims. Le
-plus grand secret fut ordonné et observé.</p>
-
-<p>Le 12 mars, dans la nuit, Napoléon après avoir fait mettre à Soissons
-trente bouches à feu en batterie, derrière des sacs à terre et des
-tonneaux, après avoir détruit tous les obstacles qui nuisaient à la
-défense, après avoir laissé pour garnison quelques fragments de
-bataillons et un bon commandant, partit pour Reims avec la
-demi-satisfaction que devait lui inspirer le succès vers lequel il
-marchait. Dès la pointe du jour, il rencontra le corps de Marmont et
-le maréchal lui-même, auquel il adressa quelques reproches, moins
-sévères toutefois qu'il n'aurait eu le droit de les faire, et poussa
-sur <span class="pagenum"><a id="page488" name="page488"></a>(p. 488)</span> Reims les trente mille hommes qu'il avait réunis pour ce
-coup de main.</p>
-
-<p>En route, on trouva sur la droite, au village de Rosnay, deux
-bataillons prussiens qui faisaient la soupe. (Voir la carte n<sup>o</sup> 64.)
-On troubla leur repas en les prenant tous, malgré une certaine
-résistance de leur part, puis on arriva en face de Reims. Napoléon,
-qui aurait voulu enlever le corps de Saint-Priest tout entier,
-songeait à faire passer la Vesle à ses troupes à cheval, et à les
-porter au delà de Reims pour couper la retraite à l'imprudent ennemi
-tombé dans ses filets. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) Mais les alliés avaient
-détruit le pont qu'il eût été trop long de rétablir, et il fallut se
-borner à culbuter sur Reims les troupes de Saint-Priest qui en étaient
-sorties pour défendre les hauteurs. On les aborda avec la plus grande
-vigueur, et après un combat fort court on les rejeta des hauteurs sur
-la ville. Alors l'Empereur lança sur elles les régiments des gardes
-d'honneur. Le général Philippe de Ségur, qui commandait l'un de ces
-régiments, tourna l'extrême gauche de l'ennemi, culbuta sa cavalerie,
-et enleva onze pièces de canon. L'infanterie russe prise à revers par
-ce mouvement se précipita sur Reims. Elle voulut défendre les portes
-de la ville, mais on enfonça ces portes à coups de canon, puis on
-entra pêle-mêle avec elle, et on ramassa quatre mille prisonniers. Ce
-rapide coup de main qui nous avait à peine coûté quelques centaines
-d'hommes, en fit perdre environ six mille au corps de Saint-Priest,
-qui fut pour le moment rejeté assez loin. M. de Saint-Priest lui-même
-y perdit la vie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page489" name="page489"></a>(p. 489)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Le combat de Reims, en procurant quelque
-consolation à Napoléon, ne lui rend pas la position qu'il avait après
-Montmirail et Montereau.</span>
-Ce succès, sans rendre à Napoléon l'ascendant qu'il avait après
-Montmirail, avait l'avantage de procurer quelques consolations à son
-armée, et de contenir l'ennemi, qui sentait la nécessité de réfléchir
-à ses moindres mouvements en face d'un tel adversaire. Il s'arrêta à
-Reims pour voir ce qu'allaient lui conseiller les événements.</p>
-
-<p>La situation avait en effet bien changé, militairement et
-politiquement, pendant les dix ou douze jours qu'il venait d'employer
-à se mesurer avec Blucher. En quittant Troyes il avait laissé le
-maréchal Oudinot, le général Gérard, le maréchal Macdonald, à la
-poursuite du prince de Schwarzenberg, avec ordre de pousser celui-ci
-jusqu'au delà de l'Aube, pendant qu'on feignait de négocier un
-armistice à Lusigny. Il avait en même temps ordonné à ses lieutenants,
-qui comptaient trente et quelques mille hommes à eux trois, de faire
-crier <cite>Vive l'Empereur!</cite> aux avant-postes, afin de persuader à
-l'ennemi qu'il n'était pas parti. Mais une telle illusion n'avait pas
-duré vingt-quatre heures. La manière dont s'était exécutée la
-poursuite après son départ, avait été suffisante pour montrer qu'il
-n'y était plus, et le prince de Schwarzenberg qui avait promis de
-reprendre l'offensive aussitôt que Napoléon se détournerait de lui
-pour se jeter sur Blucher, avait tenu parole dès le 27 février au
-matin. Voulant ramener sur l'Aube les troupes françaises qui avaient
-franchi cette rivière à sa suite, il avait dirigé le maréchal de Wrède
-vers Bar-sur-Aube, et le prince de Wittgenstein vers le pont de
-Dolancourt. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) Il avait gardé <span class="pagenum"><a id="page490" name="page490"></a>(p. 490)</span> sous la
-main Giulay et les réserves autrichiennes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Événements entre le prince de Schwarzenberg et les
-maréchaux laissés à la garde de la Seine.</span>
-Le maréchal Oudinot et le général Gérard étaient en position sur
-l'Aube, le maréchal Macdonald sur la Seine. Les deux premiers,
-particulièrement menacés, ayant aperçu le 27 au matin le retour
-offensif de l'ennemi, s'étaient portés, le général Gérard à
-Bar-sur-Aube, et le maréchal Oudinot à Dolancourt, pour disputer sur
-ces deux points le passage de l'Aube. Le maréchal Oudinot jugeant
-mauvaise la position de Dolancourt, car elle était dominée de toute
-part, pensant de plus qu'un mouvement rétrograde décèlerait trop le
-départ de Napoléon, avait imaginé de se tenir en avant de l'Aube, et
-de défendre à outrance les hauteurs d'Arsonval et d'Arrentières.
-Laissant la division des gardes nationales Pacthod pour couvrir le
-pont de Dolancourt, il avait porté sur la hauteur au delà les deux
-brigades de la division Leval, et la brigade qui restait de la
-division Boyer.
-<span class="sidenote" title="En marge">Héroïque combat de Dolancourt soutenu par les troupes
-d'Espagne contre l'armée de Bohême.</span>
-Ces trois brigades tirées d'Espagne, appuyées par les
-dragons venus également d'Espagne, et comprenant 7 mille fantassins et
-2 mille chevaux, avec tout au plus trente bouches à feu amenées du
-fond de la vallée de l'Aube, avaient eu grand'peine à se soutenir en
-présence des cent bouches à feu de l'ennemi. Les brigades Montfort et
-Chassé, mitraillées d'abord, puis assaillies par les cuirassiers
-autrichiens, avaient tenu ferme, et repoussé toutes les attaques,
-tandis que le comte de Valmy passant l'Aube à gué, venait à leur
-secours. Ces deux brigades d'infanterie, complétement enveloppées sans
-en être émues, secourues tour à tour par la brigade Pinoteau, et par
-<span class="pagenum"><a id="page491" name="page491"></a>(p. 491)</span> les dragons d'Espagne qui avaient chargé au galop la
-formidable artillerie des Autrichiens et tué les canonniers sur les
-pièces, avaient conservé leur champ de bataille toute une journée.
-Enfin vers la nuit, voyant fondre sur elles le reste de la grande
-armée de Bohême, elles avaient quitté les hauteurs, regagné le bord de
-la rivière, et opéré leur retraite dans le meilleur ordre. Ce combat
-admirable de 8 à 9 mille hommes contre 30 mille d'abord, puis contre
-40 mille, avait coûté à l'ennemi 3 mille hommes, et à nous 2 mille. Si
-Napoléon n'avait eu que de pareils soldats, le résultat de cette
-grande lutte eût été certainement différent.</p>
-
-<p>Tandis qu'Oudinot avec les troupes d'Espagne défendait si bien les
-hauteurs en avant de Dolancourt, le général Gérard de son côté avait
-arrêté les Bavarois devant Bar-sur-Aube, et leur avait tué beaucoup
-d'hommes tout en perdant lui-même très-peu de monde, grâce aux
-barricades dont il s'était couvert. Macdonald entendant la canonnade
-avait couru de la Seine à l'Aube, pour coopérer à la défense des
-postes attaqués.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Retraite des maréchaux sur la Seine.</span>
-Bien que ce rude combat, dans lequel le prince de Wittgenstein avait
-été blessé gravement et le prince de Schwarzenberg légèrement, fût de
-nature à rendre l'armée de Bohême plus prudente encore que de coutume,
-pourtant il était facile de reconnaître au nombre de troupes déployées
-que ce n'était là qu'un rideau, et que Napoléon était ailleurs. Si le
-prince de Schwarzenberg avait pu conserver encore un seul doute à cet
-égard, il l'aurait perdu en voyant devant lui tout au plus 8 à 9
-mille hommes. <span class="pagenum"><a id="page492" name="page492"></a>(p. 492)</span> Dès lors ses projets de retraite sur Chaumont
-avaient dû être abandonnés, et soit qu'il fût aiguillonné par le blâme
-des alliés, soit qu'il fût jaloux de tenir la parole donnée à l'armée
-de Silésie, il avait résolu de se reporter en avant, et de reprendre
-la position de Troyes au moins, pendant que Blucher continuait à
-courir les hasards d'une marche isolée. Le 28 donc il s'était remis en
-mouvement, et les trois généraux français, jugeant avec raison que
-l'Aube n'était pas tenable, que la position de Troyes elle-même
-pouvait être tournée de tout côté, s'étaient repliés sur la Seine
-entre Nogent et Montereau, livrant à chaque pas de vigoureux combats
-d'arrière-garde. Le prince de Schwarzenberg les avait suivis, avait
-réoccupé Troyes, et bordé la Seine de Nogent à Montereau. Il avait
-pris la ferme résolution, Blucher avançant sur Paris, de ne pas le
-laisser avancer seul.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Aggravation de la situation politique comme de la situation
-militaire.</span>
-Militairement la situation s'était donc fort gâtée pendant les dix ou
-douze jours employés par Napoléon à combattre Blucher. Politiquement,
-elle était singulièrement empirée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Rupture des conférences de Lusigny.</span>
-Les conférences de Lusigny avaient été définitivement abandonnées, le
-prince de Schwarzenberg n'en ayant plus besoin pour se débarrasser de
-la poursuite de Napoléon, et Napoléon s'obstinant à cacher une
-question de frontières sous une question d'armistice. En entrant à
-Troyes, le prince avait congédié les commissaires qui avaient essayé
-un instant d'arrêter l'effusion du sang par une suspension d'armes. Du
-reste, il l'avait fait avec regret, et contraint uniquement par
-l'esprit qui régnait dans la coalition.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page493" name="page493"></a>(p. 493)</span> <span class="sidenote" title="En marge">À Châtillon le délai fatal approche. Secrètes
-instances de M. de Metternich pour qu'on traite à tout prix.</span>
-À Châtillon également on était à la veille de rompre. Nous avons dit
-qu'en faisant signer à Chaumont le traité du 1<sup>er</sup> mars, lord
-Castlereagh avait obtenu qu'on fixât un délai fatal, après lequel on
-cesserait d'attendre le contre-projet demandé à M. de Caulaincourt. Le
-délai fixé était celui du 10 mars, et on avait déclaré à M. de
-Caulaincourt qu'après le 10 mars le congrès serait dissous, et toute
-négociation remise jusqu'à la destruction des uns ou des autres. Le
-prince Esterhazy, envoyé secrètement par M. de Metternich à M. de
-Caulaincourt, lui avait renouvelé le conseil de traiter, de traiter à
-tout prix, car ce moment passé on ne voudrait plus négocier avec
-Napoléon, et on viserait à lui ôter non-seulement le Rhin, mais le
-trône. M. de Caulaincourt avait mandé ces détails au quartier général,
-en suppliant l'Empereur de lui permettre de se désister en quelques
-points des bases de Francfort, car, s'il persistait dans ses
-résolutions, la négociation serait rompue à l'instant, et après sa
-grandeur son existence même serait mise en question.</p>
-
-<p>Ce qu'écrivait M. de Caulaincourt, d'après les avis enveloppés, mais
-sincères du prince Esterhazy, était rigoureusement exact.
-<span class="sidenote" title="En marge">Impatience d'en finir chez les alliés.</span>
-À l'impatience d'entrer à Paris qu'éprouvait Alexandre, à la haine
-furieuse qui animait les Prussiens, étaient venues s'ajouter les
-excitations du parti royaliste.
-<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de M. de Vitrolles au quartier général des
-souverains, et effet de ses communications.</span>
-M. de Vitrolles expédié, comme on l'a
-vu, avec une commission avouée de M. de Dalberg, mais non avouée de M.
-de Talleyrand, avait réussi, après beaucoup de traverses, à gagner le
-quartier général des alliés, <span class="pagenum"><a id="page494" name="page494"></a>(p. 494)</span> et à s'y faire admettre, en se
-servant des signes de reconnaissance dont il était porteur pour M. de
-Stadion. Quoiqu'il fût tout à fait inconnu des ministres de la
-coalition, ils avaient fini par prendre confiance en lui, en écoutant
-son langage sincère et passionné, en écoutant surtout l'énumération
-des noms considérables dont il s'autorisait. C'était le premier
-message sérieux que recevaient les souverains alliés, et il produisait
-chez eux, outre beaucoup de satisfaction, un redoublement de courage,
-car l'espérance de trouver dans Paris même un parti qui leur en
-ouvrirait les portes, et une fois entrés les aiderait à constituer un
-gouvernement avec lequel ils pourraient traiter, cette espérance,
-d'abord très-vive quand ils avaient passé le Rhin, très-affaiblie
-depuis en voyant si peu de manifestations royalistes éclater autour
-d'eux, se réveillait maintenant, et augmentait fort leur résolution de
-marcher en avant. Ils avaient longuement questionné M. de Vitrolles
-sur l'intérieur de Paris, s'étaient plaints de n'en rien savoir, et
-lui avaient répété le thème en usage, que, n'étant pas venus pour ou
-contre la cause d'une dynastie, ils ne songeraient à écarter Napoléon
-du trône que si la France en manifestait le v&oelig;u formel, qu'alors
-ils seraient heureux de contribuer à la délivrer du joug qui pesait
-sur elle et sur l'Europe. À cela M. de Vitrolles, s'appuyant des noms
-de MM. de Talleyrand et de Dalberg fort appréciés au camp des alliés,
-et beaucoup plus que les noms les plus qualifiés parmi les royalistes,
-avait répondu que la France, tremblante sous la tyrannie impériale,
-n'osait pas manifester <span class="pagenum"><a id="page495" name="page495"></a>(p. 495)</span> ses véritables sentiments, que sachant
-d'ailleurs les cours de l'Europe occupées à négocier à Châtillon avec
-Napoléon, elle était encore moins disposée à lever contre lui
-l'étendard de la révolte, étendard que les souverains armés n'osaient
-pas lever eux-mêmes, mais que si on rompait définitivement avec lui,
-les monarques alliés verraient éclater autour d'eux un élan unanime en
-faveur de la maison de Bourbon. Il était malheureusement vrai que
-l'aversion de la France pour le despotisme et pour la guerre
-affaiblissait en elle l'horreur de l'étranger, et que bien qu'elle eût
-complétement oublié les Bourbons, elle accepterait volontiers tout
-gouvernement, quel qu'il fût, qui la débarrasserait de souffrances
-devenues insupportables.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les souverains répondent qu'ils attendent pour rompre avec
-Napoléon et écouter les ennemis de sa dynastie l'expiration du délai
-fatal fixé à Châtillon.</span>
-Cette vérité, sans doute exagérée par
-l'envoyé de MM. de Talleyrand et de Dalberg, avait fait naturellement
-impression sur les ministres et les souverains réunis à Troyes, et ils
-avaient répondu à M. de Vitrolles qu'on était obligé de continuer
-jusqu'au terme convenu les conférences de Châtillon; que si Napoléon
-acceptait les frontières de 1790, on traiterait avec lui; que dans le
-cas contraire, on romprait, et on entendrait alors tout ce qui
-pourrait être dit en faveur d'un autre gouvernement que le sien,
-pourvu que ce gouvernement convînt à la France et présentât des
-chances de durée. Mais les partisans de la guerre à outrance,
-quoiqu'ils n'eussent pas besoin d'être excités, en apprenant ces
-communications, avaient senti redoubler leur désir de rompre à
-Châtillon, et de marcher sur Paris. C'était là le motif des avis
-réitérés et secrets que l'Autriche faisait parvenir à <span class="pagenum"><a id="page496" name="page496"></a>(p. 496)</span> M. de
-Caulaincourt. Quelques moments encore et tout allait donc changer de
-face<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Lien vers la note 17"><span class="smaller">[17]</span></a>!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon, loin de vouloir céder, fait convoquer le conseil
-de l'Empire, dans l'espérance que ce conseil sera indigné en entendant
-les propositions faites à Châtillon.</span>
-À Paris la situation prenait également un aspect des plus menaçants.
-Napoléon avait, comme on l'a vu, envoyé à la régente Marie-Louise le
-traité proposé par les plénipotentiaires à Châtillon, et s'était
-flatté que ce traité déshonorant révolterait quiconque sentait couler
-du sang dans ses veines. Un conseil en effet, réuni le 4 mars en
-présence de Marie-Louise et de Joseph, avait reçu communication de
-toutes les pièces de la négociation. Napoléon, qui avait tant altéré
-la vérité à l'égard des négociations de Prague, et même de celles de
-Francfort, s'était décidé cette fois à la dire tout entière, parce
-qu'il espérait qu'elle soulèverait les c&oelig;urs! Hélas! elle n'avait
-fait que les consterner, énervés qu'ils étaient par un long
-despotisme!
-<span class="sidenote" title="En marge">Séance du conseil de l'Empire.</span>
-On comptait parmi les hommes composant ce conseil de bons
-citoyens, d'honnêtes gens, mais ils avaient autant peur de déplaire à
-Napoléon, en conseillant la paix immédiate, qu'au public, en
-conseillant la continuation de la guerre. Ils n'avaient donc reçu
-qu'avec une sorte de crainte l'invitation de délibérer sur ce grave
-sujet. Dans ce conseil auquel assistaient, outre l'Impératrice et
-Joseph, les grands dignitaires, <span class="pagenum"><a id="page497" name="page497"></a>(p. 497)</span> les ministres, et quelques
-présidents du Conseil d'État, on avait, après la lecture des pièces,
-gardé un long silence de surprise et d'effroi. Puis Joseph qui
-présidait, forçant chacun par une interpellation directe à rompre ce
-silence, les vingt membres présents avaient balbutié leur avis en un
-langage embarrassé, et avec la brièveté non pas de l'énergie mais de
-la faiblesse. Le traité proposé, suivant ces divers opinants, était
-désolant; selon même quelques-uns qui avaient appelé les choses par
-leur nom, il était une véritable capitulation. Il fallait espérer,
-disaient-ils, que le génie de l'Empereur, qui avait opéré tant de
-prodiges, accomplirait encore celui de repousser l'ennemi une dernière
-fois, et de lui arracher des conditions plus acceptables. Toutefois on
-ne connaissait pas la situation, Napoléon seul la connaissait, seul
-pouvait la juger, et émettre un avis éclairé (ce qui était bien vrai
-grâce à la forme du gouvernement); mais si pourtant la situation était
-aussi désespérée qu'on le disait, et qu'elle paraissait l'être, à
-juger des choses d'après les apparences, ne conviendrait-il pas mieux
-de traiter sur le pied des anciennes frontières, que de laisser entrer
-l'étranger dans Paris? On ne pouvait se le dissimuler, si l'étranger
-pénétrait dans la capitale, il ne respecterait pas la dynastie
-glorieuse sous laquelle on avait le bonheur de vivre; il tenterait un
-bouleversement intérieur, et c'était là une calamité qu'il fallait
-écarter à tout prix. Sans doute c'était une perte sensible que celle
-de la Belgique, mais il valait mieux perdre la Belgique que la France,
-et surtout que le trône. D'ailleurs la France, après tout, telle
-qu'elle avait <span class="pagenum"><a id="page498" name="page498"></a>(p. 498)</span> été sous Louis XIV, ayant son empereur à sa
-tête, serait toujours grande, car sa grandeur ne dépendait pas d'une
-ou deux provinces. Napoléon avait assez déployé le génie de la guerre,
-il serait bien à désirer qu'il eût le temps de déployer aussi le génie
-de la paix, et qu'il pût procurer au pays autant de félicité qu'il lui
-avait procuré de gloire. Alors, bientôt remise de son épuisement, la
-France trouverait l'occasion de recouvrer ce que la violence de
-l'étranger lui enlevait aujourd'hui.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ce Conseil plutôt consterné qu'indigné, incline à
-l'adoption des conditions proposées.</span>
-Mais en tout cas, répétaient ces
-hommes asservis qui souhaitaient ardemment la paix sans même oser le
-dire, en tout cas, si Sa Majesté Impériale, qui seule avait le secret
-des affaires, qui seule pouvait prononcer en connaissance de cause,
-inclinait à accepter les anciennes frontières plutôt que de courir de
-nouveaux hasards, le Conseil était d'avis que l'honneur de l'Empereur
-le permettait, car son honneur véritable c'était l'intérêt de la
-France, et l'intérêt de la France c'était la paix immédiate.&mdash;</p>
-
-<p>Certes l'intérêt de la France c'était la paix, mais c'était son
-intérêt un an, deux ans, six ans plus tôt, et c'est alors qu'il aurait
-fallu le dire. Aujourd'hui, à continuer la guerre, il n'y avait de
-danger que pour la dynastie, car assurément on ne ferait la France
-sous les Bourbons ni plus petite, ni plus dénuée d'influence que ne le
-voulaient les plénipotentiaires de Châtillon; il est même certain que,
-dans le soin qu'on apportait à l'affaiblir, la crainte de Napoléon
-entrait pour beaucoup, et qu'avec les Bourbons on chercherait
-infiniment moins à réduire sa puissance naturelle et séculaire. Les
-choses en <span class="pagenum"><a id="page499" name="page499"></a>(p. 499)</span> étant à ce point, il n'y avait pas grand péril à
-risquer encore quelques batailles, pour amener peut-être une
-transaction entre les anciennes et les nouvelles frontières, pour
-avoir Mayence en sacrifiant Anvers. Un seul homme, il faut le nommer,
-M. de Cessac, vota pour qu'on ne souscrivît pas aux propositions de
-Châtillon. Du reste, même dans ce moment suprême, ce fut de la part
-des membres du Conseil de régence un concours de soumission inouï. Les
-plus hardis énonçaient d'un ton un peu plus rogue les mêmes
-bassesses.&mdash;La paix, la guerre, comme l'Empereur voudrait!...&mdash;Tel
-était leur unique avis, en laissant voir cependant que si par hasard
-l'Empereur préférait la paix, c'était bien là ce qu'ils désiraient
-tous<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Lien vers la note 18"><span class="smaller">[18]</span></a>.</p>
-
-<p>Napoléon avait toujours manifesté un extrême dédain pour les réunions
-nombreuses où l'on devait traiter de guerre ou de politique, parce
-qu'en effet il y avait trouvé les hommes tels que les fait le
-despotisme, la plupart ayant peu d'opinion, quelques-uns seulement
-capables de s'en faire une, et parmi ces derniers les uns cherchant la
-pensée du maître pour y conformer la leur, les autres contredisant par
-mauvais caractère ou par mécontentement. Ce Conseil, si Napoléon avait
-pu y assister, aurait bien justifié son sentiment, et révélé les
-conséquences du régime sous lequel il avait fait succomber la France,
-et sous lequel il allait succomber lui-même. Au surplus il eût été
-fort déçu, car c'était une explosion d'indignation patriotique qu'il
-avait voulu provoquer, <span class="pagenum"><a id="page500" name="page500"></a>(p. 500)</span> et on lui envoyait au contraire une
-humble et tremblante supplication pour la paix, écrite entre deux
-peurs: peur de lui, peur de l'ennemi.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Malgré l'humilité que montrent en public les principaux
-personnages de l'État, ils se déchaînent dans les entretiens privés
-contre l'entêtement de Napoléon.</span>
-Mais l'humilité qu'on avait montrée devant son épouse, devant son
-frère et son fidèle archichancelier Cambacérès, on la dépouillait hors
-de la présence de ces témoins redoutés, et on tenait partout ailleurs
-un langage bien différent. De la soumission on passait brusquement à
-une véritable fureur contre son entêtement.&mdash;<cite>Cet homme est fou!</cite>
-était le propos qu'on entendait dans toutes les bouches.&mdash;Il nous fera
-tous tuer, disaient des gens qui n'avaient jamais paru sur un champ de
-bataille.
-<span class="sidenote" title="En marge">Langage imprudent des amis de Joseph.</span>
-Parmi les hommes particulièrement attachés à Joseph, et en
-général c'étaient des employés militaires ou civils qui étaient allés
-chercher à Madrid la faveur qu'ils ne trouvaient point à Paris, on
-commençait à insinuer qu'il fallait remettre dans les mains de Joseph
-le pouvoir de sauver la France. Ces amis de Joseph, fort maltraités
-par Napoléon qui les accusait d'être la cause de nos malheurs en
-Espagne, lui payaient ses mauvais traitements en mauvais propos, et
-disaient qu'il fallait proclamer une régence, en donner la présidence
-à Joseph, avec lequel l'Europe traiterait plus volontiers qu'avec
-Napoléon. Ils prétendaient que ce serait une manière adroite de
-dégager l'orgueil des souverains coalisés, comme celui de Napoléon
-lui-même, et de tirer la France des mains d'un génie qui n'était
-propre qu'à la guerre, pour la remettre dans les mains d'un génie
-essentiellement propre à la paix. C'était vouloir tout simplement
-faire abdiquer Napoléon au profit de Joseph. <span class="pagenum"><a id="page501" name="page501"></a>(p. 501)</span> Aussi
-n'étaient-ce que les plus téméraires, c'est-à-dire les plus
-mécontents, qui osaient tenir ce langage. Ceux qui se bornaient à
-vouloir mettre un terme prochain à la guerre, sans songer à porter la
-main sur le trône, se contentaient de dire qu'il faudrait, en réponse
-à l'espèce de consultation provoquée par Napoléon, lui envoyer une
-adresse dans laquelle on lui demanderait la paix en termes formels.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Joseph, plus mesuré que ses amis, consulte secrètement
-Napoléon pour savoir s'il lui conviendrait qu'on fît une manifestation
-pacifique.</span>
-Les choses furent poussées au point que Joseph, entrant dans la pensée
-de ceux qui voulaient faciliter la paix à son frère au moyen d'une
-manifestation pacifique, imagina de consulter M. Meneval, dont la
-fidélité était inaltérable, et le chargea d'écrire au quartier
-général, pour savoir si une démarche dans le sens de la paix
-conviendrait à Napoléon, et dans quelle forme il désirerait qu'elle
-fût faite. M. Meneval déclara qu'il informerait avant tout l'Empereur
-de ce qui se passait, et qu'il écouterait ensuite les paroles qu'il
-aurait permission d'entendre. En conséquence il écrivit sur-le-champ à
-Napoléon avec la réserve délicate qu'il savait allier à une parfaite
-franchise.</p>
-
-<p>Napoléon en arrivant à Reims trouva la lettre de M. Meneval, et
-plusieurs autres qui donnaient l'idée de cet état de choses. Grâce à
-sa prodigieuse sagacité, que la défiance aiguisait sans la troubler,
-il devina tout, et peut-être dans le premier moment s'exagéra-t-il un
-peu ce qu'il avait deviné. Il fut surtout très-mécontent de ce que le
-duc de Rovigo, ne voulant compromettre personne, et n'attachant pas
-grande importance aux propos tenus autour de Joseph, ne lui avait
-rien mandé de ce qui se passait. <span class="pagenum"><a id="page502" name="page502"></a>(p. 502)</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Irritation de Napoléon en apprenant ce qui se passe, et
-lettre sévère au duc de Rovigo.</span>
-Avec cette promptitude et ce
-défaut de ménagements qui caractérisaient trop souvent sa manière
-d'agir, il adressa au duc de Rovigo la lettre suivante, qui ne
-révélerait qu'un triste despotisme, et ne mériterait pas d'être citée,
-si en même temps elle ne faisait ressortir une inflexibilité de
-caractère bien extraordinaire en de telles circonstances.</p>
-
-<p class="center">«AU MINISTRE DE LA POLICE.</p>
-
-<p class="date">»Reims, le 14 mars 1814.</p>
-
-<p>»Vous ne m'apprenez rien de ce qui se fait à Paris. Il y est question
-d'adresse, de régence, et de mille intrigues aussi plates qu'absurdes,
-et qui peuvent tout au plus être conçues par un imbécile comme Miot.
-Tous ces gens-là ne savent point que je tranche le n&oelig;ud gordien à
-la manière d'Alexandre. Qu'ils sachent bien que je suis aujourd'hui le
-même homme que j'étais à Wagram et à Austerlitz; que je ne veux dans
-l'État aucune intrigue; qu'il n'y a point d'autre autorité que la
-mienne, et qu'en cas d'événements pressés c'est la Régente qui a
-exclusivement ma confiance. Le roi (Joseph) est faible, il se laisse
-aller à des intrigues qui pourraient être funestes à l'État, et
-surtout à lui et à ses conseils, s'il ne rentre pas bien promptement
-dans le droit chemin. Je suis mécontent d'apprendre tout cela par un
-autre canal que par le vôtre..... Sachez que si l'on avait fait faire
-une adresse contraire à l'autorité, j'aurais fait arrêter le roi, mes
-ministres et ceux qui l'auraient signée.&mdash;On gâte la garde nationale,
-on gâte Paris parce qu'on est faible et qu'on ne <span class="pagenum"><a id="page503" name="page503"></a>(p. 503)</span> connaît
-point le pays. Je ne veux point de tribuns du peuple. Qu'on n'oublie
-pas que c'est moi qui suis le grand tribun: le peuple alors fera
-toujours ce qui convient à ses véritables intérêts, qui sont l'objet
-de toutes mes pensées.»</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se charge seul de la réponse à faire au congrès de
-Châtillon.</span>
-Après cette fâcheuse expérience des hommes qui l'entouraient, Napoléon
-se chargea seul de la réponse à faire aux plénipotentiaires de
-Châtillon. Il avait déjà ordonné à M. de Caulaincourt d'user de tous
-les moyens pour alimenter la négociation et en empêcher la rupture,
-sans concéder néanmoins les bases proposées. Il s'agissait toujours du
-contre-projet exigé dans un délai fatal, et que Napoléon, sans s'y
-refuser absolument, éprouvait une extrême répugnance à présenter. Il
-renouvela ses instructions, en termes cette fois aussi sages
-qu'honorables.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Ordre de rompre si les propositions faites sont le dernier
-mot des plénipotentiaires.</span>
-Demandez, écrivit-il à M. de Caulaincourt, si les
-préliminaires proposés, et auxquels on veut que vous opposiez un
-contre-projet, sont le dernier mot des alliés. S'il en est ainsi vous
-romprez immédiatement, quoi qu'il puisse en arriver, et nous dirons à
-la France ce qu'on a voulu nous faire subir. Si au contraire, comme
-c'est probable, on vous répond que ce n'est pas le dernier mot, vous
-répliquerez que, nous aussi, en nous reportant sans cesse aux bases de
-Francfort, nous n'avons pas dit notre dernier mot, mais qu'on ne peut
-pas exiger que nous offrions nous-mêmes dans un contre-projet les
-sacrifices qu'on prétend nous arracher. Car, ajouta-t-il, si on veut
-<cite>nous donner les étrivières, c'est bien le moins qu'on ne nous oblige
-pas à nous les donner nous-mêmes</cite>.&mdash;</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page504" name="page504"></a>(p. 504)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Dans le cas contraire, M. de Caulaincourt est
-autorisé à faire quelques sacrifices, qui, du reste, laissent encore à
-la France la ligne du Rhin tout entière.</span></p>
-
-<p>Napoléon voulait que M. de Caulaincourt, établissant une discussion de
-détail, pût s'assurer par lui-même de ce qu'il fallait nécessairement
-sacrifier, et de ce qu'il était possible de défendre encore, car
-l'inconvénient d'un contre-projet, c'était, dans l'ignorance où nous
-étions des intentions définitives des alliés sur chaque point, de
-céder ce qu'on pourrait peut-être retenir. Il autorisa donc M. de
-Caulaincourt à abandonner d'abord le Brabant hollandais, c'est-à-dire
-cette partie de la Hollande qu'il avait en 1810 ôtée à son frère
-Louis. C'était une bien faible concession, car la frontière reportée
-du Wahal à la Meuse, était toujours ce qu'on appelait la frontière
-naturelle, ou <i>bases de Francfort</i>, et nous conservait l'Escaut et
-Anvers. Napoléon autorisa en outre son plénipotentiaire à renoncer aux
-diverses parcelles de territoire que nous possédions sur la rive
-droite du Rhin, comme annexes de la rive gauche, tels que Wesel,
-Cassel et Kehl. Dès lors, en gardant la rive gauche, nous abandonnions
-les ponts qui nous assuraient le débouché sur la rive droite. Napoléon
-consentit encore à démolir les ouvrages de Mayence, et à faire de
-cette place une simple ville de commerce. Il se résigna à céder toutes
-les possessions de la France au delà des Alpes, et tous les États de
-ses frères soit en Allemagne, soit en Italie, sans en demander d'autre
-compensation qu'une dotation pour le prince Eugène. Le sacrifice de
-l'Espagne était fait depuis longtemps: Napoléon le renouvela
-formellement, et quant à nos colonies, il autorisa M. de Caulaincourt
-à déclarer, que nous rendre quelques comptoirs de l'Inde (ceux que
-nous <span class="pagenum"><a id="page505" name="page505"></a>(p. 505)</span> avons encore aujourd'hui) sans les îles de France et de
-la Réunion, que nous rendre la Guadeloupe sans les Saintes, la
-Martinique sans nos autres Antilles, c'était si peu, qu'on y renonçait
-pour des possessions continentales. La France, devait-il dire,
-préférerait le commerce libre avec les colonies de toutes les nations,
-déjà devenues indépendantes ou près de le devenir, à quelques
-possessions dans le nouveau monde, aussi misérables que difficiles à
-défendre. M. de Caulaincourt, s'il ne pouvait pas obtenir la
-discussion sur chaque point, devait remettre un contre-projet sur ces
-bases, et attendre la réponse, quelle qu'elle fût.</p>
-
-<p>Ces instructions déjà envoyées de Craonne, et renouvelées à Reims en y
-ajoutant un peu plus de latitude, mais sans aller au delà de ce que
-nous venons de rapporter, n'étaient que la reproduction des bases de
-Francfort, et ne pouvaient pas prolonger la négociation au delà de
-quelques jours. M. de Caulaincourt en les recevant fut fort affligé,
-car s'il aimait son pays comme un bon citoyen, il aimait aussi la
-dynastie, et il aurait voulu la sauver, Napoléon dût-il y perdre
-quelque chose de sa gloire personnelle, ce qu'il regardait comme une
-punition inévitable et méritée de ses fautes.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. de Caulaincourt, après avoir sous divers prétextes
-allongé la négociation, lit une note où il essaye de montrer
-l'injustice des préliminaires du 17 février.</span>
-Mais, lié par des ordres
-absolus, ayant épuisé tous les prétextes dont il pouvait se servir
-pour reculer de quelques jours le terme fatal du 10 mars, il fut enfin
-obligé de s'expliquer. Il le fit donc, mais lorsque, dans une note
-développée qu'il essaya de lire aux plénipotentiaires, il entreprit de
-discuter les préliminaires présentés le 17 février, et de prouver
-qu'ils étaient la <span class="pagenum"><a id="page506" name="page506"></a>(p. 506)</span> violation d'un engagement positif, puisque
-les bases de Francfort proposées formellement avaient été acceptées de
-même, que les frontières auxquelles on voulait réduire la France lui
-étaient la puissance relative qu'elle devait conserver dans l'intérêt
-de l'équilibre européen, que la possession de la rive gauche du Rhin
-n'était pour elle que la compensation à peine suffisante du partage de
-la Pologne, de la sécularisation des États ecclésiastiques, de la
-destruction de la république de Venise, des conquêtes des Anglais dans
-l'Inde; quand il entreprit, disons-nous, l'exposé de ces
-considérations, il y eut un cri unanime des sept ou huit
-plénipotentiaires présents, qui menacèrent de lever la séance et de ne
-pas écouter davantage si le plénipotentiaire français continuait à
-développer une pareille thèse.
-<span class="sidenote" title="En marge">On interrompt M. de Caulaincourt, et on lui demande le
-contre-projet qu'on attend depuis un mois.</span>
-C'était, dirent-ils, un contre-projet
-que M. le duc de Vicence devait remettre, et non pas une critique;
-c'était un contre-projet qu'il avait promis, qu'on attendait
-patiemment depuis un mois, et qu'on avait mission d'exiger, avec ordre
-de partir si on ne l'obtenait pas.&mdash;M. de Caulaincourt essaya
-toutefois de les calmer et de leur faire accepter sa note. Il n'y
-réussit qu'après avoir enduré les récriminations les plus amères,
-qu'en promettant de remettre un contre-projet, et de le remettre sous
-vingt-quatre heures.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Caulaincourt remet enfin le contre-projet demandé
-d'après les bases posées par Napoléon.</span>
-Le 15, en effet, M. de Caulaincourt remit ce contre-projet en se
-conformant aux bases que nous venons d'indiquer. Après l'énumération
-des sacrifices auxquels nous étions prêts à nous résigner, calculée
-de manière à bien faire ressortir toutes nos <span class="pagenum"><a id="page507" name="page507"></a>(p. 507)</span> concessions,
-telles par exemple que l'abandon de la Westphalie, de la Hollande, de
-l'Illyrie, de l'Italie, de l'Espagne, il était dit dans le document
-présenté que la France consentait à ce que la Hollande fût rendue à un
-prince de la maison d'Orange avec accroissement de territoire (cet
-accroissement n'était autre que la restitution du Brabant hollandais),
-à ce que l'Allemagne fût constituée comme l'avaient indiqué les
-plénipotentiaires, c'est-à-dire d'<cite>une manière indépendante et sous un
-lien fédératif</cite>, à ce que l'Italie fût également indépendante, à ce
-que l'Autriche y eût des possessions tandis que la France reviendrait
-aux Alpes, à la condition toutefois que le prince Eugène et la
-princesse Élisa conserveraient une dotation, enfin à ce que le Pape
-rentrât à Rome, Ferdinand VII à Madrid. La France admettait aussi que
-l'Angleterre conservât Malte et la plupart de ses acquisitions. Mais
-cette énumération précise des concessions faites par la France,
-impliquait naturellement qu'elle entendait garder le Rhin et les
-Alpes, c'est-à-dire Anvers, Cologne, Mayence, Chambéry, Nice,
-puisqu'elle ne déclarait pas les abandonner.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">On écoute en silence ce contre-projet, et après en avoir
-donné acte, on ne laisse pas ignorer à M. de Caulaincourt qu'il vient
-de rendre certaine et prochaine la rupture des négociations.</span>
-Cette fois M. de Caulaincourt ne fut point interrompu par les
-plénipotentiaires, car il avait rempli la condition de présenter un
-contre-projet, et il fut écouté avec un froid silence, mais sans
-étonnement. La lecture du document à peine achevée, les
-plénipotentiaires se levèrent, et, après avoir donné acte de la remise
-de notre contre-projet, et annoncé qu'ils allaient l'envoyer au
-quartier général des souverains, déclarèrent qu'on pouvait regarder la
-négociation comme définitivement rompue, et que sous quarante-huit
-<span class="pagenum"><a id="page508" name="page508"></a>(p. 508)</span> heures ils quitteraient Châtillon. Les Anglais, et notamment
-lord Aberdeen, qui dans les formes avaient toujours observé les
-convenances, répétèrent à M. de Caulaincourt qu'ils regrettaient
-infiniment qu'on n'eût pas conclu la paix aux conditions par eux
-énoncées, car on aurait fait cesser l'effusion du sang qui désormais
-allait être sans terme, qu'à ces conditions on aurait traité de bonne
-foi avec Napoléon, qu'on l'aurait même reconnu comme empereur, ce que
-l'Angleterre n'avait jamais fait.
-<span class="sidenote" title="En marge">Profond chagrin de M. de Caulaincourt.</span>
-Ces déclarations, empreintes de la
-plus évidente sincérité, désolèrent M. de Caulaincourt, qui n'ayant
-pas pu sauver la grandeur de l'Empire, aurait voulu sauver au moins
-l'Empire lui-même! Ce citoyen éminent, qui avait représenté la France
-après Iéna et Friedland, et avait été comblé alors des caresses de
-l'Europe tremblante, était, dans sa douleur qu'il ne savait pas assez
-cacher, un exemple frappant des vicissitudes de la fortune, un exemple
-que les plénipotentiaires n'auraient pas dû envisager sans une vive
-crainte. Mais les diplomates ne sont pas plus philosophes que les
-autres hommes, et le présent les enivre, eux aussi, jusqu'à oublier le
-passé et l'avenir!</p>
-
-<p>Le contre-projet, remis le 15 mars, devait recevoir sa réponse au plus
-tard sous deux jours, c'est-à-dire le 17, et le congrès devait être
-dissous le 18. M. de Caulaincourt le manda sur-le-champ à Napoléon à
-Reims.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon n'est ni étonné, ni désolé, de ce que lui mande M.
-de Caulaincourt.</span>
-Napoléon le prévoyait, et en avait pris son parti. Arrivé à Reims le
-13 au soir, il avait résolu d'y passer le 14, le 15, le 16, peut-être
-le 17, afin de laisser reposer ses troupes, de fondre les uns dans
-<span class="pagenum"><a id="page509" name="page509"></a>(p. 509)</span> les autres certains corps organisés à Paris trop à la hâte,
-et de bien juger la marche des coalisés avant d'arrêter définitivement
-la sienne.
-<span class="sidenote" title="En marge">Séjour à Reims du 13 au 17 pour s'occuper de quelques
-détails d'organisation militaire, et pour arrêter ses dernières
-résolutions.</span>
-Bien que son second mouvement contre l'armée de Silésie
-n'eût pas réussi comme le premier, bien qu'il eût été trompé dans ses
-espérances par la perte de Soissons, et par le résultat des batailles
-de Craonne et de Laon, néanmoins Blucher avait été fort maltraité, et
-le prince de Schwarzenberg, quoique revenu de l'Aube sur la Seine,
-n'avait pas osé se porter au delà de Nogent. Ce prince paraissait
-attendre pour faire un pas de plus que Napoléon révélât mieux ses
-desseins. Enfin le combat de Reims, faible dédommagement de cruelles
-déceptions, avait cependant produit une forte impression sur les
-coalisés. Napoléon ne se tenait donc pas encore pour vaincu, et il
-attendait toujours quelque faux mouvement de ses adversaires pour
-tomber sur eux avec la promptitude de la foudre.</p>
-
-<p>Le plan qu'il continuait de préférer à tout autre, était de se
-rapprocher de ses places pour en recueillir les garnisons, et pour
-s'établir sur les communications des généraux ennemis. Il était fort
-encouragé à suivre ce plan par l'arrivée à Reims du général Janssens
-avec 5 à 6 mille hommes, tirés des places des Ardennes, lesquels,
-réunis en un corps bien compacte, avaient traversé heureusement les
-provinces envahies.
-<span class="sidenote" title="En marge">Motifs de persévérer dans le grand projet de marcher sur
-les places.</span>
-Napoléon avait déjà, comme on l'a vu, ordonné au
-général Maison de prendre à Lille, à Valenciennes, à Mons, dans les
-forteresses enfin de la Belgique, tout ce qui ne serait pas
-indispensable pour en garder les murailles pendant quelques <span class="pagenum"><a id="page510" name="page510"></a>(p. 510)</span>
-jours, d'en former une petite armée, et de le joindre à ce qui
-viendrait d'Anvers. Il avait prescrit à Carnot, qui tenait toujours
-les Anglais en échec devant Anvers, de n'y conserver que les gens de
-marine, les bataillons les plus récemment organisés, et d'envoyer les
-meilleurs au nombre d'environ six mille hommes au général Maison. Il
-avait encore prescrit au général Merle de sortir de Maëstricht et des
-places de la Meuse, aux généraux Durutte et Morand de sortir de Metz
-et de Mayence (ordres qui étaient parvenus et allaient s'exécuter), et
-il comptait ainsi tirer des places, depuis Anvers jusqu'à Mayence,
-environ 50 mille hommes. Il n'avait pas besoin d'aller à Mayence ou
-Metz pour recueillir ces divers détachements; un simple mouvement sur
-la haute Marne par Châlons, Vitry, Joinville, mouvement qui ne
-l'éloignait pas beaucoup du cercle de ses opérations, lui permettait
-de rallier ce renfort, qui, joint à ce qu'il avait entre la Seine et
-la Marne, porterait son armée à cent vingt mille hommes, et le
-placerait en outre sur les derrières de ses adversaires, manière la
-plus sûre de les attirer loin de Paris.
-<span class="sidenote" title="En marge">Objection à ce projet tirée de l'état de Paris.</span>
-À cette grande conception il y
-avait néanmoins deux objections: le défaut d'ouvrages défensifs autour
-de Paris, et la situation morale de cette vaste cité. Napoléon, comme
-nous l'avons dit, par crainte d'alarmer la population, avait différé
-jusqu'au dernier moment d'élever les ouvrages nécessaires. Autour de
-la capitale de la France, où s'élèvent aujourd'hui onze ou douze
-lieues de murailles et seize citadelles, il n'y avait pas même des
-redoutes en terre. Quelques batteries palissadées en <span class="pagenum"><a id="page511" name="page511"></a>(p. 511)</span> avant
-des portes étaient les seuls travaux qu'on y eût exécutés. Douze mille
-hommes de gardes nationales, choisis parmi les citoyens les plus
-paisibles et les moins agissants, et quinze ou vingt mille hommes des
-dépôts avec une nombreuse artillerie, en composaient la garnison.
-Toutefois c'eût été assez avec un chef énergique pour en écarter
-l'ennemi pendant quelques jours, surtout si on avait pu donner des
-fusils au peuple des faubourgs. Mais l'état moral de la capitale était
-encore la plus grande des difficultés de la défense. La population,
-partagée entre l'aversion pour l'étranger et l'aversion pour un
-despotisme, qui, après vingt ans de victoires, avait amené l'Europe
-armée sous ses murs, était prête à se donner au premier occupant, et
-un parti de mécontents habiles pouvait dès que l'ennemi paraîtrait se
-faire l'instrument actif d'une révolution déjà opérée dans les
-esprits. C'était là pour l'Empire une immense faiblesse, plus
-dangereuse encore que celle qui naissait de notre état militaire
-presque détruit. Prince légitime, c'est-à-dire issu d'une ancienne
-dynastie, ou prince sage ayant conservé la confiance du pays, Napoléon
-aurait pu avoir l'ennemi dans Paris, comme Frédéric le Grand l'avait
-eu dans Berlin, et n'en éprouver qu'un échec réparable. Pour lui, au
-contraire, l'entrée des étrangers dans sa capitale, facilitée par le
-défaut d'ouvrages défensifs, était non pas un revers militaire, mais
-l'occasion presque assurée d'une révolution.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Malgré cette objection, Napoléon est contraint par la
-nécessité de persévérer dans son plan.</span>
-C'étaient là de graves objections sans doute contre tout plan qui
-consistait à s'éloigner de Paris, <span class="pagenum"><a id="page512" name="page512"></a>(p. 512)</span> mais le système de se
-battre alternativement contre Blucher et Schwarzenberg dans l'angle
-formé par la Seine et la Marne, étant devenu presque impraticable,
-premièrement parce qu'il était trop prévu, secondement parce que
-Napoléon étant acculé au fond de l'angle, les deux masses ennemies en
-se rapprochant allaient n'en plus faire qu'une, il fallait absolument
-qu'il changeât de tactique, et il n'y en avait pas une meilleure que
-celle qui, en lui donnant cinquante mille hommes de plus,
-l'établissait sur les derrières de l'ennemi. N'ayant pas le choix,
-Napoléon cherchait à se persuader que le danger politique n'était pas
-grand, qu'on n'oserait pas secouer le joug de son autorité, et que les
-Parisiens d'ailleurs, ayant ses frères à leur tête, sauraient se
-défendre. Il ne se figurait pas alors, parce qu'il ne l'avait pas
-éprouvé, ce que deviennent l'incertitude et la faiblesse des volontés
-lorsqu'un gouvernement est moralement ébranlé, et que les esprits
-l'abandonnent! Soit donc par nécessité, soit par un reste d'illusion,
-il adopta le plan, si profondément conçu sous le rapport militaire, de
-marcher sur les places, lequel pour réussir exigeait seulement que
-Paris tînt cinq ou six jours.</p>
-
-<p>Toutefois, avant de s'engager dans cette audacieuse man&oelig;uvre,
-Napoléon avait voulu donner quelques jours de repos à ses troupes,
-prescrire certaines dispositions indispensables, et voir s'il ne
-pourrait pas, avant de s'éloigner, tomber encore une fois sur les
-derrières de l'une des deux armées envahissantes, celle de Bohême, par
-exemple, qui ayant pris position à Nogent lui prêtait déjà le flanc.
-C'est à quoi il avait employé les quatre jours passés à <span class="pagenum"><a id="page513" name="page513"></a>(p. 513)</span>
-Reims, du 14 au 17 mars. Il avait laissé le général Charpentier à
-Soissons avec quelques débris suffisants pour défendre la place; il
-avait réorganisé, en les fondant ensemble, les quatre divisions de
-jeune garde composant les corps de Victor et de Ney; il avait ordonné
-qu'on lui envoyât de Paris, sous la conduite de Lefebvre-Desnoëttes,
-environ 3 à 4 mille hommes d'infanterie de jeunes garde, 2 mille
-cavaliers montés du même corps, le faible reste des troupes
-polonaises, une nouvelle division de réserve formée avec les gardes
-nationaux qu'on versait dans les dépôts de ligne, et enfin un immense
-parc d'artillerie. Cette adjonction devait lui procurer environ 12
-mille hommes. Il en avait déjà reçu à peu près 6 mille des places des
-Ardennes sous le général Janssens, et avec ces divers renforts il lui
-était possible de reporter son armée à 60 mille hommes. S'il y
-joignait les corps de Macdonald, d'Oudinot et de Gérard, il devait
-avoir environ 85 mille combattants, et 135 mille, si sa marche vers
-les places avait tous les résultats qu'il en attendait.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Mouvement de Napoléon sur Épernay, afin de bien s'assurer
-des vrais desseins de l'ennemi.</span>
-Le repos accordé à ses troupes lui ayant paru suffisant, et ses
-dispositions étant terminées, il résolut de partir de Reims le 17 au
-matin, et de se rendre à Épernay, pour mieux juger de ce qu'il
-convenait de faire dans les circonstances actuelles. Paris était
-doublement alarmé par la nouvelle approche du prince de Schwarzenberg
-qui avait envoyé des avant-gardes jusqu'à Provins, et par les
-événements survenus à l'armée d'Espagne entre Bayonne et Bordeaux.
-Placé au bord de la Marne, à Épernay, Napoléon verrait s'il fallait
-se jeter tout de suite <span class="pagenum"><a id="page514" name="page514"></a>(p. 514)</span> sur les derrières du prince de
-Schwarzenberg, pour l'arrêter dans sa marche vers la capitale, ou s'il
-fallait persister dans le projet de se porter sur les places. Ses
-dispositions étaient dès la veille conçues dans cette double vue, car
-tout en acheminant la masse de ses forces sur Épernay, il avait envoyé
-Ney avec l'infanterie de la jeune garde à Châlons. S'il se portait sur
-les places il n'avait qu'à diriger tous ses corps vers Châlons à la
-suite de Ney, ou bien au contraire à les replier vers
-Fère-Champenoise, s'il se jetait sur le prince de Schwarzenberg. Ney
-expédié en avant n'aurait pas pour se rendre à Fère-Champenoise plus
-de chemin à faire en y allant de Châlons que d'Épernay.</p>
-
-<p>Parti le 17 au matin de Reims, il fut rendu le soir à Épernay. Il
-avait laissé Mortier à Reims, pour seconder Marmont dans la défense de
-Berry-au-Bac, et leur avait donné mission à l'un et à l'autre de
-contenir Blucher pendant quelques jours, en disputant successivement
-les passages de l'Aisne et de la Marne. Arrivé à Épernay, il y apprit
-que le prince de Schwarzenberg s'était fort avancé au delà de la
-Seine. Ce dernier était même si engagé dans la direction de Paris, que
-tomber sur ses derrières semblait un coup de main assuré, de grande
-conséquence comme celui de Montmirail, et politiquement nécessaire à
-cause de l'extrême consternation des esprits dans la capitale.
-<span class="sidenote" title="En marge">La situation aggravée par la nouvelle des événements de
-Bordeaux.</span>
-En effet on y appelait Napoléon à grands cris, car on ne pouvait voir
-approcher les baïonnettes étrangères sans invoquer aussitôt le secours
-de son bras. Les événements de Bayonne et de Bordeaux avaient ajouté
-à la désolation <span class="pagenum"><a id="page515" name="page515"></a>(p. 515)</span> des Parisiens. Ces événements, fort graves,
-comme on va le voir, avaient inspiré aux ennemis du gouvernement une
-exaltation d'espérance qu'il fallait faire tomber sur-le-champ.
-Napoléon par tous ces motifs prit sans hésiter le chemin de
-Fère-Champenoise, afin de se rendre de la Marne sur la Seine. Le 18 au
-matin toute l'armée fut mise en mouvement dans cette direction.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Court aperçu des événements qui s'étaient passés entre
-l'Adour et la Garonne pendant que Napoléon combattait entre la Seine
-et la Marne.</span>
-Avant de le suivre dans cette nouvelle série d'opérations, il faut
-retracer brièvement les événements qui venaient de se passer sur les
-frontières d'Espagne, et qui avaient si fortement ému les esprits. Le
-maréchal Soult avait continué d'occuper l'Adour par sa droite, et le
-gave d'Oléron par son centre et sa gauche, tant que lord Wellington
-n'avait pas été résolu à se porter en avant. Mais le général anglais
-ayant reçu les ressources nécessaires pour nourrir les Espagnols,
-avait pris l'offensive avec huit divisions anglaises, deux divisions
-portugaises, et quatre espagnoles. Il avait chargé deux divisions
-anglaises et deux espagnoles de bloquer Bayonne, puis avec le reste
-(soixante mille hommes environ) il avait marché contre le maréchal
-Soult, qui lui avait cédé le gave d'Oléron, et était venu prendre
-position sur le gave de Pau, aux environs d'Orthez.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">État des esprits dans le midi de la France.</span>
-Le maréchal Soult, après avoir laissé une division entière à Bayonne
-(indépendamment de la garnison), après avoir envoyé à Napoléon deux
-divisions d'infanterie et plusieurs brigades de cavalerie, conservait
-encore six divisions d'infanterie, et une de cavalerie, formant en
-tout 40 mille hommes de troupes excellentes. Si ce n'était pas assez
-pour vaincre, <span class="pagenum"><a id="page516" name="page516"></a>(p. 516)</span> surtout en face des troupes anglaises, c'était
-assez pour disputer le terrain pied à pied, et pour couvrir Bordeaux.
-Bordeaux était en ce moment la capitale du Midi. Il y régnait, outre
-un mécontentement particulier aux villes maritimes privées de commerce
-depuis vingt ans, un esprit religieux et royaliste général dans les
-provinces méridionales, et ainsi tous les sentiments les plus
-contraires au régime impérial y fermentaient.
-<span class="sidenote" title="En marge">Effervescence du parti royaliste.</span>
-Le duc d'Angoulême, fils
-du comte d'Artois et neveu de Louis XVIII, accouru sur la frontière
-d'Espagne, n'avait pas été reçu par lord Wellington, grâce au soin que
-mettaient les Anglais à écarter de cette guerre toute apparence d'une
-question de dynastie. Mais il se tenait sur les derrières du quartier
-général, et sa présence causait dans le pays une agitation
-extraordinaire, ce qui ne s'était pas vu en Franche-Comté et en
-Lorraine, où l'arrivée du comte d'Artois n'avait produit aucune
-sensation. De nombreux émissaires royalistes avaient déjà paru à
-Bordeaux, et il suffisait d'un mouvement de l'ennemi pour y déterminer
-une explosion.</p>
-
-<p>C'est là ce qui avait décidé Napoléon à laisser une portion si
-importante de ses troupes entre Bayonne et Bordeaux, et ce qui devait
-motiver de la part de son lieutenant les plus énergiques efforts pour
-arrêter l'armée anglaise. Aussi Napoléon avait-il recommandé plusieurs
-fois au maréchal Soult de déployer la plus grande vigueur, de faire
-comme il faisait lui-même, c'est-à-dire d'être le premier et le
-dernier au feu, car lorsqu'on avait à demander aux troupes un
-dévouement illimité, le vrai moyen de l'obtenir <span class="pagenum"><a id="page517" name="page517"></a>(p. 517)</span> c'était de
-leur en donner soi-même l'exemple.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Retraite du maréchal Soult sur le gave de Pau.</span>
-Le 26 février, le maréchal Soult avait pris position un peu en arrière
-d'Orthez, sur les hauteurs qui bordent le gave de Pau, ayant à sa
-droite le général Reille, au centre le comte d'Erlon, à gauche enfin,
-à Orthez même, le général Clausel, chacun avec deux divisions. Ce
-dernier couvrait la route de Sault de Navailles. La cavalerie
-surveillait les bords du gave. Chaque aile était rangée sur deux
-lignes, la seconde prête à appuyer la première.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Bataille d'Orthez.</span>
-Le 27 février au matin, lord Wellington avait passé le gave, et
-attaqué avec cinq divisions anglaises la droite des Français confiée
-au général Reille, tandis qu'à l'extrémité opposée le général Hill
-avec une division anglaise, avec les Portugais et les Espagnols,
-abordait le général Clausel à Orthez. La lutte avait été longue et
-acharnée, et le général Reille à droite comme le général Clausel à
-gauche, avaient dignement soutenu l'honneur de nos armes. Le général
-Clausel était resté inébranlable à Orthez, et le général Reille,
-obligé de rétrograder sur une seconde position, avait néanmoins la
-certitude de se soutenir, si par un vigoureux emploi des deuxièmes
-lignes, on recommençait le combat contre un ennemi visiblement épuisé.
-On pouvait, il est vrai, se trouver vaincu après ce nouvel effort,
-n'ayant pour réserve, en dehors des six divisions engagées, que la
-brigade du général Paris qui était composée d'un reliquat de tous les
-corps. Il pouvait se faire aussi qu'on fût vainqueur, et alors les
-conséquences eussent été considérables. Ce sont là de ces questions
-que le caractère <span class="pagenum"><a id="page518" name="page518"></a>(p. 518)</span> seul peut résoudre, car l'esprit s'y perd.
-<span class="sidenote" title="En marge">Retraite de l'armée française.</span>
-Le maréchal Soult considérant que cette armée était la dernière qui
-restât au midi de l'Empire, avait jugé plus sage de se retirer, et
-avait opéré sa retraite sur Sault de Navailles, après avoir tué ou
-blessé environ six mille hommes à lord Wellington, et en avoir laissé
-trois ou quatre mille sur le champ de bataille. Les troupes avaient
-conservé en se retirant un ordre admirable, et inspiré un véritable
-respect à l'ennemi.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Soult croyant attirer l'ennemi à lui, se porte
-sur Toulouse et découvre ainsi Bordeaux.</span>
-Mais on venait d'abandonner un terrain bien précieux, et à la suite
-d'une journée qui sans être une bataille perdue devait en avoir
-bientôt toute l'apparence, parce que l'ennemi serait autorisé à
-l'appeler ainsi en avançant, et parce que les populations
-malveillantes du Midi ne la qualifieraient pas autrement. Après cette
-bataille d'Orthez il ne restait plus de point où l'on pût s'arrêter
-jusqu'à la Garonne. Bordeaux allait donc se trouver découvert, et le
-grand intérêt politique auquel Napoléon avait sacrifié quarante mille
-hommes, qui sur la Seine eussent sauvé l'Empire, allait être
-compromis. Il n'y avait qu'une ressource, c'était que le maréchal
-Soult prît sa ligne d'opération sur Bordeaux, et en fît le but de sa
-retraite. On était condamné dans ce cas à livrer bataille encore une
-fois, au risque d'être battu, et puis, battu ou non, il fallait se
-replier sur Bordeaux, établir un vaste camp retranché autour de cette
-ville, et s'y défendre comme le général Carnot à Anvers. Il est vrai
-que Bordeaux n'avait pas les murs d'Anvers, mais il avait mieux, il
-avait une belle armée, qui, en s'appuyant sur cette ville, devait
-<span class="pagenum"><a id="page519" name="page519"></a>(p. 519)</span> y être inexpugnable. N'y tînt-elle que quinze à vingt jours,
-c'était assez pour donner à Napoléon le temps de décider du destin de
-la guerre entre Paris et Langres.</p>
-
-<p>Le maréchal Soult craignant les rencontres avec l'armée anglaise, qui
-avaient été presque toujours malheureuses (grâce, il faut le dire, à
-nos généraux et non point à nos soldats), avait imaginé de
-man&oelig;uvrer, et au lieu de couvrir directement Bordeaux, de remonter
-vers Toulouse, croyant que les Anglais n'oseraient pas s'acheminer sur
-Bordeaux tant qu'il serait sur leurs flancs et leurs derrières. Ce
-genre de calcul, convenable à Napoléon dont on avait peur, n'était pas
-aussi fondé de la part de ses lieutenants, qu'on ne redoutait pas à
-beaucoup près autant que lui.
-<span class="sidenote" title="En marge">Entrée des Anglais dans Bordeaux le 12 mars, et
-proclamation des Bourbons dans cette ville.</span>
-L'événement le prouva bientôt. En effet,
-lord Wellington, qui en attirant à lui une partie des troupes laissées
-autour de Bayonne, disposait de plus de 70 mille hommes, pouvait en
-détacher 10 ou 12 mille vers Bordeaux, ce qui suffisait pour soulever
-cette ville, et en garder 60 mille pour suivre le maréchal Soult sur
-Toulouse. C'est ce qu'il ne manqua pas de faire. Tandis que le
-maréchal Soult prenait le chemin de Tarbes, lord Wellington détacha de
-Mont-de-Marsan le maréchal Béresford avec une colonne de troupes
-anglaises et portugaises, et celui-ci trouvant Bordeaux sans défense y
-entra le 12 mars. Le général et le préfet, qui avaient tout au plus
-1200 hommes, se retirèrent sur la Dordogne, et les royalistes de
-Bordeaux, secondés par les commerçants impatients d'obtenir
-l'ouverture des mers, demandèrent à grands cris le rétablissement des
-<span class="pagenum"><a id="page520" name="page520"></a>(p. 520)</span> Bourbons. Le duc d'Angoulême accourut alors, et on proclama
-la restauration de l'ancienne dynastie en face des Anglais qui ne
-faisaient rien, n'empêchaient rien, se contentant de répéter que les
-questions de gouvernement intérieur leur étaient étrangères, qu'ils
-n'étaient chargés que d'une seule mission, celle d'assurer l'existence
-de leurs troupes et de garantir la sûreté des populations qui se
-confieraient à leur loyauté. Le maire de Bordeaux, le comte Lynch, se
-mettant à la tête du mouvement, fit une proclamation dans laquelle il
-annonçait le rétablissement des Bourbons, et semblait dire que c'était
-pour rendre à la France ses princes légitimes que les puissances
-alliées avaient pris les armes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Déclaration de lord Wellington que les alliés ne font pas
-une guerre de dynastie.</span>
-Lord Wellington, fidèle à ses
-instructions comme à une consigne militaire, écrivit au duc
-d'Angoulême pour réclamer contre la proclamation du maire de Bordeaux,
-et pour déclarer que le renversement d'une dynastie, le rétablissement
-d'une autre, n'étaient nullement le but des puissances alliées, et
-qu'il serait obligé de s'en expliquer lui-même devant le public, si on
-ne revenait pas sur l'assertion qu'on s'était permise.</p>
-
-<p>C'était pousser le scrupule des apparences un peu loin, lorsqu'au fond
-on ne voulait que ce qu'avait annoncé le maire de Bordeaux. Quoi qu'il
-en soit, il n'en était pas moins vrai que l'ennemi, profitant d'une
-fausse man&oelig;uvre du maréchal Soult, était entré dans Bordeaux laissé
-ouvert, et y avait fourni aux royalistes l'occasion facile de
-proclamer la restauration des Bourbons dans le midi de la France.
-L'exemple était d'une extrême gravité, et pouvait <span class="pagenum"><a id="page521" name="page521"></a>(p. 521)</span> susciter
-des imitateurs. Il semble même, pour nous qui raisonnons cinquante ans
-après l'événement, qu'il aurait dû servir d'avertissement à Napoléon,
-et le fixer irrévocablement autour de Paris.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon pour attirer l'ennemi à lui en s'éloignant de
-Paris, s'apprête à frapper un coup vigoureux dans le flanc de l'armée
-de Bohême.</span>
-Mais outre que Napoléon
-ne savait pas au juste à quel point il s'était aliéné les c&oelig;urs par
-son système de guerre continue, il était dominé par l'impossibilité de
-disputer plus longtemps Paris sous Paris, et par la nécessité d'aller
-chercher à la frontière ses dernières ressources. Au surplus avant
-même d'exécuter ce mouvement, il avait résolu, comme on vient de le
-voir, de porter un coup violent dans le flanc du prince de
-Schwarzenberg, afin de l'attirer à lui, ou de le retarder au moins
-dans sa marche sur la capitale. C'était le motif de la direction qu'il
-avait donnée à ses troupes vers Fère-Champenoise. Il y était arrivé le
-18 au soir, et, chemin faisant, la cavalerie de la garde ayant
-rencontré les Cosaques de Kaisarow, les avait taillés en pièces, et
-rejetés sur la Seine. On avait bivouaqué à Fère-Champenoise et dans la
-campagne environnante.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Course de Napoléon sur Plancy à la tête de toute sa
-cavalerie.</span>
-Le lendemain 19 Napoléon, après avoir délibéré s'il marcherait sur
-Arcis ou sur Plancy (voir la carte n<sup>o</sup> 62), se dirigea vers ce dernier
-point, parce que tous les rapports lui représentant le prince de
-Schwarzenberg comme déjà parvenu à Provins, il croyait en se portant
-plus près de Provins, avoir plus de chance de tomber au milieu des
-colonnes très-peu concentrées de l'armée de Bohême.</p>
-
-<p>Toutefois, en raisonnant ainsi, Napoléon n'était pas complétement
-informé des derniers mouvements de l'ennemi. Encouragé par les
-événements de <span class="pagenum"><a id="page522" name="page522"></a>(p. 522)</span> Craonne et de Laon, le prince de Schwarzenberg
-avait d'abord poussé une avant-garde jusqu'à Provins, sans être bien
-décidé à tenter quelque chose de décisif, car, outre sa prudence
-ordinaire, il avait pour le retenir un accès de goutte.
-<span class="sidenote" title="En marge">État des choses dans l'armée de Bohême.</span>
-Mais aussitôt
-qu'il avait appris le combat de Reims, il avait redouté quelque
-nouvelle entreprise de Napoléon, et il s'était empressé de revenir à
-Nogent. De plus, l'empereur Alexandre, inquiet d'apprendre qu'il se
-trouvait des troupes françaises à Châlons (on a vu que le corps de Ney
-s'était dirigé sur cette ville), avait craint que Napoléon se
-rabattant de Châlons sur Arcis, ne les prît tous à revers, et de
-Troyes il était allé en toute hâte porter ses craintes au prince de
-Schwarzenberg, dont le quartier général était entre Nogent et Méry. Le
-généralissime autrichien, ordinairement moins hardi dans ses projets
-que l'empereur Alexandre, était cependant moins facile à troubler, et
-sans être aussi convaincu du péril que le monarque russe, il avait
-dans la journée du 18 rappelé sur Troyes ses corps trop dispersés,
-avec l'intention de les concentrer à Bar-sur-Aube, afin de ne pas
-rester exposé à un mouvement de flanc de son redoutable adversaire.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Cette armée s'était repliée entre Arcis et Troyes.</span>
-Ainsi le 19, tandis que Napoléon à la tête de sa cavalerie s'avançait
-au galop sur Plancy, le maréchal de Wrède qui avait été laissé à la
-garde de l'Aube et de la Seine, entre Arcis, Plancy et Anglure, était
-en retraite sur Arcis. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) Le corps de
-Wittgenstein (devenu corps de Rajeffsky), ceux du prince de Wurtemberg
-et du général Giulay, se repliaient vers Troyes, et les réserves sous
-Barclay <span class="pagenum"><a id="page523" name="page523"></a>(p. 523)</span> de Tolly se concentraient entre Brienne et Troyes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon s'apercevant qu'il a donné trop à droite, revient
-vers Arcis-sur-Aube.</span>
-Napoléon en débouchant par Plancy avait donc donné un peu trop à
-droite, c'est-à-dire un peu trop vers Paris, et en fut bientôt
-convaincu en voyant la marche rétrograde des diverses colonnes de
-l'armée de Bohême. Néanmoins sachant par expérience qu'en se jetant
-hardiment au milieu de troupes en retraite, on a plus de chances d'y
-faire de bonnes prises que d'y rencontrer une forte résistance, il
-passa sans hésiter le pont de Plancy avec la cavalerie de sa garde, et
-après avoir traversé l'Aube se porta sur la Seine. Il laissa le
-général Sébastiani avec les divisions Colbert et Exelmans sur sa
-gauche, pour s'éclairer du côté d'Arcis, et, avec la vieille garde à
-cheval de Letort, il courut droit au pont de Méry sur la Seine. (Voir
-la carte n<sup>o</sup> 62.) Méry étant occupé par l'ennemi, Letort franchit la
-Seine à un gué au-dessous, et tomba au milieu de l'arrière-garde du
-prince de Wurtemberg. Il sabra quelques centaines d'hommes, et opéra
-une capture d'une grande valeur, celle d'un équipage de pont
-appartenant à l'armée de Bohême. Si un mois auparavant Napoléon avait
-eu cet instrument de guerre, il se serait peut-être débarrassé de tous
-ses ennemis. On venait de lui en envoyer un de Paris, mais si lourd
-qu'il était impossible de s'en servir. Il fut donc enchanté d'en
-acquérir un bien construit, léger et facile à transporter. Après cette
-hardie reconnaissance il laissa vers Méry Letort occupé à courir après
-la queue des colonnes ennemies, repassa la Seine de sa personne, et
-vint coucher à Plancy sur l'Aube.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page524" name="page524"></a>(p. 524)</span> La journée avait parfaitement éclairci la situation. Le
-prince de Schwarzenberg se retirait en toute hâte, par la seule
-crainte d'avoir l'armée française sur son flanc droit; que serait-ce
-lorsqu'il la croirait sur ses derrières? Napoléon résolut donc de
-profiter de ce que Paris était dégagé, de ce que le prince de
-Schwarzenberg montrait si peu de fermeté, pour revenir à son projet de
-se porter sur les places, d'en recueillir les garnisons, et de prendre
-ainsi position avec des forces presque doublées sur les derrières de
-l'ennemi. Il devait paraître bien présumable que le prince de
-Schwarzenberg, déjà en retraite aujourd'hui, s'y mettrait bien
-davantage quand Napoléon serait à Vitry, à Saint-Dizier, à Toul, à
-Nancy, et que de son côté Blucher n'avancerait pas lorsque
-Schwarzenberg rétrograderait<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Lien vers la note 19"><span class="smaller">[19]</span></a>.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Il donne Arcis pour point de réunion à ses troupes avant de
-se porter sur la Lorraine.</span>
-En conséquence, Napoléon fit les dispositions suivantes. Il ordonna
-aux maréchaux Oudinot et Macdonald, au général Gérard, maintenant
-débarrassés de la présence de l'ennemi, de remonter vers lui par
-Provins, Villenauxe, Anglure, Plancy, et de le rejoindre à Arcis par
-la rive droite de l'Aube. Ney, acheminé sur Arcis par la même rive,
-devait y parvenir dans la journée avec la jeune garde, et Friant avec
-la vieille. Napoléon résolut de s'y rendre lui-même le lendemain matin
-20, avec la cavalerie de la garde, en remontant l'Aube par la rive
-gauche. Après avoir rallié autour d'Arcis, Ney, Friant, Oudinot,
-Macdonald, Gérard, et recueilli chemin faisant quelques dépouilles de
-l'ennemi, après avoir <span class="pagenum"><a id="page525" name="page525"></a>(p. 525)</span> reçu les convois partis de Paris sous
-Lefebvre-Desnoëttes, il devait tirer droit de l'Aube sur la Marne, et
-se porter à Vitry, Saint-Dizier, peut-être même à Bar-le-Duc. Les
-maréchaux Mortier et Marmont laissés à Reims et à Berry-au-Bac,
-pouvaient le rejoindre facilement par Châlons, et Napoléon leur en
-expédia l'ordre. Tout fut ainsi réglé de manière à se diriger avec 70
-mille hommes sur les places. Après ces dispositions, Napoléon écrivit
-à Paris ce qu'il allait faire, recommanda fort le sang-froid à tout le
-monde, et se montra rempli de confiance. Cette confiance était en
-partie affectée, mais en grande partie sincère, car il sentait le
-mérite de ses combinaisons, et ne doutait guère de leur succès.</p>
-
-<p>Napoléon en se portant sur Arcis par la rive gauche de l'Aube, trouve
-devant lui toute l'armée de Bohême.</p>
-
-<p>Le lendemain, 20 mars, jour qui devait être plus d'une fois mémorable
-dans sa vie, il quitta Plancy pour remonter l'Aube par la rive gauche
-avec une portion de sa cavalerie. Letort en avait laissé une autre
-portion autour de Méry, afin de ramasser des bagages et des
-prisonniers. Le général Sébastiani, avec les divisions Colbert et
-Exelmans, avait pris les devants et s'était porté sur Arcis. Dans son
-extrême confiance, Napoléon n'avait pas daigné repasser l'Aube pour
-cheminer à couvert, et il avait marché sur Arcis par la route qu'il
-avait tracée aux divers détachements de sa cavalerie.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Situation de Napoléon surpris sur la gauche de l'Aube avec
-20 mille hommes contre 90 mille.</span>
-Parvenu vers le milieu du jour à Arcis (Arcis-sur-Aube), il y trouva
-le général Sébastiani, fort soucieux de ce qu'il avait vu en route. Le
-maréchal Ney qui venait de s'y rendre avec son infanterie par la rive
-droite de l'Aube, paraissait non moins soucieux que le général
-Sébastiani. L'un et l'autre, <span class="pagenum"><a id="page526" name="page526"></a>(p. 526)</span> après avoir repoussé les
-avant-postes bavarois, croyaient avoir aperçu entre l'Aube et la
-Seine, c'est-à-dire entre Arcis et Troyes, toute l'armée de Bohême.
-Or, s'il en était ainsi, on n'avait pas de temps à perdre pour
-abandonner Arcis, qui est sur la rive gauche de l'Aube, et pour passer
-sur la rive droite, afin de mettre cette rivière entre soi et
-l'ennemi. Tandis que par la réunion de troupes ordonnée sur Arcis on
-devait y avoir bientôt 70 mille hommes, quand Oudinot, Macdonald,
-Gérard et Lefebvre seraient arrivés, et 85 mille à Vitry, quand
-Mortier et Marmont auraient rejoint, on n'en avait pas dans le moment
-plus de 20 mille. En effet on avait 5 mille hommes de cavalerie de la
-garde; Ney amenait 9 à 10 mille hommes d'infanterie de la jeune garde,
-et Friant 5 à 6 mille de la vieille. Ce n'était pas de quoi tenir tête
-aux 90 mille combattants du prince de Schwarzenberg concentrés entre
-Arcis et Troyes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se décide néanmoins à tenir tête à l'ennemi.</span>
-Napoléon qui avait vu à Méry les colonnes de Schwarzenberg en
-retraite, ne pouvait pas imaginer que ce prince songeât à faire halte
-entre Troyes et Arcis pour y risquer une bataille. Une reconnaissance
-fort légèrement exécutée sur la route de Troyes par un jeune officier,
-le confirmait dans sa persuasion, et il fit établir l'infanterie de
-Ney en avant d'Arcis, un peu sur la gauche, au Grand-Torcy; il envoya
-en même temps chercher sur l'autre rive de l'Aube sa vieille garde qui
-était près d'arriver, ainsi que Lefebvre-Desnoëttes dont on annonçait
-l'approche. Ce dernier lui amenait 6 mille hommes environ. Dans cette
-attitude il résolut d'attendre les événements, <span class="pagenum"><a id="page527" name="page527"></a>(p. 527)</span> qui ne
-pouvaient manquer de s'éclaircir avant très-peu d'heures. Bientôt en
-effet ils acquirent la plus effrayante clarté.</p>
-
-<p>Le prince de Schwarzenberg, bien qu'il fût peu téméraire, avait
-néanmoins la fermeté d'un vieux soldat, et après avoir replié ses
-principaux corps de Nogent sur Troyes, ne pouvait pas avec 90 mille
-hommes reculer davantage devant les 30 ou 40 mille qu'il supposait à
-Napoléon. D'ailleurs il était fatigué des propos des Prussiens, de
-leurs forfanteries continuelles, et il voulait leur prouver qu'il
-était aussi capable qu'eux d'affronter la rencontre du terrible
-Empereur des Français. Il résolut donc de faire face à droite, et de
-se porter sur Arcis, pour accepter la bataille si on la lui offrait,
-pour empêcher en tout cas les Français de se jeter sur Troyes, et d'y
-opérer de nouvelles captures. Dans cette vue il ordonna aux Bavarois
-de s'approcher d'Arcis par sa droite; il porta les corps de Rajeffsky,
-de Wurtemberg, de Giulay directement sur Arcis, et lia ces deux masses
-par les gardes et réserves. Vers deux heures il se trouva en face
-d'Arcis.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Bataille d'Arcis-sur-Aube livrée le 20 mars.</span>
-Le général Sébastiani, piqué de certaines paroles de Napoléon qui
-n'avait pas pris ses craintes au sérieux, s'était lancé avec quelques
-escadrons sur la route de Troyes, pour mieux voir ce qu'il croyait du
-reste avoir bien vu une première fois. Au delà d'Arcis, dans la
-direction de Troyes, le sol fortement ondulé peut dans ses plis cacher
-des quantités considérables de troupes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Irruption subite de la cavalerie ennemie.</span>
-Bientôt le général Sébastiani,
-ayant franchi les premières ondulations du terrain, découvrit la
-cavalerie bavaroise et la cavalerie <span class="pagenum"><a id="page528" name="page528"></a>(p. 528)</span> autrichienne s'avançant
-en masse, et il revint à toute bride dire à Napoléon ce qui en était.
-On se hâta de faire monter à cheval les divisions Colbert et Exelmans
-pour les opposer à l'ennemi. Le général Kaisarow à la tête de
-plusieurs milliers de chevaux chargea la division Colbert qui en
-comptait à peine 7 à 800, et la rejeta sur la division Exelmans, qui,
-entraînée elle-même par le choc, fut obligée de céder. Tous ensemble,
-poursuivis et poursuivants, arrivèrent pêle-mêle sur Arcis. Ney était
-à gauche au Grand-Torcy avec l'infanterie de la jeune garde. Entre le
-Grand-Torcy et Arcis il y avait tout au plus trois ou quatre
-bataillons, au nombre desquels s'en trouvait un, polonais de nation,
-et commandé par le chef de bataillon Skrzynecki, le même qui, en 1830,
-a si noblement et si habilement défendu comme général en chef la
-Pologne expirante.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon obligé de se réfugier dans un carré d'infanterie.</span>
-Ce bataillon n'eut que le temps de se former en
-carré pour recueillir Napoléon, et le soustraire au torrent de la
-cavalerie ennemie. Les Polonais, fiers du précieux dépôt confié à
-leurs baïonnettes, tinrent ferme sous une pluie d'obus, et sous les
-assauts répétés d'innombrables escadrons. Mais Napoléon ne profita pas
-longtemps de l'asile qu'il avait trouvé au milieu d'eux. Le premier
-choc de cette cavalerie amorti, il sortit du carré, se transporta vers
-Arcis, au risque d'être enlevé, arrêta, rallia ses cavaliers en fuite,
-et les lança lui-même sur l'ennemi.
-<span class="sidenote" title="En marge">Élan qu'il communique aux troupes.</span>
-Nos escadrons, électrisés par sa
-présence, chargèrent avec la plus grande vigueur, et parvinrent à
-contenir, sans pouvoir la repousser toutefois, la masse trop
-supérieure des cavaliers bavarois et autrichiens.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il rallie sa cavalerie et la ramène à l'ennemi.</span>
-Pendant ce <span class="pagenum"><a id="page529" name="page529"></a>(p. 529)</span>
-temps Ney, établi dans le Grand-Torcy, s'apprêtait à résister à tous
-les efforts de l'armée de Bohême. L'essentiel était de tenir jusqu'à
-ce que la vieille garde, dont on apercevait les têtes de colonne sur
-l'autre rive de l'Aube, eût passé cette rivière et occupé Arcis.
-Lorsque les six mille vieux soldats composant cette troupe d'élite
-seraient en avant d'Arcis, et se lieraient aux dix mille jeunes
-soldats de Ney qui défendaient le Grand-Torcy, on pouvait être
-tranquille. Mais il fallait qu'ils arrivassent.</p>
-
-<p>En attendant Ney soutenait à Torcy des assauts furieux. Le corps du
-maréchal de Wrède était entré en ligne, et par sa droite composée des
-Autrichiens, attaquait le Grand-Torcy, tandis que par sa gauche
-composée des Bavarois, il cherchait à séparer ce village de la petite
-ville d'Arcis. Toutes les réserves russes, prussiennes, autrichiennes,
-comprenant les gardes, les grenadiers, les cuirassiers, marchaient à
-l'appui de cette attaque. Nous avions donc en face de nous plus de
-quarante mille hommes d'infanterie, sans compter des flots de
-cavalerie.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Défense héroïque de Ney au Grand-Torcy avec l'infanterie de
-la jeune garde.</span>
-Ney défendit le Grand-Torcy avec son énergie accoutumée. Établi dans
-les maisons et derrière les rues barricadées du village, il arrêta par
-un feu épouvantable les masses de l'infanterie autrichienne. Vaincu un
-moment par le nombre, il fut rejeté hors du Grand-Torcy, mais se
-mettant à la tête de quelques bataillons, et faisant à la baïonnette
-une charge désespérée, il rentra dans le village, et parvint à s'y
-maintenir. Au même instant, Napoléon courant sans cesse d'Arcis à
-Torcy, pour encourager les troupes par sa présence, faillit voir sa
-prodigieuse destinée <span class="pagenum"><a id="page530" name="page530"></a>(p. 530)</span> terminée d'un seul coup. Un obus tombe
-devant les rangs d'un jeune bataillon, peu habitué encore à ce genre
-de spectacle, et les hommes les plus rapprochés du projectile fumant
-reculent d'un pas. Napoléon pousse son cheval sur l'obus pour leur
-enseigner le mépris du danger. L'obus éclate, le couvre de feu et de
-fumée, et il sort sain et sauf du nuage enflammé. Son cheval seul est
-blessé. Il se jette sur un autre au milieu des cris d'enthousiasme de
-ses jeunes soldats.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de la vieille garde.</span>
-Grâce à ces actes d'une héroïque témérité nous conservons notre
-position. Enfin la vieille garde traverse le pont d'Arcis sous la
-conduite de l'intrépide Friant. Napoléon la range lui-même en avant
-d'Arcis, et envoie deux de ses vieux bataillons à l'appui de Ney. Le
-secours arrive à propos, car en ce moment la garde russe, entrée en
-ligne, venait renforcer le maréchal de Wrède. Une dernière attaque,
-encore plus violente que les précédentes, est essayée contre le
-Grand-Torcy. Ney la soutient avec une fermeté imperturbable, et la
-repousse victorieusement.</p>
-
-<p>Tandis que ce renfort de vieille infanterie est survenu si à propos,
-Lefebvre-Desnoëttes, parti de Paris pour rejoindre l'armée, débouche
-par le pont d'Arcis à la tête de deux mille chevaux avec lesquels il
-avait devancé son infanterie. Le général Sébastiani, disposant alors
-de quatre mille chevaux, se déploie dans la plaine d'Arcis, laquelle
-s'élève légèrement vers l'ennemi. Il s'apprête à prendre une revanche.
-Ses escadrons bien lancés culbutent ceux de Kaisarow, les renversent
-sur ceux de Frimont, et se vengent de l'échauffourée du matin. Mais
-bientôt on voit apparaître la cavalerie bavaroise, la grosse
-cavalerie <span class="pagenum"><a id="page531" name="page531"></a>(p. 531)</span> russe, et la prudence conseille de se retirer sur
-Arcis.
-<span class="sidenote" title="En marge">L'ennemi est contenu jusqu'à la fin du jour, et l'avantage
-reste aux 20 mille Français qui ont tenu tête à 60 mille ennemis.</span>
-On gagne ainsi la fin du jour, Ney se maintenant au
-Grand-Torcy, la vieille garde à Arcis, la cavalerie entre deux, et on
-échappe au désastre qu'avec moins d'énergie nous aurions certainement
-essuyé. Effectivement nous avions combattu d'abord avec 14 mille
-hommes contre 40 mille, puis avec 20 contre 60, et enfin avec 22 ou 23
-contre 90, car sur notre droite les corps de Giulay, de Wurtemberg, de
-Rajeffski, avaient débouché de Nozay, et commençaient à prendre part
-au combat lorsque la nuit était venue séparer les deux armées.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Brillant avantage de la cavalerie de la garde.</span>
-Au loin sur notre droite s'était passé un épisode qui aurait pu avoir
-des suites fâcheuses, sans la rare vaillance de la cavalerie de la
-garde. On se souvient que les chasseurs et les grenadiers à cheval
-avaient été laissés au delà du pont de Méry, sur la gauche de la
-Seine, avec les captures qu'ils avaient opérées la veille, et
-notamment avec l'équipage de pont qu'ils avaient pris. Partis le matin
-de Méry avec cet équipage de pont, ils avaient essayé de rejoindre
-l'armée en marchant directement de Méry sur Arcis par Premier-Fait.
-(Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) Ils étaient tombés naturellement au milieu de
-toute la cavalerie des corps, de Rajeffski, de Giulay et de
-Wurtemberg, réunis sous le commandement du prince de Wurtemberg.
-Assaillis par une force cinq ou six fois plus considérable qu'eux, ils
-ne s'étaient sauvés qu'en déployant la plus rare valeur, et en se
-battant pendant plusieurs heures le sabre à la main. Rejoints enfin
-par des escadrons du dépôt de Versailles, qui avaient fait route par
-Méry, ils s'étaient <span class="pagenum"><a id="page532" name="page532"></a>(p. 532)</span> repliés sur Méry même, sans avoir perdu
-plus d'une centaine de cavaliers, et sans avoir surtout laissé
-échapper leur équipage de pont. Le lendemain ils gagnèrent Plancy,
-passèrent l'Aube, et vinrent se réunir à l'armée par la rive droite de
-cette rivière, avec les corps d'Oudinot, de Macdonald, de Gérard, qui
-étaient en marche de Provins sur Arcis.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Résultats de la bataille d'Arcis-sur-Aube.</span>
-Telle fut la bataille d'Arcis-sur-Aube, la dernière que Napoléon livra
-en personne dans cette campagne, et où l'armée ainsi que lui firent
-des prodiges d'énergie. Il se regardait comme victorieux, et le
-croyait sincèrement, car c'était un miracle que 20 mille hommes
-eussent résisté à une masse qui s'était successivement élevée de 40 à
-90 mille. Il était fier de lui-même et de ses soldats, et voyait dans
-cette possibilité de combattre à forces si inégales, des garanties de
-succès pour la suite de la guerre. Sa confiance était devenue telle
-qu'il voulut le lendemain même tenir tête à toute l'armée du prince de
-Schwarzenberg. Cependant il ne pouvait être rejoint dans la journée
-que par le corps d'Oudinot, et en y ajoutant ce que
-Lefebvre-Desnoëttes avait amené, il aurait atteint tout au plus une
-force de 32 mille hommes. Il n'était donc pas prudent de braver le
-choc de 90 mille combattants, surtout en ayant une rivière à dos.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sur les instances de ses maréchaux, Napoléon se décide
-enfin à repasser l'Aube.</span>
-Aussi finit-il par céder aux conseils de la raison et de ses maréchaux
-qui insistaient pour qu'il mit l'Aube entre lui et l'ennemi. Après
-avoir tenu ses troupes déployées en avant d'Arcis, pendant qu'on
-préparait un deuxième pont, il les fit replier soudainement à travers
-les rues de cette petite ville, franchit les deux ponts, <span class="pagenum"><a id="page533" name="page533"></a>(p. 533)</span> et
-laissa le prince de Schwarzenberg fort surpris et fort déçu de voir
-lui échapper une proie qui semblait assurée. Les ponts de l'Aube
-furent rompus, et le maréchal Oudinot vint border la rive droite avec
-son corps, appuyé d'une nombreuse artillerie. L'ennemi ne pouvant se
-résoudre à laisser l'armée française s'en aller saine et sauve, voulut
-tenter le passage de la rivière, et demeura pendant cette tentative
-exposé à un feu meurtrier. Il perdit encore dans cette journée du 21
-plus d'un millier d'hommes sans aucun résultat, car partout où il se
-présenta pour essayer de franchir l'Aube, les troupes d'Oudinot bien
-postées l'accueillirent par un feu nourri de mousqueterie et de
-mitraille. Ce n'est pas trop de dire que ces deux jours coûtèrent à
-l'armée de Bohême 8 à 9 mille hommes, tandis que nous n'en perdîmes
-pas plus de 3 mille, grâce à notre petit nombre et à l'avantage de
-nous battre à couvert dans des positions défensives.</p>
-
-<p>Au milieu de ces perpétuelles aventures de guerre, Napoléon trouvant
-l'armée toujours héroïque et dévouée quoique souvent mécontente,
-comptant sur son génie, croyant plus que jamais aux ressources de son
-art, était loin de désespérer de sa cause, et toutefois il ne se
-faisait pas complétement illusion sur sa situation politique. Bien
-qu'il ne voulût pas s'avouer à quel point il s'était aliéné la nation
-par ses guerres continuelles et par son gouvernement arbitraire, il
-n'avait garde cependant de s'aveugler sur l'état moral de la France.
-Sur le terrain même d'Arcis, et au milieu du feu, s'entretenant
-familièrement avec le général Sébastiani, Corse comme <span class="pagenum"><a id="page534" name="page534"></a>(p. 534)</span> lui,
-et doué d'un grand sens politique, Eh bien, général, lui demanda-t-il,
-que dites-vous de ce que vous voyez?&mdash;Je dis, répondit le général, que
-Votre Majesté a sans doute d'autres ressources que nous ne connaissons
-pas.&mdash;Celles que vous avez sous les yeux, reprit Napoléon, et pas
-d'autres.&mdash;Mais alors, comment Votre Majesté ne songe-t-elle pas à
-soulever la nation?&mdash;Chimères, répliqua Napoléon, chimères, empruntées
-aux souvenirs de l'Espagne et de la Révolution française! Soulever la
-nation dans un pays où la Révolution a détruit les nobles et les
-prêtres, et où j'ai moi-même détruit la Révolution!...&mdash;</p>
-
-<p>Le général resta stupéfait, admirant ce sang-froid et cette profondeur
-d'esprit, et se demandant comment tant de génie ne servait pas à
-empêcher tant de fautes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Marche sur la Lorraine définitivement résolue.</span>
-Le moment était venu pourtant de prendre une résolution définitive.
-Entre Arcis et Châlons, l'Aube et la Marne ne sont guère qu'à onze ou
-douze lieues de distance l'une de l'autre. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.)
-Blucher, auquel on avait opposé Marmont et Mortier pour le contenir,
-pouvait être ralenti, mais non arrêté par ces deux maréchaux. Les
-armées de Bohême et de Silésie ne devaient pas tarder à se réunir, et
-on allait être alors étouffé dans leurs bras. Napoléon avec ce qu'il
-avait de forces, ne pouvant plus les battre séparément, à moins de
-circonstances extrêmement heureuses que la fortune ne lui ménageait
-plus guère, pouvait encore moins les battre réunies. Poursuivre son
-idée de se rapprocher des places, pour s'y procurer un renfort de
-cinquante mille <span class="pagenum"><a id="page535" name="page535"></a>(p. 535)</span> hommes, et pour attirer l'ennemi loin de
-Paris, était définitivement la seule ressource qui lui restât,
-ressource qui, hasardeuse avec lui, eût été mortelle avec un autre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Départ d'Arcis-sur-Aube le 21 mars.</span>
-Il résolut donc de partir le 21 mars pour Vitry sur la Marne. En
-passant par Sommepuis il ne lui fallait pas plus de deux jours pour
-franchir la distance d'Arcis à Vitry. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) De Vitry
-il lui était facile de se porter à Bar-le-Duc, et sans qu'il fît un
-pas de plus, les garnisons de Metz, de Mayence, de Luxembourg, de
-Thionville, de Verdun, de Strasbourg, avaient la possibilité de le
-joindre au nombre de trente et quelques mille hommes. Si Napoléon se
-portait jusqu'à Metz, ce qui n'exigeait que trois journées, il
-pouvait, en pivotant autour de cette place, faire insurger la
-Lorraine, l'Alsace, la Franche-Comté, et recevoir des Pays-Bas quinze
-mille hommes encore. Il devait donc se trouver à Metz à la tête de 120
-mille combattants, au milieu de provinces soulevées contre l'ennemi,
-et si le maréchal Suchet, envoyé pour remplacer Augereau, recueillant
-tout ce qui était sur son chemin, remontait sur Besançon avec 40 mille
-hommes, les destinées devaient certainement être changées.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ordres envoyés à Paris au moment où Napoléon s'en éloigne.</span>
-Napoléon manda à Paris ses dernières résolutions, prescrivit qu'on lui
-expédiât en matériel d'artillerie, en bataillons de la jeune garde, en
-bataillons tirés des dépôts, tout ce qui ne serait pas indispensable à
-la défense de la capitale; recommanda de nouveau de ne pas se troubler
-si l'ennemi approchait, ce qui, selon lui, ne pouvait être qu'une
-apparition de deux ou trois jours, car <span class="pagenum"><a id="page536" name="page536"></a>(p. 536)</span> les alliés le
-suivraient dès qu'ils le sauraient sur leurs communications. Il
-renouvela aux maréchaux Marmont et Mortier l'ordre de le joindre sur
-la Marne par Châlons, et se mit ensuite en route pour Vitry.
-Précédemment il n'avait jamais quitté la Seine sans laisser de Nogent
-à Montereau des corps respectables. Ce n'était plus le cas cette fois,
-puisqu'il était obligé d'exécuter en masse la diversion projetée sur
-les derrières de l'ennemi, et que c'était sur cette diversion seule
-qu'il comptait désormais pour sauver Paris. Vingt mille hommes laissés
-entre Nogent et Paris n'eussent pas arrêté le prince de Schwarzenberg,
-et eussent manqué à Napoléon dans les opérations qu'il méditait.
-Toutefois, croyant utile de garder les ponts de la Seine, et possible
-d'y arrêter l'ennemi quelques heures, ce qui dans certains cas n'était
-pas indifférent, il laissa le général Souham avec un mélange de gardes
-nationales et de bataillons organisés à la hâte, pour disputer Nogent,
-Bray, Montereau. Le général Alix qui, avec des forces de cette
-composition, avait si bien défendu Sens, et qui s'y trouvait encore,
-fut placé sous les ordres du général Souham.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Marche sur Sommepuis.</span>
-Le trajet d'Arcis à Sommepuis s'opéra sans difficulté. À peine
-rencontra-t-on quelques bandes de Cosaques qui voltigeaient entre
-l'Aube et la Marne, et pillaient le pays tout ruiné qu'il était. Les
-corps d'Oudinot, de Macdonald, de Gérard, qui avaient marché de
-Provins sur Arcis, en côtoyant l'Aube, défendirent successivement la
-rivière au pont d'Arcis, et défilèrent ainsi en vue de l'ennemi sans
-en recevoir aucun dommage.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page537" name="page537"></a>(p. 537)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Arrivée à Vitry le 22.</span>
-Le 21 au soir Napoléon, avec une partie de l'armée, coucha à
-Sommepuis. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) Le lendemain, 22, il marcha sur
-Vitry avec une avant-garde. Vitry avait été mis en état de défense par
-l'armée de Silésie, et cinq à six mille Prussiens et Russes, protégés
-par des ouvrages de campagne, l'occupaient. Napoléon, ne voulant pas
-risquer une affaire meurtrière pour un poste qui n'avait pas
-d'importance, fit chercher un gué entre Vitry et Saint-Dizier. On en
-découvrit un à Frignicourt, et il y passa avec sa cavalerie et les
-divisions de jeune garde du maréchal Ney. Il laissa un détachement
-pour garder ce gué, et il vint coucher au château du Plessis près
-Orconte. Il lança sur Saint-Dizier la cavalerie légère du général
-Piré, qui réussit à y entrer, et y enleva deux bataillons prussiens.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Séjour à Saint-Dizier.</span>
-Le lendemain 23, Napoléon jugea convenable de s'arrêter à Saint-Dizier
-pour y attendre la queue de ses colonnes, car Oudinot, Macdonald,
-Gérard étaient en arrière, et il voulait également rallier Marmont et
-Mortier, qui avaient ordre de venir à lui par Châlons. Il fallait
-attendre aussi la division de gardes nationales du général Pacthod qui
-avait bien servi avec Oudinot et Macdonald, et qu'on avait laissée à
-Sézanne pour escorter un dernier convoi de troupes et de matériel.
-Toutefois, ayant des doutes sur la possibilité de recueillir ce
-dernier rassemblement, Napoléon ordonna au ministre de la guerre de
-veiller à sa sûreté, et de le rappeler même à Paris, si on ne croyait
-pas qu'il lui fût possible de percer jusqu'à Vitry à travers les
-masses ennemies.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Confiance de Napoléon dans sa man&oelig;uvre, et persuasion où
-il est d'avoir attiré l'ennemi à sa suite.</span>
-Sans perdre un instant Napoléon poussa sa cavalerie <span class="pagenum"><a id="page538" name="page538"></a>(p. 538)</span> légère
-sur Bar-le-Duc, afin qu'elle s'emparât du pont de Saint-Mihiel sur la
-Meuse, de celui de Pont-à-Mousson sur la Moselle, et il expédia de
-nouveau à toutes les garnisons l'ordre de le rejoindre. Il s'apprêtait
-à leur épargner la moitié du chemin, en marchant encore une journée ou
-deux à leur rencontre, et il allait ainsi voir ses forces augmenter
-d'heure en heure. Sans les maréchaux Mortier et Marmont, sans le
-convoi de Sézanne dont il n'avait reçu qu'une partie, et en défalquant
-les pertes d'Arcis ainsi que les troupes laissées à la garde des ponts
-de la Seine, il avait environ 55 mille hommes. Il devait en avoir 70
-mille avec ces deux maréchaux, 80 avec le dépôt de Sézanne, et arriver
-successivement à 100 mille et au delà, si les garnisons parvenaient à
-se réunir à lui. Aussi tout en appréciant la gravité de sa situation
-restait-il confiant dans le succès de ses habiles man&oelig;uvres, et le
-23 mars, écrivant au ministre de la guerre une lettre qui respirait un
-sang-froid imperturbable, il lui exposait sa marche, ses motifs pour
-ne pas tenter l'attaque de Vitry, le projet de s'approcher de Metz, et
-de tirer de cette place et des autres un renfort considérable; la
-certitude de causer un grand trouble à l'ennemi en se portant sur ses
-communications; le découragement de la plupart des coalisés qui
-n'avaient jamais eu d'avantages sérieux sur les troupes françaises,
-qui tout récemment avaient essuyé des pertes énormes à Arcis-sur-Aube,
-et étaient presque au regret de s'être avancés si loin; l'espérance
-par conséquent d'amener sous peu des événements nouveaux et
-importants; l'utilité de <span class="pagenum"><a id="page539" name="page539"></a>(p. 539)</span> veiller sur le rassemblement de
-Sézanne, de l'augmenter même si les circonstances le permettaient; la
-possibilité de recourir à la conscription de 1815, car en Champagne,
-en Lorraine les paysans se levaient en masse, et l'urgence de faire
-promptement usage de cette ressource; l'importance pour les maréchaux
-Marmont et Mortier qui s'étaient repliés sur Château-Thierry de se
-reporter en avant pour rejoindre l'armée; la confiance enfin malgré
-toutes les angoisses de la situation de sauver bientôt la France et
-lui-même de cette crise formidable. Personne n'eût soupçonné en lisant
-cette lettre, qui devait être la dernière adressée au ministre de la
-guerre, que Napoléon approchait de la plus grande des catastrophes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de M. de Caulaincourt au quartier général, après la
-dissolution du congrès de Châtillon.</span>
-Dans ce moment arriva au quartier général de l'Empereur M. de
-Caulaincourt, qui venait de quitter le congrès de Châtillon. Ce noble
-serviteur du prince et du pays, avait, comme on l'a vu, remis un
-contre-projet, afin d'obtempérer aux sommations réitérées des
-plénipotentiaires alliés, et avait tâché d'en rendre la lecture
-supportable à ses auditeurs, tout en s'éloignant le moins possible des
-instructions de Napoléon. Les plénipotentiaires des puissances, après
-avoir écouté le texte du contre-projet français avec un silence
-glacial, et avoir pris les ordres de leurs souverains, avaient lu le
-18 mars une note solennelle, dans laquelle ils déclaraient que la
-France ayant exactement reproduit toutes les conditions déjà reconnues
-inacceptables par l'Europe, les conférences étaient définitivement
-rompues, et que la guerre serait poursuivie à outrance, jusqu'à ce que
-la France admît purement et simplement les préliminaires <span class="pagenum"><a id="page540" name="page540"></a>(p. 540)</span> du
-17 février. À cette déclaration M. de Metternich avait joint une
-lettre particulière pour M. de Caulaincourt, dans laquelle il le
-suppliait encore une fois d'y bien penser avant de quitter le lieu du
-congrès, car, disait-il, la France de Louis XIV, accrue des conquêtes
-de Louis XV, valait bien qu'on y attachât quelque prix, et méritait
-qu'on ne la jouât pas plus longtemps à ce jeu si dangereux et si
-incertain des batailles. Quelque tenté que fut le plénipotentiaire
-français de suivre un semblable conseil, il n'avait pas osé
-outre-passer ses instructions au point où il l'aurait fallu pour
-retenir à Châtillon les membres du congrès. Il se sépara donc des
-plénipotentiaires le lendemain 19, et le 20 toutes les légations
-partirent de Châtillon pour regagner les quartiers généraux des armées
-belligérantes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Chagrin de M. de Caulaincourt; pénible impression que sa
-présence produit dans l'armée.</span>
-M. de Caulaincourt eut quelque peine à rejoindre Napoléon, qu'il
-trouva à Saint-Dizier. Le retour de la légation française produisit
-sur l'armée une impression pénible, car il ôtait toute confiance dans
-les négociations, et n'en laissait plus que dans un duel à mort avec
-la coalition. Or, si les journées de Montmirail, de Champaubert, de
-Montereau avaient élevé les c&oelig;urs au niveau de celui de Napoléon,
-celles de Craonne, de Laon, d'Arcis-sur-Aube les avaient fait
-promptement redescendre de cette hauteur, et la man&oelig;uvre
-aventureuse qu'on essayait loin de Paris, man&oelig;uvre dont peu de gens
-étaient capables d'apprécier le mérite, étonnait, inquiétait des
-esprits déjà fortement ébranlés. La noble et sévère figure de M. de
-Caulaincourt, plus triste encore que de coutume, n'était pas propre à
-dérider les visages au quartier <span class="pagenum"><a id="page541" name="page541"></a>(p. 541)</span> général. Napoléon accueillit
-son ministre amicalement, en homme qui n'éprouvait pas d'humeur parce
-qu'il n'éprouvait pas de trouble. Ce retour lui avait cependant causé
-une certaine impression, mais passagère, et il la domina bientôt. Il
-était à table, soupant avec Berthier, lorsque M. de Caulaincourt
-arriva.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon ne manifeste aucun regret de la dissolution du
-congrès.</span>
-Vous avez bien fait de revenir, lui dit-il, car, je ne vous
-le cacherai pas, si vous aviez accepté l'ultimatum des alliés, je vous
-aurais désavoué. Mieux vaut pour vous et pour moi avoir évité un
-pareil éclat. Au fond ces gens-là ne sont pas de bonne foi. Si vous
-aviez cédé, bientôt ils auraient demandé davantage. Ils répandent
-partout qu'ils en veulent à moi et non à la France. Mensonges que tout
-cela!
-<span class="sidenote" title="En marge">Son langage résolu et chaleureux.</span>
-Ils s'en prennent à moi parce qu'ils savent que seul je puis
-sauver la France (ce qui était vrai alors, car celui qui l'avait
-perdue pouvait seul la sauver); mais au fond, c'est à la France et à
-sa grandeur qu'ils en veulent. L'Angleterre convoite la Belgique pour
-la maison d'Orange; la Prusse convoite la Meuse pour elle-même;
-l'Autriche désirerait nous ôter l'Alsace et la Lorraine pour en
-trafiquer avec la Bavière et les princes allemands. On veut nous
-détruire, ou nous amoindrir jusqu'à nous réduire à rien. Eh bien, mon
-cher Caulaincourt, il vaut mieux mourir que d'être amoindris de la
-sorte. Nous sommes assez vieux soldats pour ne pas craindre la mort.
-On ne dira pas cette fois que c'est pour mon ambition que je combats,
-car il me serait aisé de sauver le trône; mais le trône avec la France
-humiliée, je n'en veux point. Voyez ces braves paysans comme ils
-s'insurgent <span class="pagenum"><a id="page542" name="page542"></a>(p. 542)</span> déjà, et tuent des Cosaques de toutes parts! Ils
-nous donnent l'exemple, suivons-le. Croiriez-vous que ces misérables
-du Conseil de régence voulaient accepter l'infâme traité qu'on vous a
-proposé? Ah! je leur ai prescrit de se taire et de se tenir
-tranquilles. Ces pauvres paysans valent bien mieux que ces gens de
-Paris. Vous allez assister, mon cher Caulaincourt, à de belles choses.
