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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Histoire du Consulat et de l'Empire (17/20) - faisant suite à l''Histoire de la Révolution Française' - -Author: Adolphe Thiers - -Release Date: August 4, 2021 [eBook #65989] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Mireille Harmelin, Keith J Adams, Christine P. Travers and - the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CONSULAT ET DE -L'EMPIRE (17/20) *** - - - - -HISTOIRE DU CONSULAT - -ET DE L'EMPIRE - - -TOME XVII - - - - -L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en -Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise, -Espagnole et Italienne. - -Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la -Librairie) le 15 mars 1860. - - -PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8. - - - - -HISTOIRE DU CONSULAT - -ET DE L'EMPIRE - - - - -FAISANT SUITE - -À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE - - - - -PAR M. A. THIERS - - - - -TOME DIX-SEPTIÈME - - - - - PARIS - PAULIN, LHEUREUX ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS - 60, RUE RICHELIEU - 1860 - - - - -HISTOIRE DU CONSULAT - -ET DE L'EMPIRE. - - - - -LIVRE CINQUANTE ET UNIÈME. - -L'INVASION. - - Désorganisation de l'armée française à son arrivée sur le - Rhin. -- Détresse de nos troupes en Italie et en Espagne. -- - Opérations du prince Eugène dans le Frioul pendant l'automne de - 1813, et sa retraite sur l'Adige. -- Opérations du maréchal Soult - en Navarre, et ses efforts infructueux pour sauver - Saint-Sébastien et Pampelune. -- Retraite de ce maréchal sur la - Nive et l'Adour. -- Retraite du maréchal Suchet sur la Catalogne. - -- Déplorable situation de la France, où tout avait été disposé - pour la conquête et rien pour la défense. -- Soulèvement des - esprits contre Napoléon parce qu'il n'avait point conclu la paix - après les victoires de Lutzen et de Bautzen. -- Les coalisés - ignorent cette situation. -- Effrayés à la seule idée de franchir - le Rhin, ils songent à faire à Napoléon de nouvelles propositions - de paix. -- Les plus disposés à transiger sont l'empereur - François et M. de Metternich. -- Causes de leur disposition - pacifique. -- M. de Saint-Aignan, ministre de France à Weimar, se - trouvant en ce moment à Francfort, est chargé de se rendre à - Paris, et d'offrir la paix à Napoléon sur la base des frontières - naturelles de la France. -- Départ immédiat de M. de Saint-Aignan - pour Paris. -- Accueil qu'il reçoit. -- Craignant de s'affaiblir - par trop d'empressement à accepter les propositions de Francfort, - Napoléon admet la réunion d'un congrès à Manheim, sans - s'expliquer sur les bases de pacification proposées. -- Premières - occupations de Napoléon dès son retour à Paris. -- Irritation du - public contre M. de Bassano accusé d'avoir encouragé la politique - de la guerre. -- Son remplacement par M. de Caulaincourt. -- - Quelques autres changements moins importants dans le personnel - administratif. -- Levée de 600 mille hommes, et résolution - d'ajouter des centimes additionnels à toutes les contributions. - -- Convocation immédiate du Sénat pour lui soumettre les levées - d'hommes et d'impôts ordonnées par simple décret. -- Emploi que - Napoléon se propose de faire des ressources mises à sa - disposition. -- Il espère, si la coalition lui laisse l'hiver - pour se préparer, pouvoir la rejeter au delà du Rhin. -- Ses - mesures pour conserver la Hollande et l'Italie. -- Négociation - secrète avec Ferdinand VII, et offre de lui rendre la liberté et - le trône, à condition qu'il fera cesser la guerre, et refusera - aux Anglais le territoire espagnol. -- Traité de Valençay. -- - Envoi du duc de San-Carlos pour faire agréer ce traité aux - Espagnols. -- Conduite de Murat. -- Son abattement bientôt suivi - de l'ambition de devenir roi d'Italie. -- Ses doubles menées à - Vienne et à Paris. -- Il demande à Napoléon de lui abandonner - l'Italie. -- Napoléon indigné veut d'abord lui exprimer les - sentiments qu'il éprouve, et puis se borne à ne pas répondre. -- - Pendant que Napoléon s'occupe de ses préparatifs, M. de - Metternich peu satisfait de la réponse évasive faite aux - propositions de Francfort, demande qu'on s'explique formellement - à leur sujet. -- Napoléon se décide enfin à les accepter, consent - à négocier sur la base des frontières naturelles, et réitère - l'offre d'un congrès à Manheim. -- Malheureusement pendant le - mois qu'on a perdu tout a changé de face dans les conseils de la - coalition. -- État intérieur de la coalition. -- Un parti - violent, à la tête duquel se trouvent les Prussiens, voudrait - qu'on poussât la guerre à outrance, qu'on détrônât Napoléon, et - qu'on réduisit la France à ses frontières de 1790. -- Ce parti - désapprouve hautement les propositions de Francfort. -- Alexandre - flatte tous les partis pour les dominer. -- L'Angleterre - appuierait l'Autriche dans ses vues pacifiques, si un événement - récent ne la portait à continuer la guerre. -- En effet à - l'approche des armées coalisées la Hollande s'est soulevée, et la - Belgique menace de suivre cet exemple. -- L'espérance d'ôter - Anvers à la France décide dès lors l'Angleterre pour la - continuation de la guerre, et pour le passage immédiat du Rhin. - -- L'Autriche, de son côté, entraînée par l'espérance de - recouvrer l'Italie, finit par adhérer aux vues de l'Angleterre et - par consentir à la continuation de la guerre. -- On renonce aux - propositions de Francfort, et on répond à M. de Caulaincourt - qu'on communiquera aux puissances alliées son acceptation tardive - des bases proposées, mais on évite de s'expliquer sur la - continuation des hostilités. -- Forces dont disposent les - puissances pour le cas d'une reprise immédiate des opérations. -- - Elles ont pour les premiers mouvements 220 mille hommes, qu'au - printemps elles doivent porter à 600 mille. -- Elles se flattent - que Napoléon n'en aura pas actuellement 100 mille à leur - opposer. -- Plans divers pour le passage du Rhin. -- Les - Prussiens veulent marcher directement sur Metz et Paris; les - Autrichiens au contraire songent à remonter vers la Suisse, pour - opérer une contre-révolution dans cette contrée, et isoler - l'Italie de la France. -- Le plan des Autrichiens prévaut. -- - Passage du Rhin à Bâle le 21 décembre 1813, et révolution en - Suisse. -- Abolition de l'acte de médiation. -- Vains efforts de - l'empereur Alexandre en faveur de la Suisse. -- Marche de la - coalition vers l'est de la France. -- Arrivée de la grande armée - coalisée à Langres, et du maréchal Blucher à Nancy. -- Napoléon - surpris par cette brusque invasion ne peut plus songer aux vastes - préparatifs qu'il avait d'abord projetés, et se trouve presque - réduit aux forces qui lui restaient à la fin de 1813. -- Il - reploie sur Paris les dépôts des régiments, et y fait verser à la - hâte les conscrits tirés du centre et de l'ouest de la France. -- - Il crée à Paris des ateliers extraordinaires pour l'équipement - des nouvelles recrues, et forme de ces recrues des divisions de - réserve et des divisions de jeune garde. -- Napoléon prescrit aux - maréchaux Suchet et Soult de lui envoyer chacun un détachement de - leur armée, et dirige celui du maréchal Suchet sur Lyon, celui du - maréchal Soult sur Paris. -- Napoléon envoie d'abord la vieille - garde sous Mortier à Langres, la jeune sous Ney à Épinal, puis - ordonne aux maréchaux Victor, Marmont, Macdonald, de se replier - avec les débris des armées d'Allemagne sur les maréchaux Ney et - Mortier dans les environs de Châlons, où il se propose de les - rejoindre avec les troupes organisées à Paris. -- Avant de - quitter la capitale, Napoléon assemble le Corps législatif. -- - Communications au Sénat et au Corps législatif. -- État d'esprit - de ces deux assemblées. -- Désir du Corps législatif de savoir ce - qui s'est passé dans les dernières négociations. -- - Communications faites à ce corps. -- Rapport de M. Laine sur ces - communications. -- Ajournement du Corps législatif. -- Violents - reproches adressés par Napoléon aux membres de cette assemblée. - -- Tentative pour reprendre les négociations de Francfort. -- - Envoi de M. de Caulaincourt aux avant-postes des armées - coalisées. -- Réponse évasive de M. de Metternich, qui sans - s'expliquer sur la reprise des négociations, déclare qu'on attend - lord Castlereagh actuellement en route pour le quartier général - des alliés. -- Dernières mesures de Napoléon en quittant Paris. - -- Ses adieux à sa femme et à son fils qu'il ne devait plus - revoir. - - -[Date en marge: Nov. 1813.] - -[En marge: État des armées françaises à leur retour sur le Rhin après -la campagne de 1813.] - -Napoléon venait de ramener l'armée française sur le Rhin, dans l'état -le plus déplorable. La garde de 40 mille hommes était réduite à 10 -mille. Les corps d'Oudinot (le 12e), de Reynier (le 7e), d'Augereau -(le 16e), de Bertrand (le 4e), successivement réunis en un seul sous -le général Morand, ne présentaient pas 12 mille combattants le jour de -leur entrée à Mayence qu'ils étaient chargés de défendre. Les corps de -Marmont et de Ney (les 6e et 3e), destinés sous le maréchal Marmont à -garder le Rhin de Manheim à Coblentz, ne comptaient pas 8 mille hommes -sous les armes. Le 2e sous Victor avait tout au plus 5 mille soldats -pour couvrir le haut Rhin de Strasbourg à Bâle. Les corps de Macdonald -et de Lauriston (11e et 5e), réunis sous le maréchal Macdonald et -dirigés sur le bas Rhin, n'avaient pas 9 mille hommes valides pour -disputer le cours de ce grand fleuve de Coblentz à Arnheim. La -cavalerie française formée en quatre corps, mal montée ou à pied, -n'aurait pas pu présenter 10 mille cavaliers en état de combattre. Les -Polonais réduits presque à rien avaient été envoyés à Sedan où -résidait leur dépôt, pour essayer de s'y reformer. Enfin une masse de -traînards sans armes, sans vêtements, portant avec eux les germes du -typhus, qu'ils communiquaient à tous les pays où ils s'arrêtaient, -repassaient la frontière en petites bandes. C'était presque une -seconde retraite de Russie, avec cette différence qu'il restait -environ 60 mille combattants sous les armes, et qu'au lieu de nous -retirer sur l'Allemagne exaspérée, nous nous relirions sur la France, -où nous trouvions enfin la patrie, mais la patrie épuisée et désolée. -Le désastre de Moscou avait pu en effet ne paraître qu'un accident, -grand comme notre destinée, mais la campagne de 1813 succédant à celle -de 1812, attestait l'abandon définitif de la fortune, et la ruine -d'un système qui avait contre lui l'intérêt autant que le bon sens -des nations civilisées, et que le génie le plus vaste ne suffisait -plus à soutenir contre la force des choses. - -[En marge: Situation de nos troupes en Italie et en Espagne.] - -Si telle était la situation là où Napoléon avait commandé, elle -n'était guère plus satisfaisante ailleurs, et ses lieutenants, soit en -Italie, soit en Espagne, n'avaient pas été beaucoup plus heureux que -lui. - -[En marge: Efforts du prince Eugène pour défendre l'Italie, et sa -retraite sur l'Adige.] - -Le prince Eugène, chargé de défendre les Alpes Juliennes, était -parvenu en puisant dans les vieux cadres de l'armée d'Italie, et en -les recrutant avec les conscrits du Piémont, de la Toscane, de la -Provence, du Dauphiné, à se procurer 50 mille soldats au lieu de 80 -mille qu'il avait ordre de réunir. Il en avait formé six divisions -d'infanterie, et une de cavalerie, jeunes en soldats, mais vieilles en -officiers, et avec leur secours il avait essayé de garder la Drave et -la Save de Willach à Laybach, couvrant le Tyrol par sa gauche, la -Carniole par sa droite. (Voir la carte nº 31.) Après s'être maintenu -pendant les mois d'août, de septembre et d'octobre sur cette ligne si -étendue, attendant toujours les Napolitains qui n'arrivaient pas, il -avait vu les Autrichiens se présenter en masse aux débouchés de la -Carinthie, son armée s'amoindrir par la désertion des Croates et des -Italiens, et il s'était successivement replié d'abord sur l'Isonzo, -puis sur le Tagliamento. La défection de la Bavière ouvrant tous les -passages du Tyrol sur sa gauche, avait rendu sa position encore plus -difficile, et dans le désir de couvrir à la fois Vérone et Trieste, il -avait partagé son armée en deux corps. Il avait envoyé le général -Grenier sur Bassano avec 15 mille hommes, tandis qu'avec 20 mille il -tâchait, en manoeuvrant entre le Tagliamento et la Piave, de couvrir -le Frioul et Venise. C'était l'étude des campagnes du général -Bonaparte qui lui avait inspiré l'idée d'envoyer le général Grenier -dans la vallée de Bassano, car en remontant cette vallée, ce général -pouvait se jeter dans le flanc des Autrichiens, tandis que le général -Giflenga essayait avec quelques mille hommes de les contenir de front -entre Trente et Roveredo. Mais il ne suffit pas d'emprunter leurs -idées aux grands capitaines, il faudrait aussi leur emprunter la -précision et l'énergie de l'exécution; or le général Grenier tâtonnant -sans cesse, avait perdu un temps précieux, et le prince Eugène qui -disposait tout au plus de 20 mille hommes pour résister à la colonne -des Autrichiens venant de Laybach, avait craint d'être rejeté sur -l'Adige, c'est-à-dire en arrière de l'ouverture de la vallée de -Bassano, ce qui l'eût séparé du général Grenier. Il avait donc rappelé -celui-ci, pour se retirer définitivement sur Vérone. Il avait ainsi -abandonné aux Autrichiens la Carniole, le Frioul, le Tyrol italien, et -gardé seulement les places, c'est-à-dire Osopo, Palma-Nova, Venise. La -nécessité de laisser quelques garnisons dans ces importantes -forteresses et la désertion l'avaient réduit à 36 mille hommes de -troupes actives, tandis que les généraux ennemis, Hiller et -Bellegarde, en comptaient 60 mille, indépendamment des insurgés -tyroliens. - -[En marge: Retiré sur l'Adige, le prince Eugène parvient à s'y -maintenir.] - -Une fois concentré sur l'Adige, le prince Eugène reprenant confiance, -et se jetant sur les Autrichiens, tantôt à gauche vers Roveredo, -tantôt devant lui vers Caldiero, leur avait tué ou pris sept ou huit -mille hommes en divers combats. Il était parvenu ainsi à se faire -respecter; mais ayant derrière lui l'Italie que les souffrances de la -guerre avaient détachée de nous, que les prêtres et les Anglais -excitaient à la révolte, et que Murat ne cherchait point à nous -ramener, il était douteux qu'il réussît à se soutenir. Il ne pouvait -répondre que de sa fidélité, et de la sienne, hélas, toute seule! La -désolante nouvelle de Leipzig avait consterné et fortement ébranlé les -cours d'Italie, quoiqu'elles fussent toutes d'origine française. Quant -au prince Eugène, époux, comme on sait, d'une princesse bavaroise, son -beau-père lui avait envoyé un officier pour l'informer des motifs -impérieux qui avaient détaché la Bavière de la France, et pour lui -proposer au nom de la coalition une principauté en Italie, s'il -consentait à abandonner la cause de Napoléon. Le prince Eugène plein -de douleur en songeant à sa femme et à ses enfants qu'il aimait, et -qu'il craignait de voir bientôt privés de tout patrimoine, avait -répondu que devant sa fortune à Napoléon, il ne pouvait se séparer de -lui, et que réduit peut-être avant peu à chercher un asile à Munich, -il était certain que le roi de Bavière aimerait mieux y recevoir un -gendre sans couronne qu'un gendre sans honneur! Le prince Eugène après -cette honorable réponse s'était borné à communiquer à Napoléon le -récit exact de cette entrevue. - -[En marge: Noble fidélité de ce prince.] - -[En marge: Arrivée du maréchal Soult sur la frontière d'Espagne comme -lieutenant de l'Empereur.] - -[En marge: Organisation en une seule armée des diverses troupes -revenues d'Espagne.] - -[En marge: Esprit des soldats qui avaient fait la guerre d'Espagne.] - -La fin de l'année 1813 avait été plus triste encore en Espagne qu'en -Italie. On se souvient que Napoléon, à la suite de la bataille de -Vittoria, profondément irrité contre son frère Joseph et contre le -maréchal Jourdan, avait chargé le maréchal Soult d'aller rétablir nos -affaires en Espagne, et lui avait conféré, pour rendre son autorité -plus imposante, la qualité de lieutenant de l'Empereur. Le maréchal -Soult, dont on se rappelle sans doute les démêlés avec le roi Joseph, -revenant avec le pouvoir de faire arrêter ce prince s'il résistait, -avait éprouvé une satisfaction d'orgueil que, malheureusement pour nos -armes, il devait prochainement expier. Dans un ordre du jour offensant -pour Joseph et pour le maréchal Jourdan, il avait imputé nos -infortunes en Espagne non pas aux circonstances, mais à l'incapacité -et à la lâcheté de ceux qui l'avaient précédé dans le commandement, ne -prévoyant pas qu'il s'ôtait ainsi toute excuse pour ce qui devait -bientôt lui arriver. Sur-le-champ il était entré en fonction, et -s'était occupé de réorganiser l'armée. Au lieu de la laisser partagée -en armées d'Andalousie, du centre, du Portugal et du Nord, ce qui -présentait de graves inconvénients, il l'avait formée en simples -divisions, à la tête desquelles il avait placé de très-bons -divisionnaires, qui étaient nombreux dans cette armée dont la forte -constitution avait résisté à tous les revers. Après l'avoir distribuée -en dix divisions, dont une de réserve, il avait confié la droite au -général Reille, le centre au général comte d'Erlon, la gauche au -général Clausel. Ce dernier, après la bataille de Vittoria, ayant -réussi par un miracle de courage et de présence d'esprit à gagner -Saragosse, était rentré en France par Jaca, et venait de rejoindre le -maréchal Soult avec 15 mille hommes. Ce mouvement avait, il est vrai, -l'inconvénient de découvrir Saragosse, mais il avait l'avantage de -concentrer nos forces contre les Anglais, qui étaient nos ennemis les -plus redoutables en Espagne, et il était permis d'en espérer quelque -résultat si ces forces, très-considérables encore, étaient bien -employées. L'armée, sous le rapport des qualités militaires, n'avait -pas d'égale, surtout depuis les pertes que nous avions faites en -Russie et en Allemagne. C'étaient les plus braves soldats, les plus -aguerris, les plus rompus à la fatigue qu'il y eût alors en Europe. -Mais en même temps ils étaient, comme nous l'avons déjà dit, dépités, -dégoûtés de se voir depuis six ans sacrifiés non-seulement à une -entreprise funeste, mais à l'incapacité et à la rivalité de leurs -chefs. Avec une confiance immense en eux-mêmes, ils n'en avaient -aucune dans leurs généraux, excepté toutefois les généraux Reille et -Clausel, et ils ne s'attendaient qu'à être battus. Ce défaut de -confiance dans ceux qui les commandaient avait achevé de détruire -parmi eux la discipline déjà fort ébranlée par la misère. Habitués à -n'être jamais nourris, à vivre uniquement de ce qu'ils arrachaient à -une population qu'ils haïssaient et dont ils étaient haïs, ils se -regardaient comme les maîtres de tout ce qui était sous leur main, et, -même rentrés en France, il n'était pas probable qu'on changeât -beaucoup leur manière de penser, si on ne changeait pas leur manière -de vivre. Déguenillés, hâlés par le soleil, irrités, arrogants, ayant -à leur tête des officiers encore plus à plaindre qu'eux, et qui -n'osaient pas montrer leurs vêtements en lambeaux, ils présentaient le -spectacle le plus navrant, celui de braves soldats aux prises avec le -vice et la misère. Un grand général qui aurait su s'emparer d'eux, et -qui les aurait reconduits à la victoire, en eût fait la première armée -du monde. - -[En marge: Armée anglaise; sa composition et sa force.] - -Napoléon, de peur de désorganiser les seules provinces où la guerre -d'Espagne n'eût pas été désastreuse, n'avait pas voulu retirer le -maréchal Suchet de l'Aragon, et par le motif que nous avons déjà -indiqué il avait choisi le maréchal Soult. Ce maréchal, qui avait une -grande renommée, moindre toutefois en Espagne où il avait servi -qu'ailleurs, n'était pas accueilli de l'armée avec une entière -confiance. Cependant il pouvait beaucoup réparer. Il avait affaire à -un redoutable ennemi, nous voulons dire à l'armée anglo-portugaise, -comptant 45 mille Anglais et 15 mille Portugais enorgueillis de leurs -victoires, plus 30 ou 40 mille Espagnols, les meilleurs soldats de -l'Espagne. Il était certainement possible avec 70 mille Français de -tenir tête à cette armée, plus nombreuse que la nôtre, mais inférieure -en qualité, les Anglais exceptés. - -[En marge: Position prise par lord Wellington à la fin de 1813.] - -[En marge: Siéges de Saint-Sébastien et de Pampelune.] - -Lord Wellington, même après la bataille de Vittoria, hésitait à -pénétrer en France: aussi essayait-il d'assiéger Saint-Sébastien et -Pampelune, bien plus pour se donner un prétexte de temporiser que pour -se procurer ces deux postes, qui valaient au surplus la peine d'un -siége. Pour protéger cette double entreprise contre les retours -offensifs des Français, il avait distribué son armée assez habilement, -et surmonté autant que possible la difficulté des lieux. -Saint-Sébastien, comme on le sait, est situé au bord de la mer, -presque à l'embouchure de la Bidassoa, et à l'extrémité de la vallée -de Bastan; Pampelune, au contraire, capitale de la Navarre, est sur le -revers de cette vallée, et dans le bassin de l'Èbre. (Voir la carte nº -43.) Lord Wellington avait chargé du siége de Saint-Sébastien l'armée -espagnole de Freyre, aidée d'une division portugaise et de deux -divisions anglaises. Ces troupes étaient naturellement près de la mer, -à l'extrémité de la vallée de Bastan. Il avait aux environs de -Saint-Estevan, au centre même de la vallée de Bastan, trois divisions -anglaises prêtes à descendre sur Saint-Sébastien, ou à remonter la -vallée, pour se jeter en Navarre au secours de trois autres divisions -anglaises qui couvraient le siége de Pampelune, confié aux troupes -espagnoles du général Morillo. Avec une pareille distribution de ses -forces, le général anglais croyait être en mesure de faire face aux -événements quels qu'ils fussent. Attaqué cependant avec promptitude et -secret, il n'est pas certain qu'il eût pu parer à tout. Aussi -n'était-il pas sans inquiétude, et se gardait-il avec une extrême -vigilance. - -[En marge: Position occupée par l'armée française.] - -L'armée française était échelonnée dans la vallée de -Saint-Jean-Pied-de-Port, laquelle sert de bassin à la Nive, et court -vers la mer presque parallèlement à la vallée de Bastan. -Saint-Jean-Pied-de-Port, qui ferme le fameux défilé de Roncevaux, est -la place importante du bassin supérieur de la Nive, comme Bayonne, -située au confluent de la Nive et de l'Adour, en est le point -principal vers la mer. On pouvait avec des chances à peu près égales -déboucher de cette vallée, pour se jeter soit sur la colonne qui -assiégeait Saint-Sébastien, soit sur celle qui assiégeait Pampelune, à -condition toutefois de s'y prendre de manière à prévenir la -concentration des forces ennemies. Il y avait quelques raisons de plus -en faveur d'une attaque vers Saint-Sébastien. D'abord Saint-Sébastien -était plus vivement pressé, ensuite le chemin pour s'y rendre était -plus court et meilleur, car il suffisait d'y courir directement par -Yrun, tandis que pour se porter sur Pampelune il fallait remonter -toute la vallée de Saint-Jean-Pied-de-Port, et traverser le défilé de -Roncevaux. On pouvait, du reste, adopter l'un ou l'autre plan, mais il -fallait dans tous les cas agir avec beaucoup de précision et de -célérité, si on voulait réussir et éloigner ainsi du territoire -français l'ennemi prêt à y pénétrer. - -[En marge: Combats inutiles et sanglants pour dégager Pampelune.] - -Le 24 juillet le maréchal Soult s'était mis en marche à la tête de -presque toute son armée, laissant le général Villatte avec la division -de réserve en avant de Bayonne, et emmenant environ quatre-vingts -bouches à feu qu'on avait tirées de l'arsenal de Bayonne, et attelées -au moyen des chevaux sauvés du désastre de Vittoria. Le 25 il avait -débouché dans la haute vallée de Bastan avec le corps du général -d'Erlon, et dans la vallée de Roncevaux avec les corps des généraux -Reille et Clausel. Ceux-ci n'avaient pas eu de peine à refouler sur -Pampelune la division portugaise et les deux divisions anglaises qui -gardaient l'entrée de la Navarre. Mais le comte d'Erlon, pour -pénétrer dans le Bastan, avait eu beaucoup de peine à forcer le col de -Moya contre le général Hill. Il en était venu à bout toutefois, avec -une perte de 2 mille hommes pour lui, et de 3 mille pour l'ennemi. -Tout aurait été au mieux si le lendemain 26 le comte d'Erlon avait pu -être subitement ramené vers notre extrême droite pour rejoindre les -généraux Reille et Clausel. Mais il avait fallu perdre la journée du -26 à le rallier, ce qui prouvait qu'on avait commis une faute en ne -débouchant pas tous ensemble par le val de Roncevaux, pour tomber -brusquement sur les divisions anglaises éparpillées à l'entrée de la -Navarre. Lorsque le 27 au matin le comte d'Erlon était venu rejoindre -sur notre droite les généraux Clausel et Reille, les Anglais étaient -déjà dans une forte position en avant de Pampelune, au nombre de -quatre divisions, dont deux anglaises, une portugaise, une espagnole, -et dans un de ces sites où il nous avait toujours été peu avantageux -de les attaquer. De plus ils allaient être rejoints par deux divisions -accourant à marches forcées de la vallée de Bastan. En effet lord -Wellington, averti de notre approche dans la nuit du 25, avait utilisé -la journée du 26 que nous avions perdue, et avait reporté ses forces -du Bastan en Navarre. En attendant que toutes ses divisions fussent -réunies, il en avait quatre parfaitement en mesure de se défendre. Le -général Clausel, dont le coup d'oeil égalait l'énergie, n'était pas -d'avis d'aborder de front la position des Anglais, mais de la tourner -en se portant sur Pampelune. Le maréchal Soult n'ayant point partagé -cette opinion, on avait attaqué presque de front un site formidable, -et il nous était arrivé comme à Vimeiro, à Talavera, à l'Albuera, à -Salamanque, de tuer beaucoup de monde à l'ennemi, d'en perdre presque -autant, et de rester au pied de ses positions sans les avoir -emportées. Le 28 juillet le combat avait recommencé, mais sans plus de -succès, car les Anglais n'avaient fait que se renforcer dans -l'intervalle, et le 29 il avait fallu repasser de Navarre en France, -après avoir perdu de 10 à 11 mille hommes, et en avoir tué ou blessé -plus de 12 mille à l'ennemi dans l'espace de quatre jours. Mais les -pertes étaient bien plus sensibles pour nous que pour lord Wellington, -vu que nous étions au terme de nos ressources, et qu'il était loin -d'avoir atteint le terme des siennes. Les troupes s'étaient montrées -plus braves que jamais, et si elles n'avaient pas réussi, elles -étaient peu déçues dans leurs espérances, car depuis longtemps elles -n'attendaient plus rien ni de l'habileté de leurs chefs, ni des -faveurs de la fortune. Revenues bientôt à leur indiscipline, à leur -mépris des généraux, elles s'étaient en partie débandées pour vivre -aux dépens des paysans français. Aussi la désertion avait-elle -promptement égalisé nos pertes et celles de l'ennemi, et chacune des -deux armées comptait treize ou quatorze mille hommes de moins dans ses -rangs. Malheureusement le trouble apporté aux deux siéges avait été de -peu de durée, et lord Wellington se bornant désormais à investir -Pampelune, avait tourné ses principaux efforts vers Saint-Sébastien, -où le général français Rey soutenait avec 2,500 hommes un siége -mémorable. Trois fois en effet il avait rejeté les Anglais au pied de -la brèche après leur avoir fait essuyer des pertes énormes. - -[En marge: Efforts infructueux pour secourir Saint-Sébastien.] - -[En marge: Reddition de cette place après la plus belle défense.] - -[En marge: Retraite définitive sur la Bidassoa.] - -Quoique rebutée, l'armée touchée de l'héroïsme de la garnison de -Saint-Sébastien, avait voulu aller à son secours, et le maréchal Soult -revenu à la position de Bayonne, avait fait une tentative pour -secourir cette brave garnison, qui soutenait si bien l'honneur de nos -armes. Il avait passé la Bidassoa et attaqué la hauteur de -Saint-Martial, gardée par l'armée espagnole et par deux divisions -anglaises. Le sort de ce combat avait été celui de tous les combats -livrés aux Anglais dans des positions défensives; nous leur avions -fait éprouver des pertes égales ou supérieures aux nôtres, grâce à -l'intelligence de nos soldats, mais nous avions été obligés de -repasser la Bidassoa grossie par les pluies, et le 8 septembre nous -avions vu succomber la garnison de Saint-Sébastien, après l'une des -plus belles défenses dont l'histoire fasse mention. Très-heureusement -pour nous il restait à lord Wellington dans le siége de Pampelune une -raison suffisante de ne pas pénétrer en France du moins pour le -moment. Le maréchal Soult réduit de 70 mille hommes à 50 et quelques -mille, avait pris position par sa gauche sur la Nive, autour de -Saint-Jean-Pied-de-Port, par sa droite en avant de la Nive, le long de -la Bidassoa dont il occupait les bords. Sa gauche étant dans une -vallée, son centre et sa droite dans une autre, il y avait dans sa -ligne un ressaut qui présentait quelque danger. Pour qu'il en fût -autrement il lui aurait fallu abandonner une portion du territoire -français, et il devait naturellement lui en coûter de prendre une -pareille détermination. - -[En marge: Opérations du maréchal Suchet en Aragon et en Catalogne.] - -[En marge: Retraite en Catalogne après avoir laissé des garnisons à -Sagonte, Tortose, Lérida, etc.] - -C'est ainsi qu'avaient été employés sur la Bidassoa l'été et le -commencement de l'automne. De son côté le maréchal Suchet, à la -nouvelle du désastre de Vittoria, avait pris le parti, douloureux pour -lui, d'évacuer le royaume de Valence. C'était le cas sans doute de ne -pas renouveler la faute commise à Dantzig, Stettin, Hambourg, -Magdebourg, Dresde, et de renoncer plutôt à la possession des places -les plus importantes, que de laisser après soi des garnisons qu'on ne -pouvait pas secourir, et dont l'absence réduisait singulièrement -l'effectif de nos armées. Mais les instructions réitérées du ministre -de la guerre, fondées sur le prix qu'on mettait à garder les bords de -la Méditerranée, avaient encouragé le maréchal à laisser des garnisons -dans la plupart des places. Il avait laissé 1200 hommes à Sagonte, 400 -dans chacun des forts de Denia, Peniscola, Morella, 4 mille à Tortose, -mille à Mequinenza, 4 mille à Lérida, autant à Tarragone, avec de -l'argent, des vivres, des munitions, de bons commandants, en un mot de -quoi se défendre pendant une année. Après s'être privé de ces -détachements il était rentré en Aragon à la tête de 25 mille hommes -seulement, mais superbes, bien vêtus, bien nourris, regrettés partout -des populations qu'ils avaient protégées contre les désordres de la -guerre. Le maréchal Suchet avait d'abord voulu se replier sur -Saragosse, mais Mina s'en étant emparé depuis le départ du général -Clausel, il avait été obligé de gagner Barcelone, et de renoncer à -l'Aragon pour défendre la Catalogne contre l'armée anglo-sicilienne, -qui ne s'élevait pas à moins de 50 mille hommes. Jugeant que la -garnison de Tarragone n'était pas en mesure de se soutenir, il avait -pour un moment repris l'offensive, culbuté l'armée ennemie, joint -Tarragone, fait sauter ses ouvrages, et ramené la garnison, de manière -qu'il ne laissait plus en arrière que celles de Sagonte, Tortose, -Mequinenza, Lérida, Peniscola, Morella, Denia. C'était bien assez dans -l'état des choses en Europe! Ne voulant pas permettre à l'ennemi de -prendre un ascendant trop marqué, il l'avait de nouveau assailli au -col d'Ordal, et dans un combat des plus brillants avait contraint les -Anglais à se retirer sur le bord de la mer. - -Les événements de l'été et de l'automne avaient donc été un peu moins -affligeants dans cette partie de la Péninsule que dans l'autre, mais -là comme ailleurs en évacuant les places on aurait pu composer une -belle armée, laquelle, forte au moins de 40 mille hommes, ne manquant -de rien, conduite par un chef qui avait toute sa confiance, aurait -contribué à défendre victorieusement nos frontières. Malheureusement -au Midi comme au Nord la vaine espérance de recouvrer bientôt une -grandeur chimérique avait altéré le sens si juste de Napoléon, et -enlevé à la défense du sol national des ressources qui auraient -puissamment aidé à le sauver. - -[En marge: Projet de réunion entre le maréchal Soult et le maréchal -Suchet, abandonné comme impossible.] - -Le maréchal Soult, en quête de combinaisons nouvelles, aurait voulu se -servir de l'armée d'Aragon pour tenter quelque chose d'important -contre lord Wellington. Tantôt il aurait désiré que le maréchal -Suchet, traversant la Catalogne et l'Aragon, vînt le joindre par -Lérida, Saragosse, Tudela, Pampelune, avec environ 25 mille hommes, -tantôt que le maréchal, repassant les Pyrénées et faisant à -l'intérieur l'immense détour de Perpignan, Toulouse, Bayonne, se -réunît à lui pour déboucher en masse contre les Anglais. Le premier de -ces plans exposait le maréchal Suchet au danger d'exécuter une marche -de plus de cent lieues entre l'armée anglo-sicilienne qui était de 70 -mille hommes, les Catalans compris, et l'armée de lord Wellington qui -était de 100 mille, c'est-à-dire au danger d'être accablé par ces -forces réunies, ou bien rejeté en Espagne, où il aurait été pour ainsi -dire précipité dans un gouffre. Le second plan, en le condamnant à un -trajet de cent cinquante lieues en France, livrait les places de la -Catalogne et la frontière du Roussillon à l'armée anglo-sicilienne, -pour un succès bien incertain, car il était douteux que le maréchal -Soult n'ayant pas su battre l'armée anglaise avec 70 mille hommes, y -réussît avec 90 mille, la force numérique ne lui ayant pas manqué dans -les derniers combats. Tous ces projets avaient été jugés -impraticables, et il n'y avait que la fin de la guerre d'Espagne qui, -en faisant cesser l'alliance des Espagnols avec les Anglais, pût nous -débarrasser des uns et des autres, sauf à voir les Anglais reparaître -plus tard sur un point quelconque de nos frontières maritimes. Le 7 -octobre enfin, le maréchal Soult s'était laissé surprendre sur sa -droite, à Andaye, avait perdu 2,400 hommes, et avait été obligé de -céder à l'ennemi une première portion du territoire français. -Pampelune avait ouvert ses portes le 31, et lord Wellington n'ayant -plus aucun motif de s'arrêter à la frontière, allait être amené, -presque malgré lui, à la franchir. - -[En marge: Résumé général de notre situation militaire.] - -[En marge: Destruction des ressources matérielles de la France.] - -[En marge: État moral du pays pire encore que son état matériel.] - -La situation de nos armées était donc fort triste sur tous les points: -sur le Rhin, 50 à 60 mille hommes épuisés de fatigue, suivis d'un -nombre égal de traînards et de malades, ayant à combattre les 300 -mille hommes de la coalition européenne; en Italie, 36 mille -combattants, vieux et jeunes, se trouvant aux prises sur l'Adige avec -60 mille Autrichiens, et ayant à contenir l'Italie fatiguée de nous, -Murat prêt à nous abandonner; sur la frontière d'Espagne, 50 mille -vieux soldats rebutés par l'infortune, défendant à peine les Pyrénées -occidentales contre les 100 mille hommes victorieux de lord -Wellington, et sur cette même frontière 25 mille autres vieux soldats, -en bon état sans doute, mais ayant à disputer les Pyrénées orientales -à plus de 70 mille Anglais, Siciliens et Catalans, tel était l'état -exact de nos affaires militaires exprimé en nombres précis. Napoléon, -il est vrai, avait prouvé cent fois avec quelle rapidité prodigieuse -il savait créer les ressources, mais jamais il ne s'était trouvé dans -une pareille détresse! Plus de 140 mille hommes de nos meilleures -troupes étaient disséminés dans les places de l'Europe; il ne restait -en France que des dépôts ruinés, qui déjà dans cette année 1813 -s'étaient efforcés de dresser en deux ou trois mois de jeunes recrues, -et leur avaient donné en officiers et sous-officiers tout ce qu'ils -contenaient de meilleur. Sans doute il y avait encore dans les -régiments qui rentraient en France de vieux soldats et de vieux -officiers, mais on allait être obligé de leur envoyer directement les -conscrits non habillés, non instruits, pour qu'ils fissent ce que les -dépôts n'auraient ni le temps ni la force de faire eux-mêmes, et ils -allaient être contraints d'employer à instruire des recrues le temps -qu'ils auraient au besoin d'employer à se reposer, si même l'ennemi -leur en laissait le loisir! Nos places qui auraient pu servir d'appui -à l'armée, étaient, comme nous l'avons dit, dépourvues de tous moyens -de défense. L'envoi d'un matériel immense au delà de nos frontières -les avait privées des objets les plus indispensables. On avait à -Magdebourg et à Hambourg ce qu'on aurait dû avoir à Strasbourg et à -Metz, à Alexandrie ce qu'il aurait fallu avoir à Grenoble. Une partie -même de l'artillerie de Lille se trouvait encore au camp de Boulogne. -Ce n'était pas le matériel seul qui manquait. Le personnel des -officiers du génie, si nombreux, si savant, si brave en France, était -dispersé dans plus de cent villes étrangères. À peine avait-on le -temps de former à la hâte quelques cohortes de gardes nationales pour -accourir à Strasbourg, à Landau, à Metz, à Lille! Ainsi pour conquérir -le monde qui nous échappait, la France était demeurée sans défense. -Nos finances, jadis si prospères, conduites avec un esprit d'ordre si -admirable, s'étaient autant épuisées que nos armées pour la chimère de -la domination universelle. Les domaines communaux, employés à liquider -les exercices 1811 et 1812, et à solder l'insuffisance de celui de -1813, étaient restés invendus. C'est tout au plus s'il s'était -présenté des acheteurs pour 10 millions de ces domaines. Le papier -qui en représentait le prix anticipé, perdait de 15 à 20 pour cent, -bien que la presque totalité de ce qui avait été émis se trouvât dans -les caisses de la Banque et dans celles de la couronne elle-même, qui -en avaient pris pour plus de 70 millions. L'état moral du pays était -plus désolant encore, s'il est possible, que son état matériel. -L'armée, convaincue de la folie de la politique pour laquelle on -versait son sang, murmurait hautement, quoiqu'elle fût toujours prête -en présence de l'ennemi à soutenir l'honneur des armes. La nation, -profondément irritée de ce qu'on n'avait pas profité des victoires de -Lutzen et de Bautzen pour conclure la paix, se regardant comme -sacrifiée à une ambition insensée, connaissait maintenant par -l'horreur des résultats les inconvénients d'un gouvernement sans -contrôle. Désenchantée du génie de Napoléon, n'ayant jamais cru à sa -prudence, mais ayant toujours cru à son invincibilité, elle était à la -fois dégoûtée de son gouvernement, peu rassurée par ses talents -militaires, épouvantée de l'immensité des masses ennemies qui -s'approchaient, moralement brisée en un mot, au moment même où elle -aurait eu besoin pour se sauver de tout l'enthousiasme patriotique qui -l'avait animée en 1792, ou de toute l'admiration confiante que lui -inspirait en 1800 le Premier Consul! Jamais enfin plus grand -abattement ne s'était rencontré en face d'un plus affreux péril! - -[En marge: Ignorance où était l'Europe de la situation de la France, -et sa crainte de franchir le Rhin.] - -Certes si l'étranger victorieux qui soupçonnait une partie de ces -vérités, avait pu les connaître dans toute leur étendue, il ne se -serait arrêté qu'un jour aux bords du Rhin, juste le temps nécessaire -pour réunir des cartouches et du pain, il eût franchi ce Rhin qui -depuis 1795 semblait une frontière inviolable, et marché droit sur -Paris, la ville où naguère paraissait résider en permanence le génie -de la victoire. Mais la coalition fatiguée de ses efforts -extraordinaires, toute surprise encore de ses triomphes malgré deux -campagnes successives qui se terminaient à son avantage, était -disposée à s'arrêter sur le Rhin: dernier répit que la fortune -semblait vouloir nous accorder avant de nous abandonner -définitivement! - -[En marge: Disposition à négocier sur les bords du Rhin.] - -[En marge: Motifs qui portent les coalisés, les Prussiens exceptés, à -désirer la paix.] - -Plus d'une cause contribuait à cette disposition des esprits dans le -sein de la coalition, mais notre gloire était la principale. Si la -politique de Napoléon nous avait mis le monde sur les bras, la gloire -qu'il avait répandue sur nous, la bravoure sans égale avec laquelle -nous avions soutenu ses gigantesques entreprises, le souvenir de la -nation française se soulevant tout entière en 1792 pour repousser -l'agression européenne, donnaient à réfléchir aux puissances -continentales, toujours les plus compromises dans une lutte contre la -France. On nous haïssait beaucoup, mais on ne nous craignait pas -moins. L'idée de passer le Rhin, d'aller affronter chez elle cette -nation qui avait inondé l'Europe de ses armées victorieuses, chez -laquelle il n'y avait presque pas un homme qui n'eût porté les armes, -qui blâmait l'ambition de son chef, mais qui le soutiendrait peut-être -fortement si après l'avoir ramené sur ses frontières on voulait les -franchir, cette idée troublait, intimidait les plus sages des généraux -et des ministres de la coalition. D'ailleurs après avoir expulsé -Napoléon de l'Allemagne, qu'y avait-il de plus à prétendre? Fallait-il -après un triomphe inespéré tenter de nouveau la fortune, échouer -peut-être dans une entreprise téméraire, se faire rejeter au delà du -Rhin pour n'avoir pas su s'y arrêter, rendre dès lors Napoléon plus -exigeant que jamais, réveiller en lui des prétentions qui étaient près -de s'éteindre, et se condamner à une guerre sans fin pour n'avoir pas -su faire la paix à propos, pas plus que Napoléon n'avait su la faire à -Prague? Et puis la guerre n'avait-elle pas été assez cruelle? Toutes -les armées européennes portaient sur leurs corps des plaies larges et -saignantes, qui attestaient ce que leur avaient coûté non-seulement -Moscou, non-seulement Lutzen, Bautzen et Dresde, où elles avaient été -vaincues, mais la Katzbach, Gross-Beeren, Kulm, Dennewitz, Leipzig, où -elles avaient été victorieuses! Si on excepte les Prussiens, chez -lesquels régnait une sorte de fureur nationale, excitée par -l'influence des sociétés secrètes, le désir de la paix était général -parmi les militaires de toutes les nations. Quoique fort braves et -fort orgueilleux de leurs succès, les militaires russes avaient voulu -s'arrêter sur l'Oder; ils le voulaient bien plus encore sur le Rhin, -et ils pensaient que c'était assez d'être venus en combattant de -Moscou à Mayence, et que pour eux il n'y avait rien à faire au delà. -Les Autrichiens qui se battaient depuis vingt-deux ans, qui avaient -rejeté le vainqueur de Marengo, d'Austerlitz, de Wagram hors de -l'Autriche et de l'Allemagne, qui sentaient profondément le besoin de -se reposer, qui dans la prolongation de la guerre ne voyaient qu'une -satisfaction pour la haine des Prussiens, un agrandissement -d'influence pour les Russes et les Anglais, et peut-être des chances -de défaite pour tous, étaient fort enclins à une paix qui cette fois -paraissait devoir être durable. À la tête de ces militaires le prince -de Schwarzenberg, importuné de la violence des Prussiens, de -l'affectation de suprématie des Russes, de l'entêtement des Anglais, -était fortement prononcé pour la paix, et dans le camp des coalisés sa -haute raison n'était contestée par personne! Et, chose singulière, le -célèbre général anglais lord Wellington, qui le premier en Europe -avait tenu en échec la puissance de Napoléon, et dont la renommée -grossie par l'éloignement n'avait cessé de s'étendre, semblait hésiter -lui-même en approchant des redoutables frontières de France. Ce -n'était pourtant pas la timidité qu'on pouvait lui reprocher, car en -1810 et en 1811 il était resté seul en armes sur le continent, -risquant à tout moment d'être jeté dans l'Océan par les armées -françaises. Eh bien, après la bataille décisive de Vittoria, livrée à -nos portes, lord Wellington n'avait pas fait un pas, et malgré les -incitations de son gouvernement, il déclarait qu'il y fallait penser -sérieusement avant d'oser toucher au sol brûlant de la France! Hélas! -ces ennemis qui tant de fois nous avaient méconnus, et tant de fois -devaient nous méconnaître encore, nous flattaient maintenant! Ils ne -savaient pas qu'un long abus de nos forces en avait presque tari la -source, que le dégoût d'un long despotisme, que l'indignation contre -une ambition désordonnée, avaient porté la France à s'isoler de son -gouvernement, et à considérer la guerre plutôt comme faite à lui qu'à -elle-même. Cette erreur de nos ennemis ne devait pas durer, mais elle -était générale, et ils nous rendaient l'hommage de trembler à l'idée -de toucher à notre sol. - -[En marge: Dispositions particulières de l'Autriche.] - -[En marge: Le mariage de Napoléon avec Marie-Louise n'entre pour rien -dans les vues modérées du cabinet de Vienne.] - -[En marge: Sa crainte de détrôner Napoléon fondée sur la crainte de -révolutions nouvelles.] - -Cette disposition pacifique qu'on remarquait chez les militaires, les -Prussiens exceptés, était moins sensible chez les hommes d'État de la -coalition, mais elle était tout à fait prononcée chez l'un d'eux, M. -de Metternich. Ce ministre profondément clairvoyant, qui, dans l'année -1813, avait montré un rare mélange d'adresse et de franchise, de -résolution et de prudence, répugnait à commettre la fortune de -l'Autriche à de nouveaux hasards, et sous ce rapport, comme sous -beaucoup d'autres, se trouvait pleinement d'accord avec son maître. M. -de Metternich et l'empereur François s'étaient décidés à la guerre, -parce que l'Allemagne la leur demandait à grands cris, parce que -l'occasion de rétablir la situation de l'Autriche, de sauver -l'indépendance de l'Allemagne, était trop belle pour ne pas la saisir; -mais ce but atteint, ils ne voulaient pas, pour reconquérir tout -entière l'ancienne grandeur de l'Autriche, courir la chance de perdre -ce qu'ils en avaient recouvré, courir la chance aussi de grandir outre -mesure la prépondérance russe en Europe, la prépondérance prussienne -en Allemagne, la prépondérance anglaise sur les mers! L'Autriche, -assurée de n'avoir plus le grand-duché de Varsovie sur ses frontières -septentrionales, de reprendre tout ce qu'on lui avait ôté en Pologne -pour constituer ce duché, de regagner la frontière de l'Inn, le -Tyrol, l'Illyrie, une part quelconque du Frioul, de n'avoir plus à -supporter la Confédération du Rhin, devait se tenir, et se tenait -effectivement pour satisfaite. L'empereur François, constant dans -l'adversité, modéré dans la prospérité, était fortement de cet avis, -et M. de Metternich, ministre fidèle de sa pensée, le partageait -entièrement. Du reste le mariage de Marie-Louise, imaginé uniquement -dans l'intérêt de l'empire, n'ajoutait pas beaucoup à ces excellentes -raisons. Mais, si on passait le Rhin, il s'élevait tout à coup une -question qui ne s'était encore présentée à l'esprit de personne, -excepté à l'esprit de quelques vieillards inconsolables, dont les -regrets venaient de se convertir depuis peu en vives espérances, et -cette question, c'était celle du renversement de Napoléon lui-même. -Résister à sa domination insupportable, contenir si on le pouvait son -ambition excessive, avait été d'abord le désir de tous ses ennemis; le -renverser du trône de France n'avait été la pensée d'aucun. Pourtant -vaincre un homme dont tous les titres étaient dans la victoire; après -l'avoir vaincu en Russie, en Pologne, en Allemagne, le vaincre en -France même, si on l'essayait et si on y réussissait, pouvait faire -naître l'idée de s'attaquer à sa personne, et de lui ôter par l'épée -une couronne acquise par l'épée. Cette idée seule ravissait de joie -les Prussiens, et remuait le coeur si paisible et si modéré de -Frédéric-Guillaume. Pour Alexandre, que Napoléon avait personnellement -humilié, il n'avait pas rêvé une si éclatante vengeance, mais les -événements la lui offrant, il n'y répugnait point, et ne demandait -pas mieux que de la goûter tout entière. Pourtant en supposant le but -atteint, que ferait-on du trône de France devenu vacant? Les Prussiens -ne s'en inquiétaient guère, pourvu qu'ils eussent précipité du faîte -des grandeurs celui qui les avait tant foulés aux pieds, et Alexandre -pas beaucoup plus, car il se serait vengé lui aussi des dédains de -l'orgueilleux conquérant. Mais la haine n'aveuglait ni l'empereur -François ni son ministre; l'intérêt de l'Autriche les dirigeait seul, -et le Rhin franchi, ils se demandaient ce qu'on ferait au delà. - -Le mariage de Napoléon avec Marie-Louise, quoique l'empereur François -fût un assez bon père, ne les touchait que médiocrement. D'autres -considérations les occupaient. Aucune puissance au monde n'avait -autant souffert que l'Autriche de l'esprit novateur, et n'avait eu -autant de combats à soutenir contre cet esprit depuis trois cents ans. -Pendant le dix-huitième siècle elle avait rencontré le grand Frédéric, -et perdu la Silésie. Pendant la Révolution française elle avait -rencontré Napoléon, et perdu les Pays-Bas, la Souabe, l'Italie, la -couronne germanique. Si même on remontait jusqu'à la réforme -protestante, on la trouvait sous Charles-Quint aux prises avec Luther, -c'est-à-dire avec l'esprit novateur. La haine des révolutions était -donc chez elle une politique traditionnelle, à peine interrompue un -instant sous Joseph II, bientôt reprise sous ses successeurs, et aussi -active que prévoyante sous l'empereur François et M. de Metternich. -Ils se demandaient donc l'un et l'autre, avec un souci que ne -partageait aucun de leurs alliés, à qui on donnerait à gouverner -cette France si effrayante, qui tenait dans sa main, outre sa terrible -épée, la torche non moins terrible des révolutions. Les Bourbons, qui -leur auraient convenu sous tant de rapports, ils y songeaient à peine, -parce que la France et l'Europe y songeaient moins encore, et qu'ils -doutaient de leur capacité. Un soldat de génie, disposé à réprimer la -révolution dont il était sorti, non par suite de préjugés qu'il -n'avait point, mais par le double amour de l'ordre et du pouvoir, leur -paraissait difficile à remplacer; et songeant moins à Marie-Louise -qu'à la révolution française, prête à recommencer son redoutable -cours, ils n'inclinaient guère à détrôner Napoléon. - -[En marge: L'Angleterre, par d'autres motifs, entre dans les vues de -l'Autriche, et les appuie.] - -Satisfaits des résultats obtenus, craignant plutôt que désirant la -vacance du trône de France, l'empereur François et M. de Metternich -étaient d'avis, une fois parvenus aux bords du Rhin, d'adresser à -Napoléon de nouvelles offres pacifiques, et, chose inattendue, -l'Angleterre, l'ennemie si obstinée de la famille Bonaparte, se -montrait en ce moment favorable aux vues du cabinet de Vienne. Le -cabinet britannique ayant autrefois affiché le désir de rétablir les -Bourbons sur le trône de France, ayant par ce motif essuyé pendant -vingt années les attaques de l'opposition qui lui reprochait de -soutenir une guerre ruineuse pour un objet étranger à l'Angleterre, -semblait craindre ce reproche, et à force de s'en défendre, avait -presque fini par ne plus le mériter. Lord Aberdeen, son représentant -auprès des cours alliées, l'un des esprits les plus droits, les plus -sages qui aient jamais servi l'Angleterre, était devenu, sous ce -rapport, l'appui de M. de Metternich, et n'hésitait pas à dire que si -Napoléon faisait les concessions nécessaires, il fallait traiter avec -lui tout comme avec un autre, et le considérer comme un souverain -parfaitement légitime. - -[En marge: Principes de conduite que M. de Metternich avait fait -adopter par la coalition pour la bonne direction de ses affaires.] - -[En marge: Il résulte de ces principes la nécessité de prendre au bord -du Rhin une nouvelle résolution.] - -Arrivés au bord du Rhin les coalisés avaient donc un parti à prendre à -cet égard. D'ailleurs certains antécédents les y obligeaient. M. de -Metternich, le lendemain de la réunion de l'Autriche aux puissances -belligérantes, et lorsqu'on était encore en Bohême, avait proposé et -fait adopter quelques résolutions importantes, toutes conçues dans la -vue de remédier à l'esprit de discorde ordinaire aux coalitions. -Premièrement, puisque les souverains et leurs principaux ministres -étaient réunis, il leur avait proposé de ne pas se séparer que la -guerre ne fût terminée. Secondement il avait demandé et obtenu la -nomination d'un général unique, lequel, ainsi qu'on l'a vu, avait été -le prince de Schwarzenberg. Troisièmement, il avait posé comme but, -non pas la conquête, mais la restitution à chacun de ce qu'il avait -perdu. Or comme cette base, pour la Prusse et l'Autriche qui avaient -subi depuis vingt années de si nombreuses transformations, pouvait -être incertaine, il avait fait adopter pour l'une et l'autre la -condition précise de leur état avant la guerre de 1805, et de plus il -avait fait décider qu'on mettrait en dépôt, dans les mains de la -coalition, les provinces reconquises. Enfin il avait obtenu qu'on -divisât la guerre non pas en campagnes et par années, mais en périodes -mesurées sur l'importance des résultats obtenus. Ainsi la marche et -l'arrivée jusqu'au Rhin devaient constituer la première période. La -seconde, si on était contraint à l'entreprendre, s'arrêterait au -sommet des Vosges et des Ardennes. La troisième, si on était -absolument réduit à pousser la guerre si loin, ne se terminerait qu'à -Paris même. Il résultait, sans le dire, de ces résolutions si -profondément conçues, qu'à chaque période accomplie, on s'arrêterait -avant d'entamer la suivante, pour examiner si la paix n'était pas -possible. - -[En marge: On profite de la présence de M. de Saint-Aignan à Francfort -pour le charger d'une mission pacifique à Paris.] - -Ainsi, par toutes les raisons que nous avons données, l'Autriche, sans -prendre toutefois l'initiative d'une nouvelle négociation, voulait -faire savoir à Napoléon que c'était le moment de traiter, elle voulait -lui conseiller d'être plus sage qu'à Prague, et de s'attacher à -conserver outre le trône, qui n'avait pas été mis en question -jusqu'ici, mais qui pouvait l'être, une France bien belle encore, -celle du traité de Lunéville. Les souverains et leurs ministres étant -en cet instant réunis à Francfort, un hasard leur fournit une occasion -de communiquer à Napoléon leur pensée véritable, pensée sincère alors, -car le Rhin n'était pas franchi. La France avait eu à Weimar un -ministre, M. de Saint-Aignan, qui à un esprit éclairé joignait un -caractère doux et conciliant, et qui avait l'avantage, fort apprécié à -cette époque, d'être le beau-frère de M. de Caulaincourt. Il était -connu en effet de toute l'Europe que M. de Caulaincourt, dans la cour -trop soumise de Napoléon, avait la sagesse de soutenir la cause de la -paix, et ce mérite s'ajoutant à sa grande situation, en faisait aux -yeux des étrangers le serviteur le plus respectable de l'Empire. Son -beau-frère M. de Saint-Aignan avait été, par une assez brutale -interprétation du droit de la guerre, considéré comme prisonnier -lorsqu'on était entré à Weimar. On avait commencé par le reléguer à -Toeplitz, puis on l'avait rappelé à Francfort, et dédommagé du reste -par beaucoup d'égards d'un désagrément momentané. On lui avait proposé -de se charger d'une mission à Paris, consistant à suggérer à Napoléon -l'idée d'un congrès, lequel se réunirait immédiatement sur la -frontière, et traiterait de la paix sur la double base des limites -naturelles pour la France, et d'une indépendance complète pour toutes -les nations. - -[En marge: Langage de M. de Metternich à M. de Saint-Aignan.] - -[En marge: Confirmation du langage de M. de Metternich par M. de -Nesselrode et par lord Aberdeen.] - -Ce fut d'abord M. de Metternich qui prit M. de Saint-Aignan à part -pour lui offrir cette sorte de mission. Il lui affirma que l'Europe -désirait la paix, qu'elle la voulait honorable et acceptable pour tout -le monde; qu'elle savait que la France après vingt ans de victoires -avait acquis le droit d'être respectée, et qu'elle le serait; qu'on -n'entendait pas rétablir dans son entier l'ancien état des choses, que -l'Autriche ne prétendait pas notamment reprendre tout ce qu'elle avait -possédé jadis, qu'il lui suffirait de revenir à une situation -convenable et rassurante; que c'était là le terme des prétentions de -tous les princes alliés; qu'en preuve de cette haute sagesse chez eux, -lui M. de Metternich était chargé de proposer à la France ses -frontières naturelles, c'est-à-dire le Rhin, les Alpes, les Pyrénées, -mais rien au delà; qu'il était temps pour tous de songer à la paix, -pour l'Europe sans aucun doute, mais pour la France également, et pour -Napoléon en particulier plus que pour aucune des parties -belligérantes; qu'il avait soulevé contre lui un orage épouvantable; -que l'irritation extraordinaire excitée contre sa personne allait sans -cesse croissant, qu'elle inspirait aux combattants une rage guerrière -difficile à contenir; que s'il y regardait bien, il verrait que les -sentiments qui agitaient l'Europe avaient pénétré en France même, et -qu'il pouvait arriver qu'il fût bientôt aussi isolé dans son propre -pays que dans le reste du monde; que le temps de traiter honorablement -était donc venu, que ce moment passé la guerre serait acharnée, -implacable, poussée jusqu'à la destruction entière des uns ou des -autres; qu'on ne se diviserait pas dans la coalition, qu'on ferait à -l'union tous les sacrifices nécessaires; que la paix qu'on offrait on -l'offrait de bonne foi, qu'on la proposait générale sur terre et sur -mer; que la Russie, la Prusse, l'Angleterre elle-même la souhaitaient, -qu'à cet égard il fallait mettre toute défiance de côté, car le désir -d'arrêter l'effusion du sang était universel; mais qu'il ne fallait -pas tomber encore une fois dans la déplorable erreur commise à Prague, -où faute d'en croire l'Autriche, et faute de se résoudre à propos, on -avait pour quelques heures perdues laissé échapper l'occasion de -terminer la guerre à des conditions qu'on n'obtiendrait plus. En -preuve de ce qu'il avançait, M. de Metternich introduisit -successivement M. de Nesselrode et lord Aberdeen, qui répétèrent en -termes plus courts mais aussi formels, tout ce qu'il avait dit -lui-même. Lord Aberdeen affirma au nom de son propre cabinet, qu'on -ne voulait ni abaisser ni humilier la France, qu'on ne songeait point -à lui disputer ses frontières naturelles, car on savait qu'il y avait -des événements sur lesquels il ne fallait pas revenir, mais il répéta -qu'au delà de ces limites on était décidé à n'accorder à la France ni -territoire, ni autorité positive, ni même influence, excepté celle -toutefois que les grands États exercent les uns sur les autres, quand -ils savent se servir des avantages de leur position sans en abuser. - -[En marge: Sincérité actuelle des ministres de la coalition.] - -Quant à la sincérité de ce langage, M. de Saint-Aignan, d'après tout -ce qu'il vit et entendit, n'en conçut pas le moindre doute. Il -répondit que pris à l'improviste et n'ayant aucune mission, il pouvait -tout écouter sans manquer à des instructions qu'il n'avait point, -qu'il rapporterait fidèlement ce qu'on le chargeait de dire, mais -qu'il vaudrait peut-être mieux, pour plus d'exactitude, lui remettre -par écrit le résumé des conditions proposées. M. de Metternich n'y vit -aucune difficulté, et remit à M. de Saint-Aignan une note fort courte, -mais précise, contenant les énonciations suivantes. - -[En marge: Résumé par écrit des conditions offertes à Francfort.] - -L'Europe ne se diviserait point quoi qu'il arrivât, et resterait unie -jusqu'à la paix. Cette paix devait être générale, et maritime aussi -bien que continentale. Elle serait fondée sur le principe de -l'indépendance de toutes les nations, dans leurs limites ou naturelles -ou historiques. La France conserverait le Rhin, les Alpes, les -Pyrénées, mais devrait s'y renfermer; la Hollande serait indépendante, -et ses frontières du côté de la France seraient ultérieurement -déterminées; l'Italie serait également indépendante, et on pourrait -discuter les limites que l'Autriche y aurait du côté du Frioul, ainsi -que la France du côté du Piémont. L'Espagne recouvrerait sa dynastie: -cette condition était _sine qua non_. L'Angleterre ferait aussi des -restitutions au delà des mers, et chaque nation jouirait de la liberté -du commerce telle qu'elle serait stipulée par le droit des gens, -etc... - -Sur ce dernier point seulement lord Aberdeen éleva quelques -difficultés de rédaction, mais on laissa à M. de Metternich, qui -tenait la plume, le soin de trouver les termes vagues que nous venons -de rapporter, et on dirigea immédiatement M. de Saint-Aignan sur -Mayence, en le rendant porteur des paroles les plus affectueuses pour -M. de Caulaincourt. On fit dire à celui-ci qu'on le savait si honnête -homme et si juste, qu'on était prêt à l'accepter comme arbitre des -conditions de la paix, si Napoléon voulait lui confier des pleins -pouvoirs pour la conclure. - -[En marge: Arrivée de M. de Saint-Aignan à Paris.] - -[En marge: Transmission de son message appuyé par M. de Bassano.] - -[En marge: Raisons puissantes d'accueillir cet heureux message.] - -M. de Saint-Aignan arriva le 11 novembre à Mayence, et le 14 à Paris. -Il se hâta de remettre son message à M, de Bassano, qui le transmit -sur-le-champ à Napoléon. Ce ministre était, il faut le reconnaître, -considérablement changé. De sa dangereuse infatuation il n'avait -conservé que les dehors. L'esprit, le caractère même, avaient cédé -sous le poids des événements. Il eut donc la sagesse d'appuyer auprès -de Napoléon les propositions de Francfort. Elles étaient certes bien -belles, bien acceptables encore! Que pouvions-nous en effet désirer au -delà des Alpes et du Rhin? Qu'avions-nous trouvé en outre-passant ces -frontières si puissantes et si clairement tracées? Rien que la haine -des peuples, l'effusion continue de leur sang et du nôtre, des trônes -de famille difficiles à soutenir, presque tous tombés en ce moment ou -tournés contre nous, parce qu'à une influence légitime sur des peuples -voisins nous avions voulu donner la forme humiliante de royautés -étrangères; et si enfin, par orgueil, ou affection fraternelle, nous -exigions absolument quelque chose au delà du Rhin ou des Alpes, ne -restait-il pas dans les termes employés pour fixer les limites de la -Hollande et de l'Italie, le moyen d'obtenir de suffisantes indemnités -de famille? - -[En marge: Napoléon, quoique n'étant pas disposé à refuser les -propositions de Francfort, craint d'avouer trop clairement sa détresse -en les acceptant immédiatement.] - -[En marge: Il fait une réponse prompte, mais ambiguë.] - -Il n'y avait donc pas une seule raison de refuser les propositions -indirectes mais positives de Francfort. Aussi Napoléon n'y pensait-il -pas le moins du monde, bien que son orgueil souffrît cruellement; mais -il recueillait le triste prix de ses fautes, car il ne pouvait guère -se montrer accommodant sans s'affaiblir. Ne pas accepter sur-le-champ -les propositions venues de Francfort, c'était laisser à la coalition -le moyen de se dédire lorsqu'elle finirait par connaître le dénûment -de la France, la dispersion de ses ressources depuis Cadix jusqu'à -Dantzig, son abattement moral, son détachement de Napoléon, lorsque -surtout le peuple anglais, s'exaltant à la nouvelle des derniers -succès de la coalition, voudrait en tirer les plus extrêmes -conséquences. Il y avait ce danger, et c'était, en effet, le plus -grave, mais il y en avait un autre aussi, c'était d'avouer soi-même ce -qu'on craignait que la coalition ne devinât bientôt, en laissant -paraître par trop de condescendance l'impuissance à laquelle on était -réduit. De la part d'un caractère moins entier que celui de Napoléon, -la condescendance aurait pu être prise pour de l'esprit de -conciliation; mais de sa part céder à l'instant sur tous les points, -pour lier sur tous les points les puissances coalisées, c'était avouer -une affreuse détresse. Aussi à côté du danger de résister, y avait-il -celui de céder, effet trop ordinaire des mauvaises conduites, qui vous -amènent à des situations où tout est péril, et où il y a autant -d'inconvénient à reculer qu'à s'avancer! - -Pourtant le plus grand péril étant de paraître intraitables, de -fournir ainsi à ceux qui nous faisaient à regret les concessions de -Francfort le droit de les retirer, il valait mieux consentir à tout, -et tout de suite, au risque de laisser échapper un secret que du reste -on ne pouvait pas cacher longtemps. Napoléon voulut par la promptitude -de la réponse montrer un certain empressement à négocier, et n'ayant -pris que la journée du 15 pour réfléchir, il fit répondre dès le -lendemain 16. Mais la forme de la réponse n'était pas heureuse. Aucune -explication sur les bases proposées, dès lors aucune acceptation de -ces bases, désignation de Manheim pour lieu de réunion du futur -congrès, lieu dont le voisinage indiquait la résolution d'entrer en -matière sans retard, enfin phrase ironique, amère même contre -l'Angleterre, à propos de l'indépendance des nations que la France, -disait-on, demandait sur terre comme sur mer, telle était en substance -la note expédiée, note qu'assurément on ne fit pas attendre, car on -l'envoya immédiatement au maréchal Marmont qui commandait à Mayence, -avec ordre de la faire parvenir sur-le-champ à Francfort. Le silence -gardé sur les conditions était imaginé sans doute pour écarter l'idée -d'un trop grand abattement de notre part, car il indiquait qu'on -n'était pas prêt à tout accepter, mais c'était décourager la coalition -si elle était sincère, et si elle ne l'était pas, lui laisser le moyen -de se dédire. - -[En marge: État dans lequel Napoléon trouve les esprits en arrivant à -Paris.] - -[En marge: On lui impute la rupture des négociations de Prague.] - -[En marge: Le langage de ses écrivains n'obtient aucune créance.] - -[En marge: Sentiment profond des maux de la guerre.] - -[En marge: Réveil des partis.] - -[En marge: Dispositions des révolutionnaires et des royalistes.] - -Napoléon arrivé à Paris y avait trouvé le public dans un état de -profonde tristesse, presque de désespoir, et en particulier d'extrême -irritation contre lui. Sa police, quelque active qu'elle fût, quelque -arbitraire qu'elle se permît d'être, pouvait à peine contenir la -manifestation du sentiment général. Bien que personne, même dans le -gouvernement, ne connût le secret des négociations de Prague, bien que -Napoléon eût laissé croire à ses ministres et à l'archichancelier -Cambacérès lui-même que les puissances avaient cherché à l'humilier -jusqu'à vouloir lui ôter Venise, ce qui n'était pas vrai, le public -était convaincu que si les négociations avaient échoué, c'était sa -faute. On ne lui pardonnait donc pas d'avoir négligé l'occasion si -heureuse des victoires de Lutzen et de Bautzen pour conclure la paix. -On regardait son ambition comme extravagante, cruelle pour l'humanité, -fatale pour la France. Après les désastres de 1813, ajoutés à ceux de -1812, on ne se croyait plus en mesure de résister à la coalition -formidable qui sur le Rhin, l'Adige, les Pyrénées, menaçait la France -d'un million de soldats. Les écrivains enchaînés ou payés, qui seuls -avaient la faculté de composer des gazettes, et que personne ne -croyait même quand ils disaient la vérité, avaient reçu les -instructions du duc de Rovigo sur la manière de présenter les malheurs -de cette campagne. Les frimas avaient servi à expliquer les désastres -de 1812, la défection des alliés allait servir à expliquer ceux de -1813. Outre cette explication on en cherchait une autre dans -l'explosion imprévue du pont de Leipzig. Sans le crime des Saxons et -des Bavarois, disait-on, sans la faute de l'officier qui avait fait -sauter le pont de Leipzig, Napoléon, vainqueur de la coalition, serait -revenu sur le Rhin apportant à la France une paix glorieuse. Aussi n'y -avait-il pas de termes d'exécration qu'on ne prodiguât aux Bavarois et -surtout aux Saxons. On annonçait de plus avec une insistance cruelle, -et bien peu méritée, que le colonel de Montfort, très-innocent, quoi -qu'on en dît, de la catastrophe du pont de Leipzig, allait être pour -cette catastrophe déféré à une commission militaire. Personne -n'ajoutait foi à ces assertions, et comme les menteurs qui, lorsqu'ils -s'aperçoivent qu'on ne les croit pas, élèvent la voix davantage, les -écrivains soldés répétaient avec plus d'acharnement le thème convenu, -sans obtenir plus de créance.--Il veut sacrifier tous nos enfants à sa -folle ambition, était le cri des familles, depuis Paris jusqu'au fond -des provinces les plus reculées. On ne niait pas le génie de Napoléon, -on faisait bien pis, on n'y songeait plus, pour ne penser qu'à sa -passion de guerres et de conquêtes. L'horreur qu'on avait ressentie -jadis pour la guillotine, on l'éprouvait aujourd'hui pour la guerre. -On ne s'entretenait partout que des champs de bataille de l'Espagne -et de l'Allemagne, des milliers de mourants, de blessés, de malades -expirant sans soins dans les champs de Leipzig et de Vittoria. On -représentait Napoléon comme une espèce de démon de la guerre, avide de -sang, ne se complaisant qu'au milieu des ruines et des cadavres. La -France dégoûtée de la liberté par dix années de révolution, était -dégoûtée maintenant du despotisme par quinze années de gouvernement -militaire, et d'effusion de sang humain d'un bout de l'Europe à -l'autre. Les violences des préfets enlevant les enfants du peuple par -la conscription, ceux des classes élevées par la création des gardes -d'honneur, torturant par des garnisaires les familles dont les fils ne -répondaient point à l'appel, employant les colonnes mobiles contre les -réfractaires qui couraient la campagne, traitant souvent les provinces -françaises comme des provinces conquises, convertissant en impôts -obligatoires de prétendus dons volontaires proposés et consentis par -leurs affidés, prenant à la fois denrées, chevaux, bétail, par la voie -des réquisitions; une police soupçonneuse recueillant les moindres -propos, enfermant arbitrairement ceux qui étaient accusés de les -tenir, et toujours supposée présente là même où elle n'était point; -une misère profonde dans les ports, résultant de la clôture absolue -des mers; sur les frontières de terre, ouvertes naguère à notre -industrie, des milliers de baïonnettes étrangères ne laissant pas -passer un ballot de marchandises; enfin une terreur indicible et -universelle de l'invasion, tous ces maux à la fois provenant d'une -seule volonté non contredite, étaient une cruelle leçon, qui avait -infirmé celle qu'on avait reçue des malheurs de la révolution, et, -qui, sans rendre la France républicaine, la ramenait à désirer une -monarchie libéralement constituée. Tous les partis longtemps oubliés, -commençaient à se montrer de nouveau. Les révolutionnaires -s'agitaient, mais à la vérité sans effet. Quelques-uns, en très-petit -nombre, se rattachant à Napoléon par la crainte des Bourbons qu'ils -haïssaient, voulaient bien le proclamer dictateur, à condition qu'il -aurait recours à des moyens extraordinaires, et qu'il appellerait le -peuple à un mouvement semblable à celui de 1792. Mais c'étaient des -maniaques rêvant un passé actuellement impossible. Le mouvement de -1792 n'avait été qu'une explosion d'indignation de la part de la -France injustement assaillie par l'Europe, et ce sentiment c'était -aujourd'hui l'Europe qui l'éprouvait à son tour contre nous. Les -royalistes, partisans de la maison de Bourbon, ranimés par -l'espérance, excités par les prêtres bien plus nombreux, bien plus -hardis en ce moment que les révolutionnaires, commençaient à élever la -voix et à se faire écouter. La France avait presque oublié les -Bourbons, dont elle était séparée par des événements immenses qui -tenaient dans les esprits la place de plusieurs siècles, et elle -craignait d'ailleurs leur manière de penser, leur entourage, leurs -ressentiments; mais épouvantée de l'empire, persistant à repousser la -république, elle en venait à comprendre que les Bourbons contenus par -de sages lois, pourraient offrir un moyen d'échapper au despotisme -comme à l'anarchie. Il n'y avait du reste que les hommes les plus -éclairés qui portassent leurs vues aussi loin; la masse laissait -parler des Bourbons pour ne plus entendre parler de la guerre, qui -dévorait les enfants, aggravait les impôts, et empêchait tout -commerce. - -[En marge: Sentiments des fonctionnaires.] - -[En marge: État d'esprit de Berthier et de Cambacérès.] - -[En marge: Langage de Ney, Marmont, Macdonald, Caulaincourt.] - -[En marge: Alarmes de l'Impératrice.] - -Lorsqu'un gouvernement commence à être en danger, on peut en -apercevoir le signe certain dans l'état d'esprit des fonctionnaires. -En 1813 et 1814 les fonctionnaires de l'Empire étaient tristes, -découragés, abattus, et quoiqu'un certain nombre affectassent un zèle -violent, la plupart sans le dire en voulaient à Napoléon autant que -ses plus grands ennemis, parce qu'ils sentaient qu'en se compromettant -lui-même il les avait tous compromis. Le péril avait rendu quelque -indépendance aux fonctionnaires d'un ordre élevé. Ils avaient déjà dit -à Napoléon à la fin de 1812, et ils lui répétaient bien plus à la fin -de 1813, que sans la paix ils seraient tous perdus, eux comme lui. Les -militaires du plus haut grade qu'il avait comblés de biens mais sans -les en laisser jouir, se taisaient en montrant un sombre -mécontentement, ou disaient durement qu'il ne restait aucune ressource -pour soutenir la guerre. Les deux hommes les plus sensés, l'un de -l'armée, l'autre du gouvernement, Berthier et Cambacérès, ne cachaient -plus leur consternation. Berthier était malade; Cambacérès était tombé -dans une dévotion qui, ne répondant à aucune de ses dispositions -antérieures, était la suite visible de son profond découragement. Se -taisant avec Napoléon comme on a coutume de faire avec les -incorrigibles, il avait demandé à se retirer, pour finir sa vie dans -le repos et la piété. D'autres personnages moins résignés, avaient -manifesté plus ouvertement leur chagrin. Ney, disait-on, avait laissé -échapper des paroles violentes; Marmont avait profité d'une ancienne -intimité pour hasarder quelques avis; Macdonald, avec un mélange de -finesse et de simplicité un peu rude, avait dit son sentiment; M. de -Caulaincourt avait réitéré l'expression du sien, avec son courage -ordinaire et une sorte de hauteur respectueuse. Tous n'avaient que le -mot de paix à la bouche. Enfin l'Impératrice, sans donner un avis, car -elle ne savait qui avait tort ou raison, s'était bornée à pleurer. -Elle était épouvantée pour elle, pour son fils, même pour Napoléon, -qu'elle aimait alors comme une jeune femme aime le seul homme qu'elle -ait connu. - -[En marge: Angoisses de Napoléon, auquel on demande la paix, lorsqu'il -ne dépend plus de lui de la donner.] - -[En marge: Ses discours quotidiens à tous ceux qui le blâment plus ou -moins ouvertement.] - -Cette idée de la paix qui le poursuivait comme un reproche amer, -importunait Napoléon, d'autant plus qu'après ne l'avoir point voulue -quand il dépendait de lui de l'obtenir, il sentait qu'aujourd'hui, -même en la voulant, il ne l'obtiendrait pas, et que cette paix -longtemps repoussée s'enfuirait à son tour quand il courrait après -elle, singulière et fatale vengeance des choses de ce monde! L'Europe -certainement venait d'offrir avec bonne foi la reprise des -négociations, mais on pouvait douter de cette bonne foi quand on -n'était pas dans le secret de ses conseils, et il était probable -d'ailleurs qu'elle ne persisterait pas dans une telle offre, dès que -notre faiblesse, qui ne pouvait être longtemps ignorée, lui serait -enfin connue. Napoléon ne croyait donc que très-peu à la possibilité -d'une paix acceptable, ne l'attendait que d'une dernière lutte -acharnée, soutenue ou sur la frontière, ou en deçà, et adressait à -tous ses censeurs cachés ou patents les réponses suivantes:--Il est -facile, leur disait-il, de parler de la paix, mais il n'est pas aussi -facile de la conclure. L'Europe semble nous l'offrir, mais elle ne la -veut pas franchement. Elle a conçu l'espérance de nous détruire, et -cette espérance une fois conçue, elle n'y renoncera que si nous lui -faisons sentir l'impossibilité d'y réussir. Vous croyez que c'est en -nous humiliant devant elle que nous la désarmerons; vous vous trompez. -Plus vous serez accommodants, plus elle sera exigeante, et d'exigences -en exigences, elle vous conduira à des termes de paix que vous ne -pourrez plus admettre. Elle vous offre la ligne du Rhin et des Alpes, -et même une partie quelconque du Piémont. Ce sont là certainement -d'assez belles conditions, mais si vous paraissez y accéder, elle vous -proposera bientôt vos frontières de 1790. Eh bien, les puis-je -accepter, moi, qui ai reçu de la République les frontières naturelles? -Peut-être a-t-il existé un moment où il aurait fallu nous montrer plus -modérés, mais au point où en sont les choses, une condescendance trop -manifeste de notre part serait un aveu de notre détresse qui -éloignerait plus qu'il ne rapprocherait la paix. Il faut combattre -encore une fois, combattre en désespérés, et, si nous sommes -vainqueurs, alors nous devrons sans aucun doute nous hâter de conclure -la paix, et, dans ce cas, soyez-en sûrs, je m'y prêterai avec -empressement.-- - -[En marge: Incrédulité qui accueille partout les paroles de -l'Empereur.] - -Malheureusement ce que disait Napoléon devenait de minute en minute -plus exact, car l'Europe successivement avertie de notre faiblesse, ne -se prêterait bientôt plus à aucune concession, et pour avoir la paix -il faudrait l'arracher. Mais après avoir cru Napoléon trop facilement -lorsqu'il ne disait pas vrai, on ne voulait plus le croire lorsque ce -qu'il disait n'était que trop véritable. On ne voyait dans le langage -que nous venons de rapporter que son intraitable caractère, son -implacable passion pour la guerre (passion qu'il avait eue et qu'il -n'avait plus), et beaucoup de gens qui se souciaient peu que la paix -fût acceptable ou non, que la France eût ou n'eût pas ses frontières -naturelles, pourvu que le trône impérial conservé conservât leurs -places, disaient que _cet homme_ (c'est ainsi qu'ils appelaient -Napoléon), que _cet homme_ était fou, qu'il se perdait, et qu'il -allait les perdre tous avec lui.--Ainsi la vérité qu'on n'a pas voulu -écouter lorsqu'il était temps de l'entendre utilement, on la retrouve -plus tard, sous les formes les plus poignantes, non-seulement dans le -cri des peuples, mais dans l'affliction des amis sincères, dans -l'humeur silencieuse des amis intéressés, et souvent même dans -l'insolence des plus vils courtisans, chez lesquels le désespoir d'une -fortune perdue a fait évanouir le respect! - -[En marge: Déchaînement général contre le duc de Bassano.] - -[En marge: Le remplacement de ce ministre demandé comme un sacrifice -nécessaire à la paix.] - -À toute opinion méconnue, et devenue implacable pour avoir été -méconnue, il faut une victime, justement ou injustement choisie. Il y -en avait une alors que toute la puissance de Napoléon ne pouvait -refuser, nous ne dirons pas au public, condamné au silence, mais à sa -propre cour révoltée des périls de la situation, et cette victime -c'était M. de Bassano. On savait, sans connaître les détails, qu'à -Prague la France aurait pu obtenir une paix glorieuse, et que -l'Empereur l'avait refusée; on savait que dans le moment même -l'Empereur venait de recevoir une proposition fort belle encore, et un -murmure d'antichambre disait qu'il n'y avait pas répondu -convenablement, et de toutes ces fautes on s'en prenait à M. de -Bassano, dont l'imprévoyance et l'orgueil avaient, disait-on, causé -tous nos maux. On prétendait que c'était lui qui au lieu d'éclairer -Napoléon s'appliquait à l'abuser, comme si quelqu'un avait pu être -responsable des résolutions de ce caractère indomptable. M. de -Bassano, sans doute, avait été un ministre complaisant, mais plus -complaisant que dangereux, car il est douteux que même en se joignant -à M. de Caulaincourt, il eût pu faire prévaloir à Prague une -détermination salutaire. Toutefois il aurait dû le tenter, et s'il -n'avait sauvé la France, il aurait au moins sauvé sa responsabilité. -On l'accablait en ce moment avec l'injustice ordinaire de la passion; -et M. de Caulaincourt qui lui en voulait de ne l'avoir pas soutenu à -Prague, M. de Talleyrand qui occupait ses loisirs à le railler sans -cesse, assuraient qu'avant tout, pour avoir la paix il fallait -persuader au monde qu'on la désirait, et que la manière la moins -humiliante de le prouver c'était de renvoyer M. de Bassano. - -Napoléon se résigna donc à ce sacrifice, première mais inutile -expiation de ses fautes. Il savait bien que M. de Bassano n'était pas -le vrai coupable, et que dans ce ministre c'était lui qu'on voulait -frapper, et quoiqu'il n'en coûtât pas moins à sa justice qu'à son -orgueil, il consentit à lui retirer les affaires étrangères, tant le -danger était pressant, et tant il sentait qu'il fallait, au dedans -comme au dehors, des satisfactions à l'opinion courroucée. Ainsi sous -les gouvernements despotiques aussi bien que sous les gouvernements -libres, les instruments des fautes sont punis, seulement ils le sont -avec moins de ménagement pour l'orgueil du maître, qui est réduit à se -condamner lui-même en les frappant, aveu fâcheux et la plupart du -temps stérile, parce que le sacrifice arrive lorsque le mal est -irréparable. - -[En marge: M. de Bassano remplacé par M. de Caulaincourt dans le -ministère des relations extérieures.] - -Les deux auteurs de la chute de M. de Bassano, MM. de Talleyrand et de -Caulaincourt, étaient seuls capables de le remplacer. Napoléon songea -d'abord au premier, qui avait en Europe plus d'autorité que le second, -quoiqu'il inspirât moins d'estime. M. de Talleyrand, avec sa rare -sagacité politique, voyait venir la fin de l'Empire; pourtant il n'en -était pas assez sûr pour refuser la direction des affaires étrangères -à laquelle il devait sa grandeur. Mais se défiant du despotisme de -Napoléon autant que Napoléon se défiait de sa fidélité, il attachait -du prix à rester grand dignitaire. Or, sur ce sujet, Napoléon s'était -fait un système, c'était de ne jamais réunir chez le même individu le -pouvoir ministériel et la qualité de grand dignitaire. Dans son -empire, tel qu'il l'avait imaginé, les grands dignitaires, émanation -de l'autorité souveraine, veillant de haut à l'une des branches de -l'administration, avaient quelque chose de l'inviolabilité du monarque -comme ils avaient quelque chose de son auguste caractère. Or, il ne -voulait pas que ses ministres fussent inviolables, et M. de Talleyrand -moins qu'un autre. Mais M. de Talleyrand tenait à l'être sous un tel -maître, du moins autant que possible. Pour ce motif si mesquin on ne -s'entendit point, et M. de Caulaincourt devint ministre des affaires -étrangères. On n'en pouvait trouver un plus estimable, plus estimé, -mieux accueilli de l'Europe. - -[En marge: M. de Bassano reprend la secrétairerie d'État.] - -[En marge: M. Daru est appelé à l'un des deux ministères de la -guerre.] - -[En marge: M. Molé est nommé ministre de la justice, le duc de Massa -président du Corps législatif.] - -Napoléon profita de l'occasion pour opérer quelques autres changements -dans le ministère, les uns résultant de celui qui venait de -s'accomplir, les autres projetés depuis quelque temps. En retirant à -M. de Bassano la direction des affaires étrangères, Napoléon -n'entendait cependant pas laisser sans emploi ce fidèle serviteur, et -il lui rendit le poste de secrétaire d'État, qui le replaçait dans la -plus intime confiance du monarque. C'était le ramener au point de -départ de son ambition, mais il fallait céder à l'opinion déjà plus -forte en ce moment que Napoléon lui-même. La secrétairerie d'État -était alors occupée par M. Daru. Il y avait encore moins de motifs de -laisser sans emploi un personnage dont le sacrifice n'était pas plus -désiré par l'opinion que par le monarque. M. Daru, administrateur -intègre, ferme, infatigable, sans cesse à la suite de Napoléon dans -ses campagnes les plus difficiles, ayant partagé tous ses dangers, -passait pour avoir en mainte occasion donné d'utiles conseils, et -personne n'aurait vu dans son éloignement un avantage pour les -affaires. Napoléon qui le pensait ainsi lui confia l'un des deux -ministères de la guerre. Le général Clarke, duc de Feltre, avait -l'administration du personnel, M. de Cessac celle du matériel. Ce -dernier avait déjà rendu de longs services, et était capable d'en -rendre encore; mais Napoléon, contraint de faire vaquer des places, -lui accorda un repos anticipé, en y ajoutant du reste les marques de -distinction les plus méritées. M. Daru succéda à M. de Cessac. Enfin -le grand juge Reynier, duc de Massa, magistrat laborieux et intègre, -mais âgé, ne pouvait plus supporter les fatigues d'une grande -administration. Napoléon, quoique ayant pour lui beaucoup d'estime, -l'avait déjà éloigné temporairement à la suite d'une longue maladie, -et il choisit cette occasion de le remplacer définitivement par M. le -comte Molé, dont il aimait l'esprit, le nom et la manière de penser. -Napoléon ne voulant pas que ce remplacement devînt une disgrâce pour -le duc de Massa, résolut de lui confier la présidence du Corps -législatif. M. de Massa n'était pas membre du Corps législatif, et -n'avait par conséquent aucune chance de se trouver sur la liste des -candidats à la présidence que ce corps avait le droit de présenter. On -ne se laissait pas arrêter alors par de telles difficultés. Il fut -décidé qu'on apporterait un changement à la constitution au moyen d'un -sénatus-consulte, et que le Corps législatif ne contribuerait plus à -la nomination de son président par une présentation de candidats. Ce -n'était pas le moment de donner des déplaisirs à un corps qui, suivant -un exemple alors assez commun, semblait acquérir du courage à mesure -que Napoléon perdait de la force; cependant on passa outre, et ce -sénatus-consulte, moins indifférent qu'il ne paraissait l'être, fut -préparé avec plusieurs autres plus utiles et plus urgents. - -[En marge: Mesures pour se procurer des hommes et de l'argent.] - -Il s'agissait, à la veille d'une lutte suprême contre l'Europe, de -trouver des hommes et de l'argent, d'en trouver beaucoup, et -rapidement. Or ces deux moyens essentiels de toute guerre étaient -épuisés. Au mois d'octobre précédent, avant de quitter Dresde pour -Leipzig, Napoléon avait chargé Marie-Louise de se rendre au Sénat afin -d'obtenir la conscription de 1815, qui devait fournir 160 mille -conscrits, et en outre une levée extraordinaire de 120 mille hommes -sur les classes de 1812, 1813 et 1814, déjà libérées. Le Sénat n'avait -pas mis plus de difficulté à accorder ces 280 mille hommes, qu'il n'en -avait mis à livrer à Napoléon tant d'autres victimes de la guerre -actuellement ensevelies dans les plaines de la Castille, de -l'Allemagne, de la Pologne, de la Russie. Malheureusement ces immenses -levées, dont le prompt succès était si désirable, étaient plus faciles -à décréter qu'à exécuter. - -[En marge: Appel de 600 mille hommes, au moyen de la conscription de -1815, et d'un recours à toutes les classes antérieures, jusqu'à celle -de 1803.] - -Parmi les 280 mille hommes dont l'appel avait été décidé en octobre, -il fallait considérer comme ne pouvant rendre aucun service prochain -la conscription de 1815 qui, grâce au système des anticipations, -devait donner des soldats de 18 et de 19 ans, c'est-à-dire des -enfants, braves mais faibles, et incapables de supporter les rudes -travaux de la guerre. L'Europe avait vu périr des milliers de ces -enfants, qui, pleins d'ardeur sur le champ de bataille, mouraient -bientôt de fatigue sur les grandes routes ou dans les hôpitaux. -Napoléon n'en voulait plus, et s'il avait demandé la conscription de -1815, c'était dans la pensée d'en former une réserve qui remplirait -les dépôts et occuperait les places fortes. Il n'y avait donc à -compter que sur les 120 mille hommes des classes antérieures. Mais -cette levée, la seule utile, était d'une exécution difficile, parce -qu'il fallait rechercher des hommes précédemment libérés, et qui, -ayant déjà répondu à plusieurs appels par des remplaçants, se voyaient -frappés jusqu'à trois et quatre fois. Aussi ces recours aux classes -antérieures, tout en procurant la meilleure qualité de soldats, -avaient-ils l'inconvénient d'exciter les mécontentements les plus -violents, et d'exiger des ménagements qui rendaient les appels -beaucoup moins productifs. Ainsi il fallait renoncer aux hommes -mariés, aux individus jugés nécessaires à leurs familles, et tandis -qu'on avait espéré cent mille hommes, on était heureux d'en obtenir -soixante mille. Se fondant sur l'urgence des circonstances, Napoléon -imagina de recourir à toutes les classes libérées antérieurement, et -de prendre tous les célibataires qui n'étaient pas retenus chez -eux par les raisons les plus légitimes. Évaluant à 300 mille les -sujets qu'il pourrait trouver par ce moyen, il fit rédiger un -sénatus-consulte qui l'autorisait à lever ce nombre d'hommes sur les -classes antérieures, en remontant de 1813 à 1803. Ces 300 mille hommes -joints aux 280 mille décrétés en octobre, portaient à environ 600 -mille les levées qu'on allait exécuter durant cet hiver, et jamais, il -faut le dire, on n'avait fait à une population des appels aussi -exorbitants, aussi ruineux pour les générations futures. Ce n'était -pas l'opposition du Sénat qu'on craignait, mais celle des familles, et -il était fort douteux que, même la loi à la main, on les amenât à -satisfaire à de pareilles exigences. Certainement si les 600 mille -hommes dont il s'agissait avaient pu être réunis, instruits, -incorporés à temps, on aurait eu plus de soldats qu'il n'en fallait -pour refouler la coalition au delà des frontières. Mais avec le -soulèvement des esprits contre la guerre, avec l'opinion régnante -qu'on la faisait pour Napoléon seul, combien y en avait-il parmi ces -600 mille hommes qui répondraient à l'appel du gouvernement? Et -combien de temps surtout aurait-on pour les convertir en armées -régulières? Personne ne le pouvait dire. Napoléon néanmoins, habitué à -la soumission des peuples, à l'incapacité et à la lenteur de ses -adversaires, espérait obtenir une grande partie des hommes appelés, et -avoir jusqu'au mois d'avril pour les préparer à la prochaine campagne. -Ses plans furent fondés sur cette double supposition. - -[En marge: Moyens financiers employés pour solder les nouveaux -armements.] - -[En marge: État des finances.] - -[En marge: Mauvais succès de l'aliénation des biens communaux.] - -[En marge: Déficit actuel de 442 millions.] - -Ces six cent mille hommes, qu'ils arrivassent un peu plus tôt ou un -peu plus tard, il fallait les payer, et les finances de Napoléon, si -bien administrées pendant quinze années, venaient, comme toutes les -autres parties de sa puissance, de succomber par suite de l'abus qu'il -en avait fait. On a vu comment ses budgets de 750 millions (sans -compter 120 millions pour les frais de perception) étaient -successivement montés à un milliard, après la réunion de Rome, de la -Toscane, de l'Illyrie, de la Hollande, des villes anséatiques. La -guerre ayant pris depuis 1812 des proportions gigantesques, le budget -de 1813 avait été évalué à 1191 millions, sans les frais de -perception. Les dépenses de la dernière campagne, celles du moins qui -se soldaient par le budget, s'étant élevées de 600 à 700 millions, on -estimait que ce budget atteindrait le chiffre, énorme alors, de 1300 -millions (1420 avec les frais de perception). Ainsi en deux ans on -était arrivé d'un milliard à 1400 millions de dépenses, et si on se -reporte aux valeurs de cette époque, on verra quelle charge supposait -un chiffre aussi considérable. Ce n'était rien toutefois si on -parvenait à y faire face. Mais indépendamment des 100 millions -d'excédant de dépenses, imputable à la guerre, les recettes étaient -restées de 70 millions au-dessous des produits annoncés. C'étaient -donc 170 millions qui par excédant de dépenses ou insuffisance de -recettes, allaient manquer au service de l'année. Il y avait un autre -déficit bien plus embarrassant encore. Ne pouvant recourir à -l'emprunt, ne voulant pas recourir à l'impôt, Napoléon avait imaginé -de vendre les biens communaux, et d'en réaliser la valeur par -anticipation, au moyen des bons de la caisse d'amortissement. On avait -appliqué 46 millions de ces bons au budget de 1811, 77 à celui de -1812, et 149 à celui de 1813. Or cette ressource avait complètement -fait défaut. On n'avait pas pu vendre encore pour plus de 10 millions -de biens communaux, par suite des formalités qui étaient longues, de -la misère qui était extrême, et de la défiance qui était générale. Les -bons émis ne trouvant pas d'emploi étaient exposés à une dépréciation -croissante, et pourtant c'est tout au plus si on en avait offert au -public pour 25 à 30 millions, et encore on avait eu soin de ne les -distribuer qu'aux fournisseurs. Malgré cette précaution ils perdaient -déjà de 15 à 20 pour 100. On aurait donc été privé tout à la fois des -272 millions à prendre sur ces bons, et des 170 millions manquant au -budget de 1813, ce qui aurait constitué un déficit total de 442 -millions, déficit écrasant à une époque où il n'y avait aucun moyen de -crédit, si on ne s'était adressé à toutes les caisses de l'État et de -la couronne, pour les obliger à recevoir des bons de la caisse -d'amortissement. On en avait donné 10 millions à la Banque de France, -62 à la caisse de service, 52 au domaine extraordinaire, ce qui -épuisait, ainsi que nous l'avons déjà montré, les dernières ressources -disponibles de ce domaine. - -[En marge: Ce qui reste des économies de la liste civile.] - -Restait la caisse particulière de la couronne, renfermant les épargnes -de Napoléon sur sa liste civile. Napoléon, comme nous l'avons dit -ailleurs, grâce à un esprit d'ordre admirable, avait réussi à -économiser sur sa liste civile 135 millions. Il en avait placé -successivement 17 millions sur le Mont-Napoléon à Milan, 8 à la Banque -de France, 4 dans les salines; il en avait prêté 13 à la caisse de -service, et il en avait employé 26 en achats de bons de la caisse -d'amortissement. Il restait, outre trois ou quatre millions pour les -besoins courants de la couronne, 63 millions en or et en argent -déposés dans un caveau des Tuileries, ressource extrême qu'il gardait -précieusement, non pour se ménager en cas de malheur des moyens -d'existence à l'étranger (basse prévoyance au-dessous de sa haute -ambition), mais pour soutenir sa dernière lutte contre le soulèvement -universel des peuples. - -Sauf ces 63 millions, Napoléon avait donc vidé toutes les caisses -pour les forcer à prendre les bons qui représentaient le prix des -biens communaux. Ayant trouvé de la sorte l'emploi de 150 millions de -ces bons, il restait sur le déficit total de 442 millions dont nous -venons de parler, un déficit actuel de 300 millions environ, auquel on -ne savait comment faire face, toutes les ressources se trouvant -absolument épuisées. - -[En marge: Recours à l'impôt, au moyen de centimes additionnels sur -les diverses contributions.] - -Dans un tel état de choses il fallait de toute nécessité recourir à -l'impôt. Au surplus, adressant à la population, à titre d'urgence, la -demande énorme de 600 mille hommes, Napoléon pouvait bien au même -titre lui demander quelques centaines de millions. D'ailleurs la -ressource de l'impôt avait été jusqu'ici soigneusement ménagée, et -c'était la seule qui demeurât intacte, bien que les contributions -indirectes, impopulaires en tout temps, fussent alors fort décriées -sous le titre de _droits réunis_. Mais les contributions directes -pouvaient encore supporter une charge nouvelle, et même assez forte. -En ajoutant 30 centimes seulement sur la contribution foncière de -1813, il était facile de se procurer 80 millions, presque -immédiatement réalisables. Il était possible d'obtenir 30 autres -millions par le doublement de la contribution mobilière. Il fut donc -statué en conseil qu'on exigerait le versement de ces sommes dans les -mois de novembre, décembre et janvier. On y ajouta une augmentation -d'un cinquième sur l'impôt du sel, et d'un dixième sur les -contributions indirectes. Ces surtaxes devaient produire tout de suite -120 millions sans de trop grandes souffrances, sauf à statuer plus -tard sur les impositions qu'on exigerait pour l'année 1814. Avec ces -120 millions, avec les impôts ordinaires, avec le trésor des -Tuileries, avec certains ajournements imposés aux créanciers de -l'État, on avait le moyen de suffire aux besoins les plus pressants. - -[En marge: Par crainte de perdre du temps, et de provoquer des -discussions inopportunes, on s'adresse au Sénat seul pour faire voter -les levées d'hommes et d'argent.] - -[En marge: Le Sénat ayant suffi pour légaliser les nouvelles mesures, -on retarde de quelques jours la réunion du Corps législatif.] - -[En marge: Nouvelle prorogation des pouvoirs de la quatrième série.] - -Il s'agissait de convertir en lois ces demandes d'argent. Napoléon par -un décret daté des bords du Rhin avait fixé au 2 décembre la réunion -du Corps législatif, espérant pouvoir se servir de ce corps pour -obtenir des ressources extraordinaires, et pour réveiller le -patriotisme de la nation. Déjà un certain nombre des législateurs -s'étaient rendus à Paris, et on ne les trouvait pas aussi bien -disposés qu'on l'aurait désiré, car avec l'accroissement rapide du -danger, et l'affaiblissement non moins rapide du prestige de Napoléon, -l'indépendance renaissait dans tous les esprits. Il y avait donc à -craindre des discussions fâcheuses, et d'ailleurs, si prompte que fût -l'adoption des mesures proposées, elle ne pouvait pas s'effectuer -avant le milieu de décembre, et la perception des centimes devait -alors se trouver remise au mois de janvier, tandis qu'on en avait -besoin sur-le-champ. On prit en conséquence le parti d'ordonner par -simple décret la levée des centimes extraordinaires, ce qui faisait -gagner un mois. Cette manière de procéder, absolument impossible sous -un régime légal et régulier, était autorisée par plus d'un précédent. -En effet, tantôt pour payer l'équipement des cavaliers votés par les -départements, tantôt pour répartir plus également la charge des -réquisitions en la convertissant en contributions publiques, les -préfets n'avaient pas hésité à lever des centimes additionnels de -leur seule autorité, et soit le sentiment du besoin, soit l'habitude -de la soumission, personne n'avait réclamé. L'Empereur en présence du -danger pouvait bien oser autant que les préfets, et un décret rendu le -11 novembre, le surlendemain même de son arrivée à Paris, ordonna les -perceptions que nous venons d'énumérer. Le crime n'était pas grand, si -on le compare à tout ce que le gouvernement impérial s'était permis en -fait d'illégalités, et en tout cas il avait pour excuse la gravité et -l'urgence du péril. Mais cet acte, comme bien d'autres, prouve quel -cas on faisait alors des lois. Le concours du Corps législatif -devenant moins nécessaire, puisqu'on avait prescrit par simple décret -la levée des impositions extraordinaires, on ajourna sa réunion du 2 -décembre au 19, afin de s'épargner des discussions inopportunes. La -précaution, comme on le verra bientôt, n'était pas des mieux -imaginées, car ces législateurs presque tous rendus à Paris, et y -passant le temps à ne rien faire, ou à s'animer des sentiments de -cette capitale, n'en devaient pas devenir plus indulgents pour un -gouvernement bassement adulé quand il était tout-puissant, -très-librement jugé depuis ses premiers revers, et menacé à la veille -de sa chute d'un déchaînement universel. Un autre inconvénient de la -convocation du Corps législatif qu'on avait voulu éviter, c'était -l'obligation de faire élire la quatrième série (le Corps législatif -était divisé en cinq), dont les pouvoirs expirant au commencement de -1813, avaient déjà été prorogés d'une année. Réunir des électeurs en -ce moment pouvant être aussi dangereux que de réunir des députés, on -décida de remettre à une autre année l'élection de la quatrième série. -Cette mesure, celle qui abolissait les listes de candidats pour la -présidence du Corps législatif, celle enfin d'un nouvel appel de 300 -mille hommes, relevaient naturellement de l'autorité du Sénat, qui -était censé toujours assemblé, et supposé toujours soumis, comme il le -fut effectivement jusqu'à l'avant-dernière heure de l'Empire. On le -convoqua donc pour le 15 novembre, et on lui présenta ces trois -mesures. - -[En marge: Le Sénat vote silencieusement les mesures proposées.] - -La réunion du Sénat fut entourée d'un appareil inaccoutumé. On voulait -frapper l'esprit de la nation, parler à son coeur, exciter son -dévouement patriotique. Malheureusement quand on parle rarement ou -trop tard aux nations, on est exposé à être écouté avec défiance, ou -mal compris. L'orateur du gouvernement raconta en vain les derniers -revers de nos armées, il se déchaîna en vain contre la perfidie des -alliés, contre la fatale imprudence commise au pont de Leipzig, il -montra en vain ce que la France avait à craindre d'une coalition -victorieuse, il toucha peu un sénat insensible et abaissé, et ne -produisit qu'un genre de conviction, c'est qu'en effet le danger était -immense, c'est qu'en effet il fallait demander de grands efforts à la -nation, sans beaucoup d'espérance, hélas, de la voir répondre à un -semblable appel après quinze ans de guerres folles et inutiles! Les -300 mille hommes à prendre sur les classes antérieures furent votés -sans une seule objection. L'ajournement de l'élection de la quatrième -série fut également accordé, par le motif qu'il était pressant de -réunir le Corps législatif, motif singulier lorsqu'on ajournait du 2 -décembre au 19 la réunion de ce corps, dont les membres étaient -presque tous présents à Paris. Enfin, pour supprimer la liste des -candidats à la présidence du Corps législatif, on fit valoir une -raison non moins étrange, c'est qu'il serait possible que les -candidats proposés ignorassent l'étiquette de la cour, ou bien fussent -tout à fait inconnus à l'Empereur. Le Sénat ne contredit pas plus les -motifs que le dispositif de ces décrets, et il les vota sans mot dire, -comme il allait tout voter, jusqu'au jour où il voterait la déchéance -de Napoléon lui-même sur une invitation de l'étranger! - -[Date en marge: Déc. 1813.] - -[En marge: Réplique de M. de Metternich à la réponse équivoque de M. -de Bassano relativement aux propositions de Francfort.] - -[En marge: Demande d'une explication formelle.] - -Ces mesures politiques, militaires et financières n'avaient cessé -d'occuper Napoléon depuis son retour à Paris. C'était un premier -résultat qu'on aurait pu considérer comme heureux s'il n'avait pas été -si tardif, que de transférer de M. de Bassano à M. de Caulaincourt la -correspondance avec les cours étrangères. M. de Metternich, en -recevant la réponse de M. de Bassano à la fois énigmatique et -ironique, avait répliqué le 25 novembre, après en avoir conféré avec -les cours alliées, et sa réplique contenait à peu près ce qui suit. On -apprenait avec plaisir, disait-il, que l'Empereur eût enfin reconnu -dans l'espèce de mission donnée à M. de Saint-Aignan un désir sincère -de paix, qu'il eût désigné Manheim pour lieu de réunion d'un congrès, -choix auquel on adhérait volontiers; mais, ajoutait-il, on ne voyait -pas avec le même plaisir le soin que le gouvernement français mettait -à éviter toute explication sur les bases sommaires proposées à -Francfort, et on ne pouvait se dispenser de demander avant toute -négociation l'adoption formelle ou le rejet de ces bases. - -[En marge: Acceptation par M. de Caulaincourt des propositions de -Francfort.] - -Il fallait s'applaudir de voir les coalisés insister encore sur -l'adoption des bases de Francfort, bien qu'il fût déjà douteux que -dans ce moment ils le fissent de bonne foi, et on devait se hâter de -les prendre au mot pour les empêcher de se dédire. La présence de M. -de Caulaincourt au département des affaires étrangères ne laissait pas -d'incertitude sur la réponse. Il insista auprès de Napoléon, et il -obtint qu'on répondît comme on aurait dû le faire dès le 16 novembre. -Sans perdre un instant il écrivit le 2 décembre qu'en accédant à -l'idée d'un congrès et au principe de l'indépendance de toutes les -nations établies dans leurs frontières naturelles, on avait bien -entendu adopter les bases sommaires apportées par M. de Saint-Aignan, -qu'en tout cas on les acceptait actuellement d'une manière expresse; -qu'elles exigeraient de la part de la France de grands sacrifices, -mais que la France ferait volontiers ces sacrifices à la paix, surtout -si l'Angleterre, renonçant de son côté aux conquêtes maritimes qu'on -avait droit de lui redemander, consentait à reconnaître sur mer les -principes de négociation qu'elle prétendait faire prévaloir sur terre. - -[En marge: Napoléon en se résignant aux limites naturelles, cherche à -retenir encore des territoires au delà de ces limites.] - -Il est probable que donnée dix-huit jours plus tôt, cette réponse eût -imprimé un tout autre cours aux événements. Maintenant elle laissait -bien des prétextes à un changement de résolution de la part des -puissances coalisées, si, mieux instruites de notre détresse, elles -voulaient revenir sur ce qu'elles avaient offert à Francfort. - -En se résignant aux limites naturelles de la France, Napoléon se -réservait néanmoins de retenir encore tout ce qu'il pourrait au delà -de ces limites, et dans les instructions du plénipotentiaire que déjà -il avait choisi (c'était M. de Caulaincourt), il établissait les -conditions qui suivent. En concédant qu'il n'aurait rien au delà du -Rhin, il entendait toutefois garder sur la rive droite Kehl vis-à-vis -de Strasbourg, Cassel vis-à-vis de Mayence, et en outre la ville de -Wesel, située tout entière sur la rive droite, mais devenue une sorte -de ville française. Quant à la Hollande, il ne désespérait pas d'en -garder une partie en abandonnant les colonies hollandaises à -l'Angleterre. En tout cas il avait le projet de disputer sur les -limites qui la sépareraient de la France, et de proposer d'abord -l'Yssel, puis le Leck, puis le Wahal, frontière dont il était résolu à -ne point se départir, et qui lui assurait ce qu'il avait enlevé de la -Hollande au roi Louis. Il entendait de plus que la Hollande ne -retournerait pas sous l'autorité de la maison d'Orange, et qu'elle -redeviendrait république. - -[En marge: Conditions qu'il se propose de présenter au futur congrès -de Manheim.] - -Quant à l'Allemagne, il consentait bien à renoncer à la Confédération -du Rhin, mais à la condition qu'aucun lien fédéral ne réunirait les -États allemands entre eux, et qu'en rendant à la Prusse Magdebourg, à -l'Angleterre le Hanovre, on formerait de la Hesse et du Brunswick un -royaume de Westphalie, indépendant de la France, mais destiné au -prince Jérôme. - -Napoléon voulait qu'Erfurt fût accordé à la Saxe en dédommagement du -grand-duché de Varsovie, que la Bavière conservât la ligne de l'Inn, -afin de n'être pas forcé de lui céder Wurzbourg, ce qui aurait obligé -d'indemniser le duc de Wurzbourg en Italie. - -En Italie il admettait que l'Autriche eût, outre l'Illyrie, -c'est-à-dire Laybach et Trieste, une portion de territoire au delà de -l'Isonzo, mais à condition que la France s'avancerait dans le Piémont -autant que l'Autriche dans le Frioul. Tout ce que la France avait -possédé dans le Milanais, le Piémont, la Toscane, les États romains, -constituerait un royaume d'Italie, également indépendant de l'Autriche -et de la France, et réservé au prince Eugène. - -Le Pape retournerait à Rome, mais sans souveraineté temporelle. Naples -resterait à Murat, la Sicile aux Bourbons de Naples. L'ancien roi de -Piémont obtiendrait la Sardaigne seulement. - -Les îles Ioniennes feraient retour à l'un des États d'Italie, si Malte -était cédée à la Sicile. Dans le cas contraire, les îles Ioniennes -appartiendraient à la France avec l'île d'Elbe. - -L'Espagne serait restituée à Ferdinand VII, le Portugal à la maison de -Bragance. Mais l'Angleterre ne retiendrait aucune des colonies de -l'Espagne et du Portugal. - -Le Danemark conserverait la Norvége. Enfin on insérerait un article -qui consacrerait d'une manière au moins générale les droits du -pavillon neutre. - -[En marge: Les conditions exigées par Napoléon sont fondées sur -l'espérance d'un ajournement des hostilités jusqu'au mois d'avril.] - -Telles étaient les conditions que Napoléon voulait présenter au futur -congrès de Manheim. Malheureusement on était bien loin de compte, et -malgré sa profonde sagacité, malgré la connaissance qu'il avait de sa -situation, au point de douter que la coalition pût lui offrir -sérieusement les bases de Francfort, il avait encore assez de -complaisance envers lui-même pour se flatter de faire écouter à -Manheim de telles propositions. Il est vrai qu'en ce moment il -nourrissait une espérance qui pouvait justifier ses derniers rêves si -elle se réalisait, c'est que la guerre ne recommencerait qu'en avril. -Si en effet les alliés, fatigués de cette terrible campagne, -s'arrêtaient sur le Rhin jusqu'en avril, et lui donnaient quatre mois -pour préparer ses ressources, il pouvait des débris de ses armées, et -des 600 mille hommes votés par le Sénat, tirer au moins 300 mille -combattants bien organisés, et avec cette force réunie dans sa -puissante main, rejeter sur le Rhin l'ennemi qui aurait osé le -franchir. Il est certain qu'avec 300 mille soldats se battant sur un -terrain resserré et ami, avec son génie agrandi par le malheur, il -avait de nombreuses chances de triompher. Mais lui laisserait-on ces -quatre mois? Était-il raisonnablement fondé à l'espérer? Là était -toute la question, et de cette question dépendaient à la fois son -trône et notre grandeur, non pas notre grandeur morale qui était -impérissable, mais notre grandeur matérielle qui ne l'était pas. - -[En marge: Activité déployée pour préparer les moyens d'une dernière -campagne.] - -[En marge: La première attention de Napoléon accordée aux places -fortes.] - -[En marge: Leur état déplorable.] - -Du reste il se comporta non point comme s'il avait eu quatre mois, -mais comme s'il en avait eu deux tout au plus, et il employa les -ressources mises à sa disposition avec sa prodigieuse activité, -naturellement plus excitée que jamais. Les places fortes étaient le -premier objet auquel il fallait pourvoir. Elles étaient distribuées -sur deux lignes: celles du Rhin et de l'Escaut, couvrant notre -frontière naturelle, Huningue, Béfort, Schelestadt, Strasbourg, -Landau, Mayence, Cologne, Wesel, Gorcum, Anvers; celles de l'intérieur -couvrant notre frontière de 1790: Metz, Thionville, Luxembourg, -Mézières, Mons, Valenciennes, Lille, etc. Nous ne citons que les -principales. Tandis qu'on avait entouré d'ouvrages dispendieux -Alexandrie, Mantoue, Venise, Palma-Nova, Osopo, Dantzig, Flessingue, -le Texel, les places indispensables à notre propre défense, Huningue, -Strasbourg, Landau, Mayence, Metz, Mézières, Valenciennes, Lille, se -trouvaient dans un état de complet abandon. Les escarpes étaient -debout mais dégradées, les talus déformés, les ponts-levis hors de -service. L'artillerie insuffisante n'avait point d'affûts; on manquait -d'outils, d'artifices, de bois pour les blindages, de ponts de -communication entre les divers ouvrages, de chevaux pour le transport -des objets d'armement, d'ouvriers sachant travailler le bois et le -fer. Les officiers d'artillerie et du génie restés dans l'intérieur du -territoire étaient presque tous des vieillards incapables de soutenir -les fatigues d'un siége. Les approvisionnements n'étaient pas -commencés, et l'argent qui, moyennant beaucoup d'activité, permet de -suppléer non pas à toutes choses, mais à quelques-unes, l'argent -n'existait point, et il était douteux que le Trésor pût le faire -arriver à temps et en quantité suffisante. Enfin il fallait des -garnisons, et on avait à craindre en les formant d'appauvrir l'armée -active déjà si affaiblie. - -[En marge: Translation des dépôts des régiments dans les places de -seconde ligne.] - -On s'attacha d'abord à pourvoir aux besoins les plus pressants. Il -était urgent de faire passer des places de première ligne dans les -places de seconde les dépôts des régiments, afin de débarrasser celles -qui pouvaient être investies les premières, et de soustraire à -l'ennemi ces dépôts qui étaient la source à laquelle les régiments -puisaient leur force. Cette mesure, déjà tardive, était difficile, car -il fallait déplacer non-seulement les hommes valides et non valides, -mais les administrations et les magasins. Les dépôts qui étaient à -Strasbourg, Landau, Mayence, Cologne, Wesel, furent transférés à -Nancy, Metz, Thionville, Mézières, Lille, etc. Le maréchal Kellermann, -duc de Valmy, qui avait rendu tant de services dans l'organisation des -troupes, et qui avait commandé en chef à Strasbourg, Mayence et Wesel, -se transporta à Nancy, Metz, Mézières. Ce déplacement fut aussitôt -commencé, malgré la rigueur de la saison. - -[En marge: Formation des approvisionnements et des garnisons.] - -Napoléon ordonna aux préfets de pourvoir d'urgence à -l'approvisionnement des places fortes, au moyen de réquisitions -locales, en payant ou promettant de payer dans un bref délai les -denrées et le bétail enlevés d'autorité. On devait procéder de même -pour les bois et pour toutes les matières dont on aurait besoin. Les -maréchaux commandant les troupes actives, le maréchal Victor à -Strasbourg, le maréchal Marmont à Mayence, le maréchal Macdonald à -Cologne et Wesel, eurent pour instruction de s'occuper tant de la -réorganisation de leurs corps que de la composition des garnisons. -Tous les détachements revenant de la 32e division militaire, -c'est-à-dire des pays compris entre Hambourg et Wesel, formèrent le -fond de la garnison de Wesel. Le 4e corps, infortuné débris de tant de -corps confondus en un seul, fut chargé de la défense de Mayence sous -le général Morand, son ancien chef. Le général Bertrand, qui avait -commandé ce corps en dernier lieu, avait été nommé grand maréchal du -palais en récompense de son dévouement. Strasbourg reçut quelques -cadres ruinés, qu'on devait remplir avec des conscrits, et des gardes -nationaux. La fidélité de l'Alsace permettait de recourir à la milice -nationale, dont Napoléon n'aimait pas à se servir, excepté pour la -défense des places. Des cadres d'artillerie, recrutés à la hâte avec -des conscrits, fournirent le personnel de cette arme. On lui donna -autant que possible de bons commandants, auxquels on adjoignit -quelques officiers du génie, choisis parmi les moins âgés de ceux qui -restaient en France, et on prescrivit à tous d'employer l'hiver à -s'organiser de leur mieux. Il faut reconnaître que de leur part le -zèle n'y faillit point. - -[En marge: Emploi des gardes nationales dans les places.] - -Les mesures adoptées pour les trois plus importantes places de la -première ligne, Strasbourg, Mayence, Wesel, furent, sauf quelques -différences locales, exécutées dans toutes les autres. En se -rapprochant de la vieille France les gardes nationales furent appelées -avec plus de confiance à la défense du pays. Nous venons de dire que -Napoléon n'était pas très-porté à les employer. Sans doute il s'en -défiait parce qu'elles pouvaient réfléchir d'une manière fâcheuse la -disposition actuelle des esprits, pourtant ses motifs n'étaient pas -exclusivement égoïstes. Dans un moment où il demandait à la -population près de 600 mille hommes, il craignait de pousser -l'exaspération au comble en s'adressant à toutes les classes de -citoyens à la fois, et surtout à celle des pères de famille, qui -compose particulièrement la garde nationale. D'ailleurs, manquant des -matières nécessaires pour armer et habiller ses soldats, il aimait -mieux donner les draps et les fusils à l'armée qu'aux gardes -nationales. Seulement dans les places frontières où l'on n'avait pas -le temps de jeter des corps organisés, les gardes nationales se -trouvant toutes formées, et ayant de plus l'esprit militaire, il les -admit à compléter les garnisons. Il consentit aussi à s'en servir dans -quelques grandes villes de l'intérieur où l'ordre pouvait être -accidentellement troublé par l'extrême agitation des esprits, et il -décida que dans ces villes les principaux habitants formés en -bataillons de grenadiers et de chasseurs, armés et habillés à leurs -frais, commandés par des officiers sûrs, seraient chargés de maintenir -la tranquillité publique. - -[En marge: Soins donnés à la réorganisation de l'armée active.] - -[En marge: Affreux ravages du typhus.] - -Napoléon s'occupa ensuite de l'armée active. Aux divers maux qui -avaient assailli nos troupes depuis leur retour d'Allemagne, venait de -s'en ajouter un plus affreux que tous les autres, c'était le typhus. -Né dans les hôpitaux encombrés de l'Elbe, apporté sur le Rhin par les -blessés, les malades, les traînards, il avait exercé des ravages -épouvantables, particulièrement à Mayence. Le 4e corps, porté à 15 -mille hommes par la réunion des 4e, 12e, 7e et 16e corps, et bientôt à -30 mille par l'adjonction successive des soldats isolés, avait perdu -en un mois la moitié de son effectif, et était retombé à moins de 15 -mille hommes. Des militaires le typhus s'était communiqué aux -habitants, et il mourait presque autant des uns que des autres. Cet -horrible fléau avait pris, sous l'influence de la misère, des formes -hideuses et qui navraient le coeur. On voyait chez nos jeunes soldats, -dont la constitution était appauvrie par les privations et la fatigue, -les doigts des pieds et des mains atteints par la gangrène se détacher -pièce à pièce. À Mayence l'épouvante était devenue générale, et sur -les vives instances des habitants, les administrateurs, dans l'espoir -de diminuer l'infection, avaient ordonné des évacuations précipitées -vers l'intérieur. Cette mesure avait entraîné de nouvelles calamités, -et on rencontrait sur les routes des charrettes chargées d'une -trentaine de malheureux, les uns morts, les autres expirant à côté des -cadavres auxquels ils étaient attachés. De plus la contagion -commençait à s'étendre de la première à la seconde ligne de nos -places, et la ville de Metz avait frémi en apprenant la mort de -quelques soldats atteints du typhus dans ses hôpitaux. - -[En marge: Efforts du maréchal Marmont pour arrêter la contagion.] - -Le maréchal Marmont, vivement ému de cet affreux spectacle, s'était -donné beaucoup de peine pour diminuer le mal, et avait d'abord empêché -les évacuations qui exposaient tant d'infortunés à périr sur les -routes, et menaçaient de la contagion nos villes de l'intérieur. Il -avait occupé d'autorité tous les bâtiments qui pouvaient être -convertis en hôpitaux, et avait évacué les malades d'un hôpital sur -l'autre, sans les faire transporter de ville en ville. Les -réquisitions dans les pays environnants avaient pourvu aux besoins des -malades, et le fléau, grâce à ces mesures bien entendues, avait paru -sinon diminuer beaucoup, du moins s'arrêter dans sa marche menaçante. -Toutefois l'un des régiments du maréchal Marmont, le 2e de marine, -avait été réduit en un mois de 2,162 hommes à 1,054. - -Autorisé par l'Empereur, le maréchal Marmont avait fait sortir de -Mayence les corps qui n'étaient pas indispensables à la défense de la -place. Le 2e, commandé par le maréchal Victor, avait été déjà acheminé -sur Strasbourg; les 5e et 11e, réunis sous le maréchal Macdonald, -furent dirigés sur Cologne et Wesel. Il envoya vers Worms les 3e et 6e -qui étaient destinés à servir sous ses ordres, et ne laissa dans -Mayence que le 4e, qui devait y tenir garnison. Enfin par ordre de -Napoléon il tira de Mayence la garde, jeune et vieille, cavalerie et -infanterie, et la répartit entre Kaisers-Lautern, Deux-Ponts, -Sarreguemines, Sarre-Louis, Thionville, Luxembourg, Trêves, etc. - -[En marge: Recrutement des corps retirés sur le Rhin.] - -Napoléon donna ensuite ses ordres pour la réorganisation des corps. La -plupart devinrent de simples divisions, et contribuèrent ainsi à -former des corps nouveaux. Il n'y eut d'exception que pour le 2e, -cantonné à Strasbourg, et placé près de ses dépôts, où il devait -trouver le moyen de se reconstituer avec plus de facilité et d'une -manière plus complète. On commença par prendre dans les dépôts -d'infanterie tout ce qu'ils contenaient en sujets passablement -instruits. Napoléon espérait en tirer 500 soldats par régiment, et -porter tout de suite à 80 mille hommes l'infanterie des divers corps -cantonnés sur le Rhin. Les conscrits demandés aux classes antérieures -par les derniers décrets, devaient être expédiés sur les dépôts les -plus voisins, y être instruits et équipés le plus tôt possible, et -selon qu'on aurait deux, trois ou quatre mois, pourraient porter -jusqu'à 100, 120, ou 140 mille hommes l'infanterie de l'armée du Rhin. -Les conscrits de ces mêmes classes appartenant aux départements -frontières devaient être jetés dans les places fortes, enfermés dans -quelques cadres qu'on y laisserait, et s'y former en tenant garnison. -Ceux-là auraient certainement le loisir de s'instruire et de -s'équiper, pourvu toutefois qu'ils eussent le temps d'arriver avant -que nos places fussent investies. - -[En marge: Forces consacrées à la Hollande et à la Belgique.] - -Après ces soins donnés à la frontière du Rhin, Napoléon s'occupa -spécialement de la frontière de Belgique, qui devait être la plus -menacée si on voulait nous contester nos limites naturelles. Il -s'occupa aussi de la Hollande, qui couvrait la Belgique. Ces deux -contrées, mal gardées, étaient extraordinairement agitées, et il était -urgent d'y envoyer des forces respectables. Le général Molitor, chargé -de défendre la Hollande, avait pour toute ressource quelques régiments -étrangers peu sûrs, et quelques bataillons français faiblement -composés. C'étaient de bien pauvres moyens à opposer à Bernadotte, qui -en ce moment se dirigeait vers la Hollande avec la majeure partie de -son armée, et ce n'était pas le maréchal Macdonald, placé à trente -lieues avec les débris des 5e et 11e corps, qui pouvait être d'un -grand secours pour le général Molitor. Napoléon s'efforça de lui -expédier en toute hâte quelques renforts. Il s'était flatté dans le -principe de sauver les puissantes garnisons de Dresde et de Hambourg, -qui auraient suffi sans aucun doute pour nous maintenir en possession -de la Hollande et de la Belgique. Mais on a vu le sort de la garnison -de Dresde devenue prisonnière de guerre en violation de tous les -principes; et, quant à celle de Hambourg, tandis que le maréchal -Davout songeait à se mettre à sa tête, et à marcher avec elle vers le -Rhin, les troupes de Bernadotte inondant la Westphalie, l'avaient -obligée de se renfermer dans ses retranchements. Il n'y avait donc -plus rien à attendre de ce côté, et c'étaient 70 mille soldats -excellents enlevés à la défense de l'Empire. Les régiments du maréchal -Davout, qui avaient fourni des bataillons au 1er corps fait prisonnier -à Dresde, et au 13e enfermé dans Hambourg, avaient tous leurs dépôts -en Belgique. Napoléon versa des conscrits dans ces dépôts, espérant -ainsi composer une armée de 40 mille hommes d'infanterie, qu'il -voulait confier au brave général Decaen. Jetant aussi des conscrits et -des gardes nationales dans les places, surtout dans Anvers, il -comptait que cette armée dite du Nord, portée à cinquante mille hommes -de toutes armes, manoeuvrant entre Utrecht, Gorcum, Breda, -Berg-op-Zoom, Anvers, et protégée par les inondations, suffirait à -couvrir la Hollande et la Belgique. - -[En marge: Napoléon se flatte de pouvoir porter les armées du Rhin à -200 mille hommes, et la garde impériale à 100 mille.] - -L'armée active du Rhin pourrait alors se consacrer exclusivement à sa -tâche, sans inquiétude pour la conservation des Pays-Bas, et tenir -tête aux troupes de la coalition qui prendraient l'offensive, soit -qu'elles vinssent en colonnes séparées par Cologne, Mayence, -Strasbourg, soit qu'elles se présentassent en une seule masse par -l'une de ces trois routes. On vient de voir que Napoléon, en prenant -dans les dépôts les hommes actuellement formés, et en y ajoutant -ensuite les conscrits des anciennes classes qu'on se dispenserait en -cas d'urgence de faire passer par les dépôts et qu'on enverrait -directement aux régiments, espérait porter d'abord à 80, puis à 140 -mille hommes l'infanterie des corps établis sur le Rhin. Il se -flattait, en réorganisant sa cavalerie et son artillerie, de les -porter à 200 mille hommes au printemps, et enfin à 300 mille en y -joignant la garde impériale. Il projetait en effet de donner à -celle-ci une extension qu'elle n'avait jamais eue. Voici quelles -furent à cet égard ses combinaisons. - -[En marge: Le général Drouot, son caractère, son rôle dans le -commandement et l'organisation de la garde impériale.] - -Bien qu'elle eût de graves inconvénients, la garde, par son excellent -esprit, par sa forte discipline, avait rendu les plus grands services -dans la dernière campagne, soit en frappant des coups décisifs les -jours de bataille, soit en conservant dans les revers une tenue que ne -présentait pas le reste de l'armée. Elle était réduite en ce moment à -environ 12 mille hommes d'infanterie, et à 3 ou 4 mille de cavalerie. -Elle consistait en deux divisions de vieille garde, grenadiers et -chasseurs, deux de moyenne garde, fusiliers et flanqueurs, et quatre -de jeune garde, tirailleurs et voltigeurs. Comme elle abondait en -sujets capables de devenir de très-bons sous-officiers, il était -facile de l'étendre sans en altérer l'esprit, sans en diminuer la -consistance. C'était de tous les corps de l'armée celui où il était le -plus aisé de jeter des milliers de jeunes gens, qui se transformaient -tout de suite en soldats. Napoléon avait pour y réussir une facilité -de plus, due tout entière à un seul homme, et cet homme était -l'illustre Drouot, officier supérieur d'artillerie dans la garde, et -modèle accompli de toutes les vertus guerrières. Drouot, simple et -même un peu gauche dans ses allures, n'avait pas été d'abord apprécié -par Napoléon. Mais tandis que dans ces guerres incessantes, l'ambition -faisant des progrès et la fatigue aussi, on était obligé de -récompenser plus chèrement des services moindres, Napoléon avait été -frappé de l'attitude de cet officier, connaissant à fond toutes les -parties de son métier, s'y appliquant avec une ardeur infatigable, -sans se relâcher jamais, sans chercher comme beaucoup d'autres à se -faire valoir à mesure que les difficultés augmentaient, proportionnant -ainsi en silence son intrépidité aux périls, son zèle aux embarras, -n'ayant pas flatté son maître jadis, ne cherchant pas à l'affliger par -ses critiques aujourd'hui, se bornant à servir de toutes ses facultés -le prince et la patrie qu'il confondait dans la même affection et le -même dévouement. Napoléon comme les despotes de génie, jouissant des -adulateurs sans les croire, ne pouvait s'empêcher d'estimer et de -rechercher les honnêtes gens quand il les rencontrait, et il avait peu -à peu ressenti pour Drouot un penchant qui s'était accru avec ses -malheurs, et, au moment où nous sommes arrivés, il avait résolu de lui -confier sa garde tout entière. Il s'était aperçu que le ministre -Clarke succombait sous la besogne, et même que sa fidélité -s'ébranlait. Aussi avait-il commencé à s'en défier profondément. Il -fit donc de Drouot, sans lui conférer d'autre titre que celui de son -aide de camp, un véritable ministre de la garde impériale. Il lui -attribua le soin de toutes les promotions, qui allaient devenir -nombreuses dans un corps destiné à s'accroître considérablement, et -lui confia en outre sa dernière ressource, _sa poire pour la soif_, -comme il l'appelait, les 63 millions restant de ses économies -personnelles, certain que Drouot équiperait les divers corps de la -garde avec autant d'économie qu'on pouvait l'espérer de la probité la -plus pure, de la vigilance la plus soutenue. - -En conséquence, d'après les instructions de Napoléon, les compagnies -furent portées de quatre à six dans les bataillons de la garde. Les -bataillons durent être portés à dix-huit dans la vieille garde, à huit -dans la moyenne, à cinquante-deux dans la jeune. La vieille garde -devait se recruter avec des sujets d'élite prélevés sur toute l'armée, -la moyenne et la jeune avec des conscrits, en ayant soin de choisir -les meilleurs. Ces diverses combinaisons, si elles s'exécutaient, ne -pouvaient pas donner moins de 80 mille hommes d'infanterie. Avec la -cavalerie, l'artillerie, le génie, les parcs, Napoléon ne croyait pas -rester au-dessous de 100 mille hommes. Il autorisa Drouot à acheter -des chevaux, à faire confectionner des affûts pour l'artillerie, à -créer à Paris et à Metz des ateliers d'habillement, en lui -recommandant de tout faire, de tout payer lui-même, et sans employer -l'intermédiaire du ministre de la guerre. Drouot devait recevoir du -trésorier particulier de Napoléon les fonds dont il aurait besoin. - -Avec 200 mille hommes de l'armée de ligne, avec 100 mille hommes de -la garde impériale, Napoléon ne désespérait pas de rejeter hors de -notre territoire les armées de la coalition qui oseraient l'envahir. -On verra bientôt, par ce qu'il fit avec 80 mille, si cette espérance -était présomptueuse! - -[En marge: Soins donnés au recrutement des armées d'Espagne et -d'Italie.] - -Napoléon s'occupa ensuite de l'Italie et de l'Espagne. Le prince -Eugène était sur l'Adige avec environ 40 mille hommes, s'y faisant -respecter de l'ennemi, et ayant chance de s'y maintenir malgré les -tentatives de débarquement des Anglais, si Murat bornait son -infidélité à l'inaction. Napoléon ne voulant ni augmenter le nombre -des Italiens dans l'armée du prince Eugène, ni donner à l'Italie de -nouveaux motifs de mécontentement, s'abstint d'y lever la -conscription, et prit le parti d'y envoyer de France une masse -suffisante de conscrits. Il avait déjà porté à 28 mille recrues la -part du prince Eugène dans les levées votées en octobre, et il lui en -destina 30 mille dans les 300 mille hommes à prendre sur les anciennes -classes. Il ordonna de les choisir en Franche-Comté, en Dauphiné, en -Provence, afin qu'ils eussent de moindres distances à parcourir. Le -prince Eugène devait les vêtir avec les ressources abondantes de -l'Italie, puis les introduire dans les cadres de son armée, ce qui -pourrait lui procurer près de 100 mille combattants au mois d'avril. -Là comme ailleurs la question était tout entière dans le temps qui -s'écoulerait avant la reprise des opérations. - -Enfin, quoique ayant renoncé à l'Espagne, Napoléon devait toutefois -s'occuper des Pyrénées, menacées par les Espagnols, les Portugais et -les Anglais, les uns et les autres affichant l'espérance de venger -l'invasion de l'Espagne par celle de la France. L'armée d'Aragon -confiée au maréchal Suchet, l'armée dite d'Espagne confiée au maréchal -Soult, comptaient vingt régiments chacune, et avaient leurs dépôts -entre Nîmes, Montpellier, Perpignan, Carcassonne, Toulouse, Bayonne, -Bordeaux. Napoléon ordonna à ces deux armées de détacher un cadre de -bataillon par régiment, ce qui était facile avec la diminution -d'effectif qu'elles avaient éprouvée, et d'envoyer ces cadres à -Montpellier, Nîmes, Toulouse et Bordeaux, où seraient réunis 60 mille -conscrits des anciennes classes. Chacun de ces quarante bataillons -recevant 1500 recrues, devait en envoyer 500 aux armées d'Espagne et -d'Aragon, ce qui recruterait ces armées de 20 mille hommes, et -permettrait de conserver le long des Pyrénées une réserve de 40 mille -pour parer à tous les événements. - -[En marge: Ménagements employés pour rendre moins sensibles les levées -d'hommes ordonnées coup sur coup.] - -Avec les diverses ressources réunies sur les frontières de la -Belgique, du Rhin, de l'Italie, des Pyrénées, Napoléon persistant à -compter sur un répit de quatre mois, ne désespérait pas de triompher -des immenses périls de sa situation. Seulement la disposition à obéir -à ses lois sur le recrutement diminuait de jour en jour, et ce n'était -pas le langage bruyant des journaux asservis, ce n'était pas le -silence du Sénat, qui pouvaient changer cette disposition en un -patriotisme ardent. S'appliquant à rendre moins sensibles les -sacrifices exigés de la population, il recommanda d'achever d'abord la -levée sur les trois dernières classes de 1813, 1812, 1811, et de ne -pas remonter plus haut pour le moment. Cette première levée devait -procurer de 140 à 150 mille hommes. C'était seulement après l'avoir -terminée qu'on aurait recours aux classes plus anciennes, en -négligeant toujours les hommes mariés, ou peu aptes au service, ou -indispensables à leurs familles. Par le même motif il voulut qu'on -s'adressât en premier lieu aux provinces menacées d'invasion, comme -les Landes, le Languedoc, la Franche-Comté, l'Alsace, la Lorraine, la -Champagne, provinces où l'esprit était meilleur et le péril plus -frappant. Toujours par esprit de ménagement, Napoléon fit retarder la -levée de 1815, qui ne pouvait fournir que des soldats beaucoup trop -jeunes, et qui n'eût fait qu'ajouter une nouvelle souffrance à des -souffrances déjà trop vives et trop multipliées. Si la paix ne mettait -pas un terme prochain à cette guerre, il réservait la conscription de -1815 pour la fin de l'année. - -[En marge: Ateliers extraordinaires pour la fabrication des vêtements -et des armes.] - -[En marge: Achats de chevaux.] - -Ce n'était pas tout que de lever des hommes, il fallait les équiper, -les armer, les pourvoir de chevaux de selle et de trait. Napoléon créa -des ateliers extraordinaires à Paris, à Bordeaux, à Toulouse, à -Montpellier, à Lyon, à Metz, etc., afin d'y façonner des habits et du -linge, avec des draps et des toiles, qu'on achetait ou requérait en -payant comptant. L'équipement quoique difficile rencontrait encore -moins d'obstacles que les remontes. La France cependant avait été -moins épuisée que l'Allemagne en chevaux de selle, et elle en -possédait un assez grand nombre d'excellents. Les chevaux de trait -pour l'artillerie et les équipages ne laissaient rien à désirer. On -venait d'en acheter cinq mille. Napoléon en fit acheter encore autant, -et ordonna d'en requérir dix mille autres en les payant, et ces vingt -mille chevaux suffisaient avec ceux qui restaient pour une guerre à -l'intérieur. Les chevaux de selle étaient plus rares. Drouot dut en -chercher pour la garde. Des fonds furent envoyés à tous les régiments -pour acheter autour d'eux ceux qu'ils pourraient se procurer. - -[En marge: Manière de suppléer au manque de fusils.] - -On avait de la poudre, du plomb, des fers de toute sorte, des armes -blanches, des canons, mais on manquait de fusils, et ce fut l'une des -principales causes de notre ruine. Pendant sa prospérité Napoléon en -avait poussé la fabrication jusqu'à un million. Mais la campagne de -Russie où plus de 500 mille avaient été enfouis sous les neiges, celle -d'Allemagne où nous en avions perdu deux cent mille, les places -étrangères enfin dans lesquelles il était resté une assez grande -quantité d'armes françaises, avaient épuisé nos arsenaux. Les ateliers -pour la fabrication des fusils étaient plus difficiles à créer que les -ateliers pour l'habillement et le harnachement, et pourtant c'était -n'avoir rien fait que de se procurer des hommes si on ne parvenait à -les armer. Chose étrange qui caractérisait bien cette politique, si -occupée de la conquête, et si oublieuse de la défense, la France -menacée avait plus de peine à trouver trois cent mille fusils que -trois cent mille hommes pour les porter. - -On tira des ouvriers des provinces où les diverses industries du fer -sont pratiquées, et on les réunit soit à Paris, soit à Versailles, -afin d'y établir des ateliers pour la réparation et la fabrication des -armes à feu. On en fit autant dans les grandes places de seconde -ligne. On eut recours à un autre moyen pour se procurer des fusils, ce -fut de désarmer les régiments étrangers, tous devenus suspects à -l'exception des Suisses et des Polonais. Le même jour et sur divers -points on désarma les Hollandais, les Anséates, les Croates, les -Allemands, et on mit à pied ceux d'entre eux qui appartenaient à la -cavalerie. Cette mesure procura quelques mille fusils et quelques -centaines de chevaux. On vida ensuite les arsenaux de la marine, et -néanmoins l'entêtement de l'esprit de conquête était tel chez -Napoléon, qu'il ne craignit pas de faire embarquer à Toulon pour Gênes -50 mille fusils destinés à l'Italie, dans un moment où il n'était pas -sûr d'en avoir assez pour la défense de Paris! - -[En marge: Napoléon, tout en déployant la plus grande activité -administrative, a recours aussi à la politique pour refaire ses -ressources.] - -[En marge: Négociation entreprise pour faire rentrer les garnisons de -la Vistule, de l'Oder et de l'Elbe.] - -Pendant qu'il s'efforçait ainsi de rétablir ses ressources par des -prodiges d'activité administrative, il songea à s'en ménager -quelques-unes aussi par une politique sage, mais trop tardive! Il -envoya le général Delort à Francfort pour traiter avec les généraux -ennemis de la reddition des forteresses de la Vistule et de l'Oder, à -la condition de la rentrée immédiate des garnisons en France avec -armes et bagages. Si cette condition était agréée, le général Delort -devait faire ensuite des ouvertures pour les garnisons bien plus -importantes de Hambourg, de Magdebourg, de Wittenberg, d'Erfurt, etc. -Une pareille convention eût fait rentrer cent mille soldats de -première qualité, et en eût procuré, il est vrai, un nombre égal aux -coalisés, en mettant fin au blocus des places. Mais tandis qu'elle -nous eût restitué de bons soldats, elle n'eût rendu disponibles chez -nos ennemis que les soldats les plus médiocres, et d'ailleurs dans -l'état de dénûment où nous étions, cent mille hommes nous importaient -plus que deux cent mille à la coalition. Malheureusement cette raison, -qui avait provoqué la violation de la capitulation de Dresde, nous -laissait peu d'espérance de réussir dans une négociation de ce genre. - -[En marge: Importance et difficulté de rendre disponibles les armées -d'Espagne.] - -Il y avait une ressource bien supérieure encore à celle-là, c'était -celle qu'on aurait trouvée dans les armées d'Espagne, si on avait pu -les reporter des Pyrénées vers le Rhin. Là, indépendamment du nombre, -tout était excellent, incomparable: aucune troupe en Europe ne valait -les régiments du maréchal Suchet, ni ceux du maréchal Soult. Ces -derniers, restes de plusieurs armées toujours malheureuses, étaient, -il est vrai, dégoûtés de servir; mais le Rhin à défendre, et le -commandement direct de Napoléon, eussent certainement converti leur -dégoût en zèle ardent. Il y a peu de témérité à dire que si les -quatre-vingt mille hommes placés actuellement dans les mains du -maréchal Suchet et du maréchal Soult s'étaient trouvés entre le Rhin -et Paris, jamais la coalition n'aurait approché des murs de notre -capitale. Pour les y amener il aurait fallu conclure la paix avec les -Espagnols, mais cette paix qui semblait devoir être si facile en -rendant aux Espagnols leur roi et leur territoire, était plus -difficile peut-être que celle qu'on espérait négocier à Manheim. Il ne -suffisait pas en effet que Napoléon renonçât à l'Espagne pour que -l'Espagne renonçât à lui, qu'il repassât les Pyrénées pour qu'elle -consentît à ne pas les passer elle-même en compagnie des Portugais et -des Anglais. Le châtiment des fautes serait en vérité trop léger s'il -suffisait de n'y pas persister pour en abolir les conséquences! - -[En marge: Projet de négociation dans la vue de conclure la paix avec -les Espagnols.] - -[En marge: Conditions présumables d'une semblable paix.] - -[En marge: Difficulté d'en faire exécuter les conditions après l'avoir -conclue.] - -Napoléon, ainsi que nous l'avons dit, avait depuis environ deux années -résolu d'abandonner l'Espagne, sans dire toutefois son secret, qui a -laissé assez de traces dans nos archives pour que l'histoire n'en -puisse douter. Cependant avec un caractère tel que le sien, il n'était -pas possible qu'il fît franchement le sacrifice d'une conquête, et il -s'était encore flatté l'année précédente de conserver les provinces de -l'Èbre. Ce dernier rêve s'était enfin évanoui, et il était décidé à -rendre purement et simplement l'Espagne à Ferdinand VII, moyennant que -ce prince signât la paix, et la fît accepter à son peuple. Les -conditions du traité étaient faciles à imaginer. On délivrerait -d'abord Ferdinand VII et les princes détenus avec lui à Valençay; on -rendrait de plus les prisonniers de guerre et les places fortes. En -retour, les armées espagnoles rentreraient chez elles, exigeant que -les troupes anglaises rentrassent à leur suite. Il semblait qu'après -ces satisfactions réciproques, la France et l'Espagne n'eussent plus -rien à se demander l'une à l'autre. Mais de fâcheuses circonstances -compliquaient cette situation en apparence si simple. Les Espagnols -aspiraient à se venger, et à ravager la France à leur tour. Les -Anglais, après avoir contribué puissamment à leur délivrance, -n'étaient pas gens à prendre le congé qu'on leur signifierait, et à -repasser les Pyrénées sur une sommation partie de Cadix ou de Madrid. -D'ailleurs un engagement contenant la condition de ne pas traiter -l'une sans l'autre liait l'Angleterre et l'Espagne. Enfin les Cortès, -exerçant en ce moment la royauté, n'étaient pas pressées de résigner -leur toute-puissance aux pieds de Ferdinand VII, et n'avaient pas -autant que l'Espagne et que lui-même le désir de son retour. En tout -cas elles ne voulaient lui rendre son sceptre qu'à condition qu'il -prêterait serment à la constitution de Cadix. Par ces divers motifs il -se pouvait que ni les Anglais ni les représentants de l'Espagne ne -consentissent à la ratification d'un traité signé à Valençay, pour -recouvrer Ferdinand VII auquel ils ne tenaient guère. Ferdinand -lui-même, une fois délivré, pouvait bien ne pas se soucier du traité -qui lui aurait rendu sa liberté, dire qu'on ne devait rien à qui vous -avait trompé, et s'armer ainsi d'une raison alléguée jadis par -François Ier, et nullement condamnée par les docteurs en droit public, -c'est qu'un engagement pris en captivité ne lie pas. La conduite -suivie en 1808 envers la famille royale d'Espagne avait été telle, que -personne en Europe, même en France, n'eût osé blâmer le prisonnier de -Valençay. Napoléon, ce lion si fier, n'eût paru en cette occasion -qu'un renard pris au piége. - -Si au contraire, par une défiance toute naturelle, Napoléon détenait -Ferdinand VII jusqu'à ce que le traité conclu avec lui eût été porté à -Cadix et accepté par la régence, il était possible, les Anglais -aidant, et aussi les Cortès, qu'on repoussât le traité, qu'on le -déclarât nul comme ayant été conclu en captivité, et qu'on en remît -l'acceptation jusqu'à la rentrée de ce prince en Espagne. Ferdinand -VII en serait plus longtemps prisonnier, mais les Anglais n'auraient -pas plus de chagrin que les libéraux espagnols de sa captivité -prolongée. - -[En marge: Le parti le plus sûr était de faire partir Ferdinand VII -pour l'Espagne, en se fiant à sa bonne foi pour l'exécution du traité -conclu avec lui.] - -Dans cette alternative de voir le traité méconnu par Ferdinand VII ou -par ceux qui exerçaient son autorité en son absence, le plus sûr eût -été encore de renvoyer tout simplement le monarque espagnol dans ses -États. En le renvoyant on avait au moins la chance de sa fidélité à sa -parole, dont son extrême dévotion offrait quelque garantie, tandis -qu'en expédiant le traité sans lui, on avait la presque certitude que -ce traité serait repoussé par les Anglais et par les Espagnols, fort -impatients les uns et les autres d'envahir le midi de la France. M. de -Caulaincourt était d'avis de courir le risque de la confiance. -Napoléon, qui ne se fiait pas du tout à Ferdinand VII, et qui avait -ses raisons pour cela, voulut user d'un moyen terme consistant, après -avoir conclu un traité avec Ferdinand VII, à faire porter secrètement -ce traité en Espagne par un homme sûr qui tâcherait d'éveiller chez -les vieux serviteurs de la dynastie le désir de la revoir, et qui -aurait d'ailleurs pour les persuader un autre argument, celui de la -restitution immédiate des places fortes espagnoles. De plus, comme il -arrive souvent entre alliés faisant la guerre en commun, les Anglais -et les Espagnols étaient assez mécontents les uns des autres, et il -était probable que les Espagnols ne seraient pas fâchés de pouvoir -dire aux Anglais qu'ils n'avaient plus besoin d'eux, auquel cas ces -derniers, privés du concours des armées espagnoles, et n'ayant plus de -ligne de retraite assurée à travers les Pyrénées, n'oseraient pas -rester sur la frontière française. - -[En marge: Envoi de M. de Laforest à Valençay.] - -[En marge: Conditions que M. de Laforest doit proposer aux princes -espagnols.] - -Ce fut d'après ces vues que Napoléon arrêta sa conduite à l'égard de -Ferdinand VII. Il donna l'ordre à M. de Laforest, longtemps -ambassadeur à Madrid, de se rendre sous un nom supposé à Valençay, de -s'aboucher en grand secret avec les princes espagnols, et de leur -proposer les conditions de paix suivantes: évacuation réciproque des -territoires, retour de Ferdinand VII à Madrid, restitution des -prisonniers, retraite des Anglais.--Napoléon y ajoutait diverses -conditions particulières qui lui faisaient honneur, et qui importaient -autant à l'Espagne qu'à nous. La première consistait à stipuler que -Ferdinand VII servirait à Charles IV la pension à laquelle Joseph -s'était obligé, et qui avait été très-inexactement payée; la seconde, -qu'il accorderait amnistie entière aux Espagnols qui s'étaient -attachés à la France; la troisième, que l'Espagne conserverait -non-seulement son territoire continental actuellement restitué, mais -son territoire colonial, et qu'aucune de ses colonies ne serait cédée -à la Grande-Bretagne. Il n'y avait rien dans ces conditions que -Ferdinand, en consultant son coeur de fils, de roi et d'Espagnol, pût -refuser. Restait enfin une dernière clause plus difficile à énoncer -que les autres, mais que Ferdinand VII, pour redevenir libre, était -bien capable d'accueillir, c'était d'épouser la fille de Joseph -Bonaparte. M. de Laforest devait être plus réservé quant à celle-ci, -mais il avait ordre de l'articuler après les autres, quand le moment -de tout dire serait venu. Ce traité conclu et signé, un personnage de -confiance choisi de concert avec les princes espagnols, irait -très-secrètement le porter à la régence, afin de ne pas donner aux -Anglais et aux chefs du parti libéral le temps d'en empêcher la -ratification. Cette ratification obtenue, Ferdinand, accompagné de son -frère don Carlos, de son oncle don Antonio, prisonniers comme lui à -Valençay, quitterait la France pour remonter sur le trône des -Espagnes. - -[En marge: M. de San-Carlos mandé à Paris pour seconder la -négociation.] - -Tandis que M. de Laforest se mettait en route, Napoléon, afin qu'il -n'y eût pas de temps perdu, fit venir de Lons-le-Saulnier, où il était -en surveillance, le duc de San-Carlos, personnage considérable, -autrefois l'un des familiers de Ferdinand VII, l'accueillit de la -façon la plus amicale, l'entretint longuement, réussit à le persuader, -et le fit partir ensuite pour Valençay, afin qu'il allât seconder M. -de Laforest, qui rencontrait des difficultés auxquelles on ne se -serait pas attendu, tant cette coupable affaire d'Espagne devait être -suivie de punitions de tout genre, petites et grandes! - -[En marge: Arrivée de M. de Laforest à Valençay.] - -[En marge: Profonde défiance de Ferdinand VII.] - -M. de Laforest, en paraissant à Valençay, avait extrêmement surpris -Ferdinand VII. Ce prince, prisonnier depuis près de six ans avec son -frère et son oncle, avait vécu dans une ignorance presque complète de -ce qui se passait en Europe, mais avait pu voir cependant par quelques -journaux français qu'on lui laissait lire, que la guerre d'Espagne se -prolongeait indéfiniment, que par conséquent ses sujets se -défendaient, que l'Europe non plus n'était pas soumise puisque la -guerre était incessante avec elle, et il avait assez de sagacité pour -juger que dès lors sa cause n'était pas entièrement perdue. On -soupçonnait en outre que le curé de Valençay, chargé de lui dire la -messe et de le confesser, l'informait de ce qu'il avait intérêt à -savoir, et probablement lui avait fait connaître la gravité des -événements de 1812 et de 1813. Il aurait donc pu n'être pas -complètement étonné des communications de M. de Laforest. Mais -l'infortune et la captivité avaient singulièrement développé chez ce -prince les dispositions naturelles de son caractère, la défiance et la -dissimulation. Tout ce qu'il avait d'intelligence (et il n'en manquait -pas) il l'employait à regarder autour de lui, à rechercher si on ne -voulait pas lui nuire, à se taire, à ne pas agir, de peur de donner -prise à la volonté malfaisante de laquelle il dépendait depuis tant -d'années. Dissimuler, tromper même, lui semblaient de légitimes -défenses contre l'oppression à laquelle il était soumis, et la -politique qui l'avait conduit de Madrid à Valençay lui donnait -assurément bien des droits. La défiance était arrivée chez lui à un -tel degré qu'il était en garde contre ses plus fidèles serviteurs, -contre ceux mêmes qui étaient détenus en France pour sa cause, et -qu'il était toujours prêt à les regarder comme de secrets complices de -Napoléon. Du reste il n'était pas très-malheureux. Se confesser, bien -vivre, se promener, ne courir aucun danger, composaient pour lui une -sorte de bien-être auquel il s'était habitué. Son âme dépourvue de -ressort pliait ainsi sous l'oppression, mais en pliant s'enfonçait -profondément en elle-même, et lorsqu'on voulait l'en faire sortir s'y -refusait obstinément, comme un animal à la fois timide et farouche, -que les plus grandes caresses ne peuvent tirer de sa retraite. Son -frère don Carlos était plus vif, sans être plus ouvert; son oncle -était à peu près stupide. - -[En marge: Ce prince affecte de ne pas comprendre les ouvertures de M. -de Laforest, et de ne pouvoir pas y répondre.] - -Quand M. de Laforest vint soudainement apprendre à Ferdinand VII que -Napoléon songeait à lui rendre la liberté et le trône, sa première -idée fut qu'on le trompait, et qu'il y avait sous cette démarche -quelque perfidie cachée. Les motifs qu'alléguait M. de Laforest, pour -éviter l'aveu trop clair de nos malheurs, et qui consistaient à dire -que Napoléon agissait ainsi pour arracher l'Espagne aux Anglais et aux -anarchistes, n'étaient pas de nature à produire beaucoup d'illusion, -et Ferdinand cherchait quelle sombre machination pouvait être cachée -sous une proposition aussi imprévue. Dans son premier entretien, il -écouta beaucoup, parla peu, se borna à dire que, privé de toute -communication avec le monde, il ne savait rien, qu'il était hors -d'état par conséquent de se former une opinion sur quoi que ce fût, -qu'il était placé sous la main toute-puissante de Napoléon, qu'il s'y -trouvait bien, qu'il ne demandait pas à sortir de sa retraite, et -qu'il ne cesserait jamais d'être reconnaissant des bons procédés qu'on -avait pour lui. Voilà ce que l'oppression fait des êtres soumis à son -empire! Napoléon en était venu à ce point de ne pouvoir faire accepter -à Ferdinand VII ni la liberté ni le trône, dans un moment où il aurait -eu tant d'intérêt à lui rendre l'un et l'autre! M. de Laforest vit -bien qu'il fallait laisser à cette âme défiante et effarouchée le -temps de se rassurer et de réfléchir. Il le quitta, pour le revoir le -lendemain. - -[En marge: M. de Laforest prend du temps pour se faire comprendre des -princes espagnols.] - -Ferdinand VII, après avoir conféré avec son frère et son oncle, et -surtout avec lui-même, avait compris que Napoléon devait être dans de -grands embarras, et que son offre de lui restituer le trône était -sincère. Mais avant d'écouter une proposition qui se présentait sous -un aspect si attrayant, il voulait savoir si on ne cherchait pas à lui -tendre des piéges cachés, et à lui arracher des engagements dangereux -ou déshonorants. D'ailleurs, dépourvu à Valençay de toute autorité sur -l'Espagne, il avait à craindre (et cette crainte était fondée) de ne -pouvoir tenir les engagements qu'on l'obligerait à souscrire. Il -résolut donc, en s'ouvrant davantage, de prendre une attitude un peu -plus royale, mais d'être toujours extrêmement circonspect. - -M. de Laforest en le revoyant le lendemain le trouva beaucoup plus -composé dans son attitude, prenant place entre son oncle et son frère -comme leur maître hiérarchique, se posant en un mot et parlant en -monarque. Il ne dissimula pas qu'il commençait à regarder comme -sérieuse la proposition qu'on lui adressait, qu'il en devinait même la -véritable cause, mais il affecta de ne pouvoir s'arrêter à aucun -parti, privé qu'il était de conseillers, et affirma surtout qu'il -était sans autorité, car il ne savait si ce qu'on signerait à Valençay -serait accepté et exécuté à Madrid. Toutefois il était facile de -deviner qu'il ne voulait pas rompre ces pourparlers, et refermer sur -lui la porte de sa prison prête à s'ouvrir. Visiblement il était -très-anxieux. M. de Laforest lui ayant offert de recevoir son ancien -précepteur, le chanoine Escoïquiz tenu en surveillance à Bourges, son -secrétaire intime Macanaz tenu en surveillance à Paris, l'illustre -Palafox prisonnier à Vincennes, enfin le duc de San-Carlos interné à -Lons-le-Saulnier, il parut n'accorder confiance à aucun de ces hommes. -On eût dit que les nommer c'était à l'instant même les perdre dans son -esprit. - -[En marge: Ferdinand VII finit par prendre confiance, et par -s'expliquer avec plus de franchise.] - -[En marge: Ferdinand VII ne conteste aucune des conditions proposées, -mais s'attache à démontrer que le seul moyen de les faire accepter, -c'est de l'envoyer à Madrid.] - -Les conférences continuèrent, et l'évidente bonne foi de M. de -Laforest, la simplicité frappante des conditions qu'il apportait, -finissant par agir sur l'esprit de Ferdinand, le désir surtout de la -liberté exerçant son influence, il se rassura peu à peu, et se mit à -raisonner avec infiniment de sens sur ce qu'on lui proposait. Enfin -l'arrivée de M. de San-Carlos, qui avait vu, entendu Napoléon, et pu -apprécier la sincérité de ses intentions, acheva de triompher des -ombrages du captif de Valençay. M. de San-Carlos eut bien lui-même un -instant de défiance à vaincre chez son maître, mais il parvint bientôt -à se faire écouter, et dès lors on entra sérieusement en matière. -Ferdinand VII n'avait rien à objecter à la proposition de rentrer en -Espagne, de remonter sur le trône, de servir une pension à son père, -de conserver tout le territoire continental et colonial de son antique -monarchie, même de pardonner aux _afrancesados_. Le mariage avec une -fille de Joseph lui plaisait moins; mais après avoir demandé avec -instance une princesse Bonaparte, il n'était plus temps d'afficher le -dédain, et d'ailleurs, pour recouvrer la liberté et le trône, il -n'était point de mariage qu'il ne fût prêt à contracter. La difficulté -n'était donc pas dans l'union proposée, elle était autre part. On -présentait à ses yeux éblouis une infinité de choses très-désirables, -et très-désirées, et on promettait de les lui accorder à condition que -les Cortès ou la régence ratifieraient le traité qu'il aurait signé; -on faisait ainsi dépendre ce qu'il souhaitait ardemment d'une volonté -qui n'était point la sienne. Il le dit avec franchise, et montra avec -beaucoup de raison que ce qu'il ordonnerait de loin courrait la chance -de n'être pas exécuté. Il parla sur le ton de la colère des limites -que certains hommes, suivant lui factieux, avaient voulu imposer à son -pouvoir royal, et laissa voir qu'après les Français ce qu'il haïssait -le plus c'étaient les libéraux espagnols. Il fit sentir que le moyen -le plus sûr d'obtenir ce qu'on voulait de l'Espagne c'était de -l'envoyer à Madrid, où personne n'aurait de prétexte, lui présent, -pour lui refuser obéissance, tandis que ses sujets pouvaient -maintenant alléguer la captivité de Valençay pour feindre de ne pas -croire ce qui serait dit en son nom. Plus d'une fois il jura sur ce -qu'il y avait de plus sacré qu'il tiendrait sa parole en roi, en -honnête homme, en bon chrétien. Bientôt s'animant davantage, et -sortant des profondeurs de sa dissimulation, il laissa éclater une -passion extraordinaire d'être libre, de partir, de régner, ce qui -était fort légitime, et insista de toutes ses forces pour qu'on -adoptât sa proposition, comme la seule qui offrît des chances de -succès. - -[En marge: Traité de Valençay porté en Espagne par M. de San-Carlos.] - -Cependant les instructions de Napoléon étant formelles, il fallait -bien s'y soumettre, et on conclut un traité par lequel Ferdinand VII -devait rentrer en Espagne, dès que l'autorité de la régence aurait -accepté ce traité, et ordonné son exécution. Les conditions étaient -celles que nous avons dites: intégrité coloniale et continentale de -l'Espagne, restitution des places espagnoles, retour des garnisons -françaises, retraite des armées espagnoles et anglaises au delà des -Pyrénées, amnistie générale, pension à Charles IV. Le mariage avec une -fille de Joseph ne fut point formellement stipulé. Ferdinand affirma -qu'il n'en contracterait pas d'autre s'il était libre, mais il ajouta -que c'était une chose dont il ne serait possible de parler qu'à Madrid -même. - -Les articles ci-dessus énoncés ayant été signés le 14 décembre, -restait à savoir qui les porterait à Madrid au nom de Ferdinand. -L'envoyé était tout indiqué, c'était le duc de San-Carlos lui-même. Il -fut convenu que ce personnage se rendrait en grande hâte, et en -observant le plus complet incognito, à l'armée de Catalogne, afin -d'endormir la vigilance des Anglais qu'il aurait fort éveillée en -passant par le quartier général de lord Wellington; qu'il tâcherait -d'arriver à Madrid, et se transporterait même à Cadix, si la régence -s'y trouvait encore, pour lui présenter le traité et en obtenir la -ratification. Le duc de San-Carlos devait persuader aux sujets de -Ferdinand VII, devenus rois à sa place, de songer avant tout à le -délivrer, et de tout sacrifier à cet objet essentiel. Il avait en même -temps pour mission expresse de ne pas adhérer à la constitution, et, -s'il y était obligé, de ne le faire qu'avec des réserves qui -permissent de rompre les engagements qu'on aurait pris avec les -soi-disant factieux. - -[Illustration: Joseph Bonaparte.] - -[En marge: Départ de M. de San-Carlos pour l'Espagne.] - -Ces choses arrêtées, le duc de San-Carlos partit de Valençay le 13 -décembre, accompagné des voeux des princes espagnols, qui mettant -désormais toute dissimulation de côté, montraient maintenant une -impatience presque enfantine de devenir libres. Rassurés sur les -intentions de Napoléon, ils consentirent à revoir les fidèles -serviteurs dont ils avaient paru se défier d'abord, le chanoine -Escoïquiz, le secrétaire Macanaz, le défenseur de Saragosse, Palafox. -Se flattant que ce dernier aurait plus de crédit auprès des Espagnols -que le duc de San-Carlos, car il devait être religieusement écouté -d'eux s'ils n'avaient pas perdu toute mémoire, on le fit partir par -une autre voie avec une copie du traité, afin d'en solliciter -l'acceptation. - -[En marge: Napoléon se décide enfin à faire part de cette négociation -à Joseph.] - -On n'étonnera personne en disant que Napoléon avait conduit cette -négociation sans en parler à son frère Joseph, presque aussi -prisonnier à Morfontaine que Ferdinand VII à Valençay. Joseph, comme -on doit s'en souvenir, avait reçu ordre après la bataille de Vittoria, -de s'enfermer à Morfontaine, de n'y admettre personne, et de n'en -point sortir, sous peine de devenir l'objet de mesures sévères. -Napoléon se défiait tellement du sang actif des Bonaparte, même chez -le plus modéré de ses frères, qu'il n'avait pas voulu permettre à -Joseph d'aller à Paris, dans la crainte qu'il ne créât des difficultés -à la régente. L'esprit tout plein des troubles suscités pendant les -minorités royales par les frères, oncles ou cousins des rois, il -voyait toujours Marie-Louise réduite à défendre son fils contre les -prétentions de ses beaux-frères. Malgré ces ordres, Joseph était venu -secrètement à Paris, mais uniquement pour ses plaisirs, et nullement -pour des intrigues politiques. Le duc de Rovigo, interprétant à la -lettre les ordres impériaux, avait fait dire à Joseph que si ses -courses clandestines se renouvelaient, il serait obligé d'y mettre -obstacle, de quoi Joseph, déjà fort offensé de tout ce qu'il avait eu -à souffrir, avait paru profondément irrité. - -[En marge: Envoi de M. Roederer à Morfontaine pour expliquer à Joseph -les arrangements conclus avec Ferdinand VII.] - -[En marge: Réponse singulière et prétentions royales de Joseph.] - -Napoléon depuis son retour à Paris n'avait point vu son frère. Il ne -voulut pas cependant que la négociation avec Ferdinand VII, tout à -fait terminée, arrivât à être connue de l'Europe avant de l'être de -Joseph. Il chargea le personnage qui ordinairement lui servait -d'intermédiaire, M. Roederer, d'aller à Morfontaine pour informer -Joseph de tout ce qui avait été fait, et l'engager à redevenir -paisiblement prince français, largement doté, siégeant au conseil de -régence, servant de son mieux la France qui était son unique et -dernier asile. Joseph en recevant ces communications se plaignit -amèrement des traitements dont il avait été l'objet, et montra des -restes de prétentions royales qui auraient fait sourire un frère moins -railleur que Napoléon. Il convenait qu'il avait commis des fautes -militaires, mais pas aussi grandes qu'on le disait; il se déclarait -prêt à se démettre du trône d'Espagne, mais en vertu d'un traité, et à -la condition d'une indemnité territoriale à Naples ou à Turin. Quant à -redevenir simplement prince français, après avoir porté l'une des plus -grandes couronnes de l'univers, il paraissait peu disposé à s'y -résigner. Ces prétentions provoquèrent de la part de Napoléon une -explosion de railleries sanglantes, les unes injustes et même -cruelles, les autres sensées, mais, hélas! bien tardives! - -[En marge: Irritation et langage de Napoléon à l'égard de son frère.] - ---Joseph a commis des fautes militaires! s'écria-t-il en écoutant M. -Roederer, mais il n'y songe pas! Moi, je commets des fautes, je suis -militaire, je dois me tromper quelquefois dans l'exercice de ma -profession, mais lui des fautes!... Il a tort de s'accuser, il n'en a -jamais commis. En fait, il a perdu l'Espagne, et il ne la recouvrera -point! C'est chose décidée, aussi décidée que chose ait jamais pu -l'être. Qu'il consulte le dernier de mes généraux, et il verra s'il -est possible de prétendre à un seul village au delà des Pyrénées. Un -traité! des conditions! et avec qui? au nom de qui?... Moi, si je -voulais en faire avec l'Espagne, je ne serais pas même écouté. La -première condition de toute paix avec l'Europe, la condition sans -laquelle il est impossible de réunir deux négociateurs, c'est la -restitution pure et simple de l'Espagne aux Bourbons, heureux si je -puis à ce prix me débarrasser des Anglais, et ramener mes armées -d'Espagne sur le Rhin! Quant à des indemnités en Italie, où les -prendre? Puis-je ôter à Murat son royaume? c'est à peine si je puis le -rappeler à ses devoirs envers la France et envers moi. Comment -serais-je obéi si j'allais lui demander de descendre du trône au -profit de Joseph? Quant aux États romains, je serai forcé de les -rendre au Pape, et j'y suis décidé. Quant à la Toscane, qui est à -Élisa, quant au Piémont, qui est à la France, quant à la Lombardie où -Eugène a tant de peine à se maintenir, puis-je savoir ce qu'on m'en -laissera? Sais-je même si on m'en laissera quelque chose? Pour garder -la France avec ses limites naturelles il me faudra remporter bien des -victoires; pour obtenir quelque chose au delà des Alpes, il m'en -faudrait remporter bien plus encore! Et si on me laissait un -territoire en Italie, pourrais-je pour Joseph l'ôter à Eugène, ce fils -si dévoué, si brave, qui a passé sa vie au feu pour moi et pour la -France, et qui ne m'a jamais donné un seul sujet de plainte? Où donc -Joseph veut-il que je lui trouve des indemnités? Il n'a qu'un rôle, un -seul, c'est d'être un frère fidèle, un solide appui de ma femme et de -mon fils si je suis absent, plus solide si je suis mort, et de -contribuer à sauver le trône de France, seule ressource désormais des -Bonaparte. Il sera prince français, traité comme mon frère, comme -l'oncle de mon fils, partageant par conséquent tous les honneurs -impériaux. S'il agit ainsi, il aura ma faveur, l'estime publique, une -situation grande encore, et il contribuera à sauver notre existence à -tous. S'il s'agite au contraire, et il en est bien capable, car il ne -sait supporter ni le travail ni l'oisiveté, s'il s'agite durant ma -vie, il sera arrêté, et ira finir son règne à Vincennes; s'il le fait -après ma mort, Dieu décidera! Mais probablement il contribuera à -renverser le trône de mon fils, le seul auprès duquel il puisse -trouver la dignité, l'aisance, et un reste de grandeur.-- - -[En marge: Napoléon se décide à ne tenir aucun compte des prétentions -de Joseph, et à le laisser exilé à Morfontaine.] - -Ces sages mais rudes paroles, portées, reportées à Morfontaine dans -plusieurs allées et venues, ne convainquirent point Joseph. Il était -tourmenté, malade, et souffrant d'une quantité de maux à la fois: la -sévérité railleuse de Napoléon, un trône perdu, des enfants sans -patrimoine, et pour tout avenir l'obéissance aux ordres d'un frère -impérieux, point méchant, mais dur. Dans cette disposition douloureuse -il refusa d'adhérer à rien de ce qui se traitait à Valençay, et -continua de se tenir à Morfontaine, où Napoléon le laissa dans -l'isolement, disant que les Espagnols et lui Napoléon se passeraient -bien de la signature du roi Joseph pour remettre Ferdinand VII sur le -trône des Espagnes. - -[En marge: Affligeant spectacle que présentent les frères détrônés de -Napoléon.] - -Ce moment de la chute des trônes de famille était celui de fréquentes -agitations intérieures, qui, s'ajoutant à tous les soucis de Napoléon, -contribuèrent à lui rendre la vie fort amère. Jérôme, retiré -successivement à Coblentz, à Cologne et à Aix-la-Chapelle, y était -triste et malheureux. Il désirait se rendre à Paris de peur que -Napoléon ne l'oubliât dans la future paix, et Napoléon, qui était plus -affectueux pour Jérôme que pour ses autres frères, résistait cependant -à ses désirs, parce qu'il lui était pénible d'avoir sous ses yeux ses -frères détrônés, dont la présence d'ailleurs révélait en traits si -sensibles la ruine progressive de l'Empire français. Mais tandis qu'il -refusait à Jérôme l'autorisation de venir à Paris, il avait avec Murat -de bien autres sujets de contestation. - -[En marge: État d'esprit de Murat depuis son retour à Naples.] - -[En marge: Réflexions que lui suggèrent les revers de Napoléon.] - -[En marge: Ses relations secrètes avec les puissances coalisées.] - -[En marge: Efforts de M. de Metternich pour amener Murat à la -coalition, en lui faisant espérer la conservation et l'accroissement -de son royaume.] - -[En marge: Le roi et la reine de Naples cèdent aux suggestions de -l'Autriche.] - -L'infortuné Murat était rentré à Naples le coeur désolé, l'esprit en -désordre. De tous les princes condamnés à cette époque à voir -s'évanouir leur royauté éphémère, Murat était le plus inconsolable. Il -semblait que ce soldat, né si loin du trône, à qui une véritable -gloire militaire aurait dû servir de dédommagement, ne pouvait vivre -s'il ne régnait pas. Après les événements de la dernière campagne, il -lui était difficile de croire que la puissance de Napoléon, si elle se -maintenait en France, pût s'étendre encore au delà du Rhin, des Alpes -et des Pyrénées, et qu'au delà de ces limites il pût soutenir ou -punir des alliés. Il courait donc la chance en restant fidèle à -Napoléon de n'être point soutenu, et ne courait guère celle d'être -puni s'il était infidèle. Sans doute, réuni au prince Eugène, amenant -trente mille Napolitains bien disciplinés à l'appui des quarante mille -Français qui défendaient l'Adige, il y avait quelque possibilité pour -lui de disputer l'Italie aux Autrichiens, mais possibilité et point -certitude. Vaincus, les deux lieutenants de Napoléon seraient bientôt -détrônés; vainqueurs, que seraient-ils? Que serait Murat surtout? -Sacrifié au prince Eugène qu'il jalousait, relégué au fond de la -Péninsule, réduit au royaume de Naples qui était peu de chose sans la -Sicile, il n'avait pas même l'assurance de s'y maintenir, car si une -paix avantageuse avec l'Europe tenait au sacrifice de son beau-frère, -Napoléon ne serait pas assez bon parent et assez mauvais Français pour -refuser ce sacrifice. D'ailleurs, bien qu'il eût un esprit sans -solidité, Murat avait une certaine finesse, et il s'était souvent -aperçu que Napoléon, en appréciant sa bravoure, ne faisait aucun cas -de son caractère, et ce dédain marqué le blessait beaucoup. Telles -étaient les considérations qui avaient agité, tourmenté l'esprit de -Murat, pendant son voyage d'Erfurt à Naples. Tandis qu'il voyait tant -de périls à être fidèle, et si peu à ne plus l'être, de funestes -suggestions contribuaient à augmenter son trouble. Il n'avait pas -cessé de se tenir en relation avec les puissances coalisées, même -lorsqu'il était au camp de Napoléon, et qu'il s'y conduisait si -bravement. Au moment où il avait quitté Naples pour Dresde, il avait -auprès de lui des agents de lord William Bentinck, gouverneur anglais -de la Sicile, et il les avait brusquement renvoyés pour aller -rejoindre l'armée française, ce qui avait surpris et indisposé lord -William. Mais il n'avait pas agi de même envers l'Autriche, et il -avait continué de laisser auprès d'elle le prince Cariati, ministre -napolitain, et de conserver à Naples le comte de Mire, ministre -autrichien. M. de Metternich profitant de ce double moyen de -communication, avait cherché sans cesse à ébranler la fidélité de la -cour de Naples, car il savait bien que si Murat, au lieu de se ranger -à la droite du prince Eugène, allait prendre ce prince à revers, -l'Italie serait immédiatement enlevée aux Français et acquise aux -Autrichiens. Non content de ces efforts auprès du roi, M. de -Metternich avait noué des trames secrètes avec la reine, qu'il avait -connue à Paris lorsqu'il était ambassadeur en France, et avait essayé -de lui faire oublier ses devoirs de soeur en excitant ses sentiments -de mère et d'épouse. Non-seulement il avait promis de laisser à Murat -le trône de Naples, sans la Sicile toutefois que l'Angleterre tenait à -conserver aux Bourbons, mais il avait laissé entrevoir la possibilité -pour lui du plus bel établissement en Italie. Le prince Eugène, la -princesse Élisa expulsés à la suite des Français, le Piémont -reconquis, on pouvait, en réservant une belle part aux Autrichiens, en -rétablissant le Pape à Rome, constituer un royaume de l'Italie -centrale, qui, accordé à Murat, ferait de celui-ci le premier prince -de l'Italie, et un monarque de second rang en Europe. C'étaient là -les arguments que M. de Metternich avait employés avec un succès -chaque jour plus marqué. Courir en effet les plus grands périls avec -Napoléon sans même la certitude d'être maintenu par lui si on -triomphait, et au contraire obtenir de la coalition, outre la -certitude de rester roi de Naples, l'espérance de devenir une sorte de -roi d'Italie, était une perspective qui devait entraîner le malheureux -Murat, après avoir séduit la reine elle-même. Celle-ci dans les -commencements, représentant fidèlement à Naples le parti français, -s'était défendue contre les suggestions autrichiennes, et avait -cherché à ramener Murat à Napoléon. Bientôt le danger croissant, et -dominée elle aussi par le désir de conserver la couronne à ses -enfants, elle avait prêté l'oreille aux inspirations de M. de -Metternich, et fini par devenir son principal intermédiaire auprès de -Murat. Voulant en même temps colorer sa conduite aux yeux du ministre -de France, elle affectait de ne pouvoir plus rien ni sur la cour, ni -sur le roi, et d'être obligée, en épouse soumise, en mère dévouée, de -suivre la politique du cabinet napolitain. Murat, rentré dans ses -États, avait donc trouvé la cour unie pour le pousser dans les voies -déplorables où il devait, au lieu d'un trône, rencontrer pour sa -mémoire une tache, pour sa personne une fin cruelle. Ce prince, né -avec des sentiments bons et généreux, doué de quelque esprit et d'une -bravoure héroïque, n'avait pas assez de jugement pour discerner que si -avec la France il courait le double danger d'être abandonné par la -victoire et par Napoléon, il avait la certitude avec la coalition, -après avoir été ménagé, caressé pendant qu'on aurait besoin de lui, -d'être bientôt sacrifié aux vieilles royautés italiennes, et d'être -ainsi à la fois détrôné et déshonoré. N'ayant pas assez de portée -d'esprit pour apercevoir cet avenir, n'ayant pas des principes assez -arrêtés pour préférer l'honneur à l'intérêt, il devait flotter -quelques jours entre mille sentiments contraires, pour finir par une -défection déplorable. - -[En marge: Murat passe d'un premier découragement à l'ambition de -devenir roi d'Italie, en se faisant le héros de l'indépendance -italienne.] - -[En marge: Ce qu'était alors en Italie le parti de l'indépendance.] - -À peine revenu dans ses États, trouvant la reine convertie à son -opinion, il était entré en pourparlers avec la légation autrichienne, -et ne disputait plus que sur l'étendue des avantages qu'on lui -accorderait. Passant tout à coup, avec l'extrême mobilité de sa -nature, du désespoir à une sorte d'ivresse d'ambition, il se livrait -en ce moment aux rêves les plus étranges, et se flattait d'être -bientôt le roi et le héros de la nation italienne. Il avait été frappé -en traversant l'Italie d'une disposition assez générale chez les -Italiens, c'était de devenir indépendants de l'Autriche aussi bien que -de la France. Sans doute les nobles, les prêtres, le peuple même -souhaitaient le retour à l'Autriche, parce que pour les uns c'était le -retour à leur ancien état, pour les autres l'exemption de la -conscription. La bourgeoisie au contraire, éprise des idées -d'indépendance, disait que c'était bien d'échapper à la France, mais -tout aussi bien de ne pas retomber sous la main de l'Autriche; qu'il -n'y avait aucune raison d'aller de l'une à l'autre, d'être ainsi -toujours le jouet, la victime de maîtres étrangers; que l'Autriche -devrait se trouver heureuse de ne plus voir l'Italie aux mains de la -France, et la France de ne plus la voir aux mains de l'Autriche; que -pour l'une et l'autre l'indépendance de la Péninsule était un moyen -terme acceptable, désirable même, et au fond plus avantageux que la -possession directe, car l'Italie soumise à l'une des deux puissances -serait contre celle qui ne l'aurait pas un dangereux moyen d'attaque, -et pour celle qui la posséderait un sujet toujours révolté, toujours -prêt à devenir un ennemi furieux. Ces idées avaient envahi la partie -la plus active et la plus cultivée de la bourgeoisie. Murat, placé au -fond de la Péninsule, à égale distance des Français et des -Autrichiens, ayant intérêt à se sauver sans trahir Napoléon, capable -avec ses talents et sa gloire militaires de créer une armée italienne, -Murat avait paru au parti des indépendants propre à devenir leur -héros. Il pouvait en effet dire aux Autrichiens: Je ne suis pas la -France; aux Français: Je ne suis pas l'Autriche; il pouvait dire à -tous: Ménagez-moi, et acceptez-moi comme ce qu'il y a de moins hostile -pour vous, et même comme ce qu'il y a de plus avantageux, si vous -savez comprendre vos intérêts véritables.--Les partisans de -l'indépendance avaient donc entouré Murat, lui avaient prodigué les -promesses et les flatteries, et Murat qui, dans cet état de -fermentation d'esprit, pensait à tout, était prêt à tout, les avait -accueillis et acceptés pour ses agents. Ceux-ci, à Florence, à -Bologne, à Rome, le célébraient comme le sauveur de l'Italie, et -annonçaient en prose et en vers sa mission providentielle. - -[En marge: Murat songe à s'adresser à Napoléon, dans l'espérance de -trouver auprès de lui plus d'encouragement à ses projets qu'auprès des -Autrichiens.] - -Les Autrichiens naturellement n'accueillaient guère ces idées, mais -ils ne les décourageaient pas absolument, et laissaient espérer à -Murat, sous le prétexte de l'indemniser de la Sicile, un -agrandissement assez notable dans l'Italie centrale. Murat dans l'élan -de son ambition, ne mettant plus de bornes à ses désirs, avait pensé -que peut-être il rencontrerait auprès de Napoléon plus d'encouragement -qu'auprès des Autrichiens pour sa nouvelle royauté italienne. Devenu -dans ces circonstances plus mobile encore que de coutume, cessant -d'apercevoir le péril du côté de l'alliance française quand il croyait -y trouver plus de chance de grandeur, se berçant de l'espérance de -voir tous les Italiens se lever en masse s'il leur promettait -l'indépendance et l'unité, il se disait que si Napoléon lui permettait -de proclamer cette indépendance et cette unité, et de s'en faire le -représentant, il apporterait au prince Eugène non-seulement le secours -de l'armée napolitaine, mais celui de cent mille Italiens accourus à -sa voix, qu'alors il se sauverait en s'agrandissant, en s'honorant, en -réunissant tous les avantages à la fois, et notamment celui de -conserver, s'il était l'allié de la France, les officiers français qui -étaient en grand nombre dans son armée, et qui en constituaient la -principale force. - -[En marge: Désordre d'esprit de Murat.] - -Telle était l'espèce de tourbillon d'idées qui s'était produit dans la -tête enflammée de ce malheureux prince. Par le découragement conduit à -la pensée funeste d'abandonner la France et de s'allier à l'Autriche, -de cette pensée conduit à la visée ambitieuse d'être le sauveur et le -roi de l'Italie, bientôt d'ambition en ambition ramené de l'Autriche à -la France dans l'espoir de trouver plus de faveur pour ses nouvelles -vues, il n'était aucun rêve qu'il ne formât, aucune défection, aucune -alliance, auxquelles il ne fût tour à tour disposé! Triste tourment -que celui de l'ambition au désespoir, triste tourment qui à Paris -agitait l'âme de Napoléon avec la grandeur qui lui appartenait, qui à -Naples au contraire, dans une âme bonne mais faible, n'ayant que le -courage du soldat, enfantait de misérables orages, et n'était qu'une -affligeante variété d'un mal que Napoléon avait communiqué à presque -tous ses serviteurs! En effet après s'être élevé lui-même au trône il -avait fait rois, princes, grands-ducs, ou flatté de l'espérance de le -devenir, ses frères, ses lieutenants, Joseph, Louis, Jérôme, Murat, -Bernadotte, Berthier, et tant d'autres qui avaient touché de si près -au rang suprême, et si en ce moment ils étaient disposés à le trahir, -ou du moins à le servir mollement, à qui la faute, sinon à lui, qui -dans leur âme, au noble amour de la grandeur nationale, avait -substitué la mesquine passion de leur grandeur personnelle? - -[En marge: Envoi du duc d'Otrante à Naples pour raffermir la fidélité -de Murat.] - -En ce moment était arrivé à Naples un personnage dont la présence -devait augmenter beaucoup le trouble de Murat, c'était le duc -d'Otrante, M. Fouché, que Napoléon avait chargé de s'y rendre en toute -hâte. Napoléon, en se séparant de Murat à Erfurt, en avait reçu des -témoignages qui l'avaient touché mais point abusé. Napoléon, quand il -s'agissait de pénétrer dans les profondeurs de l'âme humaine, avait -une sorte de perspicacité diabolique à laquelle rien n'échappait. Il -s'était bien douté, en voyant croître le péril, que Murat, sa soeur -même, auraient besoin d'être raffermis dans leur fidélité, et qu'il -faudrait opposer de puissantes influences aux dangereuses suggestions -de la coalition. Il avait donc songé à leur dépêcher M. Fouché, qui -depuis l'entrée des Autrichiens en Illyrie, était lui aussi, non pas -un roi, mais un proconsul sans États, resté oisif à Vérone. Il l'avait -jugé plus propre que tout autre à devenir le confident de Murat, par -suite des intrigues qu'ils avaient nouées ensemble en 1809. À cette -époque, Murat et le duc d'Otrante craignant les résultats de la guerre -d'Autriche, avaient cherché à s'entendre sur ce qu'il faudrait faire -du pouvoir en France dans le cas où Napoléon serait tué. Murat avait -dû dans ces circonstances avoir tant de confiance en M. Fouché, et M. -Fouché dans Murat, qu'il était présumable que la même confiance se -rétablirait dans des circonstances non moins critiques. M. Fouché -avait donc reçu l'ordre de se rendre à Naples, et y était arrivé à -l'instant même où Murat était le plus exposé aux menées autrichiennes. - -[En marge: Médiocre influence exercée par le duc d'Otrante.] - -[En marge: M. Fouché confirme Murat dans l'idée de s'adresser à -Napoléon pour l'accomplissement de ses projets.] - -Bien qu'on pût faire à M. Fouché la confidence d'une infidélité sans -le révolter, et qu'il fût capable de comprendre tout ce qui se passait -actuellement dans l'âme du roi de Naples, celui-ci parut plus -importuné que soulagé par sa présence. Il se plaignit beaucoup de -Napoléon, parla longuement des services qu'il lui avait rendus, des -mauvais traitements qu'il en avait essuyés en plusieurs occasions, -notamment après la retraite de Russie, et de la disposition de -Napoléon à le sacrifier, si la paix de la France avec l'Europe tenait -à ce sacrifice. Il se plaignit, en un mot, comme on se plaint -lorsqu'on cherche des prétextes pour rompre, et ne s'ouvrit pas -complétement avec M. Fouché, qu'il jugeait dans la situation présente -trop nécessairement lié à la cause de la France. Toutefois il laissa -voir qu'il dépendrait de Napoléon de le ramener en le traitant mieux, -comme si après lui avoir donné sa soeur et un trône, Napoléon restait -encore son débiteur. En définitive, M. Fouché n'exerça pas une grande -influence sur la cour de Naples, car la voix du devoir ne pouvait -guère se faire entendre par sa bouche, et quant à celle de la -politique, Murat était hors d'état de la comprendre. M. Fouché lui dit -bien que parvenu avec Napoléon et par Napoléon, il était fatalement -condamné à se sauver ou à périr avec lui; mais Murat piqué répondit -assez clairement que ce qui était vrai pour un révolutionnaire -régicide tel que M. Fouché, ne l'était pas pour lui soldat glorieux, -devant tout à son épée. Au surplus, quelque peu utile que fût la -présence de M. Fouché, elle contribua néanmoins à la résolution que -prit Murat d'essayer de s'entendre avec Napoléon, en se faisant, -d'accord avec lui, roi de l'Italie indépendante et unie. S'il -parvenait à être écouté de Napoléon, ses voeux étaient réalisés; s'il -n'y réussissait pas, il avait une excuse pour rompre. En conséquence -il lui fit proposer de partager l'Italie en deux, de donner au prince -Eugène tout ce qui était à la gauche du Pô, de donner à lui Murat tout -ce qui était à la droite, c'est-à-dire les trois quarts de la -Péninsule, de lui permettre ensuite de proclamer l'indépendance -italienne, promettant à ce prix d'arriver sur l'Adige, non pas -seulement avec trente mille Napolitains, mais avec cent mille -Italiens. Il le supplia de répondre sur-le-champ, car les -circonstances étaient pressantes, et il n'y avait pas un instant à -perdre si on voulait en profiter. - -[En marge: Vive irritation de Napoléon contre Murat.] - -[En marge: On a la plus grande peine à l'apaiser, et tout ce qu'on -peut obtenir de lui, c'est qu'il se borne à opposer le silence aux -propositions du cabinet de Naples.] - -Sans étonner Napoléon qui s'attendait à tout de la part des hommes -qu'il avait élevés au faîte des grandeurs, la proposition de Murat -l'indigna cependant, et elle devait l'indigner. Si Murat eût été un -esprit politique capable de s'éprendre d'une grande idée morale telle -que la régénération de l'Italie, on aurait pu à la rigueur attribuer -cette proposition à un entraînement généreux. Mais évidemment ce -n'était qu'un prétexte pour colorer une folle ambition, peut-être même -une défection imminente. Demander à Napoléon pour prix de ses -bienfaits le Patrimoine de l'Église dont il ne disposait déjà plus, la -Toscane qui était l'apanage d'une soeur, le Piémont qui était une -province française, les Légations qui faisaient partie des États du -prince Eugène, c'était lui demander de dépouiller ou la France ou sa -famille, de se dessaisir surtout de gages précieux qui, dans les -négociations prochaines, pouvaient servir à conclure une bonne paix, -en fournissant des compensations pour les conquêtes légitimes de la -France, telles que les Alpes et le Rhin. C'était mettre en quelque -sorte le poignard sur la gorge d'un beau-frère à demi renversé, pour -lui arracher un bien qu'il devait ou laisser à sa famille, ou -sacrifier à sa propre conservation. D'ailleurs jamais l'Europe n'eût -accepté un semblable partage de l'Italie, et ce que Murat aurait dû -faire s'il avait eu du bon sens, c'eût été de se réunir au prince -Eugène, de défendre courageusement avec lui l'Italie, de conserver à -la France des gages de paix, et de s'assurer ainsi à l'un et à l'autre -un établissement qui ne pouvait être durable qu'autant que la dynastie -impériale resterait debout entre les Alpes et le Rhin. Le prince -Eugène donnant si noblement l'exemple de la fidélité, quand son -beau-père lui offrait un moyen et une excuse de transiger avec la -coalition, aurait dû inspirer à Murat un peu plus de sagesse et de -gratitude. Napoléon sentit tous les torts de son beau-frère avec une -amertume extrême. Punir ce parent infidèle lui parut en ce moment -l'une des plus grandes douceurs de la victoire, s'il lui était donné -de la ressaisir. M. de la Besnardière, dirigeant les affaires -étrangères en l'absence de M. de Caulaincourt, qui venait de partir -pour le futur congrès de Manheim, essaya vainement de le calmer, et de -lui persuader que quelque blâmable que fût Murat, il convenait dans -les circonstances présentes de le ménager. Napoléon s'emporta et ne -voulut rien entendre.--Cet homme, s'écria-t-il, est à la fois coupable -et fou; il me fait perdre l'Italie, peut-être davantage, et se perd -lui-même. Vous verrez qu'il sera obligé un jour de venir me demander -un asile et du pain, (étrange et terrible prophétie!) mais je vivrai -assez, je l'espère, pour punir sa monstrueuse ingratitude.--Malgré les -instances de M. de la Besnardière, Napoléon ne voulut accorder aucun -des ménagements proposés, et tout ce qu'on put obtenir de lui, ce fut -qu'il répondrait par le silence aux propositions de Murat. Promettre -quelque chose de ce qu'on lui demandait, consentir ainsi à dépouiller -les siens ou la France au profit d'un insensé, ou bien fulminer en -lui répondant la condamnation morale qu'il avait méritée, eût été une -faiblesse ou une imprudence, et Napoléon prit le parti moyen de se -taire. Il laissa toute la famille impériale écrire à Murat pour lui -faire sentir à la fois son imprévoyance et son ingratitude, et quant à -lui multipliant les ordres pour renforcer l'armée d'Italie, il -recommanda au prince Eugène d'être bien sur ses gardes, il prescrivit -à sa soeur en Toscane, au général Miollis à Rome, de fermer toutes les -forteresses aux troupes napolitaines, si Murat, ainsi qu'on avait lieu -de le croire, envahissait l'Italie centrale sous prétexte de soutenir -la cause des Français. Murat effectivement n'avait pas encore jeté le -masque, et s'annonçait toujours comme devant bientôt porter secours à -l'armée française de l'Adige. - -[En marge: Animation et fermeté de Napoléon dans ces moments -difficiles.] - -Telles étaient les occupations nombreuses et les angoisses cruelles -dans lesquelles Napoléon passa la fin de novembre et le commencement -de décembre. Du reste, si de temps en temps il rugissait comme un lion -recevant de loin les traits des chasseurs qui n'osent encore -l'approcher, il ne laissait voir ni trouble ni désespoir. Il se -flattait toujours d'avoir quatre mois pour se préparer, de se procurer -dans ces quatre mois 300 mille hommes entre Paris et le Rhin, de -pouvoir même y joindre tout ou partie des vieilles bandes d'Espagne, -et avec ces forces réunies d'accabler la coalition, ou s'il -succombait, de l'écraser sous sa chute. Tour à tour reprenant -l'espérance ou ruminant la vengeance, on le voyait actif, animé, -l'oeil ardent, se promener vivement en présence de sa famille -inquiète, de ses ministres attristés, de sa femme en larmes, prendre -son fils dans ses bras, le couvrir de caresses, le rendre à -l'Impératrice, et comme s'il eût trouvé des forces dans le sentiment -de la paternité, redoubler le pas en proférant des paroles comme -celles-ci.--Attendez, attendez... vous apprendrez sous peu que mes -soldats et moi n'avons pas oublié notre métier.... On nous a vaincus -entre l'Elbe et le Rhin, vaincus en nous trahissant... mais il n'y -aura pas de traîtres entre le Rhin et Paris, et vous retrouverez les -soldats et le général d'Italie.... Ceux qui auront osé violer notre -frontière se repentiront bientôt de l'avoir franchie!-- - -[En marge: Suite des propositions de Francfort.] - -D'ailleurs il restait la ressource des négociations, et Napoléon se -résignait enfin aux limites naturelles de la France, aux conditions -toutefois que nous avons indiquées. Malheureusement le moment où l'on -était disposé à nous accorder les limites naturelles avait passé comme -un éclair, ainsi qu'avait passé à Prague le moment où la France aurait -pu conserver presque toute sa grandeur de 1810. La réponse équivoque -aux propositions de M. de Metternich ayant attiré de sa part une -interpellation formelle sur l'acceptation ou le rejet des bases dites -de Francfort, la réponse à cette interpellation n'étant partie que le -2 décembre, et n'ayant été communiquée que le 5, un mois avait été -perdu, et dans ce mois tout avait changé. La coalition avait senti ses -forces, et d'une modération bien passagère, en était venue à un -véritable débordement de passions. De toute part en effet la -contre-révolution européenne commençait à souffler comme une tempête. - -[En marge: À peine connues, ces propositions produisent un soulèvement -dans le camp des coalisés.] - -C'était M. de Metternich s'appuyant sur les militaires fatigués de -cette longue guerre et effrayés des nouveaux hasards auxquels on -allait s'exposer au delà du Rhin, qui avait vaincu l'orgueil -d'Alexandre, la fureur des Prussiens, l'entêtement des Anglais, et -avait décidé les confédérés réunis à Francfort à faire les -propositions portées à Paris par M. de Saint-Aignan. Mais ces -propositions, à peine sorties du cercle des souverains et des -diplomates, ne pouvaient manquer de soulever une désapprobation -générale. L'entourage d'Alexandre composé d'émigrés allemands, -l'état-major de Blucher composé des clubistes du Tugend-Bund, les -agents anglais enfin suivant le quartier général à divers titres, -voulaient tout autre chose que ce qu'on venait de proposer, -demandaient une guerre à outrance contre la France et contre Napoléon, -contre la France pour la réduire à ses frontières de 1790, contre -Napoléon pour le détrôner et ramener les Bourbons, non-seulement à -cause de l'innocuité de ces princes, mais à cause du principe qu'ils -représentaient. - -[En marge: Voeux des esprits ardents de la coalition.] - -[En marge: Ils veulent refaire l'ancienne Europe en la constituant -fortement contre la France.] - -Accorder à Napoléon un répit dont il profiterait pour refaire ses -forces et essayer plus tard de rétablir sa domination, était à leurs -yeux la conduite la plus impolitique. Laisser debout en Italie, en -Allemagne, n'importe où, les nombreux établissements fondés par -Napoléon, laisser exister ou des princes nouveaux comme lui, ou des -princes anciens devenus ses complices, leur semblait une faiblesse, -une imprévoyance, une renonciation à la victoire au moment de la -remporter éclatante et complète. Suivant eux, il fallait qu'en Italie -il ne restât ni le prince Eugène ni Murat, malgré les services -passagers qu'on espérait tirer de ce dernier, ni aucun membre de la -famille Bonaparte. Il fallait remettre les Bourbons à Naples, le Pape -à Rome, les archiducs d'Autriche à Florence et à Modène, la maison de -Savoie à Turin, les Autrichiens à Milan et même à Venise. En Allemagne -il fallait non-seulement détruire la Confédération du Rhin, oeuvre -détestable de Napoléon, mais punir ses alliés, tels que la Bavière, le -Wurtemberg, qu'on devait, malgré les promesses les plus formelles, -déposséder sans compensation des acquisitions qu'ils avaient dues à la -France. Il en était même certains qui méritaient d'être punis d'une -manière exemplaire, et dans le nombre le roi de Saxe surtout, qu'il -fallait détrôner et remplacer par le duc de Saxe-Weimar, en refaisant -en sens contraire l'oeuvre de Charles-Quint. On devait ne pas mieux -traiter le roi de Danemark, qui s'obstinait à contrarier les desseins -de la coalition, en refusant la Norvége à Bernadotte. Quant au roi de -Westphalie, Jérôme Bonaparte, sa chute était chose accomplie, sur -laquelle il n'y avait plus à revenir. Il ne fallait pas s'en tenir à -la rive droite du Rhin, il fallait se porter sur la rive gauche, -reprendre les anciens électorats ecclésiastiques, Trêves, Mayence, -Cologne, enfin les Pays-Bas autrichiens eux-mêmes, indépendamment de -la Hollande, que personne ne pouvait songer à laisser à la France. -Avec ces immenses territoires reconquis à la droite et à la gauche du -Rhin, on composerait un vaste royaume à la Prusse, de façon à la -rendre plus puissante encore que sous le grand Frédéric; on -reconstituerait des États pour les princes dépossédés par Napoléon, -tels que les princes de Hesse, d'Orange, de Brunswick, de Hanovre, on -comblerait en un mot ses amis de biens, et on formerait avec eux une -confédération germanique plus forte que l'ancienne, mieux liée surtout -contre la France, dirigée non par l'empereur d'Autriche qu'on -regardait comme trop modéré pour le refaire empereur d'Allemagne, mais -par une diète qu'animeraient les passions les plus violentes, les plus -anti-françaises qu'on pût allumer. Telles étaient les vues des esprits -ardents, soit parmi les chefs de la coalition, soit parmi les agents -secondaires qui entouraient la cour nombreuse et ambulante des -monarques alliés. - -[En marge: Les Anglais se rattachent au parti violent dans l'espérance -d'enlever Anvers et Flessingue à la France.] - -[En marge: Alexandre en flattant toutes les passions s'assure une -influence prépondérante dans les conseils de la coalition.] - -Les Anglais toutefois, devenus un peu plus modérés sous l'influence du -Parlement qui ne cessait de reprocher aux ministres leur haine aveugle -contre la France, et représentés à Francfort par un esprit des plus -sages, lord Aberdeen, auraient répugné à autant de bouleversements, si -dans le nombre il ne s'en était trouvé un qui répondait à tous leurs -voeux, celui qui consistait à ôter à la France les Pays-Bas, -c'est-à-dire Anvers et Flessingue. Cependant ils osaient à peine -espérer un pareil résultat, et ne poussaient leurs prétentions que -jusqu'où allaient leurs espérances. Leurs agents inférieurs, moins -mesurés, osaient seuls parler comme les Prussiens, qui étaient les -provocateurs principaux de ces résolutions extrêmes. Chose singulière, -les Prussiens, ayant dans le coeur tous les sentiments de la -révolution française, étaient, par haine contre la France, les plus -ardents fauteurs de cette espèce de contre-révolution européenne. -Aimant la liberté jusqu'à épouvanter leurs princes, ils voulaient par -esprit de vengeance ne pas laisser trace de ce que la révolution -française avait fait en Europe. Ils ne se contentaient pas de mener -leur roi, ils entraînaient l'empereur Alexandre en le flattant, en le -qualifiant de roi des rois, de chef suprême de la coalition, en lui -attribuant les grandes résolutions de cette guerre, en lui promettant -de le conduire à Paris, ce qui exaltait la vanité de ce prince -jusqu'au délire. Alexandre, aimable par nature et par calcul, ajoutant -à son amabilité naturelle un soin continuel à flatter toutes les -passions, caressait les Prussiens dont il ne cessait de vanter le -courage et le patriotisme pour les avoir avec lui contre les -Autrichiens qu'il jalousait, caressait les Autrichiens eux-mêmes en -affectant de dire qu'on leur avait dû à Prague le salut de l'Europe, -et enfin se gardait de négliger les Anglais qu'il appelait les modèles -de la persévérance, les premiers auteurs de la résistance à Napoléon, -les premiers vainqueurs de ce conquérant réputé invincible. Ainsi -parlant, tandis qu'il feignait à Francfort d'appuyer les avis modérés, -secrètement il lâchait la bride aux esprits ardents, et les laissait -faire pour se les attacher. Par ces moyens il avait réussi à maintenir -la coalition qui aurait été fort menacée de désunion sans son -savoir-faire, et s'y était acquis une autorité prépondérante. - -[En marge: Il caresse et dirige secrètement le comte de Stein.] - -Il avait auprès de lui, et s'était attaché en lui donnant asile à sa -cour, le fameux comte de Stein, ce Prussien qui avait été obligé de -chercher un refuge en Russie contre le courroux de Napoléon, et qui -depuis avait exercé beaucoup d'influence sur Alexandre et sur la -coalition. On l'avait mis à la tête d'un comité qui dirigeait les -affaires allemandes, et administrait au profit des armées coalisées -les territoires reconquis sur la France, et dont la restitution aux -anciens possesseurs n'était ni accomplie, ni même décidée. Ces -territoires étaient ceux de Saxe, de Hesse, de Westphalie, de -Brunswick, de Hanovre, de Berg, d'Erfurt, etc... Quant aux confédérés -du Rhin, alliés qui nous avaient trahis, ce comité ne leur tenant -aucun compte de leur défection, leur avait imposé en hommes et en -argent le double de ce qu'ils avaient jadis fourni à la France. On -avait soumis à un contingent de 145 mille hommes, et à un subside de -84 millions de florins (lequel avait été remis à la Prusse, à la -Russie, à l'Autriche, en obligations portant intérêts) les États -suivants: Hanovre, Saxe, Hesse, Cassel, Berg, Wurtemberg, Bade, -Bavière. Le comité des affaires allemandes était ainsi une espèce de -comité révolutionnaire, qui, agissant au nom du salut public, ne -mettait aucun frein à ses volontés. Sous le prétexte de livrer la -direction de leurs affaires aux Allemands à qui elle était due, -Alexandre les livrait à eux-mêmes, à condition de les avoir avec lui -dans tous les cas où il pourrait en avoir besoin. - -[En marge: Caractère du comte Pozzo di Borgo, sa haine contre -Napoléon, son influence sur l'empereur Alexandre.] - -Un personnage singulier, un Corse, étranger à toutes ces passions par -origine et par supériorité d'esprit, n'ayant en fait de passion que la -sienne qui était la haine, le célèbre comte Pozzo di Borgo, s'était -réfugié auprès d'Alexandre, sur lequel il commençait à prendre un -ascendant marqué. Cette haine, qui était son âme tout entière, quel en -était l'objet, demandera-t-on? C'était l'homme prodigieux sorti comme -lui de l'île de Corse, et dont la gloire en éblouissant le monde avait -désolé son coeur envieux. Il y avait certes une arrogance bien rare à -jalouser un génie tel que Napoléon, car c'est au grand Frédéric, c'est -à César, Annibal, Alexandre, si leurs coeurs ressentent encore les -soucis de la gloire mortelle, c'est à ces hommes extraordinaires qu'il -appartient de jalouser Napoléon. Mais comment un personnage obscur, -inconnu jusqu'ici, n'ayant ni épée ni éloquence, n'ayant été mêlé -qu'aux tracasseries de son île, comment avait-il pu se permettre de -jalouser le vainqueur de Rivoli, des Pyramides et d'Austerlitz? Il -l'avait osé pourtant, car les passions pour s'allumer n'attendent la -permission ni de Dieu ni des hommes, elles s'allument comme ces feux -qui ravagent les cités ou les campagnes sans qu'on en sache l'origine. -Lorsqu'un homme supérieur sort du pays où il est né, il y laisse ou -des amis ardents ou des jaloux implacables. Le comte Pozzo était de -ces derniers à l'égard de Napoléon, mais il faut le reconnaître, en -cette occasion le jaloux n'était pas indigne du jalousé. En effet Dieu -lui avait accordé un genre de génie aussi admirable que celui des -batailles, de l'éloquence ou des arts, le génie de la politique, -c'est-à-dire cette sagacité qui démêle les événements humains dans -leurs causes, leur enchaînement, leurs conséquences, qui découvre -comment il faut s'en garder, ou s'y mêler, génie rare que les grandes -âmes appliquent à leur pays, les petites à elles-mêmes, qui perd en -grandeur ce qu'il gagne en égoïsme, mais qui reste l'un des dons les -plus précieux de l'esprit, et ne laisse presque jamais inaperçu, oisif -ou inutile, le mortel qui en est doué. Le comte Pozzo en fut la -preuve, preuve pour nous bien malheureuse, car lui, jusque-là sans -renom, sans influence, presque sans patrie, il contribua -singulièrement à la ruine de Napoléon, et par conséquent à la nôtre. - -[En marge: Le comte Pozzo di Borgo s'attache à répandre l'idée qu'en -marchant en avant, on ne trouvera aucun obstacle entre Francfort et -Paris, par suite de l'épuisement dans lequel Napoléon a laissé la -France.] - -Il avait parcouru successivement tous les pays pour nuire à l'homme -qu'il haïssait, d'abord l'Angleterre, puis l'Autriche, puis la Russie -et la Suède, quittant alternativement les cours qui se rapprochaient -de la France pour se rendre auprès de celles qui s'en éloignaient, -revenant auprès des premières quand elles rompaient avec nous, et -toujours soufflant partout l'ardeur dont il était animé. Employé à -toutes choses, tantôt il était envoyé à Londres pour arracher à -l'Angleterre l'argent dont on avait besoin, tantôt chez Bernadotte -qu'il méprisait et dominait, pour l'amener sur le champ de bataille de -Leipzig. Maintenant, placé auprès d'Alexandre en qualité d'aide de -camp, il exerçait, avec son accent italien, sa gesticulation vive, son -oeil ardent et fier, une action puissante, justifiée du reste par une -perspicacité, une sûreté de jugement sans égales. Cet homme avait dit -à Alexandre la triste vérité sur la France, comme s'il l'avait -parcourue tout entière, et pourtant il y avait des années qu'il ne -l'avait vue.--Ne vous laissez pas intimider, lui disait-il sans cesse, -par l'idée d'aller braver chez lui le colosse qui vous a tous opprimés -si longtemps; le plus difficile est fait, c'était de le ramener des -bords de la Vistule aux bords du Rhin. De Francfort à Paris il n'y a -qu'un pas comme distance, il y a moins encore comme difficulté. Les -forces prodigieuses de la France ont été dépensées au dehors, il n'en -reste plus rien au dedans; la France elle-même est dégoûtée, révoltée -du joug qu'elle subit. Marchez donc sans relâche, marchez vite, ne -laissez pas respirer le géant; allez à ces Tuileries dont il a fait -son repaire, et la France épuisée vous l'abandonnera sans résistance. -Vous serez étonné de la facilité de cette oeuvre, mais il faut arriver -à Paris. À peine votre épée aura-t-elle brisé la chaîne qui tient la -France opprimée, que la France vous livrera elle-même son oppresseur -et le vôtre.-- - -Ce sont ces vérités redoutables, constamment présentes à l'esprit -clairvoyant du comte Pozzo, qui lui valurent une influence décisive -dans la fatale année 1814. Alexandre était heureux de l'entendre, car -il sentait en l'écoutant toutes ses passions remuées, et après l'avoir -entendu il échappait à la modération de M. de Metternich, il voulait -comme les Prussiens marcher en avant, franchir le Rhin, et essayer -contre Napoléon une dernière et suprême lutte. - -[En marge: Les propositions de Francfort sont universellement -repoussées dès qu'elles sont connues.] - -Lorsque les propositions de Francfort furent connues des principaux -agents de la coalition, elles produisirent parmi eux une agitation -extrême, et encoururent de leur part une amère désapprobation. -S'arrêter était suivant eux une faiblesse désastreuse, car on -donnerait à l'ennemi commun le temps de rétablir ses forces. Lui -concéder la France avec le Rhin, les Alpes, les Pyrénées, c'était lui -assurer les moyens de ne jamais laisser l'Europe en repos. Il fallait -lui ôter non-seulement le Rhin et les Alpes, mais la France elle-même, -et n'admettre pour contenir le peuple français d'autres chefs que les -Bourbons. Il fallait d'ailleurs rétablir en Europe les familles -injustement dépouillées, rétablir l'empire du droit, reconstituer en -un mot l'ancienne Europe. Pour y réussir il ne restait qu'un pas à -faire, mais il fallait le faire tout de suite, sans reprendre haleine, -sans se reposer un jour. - -[En marge: Les événements de la Hollande contribuent puissamment à -faire écarter les propositions de Francfort.] - -Malheureusement des lettres écrites de France, des rapports d'agents -secrets, des renseignements fournis par les amis de la maison de -Bourbon, confirmaient ces dires, et dévoilaient d'heure en heure -l'état vrai des choses, pendant ce même mois de novembre que Napoléon -avait perdu en pourparlers équivoques, au lieu de l'employer en -réponses positives qui liassent les auteurs des propositions de -Francfort. Un événement des plus graves, et du reste des plus faciles -à prévoir, vint jeter une nouvelle lumière sur cette situation, et -ranger dans le parti des esprits ardents l'Angleterre elle-même, qui -avait paru un peu moins violente qu'autrefois. Cet événement c'est en -Hollande qu'il se produisit. - -[En marge: État de la Hollande depuis sa réunion à la France.] - -[En marge: D'abord assez calme, la Hollande est bientôt exaspérée par -les maux de la guerre.] - -[En marge: Les Hollandais demandent pour s'insurger le secours d'une -force étrangère.] - -[En marge: Les monarques coalisés obligent Bernadotte à détacher le -corps de Bulow vers la Hollande.] - -La Hollande s'était soumise à Napoléon en 1810 lorsqu'il avait décrété -la réunion de cette contrée à la France, d'abord parce qu'à cette -époque il était irrésistible, et ensuite parce que divers intérêts -avaient trouvé dans la réunion des avantages momentanés. Les -révolutionnaires hollandais, les catholiques, les commerçants, -s'étaient résignés à une révolution qui pour les uns était -l'exclusion de la maison d'Orange, pour les autres l'abaissement du -protestantisme, pour les derniers l'annexion commerciale au plus vaste -empire du monde. Peut-être, avec un meilleur régime politique et la -paix, ces intérêts eussent-ils fini par trouver sous le sceptre -impérial une satisfaction qui eût fait taire le sentiment de -l'indépendance nationale, mais il n'en fut point ainsi. -L'architrésorier Lebrun continua, comme le roi Louis, de préférer les -orangistes, qui étaient nobles et riches, aux patriotes qui ne -l'étaient pas. La querelle avec le Pape aliéna les catholiques en -Hollande aussi bien qu'en France. La guerre maritime réduisit les -commerçants à une misère profonde, qui atteignit bientôt toutes les -classes, et les classes inférieures plus fortement que les autres. -Sous le roi Louis la contrebande tolérée avait procuré un certain -adoucissement aux maux de la guerre, mais les douaniers français, -depuis la réunion, ayant privé le commerce hollandais de cet -adoucissement, le mal fut bientôt porté à son comble. L'inscription -maritime et la conscription introduites dans le pays, vinrent ajouter -de nouveaux maux à la détresse universelle, et dès lors le sentiment -national se réveilla avec violence. En 1813 Hambourg et les provinces -anséatiques ayant secoué le joug impérial, la commotion s'étendit -jusqu'en Hollande, et il fallut des rigueurs pour en arrêter les -effets. On condamna aux galères ou à mort un certain nombre de -malheureux, et on en exécuta six à Saardam, quatre à Leyde, un à la -Haye, deux à Rotterdam. Ces mesures au lieu de calmer l'exaspération -ne firent que l'augmenter. Les victoires de Lutzen et de Bautzen la -continrent un moment sans l'apaiser, mais la bataille de Leipzig lui -rendit toute sa force. L'architrésorier Lebrun, personnellement opposé -aux mesures rigoureuses, avait cherché à ménager tout le monde, mais -il n'avait réussi qu'à donner l'idée d'une bonne volonté impuissante. -Le général Molitor, commandant les troupes, s'était fait respecter -comme un militaire ferme et probe, qui n'abusait pas de la force pour -son avantage particulier. Malgré ces ménagements du chef civil et du -chef militaire, les Hollandais étaient bien décidés, dès qu'ils le -pourraient, à les renvoyer l'un et l'autre sans toutefois exercer -contre eux aucune violence, mais en égorgeant, s'ils le pouvaient, les -douaniers et les agents de police qu'ils avaient en horreur. Tandis -que les choses en étaient arrivées à ce point, de nombreux émissaires -anglais parcouraient la Hollande pour le compte de la maison d'Orange, -et promettaient l'appui de l'Angleterre aux populations qui se -soulèveraient. Celles-ci répondaient qu'à la première apparition d'une -force armée elles proclameraient la maison d'Orange, longtemps -impopulaire, et redevenue maintenant l'espérance et le voeu du pays. -Mais il fallait faire venir cette force armée. Les Anglais avaient -bien quelques mille hommes prêts à embarquer, mais l'accès de toutes -les rades était interdit par de formidables batteries ou par des -flottes à l'ancre. L'amiral Missiessy avec l'escadre d'Anvers -défendait les bouches de l'Escaut et de la Meuse; l'amiral Verhuel -avec l'escadre du Texel défendait l'entrée du Zuyderzée. Ce n'était -donc que par terre qu'on pouvait tendre une main secourable aux -Hollandais. Bernadotte avait reçu mission en quittant Leipzig de -délivrer Hambourg, Brème et Amsterdam avec l'armée du Nord, mais il -n'en avait rien fait. Il avait porté tout son corps d'armée vers le -Holstein pour réduire le Danemark, et lui arracher la cession de la -Norvége. Dans cette vue, cherchant à se débarrasser du maréchal Davout -qui était l'appui des Danois, il avait entrepris de conclure avec lui -un traité pour la libre évacuation de Hambourg, ce qui eût permis à ce -maréchal de rentrer en Hollande avec 40 mille hommes. À cette nouvelle -les agents anglais et autrichiens avaient jeté les hauts cris, les -premiers parce qu'ils ne voulaient pas qu'on envoyât 40 mille Français -en Hollande, les seconds parce que le cabinet de Vienne, à l'époque où -il travaillait à propager le système de la médiation, s'était lié au -Danemark, et l'avait pris sous sa protection. Les uns et les autres -avaient demandé qu'on retirât à Bernadotte les quatre-vingt mille -hommes qu'il détournait pour son usage particulier, mais Alexandre, -qui s'était fortement attaché à Bernadotte depuis qu'il avait arrangé -avec lui l'affaire de la Finlande, avait tempéré cette irritation, et -on s'était borné à ordonner au prince suédois de détacher un corps -prussien et russe vers la Hollande, ce qui avait été exécuté vers les -premiers jours de novembre. - -À l'approche de cette force auxiliaire, les Hollandais avaient cessé -de dissimuler. Le général Molitor n'avait pour les contenir que -quelques cadres de bataillons renfermant au plus 3 mille hommes, 5 à -600 gendarmes français, une poignée de douaniers exécrés quoique -très-honnêtes, 500 Suisses fidèles qui n'avaient pas peu contribué à -irriter la population, enfin un régiment étranger bien discipliné, -mais dans lequel il se trouvait 800 Russes, 600 Autrichiens, 600 -Prussiens. Il n'y avait là ni par le nombre, ni par la composition des -troupes, une force capable de maîtriser le pays. Au Texel l'amiral -Verhuel avait 1,500 Espagnols, qui au premier signal pouvaient -s'insurger, et le réduire à se retirer sur ses vaisseaux. - -[En marge: Soulèvement général des Hollandais à l'approche du corps de -Bulow.] - -[En marge: Rétablissement presque sans coup férir de la maison -d'Orange.] - -Le corps de Bulow, détaché par Bernadotte, ayant paru sur l'Yssel, le -général Molitor sortit d'Amsterdam avec tout ce qu'il avait de forces -disponibles, et vint se placer à Utrecht pour y garder la ligne de -Naarden à Gorcum. Ce fut là le signal de l'insurrection. Les -orangistes ayant réuni des pêcheurs, des marins, des paysans, -entrèrent dans Amsterdam le 15 novembre au soir, précédés par des -femmes et des enfants, et portant le drapeau de la maison d'Orange. À -cet aspect tout le peuple se souleva, et dans la nuit on brûla les -baraques où logeaient, le long des quais, les douaniers et les agents -de la police française. On ne tenta rien cependant contre les hauts -fonctionnaires, contre l'architrésorier notamment, et on se borna à -promener sous les fenêtres de celui-ci le drapeau de l'insurrection. -Il lui restait pour toute force une cinquantaine de gendarmes dévoués -mais impuissants contre un mouvement aussi général. L'architrésorier -fit appeler dans la nuit même les principaux membres de la riche -aristocratie commerçante sur laquelle il s'était appuyé, la trouva -polie mais froide, et fut obligé de reconnaître que si elle avait pu, -par prudence, se soumettre à un gouvernement puissant qui la -ménageait, elle revenait à la première occasion à celui qui répondait -à ses goûts et à ses moeurs aristocratiques. Voyant qu'il n'avait rien -à en espérer, l'architrésorier monta en voiture, et se rendis à -Utrecht, où il rejoignit le général Molitor menacé de front par vingt -mille Russes et Prussiens, assailli à droite, à gauche, en arrière, -par des insurrections de tout genre, et ayant quatre mille hommes au -plus à leur opposer. Bientôt pour n'être pas coupé de la Belgique, le -général Molitor se retira sur le Wahal, précédé de l'architrésorier -qui n'avait essuyé d'autres mauvais traitements que quelques huées -populaires. À dater de ce moment, il n'y eut plus une ville de -Hollande qui n'accomplît sa révolution. Leyde, la Haye, Rotterdam, -Utrecht, se donnèrent des régences presque toutes orangistes, et -bientôt le prince d'Orange après avoir débarqué en Hollande, fit son -entrée à Amsterdam au milieu des acclamations universelles. On annonça -que la Hollande, sans définir encore la forme de son gouvernement, se -mettait de nouveau sous la protection de l'antique maison qui avait -été à sa tête dans les plus grandes crises de son histoire. Il n'y eut -du reste que peu d'excès, sauf contre quelques douaniers ou -percepteurs des droits réunis, qui n'avaient pas mérité qu'on leur fît -expier les torts de leur gouvernement. Le peuple des grandes villes, -violent et mobile à son ordinaire, applaudit au rétablissement des -princes d'Orange, comme il avait applaudi à leur chute, et les -patriotes éclairés tolérèrent leur retour comme la fin du despotisme -étranger. Excepté l'amiral Missiessy avec la flotte de l'Escaut, -excepté l'amiral Verhuel avec la flotte du Texel, toute la Hollande -reconnut la maison d'Orange. Les Anglais y débarquèrent le général -Graham à la tête de six mille hommes. - -[En marge: La révolution opérée en Hollande fait présumer une -révolution aussi facile en Belgique, et suggère l'idée d'enlever cette -province à la France.] - -Pour qui aurait réfléchi sérieusement, il eût été facile de voir là un -cruel pronostic relativement à la France elle-même. Ce fut pour les -Anglais un trait de lumière. Cette révolution spontanée, qui, à la -première apparition des baïonnettes dites libératrices, éclatait, et -presque sans violence, par un entraînement irrésistible, renversait -les récentes créations de l'empire français pour rétablir l'ancien -ordre de choses, leur persuada qu'il pourrait bientôt en être de même -ailleurs. De toutes parts des agents secrets, des commerçants qui -allaient fréquemment de Hollande en Belgique, des Belges poursuivis -par la police française, leur donnèrent les mêmes espérances, et leur -dirent que si les troupes coalisées se portaient rapidement sur -Anvers, Bruxelles, Gand, Bruges, elles trouveraient partout la même -disposition à s'insurger contre un gouvernement qui depuis quinze ans -les faisait gémir sous la conscription, sous les droits réunis et la -guerre maritime; qu'en outre elles trouveraient des places sans -armements, sans garnisons et sans vivres, que la magnifique flotte -d'Anvers appartiendrait à qui voudrait l'enlever, qu'il n'y avait par -conséquent qu'à marcher en avant pour réussir. Il n'en fallait pas -tant pour exciter les passions britanniques, et pour déterminer de la -part du gouvernement anglais de nouvelles et plus décisives -résolutions. Sur-le-champ on prépara des renforts destinés à la -Hollande; on fit donner au général Graham, aux généraux prussiens et -russes l'ordre de marcher tous ensemble sur Anvers, et on adressa de -vives représentations à Bernadotte, afin qu'il cessât de s'occuper du -Danemark, et se portât avec toutes ses forces sur les Pays-Bas, s'en -fiant à la coalition du soin de lui assurer la Norvége qu'on lui avait -promise. Enfin on adressa à lord Aberdeen de nouvelles instructions -relativement aux bases de la paix future. - -[En marge: L'Angleterre ayant conçu l'espérance de nous enlever -l'Escaut, demande qu'on ramène la France aux frontières de 1790.] - -Les propositions de Francfort, minutées comme elles l'avaient été dans -la note remise à M. de Saint-Aignan, et dans les lettres postérieures -de M. de Metternich, avaient grandement déplu à Londres. Là on n'avait -pas, comme à Francfort, le sentiment du danger auquel on s'exposait en -passant le Rhin. On était fort émerveillé de la campagne terminée à -Leipzig, et on ne comprenait pas qu'on s'arrêtât en un chemin qui -semblait si beau, et au terme duquel se montraient de si grands -avantages. Laisser à la France ses limites naturelles, c'est-à-dire -l'Escaut et Anvers, paraissait bien dur pour l'Angleterre, et elle -regardait comme un devoir de la part des alliés de la délivrer de la -présence importune et toujours menaçante d'une flotte française à -Flessingue. La Russie n'avait pas voulu avoir devant elle le -grand-duché de Varsovie; l'Allemagne tout entière n'avait plus voulu -avoir des Français à Hambourg, à Brême, à Magdebourg; l'Autriche -n'avait plus voulu en souffrir à Laybach, à Trieste. Tous ces voeux -avaient été satisfaits. L'Angleterre serait-elle la seule des -puissances qui ne verrait pas exaucer les siens? Et n'avait-elle pas -le droit de demander que l'on continuât la guerre, si quelques efforts -de plus devaient la délivrer de la présence des Français à Anvers? Les -politiques anglais n'approuvaient pas sans doute tous les projets -subversifs des exaltés de la coalition, tels que le détrônement des -rois de Saxe et de Danemark, mais ils adoptaient parmi ces projets -ceux qui convenaient à l'Angleterre, ceux qui devaient faire -rétrograder la France de Gorcum à Lille, ou au moins de Gorcum à -Bruxelles et à Gand. En reprenant Anvers et Flessingue, il y avait une -combinaison qui souriait fort à l'Angleterre, c'était de rendre la -Hollande très-puissante, afin qu'elle fût en mesure d'opposer plus de -résistance à la France, et on aurait bien souhaité par exemple que la -maison d'Orange pût réunir aux anciennes Provinces-Unies les Pays-Bas -autrichiens. Cette combinaison était devenue l'objet des désirs -passionnés de l'Angleterre, depuis que l'insurrection spontanée de la -Hollande, qui bientôt, disait-on, allait être imitée par la Belgique, -avait révélé la possibilité de pousser plus loin les avantages -remportés contre Napoléon. - -[En marge: Les instructions de lord Aberdeen sont changées, et on lui -prescrit d'opiner pour la continuation de la guerre, pour le retour de -la France aux limites de 1790, et pour l'omission de toute stipulation -relative au droit maritime.] - -Les instructions sur lesquelles lord Aberdeen s'était appuyé pour -adhérer aux propositions de Francfort, étaient déjà un peu anciennes. -Le cabinet britannique les modifia, et recommanda à son ministre de ne -pas se regarder comme lié par les propositions de Francfort. On lui -assigna, comme conditions formelles de l'Angleterre, la continuation -de la guerre, la rentrée de la France dans ses limites de 1790, et un -silence absolu dans les futurs traités de paix sur le droit maritime. -On ne dit pas qu'on pousserait la guerre jusqu'à détrôner Napoléon, -bien que ce résultat fût celui qui répondait le plus aux sentiments -secrets du peuple anglais, on ne le dit pas, parce qu'on s'était -engagé à traiter avec le chef de l'empire français, et qu'il y aurait -eu une inconséquence choquante à revenir sur l'engagement pris, mais -on déclara d'une manière générale qu'il fallait continuer la guerre -jusqu'à la rentrée de la France dans ses limites de 1790. - -[En marge: Afin de décider les puissances par l'appât de l'argent, -l'Angleterre offre de leur acheter la flotte d'Anvers, si elles -parviennent à la prendre.] - -On chargea lord Aberdeen, pour allécher les puissances continentales -par l'appât de l'argent dont elles avaient grand besoin, de leur -acheter la flotte d'Anvers, si elles en opéraient la conquête, ce qui -pouvait bien représenter une demi-année de subside. Enfin, pour gagner -l'Autriche en particulier, l'Autriche dont on apercevait déjà la -jalousie envers la Russie, on chargea lord Aberdeen de dire à M. de -Metternich, que si dans quelques détails on ménageait la Russie, dans -l'ensemble des choses on se rangerait du côté de l'Autriche, parce que -sur presque tous les points on était d'accord avec elle, parce qu'on -préférait ses conseils toujours sensés aux avis extravagants de -certains exaltés, mais qu'il fallait en retour qu'elle se prononçât -pour la constitution d'un puissant royaume des Pays-Bas, qui -s'étendrait du Texel jusqu'à Anvers. - -[En marge: Les nouvelles instructions arrivent à Francfort, au moment -même où arrivait l'adhésion de Napoléon aux communications de M. de -Saint-Aignan.] - -Telles étaient les instructions qui furent expédiées à la légation -britannique, juste au moment où Napoléon se décidait trop tard à -accepter purement et simplement les conditions de Francfort. Ainsi le -mois perdu pour nous de novembre à décembre avait laissé à tout le -monde le temps de se raviser, surtout à l'Angleterre, qui, éclairée -par l'insurrection de la Hollande, avait conçu l'espérance et le désir -d'enlever à la France non-seulement le Texel, mais Anvers. Évidemment -une adhésion immédiate et catégorique donnée dès le 16 novembre eût -placé les confédérés de Francfort dans un embarras dont ils se -seraient tirés fort difficilement. - -[En marge: Le mois perdu avait ainsi donné aux coalisés le temps de se -raviser.] - -[En marge: Les esprits généralement disposés à Francfort à accueillir -les nouvelles vues de l'Angleterre.] - -[En marge: Réponse évasive de M. de Metternich à M. de Caulaincourt, -laissant pressentir un changement de détermination.] - -Il n'est pas besoin de dire qu'en arrivant à Francfort ces nouvelles -instructions y trouvaient les esprits parfaitement préparés. Tous ceux -qui voulaient qu'on marchât sans s'arrêter jusqu'à ce qu'on eût -accablé Napoléon, avaient pris les devants, et demandaient qu'il ne -fût tenu aucun compte des ouvertures faites à M. de Saint-Aignan. -L'empereur Alexandre n'était que trop disposé à partager ces vues, par -ressentiment contre Napoléon, par exaltation d'orgueil. Faire dans -Paris une entrée triomphale était une revanche de la ruine de Moscou -qui le transportait de joie. Le comte Pozzo l'excitait en lui répétant -que ce qu'on avait vu en Hollande on le verrait en Belgique et en -France, si on se hâtait, si on passait hardiment le Rhin, si en un mot -on ne laissait pas respirer l'ennemi commun. Les Prussiens, toujours -conduits par la haine, voulaient absolument qu'on marchât en avant. -Blucher disait qu'à lui seul, si on le laissait libre, il pénétrerait -dans Paris. Les Autrichiens eux-mêmes, quoique fort touchés des -dangers qu'on était exposé à rencontrer au delà du Rhin, ne -méconnaissaient pas les avantages considérables qu'ils pourraient y -recueillir. Tandis que l'Angleterre devait gagner Anvers pour la -maison d'Orange, ils pourraient gagner l'Italie pour eux-mêmes et pour -leurs archiducs. Ils ne manquaient donc pas de motifs de continuer la -guerre, bien qu'à la crainte de nouveaux hasards se joignît chez eux -le déplaisir de céder à la prépondérance peu dissimulée des Russes, à -la violence brutale des Prussiens. Mais il y avait dans cette question -une raison décisive pour eux comme pour tout le monde, c'était le voeu -de l'Angleterre qui payait la coalition, qui par ses victoires en -Espagne s'était acquis une importance continentale qu'elle n'avait -jamais eue, qui de plus avait sa toute-puissante marine, qui tenant -enfin la balance entre les ambitions contraires pouvait la faire -pencher vers celle qu'elle favoriserait. On se décida en conséquence à -poursuivre la guerre sans relâche, la Prusse par vengeance, la Russie -par vanité, l'Autriche par condescendance intéressée envers -l'Angleterre, l'Angleterre par les divers motifs se rattachant à -l'Escaut, toutes par l'entraînement des choses qui conduisait à -pousser à sa fin extrême une lutte si ancienne, si acharnée, si -implacable. Le 10 décembre M. de Metternich répondit à la note par -laquelle M. de Caulaincourt avait adhéré purement et simplement au -message de M. de Saint-Aignan, que la France avait accepté bien tard -les propositions de Francfort, mais qu'il allait néanmoins communiquer -cette tardive acceptation à tous les alliés. Il ne dit pas si à la -suite de ces communications les opérations militaires seraient -interrompues, et comme il n'avait jamais été convenu depuis la -rupture du congrès de Prague que les négociations, dans le cas où on -les reprendrait, seraient suspensives de la guerre, on pouvait, sans -violer aucun engagement, continuer à marcher en avant, pourvu que l'on -continuât les pourparlers pacifiques. Le prétendu renvoi de la réponse -française aux cours alliées laissait ainsi le temps d'agir sans une -trop grande inconséquence. - -[En marge: On envoie demander de l'argent à l'Angleterre pour les -frais de la nouvelle campagne.] - -Cependant puisque l'Angleterre voulait poursuivre la guerre dans un -intérêt qui lui était particulier, il était naturel qu'elle payât les -frais de cette dernière campagne, et comme l'argent pour ces armements -énormes manquait à tous les belligérants, il fut décidé qu'on lui -demanderait de nouveaux subsides, et pour lui en faire connaître -l'étendue, pour lui en montrer le besoin, on lui envoya l'homme qui -jouait déjà un rôle si important dans les conseils de la coalition, le -comte Pozzo. Il partit pour Londres afin d'apporter au ministère -britannique le budget de cette campagne d'hiver. - -[En marge: Forces qui restaient aux coalisés après la campagne de -1813.] - -Mais dans l'hypothèse d'une reprise immédiate des opérations, le plan -à adopter soulevait de nombreuses questions, et pouvait faire naître -de graves dissidences dans une coalition où les intérêts et les -amours-propres étaient déjà fort divisés, et où le plus impérieux -besoin de conservation maintenait seul un accord souvent plus apparent -que réel. Outre que les forces coalisées étaient considérablement -réduites par l'acharnement de la lutte, elles étaient encore -disséminées par la diversité du but que chacun avait en vue. Il avait -fallu laisser sur les derrières pour bloquer les places de l'Elbe, -les corps de Kleist, Klenau, Tauenzien, Benningsen, qui tous avaient -pris part au formidable rendez-vous de Leipzig. Bernadotte avec les -Suédois, avec les Prussiens de Bulow, avec les Russes de -Wintzingerode, sous prétexte de faire face au maréchal Davout, s'était -détourné du but principal afin d'enlever la Norvége aux Danois, ce qui -avait exaspéré les Autrichiens protecteurs des Danois, et mis en -suspicion la bonne foi d'Alexandre, accusé d'encourager sous main -Bernadotte qu'il blâmait publiquement. À peine avait-on pu arracher au -nouveau prince suédois un détachement pour coopérer au rétablissement -de la maison d'Orange. Il ne restait donc sur le Rhin que l'armée du -prince de Schwarzenberg cantonnée de Francfort à Bâle, et celle du -maréchal Blucher cantonnée de Francfort à Coblentz, ayant dans leurs -rangs les Bavarois, les Badois, les Wurtembergeois. Après l'adjonction -de ces derniers et les pertes de la campagne on estimait les deux -armées à 220 ou 230 mille hommes immédiatement disponibles. Il est -vrai que de nouveaux contingents allemands venant remplacer les -troupes qui bloquaient les places, et Bernadotte étant rappelé au but -commun, on pouvait amener encore 200 mille hommes sur le Rhin; il est -vrai qu'on espérait tirer de nombreuses recrues de Pologne, de Prusse, -d'Autriche, qu'on avait 70 mille hommes en Italie, 100 mille sur la -frontière d'Espagne, et que ce n'était pas dès lors avec moins de 600 -mille hommes qu'on serait en mesure d'attaquer la France en mars et -avril. Mais pour le moment il n'y avait que 220 mille hommes à mettre -en ligne, dont 160 mille Autrichiens, Prussiens, Russes, Bavarois, -sous le prince de Schwarzenberg, et 60 mille Prussiens, Russes, -Wurtembergeois, Hessois et Badois sous le maréchal Blucher. C'était -une entreprise hardie que de passer le Rhin devant Napoléon avec des -forces pareilles; mais d'après tous les renseignements, il n'avait pas -plus de 80 mille hommes, et dès lors on ne croyait pas qu'il fût -imprudent de se présenter à lui avec 220 mille. On eût été encore plus -résolu, si on avait su qu'il ne lui en restait pas plus de 60 mille à -opposer à une brusque invasion. - -[En marge: Plans divers proposés dans le sein de la coalition.] - -[En marge: Plan des Prussiens.] - -Cependant à Francfort, les personnages les plus éclairés tenaient pour -très-suspects les détails fournis par les agents de la coalition, et -on se refusait à croire que Napoléon n'eût pas au moins cent mille -hommes sous la main. On insistait donc sur la nécessité de se conduire -avec la plus grande prudence en essayant de pénétrer en France. À -cette occasion chacun avait son plan. Les Prussiens et les Russes en -avaient un, les Autrichiens un autre, tous dominés, comme c'est -l'ordinaire à la guerre, par le désir d'attirer à eux le gros des -forces, et de devenir ainsi le centre des opérations. Les Prussiens -voulaient que réunissant de leur côté 180 mille hommes sur 220 mille, -on passât le Rhin entre Coblentz et Mayence, tandis qu'un autre corps -le franchirait entre Mayence et Strasbourg (voir la carte nº 61); -qu'on s'avançât hardiment au milieu des places qui couvraient cette -partie de la France, telles que Coblentz, Mayence, Landau, Strasbourg -en première ligne, Mézières, Montmédy, Luxembourg, Thionville, Metz -en seconde ligne, qu'on les enlevât brusquement si les Français n'y -avaient laissé que de petites garnisons, que si au contraire pour les -mieux garder ils avaient affaibli l'armée active, on profitât de cet -affaiblissement pour se jeter sur elle, l'accabler et la pousser sur -Paris, en négligeant les places qu'on aurait le temps d'assiéger plus -tard avec les corps venus des bords de l'Elbe. L'état-major prussien -regardait cette manière d'opérer comme à la fois plus méthodique et -plus hardie, car dans un cas on aurait les places et on se créerait -des appuis en marchant, dans l'autre on arriverait peut-être à Paris -en quelques journées. - -[En marge: Plan des Autrichiens.] - -Les Autrichiens avaient un autre plan, dicté aussi par des vues -particulières, mais parfaitement sage, du moins à en juger par le -résultat. Ils considéraient comme imprudent de s'engager dans ce -labyrinthe de forteresses, compris depuis Strasbourg jusqu'à Coblentz, -depuis Metz jusqu'à Mézières. Ils disaient que c'était _prendre le -taureau par les cornes_. Ils soutenaient que, sans s'épuiser pour -garnir les places, Napoléon se bornerait à les mettre à l'abri d'un -coup de main, et qu'on le trouverait lui-même manoeuvrant entre elles -avec ses forces concentrées, tout prêt à se jeter sur l'armée -coalisée, qui se serait plus affaiblie pour bloquer ces places que lui -pour les défendre. Ils proposaient donc un système d'opérations -radicalement différent. Le côté faible de la France, suivant eux, -n'était pas au nord-est, de Strasbourg à Coblentz, de Metz à Mézières, -où plusieurs rivières et d'immenses fortifications la protégeaient, -mais tout à fait à l'est, le long du Jura, où, comptant sur la -neutralité suisse, elle n'avait jamais songé à élever des défenses. Il -fallait donc se porter à Bâle, y passer le Rhin qui ne gèle point en -cet endroit, traverser la Suisse qui invoquait sa délivrance à grands -cris, et prendre ainsi la France à revers, ce qui procurerait -plusieurs avantages, celui de la séparer de l'Italie, de la priver des -secours qu'elle en pourrait recevoir si Napoléon rappelait le prince -Eugène, et en même temps d'isoler tellement ce prince qu'il -succomberait par le fait seul de son isolement. - -[En marge: Le plan des Autrichiens fondé principalement sur l'état de -la Suisse.] - -[En marge: Vues des partis qui divisaient la Suisse.] - -On devine sans doute les motifs qui, outre la valeur réelle de ce -plan, lui attiraient les préférences de l'Autriche. Elle voulait -pénétrer en Suisse, y rétablir son influence, et priver non pas la -France des secours de l'Italie, mais l'Italie des secours de la -France. La Suisse était effectivement dans un état de fermentation -extraordinaire, et disposée à se comporter comme la Hollande, avec -cette différence, néanmoins, qu'il y avait chez elle un parti français -très-fort, reposant sur des intérêts très-réels et très-légitimes. Les -cantons autrefois dominateurs, et c'étaient les cantons démocratiques -aussi bien que les cantons aristocratiques, car l'ambition n'est pas -plus inhérente à un principe qu'à l'autre, se flattaient de recouvrer -les pays sujets. Les petits cantons aspiraient à posséder comme jadis -les bailliages italiens, la Valteline et le Valais; Berne aspirait à -posséder le pays de Vaud, l'Argovie, le Porentruy; les familles -aristocratiques rêvaient leur prédominance d'autrefois sur les classes -moyennes. Au contraire, les pays jadis sujets, les classes jadis -opprimées, ne voulaient à aucun prix rentrer sous leurs anciens -maîtres: tristes divisions que Napoléon avait fait cesser par l'acte -de médiation. Malheureusement ce bel acte, digne du temps où il -concluait le Concordat, la paix d'Amiens, la paix de Lunéville, avait -été bientôt gâté comme tous les autres par son génie envahissant. Il -avait rempli la Suisse de ses douaniers et même de ses soldats. Il -occupait le Tessin par un détachement de l'armée d'Italie, ce qui -était un argument fort spécieux contre la neutralité suisse. De plus, -en bloquant étroitement la Suisse pour y empêcher la fraude -commerciale, il avait, dans certains cantons manufacturiers, fait -descendre le prix de la journée de 15 sous à 5 sous, et rendu la -Suisse presque aussi misérable que la Hollande. Pourtant ces maux -n'avaient pu faire oublier aux pays affranchis l'intérêt de leur -indépendance, et s'il y avait un parti de l'ancien régime qui -demandait l'invasion étrangère, il y avait un parti du nouveau qui s'y -opposait de toutes ses forces. La Suisse était en ce moment la seule -contrée où Napoléon n'eût pas entièrement dégoûté les peuples de -l'influence française et des principes de notre révolution. La lutte -était donc vive et opiniâtre entre les deux partis. Les partisans de -l'ancien régime pressaient l'Autriche d'entrer chez eux, et elle ne -demandait pas mieux que de les satisfaire, et d'adopter une marche qui -devait lui rendre la Suisse en y rétablissant l'influence -aristocratique, l'Italie en l'isolant. - -[En marge: Objections faites au plan des Autrichiens.] - -Les Prussiens et les Russes reprochaient à ce plan d'être dicté par un -intérêt particulier à l'Autriche, d'éloigner la coalition de sa route -la plus directe vers Paris, de l'exposer à un long détour pour aller -gagner Bâle, d'entraîner enfin une trop grande division des masses -agissantes, car on ne pourrait pas s'empêcher d'avoir une armée dans -les Pays-Bas, dès lors une armée intermédiaire vers Coblentz ou -Mayence, ce qui devait faire trois armées avec celle qui entrerait par -le Jura, et permettrait à Napoléon sa manoeuvre favorite de battre un -ennemi après l'autre. - -[En marge: Les Anglais adhèrent à ce plan.] - -[En marge: Opposition d'Alexandre, et motifs de son opposition.] - -Les Anglais qui inclinaient généralement vers les Autrichiens contre -les Prussiens et les Russes, qui étaient déjà offusqués de l'empire -pris par Alexandre, qui avaient spécialement besoin de l'influence de -l'Autriche pour constituer le royaume des Pays-Bas, et tenaient -d'ailleurs beaucoup à soustraire la Suisse à l'influence française, se -montraient favorables au plan du prince de Schwarzenberg. L'empereur -Alexandre au contraire le repoussait, et par plusieurs raisons. Bien -qu'on s'accablât à Francfort de protestations de fidélité et de -dévouement par crainte de voir la coalition se dissoudre, bien -qu'Alexandre y ajoutât une coquetterie de manières qui, d'innocente -qu'elle avait été dans sa jeunesse, devenait astucieuse avec l'âge, on -avait souvent failli rompre, et notamment dans une affaire récente, -celle de Bernadotte, que les Anglais accusaient de négliger tout à -fait la Hollande, que les Autrichiens accusaient de violenter le -Danemark, et que les Russes, en paraissant le désavouer, avaient -secrètement encouragé. Alexandre, pris en flagrant délit de duplicité, -éprouvait de l'humeur, il s'en prenait surtout aux Autrichiens qui, -dans cette occasion, avaient dévoilé ses secrètes menées. De plus, -tout en flattant, dans le sein de la coalition, le parti ardent qui -voulait détruire jusqu'à la dernière les oeuvres de la Révolution -française, il flattait en même temps les Polonais, les libéraux -allemands et suisses. Il était ainsi contre-révolutionnaire avec les -uns, libéral avec les autres, par calcul autant que par mobilité; -cependant il penchait alors vers les idées libérales, par opposition -au despotisme de Napoléon, et par l'influence de son éducation. Élevé -en effet par un Suisse, le colonel Laharpe, ayant eu à sa cour pour -l'éducation de ses soeurs des gouvernantes de même origine, il avait -écouté leurs supplications, y avait paru sensible, et avait déclaré -qu'il ne laisserait jamais accomplir en Suisse une contre-révolution. - -[En marge: Alexandre finit par adhérer au plan autrichien, à condition -de grands ménagements pour la neutralité suisse.] - -Cette question avait fini par inquiéter les coalisés pour le maintien -de leur union. Cependant l'Autriche, prononcée pour le plan qui -consistait à tourner les places en se portant au moins jusqu'à Bâle, -et ayant obtenu, grâce aux Anglais, une majorité d'avis, avait promis -qu'on ne violerait pas la neutralité de la Suisse, et qu'on se -bornerait uniquement à s'approcher de ses frontières, ajoutant que si -elle se soulevait spontanément, et appelait les armées alliées, on ne -pourrait pourtant pas refuser de passer par des portes qui -s'ouvriraient d'elles-mêmes. Alexandre n'avait pas positivement -contesté ce raisonnement, s'était contenté de nier que la Suisse fut -disposée à demander la violation de ses frontières, et avait consenti -à un mouvement général vers Bâle, aux conditions qui viennent d'être -énoncées. - -[En marge: Plan définitivement adopté, et projet d'un double passage -du Rhin vers Coblentz et vers Bâle.] - -En conséquence, du 10 au 20 décembre, on régla tous les détails de la -marche au delà du Rhin. Il fut convenu d'abord qu'on poursuivrait -immédiatement les opérations militaires sans s'arrêter pour négocier, -que Blucher avec les corps d'York, de Sacken, de Langeron, avec les -Wurtembergeois et les Badois, comprenant environ 60 mille hommes, -préparerait le passage du Rhin entre Coblentz et Mayence, et -s'avancerait ensuite entre les forteresses françaises; qu'en même -temps la grande armée du prince de Schwarzenberg, composée des -Autrichiens, des Bavarois, des Russes, et des gardes prussienne et -russe, comprenant 160 mille hommes à peu près, se porterait à la -hauteur de Bâle, passerait le Rhin dans les environs de cette ville, -ou à Bâle même si la Suisse faisait tomber tous les scrupules en -ouvrant elle-même ses portes, qu'on tournerait ainsi les défenses de -la France en y pénétrant par Huningue, Béfort, Langres. Ces -principales données adoptées, on se mit en marche. Blucher se -concentra entre Mayence et Coblentz; le prince de Schwarzenberg se -dirigea vers la Suisse en remontant de Strasbourg à Bâle. Les -souverains et les diplomates quittèrent Francfort pour Fribourg. - -[En marge: Démarches de la diète suisse pour obtenir le respect de sa -neutralité.] - -La diète suisse, remplie en majorité d'esprits sages, qui tout en -regrettant les excès de pouvoir commis par Napoléon, avaient encore la -mémoire pleine de ses bienfaits, ne voulait ni d'une contre-révolution -ni d'une invasion étrangère. Elle avait envoyé des agents à Paris pour -demander que la France reconnût sa neutralité, et fît disparaître -toute trace des actes qui avaient pu rendre cette neutralité -illusoire. Napoléon, contraint par les circonstances d'accueillir ces -réclamations, avait d'abord fait retirer ses troupes du Tessin, puis -avait déclaré qu'il considérait la neutralité suisse comme un principe -essentiel du droit européen, qu'il s'engageait formellement à le -respecter, et qu'il ne voyait dans son titre de MÉDIATEUR DE LA -CONFÉDÉRATION SUISSE qu'un titre commémoratif des services rendus par -la France à la Suisse, et nullement un titre contenant en lui-même un -pouvoir réel. - -[En marge: Intrigues en sens contraire du parti de l'ancien régime.] - -La diète, munie de cette déclaration, avait aussitôt dépêché deux -députés auprès des souverains, pour demander qu'à leur tour ils -reconnussent une neutralité que la France admettait d'une manière si -explicite. À cette démarche elle avait joint une mesure, fort bien -entendue si elle avait été sérieuse, consistant à réunir une armée -fédérale d'une douzaine de mille hommes, rangée de Bâle à Schaffhouse, -sous M. de Watteville. Tandis qu'elle en agissait ainsi, les -principales familles des Grisons, des petits cantons, et de Berne, -avaient envoyé des émissaires secrets pour dire à chacun des -souverains en particulier, que la diète était une autorité fausse, -usurpatrice, dont on ne devait tenir aucun compte; qu'il fallait au -contraire franchir immédiatement la frontière helvétique pour aider -l'autorité véritable, la seule légitime, celle des temps passés, à se -rétablir au profit de la coalition. - -[En marge: Secrète connivence de l'Autriche avec le parti de l'ancien -régime, et faux prétextes sur lesquels on s'appuie pour violer la -neutralité suisse.] - -De même qu'il y avait un double langage de la part des Suisses, il y -en avait un double aussi de la part des puissances coalisées. En -public on disait aux représentants de la diète qu'on regardait la -neutralité suisse comme un principe important du droit européen, -qu'on s'attacherait dans l'avenir à le rendre inviolable, que pour le -présent, sans avoir précisément le projet d'y manquer, on ne pouvait -prendre l'engagement de respecter dans tous les cas un principe violé -plusieurs fois par la France, et faiblement défendu par la Suisse. On -citait à l'appui de ce raisonnement l'occupation du Tessin, le titre -de MÉDIATEUR pris par Napoléon, les régiments au service de France qui -récemment venaient de recevoir des recrues, et enfin un événement fort -inaperçu, l'emprunt du territoire suisse que la division Boudet avait -fait en 1813 pour se transporter en Allemagne. On ne s'expliquait pas -du reste sur ce que feraient les armées coalisées en conséquence de -ces précédents, et on se bornait à établir ses titres sans déclarer -encore qu'on en userait. Sous main on insinuait aux Grisons, aux -petits cantons, aux Bernois qu'il fallait se soulever, et renverser la -diète, que dans ce cas les armées alliées entreraient en Suisse, et -leur rendraient en passant la Valteline, les bailliages italiens, le -Valais, le pays de Vaud, le Porentruy, etc. - -[En marge: Violation du territoire suisse, et passage du Rhin vers -Bâle le 21 décembre 1813.] - -[En marge: Contre-révolution en Suisse.] - -Les raisons alléguées par la diplomatie des coalisés n'avaient pas -grande valeur, car le Tessin était évacué, et son occupation n'avait -été au surplus qu'une représaille insignifiante pour des faits patents -de contrebande; le titre de médiateur n'était qu'un acte de gratitude -de la part des Suisses, n'entraînant aucune dépendance envers la -France; l'admission enfin des régiments capitules au service de -diverses puissances n'avait été prise à aucune époque pour une -violation de la neutralité. Mais, dans ce vaste conflit européen, le -droit n'était plus qu'un vain mot, et le 19 décembre, tout en répétant -à l'empereur Alexandre qu'on n'entrerait pas en Suisse sans y être -appelé, le prince de Schwarzenberg s'approcha du pont de Bâle, et prit -position en face des troupes du général suisse de Watteville. Le -généralissime autrichien comptait à tout moment sur une insurrection à -Berne, à la suite de laquelle la diète étant renversée, et une -autorité nouvelle proclamée, il pourrait se dire appelé par les -Suisses eux-mêmes. Néanmoins, fatigué d'attendre, le prince de -Schwarzenberg se mit en mesure le 21 décembre de franchir le pont de -Bâle, et le commandant des troupes suisses, qui regardait comme -impossible de résister à l'Europe armée, excusant sa faiblesse par son -impuissance, fit un simulacre de protestation, puis livra le passage -sans coup férir. À cette nouvelle, le mouvement si impatiemment désiré -à Berne, éclata, et la diète, qui était légitimement établie en vertu -d'une constitution excellente, justifiée par douze années d'une -pratique heureuse et tranquille, la diète fut déclarée déchue. Des -mouvements pareils éclatèrent dans plusieurs cantons, et on se -prévalut de ces mouvements, qu'on avait produits au lieu de les -attendre, pour opérer une violation flagrante du droit des gens. Du -reste les coalisés firent une déclaration dans laquelle ils -annonçaient qu'ils respecteraient invariablement la neutralité suisse -à l'avenir, c'est-à-dire lorsqu'ils n'auraient plus besoin de la -violer et qu'au contraire ils auraient besoin qu'elle fût respectée. - -[En marge: Alexandre qui avait ignoré les ressorts secrets qu'on avait -fait jouer en Suisse, est d'abord fort irrité lorsqu'il les connaît -mais il se résigne pour ne pas dissoudre la coalition.] - -[En marge: Double invasion de la France après vingt ans de victoires -et de conquêtes non interrompues.] - -L'empereur Alexandre qu'on avait trompé, et qui sut quelques jours -plus tard que les mouvements dont on s'autorisait, au lieu de précéder -l'invasion l'avaient suivie, fut à la fois blessé et irrité au plus -haut point. Mais il ne pouvait guère se plaindre, car l'Autriche lui -avait rendu en cette occasion ce qu'il avait fait plus d'une fois, -notamment dans l'affaire des Suédois contre les Danois. D'ailleurs, il -eût été encore plus fâcheux de rompre que d'être trompé, et il se -contenta de se plaindre amèrement, de faire dire aux Vaudois et à tous -les pays sujets d'être tranquilles, et qu'il ne permettrait pas qu'on -les remît sous l'ancien joug. Les armées alliées marchèrent donc, et -inondèrent bientôt la Suisse et la Franche-Comté. Les Bavarois se -dirigèrent sur Béfort, les Autrichiens sur Berne et Genève, pour se -porter, en traversant le Jura, sur Besançon et Dôle. Blucher, vers -Mayence, attendait que les Autrichiens eussent achevé le long détour -qu'ils avaient entrepris, pour franchir lui-même le Rhin. Ainsi, le 21 -décembre 1813, jour de funeste mémoire, après plus de vingt ans de -triomphes inouïs, l'Empire, par un terrible revirement de la fortune, -se trouvait envahi à son tour, et la France, qui loin d'être le -coupable avait été le patient, la France, après avoir cruellement -souffert de la faute, allait cruellement souffrir de l'expiation, -destinée ainsi à être deux fois victime, victime de l'homme -extraordinaire qui l'avait glorieusement mais durement gouvernée, -victime des souverains qui venaient se venger de lui! - -Craignant par-dessus tout le soulèvement de la population, les -coalisés en entrant en France mirent un soin extrême à rassurer les -esprits. Déjà, par une déclaration publiée à Francfort le 1er -décembre, ils s'étaient efforcés de prouver qu'ils