-Je vais marcher sur les places, et rallier trente ou quarante mille
-hommes d'ici à quelques jours. L'ennemi me suit évidemment. On ne peut
-pas expliquer autrement la masse de cavalerie qui nous entoure. La
-brusque apparition que j'ai faite sur ses derrières a ramené
-Schwarzenberg, et en apprenant que je menace ses communications il
-n'osera pas se risquer sur Paris. Je vais avoir bientôt cent mille
-hommes dans la main, je fondrai sur le plus rapproché de moi, Blucher
-ou Schwarzenberg n'importe, je l'écraserai, et les paysans de la
-Bourgogne l'achèveront. La coalition est aussi près de sa perte que
-moi de la mienne, mon cher Caulaincourt, et si je triomphe nous
-déchirerons ces abominables traités. Si je me trompe, eh bien, nous
-mourrons! nous ferons comme tant de nos vieux compagnons d'armes font
-tous les jours, mais nous mourrons après avoir sauvé notre honneur.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Invincible tristesse de M. de Caulaincourt, et profond
-abattement de Berthier.</span>
-M. de Caulaincourt, qui autant que personne était capable de
-comprendre cet héroïque langage, se rappelait trop de fautes commises,
-trop de refus hors de propos et que l'honneur ne commandait point,
-pour n'être pas mécontent, et froidement improbateur. Berthier, devant
-qui se tenaient ces discours, était consterné. Il était frappé comme
-Napoléon <span class="pagenum"><a id="page543" name="page543"></a>(p. 543)</span> du tumulte qui se faisait autour de l'armée, doutait
-comme lui que ce fût là un simple détachement, mais se demandait
-d'autre part comment 200 mille coalisés, presque victorieux, pouvaient
-se laisser détourner de Paris, cette grande proie qu'ils avaient sous
-la main, pour suivre une poignée d'hommes hasardée sur leurs
-derrières. Il doutait, et, en une si grave circonstance, le doute
-était une angoisse douloureuse, car si l'ennemi ne suivait pas, il
-pouvait en quelques jours être dans Paris. Ce sentiment était général.
-Contenu devant Napoléon, il éclatait ailleurs en très-mauvais propos.
-Quant à Napoléon lui-même, sans exclure le doute, il répétait toujours
-à M. de Caulaincourt: Vous avez bien fait de revenir, je vous aurais
-désavoué. Vous êtes venu à temps pour assister à de grandes choses.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La véritable question était de savoir si l'ennemi, au lieu
-de suivre Napoléon, ne se jetterait pas sur Paris pour y opérer une
-révolution politique.</span>
-Toute cette énergie, admirable comme don de Dieu, mais déplorable
-quand on songe que, si mal employée, elle nous avait conduits au bord
-d'un abîme, ne se communiquait guère, et chacun s'attendait d'un
-moment à l'autre à un affreux dénoûment. Ce dénoûment approchait en
-effet, et l'heure fatale, hélas! était venue. Les combinaisons
-militaires de Napoléon étaient assurément bien profondes, mais si sa
-situation militaire pouvait se rétablir à force de génie, il n'y avait
-pas de génie qui pût rétablir sa situation politique. Paris plein de
-terreur, plein de dégoût d'un tel régime, régime glorieux mais
-sanglant, ordonné mais despotique, Paris pouvait au premier contact
-d'un ennemi qui se présentait en libérateur, échapper à la main de
-Napoléon, et devenir le théâtre d'une révolution! Or, il suffisait
-<span class="pagenum"><a id="page544" name="page544"></a>(p. 544)</span> que les coalisés soupçonnassent cette triste vérité, pour que
-négligeant les considérations de prudence, ils songeassent à tenter
-sur Paris non pas une opération militaire, mais une opération
-politique, et alors les plans de Napoléon devaient être déjoués, et
-son trône, que sa puissante main avait relevé deux ou trois fois
-depuis un mois, devait enfin s'écrouler. On va voir combien les
-coalisés étaient près de deviner la redoutable vérité, qui faisait
-toute notre faiblesse devant les envahisseurs de notre patrie.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Incertitude du prince de Schwarzenberg dans le premier
-moment, et ses doutes sur les projets de Napoléon.</span>
-Le prince de Schwarzenberg n'avait pas trop compris le mouvement de
-l'armée française sur Arcis, et il faut avouer qu'à moins d'être dans
-le secret, il eût été difficile de le comprendre. Sa première
-supposition, et la plus naturelle, avait été que Napoléon venait lui
-livrer bataille, et ce prince s'était décidé à l'accepter à
-Arcis-sur-Aube, comme Blucher à Craonne et à Laon. Prévoyant une lutte
-sanglante de plusieurs jours, il était loin de s'en croire quitte le
-soir du 21.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il prend une position d'attente entre Ramerupt et
-Dampierre.</span>
-Le 22, en voyant Napoléon s'éloigner, il avait cherché à
-deviner quels pouvaient être ses projets, avait passé l'Aube à sa
-suite, et était venu prendre position entre Ramerupt et Dampierre,
-derrière un gros ruisseau qu'on appelle le Puits, la gauche à l'Aube,
-le front couvert par le Puits, la droite dans la direction de Vitry.
-(Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) Il attendait là les nouvelles attaques de son
-adversaire, craignant toujours de sa part quelque man&oelig;uvre
-extraordinaire.</p>
-
-<p>Mais Napoléon, ainsi qu'on vient de le voir, ne songeait guère à
-l'attaquer, et lui préparait effectivement une man&oelig;uvre bien
-extraordinaire, en se portant <span class="pagenum"><a id="page545" name="page545"></a>(p. 545)</span> de l'Aube à la Marne, dans la
-direction de Metz.
-<span class="sidenote" title="En marge">Bientôt le prince de Schwarzenberg s'aperçoit de la marche
-de Napoléon sur Vitry, et comprend qu'il veut se porter sur les
-communications des alliés.</span>
-Le lendemain 23, pendant que Napoléon s'arrêtait à
-Saint-Dizier pour que les corps formant sa queue eussent le temps de
-le joindre par le gué de Frignicourt, la cavalerie légère du prince de
-Schwarzenberg qui suivait ces corps à la piste, s'était aperçue de la
-marche de l'armée française, et avait reconnu clairement qu'elle se
-dirigeait sur Vitry. L'intention de Napoléon ne laissait dès lors plus
-de doute, et il voulait évidemment man&oelig;uvrer sur les communications
-des alliés. Que faire en présence d'une situation si nouvelle?
-Fallait-il suivre Napoléon vers la Lorraine, ou bien tendre la main à
-Blucher qui ne pouvait être éloigné, et, uni à ce dernier, marcher sur
-Paris, à la tête de deux cent mille hommes? La question était grave,
-l'une des plus graves que les chefs d'empire et les chefs d'armée
-aient jamais eu à résoudre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les règles de la guerre conseillent de suivre Napoléon,
-celles de la politique de se porter sur Paris.</span>
-À se conduire militairement, dans le sens le plus étroit du mot, il ne
-fallait pas livrer ses communications, il fallait au contraire veiller
-sur elles avec d'autant plus de soin qu'on avait affaire à un ennemi
-plus redoutable et plus audacieux. Puisqu'il les menaçait en ce
-moment, on devait le suivre, le suivre en compagnie de Blucher, et en
-finir avec lui avant d'aller recueillir à Paris le prix de la guerre.
-Sans doute il y avait quelques avantages à marcher sur Paris, et
-notamment celui d'abréger la lutte; pourtant si on était arrêté devant
-cette capitale par une résistance non-seulement militaire, mais
-populaire, et s'il arrivait qu'on fût retenu quelques jours sous ses
-murs, on pouvait, pendant qu'on serait <span class="pagenum"><a id="page546" name="page546"></a>(p. 546)</span> occupé à se battre
-contre la tête barricadée des faubourgs, être assailli en queue par
-Napoléon revenu avec une armée de cent mille hommes, et se trouver
-dans une position des plus périlleuses.</p>
-
-<p>Ces raisons étaient du plus grand poids, et auraient même été
-décisives, si la situation eût été ordinaire, et si on avait été
-exposé à rencontrer devant Paris la résistance que l'importance de
-cette ville, le patriotisme et le courage de son peuple, devaient
-faire craindre. Mais la situation était telle qu'il n'y avait rien de
-plus douteux que cette résistance. Bien qu'on n'eût reçu qu'une seule
-communication de l'intérieur, celle qu'avait apportée M. de Vitrolles,
-et que jusqu'ici aucune manifestation n'eût démontré la vérité de
-cette communication, qu'au contraire les paysans commençassent à
-prendre les armes dans les provinces envahies, on avait pu reconnaître
-à plus d'un symptôme que si M. de Vitrolles exagérait les choses en
-peignant la France comme désirant ardemment les Bourbons, il avait
-raison toutefois quand il soutenait qu'elle ne voulait plus de la
-guerre, de la conscription, des préfets impériaux, et que dès qu'on
-lui fournirait l'occasion de faire éclater ses véritables sentiments,
-elle se prononcerait contre un gouvernement qui, après avoir porté la
-guerre jusqu'à Moscou, l'avait ramenée aujourd'hui jusqu'aux portes de
-Paris.
-<span class="sidenote" title="En marge">Conseils du comte Pozzo di Borgo, et ses instances pour
-qu'on marche sur Paris.</span>
-Il y avait un personnage beaucoup plus écouté que M. de
-Vitrolles, c'était le comte Pozzo di Borgo, revenu de Londres, lequel,
-ayant acquis sur les alliés une influence proportionnée à son esprit,
-ne se lassait pas de leur répéter qu'il fallait marcher <span class="pagenum"><a id="page547" name="page547"></a>(p. 547)</span> sur
-Paris.&mdash;Le but de la guerre, disait-il, est à Paris.
-<span class="sidenote" title="En marge">Profondes raisons qu'il en donne.</span>
-Tant que vous
-songez à livrer des batailles, vous courez la chance d'être battus,
-parce que Napoléon les livrera toujours mieux que vous, et que son
-armée, même mécontente, mais soutenue par le sentiment de l'honneur,
-se fera tuer à côté de lui jusqu'au dernier homme. Tout ruiné qu'est
-son pouvoir militaire, il est grand, très-grand encore, et, son génie
-aidant, plus grand que le vôtre. Mais son pouvoir politique est
-détruit. Les temps sont changés. Le despotisme militaire accueilli
-comme un bienfait au lendemain de la révolution, mais condamné depuis
-par le résultat, est perdu dans les esprits. Si vous donnez naissance
-à une manifestation, elle sera prompte, générale, irrésistible, et
-Napoléon écarté, les Bourbons que la France a oubliés, aux lumières
-desquels elle n'a pas confiance, les Bourbons deviendront tout à coup
-possibles, de possibles nécessaires. C'est politiquement, ce n'est pas
-militairement qu'il faut chercher à finir la guerre, et pour cela, dès
-qu'il se fera entre les armées belligérantes une ouverture quelconque,
-à travers laquelle vous puissiez passer, hâtez-vous d'en profiter,
-allez toucher Paris du doigt, du doigt seulement, et le colosse sera
-renversé. Vous aurez brisé son épée que vous ne pouvez pas lui
-arracher.&mdash;Telle est la substance des discours que le comte Pozzo
-adressait sans cesse à l'empereur Alexandre, et au surplus il
-travaillait sur une âme facile à persuader. Outre l'esprit
-très-remarquable d'Alexandre, le comte Pozzo avait pour le seconder
-toutes les passions de ce prince. Se venger, non de <span class="pagenum"><a id="page548" name="page548"></a>(p. 548)</span>
-l'incendie de Moscou auquel il ne songeait plus guère, mais des
-humiliations que Napoléon lui avait infligées, entrer dans Paris, dans
-la capitale de la civilisation, y détrôner un despote, y tendre aux
-Français une main généreuse, s'en faire applaudir, était chez lui un
-rêve enivrant. Ce rêve l'occupait tellement, que pour le réaliser il
-était capable d'une audace qui n'était ni dans son c&oelig;ur ni dans son
-esprit.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'opinion de marcher sur Paris avait successivement gagné
-tous les esprits dans le sein de la coalition.</span>
-Du reste l'opinion que professait le comte Pozzo di Borgo avait envahi
-peu à peu toutes les têtes. Née d'abord parmi les Prussiens, chez qui
-elle avait été engendrée par la haine, elle avait fini par pénétrer
-chez les Russes, et même chez les Autrichiens. On comprenait très-bien
-chez ces derniers que frapper politiquement Napoléon était la manière
-la plus sûre et la plus prompte de le détruire. L'empereur François et
-M. de Metternich, quoique regrettant en lui, non pas un gendre, mais
-un chef plus capable qu'aucun autre de gouverner la France, avaient
-reconnu, depuis la rupture du congrès de Châtillon, qu'il fallait
-enfin prendre un parti décisif même contre sa personne. Ils avaient
-longtemps répugné à pousser les choses à la dernière extrémité, mais
-le Rhin franchi, ayant admis le principe des limites de 1790, ce qui
-rendait vacants les anciens Pays-Bas qu'on devait leur payer avec
-l'Italie, connaissant trop bien Napoléon pour croire qu'il se
-soumettrait jamais à une telle réduction de territoire, ils en étaient
-venus par avidité aux mêmes conclusions que les Prussiens par haine,
-les Russes par vanité. Aller chercher à Paris la solution politique
-<span class="pagenum"><a id="page549" name="page549"></a>(p. 549)</span> qui contiendrait en même temps la solution militaire, leur
-semblait désormais nécessaire. Le prince de Schwarzenberg, esprit
-timide mais sûr, en était venu à penser à cet égard comme M. de
-Metternich, et comme l'empereur François, car en ce moment l'Autriche
-présentait le phénomène singulier, d'un empereur, d'un premier
-ministre, et d'un généralissime, identiques dans leurs sentiments, et
-ne faisant qu'un homme, étranger à l'amour comme à la haine, et
-conduit uniquement par de profonds calculs.
-<span class="sidenote" title="En marge">La jonction opérée entre Blucher et Schwarzenberg est une
-nouvelle raison de marcher sur Paris.</span>
-Dans cette disposition le
-prince de Schwarzenberg, voyant la route de Paris ouverte, inclinait
-pour la première fois à la prendre, de manière que l'unanimité était
-presque acquise à la résolution de marcher sur la capitale de la
-France, bien que plusieurs officiers fort éclairés opposassent encore
-à cette marche téméraire l'autorité des règles, qui enseignent qu'il
-ne faut ni abandonner le soin de ses communications, ni manquer le but
-par trop d'impatience d'y atteindre. Toutefois un événement
-extrêmement favorable à l'opinion la plus hardie s'était passé dans la
-journée. La cavalerie de Wintzingerode, formant l'avant-garde de
-Blucher, venait de se rencontrer près de la Marne avec celle du comte
-Pahlen, appartenant au prince de Schwarzenberg. On s'était félicité,
-réjoui de cette jonction, qui du reste aurait dû s'opérer plus tôt,
-car la bataille de Laon s'étant livrée les 9 et 10 mars, il était
-étrange que Blucher n'eût pas suivi Napoléon ou les maréchaux chargés
-de le remplacer sur l'Aisne, et que le 23 il fût encore à tâtonner
-entre l'Aisne et la Marne. Mais Blucher avait agi comme <span class="pagenum"><a id="page550" name="page550"></a>(p. 550)</span> les
-généraux qui ont plus de résolution de caractère que d'esprit. Il
-avait essayé de prendre Reims, puis Soissons, avait longtemps attendu
-quelques mille hommes du corps de Bulow restés en arrière, enfin
-s'était décidé à pousser devant lui les maréchaux Mortier et Marmont,
-et avait rejoint la Marne par Châlons. Quoi qu'il en soit, il arrivait
-avec cent mille hommes, et on en avait ainsi deux cent mille pour
-marcher sur Paris. Une telle force faisait tomber bien des objections
-tirées des règles de la guerre étroitement entendues.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'arrestation d'un courrier porteur de lettres de
-l'Impératrice et du duc de Rovigo, achève de décider les chefs de la
-coalition.</span>
-Dans cet état des choses, le prince de Schwarzenberg se trouvant au
-château de Dampierre avec l'empereur Alexandre pour y passer la nuit,
-on apporta tout à coup des dépêches prises sur un courrier de Paris,
-que la cavalerie légère des alliés avait arrêté. Il y avait dans le
-château de Dampierre le prince Wolkonski, exerçant auprès d'Alexandre
-les fonctions de chef de son état-major, et M. le comte de Nesselrode,
-exerçant celles de chef de sa chancellerie. On fit appeler ce dernier,
-qui ayant longtemps vécu à Paris pouvait mieux qu'un autre saisir le
-vrai sens des dépêches interceptées, et on le chargea d'en prendre
-connaissance. Elles étaient en effet d'une importance extrême. Elles
-consistaient en lettres de l'Impératrice et du duc de Rovigo à
-l'Empereur. Les unes et les autres exprimaient sur l'état intérieur de
-Paris les plus vives inquiétudes. Celles de l'Impératrice, empreintes
-d'une sorte de terreur, n'avaient pas sans doute une grande
-signification, car elles pouvaient bien n'être que l'expression de la
-faiblesse d'une femme. <span class="pagenum"><a id="page551" name="page551"></a>(p. 551)</span> Mais celles du duc de Rovigo avaient
-une tout autre valeur, car ministre de la police et homme de guerre,
-fort habitué aux positions difficiles, il ne pouvait être suspect de
-timidité, et il déclarait que Paris comptait dans son sein des
-complices de l'étranger fort influents, et qu'à l'apparition d'une
-armée coalisée il était probable qu'ils suivraient l'exemple des
-Bordelais. Cette révélation était dans le moment d'une immense
-gravité; elle achevait d'éclairer la situation politique, et faisait
-cesser toutes les incertitudes qu'on aurait pu conserver sur la
-conduite à tenir.
-<span class="sidenote" title="En marge">La marche sur Paris est résolue.</span>
-Après cet aveu involontaire échappé au gouvernement
-de l'Empereur, à sa femme, à son ministre de la police, on ne pouvait
-plus douter que son trône ne fût près de tomber en ruine, et que
-toucher à Paris ne fût le moyen assuré de le faire écrouler. On courut
-éveiller l'empereur Alexandre et le prince de Schwarzenberg, on leur
-communiqua les pièces interceptées, et pour l'un comme pour l'autre la
-démonstration fut complète. Marcher sur Paris parut la résolution à
-laquelle il fallait s'arrêter tout de suite, et qu'on devait mettre à
-exécution dès le lever du soleil. Les trois souverains n'étaient pas
-actuellement réunis. Alexandre, le plus actif des trois, voulant
-toujours être partout, et particulièrement auprès des généraux, se
-trouvait auprès du généralissime. Le plus modeste, le plus sage, celui
-qui se donnait le moins de mouvement, et qui, n'étant pas militaire,
-prétendait ne devoir causer aux militaires aucun embarras par sa
-présence, l'empereur François, résidait actuellement assez loin,
-c'est-à-dire à Bar-sur-Aube. Le roi <span class="pagenum"><a id="page552" name="page552"></a>(p. 552)</span> de Prusse, formant entre
-les deux une sorte de terme moyen, plus réservé que l'un, plus actif
-que l'autre, avait pris gîte dans les environs. Il fut convenu qu'on
-irait le chercher immédiatement, qu'on mettrait l'armée en mouvement
-dès le matin pour se rapprocher de la Marne, où l'on devait rencontrer
-Blucher, et que là réunis tous ensemble, après une délibération dont
-le résultat ne pouvait devenir douteux par la présence des Prussiens,
-on prendrait la route de Paris.
-<span class="sidenote" title="En marge">Rendez-vous général donné dans les environs de Sommepuis.</span>
-Le prince de Schwarzenberg se chargea
-de mander à son maître le parti qu'on adoptait, et l'engagea, en lui
-écrivant, à ne pas songer à rejoindre la colonne d'invasion, car il
-pourrait bien, au milieu du croisement des armées belligérantes,
-tomber dans les mains de son gendre, ce qui serait une grave
-complication dans les circonstances actuelles. Il existait à travers
-la Bourgogne une ligne de communication, pour ainsi dire autrichienne,
-puisqu'on avait envoyé de Troyes à Dijon des secours au comte de
-Bubna.
-<span class="sidenote" title="En marge">L'empereur François rejeté sur Dijon n'assiste pas au
-rendez-vous.</span>
-Le prince de Schwarzenberg conseilla donc à l'empereur François
-et à M. de Metternich de se diriger sur Dijon, car outre qu'il était
-sage de ne pas se faire prendre, il était convenable aussi que
-l'empereur François n'assistât point au détrônement de son gendre, et
-surtout de sa fille. Ces dispositions arrêtées, on quitta Dampierre le
-24 au matin pour se rendre à Sommepuis.</p>
-
-<p>Il ne fallait pas beaucoup de temps pour y arriver, ce point étant à
-une distance de trois lieues à peine. L'empereur Alexandre, le prince
-de Schwarzenberg, le chef d'état-major Wolkonski, le comte de
-Nesselrode, partis tous ensemble du château <span class="pagenum"><a id="page553" name="page553"></a>(p. 553)</span> de Dampierre,
-rencontrèrent à Sommepuis le roi de Prusse, Blucher et son état-major.
-<span class="sidenote" title="En marge">Conseil en pleins champs où la marche sur Paris est arrêtée
-et combinée.</span>
-On prétend que la résolution fatale qui devait conduire les armées de
-l'Europe au milieu de Paris, fut prise sur un petit tertre, situé dans
-les environs de Sommepuis, et que là s'établit la délibération dont le
-résultat était certain d'avance, puisqu'à tous les sentiments qui
-avaient parlé dans le château de Dampierre étaient venues s'ajouter
-les passions prussiennes. On fut à peu près unanime. Les réponses en
-effet s'offraient en foule aux objections qu'élevaient les militaires
-méthodiques, qui ne sortaient pas des règles de la guerre servilement
-comprises. Napoléon allait se placer sur les communications des armées
-alliées, mais on allait aussi se placer sur les siennes. Le mal qu'il
-allait causer en saisissant les magasins des alliés, leurs hôpitaux,
-leurs arrière-gardes, leurs convois de matériel, on le lui rendrait au
-double, au triple, en capturant tout ce qui devait se trouver entre
-Paris et l'armée française, sur la route de Nancy. Il prendrait
-beaucoup, on prendrait davantage. Et puis où irait-on, les uns et les
-autres? Napoléon à Metz, à Strasbourg, où sa présence ne déciderait
-rien, et les alliés à Paris, où ils avaient la certitude d'opérer une
-révolution, et d'arracher à Napoléon le pouvoir qui le rendait si
-redoutable. Le suivre c'était obéir à ses vues, car c'était évidemment
-ce qu'il avait voulu, en exécutant ce mouvement si étrange, si imprévu
-vers la Lorraine. C'était se laisser détourner du but essentiel, et
-s'exposer à une nouvelle série de hasards militaires, car on le
-trouverait <span class="pagenum"><a id="page554" name="page554"></a>(p. 554)</span> renforcé par l'adjonction de ses garnisons, on
-recommencerait avec des armées épuisées contre des armées récemment
-recrutées le jeu redoutable des batailles, où il fallait convenir que
-Napoléon était le plus fort, on serait entraîné à des longueurs, à des
-complications interminables, et très-probablement on finirait par
-tomber dans quelque piége qu'il aurait eu l'art de tendre, qu'on
-n'aurait pas eu l'art d'éviter, et dans lequel on succomberait. Aller
-à Paris, frapper Napoléon au c&oelig;ur, était bien plus court, plus sûr
-même en paraissant plus hasardeux; et en tout cas, supposé qu'on ne
-pût point entrer dans la capitale de la France, il restait une ligne
-de retraite assurée, c'était la route de Paris à Lille, la route de
-Belgique, où l'on rencontrerait le prince de Suède arrivant avec cent
-mille Hollandais, Anglais, Hanovriens et Suédois.</p>
-
-<p>Il n'y avait rien de concluant à opposer à ces raisons. Tout le monde
-y céda, et déjoua ainsi les calculs de Napoléon, car tout le monde
-consulta les considérations politiques, tandis que lui, méprisant la
-politique dont il n'écoutait guère les avis, n'avait tenu compte que
-des considérations militaires. Comme de coutume, ayant militairement
-raison, il avait politiquement tort, et à se tromper toujours ainsi,
-il était inévitable qu'il finît par périr!</p>
-
-<p>Il fut donc immédiatement résolu qu'on arrêterait tous les corps
-d'armée sur le lieu où ils se trouvaient, et qu'on leur ordonnerait de
-commencer le lendemain matin leur marche sur Paris.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le général Wintzingerode est charge d'observer Napoléon
-avec dix mille chevaux et quelques bataillons d'infanterie légère.</span>
-Toutefois, on ne
-pouvait pas laisser Napoléon sans aucun surveillant à sa suite, soit
-pour le harceler, soit pour <span class="pagenum"><a id="page555" name="page555"></a>(p. 555)</span> l'observer, et pour être averti
-de ce qu'il ferait dans le cas où, sa détermination changeant, il
-reviendrait sur Paris. On chargea le général Wintzingerode de
-s'attacher à ses pas avec dix mille chevaux, quelques mille hommes
-d'infanterie légère, et une nombreuse artillerie attelée. C'était tout
-ce qu'il fallait pour lui causer çà et là quelques dommages, mais
-surtout pour être informé de ses résolutions aussitôt qu'elles
-seraient formées. On aurait voulu en s'acheminant vers Paris avoir un
-émissaire qui précédât l'armée alliée, et qui entrât en rapport avec
-MM. de Talleyrand et de Dalberg, sur lesquels on comptait pour opérer
-une révolution. Il y en avait un de fort indiqué, c'était M. de
-Vitrolles, envoyé par ces chefs des mécontents, et en le renvoyant on
-n'eût fait que répondre à une ouverture venant de leur part. Mais on
-n'avait plus M. de Vitrolles. Fidèles, il faut le reconnaître, aux
-engagements pris à Châtillon, les souverains alliés n'avaient pas
-voulu entendre M. de Vitrolles avant la dissolution du congrès. Se
-considérant comme libres depuis, ils avaient consenti à le recevoir et
-à l'entretenir, et lui avaient manifesté le désir qu'il retournât à
-Paris.
-<span class="sidenote" title="En marge">Admission de M. de Vitrolles auprès des souverains alliés,
-et son renvoi auprès du comte d'Artois en Lorraine.</span>
-Mais celui-ci, pressé de voir les Bourbons qu'il aimait, et qui
-allaient devenir les maîtres de la France, avait préféré se rendre en
-Lorraine, où l'on supposait le comte d'Artois déjà arrivé, que de
-retourner à Paris, exposé à tomber dans les mains du duc de Rovigo. Il
-insista donc pour qu'on lui permît de se mettre à la recherche de M.
-le comte d'Artois. Il y avait, en effet, bien des choses utiles à
-faire auprès de ce prince, car il <span class="pagenum"><a id="page556" name="page556"></a>(p. 556)</span> était urgent, le jour même
-où l'on pénétrerait dans ce Paris si redoutable, si redouté, de s'y
-présenter non en conquérants, mais en libérateurs, d'avoir pour cela
-un gouvernement tout prêt, dans les bras duquel la France pourrait se
-jeter, et, bien que les Bourbons ne fussent pas l'objet d'une
-préférence décidée de la part des puissances coalisées, le retour de
-ces princes résultait si naturellement de la force des choses, que
-s'entendre avec eux était de la plus grande importance. Les souverains
-alliés consentirent donc au départ de M. de Vitrolles pour la
-Lorraine, et il fut convenu qu'après avoir vu le comte d'Artois, il
-reviendrait au quartier général sous Paris. Il avait été chargé de
-dire au comte d'Artois qu'il fallait, en remettant le pied sur le sol
-de la France, dépouiller bien des préjugés, oublier bien des choses et
-bien des hommes, et se diriger par le conseil de MM. de Dalberg, de
-Talleyrand, et autres personnages pareils.</p>
-
-<p>M. de Vitrolles étant ainsi parti avant les événements
-d'Arcis-sur-Aube, on n'avait en marchant sur Paris aucun moyen préparé
-de communiquer avec l'intérieur, mais une fois les portes de cette
-capitale ouvertes par le canon, on présumait que les relations
-seraient faciles à établir.
-<span class="sidenote" title="En marge">Marche sur Paris commencée le 25 mars.</span>
-Le lendemain, 25 mars, jour de funeste
-mémoire, les masses de la coalition, désormais réunies, se mirent en
-mouvement, l'armée de Blucher par la droite, l'armée de Schwarzenberg
-par la gauche, l'une et l'autre se dirigeant sur Fère-Champenoise,
-route de Paris entre la Marne et la Seine.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Corps dispersés que les armées alliées allaient rencontrer
-sur leur chemin.</span>
-Dans cette direction il était impossible qu'on ne <span class="pagenum"><a id="page557" name="page557"></a>(p. 557)</span> rencontrât
-pas beaucoup de corps, malheureusement désunis, qui avaient ordre et
-désir de rejoindre Napoléon. Les principaux étaient les corps des
-maréchaux Mortier et Marmont, laissés en observation devant Blucher,
-et le grand convoi de renforts et de matériel envoyé sur Sézanne pour
-y recevoir l'escorte du général Pacthod. Voici jusqu'au 25 mars au
-matin ce qui était advenu des uns et des autres.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Opérations des maréchaux Marmont et Mortier depuis que
-Napoléon les avait laissés sur l'Aisne.</span>
-Napoléon, en quittant Reims, avait laissé le maréchal Mortier à Reims
-même pour y servir d'appui au maréchal Marmont qui défendait le pont
-de l'Aisne à Berry-au-Bac, tandis que le général Charpentier avec
-quelques débris défendait à Soissons le deuxième pont de l'Aisne.
-Lorsque Blucher, après avoir perdu six ou sept jours en vaines
-délibérations à Laon, voulut marcher sur l'Aisne, il trouva le pont de
-Berry-au-Bac trop bien gardé pour essayer de l'emporter de vive force.
-Il envoya un fort détachement à quelques lieues au-dessus, à
-Neufchâtel, où le passage était facile, tandis qu'il faisait un
-simulacre de passage au-dessous, à Pontavert. Dès que le détachement
-qui avait franchi l'Aisne à Neufchâtel fut descendu à la hauteur de
-Berry-au-Bac, Blucher s'avança le 18 sur ce dernier pont pour
-l'attaquer. Mais le maréchal Marmont l'avait miné, et une affreuse
-explosion le fit voler dans les airs sous les yeux de l'armée
-prussienne. Marmont se retira alors par Roucy sur Fismes. Ce fut une
-faute et une cause de grands malheurs.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Faute de Marmont, qui se retire sur Fismes au lieu de se
-retirer sur Reims, et entraîne Mortier dans cette direction.</span>
-Ce qu'il y aurait eu de plus naturel pour le maréchal Marmont, c'eût
-été de se retirer sur sa réserve, <span class="pagenum"><a id="page558" name="page558"></a>(p. 558)</span> c'est-à-dire sur le
-maréchal Mortier qui était à Reims. Il est vrai que Napoléon avait
-donné la double instruction de couvrir Paris et de se tenir en
-communication avec lui. Mais si Fismes était sur la route de Paris,
-Reims y était aussi, et on avait l'avantage en s'y rendant de réunir
-ses forces et de rester en communication immédiate avec Napoléon. Il
-fallait donc se rendre à Reims et non à Fismes, car en marchant vers
-Fismes on s'exposait presque certainement à être coupé de Napoléon, ce
-qui était contraire à une moitié de ses ordres, et pouvait amener,
-comme on va le voir, de funestes conséquences.</p>
-
-<p>Le maréchal Marmont, probablement influencé par la vue des corps
-ennemis qui avaient passé l'Aisne à Neufchâtel, et qui étaient dirigés
-contre sa droite, se porta instinctivement à gauche, et c'est par ce
-motif tout machinal qu'il se replia sur Fismes. Arrivé en cet endroit,
-il se sentit isolé, et appela à lui le maréchal Mortier.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le mouvement des maréchaux les expose à être coupés de
-Napoléon.</span>
-Celui-ci,
-modeste, nullement jaloux, sachant que le maréchal Marmont avait plus
-d'esprit que lui et oubliant qu'il n'avait pas autant de bon sens, se
-fit un devoir de déférer aux avis de son collègue, partit le 19 de
-Reims, et vint le joindre à Fismes, ce qui prouve que les deux
-maréchaux auraient pu se rendre d'abord à Reims, sans être pour cela
-coupés de la route de Paris. Ils avaient environ 15 mille hommes à eux
-deux.</p>
-
-<p>Ils restèrent en position sur une hauteur dite de Saint-Martin
-jusqu'au lendemain 20 mars au soir, tant l'ennemi était peu insistant,
-et tant il eût été possible dans ces premiers jours de man&oelig;uvrer
-<span class="pagenum"><a id="page559" name="page559"></a>(p. 559)</span> comme on aurait voulu entre Paris et Napoléon.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les deux maréchaux essayent de rejoindre Napoléon par
-Château-Thierry.</span>
-Le 20 au soir
-on reçut des dépêches de Napoléon, écrites de Plancy au moment où il
-partait pour Arcis, qui blâmaient le mouvement sur Fismes, comme
-séparant les maréchaux de lui, et prescrivaient de le rejoindre par la
-route jugée la plus courte et la plus sûre. Revenir sur Reims n'était
-plus possible, car l'ennemi avait profité de notre retraite pour
-l'occuper. De Fismes à Épernay, ce qui eût été la route la plus
-directe pour se réunir à Napoléon, il n'y avait pas de chemins propres
-à l'artillerie. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) Il fallait donc descendre sur
-Château-Thierry pour y passer la Marne, puis remonter entre la Marne
-et la Seine par la route de Montmirail, en perdant deux jours, et en
-s'exposant à beaucoup de rencontres fâcheuses. Comme il n'y avait pas
-de choix, les deux maréchaux partirent le soir même du 20, et
-arrivèrent le 21 à Château-Thierry. Ils y rétablirent le passage de la
-Marne, et le lendemain 22 ils se portèrent sur Champaubert par deux
-voies différentes, afin de ne pas s'embarrasser l'un l'autre en
-suivant le même chemin. Ils y arrivèrent dans la soirée.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ils s'approchent de l'armée ennemie pour voir s'ils ne
-trouveront pas une issue qui leur permette de rejoindre Napoléon.</span>
-Le 23, ils se
-rendirent à Bergères, et commencèrent à découvrir les partis ennemis.
-Alors ils ne purent plus marcher qu'en tâtonnant. Ils apprirent là que
-Napoléon avait eu à Arcis une affaire sanglante, qu'il avait repassé
-l'Aube, et s'était reporté sur la Marne, aux environs de Vitry. Le
-chercher dans cette direction, et tâcher d'arriver jusqu'à lui, était
-le devoir des maréchaux, quelque grand que fût le péril. En
-conséquence ils résolurent de s'avancer jusqu'à Soudé-Sainte-Croix,
-<span class="pagenum"><a id="page560" name="page560"></a>(p. 560)</span> à une demi-marche de Vitry. S'ils trouvaient une issue à
-travers les colonnes de l'armée coalisée, leur intention était de s'y
-jeter aveuglément afin de rejoindre Napoléon. S'ils n'y pouvaient
-réussir, et si cette armée restait interposée en masse compacte entre
-Napoléon et eux, leur projet était de suivre ses mouvements avec
-précaution, et de se replier pour couvrir Paris si elle se dirigeait
-sur cette capitale. Il n'y avait en effet que cette conduite à tenir,
-une fois la faute commise de s'être retiré sur Fismes au lieu de se
-retirer sur Reims.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les maréchaux ne pouvant percer la masse de la grande armée
-ennemie, et s'apercevant qu'elle prend la route de Paris, se replient
-pour couvrir cette capitale.</span>
-Le lendemain 24 mars, les deux maréchaux se rendirent à
-Soudé-Sainte-Croix; mais le maréchal Mortier, voulant savoir ce qui se
-passait du côté de Châlons, imagina de prendre la traverse de Vatry
-qui devait nécessairement allonger sa route. Le soir Marmont, arrivé à
-Soudé-Sainte-Croix, se trouva seul au rendez-vous, et en fut fort
-inquiet. Une ligne immense de feux se développait devant lui, et
-l'horizon en paraissait embrasé. Il choisit trois de ses officiers
-parlant à la fois allemand et polonais, et les envoya en
-reconnaissance. L'un de ces trois officiers, Polonais d'origine, aussi
-brave qu'intelligent, pénétra dans les bivouacs ennemis, et y apprit
-tout ce qu'il voulait savoir. Il revint aussitôt faire son rapport au
-maréchal Marmont. Suivant ce rapport, on avait devant soi toutes les
-armées de la coalition, deux cent mille hommes à peu près, et on était
-par cette masse énorme séparé de Napoléon parti pour Saint-Dizier. Il
-n'était guère possible de parvenir à travers un pareil obstacle
-jusqu'à l'armée impériale. Marmont dépêcha un officier à Mortier
-<span class="pagenum"><a id="page561" name="page561"></a>(p. 561)</span> pour l'inviter à le rejoindre au plus vite, et l'engager à
-prendre en arrière une position qui les mît à l'abri du dangereux
-voisinage dont on venait de faire la découverte.</p>
-
-<p>Le jour suivant, 25 mars, Mortier se transporta auprès de Marmont pour
-avoir un entretien avec lui. Il avait perdu du temps à exécuter le
-trajet par la traverse de Vatry, et y avait recueilli les mêmes
-informations que son collègue. En présence de cette conformité de
-renseignements, tous deux furent d'avis de rétrograder sur
-Fère-Champenoise. Les colonnes de l'ennemi paraissant se diriger sur
-eux, rendaient d'ailleurs ce mouvement inévitable. Marmont s'apprêta
-donc à se retirer sur Sommesous, en priant instamment son collègue de
-se diriger sur ce point.</p>
-
-<p>Telles avaient été jusqu'au 25 mars au matin, moment où les armées
-alliées s'ébranlaient pour marcher sur Paris, les opérations des
-maréchaux Marmont et Mortier.
-<span class="sidenote" title="En marge">Troupes du général Compans et du général Pacthod errant à
-l'aventure comme celles des deux maréchaux.</span>
-Deux autres corps, ceux du général
-Pacthod et du général Compans, allaient se trouver dans une situation
-à peu près semblable. Le général Pacthod avait été laissé à Sézanne
-avec sa division de gardes nationales, pour escorter les renforts
-destinés à l'armée. Il avait successivement recueilli divers
-bataillons, les uns de ligne, les autres de jeune garde venus de Paris
-sous le général Compans, et une immense artillerie, le tout comprenant
-environ une dizaine de mille hommes, sur lesquels Napoléon avait
-compté pour le renforcer, et qu'il avait plusieurs fois recommandés à
-la surveillance du ministre de la guerre. Ce ministre ne <span class="pagenum"><a id="page562" name="page562"></a>(p. 562)</span>
-s'en était guère occupé, et ces bataillons erraient à l'aventure,
-attendant des instructions qu'on ne leur envoyait point. Le général
-Pacthod informé par diverses reconnaissances qu'il était près de
-Marmont et de Mortier, avait écrit à ce dernier qui n'avait su quoi
-lui prescrire, et, ne recevant pas de réponse, il s'était acheminé de
-Sézanne sur Fère-Champenoise, dans la direction de l'Aube à la Marne,
-ce qui devait le faire tomber en travers de la ligne suivie par les
-deux maréchaux, et lui fournir le moyen de se réunir à eux. Dans cette
-même matinée du 25 il avait déjà traversé cette ligne, et il était
-près d'un endroit appelé Villeseneux. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) Le
-général Compans avait suivi de très-loin le général Pacthod.</p>
-
-<p>Voilà quelle était la position des divers corps français lorsque le 25
-au matin, les armées coalisées, abandonnant à Wintzingerode la
-poursuite de Napoléon, prirent le chemin de Paris. Blucher s'avançait
-à droite s'appuyant à la Marne, Schwarzenberg à gauche, s'appuyant à
-l'Aube. Près de vingt mille hommes de cavalerie précédaient les deux
-colonnes. L'infanterie suivait à une demi-heure de distance.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Funeste journée de Fère-Champenoise, le 25 mars 1814.</span>
-Dès que le maréchal Marmont vit l'orage se diriger de son côté, il
-comprit que l'ennemi délaissait Napoléon pour se porter sur Paris, et
-il rebroussa chemin vers Sommesous, route de Fère-Champenoise. Le
-maréchal, excellent man&oelig;uvrier, rétrograda en bon ordre, abritant
-sa cavalerie, trop peu nombreuse, derrière ses carrés d'infanterie. À
-chaque position tenable il s'arrêtait, couvrait de mitraille <span class="pagenum"><a id="page563" name="page563"></a>(p. 563)</span>
-l'ennemi trop pressant, puis se remettait en marche, protégeant
-toujours son artillerie et sa cavalerie avec ses carrés dont la
-solidité ne se démentait point.</p>
-
-<p>À Sommesous, il éprouva une nouvelle contrariété. Mortier, quoiqu'en
-se hâtant, n'avait pu arriver encore au rendez-vous, et il fallut l'y
-attendre, afin de prévenir une séparation. Réunis, les deux maréchaux
-comptaient tout au plus 15 mille hommes: que seraient-ils devenus
-s'ils avaient été séparés?</p>
-
-<p>Marmont attendit donc de pied ferme l'arrivée de son collègue, mais il
-lui fallut essuyer bien des charges de cavalerie, et, ce qui était
-fâcheux, perdre bien des moments précieux, pendant lesquels les
-colonnes ennemies avaient le loisir d'avancer et de devenir plus
-menaçantes. Enfin Mortier parut, et on se mit en route pour
-Fère-Champenoise.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Marmont et Mortier se défendent vaillamment entre Vassimont
-et Connantray contre les flots de la cavalerie ennemie.</span>
-À peine avait-on franchi quelques mille mètres que l'on fut assailli
-par une masse effrayante de troupes à cheval, appuyée par de
-l'infanterie. Les deux maréchaux se réfugièrent dans une position qui
-leur permettait de résister un certain temps. Deux ravins assez
-rapprochés et courant, parallèlement, l'un vers Vassimont, l'autre
-vers Connantray, laissaient entre eux un espace ouvert de peu
-d'étendue, et assez facile à défendre. Les maréchaux vinrent se placer
-entre les deux ravins, barrant l'espace qui les séparait, ayant leur
-gauche au ravin de Vassimont, leur droite à celui de Connantray, et
-couvrant ainsi la route de Fère-Champenoise. <span class="pagenum"><a id="page564" name="page564"></a>(p. 564)</span> (Voir la carte
-n<sup>o</sup> 62.) Ils tinrent autant qu'ils purent dans cette position en face
-de la cavalerie et de l'artillerie ennemies. La cavalerie française
-restée en plaine s'y défendit vaillamment, mais fut enfin refoulée par
-celle de Pahlen, et forcée de se replier derrière notre infanterie.</p>
-
-<p>Sur ces entrefaites, le temps qui était mauvais, étant devenu pire, et
-une grêle abondante, chassée dans les yeux de nos artilleurs, leur
-ôtant presque la vue des objets, les gardes russes à cheval
-s'élancèrent sur les cuirassiers de Bordessoulle qui étaient à notre
-gauche, un peu en avant de Mortier, et les refoulèrent sur notre
-infanterie. La jeune garde ayant formé ses carrés en toute hâte, mais
-privée de ses feux par la pluie, ne put arrêter l'ennemi, et deux
-carrés de la brigade Jamin furent enfoncés. Au même instant un
-spectacle inquiétant vint troubler l'esprit des troupes restées
-jusque-là inébranlables malgré leur jeunesse.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ils sont obligés de battre en retraite après avoir perdu
-trois mille hommes et une partie de leurs canons.</span>
-Ce n'était pas tout que
-de disputer pendant une heure ou deux le terrain qui s'étendait entre
-les ravins de Vassimont et de Connantray, il fallait bien finir par se
-replier, et défiler alors à travers le village même de Connantray où
-nous avions appuyé notre droite, et où passait la grande route de
-Fère-Champenoise. Or tandis que le gros de la cavalerie ennemie nous
-chargeait de front, une partie de cette cavalerie ayant franchi le
-ravin de Connantray à notre droite, galopait sur nos derrières vers
-Fère-Champenoise. Des menaces pour nos derrières se joignant ainsi à
-des attaques réitérées sur notre front, on fit volte-face un peu trop
-vite, et on se retira sur Fère-Champenoise <span class="pagenum"><a id="page565" name="page565"></a>(p. 565)</span> avec une certaine
-confusion. Le corps de Marmont parvint à traverser Connantray sans
-perdre autre chose que quelques canons, mais Mortier eut de la peine à
-se tirer d'embarras, et il aurait été accablé si un secours inespéré
-ne fût survenu tout à coup.</p>
-
-<p>Parmi les troupes des généraux Pacthod et Compans il y avait des
-régiments de cavalerie organisés à la hâte dans le dépôt de
-Versailles. L'un de ces régiments ayant suivi le mouvement du général
-Pacthod, parut à l'improviste entre Vassimont et Connantray, chargea
-la cavalerie ennemie, dégagea notre infanterie, et sauva le corps du
-maréchal Mortier. Ce dernier en fut quitte comme Marmont en sacrifiant
-une partie de son artillerie qui ne put franchir le ravin de
-Connantray pour gagner Fère-Champenoise.</p>
-
-<p>Cette échauffourée, où le mauvais temps se faisant l'allié d'un ennemi
-dix fois plus nombreux que nous, avait paralysé la résistance de nos
-soldats, nous coûta environ trois mille hommes et beaucoup
-d'artillerie. C'était une perte cruelle, soit en elle-même, soit
-relativement à la faiblesse numérique des deux maréchaux, et ce
-n'était pas la dernière qu'ils dussent éprouver.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les deux maréchaux passent la nuit près de Sézanne.</span>
-Il était impossible de séjourner à Fère-Champenoise, et on ne pouvait
-s'arrêter qu'à la nuit. Il fallut donc se mettre en marche sur
-Sézanne. Mais on n'était pas sûr d'y arriver, pressé qu'on était par
-des flots d'ennemis. Heureusement que pour se rendre à Sézanne, on
-côtoyait les hauteurs sur lesquelles passe la grande route de Châlons
-à Montmirail, <span class="pagenum"><a id="page566" name="page566"></a>(p. 566)</span> et où l'on avait livré un mois auparavant de si
-beaux combats. L'un des monticules appartenant à ces hauteurs, et
-formant une sorte de promontoire avancé dans la plaine, se trouvait
-tout près, et à droite. On alla y prendre position pour la nuit, et
-s'y mettre à l'abri des attaques incessantes de la cavalerie des
-alliés. Mais tandis qu'on y marchait, une affreuse canonnade
-retentissait à droite en arrière. Les maréchaux en furent
-très-soucieux, et Mortier alors se rappela le brave et infortuné
-Pacthod, qui lui avait demandé des instructions qu'il n'avait pu lui
-donner.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le général Pacthod, moins heureux, est entouré avec les
-gardes nationales qu'il commande par toute l'armée ennemie.</span>
-Le général Pacthod en effet, cherchant à rejoindre les maréchaux,
-s'était porté au delà de Fère-Champenoise, et, pour les retrouver,
-s'était avancé jusqu'à Villeseneux. Ayant appris là leur mouvement
-rétrograde, il revenait, poursuivi par la cavalerie de Wassiltsikoff,
-et se dirigeait sur Fère-Champenoise au moment même où Mortier en
-sortait. Le général Pacthod, qui ne se flattait plus d'y arriver,
-avait pris le parti de se retirer vers Pierre-Morains et Bannes, dans
-l'espérance de trouver un asile près des marais de Saint-Gond. Il
-marchait avec trois mille gardes nationaux formés en cinq carrés, et
-avait été contraint de se réfugier dans un fond couronné de tous côtés
-par les troupes ennemies. Ces troupes ne se reconnaissant pas d'abord,
-car elles appartenaient celles-ci à Blucher, celles-là au prince de
-Schwarzenberg, avaient tiré les unes sur les autres. Bientôt revenues
-de leur erreur, elles avaient croisé leurs feux sur les malheureux
-carrés du général Pacthod.
-<span class="sidenote" title="En marge">Héroïsme des gardes nationales.</span>
-Les deux derniers de ces carrés, <span class="pagenum"><a id="page567" name="page567"></a>(p. 567)</span>
-chargés de faire l'arrière-garde depuis Villeseneux, n'avaient cessé
-de montrer une contenance héroïque, quoique composés de gardes
-nationaux qui pour la plupart n'avaient jamais fait la guerre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Une partie se laisse sabrer sans se rendre, le reste ne se
-rend qu'aux souverains alliés eux-mêmes.</span>
-Entourés et accablés de mitraille, ils avaient tenu ferme jusqu'à ce
-que démolis par l'artillerie, et enfoncés enfin par la cavalerie, ils
-fussent sabrés presque jusqu'au dernier homme. Les trois autres,
-poussés vers le marais de Saint-Gond, finirent par se confondre en une
-seule masse, se refusant toujours sous des flots de mitraille à mettre
-bas les armes. Chaque décharge d'artillerie y produisait d'affreux
-ravages.</p>
-
-<p>L'empereur Alexandre et le roi de Prusse, accourus sur les lieux,
-furent touchés de tant d'héroïsme. Alexandre envoya un de ses
-officiers les sommer en son nom, et alors ce qui en restait se rendit
-à lui. Ce prince ne put s'empêcher de concevoir des inquiétudes en
-voyant de simples gardes nationaux se défendre avec cette énergie, et
-il en témoigna son étonnement et son admiration quelques jours plus
-tard. Noble et triste épisode de ces guerres aussi folles que
-sanglantes!</p>
-
-<p>Cette cruelle journée de Fère-Champenoise, que les coalisés ont
-décorée du nom de bataille, et qui ne fut que la rencontre fortuite de
-deux cent mille hommes avec quelques corps égarés qui se battirent
-dans la proportion d'un contre dix, nous coûta environ six mille
-morts, blessés ou prisonniers, sans compter une artillerie
-très-nombreuse.
-<span class="sidenote" title="En marge">La division Compans réussit à se sauver sur Meaux.</span>
-Le corps du général Compans, ayant de bonne heure pris
-le parti de rétrograder, avait marché sur Coulommiers, <span class="pagenum"><a id="page568" name="page568"></a>(p. 568)</span> et il
-put devancer sain et sauf les masses ennemies sur la route de Meaux.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Marche des maréchaux sur la Ferté-Gaucher.</span>
-Le lendemain 26 mars, les deux maréchaux, comptant à peu près 12 mille
-hommes à eux deux, se dirigèrent sur la Ferté-Gaucher, pour gagner la
-Marne entre Lagny et Meaux, et venir défendre Paris, car la Marne,
-comme on sait, se jetant dans la Seine à Charenton, c'est-à-dire
-au-dessus de Paris, protége cette capitale contre l'ennemi arrivant du
-nord-est. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) Ils traversèrent Sézanne de bonne
-heure, n'y trouvèrent que quelques Cosaques qu'ils dispersèrent, et
-continuèrent leur chemin par M&oelig;urs et Esternay. Le maréchal Mortier
-formait la tête, le maréchal Marmont la queue de la colonne.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ils y trouvent l'ennemi.</span>
-Dans la seconde moitié du jour, les postes avancés de notre cavalerie
-signalèrent l'ennemi à la Ferté-Gaucher, ce qui causa une extrême
-surprise et une sorte d'épouvante. Le général Compans ayant pu y
-passer quelques heures auparavant, et l'ennemi qui nous poursuivait
-étant derrière nous, on ne comprenait pas comment on était ainsi
-devancé. Pourtant la chose était fort naturelle, quoiqu'elle parût ne
-pas l'être. Blucher, en se portant sur Châlons pour s'y joindre à
-l'armée de Bohême, avait laissé Bulow devant Soissons, et lancé Kleist
-et d'York sur les traces des deux maréchaux. Kleist et d'York les
-avaient suivis sur Château-Thierry, et de Château-Thierry s'étaient
-jetés directement sur la Ferté-Gaucher, pour leur couper la route de
-Paris.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Leurs vains efforts pour se faire jour.</span>
-Mortier et Marmont délibérèrent sur le terrain même, et convinrent,
-le premier de forcer le passage <span class="pagenum"><a id="page569" name="page569"></a>(p. 569)</span> à la Ferté-Gaucher, pendant
-que le second contiendrait l'ennemi acharné à les poursuivre, en
-défendant la position de Moutils à outrance. En effet la division de
-vieille garde Christiani attaqua vigoureusement la Ferté-Gaucher, mais
-ne put déloger l'ennemi bien posté sur les bords du Grand-Morin. De
-son côté le maréchal Marmont se défendit vaillamment au défilé de
-Moutils. On remplit ainsi la journée, mais le c&oelig;ur dévoré de
-soucis, et sans savoir comment on sortirait de ce coupe-gorge, car on
-avait les troupes alliées devant et derrière soi.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ils se dérobent par une marche de nuit, et gagnent
-Provins.</span>
-Vers la nuit
-cependant on imagina de se rabattre à gauche, en marchant à travers
-champs, et d'essayer de gagner Provins par la traverse de Courtacon.
-(Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) La chose s'exécuta comme elle avait été
-résolue. Profitant de l'obscurité, on se jeta dans la campagne à
-gauche, et on parvint à gagner Provins, après d'affreuses angoisses,
-et sans avoir essuyé d'autre perte que celle de quelques caissons.
-Heureusement on avait sauvé les hommes et les canons, et à peine en
-avait-il coûté quelques voitures pour sortir de cette conjoncture
-effrayante. Seulement la route de l'armée était changée, et il ne
-restait d'autre moyen d'arriver à Paris que de suivre le chemin qui
-borde la droite de la Seine, de Melun à Charenton. Dès lors l'ennemi,
-libre de se porter sur la Marne, et de la passer partout où il
-voudrait, n'avait d'autre obstacle à craindre dans l'accomplissement
-de ses desseins que la faible division du général Compans, qui s'était
-retirée sur Meaux. Il fallait donc se hâter pour être rendu à temps
-sous les murs de Paris, pour s'y <span class="pagenum"><a id="page570" name="page570"></a>(p. 570)</span> joindre au général Compans
-s'il avait pu se sauver, pour se réunir en un mot à tout ce qu'il y
-avait de bons citoyens, et défendre avec eux la capitale de notre pays
-contre l'Europe avide de vengeance.</p>
-
-<p>Les maréchaux, comprenant qu'il n'y avait pas d'autre conduite à
-tenir, donnèrent aux troupes un repos qui leur était indispensable,
-car elles n'avaient cessé depuis trois jours de marcher même la nuit,
-et partirent le soir du 27 pour s'approcher de Paris, le maréchal
-Marmont par la route de Melun, le maréchal Mortier par celle de
-Mormant, afin de ne pas s'embarrasser en suivant le même chemin.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée des maréchaux Marmont et Mortier, le 29 mars au
-soir, sous les murs de Paris.</span>
-Le lendemain 28, ils vinrent coucher à la même hauteur, l'un à Melun,
-l'autre à Mormant. Le 29, ils se réunirent, et passèrent la Marne au
-point où elle se jette dans la Seine, c'est-à-dire au pont de
-Charenton. Les deux maréchaux allèrent prendre les ordres de Joseph et
-de la Régente relativement à la défense de la capitale.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le général Compans y arrive de son côté par la route de
-Meaux.</span>
-De son côté, le général Compans, recueillant sur son chemin les
-troupes en retraite, celles du général Vincent qui avaient occupé
-Château-Thierry, celles du général Charpentier qui avaient occupé
-Soissons, et qui revenaient les unes et les autres poussées par les
-masses de la coalition, fit halte à Meaux, en détruisit les ponts, en
-noya les poudres, et se replia par Claye et Bondy sur Paris.</p>
-
-<p>Les deux armées de Silésie et de Bohême, parvenues au bord de la
-Marne, avaient à prendre leurs dispositions pour se présenter devant
-Paris. Cette grande capitale, connue du monde entier, est, comme on
-sait, située au-dessous du confluent de <span class="pagenum"><a id="page571" name="page571"></a>(p. 571)</span> la Marne avec la
-Seine (voir la carte n<sup>o</sup> 62), et c'est sa partie la plus considérable,
-la plus peuplée, qui s'offre à l'ennemi venant du nord-est. Elle
-n'avait d'autre protection, à l'époque dont nous racontons l'histoire,
-que les hauteurs de Romainville, de Saint-Chaumont et de Montmartre.
-Il fallait donc que les alliés franchissent la Marne en masse pour
-venir forcer nos dernières défenses, et venger vingt années
-d'humiliations. Ils passèrent cette rivière au-dessus et au-dessous de
-Meaux, et se distribuèrent comme il suit dans leur marche sur Paris.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Dispositions des généraux ennemis pour l'attaque de Paris.</span>
-D'abord ils mirent de garde à Meaux les corps de Sacken et de Wrède
-pour y couvrir leurs derrières contre une attaque inopinée, précaution
-toute naturelle quand on avait laissé Napoléon à Saint-Dizier.
-Blucher, avec les corps de Kleist et d'York confondus en un seul, avec
-le corps de Woronzoff (précédemment Wintzingerode) avec celui de
-Langeron, comprenant 90 mille hommes à eux quatre, dut se porter plus
-à droite et gagner la route de Soissons, pour s'acheminer par le
-Bourget sur Saint-Denis et Montmartre. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) On
-avait confié au corps de Bulow le soin de s'emparer de Soissons. Le
-prince de Schwarzenberg, avec le corps de Rajeffsky (précédemment
-Wittgenstein) et les réserves, s'élevant en tout à 50 mille hommes,
-dut venir par la route de Meaux, Claye et Bondy sur Pantin, la
-Villette et les hauteurs de Romainville. Le prince royal de
-Wurtemberg, avec son corps et celui de Giulay, forts de 30 mille
-hommes environ, dut venir par Chelles, Nogent-sur-Marne et Vincennes,
-sur Montreuil et Charonne. <span class="pagenum"><a id="page572" name="page572"></a>(p. 572)</span> Les trois colonnes avaient ordre
-de se trouver le 29 au soir devant Paris, afin d'être en mesure
-d'attaquer le 30. Elles se mirent en effet en marche pour arriver au
-jour convenu sous les murs de la grande capitale, vieil objet de leur
-haine et de leur ambition.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Agitation et douleur de la population de Paris.</span>
-On devine, sans qu'il soit nécessaire de le dire, les émotions dont la
-population parisienne était agitée. Enfin, il n'y avait plus à en
-douter, les armées réunies de la coalition avaient pris la résolution
-de marcher sur Paris. Napoléon, soit nécessité, soit combinaison qu'on
-ne savait comment expliquer, était en ce moment éloigné de sa
-capitale, et se trouvait dans l'impossibilité de la protéger.
-<span class="sidenote" title="En marge">Spectacle que présentait en ce moment la capitale.</span>
-À l'exception de quelques hommes aveuglés par l'esprit de parti, la
-masse des habitants était saisie de douleur, et elle aurait souhaité
-un défenseur quel qu'il fût. Le désir d'être débarrassé du
-gouvernement de Napoléon n'était rien auprès de la crainte d'un
-assaut, et des horreurs qui pouvaient s'ensuivre. La garde nationale,
-tirée exclusivement de la classe moyenne, et réduite à douze mille
-hommes, n'avait pas trois mille fusils. Une partie avait des piques
-qui la rendaient ridicule. Le peuple, quoique ennemi de la
-conscription et des droits réunis, frémissait à la vue de l'étranger,
-et aurait volontiers pris les armes, si on avait pu lui en donner, et
-si on avait voulu les lui confier. Il errait, oisif, inquiet,
-mécontent, dans les faubourgs et sur les boulevards. Aux barrières se
-pressait une foule de campagnards poussant devant eux leur bétail, et
-emportant sur des charrettes ce qu'ils avaient pu sauver de leur
-<span class="pagenum"><a id="page573" name="page573"></a>(p. 573)</span> modeste mobilier. On n'avait pas même songé à les dispenser
-de l'octroi, et quelques-uns étaient obligés de vendre à vil prix une
-portion de ce qu'ils apportaient pour acheter le droit d'abriter le
-reste dans la capitale. Les malheureux aussitôt entrés allaient
-encombrer les boulevards et les places publiques, et, après s'être
-fait avec leurs charrettes et leur bétail une espèce de campement,
-couraient çà et là, demandant des nouvelles, les colportant, les
-exagérant, et gémissant au bruit du canon qui annonçait le ravage de
-leurs propriétés. Au-dessus de ce peuple si divers, si confus, si
-troublé, flottait dans une sorte de désolation le plus étrange
-gouvernement du monde.
-<span class="sidenote" title="En marge">État du gouvernement en l'absence de Napoléon.</span>
-L'Impératrice Régente vivement alarmée pour
-elle-même et pour son fils, craignant à la fois les soldats de son
-père et le peuple au milieu duquel elle était venue régner, ne
-trouvant plus auprès de Cambacérès, frappé de stupeur, les directions
-qu'elle était habituée à en recevoir, se défiant à tort de Joseph,
-doux et affectueux pour elle, mais signalé à ses yeux comme un jaloux
-de l'Empereur, ne sachant dès lors où chercher un conseil, un appui,
-avait été jetée par le bruit du canon dans un état de trouble extrême.
-Joseph, que le canon n'effrayait point, mais qui, à la vue des trônes
-de sa famille tombant les uns après les autres, commençait à
-désespérer de celui de France, Joseph, qui sous les coups d'éperon de
-l'Empereur, s'était un moment mêlé de l'organisation des troupes mais
-sans y rien entendre, n'avait ni le savoir, ni l'activité, ni
-l'autorité nécessaires pour s'emparer fortement des éléments de
-résistance existant encore <span class="pagenum"><a id="page574" name="page574"></a>(p. 574)</span> dans Paris. Le ministre de la
-guerre, Clarke, duc de Feltre, laborieux mais incapable, faible,
-très-près d'être infidèle, prenant le contre-pied de tous les avis du
-duc de Rovigo qu'il détestait, était à peine en état d'exécuter la
-moitié des ordres de l'Empereur, lesquels du reste se rapportaient
-exclusivement à l'armée active. Le duc de Rovigo, intelligent, brave,
-mais décrié comme l'instrument d'une tyrannie perdue, n'était écouté
-de personne. Les autres ministres, hommes purement spéciaux, ne
-sortaient pas du cercle de leurs fonctions, et se bornaient dans les
-circonstances présentes à partager la consternation générale. Enfin le
-seul homme capable, non pas de créer des ressources, car jamais il ne
-s'était occupé d'administration, mais de donner de bons avis en fait
-de conduite, M. de Talleyrand, souriait des embarras de tous ces
-personnages, se moquait d'eux, et leur payait en mépris la défiance
-qu'il leur inspirait. Tel était l'assemblage confus de princes et de
-ministres qui en ce moment était chargé du salut de la France! Ainsi
-se retrouvaient partout les tristes conséquences de la politique de
-conquête: des ouvrages magnifiques, des armes, des soldats à Dantzig,
-à Hambourg, à Flessingue, à Palma-Nova, à Venise, à Alexandrie, et à
-Paris rien, rien! ni une redoute, ni un soldat, ni un fusil, pas même
-un gouvernement, et pour toute ressource, pour diriger l'énergie du
-plus brave peuple de l'univers, une femme éplorée, et des frères, non
-pas sans courage mais sans autorité, parce que tout dans l'État avait
-été réduit à un homme, et que cet homme absent, <span class="pagenum"><a id="page575" name="page575"></a>(p. 575)</span> la pensée,
-la volonté, l'action semblaient s'évanouir au sein de la France
-paralysée!</p>
-
-<p>Lorsque le 28 mars on connut la prochaine arrivée des maréchaux, et
-qu'on ne put conserver aucun doute sur l'approche de l'ennemi, Joseph,
-qui était dépositaire des instructions de Napoléon, soit écrites, soit
-verbales, relativement à ce qu'il faudrait faire de l'Impératrice et
-du Roi de Rome en cas d'une attaque contre Paris, Joseph en fit part à
-l'Impératrice, à l'archichancelier Cambacérès, au ministre Clarke, et
-il n'entra dans la pensée d'aucun d'eux de désobéir, bien qu'il
-s'élevât dans l'esprit de Joseph et de Cambacérès beaucoup
-d'objections contre la mesure prescrite. L'Impératrice, quant à elle,
-était prête à partir, à rester, selon ce qu'on lui dirait des volontés
-de son époux. Il fut convenu qu'on assemblerait sur-le-champ le
-Conseil de régence, pour lui soumettre la question, et provoquer de sa
-part une résolution conforme aux intentions de Napoléon, expressément
-et itérativement exprimées.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Convocation du Conseil de régence, et discussion dans ce
-Conseil pour savoir s'il faut faire sortir de Paris Marie-Louise et le
-Roi de Rome.</span>
-Le Conseil fut réuni dans la soirée du 28 mars sous la présidence de
-l'Impératrice. Il se composait de Joseph, des grands dignitaires
-Cambacérès, Lebrun, Talleyrand, des ministres, et des présidents du
-Sénat, du Corps législatif, du Conseil d'État.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Exposé de l'état des choses par le ministre de la guerre.</span>
-À peine était-on rassemblé aux Tuileries qu'avec la permission de la
-Régente le ministre de la guerre prit la parole, et exposa la
-situation en termes tristes et étudiés. Il dit qu'on avait pour unique
-ressource les corps fort réduits des maréchaux Mortier et Marmont,
-quelques troupes rentrées sous le général Compans, quelques
-bataillons péniblement <span class="pagenum"><a id="page576" name="page576"></a>(p. 576)</span> tirés des dépôts, une garde nationale
-de douze mille hommes dont une partie seulement avait des fusils, un
-peuple disposé à se battre mais désarmé, quelques palissades aux
-portes de la ville sans aucun ouvrage défensif sur les hauteurs, en un
-mot vingt-cinq mille hommes environ, dénués des secours de l'art,
-obligés de tenir tête à deux cent mille soldats aguerris et pourvus
-d'un immense matériel. Il accompagna cet exposé des expressions du
-dévouement le plus absolu à la famille impériale, et conclut au départ
-immédiat de l'Impératrice et du Roi de Rome qu'il fallait, selon lui,
-envoyer tout de suite sur la Loire, hors des atteintes de l'ennemi.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Opinion de M. Boulay de la Meurthe, des ducs de Rovigo, de
-Massa et de Cadore.</span>
-M. Boulay (de la Meurthe), impatient d'émettre son avis en écoutant le
-ministre de la guerre, s'éleva vivement contre une pareille
-proposition, et en développa avec véhémence les inconvénients faciles
-à saisir au premier aperçu. Il dit que ce serait à la fois abandonner
-et désespérer la capitale, qui voyait une sorte d'égide dans la fille
-et le petit-fils de l'empereur d'Autriche, qu'en paraissant ne songer
-qu'à son propre salut, ce serait inviter chacun à suivre cet exemple;
-que dès lors on pouvait regarder la défense de Paris comme impossible,
-ses portes comme ouvertes d'avance à l'ennemi, et que par ce départ du
-gouvernement on aurait créé soi-même le vide qu'un parti hostile,
-soutenu par l'étranger, remplirait en proclamant les Bourbons, ainsi
-qu'on venait de le voir à Bordeaux. M. Boulay (de la Meurthe), après
-avoir développé ces idées, proposa de faire jouer à Marie-Louise le
-rôle de son illustre aïeule Marie-Thérèse, de la conduire à l'hôtel
-<span class="pagenum"><a id="page577" name="page577"></a>(p. 577)</span> de ville avec son fils dans ses bras, et de faire appel au
-peuple de Paris, qui fournirait au besoin cent mille soldats pour la
-défendre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La presque unanimité semble se prononcer pour que
-Marie-Louise et son fils restent à Paris.</span>
-Cet avis, auquel il n'y aurait pas eu d'objection à opposer, si on
-avait eu cent mille fusils à donner au peuple de Paris, et si le
-gouvernement impérial avait voulu les lui confier, cet avis fut
-approuvé par la majorité, notamment par le ministre de la police, duc
-de Rovigo, et par le vieux duc de Massa, qui, malgré son âge et le
-délabrement de sa santé, soutint avec éloquence et presque avec
-jeunesse l'opinion contraire au départ. Le sage et froid duc de Cadore
-trouva lui-même une sorte de chaleur pour appuyer l'avis de rester à
-Paris et de s'y défendre énergiquement. Au milieu de cette sorte
-d'unanimité, Joseph paraissant approuver ceux qui combattaient la
-proposition de quitter Paris, se taisait pourtant, comme paralysé par
-une puissance inconnue. Le prince Cambacérès, courbé sous le poids de
-ses chagrins, se taisait également. L'Impératrice, vivement agitée,
-demandait du regard un conseil à tous les assistants.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Opinion de M. de Talleyrand.</span>
-M. de Talleyrand, avec l'autorité attachée à son nom, prit à son tour
-la parole, et exprima une opinion vraiment surprenante pour ceux qui
-auraient connu ses relations secrètes. Avec cette gravité lente,
-gracieuse et dédaigneuse à la fois, qui caractérisait sa manière de
-parler, il émit un avis profondément politique, tel qu'il aurait pu
-l'émettre s'il avait été entièrement dévoué aux Bonaparte. Il
-s'étendit peu sur l'enthousiasme qu'on pourrait provoquer en allant à
-l'hôtel de ville avec l'Impératrice et le Roi de <span class="pagenum"><a id="page578" name="page578"></a>(p. 578)</span> Rome, car
-son esprit n'ajoutait guère foi à ce genre de ressources, mais il
-insista sur le danger de laisser Paris vacant. Évacuer la capitale
-c'était, selon lui, la livrer aux entreprises qu'un parti ennemi ne
-manquerait pas d'y tenter à la première apparition des armées
-coalisées. Ce parti ennemi que chacun connaissait, était celui des
-Bourbons. La coalition dont il avait toute la faveur approchait.
-Abandonner Paris, en faire partir Marie-Louise, c'était débarrasser la
-coalition de toutes les difficultés qu'elle pouvait rencontrer pour
-opérer une révolution.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sens de cette opinion, et effet qu'elle produit.</span>
-Telle fut, non dans les termes, mais quant au
-sens, l'opinion exprimée par M. de Talleyrand, et il était singulier
-d'entendre l'homme qui devait être le principal auteur de la prochaine
-révolution la décrire si parfaitement à l'avance.</p>
-
-<p>Les gens sans finesse, et qui justement parce qu'ils n'en ont pas en
-supposent partout, crurent dans le moment, et répétèrent que M. de
-Talleyrand avait soutenu cet avis pour qu'on en suivît un autre. Ils
-commettaient là une erreur puérile. M. de Talleyrand, consulté à
-l'improviste, avait obéi à son bon sens, et conseillé ce qu'il y avait
-de mieux. De plus, le projet de départ le contrariait. Rester à Paris
-après avoir conseillé d'en sortir, c'était se mettre gravement en
-faute; partir, c'était courir les aventures à la suite du gouvernement
-qui s'en allait, et s'éloigner du gouvernement qui arrivait. Enfin, le
-conseil de rester avait une couleur de dévouement qui pouvait être
-utile, si Napoléon, qu'on ne croirait réellement perdu qu'en le
-sachant mort, venait à triompher. Après avoir ainsi obéi à la nature
-de son esprit <span class="pagenum"><a id="page579" name="page579"></a>(p. 579)</span> et à ses convenances, M. de Talleyrand se tut,
-ôtant à tous les assistants le courage d'émettre un avis politique
-après le sien.
-<span class="sidenote" title="En marge">La majorité des voix se prononce contre le départ.</span>
-On recueillit les voix, et un premier recensement des
-votes parut assurer une majorité considérable à ceux qui
-désapprouvaient le départ de l'Impératrice et du Roi de Rome.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Discours du ministre Clarke en sens contraire.</span>
-Ce résultat était à peine annoncé qu'une anxiété singulière éclata sur
-le visage du ministre Clarke, et surtout sur celui du prince Joseph,
-qui cependant avait encouragé visiblement l'opinion en faveur de
-laquelle la majorité venait de se prononcer. Alors, comme s'il eût
-cédé à une nécessité impérieuse, le ministre de la guerre se leva, et
-prononça un discours développé pour conseiller de nouveau le départ de
-l'Impératrice et du Roi de Rome. Il en donna des raisons qui, sans
-être bonnes, étaient les moins mauvaises qu'on pût alléguer. Tout
-n'était pas dans Paris, disait-il, tout n'y devait pas être, et Paris
-pris, il fallait défendre à outrance le reste de la France, et le
-disputer opiniâtrement à l'ennemi. Il fallait, avec l'Impératrice,
-avec le Roi de Rome, se rendre dans les provinces qui n'étaient pas
-envahies, y appeler les bons Français à sa suite, et se faire tuer
-avec eux pour la défense du sol et du trône. Or, cette lutte prolongée
-n'était pas possible, si, en laissant l'Impératrice et son fils dans
-la capitale, on les exposait à tomber dans les mains des souverains
-coalisés. On rendrait ainsi à l'empereur d'Autriche le gage précieux
-qu'on tenait de lui, et si quelque part on voulait lever l'étendard de
-la résistance, on n'aurait aucune des personnes augustes autour
-desquelles il serait possible de rassembler les sujets dévoués
-<span class="pagenum"><a id="page580" name="page580"></a>(p. 580)</span> à l'Empire. Or, cette probabilité de voir l'ennemi pénétrer
-dans Paris était plus grande qu'on ne l'imaginait, car il y avait
-très-peu de chances, avec les ressources restées dans la capitale, de
-résister aux deux cent mille hommes qui marchaient sur elle.</p>
-
-<p>Le ministre de la guerre avait pris tant de peine par pure obéissance.
-Au fond il n'avait d'avis sur rien. Les arguments qu'il avait fait
-valoir, et qu'il avait puisés dans le souvenir historique des
-résistances désespérées, ces arguments, vrais à Vienne sous
-Marie-Thérèse, à Berlin sous le grand Frédéric, faux à Paris sous un
-soldat vaincu, ne touchèrent personne, car sans s'en rendre compte, et
-sans oser le dire, chacun sentait qu'avec un gouvernement d'origine
-révolutionnaire, dont la faveur était perdue, et auquel il y avait un
-remplaçant tout préparé, quitter la capitale c'était donner ouverture
-à une révolution.
-<span class="sidenote" title="En marge">La majorité persiste.</span>
-Chacun donc persista, et les avis ayant été
-recueillis de nouveau, on vit la presque unanimité se prononcer pour
-que Marie-Louise et le Roi de Rome restassent dans Paris.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Joseph, obligé de s'expliquer, fait connaître deux lettres
-le l'Empereur qui prescrivent, en cas de danger, de faire sortir de
-Paris sa femme et son fils.</span>
-Alors Joseph sortit de son silence obstiné, et ce qui semblait
-inexplicable dans son attitude s'expliqua. Il lut deux lettres de
-l'Empereur, l'une datée de Troyes après la bataille de la Rothière,
-l'autre de Reims après les batailles de Craonne et de Laon, dans
-lesquelles Napoléon disait qu'à aucun prix il ne fallait laisser
-tomber son fils et sa femme dans les mains des alliés. Nous avons fait
-connaître le motif qui avait inspiré Napoléon en écrivant ces deux
-lettres. C'était, indépendamment de l'affection très-réelle qu'il
-avait pour sa femme et son fils, <span class="pagenum"><a id="page581" name="page581"></a>(p. 581)</span> le désir de conserver dans
-ses mains un gage précieux; c'était de plus la crainte que
-Marie-Louise ne devînt l'instrument docile de tout ce qu'on voudrait
-tenter contre lui, notamment en créant une régence qui serait son
-exclusion du trône. Après l'inquiétante bataille de la Rothière, il
-avait pensé ainsi, et il avait pensé encore de même après les
-douteuses batailles de Craonne et de Laon. Ces deux lettres furent
-pour le Conseil de régence un coup accablant. Au premier moment, ceux
-dont l'opinion était vaincue, s'écrièrent qu'on avait eu bien tort de
-les assembler pour leur demander un avis, s'il y avait un ordre de
-Napoléon, ordre absolu, n'admettant pas de discussion. Mais bientôt la
-réflexion succédant à la première impression, ils examinèrent les
-lettres citées, et contestèrent l'usage qu'on en faisait. La première
-avait été écrite dans d'autres circonstances, après la bataille de la
-Rothière, lorsqu'il paraissait n'y avoir aucune chance de résister à
-l'ennemi. Depuis, d'éclatants succès, mêlés il est vrai d'événements
-moins heureux, avaient prolongé la guerre, et en avaient rendu le
-résultat incertain. Les circonstances étaient donc différentes, et
-Napoléon ne donnerait peut-être pas aujourd'hui les mêmes ordres.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Consternation du Conseil de régence.</span>
-À cette interprétation la seconde lettre, écrite de Reims le 16 mars,
-lendemain de l'heureux combat de Reims, et au moment où commençait la
-marche vers les places fortes, répondait péremptoirement. Il fallut
-donc se rendre, et consentir au départ pour le lendemain matin 29. Il
-fut convenu toutefois que Joseph et les ministres resteraient afin de
-diriger la <span class="pagenum"><a id="page582" name="page582"></a>(p. 582)</span> défense de Paris, et qu'ils ne partiraient que
-lorsqu'on ne pourrait plus disputer cette ville à l'ennemi.
-L'archichancelier Cambacérès, peu propre au tumulte des armes, et
-d'ailleurs conseiller indispensable de la Régente, dut seul
-accompagner Marie-Louise. On se sépara consterné, et dans un état
-d'agitation qui n'était pas ordinaire sous ce gouvernement jusque-là
-si obéi et si paisible. On s'accusait en effet les uns les autres, et
-on s'imputait la ruine prochaine de l'Empire.
-<span class="sidenote" title="En marge">Violentes altercations.</span>
-Quelques membres des
-plus ardents reprochèrent au duc de Rovigo de n'avoir pas recours aux
-moyens qui avaient sauvé la France en quatre-vingt-douze, et par
-exemple de ne pas chercher à soulever le peuple; à quoi il répliqua
-qu'il était bien de cet avis, mais que pour armer le peuple il lui
-faudrait deux choses qu'il n'avait pas, des armes d'abord, et ensuite
-la permission de recourir à un tel moyen.
-<span class="sidenote" title="En marge">Singulier entretien de M. de Talleyrand avec le duc de
-Rovigo.</span>
-En descendant l'escalier des
-Tuileries, M. de Talleyrand, qui marchait comme il parlait,
-c'est-à-dire lentement, dit au duc de Rovigo, en s'appuyant sur la
-canne dont il s'aidait habituellement: Eh bien, voilà donc comment
-devait finir ce règne glorieux!... Terminer sa carrière comme un
-aventurier, au lieu de la terminer paisiblement sur le plus grand des
-trônes, et après avoir donné son nom à son siècle... quelle fin!...
-L'Empereur serait bien à plaindre, s'il n'avait pas mérité son sort en
-s'entourant de pareilles incapacités!...&mdash;Le duc de Rovigo, qui lui
-aussi avait senti sa faveur décroître, et ne faisait pas grand cas de
-ceux qui l'avaient remplacé dans la confiance de l'Empereur, baissa
-la tête, ne répondit rien, parut même approuver <span class="pagenum"><a id="page583" name="page583"></a>(p. 583)</span> les paroles
-M. de Talleyrand. Celui-ci alors, avec un regard qui était une
-provocation à un peu plus de confiance, ajouta: Pourtant il ne peut
-convenir à tout le monde de se laisser écraser sous de telles ruines,
-et c'est le cas d'y songer!...&mdash;Puis, trouvant le duc de Rovigo
-silencieux, car quoique mécontent ce serviteur était fidèle, il
-termina l'entretien par ces simples mots: Nous verrons.&mdash;Il se jeta
-ensuite dans sa voiture, craignant presque d'en avoir trop dit.</p>
-
-<p>Après cette séance, dont les suites furent si graves, Joseph, le
-prince Cambacérès, Clarke, en accompagnant l'Impératrice dans ses
-appartements, se communiquèrent ce qu'ils pensaient, et s'avouèrent
-entre eux que le parti adopté par obéissance à Napoléon avait de bien
-grands inconvénients.&mdash;Mais dites-moi, reprit alors Marie-Louise, ce
-que je dois faire, et je le ferai. Vous êtes mes vrais conseillers, et
-c'est à vous à m'apprendre comment je dois interpréter les volontés de
-mon époux.&mdash;Le prince Cambacérès dont la sagesse était désormais sans
-force, Joseph qui craignait la responsabilité, n'osèrent conseiller la
-désobéissance aux lettres de Napoléon. Cependant on décida qu'avant de
-s'y conformer, on s'assurerait bien si le péril était aussi réel qu'on
-l'avait cru, et si dès lors il était déjà temps de faire application
-d'ordres jugés si dangereux. Il fut donc résolu que Joseph et Clarke
-feraient le lendemain matin une reconnaissance militaire autour de
-Paris, et que l'Impératrice ne partirait qu'après un dernier avis de
-leur part.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Départ de l'Impératrice et du Roi de Rome le 29 mars.</span>
-Le lendemain 29, la place du Carrousel se remplit <span class="pagenum"><a id="page584" name="page584"></a>(p. 584)</span> des
-voitures de la Cour. On y avait chargé, outre le bagage de la famille
-impériale, les papiers les plus précieux de Napoléon, les restes de
-son trésor particulier qui s'élevaient à environ 18 millions, la plus
-grande partie en or, et enfin les diamants de la Couronne. Une foule
-inquiète et mécontente était accourue, car Marie-Louise paraissait à
-beaucoup d'esprits une garantie contre la barbarie des étrangers. On
-ne pillerait pas, se disait-on, on ne brûlerait pas, on n'écraserait
-pas sous les bombes, la ville qui renfermait la fille et le petit-fils
-de l'empereur d'Autriche.&mdash;Le départ de Marie-Louise semblait une
-désertion, une sorte de trahison.
-<span class="sidenote" title="En marge">Chagrin et blâme de la population.</span>
-Toutefois la foule restait inactive
-et muette. Quelques officiers de la garde nationale ayant réussi à
-pénétrer dans le palais, car dans le malheur l'étiquette tombe devant
-l'émotion publique, firent effort auprès de Marie-Louise pour
-l'empêcher de partir, en lui disant qu'ils étaient prêts à la défendre
-elle et son fils jusqu'à la dernière extrémité. Elle répondit tout en
-larmes qu'elle était une femme, qu'elle n'avait aucune autorité,
-qu'elle devait obéir à l'Empereur, et les remercia beaucoup de leur
-dévouement sans pouvoir ni le refuser ni l'accepter. L'infortunée
-(elle était sincèrement attachée alors à la cause de son fils et de
-son époux), l'infortunée allait, venait dans ses appartements,
-attendant Joseph qui n'arrivait pas, ne sachant que dire, que
-résoudre, et pleurant. Enfin des messages réitérés de Clarke annonçant
-que la cavalerie légère de l'ennemi inondait déjà les environs de la
-capitale, elle partit vers midi, dévorée de chagrin, emmenant son
-fils qui trépignait de dépit, <span class="pagenum"><a id="page585" name="page585"></a>(p. 585)</span> et demandait où on le
-menait.&mdash;Où on le menait, malheureux enfant!... À Vienne, où il devait
-mourir, sans père, presque sans mère, sans patrie, réduit à ignorer
-son origine glorieuse!... malheureux enfant, né de la prodigieuse
-aventure qui avait uni un soldat à la fille des Césars, et dont la
-destinée, après nos revers, est ce qu'il y a de plus digne de pitié
-dans ces événements extraordinaires!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Insuffisance des moyens pour une défense régulière.</span>
-Le long cortége de cette cour consternée, triste exemple des
-vicissitudes humaines, fait pour effrayer tout ce qui est heureux,
-s'écoula vers Rambouillet, au milieu de la foule mécontente, mais
-silencieuse, et prévoyant en ce moment l'avenir comme s'il lui eût été
-dévoilé tout entier. Douze cents soldats de la vieille garde
-escortaient la Cour fugitive. Cette funeste journée du 29, veille
-d'une journée plus funeste encore, fut consacrée à quelques
-préparatifs de défense. Joseph avait employé la matinée à exécuter en
-compagnie de plusieurs officiers une reconnaissance des environs de
-Paris, ce qui avait retardé ses réponses à l'Impératrice, et il en
-avait rapporté la conviction qu'avec les moyens dont on disposait, on
-ne défendrait pas la capitale vingt-quatre heures. Il est certain
-qu'avec les forces amenées par les deux maréchaux, avec les dépôts
-existant dans Paris, on ne pouvait guère opposer plus de 22 ou 23
-mille soldats à l'ennemi qui en comptait près de 200 mille. La garde
-nationale comprenait bien 12 mille hommes que le sentiment du devoir,
-l'horreur de l'étranger, auraient convertis en soldats dévoués, mais
-il y en avait tout au plus 3 ou 4 mille qui eussent des armes. Parmi
-le peuple on <span class="pagenum"><a id="page586" name="page586"></a>(p. 586)</span> aurait trouvé des bras vigoureux, et dans ce
-danger commun très-dociles, mais on n'avait pas de fusils à leur
-donner. Quant aux ouvrages défensifs, nous avons dit qu'ils se
-bornaient à quelques redoutes mal armées, et à quelques tambours en
-avant des portes, construits en palissades et sans fossés. Napoléon
-cependant avait envoyé des ordres, malheureusement très-généraux, tels
-qu'il lui était possible de les envoyer de loin, et au milieu des
-mouvements si multipliés de l'armée active. D'ailleurs, comme il
-s'agissait d'une résistance irrégulière, soutenue en se servant de
-tout ce qu'on avait sous la main, rien ne pouvait être prévu ni
-prescrit d'avance. Il eût fallu que Napoléon fût présent, avec sa
-volonté, son activité, son esprit inventif, son indomptable énergie,
-pour tirer parti des ressources qu'offrait Paris, et l'excellent mais
-irrésolu Joseph, l'incapable et douteux duc de Feltre, n'étaient guère
-propres à le suppléer en pareille circonstance. Ils n'étaient frappés
-que d'une chose, c'est qu'ils avaient 20 ou 25 mille hommes de troupes
-régulières, et que l'ennemi en avait 200 mille.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ressources de tout genre pour une défense irrégulière.</span>
-Certainement l'idée
-d'une bataille dans ces conditions devait n'inspirer que du désespoir,
-mais c'était la plus inepte des conceptions que de prétendre livrer
-bataille sous les murs de Paris, car la bataille perdue, et il était
-impossible qu'elle ne le fût pas, tout était perdu, la bataille,
-Paris, le gouvernement et la France. Il fallait défendre Paris comme
-le général Bourmont quelques jours auparavant avait défendu Nogent,
-comme le général Alix avait défendu Sens, comme les Espagnols avaient
-défendu leurs villes, comme le peuple <span class="pagenum"><a id="page587" name="page587"></a>(p. 587)</span> parisien lui-même a
-trop souvent défendu Paris contre ses gouvernements, avec ses
-faubourgs barricadés, avec sa population derrière les barricades, sauf
-à réserver l'armée de ligne pour la jeter sur les points où l'ennemi
-aurait pénétré. Or pour une résistance de ce genre, les ressources
-étaient loin de manquer. L'armée, avec ce qu'on allait adjoindre aux
-corps des maréchaux Marmont et Mortier, pouvait bien être portée à 24
-ou 25 mille hommes. Il y avait 12 mille gardes nationaux, auxquels on
-aurait pu livrer 5 ou 6 mille fusils ordinairement disponibles sur les
-30 ou 40 mille qu'on travaillait à réparer, et que Clarke s'obstinait
-à conserver pour les troupes actives, ce qui aurait élevé à 8 ou 9
-mille le nombre des gardes nationaux qui auraient été régulièrement
-armés. Le peuple de Paris aurait fourni à cette époque 50 à 60 mille
-volontaires qu'il eût été facile d'armer avec des fusils de chasse
-dont la capitale a toujours abondé, que le zèle des habitants eût
-offerts, et qu'en tout cas on eût trouvé les moyens de prendre
-administrativement. Vincennes contenait 200 bouches à feu de tout
-calibre et des munitions immenses. On aurait pu en couvrir les
-hauteurs de Paris, et assurément personne n'eût refusé ses chevaux
-pour les y transporter. En barricadant les rues des faubourgs et de la
-ville, en plaçant la population derrière ces barricades, en couvrant
-d'artillerie certaines positions choisies, en disposant l'armée sur
-les points où un succès de l'ennemi était à craindre, ou bien en la
-jetant des hauteurs dans le flanc des colonnes d'attaque, comme la
-configuration des lieux le permettait, <span class="pagenum"><a id="page588" name="page588"></a>(p. 588)</span> il était possible
-certainement d'interdire à l'ennemi l'entrée de Paris, au moins pour
-quelques jours. Les lieux eux-mêmes, bien étudiés, eussent offert des
-ressources dont on aurait pu se servir très-utilement.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Configuration des lieux autour de la capitale, et parti
-qu'on pouvait en tirer.</span>
-Tout le monde connaît ou pour l'avoir habitée, ou pour l'avoir
-visitée, la grande capitale qu'il s'agissait de défendre. L'ennemi
-arrivant par la rive droite de la Seine, rencontrait forcément le
-demi-cercle de hauteurs qui entoure Paris, de Vincennes à Passy, et
-qui renferme sa partie la plus populeuse et la plus riche. Du
-confluent de la Marne et de la Seine, près de Charenton, jusqu'à Passy
-et Auteuil (voir la carte n<sup>o</sup> 62), une chaîne de hauteurs plus ou
-moins élevées, tantôt élargies en plateau comme à Romainville, tantôt
-saillantes comme à Montmartre, enceignent Paris, et offraient de
-précieux moyens de résistance, même avant qu'un Roi patriote eût
-couvert ces positions de fortifications invincibles. Au sud et à l'est
-de ce demi-cercle (en restant toujours sur la rive droite de la
-Seine), se trouvent Vincennes, sa forêt, son château, et les
-escarpements de Charonne, de Ménilmontant, de Montreuil. La colonne
-ennemie qui se présente de ce côté est presque sans communication avec
-celle qui se présente au nord-est, c'est-à-dire dans la plaine
-Saint-Denis, à moins qu'elle n'ait eu d'avance la précaution de
-s'emparer du plateau de Romainville. Si cette précaution n'a pas été
-prise, une force défensive, bien établie sur le plateau de
-Romainville, peut tomber dans le flanc de la colonne ennemie qui
-arrive par Vincennes, ou dans le <span class="pagenum"><a id="page589" name="page589"></a>(p. 589)</span> flanc de celle qui
-traversant la plaine Saint-Denis veut attaquer les barrières de la
-Villette, de Saint-Denis, de Montmartre. Cette dernière colonne venant
-par le nord-est à travers la plaine Saint-Denis, rencontre forcément
-la butte Saint-Chaumont, les hauteurs de Montmartre, de l'Étoile et de
-Passy, et si elle appuie trop vers l'Étoile, elle s'expose à être
-acculée sur le bois de Boulogne, et jetée dans la Seine, grâce au
-retour que cette rivière fait sur elle-même de Saint-Cloud à
-Saint-Denis.</p>
-
-<p>Les hauteurs de l'Étoile, de Montmartre, de Saint-Chaumont, de
-Romainville, étant couvertes de fortes redoutes et de beaucoup
-d'artillerie, la ville étant barricadée et défendue par la population,
-l'armée étant distribuée entre les barrières les plus menacées, mais
-réservée surtout pour occuper le plateau de Romainville, une
-résistance non pas invincible assurément, mais prolongée quelques
-jours au moins, pouvait être opposée à la coalition, et donner à
-Napoléon le temps de man&oelig;uvrer sur ses derrières, temps sur lequel
-il avait compté, n'imaginant pas que la défense de Paris se réduisit à
-une journée, c'est-à-dire au nombre d'heures que 25 mille hommes
-mettraient à se battre en rase campagne contre 200 mille.</p>
-
-<p>Mais on n'avait songé ni à faire ces études de terrain, ni à se servir
-de la population de Paris, parce que Napoléon étant absent, personne
-ne savait ni penser, ni agir. À peine restait-il à ceux qui le
-remplaçaient le courage du soldat, qui, dans notre pays, fait rarement
-défaut.
-<span class="sidenote" title="En marge">Joseph et Clarke n'avaient rien fait pour tirer parti des
-ressources que présentait Paris.</span>
-Au-dessous de Joseph, au-dessous de Clarke, qui auraient dû
-commander <span class="pagenum"><a id="page590" name="page590"></a>(p. 590)</span> et ne commandaient pas, le général Hulin était chef
-de la place de Paris, et le maréchal Moncey chef de la garde
-nationale. Chacun des deux s'occupait, sans aucun concert avec
-l'autre, de ce qui le concernait spécialement. Le général Hulin, brave
-homme, très-dévoué, mais habitué depuis longtemps à sommeiller dans
-Paris, s'était hâté d'envoyer quelques pièces de canon sur Montmartre
-et sur la butte Saint-Chaumont. N'ayant pas l'autorité nécessaire pour
-employer les chevaux des particuliers à transporter l'artillerie de
-Vincennes, il avait pu à peine traîner sur les hauteurs quelques
-bouches à feu, dressées sur des plates-formes inachevées, et pourvues
-de munitions insuffisantes ou n'allant pas au calibre des canons. Le
-maréchal Moncey, toujours disposé à remplir son devoir, après avoir
-vainement réclamé des fusils pour la garde nationale, avait obtenu au
-dernier moment les trois mille fusils disponibles, les lui avait fait
-distribuer, puis avait rangé les six mille gardes nationaux qu'il
-était parvenu à armer, les uns derrière les palissades élevées aux
-barrières, les autres en réserve afin de les envoyer sur les points
-les plus menacés.</p>
-
-<p>Quant aux maréchaux Marmont et Mortier, le ministre Clarke s'était
-borné à leur assigner comme terrain de combat le pourtour de Paris,
-sans examiner s'il était raisonnable ou non de livrer une bataille en
-avant de la capitale. Il avait confié la droite de ce pourtour à
-Marmont, qui devait défendre ainsi le sud et l'est des hauteurs,
-c'est-à-dire l'avenue de Vincennes, les barrières du Trône et de
-Charonne, le plateau de Romainville, plus une partie du revers
-<span class="pagenum"><a id="page591" name="page591"></a>(p. 591)</span> nord de ce plateau, jusqu'aux Prés Saint-Gervais. Il avait
-confié la gauche à Mortier, qui devait défendre le terrain depuis le
-canal de l'Ourcq jusqu'à la Seine, c'est-à-dire la plaine Saint-Denis.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Distribution des troupes sur le pourtour de Paris.</span>
-Ces deux maréchaux, après tous les combats qu'ils avaient soutenus
-pendant leur retraite, ne ramenaient pas en tout plus de douze mille
-hommes. On leur adjoignit le général Compans qui s'était sauvé par
-miracle, et qui avait avec lui la division de jeune garde récemment
-organisée à Paris, et la division Ledru des Essarts tirée des dépôts.
-Il avait environ 6 mille baïonnettes. On le plaça sous les ordres du
-maréchal Marmont. Le général Ornano, commandant les dépôts de la
-garde, en avait tiré encore une division de quatre mille jeunes gens,
-n'ayant jamais vu le feu, et arrivés à Paris depuis quelques jours
-seulement. Elle était commandée par le général Michel, et fut mise
-sous les ordres du maréchal Mortier. Grâce à ce dernier secours les
-forces actives des deux maréchaux s'élevaient à 22 mille hommes. En
-arrière d'eux, 6 mille gardes nationaux, quelques centaines de
-vétérans et de jeunes gens des Écoles attachés au service de
-l'artillerie, portaient à environ 28 ou 29 mille les défenseurs de la
-capitale, et ces braves gens, comme on vient de le voir, avaient pour
-les protéger quelques pièces de canon sur les hauteurs de Montmartre,
-de Saint-Chaumont, de Charonne, et quelques palissades en avant des
-barrières.</p>
-
-<p>Les maréchaux, arrivés dans la soirée du 29, eurent tout juste le
-temps de voir le ministre de la guerre, et de s'entretenir un instant
-avec lui, pendant <span class="pagenum"><a id="page592" name="page592"></a>(p. 592)</span> que leurs troupes prenaient un repos
-indispensable. La confusion était si grande, que quoique
-l'administration des subsistances eût réuni des vivres en suffisante
-quantité, les soldats eurent à peine de quoi se nourrir. Ils vécurent
-uniquement de la bonne volonté des habitants. Les deux maréchaux les
-laissèrent reposer quelques heures, pour les porter ensuite sur le
-terrain où ils devaient combattre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Plan d'attaque de Paris par les coalisés.</span>
-Les souverains alliés étaient le 29 au soir au château de Bondy, et,
-abordant Paris par le nord-est, ils avaient résolu de l'attaquer par
-la rive droite de la Seine, car aucun ennemi, à moins d'y être
-contraint par des circonstances extraordinaires, n'aurait voulu
-joindre aux difficultés naturelles de l'attaque celle d'une opération
-exécutée au delà de la Seine, avec charge de repasser cette rivière en
-cas d'insuccès. Ayant donc à opérer sur la rive droite de la Seine,
-les généraux de la coalition combinèrent leurs efforts conformément à
-la nature des lieux. Ils se décidèrent à trois attaques simultanées:
-une à l'est, exécutée par Barclay de Tolly, avec le corps de Rajeffsky
-et toutes les réserves (50 mille hommes environ), ayant spécialement
-pour but d'enlever, par Rosny et Pantin, le plateau de Romainville;
-une au sud, pour seconder la précédente, exécutée par le prince royal
-de Wurtemberg, avec son corps et celui de Giulay (à peu près 30 mille
-hommes), et devant aboutir à travers le bois de Vincennes aux
-barrières de Charonne et du Trône; enfin, une troisième, au nord, dans
-la plaine Saint-Denis, exécutée par Blucher à la tête de 90 mille
-<span class="pagenum"><a id="page593" name="page593"></a>(p. 593)</span> hommes, et particulièrement dirigée contre les hauteurs de
-Montmartre, de Clichy, de l'Étoile. De ces trois colonnes, la plus
-avancée dans sa marche était celle de Barclay de Tolly. Celle de
-Blucher, venue par la route de Meaux, et ayant à gagner la chaussée de
-Soissons, était, le 29 au soir, moins rapprochée du but que les deux
-autres. Le prince de Wurtemberg qui avait eu à longer la Marne, et
-l'avait passée tard, était également en arrière. Il fut convenu que
-les uns et les autres entreraient en action le plus tôt qu'ils
-pourraient.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Dispositions faites par les maréchaux Mortier et Marmont.</span>
-De notre côté les maréchaux Marmont et Mortier, étant arrivés à une
-heure fort avancée de la soirée, et ayant couché entre Charenton,
-Vincennes, Charonne, durent venir par le sud occuper les hauteurs.
-Marmont avec ses troupes gravit les escarpements de Charonne et de
-Montreuil, pour aller s'établir sur le plateau de Romainville et sur
-le revers nord de ce plateau jusqu'aux Prés Saint-Gervais. (Voir le
-plan de Paris dans la carte no 62.) Mortier avait encore plus de
-chemin à parcourir. Montant par le boulevard extérieur de Charonne à
-Belleville, ayant ensuite à descendre sur Pantin, la Villette et la
-Chapelle, il devait enfin gagner la plaine Saint-Denis, pour s'établir
-la droite au canal de l'Ourcq, la gauche à Clignancourt, au pied même
-des hauteurs de Montmartre. Il lui fallait donc pour être en ligne
-beaucoup plus de temps qu'à Marmont. Heureusement il devait avoir
-affaire à Blucher, qui était lui-même en retard, et il avait ainsi la
-certitude de n'être pas devancé par l'ennemi.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Marmont s'empare du plateau de Romainville, et s'y
-établit.</span>
-Marmont se fiant trop légèrement au rapport d'un <span class="pagenum"><a id="page594" name="page594"></a>(p. 594)</span> officier,
-n'avait pas cru que le plateau de Romainville fût occupé, et par ce
-motif ne s'était guère pressé d'y arriver. Lorsqu'il s'y présenta les
-troupes de Rajeffsky en avaient déjà pris possession. Avec 1200 hommes
-de la division Lagrange il se jeta sur les avant-postes ennemis, les
-chassa du plateau, et les refoula sur Pantin et Noisy. Au même instant
-la division Ledru des Essarts se logea dans le bois de Romainville,
-qui couvre le flanc des hauteurs du côté de la plaine Saint-Denis.
-Marmont distribua ensuite ses troupes de la manière suivante. Il avait
-à sa disposition l'une des dernières divisions tirées des dépôts de
-Paris, sous le duc de Padoue, ses anciennes divisions Lagrange et
-Ricard, le rassemblement du général Compans qu'on lui avait adjoint la
-veille, et enfin quelque cavalerie sous les généraux Chastel et
-Bordessoulle. Il laissa sa cavalerie entre Charonne et Vincennes, avec
-mission de défendre le pied des hauteurs du côté sud, et de couvrir la
-barrière du Trône; il plaça le duc de Padoue à sa droite, sur le bord
-extrême du plateau de Romainville, dans les plus hautes maisons de
-Bagnolet et de Montreuil, qui sont bâties en amphithéâtre sur le
-revers méridional, ayant besoin de soleil pour leurs arbres fruitiers.
-Il rangea sur le plateau même et au centre la division Lagrange,
-adossée aux maisons de Belleville, la division Ricard à gauche dans le
-bois de Romainville, enfin, sur le penchant nord, la division Ledru
-des Essarts, du corps de Compans, et au pied dans la plaine, aux Prés
-Saint-Gervais, la division Boyer de Rebeval. La division Michel, qui
-attendait le maréchal Mortier pour se <span class="pagenum"><a id="page595" name="page595"></a>(p. 595)</span> ranger sous ses ordres,
-gardait en son absence la Grande et la Petite-Villette.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Bataille de Paris, livrée le 30 mars 1814.</span>
-La fusillade et la canonnade avaient de bonne heure réveillé Paris,
-qui du reste n'avait guère dormi, et Joseph, accompagné du ministre de
-la guerre, du ministre de la police, des directeurs du génie et de
-l'artillerie, avait établi son quartier général au sommet de la butte
-Montmartre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Barclay de Tolly reprend une partie du plateau de
-Romainville avec le secours des divisions de grenadiers.</span>
-Barclay de Tolly, convaincu que lorsque le prince royal de Wurtemberg
-au sud, Blucher au nord, seraient entrés en ligne, le combat
-tournerait bientôt à l'avantage des alliés, ne voulut cependant pas
-laisser aux défenseurs de Paris le premier succès de la journée. Il
-résolut en conséquence de reprendre le plateau de Romainville, et il y
-employa une partie de ses réserves. Ces réserves se composaient des
-gardes à pied et à cheval, et des grenadiers réunis. Le général
-Paskewitch dut, avec une brigade de la 2<sup>e</sup> division des grenadiers,
-gravir le plateau par Rosny; il dut aussi l'attaquer par le sud, en
-s'y portant par Montreuil avec la seconde brigade de cette 2<sup>e</sup>
-division, et avec la cavalerie du comte Pahlen. La 1<sup>re</sup> division des
-grenadiers fut confiée au prince Eugène de Wurtemberg, pour assaillir
-Pantin et les Prés Saint-Gervais dans la plaine au nord.</p>
-
-<p>Cette attaque, conduite avec vigueur, eut un commencement de succès.
-Le général Mezenzoff, qui avait été repoussé le matin, renforcé par
-les grenadiers, remonta sur le plateau malgré la division Lagrange, et
-parvint à l'occuper. À droite, la 2<sup>e</sup> brigade des grenadiers, après
-avoir tourné le plateau par Montreuil et Bagnolet, obligea la
-division du <span class="pagenum"><a id="page596" name="page596"></a>(p. 596)</span> duc de Padoue, en la débordant, à rétrograder.