n'en voulaient pas -à la grandeur de la France. Le prince de Schwarzenberg fit précéder -les troupes de la coalition de la proclamation suivante. - -[En marge: Proclamation des coalisés en pénétrant en France.] - -«Français! - -»La victoire a conduit les années alliées sur votre frontière; elles -vont la franchir. - -»Nous ne faisons pas la guerre à la France; mais nous repoussons loin -de nous le joug que votre gouvernement voulait imposer à nos pays, qui -ont les mêmes droits à l'indépendance et au bonheur que le vôtre. - -»Magistrats, propriétaires, cultivateurs, restez chez vous: le -maintien de l'ordre public, le respect pour les propriétés -particulières, la discipline la plus sévère, marqueront le passage des -armées alliées. Elles ne sont animées de nul esprit de vengeance; -elles ne veulent point rendre les maux sans nombre dont la France -depuis vingt ans a accablé ses voisins et les contrées les plus -éloignées. D'autres principes et d'autres vues que celles qui ont -conduit vos armées chez nous, président aux conseils des monarques -alliés. - -»Leur gloire sera d'avoir amené la fin la plus prompte des malheurs de -l'Europe. La seule conquête qu'ils envient est celle de la paix pour -la France, et pour l'Europe entière un véritable état de repos. Nous -espérions le trouver avant de toucher au territoire français; nous -allons l'y chercher.» - -En apprenant les événements de Hollande, et les premiers mouvements -des coalisés vers les Pays-Bas, Napoléon avait senti sur-le-champ le -danger de se laisser entamer de ce côté, car c'était la partie des -anciennes conquêtes de la France que l'on était le plus disposé à lui -contester, et pour soutenir la possession de droit il fallait au moins -n'avoir pas perdu la possession de fait. Il s'était donc empressé d'y -envoyer de bonne heure tous les secours dont il était possible de -disposer. - -[En marge: Premiers mouvements de troupes ordonnés par Napoléon, en -apprenant l'insurrection de la Hollande.] - -Dans les premiers moments il avait voulu, comme on l'a vu, conserver -même la Hollande, moins pour la garder définitivement, que pour en -faire un objet de compensation. Mais la Hollande nous ayant -promptement échappé, il avait en toute hâte expédié des forces sur le -Wahal. Il avait dépêché le général Rampon vers Gorcum, avec des gardes -nationales levées dans la Flandre française, pour former la garnison -de cette place. Il avait envoyé le duc de Plaisance, fils de -l'architrésorier, à Anvers, avec ordre d'enfermer l'escadre de -l'Escaut dans les bassins, d'en répartir les marins, les uns sur la -flottille, les autres sur les fortifications de la ville, d'y réunir -également les dépôts les plus voisins, les conscrits en marche, les -douaniers, les gendarmes revenant de Hollande. Il avait en outre fait -partir le général Decaen, inutile désormais en Catalogne, pour la -Belgique, afin d'y organiser au plus vite le 1er corps, qu'on devait -tirer, comme nous l'avons dit, des dépôts du maréchal Davout. Sentant -bien néanmoins que ce corps ne serait pas reconstitué assez -promptement pour parer aux premiers dangers, et voulant à tout prix -sauver la ligne du Wahal, Napoléon avait choisi dans sa garde tout ce -qui était disponible, pour l'acheminer sans délai sur le Brabant -septentrional. Il avait successivement expédié le général -Lefebvre-Desnoëttes avec deux mille hommes de cavalerie légère, puis -les généraux Roguet et Barrois chacun avec une division d'infanterie -de la jeune garde. Enfin, il avait dirigé le maréchal Mortier lui-même -sur Namur, à la tête de la vieille garde. Si l'ennemi ne projetait sur -les Pays-Bas qu'une opération d'hiver, Napoléon se flattait ainsi de -l'arrêter, et d'avoir ensuite le temps de reporter sa garde là où -serait le danger sérieux de la campagne. Si au contraire le grand -effort des coalisés se concentrait vers la Belgique, la garde se -trouverait toute transportée sur le théâtre des principales -opérations. Les esprits étant très-agités en Belgique, et fort -disposés à imiter la conduite des Hollandais, Napoléon y avait envoyé -un excellent officier de gendarmerie, déjà signalé par ses services -dans la Vendée, le colonel Henry, avec le grade de général, et -quelques centaines de gendarmes pris en partie dans la gendarmerie -d'élite. - -[En marge: Le passage du Rhin vers la Suisse éclaire bientôt Napoléon -sur la gravité et la nature du danger qui le menace.] - -Tels avaient été les premiers ordres donnés à la suite de -l'insurrection de la Hollande vers la fin de novembre. La nouvelle du -passage du Rhin près de Bâle, le 21 décembre, sans consterner ni -ébranler Napoléon, l'affecta vivement néanmoins, car il entrevit -sur-le-champ la pensée de ses ennemis, il reconnut qu'on ne voulait -plus négocier avec lui, que les propositions de Francfort étaient -bientôt devenues ce qu'elles n'étaient pas d'abord, c'est-à-dire un -leurre, grâce à la faute qu'il avait commise de ne pas prendre la -coalition au mot, qu'on était résolu à pousser les hostilités à -outrance même durant l'hiver, et qu'on allait essayer de finir la -guerre avec ce qui restait de combattants des gigantesques batailles -de Dresde, de Leipzig, de Hanau. Il n'avait dès lors pas d'autre -conduite à tenir que de se défendre avec ce qui lui restait de ces -mêmes batailles, en y ajoutant ce qu'il pourrait réunir dans l'espace -d'un mois ou deux. - -[En marge: Premières mesures pour résister à cette brusque invasion.] - -[En marge: Napoléon fait jeter dans les cadres de la garde et dans les -dépôts des régiments repliés sur Paris quelques conscrits levés à la -hâte.] - -Il ne s'agissait plus, comme on voit, d'employer l'hiver et le -printemps à lever 600 mille hommes, il fallait se servir à la hâte des -hommes que les préfets avaient pu arracher à nos campagnes désolées -dans les mois de novembre et de décembre, et malheureusement ce -n'était pas considérable. Le recours aux trois anciennes classes de -1811, 1812, 1813, qui aurait dû produire 140 mille hommes, avait -procuré 80 mille conscrits seulement, de bonne qualité il est vrai, et -le recours aux plus anciennes classes 30 mille tout au plus. Napoléon -ordonna de les verser sur-le-champ et suivant la proximité des lieux, -les uns dans les dépôts de l'ancien corps de Davout situés en -Belgique, les autres dans les corps de Macdonald, Marmont, Victor, -répartis le long du Rhin. Il prescrivit au maréchal Marmont de ne pas -se laisser enfermer dans Mayence, d'en sortir, de se porter en deçà -des Vosges, et de recueillir en chemin les conscrits qui devaient -d'abord aller le joindre à Mayence. Il ordonna au maréchal Victor de -quitter Strasbourg, d'y laisser outre les gardes nationales qui s'y -trouvaient déjà, quelques cadres de bataillons avec une partie de ses -conscrits, et de verser les autres dans les rangs du 2e corps qu'il -commandait. Les conscrits destinés à l'Italie furent arrêtés à -Grenoble et à Chambéry, et réunis à Lyon, où Napoléon voulait avec les -dépôts du Dauphiné, de la Provence, de l'Auvergne, composer une armée -qui fermerait à l'ennemi les débouchés de la Suisse et de la Savoie. -Enfin les conscrits de la Bourgogne, de l'Auvergne, du Bourbonnais, du -Berry, de la Normandie, de l'Orléanais, furent acheminés sur Paris -pour y être jetés, les uns dans la garde, les autres dans les dépôts -qui allaient se replier sur la capitale à l'approche des armées -envahissantes. Les conscrits du Midi durent continuer à se diriger sur -Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Nîmes, où se formaient les réserves -des deux armées d'Espagne. - -[En marge: Avec cette faible ressource, il compose une réserve qu'il -doit joindre aux corps des maréchaux retirés en Bourgogne et en -Champagne.] - -Cette première direction donnée aux 110 mille hommes qu'on avait eu le -temps de lever, indiquait l'emploi d'urgence que Napoléon se proposait -d'en faire. Les corps de Macdonald, de Marmont, de Victor devaient en -prendre le plus qu'ils pourraient, les armer, les habiller, les -instruire en se retirant lentement sur Paris. Mais il y avait là tout -au plus de quoi retarder pendant quelques jours les progrès de -l'invasion. Napoléon s'occupa de créer une armée de réserve sous -Paris, laquelle viendrait le rejoindre successivement à mesure de sa -formation. Elle devait se composer des nouveaux bataillons de la garde -dont une partie s'organisait à Paris, et des dépôts qu'on faisait -rétrograder sur la capitale et qu'on allait remplir avec les conscrits -des provinces du centre. On ne se borna pas à réunir à Paris les -dépôts qui se repliaient des bords du Rhin, on y appela en outre de -l'intérieur tous ceux qui n'étaient pas nécessaires aux frontières de -l'est et du midi, pour les remplir également de tous les hommes qu'on -aurait le temps d'y jeter. Ce fut le vieux duc de Valmy, chargé -longtemps de la surveillance des dépôts sur le Rhin, qui dut continuer -d'accomplir cette mission entre le Rhin et la Seine. On espérait -former ainsi deux divisions de réserve, destinées à l'illustre général -Gérard, qui s'était déjà tant distingué dans les dernières campagnes. -À peine les conscrits arrivés, versés dans les cadres, armés et à demi -habillés, ces deux divisions devaient se porter en avant pour -rejoindre l'armée, s'organiser et s'instruire en route. Napoléon avait -créé dans la capitale des ateliers d'habillement; il en multiplia -l'activité à force d'argent, afin d'avoir deux à trois mille -équipements complets par jour. - -[En marge: Moyens à peu près semblables pour réorganiser les débris de -la cavalerie.] - -Il procéda de la même manière à l'égard de la cavalerie, dont on avait -le plus grand besoin pour tenir tête aux innombrables bandes de -Cosaques que l'ennemi allait précipiter sur la France. Il fit -rétrograder sur Versailles les dépôts de cavalerie qui se trouvaient -entre les frontières et Paris; il y amena de plus ceux de la Normandie -et de la Picardie; il y réunit également les cavaliers rentrés à pied -par Wesel, et il donna les ordres nécessaires pour les équiper et les -monter. Les ouvriers selliers et carrossiers de la capitale, payés -argent comptant, furent employés à fabriquer de la sellerie et du -harnachement. Les préfets des départements voisins durent lever -d'autorité tous les chevaux disponibles, sur le motif fort légitime -qu'il s'agissait de garantir la France de l'invasion des Cosaques. On -fit publier que tout cheval propre au service serait payé argent -comptant à Versailles par le général commandant le dépôt de cavalerie. -Les dépenses que le Trésor ne pouvait acquitter immédiatement furent -soldées sur la réserve particulière des Tuileries. - -[En marge: Napoléon s'efforce de suppléer à l'infanterie par de -grandes masses d'artillerie qu'il organise à Vincennes.] - -Enfin Napoléon prévoyant qu'il serait obligé de suppléer à -l'infanterie qui lui manquait par un immense déploiement d'artillerie, -en prépara une formidable à Vincennes. Les compagnies d'artillerie qui -n'étaient pas nécessaires dans les places, le matériel de campagne qui -n'y était pas indispensable, furent acheminés sur Vincennes, où, par -les moyens déjà indiqués, on dut réunir des conscrits, des chevaux, -des harnais, et mettre en état de rouler quatre ou cinq cents bouches -à feu. - -[En marge: Pressé par la nécessité, il a recours aux gardes -nationales.] - -Ces créations, quelque activité qu'on mît à les accélérer, étaient -loin de répondre à l'étendue et à la proximité du danger. Douze ou -quinze mille conscrits jetés précipitamment dans les cadres de la -garde, vingt ou vingt-cinq mille dans les dépôts concentrés à Paris, -présentaient un faible secours pour les maréchaux qui allaient se -replier sur la Champagne et la Bourgogne avec les débris de Leipzig et -de Hanau. Napoléon se décida, quoiqu'il y eût répugné d'abord, à se -servir des gardes nationales. Il y avait là des formations toutes -prêtes, auxquelles, dans un danger aussi pressant, on était fort -autorisé à recourir. Napoléon chargea les préfets de la Bourgogne, de -la Picardie, de la Normandie, de la Touraine, de la Bretagne, de -s'adresser aux communes où le mécontentement n'avait pas éteint le -patriotisme, et de leur demander des compagnies de gardes nationales -d'élite. La levée de 300 mille hommes sur les anciennes classes, et de -160 mille sur la classe de 1815, n'ayant pu, faute de temps, -s'exécuter dans ces contrées, on n'avait pas lieu de s'y plaindre des -appels trop répétés, et on ne pouvait pas refuser, à quelque opinion -qu'on appartint, de faire un dernier effort pour rejeter l'ennemi hors -du territoire. Napoléon assigna pour point de réunion à ces gardes -nationales Paris, Meaux, Montereau, Troyes. L'Alsace, la Franche-Comté -durent en fournir aussi pour occuper les défilés des Vosges. - -Malheureusement on manquait de fusils pour les armer, car malgré les -ateliers créés à Paris et à Versailles, les armes à feu n'arrivaient -point en nombre suffisant, et on avait, comme nous l'avons déjà dit, -plus de bras que de fusils, bien qu'on eût tant prodigué les bras -depuis la Moskowa jusqu'au Tage! - -[En marge: Napoléon n'ayant aucune réponse d'Espagne, se décide à -retirer de ses armées des Pyrénées deux détachements qu'il dirige sur -Lyon et sur Paris.] - -[En marge: Rapprochement avec Joseph.] - -Restait une ressource à laquelle Napoléon était prêt à faire appel, -sans s'inquiéter du sacrifice qu'elle entraînerait, c'était celle que -lui offraient les deux armées d'Espagne, lesquelles réunies en avant -de Paris lui auraient procuré quatre-vingt ou cent mille soldats -admirables. Avec cette ressource seule il aurait eu le moyen d'écraser -la coalition, et de la précipiter dans le Rhin. Mais il était bien -douteux qu'il pût en disposer en temps utile. Le duc de San-Carlos, -parti pour la frontière de Catalogne, l'avait franchie, s'était -enfoncé en Espagne, et n'avait plus donné de ses nouvelles. Le -malheureux Ferdinand, aussi pressé de quitter Valençay pour -l'Escurial, que Napoléon de ramener ses soldats de l'Adour sur la -Seine, se mourait d'impatience. Mais rien n'arrivait. Joseph, -saisissant à propos la circonstance pour sortir d'une situation -fausse, avait écrit à Napoléon que devant l'invasion du territoire, il -n'avait plus de condition à faire, de dédommagement à stipuler, et -qu'il demandait à servir l'État n'importe en quelle qualité et en quel -lieu. Napoléon l'avait reçu à Paris, lui avait rendu sa qualité de -prince français, ainsi que sa place au conseil de régence, et avait -décidé que sans lui donner comme dans le passé le titre de roi -d'Espagne, on l'appellerait _le roi Joseph_, et sa femme _la reine -Julie_. - -Cet arrangement qui avait l'avantage de rétablir l'union dans le sein -de la famille impériale, était jusqu'ici le seul résultat des -négociations de Valençay. En attendant qu'il pût rappeler de la -frontière d'Espagne la totalité des forces qui s'y trouvaient, -Napoléon voulut du moins en retirer une partie. Il prescrivit aux -maréchaux Suchet et Soult de se tenir prêts à marcher avec leurs -armées tout entières vers le nord de la France, et provisoirement de -faire partir, le maréchal Suchet douze mille hommes de ses meilleures -troupes pour Lyon, le maréchal Soult quatorze ou quinze mille, -également des meilleures, pour Paris. Des relais furent préparés sur -les routes pour transporter l'infanterie en poste, ainsi qu'on l'avait -fait en d'autres temps. Certainement les deux maréchaux Suchet et -Soult allaient être fort affaiblis après ce double détachement, mais -comme on ne leur demandait que de retarder les progrès de l'ennemi -dans le midi de la France, Napoléon espérait qu'avec ce qui leur -restait ils en auraient les moyens. D'ailleurs, d'après des ordres -antérieurs ils avaient envoyé à Bordeaux, à Toulouse, à Montpellier, à -Nîmes, des cadres, où les conscrits de ces départements, levés, -habillés, armés à la hâte, commençaient à se réunir. Il est vrai que -les hostilités nous surprenant là comme sur les autres points, avant -l'époque prévue du mois d'avril, il devait y avoir, au lieu de 60 -mille hommes, à peine 20 mille hommes dans les quatre dépôts. Telle -quelle, dans notre extrême détresse, cette ressource n'était point à -dédaigner. - -Après avoir donné ses soins à la création de ces forces, Napoléon -s'occupa de leur emploi. Bien qu'à la première démonstration de -l'ennemi vers la Belgique il eût supposé que son principal effort se -dirigerait de ce côté, dès le passage du Rhin à Bâle, il n'eut plus un -doute sur la marche de l'invasion. Il vit que tout en poussant le -corps de Blucher de Mayence sur Metz par la route du nord-est, la -coalition voulait cependant s'avancer par l'est avec sa plus forte -colonne, afin de tourner les défenses de la France, et de marcher par -Béfort, Langres et Troyes sur Paris. Napoléon fit ses dispositions en -conséquence. - -[En marge: Plan défensif adopté pour la campagne de 1814.] - -Il ordonna aux maréchaux Marmont et Victor, qui venaient de sortir des -places, de suivre l'un et l'autre l'arête des Vosges de Strasbourg à -Béfort, de disputer le plus longtemps possible à l'ennemi le passage -de ces montagnes, qu'il voulût les forcer ou les tourner par Béfort -(voir la carte nº 61), de se replier ensuite sur Épinal, pour faire -face à la colonne qui se présentait par l'est. Tout ce qu'il y avait -de jeune garde en formation à Metz, dut accourir sur le même point -d'Épinal, et s'y placer sous le commandement du maréchal Ney. La -vieille garde, acheminée d'abord sur la Belgique, eut ordre de -rebrousser chemin vers Châlons-sur-Marne, pour prendre position à -Langres. Napoléon ne laissa en Belgique que la division Roguet, -laquelle même ne devait y rester que le temps nécessaire pour -permettre au général Decaen de réunir les premiers éléments d'un corps -d'armée. Le grand effort des coalisés ne se portant pas de ce côté, -Napoléon ne voulait y laisser que les forces indispensables pour -contenir et ralentir l'ennemi qui venait du nord. - -En conséquence de ces ordres, les corps des maréchaux Marmont, Victor, -Ney, Mortier, comprenant 60 mille hommes au plus, rangés d'Épinal à -Langres, sur les hauteurs qui séparent la Franche-Comté de la -Bourgogne, devaient disputer à la masse envahissante de l'est l'entrée -des vallées de la Marne, de l'Aube, de la Seine, tandis que Napoléon, -avec ce qu'on préparait à Paris, avec ce qui arrivait d'Espagne, irait -les soutenir, et leur apporter le secours de sa présence. Si Blucher, -dont le mouvement était à prévoir, arrivant de son côté par le -nord-est, s'avançait de Metz sur Paris, pendant que Schwarzenberg y -marcherait par Langres et Troyes, Napoléon n'était pas sans ressource -contre ce nouveau péril. Macdonald, avec les 11e et 5e corps confondus -en un seul, avec le 2e de cavalerie, comptant en tout 15 mille -hommes, devait abandonner les Pays-Bas, côtoyer la colonne de Blucher -entrée par Metz, puis se réunir par Châlons-sur-Marne à Napoléon, qui -après s'être jeté sur Schwarzenberg, se rejetterait sur Blucher, -suppléerait au nombre par l'activité, l'audace, l'énergie, ferait en -un mot comme il pourrait, combattrait comme il gouvernait, en -désespéré. La fortune a tant de faveurs soudaines, non-seulement pour -les audacieux, mais pour les obstinés qui s'opiniâtrent et veulent la -ramener à tout prix! Ainsi le conquérant qui avait conduit 650 mille -hommes en Russie après en avoir laissé 100 mille en Italie, 300 mille -en Espagne, avait pour résister à la coalition européenne environ 60 -mille combattants repliés entre Épinal et Langres, 15 mille se -retirant de Cologne à Namur, 20 ou 30 mille formés en avant de Paris, -et peut-être 25 mille arrivant des Pyrénées! C'était là tout ce qui -lui restait de son immense puissance, et, indépendamment du nombre, -que dire encore de la qualité? Quelques enfants sans instruction, sans -habits et sans armes, jetés dans les rangs de quelques vieux soldats -épuisés de fatigue, mais tous ayant le sang français dans les veines, -et conduits par le génie de Napoléon, allaient disputer la France à -l'univers irrité, et, comme on le verra bientôt, accomplir encore des -prodiges! - -[En marge: Dispositions adoptées pour la défense de Lyon.] - -Il convient d'ajouter à ces moyens l'armée réunie sur le Rhône. -L'ennemi annonçant le projet de pousser jusqu'à Genève, et pouvant -aussi, dans le cas où le prince Eugène serait vaincu en Italie, -déboucher par la Savoie, il fallait de toute nécessité pourvoir à la -défense de Lyon. Dans le grand arc de cercle qu'il allait décrire -autour de Paris, en manoeuvrant contre les deux colonnes -envahissantes, Napoléon pouvait bien courir de Metz à Dijon, mais il -ne pouvait pas étendre son bras jusqu'à Lyon, et la capitale eût été -menacée alors soit par Autun et Auxerre, soit par Moulins et Nevers. -En conséquence il chargea Augereau, déjà très-fatigué sans doute, mais -ayant conservé un reste d'ardeur et le talent de parler aux masses, -d'aller réunir à Lyon des cadres, des conscrits, des gardes nationaux, -et de les joindre aux 12 mille hommes que Suchet lui envoyait du -Roussillon. Si ce vieux soldat de la Révolution comprenait son rôle, -il devait rejeter sur Genève et Chambéry la portion des coalisés qui -aurait fait une tentative sur Lyon, puis débarrassé de ces -assaillants, remonter la Saône par Mâcon, Châlons, Gray, pour tomber -sur les derrières de la grande armée qui aurait envahi la Bourgogne. -Le hasard, les circonstances pouvaient lui fournir l'occasion de -rendre à la France d'immenses services. - -[En marge: Mesures politiques à la suite des mesures militaires, et -réunion du Corps législatif.] - -Ainsi, dans une position en apparence désespérée, Napoléon ne -désespérait pas cependant, et son esprit ne s'était jamais montré ni -moins abattu ni plus riche en ressources. Tandis qu'il pressait avec -tant d'activité l'achèvement de ses préparatifs, il avait en outre des -mesures politiques à prendre, pour faire concourir les moyens moraux -avec les moyens matériels. Après avoir laissé oisifs à Paris les -membres du Corps législatif, il avait enfin résolu de les réunir, et -il voulait s'en servir pour réveiller l'opinion publique, pour la -ramener à lui, et s'il ne le pouvait pas, pour la forcer au moins de -se préoccuper des périls de la France, menacée en ce moment d'un -affreux désastre. - -Il arrivait, en cette occasion ce qui est arrivé bien des fois, ce qui -arrivera bien des fois encore, c'est que l'opinion qu'on a voulu -comprimer n'en devient que plus vive et plus intempestive dans ses -manifestations. Pour n'avoir pas voulu en permettre l'expression, -lorsque cette expression était sans danger, et pouvait même être -utile, on est obligé d'en souffrir la manifestation à contre-temps, et -dans un moment où au lieu de critiques il faudrait le plus absolu -dévouement. Un autre inconvénient de ces explosions tardives, c'est -que les uns ne savent pas dire la vérité, les autres l'entendre, et -qu'au lieu d'être un secours cette vérité devient un péril, au lieu -d'un avis, une menace! - -[En marge: État des esprits dans le Corps législatif resté oisif à -Paris.] - -[En marge: Sentiments dont il est animé, et qui sont ceux de la France -elle-même.] - -Les membres du Corps législatif, transportés à Paris, y étaient venus -le coeur plein des sentiments de leurs provinces désolées par la -conscription, par les réquisitions, par les mesures arbitraires des -préfets, lesquels tantôt établissaient des impôts à volonté, tantôt -frappaient d'exil le père riche qui refusait son fils aux gardes -d'honneur, ou ruinaient par des garnisaires le cultivateur pauvre qui -avait caché le sien dans les bois. À ces douleurs très-réelles, qui -n'étaient ni une invention, ni une arme de l'esprit de parti, -s'étaient ajoutées les notions exagérées, si elles avaient pu l'être, -de ce qui se passait dans nos armées, notions recueillies de tous les -côtés, et quelquefois même auprès des membres du gouvernement. On -racontait partout, sans adoucir les couleurs, les malheurs de la -dernière campagne, les souffrances de nos soldats laissés mourants sur -les routes de la Saxe et de la Franconie, les affreux ravages du -typhus sur le Rhin, les calamités non moins horribles de la guerre -d'Espagne. Le sentiment de ces maux s'était aggravé en apprenant -combien il eût été facile de les éviter. Bien que le public ne sût pas -qu'un jour, à Prague, on avait pu obtenir la plus belle paix, et que -par une coupable obstination on en avait laissé passer le moment (ce -qui était le secret de Napoléon et de M. de Bassano, intéressés à ne -pas s'en vanter, et de M. de Caulaincourt, sujet trop fidèle pour le -divulguer), chacun était persuadé que si la paix n'était pas conclue, -c'était la faute de Napoléon, que toujours les alliés avaient voulu la -faire avec lui, que c'était lui qui n'avait jamais voulu la faire avec -eux, et maintenant que le contraire devenait vrai, maintenant que -l'Europe enhardie par ses succès, après avoir vainement désiré la paix -ne la voulait plus, et que Napoléon en la désirant était dans -l'impossibilité de l'obtenir, l'opinion publique ne distinguant pas -entre une époque et l'autre, l'accusait d'un tort qu'il avait eu, et -qu'il n'avait plus, l'accusait quand il aurait fallu le soutenir! -triste et fatal exemple de la vérité trop longtemps cachée! Mieux -vaut, nous le répétons, en donner connaissance aux peuples à l'instant -même, car ils reçoivent alors en leur temps les impressions qu'elle -est destinée à produire, et n'éprouvent pas dans un moment les -sentiments qu'ils auraient dû éprouver dans un autre. Il eût fallu -être indigné six mois plus tôt, et aujourd'hui se taire et apporter -son appui! C'est le contraire qu'on faisait. Ajoutez que la bassesse -du coeur humain aidant, tel qui s'était montré des plus soumis, et des -plus émerveillés des grandeurs du règne, maintenant que le prestige -commençait à s'évanouir, était des moins réservés dans le dénigrement! - -[En marge: Difficulté de s'entendre avec cette assemblée.] - -[En marge: Ordre au duc de Rovigo de ne point s'en mêler.] - -Un mois passé à Paris dans l'oisiveté, les mauvais propos, les -fâcheuses excitations, n'avaient pas dû calmer les membres du Corps -législatif. Chacun, dans le gouvernement, avait pu s'apercevoir de -leurs dispositions, et en était inquiet. Mais les changer n'était pas -facile. Ce gouvernement si habitué à manier des soldats, montrait, -quand il s'agissait de manier des hommes, toute la gaucherie et la -rudesse du despotisme. On avait toujours laissé au duc de Rovigo, -comme oeuvre de police, le soin d'influencer tantôt les membres du -Corps législatif, tantôt ceux du clergé, ainsi qu'on l'avait vu à -l'époque du concile. Deviner les besoins de famille de l'un, les -besoins de clientèle de l'autre, y satisfaire ou par des places, ou -par d'autres moyens moins avouables, était un soin dont le duc de -Rovigo s'acquittait avec une facilité sans scrupule, une bonhomie -toute soldatesque, et qui suffisaient alors à l'indépendance des -caractères. Mais si on réussit ainsi auprès de quelques individus, -avec le grand nombre il faut heureusement des moyens plus nobles, et -il le faut d'autant plus que la cause de l'agitation des esprits est -plus grave. Aussi, des serviteurs éclairés du gouvernement sentant -bien que quelques satisfactions personnelles ne convenaient plus à la -circonstance, avaient dit qu'on devait surtout empêcher le duc de -Rovigo d'intervenir dans les affaires du Corps législatif. Parmi eux -notamment, M. de Sémonville, ennemi du duc de Rovigo qu'il aspirait à -remplacer, avait fait parvenir par M. de Bassano, son ami, ce conseil -à Napoléon, et Napoléon, à qui la franchise du duc de Rovigo avait -déplu, s'était hâté de lui dire qu'il devait renoncer à se mêler de ce -qui se passait dans l'intérieur des grands corps de l'État. - -[En marge: L'état d'infirmité du duc de Massa, étranger d'ailleurs au -Corps législatif, le rend impropre à y exercer aucune influence.] - -Il était vrai que les petits moyens ne suffisaient plus devant le -sentiment trop longtemps comprimé de la France désolée. Mais à défaut -de ces moyens la persuasion honnête, qui donc aurait été capable de -l'employer? Les habiles gens qui trouvaient trop vulgaire l'habileté -du duc de Rovigo, quelle ressource avaient-ils à offrir? Hélas, -aucune, car il n'y a pas d'habileté qui puisse prévaloir contre des -vérités douloureuses, profondément et universellement senties. -Toutefois, un président ayant du savoir-faire, l'habitude de manier -les hommes, et jouissant de la confiance de ses collègues, aurait pu -exercer sur eux quelque influence, et leur faire comprendre que tout -en ayant raison d'être indignés pour le passé, ils devaient pour le -présent s'unir fortement au gouvernement, afin de repousser l'étranger -par un effort patriotique et décisif. Mais, pour dédommager le duc de -Massa, privé de son portefeuille au profit de M. Molé, on venait -d'ôter au Corps législatif toute participation au choix de son -président, et on lui avait imposé le duc de Massa lui-même, savant et -honorable magistrat, digne de tous les respects, mais devenu infirme, -ne connaissant aucun des membres du Corps législatif, n'étant connu -d'aucun d'eux, et leur déplaisant parce que sa présence seule était un -dernier exemple des volontés capricieuses d'un despotisme auquel on -reprochait d'avoir perdu la France. - -[En marge: Vicieuse organisation de ce corps.] - -Ce président ne pouvait donc rien pour surmonter les difficultés de la -situation, pour faire sentir qu'au-dessus du droit de se plaindre il y -avait le devoir de s'unir contre les ennemis, de la France. Si des -ministres fermes et convaincus avaient pu se présenter à la tribune -pour y porter avec dignité les aveux nécessaires, pour y demander à -tous les ressentiments de se taire et de faire place au patriotisme, -il aurait été possible de se passer des moyens détournés qui -s'adressent à chaque homme en particulier, mais dans la constitution -du Corps législatif tout le monde était muet, le pouvoir comme -l'assemblée elle-même. Un orateur du gouvernement, personnage -secondaire et sans responsabilité, venait débiter une harangue -convenue, devant des législateurs qui répondaient par une harangue du -même genre, les uns et les autres n'accomplissant qu'une vaine -formalité dépourvue d'intérêt. Il n'y avait là aucun moyen de soulager -le sentiment public, de parler à la nation, de lui tracer ses devoirs, -et de s'en faire écouter et croire. On dira peut-être qu'une assemblée -libre, au lieu de secours, aurait apporté des entraves: on va voir, -par ce qui arriva, si une assemblée libre aurait pu être plus nuisible -que ce Corps législatif asservi et avili! - -[En marge: Séance impériale tenue le 19 décembre.] - -On était donc réuni à Paris, le coeur gros de chagrins, d'alarmes, de -sentiments amers de tout genre, qui auraient eu besoin de se faire -jour, et qui n'en avaient pas la possibilité, lorsque Napoléon ouvrit -le Corps législatif en personne, le 19 décembre. Au milieu d'un -silence glacial, il lut le discours suivant, simplement, noblement -écrit, comme tout ce qui émanait directement de lui. - -[En marge: Discours de la couronne écrit par Napoléon lui-même.] - -«Sénateurs, conseillers d'État, députés au Corps législatif, - -»D'éclatantes victoires ont illustré les armes françaises dans cette -campagne; des défections sans exemple ont rendu ces victoires -inutiles: tout a tourné contre nous. La France même serait en danger -sans l'énergie et l'union des Français. - -»Dans ces grandes circonstances, ma première pensée a été de vous -appeler près de moi. Mon coeur a besoin de la présence et de -l'affection de mes sujets. - -»Je n'ai jamais été séduit par la prospérité. L'adversité me -trouverait au-dessus de ses atteintes. - -»J'ai plusieurs fois donné la paix aux nations lorsqu'elles avaient -tout perdu. D'une part de mes conquêtes j'ai élevé des trônes pour des -rois qui m'ont abandonné. - -»J'avais conçu et exécuté de grands desseins pour la prospérité et le -bonheur du monde!...... Monarque et père, je sens ce que la paix -ajoute à la sécurité des trônes et à celle des familles. Des -négociations sont entamées avec les puissances coalisées. J'ai adhéré -aux bases préliminaires qu'elles ont présentées. J'avais donc l'espoir -qu'avant l'ouverture de cette session le congrès de Manheim serait -réuni; mais de nouveaux retards, qui ne sont pas attribués à la -France, ont différé ce moment que presse le voeu du monde. - -»J'ai ordonné qu'on vous communiquât toutes les pièces originales qui -se trouvent au portefeuille de mon département des affaires -étrangères. Vous en prendrez connaissance par l'intermédiaire d'une -commission. Les orateurs de mon conseil vous feront connaître ma -volonté sur cet objet. - -»Rien ne s'oppose de ma part au rétablissement de la paix. Je connais -et je partage tous les sentiments des Français, je dis des Français, -parce qu'il n'en est aucun qui désirât la paix au prix de l'honneur. - -»C'est à regret que je demande à ce peuple généreux de nouveaux -sacrifices; mais ils sont commandés par ses plus nobles et ses plus -chers intérêts. J'ai dû renforcer mes armées par de nombreuses levées: -les nations ne traitent avec sécurité qu'en déployant toutes leurs -forces. Un accroissement dans les recettes devient indispensable. Ce -que mon ministre des finances vous proposera est conforme au système -de finances que j'ai établi. Nous ferons face à tout sans l'emprunt -qui consomme l'avenir, et sans le papier-monnaie qui est le plus grand -ennemi de l'ordre social. - -»Je suis satisfait des sentiments que m'ont montrés dans cette -circonstance mes peuples d'Italie. - -»Le Danemark et Naples sont seuls restés fidèles à mon alliance. - -»La république des États-Unis d'Amérique continue avec succès sa -guerre contre l'Angleterre. - -»J'ai reconnu la neutralité des dix-neuf cantons suisses. - -»Sénateurs, - -»Conseillers d'État, - -»Députés des départements au Corps législatif, - -»Vous êtes les organes naturels de ce trône: c'est à vous de donner -l'exemple d'une énergie qui recommande notre génération aux -générations futures. Qu'elles ne disent pas de nous: Ils ont sacrifié -les premiers intérêts du pays! ils ont reconnu les lois que -l'Angleterre a cherché en vain pendant quatre siècles à imposer à la -France. - -»Mes peuples ne peuvent pas craindre que la politique de leur empereur -trahisse jamais la gloire nationale. De mon côté j'ai la confiance que -les Français seront constamment dignes d'eux et de moi!» - -[En marge: Napoléon, d'après l'annonce qu'il a faite, prépare quelques -communications aux corps de l'État, relativement aux dernières -négociations.] - -[En marge: M. de Caulaincourt voudrait que ces communications fussent -franches, mais Napoléon craint de laisser voir qu'il a refusé la paix -à Prague, et accepté tardivement les propositions de Francfort.] - -Dans ce discours Napoléon avait annoncé la communication des pièces -relatives à la négociation de Francfort, qui semblait, on ne savait -pourquoi, tout à fait interrompue. Il espérait que de cette -communication sortirait un résultat d'une grande utilité, le seul -qu'il pût dans le moment attendre de la réunion du Corps législatif, -c'était la preuve qu'il voulait la paix, qu'il en avait franchement -accepté les conditions telles qu'on les lui avait posées à Francfort, -et que si cette paix n'était pas déjà signée, la faute n'était pas à -lui, mais aux puissances coalisées. Une déclaration du Corps -législatif en ce sens aurait pu remédier sinon à l'épuisement du -pays, du moins à sa méfiance profonde, et lui rendre quelque zèle, en -lui persuadant que ce n'était pas à l'ambition de l'Empereur qu'il -allait se sacrifier encore une fois, mais à la nécessité de se -défendre et de se sauver. Cependant, avant de dissiper la méfiance du -pays, il aurait fallu dissiper celle du Corps législatif lui-même, et -on ne pouvait y réussir qu'avec beaucoup de franchise. M. de -Caulaincourt, qui n'avait rien à craindre de cette franchise, la -conseilla fortement. Mais Napoléon avait trop de vérités à cacher pour -suivre un tel conseil. Si on avait communiqué le rapport seul de M. de -Saint-Aignan, chacun y aurait vu que M. de Metternich recommandait -expressément _de ne pas faire aujourd'hui comme à Prague_, -c'est-à-dire de ne pas laisser passer un moment unique de conclure la -paix, ce qui prouvait qu'à Prague on aurait pu la faire, et qu'on ne -l'avait pas voulu. Si en outre on avait produit la lettre de M. de -Bassano du 16 novembre dernier, il serait devenu évident qu'au moment -des propositions de Francfort, au lieu de prendre l'Europe au mot, le -cabinet français lui avait répondu d'une manière équivoque et -ironique, et que c'était le 2 décembre seulement qu'il avait répondu -par une acceptation formelle; et bien que le public ignorât combien la -perte de ce mois avait été funeste, il se serait bien douté qu'en le -perdant on avait perdu un temps précieux, car autant la première -ouverture de M. de Metternich avait été confiante et pressante, autant -sa dépêche du 10 décembre était devenue froide et évasive. La -franchise pouvait donc entraîner de graves révélations, mais à -s'adresser aux représentants du pays pour avoir leur appui, il fallait -au moins leur parler franchement, et en avouant les torts passés, -s'appuyer sur la bonne foi présente, que la lettre du 2 décembre -mettait hors de doute, pour obtenir du Corps législatif la déclaration -formelle que le gouvernement voulait la paix, la voulait honorable, -mais la voulait enfin. - -[En marge: Communications restreintes faites aux commissions du Sénat -et du Corps législatif.] - -Napoléon permit de certaines communications un peu plus amples au -Sénat, mais beaucoup plus restreintes au Corps législatif. Le rapport -de M. de Saint-Aignan par exemple dut être donné avec des altérations -dont l'intention était de faire disparaître la trace de ce qui s'était -passé à Prague. Les lettres du 16 novembre et du 2 décembre durent -toutefois être communiquées toutes deux, car il était impossible en -produisant celle du 2 décembre de retenir celle du 16 novembre, l'une -se référant à l'autre. Quant à la forme des communications, il fut -convenu que le Sénat et le Corps législatif nommeraient chacun de leur -côté une commission de cinq membres, et que cette commission se -rendrait chez l'archichancelier Cambacérès, pour prendre connaissance -des pièces annoncées. En attendant on s'occupa dans le sein du Sénat -et du Corps législatif du choix des commissaires destinés à recevoir -les communications du gouvernement. - -[En marge: Composition des deux commissions.] - -Le Sénat nomma de grands personnages qui, sans être tout à fait -dévoués, étaient incapables en ce moment de la moindre imprudence. Il -désigna MM. de Fontanes, de Talleyrand, de Saint-Marsan, de -Barbé-Marbois, de Beurnonville. Ces noms ne révélaient ni hostilité -ni complaisance. Au Corps législatif il en fut autrement. Le -gouvernement avait bien indiqué sous main ses préférences, mais on -n'en tint aucun compte. Ce corps, qui jusqu'ici avait été trop peu -mêlé à la politique pour être constitué en partis distincts, et pour -avoir ainsi ses candidats désignés d'avance, les chercha comme à -tâtons, et fut obligé de recourir à plusieurs scrutins pour trouver en -quelque sorte sa propre pensée. Du premier abord il repoussa les -candidats du gouvernement; puis, après y avoir réfléchi, il nomma des -hommes distingués, indépendants, qui jouissaient, sans l'avoir -briguée, de l'estime de leurs collègues. Ce furent M. Laine, célèbre -avocat de Bordeaux, ayant vivement adopté autrefois les idées de la -Révolution, revenu depuis à des opinions plus modérées, doué d'une âme -honnête mais passionnée, d'une éloquence étudiée mais brillante et -grave; M. Raynouard, homme de lettres en réputation, auteur de la -tragédie des _Templiers_, honnête homme, vif, spirituel et sincère; M. -Maine de Biran, esprit méditatif, voué aux études philosophiques, l'un -des savants que Napoléon accusait d'_idéologie_; enfin MM. de -Flaugergues et Gallois, ceux-ci moins connus, mais gens d'esprit et -partisans très-prononcés de la liberté politique. Tous à la veille -d'être engagés dans une lutte contre le gouvernement, étaient mis -presque sans y penser sur la voie du _royalisme_ (nous entendons par -cette dénomination un penchant déclaré pour les Bourbons avec des lois -plus ou moins libérales), mais ils n'y étaient pas encore, au moins -les trois premiers, les seuls qui jouissent alors d'une certaine -renommée. - -[En marge: Les communications se passent paisiblement dans la -commission du Sénat, laquelle pourtant discerne sans rien en dire les -fautes commises dans les négociations.] - -Ces choix une fois faits chaque commission se rendit, sous la conduite -du président de son corps, chez le prince archichancelier. La -commission du Sénat fut admise la première, c'est-à-dire le 23 -décembre. Elle reçut les communications de M. de Caulaincourt -lui-même, écouta tout, ne dit rien, et après avoir entendu la lecture -des lettres du 16 novembre et du 2 décembre, ne conserva pas un doute -sur la faute qu'on avait commise en n'acceptant pas purement et -simplement, et tout de suite, les propositions de Francfort. En effet -des esprits tels que MM. de Talleyrand et de Fontanes voyaient bien -que c'était la lettre du 2 décembre qu'il aurait fallu écrire le 16 -novembre. M. de Fontanes fut chargé de présenter au Sénat le rapport -sur les opérations de la commission sénatoriale. Chose bizarre! la -communication adressée aux hommes les plus sérieux était justement la -moins sérieuse, parce qu'elle était purement d'apparat. Le 24 eut lieu -la seconde communication, celle qui, destinée à des personnages moins -importants, devait avoir cependant une importance beaucoup plus -grande. - -[En marge: Curiosité et avidité de savoir dans la commission du Corps -législatif.] - -[En marge: Cette commission, sans apercevoir la faute d'avoir -tardivement accepté les propositions de Francfort, est étonnée -d'apprendre qu'en ce moment Napoléon désire la paix.] - -[En marge: Idée d'une déclaration publique, énonciative des conditions -auxquelles la France est prête à accepter la paix.] - -Comme si on eût voulu en rapetisser encore le caractère, on avait -chargé non pas le ministre lui-même, mais l'un de ses subordonnés, M. -d'Hauterive, homme d'un véritable mérite du reste, de s'aboucher avec -les membres du Corps législatif, et de leur exposer la marche des -négociations. La conférence se tint également chez le prince -archichancelier. Au lieu de grands personnages, connus et froidement -attentifs, on eut devant soi des hommes à visage nouveau, curieux, -passionnés, écoutant ce qu'on leur disait, mais désirant et demandant -encore davantage. Le rapport lu, ils en réclamèrent une nouvelle -lecture, et on ne la leur refusa pas. Leur première impression fut une -sorte d'étonnement. Quelques minutes avant cette lecture ils étaient -tous convaincus que si on avait encore la guerre on le devait à -l'entêtement de Napoléon, et cependant, n'ayant pas sous les yeux les -pièces de la négociation de Prague, n'ayant que les actes de -Francfort, la proposition confiée à M. de Saint-Aignan, la réponse de -M. de Bassano du 16 novembre, celle de M. de Caulaincourt du 2 -décembre, ils étaient obligés de reconnaître que dans cette dernière -occasion Napoléon avait voulu la paix. S'ils avaient eu un peu plus -l'habitude des transactions diplomatiques, et s'ils avaient pu savoir -ce qui s'était passé en Europe du 16 novembre au 2 décembre, et -combien ce temps perdu par nous avait été activement employé par nos -ennemis, ils auraient aperçu la faute qu'on avait commise en ne liant -pas dès le premier moment les puissances coalisées par une acceptation -pure et simple de leurs propositions. Toutefois, reconnaissant entre -la lettre du 16 novembre et celle du 2 décembre un progrès véritable -sous le rapport des intentions pacifiques, ils désiraient en obtenir -un nouveau; ils voulaient que l'on prît l'engagement solennel de faire -à la paix les sacrifices nécessaires, que cette base des frontières -naturelles laissant encore beaucoup de vague, car en Hollande, sur le -Rhin, en Italie même, il pouvait y avoir bien des points à contester, -on déclarât hautement à la commission ce qu'on entendait céder, que -la commission le déclarât ensuite au Corps législatif, c'est-à-dire à -l'Europe, qu'ainsi tout le monde se trouvât lié, et Napoléon et la -coalition elle-même. C'était, suivant eux, le seul moyen d'agir sur -l'esprit public, et de le ramener en lui prouvant que les efforts -demandés au peuple français n'avaient pas pour but de folles -conquêtes, mais la conservation des frontières naturelles de la -France. M. Raynouard, avec son imagination méridionale, proposait la -forme suivante: «Sire, voulait-il dire, vous avez juré à l'époque du -sacre de maintenir les limites naturelles et nécessaires de la France, -le Rhin, les Alpes, les Pyrénées; nous vous sommons d'être fidèle à -votre serment, et nous vous offrons tout notre sang pour vous aider à -le tenir. Mais votre serment tenu, nos frontières assurées, la France -et vous n'aurez plus de motif, ni d'honneur ni de grandeur, qui vous -lie, et vous pourrez tout sacrifier à l'intérêt de la paix et de -l'humanité.»--Cette tournure originale, qui était une sommation de -paix sous la forme d'une sommation de guerre, plut beaucoup aux -assistants, mais pour le moment on se retira afin de donner un peu de -temps à la réflexion, et de chercher à loisir la meilleure manière de -s'adresser au Corps législatif, à la France, à l'Europe. - -M. d'Hauterive, qui sous des dehors graves, même un peu pédantesques, -cachait infiniment d'adresse, s'efforça de gagner l'un après l'autre -les divers membres de la commission, et de les disposer à se renfermer -dans les bornes d'une extrême réserve. Mais quand on a recours à la -publicité, il faut savoir la subir tout entière, et se fier pleinement -au bon sens national. Toutefois on ne le peut avec sûreté que lorsque -ce bon sens a été formé par une longue participation aux affaires -publiques, et il faut convenir que s'adresser à lui pour la première -fois dans des circonstances délicates et périlleuses, c'est donner -beaucoup au hasard. On comprend donc que le gouvernement ne voulût ni -tout dire, ni tout laisser dire à cette commission; mais alors il -aurait fallu ne pas la réunir, et cependant, comment imposer à la -France de si grands sacrifices sans lui adresser une seule parole? Ce -n'est pas en gardant le silence qu'on a le droit d'exiger d'une nation -déjà épuisée son dernier écu et son dernier homme. Ceux qui prennent -l'habitude de marchander à un pays la connaissance de ses affaires, -devraient se demander s'il n'y aura pas un jour où il faudra les lui -révéler en entier, et si ce jour ne sera pas justement celui où il -faudrait avoir le moins d'aveux pénibles à faire. - -[En marge: M. d'Hauterive chargé de s'aboucher avec la commission du -Corps législatif, la dissuade de faire une déclaration publique des -conditions de la paix.] - -M. d'Hauterive s'appliqua surtout à persuader M. Lainé, qui paraissait -l'homme le plus influent de la commission, et rencontra en lui non pas -un royaliste partisan secret et impatient de la maison de Bourbon -(ainsi qu'on serait porté à le supposer d'après la conduite -postérieure de cet illustre personnage), cherchant dès lors à -embarrasser le pouvoir actuel au profit du pouvoir futur, mais un -homme sincère et profondément affecté des malheurs de la France, et de -l'arbitraire sous lequel elle était condamnée à vivre. À l'égard de la -politique extérieure M. d'Hauterive le trouva, comme ses collègues, -disposé à réclamer une déclaration explicite des sacrifices qu'on -était résolu de faire à la paix, car c'était, selon lui, le seul moyen -d'obtenir de la France un dernier effort, si même à ce prix elle en -était capable, tant ses forces étaient épuisées. M. d'Hauterive, -profitant de l'avantage qu'offre toujours le tête-à-tête avec un homme -d'esprit et de bonne foi, tâcha de persuader à M. Lainé qu'il était -impossible de donner à la tribune le plan d'une négociation, qu'ainsi -on ne pouvait pas déclarer tout haut ce qu'on céderait ou ce qu'on ne -céderait pas, car c'était dire son secret à un ennemi qui ne disait -pas le sien, ou bien présenter un _ultimatum_, sorte de sommation -qu'on n'employait qu'au terme d'une négociation, lorsqu'il était -urgent de mettre fin à des lenteurs calculées, et qu'on avait la force -de soutenir le langage péremptoire auquel on avait recours. - -[En marge: La commission s'étant laissé convaincre relativement aux -affaires étrangères, s'anime fort au sujet du gouvernement intérieur -de l'Empire.] - -[En marge: Griefs nombreux allégués dans le sein de la commission.] - -Éclairé par ces observations pratiques, M. Lainé promit de faire -entendre raison à ses collègues sur ce point, et tint parole. En -effet, après des discussions fort vives, la commission renonça à -insister sur l'énumération détaillée des sacrifices qu'on ferait à la -paix, mais elle eut soin de bien spécifier que la France s'arrêtait -irrévocablement à ses frontières naturelles, sans rien prétendre au -delà, et que ce sacrifice étant sincèrement proclamé, c'était -maintenant à l'Europe à s'expliquer définitivement sur les bases de -Francfort proposées par elle, et formellement acceptées par M. de -Caulaincourt dans sa lettre du 2 décembre. Ce point une fois convenu, -on passa à la politique intérieure, et toutes les passions éclatèrent -à l'occasion de l'arbitraire sous lequel on gémissait dans le sein de -l'Empire. Là-dessus chacun avait des griefs sérieux à alléguer: impôts -levés sans loi, vexations horribles dans l'application des lois sur la -conscription, abus insupportable des réquisitions en nature, -arrestations illégales, détentions arbitraires, etc.... Sous tous ces -rapports, les faits étaient aussi nombreux que variés, et dans un -moment où le gouvernement demandait qu'on se dévouât pour lui, c'était -bien le cas de lui dire que pour le citoyen patriote il y avait deux -choses également sacrées, le sol et les lois: le sol, qui est la place -que l'homme occupe sur la terre, et qu'il doit défendre contre tout -envahisseur; les lois, à l'abri desquelles il vit, selon lesquelles -l'autorité publique peut se faire sentir à lui, et dont il a le droit -de réclamer l'observation rigoureuse. Le sol et les lois sont les deux -objets sacrés du vrai patriotisme. Tout citoyen en se dévouant à l'un, -est fondé à exiger l'autre; tout citoyen a le droit de dire à un -gouvernement qui lui demande de grands sacrifices: Je ne vous aide pas -à chasser l'ennemi du territoire, pour trouver la tyrannie en y -rentrant.-- - -[En marge: La commission veut faire une manifestation au sujet du -gouvernement intérieur de l'Empire.] - -[En marge: Projet de rapport rédigé par M. Lainé.] - -Sur ce point les assistants furent unanimes, et on forma le projet -d'une manifestation modérée mais expresse. Comme conclusion de ces -communications on devait présenter un rapport au Corps législatif, -dans lequel on lui dirait tout ce qu'on avait appris, et à la suite -duquel on proposerait une adresse à l'Empereur. M. Lainé fut chargé de -ce rapport, et il le rédigea dans l'esprit que nous venons -d'indiquer. Il constatait qu'à Francfort on avait fait à la France une -ouverture fondée sur la base des frontières naturelles, que le 16 -novembre la France avait accueilli cette ouverture, en proposant un -congrès à Manheim; que sur une nouvelle interpellation de M. de -Metternich, qui trouvait l'acceptation des frontières naturelles trop -peu explicite, la France les avait formellement acceptées le 2 -décembre, que c'étaient là désormais les bases sur lesquelles on avait -à traiter. Le rapport disait que les puissances alliées devaient à la -France, et se devaient à elles-mêmes, de s'en tenir à ce qu'elles -avaient proposé, et que la France de son côté devait sacrifier tout -son sang pour le maintien de conditions posées de la sorte. Le rapport -ajoutait qu'il y avait pour un pays deux biens suprêmes, l'intégrité -du sol et le maintien des lois, et à ce sujet il faisait en termes -respectueux pour l'Empereur, et avec une entière confiance dans sa -justice, un exposé de quelques-uns des actes dont on avait à se -plaindre de la part des autorités publiques. Le langage du reste était -sincère, mais grave et réservé. - -On se réunit le 28 pour soumettre ce projet de rapport, car ce n'était -qu'un projet, au prince archichancelier et à M. d'Hauterive. - -[En marge: Efforts de l'archichancelier auprès de la commission pour -faire supprimer le rapport de M. Lainé.] - -[En marge: L'archichancelier ne parvient qu'à faire modifier le -rapport de M. Lainé.] - -L'archichancelier, quoique jugeant très-fondées les observations de la -commission, fut cependant alarmé de l'effet que ce rapport pourrait -produire sur l'Europe, et en particulier sur Napoléon. Aux yeux de -l'Europe il passerait pour un acte d'hostilité sourde, dans une -circonstance où l'union la plus complète entre les pouvoirs était -indispensable; à l'égard de Napoléon, il le blesserait, et -provoquerait de sa part quelque violence regrettable, et plus -regrettable en ce moment que dans aucun autre. Le prudent -archichancelier pouvait avoir raison sur ces deux points, mais -pourquoi n'avoir accordé aux représentants du pays que ce jour, ce -jour si tardif, pour exprimer des vérités indispensables?... -Toutefois, bien qu'ils fussent fondés à élever des plaintes de la -nature la plus grave, différer eût peut-être mieux valu. -L'archichancelier s'efforça de le leur persuader, et sa belle et -pesante figure, bien faite pour conseiller la prudence, produisit sur -les assistants quelque impression. Divers changements furent -consentis. M. d'Hauterive notamment en obtint un très-important, en se -gardant bien d'avouer le motif qu'il avait de le solliciter. On avait -inséré textuellement dans le rapport les deux lettres du 16 novembre -et du 2 décembre, et il craignait que le public, plus avisé que la -commission, ne finît par découvrir la vraie faute, celle de -l'acceptation trop tardive des bases de Francfort. Il donna pour -raison qu'on ne pouvait pas publier sans inconvenance les pièces d'une -négociation à peine commencée. La citation textuelle de ces pièces fut -donc supprimée. Enfin l'archichancelier obtint que tout ce qui était -relatif aux griefs contre le gouvernement intérieur, fût réduit à -quelques phrases excessivement modérées. En effet, après avoir parlé -de la déclaration à faire aux puissances, des mesures de défense à -prendre si cette déclaration n'était pas écoutée, le rapport ajoutait: -«C'est, d'après nos institutions, au gouvernement à proposer les -moyens qu'il croira les plus prompts et les plus sûrs pour repousser -l'ennemi, et asseoir la paix sur des bases durables. Ces moyens seront -efficaces si les Français sont persuadés que le gouvernement n'aspire -plus qu'à la gloire de la paix; ils le seront si les Français sont -convaincus que leur sang ne sera versé que pour défendre une patrie et -des lois protectrices... Il paraît donc indispensable à votre -commission qu'en même temps que le gouvernement proposera les mesures -les plus promptes pour la sûreté de l'État, Sa Majesté soit suppliée -de maintenir l'entière et constante exécution des lois qui -garantissent aux Français les droits de la liberté, de la sûreté, de -la propriété, et à la nation le libre exercice de ses droits -politiques. Cette garantie a paru à votre commission le plus efficace -moyen de rendre aux Français l'énergie nécessaire à leur propre -défense, etc...» - -Malgré l'extrême modération de ces passages l'archichancelier tenta de -nouveaux efforts pour en obtenir la suppression. M. de Caulaincourt -joignit ses efforts aux siens, mais on ne put décider des gens -indignés contre le régime intérieur du pays à s'abstenir d'une -manifestation aussi mesurée, l'occasion qui s'offrait de la faire -étant peut-être la seule qu'ils fussent fondés à espérer, car il -n'était pas probable que le gouvernement qui s'adressait aujourd'hui à -eux parce qu'il était vaincu, songeât encore à les consulter quand il -serait vainqueur. C'était là leur légitime excuse pour une -manifestation dont l'inopportunité était la faute de ceux qui ne leur -avaient fourni que cette occasion de dire ce qu'ils sentaient, et qui -ne leur en laissaient guère entrevoir une autre. On leur disait bien, -à la vérité, qu'on les écouterait une autre fois sur ce sujet; ils -n'en croyaient rien, et avaient raison de n'en rien croire. - -[En marge: Lecture du rapport de M. Lainé, faite à huis clos dans le -sein du Corps législatif.] - -Le lendemain 29 décembre, le Corps législatif étant assemblé en comité -secret, M. Lainé lut son rapport qui fut écouté avec une religieuse -attention, et universellement approuvé. M. Lainé l'avait terminé par -le conseil de rédiger une adresse à l'Empereur conçue dans le même -esprit. On décida à la majorité de 223 suffrages sur 254, que le -rapport de la commission serait imprimé pour les membres seuls du -Corps législatif, afin qu'ils pussent le méditer, et voter sur le -projet d'adresse en connaissance de cause. Dès cet instant la -publicité des paroles de M. Lainé était assurée, surtout à l'étranger -où il aurait fallu qu'elles restassent inconnues. - -[En marge: Communication de ce rapport à Napoléon, et irritation qu'il -en éprouve.] - -[En marge: Grand conseil sur le parti à prendre à l'égard de ce -rapport.] - -Elles furent mises immédiatement sous les yeux de Napoléon qui fut -profondément courroucé en les lisant, et s'écria qu'on l'outrageait au -moment même où il avait besoin d'être énergiquement soutenu. Il -assembla sur-le-champ un conseil de gouvernement, auquel furent -appelés les ministres et les grands dignitaires. Il leur soumit, avec -le ton et l'attitude d'un homme dont le parti était arrêté d'avance, -la question de savoir s'il fallait souffrir que le Corps législatif -demeurât réuni. Il signala non-seulement le danger de laisser publier -un rapport tel que celui de M. Lainé, mais le danger plus grand encore -d'avoir près de soi une assemblée qui dans une conjoncture grave, à -l'approche de l'ennemi par exemple, se permettrait peut-être une -manifestation factieuse ou imprudente, et dans tous les cas funeste: -prévoyance désolante et profonde, par laquelle il semblait que -Napoléon, perçant dans l'avenir, lût déjà sa propre histoire dans le -livre du destin, mais prévoyance tardive, et désormais incapable de -créer le remède! Quel moyen en effet de faire que ce rapport n'eût pas -existé, n'eût pas été lu devant quelques centaines d'auditeurs? Quel -moyen d'empêcher que le Corps législatif, dissous ou ajourné, ne -restât à Paris, prêt à se réunir spontanément pour se porter aux -démarches les plus dangereuses? Combien de corps ont été dissous, et -qu'on a retrouvés à l'instant suprême plus redoutables que s'ils -étaient demeurés régulièrement assemblés? Quoi qu'il en soit Napoléon -demanda à tous les assistants s'il ne fallait pas sur-le-champ -ajourner le Corps législatif, premièrement pour empêcher qu'il ne fût -donné suite au rapport de M. Lainé, secondement pour empêcher que ce -corps ne restât en session, pendant une guerre dont le théâtre -pourrait se transporter jusque sous les murs de la capitale. - -[En marge: L'archichancelier conseille la modération.] - -L'archichancelier Cambacérès combattit cette proposition avec son -ordinaire sagesse. Le rapport, dit-il, était intempestif sans doute, -et même fâcheux, mais il était fait, et rien ne pourrait en prévenir -la publicité. Réussirait-on à interdire cette publicité en France, on -ne parviendrait certainement pas à l'interdire à l'étranger. -L'ajournement du Corps législatif serait un fait plus grave que le -rapport lui-même, car tout le monde s'empresserait de prêter à ce -corps des intentions infiniment plus hostiles que celles dont il était -animé. Quant à l'inconvénient de sa réunion pendant la campagne -prochaine, on ne pouvait sans doute pas affirmer qu'il ne commettrait -point d'imprudence, mais c'était un inconvénient auquel il serait -temps de pourvoir le moment venu, sans le devancer par un éclat -déplorable. Renvoyer en effet le Corps législatif c'était soi-même -proclamer la désunion des pouvoirs, c'était soi-même proclamer une -sorte de rupture entre la France et l'Empereur.-- - -[Date en marge: Janv. 1814.] - -[En marge: Napoléon moins affecté par le rapport que par la crainte -d'avoir le Corps législatif assemblé pendant la guerre, prend le parti -de proroger ce Corps.] - -[En marge: Décret du 31 décembre ordonnant la prorogation.] - -Chacun modela son langage sur celui de l'archichancelier, chacun -trouva l'ajournement plus fâcheusement significatif que le rapport -lui-même. Mais sur les inconvénients de la réunion du Corps législatif -pendant la campagne, tout le monde hésitait à affirmer quelque chose, -et pourtant c'était sur ce point que la prévoyance de Napoléon se -portait avec le plus de sollicitude, car prenant son parti du mal -accompli, il demandait à se prémunir contre le mal futur, et il -pressait tous les opinants de l'éclairer sur ce sujet. S'apercevant -qu'arrivé à cette partie de son discours chacun balbutiait, Napoléon -interrompit la discussion, et la termina par quelques paroles -tranchantes et décisives.--Vous le voyez bien, dit-il, on est d'accord -pour me conseiller la modération, mais personne n'ose m'assurer que -les législateurs ne saisiront pas un jour malheureux, comme il y en a -tant à la guerre, pour faire spontanément, ou à l'instigation de -quelques meneurs, une tentative factieuse, et je ne puis braver un -pareil doute. Tout est moins dangereux qu'une semblable -éventualité.--Sans plus rien écouter il signa le décret qui -prononçait pour le lendemain 31 décembre l'ajournement du Corps -législatif, et il ordonna au duc de Rovigo de faire enlever à -l'imprimerie et ailleurs les copies du rapport de M. Lainé, rapport -depuis si célèbre. - -[En marge: Grand effet produit par cette mesure.] - -Le décret porté au Corps législatif y produisit une profonde -sensation. En un instant il convertit en ennemis deux cent cinquante -personnages, dont le plus grand nombre étaient parfaitement soumis, et -n'avaient voulu qu'exprimer un fait vrai, utile à révéler, c'est que -l'administration locale réglant sa conduite sur celle du chef de -l'Empire, se permettait les actes les plus arbitraires, actes tels -qu'ils constituaient un véritable état de tyrannie. Dans le public ce -fut pis encore. On supposa qu'il s'était dit les choses les plus -graves dans le Corps législatif, et qu'il s'y était produit les -révélations les plus importantes. Les ennemis, qui désiraient la chute -du gouvernement impérial, s'empressèrent de publier partout que -l'Empereur était en complet désaccord avec les pouvoirs publics, qu'on -avait voulu lui imposer la paix, qu'il s'y était refusé, et que par -conséquent les torrents de sang qui devaient couler, allaient couler -pour lui seul: vérité dans le passé, calomnie dans le moment, cette -idée était la plus funeste qu'on pût répandre! - -[En marge: Napoléon ne s'en tient point à ce premier éclat.] - -[En marge: Scène fort vive faite le 1er janvier 1814 à la députation -du Corps législatif.] - -[En marge: Langage étrange de Napoléon.] - -Cet éclat, qui, avec un caractère autre que celui de Napoléon, se -serait borné à un éclat au Moniteur, eut, grâce à sa vivacité -personnelle, des conséquences encore plus regrettables. Le lendemain, -1er janvier 1814, il devait recevoir le Corps législatif avec les -autres corps de l'État, et il mit une sorte d'empressement à le -convoquer, comme s'il avait craint de manquer l'occasion d'exhaler -l'irritation qui le suffoquait. Après avoir entendu de la part du -président le compliment d'usage, il vint brusquement se placer au -milieu des membres du Corps législatif, et avec une voix vibrante, des -yeux enflammés, il leur tint un langage familier jusqu'à la vulgarité, -mais expressif, fier, original, quelquefois vrai, plus souvent -imprudent, comme l'est la colère chez un homme supérieur. Il leur dit -qu'il les avait appelés pour faire le bien et qu'ils avaient fait le -mal, pour manifester l'union de la France avec son chef, et qu'ils -s'étaient hâtés d'en proclamer la désunion; que deux batailles perdues -en Champagne ne seraient pas aussi nuisibles que ce qui venait de se -passer parmi eux. Puis les apostrophant avec véhémence: «Que -voulez-vous, leur dit-il?... vous emparer du pouvoir, mais qu'en -feriez-vous? Qui de vous pourrait l'exercer? Avez-vous oublié la -Constituante, la Législative, la Convention? Seriez-vous plus heureux -qu'elles? N'iriez-vous pas tous finir à l'échafaud comme les Guadet, -les Vergniaud, les Danton? Et d'ailleurs que faut-il à la France en ce -moment? Ce n'est pas une assemblée, ce ne sont pas des orateurs, c'est -un général. Y en a-t-il parmi vous? Et puis où est votre mandat? La -France me connaît; vous connaît-elle?... Elle m'a deux fois élu pour -son chef par plusieurs millions de voix, et vous, elle vous a, dans -l'enceinte étroite des départements, désignés par quelques centaines -de suffrages pour venir voter des lois que je fais, et que vous ne -faites point. Je cherche donc vos titres et je ne les trouve pas. _Le -trône en lui-même n'est qu'un assemblage de quelques pièces de bois -recouvertes de velours._ Le trône c'est un homme, et cet homme c'est -moi, avec ma volonté, mon caractère et ma renommée! C'est moi qui puis -sauver la France, et ce n'est pas vous. Vous vous plaignez d'abus -commis dans l'administration: dans ce que vous dites il y a un peu de -vrai, et beaucoup de faux. M. Raynouard a prétendu que le maréchal -Masséna avait pris la maison d'un particulier pour y établir son -état-major. (Le fait s'était passé à Marseille, où le maréchal Masséna -avait été envoyé extraordinairement.)» M. Raynouard en a menti. Le -maréchal a occupé temporairement une maison vacante, et en a indemnisé -le propriétaire. On ne traite pas ainsi un maréchal chargé d'ans et de -gloire. Si vous aviez des plaintes à élever, il fallait attendre une -autre occasion que je vous aurais offerte moi-même, et là, avec -quelques-uns de mes conseillers d'État, peut-être avec moi, vous -auriez discuté vos griefs, et j'y aurais pourvu dans ce qu'ils -auraient eu de fondé. Mais l'explication aurait eu lieu entre nous, -_car c'est en famille, ce n'est pas en public qu'on lave son linge -sale_. Loin de là vous avez voulu me jeter de la boue au visage. Je -suis, sachez-le, un homme qu'on tue, mais qu'on n'outrage pas. M. -Lainé est un méchant homme, en correspondance avec les Bourbons par -l'avocat Desèze. J'aurai l'oeil sur lui, et sur ceux que je croirai -capables de machinations criminelles. Du reste je ne me défie pas de -vous en masse. Les onze douzièmes de vous sont excellents, mais ils se -laissent conduire par des meneurs. Retournez dans vos départements, -allez dire à la France que bien qu'on lui en dise, c'est à elle que -l'on fait la guerre autant qu'à moi, et qu'il faut qu'elle défende non -pas ma personne, mais son existence nationale. Bientôt je vais me -mettre à la tête de l'armée, je rejetterai l'ennemi hors du -territoire, je conclurai la paix, quoi qu'il en puisse coûter à ce que -vous appelez mon ambition; je vous rappellerai auprès de moi, -j'ordonnerai alors l'impression de votre rapport, et vous serez tout -étonnés vous-mêmes d'avoir pu me tenir un pareil langage, dans de -telles conjonctures.»-- - -Ce discours inconvenant, et qui pour quelques traits justes, en -contenait beaucoup plus d'entièrement faux (car s'il était vrai que -Napoléon pouvait seul sauver la France, il était vrai aussi que seul -il l'avait compromise, car si tel grief allégué était inexact ou -exagéré, il y en avait à citer une multitude d'autres odieux et -insupportables), ce discours consterna tous ceux qui l'entendirent, et -eut bientôt un déplorable retentissement. Effectivement chacun le -rapporta à sa façon, et le résultat fut que Napoléon parut à tous les -yeux avoir contre lui les représentants de la France, fort soumis -jusque-là, c'est-à-dire la France elle-même. Jamais le rapport du -Corps législatif publié textuellement n'aurait produit un si -malheureux effet. On y aurait vu qu'il y avait des abus dans -l'administration intérieure, et que le Corps législatif en souhaitait -le redressement, on y aurait vu aussi que le despotisme de Napoléon -commençait à peser à l'universalité des citoyens, mais on y aurait vu -surtout que le Corps législatif voulait la paix, qu'il la voulait sur -la base de nos frontières naturelles, que sur ce terrain il -conseillait au gouvernement de ne pas reculer, et invitait la France à -se lever tout entière. Une telle déclaration valait bien qu'on -supportât quelques critiques, assurément très-ménagées, et fort -au-dessous de ce qu'elles auraient pu être. - -[En marge: Sénateurs envoyés en mission extraordinaire.] - -Toutefois il fallait s'adresser à la France, il fallait chercher à -exciter son zèle, et Napoléon, à défaut des pouvoirs publics trop peu -pressés de le servir à son gré, avait imaginé de choisir des -commissaires extraordinaires dans le Sénat, de les prendre parmi les -plus grands personnages militaires ou civils de chaque province, de -les envoyer ainsi chez eux, où ils étaient supposés avoir de -l'influence, pour y employer leur autorité à faciliter la levée de la -conscription, la rentrée des impôts, les prestations en nature, -l'instruction et l'organisation des corps, le départ des gardes -nationales, l'action enfin du gouvernement en toutes choses. Ils -devaient avoir pour suffire à cette tâche des pouvoirs extraordinaires -et sans limites. - -[En marge: Audience donnée aux sénateurs.] - -[En marge: Franchise de Napoléon à leur égard, et aveux faits en un -langage admirable.] - -Avant leur départ Napoléon désira les voir et leur parler. Il était -ému, il fut vrai, et trouva pour s'adresser à eux un langage d'une -éloquence saisissante.--Je ne crains pas de l'avouer, leur dit-il, -j'ai trop fait la guerre; j'avais formé d'immenses projets, je voulais -assurer à la France l'empire du monde! Je me trompais, ces projets -n'étaient pas proportionnés à la force numérique de notre population. -Il aurait fallu l'appeler tout entière aux armes, et je le reconnais, -les progrès de l'état social, l'adoucissement même des moeurs, ne -permettent pas de convertir toute une nation en un peuple de soldats. -Je dois expier le tort d'avoir trop compté sur ma fortune, et je -l'expierai. Je ferai la paix, je la ferai telle que la commandent les -circonstances, et cette paix ne sera mortifiante que pour moi. C'est à -moi qui me suis trompé, c'est à moi à souffrir, ce n'est point à la -France. Elle n'a pas commis d'erreur, elle m'a prodigué son sang, elle -ne m'a refusé aucun sacrifice!... Qu'elle ait donc la gloire de mes -entreprises, qu'elle l'ait tout entière, je la lui laisse... Quant à -moi, je ne me réserve que l'honneur de montrer un courage bien -difficile, celui de renoncer à la plus grande ambition qui fut jamais, -et de sacrifier au bonheur de mon peuple des vues de grandeur qui ne -pourraient s'accomplir que par des efforts que je ne veux plus -demander. Partez donc, messieurs, annoncez à vos départements que je -vais conclure la paix, que je ne réclame plus le sang des Français -pour mes projets, pour moi, comme on se plaît à le dire, mais pour la -France et pour l'intégrité de ses frontières; que je leur demande -uniquement le moyen de rejeter l'ennemi hors du territoire, que -l'Alsace, la Franche-Comté, la Navarre, le Béarn sont envahis, que -j'appelle les Français au secours des Français; que je veux traiter, -mais sur la frontière, et non au sein de nos provinces désolées par un -essaim de barbares. Je serai avec eux général et soldat. Partez, et -portez à la France l'expression vraie des sentiments qui m'animent.-- - -À ces nobles excuses du génie avouant ses fautes, une sorte -d'enthousiasme s'empara de ces vieux personnages, qu'on envoyait dans -les provinces pour essayer de réchauffer des coeurs abattus; ils -entourèrent Napoléon, pressèrent ses mains dans les leurs en lui -exprimant la profonde émotion dont ils étaient saisis, et la plupart -le quittèrent pour se mettre immédiatement en route. Hélas! que -n'adressait-il ces belles paroles au Corps législatif lui-même? Il -aurait appris que la vérité est le plus puissant moyen d'agir sur les -hommes, et peut-être loin d'être obligé de congédier ce corps, il -l'aurait vu se lever tout entier pour applaudir à sa voix, pour -appeler la France à le suivre sur les champs de bataille. - -[En marge: Brusque invasion du territoire.] - -[En marge: Entrée des Autrichiens, des Russes, des Bavarois et des -Wurtembergeois en Franche-Comté et en Alsace.] - -[En marge: Passage du Rhin à Manheim, Mayence et Coblentz, par la -colonne prussienne du maréchal Blucher.] - -La situation devenait à chaque instant plus menaçante, et il importait -d'envoyer en toute hâte les dernières forces de la nation au-devant de -l'ennemi. Les armées coalisées franchissaient de tous côtés notre -frontière. Le général Bubna, qui avait marché le premier, après avoir -longé le revers du Jura, s'était porté sur Genève, où il y avait à -peine quelques conscrits pour résister aux Autrichiens et contenir une -population malveillante. (Voir la carte nº 61.) Le général Jordy qui -commandait à Genève étant mort subitement, et la défense s'étant -trouvée désorganisée, les Autrichiens étaient entrés dans cette ville -sans coup férir. Les généraux Colloredo et Maurice Liechtenstein avec -les divisions légères et les réserves autrichiennes, après avoir -dépassé Berne, s'étaient acheminés sur Pontarlier, avec l'intention de -marcher par Dôle sur Auxonne. Le corps d'Aloys de Liechtenstein, -passant également par Pontarlier, devait se diriger sur Besançon pour -masquer cette place, tandis que le général Giulay traversant le -Porentruy devait se porter par Montbéliard sur Vesoul. Le maréchal de -Wrède, avec les Bavarois et les Wurtembergeois, avait jeté des bombes -dans Huningue, attaquait Béfort, et avec sa cavalerie poussait des -reconnaissances sur Colmar. Le prince de Wittgenstein bloquait -Strasbourg et Kehl; les gardes russe et prussienne étaient restées à -Bâle autour des souverains coalisés. Telle était la distribution de -l'armée du prince de Schwarzenberg après le passage du Rhin. Son -projet, lorsqu'il aurait franchi le Jura et tourné toutes nos -défenses, était de s'avancer avec 160 mille hommes de l'ancienne armée -de Bohême à travers la Franche-Comté, et de venir se placer sur les -coteaux élevés de la Bourgogne et de la Champagne, d'où la Seine, -l'Aube, la Marne coulent vers Paris, tandis que l'ancienne armée de -Silésie commandée par Blucher et forte de 60 mille hommes, laquelle -passait en ce moment le Rhin à Mayence, s'avancerait entre nos places -sans les attaquer, laissant le soin de les bloquer aux troupes restées -sur les derrières. Les deux armées envahissantes devaient se réunir -sur la haute Marne, entre Chaumont et Langres, pour se porter ensuite -en masse dans l'angle formé par la Marne et la Seine. Blucher en effet -avait le 1er janvier 1814 franchi le Rhin sur trois points, à Manheim, -à Mayence et à Coblentz, sans trouver plus de résistance que la grande -armée du prince de Schwarzenberg le long du Jura, et le prestige de -l'inviolabilité de notre territoire était ainsi tombé sur tous les -points à la fois. - -[En marge: Retraite des maréchaux Victor, Marmont et Ney, et leur -réunion sur le revers des Vosges.] - -Effectivement il nous eût été bien difficile, dans l'état actuel de -nos forces, d'opposer une résistance quelconque à cette masse -d'envahisseurs. Le long de la frontière du Jura, où l'attaque était -inattendue, il n'y avait aucun rassemblement de troupes; seulement le -maréchal Mortier, d'abord dirigé sur la Belgique avec la vieille -garde, revenait à marches forcées du nord à l'est, par Reims, Châlons, -Chaumont et Langres. Sur la frontière d'Alsace le maréchal Victor, -avec le 2e corps d'infanterie et le 5e de cavalerie, se trouvait à -Strasbourg, où il avait eu à peine le temps de donner un peu de repos -à ses troupes et d'y incorporer quelques conscrits. Ce corps qui, en -puisant dans tous les dépôts situés en Alsace, aurait dû se reformer à -trente-six bataillons et à trois divisions, ne comptait pas, après -avoir pris à la hâte les premiers conscrits disponibles, plus de 8 à 9 -mille hommes d'infanterie, mal armés et mal vêtus. Le déplacement de -nos dépôts qu'on avait été obligé de reporter en arrière, avait -beaucoup ajouté aux difficultés de ce recrutement. Pourtant le -maréchal Victor avait dans le 5e corps de cavalerie près de 4 mille -vieux dragons d'Espagne, cavaliers incomparables, et de plus exaspérés -contre l'ennemi. À l'aspect des masses qui débouchaient par Bâle, -Béfort, Besançon, le maréchal s'était bien gardé de se porter à leur -rencontre dans la direction de Colmar à Bâle, il avait au contraire -rétrogradé sur Saverne, et avait pris position sur la crête des -Vosges, après avoir laissé dans Strasbourg environ 8 mille conscrits -et gardes nationaux, sous le général Broussier, avec des -approvisionnements suffisants. Ce maréchal si brave était visiblement -déconcerté. Pourtant sa belle cavalerie s'était ruée sur les escadrons -russes et bavarois qui étaient venus s'offrir à elle, les avait -culbutés et sabrés. - -Du côté de Mayence le duc de Raguse à la nouvelle du passage du Rhin, -opéré le 1er janvier, s'était replié avec le 6e corps d'infanterie et -le 1er de cavalerie, laissant dans Mayence le 4e corps commandé par le -général Morand, et réduit par le typhus de 24 mille hommes à 11 mille. -Il avait recueilli chemin faisant la division Durutte, détachée sur -Coblentz, et séparée de Mayence où elle n'avait pu rentrer. Sa -première pensée avait été de courir en Alsace au secours du maréchal -Victor; mais voyant l'Alsace envahie par l'ennemi et presque -abandonnée par nos troupes qui avaient déjà gagné le sommet des -Vosges, il était venu se placer sur le revers de ces montagnes, -c'est-à-dire sur la Sarre et la Moselle, afin d'opérer sa jonction -avec le maréchal Victor vers Metz, Nancy ou Lunéville. Il avait -rencontré lui aussi de grandes difficultés pour le recrutement de son -corps dans le manque de temps et le déplacement des dépôts. Il -comptait environ 10 mille fantassins, et 3 mille cavaliers composant -le 1er corps de cavalerie, et il devait s'affaiblir encore en laissant -quelques détachements à Metz et à Thionville. - -[En marge: Le maréchal Ney se porte à Épinal avec deux divisions de -jeune garde.] - -Le maréchal Ney avait deux divisions de jeune garde qu'il concentrait -à Épinal. Nous allions donc avoir sur le revers des Vosges les -maréchaux Victor, Marmont, Ney, entre Metz, Nancy, Épinal, et sur les -coteaux qui séparent la Franche-Comté de la Bourgogne, c'est-à-dire à -Langres, le maréchal Mortier avec la vieille garde, les uns et les -autres faisant face en reculant, d'un côté à Blucher qui s'avançait de -Mayence à Metz à travers nos forteresses, de l'autre à Schwarzenberg -qui les avait tournées en violant la neutralité suisse, et qui se -portait de Bâle et Besançon sur Langres. (Voir la carte nº 61.) - -Ainsi la Lorraine, l'Alsace, la Franche-Comté étaient envahies. -L'ennemi promettait partout aux populations les plus grands -ménagements, et au début au moins tenait parole, par crainte de -provoquer des soulèvements. L'épouvante régnait dans nos campagnes. -Les paysans de la Lorraine, de l'Alsace, de la Franche-Comté, -très-belliqueux par caractère et par tradition, se seraient volontiers -insurgés contre l'ennemi, s'ils avaient eu des armes pour combattre, -et quelques corps de troupes pour les soutenir. Mais les fusils leur -manquaient comme à tous les habitants de la France, et la prompte -retraite des maréchaux les décourageait. Ils se soumettaient donc à -l'ennemi le désespoir dans le coeur. - -[En marge: Retraite des fonctionnaires devant l'invasion, ordonnée par -le gouvernement.] - -[En marge: Inconvénients de cette résolution.] - -À la retraite des armées se joignait la retraite non moins regrettable -des principaux fonctionnaires. Le gouvernement impérial, après bien -des délibérations toutefois, avait pris la fâcheuse résolution -d'ordonner aux préfets, sous-préfets, etc., de se retirer avec les -troupes, afin de laisser à l'ennemi l'embarras, du reste très-réel, de -créer des administrations dans les provinces envahies. C'était le -souvenir des difficultés que nous avions éprouvées dans les pays -conquis, partout où les autorités avaient disparu, qui avait fait -prévaloir cette résolution dans les conseils du gouvernement, malgré -la résistance du duc de Rovigo. On aurait eu raison peut-être d'en -agir ainsi dans un pays où n'auraient pas existé des partis hostiles -au gouvernement, prêts à s'agiter à l'approche des coalisés. -Malheureusement, en France, où vingt-cinq ans de révolution avaient -laissé de nombreux partis que Napoléon vaincu ne pouvait plus -contenir, et entre lesquels il y en avait un, celui de l'ancien -régime, que son analogie de sentiments avec la coalition portait à -tout espérer d'elle, en France l'absence des autorités avait de grands -inconvénients. En effet les malveillants n'étant plus surveillés par -les préfets, sous-préfets, commissaires de police, laissaient éclater -leurs dispositions hostiles à l'approche de l'ennemi, se soulevaient -dès qu'il avait pénétré quelque part, l'aidaient à constituer des -administrations toutes composées dans son intérêt, et se préparaient -même à proclamer les Bourbons. Ce spectacle se voyait peu dans les -campagnes, que l'invasion avec le cortége de ses souffrances irritait -profondément, mais dans les villes, où d'ordinaire l'opinion fermente -davantage, où la haine du gouvernement impérial était générale, où les -maux de l'invasion étaient presque insensibles, il éclatait les -manifestations les plus dangereuses, auxquelles contribuaient -non-seulement les royalistes, mais tous les hommes fatigués du -despotisme et de la guerre. Ainsi pour comble de douleur, la France -était envahie dans un moment où souffrante, épuisée, divisée, elle ne -pouvait plus renouveler le noble exemple de patriotisme qu'elle avait -donné en 1792, et ce n'était pas le moindre des torts du régime -impérial que de l'avoir exposée à se montrer ainsi à la coalition -européenne! - -[En marge: Manifestations séditieuses à la suite de la retraite des -fonctionnaires.] - -À Langres, à l'approche des soldats du prince de Schwarzenberg, -quelques notables de la ville, aidés par une populace fatiguée de la -conscription et des droits réunis, avaient menacé de s'insurger contre -les troupes du maréchal Mortier. À Nancy, les autorités municipales et -quelques personnages considérables du pays avaient reçu le maréchal -Blucher avec des honneurs infinis, et lui avaient même offert un -banquet. Le général prussien leur avait parlé des bonnes intentions -des alliés, de leur désir de délivrer la France de son tyran, et il -s'était fait écouter par des populations que les misères d'une longue -guerre avaient égarées. - -[En marge: Aspect affligeant des province envahies.] - -Nos corps d'armée se retiraient donc en laissant derrière eux des -paysans sans défense, dont ils étaient souvent obligés de dévorer les -dernières ressources, et des villes exaspérées contre le régime -impérial, ne prêtant que trop l'oreille aux promesses d'une coalition -qui se présentait non pas comme conquérante mais comme libératrice. -Une circonstance complétait la tristesse de ce tableau. Les rares -survivants de nos glorieuses armées, dégoûtés par la souffrance, -humiliés par une retraite continue, tenaient un mauvais langage, et -répétaient souvent les propos des populations urbaines. Les vieux -soldats ne désertaient pas leurs drapeaux, mais les conscrits, surtout -ceux qui appartenaient aux départements qu'on traversait, ne se -faisaient pas scrupule d'abandonner les rangs, et déjà les maréchaux -Victor et Marmont en avaient ainsi perdu quelques milliers. - -[En marge: Les provinces du nord présentent un aspect aussi fâcheux -que les provinces de l'est.] - -Témoin oculaire de cette situation désolante, un fidèle aide de camp -de l'Empereur, le général Dejean, lui en avait tracé la vive peinture, -en lui disant que tout était perdu s'il ne venait pas tout sauver par -sa présence. Dans les Pays-Bas les choses n'allaient guère mieux. Le -maréchal Macdonald, en se voyant débordé sur sa droite par la colonne -de Blucher qui avait passé le Rhin entre Mayence et Coblentz, avait -rallié à lui les 11e et 5e corps d'infanterie, le 3e de cavalerie, -plus ce qui restait des troupes revenues de Hollande, et s'était -retiré sur Mézières avec environ 12 mille hommes, en ne laissant que -de très-petites garnisons à Wesel et à Maëstricht. Le général Decaen, -envoyé à Anvers, y avait réuni en marins et en conscrits une garnison -de 7 à 8 mille hommes, en avait de plus jeté 3 mille à Flessingue, 2 -mille à Berg-op-Zoom, mais avait abandonné Breda qui ne pouvait être -défendu, et Willemstadt qui aurait pu l'être, et qui était un point -important sur le Wahal. L'abandon de ce dernier point était -regrettable, car après avoir perdu la Hollande, il y aurait eu un -grand intérêt à conserver, entre la Hollande et la Belgique, la ligne -d'eau qui aurait offert la frontière la plus solide. Mais le général -Decaen, ne pouvant suffire qu'à une partie de sa tâche, avait préféré -Anvers et Flessingue à tout le reste. Il s'était placé avec les -troupes de la garde en avant d'Anvers, résolu à défendre -énergiquement ce grand arsenal, objet des haines ardentes de -l'Angleterre et de la sollicitude incessante de Napoléon. - -Le péril ne pouvait donc pas être plus alarmant, surtout si on songe -que depuis la lettre du 10 décembre, par laquelle M. de Metternich -accusant réception de la note du 2 décembre, avait déclaré qu'il -allait en référer aux cours alliées, le cabinet français n'avait plus -reçu une seule communication. Ce silence, joint au mouvement offensif -des armées, semblait indiquer que les coalisés ne pensaient plus à -traiter, et qu'ils n'étaient occupés désormais que d'achever notre -destruction. - -[En marge: Dans le danger pressant qui le menace, Napoléon tourne ses -espérances vers une suspension d'armes.] - -[En marge: Bien qu'il n'y compte guère, Napoléon en fait la tentative, -parce que cette tentative ne peut pas aggraver la situation.] - -Quelle que fût l'activité de Napoléon, il ne pouvait être prêt à faire -face à l'ennemi que lorsque déjà une portion notable du territoire -aurait été envahie, et à l'inconvénient de laisser occuper les -provinces matériellement les plus fertiles, moralement les meilleures, -s'ajoutait le danger de permettre dans de grands centres de population -des manifestations séditieuses, et d'y laisser proclamer publiquement -le nom des Bourbons. Dans un pareil état de choses obtenir un -armistice, même à des conditions fort dures, eût été un bonheur au -milieu d'un immense malheur, car la marche de l'invasion eût été -suspendue, et si on n'était pas parvenu à s'entendre avec les -puissances coalisées, on aurait du moins gagné les deux mois -indispensables encore à la création de nos moyens de défense. Napoléon -avait trop de sagacité pour croire que des ennemis que leurs fatigues -et l'hiver le plus rude n'avaient point arrêtés, suspendraient leur -marche devant de simples pourparlers. Il était même convaincu qu'ils -avaient renoncé à traiter, et qu'ils ne voulaient plus conclure la -paix que dans Paris même. Néanmoins essayer ne coûtait rien, et le pis -en cas d'insuccès était de rester dans la situation actuelle. -D'ailleurs, d'après ce qu'avait vu M. de Saint-Aignan, d'après bien -des rapports venus des provinces envahies, il existait entre les -coalisés de graves dissentiments. L'Autriche, à en croire ces -rapports, était offusquée des prétentions de la Russie, et inclinait à -la paix. Effectivement l'empereur François, outre qu'il aimait sa -fille, avait peu de penchant à augmenter l'importance de la Russie, à -satisfaire les jalousies maritimes de l'Angleterre, et si on lui -abandonnait ce qu'il ambitionnait en Italie, était peut-être capable -de s'arrêter. Or l'Autriche s'arrêtant, tout le monde était obligé -d'agir de même. À ces suppositions, qui n'étaient pas dénuées de -vraisemblance, il y en avait une seule à opposer, mais bien plausible, -c'est que, par crainte de se désunir, les coalisés, les Autrichiens -compris, résisteraient à toute satisfaction individuelle, même la plus -complète. Comme entre ces chances diverses, si les bonnes -l'emportaient, on était sauvé, Napoléon n'hésita pas à faire une -dernière tentative de négociation, quelque peu d'espérance qu'il eût -de réussir. - -[En marge: M. de Caulaincourt envoyé aux avant-postes avec des -conditions d'armistice et des conditions de paix.] - -[En marge: Conditions particulières pour tenter l'Autriche et la -Prusse, et les disposer à un armistice.] - -Il songea d'abord à envoyer au camp des alliés M. de Champagny (le duc -de Cadore), qui avait été ministre des relations extérieures, plus -anciennement ambassadeur à Vienne, et qui jouissait de l'estime de -l'empereur François. Pourtant sur la réflexion fort simple que pour -obtenir accès auprès des monarques alliés on ne pouvait pas choisir -un personnage trop important et trop considéré, Napoléon se décida à -envoyer M. de Caulaincourt lui-même. Il lui confia la double mission -de traiter de la paix, et, si on le pouvait sans témoigner trop -d'effroi, de chercher à obtenir un armistice. Quant à la paix, les -conditions étaient toujours celles que nous avons précédemment -indiquées, c'est-à-dire la ligne du Rhin, mais la grande ligne, celle -qui, en suivant le Wahal, enlève à la Hollande le Brabant -septentrional. Toutefois la prétention d'exclure la maison d'Orange -était abandonnée. La prétention de créer en Westphalie un État pour le -roi Jérôme l'était aussi. En Italie la France, cédant une part de -territoire à l'Autriche, sans rien exiger pour elle-même, persistait -néanmoins dans le désir d'une dotation pour le prince Eugène, pour la -princesse Élisa, et, s'il se pouvait même, pour les frères de -Napoléon, Jérôme et Joseph. On voit que la différence avec le projet -de paix conçu par Napoléon le lendemain des propositions de Francfort, -n'était pas très-sensible. Relativement à l'armistice, M. de -Caulaincourt, afin de gagner l'Autriche, devait offrir sous main de -lui livrer immédiatement les places de Venise et de Palma-Nova, ce qui -emportait la concession de la ligne de l'Adige. Celles de Hambourg et -de Magdebourg devaient être aussi livrées immédiatement à la Prusse, -toujours dans la vue d'obtenir une suspension d'armes. La conséquence -naturelle de l'évacuation de ces quatre places en Italie et en -Allemagne eût été la rentrée très-prochaine des garnisons, ce qui -aurait procuré 10 mille hommes au moins à l'armée d'Italie, et 40 -mille à celle du Rhin. - -[En marge: Langage que doit tenir M. de Caulaincourt.] - -La seule objection qu'on pût faire à l'envoi de M. de Caulaincourt, -c'était la difficulté de se présenter aux ministres de la coalition, -quand aucun rendez-vous n'avait été assigné pour négocier, et que -l'indication de Manheim, contenue dans la lettre de M. de Bassano du -16 novembre, n'avait eu aucune suite. Cependant on était dans une -situation à ne pas tenir compte des considérations d'amour-propre, et -les inquiétudes croissant à chaque instant, il fut convenu que M. de -Caulaincourt se rendrait sur-le-champ aux avant-postes français, que -de là il écrirait à M. de Metternich pour lui dire que sur les -assurances apportées en son nom par M. de Saint-Aignan, et sur son -invitation formelle de renouer les négociations, on ne voulait pas -qu'un retard de la France prolongeât d'une heure les maux de -l'humanité, que lui M. de Caulaincourt se transportait donc aux -avant-postes, prêt à se rendre à Manheim, lieu déjà indiqué, ou en -toute autre ville dont il plairait aux monarques alliés de faire -choix. - -Si M. de Caulaincourt arrivé aux avant-postes y était laissé dans une -position humiliante, ce qui était possible, il y aurait à cette -humiliation une certaine compensation, ce serait de prouver que -Napoléon voulait la paix, que les difficultés ne venaient plus de son -entêtement, et de lui ramener l'opinion de la France par le spectacle -des traitements auxquels son négociateur serait exposé. - -[En marge: Départ de M. de Caulaincourt le 5 janvier, et son arrivée à -Lunéville.] - -Toutes choses étant ainsi réglées, M. de Caulaincourt partit le 5 -janvier pour les avant-postes français, en laissant à M. de la -Besnardière, le commis le plus habile du département, le soin de le -remplacer aux affaires étrangères. Napoléon se préparait à partir -bientôt lui-même pour appuyer de son épée les négociations que M. de -Caulaincourt allait essayer de rouvrir par son influence. - -[En marge: Spectacle qui frappe les yeux de M. de Caulaincourt pendant -son voyage.] - -[En marge: Il supplie Napoléon de lui envoyer des conditions plus -acceptables, et annonce sa présence à M. de Metternich.] - -M. de Caulaincourt se rendit à Lunéville, lieu fameux par un traité -conclu dans des temps plus heureux, et, en arrivant au pied des -Vosges, rencontra nos armées se retirant précipitamment, et précédées -dans leur retraite de tous les fonctionnaires en fuite. Il entendit -les propos des troupes et des populations, il vit la misère des -officiers, la désertion des jeunes soldats, et l'audace toute nouvelle -du parti royaliste, qui, sans être populaire, se faisait écouter en -parlant de paix, de légalité, de liberté même. Excellent citoyen et -brave militaire, M. de Caulaincourt avait le coeur navré de voir nos -provinces envahies et nos armées dans une sorte de déroute. Aux -chagrins du citoyen se joignaient chez lui les chagrins du père, car -il avait attaché à la fortune de Napoléon sa propre fortune, -c'est-à-dire celle de ses enfants, et il était profondément affligé du -danger qui menaçait le trône impérial. Il se hâta de peindre à -Napoléon les choses telles qu'elles étaient, de lui signaler surtout -l'abattement de certains chefs militaires, qui n'étaient pas -infidèles, mais découragés, et le supplia, après avoir bien réfléchi à -la situation, de lui envoyer des conditions de paix plus acceptables. -En même temps il écrivit à M. de Metternich, pour lui dire qu'étonné -de son silence, fort difficile à expliquer en se référant aux -communications de M. de Saint-Aignan, il venait provoquer une -réponse, et l'attendre aux avant-postes, prêt à se rendre partout où -l'on voudrait négocier. - -[En marge: Embarras de M. de Metternich pour répondre.] - -[En marge: Opposition de vues dans le sein de la coalition.] - -[En marge: Difficulté de prendre un parti aussi grave que celui de la -suspension des opérations.] - -Lorsque cette espèce d'interpellation parvint par l'intermédiaire de -M. de Wrède à M. de Metternich, elle embarrassa un peu ce dernier, car -après les démonstrations pacifiques qu'on avait faites, refuser de -traiter eût été une inconséquence choquante, même dangereuse, les deux -partis s'appliquant avec soin à conquérir l'opinion publique, soit en -Europe, soit en France. M. de Metternich et l'empereur François -étaient toujours disposés à négocier, avec un peu plus d'ambition, il -est vrai, du côté de l'Italie, mais chez les autres coalisés, depuis -que sur le désir de l'Angleterre, et par la vive impulsion des -passions allemandes, on avait décidé la continuation des hostilités, -les imaginations s'étaient de nouveau enflammées. Les facilités -inattendues qu'ils avaient rencontrées en pénétrant en Suisse et en -France, leur avaient persuadé qu'il n'y avait plus qu'à marcher en -avant, pour tout terminer conformément à leurs voeux les plus -extrêmes, et à les entendre on eût dit qu'ils n'avaient plus d'autre -ennemi à craindre que leurs propres divisions. Elles étaient grandes -il est vrai. Alexandre toujours mécontent de l'entrée en Suisse, ne -voulait pas qu'on opprimât le parti populaire au profit du parti -aristocratique, tandis que l'Autriche agissait exactement dans un sens -entièrement opposé. L'Autriche ne voulait pas qu'on sacrifiât les -Danois au prince de Suède, le roi de Saxe à la Prusse, et Alexandre -désirait exactement le contraire. Les Tyroliens demandaient à passer -tout de suite sous le sceptre de l'Autriche, et la Bavière demandait à -être préalablement indemnisée. L'Angleterre ne songeait qu'à fonder la -monarchie de la maison d'Orange, pour fermer à la France le chemin de -l'Escaut, et l'Autriche avant d'adhérer à cette prétention, voulait -que l'Angleterre lui promît son influence contre la Russie. Au milieu -de ce chaos, prendre un parti sur quoi que ce soit, et un parti aussi -grave que celui de suspendre les opérations militaires, était fort -difficile, ce sujet étant de tous celui qui devait le plus diviser les -esprits, et irriter les passions. - -[En marge: Arrivée de lord Castlereagh au camp des coalisés annoncée -comme prochaine.] - -[En marge: Caractère et rôle de ce grand personnage.] - -[En marge: Toute négociation remise à la prochaine arrivée de lord -Castlereagh.] - -Toutefois on venait d'apprendre une circonstance fort heureuse pour la -coalition, c'était l'arrivée prochaine de lord Castlereagh lui-même, -qui n'avait pas craint de quitter le _Foreign Office_ pour aller -représenter l'Angleterre auprès des monarques alliés. Jusqu'ici -l'Angleterre avait eu pour agents lord Cathcart, brave militaire, peu -diplomate, et lord Aberdeen, esprit sage, mais accusé d'être trop -pacifique. Ce n'était pas assez au milieu de ce conseil de souverains, -où chaque puissance était représentée par des empereurs, des rois, ou -des premiers ministres, que de n'avoir que de simples ambassadeurs, -quel que fût leur mérite. Le cabinet britannique se décida donc à -envoyer le plus éminent de ses membres, lord Castlereagh, auprès du -congrès ambulant de la coalition, pour y modérer les passions, y -maintenir l'accord, y faire prévaloir les principaux voeux de -l'Angleterre, et, ces voeux satisfaits, y voter en toute autre chose -pour les résolutions modérées contre les résolutions extrêmes. Être -sage pour tout le monde excepté pour soi, était par conséquent la -mission, du reste assez naturelle, de lord Castlereagh. Il devait en -outre s'expliquer sur le budget de guerre apporté par le comte Pozzo, -et se servir de la richesse de l'Angleterre pour faire triompher ses -vues, en jetant de temps à autre dans la balance non pas son épée, -mais son or. Aucun homme n'était plus propre que lord Castlereagh à -remplir une pareille mission. Il se nommait Robert Stewart; son frère -Charles Stewart, depuis lord Londonderry, accrédité auprès de -Bernadotte, était un des agents de l'Angleterre les plus actifs et les -plus passionnés. Lord Castlereagh issu d'une famille irlandaise -ardente et énergique, portait en lui cette disposition héréditaire, -mais tempérée par une raison supérieure. Esprit droit et pénétrant, -caractère prudent et ferme, capable tout à la fois de vigueur et de -ménagement, ayant dans ses manières la simplicité fière des Anglais, -il était appelé à exercer, et il exerça en effet la plus grande -influence. Il était sur presque toutes choses muni de pouvoirs -absolus. Avec son caractère, avec ses instructions, on pouvait dire de -lui que c'était l'Angleterre elle-même qui se déplaçait pour se rendre -au camp des coalisés. Parti de Londres à la fin de décembre, ayant -fait un séjour en Hollande pour y donner ses conseils au prince -d'Orange, il n'était attendu à Fribourg que dans la seconde moitié de -janvier. Personne n'eût voulu sans lui prendre un parti, ou donner une -réponse. C'était à qui le verrait, à qui l'entretiendrait le premier, -pour le gagner à sa cause. Alexandre lui avait mandé par lord Cathcart -qu'il voulait lui parler avant qui que ce fût. - -[En marge: L'attente de l'arrivée de lord Castlereagh fournit à M. de -Metternich un sujet de réponse dilatoire.] - -Cette attente fournissait à M. de Metternich un moyen de répondre au -négociateur français. Il fit dire à M. de Caulaincourt que -l'Angleterre ayant pris le parti d'envoyer son ministre des affaires -étrangères au camp des alliés, on était obligé de l'attendre avant -d'arrêter le lieu, l'objet, et la direction des nouvelles -négociations. Outre cette réponse officielle M. de Metternich écrivit -une lettre particulière pour M. de Caulaincourt, polie et prévenante -quant à sa personne, mais pleine d'embarras quant au fond des choses, -et dont le sens était qu'on désirait toujours la paix, qu'on -l'espérait, qu'il n'y fallait pas renoncer, mais qu'on devait -patienter encore. Du reste pas un mot qui fît allusion à la -possibilité de suspendre les hostilités. À cette lettre en était -jointe une de l'empereur François pour Marie-Louise. Ce prince avait -cru sa fille malade, avait demandé de ses nouvelles, en avait reçu, et -y répondait. Il exprimait à Marie-Louise beaucoup d'affection, un -grand désir de la paix, une moins grande espérance de la conclure, la -résolution d'y travailler sincèrement, et enfin le chagrin de -rencontrer de graves difficultés dans le bouleversement des idées, -résultat de l'immense bouleversement des choses depuis vingt -années[1]. - - [Note 1: Je cite ici en original cette lettre intéressante - et instructive, qui peint exactement les dispositions - personnelles de l'empereur d'Autriche pour sa fille, pour - son gendre et pour la France. - - «Le 26 décembre 1813. - - »Chère Louise, j'ai reçu hier ta lettre du 12 décembre, et - j'ai appris avec plaisir que tu te portes bien. Je te - remercie des voeux que tu m'adresses pour la nouvelle année; - ils me sont précieux parce que je te connais. Je t'offre les - miens de tout mon coeur.--Pour ce qui regarde la paix, sois - persuadée que je ne la souhaite pas moins que toi, que toute - la France, et à ce que j'espère que ton mari. Ce n'est que - dans la paix qu'on trouve le bonheur et le salut. Mes vues - sont modérées. Je désire tout ce qui peut assurer la durée - de la paix, mais dans ce monde il ne suffit pas de vouloir. - J'ai de grands devoirs à remplir envers mes alliés, et - malheureusement les questions de la paix future, et qui sera - prochaine, je l'espère, sont très-embrouillées. Ton pays a - bouleversé toutes les idées. Quand on en vient à ces - questions, on a à combattre de justes plaintes ou des - préjugés. La chose n'en est pas moins le voeu le plus ardent - de mon coeur, et j'espère que bientôt nous pourrons - réconcilier nos gens. En Angleterre il n'y a pas de mauvaise - volonté, mais on fait de grands préparatifs. Ceci occasionne - nécessairement du retard jusqu'à ce qu'enfin la chose soit - en train: alors elle ira, s'il plaît à Dieu. Les nouvelles - que tu me donnes de ton fils me réjouissent fort. Tes frères - et soeurs allaient bien d'après les dernières nouvelles que - j'en ai reçues, ainsi que ma femme. Je suis aussi bien - portant. Crois-moi pour toujours, - - »Ton tendre père, - »FRANÇOIS.»] - -[En marge: M. de Caulaincourt réduit à attendre aux avant-postes.] - -M. de Caulaincourt transmit ces diverses réponses à Napoléon, et se -gardant d'attirer sur sa personne l'attention publique, pour ne pas -ajouter à l'humiliation de sa position, il attendit aux avant-postes -que l'arrivée de lord Castlereagh, annoncée comme prochaine, amenât de -plus sérieuses communications. - -[En marge: Retraite des maréchaux Victor, Marmont et Ney sur -Saint-Dizier.] - -Napoléon avait trop peu d'illusions pour être surpris de l'accueil -fait à M. de Caulaincourt. Chaque jour était marqué par un nouveau -mouvement rétrograde de ses armées, et il ne pouvait pas différer plus -longtemps d'aller se placer à leur tête. Le maréchal Victor de plus en -plus épouvanté de la masse des ennemis, avait fini par repasser les -Vosges, après en avoir abandonné tous les défilés. Son héroïque -cavalerie d'Espagne, ne partageant pas son découragement, fondait -toujours sur les escadrons ennemis, et les sabrait dès qu'ils -s'offraient à ses coups. Il s'était replié successivement sur Épinal -et Chaumont, et était venu prendre position sur la haute Marne près de -Saint-Dizier, ayant perdu par la fatigue et la désertion deux à trois -mille hommes. Dans cet état il avait tout au plus 7 mille fantassins -et 3,500 chevaux. Le maréchal Marmont après avoir essayé de tenir tête -à Blucher sur la Sarre, s'était replié sur Metz, s'y était arrêté un -moment pour y laisser en garnison la division Durutte (celle qui avait -été séparée de Mayence et que le maréchal avait recueillie en route), -et ensuite s'était retiré sur Vitry. Il lui restait environ 6 mille -fantassins et 2,500 chevaux. Ces deux maréchaux avaient été rejoints -sur la haute Marne par le maréchal Ney avec les deux divisions de -jeune garde réorganisées entre Metz et Luxembourg, tandis que le -maréchal Mortier après s'être avancé jusqu'à Langres avec la vieille -garde, rétrogradait vers Bar-sur-Aube, suivi de près par le général -Giulay et par le prince de Wurtemberg. - -[En marge: Retraite du maréchal Mortier à Bar-sur-Aube.] - -Napoléon s'était flatté qu'on pourrait, tout en se retirant, recruter -rapidement les corps de Marmont, Victor, Macdonald, et les porter à -quinze mille combattants chacun. On les avait bien renforcés de -quelques hommes, mais la désertion, la nécessité de pourvoir à la -défense des places, les avaient réduits aux faibles proportions que -nous venons d'indiquer. La garde que Napoléon avait cru pouvoir -porter à 80 mille hommes d'infanterie, n'en comprenait pas 30 mille, -dont 7 à 8 mille étaient en Belgique sous les généraux Roguet et -Barrois, 6 mille sous le maréchal Ney près de Saint-Dizier, 12 mille -sous le maréchal Mortier à Bar-sur-Aube. À la vérité on achevait d'en -organiser à Paris environ 10 mille. La garde à cheval sur 10 mille -cavaliers propres au service en avait 6 mille montés, moitié avec -Mortier, moitié avec Lefebvre-Desnoëttes. Ce dernier revenait en toute -hâte de l'Escaut sur la Marne. Des divisions de réserve qu'on formait -à Paris en versant des conscrits dans les dépôts, l'une, forte à peine -de 6 mille hommes, et confiée au général Gérard, était partie avant -d'être au complet pour aller renforcer le maréchal Mortier sur l'Aube; -l'autre s'était rendue à Troyes sous le général Hamelinaye, et -comptait à peine 4 mille conscrits dépourvus de toute instruction. La -réserve de cavalerie formée à Versailles par la réunion de tous les -dépôts de l'arme, avait déjà fourni 3 mille cavaliers, que le général -Pajol, couvert de blessures mal fermées, avait conduits à Auxerre. -Telles étaient les ressources que la rapidité des événements avait -permis de réunir en janvier. Il faut y ajouter les gardes nationales -qui arrivaient de la Picardie à Soissons, de la Normandie à Meaux, de -la Bretagne et de l'Orléanais à Montereau, de la Bourgogne à Troyes. - -[En marge: Derniers préparatifs militaires.] - -[En marge: Napoléon consacre ses dernières économies aux dépenses de -la guerre.] - -Napoléon ne désespéra pas avec ces faibles moyens de tenir tête à -l'orage. Il ordonna de terminer au plus tôt la création des deux -divisions de jeune garde, de continuer au moyen des dépôts et des -conscrits l'organisation des divisions de réserve. Il recommanda de -ne pas laisser les hommes un seul jour à Paris dès qu'ils auraient une -veste, un schako, des souliers, un fusil, et de les faire partir -quelque fût l'état de leur instruction. Il imprima une nouvelle -activité aux ateliers d'habillement établis à Paris, mais il rencontra -quant aux armes à feu plus de difficultés que pour toutes les autres -parties du matériel. Il n'y avait à Vincennes que 6 mille fusils -neufs, et 30 mille fusils vieux qu'on travaillait chaque jour à mettre -en état de servir. C'était à peine de quoi armer les hommes qu'on -versait dans les dépôts au fur et à mesure de leur arrivée. -L'artillerie qu'on avait fait refluer sur Vincennes, après avoir été -attelée avec des chevaux pris partout, devait repartir immédiatement -pour Châlons où se préparait le rassemblement de nos forces. Le trésor -personnel de Napoléon fournissait les fonds que ne pouvait plus -procurer le trésor de l'État. M. Mollien, administrateur excellent -pour les temps calmes, mais surpris par ces circonstances -extraordinaires, n'avait pu malgré les centimes additionnels suffire -aux dépenses de l'armée. Napoléon sur les 63 millions qui lui -restaient de ses économies, en avait donné 17 au général Drouot pour -la garde, environ 10 au Trésor pour les divers services, 8 aux -remontes, à l'habillement, à la fabrication des armes, 1 à ses frères, -aujourd'hui rois sans couronne et sans argent, en avait destiné 4 à le -suivre, et en laissait 23 ou 24 aux Tuileries pour les besoins urgents -et imprévus. - -[En marge: Silence des Espagnols relativement au traité de Valençay, -et impossibilité de rappeler les armées d'Espagne.] - -[En marge: Napoléon se réduit aux deux détachements déjà demandés aux -maréchaux Soult et Suchet.] - -Les troupes d'Espagne si on avait pu les ramener eussent été en ce -moment un bien précieux secours. Mais on était toujours sans nouvelles -de l'accueil fait au duc de San-Carlos et au traité de Valençay. -Ferdinand VII, attendant avec une impatience croissante que sa prison -s'ouvrît, n'avait pas plus de nouvelles que le cabinet français[2]. Ce -silence était de bien mauvais augure, et en tout cas il ne permettait -pas qu'on dégarnît la frontière, avant de savoir si les Espagnols et -les Anglais repasseraient les Pyrénées. Néanmoins, comme on l'a vu, -Napoléon avait ordonné au maréchal Suchet d'acheminer 12 mille hommes -sur Lyon, au maréchal Soult d'en acheminer 15 mille sur Paris, les uns -et les autres en poste. Il y joignit deux des quatre divisions de -réserve formées à Bordeaux, Toulouse, Montpellier et Nîmes. Les quatre -ne comptaient pas plus de 18 mille conscrits, au lieu de 60 mille -qu'on s'était flatté de réunir, mais elles se composaient de cadres -excellents, empruntés aux armées d'Espagne. Napoléon fit partir pour -Paris celle de Bordeaux, forte d'environ 4 mille hommes, et pour Lyon -celle de Nîmes, forte de 3 mille. Telle était sa détresse, que de -pareilles ressources étaient pour lui d'une véritable importance. Ce -qui était envoyé sur Lyon devait servir à composer l'armée d'Augereau; -ce qui était dirigé sur Paris devait y grossir ce rassemblement de -troupes de toute espèce, jeune garde, bataillons tirés des dépôts, -gardes nationales, vieilles bandes d'Espagne, dans lesquelles il -comptait puiser à mesure qu'elles seraient prêtes, pour soutenir -l'effroyable lutte qui allait s'engager entre la Seine et la Marne. -Enfin, il s'occupa de la défense de la capitale. - - [Note 2: L'ouvrage de M. Fain, qui sur ce point contient - plus d'une erreur, bien que rédigé sur les documents du duc - de Bassano, fait arriver Ferdinand VII à Madrid le 6 - janvier. Ce prince ne partit de Valençay que le 19 mars.] - -[En marge: Projet conçu et toujours négligé de fortifier la capitale.] - -[En marge: Préparatifs secrets pour la défendre avec des ouvrages de -campagne.] - -Plus d'une fois, même au milieu de ses plus éclatantes prospérités, -Napoléon, par une sorte de prescience qui lui dévoilait les -conséquences de ses fautes sans les lui faire éviter, avait cru -apercevoir les armées de l'Europe au pied de Montmartre, et, à chacune -de ces sinistres visions, il avait songé à fortifier Paris. Puis, -emporté par le torrent de ses pensées et de ses passions, il avait -prodigué les millions à Alexandrie, à Mantoue, à Venise, à Palma-Nova, -à Flessingue, au Texel, à Hambourg, à Dantzig, et n'avait rien -consacré à la capitale de la France. S'il s'en fût occupé dans ces -temps de prospérité, il eût fait sourire les Parisiens, et le mal -n'eût pas été grand: en janvier 1814, il les aurait fait trembler, et -aurait augmenté la mauvaise volonté des uns, la consternation des -autres. Pourtant, dans son opinion, Paris hors d'atteinte aurait -presque garanti le succès de la prochaine campagne, car, si en -manoeuvrant entre l'Aisne, la Marne, l'Aube, la Seine, qui coulent -concentriquement vers Paris, il avait été bien assuré du point commun -où elles viennent se réunir, il aurait acquis une liberté de -mouvements dont il eût pu, avec son génie, avec la parfaite -connaissance des lieux, avec la possession de tous les passages, tirer -un avantage immense contre un ennemi embarrassé de sa marche, toujours -prêt à se repentir de s'être trop avancé, et l'eût probablement -surpris dans quelque fausse position où il l'aurait accablé. Aussi ne -cessait-il de penser à l'armement de Paris, mais il craignait l'effet -moral d'une telle précaution. Il avait demandé à un comité d'officiers -du génie, chargé de s'occuper extraordinairement des places fortes, un -plan pour la défense de la capitale, avec recommandation de garder le -secret. Les plans qu'on lui avait proposés exigeant des travaux -immédiats et très-apparents, il y avait renoncé, et s'était contenté -de choisir d'avance et sans bruit les emplacements où l'on pourrait -élever des redoutes, de préparer de grosses palissades, soit pour -renforcer l'enceinte, soit pour construire des tambours en avant des -portes, de réunir enfin un supplément considérable d'artillerie et de -munitions, se réservant au dernier moment, avec le secours de la -population et des dépôts, d'organiser une défense opiniâtre de la -grande cité qui contenait ses ressources, sa famille, son -gouvernement, et la clef de tout le théâtre de la guerre. - -[En marge: Dernières dispositions relatives à la Belgique et à -l'Italie.] - -[En marge: Envoi du Pape à Savone.] - -Il ordonna encore quelques autres mesures relatives à la Belgique, à -l'Italie, à Murat, au Pape. Mécontent du général Decaen à cause de -l'évacuation de Willemstadt, il le remplaça par le général Maison, qui -s'était tant distingué dans les dernières campagnes. Il laissa pour -instruction à ce dernier de s'établir dans un camp retranché en avant -d'Anvers, avec trois brigades de jeune garde, avec les bataillons du -1er corps qu'on aurait eu le temps de former, et de s'attacher à -retenir les ennemis sur l'Escaut par la menace de se jeter sur leurs -derrières s'ils marchaient sur Bruxelles. Il prescrivit à Macdonald -de se replier sur l'Argonne, et de là sur la Marne, avec les 5e et 11e -corps, et le 3e de cavalerie. Il manda au prince Eugène de lui -envoyer, s'il le pouvait sans compromettre la ligne de l'Adige, une -forte division qui, passant par Turin et Chambéry, viendrait renforcer -Augereau. Il s'obstina dans le silence gardé envers Murat, lequel -devenait tous les jours plus pressant, et menaçait de se joindre à la -coalition si on ne lui cédait l'Italie à la droite du Pô. Enfin, ne -sachant que faire du Pape à Fontainebleau, où des coureurs ennemis -pouvaient venir l'enlever, et ne voulant pas encore le rendre de peur -de compliquer les affaires d'Italie, il le fit partir pour Savone, -sous la conduite du colonel Lagorsse, qui avait su en le gardant -allier le respect à la vigilance. Les Autrichiens n'ayant pu -jusqu'alors ni forcer l'Adige, ni approcher de Gênes, Savone était -encore un lieu sûr[3]. - - [Note 3: M. Fain et d'autres écrivains ont prétendu que - Napoléon fit dès ce jour partir le Pape pour Rome. C'est une - erreur démontrée par des documents certains. Le départ de - Fontainebleau fut bien le commencement du voyage qui ramena - le Pape à Rome, mais ne fut point ordonné avec l'intention - de l'y envoyer actuellement. Ce ne fut que plus tard que - Napoléon donna l'ordre de l'y laisser rentrer, et par des - motifs que nous ferons connaître en leur lieu. Les archives - de la secrétairerie d'État contiennent des instructions de - Napoléon et des lettres du colonel Lagorsse qui ne laissent - de doute sur aucun de ces points.] - -[En marge: L'Impératrice chargée de la régence, sous la direction du -prince archichancelier.] - -Ces dispositions terminées, Napoléon résolut de partir. L'Impératrice -devait en son absence exercer la régence comme elle l'avait fait -pendant la campagne précédente, en ayant le prince archichancelier -Cambacérès pour conseiller secret. Joseph était chargé de la -seconder, de la remplacer même si elle quittait Paris, car en se -proposant de défendre Paris à outrance, Napoléon n'était pas décidé à -y laisser sa femme et son fils exposés aux bombes et aux boulets, -peut-être même à la captivité, si la coalition parvenait à forcer les -défenses improvisées de la capitale. En cas de retraite de -l'Impératrice dans l'intérieur de l'Empire, Joseph et les autres -frères de Napoléon actuellement réunis à Paris devaient donner -l'exemple du courage à la garde nationale, et mourir s'il le fallait -pour défendre un trône plus important pour eux que ceux d'Espagne, de -Hollande ou de Westphalie, car c'était non-seulement le plus grand, -mais le seul qui restât à leur famille. - -[En marge: Appréhensions que M. de Talleyrand inspire à Napoléon.] - -[En marge: Fausse conduite tenue à l'égard de ce grand personnage.] - -Outre les précautions prises contre l'ennemi extérieur, Napoléon avait -songé aussi à en prendre quelques-unes contre l'ennemi intérieur, -c'est-à-dire contre les menées tendant à rendre à la France ou la -république ou les Bourbons. L'archichancelier Cambacérès, le duc de -Rovigo, avaient reçu ordre d'étendre leur surveillance jusque sur les -princes de la famille impériale, et en particulier sur certains -dignitaires, tels que M. de Talleyrand par exemple, qui ne cessait -d'inspirer à Napoléon les plus singulières appréhensions. Quoique -privé du plus remuant de ses associés, du duc d'Otrante envoyé en -mission auprès de Murat, M. de Talleyrand était fort à craindre. -Napoléon voyait distinctement en lui l'homme autour duquel, dans un -moment de revers, se grouperaient ses ennemis de toute sorte, pour -édifier un nouveau gouvernement sur les débris de l'Empire renversé. -Après avoir ressenti un goût fort vif pour M. de Talleyrand, et lui en -avoir inspiré un pareil, se sentant privé maintenant du plus sûr moyen -de plaire, la prospérité, se rappelant en outre combien il avait -blessé en diverses occasions ce grand personnage, il se disait qu'il -avait fait tout ce qu'il fallait pour en être haï; il s'y attendait -donc, et y comptait. Il le craignait surtout depuis que le nom des -Bourbons était prononcé, car bien qu'engagé par sa vie et ses opinions -dans la Révolution française, l'ancien évêque d'Autun, aujourd'hui -prince et marié, avait une si haute naissance, tant de flexibilité -d'esprit, tant de moyens d'être utile à l'ancienne dynastie, que sa -paix avec elle ne pouvait être difficile. Napoléon voyait donc en lui -un redoutable instrument de contre-révolution. Avec de tels -pressentiments, il aurait dû, ou le réduire à l'impuissance de nuire, -ou se l'attacher, mais malgré sa force d'esprit et de caractère, -Napoléon, comme on fait trop souvent, sommeillant à côté du danger, -tint à l'égard de M. de Talleyrand une conduite incertaine: il le -laissa libre, grand dignitaire, membre du conseil de régence, et au -lieu de le caresser en le laissant si fort, il lui adressa au -contraire de sanglants reproches à la veille de le quitter, tant la -seule vue de ce personnage l'excitait, l'inquiétait, l'irritait. Il -lui dit qu'il le connaissait bien, qu'il n'ignorait pas ce dont il -était capable, qu'il le surveillerait attentivement, et qu'à la -première démarche douteuse il lui ferait sentir le poids de son -autorité. Puis après les plus violentes apostrophes, il s'en tint aux -paroles, et se contenta de prescrire au duc de Rovigo la plus -rigoureuse surveillance, tant sur M. de Talleyrand que sur quelques -autres grands fonctionnaires disgraciés. Le duc de Rovigo n'était pas -homme à hésiter quels que fussent ses ordres, mais que faire contre un -adversaire habile, qui savait comment se conduire pour ne pas donner -prise, qui d'ailleurs était entouré d'une immense renommée, qu'on -devait se garder de frapper légèrement, et qui saurait bien trouver le -moment où il pourrait tout oser contre un ennemi qui ne pourrait -presque plus rien pour sa propre défense? - -[En marge: Napoléon, avant de partir, présente son fils à la garde -nationale.] - -Napoléon, à la veille de son départ, voulut voir et haranguer les -officiers de la garde nationale à laquelle il allait confier la sûreté -intérieure et extérieure de Paris. On avait composé la garde nationale -non pas de cette classe populaire, courageuse et robuste, aussi -capable de défendre bravement ce qu'on lui confie, que de le renverser -maladroitement, mais de gens aisés, ennemis des révolutions, n'ayant -pas oublié que Napoléon avait sauvé la France de l'anarchie, quoique -lui reprochant de l'avoir précipitée dans une guerre funeste, -détestant la république, et ayant peu d'entraînement pour les -Bourbons. Napoléon, en voulant disputer les dehors de Paris avec ses -soldats, se proposait de laisser à la garde nationale le soin de -préserver sa femme et son fils contre un mouvement anarchiste ou -royaliste, tenté dans l'intérieur de la capitale. Il reçut donc les -officiers de cette garde aux Tuileries, ayant sa femme d'un côté, son -fils de l'autre, puis s'avançant au milieu d'eux, leur montrant cet -enfant appelé naguère à de si hautes destinées, et aujourd'hui voué -peut-être à l'exil, à la mort, il leur dit qu'il allait s'éloigner -pour défendre eux et leurs familles, et rejeter hors du territoire -l'ennemi qui venait de franchir nos frontières, mais qu'en partant il -mettait en dépôt entre leurs mains ce qu'il avait de plus cher après -la France, c'est-à-dire sa femme et son fils, et partait tranquille en -confiant de pareils gages à leur honneur. La vue de ce grand homme, -réduit après tant de merveilles à de telles extrémités, tenant son -fils dans ses bras, le présentant à leur dévouement, produisit sur eux -la plus vive émotion, et ils promirent bien sincèrement de ne pas -livrer à d'autres le glorieux trône de France. Hélas! ils le -croyaient! Lequel d'entre eux, en effet, bien que le champ fût ouvert -alors à toutes les suppositions, lequel pouvait prévoir en ce moment -les scènes si différentes qui se passeraient bientôt dans ces -Tuileries, et confondraient la prévoyance non-seulement de ceux qui -les occupaient, mais de leurs successeurs, et des successeurs de leurs -successeurs! - -[En marge: Adieux de Napoléon à sa femme et à son fils, qu'il ne -devait plus revoir.] - -Napoléon partit le lendemain pour Châlons, et en partant, sans savoir -qu'il les embrassait pour la dernière fois, serra fortement dans ses -bras sa femme et son fils. Sa femme pleurait et craignait de ne plus -le revoir. Elle était destinée à ne plus le revoir en effet, sans que -les boulets ennemis dussent l'enlever à son affection! On l'eût bien -surprise assurément si on lui eût dit que ce mari, actuellement -l'objet de toutes ses sollicitudes, mourrait dans une île de l'Océan, -prisonnier de l'Europe, et oublié d'elle! Quant à lui, on ne l'eût -point étonné, quoi qu'on lui eût prédit, car, extrême abandon, extrême -dévouement, il s'attendait à tout de la part des hommes, qu'il -connaissait profondément, et avec lesquels il se conduisait néanmoins -comme s'il ne les avait pas connus! - - -FIN DU LIVRE CINQUANTE ET UNIÈME. - - - - -LIVRE CINQUANTE-DEUXIÈME. - -BRIENNE ET MONTMIRAIL. - - Arrivée de Napoléon à Châlons-sur-Marne le 25 - janvier. -- Abattement des maréchaux, et assurance de Napoléon. -- - Son plan de campagne. -- Son projet de manoeuvrer entre la Seine - et la Marne, dans la conviction que les armées coalisées se - diviseront pour suivre le cours de ces deux rivières. -- - Soupçonnant que le maréchal Blucher s'est porté sur l'Aube pour - se réunir au prince de Schwarzenberg, il se décide à se jeter - d'abord sur le général prussien. -- Brillant combat de Brienne - livré le 29 janvier. -- Blucher est rejeté sur la Rothière avec - une perte assez notable. -- En ce moment les souverains réunis - autour du prince de Schwarzenberg, délibèrent s'il faut s'arrêter - à Langres, pour y négocier avant de pousser la guerre plus loin. - -- Arrivée de lord Castlereagh au camp des alliés. -- Caractère - et influence de ce personnage. -- Les Prussiens par esprit de - vengeance, Alexandre par orgueil blessé, veulent pousser la - guerre à outrance. -- Les Autrichiens désirent traiter avec - Napoléon dès qu'on le pourra honorablement. -- Lord Castlereagh - vient renforcer ces derniers, à condition qu'on obligera la - France à rentrer dans ses limites de 1790, et que lui ôtant la - Belgique et la Hollande, on en formera un grand royaume pour la - maison d'Orange. -- Empressement de tous les partis à satisfaire - l'Angleterre. -- Lord Castlereagh ayant obtenu ce qu'il désirait, - décide les cours alliées à l'ouverture d'un congrès à Châtillon, - où l'on appelle M. de Caulaincourt pour lui offrir le retour de - la France à ses anciennes limites. -- La question politique étant - résolue de la sorte, la question militaire se trouve résolue par - l'engagement survenu entre Blucher et Napoléon. -- Le prince de - Schwarzenberg vient au secours du général prussien, avec toute - l'armée de Bohême. -- Position de Napoléon ayant sa droite à - l'Aube, son centre à la Rothière, sa gauche aux bois d'Ajou. -- - Sanglante bataille de la Rothière livrée le 1er février 1814, - dans laquelle Napoléon, avec 32 mille hommes, tient tête toute - une journée à 100 mille combattants. -- Retraite en bon ordre sur - Troyes le 2 février. -- Position presque désespérée de Napoléon. - -- Replié sur Troyes, il n'a pas 50 mille hommes à opposer aux - armées coalisées, qui peuvent en réunir 220 mille. -- En proie - aux sentiments les plus douloureux, il ne perd cependant pas - courage, et fait ses dispositions dans la prévoyance d'une faute - capitale de la part de l'ennemi. -- Ses mesures pour l'évacuation - de l'Italie, et pour l'appel à Paris d'une partie des armées qui - défendent les Pyrénées. -- Ordre de disputer Paris à outrance - pendant qu'il manoeuvrera, et d'en faire sortir sa femme et son - fils. -- Réunion du congrès de Châtillon. -- Propositions - outrageantes faites à M. de Caulaincourt, lesquelles consistent à - ramener la France aux limites de 1790, en l'obligeant en outre de - rester étrangère à tous les arrangements européens. -- Douleur et - désespoir de M. de Caulaincourt. -- Pendant ce temps la faute - militaire que Napoléon prévoyait s'accomplit. -- Les coalisés se - divisent en deux masses: l'une sous Blucher doit suivre la Marne, - et déborder Napoléon par sa gauche, pour l'obliger à se replier - sur Paris, tandis que l'autre, descendant la Seine, le poussera - également sur Paris pour l'y accabler sous les forces réunies de - la coalition. -- Napoléon partant le 9 février au soir de Nogent - avec la garde et le corps de Marmont, se porte sur Champ-Aubert. - -- Il y trouve l'armée de Silésie divisée en quatre corps. -- - Combats de Champ-Aubert, de Montmirail, de Château-Thierry, de - Vauchamp, livrés les 10, 11, 12 et 14 février. -- Napoléon fait - 20 mille prisonniers à l'armée de Silésie, et lui tue 10 mille - hommes, sans presque aucune perte de son côté. -- À peine délivré - de Blucher, il se rejette par Guignes sur Schwarzenberg qui avait - franchi la Seine, et l'oblige à la repasser en désordre. -- - Combats de Nangis et de Montereau les 18 et 19 février. -- Pertes - considérables des Russes, des Bavarois et des Wurtembergeois. -- - Un retard survenu à Montereau permet au corps de Colloredo, qu'on - allait prendre tout entier, de se sauver. -- Grands résultats - obtenus en quelques jours par Napoléon. -- Situation complétement - changée. -- Événements militaires en Belgique, à Lyon, en Italie, - et sur la frontière d'Espagne. -- Révocation des ordres envoyés - au prince Eugène pour l'évacuation de l'Italie. -- Renvoi de - Ferdinand VII en Espagne, et du Pape en Italie. -- La coalition, - frappée de ses échecs, se décide à demander un armistice. -- - Envoi du prince Wenceslas de Liechtenstein à Napoléon. -- - Napoléon feint de le bien accueillir, mais résolu à poursuivre - les coalisés sans relâche, se borne à une convention verbale pour - l'occupation pacifique de la ville de Troyes. -- Résultat - inespéré de cette première période de la campagne. - - -[Date en marge: Janv. 1814.] - -[En marge: Départ de Napoléon le 25 janvier au matin.] - -[En marge: Son arrivée à Châlons.] - -Parti le 25 au matin de Paris, Napoléon arriva le même soir à -Châlons-sur-Marne. Déjà un grand nombre de fuyards, soldats et -paysans, encombraient cette route. Les habitants de Châlons, auxquels -sa présence rendait la confiance, criaient beaucoup: _vive -l'Empereur!