-Nous perdîmes donc du terrain, bien que nos soldats résistassent avec
-une bravoure désespérée soit au nombre, soit à la qualité des troupes
-qui étaient les plus aguerries de la coalition.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Marmont se soutient sur le plateau de Romainville.</span>
-Cependant, tout en perdant du terrain, nous contenions l'ennemi. En
-effet les cuirassiers russes, amenés sur le plateau, essayèrent de
-charger notre infanterie, furent couverts de mitraille, et arrêtés par
-nos baïonnettes. À mesure qu'on se retirait de Romainville sur
-Belleville, le plateau se resserrant, nos troupes avaient l'avantage
-de se concentrer. À droite nous trouvions l'appui des maisons de
-Bagnolet, à gauche celui du bois de Romainville, et nos soldats, se
-dispersant en tirailleurs, faisaient essuyer aux assaillants des
-pertes nombreuses. Notre artillerie, favorisée par le terrain, parce
-que le plateau s'élevait en rétrogradant vers Belleville, vomissait la
-mitraille sur les grenadiers russes, et à chaque instant renversait
-parmi eux des lignes entières. Pendant ce temps les jeunes soldats de
-Ledru des Essarts avaient reconquis arbre par arbre le bois de
-Romainville, et débordé ainsi les troupes russes qui avaient occupé la
-largeur du plateau. Au pied même du plateau, vers le côté nord, le
-général Compans était resté maître de Pantin avec le secours de la
-division Boyer de Rebeval, et des Prés Saint-Gervais avec le secours
-de la division Michel. Il avait même rejeté au delà des deux villages
-le prince de Wurtemberg qui avait tenté de s'en emparer à la tête de
-la 1<sup>re</sup> division de grenadiers.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Mortier qui était en arrière à cause des distances,
-s'établit enfin dans la plaine Saint-Denis.</span>
-Le maréchal Mortier s'établissant enfin dans la <span class="pagenum"><a id="page597" name="page597"></a>(p. 597)</span> plaine
-Saint-Denis, avait placé les divisions Curial et Charpentier de jeune
-garde à la Villette, la division Christiani de vieille garde à la
-Chapelle, et sa cavalerie au pied même de Montmartre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La canonnade et la fusillade se continuent sans résultat
-marqué pendant les premières heures du jour.</span>
-Il était dix heures du matin, et si nous avions eu, indépendamment des
-troupes qui couvraient le pourtour de Paris, une colonne de dix mille
-soldats aguerris pour prendre l'offensive, nous aurions pu en ce
-moment infliger un grave échec aux alliés. Mais loin d'être en mesure
-de prendre l'offensive, nous avions à peine de quoi défendre nos
-positions. Dans cet état de choses, le prince de Schwarzenberg
-attendant ses deux ailes qui étaient en retard, et nos deux maréchaux
-étant réduits à la défensive, on se bornait de part et d'autre à
-canonner et à tirailler, avec grande supériorité du reste de notre
-côté, grâce au zèle des troupes et à l'avantage du terrain.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Joseph, qui était placé sur les hauteurs de Montmartre,
-reconnaissant l'impossibilité d'une résistance prolongée, quitte Paris
-suivi des ministres, et laisse aux maréchaux les pouvoirs nécessaires
-pour traiter avec l'ennemi.</span>
-À cette heure Joseph tenait conseil sur la butte Montmartre, où il
-était allé s'établir. Plusieurs officiers envoyés auprès des maréchaux
-lui avaient apporté de leur part, avec la promesse de se faire tuer
-eux et leurs soldats jusqu'au dernier homme, de tristes pressentiments
-pour les suites de la journée, et à peu près la certitude d'être
-obligés de rendre la capitale. Ces nouvelles agitaient fort Joseph,
-qui redoutait non pas le danger, mais les humiliations, et qui ne
-voulait à aucun prix devenir prisonnier de la coalition. Or les
-progrès de l'attaque lui faisaient craindre d'être en quelques heures
-au pouvoir de l'ennemi. On voyait du haut de Montmartre les masses
-noires et profondes de Blucher traverser la plaine <span class="pagenum"><a id="page598" name="page598"></a>(p. 598)</span>
-Saint-Denis, et des officiers venus des environs de Vincennes
-affirmaient qu'à l'est et au sud on apercevait une nouvelle armée qui
-tournait Paris, et cherchait à y pénétrer par les barrières de
-Charonne et du Trône. Ainsi ce qu'on recueillait par les yeux, ce
-qu'on recueillait par la bouche des allants et venants, tout annonçait
-une catastrophe imminente. Joseph en délibéra avec les ministres qui
-l'avaient accompagné, avec les directeurs du génie et de l'artillerie,
-et tout le monde fut d'avis que sous quelques heures il faudrait
-rendre Paris. En effet la défense étant réduite à une bataille livrée
-en plaine dans la proportion d'un contre dix, le résultat ne pouvait
-être douteux, quelque braves que fussent nos soldats et nos généraux.
-En présence d'une telle certitude, Joseph résolut de s'éloigner. Des
-reconnaissances lui ayant appris qu'on découvrait déjà les Cosaques
-sur le chemin de la Révolte et à la lisière du bois de Boulogne, il se
-hâta de partir, en ordonnant aux ministres de le suivre, ainsi qu'on
-en était convenu, lorsque le moment suprême serait arrivé. Pour toute
-instruction il autorisa les deux maréchaux, quand ils ne pourraient
-plus se défendre, à stipuler un arrangement qui garantît la sûreté de
-Paris, et procurât à ses habitants le meilleur traitement possible.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Tous les corps de l'ennemi étant arrivés en ligne, la
-bataille devient générale et sanglante.</span>
-Sur ces entrefaites, l'attaque de l'ennemi avait fait des progrès
-inévitables. Au nord, c'est-à-dire dans la plaine Saint-Denis, le
-maréchal Blucher avait franchi enfin la distance qui le séparait de
-nos positions. Le général Langeron avait repoussé d'Aubervilliers et
-de Saint-Denis nos faibles avant-postes, <span class="pagenum"><a id="page599" name="page599"></a>(p. 599)</span> et envoyé sa
-cavalerie et son infanterie légères par le chemin de la Révolte
-jusqu'à la lisière du bois de Boulogne. Le gros de son infanterie se
-dirigeait vers le pied de Montmartre, tandis que le corps du général
-d'York prenant à gauche (gauche des alliés) se portait sur la Chapelle
-par la route de Saint-Denis, et que les corps de Kleist et de
-Woronzoff, prenant plus à gauche encore, marchaient sur la Villette.
-Le prince de Schwarzenberg, voyant Blucher en ligne, lui demanda un
-renfort pour aider le prince Eugène de Wurtemberg à enlever Pantin,
-les Prés Saint-Gervais, tous les villages, en un mot, situés au pied
-du plateau de Romainville. La division prussienne Kotzler, les gardes
-prussienne et badoise furent alors envoyées au secours du corps de
-Rajeffsky, et passèrent le canal de l'Ourcq, près de la ferme du
-Rouvray, pour participer à une nouvelle attaque.</p>
-
-<p>Tandis que ces mouvements s'exécutaient au nord, le prince royal de
-Wurtemberg au sud avait franchi également la distance qui le séparait
-du point d'attaque, et apporté son concours aux troupes alliées. Après
-avoir traversé le pont de Neuilly-sur-Marne, et y avoir laissé le
-corps de Giulay pour garder ses derrières, il avait marché sur deux
-colonnes, l'une longeant les bords de la Marne, l'autre traversant par
-le chemin le plus court la forêt de Vincennes. La première avait
-enlevé le pont de Saint-Maur, contourné la forêt, et assailli
-Charenton par la rive droite. Les gardes nationales des environs, qui
-avec l'École d'Alfort défendaient le pont de Charenton, se trouvant
-prises à revers, avaient <span class="pagenum"><a id="page600" name="page600"></a>(p. 600)</span> été forcées, malgré une vaillante
-résistance, d'abandonner le poste, et de se jeter à travers la
-campagne sur la gauche de la Seine. Cette colonne ennemie ayant
-atteint son but, qui était d'occuper tous les ponts de la Marne pour
-empêcher aucun corps auxiliaire de venir troubler l'attaque de Paris,
-s'était mise à tirailler avec la garde nationale devant la barrière de
-Bercy. La seconde colonne du prince de Wurtemberg avait traversé en
-ligne droite le bois de Vincennes, et prêté assistance au comte
-Pahlen, ainsi qu'aux troupes de Rajeffsky et de Paskewitch qui
-attaquaient Montreuil, Bagnolet, Charonne.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Attaque repoussée du prince Eugène de Wurtemberg sur les
-Prés Saint-Gervais.</span>
-Toutes les forces alliées se trouvant portées en ligne, l'action
-recommença avec plus de violence. Au nord la division du prince Eugène
-de Wurtemberg, secondée par les grenadiers russes déjà venus à son
-secours, et par les troupes prussiennes récemment arrivées, se jeta
-sur Pantin et les Prés Saint-Gervais, mais fut chaudement reçue par
-les divisions de jeune garde Boyer de Rebeval et Michel, que
-commandait le général Compans. Un moment les coalisés réussirent à
-s'emparer des deux villages, mais nos jeunes soldats s'adossant alors
-au pied des hauteurs où ils rencontraient l'appui d'une artillerie
-bien postée, reprirent courage, et rentrèrent dans les villages, où le
-carnage devint épouvantable. De ce côté, l'ennemi ne réussit donc
-point, quelque vigoureuse que fût son attaque.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Progrès de l'ennemi sur le plateau de Romainville.</span>
-Sur le plateau de Romainville, la défense fut non pas moins énergique,
-mais moins heureuse. Les troupes des généraux Helfreich et Mezenzoff,
-soutenues <span class="pagenum"><a id="page601" name="page601"></a>(p. 601)</span> par les grenadiers de Paskewitch, quoique d'abord
-repoussées, avaient fini par gagner du terrain. Ayant réussi notamment
-à s'emparer de Montreuil et de Bagnolet, elles s'étaient établies sur
-le versant sud du plateau, et bien secondées par les troupes du comte
-Pahlen et du prince royal de Wurtemberg qui opéraient entre Vincennes
-et Charonne, elles avaient conquis les premières maisons de
-Ménilmontant. La division de réserve du duc de Padoue qui formait la
-droite de Marmont, se trouvant débordée, avait été forcée de se
-replier, et de découvrir les divisions Lagrange et Ricard qui
-occupaient le milieu du plateau. Sur la gauche de Marmont, la division
-Ledru des Essarts, vivement poussée d'arbre en arbre dans le bois de
-Romainville, voyait également le bois lui échapper peu à peu.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Tentative de Marmont sur le centre de l'ennemi.</span>
-Se sentant ainsi pressé sur ses deux flancs, Marmont imagina de tenter
-un effort au centre contre la masse ennemie qui s'avançait bien
-serrée, couverte sur son front par une artillerie nombreuse, appuyée
-sur ses ailes par de forts détachements de grosse cavalerie. Le
-maréchal se mit lui-même à la tête de quatre bataillons formés en
-colonne d'attaque, et fondit sur les grenadiers russes qui marchaient
-en première ligne. Douze pièces de canon chargées à mitraille tirèrent
-de fort près sur nos soldats, qui soutinrent ce feu avec une fermeté
-héroïque, et continuèrent de se porter en avant. Mais au même instant
-ils furent abordés de front par les grenadiers russes, et pris en
-flanc par les chevaliers-gardes que conduisait Miloradowitch.
-Accablés par <span class="pagenum"><a id="page602" name="page602"></a>(p. 602)</span> le nombre, les quatre bataillons de Marmont
-furent obligés de plier, après s'être battus corps à corps avec une
-véritable fureur.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ce maréchal est obligé de se replier sur Belleville.</span>
-Le maréchal les ramena sur Belleville, et il allait
-succomber sous la masse des assaillants de toutes armes, quand un
-brave officier nommé Ghesseler, embusqué sur la droite, dans un petit
-parc dit des Bruyères, dont il ne reste plus aujourd'hui que le
-souvenir, s'élança à la tête de deux cents hommes dans le flanc de la
-colonne ennemie, et parvint en dégageant le maréchal à lui faciliter
-la retraite sur Belleville. Dans le même moment le bois de Romainville
-fut définitivement abandonné, et le plateau étant évacué de toutes
-parts, la défense se trouva reportée, au centre sur Belleville, à
-droite (revers sud), vers Ménilmontant que la division de Padoue était
-venue occuper, à gauche enfin (revers nord), à la côte de Beauregard,
-où la division Ledru des Essarts avait trouvé un asile. Au pied de
-celle-ci, les divisions Boyer et Michel luttaient opiniâtrement. Elles
-avaient perdu Pantin, mais elles défendaient les Prés Saint-Gervais
-avec la dernière obstination.</p>
-
-<p>Partout le combat était acharné, et les hommes tombaient par milliers,
-notamment parmi les coalisés qui recevaient de tous côtés un feu
-plongeant. Dans la plaine Saint-Denis, Kleist et Woronzoff avaient
-attaqué la Villette, défendue par la division Curial; York attaquait
-la Chapelle, défendue par la division Christiani, sous les yeux du
-maréchal Mortier. En avant de Clignancourt, les escadrons de Blucher
-étaient aux prises avec la cavalerie du général Belliard, et avaient
-rarement l'avantage.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page603" name="page603"></a>(p. 603)</span> Ainsi de la plaine Saint-Denis à la barrière du Trône, le
-combat continuait avec des chances diverses. Notre ligne avait reculé,
-mais les alliés avaient déjà perdu dix mille hommes, et nous cinq à
-six mille seulement. Nos soldats épuisés étaient soutenus par cette
-idée que Paris était derrière eux, et vingt-quatre mille hommes
-luttaient sans trop de désavantage contre cent soixante-dix mille. Un
-moment on annonça l'arrivée de Napoléon (c'était la subite apparition
-du général Dejean qui avait occasionné ce faux bruit), et le cri de
-<cite>Vive l'Empereur!</cite> propagé par une espèce de commotion électrique,
-retentit dans nos rangs. Nos troupes, ranimées par l'espérance, se
-jetèrent avec fureur sur l'ennemi. De part et d'autre on combattait
-avec une sorte de rage, car pour les uns il s'agissait d'atteindre
-d'un seul coup le but de la guerre, et pour les autres d'arracher leur
-patrie à un désastre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Belle conduite de l'École polytechnique sur l'avenue de
-Vincennes.</span>
-En ce moment se passait à Vincennes un fait à jamais glorieux pour la
-jeunesse française. En avant de la barrière du Trône se trouvait une
-batterie servie par des vétérans et par les élèves de l'École
-polytechnique, que Marmont, exclusivement occupé de ce qui se passait
-sur le plateau de Romainville, avait presque laissée sans appui. Cette
-batterie s'étant engagée trop avant sur l'avenue de Vincennes, afin de
-tirer contre la cavalerie de Pahlen, fut tournée par quelques
-escadrons qui passant par Saint-Mandé vinrent la prendre à revers. Les
-braves élèves de l'École, sabrés sur leurs pièces, résistèrent
-vaillamment, et furent heureusement secourus par la garde <span class="pagenum"><a id="page604" name="page604"></a>(p. 604)</span>
-nationale postée à la barrière du Trône, et par un détachement de
-dragons. Ces derniers s'élançant sur les pièces parvinrent à les
-reprendre. On ramena la batterie sur les hauteurs de Charonne, et là,
-aidés d'une foule d'hommes du peuple armés de fusils de chasse, nos
-braves jeunes gens continuèrent à faire un feu meurtrier.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Belleville reste le point culminant de la défense.</span>
-La clef de toute la position était à Belleville: tant que ce point
-culminant de la chaîne des hauteurs n'était pas emporté, la masse
-ennemie qui combattait au nord, devant la Villette, la Chapelle et
-Montmartre, celle qui combattait au sud, entre Vincennes et Charonne,
-ne pouvaient pas faire de progrès sérieux. La ligne courbe des alliés
-était comme arrêtée vers son milieu, à un point fixe qui était
-Belleville. Belleville en effet domine le plateau de Romainville
-lui-même. Des clôtures nombreuses, jointes à l'avantage de la
-position, y rendaient la résistance plus facile. Marmont, établi en
-cet endroit avec les débris des divisions Lagrange, Ricard, Padoue,
-Ledru des Essarts, disposant en outre d'une nombreuse artillerie de
-campagne, y tenait ferme contre une multitude d'assaillants, et il
-avait fait répondre au message de Joseph qui autorisait les maréchaux
-à traiter, que jusqu'ici il n'était pas encore réduit à se rendre.
-L'officier du maréchal, porteur de cette réponse, avait trouvé Joseph
-parti, et il était revenu sans avoir pu remplir sa mission.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le prince de Schwarzenberg ordonne deux attaques, une au
-nord, une au sud, par le boulevard extérieur, afin de couper
-Belleville de l'enceinte de Paris.</span>
-Cependant l'heure fatale approchait. Le prince de Schwarzenberg ne
-voulant pas finir la journée sans avoir enlevé le point décisif, avait
-ordonné d'y diriger deux colonnes d'attaque, une au sud, qui <span class="pagenum"><a id="page605" name="page605"></a>(p. 605)</span>
-passant entre Ménilmontant et le cimetière du Père Lachaise,
-s'emparerait du boulevard extérieur, et séparerait ainsi Belleville de
-l'enceinte de Paris; une au nord, qui serait chargée d'emporter à tout
-prix les Prés Saint-Gervais, la Petite-Villette, la butte
-Saint-Chaumont, et viendrait par le nord donner la main à la colonne
-qui aurait passé par le sud.</p>
-
-<p>Vaincre ou périr était dans ce moment la loi des coalisés, et il leur
-fallait forcer tous les obstacles sans aucune perte de temps, car à
-chaque instant Napoléon pouvait survenir, et s'il les eût trouvés
-repoussés de Paris, il les aurait cruellement punis d'avoir osé s'y
-montrer.
-<span class="sidenote" title="En marge">Malgré un usage habile et meurtrier de la grosse
-artillerie, fait par le commandant Paixhans, la double attaque finit
-par réussir.</span>
-Vers trois heures de l'après-midi l'action recommença
-violemment. Le chef de bataillon d'artillerie Paixhans, qui prouva
-dans cette journée ce qu'on aurait pu faire avec de la grosse
-artillerie bien postée, avait placé huit pièces de gros calibre
-au-dessus de Charonne, sur les pentes de Ménilmontant, quatre sur le
-revers nord de Belleville, et huit sur la butte Saint-Chaumont. Il
-était près de ses pièces chargées à mitraille, avec ses canonniers les
-uns vétérans, les autres jeunes gens des Écoles, et attendait que
-l'ennemi, maître de la plaine, essayât d'aborder les hauteurs. En
-effet les grenadiers russes s'avancent les uns au sud du plateau par
-Charonne, les autres sur le plateau même en face de Belleville, les
-autres enfin au nord, à travers les Prés Saint-Gervais. Tout à coup
-ils sont couverts de mitraille; des lignes entières sont renversées.
-Pourtant ils soutiennent le feu avec constance, gravissent au sud les
-pentes de Ménilmontant, et viennent par <span class="pagenum"><a id="page606" name="page606"></a>(p. 606)</span> le boulevard
-extérieur prendre Belleville à revers, Belleville où le maréchal
-Marmont se défend avec acharnement. L'autre division de grenadiers,
-qui avec les Prussiens et les Badois attaquait Pantin, les Prés
-Saint-Gervais, la Petite-Villette, et les avait arrachés aux divisions
-Boyer et Michel presque détruites, gravit la butte Saint-Chaumont sous
-le feu plongeant des batteries du commandant Paixhans, emporte la
-butte qui faute de troupes n'était pas défendue par de l'infanterie,
-et se joint à la colonne qui arrive du revers sud par Charonne et
-Ménilmontant. Les ennemis, ayant gagné le boulevard extérieur par ses
-deux pentes nord et sud, se trouvent ainsi entre Belleville et la
-barrière de ce nom, qu'ils sont près d'enlever.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Marmont, coupé de Paris, y rentre l'épée à la main à la
-tête de quelques hommes qui lui restent.</span>
-À cette nouvelle le maréchal Marmont, qui n'avait pas cessé de se
-maintenir à Belleville, se voyant coupé de l'enceinte de Paris, réunit
-ce qui lui reste d'hommes, et ayant à ses côtés les généraux Pelleport
-et Meynadier, le colonel Fabvier, fond l'épée à la main sur les
-grenadiers russes qui commençaient à pénétrer dans la grande rue du
-faubourg du Temple. Il les repousse, ferme la barrière sur eux, et
-rétablit la défense au mur d'octroi.</p>
-
-<a id="imgp614" name="imgp614"></a>
-<div class="figcenter">
-<img src="images/imgp614.jpg" width="450" height="340" alt="" title="Soldats." />
-</div>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Vaillante défense de la Villette et de la Chapelle par le
-maréchal Mortier.</span>
-Mortier de son côté se bat héroïquement dans la plaine Saint-Denis,
-entre la Villette et la Chapelle. La Villette, à sa droite, défendue
-contre Kleist et d'York par les divisions Curial et Charpentier, vient
-enfin d'être envahie par un flot d'ennemis. À ce spectacle Mortier,
-qui occupait la Chapelle avec la division de vieille garde Christiani,
-prend une partie de cette division, et se rabattant de gauche à
-droite <span class="pagenum"><a id="page607" name="page607"></a>(p. 607)</span> sur la Villette, y entre à la pointe des
-baïonnettes, et parvient à rejeter en dehors la garde prussienne après
-en avoir fait un affreux carnage. Mais bientôt de nouvelles masses
-ennemies prenant la Grande-Villette à revers par le canal de l'Ourcq,
-et pénétrant entre la Villette et la Chapelle, il est contraint
-d'abandonner la plaine et de se replier sur les barrières.
-<span class="sidenote" title="En marge">Occupation de Montmartre par le général Langeron.</span>
-Au même
-instant Langeron s'avance vers le pied de Montmartre. Langeron, un
-Français, dirige sur Paris les soldats ennemis! En se portant sur
-Montmartre il s'attend à essuyer des flots de mitraille, mais surpris
-de trouver ces hauteurs silencieuses, il les gravit, et s'empare de la
-faible artillerie qu'on y avait placée, et que gardaient à peine
-quelques sapeurs-pompiers. Il marche ensuite sur la barrière de
-Clichy, que les gardes nationaux, sous les yeux du maréchal Moncey,
-défendent bravement, et avec un courage qui prouve ce qu'on aurait pu
-obtenir de la population parisienne!</p>
-
-<p>Telle était la fin de vingt-deux ans de triomphes inouïs, qui ayant eu
-successivement pour théâtres Milan, Venise, Rome, Naples, le Caire,
-Madrid, Lisbonne, Vienne, Dresde, Berlin, Varsovie, Moscou, venaient
-se terminer d'une manière si lugubre aux portes de Paris!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Rien n'ayant été disposé pour une défense prolongée au
-moyen du concours de la population, les maréchaux sont forcés de se
-rendre.</span>
-Rien n'ayant été préparé pour une résistance prolongée, avec les rues
-barricadées, la population derrière les barricades, et les troupes en
-réserve, toute défense ayant été réduite à une bataille livrée en
-dehors de Paris avec une poignée de soldats contre une armée
-formidable, et cette bataille se <span class="pagenum"><a id="page608" name="page608"></a>(p. 608)</span> trouvant inévitablement
-perdue, ce n'était pas en lui opposant le mur d'octroi qu'il eût été
-possible d'arrêter l'ennemi. Il fallait donc épargner à Paris un
-désastre inutile. Marmont, ne voyant plus d'autre ressource, avait
-songé à user des pouvoirs conférés par Joseph aux deux maréchaux
-commandant l'armée sous Paris, et avait successivement envoyé deux
-officiers en parlementaires pour proposer au prince de Schwarzenberg
-une suspension d'armes. L'animation du combat était si grande, que
-l'un n'avait pu pénétrer, et que l'autre avait été blessé. Marmont
-alors en avait dépêché un troisième.</p>
-
-<p>En ce moment était arrivé à perte d'haleine le général Dejean, pour
-annoncer que Napoléon, apprenant la marche des coalisés sur la
-capitale, avait changé de direction, qu'il s'avançait en toute hâte
-vers Paris, qu'il suffisait de tenir deux jours pour le voir paraître
-à la tête de forces considérables, qu'il fallait donc s'efforcer de
-résister à tout prix, et essayer, si on ne pouvait résister davantage,
-d'occuper l'ennemi au moyen de quelques pourparlers. En effet,
-Napoléon, dans cette extrémité, et le congrès de Châtillon étant
-dissous, avait écrit à son beau-père pour rouvrir les négociations, et
-il autorisait à le dire au prince de Schwarzenberg, afin d'obtenir une
-suspension d'armes de quelques heures. Le maréchal Mortier reçut le
-général Dejean, sous une grêle de projectiles, et lui montrant les
-débris de ses divisions qui disputaient encore la Villette et la
-Chapelle, il l'eut bientôt convaincu de l'impossibilité de prolonger
-cette résistance. Il fut donc reconnu qu'il n'y avait pas autre chose
-à faire que de s'adresser <span class="pagenum"><a id="page609" name="page609"></a>(p. 609)</span> au prince de Schwarzenberg, et le
-maréchal lui écrivit effectivement quelques mots sur la caisse d'un
-tambour percé de balles. Il lui disait que Napoléon avait rouvert les
-négociations sur des bases que les alliés ne pourraient pas repousser,
-et qu'en attendant il était désirable, dans l'intérêt de l'humanité,
-d'arrêter l'effusion du sang.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Capitulation de Paris.</span>
-Un officier porteur de cette lettre partit au galop, traversa les
-rangs des deux armées, et parvint à joindre le prince de
-Schwarzenberg. Celui-ci répondit qu'il n'avait aucune nouvelle de la
-reprise des négociations et ne pouvait sur ce motif interrompre le
-combat, mais qu'il était disposé à suspendre cette boucherie si on lui
-livrait Paris sur-le-champ. Au même instant, le troisième officier
-envoyé par le maréchal Marmont, ayant réussi à pénétrer auprès du
-généralissime, et ayant annoncé qu'on était prêt, pour sauver Paris, à
-souscrire à une capitulation, les pourparlers s'engagèrent plus
-sérieusement, et un rendez-vous fut assigné à la Villette aux deux
-maréchaux. Ils s'y rendirent, et y trouvèrent M. de Nesselrode, avec
-plusieurs plénipotentiaires. On commença sans perdre un instant à
-traiter d'une suspension d'hostilités. Diverses prétentions furent
-d'abord mises en avant par les représentants de l'armée coalisée. Ils
-voulaient que les troupes qui avaient défendu Paris déposassent les
-armes. Un mouvement d'indignation fut la seule réponse des deux
-maréchaux. Puis les parlementaires ennemis se réduisirent à demander
-que les maréchaux se retirassent en Bretagne avec leurs troupes, pour
-qu'ils ne pussent exercer aucune influence <span class="pagenum"><a id="page610" name="page610"></a>(p. 610)</span> sur la suite de la
-guerre. Les maréchaux refusèrent de nouveau, et exigèrent qu'on les
-laissât se retirer où ils voudraient. On en tomba d'accord, moyennant
-qu'ils évacueraient la ville dans la nuit. Cette condition fut
-acceptée, et il fut convenu que des officiers se réuniraient dans la
-soirée pour régler les détails de l'évacuation de la capitale.</p>
-
-<p>Telle fut cette célèbre capitulation de Paris, à laquelle il n'y a
-rien de sérieux à reprocher, car pour les deux maréchaux elle était
-devenue une nécessité.
-<span class="sidenote" title="En marge">Résultats matériels de la bataille du 30 mars.</span>
-Ils avaient assurément fait tout ce qu'on
-pouvait attendre d'eux, puisqu'avec 23 ou 24 mille hommes ils avaient
-pendant une journée entière tenu tête à 170 mille, dont 100 mille
-engagés, et qu'ayant eu 6 mille hommes hors de combat, ils en avaient
-tué ou blessé le double à l'ennemi. Qu'on se figure ce qui serait
-arrivé, si Paris occupant les coalisés trois ou quatre jours encore,
-ils avaient été surpris par Napoléon paraissant sur leurs derrières
-avec 70 mille combattants! Et s'il n'en fut pas ainsi, à qui s'en
-prendre, sinon à Napoléon d'abord, qui se décidant trop tard à avouer
-sa situation, n'avait pas fait exécuter sous ses yeux les travaux
-nécessaires autour de la capitale; qui dispersant ses ressources
-d'Alexandrie à Dantzig, n'avait pas eu cinquante mille fusils à donner
-aux Parisiens; et après lui, à ceux qui chargés de le suppléer en son
-absence, avaient montré si peu d'activité, d'intelligence et
-d'énergie, et avaient réduit la défense de la capitale à une bataille
-de 24 mille hommes contre 170 mille?</p>
-
-<p>En traitant pour leurs corps d'armée, les deux maréchaux n'avaient
-rien pu stipuler relativement <span class="pagenum"><a id="page611" name="page611"></a>(p. 611)</span> à la ville de Paris, et au
-gouvernement qui résidait en ses murs, car ils n'avaient ni pouvoirs
-ni mission pour le faire. De plus tous les ministres s'étaient retirés
-à la suite de Joseph. Le duc de Rovigo obéissant à ce qui était
-convenu (on avait réglé que les ministres suivraient la Régente dès
-que Paris ne serait plus tenable), était parti en laissant aux deux
-préfets, celui qui dirige l'administration de la capitale et celui qui
-en dirige la police, le soin d'y maintenir la tranquillité.
-<span class="sidenote" title="En marge">Paris resté sans gouvernement, par le départ de la cour et
-des ministres.</span>
-Il n'y
-avait donc plus de gouvernement, et le vide dont le danger avait été
-tant de fois signalé par ceux qui s'opposaient au départ de la
-Régente, était enfin produit.</p>
-
-<p>L'homme destiné à remplir bientôt ce vide, M. de Talleyrand, que par
-un instinct secret Napoléon avait entrevu comme l'auteur probable de
-sa chute, et que le public, par un instinct tout aussi sûr, regardait
-comme l'auteur nécessaire d'une révolution prochaine, M. de Talleyrand
-se trouvait en ce moment dans une extrême perplexité.
-<span class="sidenote" title="En marge">Conduite de M. de Talleyrand, et ses efforts pour se faire
-autoriser à rester à Paris.</span>
-En sa qualité de
-grand dignitaire, il devait suivre la Régente; mais en partant il
-fuyait le grand rôle qui l'attendait, et en ne partant pas il
-s'exposait à être pris en flagrant délit de trahison, ce qui pouvait
-devenir grave, si Napoléon par un coup de fortune toujours possible de
-sa part, reparaissait victorieux aux portes de la capitale. Pour
-sortir d'embarras, il imagina de se transporter auprès du duc de
-Rovigo, afin d'en obtenir l'autorisation de rester à Paris, car,
-disait-il, en l'absence de tout gouvernement, il serait en position de
-rendre encore d'importants services. Le duc de Rovigo, soupçonnant
-que ces <span class="pagenum"><a id="page612" name="page612"></a>(p. 612)</span> services seraient rendus à d'autres qu'à Napoléon,
-lui refusa cette autorisation, qu'il n'avait pas d'ailleurs le pouvoir
-d'accorder. M. de Talleyrand alla trouver les préfets, n'obtint pas
-davantage ce qu'il désirait, et ne sachant comment faire pour couvrir
-d'un prétexte spécieux sa présence prolongée à Paris, prit le parti de
-monter en voiture pour feindre au moins la bonne volonté de suivre la
-Régente.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il finit par y rester.</span>
-Vers la chute du jour, à l'heure où finissait le combat, il
-se présenta, sans passe-port et en grand appareil de voyage, à la
-barrière qui donnait sur la route d'Orléans. Elle était occupée par
-des gardes nationaux fort irrités contre ceux qui depuis deux jours
-désertaient la capitale. Il se fit autour de sa voiture une sorte de
-tumulte, naturel selon quelques contemporains, et selon d'autres
-préparé à dessein. On lui demanda son passe-port qu'il ne put montrer;
-on murmura contre ce défaut d'une formalité essentielle, et alors,
-avec une déférence affectée pour la consigne des braves défenseurs de
-Paris, il rebroussa chemin et rentra dans son hôtel. La plupart de
-ceux qui avaient contribué à le retenir, et qui ne désiraient pas de
-révolution, ne se doutaient pas qu'ils avaient retenu l'homme qui
-allait en faire une.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Concours nombreux auprès du maréchal Marmont.</span>
-N'étant pas complétement rassuré sur la régularité de sa conduite, M.
-de Talleyrand se rendit chez le maréchal Marmont, qui, la bataille
-finie, s'était hâté de regagner sa demeure, située dans le faubourg
-Poissonnière. Des gens de toute espèce y étaient accourus, cherchant
-quelque part un gouvernement, et allant auprès de l'homme qui en ce
-<span class="pagenum"><a id="page613" name="page613"></a>(p. 613)</span> moment semblait en être un, puisqu'il était le chef de la
-seule force existant dans la capitale. Le maréchal Mortier lui était
-subordonné pour toutes les occasions importantes. Les deux préfets,
-une partie du corps municipal, et beaucoup de personnages marquants
-s'y étaient transportés.
-<span class="sidenote" title="En marge">Langage qu'on tient en sa présence.</span>
-Chacun y parlait des événements avec émotion,
-et selon ses sentiments. En voyant le maréchal dont le visage était
-noirci par la poudre et l'habit déchiré par les balles, on le
-félicitait sur sa courageuse défense de Paris, et puis on
-s'entretenait de la situation. Il y avait une sorte d'unanimité contre
-ce qu'on appelait la lâche désertion de tous ceux que Napoléon avait
-laissés dans la capitale pour la défendre, et contre Napoléon lui-même
-dont la folle politique avait amené les soldats de l'Europe au pied de
-Montmartre. Les royalistes, et il n'en manquait pas dans cette
-réunion, n'hésitaient plus à dire qu'il fallait se soustraire à un
-joug insupportable, et prononçaient hardiment le nom des Bourbons.
-Deux banquiers considérables, liés, l'un par la parenté, l'autre par
-l'amitié, avec le maréchal duc de Raguse, MM. Perregaux et Laffitte,
-attirèrent l'attention par la vivacité de leur langage. Le second
-surtout, dont la fortune était commencée, et dont l'esprit vif et
-brillant était généralement remarqué, se prononça fortement, et alla
-jusqu'à s'écrier, en entendant proférer le nom des Bourbons: «Eh bien,
-soit, qu'on nous donne les Bourbons, si l'on veut, mais avec une
-constitution qui nous garantisse d'un despotisme funeste, et avec la
-paix dont nous sommes privés depuis trop longtemps!»&mdash;Cet accord de
-<span class="pagenum"><a id="page614" name="page614"></a>(p. 614)</span> sentiments contre le despotisme impérial, poussé jusqu'à
-faire considérer les Bourbons comme très-acceptables par des hommes de
-la haute bourgeoisie qui ne les avaient jamais connus, produisit une
-singulière impression sur les assistants. On disait là aussi qu'il
-fallait ne pas s'occuper seulement de l'armée, mais de la capitale. Le
-maréchal Marmont répondit qu'il n'avait pas pouvoir de stipuler pour
-elle, et on jugea convenable que les préfets, avec une députation du
-conseil municipal et de la garde nationale, se rendissent auprès des
-souverains alliés, pour réclamer le traitement auquel Paris avait
-droit de la part de princes civilisés, qui depuis le passage du Rhin
-s'annonçaient comme les libérateurs et non comme les conquérants de la
-France.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Entretien de M. de Talleyrand avec le maréchal Marmont, et
-influence de cet entretien.</span>
-C'est au milieu de ces discours que survint M. de Talleyrand. Il eut
-un entretien particulier avec le maréchal Marmont. Il voulait d'abord
-en obtenir quelque chose qui ressemblât à l'autorisation de demeurer à
-Paris, ce que le maréchal pouvait lui procurer moins que personne, et
-du reste il y tenait déjà beaucoup moins en voyant ce qui se passait.
-Il songea sur-le-champ à faire servir cette visite à un dénoûment
-qu'il commençait à regarder comme inévitable, et comme devant
-nécessairement s'accomplir par ses propres mains. Aucun homme n'était
-aussi sensible à la flatterie que le maréchal Marmont, et aucun ne
-savait la manier aussi bien que M. de Talleyrand. Le maréchal avait
-commis dans cette campagne de graves fautes, mais connues des
-militaires seuls, et il y avait déployé la bravoure la plus
-brillante. Dans cette journée du 30 mars notamment <span class="pagenum"><a id="page615" name="page615"></a>(p. 615)</span> il avait
-acquis des titres durables à la reconnaissance du pays. Son visage,
-ses mains, son habit, portaient témoignage de ce qu'il avait fait. M.
-de Talleyrand vanta son courage, ses talents, son esprit surtout, bien
-supérieur, affirmait-il, à celui des autres maréchaux. Le duc de
-Raguse ne se tenait pas d'aise, quand on lui disait qu'il avait de
-l'esprit, et que ses camarades n'en avaient pas, et il est vrai que
-sous ce rapport, il avait ce qui manquait à presque tous les autres.
-Il écouta donc avec un profond sentiment de satisfaction ce que lui
-dit le dangereux tentateur qui préparait sa chute. M. de Talleyrand
-s'efforça de lui montrer la gravité de la situation, la nécessité de
-tirer la France des mains qui l'avaient perdue, et lui fit entendre
-que, dans les circonstances présentes, un militaire qui venait de
-défendre Paris avec éclat, qui avait encore sous ses ordres les
-soldats à la tête desquels il avait combattu, possédait des moyens de
-sauver son pays qui n'appartenaient à personne. M. de Talleyrand s'en
-tint là, car il savait qu'une séduction ne s'accomplit jamais en une
-fois. Mais lorsqu'il se retira le malheureux Marmont était enivré, et,
-au milieu des désastres de la France, il rêvait déjà pour lui-même les
-destinées les plus brillantes, tandis que le soldat simple et sage qui
-avait été son collègue dans cette journée du 30 mars, qui lui aussi
-avait le visage noirci par la poudre, Mortier, dévorait sa douleur
-dans l'isolement où le laissaient sa modestie et sa droiture.</p>
-
-<p>La nuit était avancée; les officiers choisis par les maréchaux
-allèrent régler avec les représentants <span class="pagenum"><a id="page616" name="page616"></a>(p. 616)</span> du prince de
-Schwarzenberg les détails de l'évacuation de Paris, et les deux
-préfets, avec une députation choisie parmi les membres du conseil
-municipal et les chefs de la garde nationale, partirent de l'hôtel de
-ville pour se rendre au château de Bondy, et y invoquer les bons
-sentiments des souverains victorieux.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ce qui se passait à Saint-Dizier entre Napoléon et
-l'arrière-garde de Wintzingerode pendant les événements de Paris.</span>
-En ce moment même Napoléon arrivait aux portes de Paris. On l'a vu
-s'arrêtant le 23 mars aux environs de Saint-Dizier, pour y faire
-reposer ses troupes, et se donner le temps de rallier les garnisons
-dont il était venu chercher le renfort. Le 24, le 25, il avait opéré
-divers mouvements entre Saint-Dizier et Vassy, se flattant toujours
-d'avoir attiré à sa suite le prince de Schwarzenberg, et autorisé à le
-croire par les rapports de ses lieutenants, qui, sous l'impression de
-la journée d'Arcis-sur-Aube, s'imaginaient voir autour d'eux des
-masses innombrables d'ennemis. Du reste il était résolu à s'en assurer
-d'une manière positive, en abordant de très-près, à la première
-occasion, la nombreuse troupe de cavalerie qui s'était attachée à ses
-pas. Pendant ce temps, M. de Caulaincourt, inconsolable de la rupture
-des négociations, insistait pour qu'on essayât de les rouvrir, à quoi
-Napoléon ne paraissait guère disposé. Une circonstance favorable
-s'était offerte pourtant, et M. de Caulaincourt lui avait fait une
-sorte de violence pour l'amener à la mettre à profit. Le général Piré,
-battant l'estrade avec la cavalerie légère, avait fait prisonniers le
-baron de Wessenberg, et M. de Vitrolles lui-même qui revenait de sa
-mission auprès du comte d'Artois, <span class="pagenum"><a id="page617" name="page617"></a>(p. 617)</span> mais qu'heureusement pour
-lui on ne reconnut point. M. de Caulaincourt secondé par Berthier,
-avait obtenu qu'on renverrait M. de Wessenberg libre avec une lettre
-pour le prince de Metternich, dans laquelle M. de Caulaincourt
-affirmerait que Napoléon était enfin résigné à de grands sacrifices,
-sans toutefois dire lesquels. C'est tout ce que M. de Caulaincourt
-avait pu arracher à son maître, bien qu'il eût voulu donner un peu
-plus de précision à ces nouvelles ouvertures, afin de les faire
-accueillir. Délivré à condition de remplir cette mission, M. de
-Wessenberg s'en était chargé, et faisant passer M. de Vitrolles pour
-un de ses domestiques, l'avait sauvé du plus grand des périls.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Brillant combat de Saint-Dizier.</span>
-Le 26, l'occasion d'une forte reconnaissance s'étant présentée,
-Napoléon n'avait eu garde de la laisser échapper. Tandis qu'il était
-entre Saint-Dizier et Vassy sur la gauche de la Marne, remplissant de
-ses partis le pays entre la Marne et l'Aube, il avait aperçu une
-cavalerie très-nombreuse sur la rive droite de la Marne, un peu
-au-dessous de Saint-Dizier, dans la direction de Vitry. À la vue de
-l'ennemi se montrant en force, il n'y avait pas à hésiter; il fallait
-marcher à lui pour le battre d'abord, et ensuite pour savoir qui cet
-ennemi pouvait être. Malgré le grave inconvénient de traverser une
-rivière devant une troupe en bataille, on marcha droit au gué
-d'H&oelig;ricourt, on y franchit la Marne en masse, à l'exception du
-corps d'Oudinot qui fut envoyé un peu au-dessus, pour la passer à
-Saint-Dizier. L'ennemi fut embarrassé en reconnaissant que c'était à
-l'armée française tout entière qu'il avait affaire. <span class="pagenum"><a id="page618" name="page618"></a>(p. 618)</span>
-Néanmoins il avait dix mille chevaux et quelques mille hommes
-d'infanterie légère, et il les lança sur nous au moment où nous
-traversions la Marne. On reçut les uns et les autres comme il
-convenait. La cavalerie de la garde, après s'être mêlée avec les
-escadrons ennemis, les mit en complète déroute. Ils furent obligés de
-se replier, et Wintzingerode, car c'était lui, voyant qu'il s'était
-engagé fort imprudemment, résolut de gagner la route de Bar-sur-Aube,
-malgré l'inconvénient de défiler à portée de Saint-Dizier qu'Oudinot
-venait d'occuper. On chargea à outrance l'ennemi en retraite, et
-tandis qu'il était vivement poussé en queue, il fut pris en flanc par
-notre infanterie qui débouchait de Saint-Dizier. Deux bataillons
-d'infanterie ayant voulu se former en carré, le brave Letort fondit
-sur eux à la tête des dragons de la garde, et les coucha par terre.
-L'élan était tel que les dragons continuèrent leur course sans
-s'inquiéter des fantassins russes qu'ils avaient enfoncés et dépassés.
-Ces derniers, qui avaient paru se rendre, voyant les dragons partis,
-essayèrent de se relever, et tirèrent sur eux par derrière. Nos
-cavaliers alors, rebroussant chemin, les sabrèrent impitoyablement.
-Cette poursuite dura jusqu'à la nuit, et on revint à Saint-Dizier
-après avoir tué ou pris à l'arrière-garde de Wintzingerode, chargée de
-nous suivre et de nous tromper, environ quatre mille hommes et trente
-bouches à feu. Il nous en avait à peine coûté trois ou quatre cents
-hommes, brillant trophée, le dernier, hélas, de cette héroïque et
-fatale campagne!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Incidents qui révèlent à l'armée la marche des alliés sur
-Paris.</span>
-Le lendemain 27, Napoléon informé que l'ennemi <span class="pagenum"><a id="page619" name="page619"></a>(p. 619)</span> tenait encore
-Vitry, s'en approcha pour l'enlever. Mais un vieux mur, un fossé plein
-d'eau, opposaient un obstacle assez difficile à vaincre. Macdonald,
-que nos récents malheurs avaient irrité, en fit la remarque à Napoléon
-avec quelque aigreur, et une altercation était engagée entre eux à ce
-sujet, lorsqu'on apporta un bulletin de l'ennemi saisi par nos
-soldats, et racontant à sa manière la triste journée de
-Fère-Champenoise. Ce bulletin, quoique la date en fût inexacte,
-révélait avec certitude la marche des coalisés sur Paris. Après la
-triste confirmation de ce fait, obtenue de la bouche de quelques
-prisonniers, Napoléon se reporta sur Saint-Dizier, fort touché d'une
-pareille nouvelle, plus touché encore de l'effet qu'elle produisait
-autour de lui. Les esprits déjà très-inquiets de ce qui avait pu se
-passer depuis qu'on s'était dirigé vers la Lorraine, ne gardèrent plus
-de mesure en apprenant que les coalisés avaient marché sur Paris. On
-se déchaîna avec une sorte d'emportement contre le fol entêtement de
-Napoléon, auquel, depuis le retour de M. de Caulaincourt, on
-attribuait la rupture des négociations. On se mit à dire qu'après
-avoir fait périr déjà une partie de l'armée dans cette campagne, il
-allait faire périr la capitale elle-même, et que tandis qu'il
-bataillait inutilement sur les derrières de la coalition, celle-ci
-vengeait peut-être l'incendie de Moscou sur Paris en flammes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le cri de l'armée oblige Napoléon à renoncer à son plan, et
-à marcher sur Paris.</span>
-Bientôt
-l'émotion devint telle, qu'il fallut en tenir grand compte, et le
-lendemain 28, Napoléon, revenu à Saint-Dizier, délibéra en compagnie
-de Berthier, Ney, Caulaincourt, sur le parti à prendre. Si on avait
-pu prévoir <span class="pagenum"><a id="page620" name="page620"></a>(p. 620)</span> qu'il n'était plus temps de secourir Paris, le
-mieux assurément eût été de persévérer dans un projet, hasardeux sans
-doute, mais présentant les seules chances de salut qu'il fût permis
-d'entrevoir encore, de laisser par conséquent l'ennemi faire des
-révolutions dans la capitale, et de se jeter sur ses derrières avec
-les cent vingt mille hommes qu'on serait parvenu à réunir. Mais dans
-l'espérance qui n'était pas perdue de sauver Paris, il était naturel
-d'y marcher en toute hâte, et puisqu'on n'avait pas réussi à en
-détourner les généraux alliés par la dernière man&oelig;uvre, d'essayer
-au moins de les surprendre au moment où ils seraient occupés devant
-cette grande ville, et de tomber sur eux avec la violence de la
-foudre. Berthier, Ney furent de cet avis, et le soutinrent avec
-chaleur. Dans l'émotion qu'on éprouvait, courir à Paris était devenu
-la passion universelle. Napoléon, qui ne se gouvernait point par
-l'émotion, pensait différemment. Il avait marché vers les places pour
-se refaire une armée, pour revenir à cette force de cent mille hommes,
-qui dans ses mains devait faire trembler la coalition. Paris pris, ou
-en danger de l'être, ne suffisait pas pour le détourner d'un si grand
-but, car dès qu'on le saurait en possession d'une force pareille, il
-était presque certain que les coalisés sortiraient de Paris bien vite,
-ou expieraient, s'ils y restaient, la satisfaction d'y avoir paru un
-moment. Napoléon s'arrêtait peu à l'idée d'une révolution politique,
-parce que, malgré toute sa sagacité, il ne se figurait pas le décri
-dans lequel son gouvernement était tombé. Il n'envisageait les choses
-qu'au point de vue militaire, <span class="pagenum"><a id="page621" name="page621"></a>(p. 621)</span> et de ce point de vue il
-regardait comme plus important d'avoir cent mille hommes que de sauver
-Paris. Cependant, seul de son avis, accusé d'un entêtement insensé, il
-dut céder en présence de la douleur universelle, et se résoudre à
-venir au secours de la capitale.
-<span class="sidenote" title="En marge">Nécessité de se hâter, une fois le parti pris de revenir
-sur Paris.</span>
-Mais à y marcher il fallait y marcher
-sur-le-champ, car pour y arriver à temps il n'y avait pas une minute à
-perdre. Napoléon prit donc son parti soudainement, et il se mit en
-route à l'heure même, coupant droit de la Marne à l'Aube, de l'Aube à
-la Seine, pour revenir sur Paris par la gauche de la Seine, et éviter
-ainsi la rencontre des armées coalisées.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Marche précipitée de Napoléon.</span>
-Parti le 28 de Saint-Dizier, il avait couché avec l'armée à Doulevent
-(voir la carte n<sup>o</sup> 62), était reparti le 29, avait passé l'Aube à
-Dolancourt, et était venu coucher à Troyes, laissant en arrière
-l'armée qui ne pouvait pas franchir les distances aussi vite que lui.
-En route il avait reçu un message de M. de Lavallette, qui lui
-signalait le danger imminent de la capitale, la masse d'ennemis qui la
-menaçaient au dehors, l'activité des intrigues qui la menaçaient au
-dedans, et sur ce message il avait encore accéléré sa marche.
-<span class="sidenote" title="En marge">Pour aller plus vite, Napoléon quitte l'armée, et arrive de
-sa personne à Fromenteau le 30 vers minuit.</span>
-Le 30 au
-matin il avait poussé jusqu'à Villeneuve-l'Archevêque, et là, cessant
-de marcher militairement, voulant apporter au moins à Paris le secours
-de sa présence, il avait pris la poste, et tantôt à cheval, tantôt
-dans un misérable chariot, il s'était, avec M. de Caulaincourt et
-Berthier, dirigé sur Paris. Il avait envoyé en avant, comme on l'a vu,
-le général Dejean, pour annoncer son arrivée et presser instamment
-les maréchaux de <span class="pagenum"><a id="page622" name="page622"></a>(p. 622)</span> prolonger la résistance. Vers minuit, ayant
-couru toute la journée, soit à cheval, soit en voiture, il était enfin
-parvenu à Fromenteau, impatient de savoir ce qui se passait. Déjà on
-apercevait une nombreuse cavalerie précédée de quelques officiers.
-Sans hésiter, Napoléon appela ces officiers à lui.
-<span class="sidenote" title="En marge">Rencontre et violent colloque avec le général Belliard.</span>
-Qui est là?
-demanda-t-il.&mdash;Général Belliard, répondit le principal d'entre
-eux.&mdash;C'était en effet le général Belliard, qui, en exécution de la
-capitulation de Paris, se rendait à Fontainebleau, afin d'y chercher
-un emplacement convenable pour les troupes des deux maréchaux.
-Napoléon se précipitant alors à bas de sa voiture, saisit par le bras
-le général Belliard, le conduit sur le côté de la route, et là
-multipliant ses questions, il lui donne à peine le temps d'y répondre,
-tant elles sont pressées.&mdash;Où est l'armée? demande-t-il tout de
-suite.&mdash;Sire, elle me suit.&mdash;Où est l'ennemi?&mdash;Aux portes de
-Paris.&mdash;Et qui occupe Paris?&mdash;Personne; il est évacué!&mdash;Comment,
-évacué!... et mon fils, ma femme, mon gouvernement, où sont-ils?&mdash;Sur
-la Loire.&mdash;Sur la Loire!... Qui a pu prendre une résolution
-pareille?&mdash;Mais, Sire, on dit que c'est par vos ordres.&mdash;Mes ordres ne
-portaient pas telle chose... Mais Joseph, Clarke, Marmont, Mortier,
-que sont-ils devenus? qu'ont-ils fait?&mdash;Nous n'avons vu, Sire, ni
-Joseph, ni Clarke, de toute la journée. Quant à Marmont et à Mortier,
-ils se sont conduits en braves gens. Les troupes ont été admirables.
-La garde nationale elle-même, partout où elle a été au feu, rivalisait
-avec les soldats. On a défendu héroïquement les hauteurs de
-Belleville, ainsi que leur <span class="pagenum"><a id="page623" name="page623"></a>(p. 623)</span> revers vers la Villette. On a même
-défendu Montmartre, où il y avait à peine quelques pièces de canon, et
-l'ennemi croyant qu'il y en avait davantage, a poussé une colonne le
-long du chemin de la Révolte pour tourner Montmartre, s'exposant ainsi
-à être précipité dans la Seine. Ah! Sire, si nous avions eu une
-réserve de dix mille hommes, si vous aviez été là, nous jetions les
-alliés dans la Seine, et nous sauvions Paris, et nous vengions
-l'honneur de nos armes!...&mdash;Sans doute si j'avais été là, mais je ne
-puis être partout!... Et Clarke, Joseph, où étaient-ils? Mes deux
-cents bouches à feu de Vincennes, qu'en a-t-on fait? et mes braves
-Parisiens, pourquoi ne s'est-on pas servi d'eux?&mdash;Nous ne savons rien,
-Sire. Nous étions seuls et nous avons fait de notre mieux. L'ennemi a
-perdu douze mille hommes au moins.&mdash;Je devais m'y attendre! s'écrie
-alors Napoléon. Joseph m'a perdu l'Espagne, et il me perd la France...
-Et Clarke! J'aurais bien dû en croire ce pauvre Rovigo, qui me disait
-que Clarke était un lâche, un traître, et de plus un homme incapable.
-Mais c'est assez se plaindre, il faut réparer le mal, il en est temps
-encore. Caulaincourt! ma voiture...&mdash;Ces mots dits, Napoléon se met à
-marcher dans la direction de Paris, en commandant à tout le monde de
-le suivre, comme s'il pouvait ainsi gagner du temps. Mais Belliard et
-ceux qui l'entourent s'efforcent de le dissuader.&mdash;Il est trop tard,
-lui dit Belliard, pour vous rendre à Paris; l'armée a dû le quitter;
-l'ennemi y sera bientôt, s'il n'y est déjà.&mdash;Mais, répond Napoléon,
-l'armée nous la ramènerons en avant, l'ennemi nous le jetterons hors
-<span class="pagenum"><a id="page624" name="page624"></a>(p. 624)</span> de Paris; mes braves Parisiens entendront ma voix, ils se
-lèveront tous pour refouler les barbares hors de leurs murs.&mdash;Ah!
-Sire, il est trop tard, répète Belliard, l'infanterie est là qui me
-suit; d'ailleurs nous avons signé une capitulation qui ne nous permet
-pas de rentrer.&mdash;Une capitulation! et qui donc a été assez lâche pour
-en signer une?&mdash;De braves gens, Sire, qui ne pouvaient faire
-autrement.&mdash;Au milieu de ce colloque, Napoléon marche toujours, ne
-voulant rien écouter, demandant sa voiture que Caulaincourt n'amène
-point, lorsqu'on aperçoit un officier d'infanterie. C'était Curial.
-Napoléon l'appelle, et apprend alors que l'infanterie est là,
-c'est-à-dire à trois ou quatre lieues de Paris, et qu'il n'est plus
-temps d'y rentrer. Vaincu par les faits, par les explications qu'on
-lui donne, il s'arrête aux deux fontaines qui s'élèvent sur la route
-de Juvisy, s'assied au bord, et demeure quelque temps la tête dans ses
-mains, plongé dans de profondes réflexions.</p>
-
-<p>On se tait, on regarde, on attend. Enfin il se lève, il demande un
-lieu où il puisse s'abriter quelques instants. Il avait fait, outre
-trente lieues en voiture, trente lieues à cheval, il était accablé par
-la fatigue, mais il ne la sentait pas. Il voulait une table, de la
-lumière, pour étaler ses cartes, pour donner ses ordres. On se rend
-chez le maître de poste voisin. On fait luire un peu de lumière et on
-aperçoit enfin son visage, qui conservait un reste d'animation, mais
-sans aucun trouble, et ne laissait paraître qu'une invincible énergie.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Soudaine inspiration de Napoléon, et son espérance de
-sauver Paris et l'Empire.</span>
-On étale des cartes; il examine, il réfléchit, puis <span class="pagenum"><a id="page625" name="page625"></a>(p. 625)</span> il dit:
-Si j'avais ici l'armée, tout serait réparé! Alexandre va se montrer
-aux Parisiens; il n'est pas méchant, il ne veut pas brûler Paris, il
-ne veut que se faire voir à cette grande ville. Il passera demain une
-revue, il aura une partie de ses soldats à droite de la Seine, une
-autre à gauche; il en aura une portion dans Paris, une autre dehors,
-et, dans cette position, si j'avais mon armée, je les écraserais tous.
-La population se joindrait à moi, jetterait ce qu'elle a de plus lourd
-sur la tête des alliés, les paysans de la Bourgogne les achèveraient.
-Il n'en reviendrait pas un sur le Rhin, la grandeur de la France
-serait refaite. Si j'avais l'armée! mais je ne l'aurai que dans trois
-ou quatre jours.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon envoie M. de Caulaincourt à Paris pour gagner
-trois ou quatre jours en traitant avec les souverains, et avoir ainsi
-le temps de ramener l'armée.</span>
-Ah! pourquoi ne pas tenir quelques heures de
-plus?...&mdash;Et en proférant ces paroles, Napoléon va et vient dans la
-pièce fort petite, qui le contient à peine avec les témoins peu
-nombreux de cette scène étrange....&mdash;Pour le calmer, M. de
-Caulaincourt lui dit: Mais, Sire, l'armée viendra, et dans quatre
-jours Votre Majesté pourra encore faire ce qu'elle ferait
-aujourd'hui.&mdash;Napoléon qui jusque-là ne semblait ni écouter ni saisir
-ce qu'on lui disait, relève tout à coup la tête, va droit à M. de
-Caulaincourt, et lui, qui n'avait jamais paru admettre la possibilité
-d'une révolution, s'écrie: Ah! Caulaincourt, vous ne connaissez pas
-les hommes! Trois jours, deux jours! vous ne savez pas tout ce qu'on
-peut faire dans un temps si court. Vous ne savez pas tout ce qu'on
-fera jouer d'intrigues contre moi; vous ne savez pas combien il y a
-d'hommes qui me quitteront. Je vous les nommerai <span class="pagenum"><a id="page626" name="page626"></a>(p. 626)</span> tous, si
-vous voulez. Tenez, on prétend que j'ai ordonné de faire sortir de
-Paris l'Impératrice et mon fils; la chose est vraie, mais je ne puis
-pas tout dire. L'Impératrice est une enfant, on se serait servi d'elle
-contre moi, et Dieu sait quels actes on lui aurait arrachés!... Mais
-oublions ces misères. Trois jours, quatre jours, c'est bien long!
-Pourtant l'armée arrivera, et si on me seconde la France peut être
-sauvée.&mdash;Napoléon se tait, réfléchit, fait encore quelques pas
-toujours rapides, puis, avec l'accent de l'inspiration: Caulaincourt,
-s'écrie-t-il, je tiens nos ennemis; Dieu me les livre! je les
-écraserai dans Paris, mais il faut gagner du temps. C'est vous qui
-m'aiderez à le gagner.&mdash;Alors, indiquant qu'il voulait être seul, il
-demeure avec M. de Caulaincourt, et lui expose ses idées, qui sont les
-suivantes. Il faut que M. de Caulaincourt se rende à Paris, aille voir
-Alexandre, duquel il sera bien accueilli, qu'il fasse appel aux
-souvenirs de ce prince, qu'il cherche à réveiller ses anciens
-sentiments, qu'il lui fasse entrevoir les dangers qui le menacent dans
-cette grande capitale, Napoléon surtout approchant avec soixante mille
-hommes, en recueillant vingt mille qui sortent de Paris, les uns et
-les autres avides de vengeance, et voulant à tout prix relever
-l'honneur de nos armes. Cette perspective, Alexandre, même sans qu'on
-la lui montre, doit en avoir l'imagination frappée, et quand on
-s'appliquera à la placer sous ses yeux, elle produira bien plus
-d'effet encore. Si, dans cette disposition d'esprit, on lui offre une
-paix immédiate, à des conditions qui s'approcheront de celles de
-Châtillon, <span class="pagenum"><a id="page627" name="page627"></a>(p. 627)</span> il ne voudra pas compromettre son triomphe, il
-prêtera l'oreille, il renverra M. de Caulaincourt au quartier général
-français. M. de Caulaincourt ira et reviendra. Trois, quatre jours
-seront bientôt passés, et alors, ajoute Napoléon, j'aurai l'armée, et
-tout sera réparé!&mdash;Mais, Sire, répond M. de Caulaincourt, ne serait-ce
-pas le cas de négocier sérieusement, de vous soumettre aux événements
-si ce n'est aux hommes, et d'accepter les bases de Châtillon, au moins
-les principales?&mdash;Non, réplique Napoléon, c'est bien assez d'avoir
-hésité un instant. Non, non, l'épée doit tout terminer. Cessez de
-m'humilier! on peut aujourd'hui encore sauver la grandeur de la
-France. Les chances restent belles, si vous me gagnez trois ou quatre
-jours.&mdash;M. de Caulaincourt, tout ferme qu'il était, avait peine à
-résister au torrent de cette énergie que tant de malheurs n'avaient
-point abattue, et il demande qu'on lui adjoigne le prince Berthier,
-qui a le secret des ressources dont l'Empereur dispose encore, qui est
-connu, estimé des souverains, qui pourra se faire écouter. Napoléon ne
-laisse pas achever M. de Caulaincourt. D'abord il a besoin de
-Berthier, qui seul connaît dans tous ses détails la distribution de
-l'armée sur le théâtre confus de la guerre; mais ce n'est pas sa plus
-forte raison. Berthier est excellent, dit Napoléon, il a de grandes
-qualités, il m'aime, je l'aime, mais il est faible. Vous n'imaginez
-pas ce qu'en pourraient faire les intrigants qui vont s'agiter. Allez,
-partez sans lui, il n'y a que vous dont la trempe puisse résister au
-foyer de ces intrigues.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Caulaincourt accepte la mission proposée dans
-l'espérance de rétablir les relations diplomatiques entre Napoléon et
-les monarques victorieux.</span>
-Après ce colloque si animé, il fut convenu que <span class="pagenum"><a id="page628" name="page628"></a>(p. 628)</span> Napoléon
-irait s'établir à Fontainebleau, qu'il y concentrerait l'armée, y
-réunirait les ressources qui lui restaient, et que tandis qu'il
-préparerait tout pour une dernière et formidable lutte, M. de
-Caulaincourt s'efforcerait sinon d'arrêter, du moins de ralentir les
-entreprises politiques que les alliés allaient tenter dans Paris avec
-le secours des mécontents, qu'il gagnerait ainsi trois ou quatre
-jours, qu'alors l'heure suprême du salut sonnerait, et que Napoléon
-paraîtrait aux portes de la capitale pour y succomber peut-être, mais
-pour y entraîner certainement la coalition dans sa chute. M. de
-Caulaincourt accepta cette mission avec sa fidélité ordinaire, non pas
-toutefois dans l'intention de tromper les souverains alliés, car il
-n'eût voulu tromper personne, pas même les ennemis de son pays, mais
-dans l'espérance de faire renaître quelques relations entre un maître
-intraitable et l'Europe victorieuse. Il partit donc pour Paris, tandis
-que Napoléon partait pour Fontainebleau après avoir ordonné aux
-troupes qui arrivaient de prendre position sur la rivière d'Essonne et
-de s'y établir solidement. C'est derrière cette ligne que Napoléon
-voulait opérer la concentration de ses forces. Il était si animé qu'on
-eût pu le croire à la veille de l'une des grandes victoires de sa vie,
-aussi bien qu'au lendemain du plus grand des désastres. Dans sa tête
-ardente il avait déjà conçu un dessein qui pouvait, selon lui, changer
-les destinées. Il amenait à sa suite environ 50 mille hommes, auxquels
-allaient se joindre les 15 ou 18 mille sortant de Paris. Avec ce qu'il
-pouvait attirer à lui des bords de la Seine et de l'Yonne, il
-n'aurait pas moins de 70 mille <span class="pagenum"><a id="page629" name="page629"></a>(p. 629)</span> combattants.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon va s'établir à Fontainebleau, et donne les ordres
-nécessaires pour réunir toute l'armée derrière l'Essonne.</span>
-Il voulait les
-concentrer entre Fontainebleau et Paris, le long de l'Essonne, sa
-droite à la Seine, sa gauche dans la direction d'Orléans, où étaient
-sa femme et son fils. L'ennemi serait dispersé dans Paris, partagé sur
-les deux rives de la Seine, et avec soixante-dix mille soldats qui
-avaient au c&oelig;ur la rage de l'honneur et du patriotisme, Napoléon ne
-désespérait pas de frapper encore des coups terribles, des coups qui
-retentiraient à travers les siècles! Qui sait même! il referait
-peut-être en une journée sanglante la grandeur de la France!&mdash;Ces
-idées s'étaient succédé dans son esprit avec la rapidité de l'éclair,
-et après avoir expédié M. de Caulaincourt à Paris, il donna des ordres
-au général Belliard, lui prescrivit de se porter sur la rivière
-d'Essonne, d'y appeler les deux maréchaux, et de les y établir du bord
-de la Seine à la route d'Orléans. Il lui annonça que le lendemain il
-leur fournirait, au moyen du grand parc d'artillerie, de quoi
-remplacer ce qu'ils avaient perdu dans la glorieuse et funeste
-bataille de Paris. Cela fait, il quitta MM. de Caulaincourt et
-Belliard, et partit avec Berthier pour Fontainebleau, afin d'y
-attendre et d'y rallier l'armée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Caulaincourt se rend à Paris auprès du conseil
-municipal.</span>
-Tandis que Napoléon prenait ce chemin, M. de Caulaincourt avait pris
-celui de Paris, et s'était rendu à l'hôtel de ville, auprès de
-l'autorité municipale, la seule qui subsistât encore dans notre
-capitale abandonnée.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ce corps s'est transporté auprès d'Alexandre, dont il est
-fort bien accueilli.</span>
-Mais déjà cette autorité s'était transportée au
-château de Bondy, pour recommander aux souverains alliés la population
-parisienne. La moitié de la nuit s'était écoulée. L'empereur
-Alexandre <span class="pagenum"><a id="page630" name="page630"></a>(p. 630)</span> avait accueilli de son mieux les deux préfets et la
-députation qui les accompagnait. Ce monarque, maître enfin de Paris,
-était au comble de la joie. Son orgueil une fois satisfait, tous ses
-bons sentiments avaient repris le dessus. Son penchant le plus
-prononcé était le désir de plaire, et il n'était personne à qui il
-voulût plaire autant qu'à ces Français, qui l'avaient vaincu tant de
-fois, qu'il venait de vaincre à son tour, et dont il ambitionnait les
-applaudissements avec passion. Surprendre à force de générosité ce
-peuple généreux, était en ce moment son rêve le plus cher: noble
-faiblesse si c'en était une!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Alexandre consent à laisser la police de Paris aux
-autorités municipales et à la garde nationale.</span>
-Il reçut donc avec une extrême courtoisie les deux préfets et la
-députation parisienne, leur répéta ce qu'il avait déjà dit si souvent,
-qu'il ne faisait point la guerre à la France, mais à la folle ambition
-d'un seul homme; qu'il n'entendait imposer à la France ni un
-gouvernement, ni une paix humiliante, mais la délivrer d'un despotisme
-dont elle n'avait pas moins souffert que l'Europe. Il garantit pour la
-capitale les traitements les plus doux, moyennant que le peuple
-parisien demeurât paisible, et se montrât aussi amical envers ses
-nouveaux hôtes que ceux-ci voulaient l'être envers lui. Il consentit
-sans difficulté à laisser la police de Paris à la garde nationale, et
-à ne pas loger ses soldats chez les habitants. Il demanda seulement
-des vivres qu'on avait, et qu'on lui promit.</p>
-
-<p>Aussitôt la conversation générale terminée, il s'adressa
-individuellement à chaque membre de la députation, et affirma de
-nouveau qu'en apportant <span class="pagenum"><a id="page631" name="page631"></a>(p. 631)</span> à la France la paix la plus
-honorable, il lui laisserait en outre la plus entière liberté dans le
-choix de son gouvernement.
-<span class="sidenote" title="En marge">Soin que l'empereur Alexandre met à s'informer de ce qu'est
-devenu M. de Talleyrand.</span>
-Il parut surtout fort impatient de savoir
-ce qu'était devenu M. de Talleyrand, ce que faisait ce grand
-personnage, et où il était actuellement. M. de Nesselrode, présent à
-l'entretien, pria M. de Laborde, qu'il connaissait, et qui était
-membre de la députation, de se rendre auprès de M. de Talleyrand, de
-le retenir à Paris s'il n'était pas parti, et de l'assurer de la part
-des souverains de toute leur considération.</p>
-
-<p>Pendant que les préfets étaient auprès d'Alexandre, les officiers des
-deux armées avaient arrêté les conditions de l'évacuation de Paris.
-Ils étaient convenus que vers sept heures du matin les soldats des
-maréchaux Marmont et Mortier livreraient les barrières aux soldats des
-armées alliées, après quoi les souverains feraient leur entrée dans
-Paris.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Caulaincourt au château de Bondy.</span>
-Sur ces entrefaites M. de Caulaincourt n'ayant pas trouvé à l'hôtel de
-ville les autorités parisiennes, s'était rendu lui-même au château de
-Bondy, avait rencontré en route la députation qui s'en retournait,
-avait eu quelque difficulté à se faire admettre auprès d'Alexandre, et
-y avait enfin réussi.
-<span class="sidenote" title="En marge">Son entretien avec Alexandre.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Alexandre en paraissant rendre à M. de Caulaincourt son
-ancienne amitié, ne lui laisse aucune espérance relativement à
-Napoléon.</span>
-En le voyant, Alexandre l'accueillit avec la
-même cordialité qu'autrefois, l'embrassa même de la manière la plus
-affectueuse, lui expliqua pourquoi il ne l'avait pas reçu à Prague,
-puis arrivant aux grands événements du jour, lui dit qu'exempt de tout
-ressentiment, ne désirant que la paix, la venant chercher à Paris
-puisqu'il n'avait pu la trouver à Châtillon, il la voulait honorable
-pour la France, mais <span class="pagenum"><a id="page632" name="page632"></a>(p. 632)</span> sûre pour l'Europe, et que pour ce motif
-ni lui ni ses alliés ne consentiraient plus à négocier avec Napoléon;
-qu'ils n'auraient pas de peine d'ailleurs à trouver quelqu'un avec qui
-on pût traiter, car il leur revenait de toute part que la France était
-aussi fatiguée de Napoléon que l'Europe elle-même, et qu'elle ne
-demandait pas mieux que d'être débarrassée de son despotisme; qu'au
-surplus les alliés n'avaient pas le projet de faire violence à cette
-noble France, qu'ils entendaient au contraire la respecter
-profondément, lui laisser le choix de son souverain, et conclure la
-paix avec ce souverain dès qu'elle l'aurait désigné; qu'une fois
-entrés dans Paris ils consulteraient les gens les plus notables,
-qu'ils les prendraient dans toutes les nuances d'opinion, et que ce
-que les personnages les plus accrédités du pays auraient décidé, les
-alliés l'adopteraient, et le consacreraient par l'adhésion de
-l'Europe.</p>
-
-<p>Consterné de ce langage calme, doux, mais résolu, M. de Caulaincourt
-essaya de combattre les idées émises par Alexandre. Il s'efforça de
-lui faire sentir le danger pour les alliés de se conduire, eux,
-représentants de l'ordre social et monarchique en Europe, comme des
-fauteurs de révolution, de détrôner un prince longtemps reconnu, adulé
-de toutes les cours, accepté par elles comme allié, et par l'une
-d'elles comme gendre; le danger d'en croire à cet égard des
-mécontents, qui ne consulteraient que leurs passions, de se tromper
-ainsi sur les vrais sentiments de la France, qui, tout en
-désapprouvant les guerres continuelles de Napoléon, restait
-reconnaissante de la gloire et de l'ordre intérieur dont <span class="pagenum"><a id="page633" name="page633"></a>(p. 633)</span>
-elle avait joui sous son règne, et était peu disposée à échanger sa
-puissante et glorieuse main contre la main débile et oubliée des
-Bourbons;
-<span class="sidenote" title="En marge">Efforts infructueux de M. de Caulaincourt pour persuader
-Alexandre.</span>
-le danger enfin de pousser au désespoir Napoléon et l'armée,
-de commettre à de nouveaux et affreux hasards un triomphe inespéré,
-triomphe qu'on pourrait consolider à l'instant même, et rendre
-définitif par une paix équitable et modérée.</p>
-
-<p>Alexandre parut peu touché de ces raisons. Il répondit qu'on
-écouterait non pas des mécontents, mais des hommes sensés, n'ayant ni
-parti pris, ni intérêt suspect; que le goût de renverser des trônes,
-les souverains alliés ne l'avaient pas, et ne pouvaient pas l'avoir;
-que le danger de réduire Napoléon au désespoir, ils en tenaient
-compte; mais qu'ils étaient résolus, après être venus si loin, et
-maintenant surtout qu'ils étaient si unis, de pousser la lutte à bout,
-pour n'avoir pas à la recommencer dans des conditions peut-être moins
-favorables; qu'ils s'attendaient sans doute à des coups
-extraordinaires de la part de Napoléon, tant qu'il lui resterait une
-épée dans les mains, mais que, fussent-ils repoussés de Paris, ils y
-reviendraient, jusqu'à ce qu'ils eussent conquis une paix sûre, et
-qu'une paix sûre on ne pouvait pas l'espérer de l'homme qui avait
-ravagé l'Europe de Cadix à Moscou.</p>
-
-<p>Il était visible néanmoins que tout en affectant de ne pas craindre un
-dernier acte désespéré de Napoléon, Alexandre en était intérieurement
-troublé, et que ce serait un argument d'un poids considérable dans les
-négociations qui allaient suivre. À propos de ces résolutions qui
-paraissaient si fermement <span class="pagenum"><a id="page634" name="page634"></a>(p. 634)</span> arrêtées de la part des puissances,
-M. de Caulaincourt demanda au czar si cependant l'Autriche n'aurait
-aucune considération pour les liens de famille, et si elle aurait
-conduit si loin ses soldats pour avoir l'honneur de détrôner sa fille;
-que ce ne serait plus alors le cas de tant reprocher au peuple
-français d'avoir égorgé une archiduchesse, quand on venait soi-même en
-détrôner une autre.&mdash;L'Autriche, reprit Alexandre, a eu de la peine à
-se décider; mais depuis que vous avez refusé l'armistice de Lusigny,
-imaginé par elle pour ménager un accommodement, elle est aussi
-convaincue que nous qu'on ne peut pas traiter avec son gendre, et que
-pour obtenir une paix durable il faut la signer avec un autre que lui.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Alexandre consent toutefois à recevoir M. de Caulaincourt
-lorsqu'il sera entré dans Paris.</span>
-À cette déclaration Alexandre ajouta de nouvelles assurances d'amitié
-pour M. de Caulaincourt, l'engagea à venir le revoir dans la journée,
-lui promit de l'accueillir à toute heure, mais lui fit promettre à son
-tour de garder à Paris la réserve d'un parlementaire, puis il le
-quitta, car l'heure du triomphe approchait, et son orgueil était
-impatient. Il ne voulait pas brûler Paris, mais y entrer.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Entrée des souverains dans Paris le 31 mars 1814.</span>
-Le jeudi 31 mars 1814, jour de douloureuse et ineffaçable mémoire, les
-souverains alliés se mirent en marche, vers les dix ou onze heures du
-matin, pour faire dans Paris leur entrée triomphale. L'empereur
-Alexandre s'était attribué, et on lui avait laissé prendre, le premier
-rôle. Le roi de Prusse le lui cédait de bien grand c&oelig;ur, trop
-heureux du succès des armes alliées, succès que sa défiance du sort
-lui avait fait mettre en doute jusqu'au dernier <span class="pagenum"><a id="page635" name="page635"></a>(p. 635)</span> instant.
-L'empereur François et M. de Metternich, séparés du quartier général
-des alliés par la bataille d'Arcis-sur-Aube, s'étaient retirés à
-Dijon, où ils ignoraient la prise de Paris. Le prince de Schwarzenberg
-avait du reste assez d'autorité et de connaissance de leurs intentions
-pour les remplacer complétement dans ces graves circonstances. Lord
-Castlereagh, ministre d'un gouvernement où il faut tout expliquer à la
-nation, était allé donner au Parlement les motifs du traité de
-Chaumont. Personne ne pouvait donc en ce moment disputer au czar
-l'empire de la situation, et il y parut bientôt par le dehors aussi
-bien que par le fond des choses.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Aspect de Paris, et sentiments divers de la population.</span>
-Alexandre ayant à sa droite le roi de Prusse, à sa gauche le prince de
-Schwarzenberg, derrière lui un brillant état-major, et pour escorte
-cinquante mille soldats d'élite, observant un ordre parfait, et
-portant au bras une écharpe blanche qu'ils avaient adoptée pour éviter
-les méprises sur le champ de bataille, Alexandre s'avançait à cheval à
-travers le faubourg Saint-Martin. Une proclamation des deux préfets,
-annonçant les intentions bienveillantes des monarques alliés, avait
-averti la population parisienne de l'événement solennel et douloureux
-qui allait attrister ses murs. Dire les émotions de cette population,
-en proie aux sentiments les plus contraires, serait difficile. Le
-peuple de Paris, toujours si sensible à l'honneur des armes
-françaises, irrité de n'avoir pas obtenu les fusils qu'il demandait,
-soupçonnant même des trahisons là où il n'y avait eu que des
-faiblesses, supportait avec une aversion peu dissimulée la présence
-<span class="pagenum"><a id="page636" name="page636"></a>(p. 636)</span> des soldats étrangers. La bourgeoisie plus éclairée sans être
-moins patriote, appréciant les causes et les conséquences des
-événements, était partagée entre l'horreur de l'invasion, et la
-satisfaction de voir cesser le despotisme et la guerre. Enfin,
-l'ancienne noblesse française, à force de haïr la révolution oubliant
-la gloire du pays qui jadis lui était si chère, éprouvait de la chute
-de Napoléon une joie folle, qui ne lui permettait pas de sentir
-actuellement le désastre de la patrie.
-<span class="sidenote" title="En marge">Manifestations des royalistes.</span>
-Quelques membres de cette
-noblesse, dans le désir d'amener à Paris un événement semblable à
-celui de Bordeaux, parcouraient le faubourg Saint-Germain, la place de
-la Concorde, le boulevard, en agitant un drapeau blanc, et en poussant
-des cris de <cite>vive le roi!</cite> qui restaient sans écho, et provoquaient
-même assez souvent une désapprobation manifeste. Calme et triste, la
-garde nationale faisait partout le service, prête à maintenir l'ordre,
-que personne au surplus ne songeait à troubler.</p>
-
-<p>Tel était l'aspect de Paris. En suivant à travers une foule pressée et
-silencieuse le faubourg Saint-Martin jusqu'au boulevard, les
-souverains alliés ne rencontrèrent d'abord que des visages mornes, et
-parfois menaçants. Du reste pas une insulte, pas une acclamation ne
-signalèrent leur marche grave et lente. En arrivant au boulevard et en
-s'approchant des grands quartiers de la capitale, les visages
-commencèrent à changer avec les sentiments de la population. Quelques
-cris se firent entendre qui indiquaient qu'on appréciait les
-dispositions généreuses d'Alexandre. Il y répondit avec une <span class="pagenum"><a id="page637" name="page637"></a>(p. 637)</span>
-sensibilité marquée. Bientôt ses saluts répétés à la population,
-l'ordre rassurant observé par ses soldats, amenèrent des
-manifestations de plus en plus amicales.
-<span class="sidenote" title="En marge">Affabilité d'Alexandre.</span>
-Enfin parut le groupe
-royaliste qui depuis le matin se promenait dans Paris en agitant un
-drapeau blanc. Ses cris enthousiastes de <cite>vive Louis XVIII</cite>, <cite>vive
-Alexandre</cite>, <cite>vive Guillaume</cite>, éclatèrent subitement aux oreilles des
-souverains, et leur causèrent une satisfaction visible. Aux cris
-violents de ce groupe vinrent se joindre ceux de femmes élégantes,
-agitant des mouchoirs blancs, et saluant avec la vivacité passionnée
-de leur sexe la présence des monarques étrangers: triste spectacle
-qu'il faut déplorer sans s'en étonner, car c'est celui que donnent en
-tous lieux et en tout temps les peuples divisés. Les joies des partis
-y étouffent en effet les plus légitimes douleurs de la patrie!</p>
-
-<p>Ces dernières manifestations rassurèrent les souverains alliés, que la
-froideur malveillante témoignée par les masses populaires dans le
-faubourg Saint-Martin et le boulevard Saint-Denis avait inquiétés
-d'abord, non pour leur sûreté personnelle, mais pour la suite de leurs
-desseins.
-<span class="sidenote" title="En marge">Grande revue aux Champs-Élysées.</span>
-Ils se rendirent sans s'arrêter aux Champs-Élysées, pour y
-passer la revue de leurs soldats. C'était une manière de remplir, par
-un grand spectacle militaire, les heures de cette journée, tandis que
-leurs ministres vaqueraient à des soins plus sérieux et plus
-pressants. Il était urgent, effectivement, de parler à cette ville de
-Paris, si redoutée même dans sa défaite, de lui dire qu'on ne venait
-ni conquérir, ni opprimer, ni humilier la France, qu'on lui apportait
-seulement la paix, dont <span class="pagenum"><a id="page638" name="page638"></a>(p. 638)</span> n'avait pas voulu un chef
-intraitable, et que quant à la forme de son gouvernement, on la
-laisserait libre de choisir celle qui lui conviendrait.
-<span class="sidenote" title="En marge">Envoi de M. de Nesselrode auprès de M. de Talleyrand.</span>
-Mais pour
-concerter ce langage, pour savoir même à qui l'adresser, il fallait
-s'aboucher avec des personnages accrédités, et pendant la revue des
-Champs-Élysées, M. de Nesselrode s'était rendu auprès de celui
-qu'indiquait une sorte de désignation universelle, c'est-à-dire auprès
-de M. de Talleyrand. Il l'avait trouvé dans son célèbre hôtel de la
-rue Saint-Florentin, attendant cette démarche si facile à prévoir, et
-lui avait demandé, au nom des monarques alliés, quel était le
-gouvernement qu'il fallait constituer, en lui déclarant qu'on s'en
-fierait à ses lumières plus volontiers qu'à celles d'aucun homme de
-France.
-<span class="sidenote" title="En marge">Grands témoignages de considération donnés à M. de
-Talleyrand.</span>
-M. de Talleyrand, qui connaissait et appréciait depuis
-longtemps l'habile diplomate dépêché auprès de lui, l'accueillit avec
-empressement, et lui dit, ce qui était vrai, que le gouvernement
-impérial était complétement ruiné dans les esprits, que le régime de
-la guerre perpétuelle inspirait en 1814 autant d'horreur que celui de
-la guillotine en 1800, et que rien ne serait plus facile que d'opérer
-une révolution, si on traitait la France avec les égards dont ce grand
-pays était digne, si on lui prouvait surtout par les faits aussi bien
-que par les paroles, que les souverains alliés voulaient être non pas
-ses conquérants, mais ses libérateurs. Dans ces termes généraux il
-était aisé de s'entendre. M. de Nesselrode répéta les assurances qu'il
-était chargé de prodiguer, et les deux diplomates commençaient à
-discuter les graves sujets que comportait la circonstance, <span class="pagenum"><a id="page639" name="page639"></a>(p. 639)</span>
-lorsque M. de Nesselrode reçut de l'empereur Alexandre un message
-singulier, dont l'objet était le suivant. Par une modestie pleine de
-délicatesse, Alexandre avait voulu loger non aux Tuileries, mais à
-l'Élysée, et pendant la revue on lui avait remis un billet dans lequel
-on prétendait que l'Élysée était miné. Il avait envoyé ce billet à M.
-de Nesselrode pour que celui-ci s'informât si un tel avis avait le
-moindre fondement.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il est convenu que l'empereur Alexandre prendra son
-logement chez M. de Talleyrand.</span>
-M. de Nesselrode communiqua ce message à M. de
-Talleyrand, qui sourit d'un avis aussi puéril, et qui cependant offrit
-courtoisement de mettre à la disposition de l'empereur Alexandre son
-hôtel, où aucun danger n'était à craindre, et où depuis longtemps
-régnaient des habitudes tout à fait princières. M. de Nesselrode
-saisit cette offre avec empressement, car c'était donner un haut
-témoignage de considération à un personnage dont on avait grand
-besoin, c'était augmenter son influence, et se ménager même bien des
-commodités pour l'&oelig;uvre qu'on allait entreprendre.</p>
-
-<p>Les hommes qui depuis quelque temps étaient ou les confidents ou les
-visiteurs assidus de M. de Talleyrand, le duc de Dalberg, l'abbé de
-Pradt, le baron Louis, le général Dessoles, et une infinité d'autres,
-étaient accourus chez lui pour s'entretenir des prodigieux événements
-qui étaient en voie de s'accomplir.
-<span class="sidenote" title="En marge">La revue de ses troupes finie, Alexandre se rend chez M. de
-Talleyrand.</span>
-Il avait donc sa cour toute formée
-pour recevoir l'empereur Alexandre lorsque celui-ci, après avoir passé
-ses troupes en revue, se transporterait à l'hôtel de la rue
-Saint-Florentin. L'empereur Alexandre étant descendu de cheval sur la
-place de la Concorde, se rendit à pied chez le grand <span class="pagenum"><a id="page640" name="page640"></a>(p. 640)</span>
-dignitaire impérial, lui tendit la main avec cette courtoisie qui
-séduisait tous ceux qui ne savaient pas combien il y avait de finesse
-cachée sous le charme de ses manières, traversa les appartements qui
-contenaient déjà une foule empressée, se laissa présenter les nouveaux
-royalistes dont le nombre augmentait à vue d'&oelig;il, et après avoir
-prodigué à chacun les témoignages les plus flatteurs, s'enferma avec
-M. de Talleyrand pour le consulter sur les importantes résolutions
-qu'il s'agissait d'adopter. Le roi de Prusse, le prince de
-Schwarzenberg, appelés à cette conférence, s'y rendirent
-immédiatement, et M. de Talleyrand demanda l'autorisation d'y
-introduire son véritable, son unique complice, le duc de Dalberg, qui,
-plus téméraire que lui, avait osé envoyer un émissaire au camp des
-alliés. À peine assemblés ces éminents personnages entreprirent de
-traiter le grand sujet qui les réunissait, celui du gouvernement à
-donner à la France.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Conférence des souverains avec M. de Talleyrand et avec
-quelques personnages sur le choix du gouvernement qui convient à la
-France.</span>
-Alexandre qui avait déjà pris l'habitude, et qui continua de la
-prendre chaque jour davantage, d'ouvrir les entretiens et de les
-clore, Alexandre commença par répéter ce qu'il disait à tout le monde,
-que lui et ses alliés n'étaient pas venus en France pour y opérer des
-révolutions, mais pour y chercher la paix; qu'ils l'auraient faite à
-Châtillon, si Napoléon s'y était prêté, mais que n'ayant trouvé à
-Châtillon que des refus, obligés de venir chercher cette paix jusque
-dans les murs de Paris, ils étaient prêts à la conclure avec ceux qui
-la voudraient franchement; qu'il ne leur appartenait pas de désigner
-les hommes qui seraient chargés de représenter la France en cette
-<span class="pagenum"><a id="page641" name="page641"></a>(p. 641)</span> circonstance, et de constituer son gouvernement, qu'à cet
-égard ils n'avaient la prétention d'imposer personne, que Napoléon
-lui-même ils n'auraient pas pris sur eux de l'exclure, s'il ne s'était
-exclu en refusant péremptoirement des conditions auxquelles l'Europe
-attachait sa sûreté; mais qu'après lui la régente Marie-Louise, le
-prince Bernadotte, la république elle-même, et enfin les Bourbons, ils
-étaient prêts à admettre tout ce que la nation française paraîtrait
-désirer. Seulement, dans l'intérêt de l'Europe et de la France, on
-devait choisir un gouvernement qui pût se maintenir, surtout en
-succédant à la puissante main de Napoléon, car l'&oelig;uvre qu'on allait
-accomplir, il ne fallait pas qu'on eût à la recommencer.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Exposé des sentiments des souverains fait par l'empereur
-Alexandre.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Déclaration que les souverains entendent laisser la France
-libre dans le choix de son souverain.</span>
-Alexandre ne dissimula pas que, tout en ayant pour les Bourbons une
-préférence naturelle, les monarques alliés craignaient que ces
-princes, inconnus aujourd'hui de la France et ne la connaissant plus,
-ne fussent incapables de la gouverner; qu'ils n'espéraient pas non
-plus qu'on parvînt à composer un gouvernement sérieux avec une femme
-et un enfant, comme Marie-Louise et le Roi de Rome, que c'était l'avis
-notamment de l'empereur d'Autriche; que cherchant ainsi le meilleur
-gouvernement à donner à la France il avait, lui, songé quelquefois au
-prince Bernadotte, mais que ne trouvant pas beaucoup d'assentiment
-lorsqu'il parlait de ce candidat il se garderait bien d'insister; que
-du reste dans cet état d'indécision, l'avis des souverains en serait
-d'autant plus facile à plier au v&oelig;u de la France, seule autorité à
-consulter ici; que pour eux ils n'avaient <span class="pagenum"><a id="page642" name="page642"></a>(p. 642)</span> qu'un intérêt et un
-droit, c'était d'avoir la paix, mais de l'avoir sûre en l'accordant
-honorable, telle qu'on la devait à une nation couverte de gloire, et à
-laquelle ils ne s'en prenaient point de leurs maux, sachant bien que
-sous le joug détesté qu'on venait de briser elle avait souffert autant
-que l'Europe.</p>
-
-<p>À ce langage, doux, flatteur, insinuant, un seul homme était appelé à
-répondre, et c'était M. de Talleyrand. C'est à lui que s'adressaient
-particulièrement ces questions comme au plus accrédité des personnages
-auxquels on pouvait les poser. Généralement peu impatient de se
-prononcer, laissant volontiers les plus pressés dire leur sentiment,
-mais sachant se décider quand il le fallait, M. de Talleyrand
-possédait au plus haut point le discernement des situations, savait
-découvrir ce qui convenait à chacune, et avait de plus l'art de donner
-à ses avis une forme piquante ou sentencieuse, qui leur valait tout de
-suite la vogue d'un bon mot, ou d'un mot profond.
-<span class="sidenote" title="En marge">Opinion très-arrêtée de M. de Talleyrand en faveur des
-Bourbons.</span>
-Il avait clairement
-discerné qu'élevé par la victoire, Napoléon ne pouvait se soutenir que
-par elle, que vaincu il était détrôné; que la république n'étant pas
-proposable à une génération qui avait assisté aux horreurs de 1793, la
-monarchie étant le seul gouvernement alors possible, il n'y avait de
-dynastie acceptable que celle des Bourbons, car on ne crée pas à
-volonté et artificiellement les conditions qui rendent une famille
-propre à régner.
-<span class="sidenote" title="En marge">Motifs de cette opinion.</span>
-Le génie, le hasard des révolutions, peuvent un
-moment élever un homme, et on venait d'en avoir la preuve, mais ce
-phénomène passé, les peuples reviennent promptement à ce que le temps
-et de longues habitudes nationales <span class="pagenum"><a id="page643" name="page643"></a>(p. 643)</span> ont consacré. À l'abri
-désormais des vengeances impériales, M. de Talleyrand dit lentement
-mais nettement la vérité à ce sujet. Napoléon, selon lui, n'était plus
-possible. La France, à laquelle il avait rendu de grands services
-qu'il lui avait malheureusement fait payer cher, voyait en lui ce qu'y
-voyait l'Europe, c'est-à-dire la guerre, et elle voulait la paix.
-Napoléon était donc en ce moment le contraire du v&oelig;u formel, absolu
-de la génération présente. Consentirait-il à signer la paix, il ne
-faudrait pas y compter. En effet une paix, même très-honorable, telle
-que la France pourrait l'accepter, telle que l'Europe dans sa haute
-raison devrait l'accorder, cette paix quelle qu'elle fût, serait
-toujours tellement au-dessous de ce que Napoléon devait prétendre,
-qu'il ne saurait y souscrire sans déchoir, dès lors sans avoir
-l'intention de la rompre. Il ne fallait donc plus songer à lui,
-puisqu'il était incompatible avec la paix, qui était le besoin du
-monde entier, et on verrait bientôt, en laissant éclater l'opinion
-universelle encore comprimée, que cette manière de penser était au
-fond de tous les esprits. Que si Napoléon était impossible
-personnellement, il était tout aussi impossible dans sa femme et son
-fils. Qui pouvait croire sérieusement qu'il ne serait pas derrière
-Marie-Louise et le Roi de Rome, pour gouverner sous leur nom?
-Personne. Ce serait Napoléon avec tous ses inconvénients et tous ceux
-de la dissimulation. Il fallait par conséquent renoncer à une
-semblable combinaison, et puisque le prince auguste qui avait donné sa
-fille à Napoléon faisait un généreux sacrifice à l'Europe, on devait
-accepter ce sacrifice en <span class="pagenum"><a id="page644" name="page644"></a>(p. 644)</span> remerciant l'empereur d'Autriche de
-si bien comprendre les besoins de la situation. Quant au prince
-Bernadotte, devenu l'héritier du trône de Suède, c'était chose moins
-sérieuse encore. Après avoir eu un soldat de génie, la France
-n'accepterait pas un soldat médiocre, couvert du sang français.
-Restaient donc les Bourbons. Sans doute la France, qui les avait tant
-connus, les connaissait peu aujourd'hui, et éprouvait même à leur
-égard certaines préventions. Mais elle referait connaissance avec eux,
-et les accueillerait volontiers s'ils apportaient, en revenant, non
-les préjugés qui avaient déjà perdu leur maison, mais les saines idées
-du siècle. M. de Talleyrand ajoutait qu'il fallait les lier par de
-sages lois, et les réconcilier avec l'armée, en plaçant auprès d'eux
-ses représentants les plus illustres; qu'avec du tact, des soins, de
-l'application, tout cela pourrait se faire; qu'il fallait bien
-d'ailleurs que ce fût possible, car c'était nécessaire; qu'après tant
-d'agitations, le besoin le plus impérieux des esprits était de voir
-l'édifice social rétabli sur ses véritables bases, et qu'il ne
-semblerait l'être que lorsque le trône de France serait rendu à ses
-antiques possesseurs. Résumant enfin son opinion en quelques mots, M.
-de Talleyrand dit: La république est une impossibilité; la régence,
-Bernadotte, sont une intrigue; les Bourbons seuls sont un principe.&mdash;</p>
-
-<p>Un tel langage avait de quoi plaire aux souverains alliés, et il
-aurait trouvé parmi eux des approbateurs encore plus chauds, si le
-vrai représentant de la vieille Europe, l'empereur François, si le
-chef du parti tory, lord Castlereagh, eussent été présents. <span class="pagenum"><a id="page645" name="page645"></a>(p. 645)</span>
-Pourtant le rare bon sens du roi Guillaume désirait que tout ce qu'on
-venait de dire fût vrai. Alexandre sans le désirer autant, était prêt
-cependant à l'admettre, si la restauration des Bourbons était un moyen
-de pacifier la France sans l'humilier, de lui plaire surtout après
-l'avoir vaincue.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand fait intervenir divers personnages pour
-appuyer ce qu'il a dit.</span>
-M. de Talleyrand voulant donner à son opinion, nette,
-ferme, mais exprimée sans véhémence, l'appui d'un langage plus vif,
-plus chaleureux que le sien, proposa aux souverains alliés et à leurs
-ministres assemblés dans son salon, de leur faire entendre quelques
-Français, qui, à des titres divers, par leur esprit, leurs fonctions,
-leur rôle, méritaient d'être écoutés. On introduisit l'abbé de Pradt,
-archevêque de Malines, récemment ambassadeur à Varsovie, le baron
-Louis, financier habile, employé par Napoléon dans quelques opérations
-importantes, le général Dessoles, l'ancien chef d'état-major de
-Moreau, l'un des hommes les plus estimés de l'armée.</p>
-
-<p>L'entrevue cessa dès lors d'avoir le caractère d'un tête-à-tête.
-L'entretien devint animé, et quelquefois confus à force de vivacité.
-L'abbé de Pradt avec la pétulance de son langage, le baron Louis avec
-la fermeté de son esprit, le général Dessoles avec une haute raison,
-affirmèrent chacun à sa manière, que c'en était fait de la domination
-de Napoléon, que personne ne voulait plus d'un furieux, prêt à immoler
-la France et l'Europe à de sanglantes chimères; que dans sa femme et
-son fils on ne verrait que lui sous un nom supposé, que dans
-Bernadotte on verrait un outrage, que désirant une monarchie, on ne
-pouvait admettre que les Bourbons; <span class="pagenum"><a id="page646" name="page646"></a>(p. 646)</span> que sans doute on ne
-pensait pas à eux, mais qu'on n'avait pas eu le temps d'y penser, que
-leur nom une fois prononcé franchement, tout le monde comprendrait
-qu'il n'y avait que ces princes de possibles, et qu'en prenant par de
-bonnes lois des précautions contre leurs préjugés, on aurait leurs
-avantages sans leurs inconvénients.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'opinion de M. de Talleyrand admise comme la bonne par les
-monarques alliés.</span>
-Personne n'était plus influencé que l'empereur Alexandre par
-l'ensemble et la chaleur des avis.&mdash;Si vous êtes tous de cette
-opinion, s'écria-t-il, ce n'est pas à nous à contredire. Et regardant
-ses alliés qui donnaient leur assentiment d'un signe de tête,
-notamment le prince de Schwarzenberg qui avait très-visiblement
-approuvé ce qu'on avait dit contre la régence de Marie-Louise, il se
-montra prêt à accepter les Bourbons; car, ajoutait-il, ce n'étaient
-pas les représentants des vieilles monarchies européennes qui
-pouvaient élever des objections contre le rétablissement de cette
-antique famille.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il est convenu qu'on se servira du Sénat pour opérer les
-changements projetés.</span>
-Le principe admis, il s'agissait du moyen à employer
-pour consommer la déchéance de Napoléon, et pour instituer un
-gouvernement nouveau qui pacifierait la France avec l'Europe, et la
-France avec elle-même. M. de Talleyrand et ceux qui composaient son
-conseil improvisé, furent d'avis qu'on pourrait se servir du Sénat, et
-qu'on le trouverait empressé à renverser le maître qu'il avait adulé
-si longtemps, car en l'adulant il l'avait toujours haï au fond du
-c&oelig;ur.
-<span class="sidenote" title="En marge">Afin de donner au Sénat le courage de se prononcer, les
-souverains déclarent qu'ils ne traiteront plus avec Napoléon ni avec
-aucun membre de sa famille.</span>
-Mais pour inspirer à ce corps le courage de se prononcer, il
-fallait que Napoléon parût irrévocablement condamné. Sans cette
-certitude, la même timidité qui avait tenu le Sénat silencieux
-<span class="pagenum"><a id="page647" name="page647"></a>(p. 647)</span> devant Napoléon, le tiendrait silencieux encore devant son
-ombre. Pour lever cette difficulté, il se présentait un moyen fort
-simple, mais qui devait précéder toute autre démarche, c'était de
-déclarer que les monarques alliés, réunis à Paris, et disposés à
-concéder la paix la plus honorable à la France, avaient pris la
-résolution de ne plus traiter avec Napoléon, avec lequel toute paix
-sincère et durable était jugée impossible. Bien que ce fût un
-engagement assez grave à prendre, ce moyen étant le seul qui pût faire
-éclater l'opinion publique à l'égard de Napoléon, il n'y avait guère à
-hésiter, et on n'hésita point. Le projet de déclaration fut adopté.
-Pourtant, au gré de ceux qui désiraient les Bourbons et voulaient être
-satisfaits le plus tôt possible, ce n'était pas assez de dire qu'on ne
-traiterait plus avec Napoléon, il fallait dire encore qu'on ne
-traiterait avec aucun autre membre de sa famille, car si on laissait
-une chance ouverte en faveur de son fils, ce serait assez pour glacer
-les gens timides, sur lesquels il importait d'agir dans le moment. Ce
-complément indispensable fut ajouté sur la proposition de l'abbé de
-Pradt, et la déclaration suivante, signée par Alexandre au nom de ses
-alliés, fut immédiatement placardée sur les murs de Paris.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Texte de cette déclaration.</span>
-«Les armées des puissances alliées ont occupé la capitale de la
-France. Les souverains alliés accueillent le v&oelig;u de la nation
-française.</p>
-
-<p>»Ils déclarent:</p>
-
-<p>»Que si les conditions de la paix devaient renfermer de plus fortes
-garanties lorsqu'il s'agissait d'enchaîner l'ambition de Bonaparte,
-elles doivent <span class="pagenum"><a id="page648" name="page648"></a>(p. 648)</span> être plus favorables, lorsque par un retour
-vers un gouvernement sage, la France elle-même offrira des assurances
-de repos.</p>
-
-<p>»Les souverains alliés proclament en conséquence:</p>
-
-<p>»Qu'ils ne traiteront plus avec Napoléon Bonaparte ni avec aucun
-membre de sa famille;</p>
-
-<p>»Qu'ils respectent l'intégrité de l'ancienne France, telle qu'elle a
-existé sous ses rois légitimes; ils peuvent même faire plus, parce
-qu'ils professent toujours le principe que, pour le bonheur de
-l'Europe, il faut que la France soit grande et forte;</p>
-
-<p>»Qu'ils reconnaîtront et garantiront la Constitution que la nation
-française se donnera. Ils invitent par conséquent le Sénat à désigner
-un gouvernement provisoire, qui puisse pourvoir aux besoins de
-l'administration, et préparer la constitution qui conviendra au peuple
-français.</p>
-
-<p>»Les intentions que je viens d'exprimer me sont communes avec toutes
-les puissances alliées.</p>
-
-<p class="sig">»<span class="smcap">Alexandre.</span></p>
-
-<p>»P. S. M. I.<br />
-»<i>Le secrétaire d'État</i>, comte de <span class="smcap">Nesselrode</span>.</p>
-
-<p class="date">»Paris, le 31 mars 1814, trois heures après-midi.»</p>
-
-<p>Il fut convenu que s'appuyant sur cette déclaration, M. de Talleyrand
-et ses coopérateurs s'aboucheraient avec les membres du Sénat, les
-décideraient à nommer un gouvernement provisoire, et qu'on aviserait
-ensuite aux moyens de prononcer <span class="pagenum"><a id="page649" name="page649"></a>(p. 649)</span> directement et définitivement
-la déchéance de Napoléon.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Publicité donnée aux intentions des souverains.</span>
-Après ce premier acte les souverains se séparèrent. Alexandre demeura
-chez M. de Talleyrand, le roi de Prusse alla fixer sa résidence dans
-l'hôtel du prince Eugène, qui est devenu depuis l'hôtel de la légation
-de Prusse. Les ordres furent donnés pour que les troupes alliées ne
-prissent point leur logement chez les habitants, mais que, pourvues
-des vivres nécessaires, elles établissent leurs bivouacs sur les
-principales places de la capitale, et notamment dans les
-Champs-Élysées. Le général Sacken fut nommé gouverneur de Paris. Les
-rédacteurs des divers journaux furent, ou changés, ou invités à parler
-dans le sens de la révolution nouvelle. On se servit du télégraphe,
-tel qu'il existait alors, pour annoncer les grands événements
-accomplis dans la capitale, avec mention réitérée des intentions
-généreuses des puissances. Les royalistes, anciens ou nouveaux, qui
-avaient dans cette journée assiégé l'hôtel Talleyrand, se répandirent
-dans la capitale afin d'y propager l'espérance, et presque la
-certitude du prochain rétablissement des Bourbons. Ceux d'entre eux
-qui avaient promené le matin dans Paris le drapeau blanc, s'étant
-assemblés tumultueusement, proposèrent de s'adresser aux souverains
-étrangers pour leur demander que les Bourbons fussent immédiatement
-proclamés. Ils trouvaient que si c'était déjà quelque chose de
-déclarer qu'on ne traiterait plus avec Napoléon, ce n'était point
-assez, et qu'il fallait annoncer qu'on traiterait exclusivement avec
-les Bourbons, seuls souverains légitimes de la France. <span class="pagenum"><a id="page650" name="page650"></a>(p. 650)</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Démarche des royalistes auprès d'Alexandre, et réponse
-donnée en son nom par M. de Nesselrode.</span>
-Après
-une délibération vive et confuse, on se sépara d'accord sur un point,
-l'envoi d'une députation à Alexandre pour lui exprimer le v&oelig;u
-formel des royalistes. En effet, cette députation alla chercher
-Alexandre à l'Élysée d'abord, puis à l'hôtel de la rue
-Saint-Florentin, ne fut point reçue par ce prince, mais par M. de
-Nesselrode, qui, se renfermant dans la réserve convenable, leur répéta
-que l'Europe réunie à Paris entendait suivre exclusivement le v&oelig;u
-de la France, et que si, comme tout l'indiquait, ce v&oelig;u était
-favorable aux Bourbons, les souverains alliés seraient heureux
-d'assister à leur restauration, et d'y contribuer par leur plein
-assentiment.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Mouvement imprimé aux esprits par la déclaration des
-souverains.</span>
-Le premier acte de cette révolution était donc accompli. Les
-souverains entrés dans Paris, reçus paisiblement par une population
-désarmée qu'ils s'attachaient à flatter, s'étaient mis en rapport avec
-quelques grands personnages, et sur leur conseil avaient déclaré
-qu'ils ne traiteraient plus avec Napoléon, tandis qu'ils étaient prêts
-au contraire à traiter avantageusement avec tout gouvernement issu du
-v&oelig;u de la nation française. C'était assez pour que l'opinion
-fatiguée de la domination d'un soldat, qui ne prenait jamais de repos
-et n'en laissait à personne, se prononçât bientôt en faveur de la
-seule dynastie qui s'offrît à l'esprit en dehors de celle que la
-victoire avait élevée et que la victoire renversait. Un moment
-d'hésitation en présence d'un événement si subit, et après
-vingt-quatre ans d'absence des Bourbons, était bien naturel; mais les
-heures allaient produire ici l'effet qu'en d'autres temps produisent
-les mois et les années.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page651" name="page651"></a>(p. 651)</span> <span class="sidedate" title="En marge">Avril 1814.</span>
-Le soir même, et le lendemain 1<sup>er</sup> avril, tous ces esprits remuants
-qui se précipitent dans le torrent des révolutions, les uns pour en
-profiter, les autres pour le plaisir de s'y mêler, allaient, venaient
-sans cesse, et de chez M. de Talleyrand couraient chez les personnages
-dont le concours était nécessaire, en particulier chez les sénateurs.
-Il n'y avait d'aucun côté grande résistance à craindre, car pour tout
-le monde Napoléon vaincu était Napoléon détrôné.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sentiments de la majorité de la France à l'égard de
-Napoléon.</span>
-Il existait bien dans
-le peuple de Paris quelques regrets pour le guerrier éblouissant qui
-avait longtemps charmé son imagination, et qui quelques jours
-auparavant semblait encore le défenseur de ses murs; mais si on
-excepte le peuple de quelques grandes villes, et surtout, les paysans
-dont la chaumière avait été ravagée, pour la France entière, la paix,
-conséquence assurée de la chute de Napoléon, était un immense
-soulagement.
-<span class="sidenote" title="En marge">Facilités qu'on devait trouver auprès du Sénat pour
-l'amener à se faire l'instrument d'une révolution.</span>
-Du reste parmi ceux qui mettent plus directement la main
-aux événements, l'entraînement vers un nouvel état de choses était
-général. Les anciens révolutionnaires, sans songer que c'étaient les
-Bourbons qui allaient remplacer Napoléon, se livraient au plaisir de
-la vengeance contre l'auteur du 18 brumaire. Les gens sensés
-reconnaissaient dans ce qui arrivait la suite tant prédite des folles
-témérités qu'ils avaient déplorées, et d'un pouvoir sans contre-poids.
-Les hommes, occupés particulièrement de leurs intérêts, cherchaient la
-fortune pour aller vers elle, et ne la voyant plus du côté de Napoléon
-tournaient ailleurs leurs regards. Avec des dispositions aussi
-unanimes, on n'avait point à craindre que le Sénat se souvînt de sa
-longue soumission <span class="pagenum"><a id="page652" name="page652"></a>(p. 652)</span> pour en rougir ou pour y persévérer.