_ mais en y ajoutant: _à bas les droits réunis!_ tant la -révolte contre le régime établi commençait à devenir générale. C'était -à vrai dire le cri de l'égoïsme local contre le plus nécessaire des -impôts que tous les flatteurs du peuple, à quelque classe qu'ils -appartiennent, ont également promis d'abolir, sans pouvoir jamais le -remplacer, mais qui dans le moment signifiait en réalité: _à bas le -régime impérial_. Seulement les Châlonnais qualifiaient ce régime par -ce qui les froissait le plus en leur qualité de vignerons de la -Champagne. Napoléon n'y prit garde, se montra doux, serein, -accueillant, et les gagna tous par sa tranquille attitude. - -[En marge: Dans quel état d'esprit Napoléon trouve les maréchaux.] - -[En marge: Napoléon leur expose la situation avec un rare sang-froid.] - -Berthier l'avait précédé à Châlons. Le vieux duc de Valmy, toujours -chargé de l'administration des dépôts, s'y était rendu de son côté. -Marmont, Ney y étaient accourus. Ils étaient fort troublés, quoique -ordinairement le danger les intimidât peu, mais n'ayant dans les mains -que des débris, ils demandaient avec instance des renforts, et se -flattaient en voyant arriver Napoléon que ces renforts allaient -suivre. Malheureusement il ne leur apportait que lui-même; c'était -beaucoup certainement (et on ne tardera pas à en avoir la preuve), -mais ce n'était pas assez pour résister à la masse d'ennemis déchaînés -contre la France. Ses lieutenants lui dirent que sans doute il amenait -des forces à sa suite.--Non, répondit-il avec sang-froid, et après les -avoir consternés par cette réponse, il les ranima bientôt par la -hardiesse et la profondeur des vues qu'il développa devant eux. Il -semblait que, débarrassé des soucis amers qui l'accablaient à Paris, -et redevenu soldat, il retrouvât en rentrant dans sa profession toute -sa sérénité d'âme, au point de découvrir des ressources où personne -n'en voyait. Il parla longuement à ses maréchaux, et leur exposa la -situation à peu près comme il suit. - -[En marge: Napoléon leur montre qu'il reste, dans la manière dont se -présente l'ennemi, dans la nature des lieux, d'heureuses combinaisons -à opposer aux coalisés, et que rien n'est encore perdu.] - -Ses forces se réduisaient pour ainsi dire à ce que les maréchaux -amenaient avec eux: Victor avait à peu près 7 mille fantassins et -3,500 cavaliers; Marmont 6 mille fantassins et 2,500 cavaliers; Ney 6 -mille fantassins. Ces trois maréchaux possédaient en outre 120 bouches -à feu assez bien attelées. À douze lieues de là, c'est-à-dire à -Arcis-sur-Aube, le général Gérard avait une division de réserve de 6 -mille hommes; à dix-huit lieues, c'est-à-dire à Troyes, le maréchal -Mortier avait 15 mille soldats de la vieille garde, infanterie et -cavalerie, ce qui portait ces divers rassemblements à 46 ou 47 mille -hommes. Lefebvre-Desnoëttes arrivait avec la cavalerie légère de la -garde, comptant 3 mille chevaux, et avec quelques mille hommes -d'infanterie, soit jeune garde, soit bataillons tirés des dépôts, ce -qui supposait en total cinquante et quelques mille hommes dans la -partie la plus menacée du territoire, non compris, il est vrai, la -seconde division de réserve qui s'organisait sous le général -Hamelinaye à Troyes, la cavalerie qui se formait sur la Seine sous -Pajol, et les rassemblements de gardes nationales. C'était bien peu -assurément contre les 220 ou 230 mille soldats éprouvés qui marchaient -contre la capitale, sans parler de ceux qui devaient survenir bientôt. -À Paris se formaient encore deux divisions de jeune garde, et quelques -nouveaux bataillons de ligne; sur la route de Bordeaux s'avançaient -plusieurs divisions d'Espagne, et Macdonald enfin arrivait par les -Ardennes avec une douzaine de mille hommes. Mais ces renforts devaient -être plus que surpassés par ceux que l'ennemi attendait, et pour le -premier moment, pour le premier choc, on avait 50 mille hommes contre -230 mille. Napoléon ne dit pas toute la vérité à ses lieutenants, de -peur de les décourager, mais il ne s'en éloigna guère. Néanmoins il -n'y avait pas à s'épouvanter selon lui. L'ennemi était nombreux, mais -divisé, et il était impossible qu'il ne commît pas de grandes fautes -dont on se hâterait de tirer parti. Il s'avançait par deux routes, -celle de l'est, de Bâle à Paris, celle du nord-est, de Mayence à -Paris, et il était difficile qu'il fît autrement, ayant à lier ses -opérations avec les troupes agissant dans les Pays-Bas. Indépendamment -de cette séparation obligée entre l'armée de Blucher, ancienne armée -de Silésie, et celle de Schwarzenberg, ancienne armée de Bohême, -l'ennemi s'était encore fractionné par des motifs secondaires. Blucher -avait laissé des troupes au blocus de Mayence et de Metz; les colonnes -de Schwarzenberg étaient fort éloignées les unes des autres; celle de -Bubna avait pris par Genève, celle de Colloredo venait par Auxonne et -la Bourgogne, celle de Giulay et du prince de Wurtemberg par Langres -et la Champagne, celle de de Wrède par l'Alsace. Enfin celle de -Wittgenstein se trouvait aux environs de Strasbourg. Il y avait encore -quelques détachements autour de Besançon, Béfort, Huningue, etc. Il -n'était pas possible que tant de corps épars fussent dirigés avec -assez d'intelligence pour être concentrés à propos sur le point où ils -auraient à combattre. D'ailleurs la configuration des lieux allait les -induire elle-même à commettre les fautes dont on espérait profiter. - -Lorsqu'on s'avance vers la capitale de la France soit par le nord-est, -soit par l'est, on arrive, après avoir passé la Meuse ou la Saône, au -bord d'un bassin dont Paris est le centre, et vers lequel coulent la -Marne et la Seine, formant un angle dont les côtés viennent se réunir -à un sommet commun, qui est Paris. (Voir les cartes n{os} 61 et 62.) -Blucher suivait en ce moment un côté de cet angle, en se portant vers -Saint-Dizier sur la Marne; Schwarzenberg suivait l'autre en -poursuivant Mortier le long de la Seine. C'était le cas de se jeter -rapidement sur l'un d'eux, n'importe lequel, avec les forces qu'on -pourrait réunir. Aux 25 mille hommes de Ney, Victor et Marmont, -Napoléon allait ajouter le détachement de Lefebvre-Desnoëttes avec une -immense quantité d'artillerie. Il pouvait, après avoir remonté la -Marne jusqu'à Saint-Dizier, se rabattre promptement sur sa droite, -attirer à lui Gérard et Mortier, et fondre avec 50 mille hommes sur la -colonne de Schwarzenberg. Il était probable qu'on aurait là un succès. -Ce premier avantage arrêterait la marche si confiante des coalisés. Si -la guerre se prolongeait, on pourrait en manoeuvrant bien dans cet -angle formé par la Seine et la Marne, avoir d'autres succès, peut-être -considérables. D'une part, le duc de Valmy allait faire occuper les -divers passages de la Marne, en levant les gardes nationales et en -barricadant tous les ponts; de l'autre Pajol, avec la cavalerie et les -gardes nationales, allait prendre les mêmes précautions sur la Seine, -et pousser ses opérations sur l'Yonne, qui en est pour ainsi dire un -bras détaché. Entre ces deux lignes de la Marne et de la Seine se -trouve une ligne intermédiaire, celle de l'Aube, qui multiplie les -difficultés pour l'attaquant, et les moyens de résistance pour -l'attaqué. L'ennemi amené tantôt par choix, tantôt par nécessité, à se -partager entre ces diverses rivières, n'en possédant pas les passages -que nous occuperions exclusivement, fournirait mille occasions de le -battre, qu'il faudrait promptement saisir, et on pouvait s'en fier de -ce soin à Napoléon. Pendant ce temps arriveraient des troupes -d'Espagne et de l'intérieur, la population ranimée par le succès -reprendrait courage, Augereau remonterait de Lyon sur Besançon, et -inquiéterait l'ennemi sur ses derrières; les commandants de nos places -exécuteraient de fréquentes sorties contre les faibles corps qui les -bloquaient, et si la fortune n'était pas absolument contraire, on -aurait quelque bonne journée, et Caulaincourt, ainsi secondé, finirait -par signer une paix honorable. Tout n'était donc pas perdu! s'écriait -Napoléon. La guerre présentait tant de chances diverses quand on -savait persévérer! Il n'y avait de vaincu que celui qui voulait -l'être! Sans doute on aurait des jours difficiles; il faudrait -quelquefois se battre un contre trois, même un contre quatre; mais on -l'avait fait dans sa jeunesse, il fallait bien savoir le faire dans -son âge mûr. D'ailleurs, de tous les débris de l'ancienne armée, on -avait conservé une excellente et nombreuse artillerie, au point -d'avoir cinq ou six pièces par mille hommes. Les boulets valaient bien -les balles. On avait eu toutes les gloires; il en restait une -dernière à acquérir qui complète toutes les autres et les surpasse, -celle de résister à la mauvaise fortune, et d'en triompher; après quoi -on se reposerait dans ses foyers, et on vieillirait tous ensemble dans -cette France, qui, grâce à ses héroïques soldats, après tant de phases -diverses, aurait sauvé sa vraie grandeur, celle des frontières -naturelles, et de plus une gloire impérissable. - -[En marge: La confiance et les vues profondes de Napoléon raniment ses -lieutenants.] - -En disant ces nobles choses, Napoléon se montrait serein, caressant, -rajeuni, paraissait croire tout ce qu'il disait (et en croyait en -effet une partie), tant son génie entrevoyait de chances cachées à -d'autres. Il finit ainsi par communiquer à ses lieutenants quelque -chose de sa confiance, et les laissa moins abattus qu'il ne les avait -trouvés. Le plus animé en ce moment, celui qui manifestait les -meilleures dispositions, était Marmont. Ney était triste. Le héros de -la Moskowa semblait ne pas s'être remis encore de la journée de -Dennewitz. - -[En marge: Ordres pour occuper tous les passages de la Marne, de -l'Aube et de la Seine.] - -Dans la nuit même, Napoléon sans prendre de repos, ordonna au duc de -Valmy de réunir à Châlons les détachements qui se repliaient, à -l'exception des dépôts qui devaient continuer leur marche sur Paris, -de lever partout les gardes nationales, et de barricader les bourgs et -les villes qui avaient des ponts sur la Marne. Il enjoignit également -à Macdonald qui achevait son mouvement rétrograde, de s'arrêter à -Châlons pour garder le cours de la Marne. (Voir la carte nº 62.) Il -prescrivit à Mortier de quitter Troyes, de se réunir à Gérard sur -l'Aube, ligne intermédiaire, comme nous l'avons dit, entre la Seine et -la Marne, et de s'y tenir prêts ou à le recevoir ou à venir à lui; à -Pajol de bien veiller sur les ponts de la Seine et de l'Yonne, tels -que Nogent, Montereau, Sens, Joigny, Auxerre, et de courir assez à -droite avec sa cavalerie pour intercepter les partis qui essayeraient -de pénétrer jusqu'à la Loire. - -[En marge: Napoléon rentre de vive force dans Saint-Dizier.] - -Le lendemain matin 26, Napoléon se porta sur Vitry. -Lefebvre-Desnoëttes l'avait rejoint. Avec Lefebvre, Marmont, Ney, -Victor, il avait en tout 33 à 34 mille hommes. L'ennemi occupait -Saint-Dizier. Napoléon ordonna à Victor de l'en chasser, ce qui fut -exécuté avec la plus rare vigueur. La présence de Napoléon avait -ranimé tous les courages. On rentra à Saint-Dizier après avoir fait -quelques prisonniers qui appartenaient au corps russe de Landskoi. -Voici ce qui se passait du côté des coalisés. - -[En marge: Ce qui se passait chez les coalisés au moment de l'arrivée -de Napoléon sur la haute Marne.] - -[En marge: Ayant franchi les deux premières périodes de la guerre, les -coalisés délibèrent avant d'entreprendre la troisième, qui doit -consister à marcher sur Paris.] - -[En marge: Châtillon-sur-Seine désigné comme lieu où doit se réunir le -futur congrès.] - -[En marge: Pendant ce temps, Blucher à la tête de 30 mille hommes, se -porte à Bar-sur-Aube pour se joindre au prince de Schwarzenberg et -prendre part à la délibération.] - -Fatigué d'attendre lord Castlereagh, et malgré le désir de lui parler -le premier, Alexandre, qui avait la prétention d'être nécessaire -partout, et qui était souvent utile en bien des endroits, avait voulu -suivre le grand quartier général, disant que sans lui on se -brouillerait, et qu'on ne commettrait que des fautes. Il s'était rendu -à Langres, où les souverains et les ministres alliés l'avaient -accompagné. Une partie considérable de l'armée du prince de -Schwarzenberg était répandue entre la haute Marne et l'Aube -supérieure, entre Chaumont et Bar-sur-Aube (voir la carte nº 62), -attendant Blucher qui arrivait par Saint-Dizier. Là on s'était mis à -délibérer, et il le fallait pour se conformer aux divisions établies -par M. de Metternich entre les diverses périodes de la guerre. On -avait en effet accompli la première période qui consistait à -s'avancer jusqu'au Rhin, plus la seconde qui consistait à s'avancer -jusqu'au delà des Vosges et des Ardennes, et il restait à accomplir la -troisième, la plus difficile, celle de marcher sur Paris. Les avis -étaient fort partagés sur cette troisième période, et on comptait sur -lord Castlereagh, qui venait enfin d'arriver, pour résoudre la -question. Provisoirement, pour ne pas prolonger un silence inconvenant -envers M. de Caulaincourt, on lui avait assigné Châtillon-sur-Seine -comme lieu des futures négociations. On avait eu beaucoup de peine à -obtenir cette concession d'Alexandre qui déjà inclinait à ne plus -traiter qu'à Paris même. Mais ce qui avait contribué à le faire céder, -c'était le lieu du nouveau congrès qu'il avait voulu choisir en -France, pour infliger à Napoléon l'humiliation de traiter au sein de -ses provinces envahies. En même temps les diverses armées tendaient à -se rapprocher. Tandis que l'armée du prince de Schwarzenberg était -répandue autour de Langres, Blucher après avoir quitté Nancy, avait -traversé Saint-Dizier, y avait laissé le détachement russe de Landskoi -pour donner à croire qu'il descendait sur Châlons en suivant la Marne, -et au contraire avait quitté la Marne pour courir sur l'Aube, afin de -se joindre à Schwarzenberg, d'entraîner la grande armée par sa -présence, de faire cesser ses hésitations, et de décider une marche -hardie sur Paris. Ayant laissé le corps du comte de Saint-Priest vers -Coblentz, une partie du corps de Langeron devant Mayence, celui d'York -devant Metz, il arrivait avec le corps de Sacken et le reste de celui -de Langeron. L'avant-garde de Wittgenstein commandée par Pahlen, -s'étant trouvée sur sa route, il l'avait recueillie, et amenait ainsi -avec lui trente et quelques mille hommes. Il venait de défiler -transversalement de la Marne à l'Aube, au moment même où Napoléon -touchait à Saint-Dizier. La Marne dans cette partie supérieure de son -cours, c'est-à-dire à la hauteur de Saint-Dizier, n'est qu'à dix ou -douze lieues de l'Aube. - -Telle était la situation des coalisés le 27 janvier au soir, quand -Napoléon entra dans Saint-Dizier. Il apprit là par les prisonniers, -par les gens du pays interrogés avec un art que lui seul possédait, -que Blucher à la tête d'environ trente mille hommes avait passé devant -lui, pour aller probablement se réunir à la colonne qui poursuivait -Mortier sur l'Aube. Il n'hésita pas un instant et résolut de -s'attacher à ses pas, et de le suivre sans relâche jusqu'à ce qu'il -l'eût rejoint et battu. Placé sur ses communications, interceptant les -secours qui pouvaient lui arriver des corps laissés en arrière, ayant -de plus la possibilité de l'atteindre avant sa réunion à -Schwarzenberg, il avait toute chance de le trouver en mauvaise -position et d'en tirer grand parti. - -[En marge: Napoléon se décide à poursuivre Blucher.] - -[En marge: Marche de la Marne à l'Aube par la route de Montierender.] - -Napoléon aurait pu en remontant la Marne jusqu'à Joinville, gagner une -bonne chaussée qui par Doulevent et Soulaines aboutissait sur l'Aube -vers Brienne; mais c'était perdre une journée. (Voir la carte nº 62.) -Il aima mieux se jeter tout de suite sur sa droite par un chemin de -traverse qui aboutissait directement sur l'Aube à la hauteur de -Brienne. C'était un pays de bois et de vallons qu'il était possible de -franchir en deux marches. Il recommanda au maréchal Mortier et au -général Gérard de rester sur l'Aube, et de s'y maintenir pendant qu'il -s'occupait de les rejoindre. Par la chaussée de Joinville à Doulevent -qu'il ne voulait pas prendre lui-même, il dirigea ce qui était arrivé -du corps de Marmont, avec la division Duhesme du corps de Victor, et -il y ajouta les dragons de Briche pour battre le pays, et intercepter -la route de Nancy par laquelle pouvaient survenir les troupes de -Blucher demeurées en arrière. Avec Victor, Ney, toute la cavalerie, -environ 17 ou 18 mille hommes, il marcha sur Brienne par le chemin de -traverse d'Éclaron à Montierender. Les jours précédents il avait gelé; -le 28, jour de cette première marche, il pleuvait. On eut une extrême -difficulté à franchir ces chemins, qui ne servaient qu'à -l'exploitation des bois. Heureusement l'artillerie était bien attelée; -d'ailleurs avec le secours des gens du pays, qui prêtaient volontiers -leurs bras et leurs chevaux, on arriva, quoique fort tard, à -Montierender. En traversant Éclaron on trouva les habitants désolés -des ravages que l'ennemi avait déjà exercés chez eux. Après les -résolutions modérées qu'ils avaient affichées en entrant en France, -les coalisés étaient revenus aux moeurs de la guerre, que la barbarie -chez les Russes, une haine aveugle chez les Prussiens, rendaient -encore plus cruelles que de coutume. Ils pillaient et ravageaient par -goût quand ce n'était pas par besoin. Les paysans consternés avaient -adressé leurs plaintes à Napoléon, qui leur accorda quelques secours -sur son trésor. Il leur promit en outre de faire reconstruire leur -église, qui avait été détruite. - -[En marge: Arrivée de Napoléon devant Brienne.] - -Le lendemain 29 on partit de Montierender pour Brienne. On eut comme -la veille beaucoup de peine à s'avancer sur les chemins défoncés par -les pluies. Enfin, vers trois ou quatre heures de l'après-midi, -Grouchy qui commandait la cavalerie de l'armée, et Lefebvre-Desnoëttes -celle de la garde, en débouchant du bois d'Ajou, découvrirent dans une -plaine légèrement ondulée la cavalerie du comte Pahlen, appuyée par -quelques bataillons légers de Scherbatow. Un peu plus loin on -apercevait la petite ville de Brienne, avec son château bâti sur une -éminence et entouré de bois. L'Aube coulait au delà. Des troupes -nombreuses se montraient le long de l'Aube, et elles paraissaient -rebrousser chemin. Voici ce que signifiaient ces divers mouvements. - -[En marge: Il rencontre Blucher, qui s'étant avancé jusqu'à Arcis, se -hâte de rétrograder vers Bar-sur-Aube.] - -Blucher parvenu à Bar-sur-Aube, petite ville située sur la rivière de -l'Aube fort au-dessus de Brienne, s'était imaginé que Mortier -cherchait à passer cette rivière pour se réunir à Napoléon vers la -Marne, et il avait résolu de l'en empêcher. En conséquence, il s'était -porté sur Brienne, Lesmont et Arcis, dans l'intention de couper les -ponts de l'Aube. (Voir la carte nº 62.) Mais informé de l'apparition -de Napoléon, il s'était hâté de revenir sur ses pas, et en ce moment -il traversait, à la tête du corps de Sacken, la ville de Brienne, pour -remonter vers Bar-sur-Aube. Afin de couvrir ce mouvement, le comte -Pahlen, avec sa cavalerie et quelques bataillons légers du prince -Scherbatow, observait la plaine et la lisière des bois par lesquels -devait déboucher l'armée française. Le général Olsouvieff gardait les -approches de Brienne, que traversait, en rétrogradant sur Bar, le -grand parc d'artillerie des Prussiens. - -[En marge: Position de Blucher en avant de Brienne.] - -Dès qu'il reconnut les escadrons du comte Pahlen, Lefebvre-Desnoëttes -s'élança sur eux avec sa cavalerie légère, et les força de se replier -sur les bataillons de Scherbatow formés en carré. La cavalerie russe -vint en effet s'abriter derrière ces bataillons, et se placer à droite -de la ligne ennemie, en face de notre gauche. Pendant ce temps, -Olsouvieff s'était déployé en avant de la ville, et le corps de -Sacken, arrêté dans sa marche rétrograde, était venu prendre position -à côté d'Olsouvieff, afin de protéger Brienne, qu'il importait de bien -occuper pour que le parc d'artillerie prussien pût défiler en sûreté. - -[En marge: Combat de Brienne livré le 29 janvier.] - -L'infanterie française étant encore engagée dans les bois, Napoléon -fut réduit à canonner la ligne russe, que ses cavaliers ne pouvaient -entamer, et on se borna ainsi pendant plus de deux heures à un échange -de boulets qui ne laissait pas que d'être assez meurtrier. Enfin, Ney -et Victor commençant à déboucher, Napoléon ordonna d'attaquer -sur-le-champ. Victor avait laissé la division Duhesme à Marmont, et -Ney n'avait que deux faibles divisions de la garde; nous disposions -ainsi tout au plus de 10 à 11 mille hommes d'infanterie, et de 6 mille -de cavalerie. Blucher avait 30 mille hommes au moins. Napoléon -n'hésita pas toutefois, car on ne comptait plus les ennemis et au -contraire on comptait les heures. Il poussa Ney en deux colonnes -directement sur Brienne, tandis qu'il dirigeait par sa droite une -brigade du corps de Victor sur le château de Brienne, et qu'il -portait vers sa gauche le reste de ce corps, de manière à menacer la -route de Brienne à Bar, ce qui devait déterminer la retraite de -Blucher. - -Ces dispositions eurent tout d'abord le succès désiré. Nous avions -bien peu de vieilles troupes; la jeune garde ne comprenait que des -conscrits à peine vêtus, et n'ayant jamais tiré un coup de fusil. On -les appelait des _Marie-Louise_, du nom de la régente, sous laquelle -ils avaient été levés et organisés. Mais ils étaient placés dans de -vieux cadres, et conduits par le maréchal Ney. Ces jeunes gens -supportèrent un feu violent sans en être ébranlés, et forcèrent -l'infanterie russe à se replier sur Brienne, quoique trois fois plus -nombreuse qu'eux. Malheureusement un accident survenu à notre aile -gauche ralentit ce succès. Vers cette aile, la faible colonne de -Victor, que Napoléon avait dirigée sur la route de Bar afin de menacer -la ligne de retraite de Blucher, s'était trouvée en face de la -cavalerie russe ramenée tout entière de ce côté, tandis que la nôtre -était au côté opposé. Abordée brusquement par plusieurs milliers de -cavaliers, l'infanterie de Victor éprouva une sorte de surprise et fut -contrainte de rétrograder. Napoléon, qui était au milieu d'elle, -courut le plus grand danger, et vit enlever sous ses yeux quelques -pièces d'artillerie. Ce mouvement rétrograde de notre gauche arrêta -l'essor de Ney. Mais en ce moment la brigade détachée de Victor sur la -droite avait tourné Brienne, pénétré à travers le parc du château, -assailli et enlevé le château lui-même. Elle avait failli prendre -Blucher avec son état-major, et elle captura le fils du chancelier de -Hardenberg. De notre côté nous perdîmes le brave contre-amiral Baste, -des marins de la garde, qui dans cette journée termina une vie -héroïque par une mort glorieuse. La conquête de cette position -dominante causa un fort ébranlement parmi les Russes. Ney alors les -poussa vivement, entra dans Brienne à leur suite, et emporta la ville -à l'instant même où l'artillerie de l'ennemi achevait de la traverser. -Blucher, piqué du résultat de cette première rencontre, craignant pour -la queue de son parc d'artillerie, voulut faire un dernier effort pour -reprendre Brienne et l'occuper au moins pendant quelques heures. Il -exécuta en effet vers dix heures du soir une attaque furieuse contre -la ville et le château, à la tête de l'infanterie de Sacken. L'attaque -sur la ville, favorisée par la nuit, eut un commencement de succès -contre nos jeunes troupes surprises de ce retour offensif. Mais un -brave officier, le chef de bataillon Enders, qui gardait le château -avec un bataillon du 56e, culbuta les assaillants dans la ville, et -ceux-ci reçus par nos soldats qui étaient revenus de leur trouble, -furent tous tués ou pris. Ce succès ranima notre élan; on poussa -l'infanterie de Sacken hors de la ville, et notre artillerie qui était -nombreuse, tirant aussi juste que l'obscurité le permettait, couvrit -les Russes de mitraille. - -Il était onze heures du soir lorsque ce combat fut terminé. La -confusion était si grande que Napoléon ne crut pas pouvoir prendre -gîte au château. Il coucha dans un village voisin, se trouva un moment -entouré de Cosaques en regagnant son bivouac, et fut sur le point -d'être enlevé. Berthier, précipité dans la boue, en fut retiré tout -meurtri. - -Le lendemain matin on vit plus clair dans la position. On sut qu'on -avait eu affaire à plus de trente mille hommes, et que Blucher se -retirait dans la vaste plaine qui s'étend au delà de Brienne, sur la -route de Bar-sur-Aube. On le suivit avec une centaine de bouches à -feu, et on le cribla de boulets jusqu'au village de la Rothière où il -s'arrêta. - -[En marge: Résultats du combat de Brienne.] - -Ce combat était fort honorable pour nos jeunes soldats, qui se battant -dans la proportion d'un contre deux, avaient fini par l'emporter sur -les plus vieilles bandes de la coalition, menées par le plus brave de -ses généraux. Malheureusement ce n'était pas un contre deux, mais un -contre cinq qu'il faudrait bientôt se battre pour tâcher de sauver la -France! L'ennemi avait laissé dans nos mains environ 4 mille hommes -morts ou blessés. Nous en avions près de 3 mille hors de combat. Mais -le champ de bataille étant à nous, les blessés n'étaient pas de notre -côté des hommes perdus. L'effet moral importait plus encore que le -résultat matériel. Nos soldats, démoralisés lorsque Napoléon les avait -rejoints à Châlons, commençaient à recouvrer leur courage en le -voyant, en se retrouvant au feu avec lui, et en reprenant sous sa -forte impulsion l'habitude de vaincre. - -Bien que Napoléon n'eût pas obtenu tous les avantages qu'il avait -espérés d'une irruption soudaine au milieu des corps dispersés de la -coalition, toutefois il lui avait fait sentir sa présence, il lui -avait appris que ce n'était pas sans coup férir qu'elle arriverait à -Paris, comme elle s'en était flattée d'après la facilité de ses -premiers mouvements, et il s'était posé entre elle et la capitale de -manière à lui en barrer le chemin. La position de Brienne était dans -cette vue parfaitement choisie. - -[En marge: Configuration des vallées de la Marne, de l'Aube et de la -Seine, et combinaisons auxquelles elles peuvent donner lieu.] - -La rivière de l'Aube sur laquelle Napoléon venait de s'arrêter par -suite de l'occupation de Brienne, divise en deux, comme nous l'avons -dit, l'espace qui s'étend de la Marne à la Seine. (Voir la carte nº -62.) Placé sur l'Aube, Napoléon était presque à égale distance de la -Marne et de la Seine, pouvant en deux petites marches se porter ou sur -l'une ou sur l'autre, afin d'arrêter l'ennemi qui voudrait s'avancer -sur Paris par la route de Châlons ou par celle de Troyes. Ayant à -Brienne le gros de ses forces, ayant de plus un rassemblement à -Châlons et un à Troyes, maître de renforcer alternativement l'un ou -l'autre, et résigné dans tous les cas à se battre contre des forces -infiniment supérieures, il était certain d'arriver toujours à temps -sur celle des deux routes qui serait la plus menacée. Que l'ennemi -voulût sortir de cet angle pour porter le théâtre de la guerre au delà -de la Marne, ou au delà de la Seine, c'était peu probable. Blucher, en -effet, était obligé de rester lié avec les troupes qui opéraient vers -la Belgique, comme Schwarzenberg avec celles qui opéraient vers la -Suisse, de manière qu'ils avaient chacun un lien, Blucher vers le -nord, Schwarzenberg vers l'est. Devant en outre, sous peine des plus -grands périls, ne pas trop s'éloigner l'un de l'autre, ils étaient -inévitablement contraints de suivre, Blucher la Marne, Schwarzenberg -la Seine, à moins qu'ils ne se réunissent pour marcher en une seule -colonne sur Paris. - -C'est d'après cet état de choses, profondément étudié, que Napoléon -arrêta ses dispositions. - -[En marge: Position que Napoléon occupe à Troyes, Brienne et Châlons.] - -[En marge: Forces que Napoléon s'efforce de réunir dans ces -positions.] - -En ce moment les deux colonnes ennemies semblaient n'en faire qu'une, -qui avait Troyes et les bords de la Seine pour direction naturelle. -Napoléon s'occupa donc de former vers Troyes son principal -rassemblement. Par ce motif il renvoya le maréchal Mortier avec la -vieille garde d'Arcis sur Troyes. Il plaça le général Gérard avec la -division Dufour, la première de réserve, à Piney, moitié chemin de -Brienne à Troyes. On doit se souvenir qu'à Troyes même la seconde -division de réserve avait commencé à se former sous le général -Hamelinaye, et qu'elle n'était forte encore que de 4 mille hommes. -Napoléon ordonna de la compléter le plus tôt possible à 8 mille, et de -la renforcer en attendant de toutes les gardes nationales de la -Bourgogne. Avec Hamelinaye et Gérard, qui comptaient 12 mille hommes, -avec la vieille garde qui en comprenait 15 mille, le maréchal Mortier -pouvait disposer de 27 mille hommes. Napoléon espérait lui adjoindre -sous peu de jours les 15 mille hommes venant en poste d'Espagne, ce -qui devait former une masse d'environ 40 mille hommes, dont 30 des -meilleures troupes qui fussent au monde. En se réunissant à Mortier -avec les 25 mille qu'il avait sous la main, et il le pouvait en une -bonne marche, il aurait 65 mille hommes à opposer à la grande armée de -Schwarzenberg, ce qui, dans sa situation, était une force -considérable, et, à la manière dont il se battait, presque suffisante -pour disputer le terrain. Il donna en même temps de nouveaux soins à -la défense de la Seine et de l'Yonne, et réitéra l'ordre d'envoyer à -Pajol, outre la petite réserve de Bordeaux qui arrivait par Orléans, -toute la cavalerie disponible à Versailles. Pajol devait avec ces -moyens garder Montereau, Sens, Joigny, Auxerre, et pousser ses partis -de cavalerie par le canal de Loing jusqu'à la Loire, de façon à -surveiller toute tentative de Schwarzenberg en dehors du cercle -présumable de ses opérations. - -[En marge: Ses espérances.] - -Vers le côté opposé, c'est-à-dire vers la Marne, Napoléon renouvela -l'ordre au maréchal Macdonald de se porter à Châlons avec tout ce -qu'il ramenait des provinces rhénanes, au duc de Valmy de réunir à la -Ferté-sous-Jouarre, à Meaux, à Château-Thierry, les gardes nationales -qu'on aurait eu le temps de réunir, de barricader les ponts de ces -diverses villes, et d'y amasser les denrées alimentaires du pays. En -cet endroit les forces étaient moindres; mais Blucher seul pouvait s'y -montrer s'il se séparait de Schwarzenberg, et dans ce cas Napoléon -ayant les yeux sur lui comme un chasseur sur sa proie, était prêt à le -suivre pour le prendre en queue ou en flanc. En même temps il réitéra -ses instances pour qu'on organisât à Paris de nouveaux bataillons, à -Versailles de nouveaux escadrons, afin d'ajouter promptement 15 mille -hommes aux 25 mille qu'il avait directement sous la main. S'il en -arrivait là, il était à peu près en mesure de tenir tête à tous ses -ennemis, car se joignant à Mortier vers Troyes avec 40 mille hommes, -il le portait à 80 mille, se joignant vers Châlons à Macdonald, il le -portait à 55 mille, et c'était presque assez, soit contre -Schwarzenberg, soit contre Blucher. Napoléon s'appliqua aussi à tracer -la route militaire de l'armée, depuis Paris jusqu'aux bords de l'Aube, -et il décida qu'elle passerait par la Ferté-sous-Jouarre, Sézanne, -Arcis et Brienne (voir la carte nº 62), direction la plus centrale, et -sur laquelle il fit rassembler des ressources de toute espèce. -Prévoyant qu'il aurait bien des fois à manoeuvrer de l'Aube à la -Marne, il prescrivit d'entourer Sézanne de palissades, et d'y former -un vaste magasin de denrées et de munitions de guerre. À Brienne même -où il était campé, il assit sa position de la manière la mieux adaptée -au terrain. Il établit à Dienville sur l'Aube sa droite qui devait se -composer de la division Ricard détachée de Marmont, et de Gérard qui -en cas d'attaque avait ordre d'accourir de Piney à Dienville. (Voir la -carte nº 62, et le plan détaillé des environs de Brienne, carte nº -63.) Il établit son centre, consistant dans les troupes de Victor, au -village de la Rothière, au milieu d'une plaine que traversait la -grande route, avec la garde en réserve; il plaça enfin sa gauche, -composée du corps de Marmont, à Morvilliers, le long d'un coteau assez -élevé en avant du bois d'Ajou. Il enjoignit à chaque chef de corps, à -Marmont notamment, de s'entourer d'ouvrages de campagne, pour -compenser notre infériorité numérique dans le cas très-probable d'une -attaque prochaine. Ainsi campé sur l'Aube, presque à égale distance -des deux routes que la coalition devait être tentée de suivre, il -attendait deux choses, premièrement que ses moyens achevassent de -s'organiser, secondement que l'ennemi commît quelque grosse faute. -Cette dernière chance il était loin d'en désespérer, connaissant bien -ses adversaires, et il regardait la situation comme fort améliorée -depuis le combat de Brienne. Il l'écrivait ainsi à sa femme, à Joseph, -à l'archichancelier Cambacérès, aux ducs de Feltre et de Rovigo, pour -qu'à Paris on le dît à tout le monde, pour qu'on se rassurât, et qu'on -s'occupât avec plus de zèle des diverses créations qu'il avait -ordonnées[4]. - - [Note 4: Des historiens, des auteurs de Mémoires, n'ayant - pas lu la correspondance de Napoléon, ne sachant pas ce - qu'il faisait, le déclarent presque fou, pour s'être arrêté - à Brienne après le combat du 29, et avoir voulu y livrer une - seconde bataille avec des forces si disproportionnées. On - voit s'il était fou, par l'exposé que nous venons de faire, - et s'il est sage de juger un tel homme lorsqu'on ne connaît - pas ses intentions d'après des documents authentiques. Le - maréchal Marmont, dans ses Mémoires, se récrie contre - l'ordre que Napoléon lui donna de se retrancher à - Morvilliers. Le général Koch, excellent écrivain militaire - et bien autrement sérieux dans ses jugements que le maréchal - Marmont dans les siens, demande comment on pouvait vouloir - avec trente mille hommes livrer une seconde bataille à - toutes les armées de la coalition. On voit, d'après ce qui - précède, quelles étaient les véritables intentions de - Napoléon. L'ennemi pouvant opérer par Troyes ou par Châlons, - il devait se tenir entre deux, de manière à courir sur celle - des deux routes qui serait menacée, ne cherchant pas une - bataille générale comme on l'en accuse, mais tâchant de - pourvoir à toutes les éventualités avec ce qu'il avait, - c'est-à-dire avec presque rien. Il n'y a donc qu'à admirer à - la fois son génie et son caractère dans cette situation - étrange, et presque sans égale dans l'histoire.] - -[En marge: Questions qui s'agitaient au camp des alliés pendant que -Napoléon était à Brienne.] - -[En marge: Arrivée de lord Castlereagh.] - -Pendant ce temps, de graves questions s'agitaient au camp des -coalisés, questions à la fois politiques et militaires. La question -politique consistait à savoir si on traiterait avec Napoléon, la -question militaire si on s'arrêterait à Langres, ou si on -entreprendrait tout de suite la troisième période de la guerre, avant -de s'être assuré par quelques pourparlers que la paix était -impossible. Naturellement le parti des esprits ardents, à la tête -duquel étaient les Prussiens et Alexandre, par les motifs que nous -avons rapportés, ne voulait ni traiter ni s'arrêter. Le parti modéré, -à la tête duquel étaient les Autrichiens et quelques hommes sages des -diverses nations coalisées, voulait le contraire. C'était à lord -Castlereagh, arrivé enfin au quartier général, qu'il appartenait de -prononcer. - -[En marge: Chacun disposé à complaire au ministre anglais, pour -l'attirer à soi.] - -[En marge: Lord Castlereagh se présente avec trois voeux bien -prononcés: la constitution du royaume des Pays-Bas, le mariage de la -princesse Charlotte avec le prince d'Orange, et le silence sur le -droit maritime.] - -[En marge: La Russie et l'Autriche disposées à condescendre aux voeux -du ministre britannique.] - -Chacun pour l'attirer lui avait concédé d'avance l'objet principal de -ses voeux, c'est-à-dire la création du royaume des Pays-Bas, ce qui -procurait à l'Angleterre l'avantage d'ôter Anvers à la France, de -placer les embouchures des fleuves sous une main capable de les -défendre, et enfin de pouvoir demander à la Hollande en retour de si -beaux dons, le cap de Bonne-Espérance, qui est le Gibraltar de la mer -des Indes, comme l'île de France en est l'île de Malte. Lord -Castlereagh avait à faire à ses alliés une autre confidence dont il -éprouvait quelque embarras à parler, c'était un projet de mariage -entre la princesse Charlotte, héritière du sceptre d'Angleterre, et -l'héritier de la maison d'Orange, projet qui en tout autre temps -aurait soulevé les plus grandes oppositions. Cependant Alexandre avait -accueilli ces ambitions britanniques avec le sourire qu'il accordait à -toutes les passions dont il recherchait l'alliance, et s'était montré -prêt à consentir sans exception aux voeux de l'Angleterre. Ce projet -exigeait de l'Autriche un sacrifice personnel, celui des Pays-Bas -autrichiens, car, dans ce retour universel au passé, les Pays-Bas -auraient dû lui revenir. Mais en fait de Pays-Bas, elle aimait mieux -ceux d'Italie, c'est-à-dire Venise, et elle avait donné son -assentiment aux vues de l'Angleterre, après avoir acquis toutefois la -certitude qu'elle serait dédommagée de son sacrifice en Italie. Il -était un dernier point sur lequel lord Castlereagh apportait un voeu -formel, c'est qu'il ne fût pas question du droit maritime. Le -croirait-on? Dans cette réunion où se trouvaient des puissances qui -aspiraient à former une marine, on s'occupait à peine du droit -maritime, et on le regardait comme affaire particulière regardant tout -au plus la France et l'Angleterre, et naturellement devant être réglée -au gré de la dernière. Ainsi tout avait été concédé à lord -Castlereagh, royaume des Pays-Bas, union par mariage entre ce royaume -et celui d'Angleterre, et enfin silence de l'Europe civilisée sur la -législation des mers. - -[En marge: Lord Castlereagh ayant obtenu ce qu'il souhaite, devient -sur-le-champ raisonnable, et se prononce pour la paix avec Napoléon, -mais sur la base des frontières de 1790.] - -Ces concessions faites, restait à savoir pour qui se prononcerait lord -Castlereagh, entre ceux qui désiraient la paix, et ceux au contraire -qui demandaient la guerre à outrance. Une fois rassasié, le puissant -Anglais était redevenu parfaitement raisonnable, et, par exemple, sur -la question de traiter ou de ne pas traiter avec Napoléon, il avait -été à la fois sensé et habile. - -Au fond cette question signifiait qu'on ne voulait plus avoir affaire -à Napoléon, et qu'on était résolu à le détrôner pour substituer une -autre dynastie à la sienne. Or c'était pour lord Castlereagh une -difficulté, soit par rapport à l'Angleterre soit par rapport à -l'Autriche. On avait longtemps reproché, comme nous l'avons déjà dit, -aux ministres anglais, élèves et successeurs de M. Pitt, de soutenir -contre la France une guerre de dynastie, et ils avaient pris une telle -habitude de s'en défendre devant le Parlement, qu'ils s'en défendaient -encore, même quand le peuple anglais lui-même, encouragé par le -succès, n'était plus disposé à leur en faire un reproche. Quant à -l'Autriche, c'était embarrasser beaucoup l'empereur François que de -lui dire brutalement qu'on le menait à Paris pour détrôner sa fille. -De plus, si la vacance du trône de France donnait à lord Castlereagh -l'espérance d'y voir monter les Bourbons, dont il désirait vivement la -restauration, elle lui faisait craindre Bernadotte, vers lequel -l'empereur Alexandre paraissait singulièrement porté, depuis les -liaisons que l'entrevue d'Abo et la question de Norvége avaient fait -naître entre les cours de Russie et de Suède. - -[En marge: Ses motifs pour opiner de la sorte.] - -[En marge: Complète entente de lord Castlereagh avec le cabinet -autrichien.] - -[En marge: Résolution de traiter avec Napoléon, et de le précipiter du -trône s'il n'accepte pas les frontières de 1790.] - -Par tous ces motifs, lord Castlereagh pensait sagement qu'il fallait -ne rien précipiter, et laisser le rétablissement des Bourbons naître -de la situation même, sans vouloir substituer l'action des hommes à -celle des événements. Il dit aux deux partis qu'on avait publiquement -offert à Napoléon de négocier, que refuser maintenant d'envoyer des -plénipotentiaires non-seulement à Manheim, lieu indiqué par la France, -mais à Châtillon, lieu indiqué par les alliés, ce serait aux yeux de -l'Europe se placer dans un état d'inconséquence vraiment embarrassant, -qui serait vivement relevé en Angleterre; qu'il fallait donc négocier -avec Napoléon, qu'il le fallait absolument pour la dignité de toutes -les puissances. À l'empereur Alexandre, pressé d'aller à Paris, aux -Prussiens, avides de vengeance, il dit en particulier qu'on ne prenait -pas, en agissant de la sorte, de bien grands engagements, car en -offrant purement et simplement à Napoléon les frontières de 1790, on -était certain de son refus; qu'en tout cas, s'il acceptait, on -l'aurait tellement humilié, tellement affaibli, que les uns devraient -être vengés, et les autres rassurés; que si au contraire il -n'acceptait point, alors on serait dégagé, et que l'Autriche, -prononcée elle-même pour le retour aux anciennes frontières de 1790, -serait bien obligée de se rendre, et d'abandonner un gendre -intraitable, avec lequel aucun accord n'était possible; qu'ainsi, en -ne pressant rien, on amènerait peu à peu les choses au point où on les -souhaitait, sans s'exposer au reproche d'inconséquence, et sans -blesser la cour de Vienne, dont le concours à la présente guerre était -indispensable. À l'Autriche lord Castlereagh donna une satisfaction -entière en appuyant l'opinion de ceux qui voulaient qu'on traitât à -Châtillon. Il dit à l'empereur François et à M. de Metternich, que, -bien qu'il regardât comme difficile d'avoir avec Napoléon une paix -stable, il était d'avis qu'on essayât de traiter avec lui; que -relativement aux questions de dynastie qui pourraient s'élever en -France, l'Angleterre n'avait aucun parti pris, qu'elle cherchait même -à dissuader les Bourbons de se rendre sur le continent; qu'elle -s'appliquerait donc de très-bonne foi à conclure la paix, mais que si -Napoléon refusait ce qu'on lui offrait, il faudrait bien en finir avec -lui, et que dans ce cas sans doute, le trône de France devenant -vacant, l'Autriche, guidée par son esprit conservateur, éclairée sur -le mérite de Bernadotte, préférerait les Bourbons à cet aventurier -faisant payer si cher des services qui valaient si peu. Dans ces -termes, lord Castlereagh rencontra un plein assentiment auprès de -l'empereur François et de son ministre, qui l'un et l'autre se -hâtèrent de répondre que par honneur ils étaient obligés de donner -suite à l'offre de traiter avec Napoléon, que par dignité ils le -devaient aussi, car l'empereur François après tout était père, mais -que si Napoléon ne voulait à aucun prix entendre raison, ils étaient -d'avis de rompre définitivement avec lui, quoi qu'il pût en coûter au -père de Marie-Louise; que la régence de celle-ci au nom du roi de Rome -ne leur paraissait pas une combinaison sérieuse, que Bernadotte leur -semblait une fantaisie passagère d'Alexandre, une honte pour tout le -monde, et que Napoléon renversé il n'y avait d'acceptables que les -Bourbons. L'accord devint ainsi complet entre lord Castlereagh et -l'Autriche, qu'il avait du reste pris soin de rassurer entièrement sur -ses intérêts matériels. L'Autriche en effet craignait qu'après s'être -servi d'elle on ne la jouât, et par exemple que la Russie, pour avoir -une meilleure part de la Pologne, n'abandonnât la Saxe à la Prusse, ce -qui obligerait de dédommager la maison de Saxe en Italie, combinaison -dont il était déjà parlé à cette époque. Elle avait beaucoup d'autres -craintes encore sur lesquelles lord Castlereagh la tranquillisa en lui -engageant la parole de l'Angleterre pour l'accomplissement de tout ce -qu'elle désirait. - -Avec un mélange de raison, de finesse, de fermeté, et une sorte de -simplicité tout anglaise, lord Castlereagh acquit ainsi rapidement un -ascendant considérable sur les alliés, à quoi sa position l'aidait -beaucoup au surplus, car arrivant le dernier, les mains pleines de -ressources, au milieu de gens divisés d'avis et d'intérêts, il avait -tous les moyens de faire pencher la balance du côté qu'il voulait, et -ne trouvait dès lors que des adhérents prêts à satisfaire à ses désirs -pour l'attirer à eux. Il allait de la sorte avec très-peu d'intrigue, -et en agissant très-naturellement, exercer une influence décisive sur -les destinées de l'Europe. - -[En marge: À la suite de l'accord survenu entre les coalisés, on -décide la réunion du congrès de Châtillon.] - -[En marge: Composition du congrès.] - -Les choses étant réglées comme nous venons de le dire, le 29 janvier, -jour même où s'était livré le combat de Brienne, on arrêta la -résolution d'envoyer des plénipotentiaires à Châtillon. Ces -plénipotentiaires furent pour l'Autriche M. de Stadion, pour la Russie -M. de Rasoumoffski, pour la Prusse M. de Humboldt, pour l'Angleterre -lord Aberdeen. On adjoignit à ce dernier lord Cathcart, ambassadeur -d'Angleterre en Russie, et sir Charles Stewart, ministre de la même -puissance en Prusse. Il fut décidé que lord Castlereagh se rendrait -également à Châtillon pour juger par lui-même de la marche des -négociations, pour la diriger au besoin, et s'assurer de ses propres -yeux si on pouvait en espérer quelque chose. On savait l'Angleterre si -intéressée à ne rien concéder au delà des anciennes limites de la -France, et à se débarrasser de Napoléon s'il était possible de le -faire convenablement, que personne ne la suspectait, et n'était -disposé à restreindre son influence au futur congrès. M. de -Metternich aurait pu se rendre aussi à Châtillon, mais outre qu'il -voulait rester auprès des souverains, il sentait une sorte de gêne à -se trouver en présence du négociateur français, et aimait mieux -laisser ce rôle pénible à M. de Stadion, qui, vieil ennemi de la -France, s'il éprouvait un embarras en la voyant si maltraitée, -n'éprouverait que celui de contenir une joie indiscrète. - -[En marge: Conditions qu'on devait offrir à Napoléon.] - -Les conditions qu'on devait offrir, nous pouvons le dire après un -demi-siècle, étaient indécentes. Non-seulement on imposait à la France -de rentrer dans ses frontières de 1790 (bien que personne n'eût voulu -rentrer dans les limites qu'il avait alors), mais on exigeait qu'elle -répondît tout de suite à ces propositions, et qu'elle répondît par oui -ou par non. De plus, on prétendait lui interdire de se mêler du sort -des pays qu'elle allait céder. Ce qu'on ferait de la Pologne, de la -Saxe, de la Westphalie, de la Belgique, de l'Italie, comment on -traiterait la Bavière, le Wurtemberg, la Suisse, rien de tout cela ne -devait la regarder. La France, sans laquelle on n'avait jamais décidé -du sort d'un village en Europe, la France ne devait avoir aucun avis -sur les dépouilles du monde entier, qui en ce moment étaient les -siennes. Certes Napoléon avait abusé de la victoire, mais au milieu de -la fumée enivrante de Rivoli, d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, il -n'avait jamais traité ainsi les vaincus, et des vaincus qui étaient -écrasés! Or à cette époque la France n'était pas écrasée; ses ennemis -s'avançaient chez elle comme en tremblant, et en promettant de la -ménager. Sans doute elle avait eu des torts, ou plutôt son -gouvernement en avait eu; mais en un jour on les effaçait tous, et si -on se rappelle que deux mois auparavant les puissances lui avaient -proposé ses frontières naturelles, avec de vives instances pour les -lui faire accepter, qu'après un moment d'hésitation elle avait répondu -par une acceptation formelle qui en droit liait les auteurs de cette -offre, on nous pardonnera de dire que les conditions envoyées à -Châtillon étaient indécentes. Aussi, bien que le triomphe de Napoléon -fût celui d'un despotisme insupportable, sa victoire était alors le -voeu de tous les honnêtes gens que l'esprit de parti n'avait point -égarés. C'était lui assurément qui nous avait valu toutes ces -humiliations, mais un coupable qui défend le sol, devient le sol -lui-même! - -[En marge: M. de Metternich envoie M. de Floret à Châtillon, pour -avertir M. de Caulaincourt de ce qui se passe, et faire dire à -Napoléon de traiter à tout prix.] - -Tandis qu'on faisait partir les plénipotentiaires pour Châtillon, M. -de Metternich eut le soin d'envoyer en avant M. de Floret, sous -prétexte d'y préparer le logement des nombreux diplomates du congrès, -mais en réalité pour donner à M. de Caulaincourt qui venait d'y -arriver, des avis pleins de franchise, et nous dirions de sagesse, -s'ils eussent été pour Napoléon compatibles avec sa gloire. M. de -Metternich n'avait pas encore répondu à la demande d'armistice que M. -de Caulaincourt avait été chargé de lui adresser. Il s'expliquait -cette fois sur ce sujet en disant que s'il n'en avait point parlé, -c'est qu'une telle proposition n'avait aucune chance d'être -accueillie, qu'il en avait gardé le secret et le garderait pour -empêcher qu'on n'en abusât; que les alliés voulaient la paix ou rien, -la voulaient prompte, et aux conditions qui allaient être -communiquées; qu'il ne fallait pas se défier des Anglais, car ils -étaient parmi les plus modérés; que leur témoigner confiance, et -surtout à lord Aberdeen, serait bien entendu; qu'il fallait saisir -comme au vol cette occasion de négocier, que si on ne la saisissait -pas, elle ne se représenterait plus; que les alliés se livreraient en -cas de refus à des idées de bouleversement auxquels l'Autriche, en les -regrettant, ne pourrait pas résister; que l'empereur François en -serait désolé pour sa fille, mais qu'il n'en serait pas moins fidèle à -ses alliés, auxquels l'unissaient les intérêts de la monarchie -autrichienne, et de grandes obligations contractées pendant la -dernière guerre; qu'il suppliait son gendre d'y bien penser, et de se -résigner aux sacrifices commandés par les circonstances; que lui-même, -empereur d'Autriche, avait eu dans ce siècle bien des sacrifices à -faire, qu'il les avait faits, et qu'il n'en était pas moins revenu -plus tard à la position qui convenait à son empire; qu'il fallait donc -savoir se soumettre à la nécessité, pour éviter de plus grands et de -plus irréparables malheurs. - -Il était défendu à M. de Floret de prendre les devants relativement -aux conditions de la paix, et de les laisser même entrevoir. Mais les -conseils qu'il était chargé de transmettre suffisaient pour indiquer -qu'on n'en était plus aux bases de Francfort. - -[En marge: Après la solution de la question politique, on s'occupe de -la question militaire.] - -[En marge: M. de Metternich et le prince de Schwarzenberg voudraient -que les armées s'arrêtassent à Langres, pour attendre le résultat des -négociations entamées.] - -La question politique étant résolue, restait à résoudre la question -militaire. Le prince de Schwarzenberg, qui jouait dans les affaires -militaires le rôle que jouait M. de Metternich dans les affaires -politiques, se trouvait naturellement à la tête de ceux qui voulaient -s'arrêter à Langres, soit pour voir ce que produiraient les -négociations, soit pour s'épargner les dangers d'une marche sur Paris. -On allait rencontrer Napoléon, qui se serait autant renforcé en se -rapprochant de ses ressources, que les coalisés se seraient affaiblis -en s'éloignant des leurs; on devait se préparer à lui livrer une -bataille décisive, ce qui avec un général tel que lui, avec des -soldats exaspérés comme les siens, était toujours hasardeux, et cette -bataille, si on ne la gagnait pas, ferait perdre en un jour le fruit -de deux années de succès inespérés. À ces considérations s'en -joignaient d'autres puisées dans la difficulté de se procurer des -moyens de subsistance. En effet, on était obligé d'appuyer vers la -Marne plus que vers la Seine, à cause des troupes laissées autour des -places, et en avançant on devait se trouver au milieu de la stérile -Champagne, où l'on aurait du vin et pas de pain, tandis qu'on -abandonnerait à Napoléon la fertile Bourgogne. C'était un motif de -plus pour attendre l'effet des négociations et l'arrivée des renforts, -avant de s'engager à fond. Il y avait bien encore quelques -arrière-pensées tout autrichiennes dont le prince de Schwarzenberg ne -parlait pas, et qui agissaient certainement sur lui; il se disait que -l'entrée à Paris, tant désirée par Alexandre, serait sans doute pour -ce prince un triomphe, mais n'en pouvait pas être un pour le beau-père -de Napoléon; que d'ailleurs rompre davantage l'équilibre de l'Europe -en poussant jusqu'à leur dernier terme les succès de la coalition, -c'était le rompre au profit de la Russie et nullement au profit de -l'Autriche. - -[En marge: Le combat de Brienne met fin à ces discussions militaires, -en obligeant le prince de Schwarzenberg à venir au secours de -Blucher.] - -Ces raisons, dont quelques-unes ont été depuis condamnées par le -résultat, n'en étaient pas moins d'un grand poids. Mais tandis qu'on -les discutait, on avait tout à coup reçu la nouvelle que Blucher, -quoique obligé de laisser en arrière plus de la moitié de ses troupes -autour de Mayence et de Metz, était venu se placer en avant de la -grande armée de Schwarzenberg, et se jeter à la rencontre de Napoléon -avec la moindre partie de ses forces. Après un tel événement il n'y -avait plus à délibérer, et il était indispensable d'aller au secours -du téméraire général de l'armée prussienne, sauf à décider ensuite ce -qu'on ferait ultérieurement. En effet le 30 janvier, lendemain du -combat de Brienne, le prince de Schwarzenberg mit en mouvement tous -ses corps sur l'une et l'autre rive de l'Aube. Blucher s'était retiré -un peu en arrière de la Rothière, sur les coteaux boisés de Trannes. -(Voir les cartes n{os} 62 et 63.) Le prince de Schwarzenberg rangea -derrière lui les corps du général Giulay et du prince de Wurtemberg, -qui en poursuivant le maréchal Mortier s'étaient arrêtés à -Bar-sur-Aube. Il dirigea sa gauche, composée de toutes les réserves -autrichiennes sous le prince de Colloredo, sur Vandoeuvres, à la rive -gauche de l'Aube, afin de menacer le flanc droit de Napoléon et de -contenir le maréchal Mortier. Il porta sa droite, composée des -Bavarois, à Éclance, un peu au delà de Trannes, et envoya l'ordre à -Wittgenstein, déjà parvenu à Saint-Dizier, de s'avancer en toute hâte -jusqu'à Soulaines. Le corps d'York, qui avait été laissé devant Metz, -reçut également l'ordre de se rendre à Saint-Dizier. Enfin au centre, -où déjà le prince de Wurtemberg et le général Giulay étaient venus -appuyer Blucher, il disposa un dernier renfort en y attirant les -gardes russe et prussienne. - -[En marge: Forces de Schwarzenberg et de Blucher réunies.] - -C'était là une immense accumulation de forces, car Blucher, après le -combat de Brienne, conservait bien 28 mille hommes, en comptant -Sacken, Olsouvieff et Pahlen; le général Giulay et le prince de -Wurtemberg ne lui amenaient pas moins de 25 mille hommes de secours; -on en supposait autant au maréchal de Wrède, autant au prince de -Colloredo; on estimait à 30 mille les gardes russe et prussienne, à 18 -mille le corps de Wittgenstein, à 15 mille celui du général d'York. Le -tout formait par conséquent 170 mille hommes, dont plus de 100 mille -concentrés autour de la Rothière. Or on voyait Napoléon en face de -soi, ayant une aile sur l'Aube, l'autre sur le coteau boisé d'Ajou, et -pour toute défense au centre le village de la Rothière: qu'avait-il de -troupes dans cette position? Trente mille hommes, si on en jugeait par -le combat du 29 janvier, et peut-être quarante ou quarante-cinq mille, -si Mortier qu'on savait à Troyes avait pu le rejoindre. C'était donc -le cas ou jamais de se jeter sur lui, avant qu'il fût renforcé, et de -l'accabler avec les 170 mille hommes qu'on avait dans un espace de -quelques lieues, et dont 100 mille étaient déjà réunis dans la plaine -de la Rothière. Ces raisons décisives mirent fin aux discussions des -jours précédents, et il fut résolu qu'on livrerait bataille. -D'ailleurs entre Chaumont et Bar-sur-Aube on ne pouvait pas vivre, il -fallait avancer ou reculer, et reculer ne convenant à personne, la -bataille, condition de tout mouvement en avant, était inévitable. -Seulement à l'audace de Napoléon, à ses vives allures, on regarda -comme possible qu'il prît l'initiative, et on voulut la lui laisser, -car on se trouvait sur les plateaux boisés de Trannes et d'Éclance, et -on avait tout avantage à l'y attendre. - -[En marge: Le 1er février les coalisés viennent attaquer Napoléon à la -Rothière.] - -La journée du 31 janvier se passa dans cette attente. Napoléon étant -resté immobile, on se décida, le 1er février, à l'aller chercher dans -la plaine de la Rothière. On avait un certain espace à franchir; les -corps étaient encore assez éloignés les uns des autres, les chemins -étaient argileux et difficiles à parcourir, bien qu'il eût fait froid, -et par tous ces motifs la bataille ne pouvait commencer de bonne -heure. Le maréchal Blucher fit doubler les attelages de son -artillerie, afin de n'être pas retardé, mais cette précaution -l'obligea de laisser la moitié de ses canons en arrière. Il employa la -matinée à se porter de Trannes à la Rothière. Le plan convenu était le -suivant. (Voir le plan de Brienne, carte nº 63.) - -[Date en marge: Fév. 1814.] - -[En marge: Plan des coalisés.] - -Le maréchal Blucher devait avec Sacken, Olsouvieff, Scherbatow et -Pahlen, aborder la Rothière et l'enlever, ce qui paraissait facile -pour lui, car il n'avait d'autre obstacle à vaincre qu'un village -situé au milieu d'une plaine presque unie, et s'élevant en pente -insensible. Pendant ce temps le général Giulay devait se porter sur -Dienville, pour enlever le pont de l'Aube où Napoléon appuyait sa -droite, tandis que le prince de Wurtemberg, agissant vers le côté -opposé, à travers les bois d'Éclance, devait enlever la Giberie et -Chaumenil, petits villages qui se reliaient au bois d'Ajou où Napoléon -avait sa gauche. Enfin, le maréchal de Wrède devait attaquer cette -gauche, formée par le maréchal Marmont. Il fallait pour cela qu'il -s'enfonçât dans un ruisseau fangeux et boisé qui passe au pied du -village de Morvilliers, qu'il le franchît, enlevât Morvilliers, et -traversât ensuite une plaine découverte et creuse bordée par le bois -d'Ajou. Derrière les 70 mille hommes qui allaient s'engager de la -sorte, les gardes russe et prussienne devaient marcher en réserve, ce -qui porterait à cent mille le nombre des combattants. Enfin aux deux -extrémités de cette ligne de bataille, Colloredo qui était à la gauche -de l'Aube, Wittgenstein et d'York qui traversaient la forêt de -Soulaines, devaient, en exécutant un double mouvement circulaire, -envelopper Napoléon avec 70 mille hommes répartis sur les deux ailes. -Quelle probabilité qu'il s'en tirât, eût-il trente, quarante, et même -cinquante mille combattants? - -[En marge: Périlleuse situation de Napoléon, réduit à combattre 170 -mille hommes avec 32 mille.] - -Telle était l'opinion que les coalisés se faisaient de la situation de -l'armée française. Cette situation était au moins aussi fâcheuse -qu'ils la supposaient. Ce n'était pas 50 mille combattants, ce n'était -même pas 40 mille que Napoléon pouvait opposer aux 170 mille hommes de -la coalition, mais 32 mille au plus. Il avait, il est vrai, une -position bien choisie, son génie, et le dévouement de ses soldats! On -va voir comment il usa de ces ressources. - -[En marge: Néanmoins il n'hésite pas à livrer bataille.] - -Dès le matin il avait remarqué un grand mouvement parmi les troupes de -Blucher, et sachant que le prince de Colloredo s'était montré de -l'autre côté de l'Aube, vers Vandoeuvres, il inclinait à quitter les -bords de cette rivière, et à se replier sur Troyes, pour s'y réunir à -Mortier et tenir tête à la masse des coalisés qui semblait prendre -cette route, lorsqu'au milieu du jour il apprit par quelques -transfuges et par les dispositions manifestes de l'ennemi, qu'il -allait être attaqué de front à la Rothière. Dès ce moment il n'était -ni de son caractère ni d'un bon calcul de se retirer. Il résolut de -faire tête à l'orage, de recevoir chaudement l'attaque qui -s'annonçait, sauf à se retirer ensuite dès qu'il aurait assez résisté -pour ne paraître ni découragé ni vaincu. - -[En marge: Position prise par Napoléon.] - -Napoléon, comme nous l'avons dit, avait sa droite appuyée sur l'Aube, -à Dienville, où se trouvaient sous le général Gérard la division -Dufour (première de réserve), et la division Ricard détachée du corps -de Marmont. Il avait son centre, formé des troupes du maréchal Victor, -à la Rothière, coupant la grande route et s'étendant jusqu'à la -Giberie; il avait sa gauche en avant du bois d'Ajou, protégée par le -ruisseau et le village de Morvilliers. Cette gauche, composée du corps -de Marmont qui était réduit en ce moment à la division de la Grange, -n'était pas de plus de 4 mille hommes. Elle possédait, il est vrai, -beaucoup de canons que le maréchal Marmont avait adroitement disposés, -et de manière à contenir les Bavarois quand ils attaqueraient le -ruisseau et le village de Morvilliers. Enfin, avec deux divisions de -jeune garde, toute la cavalerie et une nombreuse artillerie, Napoléon -se tenait en réserve derrière la Rothière, et un peu sur la gauche, de -manière à secourir ou Marmont ou Victor. Il est certain, d'après les -appels faits le matin, qu'il ne comptait pas plus de 32 mille hommes. - -[En marge: Bataille de la Rothière, livrée le 1er février 1814.] - -[En marge: Premier engagement à la Rothière, à Dienville et à -Morvilliers, terminé à l'avantage des Français.] - -Le feu ne commença pas avant deux heures de l'après-midi. Blucher -après avoir franchi avec peine l'espace qui le séparait de nos -positions, s'avança sur la Rothière en deux fortes colonnes, l'une -composée des troupes de Sacken, l'autre de celles d'Olsouvieff et de -Scherbatow. Une vive canonnade s'engagea de part et d'autre, mais -comme nous avions beaucoup d'artillerie, ce ne fut pas à l'avantage -des Russes que Blucher commandait dans cette journée. Bientôt celui-ci -voulut agir plus sérieusement, et il poussa ses masses d'infanterie -sur les premières maisons de la Rothière. C'était la division Duhesme, -du corps du maréchal Victor, qui occupait ce village. Nos jeunes -soldats, bien embusqués dans les maisons et les jardins, avec des -barricades à toutes les issues, répondirent par un feu des plus -violents aux tentatives des soldats de Blucher, et parvinrent ainsi à -les arrêter. Le maréchal Victor, abattu en sortant de Strasbourg, -avait retrouvé toute l'énergie de la jeunesse dans cette grave -circonstance, et il était au plus fort du danger, donnant l'exemple à -ses soldats qui le suivaient noblement. - -Tandis qu'au centre Blucher luttait contre cet obstacle, le général -Giulay ayant défilé derrière lui pour se porter sur Dienville, y -rencontra notre aile droite établie en avant de ce bourg, et sur les -bords de l'Aube. Le général Gérard avait disposé une partie de ses -troupes dans l'intérieur du bourg, l'autre dans la plaine, en liaison -avec la Rothière, et sous la protection d'un grand nombre de bouches -à feu. Le général Giulay, d'abord accueilli comme Blucher par une -forte canonnade, ne fut pas plus heureux, et voulut en vain aborder le -bourg lui-même. Il perdit beaucoup de monde sans y pénétrer. Afin de -se donner plus de chance de succès, en attaquant Dienville par les -deux côtés de l'Aube, il porta la brigade Fresnel sur la rive gauche -de cette rivière, par le pont d'Unienville situé un peu en amont. -Cette brigade, après avoir franchi l'Aube et être arrivée devant -Dienville, en trouva le pont barricadé, et essuya la fusillade d'une -multitude de tirailleurs embusqués au bord de la rivière. Tout ce -qu'elle put faire, fut de prendre position sur le sommet d'un coteau -opposé à Dienville, et de tirer par-dessus l'Aube avec son artillerie. -La division Dufour, rangée sur l'autre rive, supporta ce feu avec un -rare aplomb, et y répondit par un feu non moins meurtrier. - -Sur notre droite comme à notre centre les alliés avaient donc -rencontré une résistance opiniâtre. À notre gauche, le prince royal de -Wurtemberg, après avoir franchi les bois d'Éclance, avait essayé -d'enlever le petit hameau de la Giberie, qui flanquait la Rothière, et -se liait avec le bois d'Ajou occupé par Marmont. Il s'y trouvait un -détachement du maréchal Victor, qui, vaincu par le nombre, fut obligé -d'abandonner le hameau. Mais le maréchal Victor se mettant à la tête -de l'une de ses brigades, reprit la Giberie, et repoussa fort loin les -Wurtembergeois. Enfin, à l'extrémité de ce champ de bataille, où la -ligne des alliés se recourbait autour de notre flanc gauche, les -Bavarois, après avoir débouché de la forêt de Soulaines, et s'être -déployés le long du ruisseau de Morvilliers, avaient été arrêtés par -le maréchal Marmont, qui avait parfaitement disposé son artillerie et -en faisait un usage des plus redoutables. - -[En marge: Vers quatre heures de l'après-midi, Blucher tente un effort -décisif contre la Rothière et la Giberie.] - -Ainsi après deux heures d'une canonnade et d'une fusillade des plus -violentes, l'ennemi n'avait gagné de terrain nulle part. Mais il ne -pouvait se résigner à être tenu en échec par une armée qui lui -paraissait être d'une quarantaine de mille hommes tout au plus, tandis -qu'il en avait environ 100 mille en ne comptant pas ses deux ailes -extrêmes. - -[En marge: Succès de cette attaque, après une vive résistance de la -part des Français.] - -Il tenta donc un effort décisif vers quatre heures de l'après-midi. -Blucher, derrière lequel étaient venues se placer les gardes russe et -prussienne, marcha l'épée à la main sur la Rothière, tandis que sur la -demande pressante du prince de Wurtemberg, l'empereur Alexandre -envoyait une brigade de ses gardes pour seconder ce prince dans -l'attaque de la Giberie. L'action alors devint terrible. Les colonnes -de Sacken entrèrent dans la Rothière, en furent repoussées, puis y -pénétrèrent de nouveau, n'ayant affaire qu'à la division Duhesme, qui -était au plus de 5 mille hommes. Cette division, conduite par le -maréchal Victor en personne, n'abandonna le poste qu'à demi détruite. -Pendant ce temps, pour remplir l'espace compris entre la Rothière et -la Giberie, la cavalerie de la garde, suivie de son artillerie -attelée, se jeta sur la cavalerie de Pahlen et de Wassiltsikoff, et la -culbuta sur l'infanterie de Scherbatow. Mais arrêtée par l'infanterie -russe, chargée en flanc par un corps de dragons, elle perdit dans -cette échauffourée une partie de ses canons, qu'elle n'eut pas le -temps de ramener. Le prince de Wurtemberg, soutenu par les gardes -russes, pénétra dans la Giberie, et de leur côté les Bavarois, honteux -de se voir arrêtés par le petit nombre des soldats de Marmont, -franchirent enfin le ruisseau qui leur faisait obstacle, emportèrent -le village de Morvilliers, et débouchèrent dans la plaine qui s'étend -au pied du bois d'Ajou, afin de se débarrasser de notre artillerie qui -leur causait le plus grand dommage. - -[En marge: Napoléon sentant qu'un coup de vigueur est nécessaire pour -couvrir la retraite, reprend la Rothière et la Giberie à la tête de la -jeune garde.] - -[En marge: La bataille terminée à dix heures du soir.] - -[En marge: Napoléon se retire en bon ordre.] - -Le moment était critique, et Napoléon, qui n'avait cessé d'ordonner -tous les mouvements sous une grêle de projectiles, résolut, quoiqu'il -fît déjà nuit, de ne pas laisser tant d'avantages à ses adversaires. -Sentant que la retraite n'était possible avec honneur et avec sûreté -qu'en intimidant l'ennemi, il lança brusquement les deux divisions de -jeune garde, qui étaient sa dernière ressource, sur les deux points -principaux. Il dirigea sur la Rothière la division Rothenbourg, sous -la conduite du maréchal Oudinot, avec ordre de tout renverser devant -elle, et lui-même dirigea sur la gauche la division Meunier, entre -Marmont qui s'était replié sur le village de Chaumenil, et Victor qui -avait perdu la Giberie. Ces deux jeunes troupes, conduites par -Napoléon et Oudinot, marchèrent avec la résolution du désespoir. La -division Meunier, placée entre Chaumenil et la Giberie, arrêta net les -progrès des Bavarois et des Wurtembergeois. Oudinot, à la tête de -l'infanterie de Rothenbourg, se déploya sans fléchir sous un feu -épouvantable, fit plier les masses ennemies, et parvint même à leur -enlever le village de la Rothière. La nuit était déjà profonde; on -combattit corps à corps avec une sorte de fureur dans l'intérieur du -village, et ce ne fut qu'à dix heures du soir, quand l'ennemi ne -pouvait plus inquiéter notre retraite, que l'héroïque Oudinot se -replia de la Rothière sur Brienne. Notre mouvement rétrograde -s'exécuta en bon ordre, couvert par les divisions de la jeune garde et -par les dragons de Milhaud, qui, chargeant et chargés tour à tour, -occupèrent le terrain, mais en y perdant l'artillerie qu'il était -impossible de ramener. Nous en avions une trop grande quantité -comparativement à notre infanterie, pour pouvoir la protéger, et après -s'en être servi on l'abandonnait, en se contentant de sauver les -canonniers et les attelages. Du reste, tandis que le centre composé de -la garde, de la cavalerie et des débris de Victor, se retirait sans -être entamé, la gauche sous Marmont se dérobait très-heureusement à -travers le bois d'Ajou, et la droite, sous Gérard, qui s'était montrée -inébranlable à Dienville, se repliait sans échec le long de l'Aube, -après avoir tué ou blessé un nombre considérable d'hommes à l'ennemi. - -[En marge: Résultats de la bataille de la Rothière.] - -[En marge: Napoléon profite de la nuit pour passer l'Aube par le pont -de Lesmont, et laisse Marmont sur la hauteur de Perthes pour tromper -l'ennemi.] - -Ainsi se termina cette terrible journée où la résistance de 32 mille -hommes contre 170 mille, dont 100 mille engagés, fut, on peut le dire, -un vrai phénomène de guerre. Cette résistance était due à l'habileté -et à l'énergie du général Gérard, au bon emploi que le maréchal -Marmont avait fait de son artillerie, au dévouement héroïque des -maréchaux Oudinot et Victor, et par-dessus tout à la ténacité -indomptable de Napoléon. Sans son caractère de fer il aurait été -précipité dans l'Aube. Sa tenue était de nature à faire réfléchir -l'ennemi, et sauvait pour le moment sa situation. Il avait perdu -environ 5 mille hommes en tués ou blessés, et en avait mis hors de -combat 8 ou 9 mille aux alliés, grâce à l'avantage de la position et -au grand emploi de l'artillerie, différence qui était une satisfaction -sans doute, mais un faible succès militaire, car les moindres pertes -étaient pour nous bien plus sensibles, que les plus considérables pour -la coalition. Notre sacrifice en artillerie fut d'une cinquantaine de -bouches à feu, mais presque sans perte d'artilleurs ou de chevaux[5], -ce qui prouvait que c'étaient bien plutôt des pièces abandonnées que -des pièces conquises par l'ennemi. Napoléon n'avait livré ce combat si -disproportionné que pour couvrir sa retraite: dans la nuit il passa -sans confusion le pont de Lesmont, et gagna Troyes en bon ordre. Comme -il lui fallait toute la nuit pour défiler, et qu'il pouvait être -assailli par l'ennemi à la pointe du jour, il laissa le corps de -Marmont, qui ne se composait que de la division Lagrange, sur la -droite de l'Aube et sur la hauteur de Perthes, de manière à persuader -à Blucher que l'armée française était là tout entière prête à -combattre de nouveau. Ce corps ne courait aucun danger bien sérieux, -car il avait pour se couvrir la petite rivière de la Voire, étroite -mais profonde, dont il possédait les ponts, et derrière laquelle il -était assuré de trouver un asile dès qu'il serait trop vivement -attaqué. - - [Note 5: L'ennemi parla de 2 mille ou 2,500 prisonniers. - C'étaient des blessés que nous abandonnions, faute de - pouvoir les emmener, et non point de vrais prisonniers pris - en ligne.] - -Le lendemain en effet, l'ennemi, fatigué du combat de la veille, et -s'éveillant un peu tard, s'avança d'un côté vers le pont de Lesmont, -de l'autre vers la hauteur de Perthes, et demeura dans une sorte de -doute en voyant le corps de Marmont en bataille. Tandis qu'il se -demandait où était l'armée française, elle achevait de défiler tout -près de lui par le pont de Lesmont, et Marmont lui-même, après avoir -suffisamment contribué à son illusion, se dérobait en passant la Voire -à Rosnay. - -[En marge: Marmont, après avoir occupé assez longtemps l'attention de -l'ennemi, se retire derrière la Voire.] - -[En marge: Beau combat de Marmont à Rosnay.] - -Cependant Marmont fut suivi sur la Voire par le maréchal de Wrède. -Après avoir occupé assez longtemps la hauteur de Perthes, et y avoir -fait bonne contenance, il avait traversé le pont de Rosnay sous les -yeux des Bavarois, et s'était hâté de le détruire. Mais serré de -très-près, il n'avait pu enlever que le tablier du pont, et en avait -laissé subsister les pilotis, dont la tête perçait de quelques pieds -au-dessus de l'eau. Pendant qu'il mettait en bataille de l'autre côté -de la Voire le peu de troupes qui lui restaient, il aperçut au-dessous -de Rosnay des détachements ennemis exécutant une tentative de passage. -Il envoya d'abord de la cavalerie pour s'y opposer, puis ayant reconnu -que la cavalerie ne suffisait pas, et qu'une troupe de deux à trois -mille hommes avait déjà franchi la rivière, il y accourut lui-même -avec quelques centaines d'hommes, car si ce passage n'était pas -interrompu, son corps pouvait se trouver coupé de l'Aube et de -Napoléon, dès lors rejeté au milieu des corps de Wittgenstein et -d'York, c'est-à-dire enveloppé et pris. Sur-le-champ il se précipita -l'épée à la main sur le détachement qui avait passé la Voire au moyen -de quelques pieux et de quelques planches, l'attaqua brusquement, et -le refoula sur la rivière. Sa cavalerie à cet aspect fit une charge à -outrance, et en un clin d'oeil on sabra ou prit un millier d'hommes. -Cet exploit accompli au-dessous de Rosnay, Marmont fut rappelé à -Rosnay même par une tentative à peu près semblable. Prévoyant qu'un -passage pourrait être essayé par ce pont à moitié détruit, il y avait -embusqué un capitaine d'infanterie fort intelligent avec sa compagnie. -Celui-ci avait laissé passer un à un sur les appuis du pont privés de -tablier, un certain nombre d'hommes, puis les avait fusillés à bout -portant. Marmont arriva pour les achever. Ainsi un corps de 3 mille -Français environ, c'était en effet ce qui restait à Marmont séparé de -la division Ricard, avait arrêté toute une journée un corps de 25 -mille Bavarois, et leur avait tué ou enlevé plus de 2 mille hommes. Ce -double combat fut un véritable service, car en excitant au plus haut -point la confiance de l'armée en elle-même, et en rendant les coalisés -infiniment plus circonspects, il contribua beaucoup à ralentir leurs -mouvements, ce qui devait nous permettre de multiplier les nôtres, -seule ressource qui nous restât dans l'état si réduit de nos forces. - -[En marge: Retraite de Napoléon sur Troyes, où il arrive le 3 -février.] - -[En marge: Gravité de la situation.] - -[En marge: Disproportion effrayante des forces opposées les unes aux -autres.] - -Napoléon ayant franchi l'Aube sans accident, séjourna le 2 à Piney, et -le lendemain 3 février alla s'établir à Troyes. Cette dernière -bataille si énergiquement soutenue contre des forces si supérieures, -tout en étant un grand acte militaire, nous laissait dans un immense -péril. La coalition semblait avoir rassemblé toutes ses forces entre -Bar-sur-Aube et Troyes, et si elle persévérait à marcher réunie sur -Paris, il était douteux, même en s'y faisant tuer jusqu'au dernier -homme, qu'on parvînt à l'arrêter. Après le combat du 29 janvier, et la -bataille du 1er février, c'est tout au plus s'il restait à Napoléon 25 -ou 26 mille combattants. Mortier, qu'il venait de retrouver à Troyes, -en avait 15 mille peut-être, le général Hamelinaye 4 mille, ce qui -portait la totalité de nos forces disponibles à 45 mille hommes. Or le -prince de Schwarzenberg, avec Wittgenstein et Blucher, en comptait -bien 160 mille, en déduisant les pertes des deux derniers combats; et -ce n'était pas tout, car Blucher allait être renforcé non-seulement -par d'York arrivant de Metz, mais par Langeron prêt à venir de -Mayence, par Kleist quittant le blocus d'Erfurt, tous trois devant -être remplacés par des troupes levées à la hâte en Allemagne. On ne -savait donc pas jusqu'où la masse des coalisés serait portée sous -quelques jours, et il était possible qu'on se trouvât 40 à 50 mille -combattants contre 200 mille, et alors comment se défendre? Les -soldats avaient toujours la même confiance en Napoléon, bien qu'il en -désertât un certain nombre parmi les jeunes, mais les chefs, qui sur -le champ de bataille leur donnaient l'exemple du plus grand -dévouement, les chefs ayant assez d'expérience pour découvrir le -danger d'une situation presque désespérée, pas assez de génie pour -apercevoir les ressources, se livraient hors du feu à un complet -découragement. Ils étaient d'une tristesse profonde qu'ils ne -prenaient aucun soin de cacher. Cette tristesse gagnait peu à peu les -rangs inférieurs, et l'hiver avec ses souffrances et ses privations -n'était pas fait pour la dissiper. En Franche-Comté, en Alsace, en -Lorraine, les habitants avaient montré un esprit excellent et une -véritable fraternité envers l'armée. À Troyes et dans les environs, où -l'esprit était moins bon, où déjà les charges de la guerre s'étaient -fait cruellement sentir, où il régnait une extrême irritation contre -le gouvernement, l'accueil fait à l'armée était moins cordial, et de -fâcheuses rixes entre soldats et paysans ajoutaient d'affligeantes -couleurs au tableau qu'on avait sous les yeux. - -[En marge: Prodigieuse fermeté de Napoléon.] - -Napoléon, quoique douloureusement affecté, n'était cependant point -abattu. Il découvrait encore bien des ressources là où personne n'en -soupçonnait, cherchait à les faire apercevoir aux autres, et montrait -non pas de la sérénité ou de la gaieté, ce qui eût été une affectation -peu séante en de telles circonstances, mais une ténacité, une -résolution indomptables, et désespérantes pour ceux qui auraient voulu -le voir plus disposé à se soumettre aux événements. Point troublé, -point déconcerté, point amolli surtout, supportant les fatigues, les -angoisses avec une force bien supérieure à sa santé, toujours au feu -de sa personne, l'oeil assuré, la voix brusque et vibrante, il portait -le fardeau de ses fautes avec une vigueur qui les aurait fait -pardonner, si les grandes qualités étaient une excuse suffisante des -maux qu'on a causés au monde. - -[En marge: Ressources qui nous restaient.] - -[En marge: Correspondance de Napoléon avec son frère, sa femme, ses -ministres, pour essayer de les rassurer.] - -Toutefois la confiance qu'il manifestait, bien qu'en partie simulée, -n'était pas sans fondement. S'il ne lui restait que 15 mille hommes, -en comptant ce qu'il ramenait de Brienne, la vieille garde de Mortier, -et la petite division Hamelinaye, il attendait 15 mille vieux soldats -arrivant en poste d'Espagne, et déjà rendus à Orléans. Ce renfort -devait élever ses forces matériellement à 60 mille hommes, et -moralement à beaucoup plus. Le brave Pajol, qui, avec douze cents -chevaux et 5 à 6 mille gardes nationaux, défendait les ponts de la -Seine et de l'Yonne qu'il avait barricadés, tels que Nogent-sur-Seine, -Bray, Montereau, Sens, Joigny, Auxerre, attendait 4 mille hommes de la -réserve de Bordeaux. À Paris il devait y avoir sous peu de jours deux -divisions de jeune garde dont l'organisation allait être terminée. Il -s'y trouvait en outre vingt-quatre dépôts de régiments qu'on y avait -fait refluer, et dans lesquels on pouvait, en y versant des conscrits, -former vingt-quatre bataillons de 5 à 600 hommes chacun, ce qui -présenterait, en comptant les deux divisions de jeune garde, quatre -divisions d'infanterie de vingt et quelques mille hommes. On avait en -outre de quoi équiper quelques mille cavaliers à Versailles, et de -quoi atteler 80 bouches à feu à Vincennes. C'étaient donc 30 mille -soldats de plus qui devaient en huit ou dix jours porter à 90 mille -hommes les forces totales de Napoléon. Enfin à Montereau, à Meaux, à -Soissons, il accourait de braves gens qui profitaient des cadres de la -garde nationale pour venir offrir et utiliser leur dévouement. Tout -n'était donc pas perdu, si on savait conserver son sang-froid quelques -jours encore. Par malheur deux choses manquaient à Paris, non pas les -hommes, nous le répétons, mais l'argent et les fusils. Quant à -l'argent, lorsque M. Mollien aux abois ne savait où trouver cent mille -francs, un mandat sur le trésorier de la liste civile les faisait -sortir des Tuileries. Il était moins aisé de se procurer des armes. Il -y avait, comme nous l'avons dit, 6 mille fusils neufs et 30 mille à -réparer. On travaillait à remettre en état ces derniers, mais les -réparations quotidiennes remplaçaient à peine les distributions, et la -réserve des armes propres au service diminuait ainsi à vue d'oeil. Les -habits se confectionnaient assez vite; les chevaux arrivaient. -Napoléon écrivant sans cesse à Joseph et à Clarke, tâchait de stimuler -la paresse de l'un, de suppléer à l'incapacité de l'autre, leur -traçait point par point ce qu'ils avaient à faire, donnait tous les -jours de ses nouvelles à l'Impératrice et au prince Cambacérès, leur -recommandait le courage et le calme, leur affirmait que rien n'était -perdu, que l'ennemi n'avait eu aucun avantage décisif, et qu'avec de -la constance et de l'énergie on finirait par tout sauver. - -[En marge: Espérance d'une faute de l'ennemi, qui sauverait l'Empire.] - -[En marge: Napoléon ne dit rien de l'espérance qui le soutient.] - -[En marge: Efforts de Berthier et de M. de Bassano en faveur de la -paix.] - -Tandis qu'il s'efforçait de préparer ses ressources et d'y faire -croire, il lui restait une chance heureuse et prochaine, qui était le -secret de son génie, et dont il avait comme une sorte de -pressentiment. Cette chance, si elle se réalisait, pouvait changer la -face des choses, et lui ménager d'importantes victoires. Pour le -moment il était menacé d'une immense et fatale bataille, livrée sous -les murs de Paris contre des forces quadruples des siennes. C'était -en effet la triste vraisemblance, si l'ennemi persistait à marcher en -masse. Mais cet ennemi ne se diviserait-il pas? Entre les voies -diverses de l'Yonne, de la Seine, de l'Aube, de la Marne, ne serait-il -pas amené à se partager, à s'étendre, soit pour vivre, soit pour -donner la main aux troupes du nord et de l'est, soit enfin par mille -autres motifs? Blucher qui avait des forces sur la Marne et plus loin, -car il avait laissé le général Saint-Priest aux frontières de -Belgique, ne voudrait-il pas les rappeler à lui, et pour les rallier -plus sûrement ne ferait-il pas un pas vers elles? Schwarzenberg qui -avait des forces sur la route de Genève et jusque vers Lyon, ne -voudrait-il pas tendre un bras vers Dijon? À ces causes ne se -joindrait-il pas des motifs moraux de séparation, tels que des -jalousies, des antipathies, des désirs d'opérer séparément les uns des -autres? Blucher ne voudrait-il point par exemple se porter sur la -Marne en laissant Schwarzenberg sur la Seine, afin d'être plus libre -d'agir à sa tête? Napoléon le soupçonnait fortement, et dès le second -jour de sa retraite sur Troyes il en avait presque conçu la -certitude[6]. S'il en était ainsi, son projet était tout arrêté; il -laisserait un corps devant Schwarzenberg, puis se dérobant rapidement -courrait à Blucher et l'accablerait, pour revenir ensuite sur -Schwarzenberg. Toutefois il n'en disait rien, de peur que son secret -ne fût divulgué, et ne parvînt à l'ennemi par une indiscrétion -d'état-major. Autour de lui la présence d'une masse compacte, quatre -fois supérieure au moins à l'armée française, était le nuage qui -offusquait tous les yeux et terrifiait tous les coeurs. On se voyait -réduit à livrer sous les murs de Paris une bataille générale, avec des -forces tellement disproportionnées que la victoire serait impossible, -et on aurait voulu à tout prix conjurer ce danger, et le conjurer au -moyen de la paix, quelle qu'elle pût être. Arrivé le 3 février à -Troyes, Napoléon fut en effet assailli des représentations de Berthier -qui avait toujours été sage, et de M. de Bassano qui l'était devenu -depuis nos derniers malheurs. Traiter à tout prix à Châtillon était -leur ferme sentiment, exprimé de la manière la plus pressante. - - [Note 6: Le 2, Napoléon en écrivait quelques mots obscurs, - mais très-positifs, au ministre de la guerre.] - -[En marge: Accueil que M. de Caulaincourt reçoit à Châtillon.] - -[En marge: Sinistres pressentiments de ce citoyen dévoué, et ses -instances auprès de Napoléon pour obtenir d'autres instructions.] - -On le pouvait effectivement, car les plénipotentiaires des puissances -coalisées venaient d'arriver à Châtillon, tous fort disposés à signer -la paix, mais sur la double base des frontières de 1790, et de notre -exclusion des futurs arrangements européens. Accueilli avec politesse -et froideur, M. de Caulaincourt avait pu démêler qu'on lui préparait -de cruelles propositions, et qu'on était déjà loin des bases de -Francfort. M. de Floret, le secrétaire de la légation autrichienne, -chargé de donner secrètement des avis bienveillants au négociateur -français, sans vouloir s'expliquer catégoriquement, lui avait dit: -Traitez à tout prix, car cette occasion est comme celle de Prague, -comme celle de Francfort, une fois négligée elle ne se représentera -plus.--M. de Caulaincourt effrayé de ces avis, et voulant savoir quels -sacrifices on allait imposer à la France, n'avait pu obtenir de M. de -Floret aucune explication, mais il en avait tiré la certitude qu'il -fallait se résigner à de bien autres sacrifices que ceux de Francfort, -si on voulait sauver Paris, et avec Paris le trône impérial. Il avait -donc écrit à Napoléon, et l'avait supplié de lui accorder des -latitudes pour négocier, car des instructions qui lui enjoignaient -d'exiger non-seulement l'Escaut mais le Wahal, non-seulement les Alpes -mais une partie de l'Italie, non-seulement une influence légitime sur -le sort des provinces cédées mais la possession d'une partie d'entre -elles pour les frères de Napoléon, étaient un affreux contre-sens avec -la situation présente. Il avait demandé des latitudes sans dire -lesquelles, et les avait demandées à genoux, non comme un homme qui se -prosterne pour sauver sa fortune et sa vie, mais comme un bon citoyen -qui s'humilie pour sauver son pays. Se défiant de M. de Bassano qu'il -n'aimait point, et dont il n'était point aimé, qu'il considérait à -tort comme la cause de l'entêtement de Napoléon, il avait écrit à -Berthier, pour le prier d'abord de lui envoyer des informations -exactes sur la situation militaire, et pour le conjurer ensuite, lui -le noble et fidèle compagnon des dangers de l'Empereur, d'employer -toute son influence à le faire céder. - -[En marge: Nouvelles alarmantes venues de tous côtés, et confirmant -les conseils de Berthier, de M. de Bassano, et de M. de Caulaincourt.] - -C'est ainsi que Napoléon avait eu à subir non-seulement la lettre de -M. de Caulaincourt demandant d'autres instructions, mais les prières -les plus vives de Berthier, et de M. de Bassano lui-même qui en ce -moment était loin d'exciter son maître à la résistance. Des nouvelles -venues de divers côtés aiguillonnaient encore le zèle de tous ceux qui -entouraient Napoléon. En effet des corps autrichiens semblaient -s'être étendus à notre droite par delà l'Yonne. Quatre à cinq mille -Cosaques avaient dépassé Sens, et menaçaient Fontainebleau. À notre -gauche vers la Marne, l'aspect des choses n'était pas moins -inquiétant. Le maréchal Macdonald qui avait reçu ordre de se replier -sur Châlons et de s'y maintenir, en avait été expulsé par l'ennemi, et -avait été contraint de se retirer sur Château-Thierry. On le disait -même rejeté sur Meaux. Les 11e et 5e corps d'infanterie, les 2e et 3e -de cavalerie qu'il amenait avec lui, et que Napoléon évaluait à 12 -mille hommes au moins, étaient en réalité réduits à 6 ou 7 mille. Des -bandes de fuyards après avoir quitté l'armée, s'étaient répandues -entre Meaux et Paris, et y avaient porté l'épouvante. Les Parisiens -voyaient l'ennemi arriver sur eux par trois routes, celle d'Auxerre, -celle de Troyes, celle de Châlons, et sur une des trois seulement -discernaient une force capable de les couvrir, celle que Napoléon -commandait en personne, laquelle avait eu, disait-on, l'avantage dans -le combat du 29 janvier, mais un désavantage marqué dans la bataille -du 1er février. On parlait en outre de mouvements dans la Vendée, et -ce pays naguère si tranquille, si reconnaissant envers Napoléon, -paraissait prêt à s'agiter. Enfin, à la stupéfaction générale, on -annonçait que Murat, le propre beau-frère de l'Empereur, élevé par lui -au trône, venait de trahir à la fois l'alliance, la patrie, la -parenté, en se portant sur les derrières du prince Eugène. Ce concours -de mauvaises nouvelles avait bouleversé toutes les têtes. -L'Impératrice épouvantée appelait sans cesse auprès d'elle tantôt -Joseph, tantôt l'archichancelier, pour leur confier ses chagrins, et -en voyant le péril s'approcher se mourait de peur pour son époux, pour -son fils, pour elle-même. On répandait dans Paris que la cour allait -se retirer sur la Loire, et tous les jours une foule inquiète venait -aux Tuileries, pour s'assurer si les voitures de promenade qui -ordinairement transportaient l'Impératrice et le Roi de Rome au bois -de Boulogne, n'étaient pas des voitures de voyage destinées à se -diriger sur Tours[7]. - - [Note 7: Suivant mon habitude de ne jamais tracer des - tableaux de fantaisie, je dirai que j'emprunte ces détails - non-seulement à la correspondance du roi Joseph, qui a été - publiée en partie, mais à celle du prince Cambacérès, du duc - de Rovigo, du duc de Feltre, qui ne l'ont pas été, et qui - sont extrêmement détaillées. Elles donnent avec encore plus - de vivacité toutes les particularités que je rapporte ici. - J'atténue donc plutôt que je n'exagère les couleurs, sachant - qu'il faut toujours ôter quelque chose à l'exagération du - temps, bien que cette exagération soit un des traits de la - situation qu'il convient de conserver dans une certaine - mesure.] - -[En marge: Les instances dont Napoléon est l'objet, les mauvaises -nouvelles dont on l'accable, l'irritent sans l'ébranler.] - -Ces circonstances irritaient Napoléon sans l'ébranler. Où chacun -voyait des sujets de crainte, il apercevait plutôt des sujets -d'espérance. Il se doutait en effet qu'un corps autrichien s'était -approché de lui, et il songeait à se précipiter sur ce corps pour -l'accabler. Le danger de Macdonald, la manière dont il était -poursuivi, le disposaient à croire que la grande armée des coalisés -s'était divisée, et avait jeté une de ses ailes sur la Marne. C'est ce -qu'il avait toujours désiré, et toujours espéré. Aussi avait-il porté -Marmont vers Arcis-sur-Aube (voir la carte nº 62), et lui avait-il -enjoint de pousser des reconnaissances sur Sézanne, sur -Fère-Champenoise, pour se tenir au courant de ce que faisait -l'ennemi, et être toujours en mesure de profiter de la première faute. - -[En marge: Raisons d'honneur qui empêchent Napoléon d'accepter les -propositions qu'on lui prépare.] - -Cependant il fallait qu'il répondît aux supplications de Berthier, de -M. de Bassano, de M. de Caulaincourt, et surtout aux alarmes de Paris. -Des latitudes pour traiter?... demandait-il; qu'entendait-on par ces -expressions?... Entendait-on des sacrifices en Hollande, en Allemagne, -en Italie, il était prêt à les faire. Le Wahal, il l'abandonnerait, -pour revenir à la Meuse et à l'Escaut, mais pourvu qu'il gardât -Anvers. Il sacrifierait Cassel, Kehl, quoique ces points fussent de -vrais faubourgs de Mayence et de Strasbourg, et démantellerait même -Mayence pour rassurer l'Allemagne, mais à condition de conserver le -Rhin. En Italie il renoncerait à tout, même à Gênes, pourvu qu'il -conservât les Alpes, et, s'il était possible, quelque chose pour le -fidèle prince Eugène. Mais consentir à recevoir moins que la France, -la véritable France, celle dont la révolution de 1789 avait fixé les -limites, c'était se déshonorer sans espérance de se sauver. Au fond, -disait-il, on ne voulait plus traiter avec lui; on voulait détruire, -lui, sa dynastie, surtout la révolution française, et les propositions -de négocier n'étaient qu'un leurre. Si dans la nouvelle offre de -traiter on apportait quelque sincérité, c'est que probablement on lui -préparait des conditions tellement humiliantes qu'il en serait -déshonoré, et que le déshonneur servirait de garantie contre son -caractère et son génie. Mais consentir à de telles choses était de sa -part impossible! Descendre du trône, mourir même, pour lui qui -n'était qu'un soldat, était peu de chose en comparaison du déshonneur. -Les Bourbons pouvaient accepter la France de 1790; ils n'en avaient -jamais connu d'autre, et c'était celle qu'ils avaient eu la gloire de -créer. Mais lui, qui avait reçu de la République la France avec le -Rhin et les Alpes, que répondrait-il aux républicains du Directoire, -s'ils lui renvoyaient la foudroyante apostrophe qu'il leur avait -adressée au 18 brumaire? Rien, et il resterait confondu! On lui -demandait donc l'impossible, car on lui demandait son propre -déshonneur.-- - -Oserons-nous le dire, nous qui dans ce long récit n'avons cessé de -blâmer la politique de Napoléon, qui avons trouvé inutile, peu sensée, -funeste enfin toute ambition qui s'étendait au delà du Rhin et des -Alpes, il nous semble que pour cette fois Napoléon voyait plus juste -que ses conseillers; mais, comme il arrive toujours, pour avoir eu -tort trop longtemps, il n'était plus ni écouté ni cru lorsqu'il avait -raison. Ses diplomates désillusionnés trop tard, ses généraux exténués -de fatigue, le conjuraient de rester empereur de n'importe quel -empire, parce que lui demeurant empereur, ils demeuraient ce qu'ils -avaient été. La France était moindre, mais elle restait grande encore, -parce qu'elle restait la France, et eux ne perdaient rien de leur -élévation individuelle. À leurs yeux le Rhin, les Alpes, constituaient -peut-être la grandeur de Napoléon et de la France, mais nullement leur -grandeur personnelle: triste raisonnement, que la lassitude rendait -excusable chez des militaires épuisés, la crainte chez des diplomates -justement alarmés! Sans doute les conquêtes que Napoléon avait faites -du Rhin à la Vistule, des Alpes au détroit de Messine, des Pyrénées à -Gibraltar, ne valaient pas le sang qu'elles avaient coûté, et -n'auraient pas même mérité qu'on fît couler pour elles le sang d'un -seul homme. Au contraire pour garder les frontières naturelles de la -France on pouvait demander à ses soldats de verser jusqu'à la dernière -goutte de leur sang, on pouvait demander à Napoléon de risquer son -trône et sa vie, et, selon nous, après tant d'erreurs, après tant de -folies, de prodigalités de tout genre, il avait seul raison, quand il -disait qu'on exigeait son honneur en exigeant qu'il cédât quelque -chose des frontières naturelles de la France, de celles que la -République avait conquises, et qu'elle lui avait transmises en dépôt. -Mais les uns par affection, les autres par fatigue, certains par le -désir de se conserver, lui disaient: Sauvez, Sire, votre trône, et en -le sauvant vous aurez tout sauvé.-- - -[En marge: Sur les instances réitérées de ceux qui l'entourent, -Napoléon envoie _carte blanche_ à M. de Caulaincourt.] - -Les assauts furent rudes et répétés. Enfin, les alarmes croissant -d'heure en heure, Napoléon ne voulant pas préciser les sacrifices, -comptant sur la fierté de M. de Caulaincourt, sur son patriotisme, lui -envoya _carte blanche_ (expression textuelle). Il espérait avec -raison, que le connaissant comme il le connaissait, M. de Caulaincourt -n'y verrait pas l'autorisation de faire les derniers sacrifices, et -que cependant s'il fallait de grandes concessions pour arracher la -capitale des mains de l'ennemi, il serait libre, et pourrait la -sauver: singulière ruse envers lui-même, envers M. de Caulaincourt, -envers l'honneur tel qu'il le comprenait, car dans l'état des choses, -il ne concédait rien ou concédait l'abandon des frontières naturelles; -singulière ruse, et, nous ajouterons, unique faiblesse de ce grand -caractère, qui lui fut arrachée par les instances de ses lieutenants -et de ses ministres, et qui du reste, comme on le verra bientôt, ne -fut que très-passagère! - -[En marge: Défection de Murat, et mesures ordonnées à l'égard de -l'Italie.] - -Cette autorisation expédiée à M. de Caulaincourt, il donna quelques -ordres adaptés à la circonstance extrême où il se trouvait. Le silence -obstiné qu'il avait gardé envers Murat, avait enfin décidé ce dernier -à traiter avec l'Autriche. C'était une défection aussi condamnable que -celle de Bernadotte, mais amenée par de moins mauvais sentiments. La -légèreté, le besoin insatiable de régner, la peur, une vive jalousie -pour le prince Eugène, avaient troublé et entraîné le coeur de Murat. -Sa femme, il faut le dire, était plus coupable que lui, car liée -envers Napoléon par des devoirs plus étroits, elle avait, tout en -affectant auprès du ministre de France la douleur, l'impuissance de -rien empêcher, mené la négociation par l'intermédiaire de M. de -Metternich[8]. Les conditions de la défection étaient les suivantes. -Murat conserverait Naples, et renoncerait à la Sicile dont il serait -dédommagé par une province dans la terre ferme d'Italie. Il promettait -en retour de marcher avec trente mille hommes contre le prince Eugène. -Il avait tenu parole, s'était avancé vers Rome, puis avait envoyé une -division sur Florence, une autre sur Bologne, sans dire précisément ce -qu'il allait faire, car il lui restait assez de bons sentiments pour -rougir de sa conduite, et assez de ruse pour laisser ignorer aux -officiers français dont il avait grand besoin, qu'il allait les -employer contre la France. Il avait demandé au général Miollis de lui -livrer le château Saint-Ange, à la princesse Élisa de lui livrer la -citadelle de Livourne, prétendant que ces occupations étaient -nécessaires aux desseins de l'Empereur. Le général Miollis et la -princesse Élisa avaient refusé. - - [Note 8: Ce fait si triste au milieu de tant d'autres ne - peut plus être mis en doute depuis la publication des - papiers de lord Castlereagh. On y voit en effet que c'est la - reine qui avait été l'agent principal de la négociation.] - -[En marge: Renvoi du Pape à Rome pour créer des obstacles à Murat.] - -Ces détails avaient inspiré à Napoléon une irritation facile à -concevoir, mais il l'avait dissimulée dans l'intérêt des nombreux -Français résidant en Italie. Il avait ordonné au duc d'Otrante de se -rendre de nouveau au quartier général de Murat, pour stipuler la -reddition des postes fortifiés que demandait le roi de Naples, à -condition que les Français seraient protégés dans leurs personnes et -leurs propriétés. Mais il avait juré dans son coeur de se venger d'une -si noire ingratitude, et il imagina tout de suite de susciter à Murat -un embarras qui ne pouvait manquer d'être très-sérieux. Dans son -traité avec l'Autriche, Murat, sous l'indication assez vague d'une -province dans la terre ferme d'Italie, avait espéré comprendre tout le -centre de la Péninsule. Or, lui envoyer le Pape en ce moment, c'était -créer à son ambition un obstacle presque insurmontable. Napoléon -avait, comme on l'a vu, acheminé Pie VII vers Savone, et sur toute la -route le Pontife avait été reçu par les populations avec des -témoignages empressés de respect et d'attachement. Napoléon ordonna -de le conduire aux avant-postes avec les égards dont on ne s'était -jamais écarté, en lui déclarant qu'il était libre de retourner à Rome. -Ainsi finissait cet autre drame, si semblable à celui d'Espagne, par -le renvoi du prince dont on avait voulu prendre les États en prenant -sa personne, et qu'on était trop heureux de délivrer aujourd'hui, dans -l'espoir de tirer quelque moyen de salut de la plus triste des -rétractations! - -[En marge: Ordre au prince Eugène d'évacuer l'Italie.] - -Ce qui importait plus que Murat et le Pape, c'était de profiter de -l'occasion pour abandonner l'Italie à elle-même, autre rétractation -bien tardive, mais bien utile si elle avait été faite à propos! Tant -que Murat était inactif, le prince Eugène pouvait en se défendant sur -l'Adige, se maintenir en Lombardie, malgré quelques descentes des -Anglais sur sa droite et ses derrières; mais Murat venant le prendre à -revers par la droite du Pô, il n'y avait pas moyen pour lui de -résister davantage, et Napoléon lui prescrivit de se retirer en toute -hâte sur Turin, Suze, Grenoble et Lyon, pour venir au secours de la -France, dont la conservation importait bien autrement que celle de -l'Italie. - -[En marge: Sur la réponse peu favorable de la régence espagnole, -Napoléon renvoie Ferdinand VII en Espagne, en se fiant à sa parole de -l'exécution du traité de Valençay.] - -Occupé ainsi à défaire ce qu'il avait fait, Napoléon donna ses -derniers ordres par rapport à Ferdinand VII qui brûlait toujours -d'impatience de reconquérir sa liberté. On venait enfin d'avoir des -nouvelles du duc de San-Carlos. Il avait rencontré en route la régence -d'Espagne, qui, après avoir hésité longtemps à quitter Cadix, s'était -décidée à revenir à Madrid, pour siéger là même où depuis trois -siècles résidait le gouvernement de l'Espagne. Le duc de San-Carlos -avait vu à Aranjuez les membres de la régence et les principaux -personnages des cortès. La réponse n'avait été de leur part l'objet ni -d'un doute ni d'une hésitation. D'abord aucun d'eux ne voulait se -séparer des Anglais avec lesquels ils espéraient bientôt envahir le -midi de la France; ensuite ils n'étaient pas pressés de recouvrer -Ferdinand VII et de lui remettre un pouvoir qu'ils lui avaient -conservé, et dont il était facile de prévoir qu'il ferait bientôt un -fâcheux usage. On avait par ce double motif refusé d'adhérer à un -traité conclu en état de captivité, et avec des protestations infinies -de regret, d'obéissance, de dévouement, on avait déclaré qu'on ne -reconnaîtrait la signature du roi que lorsqu'il serait sur le -territoire espagnol, en pleine jouissance de sa liberté. On invoquait -d'ailleurs pour répondre de la sorte un titre fort spécieux, c'était -un article de la Constitution de Cadix, qui disait expressément que -toute stipulation du roi souscrite en état de captivité serait nulle. -On avait donc renvoyé le duc de San-Carlos à Valençay avec cet article -de la constitution, et le malheureux Ferdinand en avait conçu un -véritable désespoir. - -[En marge: Ordre au maréchal Suchet de retirer toutes ses forces de la -Catalogne, et de les expédier sur Lyon.] - -Il n'y avait plus à hésiter, et mieux valait courir la chance d'être -trompé, mais courir aussi la chance de trouver Ferdinand VII fidèle à -sa parole, que de le retenir prisonnier, ce qui nous constituait -forcément en guerre avec les Espagnols, et nous obligeait de laisser -sur l'Adour des troupes dont nous avions le plus pressant besoin sur -la Marne et la Seine. En conséquence Napoléon ordonna de délivrer -Ferdinand VII avec les autres princes espagnols détenus à Valençay, -de les envoyer sur-le-champ auprès du maréchal Suchet, d'exiger d'eux -un engagement d'honneur à l'égard de la fidèle exécution du traité de -Valençay, et de tâcher ainsi de recouvrer au moins les garnisons de -Sagonte, de Mequinenza, de Lérida, de Tortose, de Barcelone, qui -repasseraient immédiatement les Pyrénées. Si le maréchal Soult, retenu -à Bayonne par la présence des Anglais, ne pouvait être ramené sur -Paris, le maréchal Suchet qui n'était pas dans le même cas, qui avait -devant lui une armée infiniment moins redoutable, pouvait être ramené -sur Lyon. Napoléon lui prescrivit de nouveau d'y acheminer toutes les -troupes qui ne seraient pas indispensables en Roussillon, et de se -préparer à y marcher lui-même avec le reste de son armée. Si le -maréchal Suchet arrivait à Lyon avec 20 mille hommes, le prince Eugène -avec 30 mille, le sort de la guerre était évidemment changé, car les -coalisés ne demeureraient pas entre Troyes et Paris, lorsque 50 mille -vieux soldats remonteraient de Lyon sur Besançon. - -[En marge: Ordres relatifs à la défense de Paris.] - -[En marge: Alarmes de cette capitale, et questions qu'on y agite.] - -Ces ordres expédiés pendant les journées des 4, 5, 6, 7 février, -journées que Napoléon employait à surveiller les mouvements de -l'ennemi, il en donna aussi quelques autres relatifs à la défense de -Paris. L'alarme allait croissant dans cette capitale à chaque pas -rétrograde du maréchal Macdonald sur la Marne, car les fuyards de -l'armée et des campagnes répandaient l'épouvante en se retirant. -Joseph avait réclamé des instructions au sujet de l'Impératrice, du -Roi de Rome, des princesses de la famille impériale, et demandé s'il -fallait en cas de danger les garder à Paris. Il n'était pas question -assurément d'évacuer Paris; Napoléon avait au contraire ordonné de s'y -défendre jusqu'à la dernière extrémité; mais devait-on, si l'ennemi -paraissait, y laisser l'un des princes avec des pouvoirs -extraordinaires et l'ordre de résister à outrance, puis envoyer -derrière la Loire la famille impériale, l'Impératrice, le Roi de Rome, -les ministres, les principaux dignitaires? On discutait tout haut -cette question dans les rues de la capitale, ce qui montre à quel -point était portée l'agitation des esprits. Louis, ancien roi de -Hollande, rentré en France depuis les malheurs de son frère, avait -proposé, si on faisait sortir de Paris la cour et le gouvernement, de -s'y enfermer et de s'y bien défendre, ce dont il était certainement -très-capable. Beaucoup de gens fort sensés étaient d'avis de ne pas -faire partir l'Impératrice et le Roi de Rome, car leur départ serait -considéré comme une sorte d'abandon de la capitale, qui blesserait et -alarmerait les Parisiens, et semblerait y préparer le vide pour le -remplir bientôt au moyen des Bourbons. M. de Talleyrand qui voyait -clairement s'approcher le règne de ces princes, qui avait reçu bien -des assurances secrètes de leurs bonnes dispositions à son égard, qui -sans les aimer, sans avoir confiance dans leurs lumières, songeait à -retrouver auprès d'eux la faveur perdue auprès de Napoléon, ne voulait -cependant pas se compromettre trop tôt et trop irrévocablement avec -celui-ci, mettait beaucoup de zèle apparent à seconder Joseph et -l'Impératrice, et cherchait à prouver ce zèle en donnant les conseils -selon lui les meilleurs. Or à ses yeux faire partir l'Impératrice de -Paris, c'était livrer très-imprudemment la place aux Bourbons, qui -auraient pour eux le prestige de vingt-quatre ans de malheurs, et le -prestige plus grand encore de la paix qu'ils procureraient à la -France. Joseph ne voulant rien prendre sur lui en pareille matière, -avait instamment prié Napoléon d'exprimer sur tous ces points ses -volontés définitives. Quant à l'Impératrice elle n'avait ni avis, ni -volonté, et de concert avec Cambacérès, devenu très-pieux, comme on -l'a vu, elle faisait dire les prières que, dans la liturgie -catholique, on appelle prières des quarante heures. - -[En marge: Dépit de Napoléon en voyant le trouble des hommes qui -composent son gouvernement.] - -[En marge: Conseils énergiques qu'il leur donne à tous.] - -Napoléon que tous les malheurs de la guerre trouvaient imperturbable, -n'éprouvait d'impatience qu'en recevant le courrier de Paris, qui lui -apportait plusieurs fois par jour le triste tableau des anxiétés de -son gouvernement.--Vous avez peur, écrivait-il aux hommes chargés de -sa confiance, et vous communiquez votre peur autour de vous. La -situation est grave, _mais elle n'en est pas où en sont vos alarmes_. -C'est bien de prier, mais vous priez en gens effarés, et si je suivais -votre exemple ici, mes soldats se croiraient perdus. Exécutez autour -de Paris les ouvrages que je vous ai prescrits; armez, habillez mes -conscrits, faites-les tirer à la cible, expédiez-les-moi dès qu'ils -ont acquis les notions indispensables, arrêtez les fuyards, mettez-les -dans les corps, réunissez des vivres et des munitions; soyez calmes, -ne changez pas d'avis à chaque idée nouvelle qui jaillit de la -fermentation des esprits, ayez mes ordres toujours présents, -suivez-les _et laissez-moi faire_. Je sais bien que quelques Cosaques -ont paru du côté de Sens, que Macdonald s'est laissé refouler sur la -Marne, mais soyez tranquilles, l'ennemi payera cher sa folle témérité. -Encore une fois ne vous agitez pas, n'écoutez pas tous les donneurs -d'avis, ne parlez pas au premier venant, travaillez, taisez-vous, et -_laissez-moi faire_....-- - -[En marge: Ordres de défendre Paris à outrance, et d'en faire sortir -sa femme et son fils.] - -Tels étaient les sages et énergiques conseils que Napoléon adressait à -Cambacérès, au ministre de la guerre et à son frère Joseph. Quant à -l'Impératrice il ne lui donnait que des nouvelles de sa santé, -quelques détails succincts et rassurants sur l'armée, le tout d'un ton -affectueux et ferme, mais il avait une opinion bien arrêtée sur ce -qu'il fallait faire d'elle et du Roi de Rome, si l'ennemi venait à se -montrer devant Paris. Il voulait que la capitale fût défendue, car il -savait bien que si elle était ouverte à l'ennemi, on y établirait -sur-le-champ un gouvernement qui ne serait pas le sien; mais en la -disputant énergiquement aux armées alliées, il ne voulait pas qu'on y -laissât sa femme et son fils. En les gardant en sa possession, il -croyait conserver avec l'Autriche un lien puissant que le respect -humain ne permettrait pas de mépriser. Si au contraire ce gage -précieux venait à lui échapper, il se disait qu'on ne manquerait pas -de s'emparer de Marie-Louise, de profiter de sa faiblesse pour -composer une régence qui l'exclurait lui du trône, ou bien d'envoyer -elle et le Roi de Rome à Vienne, de les y entourer de soins, comme on -fait à l'égard d'une honnête fille compromise dans un mauvais mariage, -de le traiter lui en aventurier qui n'était pas digne de la femme -qu'on lui avait donnée, et de le reléguer dans quelque prison -lointaine. Puis on élèverait son fils à Vienne, comme un prince -autrichien!...--Cette perspective, quand elle se présentait à son -esprit, le bouleversait profondément, et lui en faisait oublier une -autre non moins alarmante, celle de Paris laissé vacant devant les -Bourbons qui s'approchaient. Il avait raison sans doute, car il était -vrai qu'on lui prendrait son fils et sa femme, qu'on élèverait son -fils en prince étranger, qu'on mettrait sa femme dans les bras d'un -autre époux, mais il n'était pas moins vrai que Paris resté vide, on -en profiterait pour y placer les Bourbons. Ce n'était pas tel ou tel -mal, c'étaient tous les maux qui, en punition de ses fautes, allaient -fondre à la fois sur sa tête condamnée par la Providence! - -Préoccupé surtout du danger de laisser tomber sa femme et son fils -dans les mains des Autrichiens, il prescrivit à son frère Joseph, par -une lettre du 8 février, de se conformer à ses intentions, telles -qu'il les lui avait déjà exprimées en partant, de laisser à Paris son -frère Louis avec des pouvoirs étendus, d'y rester lui-même s'il le -fallait, de défendre la capitale à outrance, mais d'envoyer sur la -Loire l'Impératrice et le Roi de Rome, avec les princesses, les -ministres, les grands dignitaires, le trésor de la couronne, de n'en -pas croire surtout des ennemis secrets tels que M. de Talleyrand, -qu'il n'avait que trop ménagés, de suivre enfin ses instructions et -pas d'autres.--Le sort d'Astyanax prisonnier des Grecs, ajoutait-il, -m'a toujours paru le plus triste sort du monde: j'aimerais mieux voir -mon fils égorgé et précipité dans la Seine, que de le voir aux mains -des Autrichiens pour être conduit à Vienne.-- - -[En marge: Moyens de défense prescrits pour Paris.] - -Napoléon indiquait ensuite comment il fallait défendre Paris. N'ayant -pas songé à élever des ouvrages en maçonnerie de peur d'alarmer les -habitants, il s'était contenté de faire préparer des palissades et de -l'artillerie. Maintenant que l'alarme était au comble et qu'il n'y -avait plus rien à ménager, il prescrivait de renforcer avec des -palissades l'enceinte dite de l'octroi, de construire également avec -des palissades des tambours en avant des portes, d'établir des -redoutes sur les emplacements déjà désignés, de les couvrir -d'artillerie, et de placer derrière ces ouvrages improvisés la garde -nationale armée de fusils de chasse si les fusils de munition -manquaient. Quelle confiance n'eût-il pas éprouvée, quelle liberté de -manoeuvre n'aurait-il pas acquise, s'il avait eu ces magnifiques -murailles qui, grâce à un roi patriote, entourent aujourd'hui la -capitale de la France! - -[En marge: Conseil tenu par les coalisés à la suite de la bataille de -la Rothière.] - -Napoléon avait séjourné du 3 au 8 février à Troyes d'abord, puis à -Nogent, dans la prévoyance d'une faute de l'ennemi, de laquelle il -attendait son salut. Bientôt il crut en découvrir les premiers signes. -Le lendemain en effet de la bataille de la Rothière, les coalisés -avaient assemblé à Brienne un grand conseil pour examiner quel parti -on devait tirer de la situation de Napoléon qui leur semblait -désespérée. Ce n'était pas à une force de 30 mille hommes qu'on -l'avait supposé réduit après la bataille de la Rothière, mais à celle -de 40 à 50 mille, s'élevant peut-être avec Mortier à 70 mille, et en -cet état, si au-dessus pourtant de la réalité, on le tenait pour -perdu, moyennant, se disait-on, qu'on ne commît pas de trop grandes -fautes. Après bien des discussions les opérations suivantes avaient -été résolues. - -[En marge: Plan d'opérations, consistant à pousser Napoléon sur Paris, -en le débordant tantôt sur une aile, tantôt sur l'autre, pour -l'accabler ensuite sous les forces réunies de la coalition.] - -Quelle que fût la supériorité qu'on eût sur Napoléon, on craignait -toujours de le rencontrer face à face, et de risquer le sort de la -guerre en une bataille décisive. On voulait donc manoeuvrer, et -l'acculer sur Paris, en y amenant successivement toutes les armées de -la coalition, pour l'accabler sous une masse écrasante d'ennemis, -comme on avait fait à Leipzig. Il y avait sur la droite des alliés des -forces laissées au blocus des places. C'étaient, comme nous l'avons -dit, le corps d'York resté devant Metz, celui de Langeron devant -Mayence, celui de Kleist devant Erfurt. Ces corps remplacés -actuellement par d'autres troupes et près d'arriver sur la Marne, -comprenaient, celui d'York 18 mille hommes, celui de Langeron 8 mille -(la moitié de ce corps était seule disponible), celui de Kleist 10 -mille, c'est-à-dire environ 36 mille hommes, sans compter le corps de -Saint-Priest, et divers détachements de Bernadotte qui refluaient tous -en ce moment vers la Belgique. Il n'était pas possible de laisser les -corps d'York, de Langeron, de Kleist, isolés sur la Marne, à portée -des coups de Napoléon, et de ne pas les faire concourir au but commun. -Il fut convenu que Blucher irait les rallier avec les vingt et -quelques mille hommes qui lui restaient, ce qui reporterait à environ -60 mille l'ancienne armée de Silésie, et lui constituerait une -situation indépendante. Blucher manoeuvrerait à la tête de cette armée -sur la Marne, et, en refoulant Macdonald sur Châlons, Meaux et Paris, -il se trouverait sur les derrières de Napoléon, qui par là serait -obligé de se replier. Alors le prince de Schwarzenberg, qui aurait -encore au moins 130 mille hommes après le départ de Blucher, suivrait -Napoléon pas à pas dans sa retraite. Si Napoléon revenait sur le -prince de Schwarzenberg, Blucher en profiterait pour faire un nouveau -pas en avant, et en avançant ainsi les uns le long de la Seine, les -autres le long de la Marne, on finirait comme ces rivières elles-mêmes -par se rencontrer sous Paris, et par accabler Napoléon sous la masse -des forces de l'Europe réunies autour de la capitale de la France. En -attendant on était si forts même séparés, que si Napoléon voulait -tomber sur l'une des deux armées alliées, on lui tiendrait tête. -Blucher avec 60 mille hommes croyait n'en avoir rien à craindre. Le -prince de Schwarzenberg, beaucoup moins présomptueux, croyait pouvoir -lui résister avec ses 130 mille hommes. D'ailleurs à la distance où -l'on était de Paris, la Seine et la Marne étaient assez rapprochées -pour que de l'une à l'autre on pût se donner la main, surtout en ayant -une nombreuse cavalerie. Il fut convenu en effet que le prince de -Wittgenstein se tiendrait sur l'Aube, où il serait lié par les six -mille Cosaques du général Sesliavin, d'un côté à Blucher qui devait -marcher sur la Marne, et de l'autre au prince de Schwarzenberg qui -devait marcher sur la Seine. Avec de telles précautions on ne -redoutait aucun malheur, aucun de ces accidents surtout auxquels il -fallait s'attendre quand on avait affaire au génie si imprévu de -Napoléon. On se contenta donc de ce qu'elles avaient de spécieux, et -Blucher qui voyait dans la combinaison adoptée son indépendance, la -chance d'arriver le premier à Paris, Schwarzenberg qui s'en promettait -la délivrance du plus incommode, du plus impérieux des collaborateurs, -y consentirent également. - -[En marge: En exécution de ce plan, Blucher se dirige sur la Marne, -pour y recueillir les corps d'York, de Langeron, de Kleist, et se -porter sur Paris après avoir passé sur le corps de Macdonald.] - -[En marge: Mouvement en sens contraire du prince de Schwarzenberg sur -la Seine et l'Yonne.] - -[En marge: Grand espace laissé entre Blucher et Schwarzenberg.] - -Par suite de ces dispositions Blucher se porta le 3 de Rosnay sur -Saint-Ouen, le 4 de Saint-Ouen sur Fère-Champenoise, et trouvant le -corps d'York déjà aux prises avec le maréchal Macdonald près de -Châlons, il s'appliqua à déborder ce maréchal, et l'obligea ainsi de -se retirer sur Épernay et sur Château-Thierry. Macdonald après sa -longue retraite de Cologne à Châlons, n'avait plus que 5 mille -fantassins et 2 mille chevaux. Il était à Château-Thierry le 8 -février, suivi par le corps d'York le long de la Marne, et menacé en -flanc par Blucher, qui suivant la route de Fère-Champenoise et de -Montmirail, espérait le devancer à Meaux. (Voir les cartes n{os} 62 et -63.) Paris était ainsi découvert, et c'était ce danger devenu évident -qui jetait ses habitants dans les plus vives alarmes. Le prince de -Schwarzenberg de son côté, après avoir tâtonné devant Napoléon, dont -il craignait les moindres mouvements, s'avança lentement sur Troyes, -ayant avec son redoutable adversaire des combats d'arrière-garde -chaque jour plus rudes. Tout à coup il conçut des doutes et des -inquiétudes. Il venait d'apprendre que des troupes françaises se -montraient au loin sur sa gauche, c'est-à-dire sur l'Yonne, à Sens, à -Joigny, à Auxerre (c'étaient celles de Pajol). Il venait aussi de -recueillir divers bruits partis de points plus éloignés. On lui avait -mandé qu'une armée française se formait à Lyon sous le maréchal -Augereau, et qu'elle prenait l'offensive contre Bubna, que des troupes -d'Espagne accouraient en poste, et que leurs têtes de colonnes -s'apercevaient déjà près d'Orléans. Il se demanda sur-le-champ si -Napoléon ne méditait pas quelque mouvement sur son flanc gauche, par -delà la Seine et l'Yonne, et si l'armée de Lyon, les troupes que l'on -voyait sur l'Yonne, celles qui arrivaient d'Espagne, n'étaient pas les -moyens préparés de ce dangereux mouvement. En proie à ces inquiétudes, -il se porta un peu à gauche tandis que Blucher se portait un peu à -droite, ce qui devait augmenter sensiblement l'espace qui les -séparait. En effet il ramena Wittgenstein de la rive droite de l'Aube -à la rive gauche, c'est-à-dire d'Arcis à Troyes; il laissa de Wrède -devant Troyes avec les réserves en arrière, il poussa Giulay sur -Villeneuve-l'Archevêque, et Colloredo sur Sens, se flattant par ce -moyen de s'être garanti de toute entreprise contre son flanc gauche. -Quelques Cosaques étaient restés chargés de lier les deux armées, mais -l'espace entre elles s'était fort agrandi. Ce général si sage en -croyant se préserver d'un danger, s'en préparait, comme on va le voir, -un autre bien plus grave, car à la guerre ce n'est pas un danger qu'il -faut avoir en vue, mais tous; ce n'est pas un côté de la situation, -c'est la situation tout entière qu'il faut embrasser d'un regard -vaste, prompt et sûr. - -[En marge: Joie de Napoléon en voyant se réaliser la faute qu'il avait -prévue.] - -[En marge: Ses ordres pour acheminer ses corps sur Sézanne.] - -Le 6, le 7 février, Napoléon à l'affût comme le tigre prêt à saisir sa -proie, suivait de l'oeil ses adversaires avec une joie croissante, la -seule qu'il lui fût encore donné d'éprouver, et il avait longtemps -hésité entre deux partis. Tantôt il voulait se jeter sur Colloredo et -Giulay aventurés imprudemment entre la Seine et l'Yonne, tantôt sur -Blucher courant vers la Marne, mais le 7 il n'hésita plus. -L'importance des résultats à obtenir en se plaçant entre Schwarzenberg -et Blucher, la nécessité de secourir au plus tôt Macdonald et Paris, -le décidèrent à se porter sur la Marne, et il commença son mouvement -contre Blucher avec une satisfaction indicible. Pendant ces jours du 4 -au 7 février, et sous sa vigoureuse impulsion, il était sorti de Paris -quelques bataillons tirés des dépôts. Il avait avec cette ressource un -peu recruté les corps de Marmont et de Victor, les divisions des -généraux Gérard et Hamelinaye, et, à l'aide de détachements venus de -Versailles, il avait ajouté quelques renforts à sa cavalerie. Enfin il -avait dirigé sur Provins la première division arrivée d'Espagne. Le 5 -il avait fait descendre Marmont d'Arcis sur Nogent, et s'y était porté -lui-même de Troyes, en se couvrant de fortes arrière-gardes, afin de -cacher sa marche à l'ennemi. Parvenu là il avait commencé sa grande -opération. Marmont dont l'esprit était assez actif, avait de son côté -imaginé cette même opération, mais d'une manière confuse, car il la -regardait déjà comme impossible, lorsque Napoléon sans s'inquiéter de -ce qui se passait dans cette tête légère, lui ordonna le 7 de partir -de Nogent avec une avant-garde de cavalerie et d'infanterie, et de se -porter sur Sézanne, lieu pourvu par ses ordres d'abondantes -ressources. (Voir les cartes n{os} 62 et 63.) Marmont devait, dès -qu'il aurait reconnu la route, se faire suivre par tout son corps. Le -8 Napoléon achemina Ney avec une division de la jeune garde et la -cavalerie de Lefebvre-Desnoëttes sur cette même route de Sézanne. Il -se prépara à partir lui-même le 8 avec Mortier et la vieille garde. -Ces trois corps comprenaient environ 30 mille hommes. - -[En marge: Forces laissées sur la Seine de Nogent à Montereau, pour -arrêter ou ralentir au moins la marche du prince de Schwarzenberg.] - -Pourtant en se dirigeant sur la Marne il ne fallait pas découvrir -Paris du côté de la Seine. Napoléon laissa sur la Seine le maréchal -Victor avec le 2e corps, les généraux Gérard, Hamelinaye avec leurs -divisions de réserve, et derrière eux, à Provins, le maréchal Oudinot -avec la division de jeune garde Rothenbourg, et les troupes tirées de -l'armée d'Espagne. Victor était chargé de défendre la Seine de Nogent -à Bray, et Oudinot devait venir l'appuyer au premier retentissement du -canon. Pajol, avec les bataillons arrivés de Bordeaux, avec les gardes -nationales et sa cavalerie, devait veiller sur Montereau et les ponts -de l'Yonne jusqu'à Auxerre. Enfin les deux divisions de jeune garde -dont l'organisation s'achevait à Paris, avaient ordre de se placer -entre Provins et Fontainebleau. Ces troupes réunies ne comprenaient -pas moins de 50 mille hommes, et rangées derrière la Seine, dans le -contour que cette rivière décrit de Nogent à Fontainebleau, elles -devaient donner à Napoléon le temps de revenir, et de faire contre -Schwarzenberg ce qu'il aurait fait contre Blucher. Ces plans étaient -au moins aussi spécieux que ceux des généraux ennemis. Restait à -savoir lesquels répondraient véritablement aux distances, au temps, -aux circonstances actuelles de la guerre. Napoléon partit le 9 avec -sa vieille garde, pour se transporter de la Seine à la Marne, -recommandant à tout le monde un secret absolu sur son absence. Plein -d'espérance, il écrivit quelques mots à M. de Caulaincourt pour -relever son courage, et pour l'engager à user moins librement de la -_carte blanche_ qu'il lui avait donnée, sans pourtant la lui retirer. -En effet, s'il réussissait, les conditions de la paix devaient être -bien changées. Ainsi en partant il emportait avec lui les destinées de -la France et les siennes! - -Pendant qu'il était en marche, notre infortuné plénipotentiaire -endurait à Châtillon les plus grandes douleurs que puisse ressentir un -honnête homme et un bon citoyen, et essuyait des traitements qui lui -faisaient monter la rougeur au front. - -[En marge: Ce qui se passe au congrès de Châtillon pendant que -Napoléon quitte l'Aube pour la Marne.] - -[En marge: Réunion des plénipotentiaires, et isolement dans lequel on -tient M. de Caulaincourt.] - -Les diplomates de la coalition étaient successivement arrivés le 3 et -le 4 février à Châtillon, et s'étaient empressés d'échanger des -visites avec M. de Caulaincourt, en témoignant pour lui des égards -qu'on affectait de n'accorder qu'à sa personne. Il fut convenu que le -5 chacun produirait ses pouvoirs, et que les jours suivants -commenceraient les négociations. En attendant, M. de Caulaincourt -ayant essayé dans les repas, dans les soirées où l'on se rencontrait, -d'obtenir quelques confidences, trouva les membres du congrès polis -mais impénétrables. Le seul d'entre eux auquel il aurait pu s'ouvrir, -en s'autorisant des communications secrètes de M. de Metternich, M. de -Stadion, ministre autrichien, était un ennemi personnel de la France, -et le représentant malveillant d'une cour bienveillante. Au-dessous -de lui, M. de Floret, moins élevé en grade mais plus amical, parlait -peu, soupirait souvent, et laissait entendre qu'on avait eu grand tort -de livrer la bataille de la Rothière, car la situation s'en -ressentirait beaucoup. Quant aux conditions elles-mêmes, qu'on ne -pouvait pas cependant nous cacher longtemps, M. de Floret n'en disait -pas plus que les autres. M. de Rasoumoffski, autrefois l'interprète -des passions russes à Vienne, était presque impertinent dans tout ce -qui ne se rapportait pas à la personne de M. de Caulaincourt. M. de -Humboldt ne manifestait rien, mais on devinait en lui le Prussien, à -la vérité très-adouci. Les plus convenables de tous ces ministres -étaient les Anglais, surtout lord Aberdeen, modèle rare par sa -simplicité, sa gravité douce, du représentant d'un État libre. Lord -Castlereagh ne devant pas prendre part aux conférences, mais venant -les diriger en maître qui ordonne sans se montrer, avait étonné M. de -Caulaincourt par ses assurances pacifiques et par ses protestations de -sincérité. Il insistait si fortement et si souvent sur la résolution -arrêtée de traiter avec Napoléon, qu'on ne pouvait s'empêcher d'y -reconnaître le calcul ordinaire des Anglais de paraître faire une -guerre d'intérêt purement national, et non une guerre de dynastie. -Aussi répétait-il sans cesse qu'on pouvait être d'accord tout de -suite, et qu'il suffisait, si on le voulait, d'une heure -d'explication. Mais d'accord sur quelles bases? Là-dessus personne ne -consentait à devancer d'un seul jour la déclaration solennelle des -conditions de la paix. Elles étaient donc bien dures, se disait M. de -Caulaincourt, puisqu'on n'osait pas les produire, et qu'on voulait -les promulguer sans doute comme une loi de l'Europe à laquelle il -n'y aurait pas de contradiction à opposer! Toutes les fois qu'il -cherchait à provoquer quelque confidence de la part de l'un des -plénipotentiaires, si par grande exception on l'avait laissé seul avec -l'un d'entre eux, celui-ci rompait l'entretien. S'il était avec -plusieurs, celui qu'il avait essayé d'aborder élevait la voix, pour -qu'on ne pût pas croire à des intelligences secrètes avec la France. -Il était évident qu'avant tout on craignait cet être idéal et -redoutable qui s'appelait la coalition, et qu'à aucun prix on n'aurait -voulu lui donner des ombrages. Dire au représentant de la France, ou -entendre de lui quelque chose qui ne fût pas commun à tous les autres, -eût semblé une infidélité dont personne n'aurait osé se rendre -coupable. Lord Castlereagh, agissant en homme au-dessus du soupçon, -avait seul dit et écouté quelques paroles à part, dans ses diverses -rencontres avec M. de Caulaincourt, et uniquement pour répéter cette -déclaration fastidieuse qu'on souhaitait la paix, qu'elle pouvait être -conclue en une heure si on voulait se mettre d'accord. D'accord sur -quoi? C'était là l'éternelle question toujours restée sans réponse. - -[En marge: Échange des pouvoirs le 5 février.] - -[En marge: On déclare au plénipotentiaire français que quatre cours -traiteront pour toutes les autres, et qu'il ne sera pas question du -droit maritime.] - -M. de Caulaincourt attendit ainsi quatre mortels jours sans obtenir -aucune explication, mais en devinant ce qu'on ne lui disait pas, et ce -qui l'avait porté à réclamer itérativement de Napoléon des -instructions nouvelles. Le 5 février, on échangea les pouvoirs, en -déclarant que les représentants des quatre principales puissances, -Russie, Prusse, Autriche, Angleterre, traiteraient pour les diverses -cours de l'Europe, grandes et petites, avec lesquelles la France était -en guerre, manière de procéder plus commode, mais qui révélait le joug -commun pesant sur tous les membres de la coalition, et, en même temps, -on annonça par la bouche du représentant de l'Angleterre, que la -question du droit maritime serait écartée de la négociation, que la -Grande-Bretagne entendait ne la soumettre à personne, pas même à ses -alliés, parce que c'était une question de droit éternel, ne dépendant -pas des résolutions passagères des hommes. On aurait volontiers dit -qu'il y avait là un dogme sur lequel il n'était pas permis de -transiger. - -[En marge: Soumission forcée de M. de Caulaincourt.] - -[En marge: Après une attente silencieuse de plusieurs jours, le fond -des choses est enfin abordé.] - -Ce n'était pas le cas de contredire, car nous avions en ce moment bien -autre chose à défendre que le droit maritime. Pourtant M. de -Caulaincourt présenta pour l'honneur de la vérité quelques -observations qui furent écoutées avec un silence glacial, et -auxquelles on ne fit aucune réponse. M. de Caulaincourt n'insista pas, -et on passa outre. Il fut convenu que pendant la tenue de ce congrès -on produirait ses propositions par notes, qu'on répondrait également -par notes, et que si elles devenaient l'occasion d'observations -verbales, un protocole tenu avec exactitude recueillerait ces -observations immédiatement, ce qui était une nouvelle précaution pour -prévenir les défiances entre confédérés. M. de Caulaincourt n'élevant -aucune difficulté sur ces questions de forme, demanda que l'on -commençât enfin à entrer dans le fond des choses, et à énoncer les -conditions de la paix. On ne voulut ni ce même jour, ni le jour -suivant, entamer ce grave sujet, sous prétexte qu'on n'était pas prêt. -Enfin le 7, après avoir tant fait attendre M. de Caulaincourt, l'un -des plénipotentiaires prenant la parole pour tous, lut d'un ton -solennel et péremptoire la déclaration suivante. - -[En marge: Déclaration des conditions faites à la France.] - -[En marge: La France doit rentrer dans ses limites de 1790, et ne -point se mêler du sort des pays cédés.] - -La France devait avant toute autre condition rentrer dans ses limites -de 1790, ne plus prétendre à aucune autorité sur les territoires -situés au delà de ces limites, et en outre ne point se mêler du -partage qu'on allait en faire, de sorte que non-seulement on lui -ôterait la Hollande, la Westphalie, l'Italie (chose assez naturelle), -mais qu'on ne voulait pas qu'à titre de grande puissance elle eût son -avis sur ce que deviendraient ces vastes contrées, et on en agissait -ainsi tant pour ce qui était au delà du Rhin et des Alpes, que pour ce -qui était en deçà, de manière qu'en abandonnant la Belgique et les -provinces rhénanes elle ne saurait même pas ce qu'on en ferait! Enfin -il fallait répondre par oui ou par non avant toute espèce de -pourparler. - -Jamais on n'avait traité des vaincus avec une telle insolence, et -vaincus nous ne l'étions pas encore, car à Brienne nous avions été -vainqueurs, à la Rothière 32 mille Français avaient pendant une -journée entière tenu tête à 170 mille ennemis, et on n'avait pu ni -envelopper ces 32 mille Français, ni les écraser, ni leur enlever -leurs moyens de retraite! - -[En marge: Silence général après l'énoncé des volontés des -puissances.] - -[En marge: Ajournement au soir pour entendre M. de Caulaincourt.] - -Il y avait chez les assistants un tel sentiment de l'énormité de ces -propositions, que personne ne prit sur soi de les commenter, les plus -hostiles d'entre eux craignant de les affaiblir par le commentaire, -les plus modérés ne voulant pas se charger de les justifier. Un -silence profond succéda à cette communication. M. de Caulaincourt, -ayant peine à dominer son émotion, déclara qu'il avait diverses -observations à présenter, et qu'il demandait qu'on les écoutât. Après -quelques hésitations on s'ajourna au soir du même jour, afin -d'entendre M. de Caulaincourt. - -[En marge: Observations qui se présentent en foule à l'esprit, à la -simple audition des conditions proposées.] - -Les observations sur cette étrange communication s'offraient en foule -à l'esprit. D'abord comment les concilier avec les propositions de -Francfort, propositions incontestables, puisqu'à la conversation non -désavouée de M. de Saint-Aignan avait été jointe une note écrite qui -les résumait, puisque M. de Metternich sur la réponse évasive de M. de -Bassano avait insisté pour en obtenir l'acceptation explicite? Cette -acceptation ayant été envoyée, les auteurs des propositions de -Francfort étaient engagés eux-mêmes, et alors comment se pouvait-il -qu'ils fissent aujourd'hui des propositions si diamétralement -contraires? Ensuite, à considérer les choses du point de vue de -l'équilibre européen, comment, après avoir dit à la France en entrant -sur son territoire qu'on ne voulait point lui contester la juste -grandeur qui lui était acquise, comment la ramener aux frontières de -Louis XV, lorsque depuis Louis XV trois des puissances du continent -s'étaient partagé la Pologne, lorsque depuis 1790 toutes les -puissances avaient fait des acquisitions considérables qui changeaient -complétement les anciennes proportions des États? Si pour le repos de -l'Europe on devait généralement revenir aux limites de 1790, -n'était-il pas juste que chacun restituât ce qu'il avait pris, que -l'Autriche ne songeât point à retenir Venise, que la Prusse et -l'Autriche ne gardassent pas ce qu'elles avaient dérobé aux petits -États allemands et surtout aux princes ecclésiastiques, que la Prusse, -l'Autriche et la Russie rendissent la dernière portion qu'elles -s'étaient attribuée de la Pologne à l'époque du dernier partage? -N'était-il pas juste enfin que l'Angleterre rendît les îles Ioniennes, -Malte, le Cap, l'île de France, etc.? Faire rentrer la France seule -dans ses anciennes limites, c'était détruire en Europe, au détriment -de tous, l'équilibre nécessaire des forces, et si, comme l'avenir l'a -prouvé depuis, la France pouvait demeurer grande et bien grande même -après la perte de quelques provinces, elle le devrait à l'énergie, à -la puissance d'esprit de son peuple, c'est-à-dire à sa grandeur -morale, qu'on ne pouvait pas lui ôter comme sa grandeur matérielle! -Sans doute il n'était rien qu'on ne pût se permettre au nom de la -victoire, et cet argument coupait court à toute discussion, mais dans -ce cas il fallait laisser de côté les paroles insidieuses dont on -avait fait usage en passant le Rhin, et avouer que la force et non la -raison allait servir de règle à la conduite des puissances alliées. La -France alors saurait à quoi elle devait s'attendre de la part de ses -envahisseurs. Ce n'était pas tout encore. Comment demander en bloc des -sacrifices immenses, sans les préciser, sans déterminer le plus et le -moins, qui était beaucoup ici, car dans les Pays-Bas, dans les -provinces Rhénanes, le long de la Suisse et des Alpes, il restait -bien des questions qui, résolues dans un sens ou dans un autre, -rendraient le résultat fort différent? Et ces portions cédées de -territoire, était-il possible de les abandonner sans savoir à qui on -les céderait? Les abandonner par exemple à une petite puissance ou à -une grande, remettre un territoire sur la gauche du Rhin à un petit -État comme la Hesse, ou à un grand État comme la Prusse, constituait -une différence capitale. Ne vouloir s'expliquer sur aucun de ces -points, était un procédé inqualifiable, qu'on pouvait à peine se -permettre avec un ennemi à qui on aurait mis le pied sur la gorge, et -la France, si elle devait malheureusement se trouver un jour sous les -pieds de ses ennemis, n'y était pas encore. Enfin si son représentant -se résignait à tout ou partie de ces sacrifices, ce ne pouvait être -que pour faire cesser immédiatement une guerre cruelle, pour éviter -une bataille d'où résulterait peut-être la vie ou la mort, pour -couvrir Paris enfin: était-il possible de faire ces sacrifices -douloureux, si on n'était pas assuré qu'une parole d'acceptation une -fois prononcée, l'ennemi s'arrêterait sur-le-champ? - -[En marge: M. de Caulaincourt essaie de faire entendre quelques -observations.] - -Ces observations si naturelles, si peu réfutables, M. de Caulaincourt -essaya de les exposer dans la soirée du 7, et le fit avec une -indignation contenue. Il était soldat, et il eût mieux aimé se faire -tuer avec le dernier des Français en combattant des ennemis si -insultants, que se débattre vainement dans une négociation où l'on ne -voulait ni écouter, ni répondre; mais il fallait tout souffrir pour -saisir au vol l'occasion de la paix, si elle s'offrait, et avec une -mesure infinie, à travers laquelle perçait un sentiment amer, il -rappela les conditions de Francfort, formellement proposées, -formellement acceptées; il objecta au projet de ramener la France à -ses anciennes limites, les acquisitions que les diverses puissances -avaient déjà faites ou prétendaient faire en Pologne, en Allemagne, en -Italie, sur toutes les mers; il demanda surtout ce que deviendraient -les provinces enlevées à la France, et enfin quel serait le prix des -sacrifices que la France pourrait consentir, et si par exemple la -suspension des hostilités en serait la conséquence immédiate? - -[En marge: On refuse presque d'entendre M. de Caulaincourt, et on lui -signifie qu'il faut répondre par oui ou par non aux conditions -proposées.] - -La première observation, celle qui portait sur les propositions de -Francfort, embarrassa visiblement les ministres des puissances -alliées. Il n'y avait rien à répliquer en effet, et si les nations -reconnaissaient un autre juge que la force, les négociateurs eussent -été sur-le-champ condamnés. M. de Rasoumoffski, le Russe arrogant qui -représentait l'empereur Alexandre, répondit qu'il ne savait ce dont on -voulait parler. M. de Stadion, qui représentait le cabinet autrichien -auteur principal et direct des propositions de Francfort, prétendit -qu'il n'en était pas dit un mot dans ses instructions. Mais lord -Aberdeen, le plus sincère, le plus droit des personnages présents, qui -avait assisté aux ouvertures faites à M. de Saint-Aignan, qui avait -discuté les termes de la note de Francfort, comment aurait-il pu nier? -Aussi se borna-t-il à balbutier quelques paroles qui prouvaient -l'embarras de sa probité, et puis tous ces diplomates, opposant aux -raisons du ministre français une sorte de clameur générale, -s'écrièrent tous ensemble qu'il ne s'agissait pas de pareilles -questions, que ce n'était pas des propositions de Francfort qu'on -avait à s'occuper, mais de celles de Châtillon, que c'était sur -celles-là et non sur d'autres qu'il fallait se prononcer séance -tenante, que l'on n'avait pas mission de les discuter, mais de les -présenter, et de savoir si elles étaient agréées ou rejetées, et un -pan de leur manteau à la main, ils firent entendre que c'était la paix -ou la guerre, la guerre jusqu'à ce que mort s'ensuivît, qu'il -s'agissait de décider, en répondant sur-le-champ par oui ou par non. -M. de Caulaincourt voyant qu'il n'y avait aucun moyen de faire -expliquer des hommes qui voulaient un oui ou un non, réclama le renvoi -de la conférence, ce qui fut accepté, après quoi chacun se retira. - -[En marge: Profonde douleur de M. de Caulaincourt.] - -[En marge: M. de Caulaincourt voudrait savoir si en acceptant les -conditions proposées, il obtiendrait la suspension immédiate des -hostilités.] - -[En marge: Il s'adresse à lord Aberdeen qui le laisse dans le doute.] - -[En marge: Les négociations sont tout à coup suspendues par la volonté -de l'empereur Alexandre.] - -[En marge: M. de Caulaincourt écrit secrètement à M. de Metternich, -pour avoir un éclaircissement, et fait part à Napoléon de ses cruelles -anxiétés.] - -M. de Caulaincourt était tour à tour saisi de douleur, ou révolté -d'indignation, car dans les propositions qu'on osait lui faire, la -forme était aussi outrageante que le fond était désespérant. Certes -Napoléon avait abusé de la victoire, mais jamais à ce point. Souvent -il avait beaucoup exigé de ses ennemis, mais il ne les avait jamais -humiliés, et lorsqu'au lendemain de la journée d'Austerlitz, Alexandre -qui allait être fait prisonnier avec son armée, avait demandé grâce -par un billet écrit au crayon, Napoléon avait répondu avec une -courtoisie qu'on n'imitait pas aujourd'hui. En tout cas Napoléon -n'était pas la France, les torts de l'un n'étaient pas les torts de -l'autre, et des gens qui mettaient tant d'affectation à séparer -Napoléon de la France, auraient dû ne pas punir sur celle-ci les -fautes de celui-là. Quoi qu'il en soit, M. de Caulaincourt voyait -bien qu'il fallait, si on voulait arrêter les coalisés, prononcer ce -mot si cruel d'acceptation pure et simple, et, pour leur fermer -l'entrée de Paris, il était prêt à user des pouvoirs illimités dont il -était pourvu. Cet excellent citoyen, dévoué à la France et à la -dynastie impériale, avait le tort en ce moment (le premier du reste -qu'on pût lui reprocher) de songer au trône de Napoléon plus qu'à sa -gloire. Il oubliait trop que périr valait mieux pour Napoléon que -d'abandonner les frontières naturelles, que pour lui c'était -l'honneur, que pour la France c'était la grandeur vraie, que, quelque -abattue qu'elle fût, on ne pourrait pas lui demander pire que ce qu'on -exigeait d'elle actuellement, qu'avec les Bourbons elle aurait -toujours les frontières de 1790, que dès lors pour Napoléon comme pour -elle, il valait autant risquer le tout pour le tout, et ce noble -personnage qui avait eu si souvent raison contre son maître, n'avait -pas cette fois un sentiment de la situation aussi juste que lui. Il -était donc prêt à céder, à une condition toutefois, c'est qu'il -serait assuré d'arrêter l'ennemi à l'instant même. Mais céder sur -tout ce qu'on demandait sans avoir la certitude de sauver Paris et -le trône impérial, était à ses yeux une désolante humiliation sans -compensation aucune. Dans son désespoir, s'adressant au seul de ces -plénipotentiaires chez lequel il eût aperçu l'homme sous le diplomate, -il chercha à savoir de lui si le cruel sacrifice qu'on exigeait -suspendrait au moins les hostilités. Lord Aberdeen auquel il avait eu -recours, se défendant beaucoup, suivant la consigne établie, de toute -communication privée avec le représentant de la France, lui fit -entendre cependant qu'il n'y aurait suspension des hostilités qu'au -prix d'une acceptation immédiate et sans réserve, et seulement à -partir des ratifications. C'était presque demander qu'on se rendit -sans condition, et même sans être certain d'avoir la vie sauve, car -dans l'intervalle des ratifications une bataille décisive pouvait être -livrée, et le sort de la France résolu par les armes. Ce n'était donc -plus la peine de recourir aux précautions de la politique, puisque par -ce moyen on n'échappait pas aux décisions de la force. Aussi quoiqu'il -eût _carte blanche_, il n'osa pas formuler l'acceptation qu'on voulait -lui arracher, et il écrivit au quartier général pour faire part à -Napoléon de ses anxiétés. Mais le lendemain même il reçut du -plénipotentiaire russe l'étrange déclaration que les séances du -congrès étaient suspendues. L'empereur Alexandre, disait-on, avant de -donner suite aux conférences, voulait s'entendre de nouveau avec ses -alliés. Cette dernière communication acheva de jeter M. de -Caulaincourt dans le désespoir. Il crut y voir que la chute de -Napoléon était résolue irrévocablement, et dans sa profonde douleur il -écrivit à M. de Metternich, pour lui demander sous le sceau du plus -profond secret, si dans le cas où il userait de ses pouvoirs pour -accepter les conditions imposées, il obtiendrait la suspension des -hostilités. C'était peut-être trop laisser voir son désespoir; ce -désespoir, il est vrai, était celui d'un honnête homme et d'un -excellent citoyen, et l'aveu en était fait au seul des diplomates qui -ne voulût pas pousser la victoire à bout, mais il y a des positions où -il faut savoir cacher sous un front de fer les sentiments les plus -nobles de son âme. M. de Caulaincourt n'eut donc plus qu'à attendre -une réponse de M. de Metternich d'un côté, de Napoléon de l'autre. - -[En marge: Pendant ces premières réunions du congrès de Châtillon, -Napoléon poursuit la manoeuvre commencée contre Blucher.] - -Au point où en étaient les choses il n'y avait que le canon entre la -Seine et la Marne, et le silence à Châtillon, qui pussent amener un -changement quelconque dans cette horrible situation. Napoléon était en -marche, et en partant avait mandé à M. de Caulaincourt de ne pas se -presser. Il était à la veille de jouer le tout pour le tout, et il le -faisait avec la confiance d'un joueur consommé qui ne doutait presque -pas du succès de sa nouvelle combinaison. - -[En marge: Distribution des corps de Blucher sur la route de Châlons à -Meaux, par Montmirail.] - -On a vu plus haut quelle était la disposition des armées tandis que -Blucher quittait le prince de Schwarzenberg, et que Napoléon le -suivant de l'oeil se tenait aux aguets à Nogent-sur-Seine. Le général -prussien d'York descendait la Marne sur les pas du maréchal Macdonald -qui, poussé en queue par celui-ci, et menacé en flanc par Blucher, -n'avait d'autre ressource que de se retirer rapidement sur Meaux. -Blucher marchant à égale distance de la Marne et de l'Aube, par -Fère-Champenoise et Montmirail, avait envoyé Sacken en avant, et -suivait avec Olsouvieff, Kleist et Langeron. Le 9 février Macdonald -était retiré à Meaux, et l'ennemi était ainsi placé: le général d'York -avec 18 mille Prussiens à Château-Thierry sur la Marne, Sacken avec 20 -mille Russes sur la route de Montmirail, Olsouvieff avec 6 mille -Russes à Champaubert, en arrière enfin à Étoges, Blucher avec 10 mille -hommes de Kleist, et 8 mille de Capzewitz, ces derniers formant les -restes de Langeron. (Voir les cartes n{os} 62 et 63.) C'étaient donc -60 mille hommes au moins dispersés de Châlons à la Ferté-sous-Jouarre, -partie sur la Marne, partie sur la route qui sépare l'Aube de la -Marne. Si Napoléon qui avec son coup d'oeil supérieur avait entrevu -cet état des choses, tombait à propos au milieu d'une pareille -dispersion, il pouvait obtenir les résultats les plus imprévus et les -plus vastes. - -[En marge: Marche de Napoléon sur Champaubert, afin de s'emparer de la -route de Montmirail.] - -[En marge: Marmont effrayé des difficultés de terrain, croit -l'opération impossible.] - -[En marge: Napoléon persiste, et secondé par les habitants, traverse -les marais de Saint-Gond.] - -Par une circonstance heureuse, dernière faveur de la fortune, le point -de Champaubert par lequel Napoléon en partant de Nogent allait -atteindre la route de Montmirail, n'était gardé que par les 6 mille -Russes d'Olsouvieff. (Voir le plan détaillé de Montmirail dans la -carte nº 63.) Il trouvait donc presque dégarni le point par lequel il -pouvait s'introduire au milieu des corps ennemis, et c'était le cas de -dire qu'il avait rencontré le défaut de la cuirasse. Le 7 février il -avait ordonné à Marmont de se porter en avant avec une partie de sa -cavalerie et de son infanterie, et de marcher de Nogent sur Sézanne, -lui annonçant qu'il allait le suivre en personne. Le 8 il avait -acheminé dans la même direction une division de jeune garde et une -partie de la cavalerie de la garde, sous le maréchal Ney. Le 9 enfin -il était parti lui-même avec la vieille garde sous Mortier, et avait -couché à Sézanne. La route de Nogent à Champaubert était un chemin de -traverse, mal entretenu comme l'étaient alors tous les chemins -secondaires de France, et au delà de Sézanne il devenait presque -impraticable pour les gros charrois. À deux lieues de Sézanne on -rencontrait, à Saint-Prix, l'extrémité des marais de Saint-Gond, et au -milieu de ces marais la petite rivière dite le _Petit-Morin_, qui -longe le pied de terrains élevés sur lesquels passe la chaussée de -Montmirail à Meaux. L'artillerie eut dans la journée du 9 la plus -grande peine à gagner Sézanne. On trouva de plus le maréchal Marmont -qui d'abord avait fort abondé dans l'idée de se jeter au milieu des -corps dispersés de Blucher, et qui après s'être avancé le 7 jusqu'à -Chapton, était revenu tout à coup en arrière, disant les marais de -Saint-Gond impraticables, les hauteurs couvertes d'ennemis, le plan -déjoué, etc... Napoléon ne s'inquiéta guère du renversement d'idées -qui s'était opéré dans la tête du maréchal[9], et ordonna de marcher -en masse sur le village de Saint-Prix, que traverse le Petit-Morin, et -de surmonter coûte que coûte les difficultés du terrain. Il avait reçu -des rapports de divers endroits qui prouvaient qu'il y avait des -Russes à Montmirail, qu'il y en avait en arrière à Étoges, et qu'il y -avait des Prussiens sur la Marne. Sachant à quels ennemis il avait -affaire, il était convaincu qu'ils ne marcheraient pas de manière à -présenter partout une masse impénétrable. Ayant avec Marmont, Ney, -Mortier, 30 mille hommes de ses meilleures troupes, il était assuré en -choisissant bien le point par où il faudrait pénétrer, et en y -appuyant fortement, de se trouver bientôt au milieu des corps ennemis. -Seulement il fallait franchir un mauvais pas, celui des terrains -marécageux qui s'étendent entre Sézanne et Saint-Prix. Les autorités -locales appelées, promirent de réunir tous les chevaux du pays. Les -paysans, animés des meilleurs sentiments, exaspérés surtout par la -présence de l'ennemi, accoururent en foule, et dès le 10 au matin des -renforts de bras et de chevaux se trouvèrent préparés entre Sézanne et -le Petit-Morin. - - [Note 9: Nous devons ici quelques détails sur une question - historique que soulèvent les Mémoires du maréchal Marmont - relativement aux affaires de Champaubert, Montmirail, - Vauchamps, etc. Ce maréchal, homme d'un esprit brillant, - mais pas aussi solide que brillant, est mort avec la - conviction qu'il était l'auteur de l'importante manoeuvre de - Montmirail, laquelle valut à Napoléon, à la veille de sa - chute, cinq ou six des plus belles journées de sa vie. Or - voici sur quoi il se fondait pour le croire, et sur quoi il - se fonde dans ses Mémoires pour le raconter. Avec son esprit - qui était prompt, il avait aperçu d'Arcis-sur-Aube et de - Nogent-sur-Seine, lieux où il avait séjourné du 2 au 6 - février, le mouvement de Blucher, et par un instinct assez - naturel il avait écrit le 6 à Napoléon pour lui proposer de - se jeter sur le général prussien. Le 7 il reçut l'ordre de - marcher sur Sézanne, et même avec moins d'amour-propre qu'il - n'en avait, il aurait pu se croire l'inspirateur de cette - belle manoeuvre. C'est là ce qu'il raconte dans ses - Mémoires, en citant ses propres lettres et celles qu'on lui - a écrites en réponse, en quoi il est parfaitement exact. - Mais il n'ajoute pas deux circonstances, l'une qu'il - ignorait, l'autre qu'il avait peut-être oubliée, et qui - toutes deux changent le récit de fond en comble. D'abord - tandis qu'il écrivait pour la première fois le 6 février, - dès le 2 Napoléon avait annoncé au ministre de la guerre son - projet, qui était en même temps sa dernière espérance, et - qui dépendait d'une faute de l'ennemi qu'avec son regard - perçant il prévoyait avant qu'elle fût commise. Du 2 au 6 il - avait tout disposé conformément à ces vues, et n'en avait - rien dit au maréchal Marmont, qui, ne sachant ce que pensait - et écrivait Napoléon, se croyait seul l'auteur de la - combinaison projetée. Ensuite, le maréchal Marmont n'ajoute - pas qu'arrivé à Chapton il perdit courage, crut la manoeuvre - impossible, rebroussa chemin, et écrivit le 9 à Napoléon une - lettre de quatre pages, laquelle existe au dépôt de la - guerre, et conseille de renoncer au projet dont toute sa vie - il s'est cru l'auteur. Napoléon, comme on vient de le voir, - s'inquiétant peu de ce qui avait alarmé Marmont parce qu'il - embrassait l'ensemble des choses, certain que s'il se - trouvait quelques mille hommes à Champaubert, il n'était pas - possible que les 60 mille hommes de Blucher signalés à la - fois aux Vertus, à Étoges, à Montmirail, à Château-Thierry, - fussent tous à Champaubert, marchait en avant, convaincu - qu'il percerait, et poussé d'ailleurs par la puissante - raison qu'il fallait tout risquer dans sa situation pour le - succès de sa grande manoeuvre. On va voir qui eut raison de - lui ou de son lieutenant, et qui était le véritable auteur - de l'admirable opération dont il s'agit. Nous avons déjà - fourni bien des preuves de la difficulté d'arriver à la - vérité historique, et le fait que nous discutons en est un - nouvel exemple. Pourtant le maréchal Marmont était un homme - d'esprit, un témoin oculaire, et il pouvait dire: J'y étais. - C'est pour cela que Napoléon dans une de ses lettres, dit - avec autant d'esprit que de profondeur, que _ses officiers - savaient ce qu'il faisait sur un champ de bataille, comme - les promeneurs des Tuileries savaient ce qu'il écrivait dans - son cabinet_, ce qui signifie que lui seul planant sur - l'ensemble des opérations connaissait le secret de chacune. - Aussi est-ce toujours dans ses ordres et ses correspondances - que nous allons chercher ce secret, et non dans les mille - récits des témoins oculaires qui ont sans doute leur valeur - légendaire, mais très-relative, toujours bornée au fait - matériel qu'ils ont eu sous les yeux, et s'étendant rarement - jusqu'au sens véritable de ce fait.] - -[En marge: Le 10 février au matin, Napoléon franchit tous les -obstacles, et atteint Champaubert.] - -Le 10 février à la pointe du jour on se mit en marche. Marmont tenait -la tête avec la cavalerie du 1er corps, et avec les divisions Ricard -et Lagrange composant le 6e corps d'infanterie. En approchant du -Petit-Morin on s'embourba, mais les paysans avec leurs chevaux et -leurs bras arrachèrent les canons du milieu des fanges, et on parvint -au pont de Saint-Prix. Quelques tirailleurs d'Olsouvieff garnissaient -les bords du Petit-Morin; on les dispersa, et on traversa le pont. La -cavalerie du 1er corps s'avança au grand trot. Le Petit-Morin franchi -on pénètre dans un vallon, au fond duquel est situé le village de -Baye, puis en remontant ce vallon on débouche sur une espèce de -plateau au milieu duquel est situé Champaubert. Olsouvieff, pourvu -d'une nombreuse artillerie, avait placé sur le bord du plateau -vingt-quatre bouches à feu tirant sur le vallon dans lequel nous -allions nous engager. La cavalerie du 1er corps se lança en avant, -reçut les boulets d'Olsouvieff, et fondit sur le village de Baye, -suivie de l'infanterie de Ricard. Cavaliers et fantassins entrèrent -pêle-mêle dans le village, et gravirent les hauteurs à la suite des -Russes. Un peu à gauche se trouvait un autre village, celui de Bannai, -que les Russes occupaient en force. La garde y marcha et le fit -évacuer. - -On put se déployer alors sur le plateau qui présente un terrain assez -uni, semé de quelques bouquets de bois, et on aperçut la route de -Montmirail dont il fallait s'emparer, laquelle allant de notre droite -à notre gauche, de Châlons à Meaux, traversait devant nous le village -de Champaubert. Il y avait à peu près une lieue à parcourir pour -atteindre ce point important. - -[En marge: Brillant combat de Champaubert, et destruction du corps -d'Olsouvieff.] - -On découvrit en ce moment un corps d'infanterie russe d'environ 6 -mille hommes, ayant avec lui beaucoup d'artillerie, mais très-peu de -cavalerie, et se retirant avec précipitation quoique avec assez -d'ordre. Le général Olsouvieff commandant ce corps venait d'apprendre -que Napoléon arrivait à la tête de forces considérables; il se sentait -dans un péril extrême, et en était fort troublé. - -Napoléon était accouru auprès de Marmont dont l'infanterie marchait en -avant, flanquée par le 1er corps de cavalerie. L'essentiel était -d'atteindre au plus tôt la route de Montmirail, et de passer sur le -corps de l'ennemi qui l'occupait. Dans tous les cas la manoeuvre -était de grande conséquence, car si Blucher s'était déjà porté en -avant sur notre gauche dans la direction de Meaux, on le coupait de -Châlons et de sa ligne de retraite; s'il était resté en arrière sur -notre droite, on le séparait de ceux de ses lieutenants qui l'avaient -devancé, et on pénétrait ainsi au sein même de l'armée de Silésie, -avec certitude presque entière de la détruire pièce à pièce. Lorsque -Napoléon survint Marmont venait de diriger le 1er corps de cavalerie -en avant à droite; Napoléon lança dans la même direction le général de -Girardin avec les deux escadrons de service auprès de sa personne, -pour disperser quelques groupes qui se retiraient sur la route de -Châlons. L'ennemi à cette vue, sentant redoubler ses inquiétudes, -précipita sa retraite. Marmont avec son infanterie le poussa vivement -sur Champaubert, et le général Doumerc avec les cuirassiers le chargea -dans la plaine à droite. Mis en complète déroute, les Russes se -jetèrent en désordre dans Champaubert. Marmont y entra baïonnette -baissée à la tête de l'infanterie de Ricard, tandis que les -cuirassiers de Doumerc tournant à droite, coupaient la communication -avec Châlons. Olsouvieff expulsé de Champaubert par notre infanterie, -et rejeté sur notre gauche par les cuirassiers, était à la fois séparé -de Blucher qui était resté en arrière à Étoges, et refoulé sur -Montmirail où il n'avait d'autre ressource que de se réfugier vers -Sacken, lequel était fort loin et pouvait bien avoir déjà cherché -asile derrière la Marne. Dans cet embarras Olsouvieff s'était retiré -près d'un étang bordé de bois qu'on appelle le Désert. Ricard -débouchant directement de Champaubert, Doumerc se rabattant de droite -à gauche, fondirent sur lui. En un instant son infanterie fut rompue, -et en partie hachée par les cuirassiers, en partie prise. Quinze cents -morts ou blessés, près de trois mille prisonniers, une vingtaine de -bouches à feu, le général Olsouvieff avec son état-major, furent les -trophées de cette heureuse journée. Depuis l'ouverture de la campagne, -c'était la première faveur de la fortune, et elle était grande, bien -moins par le résultat même qu'on venait d'obtenir, que par les -résultats ultérieurs qu'on pouvait espérer encore. En effet d'après le -rapport des prisonniers que Napoléon avait interrogés lui-même, on sut -qu'en arrière, c'est-à-dire à Étoges, se trouvait Blucher, en avant -vers Montmirail Sacken, plus haut vers la Marne, d'York, que par -conséquent on était au milieu des corps de l'armée de Silésie, et que -les jours suivants il y aurait bien du butin à recueillir, et -peut-être la face des choses à changer. - -Aussi Napoléon éprouva-t-il un profond mouvement de joie. Il n'en -avait pas ressenti un pareil depuis longtemps. Après avoir douté de -tout, lui qui pendant tant d'années n'avait douté de rien, il -recommençait à croire à sa fortune, et se tenait presque pour rétabli -au faîte des grandeurs. En soupant à Champaubert dans une auberge de -village, en compagnie de ses maréchaux, il parla des vicissitudes de -la fortune avec cette philosophie riante qu'on retrouve en soi -lorsque les mauvais jours font place aux bons, et dans un singulier -élan de confiance, il s'écria: Si demain je suis aussi heureux -qu'aujourd'hui, dans quinze jours j'aurai ramené l'ennemi sur le Rhin, -et du Rhin à la Vistule il n'y a qu'un pas!--Dernière joie qu'il ne -faut pas lui envier, que nous partagerions même avec lui, si le -dénoûment de ce grand drame était moins connu de la génération -présente! - -[En marge: Napoléon, le lendemain, se dirige sur Montmirail, pour -battre Sacken qui s'était acheminé vers Meaux.] - -Le lendemain la marche à suivre, douteuse peut-être pour un autre, -était certaine pour Napoléon. Tombé comme la foudre au milieu des -colonnes ennemies, il pouvait en effet se demander sur laquelle il -devait fondre d'abord, sur celle de Blucher à droite, ou sur celle de -Sacken à gauche. S'il se dirigeait tout de suite à droite, Blucher -avait le moyen de lui échapper en se repliant sur Châlons, tandis -qu'en marchant à gauche il était assuré d'atteindre Sacken, qui allait -se trouver pris entre Champaubert et Paris, et de plus en accablant -Sacken, il attirait à lui Blucher, qui certainement ne laisserait pas -écraser ses lieutenants sans essayer de les secourir. Saisissant tous -ces aspects de la situation avec sa promptitude de coup d'oeil -ordinaire, Napoléon dès le matin du 11 se porta à gauche sans aucune -hésitation, suivit la route de Montmirail, et laissa sur sa droite, en -avant de Champaubert, le maréchal Marmont avec la division Lagrange et -le 1er de cavalerie pour contenir Blucher pendant qu'on aurait affaire -aux généraux Sacken et d'York. Napoléon emmena avec lui la division -Ricard du corps de Marmont, afin d'avoir le plus de forces possible -contre Sacken et d'York, qu'il pouvait rencontrer séparés ou réunis. - -Il arriva vers dix heures du matin à Montmirail en tête de sa -colonne, comptant à peu près 24 mille hommes avec Ney, Mortier, la -cavalerie de la garde et la division Ricard. Il traversa Montmirail, -et déboucha sur la grande route, où il vint prendre position en face -des troupes russes qui accouraient en toute hâte. C'était Sacken -revenant sur nous avec sa fougue accoutumée. Ce qui s'était passé -parmi les coalisés peignait bien la confusion et la vanité de leurs -conseils. - -Blucher, ainsi qu'on l'a vu, s'était porté sur la Marne, pour -envelopper Macdonald que les généraux d'York et Sacken poursuivaient -vivement, l'un sur la rive droite de cette rivière, l'autre sur la -rive gauche, après quoi l'armée de Silésie, Macdonald enlevé, devait -s'acheminer sur Paris, objet de toutes les convoitises de la -coalition. Pendant ce temps Schwarzenberg devait s'y acheminer en -descendant la Seine, et, comme nous l'avons dit, il avait appuyé vers -l'Yonne, et agrandi ainsi l'espace qui le séparait de Blucher. -Craignant que Blucher ne touchât au but avant lui, il lui avait -recommandé, sur les vives instances de l'empereur Alexandre, de -s'arrêter sous les murs de Paris, et d'attendre pour y entrer les -souverains alliés. Tant de présomption et de décousu méritaient bien -un châtiment! - -[En marge: Dispositions des généraux alliés pendant les mouvements de -Napoléon.] - -Blucher avait reçu ces instructions au moment même où il apprenait -l'arrivée de Napoléon à Sézanne, et il ne savait quel parti prendre, -car la fougue n'est pas de la clairvoyance, surtout quand il s'agit de -choisir entre des résolutions également périlleuses. Le général -Gneisenau était d'un avis, le général Muffling d'un autre, et on avait -essayé de faire parvenir à Sacken, à travers les colonnes françaises, -un ordre qui n'offrait pas de grands moyens de salut, celui de revenir -sur Montmirail, ou bien de se réfugier derrière la Marne auprès du -général d'York, si le danger était aussi grand qu'on le disait. Si au -contraire on s'était effrayé mal à propos, Sacken était autorisé à -poursuivre par la Ferté-sous-Jouarre la pointe sur Paris. À la -nouvelle de la subite apparition de Napoléon, Sacken au lieu de se -retirer derrière la Marne, avait rebroussé chemin pour avoir l'honneur -de battre l'empereur des Français, et il avait engagé le général -d'York à passer la Marne à Château-Thierry, et à se porter sur la -route de Montmirail pour concourir à son triomphe ou pour y assister. -Le général d'York n'avait suivi cette invitation qu'avec beaucoup de -réserve, et s'était un peu avancé sur Montmirail, mais en ayant -toujours ses derrières bien appuyés sur Château-Thierry. - -[En marge: Situation des deux armées à Montmirail.] - -Napoléon ayant débouché par la route de Montmirail vit donc Sacken qui -revenait de la Ferté-sous-Jouarre, et aperçut au loin sur sa droite -des troupes qui arrivaient des bords de la Marne par la route de -Château-Thierry, mais sans paraître très-pressées de prendre part à -cette grave affaire. C'étaient celles du général d'York. La première -opération à exécuter était de barrer la route à Sacken, et de se -défaire de lui, sauf à se rejeter ensuite sur l'autre survenant qu'on -apercevait dans la direction de Château-Thierry. On était toujours sur -le plateau qu'on avait gravi la veille en occupant Champaubert, et en -se portant sur Montmirail en avait à gauche les pentes de ce plateau -dont le Petit-Morin baigne le pied. (Voir le plan de Montmirail, -carte nº 63.) Sur ces pentes, à mi-côte, se trouve le village de -Marchais. Napoléon y plaça la division Ricard, pour arrêter Sacken de -ce côté, tandis que sur la grande route il avait déployé son -artillerie et rangé sa cavalerie en masse. Dans cette attitude, -l'infanterie de Ricard défendant à Marchais le bord du plateau, la -cavalerie et l'artillerie interceptant la grande route, Napoléon -pouvait attendre la jonction de Ney et de Mortier demeurés en arrière. - -[En marge: Bataille de Montmirail livrée le 11 février.] - -Sacken arrivé avec ses 20 mille hommes, voyant la route bien occupée, -et s'apercevant qu'il ne serait pas aussi facile qu'il l'avait cru -d'abord de passer sur le corps de Napoléon pour rejoindre Blucher, ne -songea plus qu'à se faire jour. La grande route paraissait fermée par -une masse compacte de cavalerie. À sa droite et à notre gauche il -voyait, le long des pentes boisées qui descendent vers le Petit-Morin, -une issue possible, et qu'il pouvait s'ouvrir en s'emparant du village -de Marchais. Il porta vers ce village une forte colonne d'infanterie, -tandis qu'il essayait d'occuper d'autres petits amas de maisons et de -fermes, placés également sur le flanc de la grande route, et appelés -l'Épine-aux-Bois et la Haute-Épine. Un combat très-vif s'engagea de la -sorte au village de Marchais, entre la colonne d'infanterie envoyée -par Sacken et la division Ricard. Celle-ci résista vigoureusement, -perdit et reprit tour à tour le village, et finit par en demeurer -maîtresse, tandis que la masse de notre cavalerie établie sur la -route, protégeait notre nombreuse artillerie et en était protégée. - -On avait ainsi gagné deux heures de l'après-midi. Les routes étaient -affreuses, et la garde avait eu une peine extrême à les parcourir. La -première division de la vieille garde, sous Friant, étant enfin rendue -sur le terrain, Napoléon fit ses dispositions pour frapper le coup -mortel sur l'ennemi. Sacken avait fortement occupé l'Épine-aux-Bois, -placée comme le village de Marchais sur le flanc de la grande route, -mais un peu plus en avant par rapport à nous. Cette position semblait -difficile à emporter sans y perdre beaucoup de monde, mais emportée, -tout était décidé, car les troupes ennemies avancées sur notre gauche -entre Marchais et le Petit-Morin devaient être prises, et Sacken -n'avait d'autre ressource que de les sacrifier, et de s'enfuir avec -les débris de son corps vers le général d'York sur la Marne. Napoléon, -pour rendre moins meurtrière l'attaque de l'Épine-aux-Bois, feignit de -céder du terrain vers Marchais, afin d'y attirer Sacken, et de -l'engager ainsi à se dégarnir à l'Épine-aux-Bois. En même temps il mit -en mouvement sa cavalerie jusque-là immobile sur la grande route. Ces -ordres donnés avec une rigoureuse précision furent exécutés de même. - -Au signal de Napoléon, Ricard feint de reculer et d'abandonner -Marchais, tandis que Nansouty se porte en avant avec la cavalerie de -la garde. À cette vue, Sacken se hâte de profiter de l'avantage qu'il -croit avoir obtenu, et, avec une partie de son centre, quitte -l'Épine-aux-Bois pour s'emparer de Marchais, ne laissant sur la grande -route qu'un détachement, afin de se tenir en communication avec le -général d'York. Saisissant l'occasion, Napoléon lance Friant avec la -vieille garde sur l'Épine-aux-Bois. Ces vieux soldats, qui avaient -au feu le sang-froid du courage éprouvé, s'avancent sans tirer un -coup de fusil, franchissent un petit ravin qui les séparait de -l'Épine-aux-Bois, et puis s'y précipitent à la baïonnette. En un clin -d'oeil ils se rendent maîtres de la position, et tuent tout ce qui s'y -trouve. Pendant cet acte vigoureux, Nansouty, après s'être porté en -avant sur la grande route, se rabat brusquement à gauche contre les -troupes de Sacken qui avaient dépassé l'Épine-aux-Bois, les charge à -outrance, précipite les unes vers le Petit-Morin, oblige les autres à -se replier. Celles-ci, forcées de battre en retraite, laissent dans un -grave péril les troupes qui se sont engagées sur notre gauche entre -Marchais et le Petit-Morin. Napoléon détache alors Bertrand avec deux -bataillons de jeune garde sur le village de Marchais, pour aider -Ricard à y rentrer. Ces bataillons, ralliant l'infanterie de Ricard, -pénètrent dans Marchais baïonnette baissée, tandis que la cavalerie de -la garde, sous le général Guyot, poursuit les fuyards à coups de -sabre. Par ces mouvements combinés, tout ce qui s'est aventuré entre -la grande route et le Petit-Morin est pris ou tué, sur le flanc même -du plateau. En quelques instants on ramasse quatre à cinq mille -prisonniers, trente bouches à feu, et nos cavaliers étendent deux à -trois mille hommes sur le carreau. Sacken n'a d'autre moyen de salut -que de rétrograder en toute hâte, et, à la faveur de la nuit, de -repasser de la gauche à la droite de la grande route (gauche et -droite par rapport à nous), et de rejoindre le général d'York, qui -s'était avancé avec précaution, mais que Napoléon avait contenu vers -le village de Fontenelle, en y portant la seconde division de la -vieille garde sous le maréchal Mortier. - -[En marge: Résultats de cette bataille, qui était la seconde rencontre -avec l'armée de Silésie.] - -Cette journée du 11, dite de Montmirail, était plus brillante encore -que la précédente. Sur 20 mille, hommes, Sacken en avait perdu 8 mille -en tués, blessés ou prisonniers, et ce beau triomphe ne nous avait pas -coûté plus de 7 à 8 cents hommes, car les vieux soldats que Napoléon -avait employés cette fois savaient comment s'y prendre pour causer -beaucoup de mal à l'ennemi sans en essuyer beaucoup eux-mêmes. Les -jours suivants promettaient de plus grands résultats encore, car toute -l'armée de Blucher prise en détail allait successivement recevoir le -châtiment dû à sa présomption. - -Tout indiquait que Sacken, en fuite vers la Marne, était allé -rejoindre le général prussien d'York vers Château-Thierry, et que dès -lors c'était de ce côté qu'il fallait marcher. Ainsi le troisième des -corps composant l'armée de Silésie, celui d'York, devait à son tour se -trouver isolément en face de Napoléon. Le lendemain en effet, 12 -février, Napoléon se mit en marche avec la seconde division de vieille -garde sous Mortier, une de jeune garde sous Ney, et toute la -cavalerie, pensant que c'était assez pour culbuter un ennemi en -désordre. Il laissa en arrière vers Montmirail la première division de -vieille garde sous Friant, une autre de jeune garde sous Curial, afin -de secourir au besoin Marmont qui était resté devant Blucher, et -d'avoir des forces à portée de la Seine s'il y avait nécessité d'y -courir pour arrêter Schwarzenberg. Telle était sa situation, qu'il -fallait qu'il fît face partout, et que, lors même qu'il lui importait -de se concentrer quelque part pour frapper des coups décisifs, il -était obligé d'y regarder avant d'attirer à lui des corps tous -nécessaires ailleurs. Son art était de ne faire partout que -l'indispensable, de le faire à temps, vite et avec énergie! - -[En marge: Marche de Napoléon sur Château-Thierry.] - -[En marge: Beau combat de Château-Thierry.] - -Il partit donc le 12 février, et quitta la route de Montmirail, qui -est parallèle à la Marne, pour se diriger perpendiculairement sur la -Marne. Il y trouva le général d'York avec environ 18 mille Prussiens -et 12 mille Russes restant du corps de Sacken, formés en colonne sur -la route de Château-Thierry. La plus grande partie de l'infanterie -ennemie était massée derrière un ruisseau près du village des -Caquerets. Une compagnie de la garde, envoyée en tirailleurs un peu -au-dessous du village, dispersa les tirailleurs ennemis, franchit le -ruisseau, et décida les Prussiens, qui voyaient l'obstacle vaincu, à -battre en retraite. On traversa le village et on s'avança en plaine, -les deux divisions d'infanterie de la garde déployées. Napoléon qui -avait porté sa cavalerie à sa droite, lui ordonna de se diriger au -grand trot sur le flanc de l'infanterie ennemie, afin de la devancer à -Château-Thierry. Cet ordre fut immédiatement exécuté. À cette vue le -général d'York envoya sa cavalerie pour résister à la nôtre, mais le -général Nansouty, avec les escadrons des gardes d'honneur et ceux de -la garde, fondit sur la cavalerie prussienne, la culbuta sur -Château-Thierry, en sabra une partie, et lui enleva toute son -artillerie légère. Rien n'égalait l'ardeur de nos braves cavaliers, -excités à la fois par les dangers de la France et par leur dévouement -personnel à l'Empereur. - -[En marge: Grands résultats de ce combat, qui eussent été plus grands -si le maréchal Macdonald avait pu remonter la Marne, ainsi qu'il en -avait l'ordre.] - -Pendant ce rapide mouvement de notre cavalerie pour devancer le -général d'York sur Château-Thierry, on avait réussi à séparer du gros -de l'ennemi une arrière-garde de trois bataillons prussiens et de -quatre bataillons russes. Le général Letort, commandant les dragons de -la garde, jaloux de surpasser s'il se pouvait tout ce que les troupes -à cheval avaient fait depuis quelques jours, chargea à fond de train -les sept bataillons avec cinq à six cents chevaux, les rompit, tua une -grande quantité d'hommes, et ramassa sur le terrain près de trois -mille prisonniers avec une nombreuse artillerie. Puis on se jeta en -masse, infanterie et cavalerie, sur Château-Thierry. Le prince -Guillaume de Prusse s'était porté en avant avec sa division pour -arrêter notre poursuite. Il fut culbuté à son tour après une perte de -500 hommes. On entra pêle-mêle avec l'ennemi dans Château-Thierry, et -on y fit encore beaucoup de prisonniers. Les habitants irrités de la -conduite des Prussiens, ivres à la fois de joie et de colère, ne -faisaient guère quartier aux soldats d'York surpris isolément; ils les -tuaient ou les amenaient à Napoléon. Malheureusement l'ennemi avait -détruit le pont de Château-Thierry, et une plus longue poursuite nous -était dès lors interdite. Napoléon cependant conservait une espérance. -En partant pour exécuter cette suite de mouvements, il avait informé -le maréchal Macdonald de ce qu'il allait faire, lui avait prescrit de -s'arrêter à Meaux, et, dans quelque état qu'il se trouvât, de -rebrousser chemin par la rive droite de la Marne, lui promettant qu'il -y recueillerait le plus beau butin imaginable. - -Arrivé à Château-Thierry Napoléon attendit donc avec confiance, -s'occupant de rétablir le pont de la Marne, et comptant que Macdonald, -qui devait se montrer sur l'autre rive, allait ramasser par milliers -les prisonniers et les voitures d'artillerie. Mais de toute la journée -Macdonald ne parut point. Ce maréchal, qui était habitué à la guerre -régulière dans laquelle il excellait, en voulait à Napoléon, à ses -généraux, à ses soldats, de ce qu'il avait été ramené des bords du -Rhin jusqu'aux portes de Paris avec 6 mille hommes en désordre, s'en -prenait à tout le monde au lieu de s'en prendre aux circonstances, et -tout préoccupé de l'état de son corps, au lieu de s'en servir comme il -était, avait employé son temps à le réorganiser au moyen des -ressources qu'on lui avait envoyées à Meaux. Il ne se trouva donc -point sur la rive droite de la Marne au moment décisif où Napoléon -espérait le voir. - -Ce contre-temps, qui restreignait un peu les conséquences de la grande -manoeuvre de Napoléon, n'empêchait pas qu'elle n'eût déjà produit les -plus beaux résultats. Il avait battu, sans perdre plus d'un millier -d'hommes, trois des corps de Blucher, et il ne lui en restait plus -qu'un à frapper, celui de Blucher lui-même, pour avoir écrasé en -détail l'armée de Silésie, l'une des deux qui menaçaient l'Empire, et -la plus redoutable, sinon par le nombre au moins par l'énergie. Il lui -avait déjà pris 11 à 12 mille hommes, et tué ou blessé 6 à 7 mille. Si -Blucher venait se joindre à la suite des battus, il n'y avait plus -rien à désirer quant à l'armée de Silésie. - -[En marge: Napoléon emploie trente-six heures à rétablir les ponts de -la Marne, et à s'occuper soit de Marmont, soit des corps qu'il a -laissés sur la Seine.] - -Napoléon, infatigable comme aux plus beaux jours de sa jeunesse, -résolut de ne pas perdre un moment pour tirer de cette série -d'opérations tous les avantages qu'il pouvait encore en espérer. Il -employa le reste de la journée du 12, et la plus grande partie de -celle du 13, à réparer le pont de la Marne, afin d'envoyer Mortier à -défaut de Macdonald à la poursuite des corps de Sacken et d'York sur -Soissons, et tandis qu'il vaquait à ce soin il avait les yeux fixés -sur Montmirail où Marmont avait été placé en observation devant -Blucher, et sur la Seine où les maréchaux Victor et Oudinot étaient -charges de contenir le prince de Schwarzenberg. Du côté de Montmirail -Blucher n'avait pas donné signe de vie, et Marmont était demeuré à -Étoges sans essuyer d'attaque. Du côté de la Seine la situation était -moins paisible. Le prince de Schwarzenberg, après avoir accordé un peu -de repos à ses troupes à Troyes, les avait portées sur la Seine, dont -il occupait le contour de Méry à Montereau, et il essayait d'en forcer -le passage à Nogent-sur-Seine, à Bray, à Montereau même. Les maréchaux -Victor et Oudinot résistaient de leur mieux avec les ressources que -Napoléon leur avait laissées, mais demandaient son retour avec -instance. Chaque jour il leur avait donné de ses nouvelles et des -meilleures, et les avait encouragés à tenir ferme, leur promettant de -revenir à leur secours dès qu'il en aurait fini avec Blucher. - -[En marge: Napoléon en apprenant que Blucher marche contre Marmont, -revient sur Montmirail.] - -Napoléon avait ainsi passé trente-six heures à Château-Thierry, -lorsque dans la nuit du 13 au 14 il reçut de Marmont la nouvelle fort -grave mais fort satisfaisante, que Blucher, immobile pendant les -journées des 10, 11 et 12, avait enfin repris l'offensive, et marchait -sur Montmirail probablement à la tête de forces considérables. -Napoléon se mit sur-le-champ en route. Il avait, comme on l'a vu, -laissé à Montmirail Friant avec la plus forte division de la vieille -garde, Curial avec une division de la jeune, et il avait dirigé sur le -même point la division Leval arrivant d'Espagne. Une division de -cavalerie tirée de tous les dépôts réunis à Versailles était également -arrivée à Montmirail. Il prescrivit à ces diverses troupes de se -porter de Montmirail sur Champaubert à l'appui du maréchal Marmont. Il -y envoya de Château-Thierry la division d'infanterie de jeune garde du -général Musnier, et toute la cavalerie de la garde sous les ordres de -Ney. En même temps il expédia vers Soissons Mortier avec la seconde -division de la garde, avec les lanciers de Colbert et les gardes -d'honneur du général Defrance, lui recommandant de poursuivre à -outrance les corps vaincus des généraux d'York et Sacken, puis il -partit au galop pour devancer de sa personne les troupes qu'il -amenait. Il arriva vers neuf heures du matin à Montmirail, et y trouva -toutes choses comme il pouvait les désirer, car il semblait qu'en ces -derniers jours de faveur la fortune ne lui refusât rien de ce qui -devait rendre ses succès éclatants. - -Blucher, après avoir attendu le 11, le 12, des nouvelles de Sacken et -d'York, se flattant qu'ils se seraient repliés sains et saufs sur la -Marne, avait enfin songé à venir à leur secours en se portant à -Montmirail avec les troupes de Capzewitz, le corps prussien de Kleist, -et les restes d'Olsouvieff. Ces troupes formaient en tout 18 ou 20 -mille hommes. Blucher avait mandé en outre au prince de Schwarzenberg -de lui envoyer le détachement de Wittgenstein par la traverse de -Sézanne, et se promettait avec ce détachement, avec ce qu'il avait -sous la main, d'opérer sur les derrières de Napoléon une assez forte -diversion pour achever de dégager Sacken et d'York, qui seraient ainsi -en mesure de remonter la Marne et de le rejoindre par Épernay et -Châlons. C'était raisonner peu sensément, car il pouvait bien en -s'avançant ainsi rencontrer Napoléon victorieux d'Olsouvieff, de -Sacken et d'York, revenant avec ses forces réunies pour se jeter sur -le général de l'armée de Silésie, et accabler le chef après avoir -accablé les lieutenants. - -Le 13 au matin Blucher avait quitté Vertus, gravi le plateau sur -lequel sont situés Champaubert et Montmirail, et fait reculer Marmont -qui, n'ayant que cinq à six mille hommes à lui opposer, s'était retiré -successivement sur Champaubert, Fromentières et Vauchamps. C'est de là -que Marmont avait le 13 au soir écrit à Napoléon. Le 14, en attendant -son arrivée, il avait évacué Vauchamps, et pris position un peu en -arrière sur la route de Montmirail. - -[En marge: Combat de Vauchamps, livré le 14 février.] - -Napoléon ayant rejoint Marmont le 14 vers neuf heures du matin, -l'offensive fut reprise à l'instant même. Le maréchal Marmont en -abandonnant Vauchamps s'était établi sur une hauteur boisée, au sommet -de laquelle il avait rangé son artillerie. Blucher marchant avec sa -confiance accoutumée envoya la division prussienne Ziethen en avant -pour le précéder à Montmirail. À peine sortie de Vauchamps cette -division fut accueillie par un violent feu d'artillerie qui lui causa -de grandes pertes, et la força à rentrer dans le village. -Immédiatement après Marmont dirigea la division Ricard sur Vauchamps, -afin d'enlever ce village, et à la faveur des bois environnants essaya -de tourner l'ennemi, à gauche par la cavalerie du général Grouchy, à -droite par la division d'infanterie Lagrange. - -Ces dispositions exécutées avec une extrême vigueur rencontrèrent -cependant de grandes difficultés. La division Ricard pénétra dans -Vauchamps, y trouva la division Ziethen très-résolue à se défendre, et -fut contrainte de se replier. Elle revint à la charge, pénétra une -seconde fois dans Vauchamps, et aurait eu de la peine à s'y maintenir -sans les mouvements ordonnés sur les deux flancs du village. Grouchy, -après avoir fait un détour à travers les bois, déborda Vauchamps par -la gauche, tandis que la division d'infanterie Lagrange le débordait -par la droite en traversant le bois de Beaumont. Blucher soupçonnant -la présence de Napoléon, à la résolution et à l'ensemble des -mouvements qui s'opéraient autour de lui, prit le parti de -rétrograder. Mais il n'était plus temps de le faire impunément. D'une -part l'infanterie de Ricard tentant un dernier effort sur Vauchamps en -chassait la division Ziethen, et de l'autre Grouchy débouchant -brusquement des bois, menaçait de lui couper la retraite. Cette -division formée en carrés essaya d'abord de tenir tête à notre -cavalerie, mais chargée à fond par les escadrons de Grouchy, elle fut -rompue et obligée en partie de mettre bas les armes. Le reste s'enfuit -vers le gros des troupes prussiennes. Nos cavaliers ramassèrent -environ 2 mille prisonniers, une douzaine de pièces de canon et -plusieurs drapeaux. Un millier d'hommes tués ou blessés étaient -demeurés dans Vauchamps et dans les environs. - -Mais Napoléon espérait avoir une meilleure part du corps de Blucher. -Il ordonna de le poursuivre sans relâche, et dirigea lui-même cette -poursuite pendant une moitié du jour. Marmont, ayant en main les -divisions d'infanterie Ricard et Lagrange, appuyé en outre par la -division d'Espagne Leval, par l'infanterie de la garde, se mit en -marche sur la grande route qui de Montmirail conduit par Vauchamps et -Champaubert à Châlons. Il avait sur son front l'artillerie de la garde -commandée par Drouot, et sur ses ailes la cavalerie de Grouchy d'un -côté, la cavalerie de la garde et du général Saint-Germain de l'autre. -C'est dans cet ordre qu'il poursuivit Blucher, lequel se retirait en -deux masses compactes, celle de Kleist à gauche de la route, celle de -Capzewitz à droite, avec son artillerie et ses attelages sur la route -même. Le général prussien avait peu de cavalerie pour protéger son -infanterie. - -Depuis onze heures du matin jusqu'à trois heures de l'après-midi on -continua cette poursuite en couvrant l'ennemi de boulets, et souvent -de mitraille. On le ramena ainsi sur Janvilliers, Fromentières et -Champaubert. (Voir la carte nº 63, plan de Montmirail, Champaubert, -etc.) Chemin faisant, on s'aperçut que deux de ses bataillons, postés -dans un bois, étaient demeurés en arrière. On les enveloppa, et ils -furent réduits à se rendre. En même temps, Grouchy voyant que pour -avoir tout ou partie des deux masses ennemies qui longeaient les côtés -de la route, il fallait les devancer à l'entrée des bois qui entourent -Étoges, imagina de se lancer à travers ces bois de toute la vitesse de -ses chevaux afin d'y précéder Blucher. Il s'y engagea donc en -ordonnant à l'artillerie légère de le rejoindre le plus tôt possible. -Tandis qu'il exécutait ce mouvement, on canonnait à chaque pause les -deux colonnes de Blucher, et on les avait menées de la sorte jusqu'à -la fin du jour, lorsqu'on les vit s'arrêter tout à coup et se hérisser -de leurs baïonnettes. Grouchy en effet les avait devancées avec une -partie de ses escadrons, et les avait assaillies à gauche, tandis que -le général Saint-Germain les abordait à droite avec les cavaliers -nouvellement venus de Versailles. Blucher, placé au milieu de son -infanterie, fit tout ce qu'il put pour lui communiquer son énergie, et -parvint à la ramener en assez bon ordre jusqu'à l'entrée d'Étoges, -mais non sans essuyer de grandes pertes. Le général Grouchy, quoique -privé de son artillerie qui n'avait pu le suivre, chargea plusieurs -fois cette infanterie, et y pénétra le sabre à la main, pendant que le -général Saint-Germain en faisait autant de son côté. On coucha ainsi -par terre, avec le secours seul de l'arme blanche, quelques centaines -d'hommes, et on en prit plus de deux mille, sans compter beaucoup -d'artillerie et de drapeaux. En arrivant à la lisière même des bois -qui précèdent Étoges, il fallut s'arrêter. - -On avait déjà pris, blessé ou tué environ sept mille hommes au -maréchal Blucher. Mais Marmont prétendait avoir encore quelques-unes -de ses dépouilles. Il se doutait bien que le général prussien voudrait -coucher à Étoges, que ses troupes harassées se répandraient -confusément autour du village, ou dans la forêt environnante, et qu'en -apparaissant brusquement au milieu d'elles pendant la nuit, on -pourrait les jeter dans un grand désordre, et surtout les pousser au -delà d'Étoges, en bas du plateau sur lequel on combattait depuis -plusieurs jours. Destiné, d'après toutes les vraisemblances, à garder -de nouveau cette position pendant que Napoléon irait combattre -ailleurs, Marmont tenait à s'établir à Étoges même, d'où il pouvait -dominer la route de Vertus. Il résolut donc d'essayer sur Blucher une -attaque de nuit. - -Toutefois il n'avait que peu de forces à sa disposition, ses soldats -s'étant déjà dispersés dans les champs pour y chercher à vivre. Il -était suivi par la division du général Leval que Ney prétendait avoir -sous ses ordres. Après une altercation assez vive entre ce maréchal et -lui, il prit un détachement de cette division, et, avec un de ses -régiments de marine, il s'enfonça dans les bois à la faveur de -l'obscurité, puis fondit brusquement sur Étoges, au moment où -l'ennemi épuisé de fatigue commençait à goûter un peu de repos. Cette -attaque imprévue eut un succès complet. Prussiens et Russes, assaillis -avant d'avoir pu se mettre en défense, furent refoulés hors d'Étoges, -et obligés en pleine nuit de s'enfuir vers Bergères et Vertus. On -enleva une bonne portion des troupes du général russe Orosoff, et ce -général lui-même avec son état-major. Cette dernière partie de la -journée coûta encore plus de 2 mille hommes au corps de Blucher, et -beaucoup d'artillerie. - -[En marge: Grands résultats du combat de Vauchamps, le quatrième des -combats livrés à l'armée de Silésie.] - -La journée du 14, dite de Vauchamps, fit donc perdre à Blucher de 9 à -10 mille hommes en morts, blessés ou prisonniers. Il n'était pas -possible de terminer plus dignement cette suite d'admirables -opérations. Parti le 9 février de Nogent-sur-Seine, arrivé le 10 à -Champaubert, Napoléon y avait pris ou détruit dans cette journée le -corps d'Olsouvieff, battu le 11 à Montmirail le corps de Sacken, battu -et refoulé le 12 sur Château-Thierry celui d'York, employé le 13 à -rétablir le pont de la Marne pour lancer Mortier à la poursuite de -l'ennemi, et le 14, rebroussant chemin sur Montmirail, il avait -assailli Blucher qui venait maladroitement s'offrir à ses coups, comme -pour lui fournir l'occasion d'accabler le dernier des quatre -détachements de l'armée de Silésie. Ainsi, presque sans bataille, en -quatre combats livrés coup sur coup, Napoléon avait entièrement -désorganisé l'armée de Silésie, lui avait enlevé environ 28 mille -hommes sur 60 mille, plus une quantité immense d'artillerie et de -drapeaux, et avait puni cruellement le plus présomptueux, le plus -brave, le plus acharné de ses adversaires. Il y avait de quoi être -fier et de son armée et de lui-même, et des derniers éclats de sa -miraculeuse étoile, miraculeuse jusque dans le malheur! - -Napoléon dirigea tout de suite sur Paris les 18 mille prisonniers -qu'il avait faits, afin que la capitale les vît de ses propres yeux, -et qu'en regardant ces trophées dignes des guerres d'Italie, elle crût -encore au génie et à la fortune de son empereur! - -[En marge: Joie et terreur de Paris, qui en se sachant délivré de tout -danger sur la Marne, apprend qu'il est menacé de graves dangers sur la -Seine.] - -Paris avait successivement appris les triomphes inespérés de Napoléon, -et sauf quelques coeurs égarés par l'esprit de parti ou par la haine -du despotisme impérial, s'en était réjoui cordialement. L'annonce des -colonnes de prisonniers avait excité une vive attente chez les -Parisiens, qui espéraient les voir défiler sur le boulevard dans deux -ou trois jours. Mais c'est à peine s'ils avaient osé se livrer à la -joie, car tandis qu'ils apprenaient que Blucher et ses lieutenants -étaient battus à Champaubert, à Montmirail, à Château-Thierry, à -Vauchamps, ils recevaient la nouvelle que Schwarzenberg était près de -forcer la Seine de Nogent à Montereau, et que les Cosaques de Platow -s'étaient montrés dans la forêt de Fontainebleau. La malheureuse cité, -du sein de laquelle la terreur avait fondu pendant vingt ans sur -toutes les capitales, était en proie à son tour aux plus cruelles -angoisses. La victoire même ne la pouvait garantir de ses terreurs, -car un ennemi n'était pas plutôt battu sur la Marne, qu'un autre -apparaissait sur la Seine, et que, rassurée du côté de Meaux, elle -avait sujet de s'effrayer du côté de Melun et de Fontainebleau. De -vives instances étaient donc parties de Paris pour ramener Napoléon -sur la Seine. Ce motif lui avait fait abandonner Marmont avant la fin -de la journée de Vauchamps, et l'avait forcé de revenir à Montmirail, -pour donner de nouveaux ordres et préparer de nouveaux combats. - -[En marge: Événements survenus à la grande armée du prince de -Schwarzenberg, pendant que Napoléon était occupé contre Blucher.] - -[En marge: Alexandre se flattant d'entrer dans Paris, voulait qu'on -cessât de traiter avec Napoléon.] - -Voici en effet ce qui s'était passé à la grande armée du prince de -Schwarzenberg. Pendant que Napoléon avait quitté l'Aube et la Seine -pour se porter sur la Marne, les souverains alliés s'étaient rendus à -Troyes, et leur armée les devançant, avait occupé le cours de la Seine -de Nogent à Montereau, avait même cherché à s'étendre jusqu'à l'Yonne, -afin de se garantir du danger d'être débordée par sa gauche. La -prétention de la grande armée de Bohême était de marcher sur Paris par -les deux rives de la Seine, par Fontainebleau et Melun, pendant que -l'armée de Silésie suivant la Marne y arriverait par Meaux. -L'espérance d'y entrer enflammait en ce moment l'imagination -d'Alexandre. Tandis que l'empereur François vivait modestement à -Troyes, voyant peu de monde, ne fréquentant que M. de Metternich, -l'empereur Alexandre livré à une activité fébrile, allait d'un corps -d'armée à l'autre, affectant de tout diriger, et recommandant sans -cesse à Blucher de l'attendre avant d'entrer à Paris. Le roi de Prusse -pour plaire aux patriotes de son état-major, se prêtait à tous les -mouvements de son allié, mais avec la gaucherie d'un homme sage, peu -fait pour ce rôle vain et agité. C'est dans cet état que les avait -trouvés un témoin oculaire digne de foi, le brave et savant général -Reynier, qu'on avait échangé contre le général comte de Merveldt (l'un -et l'autre avaient été faits prisonniers à Leipzig), et qui, à la -suite de cet échange, avait traversé Troyes pour revenir à Paris. Le -général Reynier, présenté aux monarques alliés, les avait écoutés, et -avait recueilli leurs paroles avec une extrême attention[10]. -L'empereur François l'avait conjuré de répéter à son gendre un conseil -qu'il lui avait adressé déjà bien des fois, celui de céder à la -fortune, d'abandonner ce qu'on exigeait de lui puisqu'il ne pouvait -pas le conserver, et de considérer les destinées de l'Autriche dans le -moment actuel, pour apprendre que se soumettre aux dures nécessités du -présent n'était souvent qu'un moyen de sauver l'avenir. Le roi de -Prusse n'avait presque rien dit selon son usage, mais Alexandre avait -parlé avec une vivacité singulière. Il avait demandé d'abord au -général Reynier quand il croyait être à Paris, et le général ayant -répondu qu'il espérait y être le 14 ou le 15 février, Alexandre avait -répliqué: Eh bien, Blucher y sera avant vous... Napoléon m'a humilié, -je l'humilierai, et je fais si peu la guerre à la France, que s'il -était tué je m'arrêterais sur-le-champ.--C'est donc pour les Bourbons -que Votre Majesté fait la guerre? avait dit le général Reynier.--Les -Bourbons, avait repris Alexandre, je n'y tiens nullement. Choisissez -un chef parmi vous, parmi les généraux illustres qui ont tant -contribué à la gloire de la France, et nous sommes prêts à -l'accepter.--Alexandre descendant alors aux plus étranges confidences, -lui avait laissé entrevoir le projet d'imposer Bernadotte à la France, -comme Catherine quarante ans auparavant avait imposé Poniatowski à la -Pologne. À cette ouverture le général Reynier avait fort déconcerté le -czar, en lui exprimant le mépris que les militaires français avaient -conçu pour la conduite et les talents du nouveau prince suédois. -Alexandre, surpris et mécontent, avait congédié le général Reynier, -qui était parti sur-le-champ pour Paris, et était venu offrir son épée -à Napoléon, offre bien méritoire dans de pareilles circonstances, car -il avait repoussé les propositions les plus flatteuses d'Alexandre, -pour rester fidèle à la France malheureuse. Le général Reynier était -Suisse de naissance, mais Français par le coeur et les services. - - [Note 10: À peine arrivé à Paris le général Reynier fit de - ces entretiens un rapport fidèle qui fut envoyé - immédiatement à Napoléon. Ce rapport, l'un des documents - secrets les plus curieux du temps, est digne de la plus - entière confiance, car le général Reynier était incapable - d'altérer la vérité, et d'ailleurs son rapport concorde avec - tout ce que les dépêches diplomatiques françaises et - étrangères nous apprennent sur le quartier général des - souverains.] - -[En marge: Résistance de M. de Metternich et de lord Castlereagh.] - -[En marge: Conditions envoyées à Châtillon, et suspensives cette fois -des hostilités.] - -L'orgueil blessé, le désir de la vengeance inspiraient en ce moment -tous les actes de l'empereur Alexandre. C'est par ce motif qu'il avait -fait suspendre les séances du congrès, se fondant pour ne plus les -reprendre sur ce que M. de Caulaincourt n'avait pas accepté -immédiatement les propositions de Châtillon. Il montrait à cet égard -une résolution opiniâtre, et ne voulait plus qu'on traitât. M. de -Metternich, aidé de lord Castlereagh, s'opposait de toutes ses forces -à cette volonté du czar. Le ministre autrichien persistant dans sa -politique de ne pas pousser trop loin une lutte qui, au delà d'un -certain terme, ne profitait qu'à la prépondérance de la Russie, le -ministre anglais disposé à s'arrêter si on lui abandonnait Anvers et -Gênes, s'étaient servis pour résister à l'empereur Alexandre de la -lettre que M. de Caulaincourt avait secrètement adressée à M. de -Metternich, et dans laquelle il demandait si en admettant les bases -proposées il pourrait au moins obtenir une suspension d'armes. Appuyés -sur cette lettre ils avaient dit que la France étant prête à céder aux -voeux des alliés, il n'y avait pas de motif de pousser les hostilités -plus loin, que c'était courir des chances inutiles pour un objet qui -ne pouvait être le but avoué d'aucune des puissances coalisées. -L'empereur François en effet ne pouvait dire à l'Europe qu'il faisait -la guerre pour détrôner sa fille, et le cabinet britannique, bien que -l'opinion fût actuellement très-modifiée en Angleterre, ne pouvait -avouer au parlement qu'il faisait la guerre pour rétablir les -Bourbons. Si lord Castlereagh, maître aujourd'hui d'ôter à la France -Anvers et Gênes, s'était exposé à un revers en dépassant le but, il -lui aurait été impossible de se présenter soit à l'une soit à l'autre -des deux chambres. Enfin en prolongeant les hostilités, on risquait de -mettre la France de la partie, et déjà on voyait les paysans prendre -les armes en quelques endroits, intercepter les convois, tuer les -hommes isolés, danger qui menaçait de s'accroître, et qui devait -singulièrement ajouter à toutes les difficultés de cette lutte -acharnée. Comme on avait un besoin indispensable des troupes de -l'Autriche et de l'argent de l'Angleterre, et que M. de Metternich -ainsi que lord Castlereagh avaient déployé en cette occasion une -remarquable fermeté, on avait consenti à reprendre les conférences, -et on avait envoyé aux plénipotentiaires, encore réunis à Châtillon, -un projet de préliminaires dont l'adoption devait faire cesser les -hostilités à l'instant même, mais qui était tellement humiliant dans -la forme qu'on le regardait comme l'équivalent d'une entrée dans -Paris. C'était la consolation qu'on avait voulu ménager à l'empereur -Alexandre. Il s'en était contenté dans l'espérance que Napoléon -n'accepterait pas ce nouveau projet, et en attendant il pressait le -prince de Schwarzenberg de marcher sur Paris, afin de n'avoir pas le -chagrin ou d'y arriver derrière le maréchal Blucher, ou d'être arrêté -par la signature de la paix au moment d'y entrer. - -[En marge: Pendant ce temps, le prince de Schwarzenberg s'avance sur -la Seine, dont il force le passage à Bray.] - -[En marge: Retraite des maréchaux Victor et Oudinot sur la petite -rivière d'Yères.] - -À la suite de ces résolutions le prince de Schwarzenberg s'était -avancé parallèlement à la Seine, de Nogent à Montereau. (Voir la carte -nº 62.) Il avait dirigé les corps de Wittgenstein et du maréchal de -Wrède sur Nogent et Bray, les Wurtembergeois sur Montereau, les -troupes de Colloredo et de Giulay sur l'Yonne, ces derniers ayant -l'ordre de franchir cette rivière et de se porter sur Fontainebleau. -Les réserves russes et prussiennes étaient demeurées sous Barclay de -Tolly entre Troyes et Nogent. Wittgenstein et de Wrède s'étant -présentés à Nogent et Bray, furent reçus à Nogent par le général -Bourmont, que le maréchal Victor y avait laissé avec 1200 hommes -seulement. Ce général, après un combat héroïque, les avait repoussés -avec perte de 1500 hommes. Mais à Bray ils n'avaient trouvé que des -gardes nationales, et ils avaient forcé le passage. Le maréchal -Victor, en voyant le passage de la Seine forcé à Bray, n'avait pas -osé rester derrière Nogent, et s'était retiré sur Provins et Nangis. -Le maréchal Oudinot entraîné dans ce mouvement rétrograde, et n'ayant -que la division Rothenbourg pour rétablir les affaires, avait suivi la -retraite du maréchal Victor, et l'un et l'autre étaient venus prendre -position sur la petite rivière d'Yères, qui traverse la Brie, et va -tomber dans la Seine près de Villeneuve-Saint-Georges. Les deux -maréchaux rangés derrière cette faible rivière attendaient là que -Napoléon vînt à leur secours. Le brave général Pajol n'ayant cessé -d'être à cheval malgré des blessures rouvertes, ne pouvait pas tenir à -Montereau quand Bray et Nogent étaient abandonnés; il avait recueilli -le général Alix, qui venait de défendre Sens avec la plus grande -vigueur, et s'était replié de l'Yonne sur le canal de Loing, et du -canal de Loing sur Fontainebleau. - -Ainsi le 14 février, jour où Napoléon achevait à Vauchamps la défaite -de l'armée de Silésie, les troupes de l'armée de Bohême étaient -placées, le prince de Wittgenstein à Provins, le maréchal de Wrède à -Nangis, les Wurtembergeois à Montereau, le prince de Colloredo dans la -forêt de Fontainebleau, le général Giulay à Pont-sur-Yonne, les -Cosaques dans les environs d'Orléans, Maurice de Liechtenstein avec -les réserves autrichiennes à Sens, enfin Barclay de Tolly avec les -gardes russe et prussienne en seconde ligne, entre Nogent et Bray. -Quelques nouvelles des revers de Blucher étaient parvenues au quartier -général des coalisés, mais on ignorait l'importance de ces revers, et -on se flattait de pouvoir arriver jusqu'à Paris par Fontainebleau ou -Melun. - -En apprenant ce triste état de choses, Napoléon avec sa prodigieuse -activité qui n'avait de limites que dans les forces physiques de ses -soldats, se reporta tout de suite de Vauchamps sur Montmirail, suivi -de la garde jeune et vieille, et de toute la cavalerie. Il laissa au -maréchal Marmont le soin qu'il lui avait déjà confié de se tenir entre -la Seine et la Marne, depuis Étoges jusqu'à Montmirail, d'y observer -les débris de Blucher, et d'y donner la main à Mortier qui avait été -envoyé à la poursuite de Sacken et d'York sur Soissons. Puis il fit -ses dispositions pour se reporter sur la Seine et tenir tête au prince -de Schwarzenberg. - -[En marge: Grave question de conduite que Napoléon avait à résoudre.] - -[En marge: Devait-il se jeter tout de suite dans le flanc du prince de -Schwarzenberg, ou rétrograder jusqu'au bord de l'Yères, pour l'aborder -de front avec les maréchaux réunis.] - -[En marge: Napoléon se décide pour le dernier parti.] - -Une grave question s'offrait en ce moment à l'esprit de Napoléon. -Fallait-il aller droit de Montmirail à Nogent par Sézanne (route qu'il -avait déjà suivie), pour joindre la Seine par le plus court chemin, et -tomber ainsi brusquement dans le flanc du prince de Schwarzenberg; ou -bien, suivant le mouvement rétrograde des maréchaux Victor et Oudinot, -qu'on devait présumer poussé encore plus loin depuis les dernières -nouvelles, fallait-il rétrograder jusqu'aux bords de l'Yères, afin d'y -recueillir les deux maréchaux, et, réuni à eux, aborder de front le -prince de Schwarzenberg pour le refouler sur la Seine qu'il avait -franchie? Certainement, s'il était toujours possible à la guerre de -connaître à temps les projets de l'ennemi, Napoléon aurait su que les -corps de l'armée de Bohême étaient dispersés entre Provins, Nangis, -Montereau, Fontainebleau, Sens, et alors se jetant au milieu d'eux -avec 25 mille hommes, par le chemin de Sézanne à Nogent qui était le -plus court, il aurait pris en flanc les corps éparpillés de l'ennemi, -rallié par sa droite Victor et Oudinot, culbuté successivement -Wittgenstein et de Wrède sur le prince de Wurtemberg, tous trois sur -Colloredo, et détruit ou enlevé une partie de ce qui avait traversé la -Seine[11]. Mais Napoléon ayant employé cinq jours à combattre l'armée -de Silésie, ignorait ce qui s'était passé à l'armée de Bohême, et dans -l'ignorance des événements il devait se conduire d'après la plus -grande vraisemblance. Or, la plus grande vraisemblance c'était que les -maréchaux après avoir beaucoup rétrogradé, auraient rétrogradé encore, -qu'ils se seraient tout au plus arrêtés derrière la petite rivière -d'Yères, que Schwarzenberg se trouverait en leur présence, les -attaquant avec au moins 80 mille hommes, les ayant peut-être déjà -battus, et, dans ce cas, en se portant directement sur Nogent ou -Provins avec 25 mille hommes seulement, Napoléon s'exposait à -rencontrer Schwarzenberg se retournant vers lui avec 80 mille, et lui -faisant subir un grave échec, avant qu'il eût rallié les deux -maréchaux. De plus, toutes les routes de traverse de Montmirail à -Nogent, de Montmirail à Provins, étaient détestables, et on pouvait y -rester embourbé. Par cette raison qui était forte, et par celle de la -prudence, le plus sûr était, au lieu de percer droit sur la Seine, de -rétrograder jusque sur l'Yères, comme l'avaient fait les maréchaux -eux-mêmes, de les rejoindre par la route pavée de Montmirail à Meaux, -de Meaux à Fontenay et Guignes, et de composer par cette réunion une -masse de 60 mille hommes, qui suffisait pour ramener le prince de -Schwarzenberg sur la Seine. Au lieu de prendre en flanc le -généralissime autrichien on l'aborderait ainsi de front, mais il se -pouvait qu'au lieu de le trouver formé en une seule masse, on le -trouvât dispersé en plusieurs corps, et il ne serait pas impossible -alors de le traiter comme on venait de traiter Blucher lui-même. - - [Note 11: Je réponds ici au reproche très-peu fondé que le - général Koch, dans son excellent et consciencieux ouvrage - sur la campagne de 1814, adresse à Napoléon de n'avoir pas - marché directement de Montmirail à Provins, au lieu de - rétrograder jusqu'à Meaux. Le général Koch, toujours éclairé - et impartial, est le seul des écrivains de ce temps qui - mérite une vraie confiance; pourtant il s'est trompé - quelquefois, surtout quand il n'a pas eu sous les yeux la - correspondance impériale, ce qui l'a empêché de connaître et - d'apprécier les motifs des déterminations qu'il examine. - C'est, comme nous l'avons répété souvent, avec une extrême - réserve qu'il faut juger Napoléon, et l'on doit se bien dire - que lorsqu'il se trompe, ce qui ne lui arrive presque jamais - dans ses combinaisons militaires, c'est qu'il est mu par sa - passion politique ou qu'il a été dans l'ignorance forcée de - ce que faisait l'ennemi. Mais dans toute autre circonstance - on peut affirmer que ses mouvements sont calculés avec une - profondeur, une sûreté de vue incomparables. Il faut donc - toujours, avant de se prononcer, avoir lu tout ce qui reste - de ses intentions écrites, et se dire, lorsqu'on ne trouve - pas ses motifs dans les deux causes que nous venons de - signaler, qu'ils se trouveront dans les faits mieux étudiés. - Il est rare en effet, en les étudiant davantage, qu'on n'y - rencontre pas des raisons nouvelles d'admirer son génie, - tout en déplorant la politique immodérée qui l'a perdu.] - -[En marge: Départ de Napoléon pour Meaux, et de Meaux pour Guignes.] - -[En marge: Ses dispositions pour reprendre le cours de la Seine.] - -Ce plan était le seul que le bon sens pût avouer, et Napoléon qui à la -guerre alliait toujours la sagesse à l'audace, n'hésita point à -l'adopter. Il ordonna le soir même à sa garde, jeune et vieille, -infanterie et cavalerie, à la division d'Espagne Leval, à la cavalerie -du général Saint-Germain, d'exécuter le lendemain 15 une forte marche -jusqu'à la Ferté-sous-Jouarre, et de sa personne il partit pour Meaux -afin de veiller aux mouvements de ses troupes. - -[En marge: Arrivée de Napoléon à Guignes le 16.] - -Arrivé dans l'après-midi du 15 à Meaux, il y arrêta ses dernières -dispositions. C'est à Meaux que le maréchal Macdonald s'était replié -après la retraite qui l'avait tant affligé, et c'est à Meaux qu'il -cherchait à réorganiser son corps d'armée. Ce corps, avec les débris -qu'il avait ramenés, avec quelques bataillons tirés des dépôts de -Paris, avec les gardes nationales qu'on avait pu réunir, fut distribué -en trois divisions, et porté à environ 12 mille hommes de toutes -armes. Napoléon le fit partir sur-le-champ par la route de Meaux à -Fontenay, et l'envoya sur l'Yères, ce petit cours d'eau derrière -lequel allaient se concentrer toutes nos forces. Il ordonna aux -maréchaux Victor et Oudinot, qui s'y étaient retirés, de continuer à -s'y maintenir, et leur annonça son arrivée pour le lendemain 16. La -belle cavalerie tirée d'Espagne avait déjà dépassé Paris au nombre de -4 mille cavaliers sans pareils. Napoléon les réunit à Guignes, où il -supposait que se livrerait la principale bataille de la campagne. Les -deux divisions de jeune garde qu'on organisait à Paris venaient d'en -sortir, sous les généraux Charpentier et Boyer, pour se porter sur la -rive gauche de la Seine, et intercepter la route de Fontainebleau. -Napoléon aurait pu sans doute les amener sur la droite de la Seine, -afin de réunir toutes ses ressources aux environs de Guignes, mais -c'était trop que de laisser Paris entièrement découvert sur la rive -gauche, les coalisés y ayant dirigé une portion notable de leurs -forces. En conséquence il envoya ces deux divisions sur l'Essonne, -avec la recommandation de s'y défendre jusqu'à la dernière extrémité, -et de tâcher ainsi de couvrir Paris sur la rive gauche de la Seine, -tandis qu'il allait essayer de le dégager sur la rive droite par une -bataille décisive. Enfin il donna les instructions nécessaires pour -avoir seul en sa possession le passage des rivières sur lesquelles il -manoeuvrait, pour faire préparer des vivres sur les routes, et surtout -pour rassembler les charrettes des cultivateurs, afin que les soldats -de la garde transportés sur ces charrettes pussent doubler ou tripler -les étapes. Le lendemain il partit de Meaux, et arriva par Fontenay à -Guignes au moment même où les maréchaux Victor et Oudinot, refoulés -sur l'Yères, en disputaient les bords aux avant-gardes du prince de -Wittgenstein et du maréchal de Wrède. (Voir la carte nº 62.) Cet état -de choses justifiait la détermination que Napoléon avait prise, car -réuni aux deux maréchaux il n'avait plus à craindre Wittgenstein et de -Wrède, et allait avoir près de 60 mille hommes à opposer à 50 mille, -ce qui lui promettait immédiatement les succès les plus éclatants. - -[En marge: Sa résolution de prendre l'offensive immédiatement.] - -Napoléon, considérant que s'il avait en face une masse imposante de -forces, ce ne pouvait être cependant toute l'armée de Schwarzenberg, -puisqu'on lui dénonçait la présence de l'ennemi à la fois à Montereau, -à Fontainebleau, à Sens, aux environs même d'Orléans, comprit qu'il ne -devait avoir devant lui qu'une moitié tout au plus de la grande armée -de Bohême, et résolut de prendre l'offensive immédiatement. Bien que -sa garde et la division Leval ne fussent point arrivées, il avait avec -les trois maréchaux Oudinot, Victor, Macdonald, avec la cavalerie -d'Espagne, environ 35 à 36 mille hommes, et c'était bien assez, lui -présent, pour en aborder 50 mille. D'ailleurs, en quelques heures, les -25 mille hommes qui le suivaient devaient rejoindre, et il prit ses -mesures pour commencer l'action à la pointe du jour. - -Le 17 en effet il était à cheval de très-grand matin, dirigeant -lui-même les mouvements de ses troupes. Le maréchal Victor ayant formé -l'arrière-garde dans la retraite de la Seine sur l'Yères, devint -naturellement l'avant-garde. Ce maréchal s'avançait ayant au centre -les divisions de réserve Dufour et Hamelinaye qu'il prodiguait -volontiers parce qu'elles appartenaient au général Gérard, et sur les -ailes les divisions Duhesme et Chataux du 2e corps qui était le sien, -et que par ce motif il ménageait davantage. À droite la cavalerie du -5e corps sous le général Milhaud, à gauche la cavalerie d'Espagne sous -le général Treilhard, marchaient déployées, et prêtes à exécuter des -charges à outrance. À la suite du maréchal Victor venaient les -maréchaux Oudinot et Macdonald. En arrière et à une distance de -plusieurs lieues, la garde, voyageant sur des charrettes, couvrait la -route de Meaux à Guignes. - -[En marge: Combat de Mormant.] - -À peine était-on en marche de Guignes sur Mormant, qu'on aperçut le -comte Pahlen, formant l'avant-garde du prince de Wittgenstein avec -2,500 hommes d'infanterie et environ 1,800 chevaux. C'était une belle -proie qui s'offrait au début des opérations contre l'armée de Bohême. -Le général Gérard, supérieur aux autres et à lui-même dans cette rude -campagne, se porta en avant à la tête d'un bataillon du 32e, jeunes -soldats jetés dans un vieux cadre jadis célèbre en Italie. Il entra -l'épée à la main dans Mormant, et en chassa l'infanterie du comte -Pahlen qui s'y était réfugiée dans l'espérance d'être secourue par les -Bavarois établis à Nangis. Privée de cet asile, l'infanterie russe fut -obligée de traverser à découvert l'espace qui sépare Mormant de -Nangis. Drouot débouchant de Mormant avec ses canons la couvrit de -mitraille, pendant que sur la gauche le comte de Valmy avec les -escadrons récemment arrivés d'Espagne, sur la droite le comte Milhaud -avec les dragons qui en étaient arrivés l'année précédente, -l'assaillirent à coups de sabre. Les carrés de l'infanterie russe, -malgré leur solidité, furent enfoncés et pris en entier avec leur -artillerie. Leur cavalerie fut atteinte avant d'avoir pu s'enfuir, et -en grande partie enlevée ou détruite. Cette échauffourée coûta aux -Russes près de 4 mille hommes tant prisonniers que morts ou blessés, -et 11 pièces de canon. - -[En marge: Importance attachée à la reprise des ponts de la Seine, -avant que le prince de Schwarzenberg ait pu la repasser.] - -[En marge: Marche rapide sur Nogent, Bray et Montereau.] - -Ce début promettait à l'armée du prince de Schwarzenberg un traitement -assez semblable à celui qu'avait essuyé l'armée de Blucher. Pourtant -il fallait la poursuivre sans relâche, si on voulait obtenir les -résultats qu'on était fondé à espérer, et Napoléon précipita le -mouvement de tous ses corps. On s'avança rapidement sur Nangis, -refoulant à la fois les troupes russes de Wittgenstein dont on venait -d'anéantir l'avant-garde, et les troupes bavaroises qui se repliaient -sur leur corps de bataille. Le succès de cette nouvelle série -d'opérations tenait essentiellement au passage immédiat de la Seine, -car si Napoléon parvenait à la franchir avant que tous les corps -ennemis l'eussent repassée, et particulièrement ceux qui s'étaient -aventurés sur Fontainebleau, il était presque assuré de prendre en -détail la plupart des retardataires. Il se dirigea donc en toute hâte -sur les ponts de Nogent, Bray et Montereau qu'il avait devant lui. -(Voir la carte nº 62.) Il achemina le maréchal Oudinot par Provins sur -Nogent avec une partie de la cavalerie d'Espagne sous le comte de -Valmy, et le maréchal Macdonald par Donnemarie sur Bray. Quant à lui, -se faisant suivre des troupes du maréchal Victor, il prit à droite, et -se porta par Villeneuve sur Montereau. Ne sachant lequel de ces trois -ponts serait le plus facile à reconquérir, il dirigeait ses efforts -sur les trois à la fois. En marchant hardiment on pouvait bien enlever -un ou deux des trois ponts, et alors il était possible de repasser la -Seine assez tôt pour couper toute retraite aux corps ennemis qui se -seraient trop avancés. - -[En marge: Combat de Villeneuve.] - -En cheminant sur Villeneuve le maréchal Victor, toujours précédé par -les divisions Dufour et Hamelinaye que conduisait le général Gérard, -rencontra un peu au delà de Valjouan la division bavaroise Lamotte qui -cherchait à s'enfuir, et qui avait peu de cavalerie à opposer à la -nôtre. Elle était en travers de la grande route, la gauche fortement -établie au village de Villeneuve, la droite déployée dans une petite -plaine entourée de bois. Le général Gérard, présent de sa personne à -tous les engagements, se porta sur Villeneuve avec un bataillon du -86e, l'enleva à la baïonnette, et ôta ainsi à la division Lamotte -l'appui de ce village. Dès lors elle fut obligée de se retirer à -travers la petite plaine qu'elle avait derrière elle, pour chercher -asile dans les bois. C'était pour nos troupes à cheval le moment de -charger. Le général Lhéritier, commandant une partie des dragons de -Milhaud, se trouvait là, et s'il eût profité de la circonstance c'en -était fait de la division Lamotte. Nos soldats, toujours intelligents, -appelaient à grands cris la cavalerie, mais soit que le général -Lhéritier attendît les ordres du maréchal Victor qui n'arrivaient pas, -soit qu'il n'eût point aperçu cette favorable occasion, il resta -immobile, et l'infanterie bavaroise put traverser impunément le -terrain découvert qu'elle avait à franchir. Heureusement le général -Gérard, guidé par un paysan, avait suivi la lisière des bois, et il -déboucha soudainement avec son infanterie sur le flanc de la division -Lamotte qui se retirait en carrés. Il attaqua ces carrés à la -baïonnette, en rompit plusieurs, et fut secondé très à propos par le -général Bordessoulle, qui voyant l'immobilité du reste de la -cavalerie, fondit sur l'ennemi avec trois cents jeunes cuirassiers -arrivant à peine du dépôt de Versailles. Ces braves débutants, avec -une ardeur et une férocité assez fréquente chez les jeunes soldats, -s'acharnèrent sur les Bavarois rompus, et en percèrent un grand nombre -de leurs sabres. On enleva ainsi 1500 hommes à cette division, qu'on -aurait pu prendre tout entière. On marcha ensuite sur Salins, où le -maréchal Victor s'arrêta pour coucher, bien qu'il eût l'ordre de -courir à Montereau. Il aurait voulu que le général Gérard s'y rendît; -mais celui-ci avec ses troupes harassées par une longue marche et par -deux combats, ne le pouvait guère, et c'était au maréchal Victor dont -les deux divisions n'avaient pas combattu, à former pendant la nuit la -tête de la colonne. Le maréchal n'en fit rien: il était fatigué, -malade, abattu, mécontent de Napoléon, qui lui reprochait d'avoir mal -défendu la Seine, souffrant, en un mot physiquement et moralement, -bien que toujours prêt à redevenir sur le champ de bataille un -officier aussi intelligent que brave. Il coucha donc à Salins à une -lieue du pont de Montereau, où nous attendaient les plus grands -résultats si notre activité répondait à l'urgence des circonstances. - -[En marge: Temps perdu à Salins par le maréchal Victor.] - -[En marge: Efforts de Napoléon pour regagner le temps perdu.] - -Napoléon accablé de fatigue avait pris un instant de repos à Nangis -avec l'intention de se lever au milieu de la nuit, ainsi qu'il en -avait la coutume, pour expédier ses ordres qui devaient être donnés la -nuit pour arriver à la pointe du jour à leur destination. À une heure -il était debout, et il apprenait que le maréchal Victor était resté à -Salins. Son irritation fut vive, car tous les rapports reçus dans la -soirée annonçaient que l'ennemi en se retirant avait pris ses -précautions pour nous disputer les ponts de Nogent et de Bray, ce qui -n'était que trop facile. En effet les coteaux qui à Montereau bordent -la Seine et la dominent, s'en éloignent à Bray et à Nogent, et ne -fournissent dès lors aucune position dominante pour tirer sur les -ponts. Au contraire des villages, s'étendant sur les deux rives et -bien barricadés, présentaient des postes que l'armée de Bohême, -concentrée par son mouvement de retraite, pouvait nous disputer -longtemps. Il ne restait donc que le pont de Montereau, et ce pont -importait d'autant plus que si on le traversait, il était possible de -couper le corps de Colloredo aventuré jusqu'à Fontainebleau, et -d'enlever ainsi quinze ou vingt mille hommes à la fois, ce qui eût été -un événement capital. Napoléon enjoignit au maréchal Victor de quitter -son lit sur-le-champ, d'arracher ses troupes à leur bivouac, et de -courir à Montereau. Il s'apprêta lui-même à s'y rendre. Avant de se -mettre en route il prescrivit aux maréchaux Oudinot et Macdonald -d'emporter, l'un Nogent, l'autre Bray, s'il était possible, et, dans -le cas contraire, de se replier sur lui pour déboucher tous ensemble -par Montereau. La garde ayant fait une journée en charrettes était -arrivée à Nangis; Napoléon lui ordonna de suivre Victor sur Montereau. - -[En marge: Envoi d'un aide de camp du prince de Schwarzenberg pour -offrir un armistice à Napoléon.] - -[En marge: Motifs qui avaient amené cette résolution inopinée.] - -Il avait eu à prendre dans cette journée une résolution qui attestait -l'importance de nos récents succès. À son arrivée dans la soirée à -Nangis, un aide de camp du prince de Schwarzenberg, le comte de Parr, -était venu à l'improviste demander une suspension d'armes, suspension -que M. de Caulaincourt peu de jours auparavant offrait vainement -d'acheter au prix des plus cruels sacrifices! Comment se faisait-il -que de tant de confiance, d'orgueil, de dureté, on eût passé si vite à -tant de sagesse et de modération? Les événements accomplis -l'expliquaient suffisamment, et prouvaient tout ce que Napoléon avait -gagné dans ces derniers jours. Les souverains réunis à Nogent autour -du prince de Schwarzenberg, après avoir eu d'abord de vagues nouvelles -de Blucher, avaient su bientôt avec détail l'étendue des revers -éprouvés par ce fougueux général, et s'apercevant aux rudes attaques -qu'ils venaient d'essuyer eux-mêmes que Napoléon était présent, -avaient conçu tout à coup des résolutions plus modestes que celles -dans lesquelles ils persistaient la veille encore. L'armée de Bohême -était effectivement dans une situation très-grave, car elle s'avançait -de front sur une ligne de bataille de plus de vingt lieues, depuis -Nogent jusqu'à Fontainebleau, et en quatre colonnes dont une ou deux -couraient grand risque d'être enveloppées et détruites, si Napoléon -les devançait au passage de la Seine. L'arrêter sur-le-champ était de -la plus haute importance, et malgré les propos accoutumés du parti de -la guerre à outrance, le prince de Schwarzenberg les dédaignant cette -fois, avait imaginé d'envoyer un aide de camp à Napoléon pour lui -proposer de s'arrêter où ils se trouvaient, en disant que sans doute -c'était dans l'ignorance de ce qui se passait à Châtillon qu'il -poussait si vivement les hostilités, que les conférences -temporairement suspendues venaient d'être reprises sur des bases -admises par M. de Caulaincourt lui-même, et que dans quelques heures -on apprendrait probablement la signature des préliminaires de la paix. -Il y avait dans une telle assertion ou une supercherie, ou une -singulière naïveté. M. de Caulaincourt n'avait pas accepté -l'outrageante proposition des coalisés, il s'était borné à demander -confidentiellement à M. de Metternich, si l'acceptation sommaire de -cette proposition serait au moins suspensive des hostilités, et il -l'avait demandé le lendemain de la bataille de la Rothière, dans un -moment de désespoir; mais supposer qu'après les combats de -Champaubert, de Montmirail, de Château-Thierry, de Vauchamps, de -Mormant, de Villeneuve, Napoléon consentirait à faire rentrer la -France dans ses anciennes limites, et, ce qui était bien pis, -renoncerait à avoir un avis sur le sort qu'on destinait à l'Italie, à -l'Allemagne, à la Hollande, à la Pologne, c'était en vérité une -présomption bien étrange, et égale au moins à celle que nous avons -plus d'une fois reprochée à Napoléon. - -Quoi qu'il en soit, c'est ce qu'on avait chargé l'aide de camp du -prince de Schwarzenberg d'aller proposer au quartier général français. -Il aurait donc fallu que Napoléon s'arrêtât en pleine victoire, pour -accepter la dégradation de la France et la sienne! - -[En marge: Napoléon se fait remettre la lettre de l'aide de camp, et -diffère la réponse.] - -Aussi apprit-il avec un sourire ironique l'arrivée du messager de la -coalition; il ne voulut pas l'admettre en sa présence, mais il -consentit à recevoir la lettre du prince de Schwarzenberg, en disant -qu'il répondrait plus tard. Et pourtant il ne savait pas à quelle -espèce de propositions se rapportait le message qu'on lui adressait! -N'ayant pu que très-difficilement communiquer avec M. de Caulaincourt, -duquel il était séparé par toute l'armée de Bohême, il n'avait aucune -connaissance de ce qui s'était passé à Châtillon; il ignorait que M. -de Caulaincourt après avoir reçu les propositions les plus -révoltantes, avait écrit confidentiellement à M. de Metternich; il -ignorait que ce dernier avait pris comme officielle, et transmis à -ses alliés la lettre de M. de Caulaincourt qui n'était que -confidentielle, et qu'ainsi, pour le décider à s'arrêter dans ses -succès, on lui offrait pour la France non-seulement le retour aux -anciennes frontières de 1790, mais la renonciation au rôle de -puissance européenne; il ignorait tous ces détails, sans quoi il eût -accueilli bien différemment l'envoyé autrichien. Il ne vit dans ce -qu'on lui proposait que le désir de suspendre sa marche victorieuse, -sans se douter des conditions de paix qui étaient sous-entendues, et, -lui eût-on présenté quelque chose de beaucoup plus acceptable, ce -n'est pas au moment où il pouvait par un dernier succès changer la -face des choses, qu'il aurait remis dans le fourreau son épée -victorieuse. Il ajourna donc sa réponse, et continua sa marche. -Craignant toutefois que M. de Caulaincourt, dont l'esprit était en -proie aux plus cruelles angoisses, dont la société à Châtillon se -composait exclusivement d'ennemis qui lui laissaient ignorer nos -succès, ne cédât à tant d'obsessions, et n'usât trop largement de ses -pleins pouvoirs, il lui écrivit, avant de monter à cheval pour se -rendre à Montereau, la lettre suivante: - -[En marge: Il retire à M. de Caulaincourt les pouvoirs illimités qu'il -lui avait confiés.] - - «Nangis, le 18 février. - -»Je vous ai donné _carte blanche_ pour sauver Paris et éviter une -bataille qui était la dernière espérance de la nation. La bataille a -eu lieu; la Providence a béni nos armes. J'ai fait trente à quarante -mille prisonniers; j'ai pris 200 pièces de canon, un grand nombre de -généraux et détruit plusieurs armées sans presque coup férir. J'ai -entamé hier l'armée du prince de Schwarzenberg que j'espère détruire -avant qu'elle ait repassé nos frontières. Votre attitude doit être la -même; vous devez tout faire pour la paix, mais mon intention est que -vous ne signiez rien sans mon ordre, parce que seul je connais ma -position. En général je ne désire qu'une paix solide et honorable, et -elle ne peut être telle que sur les bases proposées à Francfort. Si -les alliés eussent accepté vos propositions le 9 il n'y aurait pas eu -de bataille; je n'aurais pas couru les chances de la fortune dans un -moment où le moindre insuccès perdait la France, enfin je n'aurais pas -connu le secret de leur faiblesse: il est juste qu'en retour j'aie les -avantages des chances qui ont tourné pour moi. Je veux la paix, mais -ce n'en serait pas une que celle qui imposerait à la France des -conditions plus humiliantes que les bases de Francfort. Ma position -est certainement plus avantageuse qu'à l'époque où les alliés étaient -à Francfort; ils pouvaient me braver, je n'avais obtenu aucun avantage -sur eux, et ils étaient loin de mon territoire. Aujourd'hui c'est bien -différent. J'ai eu d'immenses avantages sur eux, et des avantages tels -qu'une carrière militaire de vingt années et de quelque illustration -n'en présente pas de pareils. Je suis prêt à cesser les hostilités et -à laisser les ennemis rentrer tranquilles chez eux, s'ils signent des -préliminaires basés sur les propositions de Francfort.»-- - -Si les coalisés se faisaient des illusions, Napoléon, on le voit, s'en -faisait de bien grandes également, et au lieu de se borner à -repousser ce qui était inacceptable, exigeait ce que, dans les -circonstances, il était hors d'état d'obtenir! - -[En marge: Importance de la position de Montereau.] - -Tandis qu'il employait de la sorte les premiers instants de la matinée -du 18, le maréchal Victor avait enfin marché sur Montereau, et y était -arrivé de très-bonne heure. Le général Pajol, après avoir rallié ses -troupes dans le bois de Valence, s'était reporté en avant avec sa -cavalerie et quelques bataillons de gardes nationales. Il arrivait à -la lisière du bois de Valence au moment même où le maréchal Victor -débouchait en face du coteau de Surville, lequel domine la Seine et la -petite ville de Montereau. (Voir la carte nº 62, et le plan de -Montereau carte nº 63.) Ce coteau qu'on gravit par une pente assez -ménagée en venant soit de Valence soit de Salins, se termine en pente -brusque du côté de la Seine. De son sommet on aperçoit à ses pieds la -ville de Montereau, les deux rivières qui viennent s'y réunir, et le -pont de la Seine, objet de grand prix que les deux armées allaient se -disputer avec furie. Si on enlevait promptement le coteau il était -possible, en se précipitant sur le pont qui était en pierres, et moins -aisé à détruire qu'un pont de bois, de s'en emparer avant que l'ennemi -l'eût coupé. Mais il était difficile de brusquer l'attaque du coteau, -les Wurtembergeois s'y trouvant en force. C'était le prince royal de -Wurtemberg qui l'occupait. Ce prince, que Napoléon avait fort -maltraité jadis, que l'empereur Alexandre au contraire comblait de -caresses, et auquel il destinait en mariage sa soeur la -grande-duchesse Catherine, ce prince spirituel et brave cherchait à -se distinguer, et à racheter par des services rendus à la coalition le -long dévouement de son père à l'Empire français. De la possession du -pont de Montereau dépendait le salut du corps autrichien de Colloredo, -aventuré jusqu'à Fontainebleau, et dont la retraite était impossible, -si les Français passaient la Seine avant qu'il eût rétrogradé au moins -jusqu'à Moret ou Nemours. Aussi, malgré le danger de la position, le -prince de Wurtemberg était-il très-résolu à résister, au risque de se -faire culbuter du coteau de Surville dans la Seine. - -Il avait rangé son infanterie de Villaron à Saint-Martin, en face de -la route par laquelle se présentaient les Français, et avait le dos -appuyé au coteau de Surville. Il s'était couvert en outre par une -nombreuse artillerie. - -[En marge: Brillant combat de Montereau livré le 18 février.] - -Le général Pajol, brave et intelligent comme de coutume, avait essayé -de se porter avec sa cavalerie sur le revers de la position des -Wurtembergeois, afin d'enlever la grande route qui passe derrière le -coteau de Surville, et descend en pente rapide sur Montereau. Mais -arrêté par une artillerie meurtrière, il avait dû attendre pour -accomplir son projet l'attaque qu'allait tenter l'infanterie du -maréchal Victor. - -L'une des divisions du maréchal, commandée par son gendre, le général -Chataux, officier d'un grand mérite, était arrivée la première, et -montrait une extrême impatience de réparer la faute que Napoléon -venait de blâmer si sévèrement. Elle se jeta tout de suite sur le -coteau de Surville, la droite vers Villaron, la gauche vers -Saint-Martin. Les soldats, vivement conduits, essayèrent d'escalader -la position couverte de clôtures, y parvinrent d'abord, furent -repoussés ensuite, et s'y reprirent à plusieurs fois sans en venir à -bout, malgré de prodigieux efforts de courage. - -Le général Chataux ne s'épargnait pas, mais son impatience même avait -un danger, c'était d'épuiser cette brave division avant qu'elle pût -être soutenue, et de verser ainsi en pure perte un sang des plus -précieux. Bientôt survint la division Duhesme avec le maréchal -lui-même, et celle-ci remplaça la division Chataux, qui se porta plus -à droite pour attaquer le coteau par sa pente la moins escarpée. Le -brave général Chataux, en marchant à la tête de ses soldats, fut -frappé d'une balle sous les yeux mêmes de son beau-père, et tomba -mourant dans ses bras. Ce funeste accident nuisit à l'attaque de -droite, et la division Duhesme à gauche, abordant la position par son -côté le moins accessible, n'était pas près de réussir, quand survint -le général Gérard avec les divisions Dufour et Hamelinaye. - -Napoléon averti qu'on rencontrait des difficultés, et mécontent du -maréchal Victor, avait envoyé au général Gérard l'ordre de prendre le -commandement en chef, ce que le général Gérard fit sur-le-champ. -Voyant que l'artillerie des Wurtembergeois nous incommodait beaucoup, -le général réunit toutes ses batteries, ainsi que celles du 2e corps, -et dirigea 60 pièces de canon contre les Wurtembergeois, afin de les -ébranler par ce feu violent, avant de les aborder corps à corps. Il -leur causa ainsi un tel dommage, que, voulant se débarrasser de ce -feu meurtrier, ils essayèrent de se jeter sur nos pièces pour les -enlever. Le général Gérard les laissa avancer, puis fondit sur eux à -la tête d'un bataillon, et les ramena à la pointe des baïonnettes sur -leur position. En cet instant arrivait Napoléon avec la vieille garde, -et Pajol après avoir refoulé la cavalerie ennemie menaçait de tourner -le coteau de Surville. À cet aspect la fermeté des Wurtembergeois fut -ébranlée, et ils songèrent à battre en retraite pour repasser le pont -de Montereau. Mais on ne leur en laissa pas le temps, on les aborda en -masse, on gravit le coteau, et on les en délogea de vive force. Pajol, -prenant le galop à la tête d'un régiment de chasseurs, s'élança sur la -grande route qui passe derrière le coteau de Surville en y formant une -descente rapide, et assaillit les Wurtembergeois accumulés sur cette -descente, pendant que l'artillerie de la garde, braquée sur le coteau -lui-même, les criblait de boulets. De leur côté les braves habitants -de Montereau, qui n'attendaient que le moment de se ruer sur l'ennemi, -se mirent à tirer de leurs fenêtres. Bientôt ce fut une véritable -boucherie. Le prince de Wurtemberg faillit être pris, et ne parvint à -s'échapper qu'en laissant dans nos mains 3 mille morts ou blessés, et -4 mille prisonniers, avec la plus grande partie de ses canons. L'objet -le plus important, le pont, resta aux chasseurs de Pajol qui le -traversèrent au galop, pendant qu'une mine éclatait sous eux sans -enlever la clef de voûte. Napoléon placé sur le coteau de Surville -d'où il dirigeait lui-même son artillerie, ressentit à ce spectacle -une joie extrême, et ne la dissimula point. Il espérait en effet les -plus grands résultats de ce beau fait d'armes. - -[En marge: Regret de Napoléon de n'avoir pu enlever le corps de -Colloredo par suite du temps perdu dans la nuit du 17 au 18.] - -Une fois maître de Montereau son premier soin fut de lancer sa -cavalerie au-delà pour chercher à connaître la position de l'ennemi, -et savoir ce qu'était devenu le corps autrichien de Colloredo. Mais -déjà ce corps avait eu le temps de revenir sur l'Yonne, et il formait -en ce moment l'arrière-garde du prince de Schwarzenberg. Il n'était -dès lors plus possible de l'atteindre avec des troupes d'ailleurs -fatiguées, dont les unes, comme celles du 2e corps et de la réserve de -Paris, avaient combattu toute la journée, dont les autres, comme la -garde impériale, avaient sans cesse marché depuis soixante-douze -heures, faisant double étape pendant le jour et passant la nuit sur -des charrettes. Il fallait donc s'arrêter, prendre le temps de faire -passer l'armée par le pont reconquis de Montereau, se porter ensuite -en masse sur le prince de Schwarzenberg, pour surprendre et détruire -ses divers détachements si on les trouvait dispersés, pour leur livrer -bataille si on les trouvait concentrés, bataille qu'on livrerait avec -l'ascendant de la victoire et avec les 60 mille hommes qu'on avait -actuellement sous la main. - -[En marge: Immense changement apporté à la situation dans les huit -derniers jours.] - -[En marge: Possibilité de se sauver en se défendant de toute -illusion.] - -[En marge: Irritation de Napoléon contre quelques-uns de ses -lieutenants.] - -[En marge: Sévérité bientôt réparée à l'égard du maréchal Victor.] - -Bien que le pont de Montereau eût été enlevé douze heures trop tard, -Napoléon avait lieu néanmoins d'être content de ces huit dernières -journées. En effet tandis qu'une semaine auparavant il rétrogradait de -Brienne sur Troyes, sans savoir s'il pourrait défendre Paris, il -venait dans ce court espace de temps de mettre en pièces l'armée de -Blucher, et en fuite celle de Schwarzenberg, et c'était là un -changement de situation qui avait de quoi satisfaire l'orgueil même du -vainqueur d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland! Napoléon pouvait, s'il -ne s'exagérait pas la portée politique de ses succès, sortir de cette -guerre sinon avec toutes les conditions de Francfort, du moins avec -quelques-unes des plus essentielles, et surtout avec des stipulations -qui ne ressembleraient en rien aux révoltantes propositions de -Châtillon. Cependant, il ne se consolait point de n'avoir pu -recueillir tous les fruits de ses belles manoeuvres, et il s'en -prenait à plusieurs de ses lieutenants qui n'avaient pas fait, dans -ces circonstances, tout ce qu'il attendait de leur dévouement. À tort -ou à raison il se plaignait du général d'artillerie Digeon, qui avait -mal approvisionné l'artillerie la veille et le jour même du combat de -Montereau, du général Lhéritier qui n'avait pas chargé les Bavarois au -combat de Villeneuve, du général Montbrun qui n'avait pas assez bien -défendu le pont de Moret sur le Loing (ce n'était pas le célèbre -Montbrun, mort, comme on doit s'en souvenir, à la Moskowa), du -maréchal Victor, auquel il reprochait d'avoir fait une mauvaise -retraite de Strasbourg à Châlons, d'avoir faiblement défendu la Seine, -d'avoir retenu les troupes au combat de Villeneuve, d'avoir dormi à -Salins au lieu de marcher à Montereau, de laisser paraître enfin en -toute occasion un abattement mêlé de mauvaise humeur qui était d'un -fâcheux exemple. Aux reproches adressés à ces divers officiers, il y -avait bien des réponses à faire: quant au maréchal Victor, quoiqu'il -ne méritât pas la colère dont il était l'objet, il faut avouer qu'il -se montrait trop découragé, et qu'il ne se retrouvait lui-même que -devant l'ennemi, et sous les ordres immédiats de Napoléon. Il faut -ajouter que sa famille était de celles qui témoignaient actuellement -peu d'empressement pour l'Impératrice. Napoléon le savait, et c'est -sous l'impression de ces diverses circonstances, qu'il avait ôté au -maréchal son commandement, pour le conférer au général Gérard. Ce -coup, joint à la blessure mortelle du général Chataux, avait plongé -dans un profond chagrin le malheureux Victor. Il s'était tenu toute la -journée au milieu du feu, même après qu'il n'avait plus d'ordres à -donner, en dévorant les larmes que lui arrachaient et la mort de son -gendre et l'espèce de condamnation dont il était frappé. Il se rendit -le soir même au château de Surville, où s'était établi Napoléon qu'il -trouva partagé entre la joie d'un beau triomphe obtenu, et le dépit -d'un beau triomphe manqué. Napoléon ne se contint pas en le voyant, et -oubliant trop la journée de la Rothière, lui reprocha sa conduite -pendant les deux derniers mois, mêla à ces reproches militaires -quelques reproches politiques, et finit par lui dire que s'il était -fatigué ou malade il n'avait qu'à prendre du repos, et à quitter -l'armée. Le maréchal, à qui l'ordre de s'éloigner en ce moment -paraissait un déshonneur, répondit à l'Empereur qu'il allait s'armer -d'un fusil, se ranger dans les bataillons de la vieille garde, et -mourir en soldat à côté de ses anciens compagnons d'armes. Napoléon, -vivement touché de l'émotion du maréchal, lui tendit la main, et -consentit à le garder auprès de lui. Il ne pouvait pas retirer au -général Gérard le commandement du 2e corps, qu'il lui avait conféré le -matin même, et que ce général avait si bien mérité mais il dédommagea -le maréchal d'une autre manière. On venait de faire sortir de Paris -deux divisions de jeune garde, les divisions Charpentier et Boyer, qui -avaient été postées le long de l'Essonne, pour couvrir la capitale sur -la gauche de la Seine. Napoléon en composa un corps de la garde, et -mit le maréchal Victor à sa tête. Placer ce maréchal près de -l'Empereur et lui ôter ainsi toute responsabilité, c'était à la fois -le consoler et lui rendre sa valeur, car dégagé du souci du -commandement supérieur il redevenait l'un des meilleurs officiers de -l'armée. - -[En marge: Projet de Napoléon de passer immédiatement la Seine et de -poursuivre à outrance le prince de Schwarzenberg.] - -[En marge: Belle combinaison, consistant à passer la Seine à Méry, et -à déborder le prince de Schwarzenberg, en remontant rapidement par la -rive droite.] - -Le lendemain 19 Napoléon aurait voulu marcher immédiatement sur Nogent -pour continuer à poursuivre le prince de Schwarzenberg, et lui livrer -une bataille générale si on pouvait le contraindre à l'accepter, mais -la nécessité de faire passer par le seul pont de Montereau toutes les -troupes qu'il avait actuellement rassemblées, c'est-à-dire les deux -divisions de réserve de Paris, le 2e corps, la garde impériale, la -division d'Espagne, et enfin le corps du maréchal Macdonald qui -n'avait pu franchi la Seine à Bray, entraîna la perte de toute la -journée du 19. Tandis que ses corps employaient le temps à défiler par -le pont de Montereau, Napoléon prit ses mesures pour se trouver le -plus tôt possible en présence de l'ennemi, et même sur ses flancs s'il -le pouvait. Les ponts de Bray et de Nogent ayant été détruits, il fit -préparer des moyens de passage près de Nogent pour le corps du -maréchal Oudinot: quant à celui du maréchal Macdonald, on vient de -voir qu'il l'avait amené jusqu'à Montereau même. Le projet de Napoléon -était, Montereau franchi, de tourner à gauche, de longer la Seine -jusqu'à Méry, pas loin de son confluent avec l'Aube (voir la carte nº -62), puis arrivé là, au lieu de suivre le prince de Schwarzenberg sur -la route de Troyes, de laisser un seul corps sur ses traces, et avec -le gros de ses forces de passer la Seine à Méry, de la remonter par la -rive droite tandis que le prince de Schwarzenberg la remonterait par -la rive gauche, de profiter de ce qu'on n'aurait plus d'ennemi devant -soi pour marcher plus vite, et enfin de repasser la Seine au-dessus de -Troyes pour livrer bataille au prince de Schwarzenberg sur sa ligne de -retraite et sur sa ligne de communication avec Blucher, deux avantages -considérables et de la plus grande conséquence. On voit que cet esprit -inépuisable privé d'une combinaison en imaginait aussitôt une autre, -non moins praticable et non moins féconde. - -Napoléon porta donc le gros de ses forces à gauche vers Nogent; -cependant pour n'être pas sans liaison avec l'Yonne, et ne pas -surcharger la grande route de Troyes, il dirigea le maréchal Macdonald -un peu à droite par Saint-Martin-Bosnay et Pavillon, et le général -Gérard un peu plus à droite encore par Trainel et Avon. (Voir la carte -nº 62.) Il chargea le général Alix, le courageux défenseur de Sens, de -réoccuper les bords de l'Yonne avec les gardes nationales et la -cavalerie du général Pajol. Ce dernier à la suite de fatigues inouïes, -avait vu se rouvrir ses blessures; Napoléon après l'avoir comblé de -récompenses l'avait renvoyé à Paris et remplacé par le général Alix. -Il fit quelques additions à la vieille garde; il lui donna deux beaux -bataillons composés des anciens gendarmes d'Espagne, ce qui portait à -dix-huit bataillons la division de vieille garde qu'il avait auprès de -lui (l'autre était vers Soissons avec le maréchal Mortier), et il lui -adjoignit plusieurs compagnies de jeunes soldats, destinées à sortir -des rangs pour tirailler, tandis que les vieux soldats resteraient en -ligne comme des murailles. Il réitéra ses recommandations pour que -l'on ne cessât pas un instant de former à Paris de nouveaux bataillons -de ligne, et à Versailles de nouveaux escadrons. Il prescrivit surtout -la formation d'un équipage de pont avec les bateaux qu'on pourrait -ramasser sur la Seine, car faute de cet instrument de guerre, le -passage des rivières françaises était devenu presque aussi difficile -pour nous que celui des rivières étrangères, et un obstacle continuel -à toutes nos combinaisons. - -[En marge: Temps forcément perdu à faire passer l'armée par le pont de -Montereau.] - -[En marge: Napoléon s'occupe pendant ce temps des troupes qui -défendent les diverses frontières.] - -[En marge: Campagne du général Maison en Belgique.] - -Napoléon employa à ces diverses mesures les journées du 19 et du 20, -que ses troupes employaient à passer la Seine à Montereau, et à -s'acheminer sur Nogent. Il avait momentanément établi sa -résidence[12] au château de Surville, et il avait grand besoin du -temps qui lui était laissé, car ce n'était pas seulement des troupes -placées directement sous ses ordres qu'il avait à s'occuper pendant -ces deux jours, mais de celles qui défendaient les diverses frontières -de France, et qui n'exigeaient pas moins que les autres sa -surveillance, et surtout sa forte impulsion. Le général Maison envoyé -en Belgique pour y remplacer le général Decaen auquel Napoléon -reprochait d'avoir abandonné Willemstadt et Breda, s'était efforcé de -faire face aux périls de tout genre dont il était environné. -Profitant de l'instant où il avait à sa disposition les divisions de -jeunes garde Roguet et Barrois, il avait fondu sur les Anglais du -général Graham et sur les Prussiens du général Bulow, et les avait -obligés à s'éloigner d'Anvers. Mais bientôt privé de la division -Roguet, réduit à la division Barrois et à quelques bataillons -organisés à la hâte dans les dépôts de l'ancien 1er corps, disposant -tout au plus de 7 à 8 mille hommes de troupes actives, il s'était vu -dans l'alternative ou de rester enfermé dans Anvers, ou de se détacher -de cette place, pour essayer de couvrir la Belgique. Il avait préféré -ce dernier parti, de beaucoup le plus sage, et avait laissé dans -Anvers une garnison de 12 mille hommes, avec l'illustre Carnot dont -Napoléon avait accepté les services, noblement offerts dans ce moment -extrême. Il s'était reporté ensuite sur Bruxelles, puis sur Mons et -Lille, jetant çà et là dans les places du Nord les vivres qu'il -pouvait ramasser et les conscrits à demi vêtus, à demi armés, qu'il -parvenait à tirer de ses dépôts. Tandis que Carnot supportait avec une -impassible fermeté un horrible bombardement, qui du reste n'avait -point atteint la flotte, objet de toutes les fureurs de l'Angleterre, -le général Maison manoeuvrant avec une poignée de soldats entre les -autres places du nord de la France, avait, autant que le permettaient -les circonstances, sauvé notre frontière, et gardé une force toujours -active pour se ruer sur les détachements ennemis qui se trouvaient à -sa portée. - - [Note 12: Nous avons déjà fait remarquer que, faute de - connaître la correspondance de Napoléon, on lui reproche - souvent ou des fautes qu'il n'a pas commises, ou des - intentions qu'il n'a pas eues. Les deux jours passés à - Surville en fournissent un nouvel exemple. Divers critiques - français et étrangers, après avoir demandé pourquoi en - quittant Blucher il ne marcha pas tout droit de Montmirail à - Provins pour se jeter dans le flanc du prince de - Schwarzenberg, au lieu de faire un détour en arrière par - Meaux et Guignes, demandent encore pourquoi il ne franchit - pas la Seine à Nogent ou à Bray, au lieu de la franchir à - Montereau seulement, et pourquoi après avoir choisi - Montereau il perdit deux jours entiers au château de - Surville? La lecture de ses lettres répond à toutes ces - questions. À Nogent et à Bray la nature des lieux, plats et - couverts de villages sur les deux rives, offrait à l'ennemi - de telles chances de résistance qu'il n'y avait pas - espérance de forcer le passage, et d'ailleurs les ponts - étant en bois laissaient peu de moyens de les préserver de - la destruction. À Montereau au contraire, on pouvait, grâce - au coteau de Surville qui dominait la rive opposée, - s'emparer plus aisément du passage; en outre le pont étant - en pierre on avait plus de temps pour le sauver. L'événement - prouva que Napoléon avait raison. Enfin l'espérance de - saisir le corps qui s'était avancé jusqu'à Fontainebleau - était un dernier motif capital de préférer le passage à - Montereau. Napoléon n'en essaya pas moins de passer les - trois ponts à la fois, en appuyant davantage sur le dernier, - qui fut le seul sur lequel on réussit. Il fit donc tout ce - qu'il pouvait faire. Quant au temps perdu le 19 et le 20 - février, sa correspondance démontre qu'il trépignait - d'impatience pendant les heures employées à traverser le - pont et la petite ville de Montereau. Ce défilé passé, il - fallut la journée du 20 pour se concentrer à gauche sur - Nogent. Il n'y eut par conséquent pas un moment perdu, et - Napoléon qui à cheval franchissait en trois heures les - espaces que son armée ne parcourait qu'en vingt-quatre, put - rester de sa personne à Surville pour employer la journée du - 20 à ses affaires générales, qui n'étaient pas moins - urgentes que celles qu'il dirigeait directement. On voit - donc qu'ici comme toujours il a raison contre ses critiques, - lorsqu'il s'agit bien entendu d'opérations militaires. Mais - pour se convaincre de cette vérité, il faut lire ses ordres - et ses correspondances, que les historiens, en écrivant son - histoire, n'avaient pas eus jusqu'ici à leur disposition.] - -Napoléon qui dans sa pénible situation était fort difficile à -satisfaire, poussait sans cesse le général Maison à ne pas rester -attaché a ses places, à prendre par derrière les troupes qui avaient -marché par Cologne sur la Champagne, et tourmentait de reproches -immérités ce général qui n'avait pas besoin d'être excité, car il -s'était montré habile, vigoureux et infatigable dans la défense de -cette frontière. - -[En marge: Conduite d'Augereau à Lyon.] - -Napoléon frappait plus juste en adressant des reproches à Augereau, -mais là encore, par l'habitude de demander plus pour avoir moins, il -était beaucoup trop exigeant. Augereau, vieux, fatigué, dégoûté même, -avait cependant retrouvé quelque zèle en présence du danger qui -menaçait la France, et en particulier les hommes compromis comme lui -dans la révolution. Mais il avait à Lyon trois mille conscrits jetés -dans de vieux cadres, et point de magasins, point de vivres, point -d'artillerie, point de chevaux. Malheureusement il n'était pas doué de -cette activité créatrice avec laquelle on peut tirer d'une grande -population toutes les ressources qu'elle contient. Il avait néanmoins -tâché de faire nourrir et habiller ses conscrits par la municipalité -lyonnaise, amené de Valence quelque artillerie, rappelé de Grenoble la -faible division Marchand, et envoyé des aides de camp à Nîmes pour y -chercher la division de réserve qui avait été destinée comme celle de -Bordeaux à passer du midi au nord. Il était ainsi parvenu dans les -premiers jours de février, à réunir outre les quelques mille hommes de -Lyon, 3 mille hommes venus de Nîmes, et, ce qui valait beaucoup mieux, -10 mille vieux soldats détachés de l'armée de Catalogne, et avec ces -forces il se préparait à entrer en campagne. Mais il avait voulu -accorder quelques jours de repos à ses troupes avant d'aller à la -rencontre de l'ennemi. Il était toutefois de la plus grande importance -qu'il se montrât, car son apparition vers Châlons et Besançon pouvait -causer un trouble extrême sur les derrières des armées alliées, et -peut-être décider la retraite du prince de Schwarzenberg qui n'était -que commencée. Napoléon saisi d'impatience lui adressa la lettre -suivante, qui mérite d'être reproduite par l'histoire. - -[En marge: Lettre caractéristique de Napoléon à Augereau.] - - «Nogent-sur-Seine, 21 février 1814. - -«Le ministre de la guerre m'a mis sous les yeux la lettre que vous lui -avez écrite le 16. Cette lettre m'a vivement peiné. Quoi! six heures -après avoir reçu les premières troupes venant d'Espagne, vous n'étiez -pas déjà en campagne! six heures de repos leur suffisaient. J'ai -remporté le combat de Nangis avec la brigade de dragons venant -d'Espagne, qui de Bayonne n'avait pas encore débridé. Les six -bataillons de Nîmes manquent, dites-vous, d'habillement et -d'équipement, et sont sans instruction! Quelle pauvre raison me -donnez-vous là, Augereau! J'ai détruit 80 mille ennemis avec des -bataillons composés de conscrits n'ayant pas de gibernes et étant à -peine habillés. Les gardes nationales, dites-vous, sont pitoyables. -J'en ai ici 4 mille venant d'Angers et de Bretagne en chapeaux ronds, -sans gibernes, mais ayant de bons fusils: j'en ai tiré bon parti.