-Ordinairement on s'en prend d'une trop longue soumission à celui qui
-vous l'a imposée, et loin d'être un embarras pour la pudeur, elle est
-au contraire un prétexte pour l'ingratitude.
-<span class="sidenote" title="En marge">Vains efforts de M. de Caulaincourt pour arrêter les
-sénateurs prêts à abandonner Napoléon.</span>
-Le fidèle et infortuné
-duc de Vicence avait pu s'en convaincre dans cette même journée du 31
-mars, et dans la nuit qui avait suivi, car en sortant de chez
-l'empereur Alexandre il n'avait cessé de visiter tour à tour les
-nombreux personnages qui, à des titres divers, avaient servi le
-gouvernement impérial, et pouvaient en ce moment extrême lui apporter
-un utile secours. Il lui semblait qu'en invoquant la foi promise, ou
-au moins la reconnaissance, car il n'y avait pas alors une fortune qui
-ne fût due à Napoléon, on parviendrait à raffermir les fidélités
-ébranlées, et que si les souverains alliés fort soigneux de ménager le
-sentiment public, le trouvaient tant soit peu persistant en faveur de
-Napoléon, ils s'arrêteraient, et, au lieu de faire une révolution, se
-borneraient à faire la paix, &oelig;uvre pour laquelle M. de Caulaincourt
-était aujourd'hui tout préparé. Cette fois en effet il avait pris au
-fond de son c&oelig;ur la résolution de violer ses instructions, et
-dût-il être désavoué à Fontainebleau, il était déterminé à signer à
-Paris la paix de Châtillon. Mais sa tournée non interrompue pendant
-vingt-quatre heures, le consterna, l'indigna, le remplit de mépris
-pour les hommes, qu'il ne connaissait pas assez pour s'attendre à ce
-qui lui arrivait. Droit, rude, sensé, M. de Caulaincourt n'avait pas
-cette profonde science des hommes, qui ôte toute colère en ôtant toute
-surprise. Il passa ces deux jours à s'étonner et à <span class="pagenum"><a id="page653" name="page653"></a>(p. 653)</span>
-s'emporter. Sa première visite se dirigea vers l'hôtel de la rue
-Saint-Florentin, et là son sentiment ne fut point celui de la
-surprise, car il n'ignorait pas les justes griefs de M. de Talleyrand,
-et trouvait sa conduite toute naturelle. Seulement il aurait voulu
-pouvoir le décider à en tenir une autre.&mdash;Il est trop tard, lui dit le
-grand acteur de la scène du jour; il n'y a plus à s'occuper de
-Napoléon que pour lui ménager une retraite éloignée. C'est un insensé,
-qui a tout perdu, qui devait tout perdre, et dont il ne faut plus nous
-parler. Prenez-en votre parti, et songez à vous. Votre honorable
-renommée, l'amitié de l'empereur Alexandre, vous assurent une place
-sous tous les gouvernements. Occupez-vous de vous, et oubliez un
-maître auquel votre droiture était devenue importune.&mdash;M. de
-Caulaincourt, s'attendant à ce langage dans la bouche de M. de
-Talleyrand, écarta ce qui le concernait, et usant du privilége d'une
-ancienne amitié, s'efforça de réveiller le penchant qu'on avait
-supposé à M. de Talleyrand pour la régence de Marie-Louise, sous
-laquelle il aurait pu être le premier personnage de l'État.&mdash;Il est
-trop tard, répéta le prince de Bénévent. J'ai voulu sauver
-Marie-Louise et son fils, en les retenant à Paris, mais une lettre de
-cet homme destiné à tout perdre, est venue décider, le départ pour
-Blois, et produire le vide que nous cherchons à remplir. Renoncez,
-vous dis-je, à vos regrets: tout est fini pour Napoléon et les siens;
-songez à vos enfants, et laissez-nous sauver la France, par les seuls
-moyens qu'il soit possible aujourd'hui d'employer.&mdash;M. de <span class="pagenum"><a id="page654" name="page654"></a>(p. 654)</span>
-Caulaincourt, trouvant M. de Talleyrand irrévocablement engagé dans la
-cause des Bourbons, avait désespéré dès lors d'exercer sur lui aucune
-influence.
-<span class="sidenote" title="En marge">Indignation de M. de Caulaincourt en ne voyant partout que
-faiblesse et défection.</span>
-Quittant M. de Talleyrand, et traversant au sortir de son
-cabinet, un groupe tout composé de fonctionnaires de l'Empire, où
-l'abbé de Pradt faisait, selon sa coutume, entendre les paroles les
-moins réservées, M. de Caulaincourt qui se rappelait les longues
-adulations de l'archevêque de Malines, ne put se défendre d'un
-mouvement d'indignation, marcha droit à lui, et ne lui laissa d'autre
-asile que l'escalier de l'hôtel Saint-Florentin. On entoura, on essaya
-de calmer M. de Caulaincourt, en lui disant que son honorable fidélité
-l'égarait, qu'il se trompait, et qu'il fallait enfin ouvrir les yeux à
-la vérité.&mdash;Mais pourquoi ne pas les ouvrir plus tôt, s'était écrié M.
-de Caulaincourt, en s'adressant à tous ces hommes naguère chauds
-partisans de l'Empire, pourquoi ne pas les ouvrir plus tôt? car en
-m'aidant un peu, il y a six mois, nous aurions pu arrêter sur le bord
-de l'abîme celui que vous appelez aujourd'hui un fou, un extravagant,
-un despote intraitable!&mdash;À cela on n'avait répliqué qu'en détournant
-la tête, et en répétant que Napoléon avait tout perdu. Toujours
-désolé, M. de Caulaincourt était ensuite accouru chez quelques
-sénateurs. Il avait vu bien peu de portes ne pas rester fermées, même
-devant son nom autrefois si honoré, si accueilli. Ceux-ci étaient
-absents, ceux-là feignaient de l'être. Quelques-uns cependant, pris au
-dépourvu, étaient demeurés accessibles. Parmi ces derniers, les uns
-paraissaient embarrassés, consternés, et cherchaient à cacher
-<span class="pagenum"><a id="page655" name="page655"></a>(p. 655)</span> sous de profonds gémissements la résolution visible de faire
-tout ce qu'on leur demanderait. Les autres plus osés, élevant tout à
-coup la voix, disaient qu'il était temps de penser à la France, trop
-oubliée, trop sacrifiée à un homme qui l'avait gravement compromise,
-et qui allait achever de la perdre si on ne se hâtait de l'arracher de
-ses mains.&mdash;Sacrifiée par qui, disait M. de Caulaincourt avec
-emportement, sinon par ceux qui aujourd'hui s'aperçoivent pour la
-première fois que le héros, le dieu de la veille, est un insensé, un
-despote, qu'il faut précipiter du trône pour le salut de la
-France?&mdash;Mais les réflexions de l'honnête duc de Vicence quelque
-justes qu'elles fussent ne réparaient rien, et il voyait bien que la
-cause de Napoléon était désormais perdue, que tout au plus en
-abandonnant le père on sauverait peut-être le fils, mais qu'on en
-aurait à peine le temps, car la rapidité des événements était
-effrayante. Au surplus, quoique indigné du spectacle qu'il avait sous
-les yeux, il sentait si bien que ce qu'on disait, déplacé dans les
-bouches qui le faisaient entendre, était vrai néanmoins, que souvent
-prêt à se révolter, il finissait par baisser la tête, et par
-s'éloigner en silence, comme s'il eût été le coupable auquel
-s'adressaient les justes reproches qui retentissaient de toute part.
-Désespérant donc d'arrêter le Sénat, il s'était promis de se rejeter
-sur Alexandre et sur le prince de Schwarzenberg, pour sauver quelque
-chose de ce grand naufrage.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand au contraire trouve les sénateurs prêts à
-faire tout ce qu'il voudra, et même à déposer Napoléon.</span>
-Mais le succès que M. de Caulaincourt n'obtenait pas auprès des
-sénateurs, M. de Talleyrand l'obtenait sans difficulté. Quelques-uns
-feignant l'indignation, <span class="pagenum"><a id="page656" name="page656"></a>(p. 656)</span> le plus grand nombre gémissant, tous
-cherchant à se bien placer dans l'esprit de l'homme qui allait
-disposer de l'avenir, semblaient décidés à donner un assentiment
-complet à ce qu'on leur proposerait. On avait trouvé plus de caractère
-chez ceux qui, disciples de M. Sieyès, avaient formé dans le Sénat une
-opposition inactive, mais sévère.
-<span class="sidenote" title="En marge">L'ancienne opposition du Sénat montre seule quelque
-caractère, et, tout en étant prête à déposer Napoléon, veut qu'on
-impose aux Bourbons une constitution.</span>
-Ceux-là paraissaient prêts à tout
-oser contre Napoléon, et leur dignité était à l'aise, car ils ne
-l'avaient jamais encensé, mais leur résignation à tout accepter ne
-s'était pas montrée égale à celle de leurs collègues. Ils avaient
-demandé si c'était en vaincus qu'on entendait les amener aux pieds des
-Bourbons, et si en rappelant cette famille, on ne songerait pas à
-garantir les principes de la révolution française, et à relever la
-liberté immolée si longtemps à l'auteur du 18 brumaire.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand souscrit à cette condition.</span>
-On avait
-cherché à les rassurer, en leur disant qu'indépendamment de ses
-grandes lumières, l'ancien évêque d'Autun était fort intéressé à
-prendre ses précautions contre les Bourbons, et qu'après avoir écarté
-Napoléon par les votes du Sénat, il s'occuperait immédiatement de
-faire rédiger une constitution appropriée aux besoins et aux lumières
-du siècle.</p>
-
-<p>Les choses ainsi entendues, M. de Talleyrand prit, en sa qualité de
-grand dignitaire et de vice-président du sénat, la résolution de
-convoquer ce corps pour le 1<sup>er</sup> avril, lendemain de l'entrée des
-armées alliées, afin de pourvoir à la défaillance de l'autorité
-publique. Bien qu'on eût frappé à beaucoup de portes, qu'on eût visité
-beaucoup de sénateurs, le nombre de ceux qui avaient quitté la
-capitale à la suite de Marie Louise, ou qui étaient par leurs
-fonctions <span class="pagenum"><a id="page657" name="page657"></a>(p. 657)</span> retenus auprès de Napoléon, le nombre surtout des
-intimidés, était si grand, qu'à peine put-on réunir soixante-dix
-sénateurs environ sur cent quarante.
-<span class="sidenote" title="En marge">Création par le Sénat d'un gouvernement provisoire, dans la
-séance du 1<sup>er</sup> avril.</span>
-À trois heures ils étaient en
-séance, attendant avec résignation ce qu'on allait leur proposer. Dans
-un discours assez mal écrit par l'abbé de Pradt, M. de Talleyrand leur
-dit qu'ils étaient appelés à venir au secours d'un <em>peuple délaissé</em>
-(manière de fonder sur le départ de la Régente la résolution qu'il
-s'agissait de prendre), et à pourvoir au plus indispensable besoin de
-toute société, celui d'être gouvernée; qu'ils étaient donc invités à
-créer un gouvernement provisoire, lequel saisirait les rênes de
-l'administration actuellement abandonnées. À ce discours prononcé avec
-l'ordinaire nonchalance de M. de Talleyrand, et écouté dans un profond
-silence, personne n'opposa une objection. Mais les membres de
-l'opposition libérale demandèrent sur-le-champ que l'&oelig;uvre de ce
-gouvernement provisoire ne consistât pas seulement à se saisir de
-l'administration de l'État que personne ne dirigeait plus en ce
-moment, mais à rédiger une Constitution qui consacrerait les principes
-de la Révolution française, et un séducteur, aposté pour allécher ses
-collègues, s'empressa d'ajouter que le Sénat et le Corps législatif
-devraient occuper la place des grands corps politiques dans la
-Constitution future. On s'accorda réciproquement ces diverses
-propositions, et il fut entendu que le gouvernement qu'on allait
-nommer, après s'être emparé du pouvoir, procéderait immédiatement à la
-rédaction d'une Constitution.
-<span class="sidenote" title="En marge">MM. de Talleyrand, de Dalberg, de Beurnonville, de Jaucourt
-de Montesquiou, nommés membres du gouvernement provisoire.</span>
-Ces points convenus, il fallait songer
-à composer ce gouvernement <span class="pagenum"><a id="page658" name="page658"></a>(p. 658)</span> qualifié de provisoire. Il est
-inutile de dire que le nombre, le choix des individus, tout avait été
-arrêté d'avance chez M. de Talleyrand. Le nombre de trois ne répondant
-pas assez aux divers besoins de la circonstance, on avait adopté celui
-de cinq, et, quant aux personnes, on avait cherché parmi les amis de
-M. de Talleyrand les hommes qui, tout en lui étant soumis, avaient
-d'utiles relations avec les différents partis. À M. de Talleyrand,
-chef indiqué du nouveau gouvernement, on adjoignit donc quatre
-personnes. La première fut le duc de Dalberg, peu connu en France,
-mais l'ouvrier le plus ancien, le plus actif, le plus habile de la
-trame sourde qui éclatait actuellement au grand jour, et en outre lié
-intimement avec les princes et les ministres étrangers qui étaient les
-appuis nécessaires de la nouvelle révolution. Ce choix imaginé pour la
-diplomatie étrangère, il en fallait un pour l'armée. On songea au
-vieux Beurnonville, officier des premiers temps de la révolution,
-médiocrité bienveillante et mobile, tout à l'heure s'apitoyant avec M.
-de Lavallette sur les malheurs de Napoléon, et à présent indigné
-contre ses fautes à l'hôtel Talleyrand, ayant du reste de grandes
-relations d'amitié avec la plupart des mécontents de l'armée. Il
-fallait aussi répondre le plus possible aux opinions des partis, sans
-sortir de la société de M. de Talleyrand, essentiellement modérée. On
-désigna M. de Jaucourt, galant homme, ancien constituant, doux,
-éclairé, libéral, ayant appartenu à la minorité de la noblesse, et
-représentant heureusement les hommes qui voulaient unir les Bourbons
-et la liberté. Enfin pour que le royalisme, influence <span class="pagenum"><a id="page659" name="page659"></a>(p. 659)</span>
-importante du moment, eût sa part, on choisit M. l'abbé de
-Montesquiou, l'un des présidents de l'Assemblée constituante, resté
-pendant l'Empire le correspondant secret de Louis XVIII, homme
-d'église et homme du monde à la fois, ne disant point la messe,
-fréquentant les salons, conservant plus d'un préjugé politique quoique
-affectant de n'avoir aucun préjugé religieux, instruit, spirituel,
-indépendant, mais hautain et irritable, adopté aujourd'hui presque
-comme un accessoire, et destiné à devenir bientôt le personnage
-principal, parce qu'à l'avantage de représenter une puissance qui
-grandissait d'heure en heure, il joignait celui d'être parmi les
-membres du nouveau gouvernement l'homme qui avait les sentiments les
-plus prononcés.</p>
-
-<p>Comme nous venons de le dire, on avait préparé ces choix chez M. de
-Talleyrand. Le Sénat se forma en groupes, se les communiqua de bouche
-en bouche, et les confirma par son vote sans avoir l'idée de repousser
-un seul nom parmi ceux qu'on lui avait présentés. Ces résolutions une
-fois arrêtées, M. de Talleyrand laissa aux sénateurs le soin de les
-rédiger en termes officiels, et retourna rue Saint-Florentin, où
-l'attendaient les nombreux courtisans de sa nouvelle grandeur, tous
-convaincus qu'il rappellerait les Bourbons, et les dominerait après
-les avoir rappelés.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Choix des ministres.</span>
-Les hommes qu'on venait de désigner pouvaient constituer un
-gouvernement nominal, nuancé des couleurs du jour, mais non un
-gouvernement effectif capable d'administrer les affaires. Pour s'en
-procurer un pareil il fallait composer un ministère. À peine revenu
-du Luxembourg chez lui, M. de <span class="pagenum"><a id="page660" name="page660"></a>(p. 660)</span> Talleyrand, réuni à ses
-collègues, s'occupa de chercher des ministres. Deux importaient avant
-tout, celui des finances et celui de la guerre, car il fallait se
-procurer de l'argent et détacher l'armée de Napoléon.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le baron Louis ministre des finances; le général Dupont, de
-la guerre; M. Beugnot, de l'intérieur, etc., etc.</span>
-On fit pour les
-finances un choix dont la France devra éternellement s'applaudir,
-celui du baron Louis, esprit véhément et vigoureux, comprenant mieux
-qu'aucun homme de cette époque la puissance du crédit, puissance
-féconde, seule capable de fermer les plaies de la guerre et de
-remplacer le génie créateur de Napoléon. Pour la guerre, on céda trop
-à la passion du jour, et on fit une nomination qui avait
-malheureusement tous les caractères d'une réaction, en appelant à ce
-département le général Dupont, l'infortunée victime de Baylen. Dans
-les derniers temps on avait songé plus d'une fois aux brillants
-exploits du général Dupont pendant les années 1805 et 1806, on avait
-plaint ses infortunes imméritées, et depuis que l'on commençait à
-blâmer Napoléon en secret tout en continuant de l'aduler en public, on
-avait dit à voix basse que le général Dupont avait été la victime
-désignée pour abuser l'opinion sur les fautes de la guerre d'Espagne.
-On crut à tort que ce choix, accusateur pour Napoléon, mais réparateur
-envers l'armée, plairait à celle-ci, et on ne comprit pas qu'au
-contraire il l'irriterait. M. de Talleyrand, l'un des juges du général
-Dupont, l'envoya chercher à Dreux où il était prisonnier. On fit venir
-également un administrateur impérial, homme de beaucoup d'esprit, qui
-s'était signalé récemment par de vives épigrammes contre l'Empire, et
-on le chargea du département de l'intérieur. Cet administrateur était
-<span class="pagenum"><a id="page661" name="page661"></a>(p. 661)</span> M. Beugnot. On remit la justice à un magistrat respectable et
-libéral, M. Henrion de Pansey; la marine à un conseiller d'État
-disgracié, estimable et laborieux, M. Malouet; les affaires étrangères
-à un diplomate instruit, étranger aux partis, ayant la modération
-ordinaire de sa profession, M. de Laforest. La police, sous la forme
-de direction générale, fut confiée à un employé de ce département, M.
-Anglès, ami secret des Bourbons, et les postes furent livrées à un
-ennemi subalterne de Napoléon, M. de Bourrienne, son ancien
-secrétaire, éloigné de son cabinet pour des motifs qui n'avaient rien
-de politique.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le général Dessoles nommé commandant de la garde nationale
-de Paris.</span>
-À ces nominations, les unes excellentes, les autres médiocres ou
-fâcheuses, on en ajouta une qui était des mieux entendues. La garde
-nationale, très-bien composée, avait tenu une conduite ferme et
-honorable, et elle méritait qu'on lui témoignât de la considération.
-On lui donna un commandant digne d'elle, M. le général Dessoles,
-ancien chef d'état-major de Moreau, caractère arrêté, esprit fin et
-cultivé, jadis républicain, aujourd'hui partisan de la monarchie
-constitutionnelle, et réunissant en lui le double caractère militaire
-et civil, qui convient à la tête d'une troupe qu'on a nommée la milice
-citoyenne.</p>
-
-<p>Ces divers personnages ne reçurent qu'un titre provisoire, comme celui
-du gouvernement qui les instituait. Ils furent qualifiés de
-<cite>commissaires délégués à l'administration</cite> de la justice, de la
-guerre, de l'intérieur, etc. Ils eurent ordre de se rendre
-immédiatement à leur poste, pour se saisir des affaires le plus tôt
-et le plus complétement qu'ils pourraient. <span class="pagenum"><a id="page662" name="page662"></a>(p. 662)</span> On avait donc un
-gouvernement auquel il était possible de s'adresser, avec lequel les
-souverains avaient le moyen de traiter, et dont ils allaient se servir
-pour arracher à Napoléon ce qui lui restait de puissance militaire et
-civile sur la France.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'institution du gouvernement provisoire ne suffit pas à
-l'impatience des royalistes; ils voudraient qu'on proclamât
-immédiatement les Bourbons.</span>
-Instituer un gouvernement provisoire, c'était déclarer que celui de
-Napoléon n'existait plus, et ce pas était considérable. On ne l'eût
-pas osé faire sans l'appui des deux cent mille baïonnettes étrangères
-qui occupaient Paris. Ce résultat toutefois ne suffisait pas à
-l'impatience des royalistes encore peu nombreux mais zélés qui
-s'agitaient dans la capitale, et qui, à défaut du nombre, avaient pour
-eux l'empire des circonstances. Ils auraient voulu qu'on proclamât
-sur-le-champ les Bourbons; ils obsédaient M. de Talleyrand et M. de
-Montesquiou pour qu'on prît à cet égard un parti décidé, et que sans
-transition comme sans délai on déclarât Louis XVIII seul souverain
-légitime de la France, n'ayant pas cessé de régner depuis la mort de
-l'infortuné Louis XVII.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand ne partage pas cette impatience.</span>
-Aller si vite ne convenait ni aux calculs de
-M. de Talleyrand qui ne voulait pas des Bourbons sans conditions, ni à
-son caractère qui n'était jamais pressé, ni à sa prudence qui voyait
-encore bien des intermédiaires à franchir. À tous les impatients il
-opposait ses armes habituelles, la nonchalance et le dédain, et il se
-croyait fondé à leur dire, ce qui était vrai au moins pour quelque
-temps, que c'était à lui seul à régler le mouvement des choses.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Adresse du conseil municipal de Paris aux Parisiens, ayant
-pour but de demander le rétablissement des Bourbons.</span>
-Battus de ce côté, les royalistes ardents s'étaient rejetés sur le
-conseil municipal de Paris et sur l'état-major de la garde nationale.
-Il y avait dans l'un et <span class="pagenum"><a id="page663" name="page663"></a>(p. 663)</span> dans l'autre de grands propriétaires,
-de riches négociants, des membres distingués des professions
-libérales. On devait donc y trouver des partisans du royalisme. On en
-trouva en effet dans le conseil municipal, et un avocat de talent,
-ayant plus d'éclat que de justesse d'esprit, M. Bellart, rédigea une
-adresse aux Parisiens, dans laquelle il énumérait en un langage
-virulent ce que les partis appelaient alors les crimes de Napoléon, ce
-que l'histoire plus juste appellera ses fautes, quelques-unes
-malheureusement fort coupables, presque toutes irréparables. À la
-suite de cette longue énumération, M. Bellart proposait la déchéance,
-en ajoutant résolûment que la France ne pouvait se sauver qu'en se
-jetant dans les bras de la dynastie légitime, et que les membres du
-conseil municipal, quelque danger qu'ils eussent à courir, se
-faisaient un devoir de le proclamer à la face de leurs concitoyens.
-Cette adresse fut adoptée à l'unanimité. La délibération avait lieu en
-présence du préfet, M. de Chabrol, qui devait à Napoléon sa soudaine
-élévation, car il avait passé tout à coup de la préfecture de
-Montenotte à celle de la Seine. Il aurait pu s'y opposer, cependant il
-crut avoir concilié ses devoirs envers Napoléon dont il était
-l'obligé, et envers les Bourbons qu'il aimait, en déclarant que ses
-convictions étaient conformes à l'adresse proposée, mais que sa
-reconnaissance l'empêchait de la signer.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le gouvernement provisoire laisse afficher cette adresse,
-mais n'en permet pas l'insertion au Moniteur.</span>
-La pièce, revêtue de la
-signature de tous les membres présents du conseil municipal, fut dans
-la soirée même du 1<sup>er</sup> avril, moment où le Sénat instituait le
-gouvernement provisoire, placardée sur les murs <span class="pagenum"><a id="page664" name="page664"></a>(p. 664)</span> de Paris. On
-courut en même temps à l'hôtel Saint-Florentin pour obtenir du
-gouvernement provisoire qu'il la fît insérer au <cite>Moniteur</cite>. M. de
-Talleyrand se montra importuné de cette impatience, qui, selon lui,
-pouvait tout gâter. Ses collègues, excepté M. de Montesquiou, furent
-de cet avis, et on se contenta de laisser afficher la pièce dans les
-rues de la capitale sans lui donner place au <cite>Moniteur</cite>.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Résistance qu'on rencontre dans la garde nationale de
-Paris.</span>
-L'essai ne fut pas aussi heureux auprès de l'état-major de la garde
-nationale. Le général Dessoles, qu'on venait de mettre à sa tête,
-avait sans hésiter pris parti pour les Bourbons, en voulant toutefois
-qu'on les liât par une sage Constitution. Il se prêta aux efforts qui
-furent tentés pour faire arborer la cocarde blanche à la garde
-nationale. Mais on fut arrêté par la résistance que l'on rencontra,
-particulièrement dans le chef de l'état-major, M. Allent, si connu et
-si estimé pendant trente années comme le membre le plus éclairé du
-Conseil d'État. Il y avait dans cette garde, avec beaucoup de
-lumières, de sagesse, d'amour de l'ordre, de blâme surtout pour les
-fautes de Napoléon, un grand sentiment de patriotisme. Elle rougissait
-de voir l'ennemi au sein de la capitale; elle s'était partiellement
-battue aux barrières, elle se serait battue tout entière si on lui
-avait fourni des armes, et surtout si la Régente ne l'eût pas
-abandonnée, et aurait rivalisé avec le peuple dans la défense de
-Paris. Sans improuver ceux qui cherchaient à remplacer un gouvernement
-devenu insupportable et impossible, elle voyait avec une sorte de
-répugnance cette &oelig;uvre entreprise de moitié avec l'étranger, et il
-fallait des ménagements <span class="pagenum"><a id="page665" name="page665"></a>(p. 665)</span> pour la conduire, un acte après
-l'autre, à la déchéance de Napoléon et à la proclamation des Bourbons.
-Après quelques tentatives, il fut évident qu'on ne devait pas trop se
-hâter, et qu'on s'exposait à heurter des sentiments honnêtes, sincères
-et encore très-vifs.</p>
-
-<p>Ce fut une leçon pour les impatients, une force pour les gens sages
-qui, comme M. de Talleyrand, n'aimaient pas qu'on marchât trop vite.
-<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de M. de Vitrolles à Paris.</span>
-Il venait d'arriver à Paris l'un des membres les plus ardents du parti
-royaliste, et en ce moment le plus utile; nous voulons parler de M. de
-Vitrolles, dépêché, comme on l'a vu, au camp des souverains alliés,
-admis auprès d'eux après la rupture du congrès de Châtillon, et envoyé
-ensuite en Lorraine, pour donner quelques bons avis à M. le comte
-d'Artois, et le préparer ainsi au rôle que la Providence semblait lui
-destiner.
-<span class="sidenote" title="En marge">Sa mission auprès du comte d'Artois.</span>
-Le choix pour faire parvenir au prince des conseils de
-prudence n'était pas le meilleur peut-être, mais M. de Vitrolles,
-homme d'esprit, longtemps familier de MM. de Talleyrand et de Dalberg,
-était convaincu qu'on ne pouvait arriver qu'entouré d'eux, et
-gouverner qu'avec eux. C'était la vérité sur les personnes, si ce
-n'était pas encore la vérité sur les choses, et l'une pouvait conduire
-à l'autre. M. de Vitrolles, arrivé à Nancy, avait eu de la peine à
-trouver le prince qui était encore obligé de se cacher, et l'avait
-rempli de contentement en lui faisant connaître les récentes
-résolutions des souverains, et les raisons qu'on avait d'espérer un
-prochain changement dans l'état des choses en France. La nouvelle de
-la bataille du 30 mars avait changé <span class="pagenum"><a id="page666" name="page666"></a>(p. 666)</span> cette espérance en
-certitude.
-<span class="sidenote" title="En marge">Facilité de ce prince à accorder dans le premier moment
-tout ce qu'on lui demande.</span>
-Le prince, que la joie rendait facile à tout entendre, à
-tout accorder, n'avait opposé d'objection à rien. S'entourer d'hommes
-devenus illustres et restés puissants, bien traiter l'armée, lui
-semblait tout simple. D'ailleurs, répétait-il fréquemment, j'ai
-beaucoup connu M. l'évêque d'Autun, nous avons passé ensemble
-quelques-unes des plus belles années de notre jeunesse, et je suis
-certain qu'il a pour moi les sentiments d'amitié que j'ai conservés
-pour lui. En effet, M. le comte d'Artois, quand il était jeune et ami
-des plaisirs, avait rencontré M. de Talleyrand faisant et pensant sous
-son habit sacerdotal, ce que faisait et pensait le prince sous son
-habit de gentilhomme. M. le comte d'Artois s'en était repenti, il est
-vrai, et M. de Talleyrand pas du tout, mais ces souvenirs formaient
-entre eux un genre de lien qui ne leur était pas désagréable. M. de
-Vitrolles, en assurant au prince qu'il trouverait dans M. de
-Talleyrand des sentiments pareils aux siens, lui avait bien recommandé
-cependant de ne pas l'appeler évêque d'Autun, et s'était attaché à
-graver dans sa mémoire que l'évêque d'Autun, sorti des ordres et
-marié, était devenu prince de Bénévent, grand dignitaire de l'Empire,
-président du Sénat. M. le comte d'Artois averti se reprenait alors,
-appelait M. de Talleyrand prince de Bénévent, puis l'instant d'après
-l'appelait encore évêque d'Autun, se reprenait de nouveau, retombait
-sans cesse dans la même faute, et dans ces choses insignifiantes
-donnait déjà l'exemple de cette mémoire malheureuse, de laquelle rien
-n'était sorti, dans laquelle rien ne devait pénétrer, et qui allait
-<span class="pagenum"><a id="page667" name="page667"></a>(p. 667)</span> deux fois encore entraîner sa chute et celle de son auguste
-race<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Lien vers la note 20"><span class="smaller">[20]</span></a>.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Vitrolles revient avec la mission de faire recevoir
-M. le comte d'Artois tout de suite et sans condition.</span>
-Pour le moment, le seul point dont il fallait convenir, c'est qu'on
-s'entourerait des hommes de l'Empire qui consentaient à livrer
-l'Empire aux Bourbons, et sur ce point M. de Vitrolles et le comte
-d'Artois avaient été naturellement d'accord. Seulement le prince
-voulait entrer dans Paris tout de suite, et y faire reconnaître son
-titre de lieutenant général du royaume comme émanant exclusivement de
-son frère Louis XVIII, lequel n'avait pas quitté Hartwell, résidence
-située aux environs de Londres. M. de Vitrolles était de cet avis
-autant que le prince, et il était reparti pour Paris avec mission d'y
-négocier cette entrée immédiate, et cette reconnaissance sans
-restriction du titre de lieutenant général. En route, il avait été
-exposé, comme on l'a vu, aux accidents les plus étranges, avait été
-pris avec M. de Wessenberg, relâché avec lui, puis arrivé à Paris,
-était tombé subitement au milieu de l'hôtel Saint-Florentin, dans le
-moment même où, s'occupant très-peu du comte d'Artois, on songeait à
-se débarrasser successivement des liens qui attachaient encore hommes
-et choses à l'Empire. Ces liens, quoique relâchés, et presque brisés,
-il restait à les rompre définitivement, et pour cela même il fallait
-un peu de temps. Le Sénat, après avoir institué un gouvernement
-provisoire, se préparait à frapper Napoléon <span class="pagenum"><a id="page668" name="page668"></a>(p. 668)</span> de déchéance,
-mais ne voulait se donner aux Bourbons qu'au prix d'une constitution.
-M. de Talleyrand qui partageait cette opinion, promettait depuis
-vingt-quatre heures à tous les sénateurs qu'il en serait ainsi, et de
-plus l'empereur Alexandre, sincèrement épris alors des idées
-libérales, avec la parfaite bonne foi qu'il apportait dans ses
-premières impressions, se disait qu'il fallait donner à l'Europe
-non-seulement la paix mais la liberté, et commencer par la France.
-<span class="sidenote" title="En marge">Il restait beaucoup d'intermédiaires à franchir encore pour
-passer du gouvernement de Napoléon à celui des Bourbons.</span>
-Il
-y avait donc bien autre chose à faire dans ces deux ou trois premiers
-jours qu'à recevoir à bras ouverts M. le comte d'Artois; il y avait à
-rompre définitivement avec Napoléon en le frappant de déchéance, il y
-avait à déterminer la forme du futur gouvernement, à rédiger une
-Constitution, et à l'imposer comme condition du nouveau règne.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Étonnement et impatience de M. de Vitrolles à l'aspect des
-obstacles qui restent à vaincre.</span>
-L'étonnement du messager du comte d'Artois fut extrême. M. de
-Vitrolles était de sa nature impétueux, aimant à se mêler des choses
-les plus hautes, même de celles qui étaient supérieures à sa position,
-fier des dangers qu'il avait courus, et fort enorgueilli de sa
-nouvelle importance. Doué d'une remarquable intelligence, il sentait
-très-bien que les Bourbons ne pouvaient pas régner comme autrefois,
-mais la prétention de leur faire des conditions quelconques, écrites
-ou sous-entendues, le confondait de surprise et d'indignation
-(sentiment qui était alors dans le c&oelig;ur de tous les royalistes), et
-il se serait volontiers laissé aller à des propos fort déplacés, si la
-grandeur de tout ce qu'il avait sous les yeux n'avait contenu son
-impétuosité. Pourtant <span class="pagenum"><a id="page669" name="page669"></a>(p. 669)</span> il comprit qu'avant de recevoir le
-prince, n'importe à quelle condition, il fallait détrôner Napoléon qui
-ne l'était pas encore, qu'il fallait amener à cette résolution un
-grand corps, le Sénat, lequel était peu estimé du public sans doute,
-mais contenait les meilleurs restes de la révolution française et
-était armé de ses grands principes, qu'il fallait enfin accomplir
-cette &oelig;uvre devant une armée que Napoléon commandait en personne.
-En présence des difficultés qui restaient à vaincre, M. de Vitrolles
-se calma un peu, mais il demeura pressant, il dit et redit que M. le
-comte d'Artois était là, impatient d'arriver, impatient de témoigner
-sa gratitude à MM. de Talleyrand et de Dalberg, et que décemment on ne
-pouvait le faire trop longtemps attendre.</p>
-
-<p>M. de Talleyrand opposa à cette impatience le corps amortissant qu'il
-opposait à tous les chocs importuns, sa moqueuse insouciance, disant
-lentement, après avoir promené çà et là des regards distraits, qu'il
-fallait voir, qu'il restait bien des choses à faire avant d'en arriver
-au bonheur de se jeter dans les bras de M. le comte d'Artois, et qu'au
-surplus on s'en occuperait le plus prochainement qu'on pourrait.
-<span class="sidenote" title="En marge">MM. de Talleyrand et de Dalberg font comprendre à M. de
-Vitrolles qu'il faut savoir prendre patience.</span>
-M. de
-Vitrolles entendit de la bouche de M. de Dalberg des paroles bien plus
-capables encore de le glacer, si son ardeur avait été moins grande. M.
-de Dalberg était des plus décidés contre Napoléon, mais des plus
-décidés aussi contre le rétablissement inconditionnel des Bourbons. Il
-était franchement libéral, et ne ménageait à personne l'expression de
-ses sentiments.&mdash;Il s'agit bien d'aller vite! dit-il à M. de
-Vitrolles, il s'agit <span class="pagenum"><a id="page670" name="page670"></a>(p. 670)</span> d'aller sûrement. Rien n'est aisé ici.
-On a toutes les peines imaginables à obtenir que la déchéance soit
-définitivement prononcée. Napoléon intimide encore tout le monde. On
-ne peut se servir que du Sénat. Le Sénat vaincu par les événements se
-rendra, mais en exigeant des garanties, et il aura raison. D'ailleurs
-l'empereur de Russie, par qui tout se fait ici, pense comme le Sénat.
-Ce n'est pas par goût que ce prince accepte les Bourbons, et il est
-d'avis qu'on prenne beaucoup de précautions en remettant la France
-dans leurs mains. Sachez donc attendre, et ne pas vouloir cueillir le
-fruit avant qu'il soit mûr.&mdash;Quelque révoltante que parût à M. de
-Vitrolles cette manière de procéder, il fallut bien se soumettre et
-attendre.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Après avoir procédé indirectement à l'égard de Napoléon
-pour l'institution d'un gouvernement provisoire, on procède
-directement en prononçant sa déchéance.</span>
-Du reste on n'avait guère perdu de temps. Le 31 mars on avait reçu les
-souverains étrangers, et fait décider par eux qu'ils ne traiteraient
-plus avec Napoléon, ni avec aucun membre de sa famille: le 1<sup>er</sup>
-avril on avait formé un gouvernement provisoire, et laissé placarder
-dans Paris l'adresse du corps municipal en faveur des Bourbons. On
-était au matin du 2 avril: il n'y avait donc aucun instant qui n'eût
-été employé. Mais l'heure était venue de passer à l'acte essentiel et
-décisif, celui de prononcer la déchéance de Napoléon. Instituer un
-gouvernement provisoire, c'était bien déclarer implicitement qu'on ne
-reconnaissait plus le gouvernement de Napoléon, mais il fallait le
-déclarer explicitement, et après avoir franchi le premier pas, le
-Sénat ne pouvait certainement pas refuser de franchir le second.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le Sénat consterné se prête à tout, pourvu que son rôle
-soit le moins actif possible.</span>
-Pourtant, si on voyait quelques sénateurs <span class="pagenum"><a id="page671" name="page671"></a>(p. 671)</span> pressés de se faire
-valoir, parlant et agissant assez vivement dans le sens du jour, la
-masse était consternée, silencieuse, inactive, et quoique prête à
-prononcer la déchéance de Napoléon, elle demandait des yeux, sinon de
-la voix, qu'on se chargeât de formuler l'arrêt, afin qu'elle n'eût
-qu'à le signer.
-<span class="sidenote" title="En marge">On se sert des anciens opposants pour rédiger l'acte de la
-déchéance.</span>
-Mais il y avait dans le Sénat quelques personnages
-moins embarrassés et plus enclins à se mettre en avant, c'étaient les
-anciens opposants, qui ordinairement se réunissaient à Passy, où, sous
-l'inspiration de M. Sieyès, ils déversaient leur blâme, hélas! trop
-justifié, sur tous les actes de l'Empereur. Après douze années
-d'oppression leur c&oelig;ur était plein, et sentait le besoin de
-s'épancher. M. de Talleyrand, qui dans les derniers temps avait raillé
-l'Empire pour son compte, sans aucun concert avec les opposants de
-Passy, fut d'avis de donner carrière à leur ressentiment, et de leur
-laisser proposer et rédiger l'acte de déchéance. On en chargea M.
-Lambrechts, homme honnête, simple et courageux, qui ne songeait qu'à
-être utile, sans s'inquiéter de savoir s'il servait les calculs de
-gens plus avisés que lui. La soirée du 2 avril fut consacrée à
-préparer la déchéance, en promettant à ceux qui s'en faisaient les
-instruments de s'occuper sur-le-champ de la Constitution, condition
-formelle et reconnue du retour à l'ancienne dynastie.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Rôle et popularité de l'empereur Alexandre dans Paris.</span>
-Le jour même où l'on devait procéder à cet acte, M. de Talleyrand
-présenta le Sénat à l'empereur Alexandre. Ce monarque, uniquement
-occupé de plaire aux Parisiens, s'était déjà promené à pied au milieu
-d'eux, les caressant du regard, leur arrachant <span class="pagenum"><a id="page672" name="page672"></a>(p. 672)</span> des saluts par
-sa bonne mine et une affabilité séduisante, prodiguant çà et là les
-mots heureux, disant à tout venant qu'il admirait les Français, qu'il
-les aimait, qu'il ne leur imputait aucunement les malheurs de la
-Russie, qu'il ne voulait pas se venger d'eux, mais au contraire leur
-faire tout le bien possible, qu'il ne se regardait pas comme leur
-vainqueur mais comme leur libérateur, et qu'il savait bien que s'il
-avait triomphé de leur résistance, c'est parce qu'ils sentaient et
-pensaient comme lui, et avaient horreur du joug qu'on était venu
-briser. Ces idées, reproduites en cent manières, fines, délicates,
-gracieuses, avaient produit leur effet, et l'orgueil national
-désintéressé devant un vainqueur si pressé de plaire aux vaincus, on
-s'était prêté à ses caresses, on les lui avait rendues, et il est vrai
-qu'Alexandre était devenu tout à coup le personnage le plus populaire
-de Paris. Seul regardé, seul compté, seul recherché par ces Parisiens,
-dispensateurs de la gloire dans les temps modernes, il était enivré de
-son succès, et disposé à le payer en rendant à la France tous les
-services compatibles avec l'ambition russe.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">On lui présente le Sénat.</span>
-On lui présenta donc le Sénat dans la soirée du 2 avril.
-<span class="sidenote" title="En marge">Brillant accueil fait à ce corps.</span>
-Il
-l'accueillit avec la plus parfaite courtoisie, lui répéta qu'il
-s'était armé non pas contre la France, mais contre un homme, qu'il
-avait admiré comment les Français se battaient même à contre-c&oelig;ur,
-qu'il voyait avec bonheur cette horrible lutte finie, et qu'en preuve
-de la satisfaction dont il était rempli, et de l'espérance qu'il avait
-de ne pas la voir renaître, il venait d'ordonner la délivrance
-<span class="pagenum"><a id="page673" name="page673"></a>(p. 673)</span> immédiate des prisonniers français détenus dans la vaste
-étendue de son empire. Le Sénat, charmé de tout ce qui pouvait excuser
-sa soumission, remercia vivement Alexandre de cet acte magnanime, et
-lui promit de son côté de concourir de son mieux à mettre fin aux
-malheurs de la France et du monde.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Acte de la déchéance présenté et adopté le 2 avril au
-soir.</span>
-Dans cette même journée le Sénat prononça définitivement la déchéance
-de Napoléon. La résolution formulée en deux articles essentiels
-portait que la souveraineté héréditaire établie dans la personne de
-Napoléon et de ses descendants était abolie, et que tous les Français
-étaient déliés du serment qu'ils lui avaient prêté. La proposition une
-fois présentée ne pouvait être adoptée qu'à l'unanimité. Elle le fut
-sans aucune résistance, dans une sorte de silence grave et triste,
-comme un arrêt du destin déjà rendu ailleurs, et plus haut que le
-Sénat, plus haut que la terre. Il n'y avait de satisfaits, et osant le
-montrer, que les anciens opposants.
-<span class="sidenote" title="En marge">Étranges considérants de cet acte.</span>
-Aussi furent-ils chargés de
-rédiger les considérants de cet acte capital. M. Lambrechts accepta
-cette mission, et parlant pour le Sénat comme il l'eût fait pour
-lui-même, il proposa les considérants qui suivent: Napoléon avait
-violé toutes les lois en vertu desquelles il avait été appelé à
-régner; il avait opprimé la liberté privée et publique, enfermé
-arbitrairement les citoyens, imposé silence à la presse, levé les
-hommes et les impôts en violation des formes ordinaires, versé le sang
-de la France dans des guerres folles et inutiles, couvert l'Europe de
-cadavres, jonché les routes de blessés français abandonnés, enfin
-porté l'audace jusqu'à ne plus respecter le principe du <span class="pagenum"><a id="page674" name="page674"></a>(p. 674)</span> vote
-de l'impôt par la nation, en levant les contributions dans le mois de
-janvier dernier sans le concours du Corps législatif, jusqu'à ne pas
-même respecter la <em>chose jugée</em>, en faisant casser l'année précédente
-la décision du jury d'Anvers. Napoléon, par ces motifs, devait être
-déclaré déchu du trône, et ses descendants avec lui.</p>
-
-<p>M. Lambrechts avait tellement paru oublier que si la liberté
-individuelle et la liberté de la presse avaient été sacrifiées,
-c'était au Sénat à l'empêcher, puisqu'il était chargé de l'examen des
-actes extraordinaires relatifs aux personnes et aux écrits; que si des
-conscriptions sans cesse répétées avaient permis des guerres folles,
-il ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même, car il les avait votées sans
-mot dire, de 1804 à 1814; que si dans la levée des hommes et des
-impôts les formes avaient été violées, la faute était également à lui,
-car le vote des hommes et de l'argent avait été transféré du Corps
-législatif au Sénat, du consentement de ce dernier et en violation des
-constitutions impériales; qu'enfin si tout récemment la chose jugée
-n'avait pas été respectée, il devait encore s'en attribuer le tort,
-puisqu'il avait consenti à casser la décision du jury d'Anvers;
-l'honnête M. Lambrechts, disons-nous, avait tellement paru oublier ces
-faits présents cependant à toutes les mémoires, que le Sénat s'était
-presque trouvé à l'aise, comme s'il eût été devant un public aussi
-oublieux que lui-même. Du reste, les considérants avaient rencontré la
-même adhésion silencieuse que l'acte, et on était si pressé de
-proclamer le résultat, que pour ne pas perdre de <span class="pagenum"><a id="page675" name="page675"></a>(p. 675)</span> temps on
-avait placardé dans Paris la déclaration de déchéance, en laissant les
-anciens opposants la motiver comme ils voudraient.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La déchéance prononcée, restait à ôter à Napoléon les
-moyens de ressaisir le pouvoir.</span>
-Dès ce moment l'acte essentiel était accompli, et en prononçant la
-déchéance, on avait dégagé les Français de leur serment envers
-Napoléon et envers sa famille. Pourtant ce n'était pas tout que de
-briser les liens légaux qui attachaient encore la France à la dynastie
-impériale, il fallait enlever à Napoléon lui-même les moyens de
-reprendre le sceptre arraché de ses mains, et bien qu'on fût abrité
-derrière deux cent mille hommes, un sentiment d'effroi se répandait de
-temps en temps parmi les auteurs de la révolution qui s'accomplissait
-actuellement, surtout quand ils songeaient à l'homme qui était à
-Fontainebleau, à ce qu'il y faisait, à ce qu'il pouvait y faire.
-<span class="sidenote" title="En marge">Craintes qu'il inspirait encore.</span>
-Il
-lui restait l'armée qui avait combattu sous ses ordres, renforcée de
-ce qu'il avait ramassé en route, et des troupes qui avaient combattu
-sous Paris; il lui restait l'armée de Lyon, mal commandée par Augereau
-mais excellente, les armées incomparables des maréchaux Soult et
-Suchet, éloignées sans doute mais faciles à rapprocher en les attirant
-à soi ou en allant à elles; il lui restait enfin l'armée d'Italie! que
-ne pouvait-il pas entreprendre avec de tels moyens, exaspéré qu'il
-était, et jouissant de ses facultés autant que jamais, comme les deux
-derniers mois en avaient donné de terribles preuves? Et, en cet
-instant même, ne pouvait-il pas tout de suite, seulement avec ce qu'il
-avait sous la main, fondre sur Paris, et s'il ne triomphait pas,
-signaler au moins sa fin <span class="pagenum"><a id="page676" name="page676"></a>(p. 676)</span> par quelque catastrophe tragique,
-par quelque vengeance éclatante, qui couronneraient dignement sa
-formidable carrière? On tremblait rien qu'à penser à ces chances
-diverses, et parmi cette foule d'allants et venants qui remplissaient
-l'hôtel Talleyrand, les uns royalistes d'ancienne date, les autres
-royalistes du jour ou tout au plus de la veille, on était loin d'être
-rassuré: on colportait, on commentait, on affirmait ou niait les
-nouvelles arrivées de Fontainebleau et des environs.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le moyen imaginé pour désarmer Napoléon, consiste surtout à
-provoquer une défection dans l'armée.</span>
-Il y avait un moyen de conjurer le danger, c'était de provoquer dans
-l'armée quelque mouvement comme celui qui venait de se produire dans
-le Sénat. La fatigue certes n'existait pas seulement parmi les
-serviteurs civils de l'Empire, et elle était aussi grande au moins
-parmi ses serviteurs militaires.
-<span class="sidenote" title="En marge">Extrême fatigue de tous les chefs militaires.</span>
-Les infortunés qui, à la suite de
-Napoléon, avaient promené leur corps souvent mutilé de Milan à Rome,
-de Rome aux Pyramides, des Pyramides à Vienne, de Vienne à Madrid, de
-Madrid à Berlin, de Berlin à Moscou, sans jamais entrevoir le terme de
-leurs peines, rares survivants de deux millions de guerriers, devaient
-être bien autrement épuisés et dégoûtés que ceux qui dans le Sénat
-s'étaient fatigués de la fatigue d'autrui. Tant qu'ils avaient eu la
-gloire et les riches dotations pour prix des périls incessants qui
-menaçaient leur tête, ils avaient, non sans murmurer, suivi leur
-heureux capitaine.
-<span class="sidenote" title="En marge">Raisons qu'on pouvait faire valoir auprès d'eux pour les
-détacher de Napoléon.</span>
-Mais aujourd'hui que l'édifice des dotations, qui
-s'étendait comme l'édifice colossal de l'Empire de Rome à Lubeck,
-venait de s'écrouler, aujourd'hui que la gloire n'était plus cette
-gloire éclatante qu'on recueille <span class="pagenum"><a id="page677" name="page677"></a>(p. 677)</span> à la suite de la victoire,
-mais cette gloire vertueuse et amère qu'on recueille à la suite de
-défaites héroïquement supportées, il n'était pas impossible par
-d'adroites menées de convertir les murmures en clameurs, les clameurs
-en sédition militaire. D'ailleurs on avait de fort bonnes raisons à
-donner aux gens de guerre, déjà persuadés par leurs souffrances, pour
-les engager à quitter le plus exigeant des maîtres. Il ne s'agissait
-pas en effet d'abandonner Napoléon pour l'étranger, ou même pour les
-Bourbons, ce qui aurait inspiré aux uns d'honnêtes scrupules, aux
-autres de profondes répugnances, mais de l'abandonner pour se rallier
-au gouvernement provisoire qui venait de surgir des malheurs mêmes que
-Napoléon avait attirés sur la France. Ce gouvernement après tout, ce
-n'étaient ni les étrangers ni les Bourbons, bien que les étrangers
-pussent être son appui et les Bourbons sa fin, c'était la réunion des
-hommes les plus considérables du régime impérial, qui, au milieu de
-Paris déserté par la femme et les frères de Napoléon, découvert par
-une fausse man&oelig;uvre de sa part, et envahi par l'ennemi, s'étaient
-concertés pour sauver le pays, le réconcilier avec l'Europe, et faire
-cesser une lutte désastreuse et désormais inutile. Tant que Napoléon
-avait représenté le sol et l'avait défendu, quelque coupable qu'il pût
-être, on devait s'attacher opiniâtrement à lui; mais maintenant qu'à
-la suite d'une fatale complication de fautes et de revers, il était
-vaincu, et ne pouvait plus rien pour la France, que la ruiner
-peut-être par la prolongation d'une guerre calamiteuse, n'était-il
-pas légitime de se séparer <span class="pagenum"><a id="page678" name="page678"></a>(p. 678)</span> d'un homme en qui ne se
-personnifiait plus le salut du pays, bien qu'en lui se personnifiât
-encore la gloire de nos armes, et de se rallier autour d'un
-gouvernement qui, sans parti pris d'imposer telles ou telles
-institutions, telle ou telle dynastie, faisait appel aux bons citoyens
-pour qu'ils l'aidassent à tirer le pays d'une crise épouvantable, sauf
-à voir ensuite (son titre provisoire l'indiquait assez) sous quelles
-lois, sous quelle famille souveraine, on placerait définitivement la
-France affranchie et sauvée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Outre les griefs généraux, beaucoup de chefs de l'armée
-avaient contre Napoléon des griefs particuliers.</span>
-Des idées si sages devaient avoir accès auprès de tous les hommes
-sensés, et à plus forte raison auprès d'hommes dégoûtés, épuisés,
-soucieux pour leurs intérêts, comme l'étaient les chefs de l'armée,
-ayant pour la plupart outre les griefs généraux des griefs
-particuliers, car Napoléon avait eu plus d'un de ses lieutenants à
-redresser, notamment pendant la dernière campagne, et il l'avait fait
-avec la brusquerie d'un caractère impétueux et absolu. Pourtant, il
-faut dire à leur honneur que devant l'ennemi aucun d'eux n'avait
-fléchi, et que les plus fatigués, les plus mécontents avaient été
-souvent les plus braves. Mais il y a terme à tout, même au dévouement,
-surtout quand on n'en voit plus la cause légitime, et qu'on se croit
-sacrifié aux passions d'un maître insensé. Or, Napoléon ne devait plus
-paraître autre chose à des hommes qui étaient persuadés qu'il avait
-toujours pu faire la paix, et qu'il ne l'avait jamais voulu. Il lui
-arrivait ce qui arrive à ceux qui ne disent pas constamment la vérité,
-c'est qu'on ne les croit plus alors même qu'ils la disent. Napoléon
-avait été coupable de ne <span class="pagenum"><a id="page679" name="page679"></a>(p. 679)</span> pas conclure la paix à Prague,
-imprudent de ne pas la conclure à Francfort, mais à Châtillon il était
-honorable à lui de ne l'avoir pas acceptée, à Fontainebleau il était
-héroïque de vouloir prolonger la guerre pour tirer Paris des mains de
-l'ennemi. Mais on ne croyait rien de tout cela, et le chagrin, le
-noble chagrin de M. de Caulaincourt était presque devenu pour Napoléon
-une calomnie. Les regrets que M. de Caulaincourt exprimait d'avoir vu
-la paix tant de fois repoussée, faisaient supposer que récemment
-encore, notamment à Châtillon, la paix avait été honorablement
-possible, et follement refusée. On ne voyait plus dans Napoléon qu'un
-fou furieux, des mains duquel il fallait tout de suite et à tout prix
-tirer la France et soi-même.</p>
-
-<p>Dans les rangs inférieurs de l'armée, il existait quelquefois le
-sentiment violent de la fatigue physique, mais un jour de soleil, un
-bon repas, une heure de repos, la vue de Napoléon, suffisaient pour le
-faire disparaître. C'était parmi les chefs que se manifestait la plus
-dangereuse des fatigues, la fatigue morale, et elle était
-proportionnée au grade, c'est-à-dire à la prévoyance. Grande chez les
-généraux, elle était extrême chez les maréchaux.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Dispositions personnelles du maréchal Marmont, qui
-l'avaient fait choisir comme but de toutes les menées.</span>
-Il y en avait un, entre tous, celui peut-être qu'on en aurait le moins
-soupçonné, que M. de Talleyrand, avec son aptitude à démêler le côté
-faible des c&oelig;urs, avait d'avance désigné du doigt comme l'homme qui
-céderait le plus tôt aux bonnes et aux mauvaises raisons qu'on pouvait
-employer pour détacher de Napoléon ses lieutenants les plus intimes,
-et celui-là n'était autre que le maréchal Marmont. Cet officier,
-<span class="pagenum"><a id="page680" name="page680"></a>(p. 680)</span> que Napoléon avait créé maréchal et duc, par complaisance
-d'ancien condisciple bien plus que par estime pour ses talents, ne se
-croyait pas sous le régime impérial apprécié à sa juste valeur, porté
-à sa véritable place, et il est vrai qu'en goûtant sa personne, en
-estimant son brillant courage, Napoléon ne faisait aucun cas de sa
-capacité. Cet esprit présomptueux et incomplet, à demi ouvert, à demi
-appliqué, croyant approfondir ce qu'il pénétrait à peine, voulant
-partout le premier rôle, et tout au plus capable du second, n'ayant
-pas assez de supériorité pour diriger, pas assez de modestie pour
-obéir, était antipathique à Napoléon, qui lui préférait de beaucoup
-l'esprit simple, solide, même un peu borné, mais ponctuel et énergique
-dans l'obéissance, de plusieurs de ses maréchaux. Aussi avait-il placé
-au-dessus de Marmont bien des hommes au-dessus desquels Marmont
-croyait être. Marmont en outre avait commis à Craonne une faute grave,
-qui cependant ne lui avait pas attiré tous les reproches qu'il aurait
-mérités, et il en voulait à Napoléon au lieu de s'en vouloir à
-lui-même. Ces misères de la vanité, M. de Talleyrand les avait
-parfaitement démêlées dans l'entretien qu'il avait eu avec Marmont le
-30 mars au soir, et il avait désigné ce maréchal comme le but auquel
-devaient tendre toutes les séductions. La vanité mécontente est en
-effet, dans les moments de crise, un but vers lequel l'intrigue peut
-se diriger avec grande probabilité de succès. Ajoutez que Marmont
-avait dans la circonstance présente une position qui devait, autant
-que son caractère, attirer sur lui les <span class="pagenum"><a id="page681" name="page681"></a>(p. 681)</span> efforts des
-séducteurs. Il venait de défendre Paris avec éclat, s'était attribué
-tout l'honneur de cette défense, bien que la moitié en revînt de droit
-au maréchal Mortier. Il était enfin avec son corps d'armée placé sur
-l'Essonne, il couvrait le rassemblement qui se formait à
-Fontainebleau, et le faire passer du côté du gouvernement provisoire,
-c'était décider la question que le génie et le caractère indomptables
-de Napoléon semblaient rendre douteuse encore.
-<span class="sidenote" title="En marge">Émissaires envoyés à Marmont et à divers chefs de l'armée.</span>
-On avait cherché un
-intermédiaire qu'on pût employer en cette occasion, et on en avait
-trouvé un parfaitement choisi, dans la personne d'un ancien ami, d'un
-ancien aide de camp de Marmont, de M. de Montessuy, qui avait jadis
-quitté l'armée pour la finance et honorablement réussi dans cette
-nouvelle carrière, qui partageait toutes les idées saines de la haute
-bourgeoisie sur le despotisme impérial et sur la guerre, qui avait
-enfin sur Marmont l'influence qu'ont souvent les aides de camp sur
-leurs généraux, influence consistant à connaître leurs faiblesses et à
-savoir s'en servir. On chargea M. de Montessuy de lettres des
-principaux personnages du nouveau gouvernement, tant pour Marmont que
-pour d'autres chefs de l'armée, et on l'envoya à Essonne. À ce moyen
-on en ajouta un autre non moins efficace. Depuis que Napoléon, retiré
-à Fontainebleau, avait paru y concentrer ses forces, on avait
-transporté une partie de l'armée coalisée sur la rive gauche de la
-Seine. On avait réuni à Paris et dans les environs les réserves des
-alliés, plus le corps de Bulow employé d'abord au blocus de Châlons,
-et on avait rangé entre <span class="pagenum"><a id="page682" name="page682"></a>(p. 682)</span> Juvisy, Choisy-le-Roi, Longjumeau,
-Montlhéry, une portion notable des troupes de la coalition. On avait
-établi non loin d'Essonne le quartier général du prince de
-Schwarzenberg, pour que le généralissime se tînt prêt à profiter des
-premières faiblesses de Marmont. Marmont ne fut pas le seul objet de
-ces menées; on expédia auprès du maréchal Oudinot un officier de ses
-parents, on fit écrire par Beurnonville à son ami le maréchal
-Macdonald, on dépêcha enfin à Fontainebleau une quantité d'émissaires
-qui étaient militaires pour la plupart, et que le désir ardent d'avoir
-des nouvelles devait faire accueillir par la curiosité, la fatigue ou
-l'infidélité.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Langage dicté à ces émissaires.</span>
-Le thème développé dans toutes les communications écrites ou verbales,
-c'est qu'on appartenait au pays et non à un homme, que cet homme avait
-perdu la France, que si, après l'avoir compromise, il avait les moyens
-de la sauver, on devrait peut-être se dévouer encore à lui, mais qu'il
-ne pouvait plus rien que répandre inutilement un sang généreux déjà
-versé à trop grands flots; que l'Europe était résolue à ne plus
-traiter avec lui, et qu'à tout gouvernement, excepté au sien, elle
-serait prête à concéder des conditions honorables; qu'il fallait donc,
-sans plus tarder, se rattacher au gouvernement provisoire, avec lequel
-l'Europe était disposée à traiter; qu'en se rattachant à ce
-gouvernement on lui donnerait de la force, de l'autorité, tous les
-moyens en un mot de se faire respecter, soit des monarques coalisés,
-soit des Bourbons contre lesquels on voulait, en les rappelant,
-prendre des précautions légales. Enfin à ces raisons parfaitement
-<span class="pagenum"><a id="page683" name="page683"></a>(p. 683)</span> sensées et honnêtes, on en devait ajouter de moins élevées,
-quoique avouables, c'est que les Bourbons, dont le retour était
-prochain, accueilleraient à bras ouverts les militaires qui
-reviendraient à eux, et particulièrement ceux qui se prononceraient
-les premiers.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La présence de M. de Caulaincourt à Paris, et ses
-fréquentes entrevues avec Alexandre donnant de l'ombrage, on l'oblige
-à partir pour Fontainebleau.</span>
-Indépendamment de ces menées, les auteurs principaux de la nouvelle
-révolution avaient eu soin de faire partir de Paris M. de
-Caulaincourt, car ce personnage, admis auprès d'Alexandre aussi
-intimement que lorsqu'il représentait à Saint-Pétersbourg le vainqueur
-d'Austerlitz et de Friedland, les offusquait par sa présence autant
-que les avait offusqués naguère le congrès de Châtillon. En effet,
-tant qu'on semblait négocier avec l'Empereur déchu, rien n'était sûr à
-leurs yeux, et ils avaient fait sentir au czar qu'il n'était ni sage
-ni généreux de les engager à se compromettre davantage, s'il restait
-quelque chance de rapprochement avec Napoléon. Alexandre l'avait
-compris, et bien que par un sentiment de pure bonté il lui en coûtât
-de dire la vérité tout entière à M. de Caulaincourt, il avait fini par
-le décourager complétement, afin de le contraindre à quitter Paris
-sans être obligé de lui en donner l'ordre. M. de Caulaincourt lui
-répétant sans cesse qu'il était dupe d'intrigants, de gens de parti
-qui le trompaient sur les sentiments de la France, et que pour vouloir
-pousser son triomphe à bout, il s'exposait peut-être à quelque
-catastrophe qui envelopperait dans un désastre commun la capitale de
-la France et l'armée alliée, Alexandre lui avait dit qu'il n'en
-croyait ni les <span class="pagenum"><a id="page684" name="page684"></a>(p. 684)</span> gens de parti ni les intrigants, mais ses
-propres yeux; que personne ne voulait plus de Napoléon, que la France
-n'était pas moins fatiguée de lui que l'Europe elle-même, qu'il
-fallait donc se soumettre à la nécessité et renoncer à le voir régner;
-qu'on savait bien ce dont il était capable, mais qu'on était prêt, et
-que sous peu on le serait davantage; que ceux qui aimaient Napoléon
-n'avaient plus qu'un service à lui rendre, c'était de l'engager à se
-résigner, et que c'était le seul moyen d'obtenir pour lui un sort
-moins rigoureux.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ses récents entretiens avec l'empereur Alexandre.</span>
-S'appliquant toujours à ménager M. de Caulaincourt,
-Alexandre, en parlant d'un sort moins rigoureux pour Napoléon, avait
-laissé entrevoir qu'il s'agissait pour sa personne d'une retraite
-meilleure, et pour son fils d'un trône sous la régence de
-Marie-Louise. M. de Caulaincourt, quoique peu enclin aux illusions,
-avait alors conçu certaines espérances, et s'était dit que ce trône
-serait peut-être celui de France, accordé au Roi de Rome sous la
-tutelle de sa mère. Prêt à se rendre à Fontainebleau, il avait tenté
-un dernier effort auprès du prince de Schwarzenberg, qui, en qualité
-de représentant du beau-père de Napoléon, d'ancien négociateur du
-mariage de Marie-Louise, devait être un peu plus disposé à ménager
-sinon Napoléon lui-même, au moins sa dynastie. Mais M. de Caulaincourt
-l'avait trouvé encore plus décourageant qu'Alexandre, et beaucoup
-moins réservé dans ses termes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Violent colloque avec le prince de Schwarzenberg.</span>
-Le prince de Schwarzenberg, importuné
-de la présence de M. de Caulaincourt et de ses instances, lui avait
-dit qu'il fallait enfin s'expliquer franchement; qu'on ne voulait
-plus de <span class="pagenum"><a id="page685" name="page685"></a>(p. 685)</span> Napoléon ni des siens; que l'Autriche avait lutté
-pour lui jusqu'au bout, que dans le désir de faire naître une dernière
-occasion de rapprochement elle avait imaginé l'armistice de Lusigny,
-qu'au lieu de répondre à ses intentions paternelles, Napoléon avait
-écrit à son beau-père une lettre offensante pour ce monarque, car elle
-le supposait prêt à tromper ses alliés, et dangereuse pour l'Europe si
-la cour d'Autriche avait été capable de se laisser séduire; qu'à
-partir de ce jour l'empereur François profondément blessé avait
-entièrement adhéré à l'idée de ne plus traiter avec Napoléon, qu'on
-avait dans cette idée tenté l'opération hasardeuse de marcher sur
-Paris, qu'on y avait réussi malgré les dangers attachés à une
-semblable entreprise, et qu'on ne resterait certainement pas
-au-dessous de sa bonne fortune; qu'on ne voulait donc plus de Napoléon
-à aucun prix; que trouvant d'ailleurs la France du même avis, il ne
-voyait pas pourquoi on s'arrêterait dans une voie qui était la seule
-vraiment sûre, car il n'y avait de repos à espérer qu'en se
-débarrassant de l'homme qui depuis dix-huit ans bouleversait le monde;
-que pour ce qui concernait sa femme et son fils, c'était une chimère
-de chercher à les faire régner, que ni l'un ni l'autre ne le
-pouvaient; que l'Autriche au surplus ne voulait pas en assumer la
-responsabilité; que ce serait ou le gouvernement de Napoléon continué
-sous un nom supposé, ou le plus faible, le plus impuissant des
-gouvernements, qui ne donnerait ni repos à la France, ni sécurité à
-l'Europe; qu'il fallait donc en prendre son parti, et que lui, M. de
-Caulaincourt, au lieu de solliciter vainement des gens qui
-l'écoutaient <span class="pagenum"><a id="page686" name="page686"></a>(p. 686)</span> avec le visage attentif par politesse, et
-l'oreille fermée par devoir, ferait mieux d'aller dire la vérité à
-Napoléon, et en le décidant à se résigner à son sort, terminer pour
-lui, pour la France, pour tout le monde, une douloureuse et trop
-longue agonie.</p>
-
-<p>Irrité par cette rude franchise, M. de Caulaincourt qui aimait
-beaucoup aussi à dire la vérité sans ménagements, demanda au prince de
-Schwarzenberg, s'il n'était pas étonnant que, lui ministre du
-beau-père de Napoléon, affectât d'être contre Napoléon le plus décidé
-des représentants de l'Europe; que, lui naguère l'humble solliciteur
-du mariage de Marie-Louise, fût aujourd'hui le contempteur le plus
-hautain de ce mariage et des devoirs moraux qui en résultaient; que,
-lui le lieutenant si empressé et si bien récompensé de l'empereur des
-Français dans la campagne de Russie, se montrât si sévère pour ses
-entreprises guerrières; qu'il oubliât enfin si tôt, après avoir eu des
-occasions si récentes de s'en souvenir, ce qu'étaient l'armée
-française et son chef?&mdash;Vous supposez peut-être, ajouta fièrement M.
-de Caulaincourt, que parce que moi, constant apôtre de la paix, je
-suis ici en suppliant pour avoir cette paix que je désirais après
-Wagram, après Dresde comme à présent, vous supposez que mon attitude
-est celle du maître que je sers! Vous vous trompez. Son génie est
-aussi indomptable que jamais. Il est de plus exaspéré. Ses soldats
-partagent ses ressentiments, et si les Autrichiens ont pu, en ayant
-l'ennemi dans leur capitale, livrer encore les batailles d'Essling et
-de Wagram, les Français ne feront pas moins pour arracher leur patrie
-aux mains de <span class="pagenum"><a id="page687" name="page687"></a>(p. 687)</span> l'étranger, et, après tout, il n'y a pas si
-grand orgueil à croire que les Français valent les Autrichiens, et
-Napoléon l'archiduc Charles!&mdash;</p>
-
-<p>Un peu ramené par la rudesse de M. de Caulaincourt, le prince de
-Schwarzenberg lui répondit qu'il n'avait jamais oublié ce qu'il devait
-personnellement à Napoléon, mais qu'il y avait quelqu'un à qui il
-devait davantage, c'était son propre souverain; que le mariage de
-Marie-Louise, il l'avait désiré, demandé même, qu'il n'en
-méconnaissait pas la valeur, qu'il y voyait un lien, mais pas une
-chaîne; qu'en considération de ce lien, l'Autriche avait tout fait en
-1813 et en 1814 pour éclairer Napoléon et l'amener à des résolutions
-modérées, qu'elle n'y avait pas réussi, et qu'il devait y avoir terme
-à tout, même aux ménagements de la parenté; que quant aux actes de
-désespoir, on en prévoyait de redoutables de la part d'un homme de
-génie commandant l'armée française, mais qu'on était préparé, qu'on se
-battrait aussi en désespérés; que si pour les Français il s'agissait
-d'arracher leur patrie aux mains de l'étranger, il s'agissait pour
-toutes les puissances d'arracher leur indépendance aux mains d'un
-dominateur impitoyable; qu'on avait été esclave, qu'on ne voulait plus
-l'être; que s'il fallait sortir de Paris, on en sortirait, mais qu'on
-y rentrerait, et que les alliés ne seraient pas moins dévoués à leur
-indépendance que les Français à l'intégrité de leur sol.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Vues évidentes de l'Autriche.</span>
-Il est évident que si l'Autriche, par convenance et par prudence,
-avait voulu ménager Napoléon en 1813, et s'était contentée, en lui
-offrant la paix de Prague, de mettre des bornes à sa domination
-<span class="pagenum"><a id="page688" name="page688"></a>(p. 688)</span> absolue sur l'Europe, que si à Francfort elle avait encore,
-par convenance et prudence, offert de lui laisser la France avec le
-Rhin et les Alpes, et que si en dernier lieu à Châtillon, pour éviter
-les hasards de la marche sur Paris, elle avait offert de lui laisser
-la France de 1790, il est évident qu'aujourd'hui, croyant avoir
-surmonté tous les dangers, et satisfait à toutes les convenances,
-l'Autriche aimait mieux en finir d'un gendre insupportable, et surtout
-recueillir tous les fruits de la commune victoire, fruits pour elle
-inespérés et immenses, car en ôtant à la France les Pays-Bas et les
-provinces du Rhin et en y renonçant pour elle-même, elle aurait en
-échange la ligne de l'Inn, le Tyrol, et enfin l'Italie. Le plaisir
-fort douteux pour elle, et en beaucoup de cas très-embarrassant, de
-voir une archiduchesse demeurer Régente de France, ne valait pas le
-danger de voir son terrible gendre ressaisir le sceptre, et elle
-préférait donner à cette archiduchesse une indemnité en Italie, même à
-ses dépens, que de la laisser à Paris pour y garder la place de
-Napoléon. Ce calcul, fort naturel, ne prouvait pas que François II fût
-mauvais père; il prouvait que ce prince aimait mieux l'intérêt de ses
-peuples que celui de sa fille, et on ne peut pas dire qu'il manquât
-ainsi à ses véritables devoirs.</p>
-
-<p>C'est là ce qui expliquait le peu d'appui que la cause de Napoléon
-trouvait auprès du prince de Schwarzenberg, représentant beaucoup trop
-franc d'une politique que M. de Metternich, s'il eût été à Paris en ce
-moment, eût suivie avec plus de ménagement, mais avec autant de
-constance. M. de <span class="pagenum"><a id="page689" name="page689"></a>(p. 689)</span> Caulaincourt, convaincu par tout ce qu'il
-avait vu et fait pendant ces trois jours, qu'il ne ramènerait personne
-à Napoléon, ni parmi les serviteurs les plus éminents de l'Empire, ni
-parmi les représentants des souverains alliés, voulut cependant voir
-l'empereur Alexandre encore une fois, afin de savoir si la personne de
-Napoléon étant sacrifiée, il ne resterait pas du moins quelque chance
-pour sa dynastie.
-<span class="sidenote" title="En marge">Entretien de M. de Caulaincourt avec Alexandre, avant de
-quitter Paris.</span>
-Alexandre le reçut avec la même bonté, mais en lui
-répétant à peu près ce qu'il lui avait dit de la nécessité d'aller à
-Fontainebleau conseiller un grand et dernier sacrifice.&mdash;Partez, lui
-dit-il, partez, car on me demande à chaque instant votre renvoi; on me
-dit que votre présence intimide beaucoup de gens et leur fait craindre
-de notre part un retour vers Napoléon. Je finirai par être obligé de
-vous éloigner, car ni mes alliés ni moi ne voulons autoriser de
-pareilles suppositions. Je n'ai aucun ressentiment, croyez-le.
-Napoléon est malheureux, et dès cet instant, je lui pardonne le mal
-qu'il a fait à la Russie. Mais la France, l'Europe ont besoin de
-repos, et avec lui elles n'en auront jamais. Nous sommes
-irrévocablement fixés sur ce point. Qu'il réclame ce qu'il voudra pour
-sa personne: il n'est pas de retraite qu'on ne soit disposé à lui
-accorder. S'il veut même accepter la main que je lui tends, qu'il
-vienne dans mes États, et il y recevra une magnifique, et, ce qui vaut
-mieux, une cordiale hospitalité. Nous donnerons lui et moi un grand
-exemple à l'univers, moi en offrant, lui en acceptant cet asile. Mais
-il n'y a plus d'autre base possible de négociation que son
-abdication. Partez donc, et <span class="pagenum"><a id="page690" name="page690"></a>(p. 690)</span> revenez au plus tôt avec
-l'autorisation de traiter aux seules conditions que nous puissions
-admettre.&mdash;</p>
-
-<p>M. de Caulaincourt chercha à savoir si en abdiquant Napoléon sauverait
-le trône de son fils. Alexandre refusa de s'expliquer, affirma
-toutefois que la question relative aux Bourbons n'était pas résolue
-irrévocablement, bien que tout semblât tendre vers eux, montra
-toujours la même froideur à leur égard, et insista de nouveau pour que
-M. de Caulaincourt s'occupât le plus promptement possible du sort
-personnel de Napoléon. M. de Caulaincourt, voulant jeter la sonde,
-demanda si en ôtant à Napoléon la France, on lui donnerait la Toscane
-en indemnité.&mdash;La Toscane! repartit Alexandre. Quoique ce soit bien
-peu de chose en comparaison de l'Empire français, pouvez-vous croire
-que les puissances laissent Napoléon sur le continent, et que
-l'Autriche le souffre en Italie? C'est impossible.&mdash;Mais Parme,
-Lucques, reprit M. de Caulaincourt.&mdash;Non, non, rien sur le continent,
-répéta Alexandre; une île, soit... la Corse, peut-être...&mdash;Mais la
-Corse est à la France, répliqua M. de Caulaincourt, et Napoléon ne
-peut consentir à recevoir une de ses dépouilles.&mdash;Eh bien, l'île
-d'Elbe, ajouta Alexandre; mais partez, amenez votre maître à une
-résignation nécessaire, et nous verrons. Tout ce qui sera convenable
-et honorable sera fait. Je n'ai pas oublié ce qui est dû à un homme si
-grand et si malheureux.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Départ de M. de Caulaincourt pour Fontainebleau.</span>
-M. de Caulaincourt partit sur ces paroles, convaincu que sans un
-prodige militaire il n'y avait absolument rien à espérer pour
-Napoléon, et presque <span class="pagenum"><a id="page691" name="page691"></a>(p. 691)</span> rien pour son fils, et que le devoir
-était de lui faire connaître la vérité. Il se mit en route le 2 avril
-au soir, au moment où la déchéance allait être prononcée, et certain
-qu'elle le serait dans quelques heures. Il arriva au milieu de la nuit
-à Fontainebleau.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Pensées et projets de Napoléon à Fontainebleau.</span>
-Tandis qu'à Paris M. de Caulaincourt s'efforçait en vain de raffermir
-les fidélités chancelantes, et d'arrêter les souverains dans leurs
-résolutions extrêmes, Napoléon à Fontainebleau n'avait pas perdu le
-temps. Les doléances ne convenaient pas plus à son grand caractère,
-que les illusions à son grand esprit. Si quelquefois il se livrait aux
-illusions, c'était comme une excuse ou un encouragement qu'il se
-donnait à lui-même dans ses desseins téméraires, et sans en être tout
-à fait dupe. Dans le malheur, il ne craignait pas d'ouvrir entièrement
-les yeux à la vérité, et savait la voir sans pâlir. Quoiqu'il fût hors
-de Paris, il avait presque deviné ce qui s'y passait; il avait prévu
-que les souverains chercheraient à tirer les dernières conséquences de
-leur triomphe, que le Sénat l'abandonnerait, et que pour conjurer ce
-double danger, un grand événement militaire était la seule ressource.
-Aussi, dès son retour à Fontainebleau avait-il pris ses cartes et ses
-états de troupes, et saisissant d'un coup d'&oelig;il sûr la belle mais
-terrible chance que la fortune semblait lui ménager encore, avait-il
-résolu de ne pas la laisser échapper.</p>
-
-<p>Les coalisés, après avoir perdu en morts ou blessés environ 12 mille
-hommes sous les murs de Paris, et après avoir attiré à eux le corps de
-Bulow, comptaient encore 180 mille combattants. Napoléon <span class="pagenum"><a id="page692" name="page692"></a>(p. 692)</span> en
-ajoutant à ce qu'il amenait les corps des maréchaux Mortier et
-Marmont, et quelques troupes des bords de l'Yonne et de la Seine, n'en
-avait pas moins de 70 mille. La disproportion était énorme, mais la
-passion de l'armée (nous parlons de la passion qui régnait dans les
-rangs inférieurs), le génie de Napoléon, les circonstances locales,
-pouvaient compenser cette infériorité numérique, et tout faisait
-présager une immense catastrophe, pour la capitale ou pour la
-coalition. Quand on songe au prix du succès, si on avait triomphé, à
-la France rétablie d'un seul coup dans sa grandeur, (il s'agit ici de
-sa grandeur désirable et non de sa grandeur folle, de la ligne du Rhin
-et non de celle de l'Elbe), nous n'hésitons pas à dire que le gain
-possible justifiait l'enjeu, toutes les splendeurs de Paris
-eussent-elles succombé dans une journée sanglante. La frontière du
-Rhin valait bien tout ce qui aurait pu périr dans la capitale, et nous
-ne saurions approuver ceux qui ayant suivi Napoléon jusqu'à Moscou, ne
-l'auraient pas suivi cette fois jusqu'à Paris.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Plan extraordinaire de Napoléon pour arracher Paris des
-mains de l'ennemi.</span>
-Quoi qu'il en soit, Napoléon conçut un plan dont le résultat ne lui
-paraissait pas douteux, et dont la postérité jugera le succès au moins
-vraisemblable. Depuis qu'il s'était établi à Fontainebleau pour y
-concentrer ses troupes, les alliés s'étaient partagés en trois masses,
-une de 80 mille hommes sur la gauche de la Seine, entre l'Essonne et
-Paris (voir la carte n<sup>o</sup> 62); une autre dans l'intérieur même de
-Paris, une autre enfin au dehors sur la droite de la Seine. Napoléon
-considérait la situation qu'ils avaient prise comme mortelle pour
-eux, si on savait en <span class="pagenum"><a id="page693" name="page693"></a>(p. 693)</span> profiter. Il voulait franchir
-brusquement l'Essonne avec son armée, refouler les 80 mille hommes de
-Schwarzenberg sur les faubourgs de Paris, faire appel aux Parisiens
-pour qu'ils se joignissent à lui, et, profitant du trouble probable
-des coalisés assaillis à l'improviste, les écraser, soit qu'il entrât
-dans la ville à leur suite, soit qu'il passât brusquement sur la
-droite de la Seine par tous les ponts dont il disposait, et qu'il se
-précipitât sur leur ligne de retraite. Il est en effet probable
-qu'avec les 70 mille hommes réunis sous sa main, Napoléon culbuterait
-les 80 mille hommes qui lui étaient directement opposés, que ceux-ci
-refoulés sur Paris y rentreraient en désordre, que le moindre concours
-des Parisiens convertirait ce désordre en déroute, et que Napoléon les
-suivant à brûle-pourpoint, ou se portant par la droite de la Seine sur
-leur ligne de retraite, placerait la coalition dans une position dont
-elle aurait beaucoup de peine à se tirer, eût-elle à sa tête ce
-qu'elle n'avait pas, le plus grand des capitaines. Il est
-très-probable encore qu'après un tel événement, et aidé des paysans de
-la Bourgogne, de la Champagne, de la Lorraine, qui ne manqueraient pas
-de se jeter sur les vaincus puisqu'ils se jetaient déjà sur les
-vainqueurs, Napoléon aurait bientôt ramené la coalition jusqu'au Rhin.
-S'il se trompait, il nous semble, quant à nous, qu'il valait mieux se
-tromper avec lui ce jour-là, que s'être trompé avec lui à Wilna en
-1812, à Dresde en 1813. Du reste, s'inquiétant peu des dangers de
-Paris, il raisonnait à l'égard de cette capitale comme les Russes à
-l'égard de Moscou, et il pensait qu'on ne pouvait <span class="pagenum"><a id="page694" name="page694"></a>(p. 694)</span> payer d'un
-prix trop élevé l'extermination de l'ennemi qui avait pénétré au
-c&oelig;ur de la France.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Après avoir arrêté son plan, Napoléon passe tout de suite
-aux détails d'exécution, et donne les ordres nécessaires.</span>
-Imperturbable au milieu des situations les plus violentes, et toujours
-passant sur-le-champ de la conception de ses plans aux détails
-d'exécution, il avait donné ses ordres en conséquence. Il avait rangé
-les maréchaux Marmont et Mortier le long de la rivière d'Essonne,
-Marmont à Essonne même, Mortier à Mennecy. Il avait renforcé le corps
-de Marmont de la division Souham, qui comptait au moins six mille
-hommes; remplacé l'artillerie de Marmont et de Mortier, restée en
-partie sous les murs de Paris, et fourni à ces deux maréchaux, au
-moyen des ressources du grand parc, soixante bouches à feu
-parfaitement approvisionnées. Il leur avait prescrit d'entourer
-Corbeil d'ouvrages de campagne, afin de s'en approprier le pont,
-indépendamment de celui de Melun dont il était maître, de manière à
-pouvoir man&oelig;uvrer à volonté sur l'une et l'autre rive de la Seine;
-de réunir à Corbeil tous les approvisionnements de grains répandus en
-abondance sur la droite de cette rivière, et de fabriquer à la
-poudrerie d'Essonne autant de poudre qu'on pourrait. Il avait
-échelonné sa cavalerie dans la direction d'Arpajon, afin de se mettre
-en communication avec Orléans, où il venait d'appeler sa femme, son
-fils, ses frères et ses ministres. Il avait fait avancer la jeune
-garde entre Chailly et Ponthierry, pour ménager de la place aux corps
-d'Oudinot, de Macdonald et de Gérard qui allaient arriver. Enfin il
-avait mandé les troupes qui, sous le général Alix, avaient si bien
-défendu l'Yonne, et prenait <span class="pagenum"><a id="page695" name="page695"></a>(p. 695)</span> ainsi toutes ses dispositions
-pour avoir l'armée entière concentrée derrière l'Essonne dans la
-journée du 4, terme le plus rapproché possible en considérant la
-distance à parcourir de Saint-Dizier à Fontainebleau.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon passe tous les jours ses troupes en revue.</span>
-Chaque jour il
-passait en revue les corps qui rejoignaient, et, sans s'expliquer
-clairement, leur laissait entrevoir une éclatante revanche du revers
-essuyé sous les murs de la capitale. La garde à son aspect poussait
-des cris frénétiques.
-<span class="sidenote" title="En marge">Enthousiasme de la garde impériale.</span>
-Fantassins et cavaliers, agitant les uns leurs
-fusils, les autres leurs sabres, mêlaient au cri ordinaire de <cite>Vive
-l'Empereur</cite>, ce cri bien plus significatif: <cite>À Paris! à Paris!</cite>&mdash;Les
-autres corps de l'armée, plus jeunes et plus sensibles à la
-souffrance, arrivaient quelquefois fatigués et tristes. Mais ils ne
-résistaient pas à la présence de Napoléon, à la vue de son visage tout
-à la fois sombre et inspiré, et, après un peu de repos, recevaient la
-contagion des sentiments dont le foyer ardent était dans la garde
-impériale. Les chefs de l'armée au contraire étaient consternés, et la
-présence de Napoléon les embarrassait, les irritait même, sans les
-ranimer. Ils n'osaient pas contester qu'une dernière et sanglante
-bataille fût un devoir à remplir envers le pays, si on pouvait ainsi
-le sauver, mais ils se récriaient contre l'idée de la livrer dans
-l'intérieur de Paris, si c'était là que Napoléon voulût combattre, ce
-qu'ils ignoraient, mais ce qu'ils répandaient autour d'eux, pour
-rendre ce projet odieux. Leurs aides de camp et leurs complaisants
-tenaient le même langage. Il en était autrement des officiers attachés
-aux troupes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Cet enthousiasme se communique aux rangs inférieurs de
-l'armée.</span>
-Ceux-là ne parlaient que de venger l'honneur des armes,
-et soufflaient <span class="pagenum"><a id="page696" name="page696"></a>(p. 696)</span> leurs passions à leurs soldats. Aussi dès que
-Napoléon se montrait, des transports violents éclataient de toute
-part, et il se manifestait un sentiment commun, non pas de dévouement
-à sa personne, mais d'exaspération contre l'ennemi et contre les
-traîtres qui, disait-on, avaient livré la capitale.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Difficulté de discerner le vrai, à certaines époques et
-dans certaines situations.</span>
-Il y a des jours, tristes jours! où le devoir est obscur, et où les
-c&oelig;urs les plus honnêtes sont perplexes. C'était le cas ici, et on
-pouvait très-sincèrement être d'un avis à Paris, d'un autre avis à
-Fontainebleau. Nous comprenons en effet qu'à Paris on pût, sans
-estimer le Sénat, adhérer à ses résolutions, et préférer la paix, la
-liberté sous l'ancienne dynastie, à la guerre perpétuelle sous un
-gouvernement arbitraire et violent, et qu'à Fontainebleau au
-contraire, pour de braves soldats n'ayant pas à choisir entre deux
-régimes politiques, mais à expulser l'étranger du sol, la seule
-espérance d'écraser la coalition, fût-ce au milieu des ruines de
-Paris, les transportât d'un bouillant enthousiasme. Et, bien que la
-vérité ne dépende pas des lieux, que vérité ici, elle ne soit pas
-mensonge là, il nous semble que la manière de l'envisager peut
-dépendre des situations, et que le devoir peut différer suivant le
-lieu où l'on se trouve. À Paris, de bons citoyens devaient opter pour
-la Charte et pour les Bourbons; des soldats à Fontainebleau, sur une
-simple espérance d'expulser l'ennemi du territoire, devaient exposer
-leur vie encore une fois, et il eût été plus patriotique de mourir
-dans cette journée en avant d'Essonne que jadis à Austerlitz ou à
-Iéna, car on serait mort certainement pour le pays, et on se serait
-<span class="pagenum"><a id="page697" name="page697"></a>(p. 697)</span> dévoué non pas au bonheur, mais au malheur!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de M. de Caulaincourt.</span>
-Du reste, nous le répétons, il était naturel qu'en face d'événements
-si graves les âmes fussent profondément agitées. M. de Caulaincourt
-effectivement les trouva fort émues, et lorsque dans la nuit du 2
-avril il parut à la porte de Napoléon, les oisifs d'état-major qui
-gardaient cette porte l'assaillirent de leurs questions, et le
-supplièrent de dire la vérité à l'Empereur. Ce noble personnage
-n'avait pas besoin d'y être convié. Il exposa simplement, sans détour,
-sans réticence, tout ce qu'il avait vu et entendu pendant son séjour à
-Paris, ne dissimula pas même à Napoléon les colères furieuses dont il
-était l'objet, ni surtout les résolutions extrêmes des souverains à
-son égard, et quoiqu'il n'hésitât jamais à donner un avis, il ne l'osa
-pas cette fois, tant il était difficile de se prononcer, tant le
-moindre conseil était inutile et cruel, seulement à insinuer.
-<span class="sidenote" title="En marge">Accueil que lui fait Napoléon.</span>
-Napoléon
-accueillit M. de Caulaincourt avec une grande douceur et des marques
-visibles de gratitude. Il ne parut ni troublé ni étonné de tout ce
-qu'il entendait. Il avait appris déjà par diverses informations
-quelques-uns des faits rapportés par M. de Caulaincourt, et avait
-deviné les autres. Il connaissait l'institution du gouvernement
-provisoire, même la déchéance, sans les considérants toutefois, et
-notamment les efforts tentés pour renverser sa statue.&mdash;C'est bien
-fait, dit-il à M. de Caulaincourt, il m'arrive là ce que j'ai mérité.
-<span class="sidenote" title="En marge">Froid jugement que porte Napoléon sur les événements de
-Paris.</span>
-Je ne voulais pas de statues, car je savais qu'il n'y a sûreté à les
-recevoir que de la postérité. Pour les conserver de son vivant, il
-faudrait être toujours heureux! Denon a voulu flatter, j'ai eu la
-faiblesse de céder, <span class="pagenum"><a id="page698" name="page698"></a>(p. 698)</span> et vous voyez ce que j'y ai gagné. Mais
-passons à un sujet plus important. Rien ne me surprend dans votre
-récit. Talleyrand se venge de moi, c'est tout simple... Les Bourbons
-me vengeront de lui... Mais tous ces hommes de la révolution qui
-remplissent le Sénat, et parmi lesquels il y a plus d'un régicide,
-sont bien imprudents de se jeter ainsi dans les bras de l'étranger,
-qui les jettera dans les bras des Bourbons. Mais ils sont effrayés,
-ils cherchent leur sûreté où ils peuvent. Quant aux souverains alliés,
-ils veulent abaisser la France. Pourtant ils se comportent envers moi
-peu dignement. J'ai pu détrôner l'empereur François et le roi
-Guillaume, j'ai pu déchaîner les paysans russes contre Alexandre, je
-ne l'ai pas fait. Je me suis conduit à leur égard en souverain, ils se
-conduisent à mon égard en jacobins. Ils donnent là un mauvais exemple.
-Le moins hostile d'entre eux est Alexandre. Il est vengé, et de plus
-il est bon, quoique rusé. Les Autrichiens sont ce que je les ai
-toujours vus, humbles dans l'adversité, insolents et sans c&oelig;ur dans
-la prospérité. Ils m'ont presque forcé de prendre leur fille, et
-maintenant ils agissent comme si cette fille n'était pas la leur.
-Schwarzenberg est tout à l'émigration, Metternich aux Anglais. Mon
-beau-père les laisse faire. Nous verrons s'il leur permettra d'aller
-jusqu'aux dernières extrémités. L'Impératrice espère le contraire.
-Quant aux Anglais et aux Prussiens, ils veulent l'anéantissement de la
-France.
-<span class="sidenote" title="En marge">Ses paroles à M. de Caulaincourt.</span>
-Cependant tout n'est pas fini. On cherche à m'écarter, parce
-qu'on sent que seul je puis relever notre fortune. Je ne tiens pas au
-trône, croyez-le. Né soldat, <span class="pagenum"><a id="page699" name="page699"></a>(p. 699)</span> je puis redevenir citoyen. Vous
-connaissez mes goûts: que me faut-il? Un peu de pain, si je vis; six
-pieds de terre, si je meurs. Il est vrai, j'ai aimé et j'aime la
-gloire... Mais la mienne est à l'abri de la main des hommes... Si je
-désire commander quelques jours encore, c'est pour relever nos armes,
-c'est pour arracher la France à ses implacables ennemis. Vous avez
-bien fait de ne rien signer. Je n'aurais pas souscrit aux conditions
-qu'on vous aurait imposées. Les Bourbons peuvent les accepter
-honorablement; la France qu'on leur offre est celle qu'ils ont faite.
-Moi, je ne le puis pas. Nous sommes soldats, Caulaincourt, qu'importe
-de mourir, si c'est pour une telle cause? D'ailleurs, ne croyez pas
-que la fortune ait prononcé définitivement. Si j'avais mon armée,
-j'aurais déjà attaqué, et tout aurait été fini dans deux heures, car
-l'ennemi <cite>est dans une position à tout perdre</cite>. Quelle gloire si nous
-les chassions, quelle gloire pour les Parisiens d'expulser les
-Cosaques de chez eux, et de les livrer aux paysans de la Bourgogne et
-de la Lorraine, qui les achèveraient! Mais ce n'est qu'un retard.
-Après-demain, j'aurai les corps de Macdonald, d'Oudinot, de Gérard, et
-si on me suit je changerai la face des choses. Les chefs de l'armée
-sont fatigués, mais la masse marchera. <cite>Mes vieilles moustaches de la
-garde</cite> donneront l'exemple, et il n'y aura pas un soldat qui hésite à
-les suivre. En quelques heures, mon cher Caulaincourt, tout peut
-changer... Quelle satisfaction... quelle gloire!...&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon remet au lendemain pour s'expliquer
-définitivement.</span>
-Après ces paroles prononcées avec un mélange de calme et
-d'entraînement communicatif, Napoléon <span class="pagenum"><a id="page700" name="page700"></a>(p. 700)</span> envoya M. de
-Caulaincourt se reposer, et tomba lui-même dans un profond sommeil.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon passe la journée du 3 avril en revues et en
-préparatifs.</span>
-Le lendemain, 3 avril, il passa la journée en revues et en
-préparatifs, et tantôt plongé dans ses réflexions, tantôt le visage
-animé, et la flamme du génie dans les yeux, il semblait plein d'un
-vaste projet dont il était impatient de commencer l'exécution. Les
-troupes en ce moment suprême ne résistaient pas à l'effet de sa
-présence, et quoique épuisées en arrivant, criaient à son aspect:
-<cite>Vive l'Empereur!</cite> avec une sorte de frénésie. Les vieux soldats de la
-garde en leur racontant, avec la crédulité des camps, qu'une indigne
-trahison avait livré Paris, les remplissaient de colère, et elles ne
-manifestaient d'autre désir que d'arracher la capitale de la main des
-traîtres.
-<span class="sidenote" title="En marge">Travail des émissaires de Paris.</span>
-À la vérité, ces sentiments particuliers aux soldats et aux
-officiers des régiments, n'étaient plus, comme nous venons de le dire,
-les mêmes dans les états-majors.
-<span class="sidenote" title="En marge">Leur langage.</span>
-Les émissaires venus de Paris
-s'étaient glissés parmi ces derniers, et avaient prétendu que Napoléon
-étant légalement déchu, ceux qui continuaient de le servir ne
-servaient plus qu'un rebelle, et n'étaient eux-mêmes que des rebelles;
-qu'il était temps de quitter un homme qui avait perdu la France, qui
-les perdrait eux-mêmes s'ils ne se séparaient de lui, et de se rallier
-au gouvernement paternel des Bourbons tout disposé à leur ouvrir les
-bras; qu'avec ce gouvernement seul on aurait la paix, car l'Europe
-était résolue à en finir avec Napoléon et ses adhérents; que l'armée,
-en quittant un camp qui désormais n'était plus que celui de la
-rébellion, conserverait ses grades, pensions et dignités, et jouirait
-enfin, <span class="pagenum"><a id="page701" name="page701"></a>(p. 701)</span> à l'ombre d'un trône tutélaire, de la gloire qu'elle
-avait acquise et qu'on ne lui contestait point, qu'autrement elle
-allait être enveloppée par quatre cent mille ennemis, et détruite
-jusqu'au dernier homme. Ce langage avait facilement pénétré dans l'âme
-fatiguée et soucieuse des principaux chefs, et amené de leur part un
-singulier déchaînement non-seulement contre les fautes politiques de
-Napoléon, fautes trop réelles et trop désastreuses, mais contre ses
-prétendues fautes militaires. Il n'était plus, à les entendre, qu'un
-aventurier, qui avait rencontré une veine heureuse, et en avait abusé
-jusqu'à ce qu'il l'eût épuisée. En 1813, il n'avait commis que des
-bévues, en 1814 également, et tout récemment encore il s'était trompé,
-en allant chercher à Saint-Dizier un ennemi qu'il fallait venir
-chercher à Paris. Maintenant rendu plus extravagant que jamais par le
-malheur, il voulait livrer une dernière bataille, et faire égorger les
-malheureux restes de son armée.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">On fait surtout valoir l'idée d'une bataille livrée dans
-Paris même pour révolter tous les c&oelig;urs.</span>
-Une dernière bataille soit,
-disaient-ils, si c'était pour relever l'honneur des armes, et surtout
-pour sauver la France! Mais, dans sa colère contre les Parisiens,
-Napoléon avait résolu de la livrer au sein même de Paris, apparemment
-pour tuer autant de Parisiens que d'Autrichiens, de Prussiens ou de
-Russes!&mdash;C'était surtout cette allégation d'une bataille dans Paris
-qu'on répandait perfidement, pour rendre plus odieuse encore la
-suprême tentative qui se préparait, et en admettant qu'on ne pouvait
-se refuser à un dernier effort, s'il y avait chance de le rendre utile
-à la France, on demandait avec une épouvante quelquefois feinte,
-<span class="pagenum"><a id="page702" name="page702"></a>(p. 702)</span> quelquefois sincère, s'il ne fallait pas être fou ou barbare
-pour vouloir convertir Paris en un champ de bataille, et fournir ainsi
-aux souverains le prétexte légitime de faire de la capitale de la
-France une nouvelle Moscou!&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Succès des émissaires de Paris dans les états-majors, et
-auprès des chefs de l'armée.</span>
-Ces propos avaient porté l'agitation des états-majors au comble, et,
-tandis qu'une véritable fureur patriotique animait la garde, et de la
-garde passait dans les rangs inférieurs de l'armée, un sentiment tout
-opposé animait les états-majors et les chefs. La journée du 3 avril ne
-fit qu'accroître ce double courant d'idées contraires, sous
-l'influence des communications venues soit de Paris soit des
-avant-postes.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le 4, Napoléon annonce ses projets dans une allocution aux
-troupes.</span>
-Le jour suivant, c'est-à-dire le 4 au matin, Napoléon parut enfin
-décidé à agir. Il s'en expliqua positivement avec M. de Caulaincourt.
-Les corps de Macdonald, d'Oudinot, de Gérard, étaient près d'arriver,
-et en leur accordant cette journée de repos, il comptait pouvoir le
-lendemain 5, ou le surlendemain 6 au plus tard, les porter en ligne,
-et attaquer l'ennemi avec 70 mille combattants. Le succès ne lui
-semblait pas douteux. Il donna de très-grand matin des ordres pour que
-la garde s'ébranlât tout entière, et allât se placer derrière Marmont
-et Mortier sur l'Essonne, à l'effet d'appuyer le mouvement, et de
-laisser la place libre pour les troupes qui arriveraient
-successivement. Après avoir passé en revue les corps qui allaient
-partir, il fit former en cercle autour de lui les officiers et
-sous-officiers, et de sa voix vibrante, il leur adressa ces paroles
-énergiques:</p>
-
-<p>«Soldats, l'ennemi en nous dérobant trois marches, <span class="pagenum"><a id="page703" name="page703"></a>(p. 703)</span> s'est
-rendu maître de Paris. Il faut l'en chasser. D'indignes Français, des
-émigrés, auxquels nous avons eu la faiblesse de pardonner jadis, ont
-fait cause commune avec l'étranger, et ont arboré la cocarde blanche.
-Les lâches! ils recevront le prix de ce nouvel attentat... Jurons de
-vaincre ou de mourir, et de venger l'outrage fait à la patrie et à nos
-armes.»&mdash;Nous le jurons! répondirent avec ardeur ces vieux officiers
-passionnés pour leur drapeau, et ils s'en allèrent répandre la flamme
-dont ils étaient pleins dans les rangs de leurs soldats. Les troupes
-défilèrent en poussant des acclamations fanatiques.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Cris de colère dans les états-majors.</span>
-Cette scène terminée, Napoléon remonta l'escalier du palais, suivi
-d'une foule d'officiers, animés les uns de l'enthousiasme qui venait
-d'éclater, les autres de sentiments tout contraires. Sur-le-champ, on
-se forma en groupe autour des maréchaux, et là il n'y eut qu'un cri,
-c'est que la résolution de jouer leur existence et celle de la France
-dans une dernière folie, était évidemment prise, et que c'était le cas
-de l'empêcher en se prononçant contre un pareil acte de démence. Tous
-furent de cet avis, mais c'était à qui ne dirait pas les premiers
-mots. Les aides de camp entourèrent les généraux, les généraux les
-maréchaux, et, s'excitant les uns les autres, ils demandèrent bientôt
-que leurs chefs refusassent l'obéissance.
-<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée du maréchal Macdonald, et dispositions personnelles
-de ce maréchal.</span>
-Le maréchal Macdonald
-arrivait à peine, car il n'avait pas quitté son corps. Il descendait
-de cheval couvert de la boue des grandes routes, et on venait de lui
-remettre une lettre de Beurnonville, portant l'adresse erronée que
-voici: <span class="pagenum"><a id="page704" name="page704"></a>(p. 704)</span> <cite>À M. le maréchal Macdonald, duc de Raguse.</cite>&mdash;Marmont,
-à qui le titre de duc de Raguse, inscrit sur l'adresse, avait fait
-parvenir la lettre en question, l'avait lue, et ayant reconnu qu'elle
-était destinée au maréchal Macdonald, la lui avait renvoyée. Cette
-lettre conjurait Macdonald, au nom de l'amitié, au nom de sa famille
-exposée à périr au milieu des flammes de la capitale, et à laquelle il
-était tendrement attaché, de se séparer du tyran qui n'était plus
-qu'un rebelle, pour se donner au gouvernement légitime des Bourbons
-qui allaient rentrer en France la paix dans une main, la liberté dans
-l'autre.&mdash;Macdonald avait conservé dans le c&oelig;ur les sentiments de
-l'armée du Rhin, il était irrité de ce qu'il avait vu et souffert dans
-les deux dernières campagnes, et il aimait ses enfants avec passion.
-On venait de lui donner de leurs nouvelles et de lui apprendre qu'ils
-étaient dans Paris. Il en eut l'âme navrée. On l'entoura, on lui dit
-qu'il devait se joindre aux maréchaux ses collègues, et contribuer à
-mettre fin à un règne odieux et insensé. Il le promit, et demanda
-seulement le temps d'aller revêtir un costume plus convenable. On
-était arrivé ainsi jusqu'à la porte du cabinet de Napoléon, et on
-s'anima jusqu'à ne plus vouloir quitter l'antichambre, dans
-l'intention de veiller sur les maréchaux et de les défendre si, à la
-suite de la scène qui se préparait, l'Empereur voulait les faire
-arrêter. Il y eut même dans cette espèce d'émeute quelques officiers
-assez égarés pour s'écrier qu'au besoin il fallait se débarrasser de
-la personne de Napoléon<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Lien vers la note 21"><span class="smaller">[21]</span></a>. En un <span class="pagenum"><a id="page705" name="page705"></a>(p. 705)</span> mot, c'était le spectacle
-d'une de ces révoltes de la soldatesque dont l'empire romain avait
-fourni autrefois de si odieux exemples, et c'était bien, il faut le
-reconnaître, une digne fin de ce règne si déplorablement guerrier, que
-de s'achever au milieu d'une sédition militaire!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les maréchaux suivent Napoléon dans son cabinet, en
-compagnie de quelques personnages éminents.</span>
-Les maréchaux entrèrent: c'étaient Lefebvre, Oudinot, Ney. Macdonald
-allait les rejoindre. Ils trouvèrent autour de Napoléon le
-major-général Berthier, les ducs de Bassano et de Vicence, et quelques
-autres personnages éminents. Napoléon venait de se débarrasser de son
-chapeau, de son épée, et marchait, parlait dans son cabinet avec une
-véhémence plus qu'ordinaire. Les maréchaux étaient tristes,
-embarrassés, n'osant pas proférer une parole.
-<span class="sidenote" title="En marge">Paroles que leur adresse Napoléon.</span>
-Devinant ce que cachait
-leur silence et voulant les forcer à le rompre, Napoléon les
-questionna, leur demanda s'ils avaient des nouvelles de Paris, à quoi
-ils répondirent qu'ils en avaient, et de bien fâcheuses. Puis il leur
-demanda ce qu'ils pensaient.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Leur réponse malveillante et timide.</span>
-Tout ce qui était arrivé, dirent-ils,
-était bien douloureux, bien déplorable, et ce qu'il y avait de plus
-désolant, c'est qu'on ne voyait pas la fin de cette cruelle
-situation.&mdash;La fin, repartit Napoléon, elle dépend de nous. Vous voyez
-ces braves soldats, qui n'ont ni grades ni dotations à sauver, ils ne
-songent qu'à marcher, qu'à mourir pour arracher la France aux mains de
-l'étranger. Il faut les suivre. Les coalisés sont partagés entre les
-deux rives de la Seine dont nous avons les ponts principaux, et
-<span class="pagenum"><a id="page706" name="page706"></a>(p. 706)</span> dispersés dans une ville immense. Vigoureusement abordés dans
-cette position, ils sont perdus. Le peuple parisien est frémissant, il
-ne les laissera pas partir sans les poursuivre, et les paysans les
-achèveront. Sans doute, ils peuvent revenir: mais Eugène est de retour
-d'Italie avec trente-six mille hommes; Augereau en a trente, Suchet
-vingt, Soult quarante. Je vais attirer à moi la plus grande partie de
-ces forces; j'ai soixante-dix mille hommes ici, et avec cette masse,
-je jetterai dans le Rhin tout ce qui sera sorti de Paris et voudra y
-rentrer. Nous sauverons la France, nous vengerons notre honneur, et
-alors j'accepterai une paix modérée. Que faut-il pour tout cela? Un
-dernier effort, qui vous permettra de jouir en repos de vingt-cinq
-années de travaux.&mdash;</p>
-
-<p>Ces raisons, quoique frappantes, ne parurent pas être du goût des
-assistants. Ils objectèrent à Napoléon que, s'il était légitime de
-vouloir livrer une dernière bataille, dans le cas toutefois où elle
-pourrait être utile et ne serait pas l'occasion d'une irrémédiable
-catastrophe, il était affreux de la livrer dans Paris, et de faire de
-notre capitale une autre Moscou. Napoléon répondit à cette objection
-qu'on le calomniait quand on prétendait qu'il voulait se venger des
-Parisiens, qu'il ne cherchait pas à faire de Paris un champ de
-bataille, mais qu'il prenait l'ennemi là où la Providence le lui
-livrait, et que dans la position où étaient les coalisés, ils seraient
-nécessairement détruits.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon leur demande s'ils veulent vivre sous les
-Bourbons?</span>
-S'adressant alors à Lefebvre, à Oudinot, à
-Ney, il leur demanda si leur désir était de vivre sous les Bourbons? À
-cette question, ils poussèrent de vives exclamations. Lefebvre,
-<span class="pagenum"><a id="page707" name="page707"></a>(p. 707)</span> avec la violence d'un vieux jacobin, affirma qu'il ne le
-voulait point, et il était sincère.
-<span class="sidenote" title="En marge">Vive dénégation de leur part.</span>
-Ney s'en exprima avec une
-incroyable véhémence, et dit que jamais ses enfants ne pourraient
-trouver sous les Bourbons ni bien-être ni même sûreté, et que le seul
-souverain désirable pour eux était le Roi de Rome.&mdash;Eh bien, reprit
-Napoléon, croyez-vous qu'en abdiquant je vous assurerais à vous et à
-vos enfants l'avantage de vivre sous mon fils?
-<span class="sidenote" title="En marge">Vivre sous le fils de Napoléon, semble leur désir secret.</span>
-Ne voyez-vous pas tout
-ce qu'il y a de ruse et de mensonge dans cette idée d'une régence au
-profit du Roi de Rome, imaginée pour vous séparer de moi, et pour nous
-perdre en nous divisant? Ma femme, mon fils, ne se soutiendraient pas
-une heure, vous auriez une anarchie qui après quinze jours aboutirait
-aux Bourbons... D'ailleurs, ajouta-t-il, il y a des secrets de famille
-que je ne puis divulguer... Le gouvernement de ma femme est
-impossible....&mdash;Napoléon faisait ainsi allusion aux motifs qui
-l'avaient porté à ordonner que sa femme sortît de Paris, et le
-principal de ces motifs, c'était la faiblesse de Marie-Louise qu'il
-connaissait bien. Mais tandis que les maréchaux avaient éclaté en
-dénégations violentes, lorsque Napoléon leur avait parlé de vivre sous
-les Bourbons, ils s'étaient tus lorsqu'il avait parlé de son
-abdication et des conséquences qu'elle pourrait avoir, n'osant pas
-dire, mais laissant deviner que l'abdication était véritablement ce
-qu'ils désiraient. Napoléon le comprit sans paraître s'en apercevoir.
-<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée du maréchal Macdonald, et sa participation au
-colloque engagé avec l'Empereur.</span>
-En ce moment survint Macdonald, ému, troublé de tout ce qu'il avait
-appris, tenant la lettre de Beurnonville à la <span class="pagenum"><a id="page708" name="page708"></a>(p. 708)</span> main.&mdash;Quelles
-nouvelles nous apportez-vous? lui dit Napoléon.&mdash;De bien mauvaises,
-répondit le maréchal. On assure qu'il y a deux cent mille ennemis dans
-Paris et que nous allons y livrer bataille. Cette idée est affreuse...
-n'est-il pas temps de finir?...&mdash;Il ne s'agit pas, répliqua Napoléon,
-de livrer bataille dans Paris, il s'agit de profiter des fautes de
-l'ennemi.&mdash;Là-dessus on discuta, et Napoléon demandant ce qu'était la
-lettre qu'il avait à la main, Macdonald lui dit:
-<span class="sidenote" title="En marge">Lettre de Beurnonville à Macdonald lue devant Napoléon.</span>
-Sire, je n'ai rien de
-caché pour vous, lisez-la.&mdash;Ni moi pour vous tous, repartit Napoléon;
-qu'on la lise à haute voix.&mdash;M. de Bassano prit la lettre, la lut avec
-l'embarras, avec la souffrance d'un sujet resté aussi respectueux que
-fidèle envers son maître. Napoléon écouta cette lecture avec un calme
-dédaigneux, puis sans se plaindre de la franchise du maréchal
-Macdonald, il répéta que Beurnonville et ses pareils n'étaient que des
-intrigants, qui, de moitié avec l'étranger, cherchaient à opérer une
-contre-révolution; qu'ils laisseraient la France ruinée et à jamais
-affaiblie; que les Bourbons, loin de pacifier la France, la mettraient
-bientôt en confusion, tandis qu'avec un peu de persévérance il serait
-facile de changer cette situation en deux heures.&mdash;Oui, reprit
-Macdonald, toujours le c&oelig;ur navré à l'idée d'une bataille dans
-Paris, oui, on le pourrait peut-être, mais en nous battant dans notre
-capitale en cendres, et probablement sur les cadavres de nos
-enfants.&mdash;De plus, sans oser dire qu'il désobéirait, le maréchal
-déclara qu'on n'était pas sûr de l'obéissance des soldats. Ney sembla
-confirmer cette <span class="pagenum"><a id="page709" name="page709"></a>(p. 709)</span> déclaration. Arrivés ainsi à la limite qui
-sépare le respect de la révolte, les maréchaux mettaient sur le compte
-des soldats un refus d'obéir qui n'appartenait qu'à eux.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon irrité, mais contenu, renvoie les maréchaux de sa
-présence.</span>
-Napoléon le
-sentit et leur dit fièrement: Si les soldats ne vous obéissent point à
-vous, ils m'obéiront à moi, et je n'ai qu'un mot à dire pour les
-conduire où je voudrai...&mdash;Puis avec un ton de hauteur qui n'admettait
-pas de réplique, il ajouta: Retirez-vous, messieurs; je vais aviser,
-et je vous ferai connaître mes résolutions.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Ils vont se vanter au dehors d'avoir dit à Napoléon plus
-qu'ils n'ont osé dire.</span>
-Ils sortirent tout étonnés de s'être montrés si hardis, quoiqu'ils
-l'eussent été bien peu, et si émerveillés de leur courage, qu'ils se
-vantèrent auprès de leurs aides de camp d'avoir déchiré tous les
-voiles, se faisant ainsi beaucoup plus coupables qu'ils ne l'avaient
-été réellement<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Lien vers la note 22"><span class="smaller">[22]</span></a>. Ils se retirèrent attendant le résultat de cette
-scène extraordinaire, <span class="pagenum"><a id="page710" name="page710"></a>(p. 710)</span> extraordinaire vraiment, car Napoléon
-tout-puissant ils n'avaient jamais osé lui adresser une observation,
-lorsqu'il aurait peut-être suffi d'un mot pour l'arrêter sur la pente
-qui menait aux abîmes.</p>
-
-<p>Napoléon dans cette journée n'aurait eu qu'un pas à faire en dehors de
-son cabinet, pour en appeler des maréchaux aux colonels et aux
-soldats, et il eût trouvé des serviteurs enthousiastes, prêts à le
-suivre partout, prêts même à lui faire raison de serviteurs ingrats et
-rassasiés. Mais vouloir que dans ce moment il jetât à la porte de son
-palais tout un état-major, formé de généraux et de maréchaux qui lui
-avaient prodigué leur sang pendant vingt années, qu'il en composât un
-avec des colonels et des chefs de bataillon, pour marcher ainsi à une
-opération formidable, c'est trop demander même au caractère le plus
-énergique et le plus résolu.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon, resté seul, se répand en plaintes amères, et puis
-arrive à l'idée d'abdiquer, mais conditionnellement et au profit de
-son fils.</span>
-Resté seul avec Berthier, avec MM. de Caulaincourt et de Bassano,
-Napoléon donna cours à l'irritation qu'il avait jusque-là
-contenue.&mdash;Les avez-vous vus, leur dit-il, ardents quand il s'agissait
-de ne pas vivre sous les Bourbons, silencieux quand je leur parlais de
-mon abdication? C'est là en effet ce qu'ils désirent, car on leur a
-persuadé que moi hors de cause, ils pourront jouir sous mon fils des
-richesses que je leur ai prodiguées. Pauvres esprits qui ne voient pas
-qu'entre les Bourbons et moi il n'y a rien, que ma femme et mon fils
-ne sont qu'une ombre, destinée à s'évanouir en quelques jours ou en
-quelques mois!&mdash;Ensuite Napoléon se plaignit qu'on eût osé lire en sa
-présence une lettre aussi inconvenante que celle de Beurnonville, et
-s'étendit <span class="pagenum"><a id="page711" name="page711"></a>(p. 711)</span> sur la faiblesse et l'ingratitude des hommes. M. de
-Caulaincourt essaya de le calmer, en lui disant que le maréchal
-Macdonald était un personnage du plus noble caractère, qui n'avait
-montré cette lettre que parce que Napoléon la lui avait demandée; que
-cette répugnance à se battre dans Paris, prétexte pour les uns, était
-pour d'autres un sentiment sérieux et sincère, et il ajouta que l'idée
-de son abdication en faveur de son fils était fort répandue, et
-qu'elle était du reste la seule base sur laquelle on pût encore
-négocier.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'intention vraie de Napoléon est de donner ainsi une
-satisfaction apparente aux maréchaux, et de gagner encore deux jours
-dont il croit avoir besoin.</span>
-Napoléon, revenu bientôt à cette indifférence supérieure avec laquelle
-les grands esprits se mettent au-dessus des événements, avoua que son
-abdication au profit du Roi de Rome était l'idée du moment, que
-c'était peut-être une satisfaction à donner à des âmes troublées, et
-il déclara qu'il y était tout disposé, pour leur prouver l'inanité
-d'une semblable combinaison.&mdash;Je consens, dit-il à M. de Caulaincourt,
-à ce que vous retourniez à Paris pour offrir de négocier sur cette
-base, à ce que vous emmeniez même avec vous les maréchaux les plus
-épris de ce projet; vous me délivrerez d'eux, ce qui ne sera pas un
-médiocre avantage, car j'ai de quoi les remplacer ici, et, pendant que
-vous occuperez les alliés au moyen de cette nouvelle proposition, moi
-je marcherai, et je terminerai tout l'épée à la main. Il faut même
-vous hâter de partir, car, d'ici à vingt-quatre heures, vous ne
-pourriez plus franchir la ligne des avant-postes.&mdash;</p>
-
-<p>Napoléon adhéra donc assez promptement à la proposition d'abdiquer au
-profit de son fils, comme <span class="pagenum"><a id="page712" name="page712"></a>(p. 712)</span> à une nouvelle manière de gagner
-deux ou trois jours, d'endormir la vigilance de l'ennemi, de
-satisfaire ses maréchaux, et de se débarrasser de deux ou trois
-d'entre eux qui étaient devenus singulièrement incommodes. Cependant,
-il ajouta que si on accordait la régence de sa femme au profit de son
-fils, à des conditions tout à la fois honorables et rassurantes pour
-le maintien de ce nouvel ordre de choses, il était possible qu'il
-acceptât. Malgré ce langage, il y avait bien peu de chances pour que
-la négociation qu'il se proposait d'interrompre bientôt à coups de
-canon, pût réussir.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Choix du duc de Vicence, et des maréchaux Ney et Macdonald
-pour porter à Paris son abdication conditionnelle.</span>
-Après avoir donné aussi brusquement cette face nouvelle à la
-situation, il s'agissait de choisir les hommes chargés d'accompagner
-M. de Caulaincourt à Paris. M. de Caulaincourt aurait voulu avoir
-Berthier pour faire valoir les considérations militaires, M. de
-Bassano pour se tenir le plus près possible de la pensée de Napoléon.
-Mais Napoléon n'en voulut pas entendre parler. Berthier lui était
-indispensable pour transmettre ses ordres à l'armée. M. de Bassano,
-quoiqu'il fût, disait-il, bien innocent des dernières guerres, en
-était responsable aux yeux du public et des souverains. Il ne
-consentit qu'à l'envoi de M. de Caulaincourt, accompagné de deux ou
-trois maréchaux. Il songea d'abord à Ney.&mdash;C'est le plus brave des
-hommes, dit-il, mais j'ai des gens qui en ce moment se battront aussi
-bien que lui, et vous m'en débarrasserez. Cependant veillez sur lui,
-c'est un enfant. S'il tombe dans les mains de Talleyrand ou
-d'Alexandre, il est perdu, et vous n'en pourrez plus rien faire.
-Prenez <span class="pagenum"><a id="page713" name="page713"></a>(p. 713)</span> Marmont qui m'est dévoué, et qui soutiendra bien les
-droits de mon fils.&mdash;Puis revenant sur ce qu'il avait dit, Napoléon
-ajouta: Non, ne prenez pas Marmont, il est trop nécessaire sur
-l'Essonne.&mdash;Alors on proposa Macdonald, qui aurait plus de crédit que
-Marmont parce qu'il n'avait jamais passé pour un complaisant, qui
-d'ailleurs était un parfait honnête homme, et défendrait les intérêts
-qu'on lui confierait comme les siens propres. Napoléon adhéra à ces
-propositions, rédigea lui-même l'acte de son abdication
-conditionnelle, avec ce tact, cette hauteur de langage qu'il apportait
-dans toutes les pièces émanées de sa plume, et ordonna qu'on fît
-rentrer les maréchaux.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon rappelle les maréchaux, et leur annonce sa
-nouvelle résolution.</span>
-&mdash;J'ai réfléchi, leur dit-il, à notre situation, à ce qu'elle vous a
-inspiré, et j'ai résolu de mettre à l'épreuve la loyauté des
-souverains. Ils prétendent que je suis le seul obstacle à la paix et
-au bonheur du monde. Eh bien, je suis prêt à m'immoler pour faire
-tomber cette prévention, et à quitter le trône, mais à la condition de
-le transmettre à mon fils, qui pendant sa minorité sera placé sous la
-régence de l'Impératrice. Cette proposition vous convient-elle?&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Leur joie en apprenant un projet qui les tire d'embarras.</span>
-À ces
-mots, les maréchaux qu'une pareille solution tirait d'embarras, et à
-qui elle convenait fort d'ailleurs, car ils aimaient bien mieux vivre
-sous un enfant et une femme qui leur appartenaient, que sous les
-Bourbons qui leur étaient absolument étrangers, poussèrent des cris de
-reconnaissance et d'admiration, saisirent les mains de Napoléon, les
-serrèrent avec une vive émotion, en s'écriant qu'il n'avait jamais
-été plus grand à aucune époque de <span class="pagenum"><a id="page714" name="page714"></a>(p. 714)</span> sa vie. Après ces
-témoignages, qu'il reçut avec une médiocre satisfaction, sans laisser
-voir toutefois ce qu'il éprouvait, Napoléon leur dit: Mais maintenant
-que je viens de condescendre à vos désirs, vous me devez de défendre
-les droits de mon fils, qui sont les vôtres, de les défendre
-non-seulement de votre épée, mais de votre autorité morale.&mdash;Il leur
-annonça ensuite qu'il avait choisi deux d'entre eux pour accompagner
-le duc de Vicence à Paris, et pour aller négocier l'établissement de
-la régence de Marie-Louise. Il désigna Ney et Macdonald, en racontant
-comment il avait d'abord songé à Marmont, et pourquoi il y avait
-renoncé. Ney fut extrêmement flatté de ce choix; Macdonald en fut
-touché, car il n'avait jamais été l'un des amis personnels de
-l'Empereur.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Paroles adressées au maréchal Macdonald.</span>
-Maréchal, lui dit Napoléon, j'ai eu longtemps des
-préventions contre vous, mais vous le savez, elles sont détruites. Je
-connais votre loyauté, et je suis sûr que vous serez le plus solide
-défenseur des intérêts de mon fils.&mdash;En proférant ces mots, il lui
-tendit la main, que Macdonald pressa vivement dans les siennes, en
-promettant de justifier la confiance que l'Empereur lui témoignait en
-cette occasion, promesse que bientôt il devait tenir noblement.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les maréchaux autorisés à s'adjoindre Marmont.</span>
-Napoléon, quoiqu'il eût renoncé à envoyer Marmont à Paris, laissa
-cependant à ses plénipotentiaires la liberté de le prendre avec eux en
-passant à Essonne, s'ils croyaient sa présence utile, se réservant
-dans ce cas de le remplacer dans le poste qu'il occupait. Ces
-explications terminées, Napoléon lut l'acte suivant, qu'il venait de
-rédiger:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page715" name="page715"></a>(p. 715)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Texte de l'abdication conditionnelle.</span>
-«Les puissances alliées ayant proclamé que l'Empereur Napoléon était
-le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'Empereur
-Napoléon, fidèle à son serment, déclare qu'il est prêt à descendre du
-trône, à quitter la France et même la vie, pour le bien de la patrie,
-inséparable des droits de son fils, de ceux de la régence de
-l'Impératrice, et des lois de l'Empire. Fait en notre palais de
-Fontainebleau, le 4 avril 1814.»</p>
-
-<p>Cette rédaction ayant reçu une approbation unanime, Napoléon prit une
-plume pour y ajouter sa signature. Avant d'y apposer son nom, sentant
-la gravité de cette démarche malgré les projets secrets qu'il
-nourrissait, il fut saisi d'un regret douloureux, non pour le trône,
-mais pour les chances auxquelles on allait peut-être renoncer, et
-songeant encore à la position si imprudente prise par les alliés, il
-s'écria: Et pourtant... pourtant nous les battrions, si nous
-voulions!...&mdash;Après cette exclamation, qui fit baisser la tête aux
-assistants, il signa la pièce, la remit à M. de Caulaincourt, et
-congédia ses trois ambassadeurs, toujours plus porté à combattre qu'à
-négocier, et résolu, si les moyens qu'il préparait ne se brisaient pas
-dans ses mains, d'interrompre à coups de canon la négociation nouvelle
-qu'on allait entamer à Paris.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les maréchaux passent par Essonne, pour y attendre
-l'autorisation de se rendre à Paris.</span>
-Les maréchaux accompagnés de M. de Caulaincourt quittèrent
-immédiatement Fontainebleau afin de se rendre auprès des monarques
-alliés. Ils devaient passer à Essonne pour se conformer aux intentions
-de Napoléon, et pour y faire demander au quartier général du prince
-de Schwarzenberg l'autorisation <span class="pagenum"><a id="page716" name="page716"></a>(p. 716)</span> de traverser les
-avant-postes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Embarras que leur présence cause à Marmont.</span>
-Arrivés à Essonne vers cinq heures après midi, ils y
-trouvèrent en effet le maréchal Marmont, lui firent part de la mission
-dont ils étaient chargés, et qu'il était autorisé à partager avec eux.
-À leur grande surprise, le maréchal se montra froid, embarrassé, et
-peu disposé à les accompagner. Le malheureux, hélas, avait succombé à
-tous les piéges qu'on lui tendait depuis quatre jours!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Succès des menées employées auprès de Marmont pour le
-détacher de la cause impériale.</span>
-L'ancien aide de camp qu'on lui avait dépêché la veille, M. de
-Montessuy, l'avait joint, et, après lui avoir communiqué les lettres
-du gouvernement provisoire, y avait ajouté ses propres exhortations.
-Il était facile à cet envoyé de parler avec effet, car il était
-convaincu, et pensait avec tout le haut commerce de Paris dont il
-faisait partie, qu'il était temps de se séparer d'un gouvernement
-arbitraire et désastreusement belliqueux, qui avait jeté la France
-dans un abîme de maux, et n'était pas capable de l'en tirer. L'agent
-du gouvernement provisoire s'y était pris de plus d'une manière pour
-pénétrer dans une âme dont il connaissait toutes les issues.
-<span class="sidenote" title="En marge">Raisons qu'on avait fait valoir auprès de lui.</span>
-Après
-avoir parlé au patriotisme de Marmont, il avait parlé à sa vanité, à
-son ambition. Il n'avait pas manqué de dire en effet que dans cette
-campagne Marmont s'était couvert de gloire, que la France, l'Europe
-avaient les yeux sur lui; que seul entre les maréchaux il avait assez
-d'intelligence politique pour comprendre ce qu'exigeaient les
-circonstances; que les circonstances commandaient de se séparer de
-Napoléon, d'entourer, de fortifier le gouvernement provisoire chargé
-de conclure la paix, <span class="pagenum"><a id="page717" name="page717"></a>(p. 717)</span> de rappeler les Bourbons, et en les
-rappelant de leur imposer une sage constitution; qu'en secondant
-l'accomplissement de cette &oelig;uvre excellente il jouerait dans
-l'armée le rôle de M. de Talleyrand dans la politique, qu'il n'aurait
-sous les Bourbons qu'à choisir sa situation, qu'après le service qu'il
-aurait rendu tout lui serait dû, et qu'il réunirait le double avantage
-de sauver son pays et d'en être magnifiquement récompensé.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Nature des devoirs qui liaient Marmont à la cause de
-Napoléon.</span>
-Il y avait assurément beaucoup de vérité dans ce qu'on disait là au
-malheureux Marmont, et de la part de celui qui le disait une entière
-sincérité. Il était vrai que pour de simples citoyens exempts de tout
-engagement personnel, ignorant la situation militaire, ne sachant pas
-s'il y avait encore des chances de battre la coalition, d'arracher de
-ses mains la France vaincue, le mieux était de se rattacher aux
-Bourbons, de tâcher d'obtenir avec eux une paix moins dure, et un
-gouvernement moins despotique. Mais ces considérations devaient
-demeurer étrangères à un officier comblé des bontés de Napoléon, à un
-soldat surtout chargé d'une consigne, celle de garder l'Essonne avec
-vingt mille hommes, consigne capitale qui intéressait non-seulement
-Napoléon mais la France, car tant qu'il restait quelque part une force
-imposante, ce n'était pas seulement le sort de Napoléon, mais celui de
-la France qu'on pouvait améliorer en négociant, consigne sacrée enfin
-comme celle de tout soldat, jusqu'à ce qu'il en soit relevé.</p>
-
-<p>Sans doute un militaire ne cesse pas d'être citoyen parce qu'il est
-soldat, et parce qu'il verse son <span class="pagenum"><a id="page718" name="page718"></a>(p. 718)</span> sang pour la patrie, ne perd
-pas le droit de s'intéresser à ses destinées, et d'y contribuer. Aussi
-Marmont pouvait-il courir à Fontainebleau auprès de Napoléon, forcer
-l'entrée de son palais, après l'entrée de son palais celle de son
-c&oelig;ur, lui parler au nom de la France, le supplier de ne pas la
-déchirer davantage, de la céder aux Bourbons plus capables que lui de
-la réconcilier avec l'Europe et de la rendre libre; il pouvait lui
-dire toutes ces choses, s'il était de ceux qui les croyaient vraies,
-et puis s'il n'était pas écouté, il devait remettre à Napoléon son
-épée, avec son épée le poste qu'il occupait, et se rendre auprès du
-gouvernement provisoire pour apporter à ce gouvernement en se ralliant
-publiquement à sa cause, une chose de grande valeur, une chose dont
-Marmont pouvait disposer sans ingratitude et sans trahison, son
-exemple! La reconnaissance en effet enchaîne l'intérêt personnel, mais
-n'enchaîne pas le devoir. Sans cette démarche préalable, livrer
-secrètement à l'ennemi la position de l'Essonne, était une trahison
-véritable!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Mobiles secrets qui avaient agi sur Marmont.</span>
-Et pourtant Marmont n'avait pas l'âme d'un traître, loin de là! Mais
-il était vain, ambitieux et faible, et malheureusement il suffit de
-ces défauts dans des circonstances graves pour aboutir quelquefois à
-des actes que la postérité frappe de réprobation.
-<span class="sidenote" title="En marge">Convention secrète de Marmont avec le prince de
-Schwarzenberg.</span>
-Marmont avait écouté
-ce qu'on lui disait sur ses talents à la fois militaires et
-politiques, sur l'importance personnelle qu'il pouvait acquérir, sur
-les services qu'il pouvait rendre, et, cédant à l'appât trompeur
-d'une position immense dans l'État, égale peut-être <span class="pagenum"><a id="page719" name="page719"></a>(p. 719)</span> à celle
-de M. de Talleyrand, il avait consenti à entrer en pourparlers avec le
-prince de Schwarzenberg, qui s'était pour ce motif transporté à
-Petit-Bourg. Après de nombreuses allées et venues on était secrètement
-convenu des conditions suivantes. Marmont devait avec son corps
-d'armée quitter l'Essonne le lendemain, gagner la route de la
-Normandie où il se mettrait à la disposition du gouvernement
-provisoire, et comme il ne se dissimulait pas les conséquences d'un
-acte pareil, car non-seulement il enlevait à Napoléon près du tiers de
-l'armée, mais la position si importante de l'Essonne, il avait stipulé
-que si, par suite de cet événement, Napoléon tombait dans les mains
-des monarques alliés, on respecterait sa vie, sa liberté, sa grandeur
-passée, et on lui procurerait une retraite à la fois sûre et
-convenable. Cette seule précaution, dictée par un repentir honorable,
-condamnait l'acte de Marmont, en révélant toute la gravité que
-lui-même y attachait.</p>
-
-<p>Ces conditions, consignées par écrit, avaient été remises au prince de
-Schwarzenberg. Mais ce n'était pas tout que d'avoir été séduit, il en
-fallait séduire d'autres, il fallait gagner les généraux de division,
-placés au-dessous du maréchal Marmont, car sans leur concours il était
-difficile de faire exécuter aux troupes le mouvement convenu. Il
-n'était pas du reste très-difficile de les entraîner. Ils ne savaient
-rien ou presque rien de la situation générale; ils ne savaient pas
-s'il était possible, ou non, d'arracher la France des mains de la
-coalition au moyen d'une dernière bataille; ils se disaient seulement
-<span class="pagenum"><a id="page720" name="page720"></a>(p. 720)</span> ce que tout le monde se disait alors, c'est que Napoléon
-après avoir fait tuer le plus grand nombre d'entre eux, était prêt à
-faire tuer encore ceux qui survivaient pour obéir à son entêtement.
-<span class="sidenote" title="En marge">Entente de Marmont avec les généraux sous ses ordres.</span>
-Profitant de leur disposition d'esprit, Marmont leur dit qu'après
-avoir fait faute sur faute, après avoir laissé entrer les coalisés
-dans Paris, Napoléon voulait commettre la folie insigne de les
-attaquer dans Paris même, avec cinquante mille hommes contre deux cent
-mille, d'exposer ainsi le peu de soldats qui lui restaient à être tués
-tous, en leur donnant pour tombeau les ruines de Paris et de la
-France. On pouvait assurément représenter ainsi les choses, car elles
-avaient par plus d'un côté cet affreux aspect. À de telles peintures,
-que répondirent les généraux à qui Marmont s'adressait? Ils
-répondirent qu'il ne fallait pas suivre Napoléon dans cette dernière
-et extravagante aventure, et qu'on devait mettre soi-même un terme aux
-malheurs de la France. Ils promirent donc de suivre Marmont sur
-Versailles, dès qu'il leur en donnerait l'ordre. Pour eux, ce qui par
-le fait est devenu une défection, n'était qu'une séparation légitime
-et urgente d'avec un insensé!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Marmont en voyant arriver les maréchaux, est saisi d'un
-repentir honorable et leur avoue ce qu'il a fait.</span>
-Tels étaient les liens dans lesquels les maréchaux trouvèrent Marmont
-enlacé lorsqu'ils arrivèrent à Essonne. Il hésita d'abord à
-s'expliquer, et n'opposa que de vains prétextes aux instances qu'ils
-lui firent pour l'emmener à Paris. Cependant comme il n'avait pas
-l'âme faite pour enfanter la trahison, pas plus que pour en porter le
-poids, il finit par tout avouer à Macdonald et à Caulaincourt, en
-palliant sa conduite <span class="pagenum"><a id="page721" name="page721"></a>(p. 721)</span> le mieux possible, et en la motivant sur
-toutes les raisons qu'il pouvait donner, et qui ressemblaient fort, il
-faut le dire, à celles qui avaient porté les maréchaux eux-mêmes à
-exiger l'abdication de Napoléon. Macdonald, après avoir vivement blâmé
-l'acte de Marmont, s'efforça de lui démontrer que le meilleur moyen de
-réparer sa faute c'était de redemander son engagement au prince de
-Schwarzenberg, en s'appuyant sur l'abdication conditionnelle de
-Napoléon, sacrifice qui les obligeait tous à défendre énergiquement
-les droits de son fils, et puis de se rendre à Paris pour y plaider
-auprès des souverains la cause du Roi de Rome. Marmont, sans rien
-objecter à ces raisonnements, parut répugner néanmoins à se mettre
-dans une pareille contradiction avec lui-même, et resta plongé dans
-les plus vives perplexités. Un moment il se montra prêt à courir à
-Fontainebleau pour y solliciter l'indulgence de Napoléon, en lui
-avouant ses torts, mais soit crainte, soit confusion, il ne persista
-pas dans ce bon mouvement, et revint au conseil de Macdonald, celui de
-reprendre son engagement des mains du prince de Schwarzenberg, d'aller
-ensuite à Paris soutenir avec eux la cause du Roi de Rome, en ayant
-soin de suspendre jusqu'au retour tout mouvement de son corps d'armée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Marmont promet à Macdonald de retirer son engagement, et
-convient avec ses généraux de suspendre tout mouvement.</span>
-En effet, il appela ses généraux auprès de lui, les entretint de ce
-nouvel état de choses, leur annonça l'abdication conditionnelle de
-Napoléon, la négociation qui allait s'entamer sur cette base, et
-convint avec eux de s'abstenir de tout mouvement jusqu'à de nouveaux
-ordres de sa part. Il rejoignit <span class="pagenum"><a id="page722" name="page722"></a>(p. 722)</span> ensuite M. de Caulaincourt et
-les maréchaux, et, l'autorisation de franchir les avant-postes étant
-arrivée, il les suivit à Petit-Bourg.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les maréchaux se rendent à Petit-Bourg.</span>
-Toutefois il ne voulut point
-entrer en même temps qu'eux, sous prétexte qu'il avait à s'expliquer
-en tête-à-tête avec le prince de Schwarzenberg, avant de prendre part
-aux conférences communes. M. de Caulaincourt et les maréchaux
-introduits dans le château eurent de vives altercations, d'abord avec
-le prince de Schwarzenberg qui soutenait imperturbablement la froide
-politique du cabinet autrichien, puis avec le prince royal de
-Wurtemberg qui parlait de Napoléon et de la France en termes fort
-amers.
-<span class="sidenote" title="En marge">Altercation des maréchaux avec le prince de Schwarzenberg
-et le prince royal de Wurtemberg.</span>
-Le maréchal Ney qui avait eu autrefois ce prince sous ses
-ordres, et ne l'avait guère ménagé, lui répondit avec hauteur que s'il
-était une maison en Europe qui eût perdu le droit d'accuser l'ambition
-de la France, c'était assurément celle de Wurtemberg. On était engagé
-dans ces fâcheux entretiens, lorsqu'on reçut la permission de se
-rendre à Paris demandée pour les représentants de Napoléon. Ceux-ci
-partirent, et retrouvèrent en sortant le maréchal Marmont qui les
-attendait, après avoir obtenu, disait-il, de la loyauté du prince de
-Schwarzenberg la restitution de son engagement. Malgré cette
-assertion, tout porte à croire que le prince ne lui avait rendu sa
-parole que temporairement, pour la durée seule d'une négociation dont
-à ses yeux le succès était impossible, et à la condition d'exiger
-l'exécution de l'engagement pris, si cette négociation était rompue.
-Ce qui le prouve, c'est la publicité que les coalisés donnèrent
-immédiatement <span class="pagenum"><a id="page723" name="page723"></a>(p. 723)</span> à la convention signée avec le maréchal
-Marmont.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de M. de Caulaincourt et des maréchaux à Paris.</span>
-M. de Caulaincourt et les maréchaux arrivèrent à l'hôtel de la rue
-Saint-Florentin le 5 avril vers une ou deux heures du matin. Quand on
-sut qu'ils venaient offrir l'abdication de Napoléon au profit du Roi
-de Rome et de Marie-Louise, et appuyer cette négociation de toute
-l'autorité de l'armée, l'émotion fut grande autour du gouvernement
-provisoire, qui ne cessait d'avoir jour et nuit de nombreux assidus à
-sa porte, solliciteurs ou curieux.
-<span class="sidenote" title="En marge">Terreur des royalistes et du gouvernement provisoire en
-apprenant la mission des maréchaux.</span>
-On trembla à l'idée de voir
-Napoléon exerçant le pouvoir derrière sa femme et son fils, et se
-vengeant de ceux qui l'avaient abandonné. Depuis le 2 avril au soir,
-moment où la déchéance avait été prononcée, les royalistes s'étaient
-fort multipliés, les uns s'enhardissant peu à peu à professer une foi
-ancienne chez eux, les autres sentant le royalisme naître dans leur
-c&oelig;ur avec le succès. Le nombre des gens compromis et disposés à
-s'alarmer s'était donc augmenté considérablement, et les alarmes
-furent poussées à ce point que le plus engagé de tous, M. de
-Talleyrand, se demanda lui-même s'il ne faudrait pas s'arrêter dans la
-voie où il avait fait tant de pas qu'on devait croire sans retour. En
-effet, importuné par M. de Vitrolles, qui insistait, comme on l'a vu,
-sur l'admission immédiate et sans condition de M. le comte d'Artois à
-Paris, il en était à débattre ces exigences, et allait même remettre
-une lettre pour le prince à M. de Vitrolles, lorsqu'on avait annoncé
-les maréchaux. Frappé de leur apparition inattendue, il avait retenu
-cette lettre, et engagé M. de Vitrolles à rester jusqu'à ce que les
-derniers doutes fussent levés, <span class="pagenum"><a id="page724" name="page724"></a>(p. 724)</span> ce que celui-ci avait accepté,
-voulant, lorsqu'il irait rejoindre le prince, n'avoir à lui annoncer
-que des résolutions certaines et définitives.</p>
-
-<p>M. de Caulaincourt et les maréchaux eurent avec les membres du
-gouvernement provisoire un premier entretien court et froid, et qui
-serait devenu orageux, si la question n'avait pas dû se vider
-ailleurs. La nuit était avancée, et le roi de Prusse s'était retiré
-dans l'hôtel qui lui servait de résidence. L'empereur Alexandre,
-établi à l'hôtel Talleyrand, reçut tout de suite les envoyés de
-Napoléon.
-<span class="sidenote" title="En marge">Précautions de M. de Talleyrand pour raffermir l'empereur
-Alexandre dans ses résolutions.</span>
-Avant de livrer ce prince à l'influence des nouveaux venus,
-M. de Talleyrand qui craignait sa mobilité, s'efforça de fixer dans
-son esprit les idées qu'il avait déjà essayé d'y faire entrer, en lui
-répétant que Napoléon était impossible, parce qu'il était la guerre,
-que Marie-Louise était également impossible, parce qu'elle était
-Napoléon à peine dissimulé, que Bernadotte était ridicule, qu'il n'y
-avait d'admissible que les Bourbons, que d'ailleurs depuis cinq jours
-on avait marché constamment dans cette voie, et que la raison comme la
-loyauté voulaient qu'on n'abandonnât point des gens qui s'étaient
-compromis sur la foi des souverains alliés, à la puissance et à la
-parole desquels ils avaient dû croire. M. de Talleyrand ne s'en tint
-point à cette précaution, et il donna à l'empereur Alexandre une
-espèce de gardien, le général Dessoles, esprit ferme, avons-nous dit,
-engagé dans la cause des Bourbons, non par intérêt, mais par
-conviction, et capable de soutenir son opinion contre toute sorte de
-contradicteurs. Bien que n'ayant pas les mêmes titres que <span class="pagenum"><a id="page725" name="page725"></a>(p. 725)</span>
-les maréchaux Ney et Macdonald pour parler au nom de l'armée, il avait
-cependant quelque droit de répondre à ceux qui en parlant pour elle,
-ne se renfermeraient pas dans l'exacte vérité des choses.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les envoyés de Napoléon reçus par Alexandre.</span>
-Alexandre accueillit M. de Caulaincourt et les maréchaux avec la
-courtoisie qui lui était naturelle, et dont il ne faisait jamais plus
-volontiers étalage qu'en présence des militaires français.
-<span class="sidenote" title="En marge">Paroles de ce prince, et longue explication de sa
-conduite.</span>
-Après les
-avoir complimentés sur leurs exploits dans la dernière campagne, et
-sur le dévouement héroïque avec lequel ils avaient rempli leurs
-devoirs militaires, après avoir ajouté que ces devoirs accomplis il
-était temps pour eux de choisir entre un homme et leur pays, et de ne
-plus sacrifier leur pays par fidélité pour cet homme, il s'appliqua,
-ce qu'il faisait souvent, à retracer l'origine de la présente guerre,
-et à montrer en remontant jusqu'à 1812, que c'était Napoléon seul qui
-l'avait provoquée. Il dit que la Russie avait supporté patiemment en
-1809, en 1810, en 1811, toutes les charges de l'alliance, avait privé
-ses sujets de tout commerce pour se prêter aux combinaisons politiques
-de la France contre l'Angleterre, lorsque Napoléon, mobile autant
-qu'absolu, avait soudainement inventé une législation commerciale
-nouvelle, et prétendu l'imposer à ses alliés; qu'à cette époque, lui
-Alexandre, avait fait les représentations les plus amicales et les
-plus irréfutables, que néanmoins, malgré l'injustice de ce qu'on lui
-demandait, il était disposé à un dernier sacrifice, quand Napoléon
-avait brusquement envahi son territoire et l'avait mis <span class="pagenum"><a id="page726" name="page726"></a>(p. 726)</span> dans
-la nécessité de se défendre; qu'alors secondé par le courage de son
-armée et par son climat, il avait repoussé l'envahisseur; qu'arrivé
-sur la Vistule il se serait arrêté, si l'Europe opprimée n'avait
-imploré son secours; qu'après Lutzen et Bautzen, les souverains alliés
-avaient voulu s'entendre avec Napoléon, lui laisser ses immenses
-conquêtes, et alléger seulement le joug qui pesait sur eux, mais qu'il
-s'y était obstinément refusé; que sur le Rhin on s'était arrêté de
-nouveau pour lui offrir ce beau fleuve comme frontière, et qu'il
-n'avait pas répondu; qu'à Châtillon on lui avait offert la France de
-Louis XIV et de Louis XV, qu'il avait refusé encore, et qu'alors il
-avait bien fallu venir chercher à Paris la paix qu'on n'avait pu
-trouver nulle part; qu'entrés dans Paris, les souverains alliés ne
-voulaient ni humilier la France, ni lui imposer un gouvernement;
-qu'ils étaient occupés de bonne foi à découvrir celui qu'elle désirait
-véritablement, celui qui, en lui donnant le bonheur, assurerait à
-l'Europe le repos; qu'ils n'avaient aucun pacte avec les Bourbons, et
-que s'ils inclinaient vers eux, c'était plutôt par nécessité que par
-choix; qu'ils étaient prêts, tant leur déférence pour l'opinion de la
-France était grande, à adopter le gouvernement que les députés de
-l'armée, ici présents, désigneraient, à condition seulement que ce
-gouvernement n'eût rien d'alarmant pour l'Europe.
-<span class="sidenote" title="En marge">Offre aux maréchaux de choisir l'un des chefs de l'armée
-pour souverain de la France.</span>
-Redoublant alors de
-flatteries à l'égard de ses interlocuteurs, Alexandre ajouta:
-Entendez-vous, messieurs, entre vous, adoptez la Constitution qui
-vous plaira, choisissez le chef qui conviendra le <span class="pagenum"><a id="page727" name="page727"></a>(p. 727)</span> mieux à
-cette Constitution, et, si c'est parmi vous, qui par vos services et
-votre gloire réunissez tant de titres, qu'il faut aller prendre ce
-nouveau chef de la France, nous y consentirons de grand c&oelig;ur, et
-nous l'adopterons avec empressement, pourvu qu'il ne menace ni notre
-repos ni notre indépendance.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Ney prend le premier la parole.</span>
-Le maréchal Ney, que son impétuosité naturelle portait toujours à se
-mettre en avant, se hâta de répondre aux paroles courtoises du czar,
-et, trop pressé même d'entrer dans ses idées, il dit qu'ils avaient
-souffert plus que personne de ces guerres incessantes dont se
-plaignait l'Europe, que ce dominateur absolu dont elle ne voulait
-plus, ils en avaient été les premières victimes, car le continent
-était couvert des corps de leurs compagnons d'armes, et que quant à
-eux ils ne seraient pas les moins ardents à désirer son éloignement du
-trône.&mdash;Ce langage, quelque vrai qu'il pût être, était peu adroit, et
-peu fait surtout pour imposer à des souverains dont on ne pouvait
-modifier les résolutions qu'en leur exagérant le dévouement de l'armée
-pour Napoléon. Il produisit sur Alexandre une impression sensible, que
-regrettèrent les collègues du trop fougueux maréchal.
-<span class="sidenote" title="En marge">Chaleur qu'il met à défendre le fils de Napoléon.</span>
-Il poursuivit
-son discours, et répondant à l'insinuation flatteuse d'Alexandre en
-faveur d'un candidat choisi parmi les militaires français, insinuation
-qui, si elle avait été sérieuse, n'aurait pu se rapporter qu'à
-Bernadotte, il donna à entendre que parmi les hommes d'épée il n'y en
-avait qu'un qui fût parvenu à cette hauteur d'où l'on peut régner sur
-les peuples, que celui-là, condamné par <span class="pagenum"><a id="page728" name="page728"></a>(p. 728)</span> la fortune, s'était
-mis lui-même hors de cause par son abdication, qu'après lui aucun
-militaire n'oserait afficher de telles prétentions, et que le seul qui
-osât peut-être y penser, couvert du sang français, révolterait tous
-les c&oelig;urs; que le fils de Napoléon, avec sa mère pour Régente,
-était donc le seul gouvernement présentable à l'armée et à la France.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Macdonald joint ses efforts à ceux du maréchal
-Ney.</span>
-Cette proposition nettement formulée, Ney et Macdonald, l'un après
-l'autre, défendirent avec véhémence, et une sorte d'éloquence toute
-militaire, la cause du Roi de Rome. Ils s'élevèrent avec passion
-contre l'idée du rappel des Bourbons, s'attachant à démontrer la
-difficulté de les faire accepter par la France nouvelle qui ne les
-connaissait pas, et de leur faire accepter à eux-mêmes cette France
-qu'ils ne connaissaient pas davantage, la probabilité par conséquent
-de voir bientôt éclater entre le trône et le pays une incompatibilité
-de sentiments qui amènerait des troubles fâcheux, et tromperait les
-espérances de repos que l'Europe fondait sur la restauration de
-l'ancienne dynastie. Puis ils firent valoir la convenance, bien grande
-suivant eux, de laisser les générations nouvelles sous un gouvernement
-de même nature qu'elles, composé des hommes qui depuis vingt ans
-administraient les affaires publiques, qui détestaient autant que
-l'Europe elle-même le système de la guerre continue, car ils en
-avaient supporté tout le poids, et qui d'ailleurs auraient à leur tête
-une princesse dont les souverains alliés ne pouvaient se défier,
-puisqu'elle était la fille de l'un d'entre eux. Parlant enfin pour
-l'armée en particulier, les <span class="pagenum"><a id="page729" name="page729"></a>(p. 729)</span> maréchaux dirent qu'il était bien
-dû quelque chose à ces guerriers qui avaient tant versé leur sang pour
-la France, et qui étaient prêts à en verser le reste si on les y
-obligeait, qui seuls en ce moment retenaient le désespoir de Napoléon,
-et qu'on leur devait au moins, au lieu de les faire vivre sous des
-princes qui les flatteraient en les détestant, de les placer sous le
-fils du général auquel ils avaient dévoué leur existence, et qui les
-avait conduits vingt ans à la victoire.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Alexandre alléguant la conduite du Sénat, le maréchal Ney
-s'emporte contre ce corps, et demande qu'on mette les maréchaux en sa
-présence.</span>
-Ces considérations présentées avec une extrême chaleur ne laissèrent
-pas de produire sur Alexandre une impression visible. Essayant de
-contredire les deux maréchaux, plutôt pour les pousser à donner toutes
-leurs raisons que pour les combattre, il leur cita les actes récents
-du Sénat, leur fit remarquer qu'on avait déjà fait bien des pas vers
-la restauration de l'ancienne dynastie, et que les représentants les
-plus qualifiés de la Révolution et de l'Empire n'avaient pas hésité à
-se prononcer en sa faveur.</p>
-
-<p>Au premier mot dit sur le Sénat, le maréchal Ney ne put contenir sa
-colère.&mdash;Ce misérable Sénat, s'écria-t-il, qui aurait pu nous épargner
-tant de maux en opposant quelque résistance à la passion de Napoléon
-pour les conquêtes, ce misérable Sénat toujours pressé d'obéir aux
-volontés de l'homme qu'il appelle aujourd'hui un tyran, de quel droit
-élève-t-il la voix en ce moment? Il s'est tu quand il aurait dû
-parler, comment se permet-il de parler maintenant que tout lui
-commande de se taire? La plupart de messieurs les sénateurs
-jouissaient <span class="pagenum"><a id="page730" name="page730"></a>(p. 730)</span> paisiblement de leurs dotations pendant que nous
-arrosions l'Europe de notre sang. Ce n'est pas eux qui ont droit de se
-plaindre du règne impérial, c'est nous, militaires, qui en avons
-supporté les rigueurs; et si, oubliant toute convenance, ils osent
-afficher des prétentions, mettez-nous en face d'eux, Sire, et vous
-verrez si leur bassesse pourra élever la voix en notre présence.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Alexandre paraît un moment ébranlé.</span>
-Ému par ces paroles, Alexandre parut prêt à consentir à une conférence
-des maréchaux avec les principaux sénateurs. Le général Dessoles
-voyant combien on perdait de terrain, essaya d'intervenir dans cette
-discussion. Il le fit avec véhémence, et même avec une certaine
-rudesse. On l'interrompit plusieurs fois, et le débat devint confus et
-violent. Ne trouvant guère d'appui autour de lui, le général Dessoles
-fit alors une sorte d'appel à la loyauté d'Alexandre, et lui
-représenta qu'on s'était bien engagé dans la voie du rétablissement
-des Bourbons pour reculer, qu'une foule d'honnêtes gens s'étaient
-compromis sur la foi des souverains alliés, et qu'il ne serait pas
-loyal de les abandonner. Cet argument vrai, mais un peu égoïste, et
-déjà allégué par M. de Talleyrand, n'allait guère au noble caractère
-du général Dessoles, qui n'était conduit en ceci que par des
-convictions désintéressées; il finit aussi par blesser l'empereur
-Alexandre. Ce prince répondit fièrement que personne n'aurait jamais à
-regretter de s'être fié à lui et à ses alliés, qu'il ne s'agissait pas
-ici d'intérêts personnels, mais d'intérêts généraux, embrassant la
-France, l'Europe et le monde, et que c'était par <span class="pagenum"><a id="page731" name="page731"></a>(p. 731)</span> des vues
-plus élevées qu'il fallait se guider.
-<span class="sidenote" title="En marge">Remise de la décision à quelques heures.</span>
-Rompant l'entretien qui avait
-duré presque toute la nuit, et faisant remarquer qu'il était seul
-présent parmi les souverains, car le roi de Prusse lui-même était
-absent, Alexandre congédia gracieusement les maréchaux en leur donnant
-rendez-vous pour le milieu de la matinée, afin de leur communiquer ce
-qu'après de mûres réflexions auraient décidé les monarques alliés.</p>
-
-<p>Bien qu'on eût fait trop de pas sur le chemin qui menait à la
-restauration des Bourbons pour revenir aisément en arrière, la cause
-du Roi de Rome et de Marie-Louise ne semblait pas tout à fait perdue,
-et les maréchaux, se faisant illusion, sortirent de cette première
-entrevue avec plus d'espérance qu'il n'était raisonnable d'en
-concevoir. Écoutés par Alexandre avec complaisance, traités avec des
-égards qui étaient presque du respect, échauffés par la discussion,
-ils se retirèrent de chez lui fort animés, et en apercevant dans
-l'antichambre de l'empereur de Russie les hommes qui naguère faisaient
-foule dans les antichambres de Napoléon, ils ne surent pas se
-contenir, quoiqu'ils dussent bientôt donner eux-mêmes le spectacle qui
-les blessait si fort en cet instant. La discussion reprit sur-le-champ
-avec les membres du gouvernement provisoire et avec plusieurs de ses
-ministres. Elle fut moins mesurée que devant l'empereur Alexandre. Le
-général Beurnonville ayant voulu s'adresser au maréchal Macdonald,
-Retirez-vous, lui dit celui-ci; votre conduite a effacé en moi une
-amitié de vingt années.&mdash;Puis rencontrant sur ses pas le général
-<span class="pagenum"><a id="page732" name="page732"></a>(p. 732)</span> Dupont, Général, lui dit-il, on avait été injuste, cruel
-peut-être à votre égard, mais vous avez bien mal choisi l'occasion et
-la manière de vous venger.&mdash;Le maréchal Ney ne fut pas plus réservé,
-et cette scène allait prendre un caractère fâcheux, lorsque M. de
-Talleyrand fit remarquer aux interlocuteurs que le lieu n'était pas
-convenable pour discuter de la sorte, car on était chez l'empereur de
-Russie auquel on manquait ainsi de respect, et il les invita à
-descendre chez lui, où ils se trouveraient dans les appartements du
-gouvernement provisoire.&mdash;Nous ne reconnaissons pas votre gouvernement
-provisoire, et nous n'avons rien à lui dire, répondit le maréchal
-Macdonald, puis il sortit brusquement emmenant avec lui ses
-collègues.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les maréchaux vont attendre chez le maréchal Ney la réponse
-des souverains.</span>
-Les négociateurs de Napoléon se rendirent chez le maréchal Ney pour y
-passer le reste de la nuit, et attendre la réponse des souverains
-alliés, qui devait leur être remise dans le courant de la matinée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Événements graves qui se passaient en ce moment sur
-l'Essonne.</span>
-Pendant que cette grave question se discutait avec des chances
-diverses dans l'hôtel de la rue Saint-Florentin, elle se résolvait
-ailleurs, non par des arguments vrais ou faux, mais par le plus
-mauvais de tous, par une défection. Napoléon, comme on l'a vu,
-n'attachait pas grande importance à la démarche tentée par les
-maréchaux, et ne songeait qu'au projet de passer l'Essonne avec les 70
-mille hommes qui lui restaient, pour accabler les coalisés, ou
-s'ensevelir avec eux sous les ruines de Paris. Ayant besoin de Marmont
-qui commandait le corps établi sur l'Essonne, il l'avait mandé à
-Fontainebleau afin de lui donner ses dernières instructions. <span class="pagenum"><a id="page733" name="page733"></a>(p. 733)</span>
-Prévoyant toutefois que Marmont aurait pu suivre les maréchaux à
-Paris, il avait prescrit qu'on lui envoyât à son défaut le général
-chargé de le remplacer.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le général Souham qui remplaçait Marmont ayant été appelé
-au quartier général, se figure que Napoléon est instruit de la
-défection projetée, et veut sévir contre les généraux du 6<sup>e</sup> corps.</span>
-Il avait confié cette commission au colonel Gourgaud. Cet officier
-brave et dévoué, mais ne transmettant pas toujours les ordres de
-l'Empereur avec la mesure convenable, se montra surpris de ne pas
-trouver le maréchal Marmont à son poste, et demanda d'un ton presque
-menaçant l'officier qui commandait à sa place. À le voir on eût dit
-qu'il représentait un maître irrité, instruit de ce qui s'était passé
-à Petit-Bourg entre Marmont et le prince de Schwarzenberg. Il n'en
-était rien pourtant. Napoléon et le colonel Gourgaud ignoraient tout,
-mais ce dernier, cédant aux fâcheuses habitudes de l'état-major
-impérial, allait à son insu déterminer un événement de grande
-importance. Il y a des temps où la fortune après vous avoir tout
-pardonné ne vous pardonne plus rien, et vous punit non-seulement de
-vos fautes, mais de celles d'autrui. Napoléon l'éprouva cruellement en
-cette circonstance.</p>
-
-<p>C'était le vieux général Souham qui, en sa qualité de plus ancien
-divisionnaire, commandait en l'absence du maréchal Marmont. Le colonel
-Gourgaud parla du même ton, tant à lui qu'aux autres généraux,
-Compans, Bordessoulle, Meynadier, et, par surcroît de malheur, un
-nouvel ordre arriva en cet instant, ordre écrit cette fois, adressé
-directement au général Souham, et lui prescrivant de se rendre
-immédiatement à Fontainebleau. C'était la suite naturelle d'un usage
-établi à l'état-major impérial, et consistant à répéter par écrit
-tous les ordres <span class="pagenum"><a id="page734" name="page734"></a>(p. 734)</span> verbaux de l'Empereur. Le vieux Souham ne fit
-pas cette réflexion si simple, mais frappé de la manière dont le
-colonel Gourgaud avait parlé, frappé plus encore de la répétition
-écrite des mêmes ordres, et ayant en ce moment la défiance d'une
-conscience qui n'était pas irréprochable, il conçut sur-le-champ une
-pensée des plus malheureuses. Napoléon, suivant lui, savait tout, il
-connaissait non-seulement la convention secrète conclue par le
-maréchal Marmont avec le prince de Schwarzenberg, mais l'adhésion
-qu'elle avait reçue des généraux divisionnaires du 6<sup>e</sup> corps, et il
-les appelait à Fontainebleau pour les faire arrêter, peut-être même
-fusiller. Le général Souham était un général de la révolution,
-excellent homme de guerre, ancien ami de Moreau, ayant conservé pour
-Napoléon la haine sourde de tous les généraux de l'armée du Rhin, se
-plaignant comme Vandamme, et avec autant de motifs, de n'avoir pas été
-fait maréchal, resté républicain au fond du c&oelig;ur, et assez habitué
-aux procédés révolutionnaires pour croire Napoléon capable des actes
-les plus violents.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les autres généraux partagent la crainte de Souham, et se
-décident avec lui à exécuter la convention souscrite avec le prince de
-Schwarzenberg, sans attendre le retour de Marmont.</span>
-Il assembla tout de suite ses collègues, les
-généraux Compans, Bordessoulle, Meynadier, leur dit que Napoléon,
-évidemment informé de ce qui s'était passé, les appelait auprès de lui
-pour les faire fusiller, et qu'il n'était pas d'humeur à s'exposer à
-une fin pareille. Ils n'en étaient pas plus d'avis que lui, et après
-quelques objections qui tombèrent devant l'affirmation répétée que
-Napoléon savait tout, ils consentirent à ce que proposait le général
-Souham, c'est-à-dire à ne pas attendre le retour du maréchal <span class="pagenum"><a id="page735" name="page735"></a>(p. 735)</span>
-Marmont pour exécuter la convention conclue avec le prince de
-Schwarzenberg, et par conséquent à passer l'Essonne pour se mettre aux
-ordres du gouvernement provisoire. Le général Souham était si rempli
-de l'idée qu'on l'appelait pour s'emparer de sa personne, qu'il avait
-établi un piquet de cavalerie sur la route de Fontainebleau, avec
-ordre d'arrêter et d'abattre le premier officier d'état-major qui
-paraîtrait, si Napoléon, par impatience d'être obéi, renouvelait ses
-messages. Le colonel Fabvier, attaché à l'état-major du maréchal
-Marmont, désolé de ces résolutions si légères et si fâcheuses,
-s'efforça en vain de calmer le général Souham, de lui prouver qu'il
-s'exagérait le danger de sa situation, qu'au surplus les précautions
-qu'il venait de prescrire pour garder la route devaient le rassurer,
-qu'il n'avait qu'à y joindre celle de rester de sa personne au delà de
-l'Essonne, de manière à s'échapper au premier signal, que ne pas s'en
-tenir là, mais prendre sur soi le déplacement des troupes, c'était
-mériter et peut-être encourir le traitement qu'il redoutait bien à
-tort en ce moment. Rien ne put calmer cet esprit effaré, et aux
-excellentes raisons du colonel Fabvier il ne sut opposer que cet adage
-vulgaire de la soldatesque: <cite>Il vaut mieux tuer le diable que se
-laisser tuer par lui.</cite> Il persista donc dans son erreur.</p>
-
-<p>Poussés par cette fatale illusion, les généraux divisionnaires du 6<sup>e</sup>
-corps avertirent le prince de Schwarzenberg, ou ceux qui le
-remplaçaient, de leur prochain mouvement, et craignant de rencontrer
-de fortes oppositions de la part des troupes, ordonnèrent que tous
-les officiers des régiments, <span class="pagenum"><a id="page736" name="page736"></a>(p. 736)</span> depuis les colonels jusqu'aux
-sous-lieutenants, marchassent avec leurs soldats et à leur poste, de
-peur que les officiers se réunissant pour s'entretenir, ne vinssent à
-se communiquer leurs réflexions, peut-être leurs doutes, et ne fussent
-ainsi amenés à un soulèvement contre des chefs dont ils auraient
-deviné la défection.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Défection du 6<sup>e</sup> corps, les troupes ignorant ce qu'elles
-font.</span>
-Ces précautions une fois prises, le 6<sup>e</sup> corps conduit par ses généraux
-franchit l'Essonne vers quatre heures du matin, le 5, pendant que les
-maréchaux étaient en conférence rue Saint-Florentin. Il s'avança en
-silence vers les avant-postes ennemis. Les troupes obéirent, ignorant
-la faute qu'on leur faisait commettre, les unes supposant que c'était
-la suite de l'abdication dont la nouvelle s'était répandue dans la
-soirée, les autres que c'était un mouvement concerté pour surprendre
-l'ennemi. Pourtant en voyant les soldats alliés border paisiblement
-les routes, et les laisser passer sans faire feu, elles commencèrent à
-concevoir des soupçons. Bientôt même elles murmurèrent. Quelques
-officiers complices de la défection cherchèrent à les apaiser, en
-alléguant divers prétextes, et firent continuer la marche sur
-Versailles. Mais les murmures allaient croissant à chaque pas, et tout
-présageait un soulèvement en arrivant à Versailles même. Ainsi passa à
-l'ennemi le 6<sup>e</sup> corps, à une seule division près, celle du général
-Lucotte, à qui l'ordre parut suspect et qui refusa de l'exécuter. La
-ligne de l'Essonne resta donc découverte, et le 6<sup>e</sup> corps, si
-nécessaire à l'exécution des projets de Napoléon, fut complétement
-perdu pour lui.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page737" name="page737"></a>(p. 737)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Le colonel Fabvier court avertir Marmont.</span>
-Le brave colonel Fabvier n'ayant aucun moyen d'empêcher cette triste
-résolution, n'avait vu d'autre ressource, pour en prévenir les effets,
-que de se transporter en toute hâte à Paris auprès du maréchal
-Marmont. Mais dépourvu d'autorisation, il eut beaucoup de peine à
-franchir les avant-postes ennemis, n'y réussit qu'à force de
-sollicitations et de faux prétextes, arriva enfin à l'hôtel
-Talleyrand, n'y rencontra plus le chef qu'il cherchait, courut chez le
-maréchal Ney, y trouva les trois maréchaux assemblés, et fit à Marmont
-le récit qu'on vient de lire.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Marmont se désespère sans rien faire pour écarter de lui la
-responsabilité dont il est menacé.</span>
-En apprenant cette terrible nouvelle, Marmont éprouva une violente
-émotion.&mdash;Je suis perdu, s'écria-t-il, déshonoré à jamais!&mdash;Le
-malheureux, hélas! ne crut pas assez ce qu'il disait, car il aurait
-fait les derniers efforts pour écarter de lui toute part de
-responsabilité dans cette défection. Mais il se contenta de gémir, de
-se plaindre, et de demander des consolations à ses collègues (fort peu
-disposés à lui en offrir), au lieu d'aller lui-même à Versailles afin
-de ramener ses troupes à leur poste à travers tous les périls. Tandis
-qu'il consumait le temps en doléances inutiles, un message de
-l'empereur de Russie vint annoncer aux représentants de Napoléon
-qu'ils étaient attendus rue Saint-Florentin. Ils partirent suivis de
-Marmont qui ne cessait de se lamenter sans agir, et dépourvus
-d'espérance depuis la fatale nouvelle qui était venue les surprendre.</p>
-
-<p>Pendant que cette scène se passait sur la route de Versailles, les
-auteurs de la restauration des <span class="pagenum"><a id="page738" name="page738"></a>(p. 738)</span> Bourbons s'étaient donné eux
-aussi beaucoup de mouvement. L'empereur Alexandre avait paru si ému du
-langage tenu par les maréchaux, et ses alliés eux-mêmes, bien que
-naturellement portés pour les Bourbons, avaient paru si touchés de
-l'avantage de terminer immédiatement la guerre par un accord avec
-Napoléon, que les royalistes réunis chez M. de Talleyrand conçurent de
-véritables alarmes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Efforts des royalistes pour raffermir la volonté
-chancelante d'Alexandre.</span>
-Ils redirent à l'empereur Alexandre tout ce qu'ils
-lui avaient déjà dit bien des fois depuis cinq jours; ils dépêchèrent
-le général Beurnonville auprès du roi de Prusse, pour lui répéter les
-mêmes choses; ils n'avaient rien à faire pour persuader le prince de
-Schwarzenberg, mais ils le supplièrent de ne pas faiblir. En un mot
-ils ne négligèrent aucun soin pour prévenir un retour de fortune, qui
-dépendait surtout de la mobile volonté d'Alexandre. Ces efforts du
-reste étaient à peu près superflus, car on n'avait rien à dire aux
-cours alliées pour leur démontrer que les Bourbons valaient mieux que
-Napoléon caché derrière la régence de sa femme, mais elles craignaient
-de pousser Napoléon au désespoir, et ce motif était le seul qui pût
-les faire hésiter. Pourtant, après s'être réunis à l'hôtel
-Saint-Florentin, et avoir délibéré, les représentants de la coalition
-furent d'avis de persévérer, premièrement parce qu'ils s'étaient déjà
-fort avancés en faisant prononcer la déchéance de Napoléon et de ses
-héritiers, secondement parce que les Bourbons étaient bien autrement
-rassurants pour eux qu'une régence qui laisserait à Napoléon la
-tentation et le moyen de reprendre le sceptre, avec le sceptre
-l'épée; enfin parce que <span class="pagenum"><a id="page739" name="page739"></a>(p. 739)</span> l'&oelig;uvre de se débarrasser de
-l'oppresseur commun étant si avancée, il valait mieux la pousser à
-terme, même au prix d'une dernière effusion de sang, que de
-l'abandonner presque accomplie. Ils avaient donc chargé Alexandre de
-déclarer qu'on persistait dans ce qui avait été primitivement décidé,
-mais sans lui communiquer une résolution énergique qu'ils n'avaient
-pas eux-mêmes, et sans lui donner pour les Bourbons une ardeur de zèle
-qui leur manquait.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'événement d'Essonne achève de décider Alexandre.</span>
-Alexandre, entouré du roi de Prusse et des ministres de la coalition,
-reçut les maréchaux présentés par M. de Caulaincourt, avec la même
-bienveillance que la veille. Il exprima encore une fois cette idée
-reproduite depuis quelques jours jusqu'à satiété, que les souverains
-alliés étaient venus à Paris pour y chercher la paix, et nullement
-pour humilier la France ou lui imposer un gouvernement; puis il
-répéta, d'une manière précise et résolue, les raisons déjà énoncées
-contre le maintien personnel de Napoléon sur le trône de France, mais
-d'une manière beaucoup moins ferme celles qu'on pouvait alléguer
-contre la régence de Marie-Louise. Il se prononça sur cette dernière
-partie du sujet d'une façon qui n'avait rien d'absolu, et qui laissait
-même ouverture au renouvellement de la discussion. Elle recommença en
-effet; les maréchaux répétèrent avec une extrême véhémence ce qu'ils
-avaient dit contre le rappel des Bourbons, et se montrèrent presque
-menaçants en parlant des forces qui restaient à Napoléon, et du
-dévouement qu'il trouverait de leur part pour la défense des droits
-du Roi de <span class="pagenum"><a id="page740" name="page740"></a>(p. 740)</span> Rome. Alexandre, visiblement perplexe, regardait
-tantôt les interlocuteurs, tantôt ses alliés, comme s'il eût songé à
-une solution autre que celle qu'il avait mission de notifier<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Lien vers la note 23"><span class="smaller">[23]</span></a>,
-lorsqu'entra tout à coup un aide de camp qui lui adressa en langue
-russe quelques mots à voix basse. M. de Caulaincourt comprenant un peu
-cette langue, crut deviner qu'on annonçait au czar la défection du 6<sup>e</sup>
-corps, évidemment ignorée de ce monarque, à en juger par son
-étonnement.&mdash;Tout le corps? demanda Alexandre en avançant son oreille
-qui était un peu dure.&mdash;Oui, tout le corps, répondit l'aide de
-camp.&mdash;Alexandre revint aux négociateurs, mais distrait, et paraissant
-écouter à peine ce qu'on lui disait. Il s'éloigna ensuite un instant,
-pour s'entretenir avec ses alliés. Pendant que les trois négociateurs
-étaient seuls (Marmont n'avait pas osé se joindre à eux cette fois),
-M. de Caulaincourt dit aux deux maréchaux que tout était perdu, car il
-ne pouvait plus douter que la nouvelle apportée à l'empereur Alexandre
-ne fût celle de la défection du 6<sup>e</sup> corps, et que cette nouvelle ne
-changeât toutes les dispositions du czar.
-<span class="sidenote" title="En marge">Les souverains alliés persistent dans la résolution
-d'écarter du trône Napoléon et sa famille.</span>
-Alexandre reparut bientôt,
-mais cette fois ferme dans son attitude, décidé dans son langage, et
-déclarant qu'il fallait renoncer soit à Napoléon, soit à Marie-Louise,
-que les Bourbons seuls convenaient à la France comme à l'Europe, que
-du reste l'armée au nom de laquelle on parlait était au moins divisée,
-car il apprenait à l'instant qu'un corps entier avait passé sous la
-bannière <span class="pagenum"><a id="page741" name="page741"></a>(p. 741)</span> du gouvernement provisoire, que toute l'armée
-suivrait sans doute ce bon exemple, qu'elle rendrait ainsi à la France
-un service au moins égal à tous ceux qu'elle lui avait déjà rendus,
-que sa gloire et ses intérêts seraient soigneusement respectés, que
-les princes rappelés au trône fonderaient sur elle, sur son appui, sur
-ses lumières, le nouveau règne; que pour ce qui regardait Napoléon, il
-n'avait qu'à s'en fier à la loyauté des souverains alliés, et qu'il
-serait traité lui et sa famille d'une manière conforme à sa grandeur
-passée. Ces paroles dites, Alexandre entretint les maréchaux l'un
-après l'autre, témoigna à Macdonald l'estime qui lui était due,
-caressa Ney de manière à troubler la tête malheureusement faible de ce
-héros, et retint quelques instants M. de Caulaincourt.
-<span class="sidenote" title="En marge">Alexandre engage M. de Caulaincourt à retourner à
-Fontainebleau pour obtenir l'abdication pure et simple, en promettant
-le plus généreux traitement pour Napoléon et sa famille.</span>
-Là, dans un
-court entretien, il laissa voir à celui-ci que les dernières
-indécisions des alliés avaient été terminées par l'événement qui
-s'était passé la nuit sur l'Essonne, car à partir de ce moment on
-avait bien compris que Napoléon ne pouvait plus rien tenter, et qu'il
-ne lui restait qu'à se résigner à sa destinée. L'empereur Alexandre
-renouvela les assurances qu'il avait déjà données du traitement le
-plus généreux à l'égard de Napoléon, ne dissimula pas qu'il s'était
-peut-être beaucoup avancé en offrant l'île d'Elbe, mais il ajouta
-qu'il tiendrait son engagement, et promit d'une manière formelle de
-faire accorder à Marie-Louise et au Roi de Rome une principauté en
-Italie. Puis il congédia M. de Caulaincourt en le pressant de revenir
-au plus tôt avec les pouvoirs de son maître afin d'achever cette
-négociation, car d'heure <span class="pagenum"><a id="page742" name="page742"></a>(p. 742)</span> en heure la situation de Napoléon
-perdait ce que gagnait celle des Bourbons, et les dédommagements qu'on
-était disposé à lui accorder devaient en être fort amoindris.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Caresses qu'on prodigue à Marmont à l'hôtel Talleyrand.</span>
-M. de Caulaincourt resté seul avec Macdonald, qui ne l'avait pas
-quitté, s'apprêta à retourner à Fontainebleau. Ney, entouré par les
-membres et les ministres du gouvernement provisoire, retenu au milieu
-d'eux, fut comblé de témoignages capables d'ébranler la tête la plus
-solide. Le maréchal Marmont de son côté était venu chez M. de
-Talleyrand où il allait être exposé à de nouvelles séductions. Il
-arrivait consterné de ce qui s'était passé sur l'Essonne, et cherchant
-dans les yeux des assistants un jugement qu'il craignait de trouver
-sévère, surtout en se rappelant ce que les maréchaux ses collègues lui
-avaient dit le matin. Mais au lieu d'expressions improbatives, ou au
-moins équivoques, il ne rencontra partout que l'assentiment le plus
-flatteur, les serrements de main les plus expressifs. On lui dit
-qu'après avoir héroïquement fait son devoir dans la dernière campagne,
-il venait de mettre le comble à sa belle conduite en sauvant la France
-par la détermination qu'il avait prise, qu'il n'était aucun prix trop
-grand pour un tel service, et que les Bourbons se hâteraient
-d'acquitter ce prix, quel qu'il pût être. L'infortuné Marmont était
-prêt d'abord à protester contre les faux mérites qu'on lui attribuait.
-Mais, assailli de félicitations, il n'eut pas la force de repousser
-tant d'honneur, tant d'espérances brillantes, et sans s'en douter,
-sans le vouloir, acceptant les compliments, il accepta la <span class="pagenum"><a id="page743" name="page743"></a>(p. 743)</span>
-réprobation qui depuis est restée si cruellement attachée à sa
-mémoire.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Le 6<sup>e</sup> corps s'étant insurgé à Versailles, on supplie
-Marmont d'aller le faire rentrer dans l'ordre.</span>
-Dans les révolutions les péripéties sont promptes et brusques. Tandis
-que les allants et venants de l'hôtel Talleyrand, ravis d'apprendre la
-défection du 6<sup>e</sup> corps et la résolution définitive des alliés,
-comblaient Marmont de compliments, cherchaient ainsi à l'associer à
-leur joie et à leurs espérances, une nouvelle soudaine vint altérer un
-instant leur félicité. Tout à coup on répandit le bruit qu'une
-sédition militaire avait éclaté à Versailles parmi les soldats du 6<sup>e</sup>
-corps, que ces soldats se disant trompés par leurs généraux, voulaient
-les fusiller, et qu'on n'était pas bien sûr des conséquences de cet
-accident imprévu. Avec plus de calme qu'on n'en conserve en pareille
-circonstance, on aurait compris qu'un corps de quinze mille hommes,
-séparé du gros de l'armée française, complétement entouré par les
-troupes alliées, serait anéanti ou désarmé s'il essayait de revenir
-sur ce qu'il avait fait. Mais on ne raisonne pas aussi juste dans le
-tumulte des journées de révolution. On craignît que ce corps, revenant
-en arrière par un coup de désespoir héroïque, ne rallumât les passions
-des troupes restées à Fontainebleau ainsi que l'ardeur belliqueuse de
-Napoléon, ne donnât même une forte émotion au peuple de Paris
-tranquille en apparence mais frémissant à la vue des étrangers, et ne
-fût en quelque sorte la cause d'un changement complet de scène. On fut
-ému et profondément troublé.</p>
-
-<p>Un homme seul pouvait empêcher que l'heureux <span class="pagenum"><a id="page744" name="page744"></a>(p. 744)</span> événement de la
-nuit ne devînt si promptement malheureux, et cet homme, c'était le
-maréchal Marmont. Ce maréchal effectivement devait avoir sur les
-troupes du 6<sup>e</sup> corps une grande influence, et plus que personne il
-était capable de les maintenir dans la voie où elles avaient été
-engagées.
-<span class="sidenote" title="En marge">Marmont a la faiblesse d'accepter une mission qui le rend
-complice de l'événement d'Essonne.</span>
-On l'entoura donc, et on le supplia d'aller achever
-l'&oelig;uvre commencée. On lui répéta pour la centième fois que le
-rétablissement de Napoléon contre l'Europe entière était impossible,
-que l'Europe, fût-elle vaincue sous les murs de Paris, ne se tiendrait
-point pour battue, recommencerait la guerre avec un nouvel
-acharnement, que la France serait ainsi exposée à une affreuse
-prolongation de maux, que la paix avec les frontières de 1790, que les
-Bourbons avec des garanties légales, étaient bien préférables à des
-chances pareilles, qu'au surplus lui Marmont était entré dans cette
-voie, qu'il y avait poussé son corps d'armée, que reculer maintenant
-serait hors de son pouvoir, resterait inexplicable, et que, déjà perdu
-avec Napoléon, il le serait à jamais avec les Bourbons.&mdash;Marmont qui
-ne voulait pas être ainsi perdu avec tout le monde, et qui,
-d'ailleurs, après avoir eu la faiblesse d'accepter des félicitations
-imméritées, désirait acquérir des titres incontestables à la faveur
-royale, se décida à partir pour Versailles, afin de ramener à
-l'obéissance les troupes mutinées du 6<sup>e</sup> corps. Il s'y rendit
-sur-le-champ, et, arrivé sur les lieux, trouva ses soldats en pleine
-insurrection, réunis hors de la ville, et refusant de reprendre leurs
-rangs malgré les efforts du général Bordessoulle <span class="pagenum"><a id="page745" name="page745"></a>(p. 745)</span> auquel ils
-reprochaient vivement la conduite qu'on leur avait fait tenir.
-<span class="sidenote" title="En marge">Succès de la mission de Marmont; son retour triomphal à
-l'hôtel Talleyrand.</span>
-L'arrivée imprévue du maréchal Marmont leur causa une véritable
-satisfaction. Comme il était absent au moment où la défection s'était
-accomplie, ils supposaient qu'il l'avait ignorée, et en le voyant
-accourir, ils furent persuadés qu'il venait les tirer du mauvais pas
-où on les avait engagés. En outre, Marmont s'était acquis leurs
-sympathies par sa brillante bravoure dans la dernière campagne. Il se
-présenta donc à eux, fit appel à leurs souvenirs, retraça les
-circonstances périlleuses où il les avait commandés, et où il avait
-toujours été le premier au danger, réussit ainsi à leur arracher des
-acclamations, et, après avoir établi ses droits à leur confiance, leur
-dit que les ayant toujours conduits dans le chemin de l'honneur, il ne
-les en ferait pas sortir maintenant, qu'il les y conduirait encore
-lorsque ce chemin s'ouvrirait devant eux; mais que dans l'état de
-trouble où il les voyait, ils ne pouvaient être que des instruments de
-désordre, destinés à être vaincus par le premier ennemi qu'ils
-rencontreraient sur leurs pas, qu'il les suppliait donc de rentrer
-dans le devoir, de se replacer sous leurs chefs, promettant, dès
-qu'ils seraient redevenus une véritable armée, de revenir parmi eux,
-et d'y demeurer jusqu'à ce que la France fût sortie de la crise
-affreuse où elle se trouvait.&mdash;Marmont n'en dit pas davantage, et ses
-soldats expliquèrent ses réticences par le voisinage de l'ennemi qui
-les entourait de toutes parts. Ils se calmèrent, reprirent leurs
-rangs, et parurent disposés à attendre <span class="pagenum"><a id="page746" name="page746"></a>(p. 746)</span> patiemment ce qu'il
-ferait d'eux. Au surplus il suffisait de quelques instants de
-soumission pour qu'on n'eût plus rien à craindre de leur mutinerie.
-Les coalisés naturellement allaient placer entre le 6<sup>e</sup> corps et
-Fontainebleau une barrière impossible à franchir.</p>
-
-<p>Marmont retourna tout de suite à Paris pour annoncer l'heureux
-résultat de sa courte mission, pour recevoir les flatteries de cet
-hôtel de la rue Saint-Florentin qui l'avaient perdu, et dont il ne
-pouvait plus se passer. On l'y entoura de nouveau, on le combla de
-plus de caresses que jamais, et on lui promit cette éternelle
-reconnaissance, qui, de la part des peuples, des partis et des rois,
-n'est pas toujours assurée aux services même les plus purs et les plus
-avouables!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Vrai caractère de la conduite du maréchal Marmont.</span>
-Ainsi s'accomplit cette défection, qu'on a appelée la trahison du
-maréchal Marmont. Si l'acte de ce maréchal avait consisté à préférer
-les Bourbons à Napoléon, la paix à la guerre, l'espérance de la
-liberté au despotisme, rien n'eût été plus simple, plus légitime, plus
-avouable. Mais même en ne tenant aucun compte des devoirs de la
-reconnaissance, on ne peut oublier que Marmont était revêtu de la
-confiance personnelle de Napoléon, qu'il était sous les armes, et
-qu'il occupait sur l'Essonne un poste d'une importance capitale: or
-quitter en ce moment cette position avec tout son corps d'armée, par
-suite d'une convention secrète avec le prince de Schwarzenberg, ce
-n'était pas opter comme un citoyen libre de ses volontés, entre un
-gouvernement et un autre, c'était tenir la conduite du soldat
-<span class="pagenum"><a id="page747" name="page747"></a>(p. 747)</span> qui déserte à l'ennemi! Cet acte malheureux, Marmont a
-prétendu depuis n'en avoir qu'une part, et il est vrai qu'après en
-avoir voulu et accompli lui-même le commencement, il s'arrêta au
-milieu, effrayé de ce qu'il avait fait! Ses généraux divisionnaires,
-égarés par une fausse terreur, reprirent l'acte interrompu et
-l'achevèrent pour leur compte, mais Marmont en venant s'en approprier
-la fin par sa conduite à Versailles, consentit à l'assumer tout entier
-sur sa tête, et à en porter le fardeau aux yeux de la postérité!</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Retour des maréchaux à Fontainebleau.</span>
-Les agitations étaient tout aussi grandes mais d'une autre nature à
-Fontainebleau. Les trois plénipotentiaires y étaient retournés vers la
-fin de cette journée du 5, pour y transmettre la réponse définitive
-des souverains alliés.
-<span class="sidenote" title="En marge">Empressement du maréchal Ney à devancer ses collègues.</span>
-Le maréchal Ney, comblé des caresses du
-gouvernement provisoire, s'était fait fort d'obtenir et de rapporter
-l'abdication pure et simple de Napoléon. Aussi n'avait-il point
-attendu ses deux collègues pour partir, soit désir d'être seul, soit
-excès d'empressement à tenir ses promesses. Il avait trouvé Napoléon
-instruit de la défection du 6<sup>e</sup> corps, en appréciant mieux que
-personne les conséquences militaires et politiques, calme d'ailleurs,
-montrant d'autant plus de hauteur que la fortune montrait plus
-d'acharnement contre lui, et n'étant disposé à laisser voir ce qu'il
-éprouvait qu'aux deux ou trois personnages qui avaient exclusivement
-sa confiance. Napoléon remercia poliment le maréchal Ney d'avoir
-accompli sa mission, mais ne le mit guère sur la voie des
-épanchements et des conseils, devinant à son <span class="pagenum"><a id="page748" name="page748"></a>(p. 748)</span> attitude, à son
-empressement à arriver le premier, qu'il avait un vif désir de
-contribuer au dénoûment, et peut-être de s'en faire un mérite.
-<span class="sidenote" title="En marge">Son entretien avec Napoléon.</span>
-Il écouta, presque sans répondre, tout ce que voulut dire le maréchal, et
-en effet celui-ci s'étendit longuement sur la résolution irrévocable
-des souverains, sur l'impossibilité de les en faire changer, sur
-l'espèce d'entraînement avec lequel on se prononçait à Paris pour la
-paix et pour les Bourbons, sur l'état de délabrement de l'armée, sur
-l'impossibilité d'en obtenir de nouveaux efforts, et, à propos du sang
-si abondamment versé par elle, il parla des malheurs présents avec
-vérité, mais sans ménagement, car cette âme guerrière était plus forte
-que délicate. Toutefois il ne s'éloigna point du respect dû à un
-maître sous lequel lui et ses compagnons d'armes avaient contracté
-l'habitude de courber la tête<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Lien vers la note 24"><span class="smaller">[24]</span></a>. Napoléon après l'avoir écouté
-froidement et <span class="pagenum"><a id="page749" name="page749"></a>(p. 749)</span> patiemment, lui répondit qu'il aviserait, et
-qu'il lui ferait connaître le lendemain ses résolutions définitives.
-Après cette entrevue le maréchal Ney, pressé d'acquitter sa promesse,
-se hâta d'adresser au prince de Bénévent une lettre, dans laquelle
-racontant son retour à Fontainebleau à la suite de l'insuccès des
-négociations du matin, insuccès qui était <cite>dû</cite>, écrivait-il, <cite>à un
-événement imprévu</cite> (l'événement d'Essonne), il ajoutait que l'Empereur
-Napoléon, <cite>convaincu de la position critique où il avait placé la
-France, et de l'impossibilité où il se trouvait de la sauver lui-même,
-paraissait décidé à donner son abdication pure et simple</cite>. Après cette
-assertion, au moins prématurée, le maréchal disait qu'il espérait
-pouvoir porter lui-même l'acte authentique et formel de cette
-abdication. La lettre était datée de Fontainebleau, onze heures et
-demie du soir.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page750" name="page750"></a>(p. 750)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Entretien du maréchal Macdonald et de M. de
-Caulaincourt avec Napoléon.</span>
-M. de Caulaincourt et le maréchal Macdonald arrivèrent immédiatement
-après le maréchal Ney. Ils trouvèrent Napoléon déjà profondément
-endormi, et, après l'avoir réveillé, ils lui racontèrent avec les
-mêmes détails que le maréchal Ney, mais en termes différents, tout ce
-qui s'était passé à Paris depuis la veille, c'est-à-dire leurs
-négociations d'abord heureuses, du moins en apparence, et bientôt
-suivies d'un insuccès complet après la défection du 6<sup>e</sup> corps. Ils ne
-dissimulèrent pas à Napoléon que, dans leur conviction profonde,
-quelque douloureux qu'il fût pour eux de se prononcer de la sorte, il
-n'avait pas autre chose à faire que de donner son abdication pure et
-simple, s'il ne voulait pas empirer sa situation personnelle, ôter à
-sa femme, à son fils, à ses frères, toute chance d'un établissement
-convenable, et attirer enfin sur la France de nouveaux et
-irrémédiables malheurs. Ce conseil se reproduisant coup sur coup,
-quoique présenté cette fois dans les termes les plus respectueux,
-importuna Napoléon. Il répondit avec une sorte d'impatience qu'il lui
-restait beaucoup trop de ressources pour accepter sitôt une
-proposition aussi extrême.&mdash;Et Eugène, s'écria-t-il, Augereau, Suchet,
-Soult, et les cinquante mille hommes que j'ai encore ici...
-croyez-vous que ce ne soit rien?... Du reste, nous verrons... À
-demain...&mdash;Puis, montrant qu'il était tard, il envoya ses deux
-négociateurs prendre du repos, en leur témoignant à quel point il
-appréciait leurs procédés nobles et délicats.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Entretien confidentiel de Napoléon avec M. de
-Caulaincourt.</span>
-À peine les avait-il congédiés qu'il fit rappeler M. de Caulaincourt,
-pour lequel il avait non pas <span class="pagenum"><a id="page751" name="page751"></a>(p. 751)</span> plus d'estime que pour le
-maréchal Macdonald, mais plus d'habitude de confiance. Toute trace
-d'humeur avait disparu.
-<span class="sidenote" title="En marge">Belles et touchantes paroles de Napoléon.</span>
-Il dit à M. de Caulaincourt combien il était
-satisfait de la conduite du maréchal Macdonald qui, longtemps son
-ennemi, se comportait en ce moment comme un ami dévoué, parla avec
-indulgence de la mobilité du maréchal Ney, et s'exprimant sur le
-compte de ses lieutenants avec une douceur légèrement dédaigneuse, dit
-à M. de Caulaincourt: Ah! Caulaincourt, les hommes, les hommes!... Mes
-maréchaux rougiraient de tenir la conduite de Marmont, car ils ne
-parlent de lui qu'avec indignation, mais ils sont bien fâchés de
-s'être autant laissés devancer sur le chemin de la fortune.... Ils
-voudraient bien, sans se déshonorer comme lui, acquérir les mêmes
-titres à la faveur des Bourbons.&mdash;Puis il parla de Marmont avec
-chagrin, mais sans amertume.&mdash;Je l'avais traité, dit-il, comme mon
-enfant. J'avais eu souvent à le défendre contre ses collègues qui
-n'appréciant pas ce qu'il a d'esprit, et ne le jugeant que par ce
-qu'il est sur le champ de bataille, ne faisaient aucun cas de ses
-talents militaires. Je l'ai créé maréchal et duc, par goût pour sa
-personne, par condescendance pour des souvenirs d'enfance, et je dois
-dire que je comptais sur lui. Il est le seul homme peut-être dont je
-n'aie pas soupçonné l'abandon: mais la vanité, la faiblesse,
-l'ambition, l'ont perdu. Le malheureux ne sait pas ce qui l'attend,
-son nom sera flétri. Je ne songe plus à moi, croyez-le, ma carrière
-est finie, ou bien <span class="pagenum"><a id="page752" name="page752"></a>(p. 752)</span> près de l'être. D'ailleurs quel goût
-puis-je avoir à régner aujourd'hui sur des c&oelig;urs las de moi, et
-pressés de se donner à d'autres?... Je songe à la France qu'il est
-affreux de laisser dans cet état, sans frontières, quand elle en avait
-de si belles! C'est là, Caulaincourt, ce qu'il y a de plus poignant
-dans les humiliations qui s'accumulent sur ma tête. Cette France que
-je voulais faire si grande, la laisser si petite!... Ah, si ces
-imbéciles ne m'eussent pas délaissé, en quatre heures je refaisais sa
-grandeur, car, croyez-le bien, les alliés en conservant leur position
-actuelle, ayant Paris à dos et moi en face, étaient perdus.
-Fussent-ils sortis de Paris pour échapper à ce danger, ils n'y
-seraient plus rentrés. Leur sortie seule devant moi eût été déjà une
-immense défaite. Ce malheureux Marmont a empêché ce beau résultat. Ah,
-Caulaincourt, quelle joie c'eût été de relever la France en quelques
-heures!... Maintenant que faire?
-<span class="sidenote" title="En marge">Motifs qui le décident à abdiquer.</span>
-Il me resterait environ 150 mille
-hommes, avec ce que j'ai ici et avec ce que m'amèneraient Eugène,
-Augereau, Suchet, Soult, mais il faudrait me porter derrière la Loire,
-attirer l'ennemi après moi, étendre indéfiniment les ravages auxquels
-la France n'est déjà que trop exposée, mettre encore bien des
-fidélités à l'épreuve, qui peut-être ne s'en tireraient pas mieux que
-celle de Marmont, et tout cela pour continuer un règne qui, je le
-vois, tire à sa fin! Je ne m'en sens pas la force. Sans doute il y
-aurait moyen de nous relever en prolongeant la guerre. Il me revient
-que de tous côtés les paysans de la Lorraine, de la Champagne, de la
-Bourgogne, <span class="pagenum"><a id="page753" name="page753"></a>(p. 753)</span> égorgent les détachements isolés. Avant peu le
-peuple prendra l'ennemi en horreur; on sera fatigué à Paris de la
-générosité d'Alexandre. Ce prince a de la séduction, il plaît aux
-femmes, mais tant de grâce dans un vainqueur révoltera bientôt le
-sentiment national. De plus les Bourbons arrivent, et Dieu sait ce qui
-les suit! Aujourd'hui ils vont pacifier la France avec l'Europe, mais
-demain dans quel état ils la mettront avec elle-même! Ils sont la paix
-extérieure, mais la guerre intérieure. D'ici à un an vous verrez ce
-qu'ils auront fait du pays. Ils ne garderont pas Talleyrand six mois.
-Il y aurait donc bien des chances de succès dans une lutte prolongée,
-chances politiques et militaires, mais au prix de maux affreux....
-D'ailleurs, pour le moment, il faut autre chose que moi. Mon nom, mon
-image, mon épée, tout cela fait peur.... Il faut se rendre.... Je vais
-rappeler les maréchaux, et vous verrez leur joie, quand ils seront par
-moi tirés d'embarras, et autorisés à faire comme Marmont, sans qu'il
-leur en coûte l'honneur...»&mdash;</p>
-
-<p>Ce complet détachement des choses, cette indulgence envers les
-personnes, tenaient chez Napoléon à la grandeur de l'esprit, et au
-sentiment de ses immenses fautes. Si en effet ses infatigables
-lieutenants étaient aujourd'hui si fatigués, c'est qu'il avait atteint
-en eux le terme des forces humaines, et qu'il n'avait su s'arrêter à
-la mesure ni des hommes ni des choses. Ce n'étaient pas eux seulement
-qui étaient fatigués, c'était l'univers, et leur défection n'avait pas
-d'autre cause. Mais après de telles fautes il sied au génie de les
-sentir, de puiser dans ce sentiment <span class="pagenum"><a id="page754" name="page754"></a>(p. 754)</span> une noble justice, et de
-s'élever ainsi à cette hauteur de langage qui donne tant de dignité au
-malheur.</p>
-
-<p>Napoléon parla ensuite du sort qu'on lui réservait. Il accepta l'île
-d'Elbe, et pour ce qui le concernait, se montra extrêmement
-facile.&mdash;Vous le savez, dit-il à M. de Caulaincourt, je n'ai besoin de
-rien. J'avais 150 millions économisés sur ma liste civile, qui
-m'appartenaient comme appartiennent à un employé les économies qu'il a
-faites sur son traitement. J'ai tout donné à l'armée, et je ne le
-regrette pas.
-<span class="sidenote" title="En marge">Désirs de Napoléon pour sa famille.</span>
-Qu'on fournisse de quoi vivre à ma famille, c'est tout
-ce qu'il me faut. Quant à mon fils, il sera archiduc, cela vaut
-peut-être mieux pour lui que le trône de France. S'il y montait,
-serait-il capable de s'y tenir? Mais je voudrais pour lui et pour sa
-mère la Toscane. Cet établissement les placerait dans le voisinage de
-l'île d'Elbe, et j'aurais ainsi le moyen de les voir.&mdash;</p>
-
-<p>M. de Caulaincourt répondit que le Roi de Rome n'obtiendrait jamais
-une telle dotation, et que, grâce à Alexandre, il aurait Parme tout au
-plus.&mdash;Quoi! reprit Napoléon, en échange de l'Empire de France, pas
-même la Toscane!... Et il se soumit aux affirmations réitérées de M.
-de Caulaincourt. Après son fils, il s'occupa de l'Impératrice
-Joséphine, du prince Eugène, de la reine Hortense, et insista pour que
-leur sort fût assuré.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Ses désirs pour la France et pour l'armée.</span>
-Du reste, dit-il à M. de Caulaincourt, toutes
-ces choses se feront sans peine, car on ne sera pas assez mesquin pour
-les contester. Mais l'armée, mais la France, c'est à elles surtout
-qu'il faudrait songer. Puisque j'abandonne le trône <span class="pagenum"><a id="page755" name="page755"></a>(p. 755)</span> et que
-je fais plus, que je remets mon épée, ayant encore tant de moyens de
-m'en servir, n'ai-je pas le droit de prétendre à quelque compensation?
-Ne pourrait-on pas améliorer la frontière française, puisque la force
-qui en résultera pour la France ne sera pas dans mes mains, mais dans
-celles des Bourbons? Ne pourrait-on pas stipuler pour l'armée le
-maintien de ses avantages, tels que grades, titres, dotations? ne
-pourrait-on pas, ce qui lui serait si sensible, conserver ces trois
-couleurs qu'elle a portées avec tant de gloire dans toutes les parties
-du monde? Puisque enfin nous nous rendons sans combattre, lorsqu'il
-nous serait si facile de verser tant de sang encore, ne nous doit-on
-pas quelque chose, moi, moi seul, l'objet de toutes les haines et de
-toutes les craintes, n'en devant pas profiter?...&mdash;Et s'étendant
-longuement sur ce thème qui lui tenait à c&oelig;ur, Napoléon voulait
-qu'on stipulât quelque chose pour la France et pour l'armée. M. de
-Caulaincourt essaya de le désabuser à cet égard, en lui montrant que
-ces intérêts si grands, si respectables, il ne lui serait plus donné
-de les traiter; que d'après le principe posé, celui de sa déchéance,
-la faculté de représenter la France, de négocier pour elle, avait
-passé au gouvernement provisoire, et qu'on n'écouterait rien de ce qui
-serait dit par lui sur ce sujet.&mdash;Mais, repartit Napoléon, ce
-gouvernement provisoire, quelle force a-t-il autre que la mienne,
-autre que celle que je lui prête en me tenant ici à Fontainebleau avec
-les débris de l'armée? Lorsque je me serai soumis, et l'armée avec
-moi, il sera réduit à la plus complète impuissance; on <span class="pagenum"><a id="page756" name="page756"></a>(p. 756)</span>
-l'écoutera encore moins que nous, et il sera contraint de se rendre à
-discrétion.&mdash;</p>
-
-<p>Telle était en effet la situation, et on ne pouvait mieux la décrire,
-mais celui qui la déplorait ainsi en était le principal auteur, et il
-devait s'y résigner comme à tout le reste. M. de Caulaincourt
-s'appliqua de son mieux à le lui faire comprendre, et ce grave
-personnage mettant une sorte d'insistance à ramener Napoléon au seul
-sujet qui le regardât désormais, c'est-à-dire à sa personne et à sa
-famille, l'ancien maître du monde impatienté s'écria: On veut donc me
-réduire à discuter de misérables intérêts d'argent!... C'est indigne
-de moi... Occupez-vous de ma famille, vous Caulaincourt... Quant à
-moi, je n'ai besoin de rien... Qu'on me donne la pension d'un
-invalide, et ce sera bien assez!&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon rappelle les maréchaux et leur annonce son
-abdication.</span>
-Après ces entretiens qui remplirent la nuit et la matinée du 6 avril,
-après la rédaction de l'acte qui contenait son abdication définitive,
-à laquelle il apporta beaucoup de soin, Napoléon rappela les maréchaux
-pour leur faire connaître ses dernières résolutions. Admis auprès de
-lui, et ne sachant pas ce qu'il avait décidé, ils renouvelèrent leurs
-doléances; ils recommencèrent à dire que l'armée était épuisée,
-qu'elle n'avait plus de sang à répandre, tant elle en avait répandu,
-et ils étaient si pressés d'obtenir la faculté de courir auprès du
-nouveau gouvernement, qu'ils en seraient venus peut-être, s'ils
-avaient trouvé de la résistance, à manquer pour la première fois de
-respect à Napoléon. Mais après avoir mis une sorte de malice à les
-laisser quelques instants dans cette anxiété, Napoléon leur dit:
-Messieurs, <span class="pagenum"><a id="page757" name="page757"></a>(p. 757)</span> tranquillisez-vous. Ni vous, ni l'armée, n'aurez
-plus de sang à verser. Je consens à abdiquer purement et simplement.
-J'aurais voulu pour vous, autant que pour ma famille, assurer la
-succession du trône à mon fils. Je crois que ce dénoûment vous eût été
-encore plus profitable qu'à moi, car vous auriez vécu sous un
-gouvernement conforme à votre origine, à vos sentiments, à vos
-intérêts... C'était possible, mais un indigne abandon vous a privés
-d'une situation que j'espérais vous ménager. Sans la défection du 6<sup>e</sup>
-corps, nous aurions pu cela et autre chose, nous aurions pu relever la
-France... Il en a été autrement... Je me soumets à mon sort,
-soumettez-vous au vôtre... Résignez-vous à vivre sous les Bourbons, et
-à les servir fidèlement. Vous avez souhaité du repos, vous en aurez.
-Mais, hélas! Dieu veuille que mes pressentiments me trompent!... Nous
-n'étions pas une génération faite pour le repos. La paix que vous
-désirez moissonnera plus d'entre vous sur vos lits de duvet, que n'eût
-fait la guerre dans nos bivouacs.&mdash;Après ces paroles prononcées d'un
-ton triste et solennel, Napoléon leur lut l'acte de son abdication,
-conçu dans les termes suivants:</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Acte d'abdication.</span>
-«Les puissances alliées ayant proclamé que l'Empereur Napoléon était
-le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'Empereur
-Napoléon, fidèle à ses serments, déclare qu'il renonce pour lui et ses
-héritiers aux trônes de France et d'Italie, parce qu'il n'est aucun
-sacrifice personnel, même celui de la vie, qu'il ne soit prêt à faire
-à l'intérêt de la France.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page758" name="page758"></a>(p. 758)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Joie des maréchaux.</span>
-En entendant cette lecture, les lieutenants de Napoléon se
-précipitèrent sur ses mains pour le remercier du sacrifice qu'il
-faisait, et lui répétèrent ce qu'ils lui avaient déjà dit à propos de
-son abdication conditionnelle, c'est qu'en descendant ainsi du trône
-il se montrait plus grand que jamais. Il permit à leur joie secrète
-ces dernières flatteries, et les laissa dire, car il ne voulait pas
-plus les abaisser que s'abaisser lui-même par de misérables
-récriminations. D'ailleurs, qui les avait faits tels? Lui seul, par le
-despotisme qui avait brisé leur caractère, par les guerres
-interminables qui avaient épuisé leurs forces: il n'avait donc pas
-droit de se plaindre, et il agissait noblement en reconnaissant les
-conséquences inévitables de ses erreurs, et en s'y soumettant sans
-éclat humiliant ni pour lui ni pour les autres.</p>
-
-<p>Il fut ensuite convenu que M. de Caulaincourt, suivi comme auparavant
-des maréchaux Macdonald et Ney, se rendrait à Paris, pour porter à
-Alexandre l'acte définitif de l'abdication, acte dont il resterait
-l'unique dépositaire, et qu'il devait échanger contre le traité qui
-assurerait à la famille impériale un traitement convenable. Napoléon
-insista encore une fois pour qu'il ne fût fait d'efforts, s'il en
-fallait pour réussir, qu'en ce qui concernait son fils et ses proches.
-Il congédia les maréchaux et serra affectueusement la main à M. de
-Caulaincourt, toujours le dépositaire principal de sa confiance.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Tristesse de l'armée.</span>
-À peine cette nouvelle fut-elle connue dans Fontainebleau, que la
-tristesse se répandit dans les rangs des vieux soldats. Au contraire
-parmi les officiers de haut grade on éprouva un immense soulagement.
-<span class="pagenum"><a id="page759" name="page759"></a>(p. 759)</span> On pouvait en effet quitter sans trop d'embarras l'ancien
-maître pour le nouveau. La plupart des maréchaux cherchèrent comment
-ils feraient arriver leur adhésion au gouvernement provisoire. Ils
-auraient volontiers chargé M. de Caulaincourt de ce soin, si sa
-hauteur n'eût écarté ce genre de confiance. Mais leur supplice
-touchait à son terme, et vingt-quatre heures allaient suffire pour que
-les modèles d'adhésion abondassent, avec des signatures capables de
-mettre les plus scrupuleux d'entre eux à leur aise.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Retour à Paris de M. de Caulaincourt et des maréchaux.</span>
-M. de Caulaincourt et les deux maréchaux repartirent immédiatement
-pour Paris, où ils arrivèrent à une heure fort avancée de la journée
-du 6. À minuit ils étaient chez l'empereur de Russie, qui les
-attendait avec une extrême impatience, impatience partagée par le
-gouvernement provisoire et par ses nombreux adhérents. Bien que la
-défection du 6<sup>e</sup> corps eût fort diminué les craintes qu'inspirait
-encore Napoléon, bien que les assurances données par le maréchal Ney
-et par la plupart des personnages militaires avec lesquels on s'était
-mis en correspondance, eussent laissé peu de doute sur la prochaine
-adhésion de l'armée, on était toujours saisi d'un sentiment de terreur
-en songeant à tout ce que pouvait tenter le génie infernal, comme on
-l'appelait, qui s'était retiré à Fontainebleau, et qu'on honorait par
-la peur qu'on éprouvait, tout en cherchant à le déshonorer par un
-débordement d'injures inouï. Ce fut une sorte de joie universelle,
-quand le maréchal Ney eut dit aux plus pressés de l'hôtel
-Saint-Florentin, qu'ils pouvaient être tranquilles, <span class="pagenum"><a id="page760" name="page760"></a>(p. 760)</span> et qu'on
-apportait l'abdication pure et simple.
-<span class="sidenote" title="En marge">Félicitations d'Alexandre aux envoyés de Napoléon, qui lui
-apportent l'abdication pure et simple.</span>
-Lorsque les envoyés de Napoléon
-entrèrent chez l'empereur Alexandre, ce prince, qui réservait toujours
-à M. de Caulaincourt son premier serrement de main, courut cette fois
-au maréchal Ney pour le remercier de ce qu'il avait fait, et lui dire
-qu'entre tous les services qu'il avait rendus à sa patrie, le dernier
-ne serait pas le moins grand. Le monarque russe faisait allusion à la
-lettre de la veille, dans laquelle le maréchal Ney s'était vanté
-d'avoir décidé l'abdication, et avait promis d'en apporter l'acte
-formel. M. de Caulaincourt et le maréchal Macdonald, ignorant
-l'existence de cette lettre, et n'ayant rien vu qui pût leur faire
-considérer le maréchal Ney comme l'auteur des dernières résolutions de
-Napoléon, furent singulièrement surpris, et laissèrent apercevoir leur
-surprise au maréchal Ney qui en parut embarrassé. Alexandre se hâta de
-rendre communs aux deux autres négociateurs les remercîments qu'il
-avait d'abord adressés au maréchal Ney, et s'étant enquis des
-conditions auxquelles ils livreraient l'acte essentiel dont ils
-étaient dépositaires, il n'y trouva rien à objecter.
-<span class="sidenote" title="En marge">Promesse des traitements les plus généreux.</span>
-Quant à l'île
-d'Elbe pourtant il déclara qu'il tiendrait sa parole, parce qu'il se
-regardait comme engagé par les quelques mots qu'il avait dits à M. de
-Caulaincourt, mais que ses alliés jugeaient cette concession
-imprudente, et la blâmaient ouvertement, qu'il en serait néanmoins
-comme il l'avait promis; que, relativement au Roi de Rome, à
-Marie-Louise, une principauté en Italie était le moins qu'on pût
-faire, et que l'Autriche allait recouvrer assez de territoires
-<span class="pagenum"><a id="page761" name="page761"></a>(p. 761)</span> dans cette contrée pour ne pas marchander avec sa propre
-fille; que, quant aux frères de Napoléon, à sa première femme, à ses
-enfants adoptifs, au prince Eugène, à la reine Hortense, on
-accorderait tout ce qui serait dû, qu'il s'y engageait
-personnellement, que son ministre M. de Nesselrode serait au besoin le
-défenseur des intérêts de la famille Bonaparte, qu'on eût à s'adresser
-à ce ministre pour les détails, sauf à recourir à lui Alexandre, en
-cas de difficulté. En congédiant les négociateurs, l'empereur de
-Russie retint M. de Caulaincourt, s'expliqua plus franchement encore
-avec ce noble personnage qu'il traitait toujours en ami, et lui avoua
-que les nouvelles qu'il venait de recevoir du soulèvement des paysans
-français, sans l'alarmer, l'inquiétaient cependant, car ces paysans
-avaient égorgé un gros détachement russe dans les Vosges. Il s'apitoya
-ensuite sur les abandons qui allaient se multiplier autour de
-Napoléon, recommanda de ne pas perdre de temps pour régler ce qui le
-concernait, car deux choses faisaient, disait-il, de grands progrès en
-ce moment, la bassesse des serviteurs de l'Empire, et l'enivrement des
-serviteurs de l'ancienne royauté. À ce sujet il parla des Bourbons et
-de leurs amis avec une liberté singulière, montra à la fois de la
-surprise, du dégoût, de l'humeur de ce qu'il voyait de toutes parts,
-et dit qu'après avoir eu tant de peine à se sauver des folies
-guerrières de Napoléon, on aurait bien de la peine aussi à se garantir
-des folies réactionnaires des royalistes. Il congédia M. de
-Caulaincourt en lui promettant toute son amitié pour lui-même, et son
-appui pour l'infortune de Napoléon.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page762" name="page762"></a>(p. 762)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Joie du gouvernement provisoire et des royalistes
-à la nouvelle de l'abdication pure et simple.</span>
-Même après la déchéance prononcée par le Sénat, la crainte que
-Napoléon à Fontainebleau ne cessait d'inspirer, avait contenu encore
-les royalistes, et les avait empêchés de se livrer à toutes leurs
-passions. La défection du 6<sup>e</sup> corps qui réduisait Napoléon à une
-complète impuissance, les avait déjà fort rassurés; mais en apprenant
-son abdication pure et simple, c'est-à-dire la remise faite par
-lui-même de sa terrible épée, ils n'avaient plus gardé de mesure dans
-l'explosion de leurs sentiments. Qu'ils fussent, après tant de
-souffrances, de sang versé, de désastres publics et privés, qu'ils
-fussent joyeux de revoir les princes sous lesquels ils avaient été
-jeunes, riches, puissants, heureux, rien n'était plus naturel et plus
-légitime! Qu'à la joie ils ajoutassent toutes les fureurs de la haine
-triomphante, hélas! rien n'était plus naturel aussi, mais plus
-déplorable pour la dignité de la France!