--Il -n'y a pas d'argent, continuez-vous. Et d'où espérez-vous tirer de -l'argent? Vous ne pourrez en avoir que quand nous aurons arraché nos -recettes des mains de l'ennemi. Vous manquez d'attelages: prenez-en -partout. Vous n'avez pas de magasins: ceci est par trop ridicule!--Je -vous ordonne de partir douze heures après la réception de la présente -lettre pour vous mettre en campagne. Si vous êtes toujours l'Augereau -de Castiglione, gardez le commandement; si vos soixante ans pèsent sur -vous, quittez-le, et remettez-le au plus ancien de vos officiers -généraux.--La patrie est menacée et en danger; elle ne peut être -sauvée que par l'audace et la bonne volonté, et non par de vaines -temporisations. Vous devez avoir un noyau de plus de 6 mille hommes de -troupes d'élite; je n'en ai pas tant, et j'ai pourtant détruit trois -armées, fait 40 mille prisonniers, pris 200 pièces de canon, et sauvé -trois fois la capitale. L'ennemi fuit de tous côtés sur Troyes. Soyez -le premier aux balles. Il n'est plus question d'agir comme dans les -derniers temps, mais il faut reprendre ses bottes et sa résolution de -93. Quand les Français verront votre panache aux avant-postes, et -qu'ils vous verront vous exposer le premier aux coups de fusil, vous -en ferez ce que vous voudrez.» - -[En marge: Événements sur le Mincio, bataille de Roverbella, et ordres -de Napoléon relativement à l'Italie.] - -Non loin d'Augereau se trouvait l'armée d'Italie, à laquelle Napoléon -avait envoyé l'ordre de repasser les Alpes pour descendre sur Lyon; -mais il n'avait expédié cet ordre que fort tard, et lorsque le prince -Eugène était engagé avec l'armée autrichienne dans les plus rudes -combats. Tourné sur sa droite par les détachements autrichiens que la -marine anglaise avait débarqués en deçà de l'Adige, le prince Eugène -avait été obligé de quitter ce fleuve dont l'armée ne s'était éloignée -qu'avec une profonde tristesse. Il était venu s'établir derrière le -Mincio, la gauche à Goito, la droite à Mantoue, avec la résolution de -s'y faire respecter. En effet voyant les Autrichiens occupés à passer -le Mincio sur sa gauche, vers Valeggio, il avait laissé le général -Verdier en position avec un tiers de l'armée, avait franchi le fleuve -avec les deux autres tiers par les ponts de Goito et de Mantoue, puis -portant cette masse en avant par un rapide mouvement de conversion, il -avait pris l'armée autrichienne en flanc tandis qu'elle était en -marche pour se rendre sur le point du passage, et lui avait tué, -blessé ou enlevé de 6 à 7 mille hommes dans les plaines de Roverbella. -Il lui avait pris en outre beaucoup d'artillerie. Il nous en avait -coûté environ 3 mille hommes. La perte pour nous était relativement -fort considérable, mais nos troupes avaient montré la plus grande -vigueur, leur jeune général un talent militaire qui commençait à -mûrir, et les Autrichiens confus avaient regagné l'Adige en ajournant -leurs projets de conquête jusqu'au jour où Murat tiendrait ses -promesses. - -Telles étaient les nouvelles qu'un aide de camp du prince Eugène, M. -de Tascher, venait apporter à Napoléon au moment même du combat de -Montereau. C'était une détermination délicate et digne d'être fort -méditée que de persister à évacuer l'Italie, après une victoire -éclatante sur le Mincio, et après des victoires plus éclatantes encore -entre la Seine et la Marne. Lorsque Napoléon avait ordonné cette -évacuation, il l'avait fait non-seulement par le besoin de concentrer -ses forces, mais dans l'espérance que les troupes qu'il tirerait -d'Italie arriveraient sur le Rhône assez tôt pour y être utiles. La -situation présente devait provoquer de nouvelles réflexions. Sans -doute, si le prince Eugène avait pu ramener à temps sur Lyon les -trente mille soldats qui venaient de gagner la bataille de Roverbella, -s'il avait pu les joindre à vingt mille soldats du maréchal Suchet, ce -qui aurait fait 50 mille hommes de vieilles troupes, et qu'avec une -force pareille il fût tombé par Dijon sur les derrières du prince de -Schwarzenberg, il est probable qu'aucun des alliés n'aurait repassé le -Rhin, et un tel résultat valait assurément tous les sacrifices -imaginables. Mais Napoléon, éclairé trop tard sur le projet des -coalisés de faire une campagne d'hiver, n'avait expédié au prince -Eugène l'ordre de rentrer en France qu'à la fin de janvier, lorsque ce -prince était engagé dans les opérations les plus difficiles, et qu'il -ne pouvait se retirer qu'après avoir été victorieux. Actuellement si -on maintenait l'ordre de rappel, il lui serait impossible d'être à -Lyon avant la fin de mars, et à cette époque Napoléon devait avoir -vaincu ou succombé. De plus cette retraite était l'abandon volontaire -de l'Italie, c'est-à-dire la perte d'un gage qui à Châtillon devait -être du plus grand prix. Quoique Napoléon ne se battît plus en ce -moment que pour la ligne du Rhin, avoir en ses mains le Mincio et le -Pô, et les bien tenir, était un moyen de faciliter la concession du -Rhin par voie de compensation. Ayant donc peu de chance de ramener à -temps les troupes du prince Eugène, et bien des chances de conserver -l'Italie, ce qui était d'une haute importance pour les négociations, -il prit le parti, que le résultat rendit à jamais regrettable, de ne -pas abandonner la Lombardie. Bien que ses raisons eussent une -incontestable valeur, il était évidemment influencé par la confiance -que lui avaient inspirée ses derniers succès, et c'était fâcheux, car -le plus sûr eût été encore de rappeler les 30 mille hommes du prince -Eugène. À la guerre la chaîne des événements s'allonge si aisément, -qu'on ne doit jamais renoncer à une sage précaution par la crainte -qu'elle ne soit tardive. - -[En marge: Ordre au maréchal Suchet d'évacuer toutes les places de -l'Aragon et de la Catalogne.] - -Napoléon eut à s'occuper aussi des armées qui défendaient les -Pyrénées, et dont le secours lui aurait été des plus utiles. Le -maréchal Suchet n'avait cessé de demander l'autorisation d'évacuer -Barcelone, et quelques-unes des places de la Catalogne: quant à celles -de la basse Catalogne et du royaume de Valence, telles que Sagonte, -Peniscola, Tortose, Mequinenza, Lérida, elles ne pouvaient plus être -évacuées en temps opportun. En tirant de Barcelone 7 à 8 mille hommes, -et autant de quelques autres petites places, en joignant ces 15 mille -hommes aux 15 mille qui lui restaient après le départ de la division -acheminée sur Lyon, le maréchal Suchet se serait procuré un corps -d'environ 30 mille soldats. Avec une force pareille il pouvait encore -décider du sort de la France, si on l'appelait à Lyon de sa personne. -Il avait attendu la réponse du ministre de la guerre jusqu'au 11 -février, et ne la voyant pas venir il avait regagné la frontière, -laissant 8 mille hommes dans la place de Barcelone qu'il n'avait pas -osé abandonner sans un ordre formel. Napoléon essaya de réparer cette -faute, exclusivement imputable au ministre de la guerre, en donnant au -maréchal Suchet l'ordre d'évacuer non-seulement Barcelone, mais tous -les postes qu'il occupait encore, et de se créer ainsi un corps -d'armée avec lequel il marcherait sur Lyon, en ne laissant dans -Perpignan et les places du Roussillon que les garnisons absolument -indispensables. - -[En marge: Position prise par le maréchal Soult sur l'Adour.] - -Le maréchal Soult, grâce au système temporisateur de lord Wellington, -s'était maintenu, non pas sur la Bidassoa, ni sur la Nive qu'il avait -successivement perdues, mais sur l'Adour et le gave d'Oléron. Il avait -placé quatre divisions dans Bayonne sous le général Reille, deux sur -l'Adour sous le général Foy, et quatre derrière le gave d'Oléron sous -son commandement direct. Le général Harispe formait son extrême gauche -à Navarreins, il formait lui-même le centre à Peyrehorade, au -confluent du gave d'Oléron avec l'Adour; le général Reille formait sa -droite à Bayonne. Maître de la navigation de l'Adour, il pouvait -approvisionner Bayonne, et pourvoir de vivres et de munitions toutes -les parties de son armée. Établi ainsi derrière l'angle de deux -rivières, avec environ 40 mille hommes de vieilles troupes (déduction -faite des 15 mille expédiés à Napoléon), il contenait son adversaire, -qui n'osait ni s'avancer sans les Espagnols de peur de n'être pas -assez fort, ni pénétrer en France avec eux, de peur qu'ils ne fissent -insurger les paysans français en les pillant. Le général anglais -attendait donc pour prendre l'offensive, premièrement que les pluies -qui étaient très-abondantes cessassent, secondement que son -gouvernement lui envoyât de l'argent pour payer les Espagnols, seul -moyen de conserver parmi eux la discipline. - -Napoléon se flattant de pouvoir tirer encore quelques ressources de -cette brave armée, renouvela au maréchal Soult l'injonction de remplir -le vide de ses cadres avec des conscrits, et de se préparer à lui -expédier au premier signal une autre division d'une dizaine de mille -hommes. Ne voulant pas toutefois découvrir Bordeaux, à cause de -l'importance morale et politique de cette ville, il s'était décidé à -ne faire cet emprunt au maréchal Soult qu'à la dernière extrémité. Ses -succès actuels lui donnaient lieu d'espérer qu'il n'y serait pas -réduit. - -[En marge: Napoléon, avant de quitter Montereau, veut répondre à la -lettre apportée par l'aide de camp du prince de Schwarzenberg, M. le -comte de Parr.] - -Les deux journées passées à Montereau, pendant que les troupes -marchaient, avaient été, comme on le voit, fort utilement employées. -Avant de partir Napoléon crut devoir répondre à la lettre que l'aide -de camp du prince de Schwarzenberg lui avait apportée. - -[En marge: Ce qui s'était passé à Châtillon depuis la rupture des -conférences.] - -[En marge: Reprise de ces conférences, et préliminaires de paix -proposés, emportant cessation immédiate des hostilités.] - -Il venait enfin d'apprendre ce qui avait eu lieu à Châtillon depuis la -reprise des conférences. Le 16 février on avait remis à M. de -Caulaincourt une lettre particulière de M. de Metternich, dans -laquelle ce ministre l'informant des efforts qu'il avait eu à faire -pour surmonter la mauvaise volonté des cours alliées, lui avouait -qu'il s'était servi pour y parvenir de sa lettre confidentielle, et -lui annonçait qu'à la condition d'accepter formellement les bases de -Châtillon, on pourrait tout de suite arrêter le cours des hostilités. -M. de Metternich en finissant engageait très-instamment M. de -Caulaincourt à saisir cette occasion de conclure la paix, car elle -serait, disait-il, la dernière. Le lendemain 17 les plénipotentiaires -s'étaient réunis, avaient déclaré qu'ils reprenaient les conférences, -mais uniquement sur l'affirmation positive du plénipotentiaire -français qu'il était prêt à se soumettre aux conditions proposées dans -la dernière séance. Ils avaient présenté ensuite une série d'articles -préliminaires plus insultants encore s'il est possible que le -protocole du 9 février. Ces articles portaient que la France -rentrerait strictement dans ses anciennes limites, sauf quelques -rectifications de frontières, qui n'altéreraient en rien le principe -posé; qu'elle ne s'ingérerait aucunement dans le sort des territoires -cédés, ni en général dans le règlement du sort des États européens; -qu'on se bornait à lui annoncer que l'Allemagne composerait un État -fédératif, que la Hollande accrue de la Belgique serait constituée en -royaume, que l'Italie serait indépendante de la France, et que -l'Autriche y aurait des possessions dont les cours alliées -détermineraient plus tard l'étendue; que l'Espagne continentale serait -restituée à Ferdinand VII; qu'en retour de ces sacrifices l'Angleterre -rendrait la Martinique, et de plus la Guadeloupe si la Suède voulait -la rétrocéder, mais qu'elle garderait l'île de France et l'île -Bourbon. Quant au Cap, à l'île de Malte, aux îles Ioniennes, il n'en -était pas plus parlé que de toutes les possessions abandonnées par la -France en Italie, en Allemagne, en Pologne. - -Tels furent ces articles qui étaient déjà contenus dans le protocole -du 9 février, mais d'une manière moins explicite et moins offensante, -et qui étaient proposés cette fois comme condition d'une suspension -d'armes, que la France n'avait pas officiellement demandée, et surtout -pas promis de payer d'un tel prix. - -[En marge: Réponse modérée de M. de Caulaincourt.] - -M. de Caulaincourt les écouta avec calme, en disant qu'apparemment on -ne voulait pas la paix, puisqu'au fond des choses déjà si fâcheux on -ajoutait des formes si outrageantes, qu'il recevait du reste -communication de ces articles pour en référer à son souverain, et -qu'il s'expliquerait à leur sujet lorsqu'il en serait temps. On lui -demanda alors un contre-projet. Il répondit qu'il en présenterait un -plus tard, et il faut dire, malgré le respect dû à un homme qui se -dévouait par pur patriotisme au rôle le plus douloureux, que la -crainte de compromettre la paix l'empêcha trop peut-être de manifester -son indignation. Les diplomates qui lui étaient opposés crurent en -effet que, tout en trouvant ces conditions désolantes, il les -accepterait, et que si elles rencontraient des obstacles, ce ne serait -que dans le caractère indomptable de Napoléon. Il aurait mieux valu -que M. de Caulaincourt se montrât indigné comme Napoléon lui-même -aurait pu l'être. Cette conduite aurait pu compromettre non point la -paix, toujours assurée à de telles conditions, mais le trône impérial, -et il fallait faire comme Napoléon, préférer l'honneur au trône. -Ajoutons cependant que si Napoléon pouvait raisonner de la sorte, M. -de Caulaincourt son ministre n'y était pas également autorisé, et -qu'après la France, le trône de son maître devait avoir le premier -rang dans sa sollicitude. Quoi qu'il en soit, M. de Caulaincourt -adressa les conseils les plus sages à Napoléon. Il lui dit que ces -conditions, il le reconnaissait, n'étaient point acceptables, mais -qu'il y aurait moyen de les améliorer; qu'à la vérité on n'obtiendrait -jamais les bases de Francfort, à moins de précipiter les coalisés dans -le Rhin, mais que si on profitait des victoires actuelles pour -transiger, il serait possible, l'Angleterre satisfaite, d'obtenir -mieux que les limites de 1790, jamais toutefois ce qu'on entendait par -les limites naturelles. Il était possible effectivement en abandonnant -l'Espagne, l'Italie, toutes les parties de l'Allemagne, la Hollande, -la Belgique, d'obtenir Mayence, Coblentz, Cologne, en un mot d'avoir -le Rhin en renonçant à l'Escaut. Et certes une telle paix, il valait -la peine de la conclure, sinon pour Napoléon, du moins pour la France. -Or avec une victoire encore on aurait pu se l'assurer, et il était -sage de la conseiller. M. de Caulaincourt, sans s'expliquer sur ce -qu'il faudrait sacrifier des limites naturelles, supplia Napoléon de -ne point se montrer absolu, et lui dit avec raison qu'il se trompait -s'il croyait que ses victoires l'avaient replacé à la hauteur des -bases de Francfort, qu'on pourrait cependant s'en approcher en -présentant un contre-projet modéré. - -[En marge: Nouvelle irritation de Napoléon, et vive réponse à M. de -Caulaincourt.] - -Quand Napoléon reçut à Montereau ces communications, le rouge lui -monta au front, et il écrivit sur-le-champ à M. de Caulaincourt la -lettre suivante: - -«Je vous considère comme en chartre privée, ne sachant rien de mes -affaires et influencé par des impostures. Aussitôt que je serai à -Troyes je vous enverrai le contre-projet que vous aurez à donner. Je -rends grâce au ciel d'avoir cette note, car il n'y aura pas un -Français dont elle ne fasse bouillir le sang d'indignation. C'est pour -cela que je veux faire moi-même mon ultimatum... Je suis mécontent que -vous n'ayez pas fait connaître dans une note que la France, pour être -aussi forte qu'elle l'était en 1789, doit avoir ses limites naturelles -en compensation du partage de la Pologne, de la destruction de la -république de Venise, de la sécularisation du clergé d'Allemagne, et -des grandes acquisitions faites par les Anglais en Asie. Dites que -vous attendez les ordres de votre gouvernement, et qu'il est simple -qu'on vous les fasse attendre, puisqu'on force vos courriers à faire -des détours de soixante-douze heures, et qu'il vous en manque déjà -trois. En représailles j'ai déjà ordonné l'arrestation des courriers -anglais. - -»Je suis si ému de l'infâme projet que vous m'envoyez, que je me crois -déjà déshonoré rien que de m'être mis dans le cas qu'on vous le -propose. Je vous ferai connaître de Troyes ou de Châtillon mes -intentions, mais je crois que j'aurais mieux aimé perdre Paris, que de -voir faire de telles propositions au peuple français. Vous parlez -toujours des Bourbons, j'aimerais mieux voir les Bourbons en France -avec des conditions raisonnables, que de subir les infâmes -propositions que vous m'envoyez. - -»Surville, près Montereau, 19 février 1814.» - -[En marge: Napoléon ne veut pas, toutefois, rompre les négociations.] - -[En marge: Lettres écrites à l'empereur François et au prince de -Schwarzenberg, et remises au comte de Parr.] - -Cette première émotion passée, Napoléon appréciant les sages conseils -de M. de Caulaincourt, consentit à poursuivre la négociation, non plus -sur les bases qu'il avait chargé son plénipotentiaire de porter à -Manheim, et qui comprenaient le Rhin jusqu'au Wahal, un royaume pour -le prince Jérôme en Allemagne, un pour le prince Eugène en Italie, et -une partie du Piémont pour la France, mais sur des bases nouvelles qui -consistaient à demander les limites pures et simples, c'est-à-dire le -Rhin jusqu'à Dusseldorf, au delà de Dusseldorf la Meuse, rien en -Italie sauf une indemnité pour le prince Eugène, et enfin la juste -influence de la France dans le règlement du sort des États européens. -Il ne s'en tint pas à cette communication officielle: sachant qu'il -existait plus d'une cause de mésintelligence entre les coalisés, que -les Autrichiens notamment étaient fatigués de la guerre et offusqués -de la suprématie affectée par les Russes, il imagina de répondre à la -démarche qu'on avait faite auprès de lui par une lettre qu'il -adresserait lui-même à l'empereur François, et par une autre que le -major-général Berthier adresserait au prince de Schwarzenberg. Dans -ces deux lettres rédigées avec un grand soin il s'efforça de parler le -langage de la politique et de la raison. Il disait qu'on en avait -appelé à la victoire, que la victoire avait prononcé, que ses armées -étaient aussi bonnes que jamais, et que bientôt elles seraient aussi -nombreuses; qu'il avait donc toute confiance dans les suites de cette -lutte si elle se prolongeait; que cependant il marchait en ce moment -sur Troyes, que la prochaine rencontre aurait lieu entre une armée -française et une armée autrichienne, qu'il croyait être vainqueur, et -que cette confiance ne devait étonner personne, mais qu'ayant éprouvé -les hasards de la guerre, il voulait bien considérer cette supposition -comme douteuse, qu'il raisonnerait donc dans une double hypothèse: que -s'il était vainqueur la coalition serait anéantie, et qu'on le -retrouverait après cette épreuve aussi exigeant que jamais, car il y -serait autorisé par ses dangers et ses triomphes; que s'il était -vaincu au contraire, l'équilibre de l'Europe serait rompu un peu plus -qu'il ne l'était déjà, mais au profit de la Russie et aux dépens de -l'Autriche; que celle-ci en serait un peu plus gênée, un peu plus -dominée par une orgueilleuse rivale; qu'elle n'avait donc rien à -gagner à une bataille qui dans un cas lui ferait perdre tous les -fruits de la bataille de Leipzig, et dans l'autre la rendrait plus -dépendante qu'elle n'était de la Russie; que ce qu'elle pouvait -vouloir, en Italie par exemple, la France le lui concéderait tout de -suite, en consentant à repasser les Alpes; qu'ainsi, sans compter les -liens du sang qui devaient être quelque chose après tout, l'intérêt -vrai de l'Autriche était de conclure la paix, aux conditions -qu'elle-même avait offertes à Francfort. - -[En marge: Danger de ces lettres.] - -À ces raisonnements mêlés de beaucoup de paroles douces et flatteuses -pour l'empereur François, Napoléon en avait ajouté d'autres non moins -spécieux dans la lettre destinée au prince de Schwarzenberg, et bien -faits pour toucher la mémoire de ce prince, sa prudence militaire, et -son orgueil que les généraux russes et prussiens ne cessaient de -froisser. Ces lettres furent expédiées l'une et l'autre à titre de -réponse à la dernière démarche du prince de Schwarzenberg. -Malheureusement quoique très-habilement raisonnées et écrites, elles -ne s'accordaient pas complétement avec la situation morale des -puissances alliées, que Napoléon du milieu de son camp ne pouvait pas -bien apprécier. Sans doute si l'Autriche eût été moins engagée dans -les liens de la coalition, si elle n'avait pas tant craint de rompre -cette coalition qui, une fois rompue, la laissait sous la main de fer -de Napoléon, si elle n'eût pas tant redouté le caractère de ce -dernier, elle aurait pu prêter l'oreille à des considérations qui sous -bien des rapports répondaient à l'esprit politique de l'empereur -François, à la sagesse de son premier ministre, et à l'amour-propre -blessé de son général en chef. Mais ces lettres il était à croire -qu'au lieu de les garder pour elle, l'Autriche les montrerait à ses -alliés, afin de mettre sa bonne foi à l'abri du soupçon, qu'alors on -se ferait de nouvelles protestations de fidélité, et qu'on se -serrerait plus étroitement les uns aux autres pour résister à un -ennemi qui tour à tour était lion ou renard. Il y avait donc plus à -risquer qu'à gagner dans cette tentative auprès de la cour d'Autriche. - -[En marge: Marche de Napoléon sur Troyes.] - -Quoi qu'il en soit, Napoléon après avoir vaqué à ces soins divers, et -ses troupes étant parvenues à la hauteur où il les voulait, partit du -château de Surville le 21 au matin, passa la Seine à Montereau et la -remonta jusqu'à Nogent. Il trouva partout le pays tellement ravagé, -que désespérant d'y vivre, il fit demander avec instances des -munitions de bouche à Paris. À Nogent même tout était dans un état -affreux par suite du dernier combat. Il accorda sur sa cassette des -secours aux soeurs de charité qui avaient pansé les blessés sous les -balles de l'ennemi, et à ceux des habitants qui avaient le plus -souffert. - -Le lendemain 22 continuant à remonter la Seine il se dirigea sur Méry, -point où le cours de la Seine se détourne, et au lieu de décrire une -ligne de l'ouest à l'est, en décrit une du nord-ouest au sud-est, de -Méry à Troyes. (Voir la carte nº 62.) Il suivait la grande route de -Troyes, menant avec lui les troupes du maréchal Oudinot (division de -jeune garde Rothenbourg, et division Boyer d'Espagne), la vieille -garde, les divisions de jeune garde de Ney et de Victor, la réserve de -cavalerie, et enfin la réserve d'artillerie. À droite par des chemins -de traverse s'avançaient le maréchal Macdonald avec le 11e corps, et -un peu plus à droite le général Gérard avec le 2e corps et la réserve -de Paris. Sur l'autre rive de la Seine, aux environs de Sézanne, -Grouchy avec sa cavalerie et la division Leval s'apprêtait à rejoindre -Napoléon par Nogent, et Marmont avec le 6e corps occupait la contrée -d'entre Seine et Marne, pour observer Blucher et se lier avec le -maréchal Mortier expédié sur Soissons. Les forces de Napoléon, sans -les troupes de Marmont, mais avec celles de Grouchy et de Leval, -s'élevaient à environ 70 mille hommes. - -[En marge: Projet de Napoléon de passer la Seine à Méry, pour devancer -le prince de Schwarzenberg, et lui livrer bataille en se plaçant sur -sa ligne de communication.] - -Napoléon s'attendait toujours à livrer bataille, et il le désirait, -car depuis l'ouverture de la campagne il n'avait pas eu 70 mille -hommes sous la main, sans compter qu'il suffisait d'une journée pour -attirer Marmont à lui. Ainsi que nous l'avons déjà dit, cherchant une -combinaison qui pût rendre cette bataille décisive, il avait renoncé à -suivre le prince de Schwarzenberg sur la grande route de Troyes, et il -avait imaginé de passer la Seine à Méry, de la remonter rapidement par -la rive droite en laissant le prince de Schwarzenberg sur la rive -gauche, de le devancer à la hauteur de Troyes, et alors de repasser la -rivière pour venir lui offrir la bataille entre Troyes et Vandoeuvres, -après s'être emparé de sa propre ligne de retraite. Si ce plan pouvait -s'exécuter, il devait avoir incontestablement d'immenses conséquences. - -[En marge: Combat de Méry.] - -[En marge: Subite apparition des Prussiens.] - -Le 22 au matin les ordres étant donnés d'après ces vues, notre -avant-garde refoula l'arrière-garde du prince de Wittgenstein vers -Chatres, et se jeta ensuite sur le pont de Méry qui est très-long, -parce qu'il embrasse plusieurs bras de rivière et des terrains -marécageux. Ce pont sur pilotis avait été à moitié incendié; néanmoins -nos tirailleurs courant sur la tête des pilotis, engagèrent un combat -fort vif avec les tirailleurs de l'ennemi, et parvinrent à s'emparer -de Méry. Mais bientôt un incendie éclatant dans cette ville à laquelle -les Russes avaient mis le feu, arrêta nos progrès. La chaleur devint -tellement intense qu'il fallut céder la place, non à l'ennemi, mais à -l'incendie, et regagner les bords de la Seine. Au même instant des -troupes nombreuses se montrèrent en dehors de Méry, et on dut renoncer -à passer outre. Ces troupes qu'on apercevait n'étaient ni les Russes -du prince de Wittgenstein, ni les Bavarois du maréchal de Wrède, qu'il -aurait été naturel de rencontrer dans cette direction, c'étaient les -Prussiens eux-mêmes, que le 15 Mortier poursuivait au delà de la -Marne, et qui avaient semblé hors de cause pour quelque temps. En sept -jours ils s'étaient donc ralliés, et ils étaient revenus, avec qui? -sous la conduite de qui? Voilà ce qu'on avait lieu de se demander, et -ce que Napoléon se demanda en effet avec un juste étonnement. - -[En marge: Ce qui était advenu de Blucher depuis ses récentes -défaites.] - -[En marge: Son courage, sa promptitude à les réparer, et son retour -sur la Seine.] - -Il le sut bientôt par des prisonniers et par des rapports venus des -bords de la Marne. Depuis qu'il avait battu en détail les quatre corps -de l'armée de Silésie, ces corps avaient cherché à se remettre de leur -défaite, et y avaient en partie réussi. Se sentant vivement poursuivis -sur la route de Soissons, les généraux d'York et Sacken s'étaient -rejetés à droite, et par Oulchy, Fismes, Reims, avaient regagné -Châlons, où Blucher leur avait donné rendez-vous. (Voir la carte nº -62.) Réunis aux débris de Kleist et de Langeron, ils formaient un -corps de 32 mille hommes. L'orgueil de cette armée était cruellement -humilié. Composée de ce qu'il y avait de plus ardent parmi les Russes -et les Prussiens, ayant à sa tête l'audacieux Blucher et tous les -affiliés du Tugend-Bund, elle ne se consolait pas, après avoir tant -raillé la timidité de l'armée de Bohême, d'avoir essuyé de tels -revers. Aussi le désir de rentrer en scène était-il des plus vifs dans -ses rangs, et elle avait le mérite de vouloir à tout risque réparer -son désastre. Une occasion avait paru s'offrir, et elle l'avait saisie -avec empressement. - -Marmont après la terrible journée de Vauchamps s'était arrêté à -Étoges. Une pareille interruption de poursuite de la part des -Français indiquait clairement que Napoléon, répétant contre l'armée de -Bohême la manoeuvre qui lui avait si bien réussi contre l'armée de -Silésie, s'était rejeté sur le prince de Schwarzenberg. Cette -conjecture prenait le caractère de la certitude, si on songeait que le -prince de Schwarzenberg s'étant avancé jusqu'à Fontainebleau et -Provins, Napoléon n'avait pas pu souffrir qu'il approchât davantage de -Paris sans courir à lui. Il n'y avait dès lors pour l'armée de Silésie -qu'un parti à prendre, c'était de se reporter tout de suite de la -Marne vers la Seine, où elle trouverait probablement le détachement de -Marmont laissé en observation, et sur lequel elle se vengerait des -quatre journées cruelles qu'elle venait d'essuyer. - -Ces résolutions prises, Blucher n'avait donné à ses troupes que deux -jours de repos, et avait envoyé courriers sur courriers au prince de -Schwarzenberg pour l'informer de sa nouvelle entreprise. L'arrivée de -renforts assez considérables l'avait confirmé dans ses projets. Il -n'avait eu jusqu'ici du corps de Kleist et de celui de Langeron qu'une -moitié à peu près. Le reste de ces deux corps, successivement -remplacés au blocus des places, rejoignait dans le moment même. Le -corps de Saint-Priest, dirigé d'abord vers Coblentz, arrivait aussi, -et le 18, en se mettant en marche de Châlons sur Arcis, le maréchal -Blucher avait reçu en cavalerie et infanterie 15 à 16 mille hommes de -renfort, de manière que son armée tombée sous les coups de Napoléon de -soixante et quelques mille hommes à 32 mille, était déjà revenue tout -à coup à une force d'environ 48 mille combattants, et se trouvait par -conséquent en mesure de tenter quelque chose de sérieux, tant il est -vrai qu'à la guerre la passion a souvent tous les effets du génie, -parce qu'elle supplée à la puissance de l'esprit par celle de la -volonté! - -Blucher s'était donc mis en route pour Arcis, et ayant appris chemin -faisant que le prince de Schwarzenberg replié sur Troyes, l'y -attendait pour livrer bataille, il s'était dirigé en droite ligne sur -Méry, afin d'arriver plus tôt au rendez-vous, et de pouvoir tomber -dans le flanc de l'armée française qu'il supposait à la poursuite de -l'armée de Bohême. - -[En marge: La présence de Blucher à Méry oblige Napoléon à rester sur -la rive gauche de la Seine, et à marcher directement sur Troyes.] - -Napoléon rencontrant Blucher à Méry sur la rive droite de la Seine ne -devait plus songer à s'y jeter lui-même. N'imaginant pas toutefois que -le général prussien eût pu reformer sitôt une armée d'une cinquantaine -de mille hommes, il s'inquiéta peu de son apparition, et ne désespéra -pas de saisir le lendemain ou le surlendemain le prince de -Schwarzenberg corps à corps, et de le terrasser. Ses soldats croyaient -de nouveau à leur supériorité, lui à sa fortune, et ils marchaient -tous avec joie à la grande bataille qui se préparait. Napoléon résolut -de se porter le lendemain 23 février sur Troyes. - -[En marge: Grand conseil chez les coalisés, pour savoir s'il faut -persister dans un projet de suspension d'armes.] - -[En marge: Raisons que fait valoir le parti favorable à l'idée d'un -armistice.] - -Mais tandis qu'il recherchait cette bataille, son principal adversaire -renonçait à la livrer. Le prince de Schwarzenberg était justement -effrayé de se trouver en présence de Napoléon qu'il croyait à la tête -de forces considérables, et de risquer en une journée le sort de la -coalition. On lui avait fait des rapports exagérés sur le nombre des -troupes arrivées d'Espagne, et quant à leur valeur, il l'avait -éprouvée au combat de Nangis. Il n'évaluait pas les forces de Napoléon -à moins de 80 ou 90 mille hommes, exaltés par la victoire et par une -situation extraordinaire. Séparé de Blucher qu'il ne savait pas si -près, il était réduit à 100 mille hommes, par suite des combats qui -avaient été livrés et des détachements qu'il avait fallu faire. Ces -100 mille hommes n'étaient pas aussi bien concentrés que les 80 mille -attribués à Napoléon, et il ne lui paraissait pas sage, lorsqu'avec -170 mille on avait été tenu en échec à la Rothière par 50 mille -(c'était le nombre qu'on supposait faussement à Napoléon dans cette -journée), d'en risquer cent contre quatre-vingt. Et puis si on était -battu, on était ramené d'un trait sur le Rhin, on perdait en un jour -le fruit des deux campagnes de 1812 et de 1813, et on rendait -l'oppresseur commun plus exigeant, plus oppressif que jamais! Pour les -Russes, pour les Prussiens que la passion dominait, qui avaient -beaucoup à gagner au succès s'ils avaient beaucoup à perdre au revers, -il pouvait y avoir des motifs de s'exposer ainsi aux plus grands -risques, mais pour les Autrichiens qui couraient la chance de perdre -en un jour ce qu'ils avaient regagné en un an, ce que Napoléon leur -offrait sans combat, et à qui la victoire ne promettait qu'une -augmentation de prépondérance chez les Russes, en vérité le profit à -tirer d'une lutte prolongée n'en valait pas la peine. La double lettre -de Napoléon, tout en ayant l'inconvénient de trop déceler l'intention -de diviser ses ennemis, n'avait pas laissé que de les diviser un peu, -en provoquant chez les Autrichiens ces réflexions bien naturelles. -Une circonstance inquiétante s'ajoutait d'ailleurs à celles que l'on -faisait valoir en faveur d'une suspension d'armes. Tandis qu'on avait -reçu la nouvelle positive d'un puissant détachement de l'armée -d'Espagne arrivé par Orléans à Paris, le bruit d'un autre détachement -plus fort encore, commandé par le maréchal Suchet en personne, et venu -de Perpignan à Lyon, était également très-répandu, car à la guerre où -les impressions sont extrêmement vives, on grossit les faits, même -vrais, au point de les convertir bientôt en mensonges. Le comte de -Bubna, placé entre Genève et Lyon, craignait d'avoir 50 à 60 mille -hommes sur les bras, demandait des secours immédiats, et annonçait de -grands malheurs si on ne déférait pas à ses instances. Que -deviendrait-on en effet si une bataille était livrée et perdue en -Franche-Comté sur les derrières des armées alliées? Il fallait donc -pour prévenir un si fâcheux incident détacher sans retard une -vingtaine de mille hommes au profit du comte de Bubna, c'est-à-dire se -réduire à 80 mille hommes, et demeurer ainsi en face de Napoléon avec -des forces à peine égales aux siennes, ce qui était la plus grave des -imprudences. Restait, il est vrai, Blucher dont on ignorait la force -présente, mais dont on connaissait le caractère, et dont l'indocilité -était telle, que malgré son zèle, on ne pouvait pas se flatter d'avoir -à sa disposition les quarante ou cinquante mille hommes qu'il amenait -peut-être avec lui. - -Par ces raisons qui avaient leur valeur, le sage prince de -Schwarzenberg était d'avis d'éviter une bataille générale, de -rétrograder sur Brienne, Bar-sur-Aube et Langres, d'y attendre les -renforts qui étaient annoncés, d'envoyer en même temps par Dijon une -vingtaine de mille hommes au comte de Bubna, et pour se garantir -pendant ce temps des attaques de Napoléon, de répondre à sa double -lettre en lui proposant un armistice, armistice qui amènerait -peut-être la paix, ou, s'il ne l'amenait pas, donnerait le temps -d'assurer la victoire. - -[En marge: Raisons du parti de la guerre à outrance.] - -Ces raisons furent débattues le jour même, 22, dans un conseil tenu au -quartier général, en présence des trois souverains, des généraux et -des ministres de la coalition. Alexandre, naguère si bouillant, -n'osait pas devenir tout à coup l'apôtre de la temporisation, mais il -montrait moins de hauteur de sentiment et de langage. Le parti ardent -quoique privé de Blucher et de son état-major qui étaient à Méry, -trouva cependant quelques organes, et il fut dit pour son compte que -reculer était une faiblesse dont l'effet moral serait certainement -funeste; que dans la position où l'on était placé il fallait vaincre -ou périr; que par la réunion à l'armée de Silésie on aurait des forces -presque doubles de celles de Napoléon, que dès lors on vaincrait, -parce qu'il était indigne de supposer qu'on pût être vaincu en -combattant dans la proportion de deux contre un; qu'en tout cas on -n'avait pas d'autre parti à prendre, car un mouvement rétrograde -ruinerait de fond en comble les affaires de la coalition; que revenir -sur Langres c'était se reporter sur une contrée pauvre en elle-même, -et appauvrie encore par le récent séjour des armées, qu'on ne -pourrait pas y vivre, que la retraite sur Langres entraînerait bientôt -la retraite sur Besançon; que rétrograder de la sorte c'était rendre à -Napoléon tout son prestige, lui rendre tous ses partisans, et inviter -les paysans français, qui déjà tuaient les soldats isolés, à -s'insurger en masse et à égorger tout ce qui ne serait pas formé en -corps d'armée, qu'en un mot hésiter, reculer, c'était périr. - -Qui avait raison en ce moment des temporisateurs ou des impatients, -personne ne le pourrait dire avec certitude. En effet si les seconds -évaluaient justement les forces respectives, les premiers cédaient à -des craintes fondées lorsqu'ils refusaient de jouer le tout pour le -tout contre Napoléon, car s'il eût gagné la bataille, et dans la -disposition de ses troupes il avait beaucoup de chances de la gagner, -la coalition aurait été jetée dans le Rhin. On est donc en droit de -soutenir que, quoique ses calculs eussent un certain caractère de -timidité, le prince de Schwarzenberg à tout prendre avait plus raison -que ses adversaires. - -[En marge: La proposition de l'armistice prévaut.] - -Quoi qu'il en soit le parti de la modération insista, et comme il -avait acquis depuis les derniers événements autant d'autorité que -Blucher et ses partisans en avaient perdu, comme l'empereur Alexandre -appuyait un peu moins le parti de Blucher, le prince de Schwarzenberg -fit prévaloir son opinion, et la proposition d'un armistice fut -résolue. Cette proposition n'engageait à rien, ni quant aux conditions -de la paix, ni quant aux conditions de l'armistice lui-même. Si elle -n'était point accueillie, elle aurait au moins occupé Napoléon -quelques heures, ralenti sa marche d'une journée peut-être, ce qui -était beaucoup; si elle était acceptée au contraire, elle permettrait -d'aller se concentrer les uns à Langres, les autres à Châlons, de s'y -renforcer considérablement, et enfin, suivant le voeu secret des -Autrichiens, de renouer les négociations pacifiques avec plus de -chances de succès, car une fois les armes déposées on ne les -reprendrait pas aisément. Les partisans de la guerre à outrance -consentirent à cette démarche dans l'espoir qu'elle n'aboutirait à -aucun résultat, et qu'elle ferait peut-être gagner quelques heures, ce -qui aux yeux de tous était incontestablement un avantage. Le prince de -Schwarzenberg fit choix du prince Wenceslas de Liechtenstein pour -l'envoyer au quartier général français, avec la proposition de -désigner des commissaires qui, aux avant-postes des deux armées, -conviendraient d'une suspension d'armes. - -[En marge: Envoi du prince de Liechtenstein à Napoléon pour proposer -une suspension d'armes.] - -Le 23 Napoléon était en marche de Chatres sur Troyes, lorsqu'aux -approches de Troyes le prince Wenceslas de Liechtenstein se présenta -pour lui remettre le message du prince de Schwarzenberg. Napoléon, en -voyant cette insistance des coalisés pour obtenir un armistice, en -conclut beaucoup trop vite qu'ils étaient dans une position difficile, -et résolut de paraître les écouter, mais sans s'arrêter, son rôle -n'étant pas de les tirer d'embarras. Il était animé par le succès, par -le sentiment des grandes choses qu'il venait d'accomplir, par -l'espérance de celles qu'il allait accomplir encore, et n'avait -actuellement aucune raison de prudence pour se montrer modeste ou -circonspect, car au contraire la jactance pouvait être de l'habileté. -Il s'y livra donc par disposition du moment et par calcul. - -[En marge: Accueil fait par Napoléon au prince de Liechtenstein.] - -Le prince Wenceslas l'ayant fort complimenté sur les belles opérations -qu'il venait d'exécuter, Napoléon l'écouta avec une satisfaction -visible, parla beaucoup de celles qu'il préparait, exagéra -singulièrement l'étendue de ses forces, se plaignit des outrageantes -propositions qu'on lui avait adressées, et, d'un sujet passant à -l'autre, demanda s'il était vrai que plusieurs princes de Bourbon se -trouvassent déjà au quartier général des alliés. En effet le duc -d'Angoulême essayait actuellement de se faire accueillir au quartier -général de lord Wellington; le duc de Berry était sur une frégate à -Belle-Île, tâchant par sa présence d'agiter les esprits en Vendée; -enfin le père de ces deux princes, le comte d'Artois lui-même, muni du -titre de lieutenant général du royaume, et représentant Louis XVIII -retiré à Hartwel, était venu en Suisse, puis en Franche-Comté, pour -obtenir son admission au quartier général des souverains. Toutefois -aucun de ces princes n'avait encore réussi dans ses démarches. - -[En marge: Napoléon doit répondre après son entrée dans Troyes.] - -L'envoyé du prince de Schwarzenberg se hâta de désavouer toute -participation de l'Autriche à des menées contraires à la dynastie -impériale, et affirma, ce qui était vrai, que le comte d'Artois avait -été écarté du quartier général. Cette déclaration fit à Napoléon plus -de plaisir qu'il n'en témoigna; il dit qu'il allait s'occuper de la -proposition qu'on lui adressait, et qu'il répondrait de la ville même -de Troyes, dans laquelle il prétendait entrer immédiatement. - -Son assurance bonne à montrer aux Prussiens et aux Russes, n'avait pas -autant d'à-propos à l'égard des Autrichiens, qui désiraient la paix, -et auxquels il fallait la laisser espérer, pour les disposer à la -modération dans les vues, et au moins à l'hésitation dans les -conseils. - -[En marge: Convention tacite pour l'évacuation de Troyes et la -restitution de cette ville aux Français.] - -[En marge: Singulier changement de fortune en un mois.] - -[En marge: Ce changement était-il assez sérieux pour y compter?] - -Arrivé aux portes de Troyes, Napoléon y trouva l'arrière-garde des -coalisés décidée à s'y défendre, et menaçant même de brûler la ville -si on insistait pour y entrer tout de suite. Une telle menace de la -part des Russes avait quelque chose de trop sérieux pour qu'on n'en -tînt pas compte. Il fut verbalement convenu que le lendemain 24, les -uns sortiraient de Troyes, et que les autres y entreraient sans coup -férir, ou du moins sans aucun acte d'agression ou de résistance qui -pût mettre la ville en péril. Le lendemain effectivement, les -dernières troupes de la coalition sortirent pacifiquement de Troyes, -tandis que les nôtres y entrèrent de même, et Napoléon, qui vingt -jours auparavant avait traversé cette ville presque en vaincu, -l'esprit plein de pressentiments sinistres, ne sachant s'il pourrait -défendre Paris, et réduit à ordonner qu'on éloignât de la capitale sa -femme, son fils, son gouvernement, son trésor, Napoléon reparaissait -maintenant au milieu de Troyes après avoir mis avec une poignée -d'hommes les armées de l'Europe en fuite, et il voyait les coalisés, -naguère si hautains, lui demander sinon de déposer les armes, du moins -de les laisser reposer quelques jours dans le fourreau! Étrange -changement de fortune, qui prouve tout ce qu'un homme de caractère et -de génie, en sachant persévérer à la guerre, peut quelquefois faire -sortir de chances imprévues et heureuses d'une situation en apparence -désespérée! Ce changement de fortune était-il assez décisif pour qu'on -y pût compter? Doute cruel, qu'il appartenait à la prudence seule, -unie au génie, de convertir en certitude. Il fallait en effet à -l'égard des coalisés joindre à la victoire la plus parfaite mesure, -pour abattre la jactance des uns, sans décourager la modération des -autres, et saisir, pour ainsi dire au vol, l'occasion d'une -transaction bien difficile à opérer entre les propositions de -Francfort et celles de Châtillon! Là était le problème à résoudre. -Napoléon malheureusement se fiait trop au retour décidé de la fortune -pour être sage, et il est vrai qu'en ce moment il était fondé à -l'espérer, en ne regardant qu'à l'extérieur des choses. Que ne -pouvons-nous l'espérer nous-mêmes, et nous faire illusion au moins un -instant dans ce triste récit des temps passés, car en 1814 il -s'agissait, non d'un homme, non d'un grand homme, qui est ce qu'il y a -de plus intéressant au monde après la patrie, mais de la France, à qui -on pouvait sauver encore la moitié de sa grandeur, à qui on pouvait -conserver Mayence en sacrifiant Anvers! - - -FIN DU LIVRE CINQUANTE-DEUXIÈME. - - - - -LIVRE CINQUANTE-TROISIÈME. - -PREMIÈRE ABDICATION. - - État intérieur de Paris pendant les dernières opérations - militaires de Napoléon. -- Secrètes menées des partis. -- Attitude - de M. de Talleyrand; ses vues; envoi de M. de Vitrolles au camp - des alliés. -- Conférences de Lusigny; instructions données à M. - de Flahaut relativement aux conditions de l'armistice. -- Efforts - tentés de notre part pour faire préjuger la question des - frontières en traçant la ligne de séparation des armées. -- - Retraite du prince de Schwarzenberg jusqu'à Langres. -- Grand - conseil des coalisés. -- Le parti de la guerre à outrance veut - qu'on adjoigne les corps de Wintzingerode et de Bulow à l'armée - de Blucher, afin de procurer à celui-ci les moyens de marcher sur - Paris. -- La difficulté d'ôter ces corps à Bernadotte levée - extraordinairement par lord Castlereagh. -- Ce dernier profite de - cette occasion pour proposer le traité de Chaumont, qui lie la - coalition pour vingt ans, et devient ainsi le fondement de la - Sainte-Alliance. -- Joie de Blucher et de son parti; sa marche - pour rallier Bulow et Wintzingerode. -- Danger du maréchal - Mortier envoyé au delà de la Marne, et de Marmont laissé entre - l'Aube et la Marne. -- Ces deux maréchaux parviennent à se - réunir, et à contenir Blucher pendant que Napoléon vole à leur - secours. -- Marche rapide de Napoléon sur Meaux. -- Difficulté de - passer la Marne. -- Blucher, couvert par la Marne, veut accabler - les deux maréchaux qui ont pris position derrière l'Ourcq. -- - Napoléon franchit la Marne, rallie les deux maréchaux, et se met - à la poursuite de Blucher, qui est obligé de se retirer sur - l'Aisne. -- Situation presque désespérée de Blucher menacé d'être - jeté dans l'Aisne par Napoléon. -- La reddition de Soissons, qui - livre aux alliés le pont de l'Aisne, sauve Blucher d'une - destruction certaine, et lui procure un renfort de cinquante - mille hommes par la réunion de Wintzingerode et de Bulow. -- - Situation critique de Napoléon et son impassible fermeté en - présence de ce subit changement de fortune. -- Première - conception du projet de marcher sur les places fortes pour y - rallier les garnisons, et tomber à la tête de cent mille hommes - sur les derrières de l'ennemi. -- Il est nécessaire auparavant - d'aborder Blucher et de lui livrer bataille. -- Napoléon enlève - le pont de Berry-au-Bac, et passe l'Aisne avec cinquante mille - hommes en présence des cent mille hommes de Blucher. -- Dangers - de la bataille qu'il faut livrer avec cinquante mille combattants - contre cent mille. -- Raisons qui décident Napoléon à enlever le - plateau de Craonne pour se porter sur Laon par la route de - Soissons. -- Sanglante bataille de Craonne, livrée le 7 mars, - dans laquelle Napoléon enlève les formidables positions de - l'ennemi. -- Après s'être emparé de la route de Soissons, - Napoléon veut pénétrer dans la plaine de Laon pour achever la - défaite de Blucher. -- Nouvelle et plus sanglante bataille de - Laon, livrée les 9 et 10 mars, et restée indécise par la faute de - Marmont qui s'est laissé surprendre. -- Napoléon est réduit à - battre en retraite sur Soissons. -- Son indomptable énergie dans - une situation presque désespérée. -- Le corps de Saint-Priest - s'étant approché de lui, il fond sur ce corps qu'il met en pièces - dans les environs de Reims, après en avoir tué le général. -- - Napoléon menacé d'être étouffé entre Blucher et Schwarzenberg, se - résout à exécuter son grand projet de marcher sur les places, - pour en rallier les garnisons et tomber sur les derrières des - alliés. -- Ses instructions pour la défense de Paris pendant son - absence. -- Consternation de cette capitale. -- Le conseil de - régence consulté veut qu'on accepte les propositions du congrès - de Châtillon. -- Indignation de Napoléon, qui menace d'enfermer à - Vincennes Joseph et ceux qui parlent de se soumettre aux - conditions de l'ennemi. -- Événements qui se sont passés dans le - Midi, et bataille d'Orthez, à la suite de laquelle le maréchal - Soult s'est porté sur Toulouse, et a laissé Bordeaux découvert. - -- Entrée des Anglais dans Bordeaux, et proclamation des Bourbons - dans cette ville le 12 mars. -- Fâcheux retentissement de ces - événements à Paris. -- Napoléon en voyant l'effroi de la - capitale, vers laquelle le prince de Schwarzenberg s'est - sensiblement avancé, se décide, avant de marcher sur les places, - à faire une apparition sur les derrières de Schwarzenberg pour le - détourner de Paris en l'attirant à lui. -- Mouvement de la Marne - à la Seine, et passage de la Seine à Méry. -- Napoléon se trouve - à l'improviste en face de toute l'armée de Bohême. -- Bataille - d'Arcis-sur-Aube, livrée le 22 mars, dans laquelle vingt mille - Français tiennent tête pendant une journée à quatre-vingt-dix - mille Russes et Autrichiens. -- Napoléon prend enfin le parti de - repasser l'Aube et de se couvrir de cette rivière. -- Il se porte - sur Saint-Dizier dans l'espérance d'avoir attiré l'armée de - Bohême à sa suite. -- Son projet de s'avancer jusqu'à Nancy pour - y rallier quarante à cinquante mille hommes des diverses - garnisons. -- En route il est rejoint par M. de Caulaincourt, - lequel a été obligé de quitter le congrès de Châtillon par suite - du refus d'admettre les propositions des alliés. -- Fin du - congrès de Châtillon et des conférences de Lusigny. -- Napoléon - n'a aucun regret de ce qu'il a fait, et ne désespère pas encore - de sa fortune. -- Pendant ce temps les armées de Silésie et de - Bohême, entre lesquelles il a cessé de s'interposer, se sont - réunies dans les plaines de Châlons, et délibèrent sur la marche - à adopter. -- Grand conseil des coalisés. -- La raison militaire - conseillerait de suivre Napoléon, la raison politique de le - négliger, pour se porter sur Paris et y opérer une révolution. -- - Des lettres interceptées de l'Impératrice et des ministres - décident la marche sur Paris. -- Influence du comte Pozzo di - Borgo en cette circonstance. -- Mouvement des alliés vers la - capitale. -- Marmont et Mortier s'étant laissé couper de - Napoléon, rencontrent l'armée entière des coalisés. -- Triste - journée de Fère-Champenoise. -- Retraite des deux maréchaux. -- - Apparition de la grande armée coalisée sous les murs de Paris. -- - Incapacité du ministre de la guerre et incurie de Joseph, qui - n'ont rien préparé pour la défense de la capitale. -- Conseil de - régence où l'on décide la retraite du gouvernement et de la cour - à Blois. -- Au lieu d'organiser une défense populaire dans - l'intérieur de Paris, on a la folle idée de livrer bataille en - dehors de ses murs. -- Bataille de Paris livrée le 30 mars avec - vingt-cinq mille Français contre cent soixante-dix mille - coalisés. -- Bravoure de Marmont et de Mortier. -- Capitulation - forcée de Paris. -- M. de Talleyrand s'applique à rester dans - Paris, et à s'emparer de l'esprit de Marmont. -- Entrée des - alliés dans la capitale; leurs ménagements; attitude à leur égard - des diverses classes de la population. -- Empressement des - souverains auprès de M. de Talleyrand, qu'ils font en quelque - sorte l'arbitre des destinées de la France. -- Événements qui se - passent à l'armée pendant la marche des coalisés sur Paris. -- - Brillant combat de Saint-Dizier; circonstance fortuite qui - détrompe Napoléon, et lui apprend enfin qu'il n'est pas suivi par - les alliés. -- Le danger évident de la capitale et le cri de - l'armée le décident à rebrousser chemin. -- Son retour précipité. - -- Napoléon pour arriver plus tôt se sépare de ses troupes, et - parvient à Fromenteau entre onze heures du soir et minuit, au - moment même où l'on signait la capitulation de Paris. -- Son - désespoir, son irritation, sa promptitude à se remettre. -- Tout - à coup il forme le projet de se jeter sur les coalisés disséminés - dans la capitale et partagés sur les deux rives de la Seine, mais - comme il n'a pas encore son armée sous la main, il se propose de - gagner en négociant les trois ou quatre jours dont il a besoin - pour la ramener. -- Il charge M. de Caulaincourt d'aller à Paris - afin d'occuper Alexandre en négociant, et se retire à - Fontainebleau dans l'intention d'y concentrer l'armée. -- M. de - Caulaincourt accepte la mission qui lui est donnée, mais avec la - secrète résolution de signer la paix à tout prix. -- Accueil fait - par l'empereur Alexandre à M. de Caulaincourt. -- Ce prince - désarmé par le succès redevient le plus généreux des vainqueurs. - -- Cependant il ne promet rien, si ce n'est un traitement - convenable pour la personne de Napoléon. -- Les souverains - alliés, moins l'empereur François retiré à Dijon, tiennent - conseil chez M. de Talleyrand pour décider du gouvernement qu'il - convient de donner à la France. -- Principe de la légitimité - heureusement exprimé et fortement soutenu par M. de Talleyrand. - -- Déclaration des souverains qu'ils ne traiteront plus avec - Napoléon. -- Convocation du Sénat, formation d'un gouvernement - provisoire à la tête duquel se trouve M. de Talleyrand. -- Joie - des royalistes; leurs efforts pour faire proclamer immédiatement - les Bourbons; voyage de M. de Vitrolles pour aller chercher le - comte d'Artois. -- M. de Talleyrand et quelques hommes éclairés - dont il s'est entouré, modèrent le mouvement des royalistes, et - veulent qu'on rédige une constitution, qui sera la condition - expresse du retour des Bourbons. -- Empressement d'Alexandre à - entrer dans ces idées. -- Déchéance de Napoléon prononcée le 3 - avril, et rédaction par le Sénat d'une constitution à la fois - monarchique et libérale. -- Vains efforts de M. de Caulaincourt - en faveur de Napoléon, soit auprès d'Alexandre, soit auprès du - prince de Schwarzenberg. -- On le renvoie à Fontainebleau pour - persuader à Napoléon d'abdiquer; en même temps on cherche à - détacher les chefs de l'armée. -- D'après le conseil de M. de - Talleyrand, toutes les tentatives de séduction sont dirigées sur - le maréchal Marmont, qui forme à Essonne la tête de colonne de - l'armée. -- Événements à Fontainebleau pendant les événements de - Paris. -- Grands projets de Napoléon. -- Sa conviction, s'il est - secondé, d'écraser les alliés dans Paris. -- Ses dispositions - militaires et son extrême confiance dans Marmont qu'il a placé - sur l'Essonne. -- Réponses évasives qu'il fait à M. de - Caulaincourt, et ses secrètes résolutions pour le lendemain. -- - Le lendemain, 4 avril, il assemble l'armée, et annonce la - détermination de marcher sur Paris. -- Enthousiasme des soldats - et des officiers naguère abattus, et consternation des maréchaux. - -- Ceux-ci, se faisant les interprètes de tous les hommes - fatigués, adressent à Napoléon de vives représentations. -- - Napoléon leur demande s'ils veulent vivre sous les Bourbons. -- - Sur leur réponse unanime qu'ils veulent vivre sous le Roi de - Rome, il a l'idée de les envoyer à Paris avec M. de Caulaincourt - pour obtenir la transmission de la couronne à son fils. -- Tandis - qu'il feint d'accepter cette transaction, il est toujours résolu - à la grande bataille dans Paris, et en fait tous les préparatifs. - -- Départ des maréchaux Ney et Macdonald, avec M. de - Caulaincourt, pour aller négocier la régence de Marie-Louise au - prix de l'abdication de Napoléon. -- Leur rencontre avec Marmont - à Essonne. -- Embarras de celui-ci qui leur avoue qu'il a traité - secrètement avec le prince de Schwarzenberg, et promis de passer - avec son corps d'armée du côté du gouvernement provisoire. -- Sur - leurs observations il retire la parole donnée au prince de - Schwarzenberg, ordonne à ses généraux, qu'il avait mis dans sa - confidence, de suspendre tout mouvement, et suit à Paris la - députation chargée d'y négocier pour le Roi de Rome. -- Entrevue - des maréchaux avec l'empereur Alexandre. -- Ce prince, un moment - ébranlé, remet la décision au lendemain. -- Pendant ce temps - Napoléon ayant mandé Marmont à Fontainebleau pour préparer sa - grande opération militaire, les généraux du 6e corps se croient - découverts, quittent l'Essonne, et exécutent le projet suspendu - de Marmont. -- Cette nouvelle achève de décider les souverains - alliés, et la cause du Roi de Rome est définitivement abandonnée. - -- M. de Caulaincourt renvoyé auprès de Napoléon pour obtenir son - abdication pure et simple. -- Napoléon, privé du corps de - Marmont, et ne pouvant plus dès lors rien tenter de sérieux, - prend le parti d'abdiquer. -- Retour de M. de Caulaincourt à - Paris et ses efforts pour obtenir un traitement convenable en - faveur de Napoléon et de la famille impériale. -- Générosité - d'Alexandre. -- M. de Caulaincourt obtient l'île d'Elbe pour - Napoléon, le grand-duché de Parme pour Marie-Louise et le Roi de - Rome, et des pensions pour tous les princes de la famille - impériale. -- Son retour à Fontainebleau. -- Tentative de - Napoléon pour se donner la mort. -- Sa résignation. -- Élévation - de ses pensées et de son langage. -- Constitution du Sénat, et - entrée de M. le comte d'Artois dans Paris le 12 avril. -- - Enthousiasme et espérances des Parisiens. -- Départ de Napoléon - pour l'île d'Elbe. -- Coup d'oeil général sur les grandeurs et - les fautes du règne impérial. - - -[Date en marge: Fév. 1814.] - -[En marge: État intérieur de Paris pendant les dernières opérations -militaires de Napoléon.] - -[En marge: Fête ordonnée pour la réception des prisonniers.] - -Napoléon voulait procurer quelque soulagement à la ville de Paris -naguère si alarmée, et la faire jouir de ses triomphes, il voulait -surtout relever les esprits, ce qui était pour l'organisation de ses -forces d'un sérieux avantage, car on n'obtient guère de concours d'un -peuple découragé. En conséquence, il avait prescrit une cérémonie -militaire et religieuse pour la réception des drapeaux et l'entrée des -vingt-cinq mille prisonniers qu'on venait d'enlever à l'ennemi. Il -avait désiré que ces prisonniers, menés de l'Est à l'Ouest à travers -Paris, parcourussent toute l'étendue des boulevards, afin que les -Parisiens pussent s'assurer par leurs propres yeux de la réalité des -prodiges opérés par leur empereur. En pareille circonstance le calcul -excusait l'orgueil. - -En effet, à la nouvelle de l'approche de ces prisonniers, la -population de Paris afflua sur les boulevards pour voir défiler -ensemble Prussiens, Autrichiens et Russes, marchant désarmés sous la -conduite de leurs officiers et de leurs généraux. Sans être arrogants -ils n'étaient point consternés, et on pouvait discerner sur leur -visage un tout autre sentiment que celui que manifestaient jadis les -prisonniers d'Austerlitz ou d'Iéna. Il leur restait une certaine -confiance et un véritable orgueil d'avoir été pris dans des lieux si -voisins de notre capitale. - -[En marge: Joie et compassion des Parisiens en voyant les nombreux -prisonniers faits dans les derniers combats.] - -Bien qu'on fût fatigué de l'arbitraire impérial, et parfaitement -éclairé sur les inconvénients d'un despotisme qui, après avoir poussé -la guerre jusqu'au Kremlin, la ramenait aujourd'hui jusqu'au pied de -Montmartre, cependant les masses, dominées par les impressions du -moment, ne pouvaient s'empêcher d'applaudir aux derniers succès de -Napoléon, et d'éprouver la satisfaction la plus vive en voyant défiler -vaincus et captifs ces soldats étrangers, que chacun avait craint de -voir entrer dans Paris en vainqueurs et en dévastateurs. Du reste, -avec la délicatesse naturelle à la nation française, on ne les offensa -point. L'imprévoyance, hélas! eût été trop grande. Après un premier -instant de contentement, on sentit naître en soi la pitié, et en -remarquant l'extrême misère de la plupart de ces prisonniers, plus -d'une âme bonne et compatissante laissa tomber sur eux une aumône -reçue avec une véritable reconnaissance. - -[En marge: Quelques moments de sérénité à la cour.] - -[En marge: Retour empressé des courtisans qui s'étaient éloignés un -moment.] - -À la cour les choses prirent un aspect plus serein. De nombreux -visiteurs accoururent auprès de l'Impératrice et du Roi de Rome, et en -particulier ces hauts fonctionnaires qui, ayant cru le trône impérial -en danger, avaient cherché en s'éloignant à n'être pas écrasés sous -ses ruines. Ils reparurent joyeux, quelques-uns cependant assez -soucieux de l'accueil qu'on leur ferait, tous vantant la glorieuse -campagne dont quelques jours auparavant ils déploraient la témérité, -et après avoir beaucoup répété la veille ou l'avant-veille qu'on était -fou de ne pas accepter les frontières de 1790, se récriant -aujourd'hui contre une paix aussi déshonorante, et déclarant bien haut -que les bases de Francfort devaient être la condition absolue de la -paix future. Marie-Louise, trop étrangère à notre pays pour connaître -et juger ces hommes, troublée d'ailleurs par la joie presque autant -qu'elle l'avait été par la crainte, fit bon accueil à tous ceux qui se -présentèrent, et se flatta presque de revoir bientôt les beaux jours -de sa première arrivée en France[13]. - - [Note 13: Je ne suppose rien, je prends ces détails dans la - correspondance du ministre de la police, dans celle de - l'archichancelier, qui informaient Napoléon des moindres - détails. J'en avertis le lecteur pour la centième fois, et - heureusement pour la dernière, car je suis au terme de ma - tâche. Mais je ne me lasse pas de mettre à couvert ma - responsabilité d'historien, et c'est un scrupule que le - lecteur me pardonnera, car il lui prouvera, je l'espère, mon - amour de la vérité.] - -[En marge: Dispositions secrètes des partis.] - -[En marge: Satisfaction des révolutionnaires, et anxiété des -royalistes en voyant le retour des Bourbons mis en doute.] - -[En marge: Inaction et impuissance des royalistes.] - -Cette joie, les inconséquences qu'elle amène et excuse, ne -s'apercevaient guère chez les partis ennemis. Bien que ces partis -fussent deux, les anciens révolutionnaires et les royalistes, ils -n'étaient pas deux à regretter les succès de Napoléon. Les -révolutionnaires étaient presque joyeux par crainte de l'étranger et -par haine des Bourbons. Les royalistes, après avoir espéré un moment -le retour de princes chéris, se demandaient avec chagrin s'il fallait -tout à coup renoncer à cet espoir. Ils cherchaient une excuse à leurs -voeux secrets dans les malheurs que Napoléon avait attirés sur la -France, et se disaient que toute main, même celle de l'étranger, était -bonne pour se délivrer d'un si odieux despotisme. Cependant ils se -contentaient de former des voeux, et ils demeuraient complétement -inactifs. Des conversations à voix basse entre les membres de -l'ancienne noblesse et du clergé, des bruits malveillants dans -lesquels on exagérait nos revers ou contestait nos succès, une -résistance inerte aux mesures de l'administration, constituaient tous -leurs efforts contre le gouvernement impérial. Les émigrés qui depuis -la révolution n'avaient cessé de vivre à l'étranger auprès des princes -de Bourbon, avaient presque perdu l'habitude de correspondre avec -l'intérieur de la France. Ils l'essayaient en ce moment sans trouver -aucun empressement à leur répondre, et par exemple dans les provinces -menacées d'invasion personne n'aurait osé accourir à leur rencontre -pour proclamer les Bourbons. À peine quelques royalistes osaient-ils -hasarder une manifestation dans les villes déjà solidement occupées -par les armées alliées. À Troyes, deux vieux chevaliers de Saint-Louis -avaient présenté à Alexandre une pétition pour demander le -rétablissement des Bourbons, imprudence qui devait coûter cher à ces -infortunés! À Paris on citait deux membres de l'ancienne noblesse, MM. -de Polignac, qui, transférés de leur prison dans une maison de santé, -s'étaient évadés pour aller, à leurs risques et périls, offrir à M. le -comte d'Artois leur dévouement éprouvé. - -[En marge: Toute tentative sérieuse contre le gouvernement impérial ne -pouvait venir que des membres mécontents de ce gouvernement.] - -Rien de sérieux évidemment ne pouvait être tenté par ces hommes, trop -étrangers depuis vingt-cinq ans aux affaires de la France pour y -exercer quelque influence. Il fallait que des membres du gouvernement -actuel, les uns mécontents de Napoléon qui les avait maltraités, les -autres désirant assurer leur situation sous un régime nouveau, -tendissent la main aux royalistes, pour qu'une menée tant soit peu -efficace, et en tout cas bien cachée, fût ourdie en leur faveur. On -essayait quelque chose de pareil actuellement, mais très-secrètement -et en tremblant. - -[En marge: Tous les yeux fixés sur M. de Talleyrand.] - -[En marge: On s'exagère ce qu'il peut faire.] - -[En marge: Son extrême circonspection.] - -De tous les mécontents que le régime impérial avait faits, le plus -éclatant, celui qui donnait le plus à penser aux amis des Bourbons -comme aux amis des Bonaparte, était M. de Talleyrand. Il était l'objet -des espérances des uns, des craintes des autres, et quoiqu'il fût en -position, et même à la veille de jouer un grand rôle, ils -s'exagéraient beaucoup ce qu'il pouvait et ce qu'il oserait faire. Que -le moment venu, Napoléon étant définitivement vaincu, l'ennemi se -trouvant dans Paris, M. de Talleyrand fût le seul homme dont on pût se -servir pour constituer un nouveau gouvernement sur les ruines du -gouvernement renversé, c'était incontestable, mais qu'il pût, et -voulût prendre l'initiative d'une révolution, le drapeau tricolore -flottant encore sur les Tuileries, c'était une fausse terreur de la -police impériale, et une pure illusion des salons royalistes. La -mauvaise volonté de M. de Talleyrand pour l'Empire était sans doute -aussi grande qu'elle pouvait l'être, mais ses moyens et sa témérité -n'étaient pas au niveau de cette mauvaise volonté. En refusant le -portefeuille des affaires étrangères deux mois auparavant, surtout -parce qu'on ne voulait pas lui laisser la qualité de grand dignitaire, -il avait à peu près rompu avec l'Empire, et, comme on l'a vu, Napoléon -la veille même de son départ pour l'armée l'avait traité de manière à -lui inspirer les plus vives appréhensions. Quelques insinuations de -personnes en rapport avec les Bourbons lui avaient appris, ce qu'il -savait du reste, que les services d'un évêque marié seraient très-bien -accueillis des princes les plus pieux, car il n'y a rien qui ne -s'oublie devant les services, non pas rendus mais à rendre. Les partis -n'ont que la mémoire qui leur convient: selon le besoin du jour, ils -ont tout oublié ou se souviennent de tout. M. de Talleyrand avec sa -profonde connaissance des hommes et des choses n'en était donc pas à -apprendre que sa carrière, finie avec les Bonaparte, était aisée à -recommencer avec les Bourbons. Mais il connaissait le duc de Rovigo, -facile, familier, amical même avec ceux qu'il surveillait, capable -néanmoins au premier soupçon sérieux, ou au premier ordre de Napoléon, -d'appliquer sa rude main de soldat sur un manteau de grand dignitaire. -Aussi M. de Talleyrand était-il d'une extrême circonspection. - -[En marge: Société qui se réunissait chez lui.] - -[En marge: Le duc de Dalberg.] - -[En marge: L'abbé de Pradt.] - -[En marge: Le baron Louis.] - -Chez lui, dans un hôtel de la rue Saint-Florentin, qui devint bientôt -célèbre, M. de Talleyrand recevait entre autres personnages le duc de -Dalberg, l'abbé de Pradt, le baron Louis. M. de Dalberg, descendant -des illustres Dalberg d'Allemagne, neveu du prince Primat, d'abord -ennemi, puis ami de l'Empire, bien doté à l'époque des sécularisations, -brouillé quelque temps après avec Napoléon parce que celui-ci avait -transporté au prince Eugène l'héritage du prince Primat, personnage de -petite taille, de manières à la fois allemandes et françaises, de -physionomie vive, d'humeur remuante, d'opinion franchement libérale, -d'esprit remarquable et surtout très-fin, avait souvent exhalé son -mécontentement chez M. de Talleyrand, avec une hardiesse qui avait -attiré à sa jeune épouse une disgrâce de cour. Il en était irrité, et -ne s'en cachait guère. L'abbé de Pradt, relégué dans son diocèse -depuis sa fâcheuse ambassade de Varsovie, aux difficultés de laquelle -il avait ajouté tous les défauts de son caractère, était revenu à -Paris depuis nos derniers revers, et joignait sa langue à celle du duc -de Dalberg, de manière à se faire entendre de la police qui aurait eu -l'oreille la plus dure. Le baron Louis, jadis à demi engagé dans les -ordres, en étant sorti depuis, exclusivement appliqué aux sciences -économiques, doué d'un vrai génie financier, esprit à la fois véhément -et ferme, ami de la liberté dans la mesure qu'autorise une sage -politique, détestait le régime impérial par les motifs d'un homme -éclairé, et fréquentait volontiers un cercle où il trouvait avec -beaucoup de lumières toutes les passions qui l'animaient. - -[En marge: Langage qui se tenait chez M. de Talleyrand.] - -[En marge: Précautions prises pour corriger l'effet de ce langage -auprès du duc de Rovigo.] - -[En marge: Idées de M. de Talleyrand et du duc de Dalberg sur le moyen -le plus sûr de se délivrer du gouvernement impérial.] - -Ces personnages et quelques autres se rencontraient sans cesse chez M. -de Talleyrand, et y échangeaient l'expression de leurs sentiments. Le -pétulant abbé de Pradt y disait avec la vivacité ordinaire de ses -allures qu'il fallait tout simplement mettre les Bourbons à la place -des Bonaparte; le duc de Dalberg le disait moins, le désirait tout -autant, et était capable d'y travailler plus utilement. Le baron Louis -demandait qu'on mît fin à un despotisme qui, depuis deux années, -paraissait extravagant. M. de Talleyrand, avec sa nonchalance -ordinaire, écoutait assez pour encourager ceux qui parlaient de la -sorte, pas assez pour être personnellement compromis. Quelquefois -cependant il s'ouvrait avec un de ces visiteurs, rarement avec deux, -et quand il le faisait, c'était avec le duc de Dalberg dont il -connaissait la hardiesse, la dextérité, les relations nombreuses, et -duquel il pouvait attendre un concours efficace. Il considérait l'abbé -de Pradt comme un étourdi, le baron Louis comme un savant -administrateur, très-bon à employer dans l'occasion, mais ne leur -confiait rien, car dans le moment présent il n'avait pas plus à faire -de la légèreté de l'un que du sérieux de l'autre. Il les laissait dire -avec un sourire à la fois approbateur et évasif, puis après les avoir -écoutés sortait de chez lui, allait rendre visite au duc de Rovigo, -sous prétexte de demander des nouvelles, lui témoignait l'intérêt le -plus vif pour les succès de l'armée française, affectait de déplorer -l'inhabileté de la plupart des agents de Napoléon, disait qu'il était -bien malheureux qu'un si grand homme fût si mal servi, en quoi il -trouvait le duc de Rovigo tout à fait d'accord avec lui, car ce -ministre mécontent de la plupart de ses collègues, se plaignant de -n'être plus écouté de Napoléon, regrettant qu'il se fût séparé de M. -de Talleyrand, était de ceux auxquels on pouvait faire entendre une -critique mesurée de l'état de choses, pourvu qu'elle partît du -dévouement et non du désir de renverser. M. de Talleyrand affectait -auprès du duc de Rovigo d'être du nombre de ces censeurs qui blâment -parce qu'ils aiment, ne trompait son clairvoyant interlocuteur qu'à -demi, mais le trompait assez pour atténuer l'effet des propos qu'on -tenait à l'hôtel de la rue Saint-Florentin. Rentré chez lui, M. de -Talleyrand permettait de nouveau les conversations les plus hardies, -n'avouait qu'au duc de Dalberg son désir de se soustraire à un joug -insupportable, en cherchait avec lui les moyens, et ne les découvrait -guère. Tenter quelque chose tant que les étrangers armés étaient si -loin de Paris, lui semblait impraticable. Une idée qui frappait -surtout le duc de Dalberg et M. de Talleyrand, c'est qu'en tâtonnant -entre la Seine et la Marne, et en négociant à Châtillon, les coalisés -ménageaient à Napoléon les seules chances qu'il eût de se sauver. -Rompre toute négociation avec lui, le présenter dès lors à la France -comme l'unique obstacle à la paix, profiter de l'une de ses allées et -venues pour percer sur la capitale, était à leurs yeux l'unique -manière d'en finir. À peine les coalisés paraîtraient-ils aux portes -de Paris, qu'on ferait une levée de boucliers, qu'on proclamerait -Napoléon déchu, et qu'on briserait ainsi dans ses mains l'épée qu'il -était presque impossible de lui arracher. - -C'était là ce que MM. de Talleyrand et de Dalberg auraient voulu faire -parvenir à l'oreille des souverains coalisés; mais, preuve singulière -du peu de concert entre le dedans et le dehors, ils n'avaient pu se -procurer un intermédiaire pour communiquer ces idées. Ainsi messieurs -de Polignac ayant réussi à s'évader, n'avaient rien emporté ni de M. -de Talleyrand ni du duc de Dalberg, les seuls hommes qui fussent en ce -moment capables de servir la cause des Bourbons. - -[En marge: Le baron de Vitrolles, son origine, son caractère, sa -mission au camp des alliés.] - -[En marge: Nature des communications dont le baron de Vitrolles était -chargé.] - -Il y avait cependant à Paris un gentilhomme du Dauphiné, doué de -beaucoup d'esprit et de courage, engagé autrefois dans l'armée de -Condé, et, quoique ayant conservé des sentiments royalistes, s'était -rapproché de son compatriote M. de Montalivet, qui lui avait fait -obtenir le titre de baron et celui d'inspecteur des bergeries -impériales. Mais mal rattaché à l'Empire par ces demi-faveurs, il -sentait tressaillir son coeur à la seule espérance de revoir les -Bourbons en France. Ce gentilhomme dauphinois était M. de Vitrolles. -Ayant le goût de se mêler aux hommes en place, par curiosité et par -ambition, il était entré en relation avec le duc de Dalberg, qui -connaissait tous les gens remuants et en était connu, et par le duc de -Dalberg avait été introduit chez M. de Talleyrand, qu'il visitait -quelquefois. M. de Dalberg cherchant un intermédiaire hardi qui osât -se rendre au quartier général de la coalition, pour y transmettre les -pensées de M. de Talleyrand et les siennes, avait songé à M. de -Vitrolles, et l'avait trouvé tout à fait disposé à entreprendre un -pareil voyage. Le difficile c'était d'accréditer M. de Vitrolles -auprès des grands personnages, souverains ou ministres, qui tour à -tour siégeaient à Langres, à Brienne, à Troyes, selon les alternatives -de la guerre. Un seul homme le pouvait de manière à faire accueillir -sur-le-champ l'individu qui viendrait en son nom, et cet homme était -M. de Talleyrand. Mais jamais il n'aurait voulu confier à qui que ce -fût une preuve positive de son action contre le gouvernement établi, -et il s'était refusé à envoyer autre chose que des conseils fort -sensés, qui seraient transmis verbalement aux souverains et aux -ministres de la coalition. M. de Dalberg, qui ne se ménageait guère -lorsqu'il pouvait faire un pas vers son but, suppléa à ce que n'osait -se permettre M. de Talleyrand. Allemand d'origine, il avait beaucoup -fréquenté à Vienne M. de Stadion: il fournit à M. de Vitrolles -quelques signes de reconnaissance propres à constater d'une manière -certaine que celui qui en était porteur se présentait de sa part, et -le mit en route avec la mission de rapporter ce que nous venons -d'exposer, ce que le comte Pozzo di Borgo répétait tous les jours à -l'empereur Alexandre, c'est-à-dire qu'il fallait rompre toute -négociation avec Napoléon, et marcher droit sur Paris. L'armistice qui -paraissait se négocier aux avant-postes, et dont la nouvelle était -déjà répandue à Paris, était aux yeux du duc de Dalberg une raison de -se hâter, et de faire savoir le plus tôt possible aux coalisés que -toute main tendue par eux à Napoléon le relevait au moment même où il -allait tomber. Après avoir entretenu les ministres et les souverains -étrangers, M. de Vitrolles devait se rendre auprès du comte d'Artois, -qu'on disait en Franche-Comté, pour lui donner aussi des avis utiles, -dont ce prince avait encore plus besoin que les ministres de la -coalition. M. de Vitrolles partit par la route de Sens, avec des -passe-ports supposés, et sans que M. de Rovigo en sût rien, le secret -ayant été renfermé entre MM. de Talleyrand, de Dalberg et de -Vitrolles. Obligé de traverser les armées françaises et coalisées, il -avait à vaincre de nombreuses difficultés, et ne pouvait arriver -promptement au quartier général vers lequel il se dirigeait. - -[En marge: Entrée de Napoléon à Troyes.] - -[En marge: Choix du comte de Flahaut pour traiter d'un armistice à -Lusigny.] - -[En marge: Nature des instructions données au comte de Flahaut.] - -Tandis que se préparaient ainsi les sourdes menées qui devaient -contribuer, beaucoup moins toutefois que ses fautes, à la chute de -Napoléon, celui-ci était entré à Troyes, et s'était occupé de -l'armistice dont il avait accueilli la proposition. L'armistice, comme -moyen de faire gagner du temps aux coalisés et de lui en faire perdre -à lui-même, ne lui convenait certainement pas, car il voulait au -contraire les joindre au plus vite, pour leur livrer une bataille -décisive. Mais cet armistice lui convenait comme moyen de négocier -plus directement, plus près de lui, et sous l'impression des coups -qu'il portait chaque jour. Il avait donc consenti à envoyer l'un de -ses aides de camp aux avant-postes, et avait confié cette mission à M. -le comte de Flahaut. Il lui avait donné pour instructions[14] de -repousser toute suspension d'armes pendant ces pourparlers, ne voulant -pas pour un échange de propos, peut-être insignifiant, laisser -échapper le prince de Schwarzenberg; d'exiger un préambule dans lequel -on commencerait par déclarer qu'on allait traiter de la paix sur les -bases de Francfort, et de tracer enfin la ligne de séparation entre -les armées belligérantes de manière à impliquer la conservation pour -la France de Mayence et d'Anvers. Si ces conditions étaient admises, -Napoléon pouvait en effet déposer les armes, car il n'aurait -probablement plus à les reprendre, ayant l'intention bien formelle de -ne pas poursuivre la lutte si on lui laissait la ligne du Rhin et des -Alpes. Mais déposer les armes sans avoir la garantie des bases de -Francfort, c'était à ses yeux perdre tous les avantages acquis, la -fortune, comme il le croyait, étant alors prononcée pour lui. - - [Note 14: Ces instructions existent à la secrétairerie - d'État, et n'étaient pas, comme on l'a dit, purement - verbales. Le sens en est donc connu d'une manière tout à - fait certaine.] - -[En marge: Réunion des commissaires ennemis avec M. de Flahaut dans le -village de Lusigny.] - -M. de Flahaut partit de Troyes le 24, jour même où Napoléon y entrait, -se rendit au village de Lusigny, situé à trois lieues au delà, y -trouva MM. de Schouvaloff pour la Russie, de Rauch pour la Prusse, et -de Langenau pour l'Autriche. En ce moment le maréchal Oudinot poussant -l'arrière-garde ennemie sur Vandoeuvres, criblait de balles le lieu -même où allaient se réunir les négociateurs. Sur la demande de M. de -Flahaut il fit porter ailleurs le combat, et le village de Lusigny fut -neutralisé. - -[En marge: La demande d'un préambule qui rappellerait les bases de -Francfort est universellement repoussée.] - -[En marge: Recours à des instructions nouvelles.] - -Les envoyés des puissances alliées paraissaient désirer une prompte -solution; M. de Flahaut énonça donc sans différer les conditions dont -il était porteur, et il proposa deux choses, premièrement la -continuation des hostilités pendant les pourparlers, et secondement -l'insertion d'un préambule qui consacrerait les bases de Francfort. -Ces deux points n'étaient pas de nature à plaire aux commissaires -ennemis, car le premier ôtait à l'armistice son principal intérêt, et -le second lui donnait une portée contraire à tous les desseins de la -coalition. Visiblement mécontents, les trois commissaires répondirent -qu'ils n'avaient aucun pouvoir pour toucher aux questions -diplomatiques. Suspendre momentanément les hostilités, et fixer la -limite temporaire sur laquelle s'arrêteraient les armées -belligérantes, constituait, dirent-ils, leur unique mission. Ils -voulaient partir sur-le-champ, mais M. de Flahaut les retint, en les -engageant à demander de nouvelles instructions, et en promettant d'en -demander lui-même. Ils consentirent à rester à Lusigny à condition -qu'on écrirait immédiatement aux deux quartiers généraux pour réclamer -ces nouvelles instructions. - -[En marge: Napoléon se départ de l'idée d'un préambule mentionnant les -bases de Francfort, et se borne à exiger une démarcation provisoire -qui lui laisserait Anvers et Chambéry.] - -Napoléon, bien qu'il fût fermement résolu à ne pas se désister des -frontières naturelles, et que dans cette vue il ne voulût pas -interrompre le cours de ses succès à moins d'être assuré des bases de -Francfort, n'était pas indifférent toutefois à l'avantage de conclure -un armistice, qui équivaudrait à la signature des préliminaires de -paix, et qui amènerait un apaisement momentané des vives passions -soulevées contre lui. Il renonça donc à ce préambule, qu'il était -difficile d'insérer dans un simple armistice, et il consentit à la -continuation des pourparlers, s'il pouvait par un détour revenir à son -but. Ainsi, par exemple, si en déterminant les limites qui devaient -séparer les armées, il obtenait que les coalisés lui laissassent -Anvers du côté des Pays-Bas, Chambéry du côté de la Savoie, il -tirerait de cette concession une présomption des plus fortes pour le -règlement définitif des frontières. En conséquence il autorisa M. de -Flahaut à poursuivre la négociation entamée à Lusigny, sans que la -mention des bases de Francfort dans le préambule fût accordée, mais à -condition que les armées ennemies rétrograderaient dans les Pays-Bas -jusqu'au delà d'Anvers, et qu'en Savoie elles se tiendraient en dehors -de Chambéry, dont elles étaient fort rapprochées. Si les commissaires -ennemis acceptaient cette ligne de démarcation, c'était une -présomption en faveur des frontières naturelles, qui sans équivaloir -à la mention des bases de Francfort, en était pour ainsi dire -l'acceptation de fait. - -C'est d'après ces données que M. de Flahaut dut continuer à -parlementer à Lusigny. Le général Langenau, tombé malade, avait été -remplacé par le général Ducca, porteur des assurances et des conseils -les plus pacifiques de l'empereur François. Le nouveau parlementaire -était chargé d'insister secrètement auprès de M. de Flahaut, pour que -Napoléon ne s'obstinât point à poursuivre la guerre, car l'occasion -actuelle était la dernière où il pourrait, sous l'influence de ses -récents succès, traiter avantageusement. Le conseil était excellent, -si moyennant certains sacrifices on pouvait obtenir mieux que les -frontières de 1790, si par exemple en abandonnant Anvers et Bruxelles, -on pouvait conserver Mayence et Cologne. Mais si cette insistance -signifiait qu'il fallait pour sauver la dynastie abandonner toutes les -acquisitions de la France depuis 1790, le conseil, bon de la part d'un -beau-père, ne valait rien pour Napoléon, et sa résolution de périr, -même en faisant tuer encore bien des milliers d'hommes, convenait -mieux à sa gloire et aux véritables intérêts de la France. - -[En marge: Reprise des conférences.] - -Dans les conférences officielles, MM. de Schouvaloff, de Rauch, Ducca, -déclarèrent, comme il était facile de le prévoir, qu'ils étaient -réunis pour une simple convention militaire, que toute stipulation -relative au fond des choses devait leur rester étrangère, qu'ils -avaient reçu l'instruction formelle de s'en abstenir, que par -conséquent le préambule demandé était inadmissible. - -[En marge: Discussion de la ligne de démarcation entre les armées -belligérantes.] - -Cette déclaration n'ayant pas provoqué de la part de M. de Flahaut la -rupture des conférences, on en vint à la discussion de la ligne de -démarcation. Le commissaire français proposa la sienne, conforme aux -vues que nous venons d'exposer; les commissaires alliés proposèrent la -leur, conforme aux résolutions politiques de leurs cours. Ils -voulaient au nord s'avancer jusqu'à Lille, ils consentaient à -rétrograder de quelques pas en Champagne et en Bourgogne, admettant la -discussion sur la possession de Vitry, de Chaumont, de Langres, mais -ils tenaient obstinément à Chambéry, et reproduisaient ainsi, à -l'exemple de Napoléon, les prétentions fondamentales de leurs cours -par la voie indirecte de l'armistice. On disputa, et on eut encore -recours à de nouvelles instructions, ce qui devait prolonger de -quelques jours la négociation. - -[En marge: Au lieu de rompre, on fait tourner la discussion en -longueur.] - -On pouvait rompre à cette occasion, car il était facile de voir qu'on -ne s'entendrait pas, à moins de nouveaux et graves événements -militaires. Mais il ne convenait à aucune des parties de rompre -sur-le-champ, car les pourparlers ne suspendant pas les hostilités ne -nuisaient à personne, et le prince de Schwarzenberg espérait que -peut-être il en résulterait quelque ralentissement dans les opérations -de Napoléon. Napoléon de son côté, quoique bien décidé à continuer la -lutte, sentant pourtant le besoin d'une paix prochaine, ne voulait pas -fermer la nouvelle voie de négociation qui venait de s'ouvrir à ses -côtés. Il pouvait toujours la clore d'un seul mot, et en la laissant -ouverte il avait une ressource pour un cas pressé, il avait le moyen -d'arrêter dans un péril extrême le bras des combattants. Il permit -donc à son commissaire de disputer avec les commissaires ennemis sur -les innombrables sinuosités d'une ligne de démarcation, qui commençant -à Anvers allait finir à Chambéry. - -Pendant ces deux jours de pourparlers, 24 et 25 février, il commit -malheureusement un acte de vengeance, double résultat du calcul et de -la colère. - -[En marge: Napoléon à Troyes.] - -[En marge: On lui dénonce deux chevaliers de Saint-Louis qui ont -présenté une pétition à l'empereur Alexandre pour le rappel des -Bourbons.] - -En entrant à Troyes il fut assailli par les cris d'une partie de la -population qui dénonçait quelques individus, coupables, disait-elle, -d'avoir pactisé avec les ennemis pendant leur séjour dans la capitale -de la Champagne. Bien que tout le monde fût fatigué du régime -impérial, pourtant à la vue de l'étranger et au nom des Bourbons, -cette unanimité disparaissait pour faire place aux vieilles divisions -des partis. Les partisans de l'ancienne royauté, en se montrant, -réveillaient dans le coeur des partisans de la révolution une colère -assez naturelle, surtout lorsqu'on voyait ces royalistes demander aux -ennemis de la France le triomphe de leur cause. À Troyes, deux -chevaliers de Saint-Louis, MM. de Vidranges et de Gouault, prenant la -cocarde blanche, avaient présenté à Alexandre une adresse pour -réclamer le rétablissement des Bourbons. C'était la première -manifestation de ce genre que les souverains alliés eussent rencontrée -sur leurs pas, et Alexandre avec un sentiment d'humanité qui -l'honorait, ne manqua pas de faire remarquer à ceux qui avaient osé se -la permettre, que rien n'étant plus variable que le mouvement des -armées, tour à tour exposées à s'avancer ou à reculer, que rien -surtout n'étant moins décidé qu'un changement de dynastie en France, -il craignait qu'ils n'eussent commis une imprudence qui pourrait leur -devenir funeste. Malgré cette observation l'imprudence était commise, -et les royalistes de Troyes n'avaient rien fait pour l'atténuer. Ils -avaient mis au contraire une sorte d'ostentation, assurément -courageuse, à se parer de leur cocarde blanche. - -[En marge: Mise en jugement et condamnation de M. de Gouault.] - -La population de Troyes, bien qu'elle comptât beaucoup de royalistes -dans son sein, était très-irritée contre ceux qui avaient paru sympathiser -avec l'ennemi. Aussi les dénonciations retentissaient-elles de tous -côtés aux oreilles de Napoléon lorsqu'il entra dans la ville. En -entendant le récit de ce qui s'était passé, il éprouva un vif -mouvement de colère, et il ordonna l'arrestation de ceux qu'on lui -signalait comme coupables. La réflexion, au lieu de calmer cette -colère, contribua plutôt à l'exciter. On apprenait en ce moment -l'apparition de M. le comte d'Artois en Franche-Comté, celle de M. le -duc d'Angoulême en Guyenne, celle de M. le duc de Berry sur les côtes -de Bretagne. Il pouvait arriver que des soulèvements royalistes -favorisassent les mouvements des armées ennemies, et fussent même pour -Paris d'un funeste exemple. Napoléon résolut alors d'arrêter les -entreprises des partis par une mesure sévère, qui, en frappant sur un -ou deux imprudents, en retiendrait beaucoup d'autres. Le délit commis -à Troyes était facile à constater, les lois à appliquer -malheureusement peu douteuses, et l'instrument des commissions -militaires, que l'état de guerre autorisait, aussi rapide qu'assuré. -Napoléon donna donc l'ordre d'arrêter les inculpés, et de les faire -comparaître devant cette justice exceptionnelle. M. de Vidranges, l'un -des deux personnages désignés, s'était enfui. M. de Gouault, vieillard -à cheveux blancs, compromis par les autres, n'avait pas songé à se -dérober aux poursuites. Il fut arrêté, jugé, condamné, et livré au -bras militaire. - -[En marge: La prompte exécution de M. de Gouault empêche l'effet de la -grâce accordée par Napoléon.] - -Un homme excellent, écuyer de l'Empereur, dévoué à sa fortune, M. de -Mesgrigny, originaire de Champagne, pressé de sauver des compatriotes, -accourut avec la famille du condamné pour se jeter aux pieds de -Napoléon. Celui-ci, dont la colère était prompte, mais passagère, à la -vue des suppliants laissa prévaloir en lui la pitié sur le calcul, et -dit: Eh bien, qu'on lui fasse grâce, s'il en est temps.--On courut en -toute hâte, mais l'infortuné vieillard était fusillé. - -Napoléon éprouva un regret véritable, mais quand il tombait à chaque -instant des milliers d'êtres humains autour de lui, il n'était pas -homme à s'arrêter à de pareils incidents. Il reporta son âme -infatigable sur le théâtre des immenses événements qu'il avait à -diriger, et qui se succédaient avec une rapidité prodigieuse. En ce -moment en effet de nouveaux mouvements de l'ennemi se laissaient -apercevoir, et provoquaient dans son génie de feu de nouvelles et -formidables combinaisons. - -[En marge: Nouvelle position prise par l'armée de Bohême.] - -[En marge: Sa retraite sur Chaumont.] - -Le prince de Schwarzenberg s'était retiré sur Chaumont, ayant laissé à -Bar-sur-Aube les Bavarois du maréchal de Wrède, les Russes du prince -de Wittgenstein, et le long de l'Aube les Wurtembergeois du prince -royal avec le corps autrichien de Giulay. Il avait à Chaumont même les -gardes russe et prussienne, et un corps de grenadiers et de -cuirassiers qui faisait partie des réserves autrichiennes. Il avait -détaché une portion du corps de Colloredo par Dijon sur Lyon, pour -aller au secours de Bubna. Ses forces étaient ainsi très-diminuées, et -il ne lui restait guère plus de 90 mille combattants. - -[En marge: Irritation de Blucher et de son état-major en apprenant -l'ajournement de la bataille décisive.] - -Blucher était demeuré entre la Seine et l'Aube, de Méry à Arcis, avec -les 48 mille hommes qu'il avait pu réunir, attendant impatiemment le -signal de la grande bataille dans laquelle il se flattait, -non-seulement de venger ses récentes humiliations, mais de trouver les -clefs de Paris. Lorsqu'on apprit dans son état-major que le -généralissime avait abandonné l'idée de livrer cette bataille, et -avait même rétrogradé jusqu'à Langres, ce fut, comme on l'imagine -aisément, l'occasion d'un déchaînement inouï contre les Autrichiens, -contre leur faiblesse, leur duplicité, leurs arrière-pensées. Le -temporiseur autrichien, le prince de Schwarzenberg, fut traité comme -ses pareils le sont en tout temps par la race des impatients, et on se -mit à dire que si les troupes du père de Marie-Louise faisaient -défection, on n'en marcherait pas moins sur Paris, et qu'on saurait -bien s'en ouvrir la route, malgré Napoléon, malgré son armée -soi-disant victorieuse. On se l'était en effet si bien ouverte à -Montmirail et à Vauchamps, qu'il y avait de quoi être fiers et -confiants! - -[En marge: Blucher demande à être laissé libre de ses mouvements, et -renforcé.] - -[En marge: Le moyen de le renforcer consisterait dans l'adjonction des -corps de Bulow et de Wintzingerode appartenant à Bernadotte.] - -Pourtant dans ce fougueux état-major prussien, on n'avait d'autre -autorité pour agir que celle qu'on prenait en désobéissant au roi de -Prusse, et bien qu'on fût encore très-disposé à user de ce genre -d'autorité, on n'était pas assez audacieux pour s'aventurer sur Paris -avec 48 mille hommes. On eut recours au moyen accoutumé, on s'adressa -à l'empereur Alexandre qu'on avait la certitude d'entraîner en le -flattant, et on lui dépêcha des émissaires pour lui demander deux -choses: liberté de mouvements pour l'armée de Silésie, et augmentation -notable de forces, qu'il était du reste facile de lui procurer. Cette -augmentation pouvait consister dans l'adjonction des corps de Bulow et -de Wintzingerode, l'un prussien, l'autre russe, qui après avoir laissé -dans les Pays-Bas des détachements employés au blocus des places, -s'avançaient à travers les Ardennes. Il fallait, il est vrai, les -retirer à Bernadotte, sous les ordres duquel ils se trouvaient, mais -on ne manquait pas dans ce moment de raisons contre le prince suédois. -On contestait chez les Prussiens sa capacité, son courage, sa loyauté: -on l'appelait un militaire sans énergie, un traître à l'Europe, qui -occupait à lui seul plus de cent mille hommes pour son affaire de la -Norvége, et qui exposait ainsi la coalition à succomber faute de -forces suffisantes sur le point décisif. Bernadotte, il est vrai, -avait fini par marcher sur le Rhin, et s'était fait précéder par les -corps de Bulow et de Wintzingerode. Mais, disaient les Prussiens, il -userait toujours de ses forces dans des vues personnelles, pour se -faire, par exemple, empereur des Français, s'il pouvait du trône de -Suède s'élancer sur celui de France. En lui ôtant les 50 mille hommes -de Bulow et de Wintzingerode pour les confier à Blucher, celui-ci -aurait 100 mille hommes sous son commandement, et pourrait en se -portant sur les derrières de Napoléon faire évanouir le fantôme qui -tenait le prince de Schwarzenberg immobile d'effroi à Chaumont. - -Tel était le langage que les envoyés de Blucher étaient chargés de -tenir à l'empereur Alexandre, et qu'ils avaient, sauf ce qui était -dirigé contre son protégé Bernadotte, grande chance de faire -accueillir. - -[En marge: L'empereur Alexandre convoque un conseil extraordinaire des -chefs de la coalition.] - -[En marge: Vives explications entre les deux partis qui divisent la -coalition.] - -[En marge: Après s'être expliqué on est disposé à donner satisfaction -à Blucher, mais on craint de blesser Bernadotte déjà mécontent.] - -[En marge: Causes secrètes du mécontentement de Bernadotte.] - -Alexandre écouta ce qu'on lui dit avec beaucoup de satisfaction et de -faveur. Quelques jours s'étaient écoulés depuis les échecs de Nangis -et de Montereau, et sa vive imagination remise des fortes impressions -qu'elle avait éprouvées, s'enflamma de nouveau dès qu'on lui montra la -perspective d'entrer à Paris. Il agréa les propositions de Blucher, et -provoqua un conseil des coalisés pour les mettre en discussion. Ce -conseil, auquel assistèrent outre les trois souverains, MM. de -Metternich, de Nesselrode, de Hardenberg, Castlereagh, le prince de -Schwarzenberg et les principaux généraux de la coalition, fut fort -animé. Alexandre attaqua l'armistice et le système de la -temporisation, insista sur la nécessité de pousser vivement la guerre, -et déclara que, quant à lui, il était prêt à la continuer avec son -fidèle allié le roi de Prusse, si ses autres alliés l'abandonnaient, à -quoi l'empereur François répondit en demandant si on ne le rangeait -plus dans le nombre des alliés sur lesquels on avait raison de -compter. Là-dessus on se tendit la main, et on convint de la nécessité -d'agir promptement et vigoureusement, de manière à ne laisser aucun -répit à l'ennemi commun. Après quelques explications on se trouva -plus d'accord qu'on ne l'avait espéré. De part et d'autre on reconnut -que l'armistice ne compromettait rien, puisqu'il ne suspendait pas -même les hostilités, et que toute stipulation qui directement ou -indirectement aurait pu déroger aux propositions de Châtillon avait -été soigneusement écartée. Il n'y avait donc rien de changé à la -situation des puissances alliées. On s'arrêtait, il est vrai, à -Chaumont, mais par une prudence toute simple, pour se tenir à quelque -distance de Napoléon, pendant qu'on s'affaiblissait pour expédier sur -Dijon des secours reconnus indispensables au comte de Bubna. Du reste -la formation d'une armée puissante qui pourrait agir sur les flancs de -Napoléon, et le ramener en arrière, était une bonne mesure, qu'il n'y -avait aucune raison de ne pas prendre, si on en avait le moyen. Dès -lors accorder au maréchal Blucher la liberté de ses mouvements, et le -renforcer jusqu'à doubler son armée, si on le pouvait, ne faisait -objection dans l'esprit de personne. La difficulté consistait -uniquement à priver le jaloux et susceptible Bernadotte de deux corps, -qui constituaient la meilleure partie des forces placées sous son -commandement. Déjà il s'était plaint, avait même proféré des menaces, -parce qu'on ne semblait pas estimer assez haut ses services, et avait -laissé entrevoir qu'il pourrait bien rentrer sous sa tente, et s'y -croiser les bras. Diverses causes lui avaient inspiré ces dispositions -chagrines. L'Autriche n'avait cessé de protéger le Danemark contre la -Suède, et on avait refusé d'admettre au congrès de Châtillon un -plénipotentiaire suédois. Quant à ce second point, on se souvient -sans doute que l'Angleterre, la Prusse, la Russie, l'Autriche, avaient -reçu pouvoir de traiter pour tous les coalisés, grands et petits, et -vraiment le prince Bernadotte par sa personne ne donnait pas assez -d'importance à la Suède, pour qu'on accordât à celle-ci le rôle de -sixième grande puissance. À ces deux causes de mécontentement s'en -joignait une troisième, plus agissante quoique moins avouée. Le -ministre d'Angleterre, sondé plusieurs fois sur les projets de la -coalition à l'égard du trône de France, avait dit nettement au curieux -Bernadotte, que les puissances ne faisaient point la guerre pour -substituer une dynastie à une autre, que les questions de gouvernement -intérieur ne les regardaient point, et qu'elles laisseraient la France -décider de son sort dans le cas où une nouvelle révolution viendrait à -éclater chez elle, mais que, pour ce qui les regardait, les Anglais -considéraient les Bourbons comme pouvant seuls remplacer -convenablement les Bonaparte. L'humeur du nouveau Suédois, qui aurait -bien voulu redevenir Français pour régner sur la France, était visible -depuis lors, et se manifestait à chaque instant pour la moindre -contrariété. On ne le redoutait pas sans doute, mais pourtant un -trouble quelconque dans les affaires de la coalition, pendant qu'elle -avait toutes ses forces occupées devant Napoléon, était une chose de -quelque importance, et on craignait de s'exposer à des difficultés en -ôtant à Bernadotte la portion la plus considérable de son armée. - -[En marge: Lord Castlereagh prenant tout sur lui, fait prononcer -l'adjonction désirée par Blucher.] - -On n'était arrêté que par cette crainte, et Alexandre, malgré son -désir de satisfaire le bouillant Blucher, hésitait avec les autres -membres du conseil, lorsque lord Castlereagh se levant soudainement, -et agissant comme une sorte de providence qui disposait de tout, -demanda aux militaires si véritablement ils regardaient l'adjonction -des corps de Bulow et de Wintzingerode à l'armée de Silésie comme -nécessaire. Ceux-ci ayant répondu affirmativement, il déclara qu'il se -chargeait d'aplanir toutes les difficultés avec le prince royal de -Suède. Sur cette déclaration les incertitudes cessèrent, et il fut -décidé que Blucher recevrait l'adjonction de Wintzingerode et de -Bulow, et pourrait se mouvoir entre la Seine et la Marne de la manière -qu'il croirait la plus conforme à l'intérêt général des opérations. -Alexandre renvoya les émissaires de Blucher pleins de joie, et du -reste en leur racontant ce qui s'était passé, exagéra beaucoup ce que -le parti des impatients lui devait en cette circonstance. - -[En marge: Moyens que lord Castlereagh avait à sa disposition pour -dédommager Bernadotte et le faire taire.] - -Quels moyens avait donc lord Castlereagh pour tout arranger ainsi de -sa seule autorité? Nous allons le dire en peu de mots. D'abord il -avait un esprit simple et net qui le portait à admettre sans hésiter -les choses nécessaires. Ensuite il tenait dans ses mains la puissance -des subsides, et c'était une grande puissance dans la circonstance -présente, vu que la Suède n'était pas assez riche pour payer son -armée. Avoir ou n'avoir pas vingt-cinq millions, c'était pour -Bernadotte avoir ou n'avoir pas d'armée suédoise. De plus, la Suède -entourée de tous côtés par la marine anglaise, ne pouvait pas se -permettre une fausse démarche impunément. Enfin, lord Castlereagh -possédait le moyen de consoler l'orgueil du prince de Suède. On avait -levé en Hanovre et pris à la solde de l'Angleterre un corps -d'Allemands, tirés des diverses principautés soustraites au joug de la -France, et s'élevant à 25 mille hommes commandés par le général -Walmoden. Il y avait en Hollande 7 à 8 mille Anglais sous le général -Graham. Le prince d'Orange s'occupait à reconstituer l'armée -hollandaise, et avait déjà réuni 10 à 12 mille hommes qui devaient -recevoir aussi leur part des subsides britanniques. Toutes ces -troupes, lord Castlereagh n'avait qu'à dire un mot pour les attribuer -à tel ou tel général. Il décida qu'elles seraient placées sous les -ordres du prince de Suède, qui réunirait ainsi sous son autorité, -outre les Suédois et même les Danois auxquels on venait d'arracher -leur soumission, les Allemands, les Anglais, les Hollandais, le prince -d'Orange compris. Ces commandements variés allaient lui donner dans le -Nord une apparence de roi des rois, qui devait le satisfaire, et le -dédommager des forces qu'on lui faisait perdre. - -On lui manda ces dispositions, et on envoya aux corps de Bulow et de -Wintzingerode l'ordre immédiat de se ranger sous le commandement du -maréchal Blucher. - -[En marge: Lord Castlereagh profite de l'occasion pour resserrer les -liens de la coalition.] - -Lord Castlereagh prit occasion de ce qui se passait en ce moment, pour -rendre à la coalition un nouveau service non moins signalé que le -précédent. On sentait vivement le besoin de l'union parmi les alliés, -et on craignait à chaque instant que la coalition actuelle ne vînt à -se dissoudre comme toutes celles qui depuis vingt années avaient -succombé sous l'épée de Napoléon. On tremblait à cette seule pensée, -car, si on commettait la faute de se diviser, le tyran de l'Europe, -ainsi qu'on appelait l'Empereur des Français, redevenu aussi puissant, -et en outre plus mal disposé que jamais, ferait peser sur tous les -souverains un joug accablant. Bien qu'on éprouvât cette crainte au -plus haut degré, et qu'elle fût assez fondée, elle n'empêchait dans le -camp des alliés ni les mauvais propos, ni les mauvais offices, ni -souvent des scènes intérieures extrêmement vives. Les récentes lettres -de Napoléon à l'empereur François et au prince de Schwarzenberg, dont -le cabinet autrichien avait eu l'habileté de ne pas faire un mystère, -avaient redoublé les appréhensions, et quoique la fidélité -autrichienne ne parût point ébranlée, on voulait autant que possible -resserrer les liens de la coalition, et de plus bien convaincre -Napoléon que sa profonde astuce, pas plus que sa redoutable épée, ne -parviendraient à les briser. - -[En marge: Idée d'un traité qui lierait pour vingt ans les puissances -belligérantes.] - -Lord Castlereagh songeait donc à quelque moyen éclatant de consacrer -et de proclamer encore une fois l'union des puissances coalisées. Il -s'offrait pour cela une occasion, à la fois naturelle et opportune, -c'était la conclusion des nouveaux arrangements financiers que les -trois puissances continentales sollicitaient depuis qu'on s'était -décidé à porter la guerre au delà du Rhin, et pour lesquels le comte -Pozzo avait été envoyé à Londres. On pouvait à propos de ces -arrangements se lier les uns aux autres encore plus étroitement que -par le passé, stipuler dans quelles vues, pour quel temps, dans quelle -proportion, chacun contribuerait à la lutte commune, et même la lutte -finie, quelle nature d'alliance on formerait pour en maintenir les -résultats. C'est d'après ces données que lord Castlereagh conçut et -fit rédiger un nouveau traité, qu'il résolut de proposer à la -signature des cours alliées. Ce traité, outre le but général de -cimenter l'union des puissances, avait un but particulier à -l'Angleterre, c'était d'agrandir singulièrement son rôle continental, -et de se procurer ainsi le moyen certain de faire prévaloir les -diverses créations qui lui tenaient si fort à coeur. - -[En marge: Conditions du traité projeté.] - -En conséquence, lord Castlereagh imagina une alliance solennelle entre -l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la Prusse, par laquelle chacune -de ces puissances s'engagerait à fournir un contingent permanent de -150 mille hommes, jusqu'à ce que la guerre actuelle fût terminée -conformément à leurs désirs. Les six cent mille hommes que ce concours -de chacun devait mettre à la disposition de la ligue, étaient -indépendants de tout ce qu'on exigerait des puissances secondaires, et -devaient par celles-ci être portés à huit cent mille hommes. -L'Angleterre ne pouvant pas cependant fournir 150 mille hommes de ses -propres troupes, s'obligeait à les donner en troupes à sa solde. Elle -en avait déjà près de 100 mille en Espagne, compris les Anglais, les -Portugais, les Espagnols, et il lui était facile avec les Hanovriens, -les Allemands de toute origine, les Hollandais, de réunir un nouveau -contingent de 50 mille hommes. - -[En marge: Dépense et rôle immense qui résulte pour l'Angleterre de ce -projet de traité.] - -Elle aurait ainsi, indépendamment de son rôle maritime, un rôle -continental presque égal à celui de chacune des trois grandes -puissances du continent. Elle y pouvait ajouter une influence que -seule elle était capable d'exercer, celle de la richesse, et lord -Castlereagh prit sur lui d'offrir pour toute la durée de la guerre un -subside annuel de six millions de livres sterling (150 millions de -francs), à partager par tiers entre la Russie, la Prusse et -l'Autriche. C'était de la part de l'Angleterre un double concours à -l'oeuvre commune, triple même en comptant sa marine, qui devait lui -assurer sur toutes les autres puissances une supériorité décisive, et -lui donner la certitude que les arrangements de la future paix -n'auraient d'autre base que ses désirs. - -Moyennant ces stipulations on devait se promettre les uns aux autres -de n'écouter aucune proposition particulière, et de ne traiter qu'en -commun avec l'ennemi commun, d'après des conditions arrêtées entre -tous. Lord Castlereagh, voulant en outre pourvoir à l'avenir, et -enchaîner les puissances à l'oeuvre qu'elles auraient accomplie, -conçut la pensée de les lier pour vingt années, au delà de la paix -prochaine. Chacune d'elles en effet devait, la guerre terminée, tenir -soixante mille hommes (total 240 mille) au service de celui des alliés -que la France essayerait d'attaquer, si la paix conclue elle -renouvelait ses agressions contre ses voisins. C'était un moyen de -garantir l'existence des deux royaumes dont l'Angleterre désirait -ardemment la création, celui des Pays-Bas parce qu'il nous ôtait -Anvers, celui du Piémont parce qu'il nous ôtait Gênes. - -Il y avait même une idée qui commençait à germer parmi les diplomates -de la coalition, c'était non-seulement de donner des possessions sur -la gauche du Rhin à la maison d'Orange, mais d'en donner aussi à la -Prusse, afin de la placer en état perpétuel de jalousie à l'égard de -la France. Cette idée s'était offerte dès 1805 à l'esprit de M. Pitt, -et recueillie depuis par lord Castlereagh, elle paraissait un -accessoire important du nouveau royaume qu'on voulait créer en -réunissant la Belgique à la Hollande. Agréable à la Prusse, que -cependant elle compromettait envers nous, cette combinaison n'avait -pas de contradiction bien grande à craindre, car, écraser la France, -l'enfermer dans un cercle de fer après l'avoir écrasée, était alors le -voeu, l'espérance, la joie de tout le monde. Mais c'était aussi pour -chacun l'occasion d'exiger la satisfaction de ses intérêts -particuliers. Ainsi la Russie, par exemple, demandait pour prix des -arrangements auxquels elle se prêterait, que la Hollande la tînt -quitte des emprunts contractés à Amsterdam. L'Angleterre, comme on l'a -déjà vu, pour compléter son ouvrage, voulait marier la princesse -Charlotte, héritière de la couronne, avec le fils du prince d'Orange, -et placer en quelque sorte sous un même sceptre, outre les trois -royaumes britanniques, la nouvelle monarchie des Pays-Bas. - -En imposant à l'Angleterre des charges énormes, le nouveau traité lui -procurait de si grands avantages, que le hardi ministre n'avait pas -hésité à le proposer, et à s'y attacher comme à son oeuvre -essentielle. En conséquence, lord Castlereagh en présenta le projet -aux puissances avec lesquelles il gouvernait les affaires de l'Europe. - -[En marge: Adhésion générale aux idées de lord Castlereagh, et -signature du fameux traité de Chaumont le 1er mars 1814.] - -Proclamer une nouvelle alliance pour toute la durée de la guerre, et -valable encore vingt ans après la paix, afin de maintenir le nouvel -édifice européen qu'on aurait créé, devait convenir à tous les -contractants, car même la paix conclue, on ne cessait pas de craindre -les entreprises que la France pourrait faire ultérieurement. Les -propositions de lord Castlereagh furent donc accueillies et signées à -Chaumont le 1er mars. Ce fut là le fameux traité de Chaumont, qui a -servi de fondement à la Sainte-Alliance, et qui, pendant près de -quarante années, a dominé la politique européenne, jusqu'au jour où -l'Europe s'est enfin aperçue qu'il y avait ailleurs qu'en France de -sérieux dangers pour l'équilibre général. - -[En marge: Lord Castlereagh fait décider la continuation du congrès de -Châtillon, avec l'indication d'un délai fatal, après lequel les -négociations seront définitivement rompues.] - -Ce traité fut signé au milieu de la joie des coalisés, tous fort -contents d'être solidement liés et largement subventionnés, excepté -l'Autriche pourtant, qui tout en voyant dans la nouvelle alliance de -précieuses garanties contre les entreprises de la France en Italie, -n'en voyait pas autant contre les prétentions de la Russie en Pologne -et en Orient. Lord Castlereagh ne borna pas là ses travaux. Il proposa -et fit adopter la résolution de persévérer pendant quelque temps -encore, mais pendant un temps limité, à négocier à Châtillon. On avait -offert la paix à Napoléon, à la condition du retour de la France à ses -anciennes limites, et, pour être conséquent avec soi-même, on devait, -s'il se résignait, traiter avec lui. D'ailleurs les stipulations de -Chaumont, en donnant vingt ans de durée à la coalition, rassuraient -contre les tentatives qu'il pourrait faire à l'avenir pour reprendre -ses anciennes conquêtes. Mais s'il prolongeait les négociations avec -l'intention évidente d'occuper les puissances et de se jouer d'elles, -on devait lui fixer un délai, après lequel on déclarerait les -négociations rompues, et on proclamerait la résolution définitive de -ne plus avoir de relations avec lui, ce qui serait une véritable -déchéance prononcée par l'Europe. Jusque-là rien de contraire à sa -dynastie ne devait être souffert, et le comte d'Artois en -Franche-Comté, le duc d'Angoulême en Guyenne, devaient être éloignés -des quartiers généraux des puissances belligérantes. - -Ces mesures, du point de vue des coalisés, étaient si bien calculées -qu'elles reçurent un prompt et universel assentiment. C'est par elles -que lord Castlereagh consacra son influence personnelle, et surtout -l'influence de son pays dans la coalition européenne. Aussi écrivit-il -à son cabinet que sans doute cet ensemble de mesures coûterait cher à -l'Angleterre, mais qu'il était sûr d'être approuvé d'elle, car il -s'était agi de prendre ou de laisser échapper le premier rôle, et -qu'il s'était hâté de le prendre quoi qu'il pût en coûter aux finances -britanniques. Il n'avait certes pas à craindre d'être désavoué, quelle -que fût la somme de millions promise. L'Angleterre a toujours su payer -sa grandeur, et s'est rarement trompée sur ce qu'elle valait. - -Aussitôt ces mesures arrêtées, l'ordre fut envoyé aux -plénipotentiaires des quatre cabinets, de signifier à M. de -Caulaincourt qu'on attendait la réponse de la France; que si les -préliminaires proposés ne lui convenaient pas, elle n'avait qu'à en -présenter d'autres, qu'on les examinerait dans un esprit de -conciliation, pourvu toutefois qu'ils ne s'écartassent pas -sensiblement des principes posés; mais qu'au delà d'un certain temps, -on déclarerait le congrès de Châtillon dissous, et toute négociation -définitivement abandonnée. - -[En marge: Blucher, en apprenant qu'il est libre de ses mouvements, et -qu'il va être renforcé, se hâte de reprendre l'offensive.] - -[En marge: Son mouvement sur la Marne, sans s'inquiéter de ce qu'il -peut y rencontrer.] - -À peine Blucher et ses conseillers, Gneisenau, Muffling et autres, -eurent-ils appris la résolution adoptée de les laisser libres, et de -les renforcer de 50 mille hommes, qu'ils conçurent de nouveau -l'ambition, qui déjà leur avait été funeste, d'entrer les premiers à -Paris. Ils examinèrent à peine s'il ne vaudrait pas mieux, avant -d'entreprendre ce nouveau mouvement offensif, attendre la jonction des -50 mille hommes qu'on leur destinait, et ils prirent sur-le-champ le -parti de se porter en avant, mais en obliquant légèrement à droite, -c'est-à-dire en se dirigeant vers la Marne, où ils devaient rejoindre -un peu plus promptement Bulow et Wintzingerode qui étaient en marche, -l'un vers Soissons, l'autre vers Reims. Dans leur fiévreuse -impatience, ils aimaient mieux les rallier chemin faisant, quelque -danger qui pût résulter de leur marche isolée, que les attendre dans -le voisinage du prince de Schwarzenberg, où les armées de Silésie et -de Bohême pouvaient se prêter un secours mutuel. Ils se disaient, à la -vérité, que de cette façon ils attireraient Napoléon à eux, et -dégageraient le prince de Schwarzenberg, mais ils n'ajoutaient pas que -c'était au risque de se compromettre eux-mêmes beaucoup en le -dégageant. De plus, ayant vu courir sur leurs flancs quelques troupes -légères, ils espéraient en se portant vers la Marne rencontrer -peut-être les maréchaux Marmont et Mortier isolés de Napoléon, et -trouver ainsi l'occasion de se venger de leurs récentes défaites. Ce -qu'ils ne se disaient pas, c'est que les mouvements des corps français -étaient calculés autrement que ceux des corps alliés, et qu'ils ne -donnaient pas la même prise aux hasards de la guerre. - -Quoi qu'il en soit, le 24 février, Blucher, qui s'était porté jusqu'à -Méry, repassa l'Aube à Anglure, et se mit en route pour Sézanne. -Sentant confusément le danger de cette marche, il fit dire au prince -de Schwarzenberg qu'il allait pour le dégager s'exposer à bien des -périls, et qu'il le priait instamment, aussitôt qu'il serait -débarrassé de la présence de Napoléon, de se reporter en avant pour -rendre à l'armée de Silésie le service que l'armée de Bohême allait en -recevoir. - -[En marge: Marche des maréchaux Marmont et Mortier pendant que -Napoléon s'était porté sur la Seine.] - -[En marge: Ils cherchent à se réunir entre Château-Thierry et Meaux.] - -On a vu précédemment quelle avait été la position des maréchaux -Mortier et Marmont, pendant que Napoléon revenait de la Marne sur la -Seine pour livrer les combats de Nangis et de Montereau. Le maréchal -Mortier, envoyé à la suite d'York et de Sacken sur Soissons, n'avait -pu atteindre ces deux généraux, qui s'étaient dérobés par leur droite -et sauvés sur Châlons, mais il avait repris Soissons tombé un moment -dans les mains des alliés. D'après l'ordre de Napoléon, qui le -rappelait sur la Marne, il était revenu sur Château-Thierry, et s'y -trouvait le jour même où Blucher commençait l'exécution de ses -nouveaux projets. Quant au maréchal Marmont, placé entre Étoges et -Montmirail, de manière à se lier d'un côté avec le maréchal Mortier -sur la Marne, de l'autre avec Napoléon sur l'Aube, il avait -successivement occupé Étoges, Montmirail et Sézanne. Ayant vu Blucher -passer l'Aube à Anglure le 24, et revenir le 25 sur Sézanne, il -s'était retiré en bon ordre sur Esternay, derrière le Grand-Morin, -après avoir tué quelques hommes à l'ennemi sans en avoir perdu -lui-même. Sa conduite était désormais toute tracée, c'était, en se -voyant séparé de Napoléon par le mouvement de Blucher, de se replier -sur la Marne, de s'y joindre au maréchal Mortier, et de disputer avec -lui le terrain pied à pied, jusqu'à ce que Napoléon pût venir à leur -secours. Il avait donc mandé à Mortier, qui se trouvait à -Château-Thierry, de se diriger vers la Ferté-sous-Jouarre pendant -qu'il s'y rendrait de son côté, et il avait informé Napoléon de ce qui -se passait, en le priant d'accourir le plus tôt possible. - -[En marge: Temps perdu par Blucher à Jouarre.] - -Le 26 au matin, Blucher ayant recommencé sa poursuite, Marmont -continua son mouvement rétrograde jusqu'à la Ferté-Gaucher, puis -tirant sur la Marne il prit le chemin de la Ferté-sous-Jouarre. (Voir -la carte nº 62.) Blucher le suivit comme la veille sans pouvoir -l'atteindre, et, en le voyant se diriger sur la Ferté-sous-Jouarre au -lieu d'aller à Meaux, tomba dans de grands doutes. Il ne comprit pas -que Marmont, allant à la Ferté-sous-Jouarre de préférence à Meaux, ce -qui l'éloignait de Paris, devait avoir un grave motif pour agir de la -sorte, et que ce ne pouvait être que le désir d'être plus tôt réuni à -Mortier; que dès lors, en abandonnant aux deux maréchaux l'avantage de -leur réunion, qu'on ne pouvait plus leur disputer, il fallait au moins -songer à les couper de Paris, et pour cela courir soi-même à Meaux. -Il ne fit pas cette réflexion si simple, et, quoique arrivé de -très-bonne heure à Jouarre, et pouvant encore occuper Meaux avant la -nuit, il perdit la soirée à chercher ce qu'il ne devinait pas, sous le -prétexte, si souvent allégué par les généraux qui ne savent pas le -prix du temps, d'accorder à ses troupes un repos nécessaire. - -Le lendemain 27 février, comprenant enfin que les deux maréchaux, -maintenant réunis à la Ferté-sous-Jouarre, devaient avoir grand souci -de gagner Meaux afin de se retrouver sur la route de Paris, il dirigea -Sacken par sa gauche sur Meaux même, et poussa Kleist droit devant lui -sur Sammeron, pour y franchir la Marne au moyen d'un équipage de pont -qu'il traînait à sa suite. Outre le motif d'intercepter la route de -Paris sur l'une et l'autre rive de la Marne, il avait celui de passer -cette rivière avec le gros de ses forces, et de s'en couvrir, dans le -cas fort probable où Napoléon abandonnerait l'armée de Bohême pour -courir après l'armée de Silésie. - -[En marge: Les deux maréchaux profitent du temps perdu par Blucher -pour se rendre à Meaux.] - -Mais les deux maréchaux français étaient plus alertes que Blucher, et -tandis qu'il avait à peine arrêté ses résolutions le 27 au matin, ils -étaient à ce même moment en pleine marche sur Meaux, afin de reprendre -leurs communications avec Paris, que le besoin urgent d'opérer leur -jonction les avait contraints de négliger un instant. Ils ne -comptaient pas à eux deux, après leurs fatigues et leurs pertes, plus -de 14 mille hommes, d'excellente qualité, il est vrai, mais c'était -bien peu pour se faire jour à travers une armée de 50 mille ennemis, -qu'ils pouvaient trouver sur la route de Meaux. Heureusement, ils s'y -prirent pour réussir avec autant d'adresse que de promptitude. - -La Marne entre la Ferté-sous-Jouarre et Meaux décrit une multitude de -contours, dont la route de Paris rencontre le bord, comme une tangente -touchant successivement à plusieurs cercles. (Voir la carte nº 62.) À -Trilport cette route rencontre l'un de ces contours, franchit la -Marne, et vient ensuite aboutir à Meaux. Les deux maréchaux étaient -partis bien avant le jour, pour atteindre le pont de Trilport, -l'occuper, traverser la Marne, et s'emparer de Meaux. De plus, voulant -aussi occuper la route de Paris qui suit la rive droite de la Marne, -ils avaient jeté le général Vincent sur cette rive, par le pont de la -Ferté-sous-Jouarre, et lui avaient ordonné d'aller se placer derrière -l'Ourcq, qui, aux environs de Lizy, s'approche très-près de la Marne -sans s'y réunir pourtant, et forme avec elle une ligne de défense -presque continue. Établis ainsi derrière la Marne et l'Ourcq, la -droite à Meaux, la gauche à Lizy, ils pouvaient contenir l'ennemi -pendant trois ou quatre jours, recevoir dans l'intervalle des renforts -de Paris, et attendre, sans courir de trop grands périls, l'arrivée de -Napoléon, qui ne manquerait pas de voler à leur secours dès qu'il -connaîtrait leur situation. - -[En marge: Marmont entre à Meaux au moment où les Russes allaient y -pénétrer; il les repousse et ferme sur eux les portes de la ville.] - -Ces dispositions excellentes furent aussi bien exécutées que bien -conçues. Le 27 au matin, avant que Blucher pût s'apercevoir de leur -mouvement, les deux maréchaux se glissant pour ainsi dire entre -l'ennemi et la Marne, par la route de la rive gauche qui est tangente -aux divers contours de cette rivière, la franchirent au pont de -Trilport, laissèrent la division Ricard pour défendre ce pont, et se -portèrent à Meaux. Tandis que le maréchal Marmont, la Marne franchie, -arrivait à Meaux par la rive droite, le général Sacken y arrivait par -la rive gauche, et déjà même quelques détachements russes avaient -pénétré dans la ville au midi, lorsque le maréchal fondit sur eux à -la tête de 200 hommes, les repoussa, et ferma sur eux les portes. -Au même moment le général Vincent avait passé la Marne à la -Ferté-sous-Jouarre, et avait pris position à Lizy, derrière l'Ourcq. - -[En marge: Les maréchaux ayant réussi à se sauver, appellent Napoléon -à leur secours.] - -Les deux maréchaux étaient ainsi parvenus avec 14 mille hommes -seulement à se soustraire à 50 mille, et Blucher, qui aurait dû les -enlever l'un et l'autre, avait la confusion de les voir établis sains -et saufs derrière la Marne et l'Ourcq, et la position, de -très-périlleuse qu'elle était pour eux, allait maintenant le devenir -pour lui. Ce mouvement terminé le 27 février, les maréchaux -renouvelèrent à Napoléon l'avis de ce qu'ils avaient fait, et à Joseph -la demande de tous les renforts qu'il serait possible de leur envoyer -de Paris. Il s'agissait en effet de sauver la capitale encore une -fois, et on ne pouvait pas employer plus utilement les ressources -qu'elle contenait, qu'en les dirigeant immédiatement sur Meaux. - -[En marge: Napoléon quitte Troyes en toute hâte, et se porte sur la -Marne, afin de poursuivre Blucher.] - -Napoléon, informé dès le 25 du mouvement de Blucher sur la Marne, et -connaissant le caractère présomptueux de ce général, ne doutait pas -des imprudences qu'il allait commettre, et se préparait à les lui -faire payer cher[15]. Sans perdre un instant, il avait ordonné au -maréchal Victor, qui était resté entre Troyes et Méry, de rétablir le -pont de Méry sur la Seine, et de se porter à Plancy, pour y passer -l'Aube. Il avait prescrit au maréchal Ney de quitter Troyes et de -s'acheminer sur Aubeterre, pour franchir l'Aube à Arcis. Sa résolution -était de quitter Troyes clandestinement avec 34 ou 35 mille hommes, -d'en laisser à peu près autant devant cette ville, et de se jeter sur -les derrières de Blucher, pour l'acculer contre la Marne, où les -maréchaux Marmont et Mortier le recevraient à la pointe de leurs -baïonnettes. - - [Note 15: Le duc de Raguse, ignorant comme toujours les - motifs de Napoléon, et le jugeant très-légèrement, lui - reproche de n'être parti que le 27, tandis qu'il lui avait - fait arriver le 24 l'avis du mouvement de Blucher, et - prétend que s'il avait agi deux jours plus tôt, la perte de - l'armée de Silésie eût été certaine. La correspondance - répond péremptoirement à ce reproche. L'avis du mouvement de - Blucher envoyé le 24 de Sézanne ne parvint à Napoléon que le - 25, et le 25 même il fit partir Victor de Méry pour Plancy, - Ney de Troyes pour Aubeterre. Il n'y eut donc pas une heure - de perdue. Le 26, quand l'intention de Blucher fut bien - démontrée, Napoléon continua ce mouvement, et il ne partit - que le 27 de sa personne, parce qu'il devait donner à ses - troupes le temps de marcher. L'avis étant arrivé le 25, le - 27 ses troupes étaient rendues à Herbisse au delà de l'Aube. - On ne pouvait donc pas agir plus vite, et quand on sait - quelle sûreté de jugement, quelle vigueur de caractère il - faut à la guerre pour prendre ses résolutions sur-le-champ, - surtout dans une position aussi grave que celle où se - trouvait Napoléon, position où le premier faux mouvement - devait le perdre, on ne peut trop admirer la précision, la - vigueur de conduite d'un capitaine, qui, une heure après - avoir reçu un avis, met ses troupes en marche, et ne reste - en arrière de sa personne que pour cacher plus longtemps ses - projets à l'ennemi, et donner, pendant que ses troupes - cheminent, des ordres qui embrassent à la fois la direction - de toutes les armées et le gouvernement d'un vaste empire.] - -Le 26 au matin, les premiers renseignements s'étant confirmés, il fit -partir de Troyes le reste de la garde, et résolut de partir lui-même -le lendemain pour diriger ce nouveau mouvement, qui, s'il réussissait, -pouvait terminer la guerre. - -[En marge: Précautions prises pour la défense de l'Aube et de la Seine -pendant l'absence de Napoléon.] - -En prenant cette résolution, il fallait laisser en avant de Troyes des -forces capables d'imposer au prince de Schwarzenberg. Napoléon confia -aux maréchaux Oudinot et Macdonald, et au général Gérard, le soin de -défendre l'Aube, en cachant son absence le plus longtemps possible. Le -maréchal Oudinot avait, outre la division Rothenbourg de la jeune -garde, la division Leval tirée d'Espagne, la moitié de la division -Boyer (également tirée d'Espagne), et la cavalerie du comte de Valmy. -Le maréchal Macdonald avait le 11e corps avec la cavalerie de Milhaud; -le général Gérard avait le 2e corps fondu avec la réserve de Paris, et -les cuirassiers de Saint-Germain. Le tout formait une masse d'un peu -plus de 30 mille hommes. Napoléon leur ordonna de rejeter les postes -ennemis au delà de l'Aube, et d'occuper fortement le cours de cette -rivière, soit au-dessus, soit au-dessous de Bar-sur-Aube. Il leur -recommanda notamment de faire après son départ crier _Vive -l'Empereur_, pour qu'on ne doutât pas de sa présence. - -Il emmena le maréchal Victor avec les divisions de jeunes garde Boyer -et Charpentier, Ney avec les divisions de jeunes garde Meunier et -Curial, et la deuxième brigade de la division Boyer (d'Espagne), -Friant avec la vieille garde, Drouot avec la réserve d'artillerie, et -enfin 9 à 10 mille hommes de cavalerie, soit de la garde, soit des -dragons d'Espagne, le tout s'élevant, comme nous venons de le dire, à -35 mille hommes. Par sa réunion aux maréchaux Mortier et Marmont, il -devait en avoir bien près de 50 mille. - -[En marge: Quelques mesures d'administration militaire prises par -Napoléon avant de se mettre en marche.] - -Avant de quitter Troyes, il prit, suivant son habitude, diverses -mesures relatives à l'administration militaire et à la politique. La -conscription, qui au lieu des six cent mille hommes décrétés, en avait -procuré 120 mille, finissait par ne plus rien fournir du tout. On -profitait en effet du profond ébranlement imprimé à l'autorité -impériale pour ne point obéir à une loi universellement détestée. Au -lieu de quatre à cinq mille conscrits qui jusqu'alors arrivaient -quotidiennement à Paris, et qu'on versait à la hâte dans les cadres de -la garde ou de la ligne, il n'en arrivait pas mille. Tout au -contraire, dans les départements que l'ennemi avait traversés, -l'exaspération patriotique était au comble, et on y pouvait trouver -des recrues en assez grand nombre et de très-bonne volonté. Napoléon -ordonna une sorte de levée en masse dans les départements envahis, -sous le prétexte d'appeler dans ces départements les gardes nationales -à la défense du pays, et ne voulant pas laisser les hommes dans les -cadres des gardes nationales qui n'avaient pas grande valeur, il les -fit verser dans les régiments de ligne, avec promesse de libération -dès que l'ennemi serait rejeté au delà des frontières. Il réitéra la -pressante recommandation de lui envoyer des vivres à Nogent par la -Seine, et de plus un équipage de pont, sans lequel tous ses mouvements -étaient aussi difficiles qu'en pays étranger. À ces ordres il ajouta -la recommandation, souvent adressée à sa femme, à son frère Joseph, à -l'archichancelier Cambacérès, au ministre de la guerre, de n'avoir pas -peur, du moins de ne pas le laisser paraître, d'exécuter promptement -et ponctuellement ses instructions, et puis, comme il avait coutume de -le dire, _de le laisser faire_, promettant, si on le secondait, -d'avoir bientôt précipité la coalition dans le Rhin. - -[En marge: Réponse dilatoire aux plénipotentiaires de Châtillon, de -manière à prolonger les négociations.] - -Les commissaires pour l'armistice, réunis depuis le 24 à Lusigny, -n'avaient pas cessé de disputer sur la limite qui séparerait les -armées belligérantes. Napoléon en partant enjoignit à M. de Flahaut de -continuer les pourparlers, et de céder même sur divers points, -moyennant que la place d'Anvers et la ville de Chambéry fussent -comprises dans la ligne de démarcation. Quoiqu'il n'attendît rien de -ces pourparlers, il ne voulait se fermer aucune voie de négociation. -M. de Caulaincourt lui conseillait toujours l'abandon d'une partie des -bases de Francfort, et lui demandait un contre-projet, que les -plénipotentiaires à Châtillon réclamaient avec instance, conformément -aux ordres venus de Chaumont. Napoléon dicta une réponse pour ces -plénipotentiaires. M. de Caulaincourt devait dire qu'on élaborait au -quartier général le contre-projet désiré, mais qu'au milieu de -mouvements militaires si multipliés, il n'était pas étonnant que -l'Empereur des Français, qui était à la fois chef de gouvernement et -chef d'armée, n'eût pas trouvé le temps d'achever un semblable -travail. Il devait déclarer, en attendant, que le projet présenté à -Châtillon étant non un traité de paix mais une capitulation, on ne -l'accepterait jamais; que la France devait dans l'intérêt général -conserver son ancienne situation en Europe; que pour qu'il en fût -ainsi, il fallait qu'elle reçût l'équivalent des extensions de -territoire acquises par la Prusse, la Russie et l'Autriche, aux dépens -de la Pologne, par l'Allemagne aux dépens des États ecclésiastiques, -par l'Autriche aux dépens de Venise, par l'Angleterre aux dépens des -Hollandais et des princes indiens; que la France devait donc s'étendre -fort au delà des limites de 1790, que de plus elle ne consentirait -jamais à ce qu'on décidât sans elle du sort des États qu'elle aurait -cédés. De la sorte Napoléon indiquait sur quelles bases il se -proposait de négocier, mais sans s'expliquer avec précision sur les -frontières qu'il prétendait conserver, ce qu'il ne voulait faire -qu'après de nouveaux succès entièrement décisifs. Il recommanda au duc -de Vicence de donner à croire qu'il était toujours à Troyes, occupé à -y réunir des ressources, et à y préparer un projet de traité en -réponse à celui de Châtillon. Il voulut de plus que le conseil de -régence, composé des grands dignitaires et des ministres, examinât les -propositions de Châtillon, et en donnât son avis. Il se flattait que -chez tous les membres du conseil le sentiment serait celui de -l'indignation. - -[En marge: Napoléon vient coucher à Herbisse le 27 février.] - -Ayant expédié ces affaires si diverses et si graves, Napoléon partit -de Troyes bien secrètement, le 27 février au matin, franchit l'Aube à -Arcis, et suivant de près ses colonnes, vint coucher à Herbisse, chez -un pauvre curé de campagne, qui n'avait à lui offrir qu'un modeste -presbytère, mais qui l'offrit cordialement, tant à lui qu'à son -nombreux état-major. Après un repas frugal et gai on passa la nuit -sur des chaises, des tables ou de la paille, comptant que cette -nouvelle course sur les derrières de Blucher serait aussi fructueuse -que la précédente. Tout le faisait espérer, et Napoléon sans -présomption pouvait se le promettre. - -[Date en marge: Mars 1814.] - -[En marge: Marche le 28 sur la Ferté-sous-Jouarre.] - -[En marge: Motifs pour adopter cette direction.] - -Le lendemain 28 février, il continua sa marche. Il avait à choisir -entre deux partis, ou de suivre Blucher par Sézanne et la -Ferté-sous-Jouarre sur Meaux (voir la carte nº 62), ou de se porter -directement par Fère-Champenoise sur Château-Thierry. En adoptant -cette dernière direction, il avait l'avantage de se placer sur les -plus importantes communications de Blucher, de manière à le couper à -la fois de Châlons et de Soissons, et à le séparer de Bulow et de -Wintzingerode. Mais il y avait dans cette manière d'opérer plus d'un -danger, c'était de laisser les maréchaux Marmont et Mortier trop -longtemps aux prises avec Blucher devant Meaux, de livrer à celui-ci -la principale route de Paris, et enfin de lui fournir une ligne de -retraite qui valait bien celle de Châlons ou de Soissons, nous voulons -parler de celle de Meaux à Provins, qui lui permettrait de se replier -en cas de péril sur le prince de Schwarzenberg. Suivre Blucher tout -simplement par Sézanne, la Ferté-Gaucher et la Ferté-sous-Jouarre, -était donc le parti le plus sûr, soit pour lui enlever la grande route -de Paris, soit pour secourir plus promptement les deux maréchaux, soit -enfin pour lui infliger un traitement assez semblable à celui qu'on -lui avait fait essuyer à Montmirail et à Champaubert, car s'il voulait -gagner la Seine pour rejoindre le prince de Schwarzenberg, on l'y -précéderait; s'il se jetait derrière la Marne pour s'en couvrir, on -l'y suivrait, et on l'enfermerait entre la Marne et l'Aisne, sans lui -laisser aucun moyen d'en sortir, des précautions ayant été prises pour -la conservation de Soissons. Ainsi Napoléon, en exécutant une -manoeuvre hardie, choisit en même temps la direction la plus sûre, car -il avait l'art suprême de garder dans la hardiesse la mesure qui la -séparait de l'imprudence, d'être en un mot audacieux et sage. -Malheureusement, ce n'était qu'à la guerre qu'il savait allier ces -contraires. - -[En marge: Blucher après avoir tardivement passé la Marne, perd le -temps à attaquer la position des maréchaux Marmont et Mortier sur -l'Ourcq.] - -Il marcha donc le 28 au matin avec ses trente-cinq mille hommes par -Sézanne sur la Ferté-Gaucher et la Ferté-sous-Jouarre. Quelque -diligence qu'il mît à franchir les distances, il ne put arriver à la -Ferté-Gaucher dans la journée, et passa la nuit entre Sézanne et la -Ferté-Gaucher. Le lendemain, 1er mars, il alla coucher à Jouarre, et -le 2, de très-grand matin, il parvint à la Ferté-sous-Jouarre. Pendant -la marche de Napoléon sur la Marne, Blucher qui avait fini par -entrevoir le danger de sa position, n'avait pas déployé pour s'en -tirer la célérité que conseillait la plus simple prudence. Il avait -d'abord voulu mettre la Marne entre Napoléon et lui, avait passé cette -rivière à la Ferté-sous-Jouarre dont il était resté maître depuis la -retraite de Marmont et de Mortier, avait détruit le pont de cette -ville, et était venu s'établir le long de l'Ourcq, pour essayer de -forcer la position des deux maréchaux, pendant que Napoléon, contenu -par la Marne serait obligé de le regarder faire. C'était là une grande -imprudence, car la Marne ne pouvait pas arrêter Napoléon plus de -trente-six heures, et si, pour des tentatives infructueuses, Blucher -se laissait attarder sur les bords de l'Ourcq, il s'exposait à être -pris à revers, et acculé entre la Marne et l'Aisne dans un véritable -coupe-gorge. Les choses s'étaient en effet passées de la sorte, et -tandis que Napoléon s'avançait en toute hâte, Blucher perdait le temps -en vains efforts contre la ligne de l'Ourcq. Il avait tenté de porter -le corps de Kleist au delà de l'Ourcq, mais Marmont et Mortier, se -jetant sur Kleist, l'avaient contraint de repasser ce cours d'eau -après une perte considérable. Tandis que les deux maréchaux -maintenaient ainsi leur position, Joseph leur envoyait des renforts -consistant en 7 mille fantassins et 1,500 cavaliers soit de la garde, -soit de la ligne. Ils avaient incorporé ces troupes le 1er mars, et le -2, en voyant arriver Napoléon sur la Marne, ils se tenaient prêts à -agir selon ses ordres. - -[En marge: N'ayant pu forcer la position de l'Ourcq, Blucher prend le -parti de se retirer sur l'Aisne.] - -[En marge: Extrême danger de sa position.] - -Blucher, placé au delà de la Marne et le long de l'Ourcq qu'il n'avait -pu forcer, se trouvait donc entre les deux maréchaux qui défendaient -l'Ourcq et Napoléon qui s'apprêtait à franchir la Marne. Il avait les -meilleures raisons de se hâter, car à tout moment le danger allait -croissant. Néanmoins, il s'obstina, et perdit la journée entière du 2 -mars à tâter la ligne de l'Ourcq, pour voir s'il ne pourrait pas -battre les maréchaux sous les yeux mêmes de Napoléon arrêté par -l'obstacle de la Marne. Ayant rencontré une vaillante résistance sur -tous les points de l'Ourcq, il prit enfin le parti de décamper le 3 au -matin pour se rapprocher de l'Aisne, et se réunir ou à Bulow qui -arrivait par Soissons, ou à Wintzingerode qui arrivait par Reims. -(Voir la carte nº 62.) Mais il allait se trouver entre la Marne que -Napoléon devait avoir bientôt franchie, et l'Aisne sur laquelle il n'y -avait à sa portée que le pont de Soissons dont nous étions maîtres; de -plus le pays entre la Marne et l'Aisne qu'il devait traverser, était -marécageux, et devenu presque impraticable par suite d'un dégel subit. -Sa situation était donc des plus alarmantes, grâce à son imprudence et -aux profonds calculs de son adversaire. - -[En marge: Impatience qu'éprouve Napoléon de passer la Marne.] - -[En marge: En s'apercevant que les alliés négligent les places pour -amener en ligne de plus grandes forces actives, Napoléon imagine un -nouveau plan.] - -[En marge: Ce plan consiste à tirer des places une partie des -garnisons, de les réunir entre Rethel et Nancy, et d'aller les rallier -à Nancy.] - -[En marge: Après s'être ainsi renforcé, Napoléon devait, à la tête -d'une armée de cent mille hommes, tomber sur les derrières du prince -de Schwarzenberg.] - -[En marge: Probabilité d'un succès décisif.] - -Sur ces entrefaites, Napoléon parvenu aux bords de la Marne brûlait du -désir de la traverser. Il y employa les marins de la garde, et à force -d'activité, il put rétablir le passage dans la nuit du 2 au 3 mars. -Les nouvelles qu'il recueillait à chaque pas étaient faites pour -exciter son impatience au plus haut point. Les paysans venant de -l'autre côté de la Marne, et remplis de zèle comme tous ceux qui -avaient vu l'ennemi de près, peignaient des plus tristes couleurs -l'état de l'armée prussienne. En effet, cette armée, pleine du -souvenir de Montmirail, de Château-Thierry, de Vauchamps, et se -sachant poursuivie par Napoléon en personne, s'attendait à un -désastre. L'état des routes profondément défoncées ajoutait à ses -alarmes, et elle se voyait condamnée à abandonner au moins ses canons -et ses bagages dès que la faible barrière qui la séparait de Napoléon -serait franchie. C'était pour celui-ci un motif de ne pas perdre de -temps; et selon sa coutume il n'en perdait pas. Il avait dans les -nouvelles reçues des environs de Troyes un autre motif le se presser. -On lui annonçait que le prince de Schwarzenberg, ayant pénétré le -secret de son départ, avait repris l'offensive, et qu'il poussait de -nouveau sur Troyes et Nogent les maréchaux laissés à la garde de -l'Aube. Cette circonstance, tout en lui faisant une loi de se hâter, -l'inquiétait peu, car il était bien certain, une fois qu'il en aurait -fini avec l'armée de Silésie, de pouvoir revenir sur l'armée de -Bohême, et de ramener celle-ci en arrière plus promptement qu'elle ne -se serait portée en avant. Tout à coup, à la vue des mouvements -compliqués de ses adversaires, Napoléon conçut une grande pensée -militaire, dont les conséquences pouvaient être immenses. Se rejeter -immédiatement sur Schwarzenberg, après avoir battu Blucher, lui -paraissait une tactique bien fatigante et surtout trop peu décisive. -Il en imagina une autre. L'arrivée en ligne des corps de Bulow et de -Wintzingerode, qui lui était annoncée, lui prouvait que les coalisés -négligeaient singulièrement le blocus des places, et laissaient pour -les investir des forces aussi méprisables en nombre qu'en qualité; -qu'il serait donc possible de tirer parti contre eux des garnisons, -puisqu'ils se servaient contre nous des troupes de blocus, et de -mettre ainsi à profit ce qu'il appelait dans son langage profondément -expressif: _les forces mortes_. En conséquence, il résolut de -mobiliser tout ce qu'il y avait de troupes disponibles dans les -places, et de les en faire sortir pour composer une armée active dont -le rôle pourrait devenir des plus importants. On avait jeté dans les -forteresses de la Belgique, du Luxembourg, de la Lorraine, de -l'Alsace, des conscrits qui, placés dans de vieux cadres, avaient dû -acquérir une certaine instruction, depuis deux mois et demi que durait -la campagne. Se battant avec des conscrits qui avaient souvent quinze -jours d'exercice seulement, Napoléon pouvait penser que des soldats -incorporés depuis deux mois et demi étaient des soldats formés. Ces -données admises, il était possible de tirer de Lille, d'Anvers, -d'Ostende, de Gorcum, de Berg-op-Zoom, 20 mille hommes environ, et 15 -mille au moins. On devait en tirer plus du double des places de -Luxembourg, Metz, Verdun, Thionville, Mayence, Strasbourg, etc... Si -donc, après avoir mis Blucher hors de cause, Napoléon, à qui il -resterait 50 mille hommes à peu près, en recueillait 50 mille, en se -portant par Soissons, Laon, Rethel, sur Verdun et Nancy (voir la carte -nº 61), il allait se trouver avec 100 mille hommes sur les derrières -du prince de Schwarzenberg, et sans aucun doute ce dernier -n'attendrait pas ce moment pour revenir de Paris sur Besançon. Au -premier soupçon d'un pareil projet, le généralissime de la coalition -rebrousserait chemin, poursuivi par les paysans exaspérés de la -Bourgogne, de la Champagne, de la Lorraine, lesquels, abattus d'abord -par la rapidité de l'invasion, avaient senti depuis se réveiller en -eux l'amour du sol dans toute sa vivacité. Il arriverait ainsi à -moitié vaincu pour tomber définitivement sous les coups de Napoléon. -Ce plan si hardi était fort exécutable, car le nombre d'hommes -existait, et le trajet pour les rallier n'exigeait ni trop de fatigue, -ni trop de temps. En effet de Soissons à Rethel, de Rethel à Verdun, -de Verdun à Toul, le chemin à faire n'excédait guère celui qu'on -avait déjà fait pour courir alternativement de Schwarzenberg à -Blucher. D'ailleurs, peu importaient deux ou trois jours de plus, -quand la simple annonce du mouvement projeté aurait ramené l'ennemi de -Paris vers les frontières, et dégagé la capitale. Ainsi la guerre -pouvait être terminée d'un seul coup si la fortune secondait -l'exécution de ce projet, car certainement le prince de Schwarzenberg, -déjà réduit à 90 mille hommes par le détachement envoyé à Lyon, -revenant traqué par les paysans de nos provinces, ne pourrait pas -tenir tête à une armée de cent mille hommes, commandée par l'Empereur -en personne. - -[En marge: Ordres expédiés pour l'exécution du nouveau plan.] - -En conséquence Napoléon ordonna au général Maison de ne laisser à -Anvers que des ouvriers de marine, des gardes nationaux, ce qu'il -fallait en un mot pour résister à un ennemi qui ne songeait pas à une -attaque en règle, d'en faire autant pour les autres places de Flandre, -et de s'apprêter à marcher sur Mézières avec tout ce qu'il aurait pu -ramasser. Il donna le même ordre aux gouverneurs de Mayence, de Metz, -de Strasbourg. Ils devaient les uns et les autres ne laisser que -l'indispensable dans ces places, s'y faire suppléer par des gardes -nationales, attirer à eux les garnisons des villes moins importantes, -et se réunir de Mayence et de Strasbourg sur Metz, de Metz sur Nancy, -pour être recueillis en passant. Les faibles troupes qui bloquaient -nos forteresses ne pouvaient pas empêcher ces réunions si nos -commandants de garnisons agissaient avec vigueur. Dans tous les cas -Napoléon venant leur tendre la main, dégagerait ceux qui auraient -trouvé des obstacles sur leur chemin. Des hommes sûrs et déguisés -furent chargés de porter ces ordres, qu'il n'était pas difficile de -faire parvenir, car Mayence exceptée, on avait des nouvelles de -presque toutes nos places fortes, tant l'investissement en était -incomplet. - -[En marge: Après avoir franchi la Marne, Napoléon se met à la -poursuite de Blucher.] - -Plein de ce projet, en concevant les plus justes espérances, Napoléon, -après avoir passé la Marne dans la nuit du 2 au 3 mars, s'attacha à -poursuivre Blucher qu'il fallait mettre hors de combat, ou éloigner du -moins, pour exécuter le plan qu'il venait d'imaginer. Les rapports du -matin étaient unanimes, et représentaient Blucher comme tombé dans les -plus grands embarras. En effet on le poussait sur l'Aisne, qu'il ne -pouvait franchir que sur le pont de Soissons, lequel nous appartenait. -(Voir la carte nº 62.) Il pouvait, il est vrai, se dérober par un -mouvement sur sa droite qui le porterait vers Fère-en-Tardenois et -vers Reims, ce qui lui permettrait de se sauver en remontant l'Aisne, -et en allant la passer dans la partie supérieure de son cours, où les -ponts ne manquaient pas, et où il devait rencontrer Bulow et -Wintzingerode. Mais Napoléon n'était pas homme à laisser cette -ressource à son adversaire. Dans cette intention, il prit lui-même à -droite après avoir franchi la Marne, et la remonta par la grande route -de la Ferté-sous-Jouarre à Château-Thierry. Il avait ainsi le double -avantage d'aller plus vite, et de gagner la route directe de -Château-Thierry à Soissons par Oulchy. Une fois sur cette route il -avait débordé Blucher, et il était certain de lui fermer l'issue vers -Reims, la seule qui lui restât. - -[En marge: Marche sur Soissons.] - -[En marge: Blucher menacé de se trouver entre l'Aisne et Napoléon.] - -Arrivé à Château-Thierry, Napoléon cessa de remonter à droite, et, -marchant directement sur Soissons, il poussa vivement Blucher sur -Oulchy. Au même instant les maréchaux Mortier et Marmont ayant repassé -l'Ourcq sur notre gauche, et débouché de Lizy et de May, se mirent de -leur côté à la poursuite de l'ennemi. Une gelée subite survenue le 3 -au matin rendit la retraite de Blucher un peu moins difficile. Son -danger n'en était pas moins grand, car la route de Reims allait lui -être interdite. À Oulchy on retrouve l'Ourcq, et Marmont y eut un -engagement fort vif avec l'arrière-garde de Blucher. Il prit ou tua -environ trois mille hommes à cette arrière-garde, et la jeta en -désordre au delà de l'Ourcq. Le passage était ainsi assuré le -lendemain matin pour les maréchaux Mortier et Marmont qui cheminaient -de concert. Un autre avantage était obtenu, c'était d'avoir occupé -Fère-en-Tardenois par notre extrême droite, et d'avoir intercepté la -route de Reims. Blucher n'avait plus d'autre ressource pour franchir -l'Aisne que Soissons qui était en notre pouvoir. Nous tenions donc -enfin cet irréconciliable ennemi, et nous étions à la veille de -l'étouffer dans nos bras! - -Napoléon avait porté son avant-garde jusqu'au village de Rocourt, -tandis que les troupes de Marmont étaient à Oulchy, et de sa personne -il vint coucher à Bézu-Saint-Germain, rempli des plus belles, des plus -justes espérances qu'il eût jamais conçues! - -[En marge: Attente d'un grand et heureux événement pour la journée du -4.] - -[En marge: Aucune issue laissée à Blucher.] - -Le lendemain en effet, 4 mars, il se mit en marche comptant sur un -événement décisif dans la journée. Craignant toujours que Blucher ne -réussît à s'échapper par sa droite, il vint lui-même prendre position -à Fismes, seule route qui restât praticable dans la direction de -Reims, tandis que Marmont et Mortier poussaient directement sur -Soissons par Oulchy et Hartennes. (Voir les cartes n{os} 62 et 64.) -Quelque parti qu'il adoptât, Blucher était réduit à combattre avec -l'Aisne à dos, et avec 45 mille hommes contre 55 mille. Nous n'étions -pas habitués dans cette campagne à avoir la supériorité du nombre, et -Blucher devait être inévitablement précipité dans l'Aisne. Qu'il -voulût s'arrêter à Soissons pour y livrer bataille adossé à une -rivière, ou qu'il voulût remonter l'Aisne, la position était la même. -S'il s'arrêtait devant Soissons, Napoléon, se réunissant par sa gauche -à Marmont et Mortier, tombait sur lui en trois ou quatre heures de -temps; s'il voulait remonter l'Aisne pour y établir un pont, ou se -servir de celui de Berry-au-Bac, Napoléon de Fismes se jetait encore -plus directement sur lui, et ralliant en chemin Marmont et Mortier le -surprenait dans une marche de flanc, position la plus critique de -toutes. La perte de Blucher était donc assurée, et qu'allaient devenir -alors Bulow et Wintzingerode errant dans le voisinage pour le -rejoindre? que devenait Schwarzenberg resté seul sur la route de -Paris? Les destins de la France devaient donc être changés, car quel -que pût être plus tard le sort de la dynastie impériale (question fort -secondaire dans une crise aussi grave), la France victorieuse aurait -conservé ses frontières naturelles! À tout instant nous recevions de -nouveaux présages de la victoire. Le plus grand découragement régnait -parmi les troupes de Blucher, tandis que les nôtres étaient brûlantes -d'ardeur. On recueillait à chaque pas des voitures abandonnées et des -traînards. Onze ou douze cents de ces malheureux étaient ainsi tombés -dans nos mains. - -[En marge: Événement soudain qui change la face des choses.] - -Tout à coup Napoléon reçut la nouvelle la plus imprévue et la plus -désolante. Soissons qui était la clef de l'Aisne, Soissons qu'il avait -mis un soin extrême à pourvoir de moyens de défense suffisants, -Soissons venait d'ouvrir ses portes à Blucher, et de lui livrer le -passage de l'Aisne! Qui donc avait pu changer si soudainement la face -des choses, et convertir en grave péril pour nous, ce qui quelques -heures auparavant était un péril mortel pour l'ennemi? Blucher en -effet était non-seulement soustrait à notre poursuite, et désormais -protégé par l'Aisne qui de notre ressource devenait notre obstacle, -mais il avait en même temps rallié Bulow et Wintzingerode, et atteint -une forcé de cent mille hommes! Qui donc, nous le répétons, avait pu -bouleverser ainsi les rôles et les destinées? Un homme faible, qui, -sans être ni un traître, ni un lâche, ni même un mauvais officier, -s'était laissé ébranler par les menaces des généraux ennemis, et avait -livré Soissons. Voici comment s'était accompli cet événement, le plus -funeste de notre histoire, après celui qui devait un an plus tard -s'accomplir entre Wavre et Waterloo. - -[En marge: État de Soissons.] - -[En marge: Moyens pris pour la défense de cette place.] - -[En marge: Son gouverneur, le général Moreau.] - -Soissons était une première fois tombé aux mains des alliés, par la -mort du général Rusca, et en avait été tiré par le maréchal Mortier, -lorsque celui-ci avait été mis à la poursuite des généraux Sacken et -d'York. Sur l'ordre de Napoléon, qui sentait toute l'importance de -Soissons dans les circonstances présentes, le maréchal Mortier avait -pourvu de son mieux à la conservation de ce poste. La place négligée -depuis longtemps n'était pas en état d'opposer une bien grande -résistance à l'ennemi, mais avec de l'artillerie et des munitions dont -on ne manquait pas, et certains sacrifices que les circonstances -autorisaient, on pouvait s'y maintenir quelques jours, et rester ainsi -en possession du passage de l'Aisne. D'après une instruction que -Napoléon avait revue, et qui avait été expédiée à Soissons, on devait -d'abord brûler les bâtiments des faubourgs qui gênaient la défense, -puis miner le pont de l'Aisne de manière à le faire sauter si on était -trop pressé, ce qui, faute de pouvoir le conserver à l'armée -française, devait l'ôter du moins aux armées ennemies. Comme garnison -on y avait envoyé les Polonais naguère retirés à Sedan, et dont -Napoléon n'était pas dans ce moment très-satisfait. Il est vrai qu'au -désespoir de leur patrie perdue, se joignait chez eux une profonde -misère, et que de la belle troupe qu'ils formaient jadis il ne restait -plus que trois à quatre mille hommes, mal armés et mal équipés. -Cependant en présence de l'extrême péril de la France, tout ce qui -parmi eux pouvait tenir un sabre ou un fusil avait redemandé à servir. -Un millier d'hommes à cheval sous le général Pac avaient rejoint la -garde impériale, un millier de fantassins étaient réunis dans -Soissons. Deux mille gardes nationaux devaient les renforcer. On avait -donné à la place pour gouverneur le général Moreau (nullement parent -du célèbre Moreau), et qui ne passait pas pour un mauvais officier. -Malheureusement il était à lui seul le côté faible de la défense. - -[En marge: Arrivée de Bulow et de Wintzingerode sous les murs de -Soissons.] - -[En marge: Menaces effrayantes à la garnison.] - -Le 1er et le 2 mars on vit apparaître deux masses ennemies, l'une par -la rive droite, l'autre par la rive gauche de l'Aisne: c'étaient Bulow -qui, arrivant de Belgique et descendant du Nord, abordait Soissons par -la rive droite, et Wintzingerode qui, venant du Luxembourg, et ayant -pris par Reims, s'y présentait par la rive gauche. Tous deux sentaient -l'importance capitale du poste qu'il s'agissait d'enlever, et pour -Blucher et pour eux-mêmes. Effectivement Soissons était pour Blucher -la seule issue par laquelle il pût franchir la barrière de l'Aisne, et -pour eux-mêmes le moyen de sortir d'un isolement qui à chaque instant -devenait plus périlleux. S'ils ne pouvaient s'emparer de ce pont, ils -étaient obligés de rétrograder, l'un par la rive droite de l'Aisne, -l'autre par la rive gauche, pour aller opérer leur jonction plus haut, -et de laisser Blucher seul entre l'Aisne et Napoléon. Aussi, après -avoir dans la journée du 2 mars canonné sans grand résultat, -firent-ils dans la journée du 3 les menaces les plus violentes au -général Moreau, et cherchèrent-ils à l'intimider en parlant de passer -la garnison par les armes. - -[En marge: Possibilité de tenir au moins vingt-quatre heures.] - -[En marge: Le général Moreau intimidé livre Soissons, et sauve -Blucher.] - -La place ne pouvait pas résister plus de deux à trois jours, car, -attaquée par cinquante mille hommes, ayant un millier d'hommes pour -garnison, et des ouvrages en mauvais état, une résistance tant soit -peu prolongée était absolument impossible. Les deux mille gardes -nationaux qui devaient se joindre aux Polonais n'étaient pas venus; -les maisons des faubourgs qui gênaient la défense n'avaient pas été -détruites, et le pont n'avait pas été miné, ce qui était la faute du -gouverneur. On avait donc toutes ces circonstances contre soi; mais -enfin les Polonais, vieux soldats, offraient de se défendre jusqu'à la -dernière extrémité; de plus, on avait entendu le canon dans la -direction de la Marne, ce qui indiquait l'arrivée prochaine de -Napoléon, et révélait toute l'importance du poste, que d'ailleurs les -pressantes instances de l'ennemi suffisaient seules pour faire -apprécier. Dans une position ordinaire, se rendre eût été tout simple, -car on doit sauver la vie des hommes quand le sacrifice n'en peut être -utile; mais dans la situation où l'on se trouvait, essuyer l'assaut, y -succomber, y périr jusqu'au dernier homme, était un devoir sacré. Un -officier du génie, le lieutenant-colonel Saint-Hillier, fit sentir le -devoir et la possibilité de la résistance, au moins pendant -vingt-quatre heures. Néanmoins, le général Moreau, ébranlé par les -menaces adressées à la garnison, consentit à livrer la place le 3 -mars, et seulement employa la journée à disputer sur les conditions. -Il voulait sortir avec son artillerie. Le comte Woronzoff, qui était -présent, dit en russe à l'un des généraux: Qu'il prenne son -artillerie, s'il veut, et la mienne avec, et qu'il nous laisse passer -l'Aisne!--On se montra donc facile, et en concédant au général Moreau -la capitulation en apparence la plus honorable, on lui fit consommer -un acte qui faillit lui coûter la vie, qui coûta à Napoléon l'empire, -et à la France sa grandeur. Le 3 au soir, Bulow et Wintzingerode se -donnèrent la main sur l'Aisne, et c'est ainsi que le 4 dans la -journée, Blucher trouva ouverte une porte qui aurait dû être fermée, -trouva un renfort qui portait son armée à près de cent mille hommes, -et fut sauvé en un clin d'oeil de ses propres fautes et du sort -terrible que Napoléon lui avait préparé. - -Quelques historiens, apologistes de Blucher, ont prétendu que le -danger qu'il courait n'avait pas été si grand que Napoléon s'était plu -à le dire, car Blucher eût été renforcé au moins de Wintzingerode, -qui, venant de Reims, était sur la rive gauche de l'Aisne, ce qui -aurait porté l'armée prussienne à 70 mille hommes contre 55 mille. -D'abord, il n'y avait pas de force numérique qui pût racheter la -fausse position de Blucher, car, arrivé le 4 devant Soissons, tandis -que Napoléon était ce même jour à Fismes, il eût été obligé ou -d'essayer de passer l'Aisne devant lui, en jetant des ponts de -chevalets, ou de remonter l'Aisne dix lieues durant, avec l'armée -française dans le flanc. L'avantage d'être 70 mille contre 55 mille, -ce qui ne nous étonnait guère en ce moment, n'était rien auprès d'une -position militaire aussi fausse. Ensuite il est presque certain que -Wintzingerode, n'ayant pu faire par Soissons sa jonction avec Bulow -dans la journée du 3, se serait hâté de rebrousser chemin le 4, pour -aller passer l'Aisne à douze ou quinze lieues plus haut, c'est-à-dire -à Berry-au-Bac. Blucher se serait donc trouvé, pendant toute une -journée, seul entre Napoléon et le poste fermé de Soissons. - -[En marge: Irritation de Napoléon, qui d'une situation où tout était -péril pour l'ennemi, passe à une situation ou tout est péril pour -lui.] - -Le désastre était par conséquent aussi assuré que chose puisse l'être -à la guerre, et Napoléon, en apprenant que Soissons avait ouvert ses -portes, fut saisi d'une profonde douleur, car de la tête de Blucher -le danger s'était tout à coup détourné sur la sienne. Blucher en -effet venait d'acquérir une force de 100 mille hommes, et l'Aisne qui -devait être sa perte était devenue son bouclier. Quant à nous il nous -fallait, ou passer l'Aisne avec 50 mille hommes devant 100 mille, ce -qui était une grande témérité, ou nous en éloigner pour revenir sur la -Seine, sans savoir qu'y faire, car comment se présenter devant l'armée -de Bohême sans avoir vaincu l'armée de Silésie? On comprendra donc que -Napoléon écrivit la lettre suivante au ministre de la guerre: - -[En marge: Ordre de faire juger et exécuter le général Moreau en -vingt-quatre heures.] - - «Fismes, 5 mars 1814. - -»L'ennemi était dans le plus grand embarras, et nous espérions -aujourd'hui recueillir le fruit de quelques jours de fatigue, lorsque -la trahison ou la bêtise du commandant de Soissons leur a livré cette -place. - -»Le 3, à midi, il est sorti avec les honneurs de la guerre, et a -emmené quatre pièces de canon. Faites arrêter ce misérable ainsi que -les membres du conseil de défense; faites-les traduire par-devant une -commission militaire composée de généraux, et, pour Dieu, faites en -sorte qu'ils soient fusillés dans les vingt-quatre heures sur la place -de Grève! Il est temps de faire des exemples. Que la sentence soit -bien motivée, imprimée, affichée et envoyée partout. J'en suis réduit -à jeter un pont de chevalets sur l'Aisne, cela me fera perdre -trente-six heures et me donne toute espèce d'embarras.» - -[En marge: Quelque malheureuse que soit la perte de Soissons, Napoléon -n'est point déconcerté, et songe à forcer le passage de l'Aisne.] - -Et cependant Napoléon ne connaissait qu'une partie de la vérité, car -il ignorait que Blucher venait d'acquérir une force double de la -sienne. Ce qu'il savait, c'est que Blucher lui avait échappé, et que -pour l'atteindre il était obligé de le suivre au delà de l'Aisne. Le -malheur était déjà bien assez grand, et de nature à déconcerter tout -autre que lui. Si, après une pareille déconvenue, Napoléon eût été -embarrassé, et eût perdu un jour ou deux à chercher un nouveau plan, -on pourrait ne pas s'en étonner, en voyant ce qui arrive à la plupart -des généraux[16]. Il n'en fut rien pourtant. Bien que Blucher eût pour -lui l'Aisne qu'il avait d'abord contre lui, bien qu'il fût renforcé -dans une proportion ignorée de nous, mais considérable, Napoléon ne -renonça pas à le poursuivre, pour tâcher de le saisir corps à corps, -car il lui était impossible, sans l'avoir battu, de revenir sur -Schwarzenberg. Bientôt en effet il se serait trouvé pris entre Blucher -le suivant à la piste, et Schwarzenberg victorieux des maréchaux qu'on -avait laissés à la garde de l'Aube, position affreuse et tout à fait -insoutenable. Il fallait donc à tout prix, dût-on y succomber, car on -succomberait plus certainement en ne le faisant pas, il fallait aller -chercher Blucher au delà de l'Aisne, et l'y aller chercher -sur-le-champ, avant que l'ennemi songeât à rendre impraticables les -passages de cette rivière. Napoléon donna ses ordres le 5 au matin, -aussitôt après avoir reçu la nouvelle qui le désolait. - - [Note 16: M. le général Koch dit, chapitre XIV: «L'Empereur, - dont le plan était déjoué par un événement aussi inattendu, - demeura un jour entier dans l'incertitude, et laissa percer - son embarras par la nature des opérations divergentes et - hardies qu'il entreprit.» C'est une erreur fort excusable - pour qui n'a lu ni les ordres ni la correspondance de - Napoléon. Il était assurément fort déçu, mais point - déconcerté, comme on va le voir, et il ordonna, sans une - heure de temps perdu, les nouvelles dispositions qu'exigeait - la circonstance. Ce qui a causé l'erreur de M. le général - Koch, c'est qu'il suppose que la reddition de Soissons ayant - eu lieu le 3, Napoléon dut la savoir le 4, à cause de la - proximité. Mais la correspondance prouve que Napoléon ne la - sut que le 5 au matin, parce que les maréchaux Mortier et - Marmont ne la connurent que le 4 au soir. Or tous les ordres - du passage de l'Aisne sont du 5 au matin. Il n'y eut donc ni - hésitation ni temps perdu, et, en pareille circonstance, il - y a certainement de quoi s'en étonner.] - -[En marge: Dispositions pour le passage de l'Aisne.] - -Dans la nuit, Napoléon avait envoyé le général Corbineau à Reims, afin -de s'emparer de cette communication importante avec les Ardennes, et -pour y ramasser tout ce que Wintzingerode avait dû laisser en arrière. -Voulant s'assurer le passage de l'Aisne, ce qui était l'objet -essentiel du moment, il avait dirigé le général Nansouty avec la -cavalerie de la garde sur le pont de Berry-au-Bac, qui était un pont -en pierre, et sur lequel passait la grande route de Reims à Laon. -(Voir la carte nº 64.) Il avait ordonné aussi que l'on envoyât un -détachement de cavalerie sur Maisy, situé à notre gauche, pour y jeter -un pont de chevalets, et prescrit en même temps au maréchal Mortier de -se rendre sans délai à Braisne, pour aller préparer d'autres moyens de -passage à Pontarcy. Son intention était d'avoir trois ponts sur -l'Aisne, afin de n'être pas obligé de déboucher par un seul en face de -Blucher, ce qui pouvait rendre l'opération impossible. Sans doute, si -la vigilance de l'ennemi eût égalé la sienne, on aurait trouvé les -cent mille hommes de l'armée de Silésie derrière les points présumés -de passage, et ce n'est pas avec cinquante mille soldats, quelque -braves qu'ils fussent, qu'on aurait réussi à franchir l'Aisne. Mais -il y a toujours à parier qu'en ne perdant pas de temps, si peu qu'il -en reste, on arrivera assez tôt pour déjouer les précautions de son -adversaire. Napoléon, à qui son expérience sans pareille avait appris -combien est ordinaire l'incurie de ceux qui commandent, ne désespérait -pas de trouver l'Aisne mal gardée, et de pouvoir en exécuter le -passage sans coup férir. - -[En marge: Nansouty enlève le pont de Berry-au-Bac en lançant sa -cavalerie au galop.] - -[En marge: Difficulté et nécessité de battre Blucher.] - -En effet, tandis qu'à sa droite le général Corbineau pénétrait dans -Reims, y enlevait deux mille hommes de Wintzingerode et beaucoup de -bagages, le général Nansouty, avec la cavalerie de la garde et les -Polonais du général Pac, rencontrait les Cosaques de Wintzingerode en -avant du pont de Berry-au-Bac, les chargeait au galop, les culbutait, -et passait le pont à leur suite, malgré quelque infanterie légère -laissée pour le garder. La conquête si rapide de ce pont de pierre -dispensait de tenter des passages sur d'autres points, car le gros de -l'ennemi étant encore à quelque distance, on était maître de déboucher -immédiatement, et Napoléon se hâta, dans la nuit du 5 au 6, ainsi que -dans la journée du 6, de faire défiler la masse de ses troupes par -Berry-au-Bac, afin d'être établi sur la droite de la rivière avant que -Blucher pût s'opposer à son déploiement.--C'est un petit bien, -s'écria-t-il en apprenant ce succès, en dédommagement d'un grand -mal!--Ce n'était pas un petit bien, si, transporté au delà de l'Aisne, -il pouvait remporter une victoire; mais une victoire était difficile à -remporter, Blucher ayant 100 mille hommes des meilleures troupes de la -coalition, tandis que nous n'en avions que 55 mille, dans lesquels -deux tiers de conscrits, à peine vêtus, nullement instruits, -partageant néanmoins le noble désespoir de nos officiers, et se -battant avec le plus rare dévouement. Mais il n'y avait plus à compter -les ennemis, et il fallait à tout prix livrer bataille, car se rejeter -sur Schwarzenberg sans avoir vaincu Blucher, c'était attirer ce -dernier à sa suite, et s'exposer à être étouffé dans les bras des deux -généraux alliés. Quant au plan de marcher sur les places pour en -recueillir les garnisons, il était également impraticable avant -d'avoir battu Blucher, car autrement on était condamné à l'avoir sur -ses traces, vous suivant partout, et si rapproché qu'on ne pourrait -faire un pas sans être vu et atteint par cet incommode adversaire. Il -fallait donc combattre, n'importe quel nombre d'ennemis ou quelles -difficultés de position on aurait à braver pour vaincre. - -Blucher avait été fort mécontent de la négligence de Wintzingerode à -garder le pont de Berry-au-Bac, et il aurait dû ne s'en prendre qu'à -lui-même, car rien ne se fait sûrement si le général en chef n'y -pourvoit par sa propre vigilance. Il dissimula toutefois: -Wintzingerode commandait les Russes, et il fallait ménager des alliés -susceptibles et orgueilleux; d'ailleurs il lui restait encore une -position très-forte et très-facile à défendre, dont il se proposait de -se bien servir pour résister aux prochaines attaques de Napoléon. - -[En marge: Position de Craonne occupée par Blucher.] - -Quand on a passé l'Aisne à Berry-au-Bac, en suivant la grande route de -Reims à Laon, on laisse à droite de vastes campagnes légèrement -ondulées, on longe à gauche le pied des hauteurs de Craonne, puis on -s'enfonce à travers des coteaux boisés, et on descend par Festieux -dans une plaine humide, au milieu de laquelle apparaît tout à coup la -ville de Laon, bâtie sur un pic isolé et toute couronnée de hautes et -antiques murailles. (Voir la carte nº 64.) Les hauteurs de Craonne, -qu'on aperçoit à sa gauche, après avoir franchi le pont de -Berry-au-Bac, ne sont que l'extrémité d'un plateau allongé, qui borde -l'Aisne jusqu'aux environs de Soissons, et qui d'un côté forme la -berge de l'Aisne, de l'autre celle de la Lette, petite rivière, tour à -tour boisée ou marécageuse, coulant parallèlement à l'Aisne, et -communiquant par plusieurs vallons avec la plaine de Laon. - -C'est sur ce plateau de Craonne, long de plusieurs lieues, et qui se -présente comme une sorte de promontoire dès qu'on a passé le pont de -Berry-au-Bac, que Blucher avait pris position avec son armée et les -cinquante mille hommes qui l'avaient rejoint. Chacun naturellement -s'était placé d'après son point de départ. Wintzingerode, arrivé par -Reims, s'était porté sur les hauteurs de Craonne par Berry-au-Bac, -tandis que Bulow, arrivé par la Fève et Soissons, s'était échelonné -entre Soissons et Laon. Blucher, avec Sacken, d'York, Kleist, -Langeron, ayant traversé l'Aisne à Soissons, avait remonté les bords -de l'Aisne, et se trouvait partie sur le plateau de Craonne, partie -sur les bords de la Lette, entre la Lette et Laon. - -[En marge: Après avoir tâté cette position, Napoléon reconnaît la -nécessité de l'attaquer en règle.] - -Le 6 au matin, Napoléon, le passage de l'Aisne opéré, voulut tâter la -position de l'ennemi, et fit attaquer vivement les hauteurs de -Craonne. On enleva d'abord la ville même de Craonne, et ce ne fut ni -sans peine ni sans effusion de sang. Puis, s'engageant dans un vallon -entre l'abbaye de Vauclerc à gauche, et le château de la Bôve à -droite, Ney et Victor essayèrent d'emporter les hauteurs où la Lette -prend sa source. (Voir la carte nº 64.) Ils les abordèrent avec la -résolution de s'en rendre maîtres. Mais après une perte de quelques -centaines d'hommes, ils reconnurent que ce ne pouvait être que par une -attaque sérieuse, c'est-à-dire par une bataille, qu'on en viendrait à -bout. Il ne fallait donc pas verser inutilement un sang précieux, et -le mieux était de s'arrêter jusqu'à ce qu'on eût pris un parti -décisif, Ney et Victor campèrent au pied des hauteurs. La première -division de la vieille garde sous Mortier s'établit à Corbeny, la -cavalerie de la vieille garde à Craonne, et dans la campagne -environnante. La seconde division de la vieille garde passa la nuit en -arrière de Berry-au-Bac, et un peu en deçà de l'Aisne, à Cormicy. -Marmont était en route sur ce point, pour former l'arrière-garde de -l'armée, et la flanquer pendant les graves opérations qu'elle allait -entreprendre. - -[En marge: Raisons qui obligent Napoléon à préférer l'attaque du -plateau de Craonne à toute autre opération.] - -Il fallait nécessairement, comme nous l'avons déjà dit, livrer -bataille, quelque douteux que fût le résultat par suite de la force -numérique et de la position de l'ennemi, car sans avoir vaincu -Blucher, on ne pouvait ni se reporter sur Schwarzenberg, ni aller -chercher les garnisons à la frontière. Mais la manière d'engager la -bataille donnait naissance à plus d'une question. Aborder directement -le plateau de Craonne qui court pendant plusieurs lieues entre -l'Aisne et la Lette, pour rejeter l'ennemi sur la Lette, et de la -Lette dans la plaine de Laon, c'était aborder la difficulté par son -côte le plus ardu, et, comme on dit proverbialement, prendre le -_taureau par les cornes_. Il y avait un moyen qui semblait moins -difficile, c'était, au lieu de s'arrêter à gauche pour y combattre, de -défiler tout simplement par notre droite, de suivre la grande chaussée -de Reims à Laon par Corbeny et Festieux, et de descendre dans la -plaine de Laon, où probablement, en descendant en masse, on eût -refoulé l'ennemi sur Laon. Mais outre qu'il y avait sur cette route -plus d'un obstacle à surmonter, on livrait ainsi la route de Paris, et -l'ennemi ayant Soissons en son pouvoir, était maître, vaincu ou non, -de rejoindre la Marne et la Seine, de s'y réunir à Schwarzenberg, et -de marcher sur Paris avec 200 mille hommes. Sans doute la même chose -devait arriver en se portant sur la frontière, comme Napoléon en avait -le projet, pour y rallier les garnisons; mais il ne songeait à le -faire qu'après avoir affaibli Blucher par une grande défaite, après -avoir considérablement ébranlé le moral des coalisés, et ranimé au -même degré le courage des Parisiens et de l'armée. Il importait donc -d'aborder Blucher de façon à tendre un bras vers Soissons, et un autre -vers Laon (considération décisive dont les critiques militaires n'ont -pas tenu compte), et dès lors il n'y avait qu'un moyen, c'était, coûte -que coûte, de gravir sur notre gauche le plateau de Craonne, et de -faire de ce premier succès le premier acte contre Blucher. Parvenu sur -ce plateau, on trouvait un chemin qui en longeait le sommet jusqu'à -Soissons. On pouvait le suivre, jeter par un effort de notre droite -l'ennemi sur la Lette, puis par un second effort le refouler de la -Lette dans la plaine de Laon, et si enfin on parvenait à lui enlever -Laon, on aurait terminé la série des opérations contre Blucher, de la -manière la plus désirable et la plus décisive. On pouvait, à la -vérité, adopter un parti moyen, et par exemple ne pas essayer -d'emporter le plateau de Craonne, ne pas s'avancer non plus sur la -route de Reims à Laon, mais pénétrer entre deux, à la faveur d'un -ravin qui donnait entrée dans la vallée de la Lette, et s'enfoncer -ainsi en colonne serrée dans cette vallée, en ayant à gauche les -hauteurs de Craonne, à droite celles de la Bôve. Mais il fallait pour -cela s'engager dans une gaine étroite, au milieu de villages boisés et -marécageux, avec le danger de voir l'ennemi fondre sur nous des -hauteurs qui bordent la Lette de toutes parts, et on aurait eu besoin -de vieilles troupes, froidement intrépides, pour s'aventurer dans ce -coupe-gorge. - -L'enlèvement du plateau de gauche par un coup de vigueur, convenait -mieux à des troupes jeunes, impétueuses, soutenues par deux divisions -de vieille garde; et d'ailleurs, si la position était redoutable, on -avait l'avantage de n'avoir affaire de ce côté qu'à une aile des -alliés, laquelle était séparée du reste de leur armée par tant -d'obstacles qu'elle ne serait pas facilement secourue. - -[En marge: Forces russes chargées de la garde du plateau.] - -[En marge: Plan de Blucher.] - -Napoléon se décida donc pour une attaque par sa gauche sur le plateau -de Craonne. Il y avait sur ce plateau toute l'infanterie de -Wintzingerode, confiée en ce moment au comte de Woronzoff, et tout le -corps de Sacken, avec Langeron en réserve, c'est-à-dire une -cinquantaine de mille hommes pourvus d'une nombreuse artillerie. -Blucher, par les tentatives de la veille, par la direction de nos -mouvements, qu'il discernait parfaitement des hauteurs qu'il occupait, -avait bien deviné que nous attaquerions le plateau de Craonne, et, sur -le conseil de M. de Muffling, quartier-maître général de l'armée de -Silésie, il avait résolu de former une seule masse de presque toute sa -cavalerie, de la porter sur la grande route de Laon à Reims, dans le -pays découvert, et de la précipiter, au nombre de douze ou quinze -mille cavaliers, sur notre flanc droit et sur nos derrières. S'il -réussissait, il nous coupait de Berry-au-Bac, et puis nous jetait dans -l'Aisne. La combinaison pouvait en effet avoir de graves conséquences -pour nous, mais il fallait deux choses, que nous n'eussions pas -emporté le plateau, et que la seconde division de la vieille garde, -ainsi que le corps de Marmont, destinés à couvrir nos flancs et nos -derrières, se fussent laissé enfoncer par la cavalerie ennemie, ce qui -n'était guère vraisemblable. - -Cette expédition de cavalerie fut confiée à Wintzingerode, regardé -parmi les alliés comme le plus alerte de leurs officiers -d'avant-garde, et c'est pour ce motif qu'il avait laissé son -infanterie et son artillerie légère au comte de Woronzoff. Presque -toute la cavalerie des alliés fut donc dirigée sur la Lette à travers -le pays fourré qui forme les deux bords de cette petite rivière, et, -la Lette franchie, elle fut par un long détour accumulée sur la grande -chaussée de Laon à Reims. (Voir la carte nº 64.) Kleist devait avec -son infanterie appuyer Wintzingerode; la cavalerie d'York devait -surveiller les deux bords de la Lette; Bulow était chargé de garder -Laon, tandis que Woronzoff, Sacken et Langeron défendraient jusqu'à la -dernière extrémité le plateau de Craonne. - -[En marge: Plan de Napoléon, fondé sur la nature des lieux.] - -Le 7 mars au matin, Napoléon arrêta son plan d'attaque. Nous avons dit -que le plateau de Craonne se composait d'une suite de hauteurs à -sommet aplati, s'allongeant entre l'Aisne et la Lette qu'elles -séparent, et s'étendant jusqu'aux environs de Soissons. C'était la -partie la plus avancée de ce plateau, formant, ainsi qu'on vient de le -voir, une espèce de promontoire au milieu de la plaine de Craonne, -qu'il fallait emporter. Si on avait dû l'escalader d'un seul coup, la -tâche eût été trop difficile. Il y avait comme une première marche à -gravir, c'était ce qu'on appelle le petit plateau de Craonne, -s'élevant au-dessus de Craonnelle, et fort heureusement occupé par nos -troupes dès la veille. Il devait nous servir de point de départ pour -nous élever plus aisément sur le plateau lui-même. Afin de rendre -l'opération moins meurtrière, Napoléon résolut de la seconder par deux -attaques de flanc, que permettait la nature du sol. Deux ravins -descendaient du plateau, l'un, celui d'Oulches, situé à notre gauche, -et plongeant sur l'Aisne, l'autre, celui de Vauclerc, situé à notre -droite, et donnant dans la vallée de la Lette, au milieu de laquelle -se trouve la célèbre abbaye de Vauclerc. Ces deux ravins aboutissant, -l'un à gauche, l'autre à droite, sur les flancs du plateau, à un -endroit qu'on nomme la _ferme d'Heurtebise_, fournissaient le moyen de -prendre à revers les troupes qui défendraient la position principale. -Ney, avec ses deux divisions de jeunes garde, et ayant pour appui une -partie de la cavalerie Nansouty, devait s'engager dans le vallon -d'Oulches, tandis que Victor, avec ses deux divisions de jeunes garde -s'engageant dans celui de Vauclerc, viendrait déboucher sur le -plateau, assez près de Ney, vers la ferme d'Heurtebise. Napoléon, au -centre avec la vieille garde, la réserve d'artillerie et le gros de la -cavalerie, était sur le petit plateau de Craonne, prêt à ordonner -l'attaque du grand plateau, lorsque le mouvement de ses ailes lui en -donnerait la possibilité. En ce moment, Marmont arrivait de -Berry-au-Bac pour couvrir nos derrières. Toutes nos troupes ayant dû -défiler les unes après les autres par l'unique pont de Berry-au-Bac, -la plus grande partie de notre artillerie était en arrière, -circonstance regrettable en face d'un ennemi qui avait réuni en avant -de sa position un nombre considérable de bouches à feu. - -[En marge: Bataille de Craonne, livrée le 7 mars.] - -[En marge: Attaques de flanc opérées par Ney et Victor, afin de rendre -abordable le centre du plateau.] - -À dix heures du matin, Napoléon donna le signal de l'attaque. Victor à -droite s'engagea dans le vallon de Vauclerc, Ney à gauche dans celui -d'Oulches. Victor, avec une brigade de la division Boyer, se dirigea -sur le parc de l'abbaye de Vauclerc, où il trouva l'infanterie de -Woronzoff bien postée, et protégée par une nombreuse artillerie qui -tirait du sommet du plateau. Après des pertes sensibles, Victor se -rendit maître du parc de Vauclerc. Au-dessus s'élevaient en étages des -maisons et des jardins situés sur le flanc même de la hauteur. -L'ennemi y avait une réserve qu'il voulut jeter sur la division Boyer, -mais trop tardivement. Cette division, solidement établie dans les -bâtiments et les jardins de l'abbaye, ne se laissa pas arracher le -poste qu'elle avait conquis. L'ennemi l'accabla d'obus, mit en feu les -bâtiments où elle s'était logée, mais elle tint ferme au milieu des -flammes. - -[En marge: Difficultés que Ney rencontre, et qu'il surmonte avec sa -vigueur accoutumée.] - -[En marge: Vigueur de Victor dans l'attaque de l'abbaye de Vauclerc.] - -Pendant ce temps on entendait de l'autre côté du plateau, dans le -vallon d'Oulches, le canon de Ney aux prises avec Sacken, et -s'efforçant d'enlever la ferme d'Heurtebise. Le plateau étant étranglé -en cet endroit, il y avait peu de distance entre l'extrémité du ravin -de Vauclerc et celle du ravin d'Oulches, et les deux maréchaux -combattaient fort près l'un de l'autre. (Voir la carte nº 64.) Ney -s'était engagé dans la vallée d'Oulches avec ses deux divisions et la -cavalerie de Nansouty. Il avait formé son infanterie en deux colonnes, -et s'était avancé sous une mitraille épouvantable, car les Russes -avaient accumulé l'artillerie à chacun des débouchés. Les soldats de -Ney, jeunes et ardents, supportèrent bravement ce feu, et parvinrent -jusqu'au bord du plateau. Mais arrivés là ils trouvèrent l'infanterie -de Sacken sur plusieurs lignes, les fusillant à bout portant, et ils -furent refoulés dans le fond du ravin. Cependant le destin de la -guerre dépendait du résultat de cette bataille, et Ney ne voulait pas -que ce résultat dépendît de la mauvaise conduite des troupes qu'il -commandait. Sans se décourager, avec cet élan auquel ses soldats ne -résistaient jamais, il rallie ses bataillons au fond du ravin, leur -parle, les ranime, puis imagine de les réunir en une seule colonne, -et de fondre au pas de course sur l'ennemi, afin de ne pas lui laisser -le temps d'user de ses feux. La colonne se forme en effet avec la -résolution de vaincre ou de périr, puis elle s'avance le long du -ravin, et parvenue à son extrémité, elle s'élance, le maréchal en -tête, sous une grêle de balles. Elle vole, elle aborde comme la foudre -l'infanterie surprise de Sacken, la renverse et l'oblige à reculer. -Cette infanterie plie sous un pareil effort, et rétrograde jusqu'à un -petit hameau qu'on appelle Paissy, en laissant aux divisions de Ney -l'espace nécessaire pour se déployer. (Voir la carte nº 64.) Tandis -que la gauche de Ney prend pied sur le plateau, sa droite se jette sur -la ferme d'Heurtebise, y pénètre malgré la résistance de l'ennemi, et -tue tout ce qui l'occupait. Après quelques instants, l'infanterie de -Sacken, remise de son émotion, essaie de regagner le terrain perdu, -mais les soldats de Ney étant en position égale dans ce moment, ne -veulent pas céder le bord du plateau si chèrement acquis. De part et -d'autre on se fusille presque à bout portant. À l'attaque de droite, -Victor, encouragé par le succès de Ney, n'entend pas rester en -arrière. La division Boyer après s'être emparée de l'abbaye de -Vauclerc, cherche à déboucher sur le plateau, et vient s'établir avec -la division Charpentier à la lisière d'un petit bois qui s'étend de -l'abbaye de Vauclerc au hameau d'Ailles. Placée là, elle essuie sans -s'ébranler le feu de soixante pièces de canon. Ces deux attaques de -flanc ayant dégagé le centre, Napoléon, à la tête de la vieille garde, -gravit le plateau presque sans coup férir, et vient prendre position -en face de la ferme d'Heurtebise. Il forme ainsi une ligne qui relie -l'attaque de Ney à celle de Victor. Le retard de notre artillerie nous -laisse exposés au feu des nombreux canons de l'ennemi. Pour compenser -cette infériorité Napoléon envoie quatre batteries de Drouot, qui -accourent se déployer entre Ney et Victor. Le feu est alors moins -inégal, mais toujours horriblement meurtrier, et quoique accablées de -boulets et de mitraille les deux divisions Charpentier et Boyer se -soutiennent avec une héroïque fermeté. - -[En marge: Violents engagements de la cavalerie.] - -[En marge: Mouvement décisif de Napoléon au centre.] - -[En marge: Le plateau est enfin emporté et la bataille gagnée après -des prodiges d'énergie.] - -À gauche, au centre, à droite, nous avions pris pied sur le plateau, -mais ce n'était pas assez, il fallait s'y maintenir, s'y étendre, et -en chasser l'ennemi. Le moment était venu pour la cavalerie de -soutenir l'infanterie, car au delà de la ferme d'Heurtebise le terrain -commence à s'élargir. Les escadrons de Nansouty ayant suivi Ney à -travers le ravin d'Oulches, et ayant débouché avec lui sur le plateau, -passent entre les intervalles de ses bataillons, et fondent sur -l'ennemi, les lanciers polonais et les chasseurs à cheval en tête, les -grenadiers en réserve. Ces braves cavaliers, trouvant ici l'espace -pour se déployer, s'élancent au galop, renversent plusieurs carrés -russes, les acculent sur le hameau de Paissy, et n'ont qu'un pas à -faire pour les précipiter dans un ravin parallèle à celui d'Oulches, -et donnant sur l'Aisne. Mais en se repliant, l'infanterie russe -démasque une ligne d'artillerie qui tire à mitraille sur nos -cavaliers, et les arrête. Ils sont obligés de revenir pour ne pas -rester sous ce feu destructeur, et sont suivis par douze escadrons -russes. Ceux-ci à leur tour chargent avec tant d'impétuosité qu'ils -dépassent les grenadiers à cheval de la garde demeurés en seconde -ligne. À l'aspect de cette bourrasque de cavalerie, les jeunes soldats -de Ney perdent contenance et s'enfuient vers le ravin d'Oulches, d'où -ils s'étaient si bravement élancés à la conquête du plateau. En vain -Ney, se jetant au milieu d'eux, les appelle de sa forte voix, de son -geste énergique: ils fuient saisis d'une terreur inexprimable, -phénomène assez fréquent chez les jeunes gens, que leur émotion rend -aussi prompts à la fuite qu'à l'attaque. Napoléon, placé un peu en -arrière et veillant aux vicissitudes de la bataille, envoie Grouchy -avec le reste de la cavalerie, pour remplir le vide qui vient de se -former dans sa ligne de bataille, et tendre un voile qui, cachant la -scène à nos fuyards, leur permette de recouvrer leur présence -d'esprit. Grouchy arrive, occupe la place, et va charger, quand un -coup de feu le renverse de cheval. Privée de son chef, notre cavalerie -demeure immobile. Elle protége pourtant le ralliement de l'infanterie -de Ney. Vers notre droite Victor à la tête des divisions Boyer et -Charpentier, persiste à se soutenir à la lisière du bois d'Ailles. -Blessé gravement, il est remplacé par le général Charpentier. -Napoléon, craignant que ses ailes qui ont de la peine à se maintenir -au bord du plateau ne finissent par céder, fait avancer une division -de la vieille garde pour se déployer entre elles. Ces vieux soldats se -portent d'un pas résolu entre nos deux ailes, tandis qu'au même -instant arrivent quatre-vingts bouches à feu bien longtemps -attendues. Notre infériorité en artillerie cesse enfin, et il est -temps, car les canons de Drouot sont presque tous démontés. Ces -quatre-vingts pièces, mises en batterie entre les troupes de Ney et -celles de Victor, vomissent bientôt des torrents de feu sur les -Russes, et leur font essuyer des pertes cruelles. L'infanterie de -Sacken et de Woronzoff, après avoir tenu quelque temps, cède à son -tour sous les décharges répétées de la mitraille. Elle recule et nous -abandonne le terrain. Alors de notre gauche à notre droite on -s'ébranle pour la suivre. Les troupes de Victor faisant un dernier -effort, s'emparent du village d'Ailles, et prennent définitivement -leur place à la droite de l'armée. Les troupes de Ney ne restent point -en arrière, et notre ligne entière s'avance dès lors en parcourant le -sommet du plateau qui tantôt s'élargit, tantôt se resserre, et refoule -l'infanterie de Sacken et de Woronzoff sur celle de Langeron. La -cavalerie russe s'efforce en vain de charger pour couvrir cette -retraite; nos chasseurs et nos grenadiers à cheval se précipitent sur -elle et la repoussent. Réfugiée derrière son infanterie, elle se -reforme, et essaie de revenir à la charge. Nos dragons la culbutent de -nouveau. On parcourt ainsi d'un pas victorieux le sommet du plateau, -la gauche à l'Aisne, la droite à la Lette, dominant de quelques -centaines de pieds le lit de ces deux rivières, et poussant devant soi -les cinquante mille hommes de Sacken, de Woronzoff, de Langeron. On -les mène de la sorte pendant deux lieues, c'est-à-dire jusqu'à Filain, -et comme ils paraissent en cet endroit vouloir descendre dans la -vallée de la Lette, notre gauche portée en avant par un rapide -mouvement de conversion, les y pousse brusquement. Notre artillerie, -se dédommageant de sa tardive arrivée, les suit au bord de la vallée, -et les couvre de mitraille, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé un abri -dans l'enfoncement boisé du lit de la Lette. - -La nuit approchait, et rien n'annonçait que nous eussions à craindre -quelque effort de l'ennemi sur nos flancs ou sur nos derrières. En -effet, cette irruption des quinze mille cavaliers de Wintzingerode, -dont Napoléon ignorait le projet, mais dont il avait admis la -possibilité, et contre laquelle il avait pris ses précautions en -laissant une division de vieille garde et le corps de Marmont au pied -des hauteurs de Craonne, ne s'était pas encore exécutée, même à la fin -du jour. Malgré les instances de Blucher, qui attachait beaucoup de -prix à cette combinaison, la cavalerie de Wintzingerode, engagée dans -la vallée de la Lette, au milieu d'un pays fourré et marécageux, -embarrassant l'infanterie de Kleist et embarrassée par elle, n'était -parvenue à Festieux que très-tard, et n'avait plus osé, l'heure étant -fort avancée, tenter une entreprise qui pouvait avoir ses dangers -aussi bien que ses avantages. Blucher avait donc été obligé de s'en -tenir pour la journée à la perte du plateau de Craonne. - -[En marge: Caractères et résultats de cette sanglante bataille.] - -Telle avait été cette sanglante bataille de Craonne, consistant dans -la conquête d'un plateau élevé, défendu par cinquante mille hommes et -une nombreuse artillerie, et attaqué par trente mille avec une -artillerie insuffisante. La ténacité d'un côté, la fougue de l'autre, -avaient été admirables, et chez nous, les divisions Boyer et -Charpentier avaient joint à la fougue une rare patience sous le feu. -Ney avait été, comme toujours, l'un des héros de la journée. Les -Russes avaient perdu 6 à 7 mille hommes, et on ne sera pas étonné -d'apprendre que, débouchant sous un feu épouvantable, nous en eussions -perdu 7 à 8 mille. La différence à notre désavantage eût même été plus -grande, si notre artillerie, retardée non par sa faute mais par la -distance, n'était venue à la fin compenser par ses ravages ceux que -nous avions soufferts. Après ce noble effort de notre armée, -pouvions-nous le lendemain en tirer d'utiles conséquences? le sang de -nos braves soldats aurait-il du moins coulé fructueusement pour la -France? Telle était la question qui allait se résoudre dans les -quarante-huit heures, et dont la solution, hélas! ne dépendait pas du -génie de Napoléon, car dans ce cas elle n'eût pas été un instant -douteuse. - -[En marge: Le gain de la bataille de Craonne ne décidait rien, et il -fallait expulser Blucher de la plaine de Laon.] - -[En marge: Nécessité d'une seconde bataille, et difficultés à vaincre -pour la livrer.] - -Napoléon, quoique satisfait de ce premier résultat et touché du -dévouement de ses troupes, était fort préoccupé du lendemain; mais sa -résolution de combattre, toujours déterminée par la nécessité de -vaincre Blucher avant de se reporter sur Schwarzenberg, était la même. -Il ne délibérait que sur un point, c'était de savoir, maintenant qu'il -était maître du plateau de Craonne, par quel côté il descendrait dans -la plaine de Laon. Mais ici encore une nécessité, presque aussi -absolue que celle de combattre, le forçait à marcher par la chaussée -de Soissons à Laon, et c'était la nécessité de se placer entre ces -deux villes, afin d'intercepter la route de Paris. Malheureusement, -cette chaussée présentait beaucoup plus de difficultés que celle de -Reims pour pénétrer dans la plaine de Laon. Parvenus à la partie du -plateau qui se trouve entre Aizy et Filain (voir la carte nº 64), il -nous fallait tourner à droite, descendre dans la vallée de la Lette -entre Chavignon et Urcel, nous engager dans un défilé, formé à gauche -par des hauteurs boisées, à droite par le ruisseau d'Ardon qui vient -de Laon, et qui est bordé de prairies marécageuses. On rencontrait -successivement sur son chemin les villages d'Étouvelles et de Chivy, -et on débouchait ensuite par la chaussée de Soissons dans la plaine de -Laon. S'enfoncer avec toute l'armée dans cet étroit défilé, où l'on -n'avait guère que la largeur de la chaussée pour manoeuvrer, était -extrêmement dangereux. L'ennemi, en effet, en occupant fortement les -villages d'Étouvelles et de Chivy, pouvait nous arrêter court. -Cependant il n'y avait pas moyen d'opérer autrement, car se reporter à -droite pour prendre la grande route de Reims à Laon, qui passe l'Aisne -à Berry-au-Bac, c'était découvrir celle de Soissons, et si on avait dû -prendre en définitive cette route de Reims, ce n'eût pas été la peine -de perdre sept mille hommes pour conquérir le plateau de Craonne. La -grave raison de se tenir toujours à proximité de Soissons l'ayant -emporté dans la première bataille, devait évidemment l'emporter dans -la seconde. En conséquence, Napoléon, qui avait bivouaqué le 7 au soir -sur le plateau, vint s'établir le 8 entre l'Ange-Gardien et Chavignon, -à l'ouverture du défilé qui conduit dans la plaine de Laon. Il accorda -cette journée de repos à ses troupes, afin de les laisser respirer, -et de donner au maréchal Marmont le temps d'entrer en ligne. - -[En marge: Rôle destiné au maréchal Marmont dans les nouvelles -opérations qu'on allait entreprendre.] - -Il voulait se servir de ce maréchal pour parer, autant que possible, -aux inconvénients de la situation dans laquelle il était forcé de -s'engager. Le maréchal Marmont venait de recevoir de Paris une -nouvelle division de réserve, composée, comme celles que commandait le -général Gérard, de bataillons de ligne formés à la hâte dans les -dépôts. Elle était de 4 mille conscrits, ayant comme les autres quinze -à vingt jours d'incorporation, mais conduits par des officiers -qu'exaltaient le danger de la France et l'honneur menacé de nos armes. -Cette division placée sous les ordres du duc de Padoue, portait à 12 -ou 13 mille hommes le corps du maréchal Marmont, et à 48 ou 50 mille -le total des forces de Napoléon, déduction faite des pertes de la -bataille de Craonne. Il imagina de diriger le corps du duc de Raguse -sur la route qu'il ne voulait pas suivre lui-même, celle de Reims à -Laon. Ce corps, passant par Festieux, et n'ayant pas grande difficulté -à vaincre, viendrait s'établir sur notre droite dans la plaine de -Laon, et, attirant à lui l'attention de l'ennemi, faciliterait à notre -colonne principale le passage du défilé d'Étouvelles à Chivy. (Voir la -carte nº 64.) Sans doute, il y avait du danger, même dans cette -précaution, car sur notre gauche Napoléon débouchant par un défilé -étroit, sur notre droite Marmont débouchant à découvert dans la plaine -de Laon, à une distance l'un de l'autre de trois lieues, pouvaient -être accablés successivement, avant d'avoir eu le temps de se donner -la main. Mais que faire? Où n'y avait-il pas danger, et danger plus -grand que celui qu'on allait braver? Il n'était pas possible en effet -de se détourner de Blucher sans l'avoir battu; il n'était pas possible -de suivre en masse la route de Reims sans livrer celle de Soissons, -c'est-à-dire de Paris; dès lors le débouché par le défilé d'Étouvelles -à Chivy étant la suite d'un enchaînement de nécessités, il fallait s'y -résigner, en diminuant de son mieux les difficultés de l'opération. -Évidemment on se donnait plus de chances de forcer le défilé en -ajoutant à l'attaque de gauche une démonstration accessoire sur la -droite. D'ailleurs, une fois l'obstacle vaincu, Napoléon s'appliquant -à s'étendre rapidement à droite pour donner la main à Marmont, et -celui-ci ne se commettant qu'avec mesure dans la plaine de Laon, les -principaux dangers de cette manière d'opérer pouvaient être conjurés. -Au surplus on n'avait, nous le répétons, que le choix des périls. Le -plus grand de tous eût été d'hésiter et de ne pas agir. - -[En marge: La journée du 8 donnée au repos et au ralliement des -troupes.] - -La journée du 8 ayant été accordée au repos et au ralliement des -troupes, Napoléon résolut de se porter le 9 mars au matin au milieu de -la plaine humide de Laon. C'était l'audacieux Ney qui devait marcher -en tête, et forcer le défilé d'Étouvelles à Chivy. Pour lui faciliter -sa tâche, Napoléon chargea le général Gourgaud de pénétrer pendant la -nuit avec quelques troupes légères à travers les monticules boisés qui -dominaient notre gauche, et de tourner le défilé en apparaissant -brusquement sur le flanc de la chaussée entre Étouvelles et Chivy. La -division de dragons Roussel avait ordre dès que le défilé serait -franchi, de se précipiter au galop sur la ville de Laon, pour tâcher -d'y pénétrer pêle-mêle avec l'ennemi. - -[En marge: Sanglante bataille de Laon livrée les 9 et 10 mars.] - -[En marge: Ney enlève Chivy par un coup de vigueur, et assure ainsi le -débouché dans la plaine de Laon.] - -Le maréchal Ney, pour être plus sûr de réussir, se mit en marche le 9, -bien avant le jour, lorsque les troupes alliées étaient encore -plongées dans un profond sommeil. Les soldats du 2e léger, sous la -conduite de cet intrépide maréchal, fondirent en colonne serrée sur -Étouvelles, y surprirent une avant-garde de Czernicheff qu'ils -passèrent au fil de l'épée, et, après avoir occupé ce petit village, -se jetèrent sur Chivy dont ils s'emparèrent également. Il arriva même -que la petite colonne du général Gourgaud chargée de tourner le -défilé, ayant trouvé plus de difficulté que la colonne principale, ne -parut devant Chivy qu'après le maréchal Ney. Elle se réunit toutefois -à lui au moment où il entrait dans la plaine de Laon. La division de -dragons Roussel s'élança alors au galop sur la chaussée; mais elle fut -contenue par la mitraille d'une batterie de douze pièces, qui lui tua -quelques hommes avec un chef d'escadron. Il fallut donc s'arrêter et -attendre l'infanterie avant de songer à l'attaque de Laon. Du reste, -le défilé qu'on avait cru si redoutable était heureusement franchi, et -toute l'armée pouvait se déployer dans la plaine. Ney se rangea en -avant de Chivy, vis-à-vis du faubourg de Semilly. (Voir la carte nº -64.) Charpentier prit position à gauche avec les deux divisions de -jeunes garde du maréchal Victor, Mortier à droite avec la seconde -division de vieille garde, et avec la division de jeunes garde Poret -de Morvan. Friant à la tête de la principale division de vieille -garde, s'établit au centre, en arrière. Venaient enfin la cavalerie et -la réserve d'artillerie, complétant un total de trente-six mille -combattants. Marmont à trois lieues sur la droite, séparé de Napoléon -par des hauteurs boisées, était avec 12 ou 13 mille hommes sur la -route de Reims, attendant notre canon pour se risquer en plaine. - -[En marge: Attaque et prise des faubourgs de Semilly et d'Ardon.] - -Un épais brouillard couvrait le bassin au milieu duquel Laon s'élève, -et on voyait à peine les tours de la ville se dresser au-dessus de ce -brouillard comme sur une mer. Favorisé par cette brume épaisse, Ney se -jeta sur le faubourg de Semilly bâti au pied de la hauteur que la -ville couronne; Mortier avec la division Poret de Morvan se jeta à -droite, sur le faubourg d'Ardon situé de même. La vivacité de -l'attaque, l'élan d'un heureux début, le brouillard, tout contribua au -succès de cette double tentative. En une heure nous nous rendîmes -maîtres des deux faubourgs. - -Mais bientôt nous aperçûmes à travers le brouillard qui commençait à -se dissiper, le site singulier qui devait nous servir de champ de -bataille, et l'ennemi put se rassurer en voyant le petit nombre de -soldats qui venaient attaquer ses cent mille hommes. - -[En marge: Forme et aspect de la ville de Laon.] - -[En marge: Résolution de Blucher de s'y défendre à outrance.] - -Laon s'élève sur un pic de forme triangulaire, assez semblable à un -trépied, haut de deux cents mètres, et dominant de tout côté le bassin -verdoyant qui l'entoure. (Voir la carte nº 64.) La vieille ville, -enceinte de murailles crénelées et de tours, occupe en entier le -sommet du tertre. Au pied, dans la plaine, se trouvent au sud les deux -faubourgs de Semilly et d'Ardon, que nous venions d'occuper, au nord -ceux de la Neuville à gauche, de Saint-Marcel au centre, de Vaux à -droite, que nous ne pouvions pas voir, parce que la ville nous les -cachait. Blucher, après avoir cédé le plateau de Craonne à nos -efforts, était bien résolu à disputer la plaine de Laon, en -s'attachant fortement au rocher couronné de murs qui la domine, et aux -faubourgs bâtis tout autour. Il y avait dans son âme beaucoup trop de -courage, de patriotisme, d'orgueil, pour abandonner à 48 mille hommes -un champ de bataille qu'il occupait avec 100 mille, qui était de -défense facile, d'importance capitale, et après l'abandon duquel il ne -lui restait qu'à se retirer, sans savoir où il s'arrêterait, car -l'armée de Silésie était séparée de l'armée de Bohême de manière à ne -pouvoir plus la rejoindre. Le sort de la guerre tenait donc à cette -position de Laon, et pour les uns comme pour les autres il fallait en -être maître ou périr. - -Blucher avait un motif de plus de se battre en désespéré. Par suite de -la jalousie qui régnait entre les Prussiens et les Russes, quoiqu'ils -fussent les plus unis des coalisés, il s'était répandu chez les Russes -l'idée fausse qu'à Craonne les Prussiens avaient eu la volonté de les -laisser écraser. Cette prévention, déraisonnable comme la plupart de -celles qui s'élèvent entre alliés faisant la guerre ensemble, avait -amené entre eux une mésintelligence des plus graves; et une bataille -où personne ne se ménagerait, était, outre toutes les nécessités -militaires que nous avons rapportées, une véritable nécessité morale -et politique. Par ces diverses raisons, Blucher avait résolu de -défendre Laon à outrance, et il avait pris dans cette vue de fort -bonnes dispositions. - -[En marge: Distribution des forces de Blucher.] - -Les troupes prussiennes, qui n'avaient pas combattu la veille étaient, -partie sur la hauteur de Laon, partie en plaine, en face des faubourgs -de Semilly et d'Ardon que nous venions d'enlever. Elles devaient -défendre le poste principal, celui même de Laon. Sur le côté, vers -notre gauche et vers la droite de l'ennemi, Woronzoff se trouvait -entre Laon et Clacy, vis-à-vis des hauteurs boisées à travers -lesquelles nous avions débouché. Les corps des généraux Kleist et -d'York, confondus en un seul, étaient à l'extrémité opposée, -c'est-à-dire à notre droite et à la gauche des alliés, faisant face à -la route de Reims, sur laquelle Marmont était attendu. Restaient -Sacken et Langeron, que Blucher avait placés derrière la hauteur de -Laon, à l'abri de nos regards comme de nos coups, et en mesure, -suivant le besoin, de se porter librement ou sur la chaussée de -Soissons ou sur celle de Reims. Blucher, dans l'ignorance où il était -de nos projets, ne savait pas de quel côté aurait lieu la principale -attaque; il savait seulement par ses reconnaissances, qu'il y avait -des troupes françaises sur les deux routes, et c'est par ce motif -qu'il avait disposé une grosse réserve derrière Laon, pour la diriger -sur le point où le danger se déclarerait. - -[En marge: Blucher reprend les faubourgs de Semilly et d'Ardon.] - -[En marge: Ney les occupe de nouveau.] - -Dès que le brouillard fut dissipé, Blucher fit attaquer le faubourg de -Semilly dont Ney s'était emparé à l'extrémité de la route de Soissons, -et celui d'Ardon que Mortier avait enlevé un peu à droite de cette -route dans l'intention de donner la main à Marmont. L'infanterie de -Woronzoff attaqua Semilly, et celle de Bulow Ardon. Comme il est -d'usage dans un retour offensif, les Russes et les Prussiens mirent -une grande vigueur dans leur attaque, pénétrèrent dans les deux -faubourgs, et en expulsèrent nos soldats. Déjà même la colonne de -Woronzoff, qui avait enlevé Semilly, s'avançait en masse sur la -chaussée de Soissons, et son mouvement allait couper la retraite aux -troupes de Mortier, lesquelles expulsées d'Ardon se trouvaient en -l'air sur notre droite. À cet aspect, le maréchal Ney se saisissant de -quelques escadrons de la garde, fond sur l'infanterie russe, l'arrête -court, donne à son infanterie le temps de se rallier, et la ramène sur -Semilly qu'il réoccupe victorieusement. Tandis qu'il accomplit cet -exploit sur notre front, à notre droite le général Belliard, -remplaçant Grouchy dans le commandement de la cavalerie, se met à la -tête des dragons d'Espagne (division Roussel), charge à son tour -l'infanterie de Bulow, la culbute, et rouvre au corps de Mortier le -chemin d'Ardon. - -[En marge: Acharnement à se disputer ces deux faubourgs.] - -Après avoir plusieurs fois pris, perdu, repris, ces faubourgs de -Semilly et d'Ardon, situés au pied du rocher de Laon, les deux armées -restèrent acharnées l'une contre l'autre autour de ces deux points. -L'ennemi rentrait dans la moitié d'un faubourg, on l'en chassait, et -aussitôt il y revenait. Napoléon, dévoré d'impatience, envoyait aide -de camp sur aide de camp au maréchal Marmont, pour presser sa marche, -car il se flattait avec raison que l'apparition de ce maréchal -produirait chez les coalisés un ébranlement moral, dont on pourrait -profiter pour les arracher du pied de cette hauteur à laquelle ils -étaient si fortement attachés. Mais trois lieues de marécages et de -coteaux boisés à traverser, au milieu d'une nuée de Cosaques, -laissaient peu d'espérance de communiquer avec Marmont. - -En attendant, Napoléon pensant que s'il y avait moyen de déloger -Blucher du pied de ce fatal rocher de Laon, c'était en le débordant, -chargea le brave Charpentier avec ses deux divisions de jeune garde, -lesquelles s'étaient couvertes de gloire l'avant-veille, de filer le -long des coteaux boisés qui enceignent la plaine, et d'aller enlever -le village de Clacy sur notre gauche, d'où l'on pouvait partir pour -tourner Laon par le faubourg de la Neuville et par la route de la -Fère. - -[En marge: Mouvement sur la gauche et le village de Clacy -vigoureusement exécuté par le général Charpentier.] - -Cet ordre fut vaillamment exécuté. Le général Charpentier, longeant le -pied des coteaux, et se tenant au-dessus des prairies marécageuses de -la plaine, tandis que des tirailleurs jetés en avant dans les bois -divisaient l'attention de l'ennemi, traversa successivement Vaucelles, -Mons-en-Laonnois, et aborda enfin le village de Clacy qu'occupait une -division de Woronzoff. Friant, avec une division de la vieille garde, -le suivait pour l'appuyer au besoin. Charpentier se jeta sur Clacy -avec une telle vigueur, qu'il y pénétra malgré la plus énergique -résistance des Russes. Nos jeunes soldats, exaltés par le carnage, -égorgèrent quelques centaines d'hommes à coups de baïonnette. On fit -plusieurs centaines de prisonniers. Ce succès sur notre gauche était -d'assez grande importance pour la suite de la bataille, car il nous -donnait quelques chances de tourner Blucher. Il fut compensé -cependant vers notre droite par la perte du faubourg d'Ardon. Bulow -s'y jeta une dernière fois avec fureur. La division Poret de Morvan -eut son général tué, et fut obligée de se replier. Mais au centre Ney -était resté maître du faubourg de Semilly, en tête de la chaussée de -Soissons. À droite, si nous avions perdu Ardon, nous avions occupé le -village de Leuilly; à gauche nous étions en possession de Clacy, d'où -il était possible de tourner Laon. Il y avait donc un progrès -véritable accompli par la colonne principale que dirigeait Napoléon en -personne, et, malgré notre infériorité numérique, on pouvait espérer -encore de conquérir cette plaine de Laon, arrosée déjà de tant de -sang, mais à condition qu'à notre extrême droite, c'est-à-dire sur la -route de Reims, tout se passerait heureusement. - -[En marge: Le sort de la journée attaché à la diversion que le -maréchal Marmont est chargé d'opérer.] - -Sur cette route de Reims en effet, Marmont avait enfin débouché de -Festieux dans la plaine de Laon. Son canon s'était fait entendre à -deux heures de l'après-midi, et avait rempli Napoléon d'espérance, -Blucher d'anxiété. - -[En marge: Ce maréchal parvient à déboucher par Festieux et à -s'emparer d'Athies sur la droite de Laon.] - -Il s'était porté par la route de Reims, la jeune division de Padoue en -tête, sur le village d'Athies, en présence des flots de la cavalerie -ennemie. (Voir la carte nº 64.) Il avait successivement repoussé cette -cavalerie, puis s'était approché du village même d'Athies. Les troupes -d'York et de Kleist y étaient en position. Marmont, qui entendait de -son côté le canon de l'Empereur, et qui sentait le besoin de faire -quelque chose dans cette journée pour le seconder, crut devoir -emporter Athies. Voulant en faciliter l'attaque à ses jeunes troupes, -il plaça quarante bouches à feu sur son front, et canonna -impitoyablement ce village. Ensuite il le fit assaillir par -l'infanterie du duc de Padoue, et l'enleva. La journée tirant à sa -fin, il s'arrêta, et prit position là même où s'était terminé son -succès. - -[En marge: La journée étant fort avancée, on est obligé de remettre au -lendemain la suite de la bataille.] - -Jusque-là tout allait bien, et la journée, quoiqu'on n'eût accompli -que la moitié de l'oeuvre, promettait de bons résultats pour le -lendemain, si on pouvait toutefois conjurer l'infériorité du nombre, -grave difficulté, car on se battait dans la proportion d'un contre -deux, avec de jeunes troupes contre les plus vieilles bandes de -l'Europe. Pourtant on avait exécuté des choses si extraordinaires dans -cette campagne, et notamment la veille et l'avant-veille, que si le -lendemain on partait vigoureusement du point où l'on était parvenu, et -que Marmont attirant à lui la principale masse de l'ennemi, Napoléon -pût se lancer de Clacy sur les derrières de Laon, le triomphe était -presque certain. Mais il fallait pour qu'il en fût ainsi bien des -circonstances heureuses; il fallait d'abord réussir à se concerter à -grande distance, à travers les bois, les marécages et les Cosaques, -puis enfin passer la nuit, Marmont surtout, dans des positions peu -sûres. - -[En marge: Position hasardée de Marmont au village d'Athies.] - -[En marge: Légèreté de Marmont, qui passe la nuit au milieu de l'armée -ennemie, presque sans se garder.] - -Marmont, établi en l'air au village d'Athies, au milieu de la plaine, -attendait les instructions de Napoléon, et avait envoyé le colonel -Fabvier pour aller les chercher à la tête de 500 hommes. Était-ce bien -le cas de les attendre immobile où il était, et n'aurait-il pas dû, -après avoir aperçu dans la journée des masses immenses de cavalerie, -prendre pour la nuit position en arrière, vers Festieux par exemple, -espèce de petit col par lequel il avait débouché dans la plaine, et où -il aurait été en parfaite sécurité? Mais la crainte mal entendue -d'abandonner le terrain conquis dans l'après-midi, le retint, et -l'empêcha d'opérer un mouvement rétrograde que la prudence -conseillait. Ce qui était moins excusable encore en demeurant au -milieu de flots d'ennemis, c'était de ne pas multiplier les -précautions pour se garantir d'une surprise de nuit. Avec une légèreté -qui ôtait à ses qualités une partie de leur prix, Marmont s'en remit à -ses lieutenants du soin de sa sûreté. Ceux-ci laissèrent leurs jeunes -soldats fatigués se répandre dans les fermes environnantes, et ne -songèrent pas même à protéger la batterie de quarante pièces de canon -qui avait canonné Athies avec tant de succès. C'étaient de jeunes -canonniers de la marine, peu habitués au service de terre, qui étaient -attachés à ces pièces, et qui n'eurent pas le soin de remettre leurs -canons sur l'avant-train, de manière à pouvoir les enlever promptement -au premier danger. Tout le monde, chef et officiers, s'en fia ainsi à -la nuit, dont on aurait dû au contraire se défier profondément. - -Il n'y avait que trop de raisons, hélas, de se défier de cette nuit -fatale, car Blucher, dès qu'il avait entendu le canon de Marmont, -s'était persuadé que l'attaque par la route de Reims était la -véritable, que celle qui avait rempli la journée sur la route de -Soissons était une pure feinte, et qu'il fallait porter par conséquent -sur la route de Reims le gros de ses forces. Il avait sur-le-champ mis -en mouvement Sacken et Langeron restés en réserve derrière Laon, les -avait envoyés, en contournant la ville, à l'appui de Kleist et d'York, -et y avait ajouté la plus grande partie de sa cavalerie qui de ce côté -ne pouvait manquer d'être fort utile. La journée étant très-avancée -quand ce mouvement finissait, il n'avait pas voulu néanmoins s'en -tenir à des dispositions préparatoires, et avait songé à profiter de -l'obscurité pour ordonner une surprise de nuit exécutée par sa -cavalerie en masse. - -[En marge: Le corps de Marmont, surpris dans la nuit du 9 au 10, est -mis en déroute.] - -Vers minuit, en effet, tandis que les soldats de Marmont s'y -attendaient le moins, une nuée de cavaliers se précipitent sur eux en -poussant des cris épouvantables. De vieux soldats, habitués aux -accidents de guerre, auraient été moins surpris, et plus tôt réunis à -leur poste. Mais une panique soudaine se répand dans les rangs de -cette jeune infanterie, qui s'échappe à toutes jambes. Les artilleurs -qui n'avaient pas disposé leurs pièces de manière à les enlever -rapidement, s'enfuient sans songer à les sauver. L'ennemi lui-même au -sein de l'obscurité se mêle avec nous, et fait partie de cette cohue, -pendant que son artillerie attelée, galopant sur nos flancs, tire à -mitraille, au risque d'atteindre les siens comme les nôtres. On marche -ainsi au milieu d'un désordre indicible, sans savoir que devenir, et -Marmont emporté par la foule s'en va du même pas qu'elle. Heureusement -le 6e corps, qui faisait le fond des troupes de Marmont, retrouve un -peu de son sang-froid, et s'arrête à ces hauteurs de Festieux, où il -aurait été si facile de se procurer pour la nuit une position sûre. -L'ennemi n'osant pas s'engager plus loin suspend sa poursuite, et nos -soldats délivrés de sa présence finissent par se rallier, et par se -remettre en ordre. - -[En marge: L'accident arrivé au corps de Marmont laisse Napoléon seul -en présence de toute l'armée de Blucher dans la plaine de Laon.] - -Cet accident, l'un des plus fâcheux qui soient jamais arrivés à un -général, surtout à cause des conséquences dont il fut suivi, ne nous -avait coûté matériellement que quelques pièces de canon, deux ou trois -cents hommes mis hors de combat, et un millier de prisonniers, qui -revinrent en partie le lendemain, mais il ruinait notre entreprise -déjà si difficile et si compliquée. En apprenant dans la nuit cette -déplorable échauffourée, Napoléon s'emporta contre le maréchal -Marmont, mais s'emporter ne réparait rien, et il s'occupa -immédiatement du parti à prendre. Renoncer à son attaque et se -retirer, c'était commencer une retraite qui devait aboutir à la ruine -de la France et à la sienne. Attaquer, quand la diversion confiée à -Marmont n'était plus possible, quand on allait avoir devant soi les -masses de l'ennemi accumulées entre Laon et la chaussée de Soissons, -était bien téméraire. Tous les partis menaient presque à périr. -N'écoutant que l'énergie de son âme, Napoléon voulut essayer sur Laon -une tentative désespérée, pour voir si le hasard, qui est si fécond à -la guerre, ne lui vaudrait pas ce que n'avaient pu lui procurer les -plus savantes combinaisons. - -Il allait se précipiter sur Laon lorsque Blucher le prévint. Ce -dernier avait songé d'abord à jeter sur Marmont une moitié de son -armée, le prenant pour notre colonne principale. Mais dans son -état-major des voix nombreuses s'étaient élevées contre ce projet, et -on lui avait prouvé qu'il fallait avant tout tenir tête à Napoléon -devant la ville de Laon. Blucher, malade ce jour-là, et cédant plus -que de coutume à l'avis de ses lieutenants, avait donc suspendu le -mouvement prescrit, et s'était décidé à diriger son effort droit -devant lui, sur Clacy notamment, par où Napoléon menaçait de le -tourner. - -[En marge: Journée du 10, et efforts désespérés de Napoléon pour -enlever Laon.] - -Au moment où Napoléon ébranlait ses troupes pour renouveler ses -attaques, trois divisions de l'infanterie de Woronzoff se portant à -notre gauche, se déployèrent autour du village de Clacy avec -l'intention de l'enlever. Le général Charpentier, qui avait remplacé -Victor, était à Clacy avec sa division de jeune garde et celle du -général Boyer, fort décimées l'une et l'autre par les derniers -combats. Ney avait de son côté appuyé à gauche pour soutenir le -général Charpentier, et avait disposé son artillerie un peu en arrière -et à mi-côte de manière à prendre d'écharpe les masses russes qui -allaient se jeter sur Clacy. Dès neuf heures du matin une lutte -opiniâtre recommença autour de cet infortuné village, dont la -position, heureusement pour nous, était légèrement dominante. Le -général Charpentier, qui dans ces journées montra autant d'énergie que -d'habileté, laissa l'infanterie russe s'avancer à petite portée de -fusil, et puis l'accueillit avec un feu de mousqueterie épouvantable. -Les officiers et sous-officiers se prodiguaient pour suppléer au -défaut d'instruction de leurs jeunes soldats, dans lesquels ils -trouvaient du reste un dévouement sans bornes. La première division -russe essuya un feu si meurtrier qu'elle fut renversée au pied de la -position, et immédiatement remplacée par une autre qui ne fut pas -mieux traitée. Les troupes assaillantes recevaient, outre le feu de -Clacy, celui de l'artillerie du maréchal Ney, laquelle, -très-avantageusement placée, comme nous venons de le dire, exerçait -d'affreux ravages. À la vérité, quelques-uns des projectiles de cette -artillerie atteignaient nos soldats à Clacy, mais dans l'ardeur dont -on était animé, on ne songeait avant tout qu'à arrêter l'ennemi et à -le détruire, n'importe à quel prix. - -La même attaque, renouvelée cinq fois par les Russes, échoua cinq fois -devant l'héroïsme du général Charpentier et de ses soldats. Les Russes -rebutés se replièrent alors sur Laon. Napoléon, reprenant un peu -d'espérance, et se flattant d'avoir peut-être fatigué la ténacité de -Blucher, porta les deux divisions de Ney (Meunier et Curial) droit sur -Laon, par le faubourg de Semilly que nous n'avions pas cessé -d'occuper. Nos jeunes soldats, lancés par Ney sur la hauteur, -renversèrent tout devant eux, gravirent l'une des faces du pic -triangulaire de Laon, et, profitant de la forme du terrain, creuse et -rentrante en cet endroit, parvinrent jusqu'aux murailles de la ville. -Mais la solide infanterie de Bulow les arrêta au pied du rempart, puis -les criblant de mitraille, les força de redescendre de cette hauteur -fatale, devant laquelle devait échouer la fortune de nos armes. -Napoléon, cependant, qui ne renonçait pas encore à arracher Blucher de -ce poste, envoya fort loin sur notre gauche Drouot à la tête d'un -détachement, pour voir s'il ne serait pas possible de se porter sur la -route de La Fère, et d'inquiéter assez l'ennemi pour lui faire lâcher -prise. - -[En marge: Nécessité pour Napoléon de battre en retraite.] - -Drouot après une hardie reconnaissance, ayant déclaré avec une -sincérité qu'on ne mettait jamais en doute, l'impossibilité de cette -dernière tentative, Napoléon se résigna enfin à considérer Blucher -comme inexpugnable. Depuis quarante-huit heures ils l'étaient l'un -pour l'autre, et Blucher avait été aussi impuissant contre les -villages de Clacy et de Semilly, que Napoléon contre la hauteur de -Laon. Mais Napoléon ne pouvait pas être inexpugnable vingt-quatre -heures de plus, si Blucher, revenant au projet de marcher en masse par -la route de Laon à Reims, refoulait Marmont sur Berry-au-Bac, et -passait l'Aisne sur notre droite. Il n'y avait donc pas moyen de -demeurer où l'on était, et il fallait rebrousser chemin pour se -replier sur Soissons. Quelque douloureuse que fût cette résolution, -comme elle était indispensable, Napoléon la prit sans hésiter, et le -lendemain, 11 mars au matin, il repassa le défilé de Chivy et -d'Étouvelles, pour se reporter sur Soissons, tandis que Marmont, -établi au pont de Berry-au-Bac, défendait l'Aisne au-dessus de lui. -L'ennemi se garda bien de suivre ce lion irrité, dont les retours -faisaient trembler même un adversaire victorieux. Napoléon put donc -regagner Soissons sans être inquiété. - -[En marge: Résultat des sanglantes batailles de Craonne et de Laon.] - -Ces trois terribles journées du 7 à Craonne, du 9 et du 10 à Laon, -avaient coûté à Napoléon environ 12 mille hommes, et si elles en -avaient coûté 15 mille à l'ennemi, c'était une médiocre consolation, -parce qu'il lui restait près de 90 mille combattans, et que nous n'en -avions guère plus de 40 mille, même avec la petite division du duc de -Padoue qui était venue renforcer le maréchal Marmont. Le pis de tout -cela, c'étaient non la perte numérique mais la perte morale, et les -conséquences militaires des dernières opérations. Négliger un moment -Schwarzenberg pour aller de nouveau battre Blucher, et revenir ensuite -sur Schwarzenberg, soit qu'on tombât directement sur celui-ci, soit -qu'on recueillît auparavant les garnisons, était la dernière -combinaison que Napoléon avait imaginée, et qui devait, si la fortune -ne le trahissait pas, le conduire à expulser les ennemis du -territoire. Mais n'ayant pas battu Blucher, bien qu'il l'eût rudement -traité, il allait être suivi par cet infatigable adversaire en se -rejetant sur Schwarzenberg, et il était exposé à les voir se réunir -tous deux pour l'accabler. Le danger était évident et très-difficile à -conjurer. - -[En marge: Napoléon se replie sur Soissons.] - -[En marge: Tandis que Napoléon remet un peu d'ordre dans son armée, et -lui procure quelque repos et quelques vivres, le corps de Saint-Priest -vient s'offrir à ses coups.] - -Napoléon rentra donc fort triste dans Soissons, mais moins triste que -l'armée qui comprenait bien la situation et commençait à craindre que -tant d'efforts ne fussent impuissants pour sauver la France. Mais -l'inflexible génie de Napoléon, éclairé par sa grande expérience, -laquelle lui montrait que les chances de la guerre sont inépuisables, -et qu'il n'y a jamais à désespérer pourvu qu'on persévère, -l'inflexible génie de Napoléon n'était point abattu. Il comptait -encore sur de faux mouvements de l'ennemi, et se flattait qu'une faute -du présomptueux Blucher, peut-être du prudent Schwarzenberg lui-même, -lui rendrait bientôt sa fortune perdue. Il n'avait pas cessé, au -surplus, d'être placé entre ses deux adversaires, et en mesure par -conséquent d'empêcher leur jonction; il avait encore à Paris quelques -ressources, et, s'il livrait cette capitale à elle-même, pour se -porter vers les places, il en devait trouver là de bien plus -considérables, avec lesquelles il pourrait peut-être changer la face -des choses. Il conserva donc une fermeté dont peu d'hommes de guerre -ont donné l'exemple, et peut-être aucun, car jamais mortel n'était -descendu d'une position si haute dans une situation si affreuse. Il -avait en effet soulevé le monde contre sa personne, et en avait -complétement détaché la France! Il lui restait, à la vérité, un corps -d'admirables officiers, formés à son école, remplis d'un saint -désespoir qu'ils communiquaient à l'héroïque jeunesse de France, -ramassée en marchant pour la faire tuer avec eux; il lui restait son -inépuisable génie, l'orgueil de sa grande fortune, et il n'était pas -troublé, sans doute aussi parce que, même dans sa chute, il -entrevoyait une gloire ineffaçable. Rentré dans Soissons que l'ennemi -n'avait pas osé garder, il attendait, l'oeil fixé sur ses adversaires, -lequel d'entre eux commettrait la faute dont il espérait profiter. Il -y était depuis vingt-quatre heures, occupé à donner du pain, des -souliers, quelque repos, et une organisation un peu meilleure à ses -jeunes soldats, lorsqu'un des nombreux ennemis attachés à sa suite -vint se placer à portée de ses coups. C'était le général de -Saint-Priest qui amenait un nouveau détachement tiré du blocus des -places, où il avait été remplacé par des milices allemandes. Il était -venu des Ardennes sur Reims, et avait expulsé de cette ville le -détachement de Corbineau. C'étaient quinze mille soldats russes ou -prussiens, commandés par un excellent officier, Français -malheureusement, que la haine du régime de 1793 avait conduit jadis en -Russie, et qui n'avait pas su en revenir lorsque ce régime avait cessé -d'ensanglanter la France. Ce n'était pas là une proie assez importante -pour dédommager Napoléon de ses derniers échecs, mais en se jetant sur -elle il pouvait faire sentir encore le danger de son voisinage, et -rendre ses adversaires plus circonspects. En attendant une meilleure -fortune, celle-là n'était point à dédaigner. - -[En marge: Combat de Reims, et destruction du corps du Saint-Priest.] - -Tandis que Blucher était arrêté au bord de l'Aisne, par la position -que Marmont avait prise à Berry-au-Bac, Napoléon fit ses dispositions -pour courir de Soissons à Reims, et accabler le corps de Saint-Priest. -Le 12 au soir il prescrivit à Marmont de laisser à Berry-au-Bac les -forces indispensables, de se porter sur Reims avec le reste, tandis -que lui s'y rendrait par la route de Fismes. Ils devaient, le -lendemain 13 au matin, opérer leur jonction à une lieue de Reims. Le -plus grand secret fut ordonné et observé. - -Le 12 mars, dans la nuit, Napoléon après avoir fait mettre à Soissons -trente bouches à feu en batterie, derrière des sacs à terre et des -tonneaux, après avoir détruit tous les obstacles qui nuisaient à la -défense, après avoir laissé pour garnison quelques fragments de -bataillons et un bon commandant, partit pour Reims avec la -demi-satisfaction que devait lui inspirer le succès vers lequel il -marchait. Dès la pointe du jour, il rencontra le corps de Marmont et -le maréchal lui-même, auquel il adressa quelques reproches, moins -sévères toutefois qu'il n'aurait eu le droit de les faire, et poussa -sur Reims les trente mille hommes qu'il avait réunis pour ce coup de -main. - -En route, on trouva sur la droite, au village de Rosnay, deux -bataillons prussiens qui faisaient la soupe. (Voir la carte nº 64.) On -troubla leur repas en les prenant tous, malgré une certaine résistance -de leur part, puis on arriva en face de Reims. Napoléon, qui aurait -voulu enlever le corps de Saint-Priest tout entier, songeait à faire -passer la Vesle à ses troupes à cheval, et à les porter au delà de -Reims pour couper la retraite à l'imprudent ennemi tombé dans ses -filets. (Voir la carte nº 62.) Mais les alliés avaient détruit le pont -qu'il eût été trop long de rétablir, et il fallut se borner à culbuter -sur Reims les troupes de Saint-Priest qui en étaient sorties pour -défendre les hauteurs. On les aborda avec la plus grande vigueur, et -après un combat fort court on les rejeta des hauteurs sur la ville. -Alors l'Empereur lança sur elles les régiments des gardes d'honneur. -Le général Philippe de Ségur, qui commandait l'un de ces régiments, -tourna l'extrême gauche de l'ennemi, culbuta sa cavalerie, et enleva -onze pièces de canon. L'infanterie russe prise à revers par ce -mouvement se précipita sur Reims. Elle voulut défendre les portes de -la ville, mais on enfonça ces portes à coups de canon, puis on entra -pêle-mêle avec elle, et on ramassa quatre mille prisonniers. Ce rapide -coup de main qui nous avait à peine coûté quelques centaines d'hommes, -en fit perdre environ six mille au corps de Saint-Priest, qui fut pour -le moment rejeté assez loin. M. de Saint-Priest lui-même y perdit la -vie. - -[En marge: Le combat de Reims, en procurant quelque consolation à -Napoléon, ne lui rend pas la position qu'il avait après Montmirail et -Montereau.] - -Ce succès, sans rendre à Napoléon l'ascendant qu'il avait après -Montmirail, avait l'avantage de procurer quelques consolations à son -armée, et de contenir l'ennemi, qui sentait la nécessité de réfléchir -à ses moindres mouvements en face d'un tel adversaire. Il s'arrêta à -Reims pour voir ce qu'allaient lui conseiller les événements. - -La situation avait en effet bien changé, militairement et -politiquement, pendant les dix ou douze jours qu'il venait d'employer -à se mesurer avec Blucher. En quittant Troyes il avait laissé le -maréchal Oudinot, le général Gérard, le maréchal Macdonald, à la -poursuite du prince de Schwarzenberg, avec ordre de pousser celui-ci -jusqu'au delà de l'Aube, pendant qu'on feignait de négocier un -armistice à Lusigny. Il avait en même temps ordonné à ses lieutenants, -qui comptaient trente et quelques mille hommes à eux trois, de faire -crier _Vive l'Empereur!_ aux avant-postes, afin de persuader à -l'ennemi qu'il n'était pas parti. Mais une telle illusion n'avait pas -duré vingt-quatre heures. La manière dont s'était exécutée la -poursuite après son départ, avait été suffisante pour montrer qu'il -n'y était plus, et le prince de Schwarzenberg qui avait promis de -reprendre l'offensive aussitôt que Napoléon se détournerait de lui -pour se jeter sur Blucher, avait tenu parole dès le 27 février au -matin. Voulant ramener sur l'Aube les troupes françaises qui avaient -franchi cette rivière à sa suite, il avait dirigé le maréchal de Wrède -vers Bar-sur-Aube, et le prince de Wittgenstein vers le pont de -Dolancourt. (Voir la carte nº 62.) Il avait gardé sous la main Giulay -et les réserves autrichiennes. - -[En marge: Événements entre le prince de Schwarzenberg et les -maréchaux laissés à la garde de la Seine.] - -[En marge: Héroïque combat de Dolancourt soutenu par les troupes -d'Espagne contre l'armée de Bohême.] - -Le maréchal Oudinot et le général Gérard étaient en position sur -l'Aube, le maréchal Macdonald sur la Seine. Les deux premiers, -particulièrement menacés, ayant aperçu le 27 au matin le retour -offensif de l'ennemi, s'étaient portés, le général Gérard à -Bar-sur-Aube, et le maréchal Oudinot à Dolancourt, pour disputer sur -ces deux points le passage de l'Aube. Le maréchal Oudinot jugeant -mauvaise la position de Dolancourt, car elle était dominée de toute -part, pensant de plus qu'un mouvement rétrograde décèlerait trop le -départ de Napoléon, avait imaginé de se tenir en avant de l'Aube, et -de défendre à outrance les hauteurs d'Arsonval et d'Arrentières. -Laissant la division des gardes nationales Pacthod pour couvrir le -pont de Dolancourt, il avait porté sur la hauteur au delà les deux -brigades de la division Leval, et la brigade qui restait de la -division Boyer. Ces trois brigades tirées d'Espagne, appuyées par les -dragons venus également d'Espagne, et comprenant 7 mille fantassins et -2 mille chevaux, avec tout au plus trente bouches à feu amenées du -fond de la vallée de l'Aube, avaient eu grand'peine à se soutenir en -présence des cent bouches à feu de l'ennemi. Les brigades Montfort et -Chassé, mitraillées d'abord, puis assaillies par les cuirassiers -autrichiens, avaient tenu ferme, et repoussé toutes les attaques, -tandis que le comte de Valmy passant l'Aube à gué, venait à leur -secours. Ces deux brigades d'infanterie, complétement enveloppées sans -en être émues, secourues tour à tour par la brigade Pinoteau, et par -les dragons d'Espagne qui avaient chargé au galop la formidable -artillerie des Autrichiens et tué les canonniers sur les pièces, -avaient conservé leur champ de bataille toute une journée. Enfin vers -la nuit, voyant fondre sur elles le reste de la grande armée de -Bohême, elles avaient quitté les hauteurs, regagné le bord de la -rivière, et opéré leur retraite dans le meilleur ordre. Ce combat -admirable de 8 à 9 mille hommes contre 30 mille d'abord, puis contre -40 mille, avait coûté à l'ennemi 3 mille hommes, et à nous 2 mille. Si -Napoléon n'avait eu que de pareils soldats, le résultat de cette -grande lutte eût été certainement différent. - -Tandis qu'Oudinot avec les troupes d'Espagne défendait si bien les -hauteurs en avant de Dolancourt, le général Gérard de son côté avait -arrêté les Bavarois devant Bar-sur-Aube, et leur avait tué beaucoup -d'hommes tout en perdant lui-même très-peu de monde, grâce aux -barricades dont il s'était couvert. Macdonald entendant la canonnade -avait couru de la Seine à l'Aube, pour coopérer à la défense des -postes attaqués. - -[En marge: Retraite des maréchaux sur la Seine.] - -Bien que ce rude combat, dans lequel le prince de Wittgenstein avait -été blessé gravement et le prince de Schwarzenberg légèrement, fût de -nature à rendre l'armée de Bohême plus prudente encore que de coutume, -pourtant il était facile de reconnaître au nombre de troupes déployées -que ce n'était là qu'un rideau, et que Napoléon était ailleurs. Si le -prince de Schwarzenberg avait pu conserver encore un seul doute à cet -égard, il l'aurait perdu en voyant devant lui tout au plus 8 à 9 -mille hommes. Dès lors ses projets de retraite sur Chaumont avaient dû -être abandonnés, et soit qu'il fût aiguillonné par le blâme des -alliés, soit qu'il fût jaloux de tenir la parole donnée à l'armée de -Silésie, il avait résolu de se reporter en avant, et de reprendre la -position de Troyes au moins, pendant que Blucher continuait à courir -les hasards d'une marche isolée. Le 28 donc il s'était remis en -mouvement, et les trois généraux français, jugeant avec raison que -l'Aube n'était pas tenable, que la position de Troyes elle-même -pouvait être tournée de tout côté, s'étaient repliés sur la Seine -entre Nogent et Montereau, livrant à chaque pas de vigoureux combats -d'arrière-garde. Le prince de Schwarzenberg les avait suivis, avait -réoccupé Troyes, et bordé la Seine de Nogent à Montereau. Il avait -pris la ferme résolution, Blucher avançant sur Paris, de ne pas le -laisser avancer seul. - -[En marge: Aggravation de la situation politique comme de la situation -militaire.] - -Militairement la situation s'était donc fort gâtée pendant les dix ou -douze jours employés par Napoléon à combattre Blucher. Politiquement, -elle était singulièrement empirée. - -[En marge: Rupture des conférences de Lusigny.] - -Les conférences de Lusigny avaient été définitivement abandonnées, le -prince de Schwarzenberg n'en ayant plus besoin pour se débarrasser de -la poursuite de Napoléon, et Napoléon s'obstinant à cacher une -question de frontières sous une question d'armistice. En entrant à -Troyes, le prince avait congédié les commissaires qui avaient essayé -un instant d'arrêter l'effusion du sang par une suspension d'armes. Du -reste, il l'avait fait avec regret, et contraint uniquement par -l'esprit qui régnait dans la coalition. - -[En marge: À Châtillon le délai fatal approche. Secrètes instances de -M. de Metternich pour qu'on traite à tout prix.] - -À Châtillon également on était à la veille de rompre. Nous avons dit -qu'en faisant signer à Chaumont le traité du 1er mars, lord -Castlereagh avait obtenu qu'on fixât un délai fatal, après lequel on -cesserait d'attendre le contre-projet demandé à M. de Caulaincourt. Le -délai fixé était celui du 10 mars, et on avait déclaré à M. de -Caulaincourt qu'après le 10 mars le congrès serait dissous, et toute -négociation remise jusqu'à la destruction des uns ou des autres. Le -prince Esterhazy, envoyé secrètement par M. de Metternich à M. de -Caulaincourt, lui avait renouvelé le conseil de traiter, de traiter à -tout prix, car ce moment passé on ne voudrait plus négocier avec -Napoléon, et on viserait à lui ôter non-seulement le Rhin, mais le -trône. M. de Caulaincourt avait mandé ces détails au quartier général, -en suppliant l'Empereur de lui permettre de se désister en quelques -points des bases de Francfort, car, s'il persistait dans ses -résolutions, la négociation serait rompue à l'instant, et après sa -grandeur son existence même serait mise en question. - -[En marge: Impatience d'en finir chez les alliés.] - -[En marge: Arrivée de M. de Vitrolles au quartier général des -souverains, et effet de ses communications.] - -[En marge: Les souverains répondent qu'ils attendent pour rompre avec -Napoléon et écouter les ennemis de sa dynastie l'expiration du délai -fatal fixé à Châtillon.] - -Ce qu'écrivait M. de Caulaincourt, d'après les avis enveloppés, mais -sincères du prince Esterhazy, était rigoureusement exact. À -l'impatience d'entrer à Paris qu'éprouvait Alexandre, à la haine -furieuse qui animait les Prussiens, étaient venues s'ajouter les -excitations du parti royaliste. M. de Vitrolles expédié, comme on l'a -vu, avec une commission avouée de M. de Dalberg, mais non avouée de M. -de Talleyrand, avait réussi, après beaucoup de traverses, à gagner le -quartier général des alliés, et à s'y faire admettre, en se servant -des signes de reconnaissance dont il était porteur pour M. de Stadion. -Quoiqu'il fût tout à fait inconnu des ministres de la coalition, ils -avaient fini par prendre confiance en lui, en écoutant son langage -sincère et passionné, en écoutant surtout l'énumération des noms -considérables dont il s'autorisait. C'était le premier message sérieux -que recevaient les souverains alliés, et il produisait chez eux, outre -beaucoup de satisfaction, un redoublement de courage, car l'espérance -de trouver dans Paris même un parti qui leur en ouvrirait les portes, -et une fois entrés les aiderait à constituer un gouvernement avec -lequel ils pourraient traiter, cette espérance, d'abord très-vive -quand ils avaient passé le Rhin, très-affaiblie depuis en voyant si -peu de manifestations royalistes éclater autour d'eux, se réveillait -maintenant, et augmentait fort leur résolution de marcher en avant. -Ils avaient longuement questionné M. de Vitrolles sur l'intérieur de -Paris, s'étaient plaints de n'en rien savoir, et lui avaient répété le -thème en usage, que, n'étant pas venus pour ou contre la cause d'une -dynastie, ils ne songeraient à écarter Napoléon du trône que si la -France en manifestait le voeu formel, qu'alors ils seraient heureux de -contribuer à la délivrer du joug qui pesait sur elle et sur l'Europe. -À cela M. de Vitrolles, s'appuyant des noms de MM. de Talleyrand et de -Dalberg fort appréciés au camp des alliés, et beaucoup plus que les -noms les plus qualifiés parmi les royalistes, avait répondu que la -France, tremblante sous la tyrannie impériale, n'osait pas manifester -ses véritables sentiments, que sachant d'ailleurs les cours de -l'Europe occupées à négocier à Châtillon avec Napoléon, elle était -encore moins disposée à lever contre lui l'étendard de la révolte, -étendard que les souverains armés n'osaient pas lever eux-mêmes, mais -que si on rompait définitivement avec lui, les monarques alliés -verraient éclater autour d'eux un élan unanime en faveur de la maison -de Bourbon. Il était malheureusement vrai que l'aversion de la France -pour le despotisme et pour la guerre affaiblissait en elle l'horreur -de l'étranger, et que bien qu'elle eût complétement oublié les -Bourbons, elle accepterait volontiers tout gouvernement, quel qu'il -fût, qui la débarrasserait de souffrances devenues insupportables. -Cette vérité, sans doute exagérée par l'envoyé de MM. de Talleyrand et -de Dalberg, avait fait naturellement impression sur les ministres et -les souverains réunis à Troyes, et ils avaient répondu à M. de -Vitrolles qu'on était obligé de continuer jusqu'au terme convenu les -conférences de Châtillon; que si Napoléon acceptait les frontières de -1790, on traiterait avec lui; que dans le cas contraire, on romprait, -et on entendrait alors tout ce qui pourrait être dit en faveur d'un -autre gouvernement que le sien, pourvu que ce gouvernement convînt à -la France et présentât des chances de durée. Mais les partisans de la -guerre à outrance, quoiqu'ils n'eussent pas besoin d'être excités, en -apprenant ces communications, avaient senti redoubler leur désir de -rompre à Châtillon, et de marcher sur Paris. C'était là le motif des -avis réitérés et secrets que l'Autriche faisait parvenir à M. de -Caulaincourt. Quelques moments encore et tout allait donc changer de -face[17]! - - [Note 17: Le principal personnage employé dans ces - négociations, M. de Vitrolles, a raconté dans des mémoires - spirituels, et encore inédits, sa mission au camp des - alliés. J'en ai dû la communication à l'obligeance du - dépositaire. Je suis donc certain d'être exact dans le récit - que je viens de faire, et d'autant plus que j'ai pu - confronter le témoignage de M. de Vitrolles avec celui de - quelques-uns des principaux personnages du temps, et que - c'est de leurs témoignages comparés que j'ai composé cette - narration.] - -[En marge: Napoléon, loin de vouloir céder, fait convoquer le conseil -de l'Empire, dans l'espérance que ce conseil sera indigné en entendant -les propositions faites à Châtillon.] - -[En marge: Séance du conseil de l'Empire.] - -[En marge: Ce Conseil plutôt consterné qu'indigné, incline à -l'adoption des conditions proposées.] - -À Paris la situation prenait également un aspect des plus menaçants. -Napoléon avait, comme on l'a vu, envoyé à la régente Marie-Louise le -traité proposé par les plénipotentiaires à Châtillon, et s'était -flatté que ce traité déshonorant révolterait quiconque sentait couler -du sang dans ses veines. Un conseil en effet, réuni le 4 mars en -présence de Marie-Louise et de Joseph, avait reçu communication de -toutes les pièces de la négociation. Napoléon, qui avait tant altéré -la vérité à l'égard des négociations de Prague, et même de celles de -Francfort, s'était décidé cette fois à la dire tout entière, parce -qu'il espérait qu'elle soulèverait les coeurs! Hélas! elle n'avait -fait que les consterner, énervés qu'ils étaient par un long -despotisme! On comptait parmi les hommes composant ce conseil de bons -citoyens, d'honnêtes gens, mais ils avaient autant peur de déplaire à -Napoléon, en conseillant la paix immédiate, qu'au public, en -conseillant la continuation de la guerre. Ils n'avaient donc reçu -qu'avec une sorte de crainte l'invitation de délibérer sur ce grave -sujet. Dans ce conseil auquel assistaient, outre l'Impératrice et -Joseph, les grands dignitaires, les ministres, et quelques présidents -du Conseil d'État, on avait, après la lecture des pièces, gardé un -long silence de surprise et d'effroi. Puis Joseph qui présidait, -forçant chacun par une interpellation directe à rompre ce silence, les -vingt membres présents avaient balbutié leur avis en un langage -embarrassé, et avec la brièveté non pas de l'énergie mais de la -faiblesse. Le traité proposé, suivant ces divers opinants, était -désolant; selon même quelques-uns qui avaient appelé les choses par -leur nom, il était une véritable capitulation. Il fallait espérer, -disaient-ils, que le génie de l'Empereur, qui avait opéré tant de -prodiges, accomplirait encore celui de repousser l'ennemi une dernière -fois, et de lui arracher des conditions plus acceptables. Toutefois on -ne connaissait pas la situation, Napoléon seul la connaissait, seul -pouvait la juger, et émettre un avis éclairé (ce qui était bien vrai -grâce à la forme du gouvernement); mais si pourtant la situation était -aussi désespérée qu'on le disait, et qu'elle paraissait l'être, à -juger des choses d'après les apparences, ne conviendrait-il pas mieux -de traiter sur le pied des anciennes frontières, que de laisser entrer -l'étranger dans Paris? On ne pouvait se le dissimuler, si l'étranger -pénétrait dans la capitale, il ne respecterait pas la dynastie -glorieuse sous laquelle on avait le bonheur de vivre; il tenterait un -bouleversement intérieur, et c'était là une calamité qu'il fallait -écarter à tout prix. Sans doute c'était une perte sensible que celle -de la Belgique, mais il valait mieux perdre la Belgique que la France, -et surtout que le trône. D'ailleurs la France, après tout, telle -qu'elle avait été sous Louis XIV, ayant son empereur à sa tête, serait -toujours grande, car sa grandeur ne dépendait pas d'une ou deux -provinces. Napoléon avait assez déployé le génie de la guerre, il -serait bien à désirer qu'il eût le temps de déployer aussi le génie de -la paix, et qu'il pût procurer au pays autant de félicité qu'il lui -avait procuré de gloire. Alors, bientôt remise de son épuisement, la -France trouverait l'occasion de recouvrer ce que la violence de -l'étranger lui enlevait aujourd'hui. Mais en tout cas, répétaient ces -hommes asservis qui souhaitaient ardemment la paix sans même oser le -dire, en tout cas, si Sa Majesté Impériale, qui seule avait le secret -des affaires, qui seule pouvait prononcer en connaissance de cause, -inclinait à accepter les anciennes frontières plutôt que de courir de -nouveaux hasards, le Conseil était d'avis que l'honneur de l'Empereur -le permettait, car son honneur véritable c'était l'intérêt de la -France, et l'intérêt de la France c'était la paix immédiate.