-<span class="sidenote" title="En marge">Déchaînement inouï dont Napoléon devient l'objet en ce
-moment.</span>
-Jamais en effet on n'a
-surpassé, dans aucun temps, dans aucun pays, l'explosion de colère qui
-signala la déchéance constatée de Napoléon, et il faut reconnaître que
-les partisans de l'ancienne royauté, qualifiés spécialement du titre
-de royalistes, n'étaient pas les seuls à vociférer les plus violentes
-injures. Les pères et mères de famille, réduits jusqu'ici à maudire en
-secret cette guerre qui dévorait leurs enfants, libres désormais de
-faire éclater leurs sentiments, n'appelaient Napoléon que des noms les
-plus atroces. On n'avait pas plus maudit Néron dans l'antiquité,
-Robespierre dans les temps modernes. On ne le désignait plus que par
-le titre de l'<cite>Ogre de Corse</cite>. On le représentait comme un monstre,
-occupé à dévorer des générations <span class="pagenum"><a id="page763" name="page763"></a>(p. 763)</span> entières, pour assouvir une
-rage de guerre insensée. Un écrit, secrètement préparé par M. de
-Chateaubriand dans les dernières heures de l'Empire, mais publié
-seulement à l'abri des baïonnettes étrangères, était l'expression
-exacte de ce débordement de haines sans pareilles. Dans un style où il
-semblait que la passion eût surexcité le mauvais goût trop fréquent de
-l'écrivain, M. de Chateaubriand attribuait à Napoléon tous les vices,
-toutes les bassesses, tous les crimes. Cet écrit était lu avec une
-avidité incroyable à Paris, et de Paris il passait dans les provinces,
-excepté toutefois dans celles où l'ennemi avait pénétré. Contraste
-singulier! les provinces qui souffraient le plus des fautes de
-Napoléon, lui en voulaient moins que les autres, parce qu'elles
-s'obstinaient à voir en lui l'intrépide défenseur du sol. Partout
-ailleurs la colère allait croissant, et comme un homme irrité s'irrite
-encore davantage en criant, l'esprit public paraissait s'enivrer
-lui-même de sa propre fureur. Le meurtre du duc d'Enghien sur lequel
-on s'était tu si longtemps, le perfide rendez-vous de Bayonne où
-avaient succombé les princes espagnols, étaient le sujet des récits
-les plus noirs, comme si à la vérité déjà si grave on avait eu besoin
-d'ajouter la calomnie. Le retour d'Égypte, le retour de Russie,
-étaient qualifiés de lâches abandons de l'armée française compromise.
-Napoléon, disait-on, n'avait pas fait une seule campagne qui fût
-véritablement belle. Il n'avait eu, dans sa longue carrière, que
-quelques événements heureux, obtenus à coups d'hommes. L'art
-militaire, corrompu en ses mains, était devenu une vraie <span class="pagenum"><a id="page764" name="page764"></a>(p. 764)</span>
-boucherie. Son administration, jusque-là si admirée, n'avait été
-qu'une horrible fiscalité destinée à enlever au pays son dernier écu
-et son dernier homme. L'immortelle campagne de 1814 n'était qu'une
-suite d'extravagances inspirées par le désespoir. Enfin, un ordre
-donné par l'artillerie dans la bataille du 30 mars, à l'insu de
-Napoléon qui était à quatre-vingts lieues de Paris, et prescrivant de
-détruire les munitions de Grenelle pour en priver l'ennemi, était
-considéré comme la résolution de faire sauter la capitale. Un
-officier, cherchant à flatter les passions du jour, prétendait s'être
-refusé à l'exécution de cet ordre épouvantable. Le monstre, disait-on,
-avait voulu détruire Paris, comme un corsaire qui fait sauter son
-vaisseau, avec cette différence qu'il n'était pas sur le vaisseau. Du
-reste, ajoutait-on, il n'était pas Français, et on devait s'en
-féliciter pour l'honneur de la France. Il avait changé son nom de
-<em>Buonaparte</em>, il en avait fait <em>Bonaparte</em>, et c'était <em>Buonaparte</em>
-qu'il le fallait appeler. Le nom de Napoléon même ne lui était pas dû.
-Napoléon était un saint imaginaire; c'est Nicolas qu'il fallait
-joindre à son nom de famille. Ce monstre, disait-on encore, cet ennemi
-des hommes, était un impie. Tandis qu'en public il allait entendre la
-messe à sa chapelle, ou à Notre-Dame, il faisait, dans son intimité,
-avec Monge, Volney et autres, profession d'athéisme. Il était dur,
-brutal, battait ses généraux, outrageait les femmes, et, comme soldat,
-n'était qu'un lâche. Et la France, s'écriait-on, avait pu se soumettre
-à un tel homme! On ne pouvait expliquer cette aberration que par
-l'aveuglement <span class="pagenum"><a id="page765" name="page765"></a>(p. 765)</span> qui suit les révolutions! À ce débordement de
-paroles s'étaient ajoutés des actes du même caractère. La statue de
-Napoléon, à laquelle on avait vainement attaché une corde pour la
-renverser le jour de l'entrée des coalisés, attaquée quelques jours
-plus tard avec les moyens de l'art, avait été descendue de la colonne
-d'Austerlitz dans un obscur magasin de l'État, et en contemplant le
-monument la haine publique avait la satisfaction de n'apercevoir que
-le vide sur son sommet dépouillé.</p>
-
-<p>Telle était l'explosion de colère à laquelle, par un terrible retour
-des choses d'ici-bas, l'homme le plus adulé pendant vingt années,
-l'homme qui avait le plus joui de l'admiration stupéfaite de
-l'univers, devait assister tout vivant. Au surplus, il était assez
-grand pour se placer au-dessus de telles indignités, et assez coupable
-aussi pour savoir qu'il s'était attiré par ses actes ce cruel
-revirement d'opinion.
-<span class="sidenote" title="En marge">Flatteries adressées aux souverains qui occupent Paris.</span>
-Mais il y avait quelque chose de plus triste
-encore dans ce spectacle, c'étaient les flatteries prodiguées en même
-temps aux souverains alliés. Sans doute Alexandre, par la conduite
-qu'il tenait et dont il donnait l'exemple à ses alliés, méritait les
-remercîments de la France. Mais si l'ingratitude n'est jamais permise,
-la reconnaissance doit être discrète quand elle s'adresse aux
-vainqueurs de son pays. Il n'en était pas ainsi, et on s'évertuait à
-redire qu'il était bien magnanime à des souverains qui avaient tant
-souffert par les mains des Français, de se venger d'eux aussi
-doucement. Les flammes de Moscou étaient rappelées tous les jours, non
-par des écrivains russes, mais par des écrivains <span class="pagenum"><a id="page766" name="page766"></a>(p. 766)</span> français.
-On ne se contentait pas de louer le maréchal Blucher, le général
-Sacken, braves gens dont l'éloge était naturel et mérité dans les
-bouches prussiennes et russes, on allait chercher un émigré français,
-le général Langeron, qui servait dans les armées du czar, pour
-raconter avec complaisance combien il s'était distingué dans l'attaque
-de Montmartre, et combien de justes récompenses il avait reçues de
-l'empereur Alexandre.
-<span class="sidenote" title="En marge">Le patriotisme a ses revers comme la liberté.</span>
-Ainsi, dans les nombreuses péripéties de notre
-grande et terrible révolution, le patriotisme devait, comme la
-liberté, avoir ses revers, et, de même que la liberté, idole des
-c&oelig;urs en 1789, était devenue en 1793 l'objet de leur aversion, de
-même le patriotisme devait être foulé aux pieds jusqu'à faire honorer
-l'acte, coupable en tout temps, de porter les armes contre son pays.
-Tristes jours que ceux de réaction, où l'esprit public, profondément
-troublé, perd les notions les plus élémentaires des choses, bafoue ce
-qu'il avait adoré, adore ce qu'il avait bafoué, et prend les plus
-honteuses contradictions pour un heureux retour à la vérité!</p>
-
-<p>Naturellement si Napoléon était un monstre auquel il fallait arracher
-la France, les Bourbons étaient des princes accomplis auxquels il
-fallait la rendre le plus tôt possible, comme un bien légitime qui
-leur appartenait. La France ne les avait pas précisément oubliés, car
-vingt ans ne suffisent pas pour qu'on oublie une illustre famille qui
-a grandement régné pendant des siècles, mais la génération présente
-ignorait absolument comment et à quel degré ils étaient les parents
-de l'infortuné roi mort <span class="pagenum"><a id="page767" name="page767"></a>(p. 767)</span> sur l'échafaud, et de l'enfant non
-moins infortuné mort entre les mains d'un cordonnier. On se demandait
-si c'étaient des fils, des frères, des cousins de ces princes
-malheureux, car, excepté quelques gens âgés, la masse n'en savait
-rien.
-<span class="sidenote" title="En marge">Soudain enthousiasme pour les princes de la maison de
-Bourbon.</span>
-La flatterie, prompte à courir de celui qu'on appelait le tyran
-déchu, à ceux qu'on appelait des anges sauveurs, attribuait à ces
-derniers toutes les vertus, et ils en avaient assurément qui auraient
-mérité d'être célébrées dans un langage plus noble et plus sérieux. On
-disait que Louis XVI avait laissé un frère, Louis-Stanislas-Xavier,
-destiné aujourd'hui à lui succéder sous le nom de Louis XVIII, lequel
-était un savant, un lettré et un sage; qu'il avait laissé un autre
-frère, le comte d'Artois, modèle de bonté et de grâce française, enfin
-des neveux, le duc d'Angoulême, le duc de Berry, types de l'antique
-honneur chevaleresque. Sous ces princes, doux, justes, ayant conservé
-les vertus qu'une affreuse révolution avait presque emportées de la
-terre, la France, aimée, estimée de l'Europe, trouverait le repos et
-le laisserait au monde. Elle trouverait même la liberté, qu'elle
-n'avait pas rencontrée au milieu des orgies sanguinaires de la
-démagogie, et que lui apporteraient des princes formés vingt ans à
-l'école de l'Angleterre. Il y avait une incontestable portion de
-vérité dans ce langage de la flatterie impatiente, et tout cela
-pouvait devenir vrai, si les passions des partis ne venaient corrompre
-tant d'heureux éléments de prospérité et de repos.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Nécessité du rétablissement des Bourbons.</span>
-Quoi qu'il en soit, les Bourbons, outre leur mérite, avaient pour eux
-la puissance de la nécessité. <span class="pagenum"><a id="page768" name="page768"></a>(p. 768)</span> En effet, la République, toute
-souillée encore du sang versé en 1793, n'étant pas proposable à la
-France épouvantée, la royauté seule étant possible, et des deux
-royautés alors présentes aux esprits, celle du génie, celle de la
-tradition, la première s'étant perdue par ses égarements, que
-restait-il, sinon la seconde, consacrée par les siècles, et rajeunie
-par le malheur? Il était donc bien naturel qu'après avoir employé
-quelques jours à se remettre les Bourbons en mémoire, on se ralliât à
-eux avec un entraînement qui croissait d'heure en heure.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Conditions mises à l'entrée de M. le comte d'Artois à
-Paris.</span>
-Il fallait donc se hâter de faire deux choses: rédiger la Constitution
-qui lierait les Bourbons en les rappelant, et en même temps recevoir
-M. le comte d'Artois à Paris. M. le comte d'Artois était demeuré caché
-à Nancy, comme on l'a vu, attendant le retour de M. de Vitrolles, qui
-était venu se concerter avec le gouvernement provisoire, et qui
-n'avait pas voulu retourner auprès du prince avant que la question de
-la régence de Marie-Louise fût vidée. Cette régence étant
-définitivement repoussée, le rappel des Bourbons restant la seule
-solution imaginable, il fallait renvoyer M. de Vitrolles à Nancy pour
-qu'il y allât chercher le prince. M. de Talleyrand et les membres du
-gouvernement provisoire, malgré les exigences de M. de Vitrolles, lui
-donnèrent pour instruction de dire à M. le comte d'Artois qu'il serait
-reçu aux portes de Paris avec tous les honneurs dus à son rang; qu'il
-serait conduit à Notre-Dame pour y entendre un <i lang="la">Te Deum</i>, et de
-Notre-Dame aux Tuileries; qu'il devrait entrer avec l'uniforme de
-garde national; qu'il était même à désirer qu'il prît la cocarde
-<span class="pagenum"><a id="page769" name="page769"></a>(p. 769)</span> tricolore, car ce serait un moyen certain de s'attacher
-l'armée; que tel était l'avis des hommes éclairés dont le concours
-était actuellement indispensable; que le pouvoir qu'on lui
-attribuerait serait celui de représentant de Louis XVIII, dont il
-avait les lettres patentes; que ces lettres seraient soumises au
-Sénat, qui, s'appuyant sur elles, décernerait au prince le titre de
-lieutenant-général du royaume, aux conditions, bien entendu, de la
-Constitution nouvelle.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Résistance de M. de Vitrolles à ces conditions.</span>
-M. de Vitrolles, sous l'inspiration des sentiments qui animaient le
-vieux parti royaliste, se récria fort contre la cocarde tricolore, les
-couleurs blanches étant selon lui celles de l'antique royauté, et
-l'emblème de son droit inaliénable; contre la prétention du Sénat
-d'investir lui-même M. le comte d'Artois du pouvoir royal, et
-par-dessus tout contre l'idée d'imposer une Constitution au souverain
-légitime. M. de Talleyrand n'aimant point à lutter, et comptant sur le
-temps pour arranger toutes choses, dit assez légèrement à M. de
-Vitrolles qu'il fallait partir sans délai pour aller chercher le
-prince, qu'on verrait au moment même de l'entrée de M. le comte
-d'Artois comment on pourrait résoudre la difficulté de la cocarde;
-que, relativement à la Constitution, il était indispensable d'en faire
-une, mais qu'on la rendrait le moins gênante possible, et qu'on
-tâcherait surtout de lui ôter l'apparence d'une loi imposée. Il lui
-répéta, en un mot, qu'il fallait partir, et ne pas retarder par des
-difficultés puériles la marche des événements. Il le chargea en même
-temps de porter au prince l'assurance <span class="pagenum"><a id="page770" name="page770"></a>(p. 770)</span> de son dévouement
-personnel le plus absolu.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">On l'oblige à s'y soumettre, et à partir pour aller
-chercher M. le comte d'Artois.</span>
-Afin de convaincre davantage M. de Vitrolles qu'il n'y avait pas mieux
-à faire que de s'en aller avec ces conditions, on lui procura une
-audience de l'empereur Alexandre. Pendant cette audience M. de
-Vitrolles ayant voulu, avec l'arrogance des partis victorieux, plaider
-pour les anciennes couleurs et pour la pleine liberté du roi de
-France, l'empereur Alexandre, sortant de sa douceur habituelle, lui
-dit que les monarques alliés n'avaient pas franchi le Rhin avec quatre
-cent mille hommes pour rendre la France esclave de l'émigration; que
-sans avoir la prétention de lui imposer un gouvernement, ils
-suivraient l'avis de l'autorité actuellement la seule admise et
-admissible, celle du Sénat; que s'étant servis de cette autorité pour
-détrôner Napoléon, ils ne la payeraient pas d'ingratitude en la
-détrônant elle-même; que l'autorité du Sénat d'ailleurs était à leurs
-yeux la seule sage, la seule éclairée, et qu'il n'y avait qu'elle qui
-pût imprimer à tout ce qu'on ferait un caractère à la fois régulier et
-national; qu'après tout la puissance qui avait enfoncé les portes de
-Paris était là, que cette puissance était celle de l'Europe, qu'il
-fallait la subir, et surtout ne pas lui inspirer le regret de s'être
-déjà si fort engagée en faveur des Bourbons.</p>
-
-<p>M. de Vitrolles aurait été bien tenté de contredire, car il trouvait
-maintenant odieuse l'influence étrangère qu'il n'avait pas craint
-d'aller chercher à Troyes, et la regardait comme insupportable depuis
-qu'elle donnait de bons conseils. Pourtant il n'y avait pas à
-répliquer, et il se mit en route porteur <span class="pagenum"><a id="page771" name="page771"></a>(p. 771)</span> des conditions du
-gouvernement provisoire, se promettant bien avec ses amis d'en
-rabattre dans l'exécution le plus qu'ils pourraient.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">La principale des conditions imposées à M. le comte
-d'Artois était une Constitution.</span>
-La plus pressante des mesures à prendre, c'était de rédiger la
-Constitution. Il importait de se hâter, premièrement pour rendre
-définitive la déchéance de Napoléon en lui donnant les Bourbons pour
-successeurs, secondement pour lier les Bourbons eux-mêmes en les
-rappelant, et les astreindre aux principes de 1789. Cette double idée
-de rappeler les Bourbons et de leur imposer de sages lois, propagée
-par M. de Talleyrand, avait pénétré dans toutes les têtes. D'après le
-plan primitif, c'était le gouvernement provisoire lui-même qui devait
-arrêter le projet de Constitution. Afin d'accomplir cette tâche il
-avait voulu s'aider des membres les plus éclairés et les plus
-accrédités du Sénat, et les avait réunis auprès de lui. Aux premiers
-mots proférés sur ce grave sujet, on avait vu surgir les idées les
-plus contradictoires, toutes celles qui en 1791 dominaient les esprits
-et les entraînaient en sens divers. En effet l'instruction politique
-de la France, successivement interrompue par la Terreur et par
-l'Empire, avait en quelque sorte été suspendue, et on en était aux
-idées de l'Assemblée constituante, modérées toutefois par le temps.
-<span class="sidenote" title="En marge">L'&oelig;uvre de la Constitution nouvelle abandonnée à
-quelques sénateurs et à M. de Montesquiou.</span>
-M. de Talleyrand, qui haïssait la dispute, avait alors résolu de laisser
-faire les sénateurs eux-mêmes, en leur recommandant trois choses:
-d'aller vite, de lier les Bourbons en les rappelant, et pour les mieux
-lier d'établir le Sénat dans la nouvelle Constitution à titre de
-Chambre haute de la monarchie restaurée. Il cherchait ainsi à
-contenter le Sénat <span class="pagenum"><a id="page772" name="page772"></a>(p. 772)</span> dont on avait besoin, et à en faire un
-obstacle contre l'émigration. Après ce conseil, M. de Talleyrand avait
-abandonné l'&oelig;uvre, et des membres du gouvernement provisoire il
-n'était resté sur le terrain que M. l'abbé de Montesquiou, disputeur
-opiniâtre et hautain, tenant beaucoup à savoir quelles conditions on
-imposerait aux Bourbons, dont il était l'agent secret et très-fidèle.</p>
-
-<p>Les discussions furent vives entre ce personnage et les sénateurs
-chargés de rédiger la Constitution. Voici sur quoi portèrent ces
-discussions. Le Sénat voulait d'abord que Louis XVIII, frère et
-héritier de l'infortuné Louis XVI, depuis la mort de l'auguste
-orphelin resté prisonnier au Temple, fût considéré comme <em>librement</em>
-rappelé par la nation, et saisi de la royauté seulement après qu'il
-aurait prêté serment à la Constitution nouvelle. On s'adressait à ce
-prince, sans doute à cause de son origine royale dont on reconnaissait
-ainsi la valeur héréditaire, mais on allait le chercher <em>librement</em>,
-et on le prenait <em>à condition</em>, en vertu du droit qu'avait la nation
-de disposer d'elle-même. Le Sénat prétendait concilier ainsi l'un et
-l'autre droit, celui de l'ancienne royauté, et celui de la nation, en
-les admettant tous les deux, et en les liant par un contrat
-réciproque.
-<span class="sidenote" title="En marge">Principes sur lesquels devait reposer la Constitution
-nouvelle.</span>
-Ce point, vivement contesté, une fois établi, venait la
-question de la forme du gouvernement, sur laquelle heureusement il n'y
-avait pas de contestation même entre les esprits les plus opposés.
-Ainsi un roi inviolable, dépositaire unique du pouvoir exécutif,
-l'exerçant par des ministres responsables, partageant le pouvoir
-législatif avec deux Chambres, l'une aristocratique, <span class="pagenum"><a id="page773" name="page773"></a>(p. 773)</span> l'autre
-démocratique, était admis universellement. Sur certains détails
-seulement tenant à la pratique de ce système, il y avait des
-divergences. Les esprits imbus des préjugés de la Constituante
-souhaitaient que les deux Chambres jouissent de l'initiative en fait
-de présentation des lois, le Roi conservant toujours la faculté de les
-sanctionner, faculté que personne du reste ne songeait à lui
-contester. On n'avait pas alors appris par expérience que sous cette
-forme de gouvernement, l'essentiel pour les Chambres c'est d'arriver
-par le mécanisme de la Constitution à obtenir des ministres de leur
-choix. Ces ministres obtenus font ensuite les lois généralement
-désirées, car autrement des ministres contraints de présenter et
-d'exécuter des lois qu'ils n'auraient pas voulues, seraient les
-exécuteurs ou les plus gauches ou les moins sincères. On discutait
-donc, faute d'expérience, sur l'importance de l'initiative. Faute
-aussi d'expérience, ou pour mieux dire, sous l'influence d'expériences
-trop récentes et trop douloureuses, on parlait d'ôter au Roi le droit
-de paix et de guerre, oubliant encore que toutes ces prérogatives
-qu'on revendiquait pour les Chambres sont renfermées bien plus
-convenablement dans une seule, celle d'éloigner ou d'amener à volonté
-les ministres, qui, étant les élus de la majorité, font suivant ses
-désirs la paix ou la guerre. Enfin un autre sujet, tout de
-circonstance, celui qui concernait la composition des deux Chambres,
-était l'objet de nombreuses discussions. La seconde, dite Chambre
-<em>basse</em> par les Anglais, qui sont assez fiers pour tenir non pas aux
-mots mais aux choses, ne donnait matière à aucun <span class="pagenum"><a id="page774" name="page774"></a>(p. 774)</span>
-dissentiment. Au lieu de la faire nommer par le Sénat sur des
-candidats que présenteraient les corps électoraux, ainsi que cela se
-pratiquait sous l'Empire, on était d'accord de la faire élire
-directement par les colléges électoraux, en renvoyant à la législation
-ordinaire le soin d'organiser ces colléges. Le conflit le plus grave
-s'élevait au sujet de la Chambre <em>haute</em>. M. de Talleyrand et ses
-collaborateurs voulaient que sous la monarchie restaurée des Bourbons,
-toute influence appartînt au Sénat, composé des illustrations de la
-Révolution et de l'Empire. C'eût été assurément la chose la plus
-désirable, car les membres de ce Sénat avaient assez l'habitude de la
-soumission pour ne pas devenir gênants envers la royauté, et étaient
-assez imbus des sentiments de la révolution française pour opposer à
-l'émigration un obstacle invincible. Aussi M. de Talleyrand les
-avait-il encouragés à s'établir solidement dans la Constitution
-nouvelle en se déclarant pairs héréditaires. Il avait en cela trouvé
-l'empereur Alexandre complétement de son avis, car ce prince généreux
-et enthousiaste, ayant auprès de lui son ancien instituteur, M. de
-Laharpe, et mis par celui-ci en rapport avec les sénateurs libéraux,
-abondait entièrement dans leurs idées, répugnait à placer la France
-sous le joug de l'émigration après l'avoir arrachée au joug de
-l'Empire, et voulait se servir exclusivement du Sénat, soit pour
-détrôner Napoléon, soit pour lier les Bourbons en les rappelant.</p>
-
-<p>Encouragés dans ces tendances par des convictions sincères, par leurs
-intérêts, par de hautes approbations, les sénateurs n'entendaient pas
-faire les <span class="pagenum"><a id="page775" name="page775"></a>(p. 775)</span> choses à demi. Ils voulaient que le Sénat tout
-entier composât la Chambre haute sous les Bourbons, et pour qu'il n'y
-fût pas noyé dans une immense promotion de pairs appartenant à
-l'émigration, ils prétendaient limiter le nombre des membres de cette
-Chambre au nombre actuel des sénateurs, et accorder seulement au Roi
-la faculté de pourvoir aux vacances, faculté singulièrement
-restreinte, l'hérédité de la pairie étant admise. À ces avantages
-politiques ils avaient le projet d'ajouter des avantages pécuniaires,
-en s'attribuant la propriété de leur dotation, qui serait divisée par
-égale part entre les sénateurs vivants. Du reste pour ne pas paraître
-songer exclusivement à eux, les sénateurs voulaient encore que le
-Corps législatif actuel, jusqu'à son remplacement successif, composât
-la Chambre <em>basse</em> de la monarchie.</p>
-
-<p>Enfin venaient les points sur lesquels il y avait unanimité: le vote
-de la dépense et de l'impôt par les Chambres, l'égalité de la justice
-pour tous, l'inamovibilité de la magistrature, la liberté
-individuelle, la liberté des cultes, la liberté de la presse sauf la
-répression des délits par les tribunaux, l'égale admissibilité des
-Français à tous les emplois, le maintien des grades et dotations de
-l'armée, la conservation de la Légion d'honneur, la reconnaissance de
-la nouvelle noblesse avec rétablissement de l'ancienne, le respect
-absolu de la dette publique, l'irrévocabilité des ventes des biens
-dits <em>nationaux</em>, et enfin l'oubli des actes et opinions par lesquels
-chacun s'était signalé depuis 1789. Ainsi dès cette époque on était
-d'accord, sauf quelques points de circonstance, sur la forme de
-monarchie, qualifiée de <span class="pagenum"><a id="page776" name="page776"></a>(p. 776)</span> <em>constitutionnelle</em>, consistant dans
-un roi héréditaire, inviolable, représenté par des ministres
-responsables devant deux Chambres diverses d'origine et pourvues des
-moyens de plier les ministres à leur opinion, monarchie qui n'est ni
-anglaise, ni française, ni allemande, mais de tous les pays et de tous
-les temps, car elle est la seule possible dès qu'on repousse la
-monarchie absolue.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Résistance des royalistes systématiques à la Constitution
-projetée.</span>
-En général la masse des royalistes, enivrée de joie à l'idée de revoir
-les Bourbons, ne s'occupait guère de questions constitutionnelles.
-Pourvu qu'on lui rendit le Roi d'autrefois, c'était assez pour elle. À
-la vérité elle l'aimait mieux maître de tout comme jadis, qu'entouré
-de gênes révolutionnaires, mais enfin qu'on le lui rendît, n'importe
-comment, et elle se croyait sûre de retrouver son bonheur passé.
-Cependant quelques personnages, plus avisés ou plus subtils, ayant
-systématisé leurs préjugés, prétendaient recouvrer le Roi <em>libre</em>, et
-à aucun prix ne le voulaient recevoir chargé d'entraves. M. l'abbé de
-Montesquiou était des principaux. Pour lui, comme pour ceux qui
-partageaient sa manière de voir, le Roi était seul souverain, et la
-prétendue souveraineté de la nation n'était qu'une impertinence
-révolutionnaire. Sans doute le Roi, qui n'avait pas les yeux fermés à
-la lumière, pouvait de temps en temps, tous les siècles ou
-demi-siècles, s'apercevoir qu'il y avait des abus, et les réformer,
-mais de sa pleine autorité, en octroyant une <cite>ordonnance
-réformatrice</cite>, laquelle irait au besoin jusqu'à modifier les formes du
-gouvernement, jamais jusqu'à aliéner le principe absolu de l'autorité
-royale. Voilà tout ce <span class="pagenum"><a id="page777" name="page777"></a>(p. 777)</span> qu'ils étaient capables de concéder;
-mais imposer des conditions à la souveraineté du Roi, souveraineté
-d'ordre divin, venant de Dieu non des hommes, la soumettre à un
-serment, et ne rendre qu'à ce prix la couronne à son possesseur
-légitime, c'étaient suivant eux autant d'actes de révolte et
-d'insurrection.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Vives altercations entre M. de Montesquiou et les sénateurs
-chargés de rédiger la Constitution.</span>
-M. de Talleyrand, n'ayant guère le temps et pas davantage le goût de
-s'occuper de questions de ce genre, s'en fiant d'ailleurs au Sénat du
-soin d'enchaîner les Bourbons, avait laissé M. de Montesquiou aux
-prises avec les sénateurs chargés de rédiger la nouvelle Constitution.
-Cet abbé philosophe et politique ne se tenait pas de colère quand on
-énonçait devant lui le principe de la souveraineté nationale. Pourtant
-il n'était pas assez aveugle pour oser soutenir ouvertement le
-principe opposé, et pour espérer surtout de le faire prévaloir, car on
-aurait fait tourner notre planète en sens contraire plutôt que
-d'amener les hommes de la révolution à reconnaître que le Roi seul
-était souverain, que la nation était sujette, et n'avait que le droit
-d'être par lui bien traitée, comme les animaux par exemple ont le
-droit de n'être pas accablés par l'homme de souffrances inutiles.
-Aussi, tout en s'emportant, et se récriant contre ceci, contre cela,
-M. de Montesquiou n'osa-t-il pas aborder de front la difficulté, et
-contester le principe d'une sorte de contrat entre la royauté et la
-nation. Mais il profita de ce que le Sénat avait donné prise, en se
-faisant une trop grande part dans la future Constitution, pour se
-montrer à son égard violent, et presque injurieux.&mdash;Qu'êtes-vous
-donc, dit-il aux sénateurs, <span class="pagenum"><a id="page778" name="page778"></a>(p. 778)</span> pour vous imposer ainsi à la
-nation et au Roi? À la nation? mais quel autre titre auriez-vous,
-qu'une Constitution que vous venez de renverser, ou une confiance que
-la nation ne vous a pas témoignée, et qu'il est douteux qu'elle
-éprouve? Au Roi?... mais il ne vous connaît pas, il est mon souverain
-et le vôtre, il revient par des décrets providentiels dont ni vous ni
-moi ne sommes les auteurs, et n'a aucune condition à subir de votre
-part. Limiter le nombre des pairs! Ne donner au Roi que la faculté de
-remplir les vacances!... Mais c'est violer les principes de la
-monarchie constitutionnelle, tels qu'on les entend dans le pays où on
-la connaît le mieux, en Angleterre; c'est faire de la pairie une
-oligarchie omnipotente, contre laquelle le Roi n'ayant pas la faculté
-de la dissolution comme à l'égard de la seconde Chambre, et privé des
-promotions par la limitation du nombre des pairs, resterait absolument
-impuissant. La pairie serait tout simplement un souverain absolu, et
-cette pairie ce serait vous-mêmes! Vous auriez rappelé le Roi
-seulement pour servir de voile à votre omnipotence!&mdash;</p>
-
-<p>Sur ce dernier point, il faut le reconnaître, M. l'abbé de Montesquiou
-avait raison, et limiter le nombre des pairs c'était rendre la pairie
-omnipotente. Mais il fut blessant, impertinent même, et sembla dire
-aux sénateurs qu'on pourrait bien leur laisser à tous leurs pensions,
-à quelques-uns leurs siéges, mais que c'était tout ce qu'on pouvait
-faire pour une troupe de révolutionnaires qui n'avaient plus la faveur
-populaire, qui n'auraient jamais la faveur royale, et qui avaient
-brisé leur seul appui en brisant Napoléon.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page779" name="page779"></a>(p. 779)</span><span class="sidenote" title="En marge"> M. de Talleyrand pousse les uns et les autres à
-finir l'&oelig;uvre.</span>
-Les sénateurs auraient pu répondre que s'ils ne représentaient ni le
-Roi ni la nation, personne dans le moment ne les représentait plus
-qu'eux, mais qu'avec leurs fautes et leurs faiblesses ils
-représentaient quelque chose de fort considérable, la Révolution
-française; qu'ils étaient les dépositaires fidèles de ses principes,
-que c'était là une force morale immense, qu'ils y joignaient une force
-de fait tout aussi incontestable, celle d'être la seule autorité
-reconnue, notamment par les étrangers tout-puissants à Paris; qu'ils
-avaient la couronne dans les mains, qu'ils la donneraient <em>à
-condition</em>, sauf à ceux qui prétendaient la recouvrer, à la refuser si
-les conditions ne leur convenaient point. Malheureusement parmi ces
-hommes, dont les opinions étaient tenaces, mais le caractère brisé,
-personne n'était capable de parler avec vigueur. Au lieu de répondre
-ils se contentèrent d'agir. Regardant M. de Montesquiou comme un
-arrogant, avant-coureur d'autres bien pires que lui, ils se hâtèrent
-d'écrire ce qui leur convenait dans leur projet de Constitution,
-encouragés qu'ils étaient par l'approbation secrète de M. de
-Talleyrand, et par l'approbation peu dissimulée de l'empereur
-Alexandre. Il faut ajouter que ces altercations avaient acquis leur
-plus grande vivacité le 5 avril, le jour même où les maréchaux
-traitaient à Paris la question de la régence de Marie-Louise, et où
-les représentants du royalisme étaient en proie aux plus grandes
-alarmes. Obtenir dans un pareil moment la proclamation des Bourbons
-par le Sénat, n'importe à quelle condition, était un avantage
-inestimable.&mdash;Finissons-en, <span class="pagenum"><a id="page780" name="page780"></a>(p. 780)</span> dit M. de Talleyrand à M. de
-Montesquiou, obtenons de la seule autorité reconnue l'exclusion des
-Bonaparte et le rappel des Bourbons, et puis on s'appliquera, ou à se
-débarrasser de gênes importunes, ou à les subir.&mdash;Finissez-en, dit-il
-également aux sénateurs, proclamez les Bourbons, car Bonaparte vous
-ferait payer cher vos actes du 1<sup>er</sup> et du 2 avril. Proclamez les
-Bourbons, et imposez-leur les conditions que vous voudrez. Si elles ne
-leur conviennent pas ils refuseront la couronne, mais n'en croyez
-rien. Ils prendront la couronne n'importe comment, et nous serons
-sortis des mains du furieux qui est à Fontainebleau.&mdash;Ces conseils,
-excellents pour ajourner les difficultés, fort insuffisants pour les
-résoudre, étaient un moyen de se tirer actuellement d'embarras. Le
-Sénat les suivit, et le lendemain 6, tandis que les maréchaux
-retournaient à Fontainebleau pour demander l'abdication pure et
-simple, il vota la Constitution en la fondant sur les bases que nous
-avons exposées.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Constitution dite du Sénat.</span>
-Le Sénat dans cette Constitution <em>rappelait librement au trône</em>, sous
-le titre de <span class="smcap">Roi des Français</span>, Louis-Stanislas-Xavier, frère de Louis
-XVI, et lui conférait la royauté héréditaire, dont ce prince ne devait
-être saisi qu'après avoir prêté serment d'observer fidèlement la
-Constitution nouvelle; il établissait ensuite un Roi inviolable, des
-ministres responsables, deux Chambres, l'une héréditaire, l'autre
-élective; il composait avec le Sénat la Chambre héréditaire, dont il
-limitait le nombre à 200 membres, ce qui laissait à la royauté une
-cinquantaine de nominations à faire; il composait la Chambre élective
-<span class="pagenum"><a id="page781" name="page781"></a>(p. 781)</span> avec le Corps législatif actuel, jusqu'au renouvellement
-légal de ce corps; il assurait aux membres du Sénat leurs dotations, à
-ceux du Corps législatif leurs appointements; il réservait au Roi le
-pouvoir exécutif tout entier, le droit de paix et de guerre compris;
-il partageait le pouvoir législatif entre le Roi et les deux Chambres,
-admettait une magistrature inamovible, consacrait la liberté des
-cultes, la liberté individuelle, la liberté de la presse; il
-maintenait la Légion d'honneur, les deux noblesses, les avantages
-attribués à l'armée, la dette publique, les ventes dites nationales,
-et proclamait enfin l'oubli des votes et actes antérieurs, etc.</p>
-
-<p>Ces dispositions rédigées en termes simples, clairs, et assez généraux
-pour laisser beaucoup à faire au temps, furent votées le 6 au soir. Le
-7 on imprima la Constitution; le 8 on la publia dans les divers
-quartiers de la capitale.
-<span class="sidenote" title="En marge">Déchaînement des royalistes et du public contre la
-Constitution du Sénat.</span>
-L'effet, il faut le dire, n'en fut pas
-heureux. Le Sénat, qu'on aurait dû fortement appuyer, car lui seul
-pouvait transporter la couronne de Napoléon aux Bourbons, lui seul
-pouvait dans cette transmission représenter la nation à un titre
-quelconque, et faire de sages conditions pour elle, le Sénat,
-disons-nous, que par ces motifs on aurait dû appuyer, n'était ni
-estimé ni aimé de personne. Les bonapartistes reprochaient à ce corps
-d'avoir levé sur son fondateur une main parricide; les amis de la
-liberté, à peine réveillés d'un long sommeil, ne voyaient en lui que
-le servile instrument d'un insupportable despotisme; enfin, les
-royalistes systématiques détestant en lui la Révolution et l'Empire,
-étaient indignés de ce qu'il osait surgir du <span class="pagenum"><a id="page782" name="page782"></a>(p. 782)</span> milieu de sa
-honte pour dicter des conditions au Roi légitime; et quelles
-conditions! celles qu'il empruntait à une révolution abhorrée. C'était
-à leurs yeux un acte de révolte, d'impudence, de cynisme inouï. Ils
-eurent recours au moyen le plus aisé, celui dont avait usé M. de
-Montesquiou, ils attaquèrent le Sénat par son côté faible, et ils se
-récrièrent, avec tout le public du reste, contre le soin qu'il avait
-eu de garantir ses intérêts en spécifiant le maintien de sa dotation.
-On venait de lâcher la bride à la presse, non pas celle des journaux,
-mais celle des pamphlets, la seule en vogue alors, et ce fut un déluge
-d'écrits, de plaisanteries amères contre ce Sénat <em>conservateur</em>, qui,
-de tout ce qu'il était chargé de conserver, n'avait su conserver que
-ses dotations. L'avidité prise sur le fait est l'un des vices dont il
-est toujours facile de faire rire les hommes, ordinairement
-impitoyables pour les travers dont ils sont le plus atteints. Aussi
-provoqua-t-on contre le Sénat un rire de mépris universel. Le public
-se laissa prendre au piége, et ne s'aperçut pas qu'en riant de ce
-corps il se faisait le complice de l'émigration, dont les vices
-étaient en ce moment bien plus à craindre que ceux du Sénat. C'était
-un malheur, que les hommes calmes et éclairés, toujours si peu
-nombreux dans les révolutions, pouvaient seuls apprécier. Mais le
-public tout entier, unissant sa voix à celle des royalistes, sembla
-dire aux sénateurs: Disparaissez avec le maître que vous n'avez su ni
-contenir, ni défendre!&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Les royalistes essayent de se servir du Corps législatif
-contre le Sénat.</span>
-Les royalistes, quoique peu habiles encore, car ils sortaient d'une
-longue inaction, essayèrent de tirer <span class="pagenum"><a id="page783" name="page783"></a>(p. 783)</span> quelque parti du Corps
-législatif contre le Sénat, mais sans beaucoup de succès. Le Corps
-législatif, prorogé par Napoléon pour sa manifestation récente,
-n'était pas légalement réuni. Mais la légalité n'est pas une
-difficulté dans un moment où l'on détrône les souverains, et ce corps
-s'était assemblé en aussi grand nombre qu'il avait pu, pour jouer son
-rôle dans la nouvelle révolution. Trouvant le premier rôle pris par le
-Sénat, qui seul avait prononcé la déchéance, qui seul rappelait les
-Bourbons, et que les souverains étrangers reconnaissaient comme la
-seule autorité existante, il devait se borner à suivre, et il était
-visiblement jaloux.
-<span class="sidenote" title="En marge">Quoi qu'on pût faire, le fond des choses était gagné, et
-une Constitution peu différente de celle du Sénat était assurée.</span>
-Quoique n'ayant pas été plus ferme que le Sénat,
-et possédant moins de lumières, il avait acquis une certaine
-popularité pour la conduite qu'il avait tenue au mois de décembre
-précédent, et les royalistes, devinant sa jalousie, se mirent à le
-flatter, dans l'espérance de s'en servir. Pourtant ces menées ne
-pouvaient pas être de grande conséquence. Le Corps législatif, réduit
-à proférer quelques paroles d'adhésion aux importantes résolutions qui
-venaient d'être adoptées, pouvait bien tenir un langage un peu
-différent de celui du Sénat, mais il était incapable d'émettre des
-résolutions véritablement divergentes, et les Bourbons allaient
-rentrer liés par la Constitution du 6 avril, ou par une autre à peu
-près semblable: c'était là le résultat essentiel.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Empressement des adhésions lorsque le rappel des Bourbons
-n'est plus douteux.</span>
-M. de Caulaincourt, particulièrement chargé de stipuler les intérêts
-de Napoléon et de sa famille, voyait avec douleur le torrent des
-adhésions se précipiter vers Paris, depuis la nouvelle répandue de
-l'abdication pure et simple. Les maréchaux Oudinot, <span class="pagenum"><a id="page784" name="page784"></a>(p. 784)</span> Victor,
-Lefebvre, et une foule de généraux, s'étaient hâtés d'envoyer leur
-soumission au gouvernement provisoire. Les ministres de l'Empire,
-réunis autour de Marie-Louise à Blois, avaient fait de même pour la
-plupart, et, à leur tête, le prince archichancelier Cambacérès. Il n'y
-avait que les chefs d'armée éloignés, le maréchal Soult commandant
-l'armée d'Espagne, le maréchal Suchet celle de Catalogne, le maréchal
-Augereau celle de Lyon, le maréchal Davout celle de Westphalie, le
-général Maison celle de Flandre, qui n'eussent point parlé, car ils
-n'en avaient pas eu le temps. Mais le gouvernement provisoire leur
-avait dépêché des émissaires pour les sommer officiellement, et les
-prier officieusement de se rallier au nouvel ordre de choses, en leur
-montrant l'inutilité et le danger de la résistance, et sauf un
-peut-être, le maréchal Davout dont le caractère opiniâtre était connu,
-on espérait des réponses conformes aux circonstances, et, il faut le
-dire, à la raison, car, après l'abdication de Napoléon, on ne comprend
-pas quel intérêt, soit public, soit privé, on aurait pu alléguer en
-faveur d'une résistance prolongée.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'empereur Alexandre donne à M. de Caulaincourt le conseil
-d'accélérer le règlement des intérêts de Napoléon et de sa famille.</span>
-Chaque jour qui s'écoulait, en rendant le nouveau gouvernement plus
-fort, rendait Napoléon plus faible, et ses représentants plus
-dépendants des négociateurs avec lesquels ils avaient à traiter.
-Alexandre en avait averti loyalement M. de Caulaincourt, et lui avait
-conseillé de se hâter, car c'est tout au plus, avait-il dit, si je
-pourrai, en y employant toute mon autorité, faire accorder ce que je
-vous ai promis.&mdash;En effet on se récriait dans le camp des <span class="pagenum"><a id="page785" name="page785"></a>(p. 785)</span>
-souverains, et dans les salons du gouvernement provisoire, contre la
-faiblesse que ce monarque avait eue d'accorder l'île d'Elbe, et de
-placer ainsi Napoléon si près du continent européen. Il y avait
-surtout un personnage, récemment arrivé, le duc d'Otrante, qui, envoyé
-en mission auprès de Murat pendant la dernière campagne, était
-désespéré de s'être trouvé absent tandis qu'une révolution
-s'accomplissait à Paris, et d'avoir par là laissé le premier rôle à M.
-de Talleyrand. Moins propre que celui-ci à traiter avec les cabinets
-européens, il était bien plus apte à diriger les intrigues dans les
-grands corps de l'État, et présent à Paris il aurait acquis une
-importance presque égale à celle de M. de Talleyrand. Condamné à
-n'être que le second personnage, il allait, venait, blâmait,
-approuvait, conseillait, et jetait les hauts cris contre l'idée
-d'accorder l'île d'Elbe à Napoléon, pour lequel il avait autant de
-haine que de crainte. Il qualifiait de folie la généreuse imprudence
-d'Alexandre, et à force de se donner du mouvement, il avait soulevé à
-lui seul une forte opposition contre les conditions promises à
-l'Empereur déchu. L'Autriche de son côté répugnait à concéder une
-principauté en Italie à Marie-Louise, laissait douter de son
-consentement pour Parme et Plaisance, et le refusait absolument pour
-la Toscane. Enfin le gouvernement provisoire lui-même avait ses
-objections.
-<span class="sidenote" title="En marge">Difficultés que rencontre M. de Caulaincourt, soit auprès
-du gouvernement provisoire, soit auprès des ministres étrangers, pour
-stipuler les intérêts de la famille impériale.</span>
-Il ne voulait pas laisser à Napoléon l'honneur de stipuler
-certains avantages pour l'armée, comme la conservation de la cocarde
-tricolore et de la Légion d'honneur, prétendant que les intérêts de
-cette nature ne le regardaient plus, et il contestait <span class="pagenum"><a id="page786" name="page786"></a>(p. 786)</span> même
-les conditions pécuniaires, moins à cause de ce qu'il en coûterait au
-Trésor, qu'à cause de l'espèce de reconnaissance du règne impérial qui
-semblerait en résulter. Mais Alexandre s'était prononcé avec une sorte
-d'irritation, et avait fait sentir à ses alliés qu'on lui avait assez
-d'obligation pour ne pas l'exposer à manquer à sa parole. Il voulait
-donc qu'on en finît sur-le-champ. Mais M. de Metternich, resté à Dijon
-auprès de l'empereur d'Autriche, et ne tenant pas à être à Paris
-pendant qu'on détrônait Marie-Louise, lord Castlereagh ne voulant pas
-être responsable auprès des chambres anglaises du rappel des Bourbons
-qu'il désirait cependant avec ardeur, se faisaient attendre l'un et
-l'autre. On annonçait pour le 10 avril l'arrivée de ces deux
-ministres, et il était impossible de conclure sans eux.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Incident qui interrompt un moment la négociation.</span>
-Tout à coup un incident léger faillit interrompre la négociation, et
-donner aux événements un cours entièrement nouveau. Si auprès de
-Napoléon certains courages faiblissaient d'heure en heure, la plupart
-au contraire s'exaltaient par le spectacle de la faiblesse générale.
-Ces derniers ne se disaient pas que quelques jours auparavant ils
-partageaient eux-mêmes la fatigue commune, qu'ils avaient maudit cent
-fois l'ambition exorbitante qui avait fait couler leur sang sur tant
-de champs de bataille, et ils étaient tout pleins de l'impression que
-leur causait la vue du grand homme abandonné, et resté presque seul à
-Fontainebleau. Quelques-uns sans doute songeaient surtout à leur
-carrière brusquement interrompue, mais tous étaient sincèrement
-révoltés de la défection de Marmont et du caractère d'ingratitude
-<span class="pagenum"><a id="page787" name="page787"></a>(p. 787)</span> qu'elle avait pris; ils criaient à la trahison, et étaient
-prêts à se jeter sur leurs chefs qu'on accusait d'être les auteurs de
-l'abdication forcée de l'Empereur. Le bruit s'était répandu en effet
-que les maréchaux avaient fait violence à Napoléon pour l'obliger à
-renoncer au trône. À un fait faux on ajoutait des détails plus faux
-encore, et bien des têtes exaltées n'étaient pas loin de se porter à
-des violences réelles, représailles des violences imaginaires qu'on se
-plaisait à raconter. Quand Napoléon paraissait dans la cour du palais
-de Fontainebleau, beaucoup d'officiers brandissaient leurs sabres et
-lui offraient le sacrifice de leur vie. Profondément touché de ces
-témoignages, revenant au calcul des forces qui restaient à ses
-lieutenants, Soult, Suchet, Augereau, Eugène, Maison, Davout, il
-n'avait pu dans certains moments s'empêcher d'éprouver quelques
-regrets, et de les laisser voir. S'associant à ce sentiment, les
-hommes jeunes, généreux, mais irréfléchis, qui éprouvaient pour lui un
-redoublement d'enthousiasme, s'étaient, dans la nuit du 7 au 8, livrés
-à plus d'agitation que de coutume. Les anciens chasseurs et grenadiers
-de la garde notamment, restés à Fontainebleau, avaient parcouru les
-rues de cette petite ville aux cris de:
-<span class="sidenote" title="En marge">Émeute de nuit à Fontainebleau.</span>
-<cite>Vive l'Empereur! à bas les
-traîtres!</cite> Ils avaient menacé d'égorger ceux qu'on qualifiait ainsi,
-et demandé à se précipiter sur Paris en désespérés. Cependant après un
-instant de condescendance, Napoléon, ne prévoyant pas dans sa froide
-raison qu'on pût tirer un grand résultat d'un mouvement pareil, avait
-envoyé ses plus fidèles serviteurs pour calmer une effervescence
-<span class="pagenum"><a id="page788" name="page788"></a>(p. 788)</span> inutile, et cette émotion n'avait été que le dernier éclat
-d'une flamme près de s'éteindre.</p>
-
-<p>Un des officiers qui ne partageaient pas ces regrets imprudents et en
-craignaient l'effet, avait eu la lâcheté de les dénoncer aux alliés,
-en ajoutant la fausse nouvelle que Napoléon s'était échappé de
-Fontainebleau pour aller se mettre à la tête des armées d'Italie, de
-Catalogne et d'Espagne<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Lien vers la note 25"><span class="smaller">[25]</span></a>. Quand ce renseignement parvint à
-l'état-major des souverains, il y causa la plus vive agitation. Après
-la désertion du 6<sup>e</sup> corps, involontaire de la part des soldats, la
-désertion individuelle avait commencé à s'introduire dans l'armée, et
-il ne restait pas plus d'une quarantaine de mille hommes à Napoléon.
-Ces quarante mille hommes, conduits par lui, et pouvant être soutenus
-par le peuple parisien, causaient aux deux cent mille coalisés qui
-étaient dans Paris et que deux cent mille autres étaient prêts à
-rejoindre, une terreur indicible, et ne leur laissaient pas de repos
-tant que durait l'état d'incertitude où l'on se trouvait.
-<span class="sidenote" title="En marge">Défiance momentanée de la part d'Alexandre à l'égard de M.
-de Caulaincourt et des maréchaux.</span>
-Alexandre,
-passant tout à coup avec la mobilité de sa nature d'une extrême
-confiance à une extrême défiance, se crut trompé par les représentants
-de Napoléon, et oubliant même la loyauté de M. de Caulaincourt qui
-pourtant lui était si connue, supposa que la fidélité faisait taire
-chez lui la sincérité, que par conséquent lui et les deux maréchaux
-étaient à Paris pour cacher une grande man&oelig;uvre militaire. La
-supposition aurait pu être <span class="pagenum"><a id="page789" name="page789"></a>(p. 789)</span> vraie quelques jours auparavant
-lorsqu'ils avaient été envoyés pour la première fois, et qu'ils
-n'avaient pas engagé leur parole, mais actuellement ce n'était qu'une
-illusion de la crainte. Alexandre fit appeler les trois
-plénipotentiaires, leur témoigna son mécontentement, et alla jusqu'à
-leur dire que s'il avait suivi son premier mouvement et les conseils
-de ses alliés, il les aurait fait arrêter. M. de Caulaincourt répondit
-avec hauteur au soupçon dont ils étaient l'objet; il dit qu'après le
-noble abandon que le monarque russe avait montré en traitant avec eux,
-ils n'auraient jamais voulu être les complices même d'une ruse de
-guerre; il soutint qu'on avait menti indignement aux monarques alliés,
-et offrit de se constituer prisonnier jusqu'à ce que le fait eût été
-vérifié. Alexandre n'accepta point cette proposition, et pour prouver
-qu'il n'avait pas conçu ces défiances à la légère, il communiqua la
-dénonciation et le nom du dénonciateur à M. de Caulaincourt. Celui-ci
-fut indigné, et d'un commun accord on envoya des officiers à
-Fontainebleau pour aller aux informations. Quelques heures après ces
-officiers revinrent avec la relation exacte de ce qui s'était passé.
-D'après leur rapport, tout se bornait à une espèce de sédition
-militaire qui s'était apaisée d'elle-même, Napoléon n'ayant pas voulu
-en profiter.</p>
-
-<p>C'était pour tout le monde une raison de hâter le dénoûment. Cette
-raison n'était pas la seule, car on annonçait à chaque instant
-l'arrivée de M. le comte d'Artois, et ce prince reçu dans Paris avec
-les acclamations qui ne manquent jamais aux nouveaux <span class="pagenum"><a id="page790" name="page790"></a>(p. 790)</span>
-arrivants, il pouvait devenir impossible de rien obtenir pour
-Napoléon. Alexandre avait bien promis de ne pas admettre M. le comte
-d'Artois à Paris avant la signature des conventions relatives à la
-famille impériale, mais c'était un motif de plus d'en finir. On se
-hâta donc. D'abord on pensa qu'il n'était pas sage de vivre sur un
-armistice tacite qui pouvait à tout moment être rompu, sans qu'il y
-eût à accuser personne. On convint d'un armistice formel et écrit pour
-toutes les armées, et particulièrement pour celle qui campait autour
-de Fontainebleau. Il fut stipulé quant à celle-ci, que la Seine depuis
-Fontainebleau jusqu'à Essonne la séparerait des troupes alliées, et à
-partir de la ville d'Essonne, l'Essonne elle-même, en suivant cette
-rivière aussi loin que l'exigerait l'extension des cantonnements. Cet
-armistice signé, on s'occupa du traité qui devait régler le sort de
-Napoléon et de sa famille.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Conditions accordées à Napoléon et à sa famille par le
-traité du 11 avril 1814.</span>
-L'île d'Elbe, quoique contestée plus d'une fois à l'instigation de M.
-Fouché et des ministres autrichiens, ne fut plus mise en question
-grâce à la volonté bien prononcée d'Alexandre. Il fut convenu que
-Napoléon posséderait cette île en toute souveraineté, en conservant
-pendant sa vie le titre dont le monde était habitué à le qualifier,
-celui d'<span class="smcap">Empereur</span>. Il fut convenu en outre qu'il pourrait se faire
-accompagner de sept à huit cents hommes de sa vieille garde, lesquels
-lui serviraient d'escorte d'honneur et de sûreté. Restait à fixer le
-sort de Marie-Louise et de son fils. M. de Metternich était arrivé le
-10 avril, et avait refusé la Toscane, disant qu'Alexandre, en se
-montrant disposé <span class="pagenum"><a id="page791" name="page791"></a>(p. 791)</span> à l'accorder, n'était généreux que du bien
-d'autrui. Parme et Plaisance avaient été assignés à la mère et au
-fils. On s'était ensuite occupé des arrangements pécuniaires. On avait
-consenti à un traitement annuel de deux millions pour Napoléon, et à
-pareille somme à partager entre ses frères et s&oelig;urs. Ces sommes
-devaient être prises tant sur le Trésor français que sur le revenu des
-immenses pays cédés par la France. À cette condition, Napoléon
-s'engageait à livrer toutes les valeurs du Trésor extraordinaire ainsi
-que les diamants de la couronne. Sur ce Trésor extraordinaire on lui
-permettait de distribuer 2 millions en capital aux officiers dont il
-voudrait récompenser les services. Une principauté était promise au
-prince Eugène, lorsqu'on arrêterait les arrangements définitifs de
-territoire. Enfin la dotation de l'impératrice Joséphine devait être
-maintenue, mais réduite à un million.</p>
-
-<p>Ce n'est qu'après de longs débats que ces arrangements furent adoptés.
-Le gouvernement provisoire y faisant obstacle, non à cause de
-l'étendue des sacrifices pécuniaires, mais à cause de la
-reconnaissance du règne impérial qu'on pouvait en induire, Alexandre
-voulut que les représentants de Napoléon fussent placés en présence de
-M. de Talleyrand et des ministres alliés, dans une réunion commune. La
-discussion fut vive, et le maréchal Macdonald que les petitesses de
-cette discussion indignaient, y soutint avec énergie la cause de la
-famille impériale. Enfin, la rudesse et la fierté de M. de
-Caulaincourt, qui surpassèrent même les hauteurs habituelles de M. de
-Talleyrand, mirent un <span class="pagenum"><a id="page792" name="page792"></a>(p. 792)</span> terme au débat, et on tomba d'accord.
-On était au 10 avril, et on annonçait l'arrivée prochaine de M. le
-comte d'Artois.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Signature définitive du traité du 11 avril.</span>
-Le 11 il y eut une réunion générale des ministres des puissances, des
-membres du gouvernement provisoire et des représentants de Napoléon.
-Le traité fut signé par les ministres des monarques alliés, sur des
-instruments séparés, et M. de Talleyrand, au nom du gouvernement
-royal, sans adhérer au traité lui-même, garantit l'exécution des
-conditions qui concernaient la France. M. de Caulaincourt, pour la
-première fois alors, se dessaisit de l'abdication de Napoléon, et la
-remit à M. de Talleyrand qui la reçut avec une joie peu dissimulée.
-Ainsi devait finir la plus grande puissance qui eût régné sur l'Europe
-depuis Charlemagne, et le conquérant qui avait signé les traités de
-Campo-Formio, de Lunéville, de Vienne, de Tilsit, de Bayonne, de
-Presbourg, était réduit à accepter, par son noble représentant, non
-pas le traité de Châtillon dont il avait eu raison de ne pas vouloir,
-mais le traité du 11 avril, qui lui accordait l'île d'Elbe, avec une
-pension pour lui et les siens: terrible exemple du châtiment que la
-fortune réserve à ceux qui se sont laissé enivrer par ses faveurs!</p>
-
-<p>Ces signatures échangées, M. de Talleyrand prenant la parole avec un
-mélange de dignité et de courtoisie, dit aux trois envoyés de
-Napoléon, que leurs devoirs envers leur maître malheureux étant
-largement remplis, le gouvernement comptait maintenant sur leur
-adhésion, et y tenait à cause de leur mérite et de leur honorable
-renommée. À cette <span class="pagenum"><a id="page793" name="page793"></a>(p. 793)</span> ouverture, M. de Caulaincourt répondit que
-ses devoirs envers Napoléon ne seraient pleinement accomplis que
-lorsque toutes les conditions qu'on venait de souscrire auraient été
-fidèlement exécutées. Le maréchal Ney répondit qu'il avait déjà adhéré
-au gouvernement des Bourbons, et qu'il y adhérait de nouveau.&mdash;Je
-ferai, dit le maréchal Macdonald, comme M. de Caulaincourt.&mdash;On se
-quitta après ces déclarations, et M. de Caulaincourt, suivi du
-maréchal Macdonald, repartit immédiatement pour Fontainebleau.</p>
-
-<p>Un peu avant la signature de ce traité du 11 avril Napoléon avait fait
-redemander à M. de Caulaincourt l'acte de son abdication. Bien qu'il
-n'eût aucune illusion sur l'Autriche, et qu'il comprît que, tout en
-aimant sa fille, François II dût lui préférer l'intérêt de son empire,
-il s'était flatté que si Marie-Louise voyait son père, elle en
-obtiendrait quelque chose, la Toscane peut-être, précieuse par le
-voisinage de l'île d'Elbe. Il lui avait donc conseillé par la
-correspondance secrète qu'il avait établie avec elle, de s'adresser à
-l'empereur François. Marie-Louise suivant ce conseil, avait envoyé
-plusieurs émissaires à Dijon, et avait reçu de son père des
-protestations de tendresse qui étaient de nature à lui laisser quelque
-espérance. En même temps un faux avis parvenu à Napoléon lui avait
-fait croire que François II désapprouvait la précipitation avec
-laquelle on condamnait la régence de Marie-Louise au profit des
-Bourbons. C'est à la suite de ce faux avis que Napoléon avait
-redemandé l'acte de son abdication, mais sans insister, ayant bientôt
-reconnu <span class="pagenum"><a id="page794" name="page794"></a>(p. 794)</span> lui-même la légèreté des informations qu'on lui avait
-fait parvenir.
-<span class="sidenote" title="En marge">Retour de M. de Caulaincourt et du maréchal Macdonald à
-Fontainebleau.</span>
-M. de Caulaincourt avait nettement refusé pour ne pas
-rompre les négociations. Napoléon appréciant ses motifs accueillit M.
-de Caulaincourt et le maréchal Macdonald avec beaucoup de cordialité
-et de témoignages de gratitude.
-<span class="sidenote" title="En marge">Remercîments que leur adresse Napoléon.</span>
-Il prit le traité de leurs mains, le
-lut, l'approuva, sauf le refus de la Toscane qu'il regrettait, et
-remercia vivement ses deux négociateurs, surtout le maréchal
-Macdonald, duquel il n'aurait pas attendu une conduite aussi amicale.
-Il les renvoya ensuite tous deux, comme s'il eût voulu prendre quelque
-repos, et remettre au lendemain la suite de cet entretien.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Long entretien de Napoléon avec M. de Caulaincourt.</span>
-À peine les deux négociateurs étaient-ils sortis, qu'il fit, selon son
-habitude, rappeler M. de Caulaincourt, pour s'épancher avec lui en
-toute confiance. Il était calme, plus doux que de coutume, et avait
-dans ses paroles et son attitude quelque chose de solennel. Bien qu'il
-eût mis à se modérer dans ces circonstances extraordinaires toute la
-force de son âme, et que sur les ailes de son génie il se fût comme
-élevé au-dessus de la terre, ce que M. de Caulaincourt n'avait pu
-s'empêcher d'admirer profondément, il sembla en ce moment s'élever
-plus haut encore, et parler de toutes choses avec un désintéressement
-extraordinaire. Il remercia de nouveau M. de Caulaincourt, mais cette
-fois très-personnellement, de ce qu'il avait fait, et en parut pénétré
-de gratitude, quoique n'en éprouvant aucune surprise. Il répéta que le
-traité était suffisant pour sa famille, plus que suffisant pour
-lui-même qui n'avait besoin de rien, mais exprima encore une fois ses
-regrets <span class="pagenum"><a id="page795" name="page795"></a>(p. 795)</span> quant à la Toscane.&mdash;C'est une belle principauté,
-dit-il, qui aurait convenu à mon fils. Sur ce trône, où les lumières
-sont restées héréditaires, mon fils eût été heureux, plus heureux que
-sur le trône de France toujours exposé aux orages, et où ma race n'a
-pour se soutenir qu'un titre, la victoire. Ce trône en outre eût été
-nécessaire à ma femme. Je la connais, elle est bonne, mais faible et
-frivole....&mdash;Mon cher Caulaincourt, ajouta-t-il, César peut redevenir
-citoyen, mais sa femme peut difficilement se passer d'être l'épouse de
-César. Marie-Louise aurait encore trouvé à Florence un reste de la
-splendeur dont elle était entourée à Paris. Elle n'aurait eu que le
-canal de Piombino à traverser pour me rendre visite; ma prison aurait
-été comme enclavée dans ses États; à ces conditions j'aurais pu
-espérer de la voir, j'aurais même pu aller la visiter, et quand on
-aurait reconnu que j'avais renoncé au monde, que, nouveau <cite>Sancho, je
-ne songeais plus qu'au bonheur de mon île</cite>, on m'aurait permis ces
-petits voyages; j'aurais retrouvé le bonheur dont je n'ai guère joui
-même au milieu de tout l'éclat de ma gloire. Mais maintenant, quand il
-faudra que ma femme vienne de Parme, traverse plusieurs principautés
-étrangères pour se transporter auprès de moi.... Dieu sait!... Mais
-laissons ce sujet, vous avez fait ce que vous avez pu.... je vous en
-remercie; l'Autriche est sans entrailles....&mdash;Il serra de nouveau la
-main à M. de Caulaincourt, et parla de sa vie tout entière avec une
-rare impartialité et une incomparable grandeur.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Jugement de Napoléon sur ses maréchaux, sur ses ministres,
-et sur lui-même.</span>
-Il convint qu'il s'était trompé, qu'épris de la France, du rang
-qu'elle avait dans le monde, de <span class="pagenum"><a id="page796" name="page796"></a>(p. 796)</span> celui qu'elle pouvait y
-avoir, il avait voulu élever avec elle et pour elle un empire immense,
-un empire régulateur, duquel tous les autres auraient dépendu, et il
-reconnut qu'après avoir réalisé presque en entier ce beau rêve, il
-n'avait pas su s'arrêter à la limite tracée par la nature des choses.
-Puis il parla de ses généraux, de ses ministres, donna un souvenir à
-Masséna, affirma que c'était celui de ses lieutenants qui avait fait
-les plus grandes choses, ne reparla plus de cette campagne de
-Portugal, trop justifiée, hélas! par nos malheurs dans la Péninsule,
-mais répéta ce qu'il avait dit plus d'une fois, qu'à la belle défense
-de Gênes en 1800 il n'avait manqué qu'une chose, vingt-quatre heures
-de plus dans la résistance. Il parla de Suchet, de sa profonde sagesse
-à la guerre et dans l'administration, dit quelques mots du maréchal
-Soult et de son ambition, ne prononça pas une parole sur Davout, qui
-depuis deux ans avait échappé à ses regards, et faisait en ce moment à
-Hambourg des prodiges d'énergie ignorés en France; il s'entretint
-enfin de Berthier, de son sens si juste, de son honnêteté, de ses
-rares talents comme chef d'état-major.&mdash;Je l'aimais, dit-il, et il
-vient de me causer un vrai chagrin. Je l'ai prié de passer quelque
-temps avec moi à l'île d'Elbe, il n'a pas paru y consentir...,
-pourtant je ne l'aurais pas retenu longtemps. Croyez-vous que je
-veuille prolonger indéfiniment une vie oisive et inutile? Cette preuve
-de dévouement lui eût peu coûté, mais son âme est brisée, il est père,
-il songe à ses enfants; il se figure qu'il pourra conserver la
-principauté de Neufchâtel; il se trompe, <span class="pagenum"><a id="page797" name="page797"></a>(p. 797)</span> mais c'est bien
-excusable. J'aime Berthier... je ne cesserai pas de l'aimer... Ah!
-Caulaincourt, sans indulgence il est impossible de juger les hommes,
-et surtout de les gouverner!&mdash;Puis Napoléon parla de ses autres
-généraux, cita Gérard et Clausel comme l'espoir de l'armée française,
-et fit quelques réflexions non pas amères mais tristes sur
-l'empressement de certains officiers à le quitter.&mdash;Que ne le font-ils
-franchement, dit-il? Je vois leur désir, leur embarras, je cherche à
-les mettre à l'aise, je leur dis qu'ils n'ont plus qu'à servir les
-Bourbons, et au lieu de profiter de l'issue que je leur ouvre, ils
-m'adressent de vaines protestations de fidélité, pour envoyer ensuite
-sous main leur adhésion à Paris, et prendre un faux prétexte de s'en
-aller. Je ne hais que la dissimulation. Il est si naturel que
-d'anciens militaires couverts de blessures cherchent à conserver sous
-le nouveau gouvernement le prix des services qu'ils ont rendus à la
-France! Pourquoi se cacher? Mais les hommes ne savent jamais voir
-nettement ce qu'ils doivent, ce qui leur est dû, parler, agir en
-conséquence. Mon brave Drouot est bien autre. Il n'est pas content, je
-le sens bien, non à cause de lui, mais de notre pauvre France. Il ne
-m'approuve point; il restera cependant, moins par affection pour ma
-personne, que par respect de lui-même... Drouot... Drouot, c'est la
-vertu!&mdash;</p>
-
-<p>Napoléon s'entretint ensuite de ses ministres. Il parut affecté de ce
-qu'aucun d'eux n'était venu de Blois lui faire ses adieux. Il parla du
-duc de Feltre, comme il en avait toujours pensé, peu favorablement.
-<span class="pagenum"><a id="page798" name="page798"></a>(p. 798)</span> Il vanta la probité, le savoir, l'application au travail du
-duc de Gaëte et du comte Mollien. Puis il s'étendit sur l'amiral
-Décrès. Il semblait attacher à ce ministre, qu'il aimait peu, une
-importance proportionnée à son esprit.&mdash;Il est dur, impitoyable dans
-ses propos, dit Napoléon, il prend plaisir à se faire haïr, mais c'est
-un esprit supérieur. Les malheurs de la marine ne sont pas sa faute,
-mais celle des circonstances. Il avait préparé avec peu de frais un
-matériel magnifique. J'avais, Caulaincourt, cent vingt vaisseaux de
-ligne! L'Angleterre, tout en se promenant sur les mers, ne dormait
-pas. Elle m'a fait beaucoup de mal sans doute, mais j'ai laissé dans
-ses flancs un trait empoisonné. C'est moi qui ai créé cette dette, qui
-pèsera sur les générations futures, et sera pour elles un fardeau
-éternellement incommode, s'il n'est accablant.&mdash;Napoléon parla aussi
-de M. de Bassano, de M. de Talleyrand, du duc d'Otrante.&mdash;On accuse
-Bassano bien à tort, dit-il. En tout temps il faut une victime à
-l'opinion. On lui impute mes plus graves résolutions. Vous savez, vous
-qui avez tout vu, ce qui en est. C'est un honnête homme, instruit,
-laborieux, dévoué, et d'une fidélité inviolable. Il n'a pas l'esprit
-de Talleyrand, mais il vaut bien mieux. Talleyrand, quoi qu'il en
-dise, ne m'a pas beaucoup plus résisté que Bassano dans les
-déterminations qu'on me reproche. Il vient de trouver un rôle, et il
-s'en est emparé. Du reste, on doit souhaiter que les Bourbons
-gouvernent dans son esprit. Il sera pour eux un précieux conseiller,
-mais ils ne sont pas plus capables de le garder six mois, que lui de
-demeurer <span class="pagenum"><a id="page799" name="page799"></a>(p. 799)</span> six mois avec eux. Fouché est un misérable. Il va
-s'agiter, et tout brouiller. Il me hait profondément, autant qu'il me
-craint. C'est pour cela qu'il me voudrait voir aux extrémités de
-l'Océan.&mdash;</p>
-
-<p>Cette conversation était interminable, et M. de Caulaincourt admirait
-le jugement impartial, presque toujours indulgent, de Napoléon, où il
-restait à peine quelques traces des passions de la terre. Dans ce
-moment on annonça le comte Orloff, qui apportait les ratifications du
-traité du 11 avril, que l'empereur Alexandre avait mis une extrême
-courtoisie à expédier sur-le-champ. Napoléon en parut importuné, et ne
-voulut pas se séparer de M. de Caulaincourt, peu pressé qu'il était
-d'apposer sa signature au bas d'un tel acte. Il poursuivit cet
-entretien, et, après avoir parlé des autres, arrivant à parler de
-lui-même, de sa situation, il dit avec un accent de douleur profond:
-<span class="sidenote" title="En marge">Cause de la vraie douleur de Napoléon.</span>
-Sans doute, je souffre, mais les souffrances que j'endure ne sont rien
-auprès d'une qui les surpasse toutes! finir ma carrière en signant un
-traité où je n'ai pas pu stipuler un seul intérêt général, pas même un
-seul intérêt moral, comme la conservation de nos couleurs, ou le
-maintien de la Légion d'honneur! signer un traité où l'on me donne de
-l'argent!... Ah! Caulaincourt, s'il n'y avait là mon fils, ma femme,
-mes s&oelig;urs, mes frères, Joséphine, Eugène, Hortense, je déchirerais
-ce traité en mille pièces!... Ah! si mes généraux qui ont eu tant de
-courage et si longtemps, en avaient eu deux heures de plus, j'aurais
-changé les destinées... Si même ce misérable Sénat qui, moi écarté,
-n'a aucune force personnelle pour négocier, ne <span class="pagenum"><a id="page800" name="page800"></a>(p. 800)</span> s'était mis à
-ma place, s'il m'eût laissé stipuler pour la France, avec la force qui
-me restait, avec la crainte que j'inspirais encore, j'aurais tiré un
-autre parti de notre défaite. J'aurais obtenu quelque chose pour la
-France, et puis je me serais plongé dans l'oubli... Mais laisser la
-France si petite, après l'avoir reçue si grande!... quelle
-douleur!...&mdash;</p>
-
-<p>Et Napoléon semblait accablé sous le poids de ses réflexions, qui dans
-les fautes d'autrui lui montraient les siennes mêmes, car
-effectivement si ses généraux ne l'avaient pas voulu suivre une
-dernière fois, c'est qu'il les avait épuisés, si le Sénat ne l'avait
-pas laissé faire, c'est qu'on sentait la nécessité de lui arracher le
-pouvoir des mains pour terminer une affreuse crise. Toutes ces vérités
-il les apercevait distinctement sans les exprimer, et se punissait
-lui-même en se jugeant, car c'est ainsi que la Providence châtie le
-génie: elle lui laisse le soin de se condamner, de se torturer par sa
-propre clairvoyance. Puis avec un redoublement de douleur, Napoléon
-ajouta:
-<span class="sidenote" title="En marge">Crainte qui le préoccupe.</span>
-Et ces humiliations ne sont pas les dernières!... Je vais
-traverser ces provinces méridionales, où les passions sont si
-violentes. Que les Bourbons m'y fassent assassiner, je le leur
-pardonne; mais je serai peut-être livré aux outrages de cette
-abominable populace du Midi. Mourir sur le champ de bataille ce n'est
-rien, mais au milieu de la boue et sous de telles mains!&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se sépare enfin de M. de Caulaincourt sans que
-celui-ci ait deviné ses intentions.</span>
-Napoléon semblait en ce moment entrevoir avec horreur, non pas la mort
-qu'il était trop habitué à braver pour la craindre, mais un supplice
-infâme!... S'apercevant enfin que cet entretien avait singulièrement
-duré, s'excusant d'avoir retenu si longtemps <span class="pagenum"><a id="page801" name="page801"></a>(p. 801)</span> M. de
-Caulaincourt, il le renvoya avec des démonstrations encore plus
-affectueuses, répétant qu'il le ferait rappeler quand il aurait besoin
-de lui. M. de Caulaincourt le quitta, vivement frappé de ce qu'il
-avait entendu, et persistant à voir dans ces longues récapitulations,
-dans ces jugements suprêmes sur lui-même et sur les autres, un adieu
-aux grandeurs et non pas à la vie.&mdash;Il se trompait. C'était un adieu à
-la vie que Napoléon avait cru faire en s'épanchant de la sorte. Il
-venait en effet de prendre la résolution étrange, et peu digne de lui,
-de se donner la mort. Les caractères très-actifs éprouvent rarement le
-dégoût de la vie, car ils s'en servent trop pour être tentés d'y
-renoncer.
-<span class="sidenote" title="En marge">Résolution de Napoléon de se donner la mort.</span>
-Napoléon, qui a été l'un des êtres les plus actifs de la
-nature humaine, n'avait donc aucun penchant au suicide; il le
-dédaignait même comme une renonciation irréfléchie aux chances de
-l'avenir, qui restent toujours aussi nombreuses qu'imprévues pour
-quiconque sait supporter le fardeau passager des mauvais jours.
-Néanmoins dans toute adversité, même le plus courageusement supportée,
-il y a des moments d'abattement, où l'esprit et le caractère
-fléchissent sous le poids du malheur. Napoléon eut dans cette journée
-l'un de ces moments d'insurmontable défaillance. Le traité relatif à
-sa famille étant signé, l'honneur des souverains y étant engagé, le
-sort de son fils, de sa femme, de ses proches lui paraissant assuré,
-il crut s'être acquitté de ses derniers devoirs. Il lui semblait
-d'ailleurs que pour d'honnêtes gens sa mort imprimerait aux
-engagements pris envers lui un caractère plus sacré, et qu'en cessant
-de <span class="pagenum"><a id="page802" name="page802"></a>(p. 802)</span> le craindre on cesserait de le haïr.
-<span class="sidenote" title="En marge">Motifs de cet acte de désespoir.</span>
-Dès lors jugeant sa
-carrière finie, ne se comprenant pas dans une petite île de la
-Méditerranée, où il ne ferait plus rien que respirer l'air chaud
-d'Italie, ne comptant pas même sur la ressource des affections de
-famille, car dans cet instant de sinistre clairvoyance il devinait
-qu'on ne lui laisserait ni son fils, ni sa femme, humilié d'avoir à
-signer un traité dont le caractère était tout personnel et pour ainsi
-dire pécuniaire, fatigué d'entendre chaque jour le bruit des
-malédictions publiques, se voyant avec horreur dans son voyage à l'île
-d'Elbe livré aux outrages d'une hideuse populace, il eut un moment
-l'existence en aversion, et résolut de recourir à un poison qu'il
-avait depuis longtemps gardé sous la main pour un cas extrême. En
-Russie, au lendemain de la sanglante bataille de Malo-Jaroslawetz,
-après la soudaine irruption des Cosaques qui avait mis sa personne en
-péril, il avait entrevu la possibilité de devenir prisonnier des
-Russes, et il avait demandé au docteur Yvan une forte potion d'opium
-pour se soustraire à l'insupportable supplice d'orner le char du
-vainqueur. Le docteur Yvan, comprenant la nécessité d'une telle
-précaution, lui avait préparé la potion qu'il demandait, et avait eu
-soin de la renfermer dans un sachet, pour qu'il pût la porter sur sa
-personne, et n'en être jamais séparé. Rentré en France, Napoléon
-n'avait pas voulu la détruire, et l'avait déposée dans son nécessaire
-de voyage, où elle se trouvait encore.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon avale une forte dose d'opium.</span>
-À la suite des accablantes réflexions de la journée, regardant le
-sort des siens comme assuré, ne <span class="pagenum"><a id="page803" name="page803"></a>(p. 803)</span> croyant pas le compromettre
-par sa mort, il choisit cette nuit du 11 avril pour en finir avec les
-fatigues de la vie, qu'il ne pouvait plus supporter après les avoir
-tant cherchées, et tirant de son nécessaire la redoutable potion, il
-la délaya dans un peu d'eau, l'avala, puis se laissa retomber dans le
-lit où il croyait s'endormir pour jamais.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'opium avalé, il rappelle M. de Caulaincourt.</span>
-Disposé à y attendre les effets du poison, il voulut adresser encore
-un adieu à M. de Caulaincourt, et surtout lui exprimer ses dernières
-intentions relativement à sa femme et à son fils. Il le fit appeler
-vers trois heures du matin, s'excusant de troubler son sommeil, mais
-alléguant le besoin d'ajouter quelques instructions importantes à
-celles qu'il lui avait déjà données. Son visage se distinguait à peine
-à la lueur d'une lumière presque éteinte; sa voix était faible et
-altérée. Sans parler de ce qu'il avait fait, il prit sous son chevet
-une lettre et un portefeuille, et les présentant à M. de Caulaincourt,
-il lui dit: Ce portefeuille et cette lettre sont destinés à ma femme
-et à mon fils, et je vous prie de les leur remettre de votre propre
-main. Ma femme et mon fils auront l'un et l'autre grand besoin des
-conseils de votre prudence et de votre probité, car leur situation va
-être bien difficile, et je vous demande de ne pas les quitter. Ce
-nécessaire (il montrait son nécessaire de voyage) sera remis à Eugène.
-Vous direz à Joséphine que j'ai pensé à elle avant de quitter la vie.
-Prenez ce camée que vous garderez en mémoire de moi. Vous êtes un
-honnête homme, qui avez cherché à me dire la vérité...
-Embrassons-nous.&mdash;À ces dernières paroles qui ne pouvaient plus
-laisser de <span class="pagenum"><a id="page804" name="page804"></a>(p. 804)</span> doute sur la résolution prise par Napoléon, M. de
-Caulaincourt, quoique peu facile à émouvoir, saisit les mains de son
-maître et les mouilla de ses larmes. Il aperçut près de lui un verre
-portant encore les traces du breuvage mortel. Il interrogea
-l'Empereur, qui, pour toute réponse, lui demanda de se contenir, de ne
-pas le quitter, et de lui laisser achever paisiblement son agonie. M.
-de Caulaincourt cherchait à s'échapper pour appeler du secours.
-Napoléon, d'abord avec prière, puis avec autorité, lui prescrivit de
-n'en rien faire, ne voulant aucun éclat, ni surtout aucun &oelig;il
-étranger sur sa figure expirante.</p>
-
-<p>M. de Caulaincourt, paralysé en quelque sorte, était auprès du lit où
-semblait près de s'éteindre cette existence prodigieuse, quand le
-visage de Napoléon se contracta tout à coup. Il souffrait cruellement,
-et s'efforçait de se roidir contre la douleur.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon rejette l'opium qu'il avait avalé.</span>
-Bientôt des spasmes
-violents indiquèrent des vomissements prochains. Après avoir résisté à
-ce mouvement de la nature, Napoléon fut contraint de céder. Une partie
-de la potion qu'il avait prise fut rejetée dans un bassin d'argent que
-tenait M. de Caulaincourt. Celui-ci profita de l'occasion pour
-s'éloigner un instant, et appeler du secours. Le docteur Yvan
-accourut. Devant lui tout s'expliqua. Napoléon réclama de sa part un
-dernier service, c'était de renouveler la dose d'opium, craignant que
-celle qui restait dans son estomac ne suffît pas. Le docteur Yvan se
-montra révolté d'une semblable proposition. Il avait pu rendre un
-service de ce genre à son maître, en Russie, pour l'aider à se
-soustraire à une situation affreuse, mais il regrettait amèrement de
-l'avoir <span class="pagenum"><a id="page805" name="page805"></a>(p. 805)</span> fait, et, Napoléon insistant, il s'enfuit de sa
-chambre où il ne reparut plus. En ce moment survinrent le général
-Bertrand et M. de Bassano. Napoléon recommanda qu'on divulguât le
-moins possible ce triste épisode de sa vie, espérant encore que ce
-serait le dernier. On avait lieu de le penser en effet, car il
-semblait accablé, et presque éteint.
-<span class="sidenote" title="En marge">Long assoupissement.</span>
-Il tomba dans un assoupissement
-qui dura plusieurs heures.</p>
-
-<p>Ses fidèles serviteurs restèrent immobiles et consternés autour de
-lui. De temps en temps il éprouvait des douleurs d'estomac cruelles,
-et il dit plusieurs fois: Qu'il est difficile de mourir, quand sur le
-champ de bataille c'est si facile! Ah! que ne suis-je mort à
-Arcis-sur-Aube!&mdash;</p>
-
-<p>La nuit s'acheva sans amener de nouveaux accidents. Il commençait à
-croire qu'il ne verrait pas cette fois le terme de la vie, et les
-personnages dévoués qui l'entouraient l'espéraient aussi, bien heureux
-qu'il ne fut pas mort, sans être très-satisfaits pour lui qu'il vécût.
-Sur ces entrefaites on annonça le maréchal Macdonald qui, avant de
-quitter Fontainebleau, désirait présenter ses hommages à l'Empereur
-sans couronne.&mdash;Je recevrai bien volontiers ce digne homme, dit
-Napoléon, mais qu'il attende. Je ne veux pas qu'il me voie dans l'état
-où je suis.&mdash;Le comte Orloff de son côté attendait les ratifications
-qu'il était venu chercher. On était au matin du 12; à cette heure M.
-le comte d'Artois allait entrer dans Paris, et beaucoup de personnages
-étaient pressés de quitter Fontainebleau. Napoléon voulut être un peu
-remis avant de laisser qui que ce fût approcher de sa personne.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page806" name="page806"></a>(p. 806)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Napoléon revient à la vie.</span>
-Après un assez long assoupissement, M. de Caulaincourt et l'un des
-trois personnages initiés au secret de cet empoisonnement, prirent
-Napoléon dans leurs bras, et le transportèrent près d'une fenêtre
-qu'on avait ouverte. L'air le ranima sensiblement.&mdash;Le destin en a
-décidé, dit-il à M. de Caulaincourt, il faut vivre, et attendre ce que
-veut de moi la Providence. Puis il consentit à recevoir le maréchal
-Macdonald. Celui-ci fut introduit, sans être informé du secret qu'on
-tenait caché pour tout le monde. Il trouva Napoléon étendu sur une
-chaise longue, fut effrayé de l'état d'abattement où il le vit, et lui
-en exprima respectueusement son chagrin<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Lien vers la note 26"><span class="smaller">[26]</span></a>. Napoléon feignit
-d'attribuer à des souffrances d'estomac dont il était quelquefois
-atteint, et qui annonçaient déjà la maladie dont il est mort, l'état
-dans lequel il se montrait. Il serra affectueusement la main du
-maréchal.&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Ses adieux au maréchal Macdonald.</span>
-Vous êtes, lui dit-il, un brave homme, dont j'apprécie la
-généreuse conduite à mon égard, et je voudrais pouvoir vous témoigner
-ma gratitude autrement qu'en paroles. Mais les honneurs, je n'en
-dispose plus; de l'argent, je n'en ai point, et d'ailleurs il n'est
-pas digne de vous. Mais je puis vous offrir un témoignage auquel vous
-serez, je l'espère, plus sensible.&mdash;Alors demandant un sabre placé
-près de son chevet, et le présentant au maréchal, Voici, lui dit-il,
-le sabre de Mourad-Bey, qui fut un des trophées de la bataille
-d'Aboukir, et que j'ai souvent porté. Vous le garderez en mémoire de
-nos dernières relations, et vous le <span class="pagenum"><a id="page807" name="page807"></a>(p. 807)</span> transmettrez à vos
-enfants.&mdash;Le maréchal accepta avec une vive émotion ce noble
-témoignage, et embrassa l'Empereur avec effusion. Ils se quittèrent
-pour ne plus se revoir, bien que leur carrière à l'un et à l'autre ne
-fût pas finie. Le maréchal partit immédiatement pour Paris. Berthier
-était parti aussi en promettant de revenir, mais d'une manière qui
-n'avait pas persuadé son ancien maître.&mdash;Vous verrez qu'il ne
-reviendra pas, avait dit Napoléon, tristement mais sans amertume.&mdash;</p>
-
-<p>Durant cet intervalle M. de Caulaincourt avait enfin trouvé le temps
-d'expédier les ratifications du traité du 11 avril, et de les remettre
-au comte Orloff revêtues de la signature impériale.
-<span class="sidenote" title="En marge">Lettre de Marie-Louise qui rend à Napoléon quelque goût
-pour la vie.</span>
-Il était retourné
-auprès de Napoléon, qui venait de recevoir de Marie-Louise une lettre
-extrêmement affectueuse. Cette lettre lui donnait les nouvelles les
-plus satisfaisantes de son fils, lui témoignait le dévouement le plus
-complet, et exprimait la résolution de le rejoindre aussi promptement
-que possible. Elle produisit sur Napoléon un effet extraordinaire.
-Elle le rappela en quelque sorte à la vie. C'était comme si une
-nouvelle existence se fût offerte à sa puissante imagination.&mdash;La
-Providence l'a voulu, dit-il à M. de Caulaincourt, je vivrai.... Qui
-peut sonder l'avenir! D'ailleurs ma femme, mon fils me suffisent. Je
-les verrai, je l'espère, je les verrai souvent; quand on sera
-convaincu que je ne songe plus à sortir de ma retraite, on me
-permettra de les recevoir, peut-être de les aller visiter, et puis
-j'écrirai l'histoire de ce que nous avons fait.... Caulaincourt,
-s'écria-t-il, j'immortaliserai vos noms!... Puis il <span class="pagenum"><a id="page808" name="page808"></a>(p. 808)</span> ajouta:
-Il y a encore là des raisons de vivre!....&mdash;
-<span class="sidenote" title="En marge">Avenir qu'il entrevoit.</span>
-Alors se rattachant avec
-une prodigieuse mobilité à cette nouvelle existence dont il venait de
-se tracer l'image, il s'occupa des détails de son établissement à
-l'île d'Elbe, et voulut que M. de Caulaincourt allât lui-même, soit
-auprès de Marie-Louise, soit auprès des souverains, pour régler la
-manière dont sa femme le rejoindrait. Il n'avait songé à se réserver
-aucun argent; tout le trésor de l'armée avait été épuisé pour la
-solde. Il restait quelques millions à Marie-Louise. Son intention
-était de les lui laisser, afin qu'elle n'eût de service à réclamer de
-personne, et surtout pas de son père. Seulement d'après la nécessité
-démontrée de recourir à cette unique ressource, il consentit à ce
-qu'on partageât avec elle.
-<span class="sidenote" title="En marge">Mission qu'il donne à M. de Caulaincourt auprès de
-Marie-Louise et des souverains.</span>
-Il chargea M. de Caulaincourt d'aller la
-voir, et de lui conseiller de nouveau de demander une entrevue à
-l'empereur François qui, touché peut-être par sa présence, lui
-accorderait la Toscane. Elle devait ensuite venir le trouver par
-Orléans sur la route du Bourbonnais. Toutefois il recommanda
-itérativement à M. de Caulaincourt de ne pas presser Marie-Louise de
-le rejoindre, de laisser à cet égard ses résolutions naître de son
-c&oelig;ur, car, dit-il plusieurs fois, je connais les femmes et surtout
-la mienne! Au lieu de la cour de France, telle que je l'avais faite,
-lui offrir une prison, c'est une bien grande épreuve! Si elle
-m'apportait un visage triste ou ennuyé, j'en serais désolé. J'aime
-mieux la solitude que le spectacle de la tristesse ou de l'ennui. Si
-son inspiration la porte vers moi, je la recevrai à bras ouverts;
-sinon, qu'elle reste à Parme ou à Florence, là où elle <span class="pagenum"><a id="page809" name="page809"></a>(p. 809)</span>
-régnera enfin. Je ne lui demanderai que mon fils.&mdash;Après l'expression
-de ces scrupules, Napoléon s'occupa des détails de son voyage. On
-était convenu de le faire accompagner à l'île d'Elbe par des
-commissaires des puissances, et il parut tenir surtout à la présence
-du commissaire anglais.&mdash;Les Anglais, dit-il, sont un peuple libre, et
-ils se respectent.&mdash;Tous ces détails réglés, il se sépara de M. de
-Caulaincourt, en lui renouvelant ses témoignages de confiance absolue
-et de gratitude éternelle. M. de Caulaincourt partit pour aller
-remplir sa mission auprès de Marie-Louise et des souverains.</p>
-
-<p>Tandis que cette scène lugubre avait lieu à Fontainebleau, une scène
-toute différente se passait à Paris, car au milieu des perpétuelles
-vicissitudes de ce monde, la joie, incessamment portée des uns aux
-autres, vient luire tout à coup sur des visages longtemps assombris,
-en laissant plongés dans une noire tristesse les visages sur lesquels
-elle n'avait cessé de briller. En effet tout était agitation,
-empressement, démonstrations de dévouement autour de M. le comte
-d'Artois, qui allait faire dans Paris son entrée solennelle.</p>
-
-<p>M. de Vitrolles avait rejoint le Prince le 7, et l'avait trouvé à
-Nancy assistant à un <i lang="la">Te Deum</i> que l'on chantait pour célébrer ce
-qu'on appelait la délivrance de la France.
-<span class="sidenote" title="En marge">Voyage du comte d'Artois à travers les provinces envahies.</span>
-M. le comte d'Artois fut
-saisi d'une émotion bien naturelle en apprenant qu'il allait enfin
-rentrer dans cette ville de Paris qu'il avait quittée en 1790, pour
-vivre proscrit environ un quart de siècle. Il avait autour de lui
-quelques amis fidèles, MM. François d'Escars, Jules de Polignac,
-<span class="pagenum"><a id="page810" name="page810"></a>(p. 810)</span> Roger de Damas, de Bruges, l'abbé de Latil, qui partageaient
-son bonheur et se préparaient à l'accompagner dans la capitale. Il
-laissa M. le comte Roger de Damas à Nancy pour y prendre, sous le
-titre de gouverneur, l'administration de la Lorraine, et après s'être
-muni d'un uniforme de garde national, il se mit en route de manière à
-être dans les environs de Paris le jour qui serait choisi pour son
-entrée.</p>
-
-<p>Les provinces qu'on traversait étaient horriblement ravagées. Des
-cadavres d'hommes et de chevaux infectaient les chemins; les bâtiments
-de ferme étaient en cendres; les ponts étaient barricadés ou coupés;
-la population était en fuite ou cachée, et accourait quand elle
-entendait un roulement de voiture autre que celui des canons. On la
-comblait de joie quand on lui annonçait la paix, et d'étonnement quand
-à cette nouvelle on ajoutait celle du retour des Bourbons. Elle
-restait froide au nom de ces princes, car dans les provinces de l'est
-Napoléon était encore pour les habitants le défenseur du sol, bien que
-par sa politique il y eût attiré les ennemis.
-<span class="sidenote" title="En marge">Accueil d'abord embarrassé des populations.</span>
-À Châlons, presque tout
-le monde était absent. À Meaux, l'évêque, le préfet, les
-fonctionnaires, les principaux habitants avaient quitté la ville pour
-ne pas assister à l'arrivée du Prince. Pourtant M. le comte d'Artois,
-dès qu'il pouvait se faire voir ou entendre, ne manquait jamais de
-réussir. Avec peu de savoir, mais avec une remarquable facilité
-d'expression, une bonne grâce parfaite, une noble figure à laquelle un
-nez aquilin, une lèvre pendante donnaient tout à fait le caractère de
-sa famille, et <span class="pagenum"><a id="page811" name="page811"></a>(p. 811)</span> qu'une grande expression de bonté, un extrême
-désir de plaire rendaient agréable à tous, il avait de quoi ramener
-les c&oelig;urs à lui. À Châlons, à Meaux, il finit par vaincre la
-froideur de ceux qu'il put joindre, et les laissa beaucoup mieux
-disposés qu'il ne les avait trouvés.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Lettre de M. de Talleyrand reçue en route, et annonçant les
-conditions de l'entrée de M. le comte d'Artois.</span>
-En approchant de Paris, M. de Vitrolles reçut une lettre de M. de
-Talleyrand qui lui mandait ce qui s'était passé, c'est-à-dire
-l'adoption et la publication de la Constitution du Sénat, l'obligation
-imposée au Roi de jurer cette Constitution avant d'être mis en
-possession de la royauté, par conséquent l'obligation pour M. le comte
-d'Artois de prendre un engagement quelconque avant d'être reconnu
-comme lieutenant général du royaume, enfin le désir universel des gens
-raisonnables et notamment des souverains alliés, de voir la cocarde
-tricolore adoptée par les princes de Bourbon. M. de Vitrolles, en
-recevant cette lettre, courut chez M. le comte d'Artois, se récria
-fort contre ce qu'il appelait la nonchalance, la légèreté de M. de
-Talleyrand, qui ne savait, disait-il, résister à aucune demande, et,
-faute de fermeté dans les vues, promettait tantôt à l'un tantôt à
-l'autre, sans jamais tenir parole à personne. M. le comte d'Artois
-avait l'âme tellement remplie de joie qu'il était difficile dans le
-moment d'y faire entrer un sentiment triste.
-<span class="sidenote" title="En marge">M. de Vitrolles envoyé en avant pour faire modifier ces
-conditions.</span>
-Lui et ses amis avaient
-bien pour la cocarde tricolore une répugnance instinctive, mais les
-subtilités constitutionnelles les touchaient moins, et le comte
-d'Artois, étonné du courroux de M. de Vitrolles, lui demanda si tout
-ce qu'on lui annonçait était vraiment assez <span class="pagenum"><a id="page812" name="page812"></a>(p. 812)</span> mauvais pour
-prendre feu comme il faisait, et surtout pour en venir à un éclat. Le
-Prince s'attacha donc lui-même à calmer M. de Vitrolles, et il fut
-convenu que ce dernier irait clandestinement à Paris, pour y lever ou
-éluder les principales difficultés. Pendant ce temps le Prince
-continua son voyage, et vint coucher au château de Livry.</p>
-
-<p>M. de Vitrolles s'étant transporté le 11 au soir rue Saint-Florentin,
-chez M. de Talleyrand, y trouva ce qu'il y avait laissé, c'est-à-dire
-une confusion extrême, des Cosaques étendus dans la cour sur de la
-paille, au premier étage l'empereur Alexandre entouré de son
-état-major, à l'entre-sol le gouvernement provisoire, les membres de
-ce gouvernement dans une pièce, quelques copistes dans une autre, et
-M. de Talleyrand, tantôt dans celle-ci, tantôt dans celle-là,
-accueillant les solliciteurs avec un sourire insignifiant, les
-donneurs de conseils avec un mouvement de tête qui n'engageait à rien,
-concluant le moins qu'il pouvait, et laissant faire le temps, qui fait
-beaucoup de choses, mais qui cependant ne les fait pas toutes. M. de
-Vitrolles, toujours fort actif, mais moins condescendant à mesure que
-son prince était plus près de Paris, s'emporta vivement contre la
-cocarde aux trois couleurs, et contre le serment exigé du roi Louis
-XVIII avant l'investiture de la royauté. Il semblait dire que l'on
-refuserait de telles conditions. Le visage incolore et ironique de M.
-de Talleyrand était fort déconcertant pour les gens impétueux; il
-sourit des menaces de M. de Vitrolles, et puis il en vint aux
-explications.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Difficulté relative à la cocarde blanche.</span>
-Au sujet de la cocarde, il était survenu un incident <span class="pagenum"><a id="page813" name="page813"></a>(p. 813)</span> assez
-singulier, fortuit ou combiné, qui avait beaucoup simplifié la
-difficulté. À peine la Constitution avait-elle été publiée que
-beaucoup de royalistes, ivres de joie, s'étaient répandus dans les
-provinces, annonçant le retour des Bourbons, et portant la cocarde
-blanche à leur chapeau, comme si ce signe était désormais
-universellement adopté. Deux ou trois d'entre eux s'étant rendus à
-Rouen, auprès du maréchal Jourdan, qui commandait dans cette division
-militaire, et que son aversion pour l'Empire, ses opinions libérales
-et monarchiques, disposaient favorablement à l'égard des Bourbons
-rappelés avec de bonnes lois, ils l'avaient trouvé prêt à adhérer aux
-actes du Sénat; et comme de plus ils lui avaient dit que la cocarde
-blanche avait été prise à Paris, le maréchal Jourdan n'attachant
-d'importance qu'à l'acte essentiel, celui du rappel des Bourbons avec
-une Constitution libérale, avait fait une adresse aux troupes pour
-leur annoncer la nouvelle révolution, les inviter à s'y rallier, et
-leur prescrire la cocarde blanche. Il leur avait même donné l'exemple
-en la prenant lui-même. N'ayant affaire qu'à des détachements épars, à
-des dépôts sans consistance, le maréchal n'avait rencontré aucune
-résistance. La cocarde blanche avait été acceptée par les troupes, et
-on était venu en donner la nouvelle à Paris comme une circonstance
-déterminante, de manière qu'on avait pris cette cocarde à Rouen en
-croyant suivre l'exemple de Paris, et on allait la prendre à Paris en
-croyant suivre l'exemple de Rouen. Considérant ainsi la question comme
-résolue, on avait, par une décision du 9, ordonné <span class="pagenum"><a id="page814" name="page814"></a>(p. 814)</span> à la garde
-nationale parisienne d'arborer la cocarde blanche, bien qu'elle y eût
-répugné d'abord. Sur ce point la difficulté se trouvait à peu près
-surmontée, du moins pour la garde parisienne, et M. le comte d'Artois
-devant porter l'uniforme de cette garde, qui était tricolore, on se
-flattait d'avoir opéré une sorte de transaction entre les deux
-drapeaux. Il fut donc admis que M. le comte d'Artois entrerait ayant
-la cocarde blanche à son chapeau, et sur sa personne l'uniforme
-tricolore de garde national.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Difficulté relative à la Constitution et à l'engagement
-exigé de M. le comte d'Artois.</span>
-Quant à la Constitution, l'arrangement était plus difficile. MM. de
-Talleyrand, de Jaucourt, de Dalberg, membres du gouvernement
-provisoire, discutaient la question avec M. de Vitrolles, et ne
-savaient plus à quel expédient recourir pour résoudre la difficulté.
-Sur ces entrefaites, quelques allants et venants s'étant introduits
-chez M. de Talleyrand, on les admit à la consultation, et on chercha
-comment on pourrait saisir M. le comte d'Artois de la lieutenance
-générale du royaume, sans violer les décisions du Sénat, et sans faire
-contracter à M. le comte d'Artois un engagement dont il n'avait pas le
-goût, et qu'il n'était pas autorisé à prendre, n'ayant pas eu le temps
-de consulter Louis XVIII.
-<span class="sidenote" title="En marge">On ajourne cette seconde difficulté.</span>
-Un expédient se présenta, c'était de faire
-donner par M. de Talleyrand sa démission de président du gouvernement
-provisoire, et de transmettre cette présidence à M. le comte d'Artois.
-Mais, même dans ce cas, il fallait l'intervention du Sénat, et, pour
-l'obtenir, on ne pouvait se dispenser de se lier de quelque manière
-envers ce corps. Importuné de pareilles difficultés, M. de Talleyrand
-dit à M. de Vitrolles: <span class="pagenum"><a id="page815" name="page815"></a>(p. 815)</span> Entrez d'abord, et nous verrons
-ensuite...&mdash;Ainsi selon sa coutume il s'en fiait aux choses du soin de
-s'arranger elles-mêmes, si on ne savait pas les arranger de sa propre
-main.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">L'entrée de M. le comte d'Artois à Paris est fixée au 12
-avril.</span>
-M. de Vitrolles retourna le 11 au soir au château de Livry, après être
-convenu que le lendemain 12 avril M. le comte d'Artois ferait son
-entrée dans Paris. M. de Talleyrand qui avait sous la main M. Ouvrard,
-sortant à peine des prisons impériales, et toujours renommé pour son
-luxe, le chargea d'aller à Livry faire tous les préparatifs de la
-réception. On envoya aussi à Livry la garde nationale à cheval, et six
-cents hommes à pied de cette même garde, pour servir d'escorte
-d'honneur au prince. Celui-ci, rayonnant de joie, les accueillit avec
-une cordialité qui les toucha beaucoup, et comme s'il eût voulu
-corriger l'effet de la cocarde blanche placée à son chapeau, il leur
-dit qu'il s'était procuré à Nancy un uniforme pareil au leur, et qu'il
-entrerait le lendemain dans Paris avec le même habit qu'eux, comme
-avec les mêmes sentiments. Des acclamations répondirent à ces
-gracieuses paroles, et pour le moment gens d'autrefois, gens
-d'aujourd'hui, parurent du meilleur accord.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Affluence et émotion des spectateurs.</span>
-Le lendemain 12 une affluence considérable s'était formée dès le matin
-sur la route et dans les rues aboutissant à la barrière de Bondy. Les
-hommes qui étaient nés royalistes, ceux que la révolution avait faits
-tels, et le nombre de ces derniers était grand, avaient pris les
-devants afin d'assister à un spectacle bien imprévu pour eux, car
-après l'échafaud de Louis XVI, après les victoires de Napoléon, qui
-aurait <span class="pagenum"><a id="page816" name="page816"></a>(p. 816)</span> jamais cru que Paris s'ouvrirait encore pour recevoir
-les Bourbons en triomphe? Pourtant, avec un peu de réflexion, on
-aurait pu le prédire, car il faut compter sur de brusques et violents
-retours, dès qu'on dépasse le but raisonnable et honnête des
-révolutions. Mais qui est-ce qui réfléchit, surtout parmi les masses?
-À cette époque, tant de gens avaient perdu leurs pères, leurs frères,
-leurs enfants sur l'échafaud ou sur les champs de bataille; tant de
-gens avaient eu leur famille dispersée, leur patrimoine envahi, que
-leur émotion était profonde à la seule idée de revoir un prince qui
-était pour eux la vivante image d'un temps où ils avaient été jeunes,
-où ils croyaient avoir été heureux, et dont ils avaient oublié les
-vices. Aussi, dans l'attente de la prochaine apparition du prince, des
-milliers de visages étaient-ils fortement émus, et quelques-uns
-mouillés de larmes.
-<span class="sidenote" title="En marge">Dispositions de la garde nationale.</span>
-La sage bourgeoisie de Paris, expression toujours
-juste du sentiment public, longtemps attachée à Napoléon qui lui avait
-procuré le repos avec la gloire, et détachée de lui uniquement par ses
-fautes, avait bientôt compris que Napoléon renversé, les Bourbons
-devenaient ses successeurs nécessaires et désirables, que le respect
-qui entourait leur titre au trône, que la paix dont ils apportaient la
-certitude, que la liberté qui pouvait se concilier si bien avec leur
-antique autorité, étaient pour la France des gages d'un bonheur
-paisible et durable. Cette bourgeoisie était donc animée des meilleurs
-sentiments pour les Bourbons, et prête à se jeter dans leurs bras,
-s'ils lui montraient un peu de bonne volonté et de bon sens. La
-figure si avenante <span class="pagenum"><a id="page817" name="page817"></a>(p. 817)</span> de M. le comte d'Artois était tout à fait
-propre à favoriser ces dispositions, et à les convertir en un élan
-universel.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Entrée de M. le comte d'Artois dans Paris.</span>
-Dès onze heures du matin, M. le comte d'Artois, entouré d'un grand
-nombre de personnages à cheval appartenant à toutes les classes, mais
-surtout à l'ancienne noblesse, se dirigea vers la barrière de Bondy. À
-chaque instant de nouveaux-venus, des fonctionnaires de haut rang, des
-officiers français, des officiers étrangers, accouraient pour se
-joindre au cortége, et quand ils étaient reconnus, les rangs
-s'ouvraient pour les laisser parvenir jusqu'au Prince.
-<span class="sidenote" title="En marge">Animation des royalistes.</span>
-Les royalistes
-réunis autour de lui étaient singulièrement animés. Si parmi les
-personnages qui survenaient, il y en avait quelques-uns de l'ancienne
-noblesse dont la fidélité eût chancelé un moment, des cris frénétiques
-de <cite>Vive le Roi!</cite> éclataient à leur présence, et prouvaient que
-l'oubli ne serait pas pratiqué par les royalistes, même à l'égard les
-uns des autres. M. de Montmorency, rattaché à l'Empire quand tout le
-monde l'était en France, aide-major général de la garde nationale,
-arrivant avec son chef, le général Dessoles, fut assailli de ces cris
-affectés de <cite>Vive le Roi!</cite> comme si on avait eu besoin d'enseigner aux
-Montmorency l'amour des Bourbons. En avançant vers la barrière, on vit
-paraître un groupe de cavaliers en grand uniforme et en panache
-tricolore: c'étaient les maréchaux Ney, Marmont, Moncey, Kellermann,
-Sérurier, n'ayant pas quitté des couleurs qui étaient encore celles de
-l'armée. Les cris recommencèrent, mais sans violence, car en présence
-de ces hommes redoutables, <span class="pagenum"><a id="page818" name="page818"></a>(p. 818)</span> un instinct des plus prompts avait
-appris, même aux plus fougueux amis du Prince, qu'il fallait se
-contenir. Le maréchal Ney se trouvait en tête du groupe. Son énergique
-figure, violemment contractée, décelait un extrême malaise, sans
-aucune crainte toutefois, car personne n'eût osé lui manquer d'égards.
-Au cri:
-<span class="sidenote" title="En marge">Rencontre du Prince avec les maréchaux.</span>
-<cite>Voilà les maréchaux!</cite> l'entourage du Prince s'ouvrit avec
-empressement. M. le comte d'Artois poussant son cheval vers eux, leur
-serra la main à tous.&mdash;Messieurs, leur dit-il, soyez les bienvenus,
-Vous qui avez porté en tous lieux la gloire de la France. Croyez-le,
-mon frère et moi n'avons pas été les derniers à applaudir à vos
-exploits.&mdash;Placé auprès du Prince, touché de son accueil, le maréchal
-Ney reprit bientôt une attitude plus aisée et plus naturelle. Près de
-la barrière on trouva le gouvernement provisoire, son président en
-tête, qui venait recevoir M. le comte d'Artois aux portes de la
-capitale. M. de Talleyrand prononça quelques paroles courtoises,
-respectueuses et brèves, auxquelles le Prince répondit par les mots
-heureux que lui inspirait la situation. Puis on s'achemina vers
-Notre-Dame, en suivant les grands quartiers de Paris. Dans les
-faubourgs, le spectacle ne fut pas des plus animés; il changea sur les
-boulevards. La bourgeoisie, sensible à l'espérance de la paix et du
-repos, fortement émue par les souvenirs qui se pressaient dans tous
-les esprits, charmée de la bonne mine du prince, lui fit l'accueil le
-plus cordial. L'émotion alla croissant en approchant de la cathédrale.
-À la porte de l'église M. le comte d'Artois fut reçu par le chapitre.
-On s'était appliqué <span class="pagenum"><a id="page819" name="page819"></a>(p. 819)</span> à éloigner le cardinal Maury, archevêque
-de Paris non institué, en l'accablant d'outrages pendant huit jours
-dans tous les journaux de la capitale. Ainsi l'intrépide défenseur de
-la cause royale dans l'Assemblée constituante, pour quelques actes de
-faiblesse envers l'Empire, n'obtenait pas l'oubli promis à tous.
-<span class="sidenote" title="En marge"><i lang="la">Te Deum</i> chanté à la cathédrale.</span>
-Le Prince conduit sous le dais au fauteuil royal, y fut dans l'église
-même l'objet de démonstrations bruyantes. Tous les grands
-fonctionnaires de l'État, tous les états-majors étaient réunis dans la
-basilique; le Sénat seul y manquait. Revenu à la dignité d'attitude
-dont il n'aurait jamais dû s'écarter, il ne voulait assister à aucune
-cérémonie qui pût signifier de sa part la reconnaissance de l'autorité
-des Bourbons, tant qu'il n'y aurait pas un engagement pris à l'égard
-de la Constitution. Les cris éclatèrent de nouveau lorsque le clergé
-prononça ces paroles sacramentelles: <i lang="la">Domine, salvum fac regem
-Ludovicum</i>, et le comte d'Artois qui ne les avait pas entendues depuis
-que son auguste frère avait porté la tête sur l'échafaud, ne put
-retenir ses pleurs.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Entrée du prince aux Tuileries.</span>
-La cérémonie terminée, M. le comte d'Artois fut conduit aux Tuileries,
-au milieu de la même affluence et d'acclamations toujours plus
-significatives. À la porte du palais de ses pères, il fallut le
-soutenir, tant était forte son émotion, et les assistants, les larmes
-aux yeux, firent retentir l'air des cris de <cite>Vive le Roi!</cite> Monté au
-premier étage du palais, il remercia ceux qui l'avaient accompagné, et
-les maréchaux en particulier, qui durent alors se retirer. Ces
-derniers, en quittant les Tuileries et en laissant le Prince au
-milieu des grands personnages de <span class="pagenum"><a id="page820" name="page820"></a>(p. 820)</span> l'émigration, sentirent déjà
-qu'ils seraient étrangers dans cette cour, au rétablissement de
-laquelle ils venaient de participer, et un regard de défiance et de
-regret indiqua ce pénible sentiment sur leur visage<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Lien vers la note 27"><span class="smaller">[27]</span></a>.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Effet général de l'entrée de M. le comte d'Artois à Paris.</span>
-L'impression causée par cette journée dans la capitale avait été des
-plus vives. Le Prince, par sa bonne grâce, son émotion sincère,
-l'à-propos de son langage, y avait contribué sans doute, mais elle
-était due surtout aux grands souvenirs du passé, si puissamment
-réveillés en cette occasion. Il semblait que la nation et l'ancienne
-royauté s'adressassent ces paroles: Nous avons cherché le bonheur les
-uns sans les autres, nous n'avons marché qu'à travers le sang et les
-ruines, réconcilions-nous, et soyons heureux en nous faisant des
-concessions réciproques.&mdash;Certainement on ne se le disait pas avec
-cette clarté, mais on le sentait confusément et profondément, et si
-les souvenirs qui en ce moment remuaient fortement les âmes et les
-rapprochaient, ne venaient pas bientôt les éloigner après les avoir
-réunies, la France pouvait être heureuse en jouissant sous ses anciens
-rois d'une paisible liberté. Mais que de sagesse il eût fallu à tous
-pour qu'il en fût ainsi! Cependant il était permis de l'espérer, et
-l'on était fondé à croire que la grande victime de Fontainebleau,
-immolée par sa faute au bonheur public, suffirait pour l'assurer.</p>
-
-<p>Les Tuileries restèrent ouvertes le lendemain, et quiconque se
-présentait avec un nom, peu ou point qualifié, s'il pouvait rappeler
-qu'en telle ou telle <span class="pagenum"><a id="page821" name="page821"></a>(p. 821)</span> circonstance il avait vu les Princes,
-avait souffert avec eux ou pour eux, était accueilli, et sentait sa
-main affectueusement serrée par M. le comte d'Artois.
-<span class="sidenote" title="En marge">Comparaison établie par les flatteurs entre Napoléon et les
-Bourbons.</span>
-En un instant on
-répétait dans tout Paris les paroles sorties de la bouche du Prince,
-et la flatterie, prompte à aider le sentiment, comparait sa personne
-gracieuse et affable à la personne brusque et dure de l'usurpateur
-déchu. On n'entendait, on ne lisait que de perpétuelles comparaisons
-entre la tyrannie ombrageuse, défiante, souvent cruelle du soldat
-parvenu, et l'autorité paternelle, douce et confiante des anciens
-princes légitimes. On faisait sur ce thème mille jeux d'esprit plus ou
-moins justes.&mdash;Nous avons eu assez de gloire, disait M. de Talleyrand
-à M. le comte d'Artois, apportez-nous l'honneur.&mdash;Le génie était
-autant en discrédit que la gloire. Ces mots de génie et de gloire, si
-fastidieusement répétés depuis quinze ans, avaient fait place à
-d'autres dans le vocabulaire des flatteurs, et on n'entendait parler
-que du droit, de la légitimité, de l'antique sagesse. Ainsi, chaque
-époque a son langage en vogue qu'il faut lui concéder, sans y attacher
-plus d'importance qu'il ne convient.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Préparatifs du voyage de Napoléon.</span>
-Les Bourbons étant rentrés aux Tuileries, il ne restait plus qu'à
-emporter hors de France, et dans la retraite qui lui était destinée,
-le lion vaincu et enfermé à Fontainebleau. M. de Caulaincourt avait
-reçu mission de régler avec les souverains étrangers les détails du
-voyage de Napoléon à travers la France, voyage difficile à cause des
-provinces méridionales par lesquelles il fallait passer. Il avait été
-convenu que chacune des grandes puissances <span class="pagenum"><a id="page822" name="page822"></a>(p. 822)</span> belligérantes, la
-Russie, la Prusse, l'Autriche, l'Angleterre, enverrait un commissaire
-chargé de la représenter auprès de Napoléon, et d'assurer le respect
-de sa personne et l'exécution du traité du 11 avril.
-<span class="sidenote" title="En marge">Commissaires étrangers chargés de l'accompagner.</span>
-En désignant M.
-de Schouvaloff comme son commissaire, Alexandre lui avait dit en
-présence de M. de Caulaincourt: Votre tête me répond de celle de
-Napoléon, car il y va de notre honneur, et c'est le premier de nos
-devoirs de le faire respecter, et arriver sain et sauf à l'île
-d'Elbe.&mdash;Ce monarque avait en même temps expédié un de ses officiers
-auprès de Marie-Louise, pour qu'elle ne fût inquiétée ni par les
-Cosaques, ni par les furieux du parti royaliste, naturellement plus
-nombreux sur les bords de la Loire qu'ailleurs.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Marie-Louise à Blois; ses agitations, ses démêlés avec ses
-beaux-frères.</span>
-Marie-Louise, que nous avons laissée sur la route de Blois après la
-bataille de Paris, avait voyagé à petites journées, le désespoir dans
-l'âme, craignant pour la vie de son époux, pour la couronne de son
-fils, pour son sort à elle-même, et, faute de lumières, ne sachant pas
-mesurer ces différentes craintes à l'étendue réelle du danger. Les
-nouvelles de la prise de Paris, du retour de Napoléon vers cette
-capitale, de son abdication, et enfin de l'attribution du duché de
-Parme à elle et à son fils, lui étaient successivement parvenues. Elle
-avait cruellement souffert pendant ces diverses péripéties, car bien
-qu'elle ne fût pas douée de la force qui produit les grands
-dévouements, elle était douce, bonne, elle avait de l'attachement pour
-Napoléon, et une véritable tendresse maternelle pour le Roi de Rome.
-Le beau duché de Parme, où elle allait régner seule, <span class="pagenum"><a id="page823" name="page823"></a>(p. 823)</span> était
-sans doute un certain dédommagement de ce qu'elle perdait; pourtant
-elle y songeait à peine dans le moment, et la vue de son époux tombé
-du plus haut des trônes dans une sorte de prison, touchait son âme
-faible mais nullement insensible. D'après sa propre impulsion, et sur
-les conseils de madame de Luçay, elle avait songé un instant à courir
-à Fontainebleau pour se jeter dans les bras de Napoléon, et ne plus le
-quitter. Mais le désir de voir son père afin d'en obtenir la Toscane,
-désir dans lequel Napoléon l'avait lui-même encouragée, l'avait fait
-hésiter. De plus un incident qui, bien qu'insignifiant, avait produit
-sur elle une pénible impression, l'avait singulièrement indisposée
-contre les Bonaparte. Ses beaux-frères voyant l'ennemi approcher de la
-Loire, l'avaient engagée à se retirer au delà, ce qu'elle répugnait à
-faire, et ce qui avait amené une scène tellement vive que ses
-serviteurs l'entendant, étaient pour ainsi dire accourus à son
-secours. Elle en avait conservé une extrême irritation, et quand des
-officiers d'Alexandre et de l'empereur François étaient venus la
-prendre sous leur protection, elle s'était livrée volontiers à eux, ne
-se doutant pas qu'elle allait devenir avec son fils un gage dont la
-coalition ne se dessaisirait jamais. Il avait été ensuite convenu
-qu'elle se rendrait à Rambouillet pour y recevoir la visite de son
-père.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Enlèvement du trésor personnel de Napoléon, que
-Marie-Louise avait emporté avec elle.</span>
-Avant son départ, la protection de la Russie et de l'Autriche ne put
-lui épargner un genre d'outrage qui n'est que trop ordinaire au milieu
-de semblables catastrophes. En quittant Paris, elle avait emporté le
-reste du trésor personnel de Napoléon, <span class="pagenum"><a id="page824" name="page824"></a>(p. 824)</span> consistant en dix-huit
-millions, or ou argent, et en une riche vaisselle. À ce trésor étaient
-joints les diamants de la couronne. Les dix-huit millions étaient le
-dernier débris des économies de Napoléon sur sa liste civile, et la
-vaisselle d'or était sa propriété personnelle. Sur ces 18 millions, il
-avait été envoyé quelques millions à Fontainebleau, soit pour la solde
-de l'armée, soit pour la dépense du quartier général, et d'après
-l'ordre formel de Napoléon lui-même, Marie-Louise avait mis environ
-deux millions dans ses voitures, pour son propre usage. Il restait à
-peu près dix millions dans les fourgons de la cour fugitive. Le
-gouvernement provisoire manquant d'argent imagina d'envoyer des agents
-à la suite de Marie-Louise, pour saisir ce trésor, sous prétexte qu'il
-se composait de sommes dérobées aux caisses de l'État. Il n'en était
-rien, mais on ne s'inquiète guère d'être vrai et juste en de pareilles
-circonstances.</p>
-
-<p>Suivant une autre coutume de ces temps de crise, on choisit pour agent
-un ennemi, et on le prit en outre dans les rangs inférieurs de
-l'administration. C'était M. Dudon, expulsé du conseil d'État par
-ordre de Napoléon. Cet agent s'étant rendu à Orléans, se saisit des
-dix millions placés dans les fourgons du Trésor, de la vaisselle
-personnelle de Napoléon, d'une partie des diamants de Marie-Louise,
-malgré les réclamations de celle-ci et les efforts des commissaires
-étrangers pour lui épargner une telle avanie. On rapporta à Paris ces
-dépouilles impériales, dont le nouveau gouvernement avait grand
-besoin.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Translation de Marie-Louise à Rambouillet.</span>
-D'Orléans Marie-Louise se rendit à Rambouillet <span class="pagenum"><a id="page825" name="page825"></a>(p. 825)</span> pour y
-attendre son père. L'empereur d'Autriche, entré le 15 avril à Paris,
-où il avait été reçu en grande pompe par ses alliés, et avec beaucoup
-de froideur par le peuple parisien qui jugeait sévèrement la conduite
-du père de l'Impératrice, se rendit à Rambouillet afin de voir sa
-fille.
-<span class="sidenote" title="En marge">Son entrevue avec son père.</span>
-Il la combla de témoignages de tendresse, et s'efforça de lui
-persuader que tous ses malheurs étaient imputables à son mari; que
-l'Autriche n'avait rien négligé pour amener une paix honorable, tantôt
-à Prague, tantôt à Francfort, tantôt enfin à Châtillon; que jamais
-Napoléon n'avait voulu y souscrire; que c'était un homme de génie sans
-doute, mais absolument dépourvu de raison, et avec lequel l'Europe
-avait été réduite à en venir aux dernières extrémités; que lui,
-empereur d'Autriche, n'avait pu agir autrement qu'il n'avait fait; que
-ses devoirs de souverain avaient dû passer avant sa tendresse de père;
-que sa tendresse de père d'ailleurs n'était pas restée inactive, car
-il avait ménagé à sa fille une belle principauté en Italie; qu'elle y
-serait souveraine, qu'elle pourrait s'y occuper de son fils, et lui
-préparer un doux et paisible avenir; que les plus favorisées des
-branches de la maison impériale étaient rarement traitées aussi bien;
-que, lorsque ce terrible orage serait passé, si elle voulait visiter
-son époux, et même vivre avec lui, elle en aurait la liberté, mais
-qu'actuellement, le plus sage était d'aller se reposer à Vienne des
-émotions qui l'avaient si profondément agitée; qu'elle y serait
-entourée des soins de sa famille jusqu'à ce qu'elle pût se rendre soit
-à Parme, soit même à l'île d'Elbe;
-<span class="sidenote" title="En marge">Elle consent à se rendre provisoirement à Vienne.</span>
-mais qu'actuellement, il <span class="pagenum"><a id="page826" name="page826"></a>(p. 826)</span>
-serait pénible, inconvenant de chercher à se réunir à Napoléon, pour
-traverser la France en prisonnière; qu'elle serait pour lui un
-embarras plutôt qu'un secours; que la vie, la sûreté de l'Empereur
-vaincu et désarmé étaient un dépôt confié à l'honneur des monarques
-alliés; qu'elle devait donc être tranquille à ce sujet, et suivre le
-conseil de venir passer les premiers instants de cette séparation au
-milieu des embrassements de sa famille et des souvenirs de son
-enfance.</p>
-
-<p>Marie-Louise, trouvant commode pour sa faiblesse ce qu'on lui
-proposait du reste avec les formes les plus affectueuses, adhéra aux
-désirs de son père, et consentit à se diriger sur Vienne, tandis que
-Napoléon s'acheminerait vers l'île d'Elbe. Elle chargea M. de
-Caulaincourt d'assurer Napoléon de son affection, de sa constance, de
-son désir de le rejoindre le plus tôt possible, et de sa résolution de
-lui amener son fils, dont elle promettait de prendre, et dont elle
-prenait en effet le plus grand soin.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Dispersion de la famille impériale, sa retraite en Suisse
-et en Italie.</span>
-Quant aux frères de Napoléon, à ses s&oelig;urs, à sa mère, ils se
-dispersèrent tous après le départ de Marie-Louise, et cherchèrent à
-gagner au plus vite les frontières de Suisse et d'Italie, pour s'y
-soustraire aux avanies dont ils étaient menacés. Quant aux divers
-ministres et agents du gouvernement impérial qui avaient accompagné la
-Régente à Blois, ils se dispersèrent également, et la plupart pour
-venir à Paris adhérer aux actes du Sénat.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Derniers moments de Napoléon à Fontainebleau.</span>
-Tel fut le sort de tout ce qui appartenait à Napoléon durant ces
-derniers jours. En attendant il <span class="pagenum"><a id="page827" name="page827"></a>(p. 827)</span> était à Fontainebleau,
-parfaitement résigné aux rigueurs du destin, impatient de voir les
-préparatifs de son voyage terminés, et d'être enfin rendu dans le lieu
-où il allait goûter un genre de repos dont il ne pouvait pressentir
-encore ni la nature ni la durée. Chaque jour il voyait la solitude
-s'accroître autour de lui. Il trouvait tout simple qu'on le quittât,
-car ces militaires qui l'avaient suivi partout, le dernier jour
-excepté, devaient être pressés de se rallier aux Bourbons, pour
-conserver des positions qui étaient le juste prix des travaux de leur
-vie. Il aurait voulu seulement qu'ils y missent un peu plus de
-franchise, et, pour les y encourager, il leur adressait le plus noble
-langage.&mdash;Servez les Bourbons, leur disait-il, servez-les bien; il ne
-vous reste pas d'autre conduite à tenir. S'ils se comportent avec
-sagesse, la France sous leur autorité peut être heureuse et respectée.
-J'ai résisté à M. de Caulaincourt dans ses vives instances pour me
-faire accepter la paix de Châtillon. J'avais raison. Pour moi ces
-conditions étaient humiliantes; elles ne le sont pas pour les
-Bourbons. Ils retrouvent la France qu'ils avaient laissée, et peuvent
-l'accepter avec dignité. Telle quelle la France sera encore bien
-puissante, et quoique géographiquement un peu moindre, elle demeurera
-moralement aussi grande par son courage, son génie, ses arts,
-l'influence de son esprit sur le monde. Si son territoire est amoindri
-sa gloire ne l'est pas. Le souvenir de nos victoires lui restera comme
-une grandeur impérissable, et qui pèsera d'un poids immense dans les
-conseils de l'Europe. Servez-la donc sous les princes que ramène en
-ce <span class="pagenum"><a id="page828" name="page828"></a>(p. 828)</span> moment la fortune variable des révolutions, servez-la sous
-eux comme vous avez fait sous moi. Ne leur rendez pas la tâche trop
-difficile, et quittez-moi, en me gardant seulement un souvenir.&mdash;</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Profond isolement dans lequel on le laisse.</span>
-Tel est le résumé du langage qu'il tenait tous les jours dans la
-solitude croissante de Fontainebleau. On a vu comment Ney et Macdonald
-s'étaient séparés de lui. Oudinot, Lefebvre, Moncey l'avaient quitté,
-chacun à sa manière. Berthier s'était retiré aussi, mais en quelque
-sorte par un ordre de son maître. Napoléon lui avait confié le
-commandement de l'armée pour qu'il le transmît au gouvernement
-provisoire, et que pendant cette transmission il pût confirmer les
-grades qui étaient le prix du sang versé dans la dernière campagne.
-Berthier avait promis de revenir; Napoléon l'attendait, et en voyant
-les heures, les jours s'écouler sans qu'il reparût, désespérait de le
-voir, et en souffrait sans se plaindre. Au lieu de l'arrivée de
-Berthier, c'était chaque jour un nouveau départ de quelque officier de
-haut grade. L'un quittait Fontainebleau pour raison de santé, l'autre
-pour raison de famille ou d'affaires; tous promettaient de reparaître
-bientôt, aucun n'y songeait. Napoléon feignait d'entrer dans les
-motifs de chacun, serrait affectueusement la main des partants, car il
-savait que c'étaient des adieux définitifs qu'il recevait, et leur
-laissait dire, sans le croire, qu'ils allaient revenir. Peu à peu le
-palais de Fontainebleau était devenu désert. Dans ses cours
-silencieuses on avait quelquefois encore l'oreille frappée par des
-bruits de voitures, on écoutait, et c'étaient des voitures qui s'en
-allaient. Napoléon assistait <span class="pagenum"><a id="page829" name="page829"></a>(p. 829)</span> ainsi tout vivant à sa propre
-fin. Qui n'a vu souvent, à l'entrée de l'hiver, au milieu des
-campagnes déjà ravagées, un chêne puissant, étalant au loin ses
-rameaux sans verdure, et ayant à ses pieds les débris desséchés de sa
-riche végétation! Tout autour règnent le froid et le silence, et par
-intervalles on entend à peine le bruit léger d'une feuille qui tombe.
-L'arbre immobile et fier n'a plus que quelques feuilles jaunies prêtes
-à se détacher comme les autres, mais il n'en domine pas moins la
-plaine de sa tête sublime et dépouillée. Ainsi Napoléon voyait
-disparaître une à une les fidélités qui l'avaient suivi à travers les
-innombrables vicissitudes de sa vie. Il y en avait qui tenaient un
-jour, deux jours de plus, et qui expiraient an troisième.
-<span class="sidenote" title="En marge">Fidélité du général Drouot, du général Bertrand, de MM. de
-Caulaincourt et de Bassano.</span>
-Toutes
-finissaient par arriver au terme. Il en était quelques-unes pourtant
-que rien n'avait pu ébranler. Drouot, l'improbation dans le c&oelig;ur,
-la tristesse sur le front, le respect à la bouche, était demeuré
-auprès de son maître malheureux. Le général Bertrand avait suivi ce
-généreux exemple. Les ducs de Vicence et de Bassano étaient restés
-aussi. Le duc de Vicence n'était pas plus flatteur qu'autrefois, le
-duc de Bassano l'était presque davantage, et donnait ainsi de sa
-longue soumission une honorable excuse, en prouvant qu'elle tenait à
-une admiration de Napoléon, sincère, absolue, indépendante du temps et
-des événements. Napoléon, touché de son dévouement, lui adressa plus
-d'une fois ces paroles consolatrices: Bassano, ils prétendent que
-c'est vous qui m'avez empêché de faire la paix!... qu'en
-dites-vous?... Cette accusation doit <span class="pagenum"><a id="page830" name="page830"></a>(p. 830)</span> vous faire sourire,
-comme toutes celles qu'on me prodigue aujourd'hui... Et Napoléon lui
-avait autant de fois serré la main, avouant ainsi de la manière la
-plus noble qu'il était le seul coupable.</p>
-
-<a id="imgp839" name="imgp839"></a>
-<div class="figcenter">
-<img src="images/imgp839.jpg" width="450" height="339" alt="" title="Soldats." />
-</div>
-
-<p>Cette longue agonie devait finir. Les commissaires des puissances
-étaient arrivés, et Napoléon les avait parfaitement accueillis,
-excepté le commissaire prussien, qui lui rappelait deux souvenirs
-pénibles: ses anciens torts envers la Prusse, et la conduite odieuse
-de l'armée prussienne envers nos provinces ravagées. Il l'avait traité
-avec politesse et froideur. Tout étant prêt dès le 18, Napoléon, mieux
-informé de ce qui s'était passé à Rambouillet entre sa femme et son
-beau-père, comprit que cette entrevue de laquelle il avait espéré
-quelque chose, moins pour lui que pour Marie-Louise et le Roi de Rome,
-n'aboutirait qu'à le priver de leur présence, et que ces êtres chéris,
-considérés non comme une famille, mais comme une partie des grandeurs
-du trône, lui seraient probablement enlevés avec le trône lui-même.
-<span class="sidenote" title="En marge">Départ de Napoléon.</span>
-Il en conçut un mouvement d'irritation fort vif, et un instant fut prêt à
-briser le traité du 11 avril, et à se précipiter dans de nouvelles
-aventures. Revenu bientôt à la raison et à la résignation, il se
-montra résolu à partir. Mais les ordres pour le gouverneur de l'île
-d'Elbe n'étant pas assez explicites, M. de Caulaincourt courut de
-nouveau à Paris pour les faire préciser. Enfin le 20 au matin, plus
-rien ne manquant, Napoléon se décida à quitter Fontainebleau. Le
-bataillon de sa garde destiné à le suivre à l'île d'Elbe était déjà en
-route. La garde elle-même était campée à Fontainebleau. Il <span class="pagenum"><a id="page831" name="page831"></a>(p. 831)</span>
-voulut lui adresser ses adieux. Il la fit ranger en cercle autour de
-lui, dans la cour du château, puis, en présence de ses vieux soldats
-profondément émus, il prononça les paroles suivantes:
-<span class="sidenote" title="En marge">Ses adieux à sa garde.</span>
-«Soldats, vous
-mes vieux compagnons d'armes, que j'ai toujours trouvés sur le chemin
-de l'honneur, il faut enfin nous quitter. J'aurais pu rester plus
-longtemps au milieu de vous, mais il aurait fallu prolonger une lutte
-cruelle, ajouter peut-être la guerre civile à la guerre étrangère, et
-je n'ai pu me résoudre à déchirer plus longtemps le sein de la France.
-Jouissez du repos que vous avez si justement acquis, et soyez heureux.
-Quant à moi, ne me plaignez pas. Il me reste une mission, et c'est
-pour la remplir que je consens à vivre, c'est de raconter à la
-postérité les grandes choses que nous avons faites ensemble. Je
-voudrais vous serrer tous dans mes bras, mais laissez-moi embrasser ce
-drapeau qui vous représente....&mdash;Alors attirant à lui le général
-Petit, qui portait le drapeau de la vieille garde, et qui était le
-modèle accompli de l'héroïsme modeste, il pressa sur sa poitrine le
-drapeau et le général, au milieu des cris et des larmes des
-assistants, puis il se jeta dans le fond de sa voiture, les yeux
-humides, et ayant attendri les commissaires eux-mêmes chargés de
-l'accompagner.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Voyage de Napoléon.</span>
-Son voyage se fit d'abord lentement. Le général Drouot ouvrait la
-marche dans une voiture. Napoléon suivait, ayant dans la sienne le
-général Bertrand; les commissaires des puissances venaient ensuite.
-Pendant les premiers relais, des détachements à cheval de la garde
-accompagnèrent le cortége. <span class="pagenum"><a id="page832" name="page832"></a>(p. 832)</span> Plus loin, les détachements
-manquant on marcha sans escorte.
-<span class="sidenote" title="En marge">Accueil qu'il reçoit dans la Bourgogne et le Bourbonnais.</span>
-Dans la partie de la France qu'on
-traversait, et jusqu'au milieu du Bourbonnais, Napoléon fut accueilli
-par les acclamations du peuple, qui tout en maudissant la conscription
-et les droits réunis voyait en lui le héros malheureux et le vaillant
-défenseur du sol national. Tandis que la foule entourait sa voiture en
-criant: <cite>Vive l'Empereur!</cite> elle faisait entendre autour de celle des
-commissaires le cri: <cite>À bas les étrangers!</cite> Plusieurs fois Napoléon
-s'excusa auprès d'eux de manifestations qu'il ne dépendait pas de lui
-d'empêcher, mais qui prouvaient cependant qu'il n'était pas dans toute
-la France aussi impopulaire qu'on avait voulu le dire. En général il
-s'entretenait librement et doucement avec les fonctionnaires qu'il
-rencontrait sur la route, recevait leurs adieux, et leur faisait les
-siens, avec une parfaite tranquillité d'esprit.</p>
-
-<p>Bientôt le voyage devint plus pénible. Aux environs de Moulins les
-cris de <cite>Vive l'Empereur!</cite> cessèrent, et ceux de <cite>Vive le Roi!</cite>
-<cite>Vivent les Bourbons!</cite> se firent entendre. Entre Moulins et Lyon, le
-peuple ne montra que de la curiosité, sans y ajouter aucun témoignage
-significatif. À Lyon Napoléon avait toujours compté beaucoup de
-partisans, sensibles à ce qu'il avait fait pour leur ville et pour
-leur industrie; néanmoins il y avait aussi une portion de la
-population qui professait des sentiments entièrement contraires. Afin
-d'éviter toute manifestation on traversa Lyon pendant la nuit.
-<span class="sidenote" title="En marge">Accueil à Lyon.</span>
-Pourtant quelques cris de <cite>Vive l'Empereur!</cite> accueillirent le cortége
-impérial. Mais ce furent les derniers. En traversant <span class="pagenum"><a id="page833" name="page833"></a>(p. 833)</span> Valence
-Napoléon rencontra le maréchal Augereau qui venait de publier une
-proclamation indigne, rédigée, dit-on, par le duc d'Otrante, et se
-terminant par ces mots:
-<span class="sidenote" title="En marge">Rencontre avec Augereau.</span>
-«Soldats, vous êtes déliés de vos serments;
-vous l'êtes par la nation en qui réside la souveraineté; vous l'êtes
-encore, s'il était nécessaire, par l'abdication même d'un homme, qui,
-après avoir immolé des millions de victimes à sa cruelle ambition,
-<cite>n'a pas su mourir en soldat</cite>.» Le pauvre Augereau l'avait su encore
-moins, et ne s'était pas exposé à mourir sur la Saône et le Rhône, où
-il avait contribué par sa faiblesse et son ineptie à ruiner les
-affaires de la France. Napoléon qui ne connaissait pas sa
-proclamation, mais qui connaissait sa triste campagne, ne lui fit
-cependant aucun reproche, l'accueillit avec une familiarité
-indulgente, et l'embrassa même en le quittant. En avançant vers le
-Midi les cris de <cite>Vive le Roi!</cite> se multiplièrent, et bientôt s'y
-ajoutèrent ceux-ci: <cite>À bas le tyran!</cite> <cite>À mort le tyran!</cite>&mdash;À Orange
-notamment, ces cris furent proférés avec violence. À Avignon, la
-population ameutée demandait avec emportement qu'on lui livrât <cite>le
-Corse</cite> pour le mettre en pièces et le précipiter dans le Rhône. Tandis
-qu'on traitait de la sorte le génie, coupable mais glorieux, dans
-lequel s'étaient longtemps personnifiées la prospérité et la grandeur
-de la France, on criait: <cite>Vivent les alliés!</cite> autour de la voiture des
-commissaires. Du reste cette faveur pour l'étranger était heureuse en
-ce moment, car sans la popularité dont jouissaient les représentants
-des puissances, Napoléon égorgé eût devancé dans les eaux <span class="pagenum"><a id="page834" name="page834"></a>(p. 834)</span> du
-Rhône l'infortuné maréchal Brune. Il fallut en effet tous les efforts
-des commissaires, des autorités, de la gendarmerie, pour empêcher un
-horrible forfait.
-<span class="sidenote" title="En marge">Scènes épouvantables à Orgon.</span>
-À Orgon, on annonçait un nombreux rassemblement de
-peuple, et des scènes plus violentes encore. Ces populations ardentes,
-exaspérées par la conscription, par les droits réunis, et par une
-longue privation de tout commerce, étaient royalistes en 1814, comme
-elles avaient été terroristes en 1793, et n'avaient besoin que d'une
-occasion pour se montrer aussi sanguinaires.
-<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon obligé de revêtir un uniforme étranger.</span>
-Les commissaires, chargés
-d'une immense responsabilité, ne virent d'autre moyen d'échapper au
-péril que de faire prendre à Napoléon un déguisement, et on l'obligea
-de revêtir un uniforme étranger, afin qu'il parût être un des
-officiers composant le cortége. Cette humiliation, la plus douloureuse
-qu'il eût encore subie, avait été, on s'en souvient, présente à son
-esprit lorsqu'il avait avalé le poison préparé par le docteur Yvan; et
-pourtant toute douloureuse qu'elle était, on put bientôt reconnaître à
-quel point elle était nécessaire. Lorsqu'on eut atteint la petite
-ville d'Orgon, le peuple armé d'une potence, se présenta en demandant
-le tyran, et se jeta sur la voiture impériale pour l'ouvrir de force.
-Elle ne contenait que le général Bertrand, qui peut-être eût payé de
-sa vie la fureur excitée contre son maître, si M. de Schouvaloff se
-jetant à bas de sa voiture, et comme tous les Russes parlant très-bien
-le français, n'eût cherché à réveiller chez ces furieux les sentiments
-que devait inspirer un vaincu, un prisonnier. Au surplus son uniforme
-russe servit M. de <span class="pagenum"><a id="page835" name="page835"></a>(p. 835)</span> Schouvaloff plus que son langage, et il
-parvint à calmer les plus emportés. Pendant ce temps les voitures
-échappèrent au péril. Aux relais suivants les scènes de violence
-allèrent en diminuant, et elles cessèrent tout à fait en approchant de
-la mer.</p>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Sa douleur.</span>
-Durant ces cruelles épreuves, Napoléon immobile, silencieux, affectant
-le plus souvent le mépris, ne put cependant demeurer toujours
-insensible aux cris répétés de la haine publique, et une fois enfin il
-fondit en larmes. Il se remit promptement, et tâcha de reprendre une
-hautaine impassibilité, sans pouvoir toutefois s'empêcher de sentir, à
-travers la bassesse de ces démonstrations, cette tardive mais
-infaillible justice des choses, qui serait odieuse à contempler si on
-ne la considérait que dans les vils instruments qu'elle emploie, mais
-qui paraît bientôt, si on élève la vue jusqu'à elle, aussi profonde
-que terriblement rémunératrice. Il ne reste aux grands esprits qui
-l'ont provoquée par leurs fautes, qu'un honneur, une consolation,
-c'est de la reconnaître, de la comprendre, et de se résigner à ses
-arrêts. Après avoir fait couler, non par méchanceté de c&oelig;ur, mais
-par excès d'ambition, plus de sang que n'en versèrent les conquérants
-d'Asie, Napoléon sentait bien, sans le dire, qu'il s'était exposé à
-ces violentes manifestations de la multitude. Hélas! elle a souvent
-traîné dans une boue sanglante des sages, des héros vertueux, qui
-n'avaient mérité que ses hommages, et il faut bien avouer que si elle
-n'avait jamais été plus basse qu'en cette occasion, il lui était
-souvent arrivé d'être plus injuste!</p>
-
-<p><span class="sidedate" title="En marge">Mai 1814.</span>
-<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de Napoléon à l'île d'Elbe.</span>
-Ce supplice fut terrible, mais heureusement court. <span class="pagenum"><a id="page836" name="page836"></a>(p. 836)</span> Napoléon
-trouva au golfe de Saint-Raphaël une frégate anglaise, l'<i lang="en">Undaunted</i>,
-que le colonel Campbell (commissaire pour l'Angleterre) avait fait
-préparer. Il s'embarqua le 28 avril pour l'île d'Elbe, et jeta l'ancre
-le 3 mai dans la rade de Porto-Ferrajo.
-<span class="sidenote" title="En marge">Joie des habitants de cette île.</span>
-Le lendemain 4 il débarqua au
-milieu des cris de joie d'une population qui était fière d'avoir pour
-souverain ce monarque tombé du plus grand des trônes, apportant,
-disait-on, d'immenses trésors, et devant combler l'île de bienfaits.
-Pour le dédommager des hommages de l'univers, il avait ainsi les
-applaudissements de quelques mille insulaires vivant de la pêche ou du
-travail des mines! Vaine et cruelle comédie des choses humaines!
-Napoléon, empereur du grand Empire qui s'était étendu de Rome à
-Lubeck, Napoléon était aujourd'hui le monarque applaudi de l'île
-d'Elbe!</p>
-</div>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2>CONCLUSION.</h2>
-
-<p><span class="sidenote" title="En marge">Considérations sur l'ensemble du règne de Napoléon, depuis
-le 18 brumaire jusqu'à la première abdication, en 1814.</span>
-En voyant finir si désastreusement ce règne prodigieux, les réflexions
-se pressent en foule dans l'esprit, suggérées par la grandeur,
-l'abondance, le caractère étrange des événements! Recueillons-les
-avant de clore ce récit, pour notre instruction et pour celle des
-siècles à venir.</p>
-
-<p>Le gouvernement républicain en 1795, ayant <span class="pagenum"><a id="page837" name="page837"></a>(p. 837)</span> cessé d'être
-sanguinaire sans cesser d'être persécuteur, avait imposé la paix à
-l'Espagne, à la Prusse, à l'Allemagne du Nord, et restait engagé dans
-une guerre traînante avec l'Autriche, obstinée avec l'Angleterre,
-guerre qu'il soutenait pour ainsi dire par habitude, au moyen de
-soldats admirables, de généraux excellents mais désunis, lorsque
-apparut tout à coup à l'armée des Alpes un jeune officier
-d'artillerie, de petite taille, de visage sauvage mais superbe,
-d'esprit singulier mais frappant, tour à tour taciturne ou prodigue de
-ses paroles, un moment disgracié par la République, et relégué alors
-dans les bureaux du Directoire dont il attira l'attention par des
-opinions justes et profondes sur chaque circonstance de la guerre, ce
-qui lui valut le commandement de Paris dans la journée du 13
-vendémiaire, et bientôt le commandement des troupes d'Italie.
-Reparaissant au milieu d'elles comme général en chef, il imprima tout
-à coup aux événements un mouvement extraordinaire, franchit les Alpes
-dont on n'avait jamais fait que toucher le pied, envahit la Lombardie,
-y attira toute la guerre, vainquit l'une après l'autre les armées de
-l'Autriche, lassa sa constance, lui arracha la reconnaissance de nos
-conquêtes, la força de souscrire à des pertes immenses pour elle-même,
-donna ainsi la paix au continent, et à ses actes étonnants ajouta un
-langage entièrement nouveau par son originalité et sa grandeur,
-langage qu'on peut appeler l'éloquence militaire. Que ce jeune homme
-extraordinaire, apparaissant comme un météore sur cet horizon troublé
-et sanglant, n'y attirât pas tous les <span class="pagenum"><a id="page838" name="page838"></a>(p. 838)</span> regards, et ne finît
-par les charmer, c'était impossible! La France eût-elle été de glace,
-ce qu'elle ne fut jamais, la France eût été séduite. Elle fut séduite
-en effet, et le monde avec elle.</p>
-
-<p>Entre les puissances auxquelles la Révolution avait jeté le gant, une
-seule restait à vaincre, c'était l'Angleterre. Retirée sur son
-élément, inaccessible pour nous comme nous l'étions pour elle, on eût
-dit qu'elle ne pouvait être ni vaincue ni victorieuse. Le Directoire
-cherchant à occuper le conquérant de l'Italie, et le regardant comme
-le capitaine non-seulement le plus grand du siècle, mais le plus
-fécond en ressources, le chargea de surmonter la difficulté physique
-qui nous sépare de notre éternelle rivale. Le jeune Bonaparte, nommé
-général de l'armée de l'Océan, ne trouvant pas suffisants les apprêts
-qu'on avait faits pour franchir le Pas-de-Calais, et dominé par sa
-puissante imagination, voulut attaquer l'Angleterre en Orient. Il fit
-décider l'expédition d'Égypte, franchit sous les yeux mêmes de Nelson
-la Méditerranée avec cinq cents voiles, prit Malte en passant,
-descendit au pied de la colonne de Pompée, vainquit les Mameluks aux
-Pyramides, les janissaires à Aboukir, et devenu maître de l'Égypte, se
-livra pendant quelques mois à des rêves merveilleux qui embrassaient à
-la fois l'Orient et l'Occident. Tout à coup, en apprenant que par sa
-nature anarchique le Directoire s'était attiré de nouveau la guerre,
-et que grâce à son incapacité il la faisait mal, le général Bonaparte
-abandonna l'Égypte, traversa la mer une seconde fois, et, par sa
-subite apparition, surprit, ravit la France désolée. <span class="pagenum"><a id="page839" name="page839"></a>(p. 839)</span> Il
-n'avait pas été plus prompt à désirer le pouvoir que la France à le
-lui offrir, car à le voir diriger la guerre, administrer les provinces
-conquises, manier en un mot toutes choses, elle avait reconnu en lui
-un chef d'empire autant qu'un grand capitaine. Devenu Premier Consul,
-il signa dans l'espace de deux ans la paix du continent à Lunéville,
-la paix des mers à Amiens, pacifia la Vendée, réconcilia l'Église avec
-la Révolution française, releva les autels, rétablit le calme en
-France et en Europe, et fit respirer le monde fatigué de douze ans
-d'agitations sanglantes. En récompense de tant de prodiges, revêtu en
-1802 du pouvoir pour la durée de sa vie, il travaillait au milieu de
-l'admiration universelle à reconstituer la France et l'Europe!</p>
-
-<p>Qui pouvait empêcher un tel homme de demeurer en repos, et de jouir
-paisiblement du bonheur qu'il avait procuré aux autres et à lui-même?
-Quelques esprits pénétrants, en voyant son activité dévorante,
-éprouvaient une sorte de terreur involontaire, mais la génération de
-cette époque se livrait à lui en toute confiance, et, en effet, à
-entendre ce jeune homme, il était difficile de mettre en doute sa
-profonde sagesse. Il ne ressortait pas des événements de cette
-terrible Révolution française un seul enseignement qui n'eût
-profondément pénétré dans son esprit, et n'y eût jeté une abondante
-lumière. Il ne parlait du régicide et de l'effusion du sang humain
-qu'avec horreur. Il jugeait extravagantes et odieuses les fureurs des
-partis, et avait voulu y mettre un terme en pacifiant la Vendée et en
-rappelant les émigrés. Il trouvait la prétention de la <span class="pagenum"><a id="page840" name="page840"></a>(p. 840)</span>
-Révolution française, de régler à elle seule les affaires de religion
-sans tenir aucun compte de l'autorité pontificale, tyrannique pour les
-consciences, dangereuse pour l'État, et après s'être entendu avec le
-Pape, il avait rouvert les églises, et assisté à la messe en présence
-des révolutionnaires courroucés. Il avait horreur du désordre
-financier, du papier-monnaie, de la banqueroute, et traitait avec
-mépris ces flatteurs de la populace qui avaient aboli les impôts
-indirects. En outre, la guerre qui était son art, sa gloire, sa
-puissance, il s'était attaché à la décrier dans des diatribes
-éloquentes contre M. Pitt, insérées au <cite>Moniteur</cite>, et disait qu'il
-voudrait bien qu'on envoyât M. Pitt et ses adhérents bivouaquer sur
-des champs de bataille ensanglantés, ou croiser jour et nuit au milieu
-des tempêtes de l'Océan, pour leur enseigner ce que c'était que la
-guerre. Enfin, il n'avait pas assez de raillerie pour les inventeurs
-de la République universelle, qui voulaient soumettre l'Europe à une
-seule puissance, et prétendaient de plus la constituer sur un type
-imaginaire tiré de leur cerveau! Qui donc avait quelque chose à
-enseigner à ce jeune homme que la Révolution française avait si bien
-instruit? Hélas! il était si sage, si bien pensant, quand il
-s'agissait de juger les passions des autres, mais quand il s'agirait
-de résister aux siennes, qu'adviendrait-il?</p>
-
-<p>Pour le moment le jeune Consul n'avait rien à désirer, et ne laissait
-rien à désirer au monde. Son pouvoir était sans limites, en vertu
-non-seulement des lois, mais de l'adhésion universelle. Ce pouvoir il
-l'avait pour la vie, ce qui était bien suffisant pour <span class="pagenum"><a id="page841" name="page841"></a>(p. 841)</span> un mari
-sans enfants, et il avait la faculté de choisir son successeur, ce qui
-lui permettait de régler l'avenir selon l'intérêt public, et selon ses
-propres affections. Quant à la France, elle avait, grâce à la
-Révolution et à lui, une position qu'elle n'avait jamais eue dans le
-monde, qu'elle ne devait point avoir, même quand elle commanderait de
-Cadix à Lubeck. Elle avait pour frontières les Alpes, le Rhin,
-l'Escaut, c'est-à-dire tout ce qu'elle pouvait souhaiter pour sa
-sûreté et pour sa puissance, car au delà il n'y avait que des
-acquisitions contre la nature et contre la vraie politique. Elle avait
-affranchi l'Italie jusqu'à l'Adige, en ayant soin de donner aux
-princes autrichiens autrefois apanagés dans ce pays, des
-dédommagements en Allemagne. Reconnaissant la nécessité de l'autorité
-pontificale d'après le dogme, sa haute utilité d'après la politique,
-elle avait rétabli le Pape qui lui devait la sûreté et le respect dont
-il jouissait, et qui attendait d'elle la restitution complète de ses
-États. Elle dédaignait sagement l'impuissante colère des Bourbons de
-Naples. Elle avait réglé l'état de la Suisse avec une raison
-admirable. Admettant à la fois de grands et de petits cantons, des
-cantons aristocratiques et des cantons démocratiques, parce qu'il y a
-des uns et des autres, les forçant à vivre en paix et en égalité,
-faisant cesser les sujétions de classes, les sujétions de territoire,
-appliquant en un mot dans les Alpes les principes de 1789, sans
-violenter la nature toujours invincible, elle avait donné dans l'acte
-de médiation le modèle de toutes les constitutions futures de la
-Suisse. C'est en Allemagne surtout que la profonde sagesse de la
-politique <span class="pagenum"><a id="page842" name="page842"></a>(p. 842)</span> consulaire avait éclaté. Il y avait des princes
-allemands dépouillés de leurs États par la cession de la rive gauche
-du Rhin à la France; il y avait des princes autrichiens dépouillés de
-leur patrimoine par l'affranchissement de l'Italie. Le Premier Consul
-n'avait pas pensé qu'on pût laisser les uns et les autres sans
-dédommagement, et l'Allemagne sans organisation. La Révolution
-française avait déjà posé en France le principe des sécularisations
-par l'aliénation des biens ecclésiastiques, et c'était l'étendre à
-l'Allemagne, le lui faire reconnaître, que de s'en servir pour
-indemniser les princes dépossédés. Avec ce qui restait des États des
-archevêques de Trèves, de Mayence, de Cologne, avec ceux de quelques
-autres princes ecclésiastiques, le Premier Consul avait composé une
-masse d'indemnité, suffisante pour satisfaire toutes les familles
-princières en souffrance, et pour maintenir en Allemagne un sage
-équilibre. Après avoir savamment combiné les indemnités et les
-influences dans la Confédération, après avoir assuré des pensions
-convenables aux princes ecclésiastiques dépossédés, il avait mûrement
-arrêté son plan, et n'ayant pas alors la prétention d'écrire les
-traités avec son épée seule, il avait associé à son &oelig;uvre la Prusse
-par l'intérêt, la Russie par l'amour-propre, amené par ces diverses
-adhésions celle de l'Autriche, et accompli en faisant adopter le recez
-de la diète de 1803, un chef-d'&oelig;uvre de politique patiente et
-profonde. Ce recez, en effet, sans nous trop engager dans les affaires
-allemandes, faisait rentrer en Allemagne l'ordre, le calme, la
-résignation, et plaçait en nos mains la <span class="pagenum"><a id="page843" name="page843"></a>(p. 843)</span> balance des intérêts
-germaniques. Il nous préparait surtout l'unique alliance alors
-désirable et possible, celle de la Prusse. La France était en ce
-moment si puissante, si redoutée, qu'avec l'alliance d'un seul des
-États du continent elle était assurée de la soumission des autres, et
-avec le continent soumis, l'Angleterre devait dévorer en silence son
-chagrin de voir sa rivale si grande. Or cette alliance on pouvait la
-trouver alors en Prusse, et seulement chez elle. L'Autriche ayant
-perdu les Pays-Bas, la Souabe, presque toute l'Italie, et les
-principautés ecclésiastiques qui formaient sa clientèle en Allemagne,
-était en Europe la grande victime de la Révolution française, et
-c'était là un mal inévitable. La politique conseillait de la ménager,
-de la dédommager même s'il était possible, mais ne permettait pas
-d'espérer en elle une amie, une alliée. La Russie ne pouvait donner
-son alliance qu'au prix de concessions funestes en Orient. Il fallait
-avec elle de la courtoisie sans intimité et presque sans affaires.
-Restait donc la Prusse, avec laquelle en effet il était aisé de
-s'entendre. Cette puissance, gorgée de biens d'Église, et ne demandant
-pas mieux que d'en avoir davantage, était devenue ce qu'en France on
-appelait un <em>acquéreur de biens nationaux</em>. En la respectant, en la
-favorisant, sans toutefois pousser l'Autriche à bout, on était certain
-de l'avoir avec soi. Son monarque prudent et honnête était ravi de la
-politique du Premier Consul, et recherchait son amitié. L'union avec
-la Prusse nous assurait dès lors la soumission du continent, et la
-résignation de la fière Angleterre. Le Premier Consul avait arraché
-<span class="pagenum"><a id="page844" name="page844"></a>(p. 844)</span> à celle-ci, avec la paix d'Amiens, la reconnaissance de nos
-conquêtes, et de la plus difficile à lui faire supporter, celle
-d'Anvers. Il n'y avait plus avec elle qu'une difficulté à vaincre,
-c'était de nous faire pardonner, à force de ménagements, tant de
-grandeur acquise en quelques années, et on le pouvait, car les Anglais
-admiraient le Premier Consul avec toute la vivacité de l'engouement
-britannique, au moins égal à l'engouement parisien. Une flatterie de
-lui, en descendant de la hauteur de son génie comme du plus haut des
-trônes, était assurée de toucher vivement la fière Angleterre. Il
-était possible qu'on ne lui rendît pas toujours flatterie pour
-flatterie; mais qu'au faîte de la gloire où il était alors parvenu,
-quelques orateurs anglais, ou quelques journalistes émigrés
-essayassent de l'insulter, il pouvait bien n'en pas tenir compte, et
-laisser au monde, à la nation anglaise elle-même, le soin de le
-venger!</p>
-
-<p>Restait une puissance, bien considérable jadis, bien déchue à cette
-époque, l'Espagne, demeurée sous le sceptre des Bourbons, mais tombée
-dans un tel état de décomposition, et dans cet état tellement
-prosternée aux pieds du Premier Consul, qu'il n'y avait pour la
-gouverner de Paris qu'un mot à dire au pauvre Charles IV, ou au
-misérable Godoy. En laissant même la décomposition s'achever, on
-devait la voir bientôt demander au Premier Consul, non-seulement une
-politique, ce qu'elle faisait déjà, mais un gouvernement, un roi
-peut-être!</p>
-
-<p>Qu'avait-il donc à désirer, pour lui, pour la France, l'heureux mortel
-qui en était devenu le chef? Rien, que d'être fidèle à cette
-politique, qui <span class="pagenum"><a id="page845" name="page845"></a>(p. 845)</span> était celle de la force rendue supportable par
-la modération. Le vainqueur de Rivoli, des Pyramides, de Marengo,
-auteur aussi du Concordat, des traités de Lunéville et d'Amiens, de
-l'acte de la médiation suisse, du recez de la diète de 1803, du Code
-civil, du rappel des émigrés, avait plus de gloires diverses qu'aucun
-mortel n'en a jamais eu. Si un mérite pouvait manquer au faisceau de
-tous ses mérites, c'était peut-être de n'avoir pas donné la liberté à
-la France. Mais alors la peur de la liberté loin d'être un prétexte de
-la servilité, était un sentiment insurmontable. Pour la génération de
-1800, la liberté c'était l'échafaud, le schisme, la guerre de la
-Vendée, la banqueroute, la confiscation. La seule liberté qu'il
-fallait alors à la France, c'était la modération d'un grand homme.
-Mais, hélas! la modération d'un grand homme, doté de tous les
-pouvoirs, fût-il en outre doté de tous les génies, n'est-elle pas de
-toutes les chimères révolutionnaires la plus chimérique?</p>
-
-<p>La liberté même lorsqu'elle est hors de saison, n'en fait pas moins
-faute là où elle n'est point. Cet homme si admirable alors, par cela
-même qu'il pouvait tout, était au bord d'un abîme. À peine en effet la
-paix d'Amiens était-elle signée depuis quelques mois, et la joie de la
-paix un peu refroidie chez les Anglais, qu'il resta sous leurs yeux,
-éclatante comme une lumière importune, la grandeur de la France,
-malheureusement trop peu dissimulée dans la personne du Premier
-Consul. Quelques caresses à M. Fox, en visite à Paris, n'empêchèrent
-pas que le Premier Consul n'eût l'attitude du <span class="pagenum"><a id="page846" name="page846"></a>(p. 846)</span> maître
-non-seulement des affaires de la France, mais des affaires de
-l'Europe. Son langage plein de génie et d'ambition offusquait
-l'orgueil des Anglais, son activité dévorante inquiétait leur repos.
-Il expédiait une armée à Saint-Domingue, ce qui était fort permis
-assurément, mais il envoyait publiquement le colonel Sébastiani en
-Turquie, le colonel Savary en Égypte, le général Decaen dans l'Inde,
-chargés de missions d'observation, qui pouvaient difficilement être
-prises pour des missions scientifiques. C'était plus qu'il n'en
-fallait pour éveiller les ombrages britanniques. À cette époque des
-émigrés, obstinément restés en Angleterre malgré la gloire et la
-clémence du Premier Consul, publiaient contre lui et sa famille des
-écrits que la réprobation universelle de l'Angleterre eût étouffés un
-an auparavant, qu'aujourd'hui sa jalousie imprudemment excitée
-accueillait avec complaisance, que ses lois ne permettaient pas
-d'interdire. C'était bien le cas du dédain, car quel sommet plus élevé
-que celui où était placé le Premier Consul, pour regarder de haut en
-bas les indignités de la calomnie? Hélas! il descendit de ce faîte
-glorieux pour écouter des pamphlétaires, et se livra à des
-emportements aussi violents qu'indignes de lui. L'outrager lui, le
-sage, le victorieux, quel crime irrémissible! Comme si dans tous les
-temps, dans tous les pays, libres ou non, on n'outrageait pas le
-génie, la vertu, la bienfaisance! Non, il fallait que des torrents de
-sang coulassent parce que des pamphlétaires injuriant tous les jours
-leur gouvernement, avaient insulté un étranger, grand homme sans
-doute, mais homme <span class="pagenum"><a id="page847" name="page847"></a>(p. 847)</span> après tout, et de plus chef d'une nation
-rivale!</p>
-
-<p>Dès cet instant le défi fut jeté entre le guerrier en qui s'était
-résumée la Révolution française, et le peuple anglais dont la jalousie
-avait été trop peu ménagée. Il suffisait de quelques jours pour que
-Malte fût évacuée, et, par une fatalité singulière, il fallut que dans
-ce moment où toutes les passions britanniques étaient excitées, le
-Premier Consul exerçant en Suisse sa bienfaisante dictature, envoyât
-une armée à Berne. Un ministère faible, humble serviteur des passions
-britanniques, y chercha un prétexte de suspendre l'évacuation de
-Malte. Si le Premier Consul eût pris patience, s'il eût insisté avec
-fermeté mais douceur, la frivolité du motif n'eût pas permis de
-différer longtemps l'évacuation solennellement promise de la grande
-forteresse méditerranéenne. Mais le Premier Consul éprouvant outre le
-sentiment de l'orgueil offensé, celui de la justice blessée, demanda
-qu'on exécutât les traités, car il n'était, disait-il, aucune
-puissance qui pût manquer impunément de parole à la France et à lui.
-Tout le monde se souvient de la scène tristement héroïque avec lord
-Whitworth, et de la rupture de la paix d'Amiens. Le Premier Consul
-jura dès lors de périr ou de punir l'Angleterre. Funeste serment! Les
-émigrés, nous voulons parler des irréconciliables, ne se bornèrent pas
-à écrire, ils conspirèrent. Le Premier Consul avec son &oelig;il
-pénétrant découvrant les trames que sa police ne savait pas découvrir,
-frappa les conspirateurs, et croyant apercevoir parmi eux des princes,
-ne pouvant pas saisir ceux qui paraissaient les vrais coupables, alla
-en pleine Allemagne, sans <span class="pagenum"><a id="page848" name="page848"></a>(p. 848)</span> s'inquiéter du droit des gens,
-arrêter le descendant des Condé! Il le fit fusiller sans pitié, et
-lui, le sévère improbateur du 21 janvier, égala autant qu'il put le
-régicide, et sembla éprouver une sorte de satisfaction de le commettre
-à la face de l'Europe, à son mépris, en la bravant! Le sage Consul
-était devenu tout à coup un furieux, ayant deux égarements:
-l'égarement de l'homme blessé qui ne respire que vengeance,
-l'égarement du victorieux bravant volontiers les ennemis qu'il est sûr
-de vaincre! Puis pour mieux braver ses adversaires, et satisfaire son
-ambition en même temps que sa colère, il posa la couronne impériale
-sur sa tête. L'Europe offensée et intimidée à la fois regarda d'un
-&oelig;il nouveau la France et son chef. Au bruit de la fusillade de
-Vincennes, la Prusse qui allait nouer avec la France une alliance
-formelle, recula, garda le silence, et renonça à une intimité qui
-cessait d'être honorable. L'Autriche, plus calculée, ne manifesta
-rien, mais profita de l'occasion pour ne plus observer de mesure dans
-l'exécution du recez de 1803. Le jeune empereur de Russie, Alexandre,
-honnête et plein d'honneur, osa seul, comme garant de la constitution
-germanique, demander une explication pour la violation du territoire
-badois. Napoléon lui répondit par une allusion injurieuse à la mort de
-Paul I<sup>er</sup>. Le czar se tut, blessé au c&oelig;ur, et avec la résolution
-de venger son outrage. Ainsi la Prusse glacée, l'Autriche encouragée
-dans ses excès, la Russie outragée, assistèrent dans ces dispositions
-aux débuts de notre lutte avec l'Angleterre.</p>
-
-<p>Alors fut préparée l'expédition de Boulogne. Napoléon <span class="pagenum"><a id="page849" name="page849"></a>(p. 849)</span> aurait
-pu organiser lentement sa marine, diriger des expéditions lointaines
-contre les colonies anglaises, et laissant tranquille le continent mal
-disposé mais intimidé, attendre que ses expéditions causassent de
-sensibles dommages à l'Angleterre, que nos corsaires désolassent son
-commerce, et qu'elle se fatiguât d'une guerre où nous pouvions peu
-contre elle, mais où elle ne pouvait rien contre nous, notre trafic
-étant alors purement continental. Mais ce génie puissant, le plus
-grand triomphateur de difficultés physiques qui ait peut-être existé,
-voulut prendre l'Angleterre corps à corps, et fit bien, car s'il était
-permis à quelqu'un de tenter le passage du détroit de Calais avec une
-nombreuse armée, c'était à lui sans aucun doute. Il joignait en effet
-au génie profond des combinaisons le génie foudroyant des batailles;
-il y joignait surtout le prestige qui fascine les soldats, qui
-déconcerte l'ennemi, et il pouvait, après avoir opéré le prodige de
-franchir le détroit, en opérer un second, celui de terminer la guerre
-d'un seul coup. Ses préparatifs, demeurés sans résultat, seront, pour
-les militaires et les administrateurs, des monuments immortels de
-l'esprit de ressource. Mais admirez la conséquence des caractères! Cet
-homme qui avait la plus grande des difficultés à vaincre, celle de
-passer la mer avec une armée de cent cinquante mille soldats, qui
-avait besoin par conséquent de la parfaite immobilité du continent,
-cet homme audacieux, étant allé prendre à Milan la couronne d'Italie,
-déclara de sa seule autorité que Gênes serait réunie à l'Empire.
-Sur-le-champ la coalition <span class="pagenum"><a id="page850" name="page850"></a>(p. 850)</span> européenne fut formée de nouveau.
-La Russie, blessée au c&oelig;ur par l'outrage qu'elle avait reçu du
-Premier Consul, mais offusquée aussi par les prétentions maritimes de
-l'Angleterre, avait songé à se poser en médiatrice, et n'avait pu se
-dispenser de demander l'évacuation de Malte. À la nouvelle de
-l'annexion de Gênes, elle ne demanda plus rien; elle se coalisa avec
-l'Angleterre et l'Autriche, mit ses armées en mouvement, et se promit
-d'entraîner la Prusse en passant, la Prusse que la prudence et la
-modération de son roi retenaient encore. Ainsi dès ce jour le sage
-pacificateur de 1803 était devenu le provocateur d'une guerre
-générale, uniquement pour n'avoir pas su maîtriser ses passions!</p>
-
-<p>Mais cet homme était un homme de génie, comme Alexandre ou César, et
-la fortune pardonne beaucoup et longtemps au génie. Les menaces du
-continent n'avaient point interrompu les apprêts de sa grande
-expédition: la faute d'un amiral la fit échouer, et ce fut heureux,
-car s'il eût été embarqué au moment où l'armée autrichienne passait
-l'Inn, il eût été bien possible que, tandis qu'il se serait ouvert la
-route de Londres, l'armée autrichienne se fût ouvert celle de Paris.
-Quoi qu'il en soit, son expédition ajournée, il s'élança comme un lion
-qui d'un ennemi bondit sur un autre, courut en quelques jours de
-Boulogne à Ulm, d'Ulm à Austerlitz, accabla l'Autriche et la Russie,
-puis vit la Prusse, qui allait se joindre à l'Europe, tomber
-tremblante à ses pieds, et demander grâce au vainqueur de la
-coalition!</p>
-
-<p>À partir de ce moment la guerre à l'Angleterre <span class="pagenum"><a id="page851" name="page851"></a>(p. 851)</span> s'était
-convertie en guerre au continent, et ce n'était certainement pas un
-malheur, si on savait se conduire politiquement aussi bien que
-militairement. Les puissances du continent, en prenant les armes pour
-l'Angleterre, nous fournissaient un champ de bataille qui nous
-manquait, un champ de bataille où nous trouvions Ulm et Austerlitz au
-lieu de Trafalgar. Il n'y avait donc pas à se plaindre. Mais après les
-avoir bien battues et convaincues de l'inanité de leurs efforts, il
-fallait se comporter à leur égard de manière qu'elles ne fussent pas
-tentées de recommencer; il fallait punir l'Autriche sans la
-désespérer, la consoler même de ses grands malheurs, si on pouvait lui
-procurer un dédommagement; il fallait laisser la Russie à sa
-confusion, à l'impuissance résultant des distances, sans lui rien
-demander ni lui rien accorder, et quant à la Prusse enfin, il fallait
-ne pas trop abuser de ses fautes, ne pas trop se railler de sa
-médiation manquée; il fallait lui montrer le danger de céder aux
-passions des coteries, se l'attacher définitivement en lui donnant
-quelques-unes des dépouilles opimes de la victoire, et puis revenir
-avec nos forces victorieuses vers l'Angleterre, privée désormais
-d'alliés, effrayée de son isolement, assaillie de nos corsaires,
-menacée d'une expédition formidable. La raison dit, et les faits
-prouvent qu'elle n'eût pas attendu qu'on eût traité avec ses alliés
-battus, pour traiter elle-même. On aurait eu la paix d'Amiens
-agrandie.</p>
-
-<p>Après Ulm et Austerlitz, Napoléon se trouvait dans une position unique
-pour réaliser en Europe cette sage et profonde politique, qui aurait
-consisté <span class="pagenum"><a id="page852" name="page852"></a>(p. 852)</span> à séparer le continent de l'Angleterre, et à forcer
-ainsi cette dernière à la paix. L'Autriche, habituée à lutter cinq
-ans, trois ans au moins contre nous, se voyant en deux mois envahie
-jusqu'à Vienne, et jusqu'à Brunn, perdant en un jour des armées
-entières, réduites à poser les armes comme celle de Mack, n'avait plus
-aucune idée de nous résister, à moins toutefois qu'on ne la poussât au
-dernier degré du désespoir. Le jeune empereur de Russie qui, à la tête
-des soldats de Souvarof, avait cru pouvoir jouer un rôle important et
-n'en avait joué qu'un fort humiliant, était tombé dans un abattement
-extrême. La Prusse qui, avec les deux cent mille soldats du grand
-Frédéric, était venue à Vienne pour dicter la loi, et nous trouvait en
-mesure de la dicter à tout le monde, était à la fois tremblante et
-presque ridicule. Qu'il eût été facile, séant, habile, d'être généreux
-envers de tels ennemis!</p>
-
-<p>Sans doute on ne pouvait pas faire une amie de l'Autriche, et nous
-avons dit pourquoi; mais en renonçant à en faire à cette époque
-l'alliée de la France, il ne fallait pas ajouter inutilement à ses
-chagrins, et les convertir en haine implacable. En dédommagement des
-Pays-Bas, de la Souabe, du Milanais, de la clientèle des États
-ecclésiastiques qu'elle avait perdus, on lui avait donné les États
-vénitiens. Les lui retirer était dur. Pourtant comme la guerre ne peut
-être un jeu qui ne coûte rien à ceux qui la suscitent, on conçoit
-qu'on lui reprît les États vénitiens, bien que le motif d'affranchir
-l'Italie ne pût être allégué décemment, depuis que nous avions pris
-le Piémont, et converti la Lombardie <span class="pagenum"><a id="page853" name="page853"></a>(p. 853)</span> en apanage de la famille
-Bonaparte. Mais en ôtant Venise à l'Autriche, lui ôter encore Trieste,
-lui ôter l'Illyrie, comme le fit alors Napoléon, lui enlever tout
-débouché vers la mer, la réduire ainsi à étouffer au sein de son
-territoire continental, était une rigueur sans profit véritable pour
-nous, et qui ne pouvait que la désespérer. Ne pas même s'en tenir là,
-lui ravir de plus le Tyrol, le Vorarlberg, les restes de la Souabe,
-pour enrichir la Bavière, le Wurtemberg, Baden, petits et faux alliés
-qui devaient nous exploiter pour nous trahir, c'était la rendre
-implacable. À traiter les gens ainsi, il faut les tuer, et quand on ne
-peut pas les tuer, c'est se préparer des ennemis, qui, à la première
-occasion, vous égorgent par derrière, et qui en ont le droit.</p>
-
-<p>Ôter à l'Autriche les États vénitiens, seule consolation de toutes ses
-pertes, était dur, disons-nous, et cependant résultait presque
-inévitablement de la troisième coalition. La bonne politique eût
-consisté à lui trouver un dédommagement de cette inévitable rigueur.
-Il y en avait un facile alors, à la manière dont on traitait le monde,
-c'était de la pousser à l'orient, et de lui donner les provinces du
-Danube. Le sort de l'Europe dans ce cas eût été changé, car l'Autriche
-assise sur le Danube, son véritable siége, eût acquis plus qu'elle
-n'avait perdu, eût à jamais couvert Constantinople, eût à jamais été
-brouillée avec la Russie. Le procédé eût été dictatorial sans doute,
-mais puisqu'on devait un peu plus tard donner ces provinces à la
-Russie, mieux valait assurément en gratifier l'Autriche dès cette
-époque. La Russie l'eût trouvé mauvais, mais c'eût été sa punition
-<span class="pagenum"><a id="page854" name="page854"></a>(p. 854)</span> de cette guerre. Quant aux Turcs, incapables de comprendre le
-bien qu'on leur faisait, on ne s'en serait guère occupé, et
-l'Autriche, qui cherchait à se dédommager n'importe où, à tel point
-qu'elle nous demandait le Hanovre pour les archiducs dépossédés, le
-Hanovre patrimoine de son amie l'Angleterre, l'Autriche eût
-certainement accepté les provinces danubiennes.</p>
-
-<p>Loin de songer à l'indemniser, Napoléon ne songea qu'à la dépouiller,
-à la bafouer, à en faire la victime du temps plus encore que le temps
-ne l'exigeait. Il lui prit donc sans compensation, et indépendamment
-des États vénitiens, l'Illyrie, le Tyrol, le Vorarlberg, les restes de
-la Souabe. En général on punit pour ôter l'envie de recommencer, ici,
-loin d'en ôter l'envie, on en mettait la passion au c&oelig;ur de
-l'Autriche. Quant à la Prusse, Napoléon n'eut qu'un sentiment, celui
-de se moquer d'elle. Assurément il y avait de quoi! M. d'Haugwitz,
-arrivant à Vienne au nom de son roi, que le czar avait entraîné à la
-guerre en y employant une noblesse étourdie, une reine belle et
-imprudente, M. d'Haugwitz arrivant la veille d'Austerlitz pour dicter
-la loi, et la recevant à genoux le lendemain, présentait un spectacle
-comique, comme le monde en offre quelquefois. Mais s'il est permis de
-rire des choses humaines, souvent risibles en effet, c'est quand on
-les regarde, ce n'est jamais quand on les dirige. Napoléon eut à la
-fois tous les caprices de la puissance: en faisant ce qui lui
-plaisait, il voulait de plus railler: c'était trop, cent fois trop!</p>
-
-<p>L'Autriche en lui demandant le Hanovre pour ses <span class="pagenum"><a id="page855" name="page855"></a>(p. 855)</span> archiducs
-lui inspira l'idée, qu'il trouva piquante, de faire accepter aux
-alliés de l'Angleterre les dépouilles de l'Angleterre. Seulement, au
-lieu de donner le Hanovre à l'Autriche, il en fit don à la Prusse. La
-géographie pouvait être satisfaite, mais il s'en fallait que la
-politique le fût. Loin de se moquer de la Prusse il aurait dû au
-contraire compatir à sa fausse position. Elle avait toujours désiré le
-Hanovre avec ardeur, mais elle venait par la faute de la cour de
-s'associer aux passions européennes contre la France, et la forcer en
-ce moment d'accepter le Hanovre, c'était mettre en conflit dans son
-c&oelig;ur profondément troublé, l'avidité et l'honneur, c'était la
-placer dès lors dans une situation cruelle. Sans doute c'est quelque
-chose, c'est même beaucoup que de satisfaire l'intérêt des hommes, ce
-n'est rien si on les humilie, car heureusement il y a dans le c&oelig;ur
-humain autant d'orgueil que d'avidité. Enrichir la Prusse et la
-couvrir de confusion, ce n'était pas en faire une alliée, mais une
-ingrate, qui serait d'autant plus ingrate qu'elle serait plus honnête.
-Napoléon offrit le Hanovre à la Prusse l'épée sur la gorge.&mdash;Le
-Hanovre ou la guerre, sembla-t-il dire à M. d'Haugwitz, qui n'hésita
-pas, et qui préféra le Hanovre. Napoléon ne s'en tint pas là, et il
-lui fit payer ce don déjà si amer par le sacrifice du marquisat
-d'Anspach et du duché de Berg, de manière qu'il diminuait le don sans
-diminuer la honte. C'était de plus une grave imprudence, car c'était
-rendre la guerre interminable avec l'Angleterre. En effet, il était
-impossible que le vieux Georges III consentît jamais à céder le
-patrimoine de sa famille, et les rois anglais avaient <span class="pagenum"><a id="page856" name="page856"></a>(p. 856)</span> alors
-dans la république monarchique d'Angleterre une influence qu'ils n'ont
-plus. M. d'Haugwitz, parti de Potsdam pour Sch&oelig;nbrunn aux grands
-applaudissements de la cour, parti pour faire la loi à la France, et
-lui déclarer la guerre au profit de l'Angleterre, revint donc à Berlin
-après avoir reçu la loi, et en rapportant la plus belle des dépouilles
-britanniques. Quelle ne devait pas être l'agitation d'un roi honnête,
-d'une nation fière, d'une cour vaine et passionnée!</p>
-
-<p>Ainsi Napoléon au lieu de tirer de son incomparable victoire
-d'Austerlitz la paix continentale et la paix maritime, double paix
-qu'il lui était facile de s'assurer en décourageant pour jamais ou en
-désintéressant les alliés de l'Angleterre, avait désolé les uns,
-humilié les autres, et laissé à tous une guerre désespérée comme seule
-ressource. Il avait même créé à la paix un obstacle invincible par le
-don du Hanovre à la Prusse.</p>
-
-<p>Tout était donc faute dans les arrangements de Vienne en 1806, mais
-Napoléon ne se borna pas même à ces fautes déjà si graves. Revenu à
-Paris, une ivresse d'ambition, inconnue dans les temps modernes,
-envahit sa tête. Il songea dès lors à un empire immense, appuyé sur
-des royaumes vassaux, lequel dominerait l'Europe et s'appellerait d'un
-nom consacré par les Romains et par Charlemagne, <span class="smcap">Empire d'Occident</span>.
-Napoléon avait déjà préparé deux royaumes vassaux, dans la république
-Cisalpine convertie en royaume d'Italie, et dans l'État de Naples ôté
-aux Bourbons pour le donner à son frère Joseph. Il y ajouta la
-Hollande convertie de république <span class="pagenum"><a id="page857" name="page857"></a>(p. 857)</span> en monarchie, et attribuée à
-Louis Bonaparte. Mais ce n'était pas tout encore. L'Empire d'Occident
-pour être complet devait embrasser l'Allemagne. Napoléon s'y était
-créé pour alliés les princes de Bavière, de Wurtemberg, de Baden. Il
-leur abandonna les dépouilles de l'Autriche, de la Prusse, des princes
-ecclésiastiques non sécularisés, leur livra la noblesse immédiate, les
-fit rois, et leur demanda pour ses frères, ses enfants adoptifs et ses
-lieutenants, des princesses qu'ils livrèrent avec empressement. À ce
-même moment l'Allemagne qui n'était pas remise encore des
-bouleversements que le système des sécularisations y avait produits,
-chez laquelle restaient une foule de questions pendantes, tomba dans
-un état de désordre extraordinaire. Les princes souverains, demeurés
-électeurs ou devenus rois, pillaient les biens de la noblesse et de
-l'Église, ne payaient pas les pensions des princes ecclésiastiques
-dépossédés, et tous les opprimés, dans leur désespoir, invoquaient,
-non l'Autriche vaincue ou la Prusse frappée de ridicule, mais le
-maître unique des existences, c'est-à-dire Napoléon. De ce recours
-universel à lui, naquit l'idée d'une nouvelle confédération
-germanique, qui porterait le titre de Confédération du Rhin, et serait
-placée sous le protectorat de Napoléon. Elle se composa de la Bavière,
-du Wurtemberg, de Baden, de Nassau, et de tous les princes du midi de
-l'Allemagne. Ainsi l'Empereur d'Occident, médiateur de la Suisse,
-protecteur de la Confédération du Rhin, suzerain des royaumes de
-Naples, d'Italie, de Hollande, n'avait plus que l'Espagne à joindre à
-ces États vassaux, <span class="pagenum"><a id="page858" name="page858"></a>(p. 858)</span> et il serait alors plus puissant que
-Charlemagne. Voilà jusqu'où était montée la fumée de l'orgueil dans le
-vaste cerveau de Napoléon.</p>
-
-<p>En présence d'une pareille dislocation, François II ne pouvant
-conserver le titre d'Empereur d'Allemagne, abdiqua ce titre pour ne
-plus s'appeler qu'Empereur d'Autriche. C'était, après toutes ses
-pertes de territoire, la plus humiliante des dégradations à subir. La
-Prusse, chassée elle aussi de la vieille Confédération germanique,
-avait pour ressource de rattacher autour d'elle les princes du nord de
-l'Allemagne, et de se faire ainsi le chef d'une petite Allemagne
-réduite au tiers. Elle en demanda la permission qu'on lui accorda
-froidement, avec la secrète pensée de décourager ceux qui seraient
-tentés de se confédérer avec elle. C'étaient donc griefs sur griefs,
-et pour l'Autriche qu'il eût fallu punir sans la pousser au désespoir,
-et pour la Prusse qu'il eût fallu chercher à s'attacher en servant ses
-intérêts, et en ménageant son honneur. Enfin, c'était la plus
-illusoire de toutes les politiques que d'entrer à ce point dans les
-affaires germaniques. En effet dans le cours du moyen âge l'Allemagne,
-ne pouvant arriver à l'unité, s'était arrêtée à l'état fédératif. Tout
-en réservant leur indépendance, les États qui la composent s'étaient
-confédérés, pour se défendre contre leurs puissants voisins, et
-naturellement contre le plus puissant de tous, contre la France. À
-cela la France avait répondu par une politique tout aussi naturelle et
-tout aussi légitime. Profitant des jalousies allemandes, elle avait
-appuyé les petits princes contre les grands, <span class="pagenum"><a id="page859" name="page859"></a>(p. 859)</span> et la Prusse
-contre l'Autriche. Mais de cette politique traditionnelle et légitime,
-aller jusqu'à créer une Confédération germanique qui ne serait pas
-germanique mais française, qui nous chargerait de toutes les affaires
-des Allemands, nous exposerait à toutes leurs haines, nous donnerait
-des alliés du jour destinés à être des traîtres du lendemain, était de
-la folie d'ambition, et rien de plus. Dans tout pays qui a une
-politique traditionnelle, il existe un but assigné par cette
-politique, et vers lequel on marche plus ou moins vite selon les
-temps. Faire à chaque époque un pas vers ce but, c'est marcher comme
-la nature des choses. En faire plus d'un est imprudent; les vouloir
-faire tous à la fois c'est se condamner certainement à manquer le but
-en le dépassant. Par le recez de 1803, Napoléon avait approché autant
-que possible du but de notre politique traditionnelle en Allemagne.
-Par la Confédération du Rhin, il l'avait désastreusement dépassé. Il
-était ainsi dans le droit international ce que les Jacobins avaient
-été dans le droit social. Ils avaient voulu refaire la société, il
-voulait refaire l'Europe. Ils y avaient employé la guillotine; il y
-employait le canon. Le moyen était infiniment moins odieux, et entouré
-d'ailleurs du prestige de la gloire. Il n'était guère plus sensé.</p>
-
-<p>Tels étaient les fruits de la grande victoire d'Austerlitz. Malgré ces
-erreurs la victoire subsistait, éclatante, écrasante. La Russie
-profondément abattue, l'Angleterre effrayée de son isolement,
-souhaitaient la paix, et rien n'était plus facile que de la conclure
-avec ces deux puissances. Napoléon en <span class="pagenum"><a id="page860" name="page860"></a>(p. 860)</span> laissa passer
-l'occasion, et mit ainsi le comble à ses fautes.</p>
-
-<p>Au sujet des bouches du Cattaro que les Autrichiens avaient
-perfidement livrées aux Russes, au lieu de nous les remettre, le czar
-avait envoyé M. d'Oubril à Paris. L'Autriche, la Prusse, ayant
-directement traité leurs affaires avec la France, le czar renonçait à
-se mêler de ce qui les concernait. Mais il y avait deux familles
-souveraines dont la Russie s'était constituée la patronne, celle de
-Savoie et celle des Bourbons de Naples. La Russie aurait voulu la
-Sardaigne pour l'une, et la Sicile pour l'autre. À cette condition
-elle était prête à sanctionner tout ce que Napoléon avait fait.
-L'Angleterre avait passé des mains de M. Pitt aux mains de M. Fox. Le
-moment était des plus favorables pour conclure la paix maritime. M.
-Fox avait accrédité à Paris les lords Yarmouth et Lauderdale.
-L'Angleterre entendait garder Malte et le Cap, et moyennant cette
-concession elle nous laissait bouleverser l'Europe comme nous l'avions
-bouleversée, seulement elle aurait bien voulu aussi qu'on accordât la
-Sicile aux Bourbons de Naples, et la Sardaigne à la maison de Savoie.
-Ainsi le continent de l'Italie eût appartenu aux Bonaparte, auxquels
-il eût fourni des apanages, et les deux grandes îles italiennes, la
-Sardaigne et la Sicile, seraient devenues l'indemnité des vieilles
-familles dépossédées. À ce prix le grand Empire d'Occident tel qu'on
-l'avait constitué, eût été accepté par la Russie et surtout par
-l'Angleterre. C'était bien le cas de traiter sur de semblables bases,
-mais l'orgueil, et une faute d'habileté <span class="pagenum"><a id="page861" name="page861"></a>(p. 861)</span> (genre de faute que
-Napoléon commettait rarement) empêchèrent ce prodigieux résultat.</p>
-
-<p>Napoléon ne voulait traiter que séparément avec la Russie et
-l'Angleterre, pour mieux leur faire la loi. Elles s'y prêtèrent à un
-certain degré, par désir d'avoir la paix. M. d'Oubril négocia d'un
-côté, les lords Yarmouth et Lauderdale négocièrent de l'autre, mais en
-s'entendant secrètement. Napoléon, en effrayant M. d'Oubril, lui
-arracha la signature d'un traité séparé, qui, au lieu de la Sicile,
-attribuait aux Bourbons de Naples les Baléares qu'il se proposait
-d'obtenir de l'Espagne moyennant échange. Cette signature alarma
-l'Angleterre, et c'était le moment ou jamais de terminer avec elle,
-pendant qu'elle était effrayée de son isolement. Napoléon crut habile
-d'attendre les ratifications russes, se flattant de faire alors de
-l'Angleterre ce qu'il voudrait. Mais pendant qu'il attendait, M. Fox
-mourut; l'Angleterre obtint que les ratifications russes ne fussent
-pas données, et la paix fut ainsi manquée. Le calcul raffiné est
-permis, mais à la condition de réussir. Quand il échoue, il vaut à
-ceux qui se sont trompés le titre de renards pris au piége.</p>
-
-<p>Cependant la paix n'était pas encore absolument impossible. En ce
-moment la fermentation prussienne, que Napoléon avait produite, était
-parvenue au comble. Placée entre l'honneur et le Hanovre, la Prusse
-était horriblement agitée, et en voulait cruellement à celui qui la
-mettait dans cette alternative. De plus il lui arriva coup sur coup
-deux nouvelles qui la poussèrent au désespoir. D'une part elle crut
-découvrir que la France décourageait secrètement <span class="pagenum"><a id="page862" name="page862"></a>(p. 862)</span> les princes
-allemands du Nord de se confédérer avec elle, ce qui était vrai dans
-une certaine mesure, et ce que l'électeur de Hesse lui exagéra jusqu'à
-la calomnie; d'autre part elle apprit que pour avoir la paix maritime,
-Napoléon était prêt à rendre le Hanovre à la maison royale
-d'Angleterre. Il ne l'avait pas dit, mais laissé entendre, et en effet
-son intention était de s'adresser à la Prusse, de lui restituer
-Anspach et Berg, et de lui reprendre le Hanovre, en lui déclarant
-franchement que la paix du monde était à ce prix. Mais il avait eu le
-tort de différer cette franche ouverture. La Prusse se considéra comme
-jouée, bafouée, traitée en puissance de troisième ordre, et passa de
-l'agitation à la fureur. Napoléon la laissa dire et faire, ne crut pas
-de sa dignité de lui donner des explications qui auraient pu être
-parfaitement satisfaisantes, et comme elle montrait son épée, lui
-montra la sienne. Il était importuné d'entendre parler sans cesse des
-soldats du grand Frédéric qu'il n'avait pas vaincus, et la guerre de
-Prusse s'ensuivit. Naturellement l'Angleterre et la Russie furent de
-la partie, et la paix générale sur terre et sur mer que Napoléon
-aurait pu obtenir avec la reconnaissance de son titre impérial et de
-son immense empire, fut ajournée jusqu'à de nouveaux prodiges.</p>
-
-<p>Le génie de Napoléon et la valeur de son armée étaient à leur apogée.
-En un mois il n'y eut plus ni armée ni monarchie prussiennes, et à
-l'aspect de la mer du Nord ses soldats s'écrièrent spontanément:
-<cite>Vive l'Empereur d'Occident</cite><a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Lien vers la note 28"><span class="smaller">[28]</span></a>! Leur enthousiasme <span class="pagenum"><a id="page863" name="page863"></a>(p. 863)</span> avait
-deviné son ambition. Il en conçut une joie profonde, sans avouer du
-reste la passion secrète qu'il nourrissait pour ce beau titre. Les
-Russes s'étaient avancés au secours des Prussiens. Napoléon courut à
-eux, les rejeta au delà de la Vistule, et trouvant sur son chemin la
-Pologne, songea à la relever, sans se demander si on peut ressusciter
-les États plus facilement que les individus. Il était animé contre les
-Russes, et ne songeait qu'à leur causer les plus grands déplaisirs et
-les plus grands dommages. Il livra à Czarnowo, à Pultusk, de
-sanglantes batailles, fit à Eylau une première expérience de ce climat
-du Nord et de ce désespoir des peuples, devant lesquels il devait
-succomber plus tard, et, pendant un hiver passé sur la neige, opéra
-des prodiges d'habileté et d'énergie. Enfin le printemps venu, il
-livra et gagna la bataille de Friedland, la plus belle peut-être de
-tous les siècles par la promptitude et la profondeur des combinaisons,
-par la grandeur des conséquences. Alexandre tomba à ses pieds comme
-avaient fait François II et Frédéric-Guillaume, et le grand conquérant
-des temps modernes s'arrêta, car il avait senti à cette distance la
-terre manquer sous ses pas. Seul aux extrémités du continent, entouré
-d'États détruits, éprouvant pourtant le besoin de s'appuyer sur un
-allié quel qu'il fût, Napoléon imagina de s'appuyer sur son jeune
-ennemi vaincu. En effet l'alliance autrichienne, toujours impossible
-à cette époque, l'était devenue <span class="pagenum"><a id="page864" name="page864"></a>(p. 864)</span> davantage depuis les rigueurs
-qui avaient suivi Austerlitz; l'alliance prussienne avait été manquée,
-et il ne restait plus que l'alliance russe. Mobile par défaut de
-principes arrêtés, en présence d'un prince mobile par nature, Napoléon
-passa brusquement d'une politique à l'autre, en entraînant son jeune
-émule à sa suite. Il conçut alors le système de deux grands empires,
-un d'Occident qui serait le sien, un d'Orient qui serait celui
-d'Alexandre, le sien bien entendu devant dominer l'autre, lesquels
-décideraient de tout dans le monde. Il eut une entrevue sur le radeau
-de Tilsit avec le czar, le releva de sa chute, le flatta, l'enivra, et
-sortit de ce célèbre radeau avec l'alliance russe. Pourtant il eût
-fallu s'expliquer, et l'alliance devant reposer sur des complaisances
-réciproques, déterminer l'étendue de ces complaisances. Napoléon était
-pressé, Alexandre séduit, on s'embrassa, on se promit tout, mais on ne
-s'expliqua sur rien. Alexandre laissa voir le dessein de prendre la
-Finlande, à quoi Napoléon consentit, ayant de nombreuses raisons d'en
-vouloir à la Suède. De plus Alexandre laissa percer tous les désirs
-d'un jeune homme à l'égard de l'Orient. Au mot de Constantinople
-Napoléon bondit, puis se contint, et permit à son nouvel allié tous
-les rêves qu'il lui plut de concevoir. C'est sur de telles bases que
-dut reposer l'union des deux empires. On signa le traité de Tilsit.
-Napoléon enleva à la Prusse une moitié de ses États, et lui rendit
-l'autre moitié à la prière d'Alexandre. D'une partie des États
-prussiens et de quelques sacrifices demandés à Alexandre, Napoléon
-composa le grand-duché <span class="pagenum"><a id="page865" name="page865"></a>(p. 865)</span> de Varsovie, fantôme agitateur pour
-les Polonais, alarmant pour les anciens copartageants, lequel fut
-donné au roi de Saxe. Avec le surplus des dépouilles prussiennes, et
-avec l'électorat de Hesse, Napoléon composa le royaume de Westphalie,
-destiné à son frère Jérôme. La Saxe, agrandie du grand-duché, et le
-nouveau royaume de Westphalie, durent faire partie de la Confédération
-du Rhin, qui s'étendit ainsi jusqu'à la Vistule. On ne pouvait certes
-accumuler plus de contre-sens. Une Allemagne sous un empereur
-français, comprenant un royaume français, celui de Westphalie, un
-duché français, celui de Berg (conféré à Murat), comprenant la Saxe
-agrandie sans l'avoir voulu, et la Pologne à moitié restaurée, ne
-comprenant ni la Prusse à demi détruite, ni l'Autriche que l'extension
-promise à la Russie sur le Danube achevait de désoler; aux deux
-extrémités de cette Allemagne si peu allemande deux empereurs, l'un de
-Russie, l'autre de France, se promettant une amitié inviolable pourvu
-que chacun des deux laissât faire à l'autre ce qui lui plairait, et se
-gardant bien de s'expliquer de peur de n'être pas d'accord, l'un
-notamment rêvant d'aller à Constantinople où son allié ne voulait pas
-le laisser aller, l'autre ayant commencé une Pologne que son allié ne
-voulait pas lui laisser achever; enfin, en dehors de ce chaos,
-l'Angleterre se promenant autour des deux empires alliés avec cent
-vaisseaux et deux cents frégates, l'Angleterre implacable, résolue de
-hâter la ruine de cet extravagant édifice, tel fut le système dit de
-Tilsit, imaginé au lendemain de l'immortelle victoire de <span class="pagenum"><a id="page866" name="page866"></a>(p. 866)</span>
-Friedland. Quel fruit politique d'un si beau triomphe militaire!</p>
-
-<p>Assurément, si au milieu du torrent qui l'entraînait, Napoléon avait
-été capable de s'arrêter et de réfléchir, il aurait pu après
-Friedland, encore mieux qu'après Austerlitz, revenir d'un seul coup à
-la belle politique du Consulat, complétée, consolidée, et n'ayant
-qu'un inconvénient, celui d'être trop agrandie. Le continent, qu'on
-pouvait regarder déjà comme vaincu à Austerlitz, l'était
-définitivement et sans appel après Friedland. L'armée du grand
-Frédéric, toujours citée pour piquer l'orgueil du vainqueur de Marengo
-et d'Austerlitz, n'était plus. Les distances qui protégeaient la
-Russie, comme le détroit de Calais protégeait l'Angleterre, avaient
-été surmontées. Il ne restait nulle part une résistance imaginable sur
-le continent. De la hauteur de sa toute-puissance Napoléon pouvait
-relever la Prusse comme si elle n'avait pas été vaincue, en lui
-rendant la totalité de ses États moins le Hanovre consacré à payer la
-paix maritime. À ce prix il eût conquis tous les c&oelig;urs prussiens,
-même celui de la reine, même celui de Blucher, et la Prusse eût été
-dès lors une solide alliée, car, après la leçon d'Iéna, après l'acte
-de générosité qui l'aurait suivie, il n'y avait pas une suggestion
-anglaise, russe ou autrichienne, qui pût pénétrer dans ses oreilles ou
-dans son c&oelig;ur. Napoléon, dans cette hypothèse, n'aurait rien
-demandé à Alexandre, si ce n'est de souffrir pour punition de sa
-défaite que les provinces danubiennes passassent à l'Autriche.
-Celle-ci, dédommagée, eût été à demi calmée. Enfin, s'il avait voulu
-pousser la sagesse <span class="pagenum"><a id="page867" name="page867"></a>(p. 867)</span> au comble, Napoléon aurait pu reconstituer
-l'Allemagne, en la confédérant autour de la Prusse et de l'Autriche,
-habilement balancées l'une par l'autre, et, à défaut de ce grand
-effort de raison, il aurait pu, en conservant la ridicule
-Confédération du Rhin, ne pas faire de nouvelles victimes parmi les
-princes allemands, pardonner par exemple à l'électeur de Hesse, et
-permettre à la Prusse de confédérer l'Allemagne du Nord autour d'elle.
-À cette condition Napoléon eût été le vrai maître du continent, et
-l'Angleterre, définitivement isolée, lui eût demandé la paix à tout
-prix. Mais, nous le reconnaissons, c'est là un rêve! On ne s'arrête
-pas au milieu de tels entraînements! Napoléon emporté au gré des
-événements et de ses passions, renversant un État après l'autre,
-prenant, rejetant successivement les alliances, alla jusqu'au bord du
-Niémen ramasser l'alliance russe dans les boues de la Pologne, et
-revint la tête ivre d'orgueil, d'ambition, de gloire, laissant
-derrière lui la Prusse, l'Allemagne, l'Autriche désespérées, et
-croyant leur imposer par l'alliance de la Russie à laquelle il
-préparait une Pologne, et à laquelle il ne voulait donner ni
-Constantinople, ni même Bucharest et Yassy! Si on nous demande
-comment, avec un si grand génie guerrier et même politique, on arrive
-à commettre de telles erreurs, nous demanderons comment avec tant de
-talents et de sentiments généreux, la Révolution française en arriva
-aux folies sanguinaires de 1793, et nous dirons que c'est en mettant
-la raison de côté pour se livrer aux passions. Seulement il y aura
-pour Napoléon une excuse de moins, car un homme devrait être <span class="pagenum"><a id="page868" name="page868"></a>(p. 868)</span>
-plus facile à contenir que la multitude. Malheureusement, l'exemple le
-prouve, un homme entraîné par l'orgueil, l'ambition, le sentiment de
-la victoire, ne sait guère plus se dominer que la multitude elle-même.</p>
-
-<p>Au retour de Tilsit on joua une comédie dont on était convenu. La
-Russie, la Prusse et l'Autriche contraintes, s'unirent à la France
-pour déclarer à l'Angleterre que si elle n'écoutait pas la voix de ses
-anciens alliés, et refusait la paix, on lui ferait une guerre générale
-et acharnée, et surtout une guerre commerciale par la clôture des
-ports du continent. Et certainement, si on lui avait adressé une telle
-déclaration au nom de la Prusse rétablie par la générosité de
-Napoléon, de l'Autriche consolée par sa politique, et de la Russie
-dégoûtée par des défaites répétées de guerroyer pour autrui,
-l'Angleterre se serait rendue. Mais elle se rit d'une déclaration
-arrachée aux uns par la force, aux autres par une combinaison
-éphémère, et brava fièrement les menaces de cette prétendue coalition
-européenne. Toutefois le blocus continental commença. L'Angleterre
-avait frappé le continent d'interdit; Napoléon à son tour frappa la
-mer d'interdit, en fermant tous les ports européens, soit à
-l'Angleterre, soit à ceux qui se seraient soumis à ses lois maritimes.
-De tout ce qu'il avait imaginé dans cette campagne, c'était ce qu'il y
-avait de plus sérieux et de plus efficace. Cet interdit maintenu
-quelques années, l'Angleterre aurait été probablement amenée à céder.
-Malheureusement le blocus continental devait ajouter à l'exaspération
-des peuples obligés de se plier aux <span class="pagenum"><a id="page869" name="page869"></a>(p. 869)</span> exigences de notre
-politique, et Napoléon allait lui-même préparer à l'Angleterre un
-immense dédommagement en lui livrant les colonies espagnoles.</p>
-
-<p>L'une des causes qui avaient précipité la résolution de Napoléon à
-Tilsit, c'était l'Espagne. Le trône de Philippe V était resté aux
-Bourbons. Il était naturel que dans l'élan de son ambition, Napoléon
-songeât à se l'approprier. C'était le plus beau des trônes après celui
-de France à faire entrer dans les mains des Bonaparte, et le
-complément le plus indiqué de l'empire d'Occident. Ce grand empire,
-suzerain de Naples, de l'Italie, de la Suisse, de l'Allemagne, de la
-Hollande, devenant encore suzerain de l'Espagne, n'avait plus rien à
-désirer que la soumission des peuples à ce gigantesque édifice. Mais
-le prétexte pour une telle annexion n'était pas facile à trouver. Au
-nombre des bassesses qui déshonoraient alors la famille d'Espagne, on
-pouvait compter sa docilité envers Napoléon. Le bon Charles IV avait
-pour le héros du siècle une admiration, un dévouement sans bornes. La
-nation elle-même, enthousiaste du Premier Consul devenu empereur,
-semblait demander ses conseils pour les suivre. Comment à de telles
-gens répondre par la guerre? De plus il y avait en Espagne un peuple
-ardent, fier, neuf, et capable d'une résistance imprévue, qui pourrait
-bien n'être pas aisée à dompter. Sous l'impuissance apparente de la
-cour d'Espagne se cachaient donc des difficultés graves. Peut-être en
-sachant attendre, on eût trouve la solution dans la corruption même
-de la cour d'Aranjuez. Un roi honnête, mais d'une <span class="pagenum"><a id="page870" name="page870"></a>(p. 870)</span> faiblesse,
-d'une incapacité extrêmes, et telles qu'on les voit seulement à
-l'extinction des races, une reine impudique, un favori effronté
-déshonorant son maître, un mauvais fils voulant profiter de ces
-désordres pour hâter l'ouverture de la succession, et une nation
-indignée prête à tout pour se délivrer de ce spectacle odieux,
-offraient des chances à un voisin ambitieux et tout-puissant. Il était
-possible que la cour d'Espagne s'abîmât dans sa propre corruption, et
-demandât un roi à Napoléon. Déjà on lui avait demandé une reine pour
-être l'épouse de Ferdinand, et ce moyen moins direct de rattacher
-l'Espagne au grand Empire avait été mis à sa disposition. Mais
-Napoléon ne voulait rien d'indirect ni de différé. Il voulait tout
-entière et tout de suite la couronne d'Espagne. Il imagina une série
-de moyens qui aboutirent à une révolte universelle.</p>
-
-<p>Il avait déjà envahi le Portugal sous prétexte de le fermer à
-l'Angleterre, et la famille de Bragance avait fui au Brésil. Ce fut
-pour lui un trait de lumière. Il imagina en accumulant les troupes sur
-la route de Lisbonne, avec tendance à prendre la route de Madrid,
-d'effrayer les Bourbons, de les faire fuir, et puis de les arrêter à
-Cadix. Grâce à cette machination la cour d'Espagne allait s'enfuir, et
-le complot réussir, quand le peuple espagnol indigné courut à
-Aranjuez, empêcha le départ, faillit égorger Godoy, et proclama
-Ferdinand VII qui accepta la couronne arrachée à son père. Napoléon
-dans cet acte dénaturé trouvant un nouveau thème, en place de celui
-que le peuple d'Aranjuez venait de lui enlever, attira le père et le
-fils à Bayonne, et <span class="pagenum"><a id="page871" name="page871"></a>(p. 871)</span> les mit aux prises. Le père leva sa canne
-pour battre son fils devant Napoléon, qui poussa des cris
-d'indignation, prétendit qu'on lui avait manqué de respect, fit
-abdiquer le père pour incapacité, le fils pour indignité, et en
-présence de l'Europe révoltée de ce spectacle, de l'Espagne confondue
-et furieuse, osa mettre la couronne de Philippe V sur la tête de son
-frère Joseph, et transporta celle de Naples sur la tête faible et
-ambitieuse du pauvre Murat. Ainsi commença cette fatale guerre
-d'Espagne, qui consuma pendant six ans entiers les plus belles armées
-de la France, et prépara aux Anglais un champ de bataille
-inexpugnable.</p>
-
-<p>Cette dernière faute commise, les conséquences se précipitèrent.
-Napoléon avait cru que quatre-vingt mille conscrits avec quelques
-officiers tirés des dépôts suffiraient pour mettre à la raison les
-Espagnols. Mais sous un tel climat, en présence d'une insurrection
-populaire qu'on ne pouvait pas vaincre avec des masses habilement
-maniées, et qu'on ne pouvait soumettre qu'avec des combats opiniâtres
-et quotidiens, ce n'étaient pas des conscrits qu'il aurait fallu.
-Baylen fut la première punition d'une grave erreur militaire et d'un
-coupable attentat politique. Ce premier acte de résistance au grand
-Empire émut l'Europe, et rendit l'espérance à des c&oelig;urs que la
-haine dévorait. Napoléon frappé du mouvement qui s'était manifesté
-dans les esprits depuis Séville jusqu'à K&oelig;nigsberg, appela son
-allié Alexandre à Erfurt pour s'entendre avec lui, et fut obligé alors
-de sortir du vague de ses promesses magnifiques. Il en sortit en
-accordant les provinces danubiennes. C'était trop, <span class="pagenum"><a id="page872" name="page872"></a>(p. 872)</span> mille
-fois trop, car c'était mettre les Russes aux portes de Constantinople.
-Alexandre, qui avait rêvé Constantinople, feignit d'être satisfait,
-parce qu'il voulait achever la conquête de la Finlande, et qu'il
-trouvait bon de prendre au moins les bords du Danube en attendant
-mieux. Napoléon et lui se quittèrent en s'embrassant, en se promettant
-de devenir beaux-frères, mais à moitié désenchantés de leur menteuse
-alliance. Rassuré par l'entrevue d'Erfurt, Napoléon mena en Espagne
-ses meilleures armées, celles devant lesquelles le continent avait
-succombé. C'était le moment attendu par l'Autriche et par tous les
-ressentiments allemands. Alors eut lieu une nouvelle levée de
-boucliers européenne, celle de 1809. Napoléon, après avoir chassé
-devant lui, mais non dompté les Espagnols qui fuyaient sans cesse,
-allait détruire l'armée anglaise de Moore qui ne savait pas fuir aussi
-vite, quand l'Autriche en passant l'Inn le rappela au nord. Il quitta
-Valladolid à franc étrier, en promettant que dans trois mois il n'y
-aurait plus d'Autriche, vola comme l'éclair à Paris, de Paris à
-Ratisbonne, et avec un tiers de vieux soldats restés sur le Danube, et
-deux tiers de conscrits levés à la hâte, opéra des prodiges à
-Ratisbonne, entra encore en vainqueur à Vienne, et contint toutes les
-insurrections allemandes prêtes à éclater.</p>
-
-<p>Pourtant à la manière dont la victoire fut disputée à Essling d'abord,
-à Wagram ensuite, au frémissement de l'Allemagne et de l'Europe,
-Napoléon sentit quelques lueurs de vérité pénétrer dans son âme. Il
-comprit que le monde avait besoin de repos, et que s'il ne lui en
-donnait pas, il s'exposerait <span class="pagenum"><a id="page873" name="page873"></a>(p. 873)</span> à un soulèvement général des
-peuples. Il prit donc certaines résolutions qui étaient le résultat de
-cette sagesse passagère. Il projeta de retirer ses troupes de
-l'Allemagne (des territoires du moins qui ne lui appartenaient pas),
-afin de diminuer l'exaspération générale; il résolut de terminer, en y
-mettant de la suite, les affaires d'Espagne qui offraient à
-l'Angleterre un prétexte et un moyen de perpétuer la guerre; il
-s'occupa de contraindre cette puissance à céder par l'interdiction
-absolue du commerce, et systématisa dans cette vue le blocus
-continental. Enfin il songea à se remarier, comme si en s'assurant des
-héritiers il avait assuré l'héritage, comme si la félicité impériale
-avait dû être la félicité des peuples!</p>
-
-<p>Pourtant, si ces résolutions prises sous une sage inspiration eussent
-été sérieusement exécutées, il est possible que l'ordre de choses
-exorbitant que Napoléon prétendait établir, eût acquis de la
-consistance, peut-être même de la durée, du moins en tout ce qui ne
-contrariait pas invinciblement les sentiments et les intérêts des
-peuples. S'il eût réellement évacué l'Allemagne, employé en Espagne
-des moyens proportionnés à la difficulté de l'&oelig;uvre, et persévéré
-sans violence dans le blocus continental, il aurait probablement
-obtenu la paix maritime, ce qui eût fait cesser les principales
-souffrances des populations européennes, supprimé une grave cause de
-collision avec les États soumis au blocus continental, et enfin s'il
-eût couronné le tout d'un mariage qui eût été une véritable alliance,
-il aurait vraisemblablement consolidé un état de choses excessif, et
-l'eût perpétué dans ce qu'il n'avait pas <span class="pagenum"><a id="page874" name="page874"></a>(p. 874)</span> d'absolument
-impossible. Mais le caractère, les habitudes prises conduisirent
-bientôt Napoléon à des résultats diamétralement contraires à ses
-velléités passagèrement pacifiques. Ainsi, en évacuant quelques
-parties de l'Allemagne, il accumula ses troupes de Brême à Hambourg,
-de Hambourg à Dantzig, sous le prétexte du blocus continental. Il fit
-mieux: pour plus de simplicité, il réunit à l'Empire la Hollande,
-Brême, Hambourg, Lubeck, et le duché d'Oldenbourg qui appartenait à la
-famille impériale russe. En même temps il réunit la Toscane et Rome à
-l'Empire. Le Pape lui avait résisté, il le fit enlever, conduire à
-Savone, puis à Fontainebleau, où il le détint respectueusement. Il fit
-exécuter depuis Séville jusqu'à Dantzig des saisies de marchandises,
-qui sans ajouter beaucoup à l'efficacité du blocus continental,
-ajoutèrent cruellement à l'irritation des peuples contre ce système.
-Tandis qu'il était si rigoureux dans l'exécution du blocus, surtout à
-l'égard de ceux que le blocus n'intéressait point, il y commettait
-lui-même les plus étranges infractions en permettant au commerce
-français de trafiquer avec l'Angleterre au moyen des licences, ce qui
-donnait au système un aspect intolérable, car la France semblait ne
-pas vouloir endurer les peines d'un régime imaginé pour elle seule.
-Quant à l'Espagne, dont il importait tant de terminer la guerre,
-Napoléon, s'abusant sur la difficulté, eut le tort ou de n'y pas
-envoyer des forces plus considérables, ou de n'y pas aller lui-même,
-car sa présence eût au moins permis de faire concourir les forces
-existantes à un résultat décisif. La guerre <span class="pagenum"><a id="page875" name="page875"></a>(p. 875)</span> d'Espagne
-s'éternisa, aux dépens de l'armée française qui s'y épuisait, à la
-plus grande gloire des Anglais qui paraissaient seuls tenir le grand
-Empire en échec. Enfin, le mariage de Napoléon, qui aurait pu être
-comme un signal de paix, comme une espérance de repos pour l'Europe
-épuisée, au lieu de procurer une solide alliance, fut au contraire une
-occasion de rompre l'alliance russe, sur laquelle on avait fait
-reposer toute la politique impériale depuis Tilsit. C'était une
-princesse russe que Napoléon devait épouser, d'après ce qu'on s'était
-promis à Erfurt. Mais Alexandre qui, en se jetant dans notre alliance,
-s'y était jeté tout seul, car sa cour, sa nation, moins mobiles et
-moins rusées que lui, ne voyaient pas que s'il était inconséquent, il
-gagnait à son inconséquence la Finlande et la Bessarabie, Alexandre,
-pour disposer de sa s&oelig;ur, avait besoin de quelques ménagements
-envers sa mère, et dès lors de quelques délais. Napoléon ne souffrant
-pas qu'on le fît attendre, abandonna brusquement cette négociation à
-peine commencée, et sans prendre la peine de se dégager, épousa une
-princesse autrichienne. L'Autriche s'était hâtée de la lui offrir,
-moins pour former des liens avec la France, que pour rompre les liens
-de la France avec la Russie, et il l'avait acceptée, parce qu'on lui
-avait fait attendre la princesse russe, parce que la princesse
-autrichienne était de plus noble extraction, parce qu'elle lui
-procurait un mariage comme les Bourbons en contractaient jadis. À
-partir de ce jour l'alliance avec la Russie, alliance fausse,
-mensongère, mais spécieuse, et par cela momentanément utile, <span class="pagenum"><a id="page876" name="page876"></a>(p. 876)</span>
-était brisée. Napoléon était seul dans le monde avec son orgueil et
-son armée, armée admirable mais éparpillée de Cadix à Kowno.</p>
-
-<p>Ainsi le résultat de ses vues pacifiques à la suite de Wagram était
-celui-ci: Réunion à l'Empire de la Hollande, des villes anséatiques,
-du duché d'Oldenbourg, de la Toscane, de Rome; captivité du Pape;
-rigueurs intolérables et infractions inexplicables dans l'exécution du
-blocus continental; prolongation indéfinie de la guerre d'Espagne;
-rupture de l'alliance russe, sans avoir acquis l'alliance de la cour
-d'Autriche, avec laquelle on avait contracté un mariage de vanité!</p>
-
-<p>Telle était la situation de Napoléon en 1811, après douze années d'un
-règne absolu, soit comme Premier Consul, soit comme Empereur. Il
-fallait une solution. Se lassant de la chercher dans la Péninsule,
-depuis que Masséna avait été arrêté devant les lignes de
-Torrès-Védras, Napoléon s'occupa de la trouver ailleurs. L'Autriche,
-la Prusse, profondément soumises en apparence, le c&oelig;ur ulcéré mais
-la tête basse, ne proféraient pas une parole qui ne fût une parole de
-déférence, et faisaient entendre tout au plus une prière si elles
-avaient quelque intérêt trop souffrant à défendre. La Russie, un peu
-moins humble, osait seule discuter avec le maître du continent, mais
-du ton le plus doux. On voyait qu'elle n'avait pas cessé de compter
-sur son éloignement géographique, bien qu'à Friedland elle eût senti
-qu'à la distance de la Seine au Niémen les coups de Napoléon étaient
-encore bien rudes. Elle se plaignait modérément de ce qu'on avait
-dépouillé <span class="pagenum"><a id="page877" name="page877"></a>(p. 877)</span> son parent le duc d'Oldenbourg. Elle demandait que
-par une convention secrète on la rassurât sur l'avenir réservé au
-grand-duché de Varsovie, que Napoléon avait agrandi après Wagram, et
-qui n'était rien, ou devait être la Pologne. Enfin, elle résistait à
-la nouvelle forme donnée au blocus continental. Elle disait que chacun
-devait être libre d'établir chez soi les lois commerciales qu'il
-jugeait les meilleures; qu'elle avait promis de fermer les rivages
-russes au commerce britannique, et qu'elle tenait parole; qu'il
-entrait sans doute quelques bâtiments anglais sous le pavillon
-américain, mais qu'ils étaient infiniment peu nombreux, et qu'elle ne
-pouvait l'empêcher sans révolter ses peuples. Tout cela, on s'en
-souvient, était dit avec une modération infinie, et appuyé de
-raisonnements très-solides. Quant à l'outrage fait à la princesse
-russe, la Russie se taisait, mais de manière à prouver qu'elle l'avait
-vivement senti.</p>
-
-<p>Ces objections indignèrent Napoléon. Lui avoir résisté, même sans
-bruit, même sans que le monde en sût rien, c'était à ses yeux avoir
-donné le signal de la révolte. De ce que quelqu'un, quelque part,
-opposait une objection à ses volontés arbitraires, il se tenait pour
-bravé. À la colère de l'orgueil se joignit chez lui un calcul. Achever
-la guerre d'Espagne en Espagne semblant difficile, et surtout long,
-les effets du blocus continental se faisant attendre, l'expédition de
-Boulogne étant depuis longtemps abandonnée, il crut qu'il fallait
-aller tout terminer sur les bords de la Dwina et du Dniéper. Il se
-figura que lorsque de Cadix à <span class="pagenum"><a id="page878" name="page878"></a>(p. 878)</span> Moscou il n'y aurait plus une
-ombre de résistance, et que la Russie serait réduite à l'état de la
-Prusse ou de l'Autriche, il aurait résolu la question européenne, que
-l'Angleterre à bout de constance se rendrait, que l'Empire français
-s'étendant de Rome à Amsterdam, d'Amsterdam à Lubeck, serait fondé,
-avec les royaumes d'Espagne, de Naples, d'Italie, de Westphalie, pour
-royaumes vassaux! Ainsi colère d'orgueil, calcul de finir au Nord ce
-qui ne finissait pas au Midi, telles furent les véritables et seules
-causes de la guerre de Russie.</p>
-
-<p>Cette funeste entreprise fut tentée avec des moyens formidables, et
-commença à Dresde par un spectacle inouï de puissance d'un côté, de
-dépendance de l'autre, donné par Napoléon et les souverains du
-continent pendant un mois tout entier. Ceux-ci, plus ulcérés et plus
-humbles que jamais, se présentèrent devant leur maître l'humilité sur
-le front, la haine dans le c&oelig;ur. Bien que Napoléon, loin d'avoir
-perdu de ses facultés comme capitaine, possédât au contraire ce que la
-plus grande expérience pouvait ajouter au plus grand génie, cependant
-l'art de la guerre lui-même avait perdu quelque chose sous l'influence
-de l'immensité et de la précipitation des entreprises. Dans tous les
-arts en effet, il arrive souvent qu'on fait mal en faisant trop. Les
-conceptions étaient plus vastes sans doute, l'exécution était moins
-parfaite. Dans la guerre de Russie notamment, le luxe introduit parmi
-nos généraux, les précautions imaginées contre un climat inconnu et
-redouté, avaient chargé l'armée d'équipages, embarrassants même à de
-faibles distances, <span class="pagenum"><a id="page879" name="page879"></a>(p. 879)</span> accablants à des distances considérables.
-De plus le désir de pousser au nombre, l'habitude de tout terminer par
-un habile maniement des masses, avaient fait négliger la qualité des
-troupes. Un seul corps était resté modèle, celui du maréchal Davout,
-et deux cent mille hommes comme les siens eussent gagné la cause que
-perdirent les six cent mille transportés au delà du Niémen. Mais,
-singulier exemple des progrès de la bassesse sous le despotisme! on en
-voulait presque au maréchal Davout d'être demeuré si sévère, si
-correct dans la tenue de ses troupes, au milieu de la corruption
-générale. Ainsi l'art, parvenu à sa perfection théorique dans les
-conceptions de Napoléon, s'était quelque peu corrompu dans la
-pratique. La campagne de 1812 présenta l'image d'une expédition à la
-manière de Xerxès. Huit jours s'étaient à peine écoulés depuis le
-passage du Niémen, que deux cent mille hommes avaient déjà quitté les
-drapeaux, et donnaient le spectacle déplorable et contagieux d'une
-dissolution d'armée. Peut-être en s'arrêtant Napoléon aurait-il
-resserré ses rangs, consolidé sa base d'opération, et réussi à porter
-un coup mortel au colosse russe. Mais en présence de l'Europe
-attentive, sourdement et profondément haineuse, désirant notre ruine,
-il fallait un de ces prodiges sous lesquels Napoléon l'avait
-accoutumée à fléchir, comme Austerlitz, Iéna, Friedland. Napoléon
-courut après ce prodige jusqu'aux bords de la Moskowa, y trouva un
-prodige en effet dans la journée du 7 septembre 1812, mais un prodige
-de carnage, et rien de décisif, alla chercher du décisif jusqu'à
-Moscou même, y trouva du <span class="pagenum"><a id="page880" name="page880"></a>(p. 880)</span> merveilleux, puis un sacrifice
-patriotique effroyable, l'incendie de Moscou, et resta ainsi tout un
-mois hésitant, incertain à l'extrémité du monde civilisé. Jamais
-assurément il ne montra plus de ténacité, d'esprit de combinaison, que
-dans les vingt et quelques jours passés et perdus à Moscou. Mais la
-constance épuisée de ses lieutenants manqua aux combinaisons par
-lesquelles il voulait sortir de l'abîme où il s'était jeté. Il fallut
-revenir. Le climat, la distance, agissant à la fois sur une armée
-accablée des fardeaux qu'elle portait avec elle, et qui comptait dans
-ses rangs trop d'étrangers, trop de jeunes gens, cette armée tomba en
-dissolution au milieu de l'immensité glacée de la Russie. Au début de
-la retraite Napoléon eut quelques jours de stupéfaction qui donnèrent
-à son caractère une apparence de défaillance, mais ce furent quelques
-jours perdus à contempler, à reconnaître son prodigieux changement de
-fortune. À la Bérézina son caractère reparut tout entier, et il ne
-faillit plus même à Waterloo. Ceux qui accusent ici le génie militaire
-de Napoléon commettent une erreur de jugement. Ce n'est pas au génie
-militaire de Napoléon qu'il faut s'en prendre, mais à cette volonté
-délirante, impatiente de tous les obstacles, qui des hommes voulant
-s'étendre à la nature, trouva dans la nature la résistance qu'elle ne
-trouvait plus dans les hommes, et succomba sous les éléments
-déchaînés. Ce n'est donc pas le militaire qui eut tort et fut puni par
-le résultat, c'est le despote à la façon des despotes d'Asie. Avec
-moins d'esprit qu'il n'en avait, et dans un autre siècle, Napoléon
-aurait peut-être comme <span class="pagenum"><a id="page881" name="page881"></a>(p. 881)</span> Xerxès fait fouetter la mer pour lui
-avoir désobéi. Pourtant on vit bien quelque chose qui rappelait cette
-extravagance, car pendant plusieurs mois ce fut un déchaînement inouï
-de ses écrivains contre le climat de la Russie, seule cause,
-affirmaient-ils, de tous nos malheurs. Ainsi la forme des choses
-change, mais la folie humaine persiste!</p>
-
-<p>Napoléon désertant son armée, disent ses détracteurs, la quittant sans
-pitié, dira l'impartiale histoire, afin d'aller en préparer une autre,
-traversa l'Allemagne en secret, l'Allemagne plus stupéfaite que lui,
-et ayant besoin elle aussi de se reconnaître pour croire à son
-changement de fortune. Il eut le temps d'échapper et de ressaisir à
-Paris les rênes de l'Empire. La France consternée lui fournit avec un
-empressement où il n'entrait aucune indulgence pour ses erreurs, de
-quoi venger et relever nos armes. Il employa ces dernières ressources
-avec un génie militaire éprouvé et agrandi par le malheur. L'Allemagne
-soulevée avait tendu les mains à la Russie, et à l'union de l'Europe
-contre nous il ne manquait que l'Autriche. De la conduite qu'on
-tiendrait envers cette puissance allait dépendre le salut ou la ruine
-de la France. L'Autriche prit tout à coup une attitude aussi honorable
-qu'habile, à laquelle on n'avait pas même droit de s'attendre, et
-qu'on dut uniquement au ministre négociateur du mariage de
-Marie-Louise, lequel cherchait à ménager convenablement la transition
-de l'alliance à la guerre. Entre les peuples de l'Europe voulant que
-tous les opprimés s'unissent contre le commun oppresseur, et la France
-invoquant les liens du sang, l'Autriche se posa hardiment et <span class="pagenum"><a id="page882" name="page882"></a>(p. 882)</span>
-franchement en arbitre. Elle demandait certes bien peu de chose, elle
-demandait qu'on renonçât à cette Allemagne française qualifiée de
-Confédération du Rhin, qu'on rendît à l'Allemagne ses ports
-indispensables, Lubeck, Hambourg, Brême, qu'on lui rendît à elle-même
-Trieste, qu'enfin on renonçât à cette fausse Pologne appelée
-grand-duché de Varsovie. À ce prix elle nous laissait la Westphalie,
-la Lombardie et Naples à titre de royaumes vassaux, la Hollande, le
-Piémont, la Toscane, les États romains constitués en départements
-français, et ne parlait pas de l'Espagne. Elle nous concédait donc
-deux fois plus que nous ne devions désirer, et deux fois plus que le
-fils de Napoléon n'aurait pu garder. Napoléon ne voulant pas croire
-que l'Autriche osât sérieusement se constituer arbitre entre lui et
-l'Europe, se flattant, depuis que la guerre s'était rapprochée du
-Rhin, de la soutenir victorieusement, se hâta pendant qu'on négociait
-de gagner deux batailles, celles de Lutzen et de Bautzen, où, sans
-cavalerie et avec une infanterie composée d'enfants, il battit les
-meilleures troupes de l'Europe; puis traitant l'Autriche en
-subalterne, ne tenant aucun compte de ses avis, même de ses prières,
-convaincu qu'il referait sa grandeur sans elle, malgré elle, il rompit
-l'armistice de Dresde, et recommença cette funeste lutte avec l'Europe
-entière, qu'il ouvrit par une des plus belles victoires de son règne,
-celle de Dresde, lutte dont il serait peut-être sorti victorieux s'il
-se fût borné à défendre la ligne de l'Elbe de K&oelig;nigstein à
-Magdebourg. Mais dans la téméraire espérance de refaire d'un seul
-coup et tout entière <span class="pagenum"><a id="page883" name="page883"></a>(p. 883)</span> son ancienne grandeur, il voulut étendre
-sa gauche jusqu'à Berlin, sa droite jusqu'aux environs de Breslau,
-afin d'intercepter les secours qu'on aurait pu envoyer de Prague à
-Berlin, et tandis que de sa personne il restait victorieux sur l'Elbe,
-il fut vaincu dans la personne de ses lieutenants, tant sur la route
-de Breslau que sur celle de Berlin, fut alors obligé de se concentrer,
-se concentra trop tard, perdit la ligne de l'Elbe, essaya de la
-reconquérir à Leipzig, et là, dans la plus grande action guerrière des
-siècles, lutta trois jours consécutifs sans perdre son champ de
-bataille. Mais réduit à battre en retraite, il fut atteint par un
-accident funeste, l'explosion du pont de Leipzig, accident fortuit en
-apparence, en réalité inévitable, car il résultait des proportions
-exorbitantes que Napoléon avait données à toutes choses. Il y perdit
-une partie de son armée, et ce déplorable accident lui valut, de la
-Saale au Rhin, une seconde retraite, moins longue mais presque aussi
-triste que celle de Russie. Le typhus acheva sur le Rhin cette armée
-que la France lui avait fournie pour réparer le désastre de 1812.</p>
-
-<p>Une fois sur le Rhin, l'Autriche persistant dans sa prudence, fit
-offrir à Napoléon la paix aux conditions du traité de Lunéville,
-c'est-à-dire la France avec ses frontières naturelles. Il ne la refusa
-point, mais il exprima son acceptation avec une ambiguïté de langage
-qui tenait à la fois à l'orgueil et à la crainte de s'affaiblir par
-trop d'empressement à traiter: nouvelle faute qui, cette fois, était
-la suite presque inévitable des fautes antérieures. Mais l'Europe,
-qui avait tremblé à l'idée d'envahir la France, <span class="pagenum"><a id="page884" name="page884"></a>(p. 884)</span> apprit
-bientôt en approchant combien Napoléon s'était aliéné les esprits;
-elle profita dès lors de l'ambiguïté de l'acceptation pour retirer ses
-offres, et marcha droit sur Paris. Napoléon, qui croyait avoir le
-temps de réunir des forces suffisantes, et se regardait comme
-invincible en deçà du Rhin, n'eut que les tristes restes de Leipzig
-pour tenir tête à l'Europe, c'est-à-dire 60 à 70 mille hommes, les uns
-épuisés, les autres enfants, contre 300 mille soldats aguerris. En ce
-moment on lui proposa encore la paix, mais avec la France de 1790.
-Ayant pour la première fois raison contre ses conseillers, au lieu du
-fol orgueil d'un conquérant asiatique déployant le noble orgueil du
-citoyen, comprenant que la France de 1790 serait mieux placée dans les
-mains des Bourbons que dans les siennes, il refusa les conditions de
-Châtillon, et n'ayant que des débris lutta jusqu'au dernier jour avec
-une énergie indomptable.</p>
-
-<p>L'histoire, on peut le dire, ne présente pas deux fois le spectacle
-extraordinaire qu'il offrit pendant ces deux mois de février et mars
-1814. En effet ses lieutenants assaillis par toutes les frontières se
-retirent en désordre, et arrivent à Châlons consternés. Il accourt,
-seul, sans autre renfort que lui-même, les rassure, les ranime, rend
-la confiance à ses soldats démoralisés, se précipite au-devant de
-l'invasion à Brienne, à la Rothière, s'y bat dans la proportion d'un
-contre quatre, et même contre cinq, étonne l'ennemi par la violence de
-ses coups, parvient ainsi à l'arrêter, profite alors de quelques jours
-de répit, conquis à la pointe de l'épée, pour munir de forces
-indispensables la Marne, l'Aube, la Seine, l'Yonne, <span class="pagenum"><a id="page885" name="page885"></a>(p. 885)</span> conserve
-au centre une force suffisante pour courir au point le plus menacé, et
-là, comme le tigre à l'affût, attend une chance qu'il a entrevue dans
-les profondeurs de son génie, c'est que l'ennemi se divise entre les
-rivières qui coulent vers Paris. Cette prévision se trouvant
-justifiée, il court à Blucher séparé de Schwarzenberg, l'accable en
-quatre jours, revient ensuite sur Schwarzenberg séparé de Blucher, le
-met en fuite, le ramène des portes de Paris à celles de Troyes, voit
-alors l'ennemi lui offrir une dernière fois la paix, c'est-à-dire la
-couronne, refuse l'offre parce qu'elle ne comprend pas les limites
-naturelles, court de nouveau sur Blucher, l'enferme entre la Marne et
-l'Aisne, va le détruire pour jamais, et relever miraculeusement sa
-fortune, quand Soissons ouvre ses portes! Nullement troublé par ce
-changement soudain de fortune, il lutte à Craonne, à Laon, avec une
-ténacité indomptable, est près de ressaisir la victoire que Marmont
-lui fait perdre par une faute, se retire à demi vaincu sans être
-ébranlé, ne désespère pas encore, bien que la man&oelig;uvre de courir de
-Blucher à Schwarzenberg ne soit plus possible, parce qu'elle est trop
-prévue, parce qu'il n'a pas vaincu Blucher, parce qu'enfin on est trop
-près les uns des autres! Toujours inépuisable en ressources, il
-imagine alors de se porter sur les places pour y rallier les garnisons
-et s'établir sur les derrières de l'ennemi avec cent mille hommes.
-Avant d'exécuter cette marche audacieuse, il donne à Arcis-sur-Aube un
-coup dans le flanc de Schwarzenberg afin de l'attirer à lui, court
-ensuite vers Nancy, lorsque l'ennemi se décidant à marcher sur Paris,
-<span class="pagenum"><a id="page886" name="page886"></a>(p. 886)</span> parvient à en forcer les portes. Napoléon y revient en toute
-hâte, trouve l'ennemi dispersé sur les deux rives de la Seine,
-s'apprête à l'accabler, quand ses lieutenants lui arrachent son épée,
-le punissant ainsi trop tard d'en avoir abusé, et lui, l'homme des
-guerres heureuses, termine sa carrière après avoir déployé toutes les
-ressources du caractère et du génie dans une guerre désespérée, où il
-ajoute à l'éclat, à l'audace, à la fécondité de ses premières
-campagnes, une qualité qu'il lui restait à déployer, et qu'il déploie
-jusqu'au prodige, la constance inébranlable dans le malheur!</p>
-
-<p>Telle fut la carrière de Napoléon de son commencement à sa fin. Nous
-l'avons résumée en quelques pages pour la mieux faire saisir; résumons
-ce résumé pour en tirer les leçons profondes qu'il contient.</p>
-
-<p>Au milieu de la France épuisée de sang, révoltée du spectacle auquel
-elle avait assisté pendant dix années, le général Bonaparte s'empara
-de la dictature au 18 brumaire, et ce ne fut là, quoi qu'on en dise,
-ni une faute ni un attentat. La dictature n'était pas alors une
-invention de la servilité, mais une nécessité sociale. La liberté,
-pour qu'elle soit possible, exige que, gouvernements, partis,
-individus, se laissent tout dire avec une patience inaltérable. C'est
-à peine s'ils en sont capables lorsque n'ayant rien de sérieux à se
-reprocher, ils n'ont à s'adresser que des calomnies. Mais lorsque les
-hommes du temps pouvaient justement s'accuser d'avoir tué, spolié,
-trahi, pactisé avec l'ennemi extérieur, les imaginer en face les uns
-des autres, discutant paisiblement les affaires publiques, est une
-pure illusion. Ce n'est <span class="pagenum"><a id="page887" name="page887"></a>(p. 887)</span> donc pas d'avoir pris la dictature
-qu'il faut demander compte au général Bonaparte, mais d'en avoir usé
-comme il le fit de 1800 à 1814.</p>
-
-<p>Lorsqu'en présence des affreux désordres d'une longue révolution, son
-génie, sensé autant qu'il était grand, s'appliquait à réparer les
-fautes d'autrui, il ne laissa rien à désirer. Il avait trouvé les
-Français acharnés les uns contre les autres, et il pacifia la Vendée,
-rappela les émigrés, leur rendit même une partie de leurs biens. Il
-avait trouvé le schisme établi et troublant toutes les âmes: il n'eut
-pas la prétention de le faire cesser avec son épée, il s'adressa
-respectueusement au chef spirituel de l'univers catholique qu'il avait
-rétabli sur son trône, le remplit de sa raison, l'amena à reconnaître
-les légitimes résultats de la Révolution française, obtint de lui
-notamment la consécration de la vente des biens d'Église, la
-déposition de l'ancien clergé et l'institution d'un clergé orthodoxe
-et nouveau, l'absolution des prêtres assermentés ou sortis des ordres,
-et, après une négociation de près d'une année, chef-d'&oelig;uvre
-d'adresse autant que de patience, composa de tous les rapports de
-l'État avec l'Église une admirable constitution, la seule de nos
-constitutions qui ait duré, le Concordat. La Révolution avait commencé
-nos lois civiles sous l'inspiration des passions les plus folles; il
-les reprit et les acheva sous l'inspiration du bon sens et de
-l'expérience des siècles. Il rétablit les impôts nécessaires, abolis
-par les complaisants de la multitude, organisa une comptabilité
-infaillible, créa une administration active, forte et probe. Au
-dehors fier, résolu, mais <span class="pagenum"><a id="page888" name="page888"></a>(p. 888)</span> contenu, il sut se servir de la
-force en y joignant la persuasion. En Suisse, il opéra une seconde
-pacification de la Vendée, au moyen de l'acte de médiation, qui en
-changeant de nom, est resté la constitution définitive de la Suisse.
-Il reconstitua l'Allemagne bouleversée par la guerre en indemnisant
-les princes dépossédés avec les biens d'Église, et en rétablissant
-entre les confédérés un juste équilibre. Tenant ainsi d'une main
-équitable et ferme la balance des intérêts allemands, et la faisant
-légèrement pencher vers la Prusse sans révolter l'Autriche, il prépara
-l'alliance prussienne, seule possible alors, et en même temps
-suffisante. Après avoir ainsi au dedans comme au dehors opéré le bien
-praticable et désirable, admiré du monde, adoré de la France, il ne
-lui restait qu'à s'endormir au sein de cette gloire si pure, et à
-permettre au monde fatigué de s'endormir avec lui.</p>
-
-<p>Vain rêve! cet homme qui avait si bien jugé, si bien réprimé les
-passions d'autrui, ne sut pas se contenir dès qu'on eut blessé les
-siennes. Des émigrés réfugiés à Londres l'insultèrent: l'Angleterre
-les laissa dire parce que d'après ses lois elle ne pouvait les en
-empêcher, et de plus elle les écouta parce qu'ils flattaient sa
-jalousie. Quel miracle qu'il en fût ainsi, et quelle raison de s'en
-étonner, de s'en irriter surtout! Mais ce héros, ce sage, que le monde
-admirait, ne se possédait déjà plus. Il demanda vengeance, et ne
-l'obtenant pas au gré de sa colère, il outragea l'ambassadeur de la
-Grande-Bretagne. Tandis qu'il n'aurait fallu que patienter quelques
-jours pour que l'Angleterre évacuât Malte, <span class="pagenum"><a id="page889" name="page889"></a>(p. 889)</span> il rompit la paix
-d'Amiens, et mit ainsi Malte pour jamais dans les mains britanniques.
-Les émigrés qui l'avaient injurié conspirèrent contre sa vie, ayant
-malheureusement des princes pour confidents ou pour complices. Dans
-l'impuissance d'atteindre les uns et les autres, il alla sur le
-territoire neutre saisir un prince qui peut-être n'ignorait pas ces
-complots, mais qui n'y avait point trempé, et il le fit fusiller
-impitoyablement. L'Europe révoltée de cette violation de territoire
-réclama; il insulta l'Europe. Hélas! dans son âme bouleversée les
-passions avaient vaincu la raison, et les révolutions de cette âme
-puissante devenant celles du monde, la politique forte et contenue du
-Consulat fit place à la politique aveugle et désordonnée de l'Empire.
-Ce fut la première des grandes fautes du Premier Consul, et la plus
-décisive, car elle devint la source de toutes les autres.</p>
-
-<p>Aux prises avec la Grande-Bretagne, le Premier Consul voulut la saisir
-corps à corps en traversant le détroit. Mais pour passer la mer avec
-sécurité il aurait fallu apaiser le continent, et il prit Gênes! Alors
-le continent éclata, et la guerre de maritime devint continentale, ce
-qui n'était pas à regretter, car on lui fournit ainsi l'occasion de
-battre l'Angleterre dans la personne de ses alliés, et de résoudre la
-question sur terre au lieu de la résoudre sur mer. Après avoir écrasé
-l'Autriche à Ulm et à Austerlitz, il renvoya chez elle la Russie
-battue et confuse, et couvrit de ridicule la Prusse accourue pour lui
-faire la loi. C'était le cas de revenir à la raison, et de se
-replacer dans la paix <span class="pagenum"><a id="page890" name="page890"></a>(p. 890)</span> de Lunéville et d'Amiens consolidée et
-agrandie. En ne faisant subir à l'Autriche que les pertes inévitables,
-en la dédommageant même au besoin; en consolant la Prusse de
-l'embarras de sa position par des égards, par des dons qui ne la
-couvrissent pas de honte, en ne demandant rien à la Russie que de se
-tenir hors d'une querelle qui lui était étrangère, Napoléon aurait
-isolé l'Angleterre, l'aurait contrainte de traiter aux conditions
-qu'il voulait, et il serait rentré dans la politique consulaire avec
-son titre impérial universellement reconnu, avec quelques acquisitions
-de plus, inutiles sans doute, mais brillantes. Malheureusement au lieu
-de faire de ses triomphes d'Ulm et d'Austerlitz ce qu'ils étaient, ce
-qu'ils devaient être, le moyen de vaincre l'Angleterre par terre, il y
-chercha l'occasion de la monarchie universelle. Ce fut la seconde de
-ses grandes fautes et celle qui définitivement devait l'engager dans
-la voie de la politique follement conquérante. Alors on le vit coup
-sur coup prendre Naples pour son frère Joseph, la Lombardie pour son
-fils adoptif Eugène, la Hollande pour son frère Louis, destinés tous
-les trois à devenir rois vassaux du grand empire d'Occident, briser
-l'Allemagne qu'il avait reconstituée et qui était l'un de ses plus
-glorieux ouvrages, créer une Allemagne française sous le titre de
-Confédération du Rhin, une Allemagne dont la Prusse et l'Autriche
-étaient exclues, mettre la couronne des Césars sur sa tête, humilier
-la Prusse par le don du Hanovre! et cependant, il était si puissant à
-cette époque, qu'il n'avait pas encore rendu la paix impossible par
-ces excès, tant on la désirait <span class="pagenum"><a id="page891" name="page891"></a>(p. 891)</span> avec lui pour ainsi dire à
-tout prix. La Russie lui avait envoyé M. d'Oubril, l'Angleterre lord
-Lauderdale, et elles ne demandaient d'autre satisfaction, après tant
-d'entreprises exorbitantes, que la Sicile pour la maison de Bourbon,
-la Sardaigne pour la maison de Savoie. Napoléon voulant traiter
-séparément avec l'une et avec l'autre, pour les mieux plier à ses
-volontés, manqua la paix avec toutes deux, la paix qui eût été la
-consécration de tout ce qu'il avait osé, refusa une simple explication
-à la Prusse, au sujet de la restitution du Hanovre à Georges III, et
-se retrouva rejeté dès lors dans la guerre universelle. Mais il avait
-les premiers soldats du monde, et il était le premier capitaine des
-temps modernes, peut-être même de tous les temps. On le vit en
-quelques mois anéantir l'armée prussienne à Iéna, et achever la
-destruction de l'armée russe à Friedland. À partir de ce jour, l'envie
-n'avait plus une seule piqûre à faire à son orgueil: elle ne pouvait
-plus lui opposer ni l'armée du grand Frédéric, évanouie en une
-journée, ni les distances qui devaient rendre la Russie invincible.
-C'était le cas, bien plus encore qu'après Austerlitz, de rentrer dans
-la vraie politique, de se servir de sa puissance sur le continent pour
-priver à jamais l'Angleterre d'alliés, en gratifiant par exemple
-l'Autriche des provinces danubiennes, en faisant de ce don à
-l'Autriche la seule punition de la Russie, en relevant la Prusse
-abattue, en lui rendant tout ce qu'elle avait perdu par son
-imprudence, en la comblant ainsi de surprise, de joie, de
-reconnaissance; et certes avec l'Autriche consolée, avec la Prusse
-<span class="pagenum"><a id="page892" name="page892"></a>(p. 892)</span> à jamais rattachée à la France, avec la Russie deux fois
-punie de son intervention imprudente, l'Angleterre isolée pour
-toujours eût rendu les armes, et l'Empire gigantesque déjà imaginé par
-Napoléon eût été consacré. Mais la cause qui l'avait fait sortir de la
-politique modérée de 1803, qui l'avait empêché d'y rentrer après
-Austerlitz, subsistait, et enivré d'orgueil, cherchant à systématiser
-ses fautes pour les excuser à ses propres yeux, supprimant de sa
-pensée, comme s'ils n'existaient pas, la plupart des États de
-l'Europe, il ne voulut plus voir que deux grands Empires, celui
-d'Occident et celui d'Orient, s'appuyant l'un sur l'autre, et, forts
-de cet appui, se permettant tous les excès de pouvoir sur le monde
-esclave. Ce fut la troisième des grandes fautes de Napoléon, car cette
-alliance russe, unique fondement désormais de sa politique, ne pouvait
-être qu'un mensonge ou un attentat contre l'Europe, un mensonge s'il
-voulait tout se permettre de son côté sans rien permettre à la Russie,
-un attentat contre l'Europe s'il ouvrait à son alliée la route de
-Constantinople. Hélas! emporté par le torrent de la conquête, il
-allait si vite, et réfléchissait si peu, qu'il ne s'était pas dit
-jusqu'où il laisserait la Russie s'avancer sur la route de
-Constantinople, et ce qu'il ferait de ce grand-duché de Varsovie, qui
-n'était rien s'il n'était la Pologne! Ce qu'il s'était dit, c'est
-qu'avec la complaisance de la Russie il résoudrait la question
-d'Espagne, et c'était désormais sa pensée dominante. L'Espagne restée
-aux Bourbons manquait seule à son vaste Empire, et il était pressé
-d'en faire l'un des royaumes vassaux de l'Occident. <span class="pagenum"><a id="page893" name="page893"></a>(p. 893)</span>
-L'Espagne soumise, honteuse de son état, lui demandant une politique,
-un gouvernement, une épouse, eût peut-être été amenée à lui demander
-un roi, à condition qu'il sût attendre. Mais il était devenu incapable
-de patience comme de modération, et il avait imaginé de faire fuir les
-Bourbons d'Aranjuez, pour les arrêter à Cadix. Le peuple espagnol
-s'étant opposé à leur fuite, il les avait attirés à Bayonne, avait
-précipité le père et le fils l'un sur l'autre, s'était autorisé de
-leurs divisions pour déclarer l'un incapable, l'autre indigne, et
-avait terminé cette sombre comédie par une usurpation qui révolta
-l'Europe, souleva l'Espagne, et fit de celle-ci une immense Vendée, au
-sein de laquelle un peuple neuf comme les Espagnols, un peuple
-opiniâtre comme les Anglais, nous suscitèrent une guerre sans fin!
-Cette faute fut la quatrième du règne impérial, et la plus grande
-assurément après celle d'être sorti de la politique modérée de 1803,
-car elle entraîna la ruine de l'armée française, seul appui de la
-dynastie des Bonaparte, depuis que Napoléon avait fait de son règne le
-règne de la force.</p>
-
-<p>Baylen, nom funeste, Baylen fut la première punition de l'attentat de
-Bayonne. À l'aspect de paysans révoltés tenant tête à nos soldats et
-les forçant à capituler, on vit l'Europe abattue reprendre courage, et
-l'Autriche impatiente donner en 1809 le signal de la révolte générale.
-Napoléon privé de ses meilleurs soldats employés en Espagne, courut
-sur l'Autriche avec des conscrits, accomplit des prodiges à
-Ratisbonne, s'exposa à un grand danger à Essling par excès de
-précipitation, opéra de <span class="pagenum"><a id="page894" name="page894"></a>(p. 894)</span> nouveaux prodiges à Wagram, et fit
-tomber ainsi cette première révolte européenne dont l'Autriche avait
-prématurément donné le signal.</p>
-
-<p>Pourtant la terre avait tremblé sous les pieds de Napoléon, et
-quelques lumières avaient pénétré dans sa tête enivrée. Il avait senti
-le besoin d'apaiser l'Europe, et avait formé le projet d'évacuer
-l'Allemagne, d'appliquer le blocus continental avec persévérance, de
-terminer la guerre d'Espagne en s'occupant exclusivement de cette
-guerre, de réduire par ce double moyen l'Angleterre à la paix, de se
-reposer alors, de laisser reposer le monde, et de se marier pour
-donner un héritier à la monarchie universelle.</p>
-
-<p>Avec ces vues pacifiques, Napoléon, en quinze mois, avait réuni à
-l'Empire, la Hollande, Brême, Hambourg, Lubeck, Oldenbourg, la
-Toscane, Rome, avait fait enlever le Pape, défendu aux commerçants du
-continent de communiquer avec les Anglais, tout en accordant aux
-commerçants français la faculté d'aller à Londres et d'en revenir au
-moyen des licences, épousé enfin une archiduchesse autrichienne, sans
-daigner se dégager avec la s&oelig;ur d'Alexandre, parce qu'on la lui
-avait fait attendre, et terminé ainsi ce mensonge de l'alliance russe,
-qui avait valu à la Russie la Finlande, la Bessarabie, et à nous la
-faculté de nous perdre en Espagne!</p>
-
-<p>Néanmoins le continent, quoique plein de haine, se soumettait sous
-l'impression de la bataille de Wagram. La Russie seule avait présenté
-quelques observations sur le territoire d'Oldenbourg enlevé à un
-prince de sa famille, sur la manière d'entendre le <span class="pagenum"><a id="page895" name="page895"></a>(p. 895)</span> blocus
-continental, sur le grand-duché de Varsovie successivement augmenté
-jusqu'à devenir bientôt une Pologne. Là-dessus Napoléon trouvant trop
-longue la guerre d'Espagne, trop long le blocus continental, voulut
-s'enfoncer en Russie, s'imaginant que lorsqu'il aurait puni à cette
-distance une puissance qui avait osé élever la voix, il aurait terminé
-la terrible lutte entreprise avec le monde civilisé. Ce fut la
-cinquième de ses grandes fautes, et nous ne saurions dire à quel degré
-elle est plus ou moins grande que les précédentes, car on est
-embarrassé de prononcer entre elles, et de décider quelle est la plus
-grave, d'avoir rompu hors de propos la paix d'Amiens, d'avoir rêvé la
-monarchie universelle après Austerlitz, d'avoir après Friedland fondé
-sa politique sur l'alliance inexpliquée de la Russie, de s'être engagé
-en Espagne, ou d'être allé se précipiter sur la route de Moscou. Quoi
-qu'il en soit, il se fit suivre de six cent mille soldats, et
-entreprit cette fois de lutter contre les hommes et contre la nature.
-Mais la nature se défend mieux que les hommes, et elle résista en
-opposant tour à tour au vainqueur des Alpes la distance, les chaleurs,
-le froid, la disette. Et pourtant elle-même aurait pu être vaincue
-avec le temps! Mais du temps, Napoléon n'en avait pas. Le monde
-sourdement conjuré ne lui en laissait point, et il fallait qu'il fût
-vainqueur en une campagne. Il succomba alors dans une catastrophe qui
-sera la plus tragique des siècles.</p>
-
-<p>La France désolée lui donna généreusement de quoi refaire sa grandeur
-et la nôtre, et il était près de la refaire après Lutzen et Bautzen,
-au delà même <span class="pagenum"><a id="page896" name="page896"></a>(p. 896)</span> de ce qui était désirable, lorsque le fol espoir
-de la refaire tout entière et d'un seul coup lui fit commettre la
-sixième de ses grandes fautes, et la dernière parce qu'elle consomma
-sa ruine, celle de refuser les conditions de Prague, et d'étendre le
-rayon de ses opérations de Dresde à Berlin, tandis qu'en concentrant
-ses forces derrière l'Elbe il aurait pu se rendre inexpugnable.
-Contraint d'abandonner l'Allemagne, il reçut une dernière offre, celle
-de la frontière du Rhin, à quoi il eut le tort de faire une réponse
-ambiguë, par crainte de se montrer trop pressé de traiter, et tandis
-qu'il perdait un mois à s'expliquer, l'Europe usant de ce mois pour
-s'éclairer sur la situation de la France, retira son offre, et passa
-le Rhin. Napoléon alors employant à résister à des conditions
-humiliantes les talents, le caractère qu'il avait employés à se
-perdre, finit en grand homme un règne commencé en grand homme, mais
-vicié à son milieu par une ambition à la façon des conquérants d'Asie,
-règne étrange duquel on peut dire qu'il n'y a rien de plus parfait que
-le début, de plus extravagant que le milieu, de plus héroïque que la
-fin.</p>
-
-<p>Ainsi cet homme grand et fatal, après avoir atteint la perfection
-pendant le Consulat, sort de la politique forte et modérée de 1803 à
-la première blessure faite à son orgueil, veut se jeter sur
-l'Angleterre, en est détourné par le continent qu'il a lui-même
-provoqué, le châtie cruellement, pourrait alors par un effort de
-générosité et de sagesse rentrer dans la vraie politique, une première
-fois à Austerlitz, une seconde fois à Friedland, mais tout-puissant
-<span class="pagenum"><a id="page897" name="page897"></a>(p. 897)</span> sur le monde, profondément faible sur lui-même, il se lance
-dans le champ des chimères, rêve un vaste empire d'Occident qui doit
-embrasser l'Europe civilisée depuis la Pologne jusqu'à l'Espagne, pour
-s'aider à réaliser son rêve, flatte le rêve russe, reçoit cependant à
-Essling, à Wagram, un premier avertissement de l'Europe exaspérée,
-songe à en profiter, pourrait, avec de la modération, de la patience,
-consolider peut-être son chimérique empire, mais, incapable de
-patience autant que de modération, veut précipiter ce résultat, court
-en Russie, ne précipite que sa propre fin; pourrait, après Lutzen et
-Bautzen, sauver de sa grandeur plus qu'il n'est désirable d'en sauver,
-et pour n'avoir pas accepté à Prague cette transaction avec la
-fortune, tombe pour ne plus se relever! Tel est le règne en quelques
-mots.</p>
-
-<p>Si, pour trouver le vrai sens de ce spectacle extraordinaire, nous
-reculons d'un pas en arrière, comme on fait devant un objet trop grand
-pour être jugé de près, si nous remontons à la Révolution française
-elle-même, alors tout s'explique, et nous voyons que c'est une des
-phases de cette immense révolution, phase tragique et prodigieuse
-comme les autres, et nous le reconnaissons à ce caractère essentiel du
-règne impérial: l'intempérance. De 1789 à 1800, nous assistons au
-premier emportement de la Révolution française; de 1800 à 1814, nous
-assistons à sa réaction sur elle-même, réaction dont l'Empire est la
-souveraine expression, et dans l'un comme dans l'autre le délire des
-passions est le trait essentiel. La Révolution française se lance
-dans le <span class="pagenum"><a id="page898" name="page898"></a>(p. 898)</span> champ des réformes sociales avec le c&oelig;ur plein de
-sentiments généreux, avec l'esprit plein d'idées grandes et fécondes,
-elle rencontre des obstacles, s'en étonne, s'en irrite, comme si le
-char de l'humanité en roulant sur cette terre ne devait pas y trouver
-de frottement, s'emporte, devient ivre et furieuse, verse en abondance
-le sang humain sur l'échafaud, révolte le monde, est elle-même
-révoltée de ses propres excès, et de ce sentiment naît un homme, grand
-comme elle, comme elle voulant le bien, le voulant ardemment,
-précipitamment, par tous les moyens, et le bien alors c'est de la
-faire reculer elle-même, de lui infliger démentis sur démentis, leçons
-sur leçons. Ah! quand il ne faut que donner des leçons à la Révolution
-française, Napoléon les lui donne admirables! Il condamne le régicide,
-la guerre civile, le schisme, la captivité du Pape, la république
-universelle, la fureur de la guerre, et rappelle les émigrés, remet le
-Pape à Rome, conclut le Concordat, accorde à l'Europe la paix de
-Lunéville et d'Amiens. Mais le monde n'est qu'obstacles, dans quelque
-sens qu'on marche, en avant ou en arrière. Au premier tort de ses
-adversaires, digne fils de sa mère, intempérant comme elle,
-n'admettant ni une résistance ni un délai, le sage Consul s'emporte,
-commet le régicide à Vincennes, rouvre le schisme, détient le Pape à
-Fontainebleau, retombe dans la guerre, cette fois générale et
-continue, à la république universelle substitue la monarchie
-universelle, et, phénomène de passion inouï, de même que la Révolution
-dont il n'est que le continuateur, le représentant, ou le fils, comme
-<span class="pagenum"><a id="page899" name="page899"></a>(p. 899)</span> on voudra l'appeler, laisse après lui d'immenses calamités,
-de grands principes et une gloire éblouissante. Les calamités et la
-gloire sont pour la France, les principes pour le monde entier!</p>
-
-<p>Si, après l'étonnement, l'admiration, l'effroi, qu'on éprouve devant
-ce spectacle, on veut en tirer une leçon profonde, une leçon à ne
-jamais oublier, il faut se dire, que, fût-on la plus belle, la plus
-généreuse des révolutions, fût-on le plus grand des hommes, se
-contenir est le premier devoir. Leçon banale, dira-t-on! oui, banale
-dans son énoncé, mais toujours neuve, à voir comment en profitent les
-générations en se succédant; leçon qu'il faut répéter sans cesse, et
-qui est, à elle seule, le résumé de la sagesse privée ou publique. En
-effet, l'élan ne manque jamais ni aux individus ni aux nations,
-surtout aux grandes nations et aux grands individus. Ce qui leur
-manque, c'est la retenue, la raison, le gouvernement d'eux-mêmes. Pour
-les hommes, privés ou publics, ordinaires ou extraordinaires, pour les
-nations, pour les révolutions surtout, qui ne sont le plus souvent
-qu'un élan irréfléchi vers le bien, se contenir est le secret pour
-être honnête, pour être habile, pour être heureux, pour réussir en un
-mot. Si on ne sait se contenir, c'est-à-dire se gouverner, on perd la
-cause que dans l'excès de son amour on a voulu faire triompher par la
-violence ou la précipitation! Ayons toujours trois exemples mémorables
-sous les yeux: la Convention a perdu la liberté, Napoléon la grandeur
-française, la maison de Bourbon la légitimité, c'est-à-dire ce qu'ils
-étaient spécialement chargés de faire <span class="pagenum"><a id="page900" name="page900"></a>(p. 900)</span> triompher! Mais nous
-disons trop quand nous disons perdu, car les nobles choses ne sont
-jamais perdues en ce monde, elles ne sont que compromises.</p>
-
-<p>Après avoir jugé le règne de Napoléon, il resterait à juger l'homme
-lui-même, comme militaire, politique, administrateur, législateur,
-penseur, écrivain, et à lui assigner sa place dans cette glorieuse
-famille où l'on compte Alexandre, Annibal, César, Charlemagne,
-Frédéric le Grand. Mais pour que le jugement fût complet, il faudrait
-que la carrière de l'homme fût terminée. Or elle ne l'est pas à l'île
-d'Elbe. La Providence réservait encore à Napoléon deux épreuves: elle
-devait le remettre en présence des puissances de l'Europe occupées à
-se partager nos dépouilles, et troublées dans ce partage par son
-retour de l'île d'Elbe; elle devait surtout le placer un moment en
-présence de la liberté renaissante. C'est le spectacle donné en 1815,
-pendant la période dite des <cite>Cent Jours</cite>, spectacle triste et
-tragique, qui nous reste à retracer. Après quoi nous pourrons juger
-l'homme tout entier, et après avoir jugé l'homme impartialement, notre
-tâche sera finie, et nous laisserons la postérité juger notre jugement
-lui-même, si elle daigne s'en occuper pour le réviser ou le confirmer.</p>
-
-<p class="p2 center">FIN DU LIVRE CINQUANTE-TROISIÈME ET DU TOME DIX-SEPTIÈME.</p>
-</div>
-
-<div class="chapter">
-<h2><span class="pagenum"><a id="page901" name="page901"></a>(p. 901)</span> NOTE SUR LE MARIAGE DU PRINCE JÉRÔME BONAPARTE<br />
-<span class="smaller">(VOIR TOME VIII, PAGE 28.)</span></h2>
-
-
-<p>M. Jérôme-Napoléon Bonaparte, citoyen français, résidant aux
-États-Unis, à Baltimore, a fait aux éditeurs, à la date du 7 mai 1859,
-sommation d'insérer dans ce nouveau volume la note suivante, qu'ils
-croient de leur devoir d'insérer, n'étant pas juges d'une question
-d'état que les tribunaux seuls peuvent décider.</p>
-
-<div class="quote">
- <p>«C'est le 24 décembre 1803 que M. Jérôme Bonaparte, alors simple
- officier de marine au service de la République française, épousa
- mademoiselle Élisabeth Paterson, fille d'un honorable citoyen des
- États-Unis; ce mariage fut célébré à Baltimore par l'évêque de
- Baltimore, suivant le rite de la sainte Église catholique, et
- l'acte de célébration fut inscrit le même jour sur le registre
- des mariages de la cathédrale de la ville de Baltimore.</p>
-
- <p>»M. Jérôme Bonaparte, alors âgé de dix-neuf ans, avait dépassé
- l'âge requis par la loi française pour contracter un mariage
- valable. (Art. 144 du Code civil.)</p>
-
- <p>»Ce mariage n'était entaché d'aucune des nullités absolues
- prononcées par l'article 184 du même Code.</p>
-
- <p>»Le père de M. Jérôme Bonaparte était décédé; sa mère, M<sup>me</sup>
- Lætitia Bonaparte, survivait seule, son consentement n'était
- exigé pour la validité du mariage ni par la loi américaine ni par
- le droit canonique. Suivant la loi française, la nullité
- résultant du défaut de consentement paternel ou maternel n'était
- point absolue; cette nullité n'ayant point été demandée dans
- l'année où le mariage a été connu de la dame sa mère. (Art.183 du
- Code civil.)</p>
-
- <p>»M<sup>me</sup> Lætitia n'a jamais demandé judiciairement que le mariage
- <span class="pagenum"><a id="page902" name="page902"></a>(p. 902)</span> de son fils Jérôme fût déclaré nul; au contraire, dans
- sa correspondance ultérieure, M<sup>me</sup> Lætitia appelait son cher
- fils M. Jérôme-Napoléon Bonaparte, issu de ce mariage, et
- notamment, dans une lettre du 10 novembre 1829, elle le félicite
- de son mariage, et signe en ces termes: <em>Votre bien affectionnée
- mère</em>.</p>
-
- <p>»Les princes Joseph et Louis Bonaparte l'ont de même toujours et
- par écrit qualifié du titre de leur neveu.</p>
-
- <p>»En 1803, Napoléon Bonaparte partageait la dignité de Consul de
- la République avec deux autres citoyens français; il n'était
- investi d'aucun des droits qui sont attribués aux chefs des
- maisons souveraines à l'égard des membres de leur famille qui ne
- peuvent se marier sans leur consentement. Le Premier Consul
- n'avait aucune autorité légale pour reconnaître ou <em>refuser de
- reconnaître</em> la validité du mariage de son frère.</p>
-
- <p>»En 1805, le 24 mai, l'empereur Napoléon écrivait au pape Pie
- VII: «<cite>Je désirerais une bulle de Votre Sainteté qui annulât ce
- mariage. Que Votre Sainteté veuille bien faire cela sans bruit;
- ce ne sera que lorsque je saurai qu'elle veut le faire que je
- ferai faire la cassation civile.</cite>»</p>
-
- <p>»Le Saint Père répondit à l'Empereur par un bref fort développé
- sous la date du 27 juin 1805; on y lit: «Pour garder un secret
- impénétrable, nous nous sommes fait un honneur de satisfaire avec
- la plus grande exactitude aux sollicitations de Votre Majesté;
- c'est pourquoi nous avons évoqué entièrement à nous-même l'examen
- touchant le jugement sur le mariage en question. ......<cite>Il nous
- peine de ne trouver aucune raison qui puisse nous autoriser à
- porter notre jugement pour la nullité de ce mariage</cite>...... Si
- nous usurpions une autorité que nous n'avons pas, nous nous
- rendrions coupable d'un <cite>abus le plus abominable</cite> de notre
- ministère sacré devant le tribunal de Dieu et devant l'Église
- entière. Votre Majesté même, dans sa justice, n'aimerait pas que
- nous prononçassions <cite>un jugement contraire au témoignage de notre
- conscience</cite> et aux principes invariables de l'Église.»</p>
-
- <p>»Il importait peu, quant à la validité du mariage contracté en
- 1803 par le citoyen Jérôme Bonaparte, que ce mariage fût plus
- tard contraire au plus haut point aux desseins politiques de
- l'empereur des Français.»</p>
-</div>
-</div>
-
-<div class="chapter">
-<h2><span class="pagenum"><a id="page903" name="page903"></a>(p. 903)</span> TABLE DES MATIÈRES<br /> CONTENUES<br /> DANS LE TOME DIX-SEPTIÈME.</h2>
-
-<div class="toc">
-<p class="center">LIVRE CINQUANTE ET UNIÈME.</p>
-
-<p class="center">L'INVASION.</p>
-
-<p>Désorganisation de l'armée française à son arrivée sur le
- Rhin. &mdash; Détresse de nos troupes en Italie et en
- Espagne. &mdash; Opérations du prince Eugène dans le Frioul pendant
- l'automne de 1813, et sa retraite sur l'Adige. &mdash; Opérations du
- maréchal Soult en Navarre, et ses efforts infructueux pour sauver
- Saint-Sébastien et Pampelune. &mdash; Retraite de ce maréchal sur la
- Nive et l'Adour. &mdash; Retraite du maréchal Suchet sur la
- Catalogne. &mdash; Déplorable situation de la France, où tout avait été
- disposé pour la conquête et rien pour la défense. &mdash; Soulèvement
- des esprits contre Napoléon parce qu'il n'avait point conclu la
- paix après les victoires de Lutzen et de Bautzen. &mdash; Les coalisés
- ignorent cette situation. &mdash; Effrayés à la seule idée de franchir
- le Rhin, ils songent à faire à Napoléon de nouvelles propositions
- de paix. &mdash; Les plus disposés à transiger sont l'empereur François
- et M. de Metternich. &mdash; Causes de leur disposition pacifique &mdash; M. de
- Saint-Aignan, ministre de France à Weimar, se trouvant en ce
- moment à Francfort, est chargé de se rendre à Paris, et d'offrir
- la paix à Napoléon sur la base des frontières naturelles de la
- France. &mdash; Départ immédiat de M. de Saint-Aignan pour
- Paris. &mdash; Accueil qu'il reçoit. &mdash; Craignant de s'affaiblir par trop
- d'empressement à accepter les propositions de Francfort, Napoléon
- admet la réunion d'un congrès à Manheim, sans s'expliquer sur les
- bases de pacification proposées. &mdash; Premières occupations de
- Napoléon dès son retour à Paris. &mdash; Irritation du public contre M.
- de Bassano accusé d'avoir encouragé la politique de la
- guerre. &mdash; Son remplacement par M. de Caulaincourt. &mdash; Quelques
- autres changements moins importants dans le personnel
- administratif. &mdash; Levée de 600 mille hommes, et résolution
- d'ajouter des centimes additionnels à toutes les
- contributions. &mdash; Convocation immédiate du Sénat pour lui soumettre
- les levées d'hommes et d'impôts ordonnées par simple
- décret. &mdash; Emploi que Napoléon se propose de faire des ressources
- mises à sa disposition. &mdash; Il espère, si la coalition lui laisse
- l'hiver pour se préparer, pouvoir la rejeter au delà du
- Rhin. &mdash; Ses mesures pour conserver la Hollande et
- l'Italie. &mdash; Négociation secrète avec Ferdinand VII, et offre de
- lui rendre la liberté et le trône, à condition qu'il fera cesser
- la guerre, et refusera aux Anglais le territoire
- espagnol. &mdash; Traité de Valençay. &mdash; Envoi du duc de San-Carlos pour
- faire agréer ce traité aux Espagnols. &mdash; Conduite de Murat. &mdash; Son
- abattement bientôt suivi de l'ambition de devenir roi
- d'Italie. &mdash; Ses doubles menées à Vienne et à Paris. &mdash; Il demande à
- Napoléon de lui abandonner l'Italie. &mdash; Napoléon indigné veut
- d'abord lui exprimer les sentiments qu'il éprouve, et puis se
- borne à ne pas répondre. &mdash; Pendant que Napoléon s'occupe de ses
- préparatifs, M. de Metternich peu satisfait de la réponse évasive
- faite aux propositions de Francfort, demande qu'on s'explique
- formellement à leur sujet. &mdash; Napoléon se décide enfin à les
- accepter, consent à négocier sur la base des frontières
- naturelles, et réitère l'offre d'un congrès à
- Manheim. &mdash; Malheureusement pendant le mois qu'on a perdu tout a
- changé de face dans les conseils de la coalition. &mdash; État intérieur
- de la coalition. &mdash; Un parti violent, à la tête duquel se trouvent
- les Prussiens, voudrait qu'on poussât la guerre à outrance, qu'on
- détrônât Napoléon, et qu'on réduisît la France à ses frontières
- de 1790. &mdash; Ce parti désapprouve hautement les propositions de
- Francfort. &mdash; Alexandre flatte tous les partis pour les
- dominer. &mdash; L'Angleterre appuierait l'Autriche dans ses vues
- pacifiques, si un événement récent ne la portait à continuer la
- guerre. &mdash; En effet à l'approche des armées coalisées la Hollande
- s'est soulevée, et la Belgique menace de suivre cet
- exemple. &mdash; L'espérance d'ôter Anvers à la France décide dès lors
- l'Angleterre pour la continuation de la guerre, et pour le
- passage immédiat du Rhin. &mdash; L'Autriche, de son côté, entraînée par
- l'espérance de recouvrer l'Italie, finit par adhérer aux vues de
- l'Angleterre et par consentir à la continuation de la guerre. &mdash; On
- renonce aux propositions de Francfort, et on répond à M. de
- Caulaincourt qu'on communiquera aux puissances alliées son
- acceptation tardive des bases proposées, mais on évite de
- s'expliquer sur la continuation des hostilités. &mdash; Forces dont
- disposent les puissances pour le cas d'une reprise immédiate des
- opérations. &mdash; Elles ont pour les premiers mouvements 220 mille
- hommes, qu'au printemps elles doivent porter à 600 mille. &mdash; Elles
- se flattent que Napoléon n'en aura pas actuellement 100 mille à
- leur opposer. &mdash; Plans divers pour le passage du Rhin. &mdash; Les
- Prussiens veulent marcher directement sur Metz et Paris; les
- Autrichiens au contraire songent à remonter vers la Suisse, pour
- opérer une contre-révolution dans cette contrée, et isoler
- l'Italie de la France. &mdash; Le plan des Autrichiens
- prévaut. &mdash; Passage du Rhin à Bâle le 21 décembre 1813, et
- révolution en Suisse. &mdash; Abolition de l'acte de médiation. &mdash; Vains
- efforts de l'empereur Alexandre en faveur de la Suisse. &mdash; Marche
- de la coalition vers l'est de la France. &mdash; Arrivée de la grande
- armée coalisée à Langres, et du maréchal Blucher à
- Nancy. &mdash; Napoléon surpris par cette brusque invasion ne peut plus
- songer aux vastes préparatifs qu'il avait d'abord projetés, et se
- trouve presque réduit aux forces qui lui restaient à la fin de
- 1813. &mdash; Il reploie sur Paris les dépôts des régiments, et y fait
- verser à la hâte les conscrits tirés du centre et de l'ouest de
- la France. &mdash; Il crée à Paris des ateliers extraordinaires pour
- l'équipement des nouvelles recrues, et forme de ces recrues des
- divisions de réserve et des divisions de jeune garde. &mdash; Napoléon
- prescrit aux maréchaux Suchet et Soult de lui envoyer chacun un
- détachement de leur armée, et dirige celui du maréchal Suchet sur
- Lyon, celui du maréchal Soult sur Paris. &mdash; Napoléon envoie d'abord
- la vieille garde sous Mortier à Langres, la jeune sous Ney à
- Épinal, puis ordonne aux maréchaux Victor, Marmont, Macdonald, de
- se replier avec les débris des armées d'Allemagne sur les
- maréchaux Ney et Mortier dans les environs de Châlons, où il se
- propose de les rejoindre avec les troupes organisées à
- Paris. &mdash; Avant de quitter la capitale, Napoléon assemble le Corps
- législatif. &mdash; Communications au Sénat et au Corps
- législatif. &mdash; État d'esprit de ces deux assemblées. &mdash; Désir du
- Corps législatif de savoir ce qui s'est passé dans les dernières
- négociations. &mdash; Communications faites à ce corps. &mdash; Rapport de M.
- Lainé sur ces communications. &mdash; Ajournement du Corps
- législatif. &mdash; Violents reproches adressés par Napoléon aux membres
- de cette assemblée. &mdash; Tentative pour reprendre les négociations de
- Francfort. &mdash; Envoi de M. de Caulaincourt aux avant-postes des
- armées coalisées. &mdash; Réponse évasive de M. de Metternich, qui sans
- s'expliquer sur la reprise des négociations, déclare qu'on attend
- lord Castlereagh actuellement en route pour le quartier général
- des alliés. &mdash; Dernières mesures de Napoléon en quittant
- Paris. &mdash; Ses adieux à sa femme et à son fils qu'il ne devait plus
- revoir.
-<span class="ralign"><a href="#page1">1 à 213</a></span></p>
-
-
-<p class="p2 center">LIVRE CINQUANTE-DEUXIÈME.</p>
-
-<p class="center">BRIENNE ET MONTMIRAIL.</p>
-
-<p>Arrivée de Napoléon à Châlons-sur-Marne le 25
- janvier. &mdash; Abattement des maréchaux, et assurance de
- Napoléon. &mdash; Son plan de campagne. &mdash; Son projet de man&oelig;uvrer
- entre la Seine et la Marne, dans la conviction que les armées
- coalisées se diviseront pour suivre le cours de ces deux
- rivières. &mdash; Soupçonnant que le maréchal Blucher s'est porté sur
- l'Aube pour se réunir au prince de Schwarzenberg, il se décide à
- se jeter d'abord sur le général prussien. &mdash; Brillant combat de
- Brienne livré le 29 janvier. &mdash; Blucher est rejeté sur la Rothière
- avec une perte assez notable. &mdash; En ce moment les souverains
- réunis autour du prince de Schwarzenberg, délibèrent s'il faut
- s'arrêter à Langres, pour y négocier avant de pousser la guerre
- plus loin. &mdash; Arrivée de lord Castlereagh au camp des
- alliés. &mdash; Caractère et influence de ce personnage. &mdash; Les Prussiens
- par esprit de vengeance, Alexandre par orgueil blessé, veulent
- pousser la guerre à outrance. &mdash; Les Autrichiens désirent traiter
- avec Napoléon dès qu'on le pourra honorablement. &mdash; Lord
- Castlereagh vient renforcer ces derniers, à condition qu'on
- obligera la France à rentrer dans ses limites de 1790, et que lui
- ôtant la Belgique et la Hollande, on en formera un grand royaume
- pour la maison d'Orange. &mdash; Empressement de tous les partis à
- satisfaire l'Angleterre. &mdash; Lord Castlereagh ayant obtenu ce qu'il
- désirait, décide les cours alliées à l'ouverture d'un congrès à
- Châtillon, où l'on appelle M. de Caulaincourt pour lui offrir le
- retour de la France à ses anciennes limites. &mdash; La question
- politique étant résolue de la sorte, la question militaire se
- trouve résolue par l'engagement survenu entre Blucher et
- Napoléon. &mdash; Le prince de Schwarzenberg vient au secours du général
- prussien avec toute l'armée de Bohême. &mdash; Position de Napoléon
- ayant sa droite à l'Aube, son centre à la Rothière, sa gauche aux
- bois d'Ajou. &mdash; Sanglante bataille de la Rothière livrée le 1<sup>er</sup>
- février 1814, dans laquelle Napoléon, avec 32 mille hommes, tient
- tête toute une journée à 100 mille combattants. &mdash; Retraite en bon
- ordre sur Troyes le 2 février. &mdash; Position presque désespérée de
- Napoléon. &mdash; Replié sur Troyes, il n'a pas 50 mille hommes à
- opposer aux armées coalisées, qui peuvent en réunir 220
- mille. &mdash; En proie aux sentiments les plus douloureux, il ne perd
- cependant pas courage, et fait ses dispositions dans la
- prévoyance d'une faute capitale de la part de l'ennemi. &mdash; Ses
- mesures pour l'évacuation de l'Italie, et pour l'appel à Paris
- d'une partie des armées qui défendent les Pyrénées. &mdash; Ordre de
- disputer Paris à outrance pendant qu'il man&oelig;uvrera, et d'en
- faire sortir sa femme et son fils. &mdash; Réunion du congrès de
- Châtillon. &mdash; Propositions outrageantes faites à M. de
- Caulaincourt, lesquelles consistent à ramener la France aux
- limites de 1790, en l'obligeant en outre de rester étrangère à
- tous les arrangements européens. &mdash; Douleur et désespoir de M. de
- Caulaincourt. &mdash; Pendant ce temps la faute militaire que Napoléon
- prévoyait s'accomplit. &mdash; Les coalisés se divisent en deux masses:
- l'une sous Blucher doit suivre la Marne, et déborder Napoléon par
- sa gauche, pour l'obliger à se replier sur Paris, tandis que
- l'autre, descendant la Seine, le poussera également sur Paris
- pour l'y accabler sous les forces réunies de la
- coalition. &mdash; Napoléon partant le 9 février au soir de Nogent avec
- la garde et le corps de Marmont, se porte sur Champaubert. &mdash; Il y
- trouve l'armée de Silésie divisée en quatre corps. &mdash; Combats de
- Champaubert, de Montmirail, de Château-Thierry, de Vauchamp,
- livrés les 10, 11, 12 et 14 février. &mdash; Napoléon fait 20 mille
- prisonniers à l'armée de Silésie, et lui tue 10 mille hommes,
- sans presque aucune perte de son côté. &mdash; À peine délivré de
- Blucher, il se rejette par Guignes sur Schwarzenberg qui avait
- franchi la Seine, et l'oblige à la repasser en
- désordre. &mdash; Combats de Nangis et de Montereau les 18 et 19
- février. &mdash; Pertes considérables des Russes, des Bavarois et des
- Wurtembergeois. &mdash; Un retard survenu à Montereau permet au corps de
- Colloredo, qu'on allait prendre tout entier, de se
- sauver. &mdash; Grands résultats obtenus en quelques jours par
- Napoléon. &mdash; Situation complétement changée. &mdash; Événements militaires
- en Belgique, à Lyon, en Italie, et sur la frontière
- d'Espagne. &mdash; Révocation des ordres envoyés au prince Eugène pour
- l'évacuation de l'Italie. &mdash; Renvoi de Ferdinand VII en Espagne, et
- du Pape en Italie. &mdash; La coalition, frappée de ses échecs, se
- décide à demander un armistice. &mdash; Envoi du prince Wenceslas de
- Liechtenstein à Napoléon. &mdash; Napoléon feint de le bien accueillir,
- mais résolu à poursuivre les coalisés sans relâche, se borne à
- une convention verbale pour l'occupation pacifique de la ville de
- Troyes. &mdash; Résultat inespéré de cette première période de la
- campagne.
-<span class="ralign"><a href="#page214">214 à 386</a></span></p>
-
-
-<p class="p2 center">LIVRE CINQUANTE-TROISIÈME.</p>
-
-<p class="center">PREMIÈRE ABDICATION.</p>
-
-<p>État intérieur de Paris pendant les dernières opérations
- militaires de Napoléon. &mdash; Secrètes menées des partis. &mdash; Attitude de
- M. de Talleyrand; ses vues; envoi de M. de Vitrolles au camp des
- alliés. &mdash; Conférences de Lusigny; instructions données à M. de
- Flahaut relativement aux conditions de l'armistice. &mdash; Efforts
- tentés de notre part pour faire préjuger la question des
- frontières en traçant la ligne de séparation des
- armées. &mdash; Retraite du prince de Schwarzenberg jusqu'à
- Langres. &mdash; Grand conseil des coalisés. &mdash; Le parti de la guerre à
- outrance veut qu'on adjoigne les corps de Wintzingerode et de
- Bulow à l'armée de Blucher, afin de procurer à celui-ci les
- moyens de marcher sur Paris. &mdash; La difficulté d'ôter ces corps à
- Bernadotte levée extraordinairement par lord Castlereagh. &mdash; Ce
- dernier profite de cette occasion pour proposer le traité de
- Chaumont, qui lie la coalition pour vingt ans, et devient ainsi
- le fondement de la Sainte-Alliance. &mdash; Joie de Blucher et de son
- parti; sa marche pour rallier Bulow et Wintzingerode. &mdash; Danger du
- maréchal Mortier envoyé au delà de la Marne, et de Marmont laissé
- entre l'Aube et la Marne. &mdash; Ces deux maréchaux parviennent à se
- réunir, et à contenir Blucher pendant que Napoléon vole à leur
- secours. &mdash; Marche rapide de Napoléon sur Meaux. &mdash; Difficulté de
- passer la Marne. &mdash; Blucher, couvert par la Marne, veut accabler
- les deux maréchaux qui ont pris position derrière
- l'Ourcq. &mdash; Napoléon franchit la Marne, rallie les deux maréchaux,
- et se met à la poursuite de Blucher, qui est obligé de se retirer
- sur l'Aisne. &mdash; Situation presque désespérée de Blucher menacé
- d'être jeté dans l'Aisne par Napoléon. &mdash; La reddition de Soissons,
- qui livre aux alliés le pont de l'Aisne, sauve Blucher d'une
- destruction certaine, et lui procure un renfort de cinquante
- mille hommes par la réunion de Wintzingerode et de
- Bulow. &mdash; Situation critique de Napoléon et son impassible fermeté
- en présence de ce subit changement de fortune. &mdash; Première
- conception du projet de marcher sur les places fortes pour y
- rallier les garnisons, et tomber à la tête de cent mille hommes
- sur les derrières de l'ennemi. &mdash; Il est nécessaire auparavant
- d'aborder Blucher et de lui livrer bataille. &mdash; Napoléon enlève le
- pont de Berry-au-Bac, et passe l'Aisne avec cinquante mille
- hommes en présence des cent mille hommes de Blucher. &mdash; Dangers de
- la bataille qu'il faut livrer avec cinquante mille combattants
- contre cent mille. &mdash; Raisons qui décident Napoléon à enlever le
- plateau de Craonne pour se porter sur Laon par la route de
- Soissons. &mdash; Sanglante bataille de Craonne, livrée le 7 mars, dans
- laquelle Napoléon enlève les formidables positions de
- l'ennemi. &mdash; Après s'être emparé de la route de Soissons, Napoléon
- veut pénétrer dans la plaine de Laon pour achever la défaite de
- Blucher. &mdash; Nouvelle et plus sanglante bataille de Laon, livrée les
- 9 et 10 mars, et restée indécise par la faute de Marmont qui
- s'est laissé surprendre. &mdash; Napoléon est réduit à battre en
- retraite sur Soissons. &mdash; Son indomptable énergie dans une
- situation presque désespérée. &mdash; Le corps de Saint-Priest s'étant
- approché de lui, il fond sur ce corps qu'il met en pièces dans
- les environs de Reims, après en avoir tué le général. &mdash; Napoléon
- menacé d'être étouffé entre Blucher et Schwarzenberg, se résout à
- exécuter son grand projet de marcher sur les places, pour en
- rallier les garnisons et tomber sur les derrières des
- alliés. &mdash; Ses instructions pour la défense de Paris pendant son
- absence. &mdash; Consternation de cette capitale. &mdash; Le conseil de régence
- consulté veut qu'on accepte les propositions du congrès de
- Châtillon. &mdash; Indignation de Napoléon, qui menace d'enfermer à
- Vincennes Joseph et ceux qui parlent de se soumettre aux
- conditions de l'ennemi. &mdash; Événements qui se sont passés dans le
- Midi, et bataille d'Orthez, à la suite de laquelle le maréchal
- Soult s'est porté sur Toulouse, et a laissé Bordeaux
- découvert. &mdash; Entrée des Anglais dans Bordeaux, et proclamation des
- Bourbons dans cette ville le 12 mars. &mdash; Fâcheux retentissement de
- ces événements à Paris. &mdash; Napoléon en voyant l'effroi de la
- capitale, vers laquelle le prince de Schwarzenberg s'est
- sensiblement avancé, se décide, avant de marcher sur les places,
- à faire une apparition sur les derrières de Schwarzenberg pour le
- détourner de Paris en l'attirant à lui. &mdash; Mouvement de la Marne à
- la Seine, et passage de la Seine à Méry. &mdash; Napoléon se trouve à
- l'improviste en face de toute l'armée de Bohême. &mdash; Bataille
- d'Arcis-sur-Aube, livrée le 22 mars, dans laquelle vingt mille
- Français tiennent tête pendant une journée à quatre-vingt-dix
- mille Russes et Autrichiens. &mdash; Napoléon prend enfin le parti de
- repasser l'Aube et de se couvrir de cette rivière. &mdash; Il se porte
- sur Saint-Dizier dans l'espérance d'avoir attiré l'armée de
- Bohême à sa suite. &mdash; Son projet de s'avancer jusqu'à Nancy pour y
- rallier quarante à cinquante mille hommes des diverses
- garnisons. &mdash; En route il est rejoint par M. de Caulaincourt,
- lequel a été obligé de quitter le congrès de Châtillon par suite
- du refus d'admettre les propositions des alliés. &mdash; Fin du congrès
- de Châtillon et des conférences de Lusigny. &mdash; Napoléon n'a aucun
- regret de ce qu'il a fait, et ne désespère pas encore de sa
- fortune. &mdash; Pendant ce temps les armées de Silésie et de Bohême,
- entre lesquelles il a cessé de s'interposer, se sont réunies dans
- les plaines de Châlons, et délibèrent sur la marche à
- adopter. &mdash; Grand conseil des coalisés. &mdash; La raison militaire
- conseillerait de suivre Napoléon, la raison politique de le
- négliger, pour se porter sur Paris et y opérer une
- révolution.. &mdash; Des lettres interceptées de l'Impératrice et des
- ministres décident la marche sur Paris. &mdash; Influence du comte Pozzo
- di Borgo en cette circonstance. &mdash; Mouvement des alliés vers la
- capitale. &mdash; Marmont et Mortier s'étant laissé couper de Napoléon,
- rencontrent l'armée entière des coalisés. &mdash; Triste journée de
- Fère-Champenoise. &mdash; Retraite des deux maréchaux. &mdash; Apparition de la
- grande armée coalisée sous les murs de Paris. &mdash; Incapacité du
- ministre de la guerre et incurie de Joseph, qui n'ont rien
- préparé pour la défense de la capitale. &mdash; Conseil de régence où
- l'on décide la retraite du gouvernement et de la cour à
- Blois. &mdash; Au lieu d'organiser une défense populaire dans
- l'intérieur de Paris, on a la folle idée de livrer bataille en
- dehors de ses murs. &mdash; Bataille de Paris livrée le 30 mars avec
- vingt-cinq mille Français contre cent soixante-dix mille
- coalisés. &mdash; Bravoure de Marmont et de Mortier. &mdash; Capitulation
- forcée de Paris. &mdash; M. de Talleyrand s'applique à rester dans
- Paris, et à s'emparer de l'esprit de Marmont. &mdash; Entrée des alliés
- dans la capitale; leurs ménagements; attitude à leur égard des
- diverses classes de la population. &mdash; Empressement des souverains
- auprès de M. de Talleyrand, qu'ils font en quelque sorte
- l'arbitre des destinées de la France. &mdash; Événements qui se passent
- à l'armée pendant la marche des coalisés sur Paris. &mdash; Brillant
- combat de Saint-Dizier; circonstance fortuite qui détrompe
- Napoléon, et lui apprend enfin qu'il n'est pas suivi par les
- alliés. &mdash; Le danger évident de la capitale et le cri de l'armée le
- décident à rebrousser chemin. &mdash; Son retour précipité. &mdash; Napoléon
- pour arriver plus tôt se sépare de ses troupes, et parvient à
- Fromenteau entre onze heures du soir et minuit, au moment même où
- l'on signait la capitulation de Paris. &mdash; Son désespoir, son
- irritation, sa promptitude à se remettre. &mdash; Tout à coup il forme
- le projet de se jeter sur les coalisés disséminés dans la
- capitale et partagés sur les deux rives de la Seine, mais comme
- il n'a pas encore son armée sous la main, il se propose de gagner
- en négociant les trois ou quatre jours dont il a besoin pour la
- ramener. &mdash; Il charge M. de Caulaincourt d'aller à Paris afin
- d'occuper Alexandre en négociant, et se retire à Fontainebleau
- dans l'intention d'y concentrer l'armée. &mdash; M. de Caulaincourt
- accepte la mission qui lui est donnée, mais avec la secrète
- résolution de signer la paix à tout prix. &mdash; Accueil fait par
- l'empereur Alexandre à M. de Caulaincourt. &mdash; Ce prince désarmé par
- le succès redevient le plus généreux des vainqueurs. &mdash; Cependant
- il ne promet rien, si ce n'est un traitement convenable pour la
- personne de Napoléon. &mdash; Les souverains alliés, moins l'empereur
- François retiré à Dijon, tiennent conseil chez M. de Talleyrand
- pour décider du gouvernement qu'il convient de donner à la
- France. &mdash; Principe de la légitimité heureusement exprimé et
- fortement soutenu par M. de Talleyrand. &mdash; Déclaration des
- souverains qu'ils ne traiteront plus avec Napoléon. &mdash; Convocation
- du Sénat, formation d'un gouvernement provisoire à la tête duquel
- se trouve M. de Talleyrand. &mdash; Joie des royalistes; leurs efforts
- pour faire proclamer immédiatement les Bourbons; voyage de M. de
- Vitrolles pour aller chercher le comte d'Artois. &mdash; M. de
- Talleyrand et quelques hommes éclairés dont il s'est entouré,
- modèrent le mouvement des royalistes, et veulent qu'on rédige une
- constitution, qui sera la condition expresse du retour des
- Bourbons. &mdash; Empressement d'Alexandre à entrer dans ces
- idées. &mdash; Déchéance de Napoléon prononcée le 3 avril, et rédaction
- par le Sénat d'une constitution la fois monarchique et
- libérale. &mdash; Vains efforts de M. de Caulaincourt en faveur de
- Napoléon, soit auprès d'Alexandre, soit auprès du prince de
- Schwarzenberg. &mdash; On le renvoie à Fontainebleau pour persuader à
- Napoléon d'abdiquer; en même temps on cherche à détacher les
- chefs de l'armée. &mdash; D'après le conseil de M. de Talleyrand, toutes
- les tentatives de séduction sont dirigées sur le maréchal
- Marmont, qui forme à Essonne la tête de colonne de
- l'armée. &mdash; Événements à Fontainebleau pendant les événements de
- Paris. &mdash; Grands projets de Napoléon. &mdash; Sa conviction, s'il est
- secondé, d'écraser les alliés dans Paris. &mdash; Ses dispositions
- militaires et son extrême confiance dans Marmont qu'il a placé
- sur l'Essonne. &mdash; Réponses évasives qu'il fait à M. de
- Caulaincourt, et ses secrètes résolutions pour le lendemain. &mdash; Le
- lendemain, 4 avril, il assemble l'armée, et annonce la
- détermination de marcher sur Paris. &mdash; Enthousiasme des soldats et
- des officiers naguère abattus, et consternation des
- maréchaux. &mdash; Ceux-ci, se faisant les interprètes de tous les
- hommes fatigués, adressent à Napoléon de vives
- représentations. &mdash; Napoléon leur demande s'ils veulent vivre sous
- les Bourbons. &mdash; Sur leur réponse unanime qu'ils veulent vivre sous
- le Roi de Rome, il a l'idée de les envoyer à Paris avec M. de
- Caulaincourt pour obtenir la transmission de la couronne à son
- fils. &mdash; Tandis qu'il feint d'accepter cette transaction, il est
- toujours résolu à la grande bataille dans Paris, et en fait tous
- les préparatifs. &mdash; Départ des maréchaux Ney et Macdonald, avec M.
- de Caulaincourt, pour aller négocier la régence de Marie-Louise
- au prix de l'abdication de Napoléon. &mdash; Leur rencontre avec Marmont
- à Essonne. &mdash; Embarras de celui-ci qui leur avoue qu'il a traité
- secrètement avec le prince de Schwarzenberg, et promis de passer
- avec son corps d'armée du côté du gouvernement provisoire. &mdash; Sur
- leurs observations il retire la parole donnée au prince de
- Schwarzenberg, ordonne à ses généraux, qu'il avait mis dans sa
- confidence, de suspendre tout mouvement, et suit à Paris la
- députation chargée d'y négocier pour le Roi de Rome. &mdash; Entrevue
- des maréchaux avec l'empereur Alexandre. &mdash; Ce prince, un moment
- ébranlé, remet la décision au lendemain. &mdash; Pendant ce temps
- Napoléon ayant mandé Marmont à Fontainebleau pour préparer sa
- grande opération militaire, les généraux du 6<sup>e</sup> corps se croient
- découverts, quittent l'Essonne, et exécutent le projet suspendu
- de Marmont. &mdash; Cette nouvelle achève de décider les souverains
- alliés, et la cause du Roi de Rome est définitivement
- abandonnée. &mdash; M. de Caulaincourt renvoyé auprès de Napoléon pour
- obtenir son abdication pure et simple. &mdash; Napoléon, privé du corps
- de Marmont, et ne pouvant plus dès lors rien tenter de sérieux,
- prend le parti d'abdiquer. &mdash; Retour de M. de Caulaincourt à Paris
- et ses efforts pour obtenir un traitement convenable en faveur de
- Napoléon et de la famille impériale. &mdash; Générosité d'Alexandre. &mdash; M.
- de Caulaincourt obtient l'île d'Elbe pour Napoléon, le
- grand-duché de Parme pour Marie-Louise et le Roi de Rome, et des
- pensions pour tous les princes de la famille impériale. &mdash; Son
- retour à Fontainebleau. &mdash; Tentative de Napoléon pour se donner la
- mort. &mdash; Sa résignation. &mdash; Élévation de ses pensées et de son
- langage. &mdash; Constitution du Sénat, et entrée de M. le comte
- d'Artois dans Paris le 12 avril. &mdash; Enthousiasme et espérances des
- Parisiens. &mdash; Départ de Napoléon pour l'île d'Elbe. &mdash; Coup d'&oelig;il
- général sur les grandeurs et les fautes du règne impérial.
-<span class="ralign"><a href="#page387">387 à 900</a></span></p>
-
-<p class="p2"><span class="smcap">Note.</span>
-<span class="ralign"><a href="#page901">901</a></span></p>
-
-<p class="p2 center">FIN DE LA TABLE DU DIX-SEPTIÈME VOLUME.</p>
-</div>
-</div>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2>Notes</h2>
-
-<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
-<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: Je cite ici en original cette lettre intéressante et
-instructive, qui peint exactement les dispositions personnelles de
-l'empereur d'Autriche pour sa fille, pour son gendre et pour la
-France.</p>
-
-<p class="date">
- «Le 26 décembre 1813.</p>
-
-<p>»Chère Louise, j'ai reçu hier ta lettre du 12 décembre, et j'ai appris
-avec plaisir que tu te portes bien. Je te remercie des v&oelig;ux que tu
-m'adresses pour la nouvelle année; ils me sont précieux parce que je
-te connais. Je t'offre les miens de tout mon c&oelig;ur.&mdash;Pour ce qui
-regarde la paix, sois persuadée que je ne la souhaite pas moins que
-toi, que toute la France, et à ce que j'espère que ton mari. Ce n'est
-que dans la paix qu'on trouve le bonheur et le salut. Mes vues sont
-modérées. Je désire tout ce qui peut assurer la durée de la paix, mais
-dans ce monde il ne suffit pas de vouloir. J'ai de grands devoirs à
-remplir envers mes alliés, et malheureusement les questions de la paix
-future, et qui sera prochaine, je l'espère, sont très-embrouillées.
-Ton pays a bouleversé toutes les idées. Quand on en vient à ces
-questions, on a à combattre de justes plaintes ou des préjugés. La
-chose n'en est pas moins le v&oelig;u le plus ardent de mon c&oelig;ur, et
-j'espère que bientôt nous pourrons réconcilier nos gens. En Angleterre
-il n'y a pas de mauvaise volonté, mais on fait de grands préparatifs.
-Ceci occasionne nécessairement du retard jusqu'à ce qu'enfin la chose
-soit en train: alors elle ira, s'il plaît à Dieu. Les nouvelles que tu
-me donnes de ton fils me réjouissent fort. Tes frères et s&oelig;urs
-allaient bien d'après les dernières nouvelles que j'en ai reçues,
-ainsi que ma femme. Je suis aussi bien portant. Crois-moi pour
-toujours,</p>
-
-<p>»Ton tendre père,</p>
-
-<p class="sig">»<span class="smcap">François</span>.»</p>
-
-<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
-<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: L'ouvrage de M. Fain, qui sur ce point contient plus
-d'une erreur, bien que rédigé sur les documents du duc de Bassano,
-fait arriver Ferdinand VII à Madrid le 6 janvier. Ce prince ne partit
-de Valençay que le 19 mars.</p>
-
-<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
-<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: M. Fain et d'autres écrivains ont prétendu que Napoléon
-fit dès ce jour partir le Pape pour Rome. C'est une erreur démontrée
-par des documents certains. Le départ de Fontainebleau fut bien le
-commencement du voyage qui ramena le Pape à Rome, mais ne fut point
-ordonné avec l'intention de l'y envoyer actuellement. Ce ne fut que
-plus tard que Napoléon donna l'ordre de l'y laisser rentrer, et par
-des motifs que nous ferons connaître en leur lieu. Les archives de la
-secrétairerie d'État contiennent des instructions de Napoléon et des
-lettres du colonel Lagorsse qui ne laissent de doute sur aucun de ces
-points.</p>
-
-<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
-<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: Des historiens, des auteurs de Mémoires, n'ayant pas lu
-la correspondance de Napoléon, ne sachant pas ce qu'il faisait, le
-déclarent presque fou, pour s'être arrêté à Brienne après le combat du
-29, et avoir voulu y livrer une seconde bataille avec des forces si
-disproportionnées. On voit s'il était fou, par l'exposé que nous
-venons de faire, et s'il est sage de juger un tel homme lorsqu'on ne
-connaît pas ses intentions d'après des documents authentiques. Le
-maréchal Marmont, dans ses Mémoires, se récrie contre l'ordre que
-Napoléon lui donna de se retrancher à Morvilliers. Le général Koch,
-excellent écrivain militaire et bien autrement sérieux dans ses
-jugements que le maréchal Marmont dans les siens, demande comment on
-pouvait vouloir avec trente mille hommes livrer une seconde bataille à
-toutes les armées de la coalition. On voit, d'après ce qui précède,
-quelles étaient les véritables intentions de Napoléon. L'ennemi
-pouvant opérer par Troyes ou par Châlons, il devait se tenir entre
-deux, de manière à courir sur celle des deux routes qui serait
-menacée, ne cherchant pas une bataille générale comme on l'en accuse,
-mais tâchant de pourvoir à toutes les éventualités avec ce qu'il
-avait, c'est-à-dire avec presque rien. Il n'y a donc qu'à admirer à la
-fois son génie et son caractère dans cette situation étrange, et
-presque sans égale dans l'histoire.</p>
-
-<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
-<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: L'ennemi parla de 2 mille ou 2,500 prisonniers. C'étaient
-des blessés que nous abandonnions, faute de pouvoir les emmener, et
-non point de vrais prisonniers pris en ligne.</p>
-
-<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a>
-<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: Le 2, Napoléon en écrivait quelques mots obscurs, mais
-très-positifs, au ministre de la guerre.</p>
-
-<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a>
-<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: Suivant mon habitude de ne jamais tracer des tableaux de
-fantaisie, je dirai que j'emprunte ces détails non-seulement à la
-correspondance du roi Joseph, qui a été publiée en partie, mais à
-celle du prince Cambacérès, du duc de Rovigo, du duc de Feltre, qui ne
-l'ont pas été, et qui sont extrêmement détaillées. Elles donnent avec
-encore plus de vivacité toutes les particularités que je rapporte ici.
-J'atténue donc plutôt que je n'exagère les couleurs, sachant qu'il
-faut toujours ôter quelque chose à l'exagération du temps, bien que
-cette exagération soit un des traits de la situation qu'il convient de
-conserver dans une certaine mesure.</p>
-
-<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a>
-<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: Ce fait si triste au milieu de tant d'autres ne peut plus
-être mis en doute depuis la publication des papiers de lord
-Castlereagh. On y voit en effet que c'est la reine qui avait été
-l'agent principal de la négociation.</p>
-
-<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a>
-<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: Nous devons ici quelques détails sur une question
-historique que soulèvent les Mémoires du maréchal Marmont relativement
-aux affaires de Champaubert, Montmirail, Vauchamps, etc. Ce maréchal,
-homme d'un esprit brillant, mais pas aussi solide que brillant, est
-mort avec la conviction qu'il était l'auteur de l'importante
-man&oelig;uvre de Montmirail, laquelle valut à Napoléon, à la veille de
-sa chute, cinq ou six des plus belles journées de sa vie. Or voici sur
-quoi il se fondait pour le croire, et sur quoi il se fonde dans ses
-Mémoires pour le raconter. Avec son esprit qui était prompt, il avait
-aperçu d'Arcis-sur-Aube et de Nogent-sur-Seine, lieux où il avait
-séjourné du 2 au 6 février, le mouvement de Blucher, et par un
-instinct assez naturel il avait écrit le 6 à Napoléon pour lui
-proposer de se jeter sur le général prussien. Le 7 il reçut l'ordre de
-marcher sur Sézanne, et même avec moins d'amour-propre qu'il n'en
-avait, il aurait pu se croire l'inspirateur de cette belle
-man&oelig;uvre. C'est là ce qu'il raconte dans ses Mémoires, en citant
-ses propres lettres et celles qu'on lui a écrites en réponse, en quoi
-il est parfaitement exact. Mais il n'ajoute pas deux circonstances,
-l'une qu'il ignorait, l'autre qu'il avait peut-être oubliée, et qui
-toutes deux changent le récit de fond en comble. D'abord tandis qu'il
-écrivait pour la première fois le 6 février, dès le 2 Napoléon avait
-annoncé au ministre de la guerre son projet, qui était en même temps
-sa dernière espérance, et qui dépendait d'une faute de l'ennemi
-qu'avec son regard perçant il prévoyait avant qu'elle fût commise. Du
-2 au 6 il avait tout disposé conformément à ces vues, et n'en avait
-rien dit au maréchal Marmont, qui, ne sachant ce que pensait et
-écrivait Napoléon, se croyait seul l'auteur de la combinaison
-projetée. Ensuite, le maréchal Marmont n'ajoute pas qu'arrivé à
-Chapton il perdit courage, crut la man&oelig;uvre impossible, rebroussa
-chemin, et écrivit le 9 à Napoléon une lettre de quatre pages,
-laquelle existe au dépôt de la guerre, et conseille de renoncer au
-projet dont toute sa vie il s'est cru l'auteur. Napoléon, comme on
-vient de le voir, s'inquiétant peu de ce qui avait alarmé Marmont
-parce qu'il embrassait l'ensemble des choses, certain que s'il se
-trouvait quelques mille hommes à Champaubert, il n'était pas possible
-que les 60 mille hommes de Blucher signalés à la fois aux Vertus, à
-Étoges, à Montmirail, à Château-Thierry, fussent tous à Champaubert,
-marchait en avant, convaincu qu'il percerait, et poussé d'ailleurs par
-la puissante raison qu'il fallait tout risquer dans sa situation pour
-le succès de sa grande man&oelig;uvre. On va voir qui eut raison de lui
-ou de son lieutenant, et qui était le véritable auteur de l'admirable
-opération dont il s'agit. Nous avons déjà fourni bien des preuves de
-la difficulté d'arriver à la vérité historique, et le fait que nous
-discutons en est un nouvel exemple. Pourtant le maréchal Marmont était
-un homme d'esprit, un témoin oculaire, et il pouvait dire: J'y étais.
-C'est pour cela que Napoléon dans une de ses lettres, dit avec autant
-d'esprit que de profondeur, que <cite>ses officiers savaient ce qu'il
-faisait sur un champ de bataille, comme les promeneurs des Tuileries
-savaient ce qu'il écrivait dans son cabinet</cite>, ce qui signifie que lui
-seul planant sur l'ensemble des opérations connaissait le secret de
-chacune. Aussi est-ce toujours dans ses ordres et ses correspondances
-que nous allons chercher ce secret, et non dans les mille récits des
-témoins oculaires qui ont sans doute leur valeur légendaire, mais
-très-relative, toujours bornée au fait matériel qu'ils ont eu sous les
-yeux, et s'étendant rarement jusqu'au sens véritable de ce fait.</p>
-
-<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a>
-<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: À peine arrivé à Paris le général Reynier fit de ces
-entretiens un rapport fidèle qui fut envoyé immédiatement à Napoléon.
-Ce rapport, l'un des documents secrets les plus curieux du temps, est
-digne de la plus entière confiance, car le général Reynier était
-incapable d'altérer la vérité, et d'ailleurs son rapport concorde avec
-tout ce que les dépêches diplomatiques françaises et étrangères nous
-apprennent sur le quartier général des souverains.</p>
-
-<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a>
-<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: Je réponds ici au reproche très-peu fondé que le général
-Koch, dans son excellent et consciencieux ouvrage sur la campagne de
-1814, adresse à Napoléon de n'avoir pas marché directement de
-Montmirail à Provins, au lieu de rétrograder jusqu'à Meaux. Le général
-Koch, toujours éclairé et impartial, est le seul des écrivains de ce
-temps qui mérite une vraie confiance; pourtant il s'est trompé
-quelquefois, surtout quand il n'a pas eu sous les yeux la
-correspondance impériale, ce qui l'a empêché de connaître et
-d'apprécier les motifs des déterminations qu'il examine. C'est, comme
-nous l'avons répété souvent, avec une extrême réserve qu'il faut juger
-Napoléon, et l'on doit se bien dire que lorsqu'il se trompe, ce qui ne
-lui arrive presque jamais dans ses combinaisons militaires, c'est
-qu'il est mu par sa passion politique ou qu'il a été dans l'ignorance
-forcée de ce que faisait l'ennemi. Mais dans toute autre circonstance
-on peut affirmer que ses mouvements sont calculés avec une profondeur,
-une sûreté de vue incomparables. Il faut donc toujours, avant de se
-prononcer, avoir lu tout ce qui reste de ses intentions écrites, et se
-dire, lorsqu'on ne trouve pas ses motifs dans les deux causes que nous
-venons de signaler, qu'ils se trouveront dans les faits mieux étudiés.
-Il est rare en effet, en les étudiant davantage, qu'on n'y rencontre
-pas des raisons nouvelles d'admirer son génie, tout en déplorant la
-politique immodérée qui l'a perdu.</p>
-
-<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a>
-<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: Nous avons déjà fait remarquer que, faute de connaître
-la correspondance de Napoléon, on lui reproche souvent ou des fautes
-qu'il n'a pas commises, ou des intentions qu'il n'a pas eues. Les deux
-jours passés à Surville en fournissent un nouvel exemple. Divers
-critiques français et étrangers, après avoir demandé pourquoi en
-quittant Blucher il ne marcha pas tout droit de Montmirail à Provins
-pour se jeter dans le flanc du prince de Schwarzenberg, au lieu de
-faire un détour en arrière par Meaux et Guignes, demandent encore
-pourquoi il ne franchit pas la Seine à Nogent ou à Bray, au lieu de la
-franchir à Montereau seulement, et pourquoi après avoir choisi
-Montereau il perdit deux jours entiers au château de Surville? La
-lecture de ses lettres répond à toutes ces questions. À Nogent et à
-Bray la nature des lieux, plats et couverts de villages sur les deux
-rives, offrait à l'ennemi de telles chances de résistance qu'il n'y
-avait pas espérance de forcer le passage, et d'ailleurs les ponts
-étant en bois laissaient peu de moyens de les préserver de la
-destruction. À Montereau au contraire, on pouvait, grâce au coteau de
-Surville qui dominait la rive opposée, s'emparer plus aisément du
-passage; en outre le pont étant en pierre on avait plus de temps pour
-le sauver. L'événement prouva que Napoléon avait raison. Enfin
-l'espérance de saisir le corps qui s'était avancé jusqu'à
-Fontainebleau était un dernier motif capital de préférer le passage à
-Montereau. Napoléon n'en essaya pas moins de passer les trois ponts à
-la fois, en appuyant davantage sur le dernier, qui fut le seul sur
-lequel on réussit. Il fit donc tout ce qu'il pouvait faire. Quant au
-temps perdu le 19 et le 20 février, sa correspondance démontre qu'il
-trépignait d'impatience pendant les heures employées à traverser le
-pont et la petite ville de Montereau. Ce défilé passé, il fallut la
-journée du 20 pour se concentrer à gauche sur Nogent. Il n'y eut par
-conséquent pas un moment perdu, et Napoléon qui à cheval franchissait
-en trois heures les espaces que son armée ne parcourait qu'en
-vingt-quatre, put rester de sa personne à Surville pour employer la
-journée du 20 à ses affaires générales, qui n'étaient pas moins
-urgentes que celles qu'il dirigeait directement. On voit donc qu'ici
-comme toujours il a raison contre ses critiques, lorsqu'il s'agit bien
-entendu d'opérations militaires. Mais pour se convaincre de cette
-vérité, il faut lire ses ordres et ses correspondances, que les
-historiens, en écrivant son histoire, n'avaient pas eus jusqu'ici à
-leur disposition.</p>
-
-<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a>
-<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: Je ne suppose rien, je prends ces détails dans la
-correspondance du ministre de la police, dans celle de
-l'archichancelier, qui informaient Napoléon des moindres détails. J'en
-avertis le lecteur pour la centième fois, et heureusement pour la
-dernière, car je suis au terme de ma tâche. Mais je ne me lasse pas de
-mettre à couvert ma responsabilité d'historien, et c'est un scrupule
-que le lecteur me pardonnera, car il lui prouvera, je l'espère, mon
-amour de la vérité.</p>
-
-<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a>
-<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: Ces instructions existent à la secrétairerie d'État, et
-n'étaient pas, comme on l'a dit, purement verbales. Le sens en est
-donc connu d'une manière tout à fait certaine.</p>
-
-<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a>
-<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: Le duc de Raguse, ignorant comme toujours les motifs de
-Napoléon, et le jugeant très-légèrement, lui reproche de n'être parti
-que le 27, tandis qu'il lui avait fait arriver le 24 l'avis du
-mouvement de Blucher, et prétend que s'il avait agi deux jours plus
-tôt, la perte de l'armée de Silésie eût été certaine. La
-correspondance répond péremptoirement à ce reproche. L'avis du
-mouvement de Blucher envoyé le 24 de Sézanne ne parvint à Napoléon que
-le 25, et le 25 même il fit partir Victor de Méry pour Plancy, Ney de
-Troyes pour Aubeterre. Il n'y eut donc pas une heure de perdue. Le 26,
-quand l'intention de Blucher fut bien démontrée, Napoléon continua ce
-mouvement, et il ne partit que le 27 de sa personne, parce qu'il
-devait donner à ses troupes le temps de marcher. L'avis étant arrivé
-le 25, le 27 ses troupes étaient rendues à Herbisse au delà de l'Aube.
-On ne pouvait donc pas agir plus vite, et quand on sait quelle sûreté
-de jugement, quelle vigueur de caractère il faut à la guerre pour
-prendre ses résolutions sur-le-champ, surtout dans une position aussi
-grave que celle où se trouvait Napoléon, position où le premier faux
-mouvement devait le perdre, on ne peut trop admirer la précision, la
-vigueur de conduite d'un capitaine, qui, une heure après avoir reçu un
-avis, met ses troupes en marche, et ne reste en arrière de sa personne
-que pour cacher plus longtemps ses projets à l'ennemi, et donner,
-pendant que ses troupes cheminent, des ordres qui embrassent à la fois
-la direction de toutes les armées et le gouvernement d'un vaste
-empire.</p>
-
-<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a>
-<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: M. le général Koch dit, chapitre XIV: «L'Empereur, dont
-le plan était déjoué par un événement aussi inattendu, demeura un jour
-entier dans l'incertitude, et laissa percer son embarras par la nature
-des opérations divergentes et hardies qu'il entreprit.» C'est une
-erreur fort excusable pour qui n'a lu ni les ordres ni la
-correspondance de Napoléon. Il était assurément fort déçu, mais point
-déconcerté, comme on va le voir, et il ordonna, sans une heure de
-temps perdu, les nouvelles dispositions qu'exigeait la circonstance.
-Ce qui a causé l'erreur de M. le général Koch, c'est qu'il suppose que
-la reddition de Soissons ayant eu lieu le 3, Napoléon dut la savoir le
-4, à cause de la proximité. Mais la correspondance prouve que Napoléon
-ne la sut que le 5 au matin, parce que les maréchaux Mortier et
-Marmont ne la connurent que le 4 au soir. Or tous les ordres du
-passage de l'Aisne sont du 5 au matin. Il n'y eut donc ni hésitation
-ni temps perdu, et, en pareille circonstance, il y a certainement de
-quoi s'en étonner.</p>
-
-<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a>
-<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: Le principal personnage employé dans ces négociations,
-M. de Vitrolles, a raconté dans des mémoires spirituels, et encore
-inédits, sa mission au camp des alliés. J'en ai dû la communication à
-l'obligeance du dépositaire. Je suis donc certain d'être exact dans le
-récit que je viens de faire, et d'autant plus que j'ai pu confronter
-le témoignage de M. de Vitrolles avec celui de quelques-uns des
-principaux personnages du temps, et que c'est de leurs témoignages
-comparés que j'ai composé cette narration.</p>
-
-<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a>
-<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: Le procès-verbal de ce Conseil existe avec l'avis de
-chacun, et si jamais il est publié on verra que nous n'exagérons
-rien.</p>
-
-<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a>
-<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: Je parle ici d'après la correspondance de Napoléon,
-retraçant jour par jour, heure par heure, ses résolutions et ses
-mouvements.</p>
-
-<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a>
-<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: Je n'aime point la caricature en histoire, et je ne veux
-point en faire une ici, mais je rapporte ce détail parce qu'il me
-paraît caractéristique, et qu'il est contenu dans les mémoires
-intéressants, spirituels et certainement sincères de M. de Vitrolles.</p>
-
-<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a>
-<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: Je tiens ce déplorable détail de témoins oculaires,
-hommes respectables que je ne puis nommer, et qui peuvent être rangés
-au nombre des plus honnêtes gens de leur temps.</p>
-
-<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a>
-<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: On a dit, on a écrit, on a répété sous toutes les
-formes, que la scène qui s'était passée le 4 avril au matin dans le
-cabinet de l'Empereur avait été une scène de violence poussée jusqu'à
-la menace, jusqu'à lui arracher presque son abdication par la force.
-J'ai eu sous les yeux les mémoires manuscrits des deux témoins les
-plus respectables de cette scène; j'ai recueilli les souvenirs de
-témoins oculaires dignes de foi, et j'ai acquis la conviction que les
-récits qu'on a répandus à ce sujet sont entièrement controuvés. Au
-fond, la scène eut bien pour but et pour résultat d'arracher à
-Napoléon son abdication conditionnelle, mais quant à la forme les
-choses se renfermèrent dans la mesure que j'ai gardée dans ce récit.
-Les versions exagérées dont je conteste l'exactitude ont eu pour
-origine, et pour triste origine, les vanteries de certains personnages
-militaires, qui, voulant se faire valoir quelques jours après, se
-représentèrent comme plus coupables envers Napoléon qu'ils ne
-l'avaient été véritablement, et eurent fort à le regretter un an
-après. Ce sont ces vanteries, exagérées encore par des colporteurs de
-faux bruits, qui ont donné lieu aux versions inexactes répandues sur
-ce sujet, et je suis certain que la vérité se réduit à ce que je viens
-d'exposer.</p>
-
-<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a>
-<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: Je parle d'après le témoignage écrit des hommes les plus
-dignes de foi, et les moins hostiles au maréchal Marmont et aux
-Bourbons.</p>
-
-<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a>
-<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: Il est aussi difficile de savoir ce qui s'est passé dans
-cette dernière entrevue que dans la précédente, dont nous avons parlé,
-page 704 et suivantes. Le maréchal Ney n'a rien écrit, et Napoléon
-dans ses Mémoires de Sainte-Hélène, par respect pour l'infortune et
-l'héroïsme du maréchal, a gardé un complet silence. Seulement il est
-facile de reconnaître à quelques-unes de ses expressions, qu'il avait
-senti vivement l'attitude du maréchal Ney dans les derniers jours de
-l'Empire. Le maréchal eut le tort en rentrant à Paris de se vanter,
-notamment auprès du général Dupont, ministre de la guerre, qui en a
-consigné le souvenir dans ses Mémoires, d'avoir forcé Napoléon à
-abdiquer. Tout prouve que le maréchal en cette occasion s'accusa mal à
-propos, et qu'il s'était borné, dans la scène de Fontainebleau, à
-manquer de ménagements envers le malheur, sans se permettre une
-violence de propos qui n'était guère possible. Ce qui nous porte à le
-croire, c'est que M. de Caulaincourt en arrivant vers minuit,
-c'est-à-dire quelques instants après le maréchal Ney, trouva Napoléon
-parfaitement calme, n'ayant ni dans son attitude ni dans son langage
-l'animation qu'une scène violente aurait dû lui laisser, n'ayant de
-plus aucune résolution arrêtée. M. de Caulaincourt, dans quelques
-souvenirs consignés par écrit, dit positivement qu'en comparant ce
-qu'il avait vu à Fontainebleau avec ce qu'il entendit raconter
-quelques jours plus tard de la conduite du maréchal Ney, il eut de la
-peine à s'expliquer les versions répandues, et qu'il ne put s'empêcher
-de croire que le maréchal Ney s'était calomnié lui-même. Sans doute il
-ne fut content ni du langage ni de l'attitude du maréchal Ney à
-l'hôtel Saint-Florentin, mais il ne put croire à la réalité des scènes
-de violence qu'on racontait à Paris, et que beaucoup d'historiens ont
-rapportées depuis. Quant au maréchal Macdonald, tout en se montrant,
-dans ses Mémoires manuscrits, peu satisfait du maréchal Ney, il
-raconte les scènes auxquelles il a pris part d'une manière qui exclut
-complétement l'idée d'une violence exercée sur Napoléon. Nous citons
-ces deux personnages éminents, les seuls qui aient écrit comme témoins
-oculaires les scènes de Fontainebleau en 1814, et les plus dignes de
-foi entre tous ceux qui auraient pu les écrire, pour ramener toutes
-choses au vrai. Aussi nous flattons-nous d'avoir donné ici comme
-ailleurs la vérité aussi exactement que possible, et ne craignons-nous
-pas d'affirmer que tous les récits qui s'écartent de la mesure dans
-laquelle nous nous renfermons, sont ou entièrement faux, ou au moins
-singulièrement exagérés.</p>
-
-<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a>
-<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: M. de Caulaincourt, qui avait connu l'auteur de la
-dénonciation, n'a pas voulu le livrer au mépris de la postérité, et a
-refusé d'en consigner le nom dans ses souvenirs.</p>
-
-<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a>
-<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: C'est le propre récit du maréchal dans ses Mémoires
-encore manuscrits.</p>
-
-<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a>
-<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: C'est le propre récit de M. de Vitrolles.</p>
-
-<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a>
-<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: Les lecteurs de cette histoire se souviennent sans doute
-qu'à l'époque de la capitulation de Prenzlow les soldats de Lannes
-poussèrent ce cri à la vue de la mer du Nord, et que Lannes l'écrivit
-à Napoléon qui ne répondit rien.</p>
-</div>
-
-<div class="tn">
-<p class="center">Note au lecteur de ce fichier numérique:</p>
-
-<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
-corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.</p>
-</div>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE (17/20) ***</div>
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-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-
-</body>
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