-- - -Certes l'intérêt de la France c'était la paix, mais c'était son -intérêt un an, deux ans, six ans plus tôt, et c'est alors qu'il aurait -fallu le dire. Aujourd'hui, à continuer la guerre, il n'y avait de -danger que pour la dynastie, car assurément on ne ferait la France -sous les Bourbons ni plus petite, ni plus dénuée d'influence que ne le -voulaient les plénipotentiaires de Châtillon; il est même certain que, -dans le soin qu'on apportait à l'affaiblir, la crainte de Napoléon -entrait pour beaucoup, et qu'avec les Bourbons on chercherait -infiniment moins à réduire sa puissance naturelle et séculaire. Les -choses en étant à ce point, il n'y avait pas grand péril à risquer -encore quelques batailles, pour amener peut-être une transaction entre -les anciennes et les nouvelles frontières, pour avoir Mayence en -sacrifiant Anvers. Un seul homme, il faut le nommer, M. de Cessac, -vota pour qu'on ne souscrivît pas aux propositions de Châtillon. Du -reste, même dans ce moment suprême, ce fut de la part des membres du -Conseil de régence un concours de soumission inouï. Les plus hardis -énonçaient d'un ton un peu plus rogue les mêmes bassesses.--La paix, -la guerre, comme l'Empereur voudrait!...--Tel était leur unique avis, -en laissant voir cependant que si par hasard l'Empereur préférait la -paix, c'était bien là ce qu'ils désiraient tous[18]. - - [Note 18: Le procès-verbal de ce Conseil existe avec l'avis - de chacun, et si jamais il est publié on verra que nous - n'exagérons rien.] - -Napoléon avait toujours manifesté un extrême dédain pour les réunions -nombreuses où l'on devait traiter de guerre ou de politique, parce -qu'en effet il y avait trouvé les hommes tels que les fait le -despotisme, la plupart ayant peu d'opinion, quelques-uns seulement -capables de s'en faire une, et parmi ces derniers les uns cherchant la -pensée du maître pour y conformer la leur, les autres contredisant par -mauvais caractère ou par mécontentement. Ce Conseil, si Napoléon avait -pu y assister, aurait bien justifié son sentiment, et révélé les -conséquences du régime sous lequel il avait fait succomber la France, -et sous lequel il allait succomber lui-même. Au surplus il eût été -fort déçu, car c'était une explosion d'indignation patriotique qu'il -avait voulu provoquer, et on lui envoyait au contraire une humble et -tremblante supplication pour la paix, écrite entre deux peurs: peur de -lui, peur de l'ennemi. - -[En marge: Malgré l'humilité que montrent en public les principaux -personnages de l'État, ils se déchaînent dans les entretiens privés -contre l'entêtement de Napoléon.] - -[En marge: Langage imprudent des amis de Joseph.] - -Mais l'humilité qu'on avait montrée devant son épouse, devant son -frère et son fidèle archichancelier Cambacérès, on la dépouillait hors -de la présence de ces témoins redoutés, et on tenait partout ailleurs -un langage bien différent. De la soumission on passait brusquement à -une véritable fureur contre son entêtement.--_Cet homme est fou!_ -était le propos qu'on entendait dans toutes les bouches.--Il nous fera -tous tuer, disaient des gens qui n'avaient jamais paru sur un champ de -bataille. Parmi les hommes particulièrement attachés à Joseph, et en -général c'étaient des employés militaires ou civils qui étaient allés -chercher à Madrid la faveur qu'ils ne trouvaient point à Paris, on -commençait à insinuer qu'il fallait remettre dans les mains de Joseph -le pouvoir de sauver la France. Ces amis de Joseph, fort maltraités -par Napoléon qui les accusait d'être la cause de nos malheurs en -Espagne, lui payaient ses mauvais traitements en mauvais propos, et -disaient qu'il fallait proclamer une régence, en donner la présidence -à Joseph, avec lequel l'Europe traiterait plus volontiers qu'avec -Napoléon. Ils prétendaient que ce serait une manière adroite de -dégager l'orgueil des souverains coalisés, comme celui de Napoléon -lui-même, et de tirer la France des mains d'un génie qui n'était -propre qu'à la guerre, pour la remettre dans les mains d'un génie -essentiellement propre à la paix. C'était vouloir tout simplement -faire abdiquer Napoléon au profit de Joseph. Aussi n'étaient-ce que -les plus téméraires, c'est-à-dire les plus mécontents, qui osaient -tenir ce langage. Ceux qui se bornaient à vouloir mettre un terme -prochain à la guerre, sans songer à porter la main sur le trône, se -contentaient de dire qu'il faudrait, en réponse à l'espèce de -consultation provoquée par Napoléon, lui envoyer une adresse dans -laquelle on lui demanderait la paix en termes formels. - -[En marge: Joseph, plus mesuré que ses amis, consulte secrètement -Napoléon pour savoir s'il lui conviendrait qu'on fît une manifestation -pacifique.] - -Les choses furent poussées au point que Joseph, entrant dans la pensée -de ceux qui voulaient faciliter la paix à son frère au moyen d'une -manifestation pacifique, imagina de consulter M. Meneval, dont la -fidélité était inaltérable, et le chargea d'écrire au quartier -général, pour savoir si une démarche dans le sens de la paix -conviendrait à Napoléon, et dans quelle forme il désirerait qu'elle -fût faite. M. Meneval déclara qu'il informerait avant tout l'Empereur -de ce qui se passait, et qu'il écouterait ensuite les paroles qu'il -aurait permission d'entendre. En conséquence il écrivit sur-le-champ à -Napoléon avec la réserve délicate qu'il savait allier à une parfaite -franchise. - -[En marge: Irritation de Napoléon en apprenant ce qui se passe, et -lettre sévère au duc de Rovigo.] - -Napoléon en arrivant à Reims trouva la lettre de M. Meneval, et -plusieurs autres qui donnaient l'idée de cet état de choses. Grâce à -sa prodigieuse sagacité, que la défiance aiguisait sans la troubler, -il devina tout, et peut-être dans le premier moment s'exagéra-t-il un -peu ce qu'il avait deviné. Il fut surtout très-mécontent de ce que le -duc de Rovigo, ne voulant compromettre personne, et n'attachant pas -grande importance aux propos tenus autour de Joseph, ne lui avait -rien mandé de ce qui se passait. Avec cette promptitude et ce défaut -de ménagements qui caractérisaient trop souvent sa manière d'agir, il -adressa au duc de Rovigo la lettre suivante, qui ne révélerait qu'un -triste despotisme, et ne mériterait pas d'être citée, si en même temps -elle ne faisait ressortir une inflexibilité de caractère bien -extraordinaire en de telles circonstances. - - «AU MINISTRE DE LA POLICE. - »Reims, le 14 mars 1814. - -»Vous ne m'apprenez rien de ce qui se fait à Paris. Il y est question -d'adresse, de régence, et de mille intrigues aussi plates qu'absurdes, -et qui peuvent tout au plus être conçues par un imbécile comme Miot. -Tous ces gens-là ne savent point que je tranche le noeud gordien à la -manière d'Alexandre. Qu'ils sachent bien que je suis aujourd'hui le -même homme que j'étais à Wagram et à Austerlitz; que je ne veux dans -l'État aucune intrigue; qu'il n'y a point d'autre autorité que la -mienne, et qu'en cas d'événements pressés c'est la Régente qui a -exclusivement ma confiance. Le roi (Joseph) est faible, il se laisse -aller à des intrigues qui pourraient être funestes à l'État, et -surtout à lui et à ses conseils, s'il ne rentre pas bien promptement -dans le droit chemin. Je suis mécontent d'apprendre tout cela par un -autre canal que par le vôtre..... Sachez que si l'on avait fait faire -une adresse contraire à l'autorité, j'aurais fait arrêter le roi, mes -ministres et ceux qui l'auraient signée.--On gâte la garde nationale, -on gâte Paris parce qu'on est faible et qu'on ne connaît point le -pays. Je ne veux point de tribuns du peuple. Qu'on n'oublie pas que -c'est moi qui suis le grand tribun: le peuple alors fera toujours ce -qui convient à ses véritables intérêts, qui sont l'objet de toutes mes -pensées.» - -[En marge: Napoléon se charge seul de la réponse à faire au congrès de -Châtillon.] - -[En marge: Ordre de rompre si les propositions faites sont le dernier -mot des plénipotentiaires.] - -Après cette fâcheuse expérience des hommes qui l'entouraient, Napoléon -se chargea seul de la réponse à faire aux plénipotentiaires de -Châtillon. Il avait déjà ordonné à M. de Caulaincourt d'user de tous -les moyens pour alimenter la négociation et en empêcher la rupture, -sans concéder néanmoins les bases proposées. Il s'agissait toujours du -contre-projet exigé dans un délai fatal, et que Napoléon, sans s'y -refuser absolument, éprouvait une extrême répugnance à présenter. Il -renouvela ses instructions, en termes cette fois aussi sages -qu'honorables.--Demandez, écrivit-il à M. de Caulaincourt, si les -préliminaires proposés, et auxquels on veut que vous opposiez un -contre-projet, sont le dernier mot des alliés. S'il en est ainsi vous -romprez immédiatement, quoi qu'il puisse en arriver, et nous dirons à -la France ce qu'on a voulu nous faire subir. Si au contraire, comme -c'est probable, on vous répond que ce n'est pas le dernier mot, vous -répliquerez que, nous aussi, en nous reportant sans cesse aux bases de -Francfort, nous n'avons pas dit notre dernier mot, mais qu'on ne peut -pas exiger que nous offrions nous-mêmes dans un contre-projet les -sacrifices qu'on prétend nous arracher. Car, ajouta-t-il, si on veut -_nous donner les étrivières, c'est bien le moins qu'on ne nous oblige -pas à nous les donner nous-mêmes_.-- - -[En marge: Dans le cas contraire, M. de Caulaincourt est autorisé à -faire quelques sacrifices, qui, du reste, laissent encore à la France -la ligne du Rhin tout entière.] - -Napoléon voulait que M. de Caulaincourt, établissant une discussion de -détail, pût s'assurer par lui-même de ce qu'il fallait nécessairement -sacrifier, et de ce qu'il était possible de défendre encore, car -l'inconvénient d'un contre-projet, c'était, dans l'ignorance où nous -étions des intentions définitives des alliés sur chaque point, de -céder ce qu'on pourrait peut-être retenir. Il autorisa donc M. de -Caulaincourt à abandonner d'abord le Brabant hollandais, c'est-à-dire -cette partie de la Hollande qu'il avait en 1810 ôtée à son frère -Louis. C'était une bien faible concession, car la frontière reportée -du Wahal à la Meuse, était toujours ce qu'on appelait la frontière -naturelle, ou _bases de Francfort_, et nous conservait l'Escaut et -Anvers. Napoléon autorisa en outre son plénipotentiaire à renoncer aux -diverses parcelles de territoire que nous possédions sur la rive -droite du Rhin, comme annexes de la rive gauche, tels que Wesel, -Cassel et Kehl. Dès lors, en gardant la rive gauche, nous abandonnions -les ponts qui nous assuraient le débouché sur la rive droite. Napoléon -consentit encore à démolir les ouvrages de Mayence, et à faire de -cette place une simple ville de commerce. Il se résigna à céder toutes -les possessions de la France au delà des Alpes, et tous les États de -ses frères soit en Allemagne, soit en Italie, sans en demander d'autre -compensation qu'une dotation pour le prince Eugène. Le sacrifice de -l'Espagne était fait depuis longtemps: Napoléon le renouvela -formellement, et quant à nos colonies, il autorisa M. de Caulaincourt -à déclarer, que nous rendre quelques comptoirs de l'Inde (ceux que -nous avons encore aujourd'hui) sans les îles de France et de la -Réunion, que nous rendre la Guadeloupe sans les Saintes, la Martinique -sans nos autres Antilles, c'était si peu, qu'on y renonçait pour des -possessions continentales. La France, devait-il dire, préférerait le -commerce libre avec les colonies de toutes les nations, déjà devenues -indépendantes ou près de le devenir, à quelques possessions dans le -nouveau monde, aussi misérables que difficiles à défendre. M. de -Caulaincourt, s'il ne pouvait pas obtenir la discussion sur chaque -point, devait remettre un contre-projet sur ces bases, et attendre la -réponse, quelle qu'elle fût. - -[En marge: M. de Caulaincourt, après avoir sous divers prétextes -allongé la négociation, lit une note où il essaye de montrer -l'injustice des préliminaires du 17 février.] - -[En marge: On interrompt M. de Caulaincourt, et on lui demande le -contre-projet qu'on attend depuis un mois.] - -Ces instructions déjà envoyées de Craonne, et renouvelées à Reims en y -ajoutant un peu plus de latitude, mais sans aller au delà de ce que -nous venons de rapporter, n'étaient que la reproduction des bases de -Francfort, et ne pouvaient pas prolonger la négociation au delà de -quelques jours. M. de Caulaincourt en les recevant fut fort affligé, -car s'il aimait son pays comme un bon citoyen, il aimait aussi la -dynastie, et il aurait voulu la sauver, Napoléon dût-il y perdre -quelque chose de sa gloire personnelle, ce qu'il regardait comme une -punition inévitable et méritée de ses fautes. Mais, lié par des ordres -absolus, ayant épuisé tous les prétextes dont il pouvait se servir -pour reculer de quelques jours le terme fatal du 10 mars, il fut enfin -obligé de s'expliquer. Il le fit donc, mais lorsque, dans une note -développée qu'il essaya de lire aux plénipotentiaires, il entreprit de -discuter les préliminaires présentés le 17 février, et de prouver -qu'ils étaient la violation d'un engagement positif, puisque les bases -de Francfort proposées formellement avaient été acceptées de même, que -les frontières auxquelles on voulait réduire la France lui étaient la -puissance relative qu'elle devait conserver dans l'intérêt de -l'équilibre européen, que la possession de la rive gauche du Rhin -n'était pour elle que la compensation à peine suffisante du partage de -la Pologne, de la sécularisation des États ecclésiastiques, de la -destruction de la république de Venise, des conquêtes des Anglais dans -l'Inde; quand il entreprit, disons-nous, l'exposé de ces -considérations, il y eut un cri unanime des sept ou huit -plénipotentiaires présents, qui menacèrent de lever la séance et de ne -pas écouter davantage si le plénipotentiaire français continuait à -développer une pareille thèse. C'était, dirent-ils, un contre-projet -que M. le duc de Vicence devait remettre, et non pas une critique; -c'était un contre-projet qu'il avait promis, qu'on attendait -patiemment depuis un mois, et qu'on avait mission d'exiger, avec ordre -de partir si on ne l'obtenait pas.--M. de Caulaincourt essaya -toutefois de les calmer et de leur faire accepter sa note. Il n'y -réussit qu'après avoir enduré les récriminations les plus amères, -qu'en promettant de remettre un contre-projet, et de le remettre sous -vingt-quatre heures. - -[En marge: M. de Caulaincourt remet enfin le contre-projet demandé -d'après les bases posées par Napoléon.] - -Le 15, en effet, M. de Caulaincourt remit ce contre-projet en se -conformant aux bases que nous venons d'indiquer. Après l'énumération -des sacrifices auxquels nous étions prêts à nous résigner, calculée -de manière à bien faire ressortir toutes nos concessions, telles par -exemple que l'abandon de la Westphalie, de la Hollande, de l'Illyrie, -de l'Italie, de l'Espagne, il était dit dans le document présenté que -la France consentait à ce que la Hollande fût rendue à un prince de la -maison d'Orange avec accroissement de territoire (cet accroissement -n'était autre que la restitution du Brabant hollandais), à ce que -l'Allemagne fût constituée comme l'avaient indiqué les plénipotentiaires, -c'est-à-dire d'_une manière indépendante et sous un lien fédératif_, à -ce que l'Italie fût également indépendante, à ce que l'Autriche y eût -des possessions tandis que la France reviendrait aux Alpes, à la -condition toutefois que le prince Eugène et la princesse Élisa -conserveraient une dotation, enfin à ce que le Pape rentrât à Rome, -Ferdinand VII à Madrid. La France admettait aussi que l'Angleterre -conservât Malte et la plupart de ses acquisitions. Mais cette -énumération précise des concessions faites par la France, impliquait -naturellement qu'elle entendait garder le Rhin et les Alpes, -c'est-à-dire Anvers, Cologne, Mayence, Chambéry, Nice, puisqu'elle ne -déclarait pas les abandonner. - -[En marge: On écoute en silence ce contre-projet, et après en avoir -donné acte, on ne laisse pas ignorer à M. de Caulaincourt qu'il vient -de rendre certaine et prochaine la rupture des négociations.] - -[En marge: Profond chagrin de M. de Caulaincourt.] - -Cette fois M. de Caulaincourt ne fut point interrompu par les -plénipotentiaires, car il avait rempli la condition de présenter un -contre-projet, et il fut écouté avec un froid silence, mais sans -étonnement. La lecture du document à peine achevée, les -plénipotentiaires se levèrent, et, après avoir donné acte de la remise -de notre contre-projet, et annoncé qu'ils allaient l'envoyer au -quartier général des souverains, déclarèrent qu'on pouvait regarder la -négociation comme définitivement rompue, et que sous quarante-huit -heures ils quitteraient Châtillon. Les Anglais, et notamment lord -Aberdeen, qui dans les formes avaient toujours observé les -convenances, répétèrent à M. de Caulaincourt qu'ils regrettaient -infiniment qu'on n'eût pas conclu la paix aux conditions par eux -énoncées, car on aurait fait cesser l'effusion du sang qui désormais -allait être sans terme, qu'à ces conditions on aurait traité de bonne -foi avec Napoléon, qu'on l'aurait même reconnu comme empereur, ce que -l'Angleterre n'avait jamais fait. Ces déclarations, empreintes de la -plus évidente sincérité, désolèrent M. de Caulaincourt, qui n'ayant -pas pu sauver la grandeur de l'Empire, aurait voulu sauver au moins -l'Empire lui-même! Ce citoyen éminent, qui avait représenté la France -après Iéna et Friedland, et avait été comblé alors des caresses de -l'Europe tremblante, était, dans sa douleur qu'il ne savait pas assez -cacher, un exemple frappant des vicissitudes de la fortune, un exemple -que les plénipotentiaires n'auraient pas dû envisager sans une vive -crainte. Mais les diplomates ne sont pas plus philosophes que les -autres hommes, et le présent les enivre, eux aussi, jusqu'à oublier le -passé et l'avenir! - -Le contre-projet, remis le 15 mars, devait recevoir sa réponse au plus -tard sous deux jours, c'est-à-dire le 17, et le congrès devait être -dissous le 18. M. de Caulaincourt le manda sur-le-champ à Napoléon à -Reims. - -[En marge: Napoléon n'est ni étonné, ni désolé, de ce que lui mande M. -de Caulaincourt.] - -[En marge: Séjour à Reims du 13 au 17 pour s'occuper de quelques -détails d'organisation militaire, et pour arrêter ses dernières -résolutions.] - -Napoléon le prévoyait, et en avait pris son parti. Arrivé à Reims le -13 au soir, il avait résolu d'y passer le 14, le 15, le 16, peut-être -le 17, afin de laisser reposer ses troupes, de fondre les uns dans -les autres certains corps organisés à Paris trop à la hâte, et de bien -juger la marche des coalisés avant d'arrêter définitivement la sienne. -Bien que son second mouvement contre l'armée de Silésie n'eût pas -réussi comme le premier, bien qu'il eût été trompé dans ses espérances -par la perte de Soissons, et par le résultat des batailles de Craonne -et de Laon, néanmoins Blucher avait été fort maltraité, et le prince -de Schwarzenberg, quoique revenu de l'Aube sur la Seine, n'avait pas -osé se porter au delà de Nogent. Ce prince paraissait attendre pour -faire un pas de plus que Napoléon révélât mieux ses desseins. Enfin le -combat de Reims, faible dédommagement de cruelles déceptions, avait -cependant produit une forte impression sur les coalisés. Napoléon ne -se tenait donc pas encore pour vaincu, et il attendait toujours -quelque faux mouvement de ses adversaires pour tomber sur eux avec la -promptitude de la foudre. - -[En marge: Motifs de persévérer dans le grand projet de marcher sur -les places.] - -[En marge: Objection à ce projet tirée de l'état de Paris.] - -Le plan qu'il continuait de préférer à tout autre, était de se -rapprocher de ses places pour en recueillir les garnisons, et pour -s'établir sur les communications des généraux ennemis. Il était fort -encouragé à suivre ce plan par l'arrivée à Reims du général Janssens -avec 5 à 6 mille hommes, tirés des places des Ardennes, lesquels, -réunis en un corps bien compacte, avaient traversé heureusement les -provinces envahies. Napoléon avait déjà, comme on l'a vu, ordonné au -général Maison de prendre à Lille, à Valenciennes, à Mons, dans les -forteresses enfin de la Belgique, tout ce qui ne serait pas -indispensable pour en garder les murailles pendant quelques jours, -d'en former une petite armée, et de le joindre à ce qui viendrait -d'Anvers. Il avait prescrit à Carnot, qui tenait toujours les Anglais -en échec devant Anvers, de n'y conserver que les gens de marine, les -bataillons les plus récemment organisés, et d'envoyer les meilleurs au -nombre d'environ six mille hommes au général Maison. Il avait encore -prescrit au général Merle de sortir de Maëstricht et des places de la -Meuse, aux généraux Durutte et Morand de sortir de Metz et de Mayence -(ordres qui étaient parvenus et allaient s'exécuter), et il comptait -ainsi tirer des places, depuis Anvers jusqu'à Mayence, environ 50 -mille hommes. Il n'avait pas besoin d'aller à Mayence ou Metz pour -recueillir ces divers détachements; un simple mouvement sur la haute -Marne par Châlons, Vitry, Joinville, mouvement qui ne l'éloignait pas -beaucoup du cercle de ses opérations, lui permettait de rallier ce -renfort, qui, joint à ce qu'il avait entre la Seine et la Marne, -porterait son armée à cent vingt mille hommes, et le placerait en -outre sur les derrières de ses adversaires, manière la plus sûre de -les attirer loin de Paris. À cette grande conception il y avait -néanmoins deux objections: le défaut d'ouvrages défensifs autour de -Paris, et la situation morale de cette vaste cité. Napoléon, comme -nous l'avons dit, par crainte d'alarmer la population, avait différé -jusqu'au dernier moment d'élever les ouvrages nécessaires. Autour de -la capitale de la France, où s'élèvent aujourd'hui onze ou douze -lieues de murailles et seize citadelles, il n'y avait pas même des -redoutes en terre. Quelques batteries palissadées en avant des portes -étaient les seuls travaux qu'on y eût exécutés. Douze mille hommes de -gardes nationales, choisis parmi les citoyens les plus paisibles et -les moins agissants, et quinze ou vingt mille hommes des dépôts avec -une nombreuse artillerie, en composaient la garnison. Toutefois c'eût -été assez avec un chef énergique pour en écarter l'ennemi pendant -quelques jours, surtout si on avait pu donner des fusils au peuple des -faubourgs. Mais l'état moral de la capitale était encore la plus -grande des difficultés de la défense. La population, partagée entre -l'aversion pour l'étranger et l'aversion pour un despotisme, qui, -après vingt ans de victoires, avait amené l'Europe armée sous ses -murs, était prête à se donner au premier occupant, et un parti de -mécontents habiles pouvait dès que l'ennemi paraîtrait se faire -l'instrument actif d'une révolution déjà opérée dans les esprits. -C'était là pour l'Empire une immense faiblesse, plus dangereuse encore -que celle qui naissait de notre état militaire presque détruit. Prince -légitime, c'est-à-dire issu d'une ancienne dynastie, ou prince sage -ayant conservé la confiance du pays, Napoléon aurait pu avoir l'ennemi -dans Paris, comme Frédéric le Grand l'avait eu dans Berlin, et n'en -éprouver qu'un échec réparable. Pour lui, au contraire, l'entrée des -étrangers dans sa capitale, facilitée par le défaut d'ouvrages -défensifs, était non pas un revers militaire, mais l'occasion presque -assurée d'une révolution. - -[En marge: Malgré cette objection, Napoléon est contraint par la -nécessité de persévérer dans son plan.] - -C'étaient là de graves objections sans doute contre tout plan qui -consistait à s'éloigner de Paris, mais le système de se battre -alternativement contre Blucher et Schwarzenberg dans l'angle formé par -la Seine et la Marne, étant devenu presque impraticable, premièrement -parce qu'il était trop prévu, secondement parce que Napoléon étant -acculé au fond de l'angle, les deux masses ennemies en se rapprochant -allaient n'en plus faire qu'une, il fallait absolument qu'il changeât -de tactique, et il n'y en avait pas une meilleure que celle qui, en -lui donnant cinquante mille hommes de plus, l'établissait sur les -derrières de l'ennemi. N'ayant pas le choix, Napoléon cherchait à se -persuader que le danger politique n'était pas grand, qu'on n'oserait -pas secouer le joug de son autorité, et que les Parisiens d'ailleurs, -ayant ses frères à leur tête, sauraient se défendre. Il ne se figurait -pas alors, parce qu'il ne l'avait pas éprouvé, ce que deviennent -l'incertitude et la faiblesse des volontés lorsqu'un gouvernement est -moralement ébranlé, et que les esprits l'abandonnent! Soit donc par -nécessité, soit par un reste d'illusion, il adopta le plan, si -profondément conçu sous le rapport militaire, de marcher sur les -places, lequel pour réussir exigeait seulement que Paris tînt cinq ou -six jours. - -Toutefois, avant de s'engager dans cette audacieuse manoeuvre, -Napoléon avait voulu donner quelques jours de repos à ses troupes, -prescrire certaines dispositions indispensables, et voir s'il ne -pourrait pas, avant de s'éloigner, tomber encore une fois sur les -derrières de l'une des deux armées envahissantes, celle de Bohême, par -exemple, qui ayant pris position à Nogent lui prêtait déjà le flanc. -C'est à quoi il avait employé les quatre jours passés à Reims, du 14 -au 17 mars. Il avait laissé le général Charpentier à Soissons avec -quelques débris suffisants pour défendre la place; il avait -réorganisé, en les fondant ensemble, les quatre divisions de jeune -garde composant les corps de Victor et de Ney; il avait ordonné qu'on -lui envoyât de Paris, sous la conduite de Lefebvre-Desnoëttes, environ -3 à 4 mille hommes d'infanterie de jeunes garde, 2 mille cavaliers -montés du même corps, le faible reste des troupes polonaises, une -nouvelle division de réserve formée avec les gardes nationaux qu'on -versait dans les dépôts de ligne, et enfin un immense parc -d'artillerie. Cette adjonction devait lui procurer environ 12 mille -hommes. Il en avait déjà reçu à peu près 6 mille des places des -Ardennes sous le général Janssens, et avec ces divers renforts il lui -était possible de reporter son armée à 60 mille hommes. S'il y -joignait les corps de Macdonald, d'Oudinot et de Gérard, il devait -avoir environ 85 mille combattants, et 135 mille, si sa marche vers -les places avait tous les résultats qu'il en attendait. - -[En marge: Mouvement de Napoléon sur Épernay, afin de bien s'assurer -des vrais desseins de l'ennemi.] - -Le repos accordé à ses troupes lui ayant paru suffisant, et ses -dispositions étant terminées, il résolut de partir de Reims le 17 au -matin, et de se rendre à Épernay, pour mieux juger de ce qu'il -convenait de faire dans les circonstances actuelles. Paris était -doublement alarmé par la nouvelle approche du prince de Schwarzenberg -qui avait envoyé des avant-gardes jusqu'à Provins, et par les -événements survenus à l'armée d'Espagne entre Bayonne et Bordeaux. -Placé au bord de la Marne, à Épernay, Napoléon verrait s'il fallait -se jeter tout de suite sur les derrières du prince de Schwarzenberg, -pour l'arrêter dans sa marche vers la capitale, ou s'il fallait -persister dans le projet de se porter sur les places. Ses dispositions -étaient dès la veille conçues dans cette double vue, car tout en -acheminant la masse de ses forces sur Épernay, il avait envoyé Ney -avec l'infanterie de la jeune garde à Châlons. S'il se portait sur les -places il n'avait qu'à diriger tous ses corps vers Châlons à la suite -de Ney, ou bien au contraire à les replier vers Fère-Champenoise, s'il -se jetait sur le prince de Schwarzenberg. Ney expédié en avant -n'aurait pas pour se rendre à Fère-Champenoise plus de chemin à faire -en y allant de Châlons que d'Épernay. - -[En marge: La situation aggravée par la nouvelle des événements de -Bordeaux.] - -Parti le 17 au matin de Reims, il fut rendu le soir à Épernay. Il -avait laissé Mortier à Reims, pour seconder Marmont dans la défense de -Berry-au-Bac, et leur avait donné mission à l'un et à l'autre de -contenir Blucher pendant quelques jours, en disputant successivement -les passages de l'Aisne et de la Marne. Arrivé à Épernay, il y apprit -que le prince de Schwarzenberg s'était fort avancé au delà de la -Seine. Ce dernier était même si engagé dans la direction de Paris, que -tomber sur ses derrières semblait un coup de main assuré, de grande -conséquence comme celui de Montmirail, et politiquement nécessaire à -cause de l'extrême consternation des esprits dans la capitale. En -effet on y appelait Napoléon à grands cris, car on ne pouvait voir -approcher les baïonnettes étrangères sans invoquer aussitôt le secours -de son bras. Les événements de Bayonne et de Bordeaux avaient ajouté -à la désolation des Parisiens. Ces événements, fort graves, comme on -va le voir, avaient inspiré aux ennemis du gouvernement une exaltation -d'espérance qu'il fallait faire tomber sur-le-champ. Napoléon par tous -ces motifs prit sans hésiter le chemin de Fère-Champenoise, afin de se -rendre de la Marne sur la Seine. Le 18 au matin toute l'armée fut mise -en mouvement dans cette direction. - -[En marge: Court aperçu des événements qui s'étaient passés entre -l'Adour et la Garonne pendant que Napoléon combattait entre la Seine -et la Marne.] - -Avant de le suivre dans cette nouvelle série d'opérations, il faut -retracer brièvement les événements qui venaient de se passer sur les -frontières d'Espagne, et qui avaient si fortement ému les esprits. Le -maréchal Soult avait continué d'occuper l'Adour par sa droite, et le -gave d'Oléron par son centre et sa gauche, tant que lord Wellington -n'avait pas été résolu à se porter en avant. Mais le général anglais -ayant reçu les ressources nécessaires pour nourrir les Espagnols, -avait pris l'offensive avec huit divisions anglaises, deux divisions -portugaises, et quatre espagnoles. Il avait chargé deux divisions -anglaises et deux espagnoles de bloquer Bayonne, puis avec le reste -(soixante mille hommes environ) il avait marché contre le maréchal -Soult, qui lui avait cédé le gave d'Oléron, et était venu prendre -position sur le gave de Pau, aux environs d'Orthez. - -[En marge: État des esprits dans le midi de la France.] - -[En marge: Effervescence du parti royaliste.] - -Le maréchal Soult, après avoir laissé une division entière à Bayonne -(indépendamment de la garnison), après avoir envoyé à Napoléon deux -divisions d'infanterie et plusieurs brigades de cavalerie, conservait -encore six divisions d'infanterie, et une de cavalerie, formant en -tout 40 mille hommes de troupes excellentes. Si ce n'était pas assez -pour vaincre, surtout en face des troupes anglaises, c'était assez -pour disputer le terrain pied à pied, et pour couvrir Bordeaux. -Bordeaux était en ce moment la capitale du Midi. Il y régnait, outre -un mécontentement particulier aux villes maritimes privées de commerce -depuis vingt ans, un esprit religieux et royaliste général dans les -provinces méridionales, et ainsi tous les sentiments les plus -contraires au régime impérial y fermentaient. Le duc d'Angoulême, fils -du comte d'Artois et neveu de Louis XVIII, accouru sur la frontière -d'Espagne, n'avait pas été reçu par lord Wellington, grâce au soin que -mettaient les Anglais à écarter de cette guerre toute apparence d'une -question de dynastie. Mais il se tenait sur les derrières du quartier -général, et sa présence causait dans le pays une agitation -extraordinaire, ce qui ne s'était pas vu en Franche-Comté et en -Lorraine, où l'arrivée du comte d'Artois n'avait produit aucune -sensation. De nombreux émissaires royalistes avaient déjà paru à -Bordeaux, et il suffisait d'un mouvement de l'ennemi pour y déterminer -une explosion. - -C'est là ce qui avait décidé Napoléon à laisser une portion si -importante de ses troupes entre Bayonne et Bordeaux, et ce qui devait -motiver de la part de son lieutenant les plus énergiques efforts pour -arrêter l'armée anglaise. Aussi Napoléon avait-il recommandé plusieurs -fois au maréchal Soult de déployer la plus grande vigueur, de faire -comme il faisait lui-même, c'est-à-dire d'être le premier et le -dernier au feu, car lorsqu'on avait à demander aux troupes un -dévouement illimité, le vrai moyen de l'obtenir c'était de leur en -donner soi-même l'exemple. - -[En marge: Retraite du maréchal Soult sur le gave de Pau.] - -Le 26 février, le maréchal Soult avait pris position un peu en arrière -d'Orthez, sur les hauteurs qui bordent le gave de Pau, ayant à sa -droite le général Reille, au centre le comte d'Erlon, à gauche enfin, -à Orthez même, le général Clausel, chacun avec deux divisions. Ce -dernier couvrait la route de Sault de Navailles. La cavalerie -surveillait les bords du gave. Chaque aile était rangée sur deux -lignes, la seconde prête à appuyer la première. - -[En marge: Bataille d'Orthez.] - -[En marge: Retraite de l'armée française.] - -Le 27 février au matin, lord Wellington avait passé le gave, et -attaqué avec cinq divisions anglaises la droite des Français confiée -au général Reille, tandis qu'à l'extrémité opposée le général Hill -avec une division anglaise, avec les Portugais et les Espagnols, -abordait le général Clausel à Orthez. La lutte avait été longue et -acharnée, et le général Reille à droite comme le général Clausel à -gauche, avaient dignement soutenu l'honneur de nos armes. Le général -Clausel était resté inébranlable à Orthez, et le général Reille, -obligé de rétrograder sur une seconde position, avait néanmoins la -certitude de se soutenir, si par un vigoureux emploi des deuxièmes -lignes, on recommençait le combat contre un ennemi visiblement épuisé. -On pouvait, il est vrai, se trouver vaincu après ce nouvel effort, -n'ayant pour réserve, en dehors des six divisions engagées, que la -brigade du général Paris qui était composée d'un reliquat de tous les -corps. Il pouvait se faire aussi qu'on fût vainqueur, et alors les -conséquences eussent été considérables. Ce sont là de ces questions -que le caractère seul peut résoudre, car l'esprit s'y perd. Le -maréchal Soult considérant que cette armée était la dernière qui -restât au midi de l'Empire, avait jugé plus sage de se retirer, et -avait opéré sa retraite sur Sault de Navailles, après avoir tué ou -blessé environ six mille hommes à lord Wellington, et en avoir laissé -trois ou quatre mille sur le champ de bataille. Les troupes avaient -conservé en se retirant un ordre admirable, et inspiré un véritable -respect à l'ennemi. - -[En marge: Le maréchal Soult croyant attirer l'ennemi à lui, se porte -sur Toulouse et découvre ainsi Bordeaux.] - -Mais on venait d'abandonner un terrain bien précieux, et à la suite -d'une journée qui sans être une bataille perdue devait en avoir -bientôt toute l'apparence, parce que l'ennemi serait autorisé à -l'appeler ainsi en avançant, et parce que les populations -malveillantes du Midi ne la qualifieraient pas autrement. Après cette -bataille d'Orthez il ne restait plus de point où l'on pût s'arrêter -jusqu'à la Garonne. Bordeaux allait donc se trouver découvert, et le -grand intérêt politique auquel Napoléon avait sacrifié quarante mille -hommes, qui sur la Seine eussent sauvé l'Empire, allait être -compromis. Il n'y avait qu'une ressource, c'était que le maréchal -Soult prît sa ligne d'opération sur Bordeaux, et en fît le but de sa -retraite. On était condamné dans ce cas à livrer bataille encore une -fois, au risque d'être battu, et puis, battu ou non, il fallait se -replier sur Bordeaux, établir un vaste camp retranché autour de cette -ville, et s'y défendre comme le général Carnot à Anvers. Il est vrai -que Bordeaux n'avait pas les murs d'Anvers, mais il avait mieux, il -avait une belle armée, qui, en s'appuyant sur cette ville, devait y -être inexpugnable. N'y tînt-elle que quinze à vingt jours, c'était -assez pour donner à Napoléon le temps de décider du destin de la -guerre entre Paris et Langres. - -[En marge: Entrée des Anglais dans Bordeaux le 12 mars, et -proclamation des Bourbons dans cette ville.] - -[En marge: Déclaration de lord Wellington que les alliés ne font pas -une guerre de dynastie.] - -Le maréchal Soult craignant les rencontres avec l'armée anglaise, qui -avaient été presque toujours malheureuses (grâce, il faut le dire, à -nos généraux et non point à nos soldats), avait imaginé de manoeuvrer, -et au lieu de couvrir directement Bordeaux, de remonter vers Toulouse, -croyant que les Anglais n'oseraient pas s'acheminer sur Bordeaux tant -qu'il serait sur leurs flancs et leurs derrières. Ce genre de calcul, -convenable à Napoléon dont on avait peur, n'était pas aussi fondé de -la part de ses lieutenants, qu'on ne redoutait pas à beaucoup près -autant que lui. L'événement le prouva bientôt. En effet, lord -Wellington, qui en attirant à lui une partie des troupes laissées -autour de Bayonne, disposait de plus de 70 mille hommes, pouvait en -détacher 10 ou 12 mille vers Bordeaux, ce qui suffisait pour soulever -cette ville, et en garder 60 mille pour suivre le maréchal Soult sur -Toulouse. C'est ce qu'il ne manqua pas de faire. Tandis que le -maréchal Soult prenait le chemin de Tarbes, lord Wellington détacha de -Mont-de-Marsan le maréchal Béresford avec une colonne de troupes -anglaises et portugaises, et celui-ci trouvant Bordeaux sans défense y -entra le 12 mars. Le général et le préfet, qui avaient tout au plus -1200 hommes, se retirèrent sur la Dordogne, et les royalistes de -Bordeaux, secondés par les commerçants impatients d'obtenir -l'ouverture des mers, demandèrent à grands cris le rétablissement des -Bourbons. Le duc d'Angoulême accourut alors, et on proclama la -restauration de l'ancienne dynastie en face des Anglais qui ne -faisaient rien, n'empêchaient rien, se contentant de répéter que les -questions de gouvernement intérieur leur étaient étrangères, qu'ils -n'étaient chargés que d'une seule mission, celle d'assurer l'existence -de leurs troupes et de garantir la sûreté des populations qui se -confieraient à leur loyauté. Le maire de Bordeaux, le comte Lynch, se -mettant à la tête du mouvement, fit une proclamation dans laquelle il -annonçait le rétablissement des Bourbons, et semblait dire que c'était -pour rendre à la France ses princes légitimes que les puissances -alliées avaient pris les armes. Lord Wellington, fidèle à ses -instructions comme à une consigne militaire, écrivit au duc -d'Angoulême pour réclamer contre la proclamation du maire de Bordeaux, -et pour déclarer que le renversement d'une dynastie, le rétablissement -d'une autre, n'étaient nullement le but des puissances alliées, et -qu'il serait obligé de s'en expliquer lui-même devant le public, si on -ne revenait pas sur l'assertion qu'on s'était permise. - -[En marge: Napoléon pour attirer l'ennemi à lui en s'éloignant de -Paris, s'apprête à frapper un coup vigoureux dans le flanc de l'armée -de Bohême.] - -C'était pousser le scrupule des apparences un peu loin, lorsqu'au fond -on ne voulait que ce qu'avait annoncé le maire de Bordeaux. Quoi qu'il -en soit, il n'en était pas moins vrai que l'ennemi, profitant d'une -fausse manoeuvre du maréchal Soult, était entré dans Bordeaux laissé -ouvert, et y avait fourni aux royalistes l'occasion facile de -proclamer la restauration des Bourbons dans le midi de la France. -L'exemple était d'une extrême gravité, et pouvait susciter des -imitateurs. Il semble même, pour nous qui raisonnons cinquante ans -après l'événement, qu'il aurait dû servir d'avertissement à Napoléon, -et le fixer irrévocablement autour de Paris. Mais outre que Napoléon -ne savait pas au juste à quel point il s'était aliéné les coeurs par -son système de guerre continue, il était dominé par l'impossibilité de -disputer plus longtemps Paris sous Paris, et par la nécessité d'aller -chercher à la frontière ses dernières ressources. Au surplus avant -même d'exécuter ce mouvement, il avait résolu, comme on vient de le -voir, de porter un coup violent dans le flanc du prince de -Schwarzenberg, afin de l'attirer à lui, ou de le retarder au moins -dans sa marche sur la capitale. C'était le motif de la direction qu'il -avait donnée à ses troupes vers Fère-Champenoise. Il y était arrivé le -18 au soir, et, chemin faisant, la cavalerie de la garde ayant -rencontré les Cosaques de Kaisarow, les avait taillés en pièces, et -rejetés sur la Seine. On avait bivouaqué à Fère-Champenoise et dans la -campagne environnante. - -[En marge: Course de Napoléon sur Plancy à la tête de toute sa -cavalerie.] - -Le lendemain 19 Napoléon, après avoir délibéré s'il marcherait sur -Arcis ou sur Plancy (voir la carte nº 62), se dirigea vers ce dernier -point, parce que tous les rapports lui représentant le prince de -Schwarzenberg comme déjà parvenu à Provins, il croyait en se portant -plus près de Provins, avoir plus de chance de tomber au milieu des -colonnes très-peu concentrées de l'armée de Bohême. - -[En marge: État des choses dans l'armée de Bohême.] - -Toutefois, en raisonnant ainsi, Napoléon n'était pas complétement -informé des derniers mouvements de l'ennemi. Encouragé par les -événements de Craonne et de Laon, le prince de Schwarzenberg avait -d'abord poussé une avant-garde jusqu'à Provins, sans être bien décidé -à tenter quelque chose de décisif, car, outre sa prudence ordinaire, -il avait pour le retenir un accès de goutte. Mais aussitôt qu'il avait -appris le combat de Reims, il avait redouté quelque nouvelle -entreprise de Napoléon, et il s'était empressé de revenir à Nogent. De -plus, l'empereur Alexandre, inquiet d'apprendre qu'il se trouvait des -troupes françaises à Châlons (on a vu que le corps de Ney s'était -dirigé sur cette ville), avait craint que Napoléon se rabattant de -Châlons sur Arcis, ne les prît tous à revers, et de Troyes il était -allé en toute hâte porter ses craintes au prince de Schwarzenberg, -dont le quartier général était entre Nogent et Méry. Le généralissime -autrichien, ordinairement moins hardi dans ses projets que l'empereur -Alexandre, était cependant moins facile à troubler, et sans être aussi -convaincu du péril que le monarque russe, il avait dans la journée du -18 rappelé sur Troyes ses corps trop dispersés, avec l'intention de -les concentrer à Bar-sur-Aube, afin de ne pas rester exposé à un -mouvement de flanc de son redoutable adversaire. - -[En marge: Cette armée s'était repliée entre Arcis et Troyes.] - -Ainsi le 19, tandis que Napoléon à la tête de sa cavalerie s'avançait -au galop sur Plancy, le maréchal de Wrède qui avait été laissé à la -garde de l'Aube et de la Seine, entre Arcis, Plancy et Anglure, était -en retraite sur Arcis. (Voir la carte nº 62.) Le corps de Wittgenstein -(devenu corps de Rajeffsky), ceux du prince de Wurtemberg et du -général Giulay, se repliaient vers Troyes, et les réserves sous -Barclay de Tolly se concentraient entre Brienne et Troyes. - -[En marge: Napoléon s'apercevant qu'il a donné trop à droite, revient -vers Arcis-sur-Aube.] - -Napoléon en débouchant par Plancy avait donc donné un peu trop à -droite, c'est-à-dire un peu trop vers Paris, et en fut bientôt -convaincu en voyant la marche rétrograde des diverses colonnes de -l'armée de Bohême. Néanmoins sachant par expérience qu'en se jetant -hardiment au milieu de troupes en retraite, on a plus de chances d'y -faire de bonnes prises que d'y rencontrer une forte résistance, il -passa sans hésiter le pont de Plancy avec la cavalerie de sa garde, et -après avoir traversé l'Aube se porta sur la Seine. Il laissa le -général Sébastiani avec les divisions Colbert et Exelmans sur sa -gauche, pour s'éclairer du côté d'Arcis, et, avec la vieille garde à -cheval de Letort, il courut droit au pont de Méry sur la Seine. (Voir -la carte nº 62.) Méry étant occupé par l'ennemi, Letort franchit la -Seine à un gué au-dessous, et tomba au milieu de l'arrière-garde du -prince de Wurtemberg. Il sabra quelques centaines d'hommes, et opéra -une capture d'une grande valeur, celle d'un équipage de pont -appartenant à l'armée de Bohême. Si un mois auparavant Napoléon avait -eu cet instrument de guerre, il se serait peut-être débarrassé de tous -ses ennemis. On venait de lui en envoyer un de Paris, mais si lourd -qu'il était impossible de s'en servir. Il fut donc enchanté d'en -acquérir un bien construit, léger et facile à transporter. Après cette -hardie reconnaissance il laissa vers Méry Letort occupé à courir après -la queue des colonnes ennemies, repassa la Seine de sa personne, et -vint coucher à Plancy sur l'Aube. - -La journée avait parfaitement éclairci la situation. Le prince de -Schwarzenberg se retirait en toute hâte, par la seule crainte d'avoir -l'armée française sur son flanc droit; que serait-ce lorsqu'il la -croirait sur ses derrières? Napoléon résolut donc de profiter de ce -que Paris était dégagé, de ce que le prince de Schwarzenberg montrait -si peu de fermeté, pour revenir à son projet de se porter sur les -places, d'en recueillir les garnisons, et de prendre ainsi position -avec des forces presque doublées sur les derrières de l'ennemi. Il -devait paraître bien présumable que le prince de Schwarzenberg, déjà -en retraite aujourd'hui, s'y mettrait bien davantage quand Napoléon -serait à Vitry, à Saint-Dizier, à Toul, à Nancy, et que de son côté -Blucher n'avancerait pas lorsque Schwarzenberg rétrograderait[19]. - - [Note 19: Je parle ici d'après la correspondance de - Napoléon, retraçant jour par jour, heure par heure, ses - résolutions et ses mouvements.] - -[En marge: Il donne Arcis pour point de réunion à ses troupes avant de -se porter sur la Lorraine.] - -En conséquence, Napoléon fit les dispositions suivantes. Il ordonna -aux maréchaux Oudinot et Macdonald, au général Gérard, maintenant -débarrassés de la présence de l'ennemi, de remonter vers lui par -Provins, Villenauxe, Anglure, Plancy, et de le rejoindre à Arcis par -la rive droite de l'Aube. Ney, acheminé sur Arcis par la même rive, -devait y parvenir dans la journée avec la jeune garde, et Friant avec -la vieille. Napoléon résolut de s'y rendre lui-même le lendemain matin -20, avec la cavalerie de la garde, en remontant l'Aube par la rive -gauche. Après avoir rallié autour d'Arcis, Ney, Friant, Oudinot, -Macdonald, Gérard, et recueilli chemin faisant quelques dépouilles de -l'ennemi, après avoir reçu les convois partis de Paris sous -Lefebvre-Desnoëttes, il devait tirer droit de l'Aube sur la Marne, et -se porter à Vitry, Saint-Dizier, peut-être même à Bar-le-Duc. Les -maréchaux Mortier et Marmont laissés à Reims et à Berry-au-Bac, -pouvaient le rejoindre facilement par Châlons, et Napoléon leur en -expédia l'ordre. Tout fut ainsi réglé de manière à se diriger avec 70 -mille hommes sur les places. Après ces dispositions, Napoléon écrivit -à Paris ce qu'il allait faire, recommanda fort le sang-froid à tout le -monde, et se montra rempli de confiance. Cette confiance était en -partie affectée, mais en grande partie sincère, car il sentait le -mérite de ses combinaisons, et ne doutait guère de leur succès. - -Napoléon en se portant sur Arcis par la rive gauche de l'Aube, trouve -devant lui toute l'armée de Bohême. - -Le lendemain, 20 mars, jour qui devait être plus d'une fois mémorable -dans sa vie, il quitta Plancy pour remonter l'Aube par la rive gauche -avec une portion de sa cavalerie. Letort en avait laissé une autre -portion autour de Méry, afin de ramasser des bagages et des -prisonniers. Le général Sébastiani, avec les divisions Colbert et -Exelmans, avait pris les devants et s'était porté sur Arcis. Dans son -extrême confiance, Napoléon n'avait pas daigné repasser l'Aube pour -cheminer à couvert, et il avait marché sur Arcis par la route qu'il -avait tracée aux divers détachements de sa cavalerie. - -[En marge: Situation de Napoléon surpris sur la gauche de l'Aube avec -20 mille hommes contre 90 mille.] - -Parvenu vers le milieu du jour à Arcis (Arcis-sur-Aube), il y trouva -le général Sébastiani, fort soucieux de ce qu'il avait vu en route. Le -maréchal Ney qui venait de s'y rendre avec son infanterie par la rive -droite de l'Aube, paraissait non moins soucieux que le général -Sébastiani. L'un et l'autre, après avoir repoussé les avant-postes -bavarois, croyaient avoir aperçu entre l'Aube et la Seine, -c'est-à-dire entre Arcis et Troyes, toute l'armée de Bohême. Or, s'il -en était ainsi, on n'avait pas de temps à perdre pour abandonner -Arcis, qui est sur la rive gauche de l'Aube, et pour passer sur la -rive droite, afin de mettre cette rivière entre soi et l'ennemi. -Tandis que par la réunion de troupes ordonnée sur Arcis on devait y -avoir bientôt 70 mille hommes, quand Oudinot, Macdonald, Gérard et -Lefebvre seraient arrivés, et 85 mille à Vitry, quand Mortier et -Marmont auraient rejoint, on n'en avait pas dans le moment plus de 20 -mille. En effet on avait 5 mille hommes de cavalerie de la garde; Ney -amenait 9 à 10 mille hommes d'infanterie de la jeune garde, et Friant -5 à 6 mille de la vieille. Ce n'était pas de quoi tenir tête aux 90 -mille combattants du prince de Schwarzenberg concentrés entre Arcis et -Troyes. - -[En marge: Napoléon se décide néanmoins à tenir tête à l'ennemi.] - -Napoléon qui avait vu à Méry les colonnes de Schwarzenberg en -retraite, ne pouvait pas imaginer que ce prince songeât à faire halte -entre Troyes et Arcis pour y risquer une bataille. Une reconnaissance -fort légèrement exécutée sur la route de Troyes par un jeune officier, -le confirmait dans sa persuasion, et il fit établir l'infanterie de -Ney en avant d'Arcis, un peu sur la gauche, au Grand-Torcy; il envoya -en même temps chercher sur l'autre rive de l'Aube sa vieille garde qui -était près d'arriver, ainsi que Lefebvre-Desnoëttes dont on annonçait -l'approche. Ce dernier lui amenait 6 mille hommes environ. Dans cette -attitude il résolut d'attendre les événements, qui ne pouvaient -manquer de s'éclaircir avant très-peu d'heures. Bientôt en effet ils -acquirent la plus effrayante clarté. - -Le prince de Schwarzenberg, bien qu'il fût peu téméraire, avait -néanmoins la fermeté d'un vieux soldat, et après avoir replié ses -principaux corps de Nogent sur Troyes, ne pouvait pas avec 90 mille -hommes reculer davantage devant les 30 ou 40 mille qu'il supposait à -Napoléon. D'ailleurs il était fatigué des propos des Prussiens, de -leurs forfanteries continuelles, et il voulait leur prouver qu'il -était aussi capable qu'eux d'affronter la rencontre du terrible -Empereur des Français. Il résolut donc de faire face à droite, et de -se porter sur Arcis, pour accepter la bataille si on la lui offrait, -pour empêcher en tout cas les Français de se jeter sur Troyes, et d'y -opérer de nouvelles captures. Dans cette vue il ordonna aux Bavarois -de s'approcher d'Arcis par sa droite; il porta les corps de Rajeffsky, -de Wurtemberg, de Giulay directement sur Arcis, et lia ces deux masses -par les gardes et réserves. Vers deux heures il se trouva en face -d'Arcis. - -[En marge: Bataille d'Arcis-sur-Aube livrée le 20 mars.] - -[En marge: Irruption subite de la cavalerie ennemie.] - -[En marge: Napoléon obligé de se réfugier dans un carré d'infanterie.] - -[En marge: Élan qu'il communique aux troupes.] - -[En marge: Il rallie sa cavalerie et la ramène à l'ennemi.] - -Le général Sébastiani, piqué de certaines paroles de Napoléon qui -n'avait pas pris ses craintes au sérieux, s'était lancé avec quelques -escadrons sur la route de Troyes, pour mieux voir ce qu'il croyait du -reste avoir bien vu une première fois. Au delà d'Arcis, dans la -direction de Troyes, le sol fortement ondulé peut dans ses plis cacher -des quantités considérables de troupes. Bientôt le général Sébastiani, -ayant franchi les premières ondulations du terrain, découvrit la -cavalerie bavaroise et la cavalerie autrichienne s'avançant en masse, -et il revint à toute bride dire à Napoléon ce qui en était. On se hâta -de faire monter à cheval les divisions Colbert et Exelmans pour les -opposer à l'ennemi. Le général Kaisarow à la tête de plusieurs -milliers de chevaux chargea la division Colbert qui en comptait à -peine 7 à 800, et la rejeta sur la division Exelmans, qui, entraînée -elle-même par le choc, fut obligée de céder. Tous ensemble, poursuivis -et poursuivants, arrivèrent pêle-mêle sur Arcis. Ney était à gauche au -Grand-Torcy avec l'infanterie de la jeune garde. Entre le Grand-Torcy -et Arcis il y avait tout au plus trois ou quatre bataillons, au nombre -desquels s'en trouvait un, polonais de nation, et commandé par le chef -de bataillon Skrzynecki, le même qui, en 1830, a si noblement et si -habilement défendu comme général en chef la Pologne expirante. Ce -bataillon n'eut que le temps de se former en carré pour recueillir -Napoléon, et le soustraire au torrent de la cavalerie ennemie. Les -Polonais, fiers du précieux dépôt confié à leurs baïonnettes, tinrent -ferme sous une pluie d'obus, et sous les assauts répétés -d'innombrables escadrons. Mais Napoléon ne profita pas longtemps de -l'asile qu'il avait trouvé au milieu d'eux. Le premier choc de cette -cavalerie amorti, il sortit du carré, se transporta vers Arcis, au -risque d'être enlevé, arrêta, rallia ses cavaliers en fuite, et les -lança lui-même sur l'ennemi. Nos escadrons, électrisés par sa -présence, chargèrent avec la plus grande vigueur, et parvinrent à -contenir, sans pouvoir la repousser toutefois, la masse trop -supérieure des cavaliers bavarois et autrichiens. Pendant ce temps -Ney, établi dans le Grand-Torcy, s'apprêtait à résister à tous les -efforts de l'armée de Bohême. L'essentiel était de tenir jusqu'à ce -que la vieille garde, dont on apercevait les têtes de colonne sur -l'autre rive de l'Aube, eût passé cette rivière et occupé Arcis. -Lorsque les six mille vieux soldats composant cette troupe d'élite -seraient en avant d'Arcis, et se lieraient aux dix mille jeunes -soldats de Ney qui défendaient le Grand-Torcy, on pouvait être -tranquille. Mais il fallait qu'ils arrivassent. - -En attendant Ney soutenait à Torcy des assauts furieux. Le corps du -maréchal de Wrède était entré en ligne, et par sa droite composée des -Autrichiens, attaquait le Grand-Torcy, tandis que par sa gauche -composée des Bavarois, il cherchait à séparer ce village de la petite -ville d'Arcis. Toutes les réserves russes, prussiennes, autrichiennes, -comprenant les gardes, les grenadiers, les cuirassiers, marchaient à -l'appui de cette attaque. Nous avions donc en face de nous plus de -quarante mille hommes d'infanterie, sans compter des flots de -cavalerie. - -[En marge: Défense héroïque de Ney au Grand-Torcy avec l'infanterie de -la jeune garde.] - -Ney défendit le Grand-Torcy avec son énergie accoutumée. Établi dans -les maisons et derrière les rues barricadées du village, il arrêta par -un feu épouvantable les masses de l'infanterie autrichienne. Vaincu un -moment par le nombre, il fut rejeté hors du Grand-Torcy, mais se -mettant à la tête de quelques bataillons, et faisant à la baïonnette -une charge désespérée, il rentra dans le village, et parvint à s'y -maintenir. Au même instant, Napoléon courant sans cesse d'Arcis à -Torcy, pour encourager les troupes par sa présence, faillit voir sa -prodigieuse destinée terminée d'un seul coup. Un obus tombe devant les -rangs d'un jeune bataillon, peu habitué encore à ce genre de -spectacle, et les hommes les plus rapprochés du projectile fumant -reculent d'un pas. Napoléon pousse son cheval sur l'obus pour leur -enseigner le mépris du danger. L'obus éclate, le couvre de feu et de -fumée, et il sort sain et sauf du nuage enflammé. Son cheval seul est -blessé. Il se jette sur un autre au milieu des cris d'enthousiasme de -ses jeunes soldats. - -[En marge: Arrivée de la vieille garde.] - -Grâce à ces actes d'une héroïque témérité nous conservons notre -position. Enfin la vieille garde traverse le pont d'Arcis sous la -conduite de l'intrépide Friant. Napoléon la range lui-même en avant -d'Arcis, et envoie deux de ses vieux bataillons à l'appui de Ney. Le -secours arrive à propos, car en ce moment la garde russe, entrée en -ligne, venait renforcer le maréchal de Wrède. Une dernière attaque, -encore plus violente que les précédentes, est essayée contre le -Grand-Torcy. Ney la soutient avec une fermeté imperturbable, et la -repousse victorieusement. - -[En marge: L'ennemi est contenu jusqu'à la fin du jour, et l'avantage -reste aux 20 mille Français qui ont tenu tête à 60 mille ennemis.] - -Tandis que ce renfort de vieille infanterie est survenu si à propos, -Lefebvre-Desnoëttes, parti de Paris pour rejoindre l'armée, débouche -par le pont d'Arcis à la tête de deux mille chevaux avec lesquels il -avait devancé son infanterie. Le général Sébastiani, disposant alors -de quatre mille chevaux, se déploie dans la plaine d'Arcis, laquelle -s'élève légèrement vers l'ennemi. Il s'apprête à prendre une revanche. -Ses escadrons bien lancés culbutent ceux de Kaisarow, les renversent -sur ceux de Frimont, et se vengent de l'échauffourée du matin. Mais -bientôt on voit apparaître la cavalerie bavaroise, la grosse -cavalerie russe, et la prudence conseille de se retirer sur Arcis. On -gagne ainsi la fin du jour, Ney se maintenant au Grand-Torcy, la -vieille garde à Arcis, la cavalerie entre deux, et on échappe au -désastre qu'avec moins d'énergie nous aurions certainement essuyé. -Effectivement nous avions combattu d'abord avec 14 mille hommes contre -40 mille, puis avec 20 contre 60, et enfin avec 22 ou 23 contre 90, -car sur notre droite les corps de Giulay, de Wurtemberg, de Rajeffski, -avaient débouché de Nozay, et commençaient à prendre part au combat -lorsque la nuit était venue séparer les deux armées. - -[En marge: Brillant avantage de la cavalerie de la garde.] - -Au loin sur notre droite s'était passé un épisode qui aurait pu avoir -des suites fâcheuses, sans la rare vaillance de la cavalerie de la -garde. On se souvient que les chasseurs et les grenadiers à cheval -avaient été laissés au delà du pont de Méry, sur la gauche de la -Seine, avec les captures qu'ils avaient opérées la veille, et -notamment avec l'équipage de pont qu'ils avaient pris. Partis le matin -de Méry avec cet équipage de pont, ils avaient essayé de rejoindre -l'armée en marchant directement de Méry sur Arcis par Premier-Fait. -(Voir la carte nº 62.) Ils étaient tombés naturellement au milieu de -toute la cavalerie des corps, de Rajeffski, de Giulay et de -Wurtemberg, réunis sous le commandement du prince de Wurtemberg. -Assaillis par une force cinq ou six fois plus considérable qu'eux, ils -ne s'étaient sauvés qu'en déployant la plus rare valeur, et en se -battant pendant plusieurs heures le sabre à la main. Rejoints enfin -par des escadrons du dépôt de Versailles, qui avaient fait route par -Méry, ils s'étaient repliés sur Méry même, sans avoir perdu plus d'une -centaine de cavaliers, et sans avoir surtout laissé échapper leur -équipage de pont. Le lendemain ils gagnèrent Plancy, passèrent l'Aube, -et vinrent se réunir à l'armée par la rive droite de cette rivière, -avec les corps d'Oudinot, de Macdonald, de Gérard, qui étaient en -marche de Provins sur Arcis. - -[En marge: Résultats de la bataille d'Arcis-sur-Aube.] - -[En marge: Sur les instances de ses maréchaux, Napoléon se décide -enfin à repasser l'Aube.] - -Telle fut la bataille d'Arcis-sur-Aube, la dernière que Napoléon livra -en personne dans cette campagne, et où l'armée ainsi que lui firent -des prodiges d'énergie. Il se regardait comme victorieux, et le -croyait sincèrement, car c'était un miracle que 20 mille hommes -eussent résisté à une masse qui s'était successivement élevée de 40 à -90 mille. Il était fier de lui-même et de ses soldats, et voyait dans -cette possibilité de combattre à forces si inégales, des garanties de -succès pour la suite de la guerre. Sa confiance était devenue telle -qu'il voulut le lendemain même tenir tête à toute l'armée du prince -de Schwarzenberg. Cependant il ne pouvait être rejoint dans la -journée que par le corps d'Oudinot, et en y ajoutant ce que -Lefebvre-Desnoëttes avait amené, il aurait atteint tout au plus une -force de 32 mille hommes. Il n'était donc pas prudent de braver le -choc de 90 mille combattants, surtout en ayant une rivière à dos. -Aussi finit-il par céder aux conseils de la raison et de ses maréchaux -qui insistaient pour qu'il mit l'Aube entre lui et l'ennemi. Après -avoir tenu ses troupes déployées en avant d'Arcis, pendant qu'on -préparait un deuxième pont, il les fit replier soudainement à travers -les rues de cette petite ville, franchit les deux ponts, et laissa le -prince de Schwarzenberg fort surpris et fort déçu de voir lui échapper -une proie qui semblait assurée. Les ponts de l'Aube furent rompus, et -le maréchal Oudinot vint border la rive droite avec son corps, appuyé -d'une nombreuse artillerie. L'ennemi ne pouvant se résoudre à laisser -l'armée française s'en aller saine et sauve, voulut tenter le passage -de la rivière, et demeura pendant cette tentative exposé à un feu -meurtrier. Il perdit encore dans cette journée du 21 plus d'un millier -d'hommes sans aucun résultat, car partout où il se présenta pour -essayer de franchir l'Aube, les troupes d'Oudinot bien postées -l'accueillirent par un feu nourri de mousqueterie et de mitraille. Ce -n'est pas trop de dire que ces deux jours coûtèrent à l'armée de -Bohême 8 à 9 mille hommes, tandis que nous n'en perdîmes pas plus de 3 -mille, grâce à notre petit nombre et à l'avantage de nous battre à -couvert dans des positions défensives. - -Au milieu de ces perpétuelles aventures de guerre, Napoléon trouvant -l'armée toujours héroïque et dévouée quoique souvent mécontente, -comptant sur son génie, croyant plus que jamais aux ressources de son -art, était loin de désespérer de sa cause, et toutefois il ne se -faisait pas complétement illusion sur sa situation politique. Bien -qu'il ne voulût pas s'avouer à quel point il s'était aliéné la nation -par ses guerres continuelles et par son gouvernement arbitraire, il -n'avait garde cependant de s'aveugler sur l'état moral de la France. -Sur le terrain même d'Arcis, et au milieu du feu, s'entretenant -familièrement avec le général Sébastiani, Corse comme lui, et doué -d'un grand sens politique, Eh bien, général, lui demanda-t-il, que -dites-vous de ce que vous voyez?--Je dis, répondit le général, que -Votre Majesté a sans doute d'autres ressources que nous ne connaissons -pas.--Celles que vous avez sous les yeux, reprit Napoléon, et pas -d'autres.--Mais alors, comment Votre Majesté ne songe-t-elle pas à -soulever la nation?--Chimères, répliqua Napoléon, chimères, empruntées -aux souvenirs de l'Espagne et de la Révolution française! Soulever la -nation dans un pays où la Révolution a détruit les nobles et les -prêtres, et où j'ai moi-même détruit la Révolution!...-- - -Le général resta stupéfait, admirant ce sang-froid et cette profondeur -d'esprit, et se demandant comment tant de génie ne servait pas à -empêcher tant de fautes. - -[En marge: Marche sur la Lorraine définitivement résolue.] - -Le moment était venu pourtant de prendre une résolution définitive. -Entre Arcis et Châlons, l'Aube et la Marne ne sont guère qu'à onze ou -douze lieues de distance l'une de l'autre. (Voir la carte nº 62.) -Blucher, auquel on avait opposé Marmont et Mortier pour le contenir, -pouvait être ralenti, mais non arrêté par ces deux maréchaux. Les -armées de Bohême et de Silésie ne devaient pas tarder à se réunir, et -on allait être alors étouffé dans leurs bras. Napoléon avec ce qu'il -avait de forces, ne pouvant plus les battre séparément, à moins de -circonstances extrêmement heureuses que la fortune ne lui ménageait -plus guère, pouvait encore moins les battre réunies. Poursuivre son -idée de se rapprocher des places, pour s'y procurer un renfort de -cinquante mille hommes, et pour attirer l'ennemi loin de Paris, était -définitivement la seule ressource qui lui restât, ressource qui, -hasardeuse avec lui, eût été mortelle avec un autre. - -[En marge: Départ d'Arcis-sur-Aube le 21 mars.] - -Il résolut donc de partir le 21 mars pour Vitry sur la Marne. En -passant par Sommepuis il ne lui fallait pas plus de deux jours pour -franchir la distance d'Arcis à Vitry. (Voir la carte nº 62.) De Vitry -il lui était facile de se porter à Bar-le-Duc, et sans qu'il fît un -pas de plus, les garnisons de Metz, de Mayence, de Luxembourg, de -Thionville, de Verdun, de Strasbourg, avaient la possibilité de le -joindre au nombre de trente et quelques mille hommes. Si Napoléon se -portait jusqu'à Metz, ce qui n'exigeait que trois journées, il -pouvait, en pivotant autour de cette place, faire insurger la -Lorraine, l'Alsace, la Franche-Comté, et recevoir des Pays-Bas quinze -mille hommes encore. Il devait donc se trouver à Metz à la tête de 120 -mille combattants, au milieu de provinces soulevées contre l'ennemi, -et si le maréchal Suchet, envoyé pour remplacer Augereau, recueillant -tout ce qui était sur son chemin, remontait sur Besançon avec 40 mille -hommes, les destinées devaient certainement être changées. - -[En marge: Ordres envoyés à Paris au moment où Napoléon s'en éloigne.] - -Napoléon manda à Paris ses dernières résolutions, prescrivit qu'on lui -expédiât en matériel d'artillerie, en bataillons de la jeune garde, en -bataillons tirés des dépôts, tout ce qui ne serait pas indispensable à -la défense de la capitale; recommanda de nouveau de ne pas se troubler -si l'ennemi approchait, ce qui, selon lui, ne pouvait être qu'une -apparition de deux ou trois jours, car les alliés le suivraient dès -qu'ils le sauraient sur leurs communications. Il renouvela aux -maréchaux Marmont et Mortier l'ordre de le joindre sur la Marne par -Châlons, et se mit ensuite en route pour Vitry. Précédemment il -n'avait jamais quitté la Seine sans laisser de Nogent à Montereau des -corps respectables. Ce n'était plus le cas cette fois, puisqu'il était -obligé d'exécuter en masse la diversion projetée sur les derrières de -l'ennemi, et que c'était sur cette diversion seule qu'il comptait -désormais pour sauver Paris. Vingt mille hommes laissés entre Nogent -et Paris n'eussent pas arrêté le prince de Schwarzenberg, et eussent -manqué à Napoléon dans les opérations qu'il méditait. Toutefois, -croyant utile de garder les ponts de la Seine, et possible d'y arrêter -l'ennemi quelques heures, ce qui dans certains cas n'était pas -indifférent, il laissa le général Souham avec un mélange de gardes -nationales et de bataillons organisés à la hâte, pour disputer Nogent, -Bray, Montereau. Le général Alix qui, avec des forces de cette -composition, avait si bien défendu Sens, et qui s'y trouvait encore, -fut placé sous les ordres du général Souham. - -[En marge: Marche sur Sommepuis.] - -Le trajet d'Arcis à Sommepuis s'opéra sans difficulté. À peine -rencontra-t-on quelques bandes de Cosaques qui voltigeaient entre -l'Aube et la Marne, et pillaient le pays tout ruiné qu'il était. Les -corps d'Oudinot, de Macdonald, de Gérard, qui avaient marché de -Provins sur Arcis, en côtoyant l'Aube, défendirent successivement la -rivière au pont d'Arcis, et défilèrent ainsi en vue de l'ennemi sans -en recevoir aucun dommage. - -[En marge: Arrivée à Vitry le 22.] - -Le 21 au soir Napoléon, avec une partie de l'armée, coucha à -Sommepuis. (Voir la carte nº 62.) Le lendemain, 22, il marcha sur -Vitry avec une avant-garde. Vitry avait été mis en état de défense par -l'armée de Silésie, et cinq à six mille Prussiens et Russes, protégés -par des ouvrages de campagne, l'occupaient. Napoléon, ne voulant pas -risquer une affaire meurtrière pour un poste qui n'avait pas -d'importance, fit chercher un gué entre Vitry et Saint-Dizier. On en -découvrit un à Frignicourt, et il y passa avec sa cavalerie et les -divisions de jeune garde du maréchal Ney. Il laissa un détachement -pour garder ce gué, et il vint coucher au château du Plessis près -Orconte. Il lança sur Saint-Dizier la cavalerie légère du général -Piré, qui réussit à y entrer, et y enleva deux bataillons prussiens. - -[En marge: Séjour à Saint-Dizier.] - -Le lendemain 23, Napoléon jugea convenable de s'arrêter à Saint-Dizier -pour y attendre la queue de ses colonnes, car Oudinot, Macdonald, -Gérard étaient en arrière, et il voulait également rallier Marmont et -Mortier, qui avaient ordre de venir à lui par Châlons. Il fallait -attendre aussi la division de gardes nationales du général Pacthod qui -avait bien servi avec Oudinot et Macdonald, et qu'on avait laissée à -Sézanne pour escorter un dernier convoi de troupes et de matériel. -Toutefois, ayant des doutes sur la possibilité de recueillir ce -dernier rassemblement, Napoléon ordonna au ministre de la guerre de -veiller à sa sûreté, et de le rappeler même à Paris, si on ne croyait -pas qu'il lui fût possible de percer jusqu'à Vitry à travers les -masses ennemies. - -[En marge: Confiance de Napoléon dans sa manoeuvre, et persuasion où -il est d'avoir attiré l'ennemi à sa suite.] - -Sans perdre un instant Napoléon poussa sa cavalerie légère sur -Bar-le-Duc, afin qu'elle s'emparât du pont de Saint-Mihiel sur la -Meuse, de celui de Pont-à-Mousson sur la Moselle, et il expédia de -nouveau à toutes les garnisons l'ordre de le rejoindre. Il s'apprêtait -à leur épargner la moitié du chemin, en marchant encore une journée ou -deux à leur rencontre, et il allait ainsi voir ses forces augmenter -d'heure en heure. Sans les maréchaux Mortier et Marmont, sans le -convoi de Sézanne dont il n'avait reçu qu'une partie, et en défalquant -les pertes d'Arcis ainsi que les troupes laissées à la garde des ponts -de la Seine, il avait environ 55 mille hommes. Il devait en avoir 70 -mille avec ces deux maréchaux, 80 avec le dépôt de Sézanne, et arriver -successivement à 100 mille et au delà, si les garnisons parvenaient à -se réunir à lui. Aussi tout en appréciant la gravité de sa situation -restait-il confiant dans le succès de ses habiles manoeuvres, et le 23 -mars, écrivant au ministre de la guerre une lettre qui respirait un -sang-froid imperturbable, il lui exposait sa marche, ses motifs pour -ne pas tenter l'attaque de Vitry, le projet de s'approcher de Metz, et -de tirer de cette place et des autres un renfort considérable; la -certitude de causer un grand trouble à l'ennemi en se portant sur ses -communications; le découragement de la plupart des coalisés qui -n'avaient jamais eu d'avantages sérieux sur les troupes françaises, -qui tout récemment avaient essuyé des pertes énormes à Arcis-sur-Aube, -et étaient presque au regret de s'être avancés si loin; l'espérance -par conséquent d'amener sous peu des événements nouveaux et -importants; l'utilité de veiller sur le rassemblement de Sézanne, de -l'augmenter même si les circonstances le permettaient; la possibilité -de recourir à la conscription de 1815, car en Champagne, en Lorraine -les paysans se levaient en masse, et l'urgence de faire promptement -usage de cette ressource; l'importance pour les maréchaux Marmont et -Mortier qui s'étaient repliés sur Château-Thierry de se reporter en -avant pour rejoindre l'armée; la confiance enfin malgré toutes les -angoisses de la situation de sauver bientôt la France et lui-même de -cette crise formidable. Personne n'eût soupçonné en lisant cette -lettre, qui devait être la dernière adressée au ministre de la guerre, -que Napoléon approchait de la plus grande des catastrophes. - -[En marge: Arrivée de M. de Caulaincourt au quartier général, après la -dissolution du congrès de Châtillon.] - -Dans ce moment arriva au quartier général de l'Empereur M. de -Caulaincourt, qui venait de quitter le congrès de Châtillon. Ce noble -serviteur du prince et du pays, avait, comme on l'a vu, remis un -contre-projet, afin d'obtempérer aux sommations réitérées des -plénipotentiaires alliés, et avait tâché d'en rendre la lecture -supportable à ses auditeurs, tout en s'éloignant le moins possible des -instructions de Napoléon. Les plénipotentiaires des puissances, après -avoir écouté le texte du contre-projet français avec un silence -glacial, et avoir pris les ordres de leurs souverains, avaient lu le -18 mars une note solennelle, dans laquelle ils déclaraient que la -France ayant exactement reproduit toutes les conditions déjà reconnues -inacceptables par l'Europe, les conférences étaient définitivement -rompues, et que la guerre serait poursuivie à outrance, jusqu'à ce que -la France admît purement et simplement les préliminaires du 17 -février. À cette déclaration M. de Metternich avait joint une lettre -particulière pour M. de Caulaincourt, dans laquelle il le suppliait -encore une fois d'y bien penser avant de quitter le lieu du congrès, -car, disait-il, la France de Louis XIV, accrue des conquêtes de Louis -XV, valait bien qu'on y attachât quelque prix, et méritait qu'on ne la -jouât pas plus longtemps à ce jeu si dangereux et si incertain des -batailles. Quelque tenté que fut le plénipotentiaire français de -suivre un semblable conseil, il n'avait pas osé outre-passer ses -instructions au point où il l'aurait fallu pour retenir à Châtillon -les membres du congrès. Il se sépara donc des plénipotentiaires le -lendemain 19, et le 20 toutes les légations partirent de Châtillon -pour regagner les quartiers généraux des armées belligérantes. - -[En marge: Chagrin de M. de Caulaincourt; pénible impression que sa -présence produit dans l'armée.] - -[En marge: Napoléon ne manifeste aucun regret de la dissolution du -congrès.] - -[En marge: Son langage résolu et chaleureux.] - -M. de Caulaincourt eut quelque peine à rejoindre Napoléon, qu'il -trouva à Saint-Dizier. Le retour de la légation française produisit -sur l'armée une impression pénible, car il ôtait toute confiance dans -les négociations, et n'en laissait plus que dans un duel à mort avec -la coalition. Or, si les journées de Montmirail, de Champaubert, de -Montereau avaient élevé les coeurs au niveau de celui de Napoléon, -celles de Craonne, de Laon, d'Arcis-sur-Aube les avaient fait -promptement redescendre de cette hauteur, et la manoeuvre aventureuse -qu'on essayait loin de Paris, manoeuvre dont peu de gens étaient -capables d'apprécier le mérite, étonnait, inquiétait des esprits déjà -fortement ébranlés. La noble et sévère figure de M. de Caulaincourt, -plus triste encore que de coutume, n'était pas propre à dérider les -visages au quartier général. Napoléon accueillit son ministre -amicalement, en homme qui n'éprouvait pas d'humeur parce qu'il -n'éprouvait pas de trouble. Ce retour lui avait cependant causé une -certaine impression, mais passagère, et il la domina bientôt. Il était -à table, soupant avec Berthier, lorsque M. de Caulaincourt -arriva.--Vous avez bien fait de revenir, lui dit-il, car, je ne vous -le cacherai pas, si vous aviez accepté l'ultimatum des alliés, je vous -aurais désavoué. Mieux vaut pour vous et pour moi avoir évité un -pareil éclat. Au fond ces gens-là ne sont pas de bonne foi. Si vous -aviez cédé, bientôt ils auraient demandé davantage. Ils répandent -partout qu'ils en veulent à moi et non à la France. Mensonges que tout -cela! Ils s'en prennent à moi parce qu'ils savent que seul je puis -sauver la France (ce qui était vrai alors, car celui qui l'avait -perdue pouvait seul la sauver); mais au fond, c'est à la France et à -sa grandeur qu'ils en veulent. L'Angleterre convoite la Belgique pour -la maison d'Orange; la Prusse convoite la Meuse pour elle-même; -l'Autriche désirerait nous ôter l'Alsace et la Lorraine pour en -trafiquer avec la Bavière et les princes allemands. On veut nous -détruire, ou nous amoindrir jusqu'à nous réduire à rien. Eh bien, mon -cher Caulaincourt, il vaut mieux mourir que d'être amoindris de la -sorte. Nous sommes assez vieux soldats pour ne pas craindre la mort. -On ne dira pas cette fois que c'est pour mon ambition que je combats, -car il me serait aisé de sauver le trône; mais le trône avec la France -humiliée, je n'en veux point. Voyez ces braves paysans comme ils -s'insurgent déjà, et tuent des Cosaques de toutes parts! Ils nous -donnent l'exemple, suivons-le. Croiriez-vous que ces misérables du -Conseil de régence voulaient accepter l'infâme traité qu'on vous a -proposé? Ah! je leur ai prescrit de se taire et de se tenir -tranquilles. Ces pauvres paysans valent bien mieux que ces gens de -Paris. Vous allez assister, mon cher Caulaincourt, à de belles choses. -Je vais marcher sur les places, et rallier trente ou quarante mille -hommes d'ici à quelques jours. L'ennemi me suit évidemment. On ne peut -pas expliquer autrement la masse de cavalerie qui nous entoure. La -brusque apparition que j'ai faite sur ses derrières a ramené -Schwarzenberg, et en apprenant que je menace ses communications il -n'osera pas se risquer sur Paris. Je vais avoir bientôt cent mille -hommes dans la main, je fondrai sur le plus rapproché de moi, Blucher -ou Schwarzenberg n'importe, je l'écraserai, et les paysans de la -Bourgogne l'achèveront. La coalition est aussi près de sa perte que -moi de la mienne, mon cher Caulaincourt, et si je triomphe nous -déchirerons ces abominables traités. Si je me trompe, eh bien, nous -mourrons! nous ferons comme tant de nos vieux compagnons d'armes font -tous les jours, mais nous mourrons après avoir sauvé notre honneur.-- - -[En marge: Invincible tristesse de M. de Caulaincourt, et profond -abattement de Berthier.] - -M. de Caulaincourt, qui autant que personne était capable de -comprendre cet héroïque langage, se rappelait trop de fautes commises, -trop de refus hors de propos et que l'honneur ne commandait point, -pour n'être pas mécontent, et froidement improbateur. Berthier, devant -qui se tenaient ces discours, était consterné. Il était frappé comme -Napoléon du tumulte qui se faisait autour de l'armée, doutait comme -lui que ce fût là un simple détachement, mais se demandait d'autre -part comment 200 mille coalisés, presque victorieux, pouvaient se -laisser détourner de Paris, cette grande proie qu'ils avaient sous la -main, pour suivre une poignée d'hommes hasardée sur leurs derrières. -Il doutait, et, en une si grave circonstance, le doute était une -angoisse douloureuse, car si l'ennemi ne suivait pas, il pouvait en -quelques jours être dans Paris. Ce sentiment était général. Contenu -devant Napoléon, il éclatait ailleurs en très-mauvais propos. Quant à -Napoléon lui-même, sans exclure le doute, il répétait toujours à M. de -Caulaincourt: Vous avez bien fait de revenir, je vous aurais désavoué. -Vous êtes venu à temps pour assister à de grandes choses.-- - -[En marge: La véritable question était de savoir si l'ennemi, au lieu -de suivre Napoléon, ne se jetterait pas sur Paris pour y opérer une -révolution politique.] - -Toute cette énergie, admirable comme don de Dieu, mais déplorable -quand on songe que, si mal employée, elle nous avait conduits au bord -d'un abîme, ne se communiquait guère, et chacun s'attendait d'un -moment à l'autre à un affreux dénoûment. Ce dénoûment approchait en -effet, et l'heure fatale, hélas! était venue. Les combinaisons -militaires de Napoléon étaient assurément bien profondes, mais si sa -situation militaire pouvait se rétablir à force de génie, il n'y avait -pas de génie qui pût rétablir sa situation politique. Paris plein de -terreur, plein de dégoût d'un tel régime, régime glorieux mais -sanglant, ordonné mais despotique, Paris pouvait au premier contact -d'un ennemi qui se présentait en libérateur, échapper à la main de -Napoléon, et devenir le théâtre d'une révolution! Or, il suffisait -que les coalisés soupçonnassent cette triste vérité, pour que -négligeant les considérations de prudence, ils songeassent à tenter -sur Paris non pas une opération militaire, mais une opération -politique, et alors les plans de Napoléon devaient être déjoués, et -son trône, que sa puissante main avait relevé deux ou trois fois -depuis un mois, devait enfin s'écrouler. On va voir combien les -coalisés étaient près de deviner la redoutable vérité, qui faisait -toute notre faiblesse devant les envahisseurs de notre patrie. - -[En marge: Incertitude du prince de Schwarzenberg dans le premier -moment, et ses doutes sur les projets de Napoléon.] - -[En marge: Il prend une position d'attente entre Ramerupt et -Dampierre.] - -Le prince de Schwarzenberg n'avait pas trop compris le mouvement de -l'armée française sur Arcis, et il faut avouer qu'à moins d'être dans -le secret, il eût été difficile de le comprendre. Sa première -supposition, et la plus naturelle, avait été que Napoléon venait lui -livrer bataille, et ce prince s'était décidé à l'accepter à -Arcis-sur-Aube, comme Blucher à Craonne et à Laon. Prévoyant une lutte -sanglante de plusieurs jours, il était loin de s'en croire quitte le -soir du 21. Le 22, en voyant Napoléon s'éloigner, il avait cherché à -deviner quels pouvaient être ses projets, avait passé l'Aube à sa -suite, et était venu prendre position entre Ramerupt et Dampierre, -derrière un gros ruisseau qu'on appelle le Puits, la gauche à l'Aube, -le front couvert par le Puits, la droite dans la direction de Vitry. -(Voir la carte nº 62.) Il attendait là les nouvelles attaques de son -adversaire, craignant toujours de sa part quelque manoeuvre -extraordinaire. - -[En marge: Bientôt le prince de Schwarzenberg s'aperçoit de la marche -de Napoléon sur Vitry, et comprend qu'il veut se porter sur les -communications des alliés.] - -Mais Napoléon, ainsi qu'on vient de le voir, ne songeait guère à -l'attaquer, et lui préparait effectivement une manoeuvre bien -extraordinaire, en se portant de l'Aube à la Marne, dans la direction -de Metz. Le lendemain 23, pendant que Napoléon s'arrêtait à -Saint-Dizier pour que les corps formant sa queue eussent le temps de -le joindre par le gué de Frignicourt, la cavalerie légère du prince de -Schwarzenberg qui suivait ces corps à la piste, s'était aperçue de la -marche de l'armée française, et avait reconnu clairement qu'elle se -dirigeait sur Vitry. L'intention de Napoléon ne laissait dès lors plus -de doute, et il voulait évidemment manoeuvrer sur les communications -des alliés. Que faire en présence d'une situation si nouvelle? -Fallait-il suivre Napoléon vers la Lorraine, ou bien tendre la main à -Blucher qui ne pouvait être éloigné, et, uni à ce dernier, marcher sur -Paris, à la tête de deux cent mille hommes? La question était grave, -l'une des plus graves que les chefs d'empire et les chefs d'armée -aient jamais eu à résoudre. - -[En marge: Les règles de la guerre conseillent de suivre Napoléon, -celles de la politique de se porter sur Paris.] - -À se conduire militairement, dans le sens le plus étroit du mot, il ne -fallait pas livrer ses communications, il fallait au contraire veiller -sur elles avec d'autant plus de soin qu'on avait affaire à un ennemi -plus redoutable et plus audacieux. Puisqu'il les menaçait en ce -moment, on devait le suivre, le suivre en compagnie de Blucher, et en -finir avec lui avant d'aller recueillir à Paris le prix de la guerre. -Sans doute il y avait quelques avantages à marcher sur Paris, et -notamment celui d'abréger la lutte; pourtant si on était arrêté devant -cette capitale par une résistance non-seulement militaire, mais -populaire, et s'il arrivait qu'on fût retenu quelques jours sous ses -murs, on pouvait, pendant qu'on serait occupé à se battre contre la -tête barricadée des faubourgs, être assailli en queue par Napoléon -revenu avec une armée de cent mille hommes, et se trouver dans une -position des plus périlleuses. - -[En marge: Conseils du comte Pozzo di Borgo, et ses instances pour -qu'on marche sur Paris.] - -[En marge: Profondes raisons qu'il en donne.] - -Ces raisons étaient du plus grand poids, et auraient même été -décisives, si la situation eût été ordinaire, et si on avait été -exposé à rencontrer devant Paris la résistance que l'importance de -cette ville, le patriotisme et le courage de son peuple, devaient -faire craindre. Mais la situation était telle qu'il n'y avait rien de -plus douteux que cette résistance. Bien qu'on n'eût reçu qu'une seule -communication de l'intérieur, celle qu'avait apportée M. de Vitrolles, -et que jusqu'ici aucune manifestation n'eût démontré la vérité de -cette communication, qu'au contraire les paysans commençassent à -prendre les armes dans les provinces envahies, on avait pu reconnaître -à plus d'un symptôme que si M. de Vitrolles exagérait les choses en -peignant la France comme désirant ardemment les Bourbons, il avait -raison toutefois quand il soutenait qu'elle ne voulait plus de la -guerre, de la conscription, des préfets impériaux, et que dès qu'on -lui fournirait l'occasion de faire éclater ses véritables sentiments, -elle se prononcerait contre un gouvernement qui, après avoir porté la -guerre jusqu'à Moscou, l'avait ramenée aujourd'hui jusqu'aux portes de -Paris. Il y avait un personnage beaucoup plus écouté que M. de -Vitrolles, c'était le comte Pozzo di Borgo, revenu de Londres, lequel, -ayant acquis sur les alliés une influence proportionnée à son esprit, -ne se lassait pas de leur répéter qu'il fallait marcher sur -Paris.--Le but de la guerre, disait-il, est à Paris. Tant que vous -songez à livrer des batailles, vous courez la chance d'être battus, -parce que Napoléon les livrera toujours mieux que vous, et que son -armée, même mécontente, mais soutenue par le sentiment de l'honneur, -se fera tuer à côté de lui jusqu'au dernier homme. Tout ruiné qu'est -son pouvoir militaire, il est grand, très-grand encore, et, son génie -aidant, plus grand que le vôtre. Mais son pouvoir politique est -détruit. Les temps sont changés. Le despotisme militaire accueilli -comme un bienfait au lendemain de la révolution, mais condamné depuis -par le résultat, est perdu dans les esprits. Si vous donnez naissance -à une manifestation, elle sera prompte, générale, irrésistible, et -Napoléon écarté, les Bourbons que la France a oubliés, aux lumières -desquels elle n'a pas confiance, les Bourbons deviendront tout à coup -possibles, de possibles nécessaires. C'est politiquement, ce n'est pas -militairement qu'il faut chercher à finir la guerre, et pour cela, dès -qu'il se fera entre les armées belligérantes une ouverture quelconque, -à travers laquelle vous puissiez passer, hâtez-vous d'en profiter, -allez toucher Paris du doigt, du doigt seulement, et le colosse sera -renversé. Vous aurez brisé son épée que vous ne pouvez pas lui -arracher.--Telle est la substance des discours que le comte Pozzo -adressait sans cesse à l'empereur Alexandre, et au surplus il -travaillait sur une âme facile à persuader. Outre l'esprit -très-remarquable d'Alexandre, le comte Pozzo avait pour le seconder -toutes les passions de ce prince. Se venger, non de l'incendie de -Moscou auquel il ne songeait plus guère, mais des humiliations que -Napoléon lui avait infligées, entrer dans Paris, dans la capitale de -la civilisation, y détrôner un despote, y tendre aux Français une main -généreuse, s'en faire applaudir, était chez lui un rêve enivrant. Ce -rêve l'occupait tellement, que pour le réaliser il était capable d'une -audace qui n'était ni dans son coeur ni dans son esprit. - -[En marge: L'opinion de marcher sur Paris avait successivement gagné -tous les esprits dans le sein de la coalition.] - -[En marge: La jonction opérée entre Blucher et Schwarzenberg est une -nouvelle raison de marcher sur Paris.] - -Du reste l'opinion que professait le comte Pozzo di Borgo avait envahi -peu à peu toutes les têtes. Née d'abord parmi les Prussiens, chez qui -elle avait été engendrée par la haine, elle avait fini par pénétrer -chez les Russes, et même chez les Autrichiens. On comprenait très-bien -chez ces derniers que frapper politiquement Napoléon était la manière -la plus sûre et la plus prompte de le détruire. L'empereur François et -M. de Metternich, quoique regrettant en lui, non pas un gendre, mais -un chef plus capable qu'aucun autre de gouverner la France, avaient -reconnu, depuis la rupture du congrès de Châtillon, qu'il fallait -enfin prendre un parti décisif même contre sa personne. Ils avaient -longtemps répugné à pousser les choses à la dernière extrémité, mais -le Rhin franchi, ayant admis le principe des limites de 1790, ce qui -rendait vacants les anciens Pays-Bas qu'on devait leur payer avec -l'Italie, connaissant trop bien Napoléon pour croire qu'il se -soumettrait jamais à une telle réduction de territoire, ils en étaient -venus par avidité aux mêmes conclusions que les Prussiens par haine, -les Russes par vanité. Aller chercher à Paris la solution politique -qui contiendrait en même temps la solution militaire, leur semblait -désormais nécessaire. Le prince de Schwarzenberg, esprit timide mais -sûr, en était venu à penser à cet égard comme M. de Metternich, et -comme l'empereur François, car en ce moment l'Autriche présentait le -phénomène singulier, d'un empereur, d'un premier ministre, et d'un -généralissime, identiques dans leurs sentiments, et ne faisant qu'un -homme, étranger à l'amour comme à la haine, et conduit uniquement par -de profonds calculs. Dans cette disposition le prince de -Schwarzenberg, voyant la route de Paris ouverte, inclinait pour la -première fois à la prendre, de manière que l'unanimité était presque -acquise à la résolution de marcher sur la capitale de la France, bien -que plusieurs officiers fort éclairés opposassent encore à cette -marche téméraire l'autorité des règles, qui enseignent qu'il ne faut -ni abandonner le soin de ses communications, ni manquer le but par -trop d'impatience d'y atteindre. Toutefois un événement extrêmement -favorable à l'opinion la plus hardie s'était passé dans la journée. La -cavalerie de Wintzingerode, formant l'avant-garde de Blucher, venait -de se rencontrer près de la Marne avec celle du comte Pahlen, -appartenant au prince de Schwarzenberg. On s'était félicité, réjoui de -cette jonction, qui du reste aurait dû s'opérer plus tôt, car la -bataille de Laon s'étant livrée les 9 et 10 mars, il était étrange que -Blucher n'eût pas suivi Napoléon ou les maréchaux chargés de le -remplacer sur l'Aisne, et que le 23 il fût encore à tâtonner entre -l'Aisne et la Marne. Mais Blucher avait agi comme les généraux qui -ont plus de résolution de caractère que d'esprit. Il avait essayé de -prendre Reims, puis Soissons, avait longtemps attendu quelques mille -hommes du corps de Bulow restés en arrière, enfin s'était décidé à -pousser devant lui les maréchaux Mortier et Marmont, et avait rejoint -la Marne par Châlons. Quoi qu'il en soit, il arrivait avec cent mille -hommes, et on en avait ainsi deux cent mille pour marcher sur Paris. -Une telle force faisait tomber bien des objections tirées des règles -de la guerre étroitement entendues. - -[En marge: L'arrestation d'un courrier porteur de lettres de -l'Impératrice et du duc de Rovigo, achève de décider les chefs de la -coalition.] - -[En marge: La marche sur Paris est résolue.] - -[En marge: Rendez-vous général donné dans les environs de Sommepuis.] - -[En marge: L'empereur François rejeté sur Dijon n'assiste pas au -rendez-vous.] - -Dans cet état des choses, le prince de Schwarzenberg se trouvant au -château de Dampierre avec l'empereur Alexandre pour y passer la nuit, -on apporta tout à coup des dépêches prises sur un courrier de Paris, -que la cavalerie légère des alliés avait arrêté. Il y avait dans le -château de Dampierre le prince Wolkonski, exerçant auprès d'Alexandre -les fonctions de chef de son état-major, et M. le comte de Nesselrode, -exerçant celles de chef de sa chancellerie. On fit appeler ce dernier, -qui ayant longtemps vécu à Paris pouvait mieux qu'un autre saisir le -vrai sens des dépêches interceptées, et on le chargea d'en prendre -connaissance. Elles étaient en effet d'une importance extrême. Elles -consistaient en lettres de l'Impératrice et du duc de Rovigo à -l'Empereur. Les unes et les autres exprimaient sur l'état intérieur de -Paris les plus vives inquiétudes. Celles de l'Impératrice, empreintes -d'une sorte de terreur, n'avaient pas sans doute une grande -signification, car elles pouvaient bien n'être que l'expression de la -faiblesse d'une femme. Mais celles du duc de Rovigo avaient une tout -autre valeur, car ministre de la police et homme de guerre, fort -habitué aux positions difficiles, il ne pouvait être suspect de -timidité, et il déclarait que Paris comptait dans son sein des -complices de l'étranger fort influents, et qu'à l'apparition d'une -armée coalisée il était probable qu'ils suivraient l'exemple des -Bordelais. Cette révélation était dans le moment d'une immense -gravité; elle achevait d'éclairer la situation politique, et faisait -cesser toutes les incertitudes qu'on aurait pu conserver sur la -conduite à tenir. Après cet aveu involontaire échappé au gouvernement -de l'Empereur, à sa femme, à son ministre de la police, on ne pouvait -plus douter que son trône ne fût près de tomber en ruine, et que -toucher à Paris ne fût le moyen assuré de le faire écrouler. On courut -éveiller l'empereur Alexandre et le prince de Schwarzenberg, on leur -communiqua les pièces interceptées, et pour l'un comme pour l'autre la -démonstration fut complète. Marcher sur Paris parut la résolution à -laquelle il fallait s'arrêter tout de suite, et qu'on devait mettre à -exécution dès le lever du soleil. Les trois souverains n'étaient pas -actuellement réunis. Alexandre, le plus actif des trois, voulant -toujours être partout, et particulièrement auprès des généraux, se -trouvait auprès du généralissime. Le plus modeste, le plus sage, celui -qui se donnait le moins de mouvement, et qui, n'étant pas militaire, -prétendait ne devoir causer aux militaires aucun embarras par sa -présence, l'empereur François, résidait actuellement assez loin, -c'est-à-dire à Bar-sur-Aube. Le roi de Prusse, formant entre les deux -une sorte de terme moyen, plus réservé que l'un, plus actif que -l'autre, avait pris gîte dans les environs. Il fut convenu qu'on irait -le chercher immédiatement, qu'on mettrait l'armée en mouvement dès le -matin pour se rapprocher de la Marne, où l'on devait rencontrer -Blucher, et que là réunis tous ensemble, après une délibération dont -le résultat ne pouvait devenir douteux par la présence des Prussiens, -on prendrait la route de Paris. Le prince de Schwarzenberg se chargea -de mander à son maître le parti qu'on adoptait, et l'engagea, en lui -écrivant, à ne pas songer à rejoindre la colonne d'invasion, car il -pourrait bien, au milieu du croisement des armées belligérantes, -tomber dans les mains de son gendre, ce qui serait une grave -complication dans les circonstances actuelles. Il existait à travers -la Bourgogne une ligne de communication, pour ainsi dire autrichienne, -puisqu'on avait envoyé de Troyes à Dijon des secours au comte de -Bubna. Le prince de Schwarzenberg conseilla donc à l'empereur François -et à M. de Metternich de se diriger sur Dijon, car outre qu'il était -sage de ne pas se faire prendre, il était convenable aussi que -l'empereur François n'assistât point au détrônement de son gendre, et -surtout de sa fille. Ces dispositions arrêtées, on quitta Dampierre le -24 au matin pour se rendre à Sommepuis. - -[En marge: Conseil en pleins champs où la marche sur Paris est arrêtée -et combinée.] - -Il ne fallait pas beaucoup de temps pour y arriver, ce point étant à -une distance de trois lieues à peine. L'empereur Alexandre, le prince -de Schwarzenberg, le chef d'état-major Wolkonski, le comte de -Nesselrode, partis tous ensemble du château de Dampierre, -rencontrèrent à Sommepuis le roi de Prusse, Blucher et son état-major. -On prétend que la résolution fatale qui devait conduire les armées de -l'Europe au milieu de Paris, fut prise sur un petit tertre, situé dans -les environs de Sommepuis, et que là s'établit la délibération dont le -résultat était certain d'avance, puisqu'à tous les sentiments qui -avaient parlé dans le château de Dampierre étaient venues s'ajouter -les passions prussiennes. On fut à peu près unanime. Les réponses en -effet s'offraient en foule aux objections qu'élevaient les militaires -méthodiques, qui ne sortaient pas des règles de la guerre servilement -comprises. Napoléon allait se placer sur les communications des armées -alliées, mais on allait aussi se placer sur les siennes. Le mal qu'il -allait causer en saisissant les magasins des alliés, leurs hôpitaux, -leurs arrière-gardes, leurs convois de matériel, on le lui rendrait au -double, au triple, en capturant tout ce qui devait se trouver entre -Paris et l'armée française, sur la route de Nancy. Il prendrait -beaucoup, on prendrait davantage. Et puis où irait-on, les uns et les -autres? Napoléon à Metz, à Strasbourg, où sa présence ne déciderait -rien, et les alliés à Paris, où ils avaient la certitude d'opérer une -révolution, et d'arracher à Napoléon le pouvoir qui le rendait si -redoutable. Le suivre c'était obéir à ses vues, car c'était évidemment -ce qu'il avait voulu, en exécutant ce mouvement si étrange, si imprévu -vers la Lorraine. C'était se laisser détourner du but essentiel, et -s'exposer à une nouvelle série de hasards militaires, car on le -trouverait renforcé par l'adjonction de ses garnisons, on -recommencerait avec des armées épuisées contre des armées récemment -recrutées le jeu redoutable des batailles, où il fallait convenir que -Napoléon était le plus fort, on serait entraîné à des longueurs, à des -complications interminables, et très-probablement on finirait par -tomber dans quelque piége qu'il aurait eu l'art de tendre, qu'on -n'aurait pas eu l'art d'éviter, et dans lequel on succomberait. Aller -à Paris, frapper Napoléon au coeur, était bien plus court, plus sûr -même en paraissant plus hasardeux; et en tout cas, supposé qu'on ne -pût point entrer dans la capitale de la France, il restait une ligne -de retraite assurée, c'était la route de Paris à Lille, la route de -Belgique, où l'on rencontrerait le prince de Suède arrivant avec cent -mille Hollandais, Anglais, Hanovriens et Suédois. - -Il n'y avait rien de concluant à opposer à ces raisons. Tout le monde -y céda, et déjoua ainsi les calculs de Napoléon, car tout le monde -consulta les considérations politiques, tandis que lui, méprisant la -politique dont il n'écoutait guère les avis, n'avait tenu compte que -des considérations militaires. Comme de coutume, ayant militairement -raison, il avait politiquement tort, et à se tromper toujours ainsi, -il était inévitable qu'il finît par périr! - -[En marge: Le général Wintzingerode est charge d'observer Napoléon -avec dix mille chevaux et quelques bataillons d'infanterie légère.] - -[En marge: Admission de M. de Vitrolles auprès des souverains alliés, -et son renvoi auprès du comte d'Artois en Lorraine.] - -Il fut donc immédiatement résolu qu'on arrêterait tous les corps -d'armée sur le lieu où ils se trouvaient, et qu'on leur ordonnerait de -commencer le lendemain matin leur marche sur Paris. Toutefois, on ne -pouvait pas laisser Napoléon sans aucun surveillant à sa suite, soit -pour le harceler, soit pour l'observer, et pour être averti de ce -qu'il ferait dans le cas où, sa détermination changeant, il -reviendrait sur Paris. On chargea le général Wintzingerode de -s'attacher à ses pas avec dix mille chevaux, quelques mille hommes -d'infanterie légère, et une nombreuse artillerie attelée. C'était tout -ce qu'il fallait pour lui causer çà et là quelques dommages, mais -surtout pour être informé de ses résolutions aussitôt qu'elles -seraient formées. On aurait voulu en s'acheminant vers Paris avoir un -émissaire qui précédât l'armée alliée, et qui entrât en rapport avec -MM. de Talleyrand et de Dalberg, sur lesquels on comptait pour opérer -une révolution. Il y en avait un de fort indiqué, c'était M. de -Vitrolles, envoyé par ces chefs des mécontents, et en le renvoyant on -n'eût fait que répondre à une ouverture venant de leur part. Mais on -n'avait plus M. de Vitrolles. Fidèles, il faut le reconnaître, aux -engagements pris à Châtillon, les souverains alliés n'avaient pas -voulu entendre M. de Vitrolles avant la dissolution du congrès. Se -considérant comme libres depuis, ils avaient consenti à le recevoir et -à l'entretenir, et lui avaient manifesté le désir qu'il retournât à -Paris. Mais celui-ci, pressé de voir les Bourbons qu'il aimait, et qui -allaient devenir les maîtres de la France, avait préféré se rendre en -Lorraine, où l'on supposait le comte d'Artois déjà arrivé, que de -retourner à Paris, exposé à tomber dans les mains du duc de Rovigo. Il -insista donc pour qu'on lui permît de se mettre à la recherche de M. -le comte d'Artois. Il y avait, en effet, bien des choses utiles à -faire auprès de ce prince, car il était urgent, le jour même où l'on -pénétrerait dans ce Paris si redoutable, si redouté, de s'y présenter -non en conquérants, mais en libérateurs, d'avoir pour cela un -gouvernement tout prêt, dans les bras duquel la France pourrait se -jeter, et, bien que les Bourbons ne fussent pas l'objet d'une -préférence décidée de la part des puissances coalisées, le retour de -ces princes résultait si naturellement de la force des choses, que -s'entendre avec eux était de la plus grande importance. Les souverains -alliés consentirent donc au départ de M. de Vitrolles pour la -Lorraine, et il fut convenu qu'après avoir vu le comte d'Artois, il -reviendrait au quartier général sous Paris. Il avait été chargé de -dire au comte d'Artois qu'il fallait, en remettant le pied sur le sol -de la France, dépouiller bien des préjugés, oublier bien des choses et -bien des hommes, et se diriger par le conseil de MM. de Dalberg, de -Talleyrand, et autres personnages pareils. - -[En marge: Marche sur Paris commencée le 25 mars.] - -M. de Vitrolles étant ainsi parti avant les événements -d'Arcis-sur-Aube, on n'avait en marchant sur Paris aucun moyen préparé -de communiquer avec l'intérieur, mais une fois les portes de cette -capitale ouvertes par le canon, on présumait que les relations -seraient faciles à établir. Le lendemain, 25 mars, jour de funeste -mémoire, les masses de la coalition, désormais réunies, se mirent en -mouvement, l'armée de Blucher par la droite, l'armée de Schwarzenberg -par la gauche, l'une et l'autre se dirigeant sur Fère-Champenoise, -route de Paris entre la Marne et la Seine. - -[En marge: Corps dispersés que les armées alliées allaient rencontrer -sur leur chemin.] - -Dans cette direction il était impossible qu'on ne rencontrât pas -beaucoup de corps, malheureusement désunis, qui avaient ordre et désir -de rejoindre Napoléon. Les principaux étaient les corps des maréchaux -Mortier et Marmont, laissés en observation devant Blucher, et le grand -convoi de renforts et de matériel envoyé sur Sézanne pour y recevoir -l'escorte du général Pacthod. Voici jusqu'au 25 mars au matin ce qui -était advenu des uns et des autres. - -[En marge: Opérations des maréchaux Marmont et Mortier depuis que -Napoléon les avait laissés sur l'Aisne.] - -Napoléon, en quittant Reims, avait laissé le maréchal Mortier à Reims -même pour y servir d'appui au maréchal Marmont qui défendait le pont -de l'Aisne à Berry-au-Bac, tandis que le général Charpentier avec -quelques débris défendait à Soissons le deuxième pont de l'Aisne. -Lorsque Blucher, après avoir perdu six ou sept jours en vaines -délibérations à Laon, voulut marcher sur l'Aisne, il trouva le pont de -Berry-au-Bac trop bien gardé pour essayer de l'emporter de vive force. -Il envoya un fort détachement à quelques lieues au-dessus, à -Neufchâtel, où le passage était facile, tandis qu'il faisait un -simulacre de passage au-dessous, à Pontavert. Dès que le détachement -qui avait franchi l'Aisne à Neufchâtel fut descendu à la hauteur de -Berry-au-Bac, Blucher s'avança le 18 sur ce dernier pont pour -l'attaquer. Mais le maréchal Marmont l'avait miné, et une affreuse -explosion le fit voler dans les airs sous les yeux de l'armée -prussienne. Marmont se retira alors par Roucy sur Fismes. Ce fut une -faute et une cause de grands malheurs. - -[En marge: Faute de Marmont, qui se retire sur Fismes au lieu de se -retirer sur Reims, et entraîne Mortier dans cette direction.] - -Ce qu'il y aurait eu de plus naturel pour le maréchal Marmont, c'eût -été de se retirer sur sa réserve, c'est-à-dire sur le maréchal Mortier -qui était à Reims. Il est vrai que Napoléon avait donné la double -instruction de couvrir Paris et de se tenir en communication avec lui. -Mais si Fismes était sur la route de Paris, Reims y était aussi, et on -avait l'avantage en s'y rendant de réunir ses forces et de rester en -communication immédiate avec Napoléon. Il fallait donc se rendre à -Reims et non à Fismes, car en marchant vers Fismes on s'exposait -presque certainement à être coupé de Napoléon, ce qui était contraire -à une moitié de ses ordres, et pouvait amener, comme on va le voir, de -funestes conséquences. - -[En marge: Le mouvement des maréchaux les expose à être coupés de -Napoléon.] - -Le maréchal Marmont, probablement influencé par la vue des corps -ennemis qui avaient passé l'Aisne à Neufchâtel, et qui étaient dirigés -contre sa droite, se porta instinctivement à gauche, et c'est par ce -motif tout machinal qu'il se replia sur Fismes. Arrivé en cet endroit, -il se sentit isolé, et appela à lui le maréchal Mortier. Celui-ci, -modeste, nullement jaloux, sachant que le maréchal Marmont avait plus -d'esprit que lui et oubliant qu'il n'avait pas autant de bon sens, se -fit un devoir de déférer aux avis de son collègue, partit le 19 de -Reims, et vint le joindre à Fismes, ce qui prouve que les deux -maréchaux auraient pu se rendre d'abord à Reims, sans être pour cela -coupés de la route de Paris. Ils avaient environ 15 mille hommes à eux -deux. - -[En marge: Les deux maréchaux essayent de rejoindre Napoléon par -Château-Thierry.] - -[En marge: Ils s'approchent de l'armée ennemie pour voir s'ils ne -trouveront pas une issue qui leur permette de rejoindre Napoléon.] - -Ils restèrent en position sur une hauteur dite de Saint-Martin -jusqu'au lendemain 20 mars au soir, tant l'ennemi était peu insistant, -et tant il eût été possible dans ces premiers jours de manoeuvrer -comme on aurait voulu entre Paris et Napoléon. Le 20 au soir on reçut -des dépêches de Napoléon, écrites de Plancy au moment où il partait -pour Arcis, qui blâmaient le mouvement sur Fismes, comme séparant les -maréchaux de lui, et prescrivaient de le rejoindre par la route jugée -la plus courte et la plus sûre. Revenir sur Reims n'était plus -possible, car l'ennemi avait profité de notre retraite pour l'occuper. -De Fismes à Épernay, ce qui eût été la route la plus directe pour se -réunir à Napoléon, il n'y avait pas de chemins propres à l'artillerie. -(Voir la carte nº 62.) Il fallait donc descendre sur Château-Thierry -pour y passer la Marne, puis remonter entre la Marne et la Seine par -la route de Montmirail, en perdant deux jours, et en s'exposant à -beaucoup de rencontres fâcheuses. Comme il n'y avait pas de choix, les -deux maréchaux partirent le soir même du 20, et arrivèrent le 21 à -Château-Thierry. Ils y rétablirent le passage de la Marne, et le -lendemain 22 ils se portèrent sur Champaubert par deux voies -différentes, afin de ne pas s'embarrasser l'un l'autre en suivant le -même chemin. Ils y arrivèrent dans la soirée. Le 23, ils se rendirent -à Bergères, et commencèrent à découvrir les partis ennemis. Alors ils -ne purent plus marcher qu'en tâtonnant. Ils apprirent là que Napoléon -avait eu à Arcis une affaire sanglante, qu'il avait repassé l'Aube, et -s'était reporté sur la Marne, aux environs de Vitry. Le chercher dans -cette direction, et tâcher d'arriver jusqu'à lui, était le devoir des -maréchaux, quelque grand que fût le péril. En conséquence ils -résolurent de s'avancer jusqu'à Soudé-Sainte-Croix, à une demi-marche -de Vitry. S'ils trouvaient une issue à travers les colonnes de l'armée -coalisée, leur intention était de s'y jeter aveuglément afin de -rejoindre Napoléon. S'ils n'y pouvaient réussir, et si cette armée -restait interposée en masse compacte entre Napoléon et eux, leur -projet était de suivre ses mouvements avec précaution, et de se -replier pour couvrir Paris si elle se dirigeait sur cette capitale. Il -n'y avait en effet que cette conduite à tenir, une fois la faute -commise de s'être retiré sur Fismes au lieu de se retirer sur Reims. - -[En marge: Les maréchaux ne pouvant percer la masse de la grande armée -ennemie, et s'apercevant qu'elle prend la route de Paris, se replient -pour couvrir cette capitale.] - -Le lendemain 24 mars, les deux maréchaux se rendirent à -Soudé-Sainte-Croix; mais le maréchal Mortier, voulant savoir ce qui se -passait du côté de Châlons, imagina de prendre la traverse de Vatry -qui devait nécessairement allonger sa route. Le soir Marmont, arrivé à -Soudé-Sainte-Croix, se trouva seul au rendez-vous, et en fut fort -inquiet. Une ligne immense de feux se développait devant lui, et -l'horizon en paraissait embrasé. Il choisit trois de ses officiers -parlant à la fois allemand et polonais, et les envoya en -reconnaissance. L'un de ces trois officiers, Polonais d'origine, aussi -brave qu'intelligent, pénétra dans les bivouacs ennemis, et y apprit -tout ce qu'il voulait savoir. Il revint aussitôt faire son rapport au -maréchal Marmont. Suivant ce rapport, on avait devant soi toutes les -armées de la coalition, deux cent mille hommes à peu près, et on était -par cette masse énorme séparé de Napoléon parti pour Saint-Dizier. Il -n'était guère possible de parvenir à travers un pareil obstacle -jusqu'à l'armée impériale. Marmont dépêcha un officier à Mortier pour -l'inviter à le rejoindre au plus vite, et l'engager à prendre en -arrière une position qui les mît à l'abri du dangereux voisinage dont -on venait de faire la découverte. - -Le jour suivant, 25 mars, Mortier se transporta auprès de Marmont pour -avoir un entretien avec lui. Il avait perdu du temps à exécuter le -trajet par la traverse de Vatry, et y avait recueilli les mêmes -informations que son collègue. En présence de cette conformité de -renseignements, tous deux furent d'avis de rétrograder sur -Fère-Champenoise. Les colonnes de l'ennemi paraissant se diriger sur -eux, rendaient d'ailleurs ce mouvement inévitable. Marmont s'apprêta -donc à se retirer sur Sommesous, en priant instamment son collègue de -se diriger sur ce point. - -[En marge: Troupes du général Compans et du général Pacthod errant à -l'aventure comme celles des deux maréchaux.] - -Telles avaient été jusqu'au 25 mars au matin, moment où les armées -alliées s'ébranlaient pour marcher sur Paris, les opérations des -maréchaux Marmont et Mortier. Deux autres corps, ceux du général -Pacthod et du général Compans, allaient se trouver dans une situation -à peu près semblable. Le général Pacthod avait été laissé à Sézanne -avec sa division de gardes nationales, pour escorter les renforts -destinés à l'armée. Il avait successivement recueilli divers -bataillons, les uns de ligne, les autres de jeune garde venus de Paris -sous le général Compans, et une immense artillerie, le tout comprenant -environ une dizaine de mille hommes, sur lesquels Napoléon avait -compté pour le renforcer, et qu'il avait plusieurs fois recommandés à -la surveillance du ministre de la guerre. Ce ministre ne s'en était -guère occupé, et ces bataillons erraient à l'aventure, attendant des -instructions qu'on ne leur envoyait point. Le général Pacthod informé -par diverses reconnaissances qu'il était près de Marmont et de -Mortier, avait écrit à ce dernier qui n'avait su quoi lui prescrire, -et, ne recevant pas de réponse, il s'était acheminé de Sézanne sur -Fère-Champenoise, dans la direction de l'Aube à la Marne, ce qui -devait le faire tomber en travers de la ligne suivie par les deux -maréchaux, et lui fournir le moyen de se réunir à eux. Dans cette même -matinée du 25 il avait déjà traversé cette ligne, et il était près -d'un endroit appelé Villeseneux. (Voir la carte nº 62.) Le général -Compans avait suivi de très-loin le général Pacthod. - -Voilà quelle était la position des divers corps français lorsque le 25 -au matin, les armées coalisées, abandonnant à Wintzingerode la -poursuite de Napoléon, prirent le chemin de Paris. Blucher s'avançait -à droite s'appuyant à la Marne, Schwarzenberg à gauche, s'appuyant à -l'Aube. Près de vingt mille hommes de cavalerie précédaient les deux -colonnes. L'infanterie suivait à une demi-heure de distance. - -[En marge: Funeste journée de Fère-Champenoise, le 25 mars 1814.] - -Dès que le maréchal Marmont vit l'orage se diriger de son côté, il -comprit que l'ennemi délaissait Napoléon pour se porter sur Paris, et -il rebroussa chemin vers Sommesous, route de Fère-Champenoise. Le -maréchal, excellent manoeuvrier, rétrograda en bon ordre, abritant sa -cavalerie, trop peu nombreuse, derrière ses carrés d'infanterie. À -chaque position tenable il s'arrêtait, couvrait de mitraille l'ennemi -trop pressant, puis se remettait en marche, protégeant toujours son -artillerie et sa cavalerie avec ses carrés dont la solidité ne se -démentait point. - -À Sommesous, il éprouva une nouvelle contrariété. Mortier, quoiqu'en -se hâtant, n'avait pu arriver encore au rendez-vous, et il fallut l'y -attendre, afin de prévenir une séparation. Réunis, les deux maréchaux -comptaient tout au plus 15 mille hommes: que seraient-ils devenus -s'ils avaient été séparés? - -Marmont attendit donc de pied ferme l'arrivée de son collègue, mais il -lui fallut essuyer bien des charges de cavalerie, et, ce qui était -fâcheux, perdre bien des moments précieux, pendant lesquels les -colonnes ennemies avaient le loisir d'avancer et de devenir plus -menaçantes. Enfin Mortier parut, et on se mit en route pour -Fère-Champenoise. - -[En marge: Marmont et Mortier se défendent vaillamment entre Vassimont -et Connantray contre les flots de la cavalerie ennemie.] - -À peine avait-on franchi quelques mille mètres que l'on fut assailli -par une masse effrayante de troupes à cheval, appuyée par de -l'infanterie. Les deux maréchaux se réfugièrent dans une position qui -leur permettait de résister un certain temps. Deux ravins assez -rapprochés et courant, parallèlement, l'un vers Vassimont, l'autre -vers Connantray, laissaient entre eux un espace ouvert de peu -d'étendue, et assez facile à défendre. Les maréchaux vinrent se placer -entre les deux ravins, barrant l'espace qui les séparait, ayant leur -gauche au ravin de Vassimont, leur droite à celui de Connantray, et -couvrant ainsi la route de Fère-Champenoise. (Voir la carte nº 62.) -Ils tinrent autant qu'ils purent dans cette position en face de la -cavalerie et de l'artillerie ennemies. La cavalerie française restée -en plaine s'y défendit vaillamment, mais fut enfin refoulée par celle -de Pahlen, et forcée de se replier derrière notre infanterie. - -[En marge: Ils sont obligés de battre en retraite après avoir perdu -trois mille hommes et une partie de leurs canons.] - -Sur ces entrefaites, le temps qui était mauvais, étant devenu pire, et -une grêle abondante, chassée dans les yeux de nos artilleurs, leur -ôtant presque la vue des objets, les gardes russes à cheval -s'élancèrent sur les cuirassiers de Bordessoulle qui étaient à notre -gauche, un peu en avant de Mortier, et les refoulèrent sur notre -infanterie. La jeune garde ayant formé ses carrés en toute hâte, mais -privée de ses feux par la pluie, ne put arrêter l'ennemi, et deux -carrés de la brigade Jamin furent enfoncés. Au même instant un -spectacle inquiétant vint troubler l'esprit des troupes restées -jusque-là inébranlables malgré leur jeunesse. Ce n'était pas tout que -de disputer pendant une heure ou deux le terrain qui s'étendait entre -les ravins de Vassimont et de Connantray, il fallait bien finir par se -replier, et défiler alors à travers le village même de Connantray où -nous avions appuyé notre droite, et où passait la grande route de -Fère-Champenoise. Or tandis que le gros de la cavalerie ennemie nous -chargeait de front, une partie de cette cavalerie ayant franchi le -ravin de Connantray à notre droite, galopait sur nos derrières vers -Fère-Champenoise. Des menaces pour nos derrières se joignant ainsi à -des attaques réitérées sur notre front, on fit volte-face un peu trop -vite, et on se retira sur Fère-Champenoise avec une certaine -confusion. Le corps de Marmont parvint à traverser Connantray sans -perdre autre chose que quelques canons, mais Mortier eut de la peine à -se tirer d'embarras, et il aurait été accablé si un secours inespéré -ne fût survenu tout à coup. - -Parmi les troupes des généraux Pacthod et Compans il y avait des -régiments de cavalerie organisés à la hâte dans le dépôt de -Versailles. L'un de ces régiments ayant suivi le mouvement du général -Pacthod, parut à l'improviste entre Vassimont et Connantray, chargea -la cavalerie ennemie, dégagea notre infanterie, et sauva le corps du -maréchal Mortier. Ce dernier en fut quitte comme Marmont en sacrifiant -une partie de son artillerie qui ne put franchir le ravin de -Connantray pour gagner Fère-Champenoise. - -Cette échauffourée, où le mauvais temps se faisant l'allié d'un ennemi -dix fois plus nombreux que nous, avait paralysé la résistance de nos -soldats, nous coûta environ trois mille hommes et beaucoup -d'artillerie. C'était une perte cruelle, soit en elle-même, soit -relativement à la faiblesse numérique des deux maréchaux, et ce -n'était pas la dernière qu'ils dussent éprouver. - -[En marge: Les deux maréchaux passent la nuit près de Sézanne.] - -Il était impossible de séjourner à Fère-Champenoise, et on ne pouvait -s'arrêter qu'à la nuit. Il fallut donc se mettre en marche sur -Sézanne. Mais on n'était pas sûr d'y arriver, pressé qu'on était par -des flots d'ennemis. Heureusement que pour se rendre à Sézanne, on -côtoyait les hauteurs sur lesquelles passe la grande route de Châlons -à Montmirail, et où l'on avait livré un mois auparavant de si beaux -combats. L'un des monticules appartenant à ces hauteurs, et formant -une sorte de promontoire avancé dans la plaine, se trouvait tout près, -et à droite. On alla y prendre position pour la nuit, et s'y mettre à -l'abri des attaques incessantes de la cavalerie des alliés. Mais -tandis qu'on y marchait, une affreuse canonnade retentissait à droite -en arrière. Les maréchaux en furent très-soucieux, et Mortier alors se -rappela le brave et infortuné Pacthod, qui lui avait demandé des -instructions qu'il n'avait pu lui donner. - -[En marge: Le général Pacthod, moins heureux, est entouré avec les -gardes nationales qu'il commande par toute l'armée ennemie.] - -[En marge: Héroïsme des gardes nationales.] - -[En marge: Une partie se laisse sabrer sans se rendre, le reste ne se -rend qu'aux souverains alliés eux-mêmes.] - -Le général Pacthod en effet, cherchant à rejoindre les maréchaux, -s'était porté au delà de Fère-Champenoise, et, pour les retrouver, -s'était avancé jusqu'à Villeseneux. Ayant appris là leur mouvement -rétrograde, il revenait, poursuivi par la cavalerie de Wassiltsikoff, -et se dirigeait sur Fère-Champenoise au moment même où Mortier en -sortait. Le général Pacthod, qui ne se flattait plus d'y arriver, -avait pris le parti de se retirer vers Pierre-Morains et Bannes, dans -l'espérance de trouver un asile près des marais de Saint-Gond. Il -marchait avec trois mille gardes nationaux formés en cinq carrés, et -avait été contraint de se réfugier dans un fond couronné de tous côtés -par les troupes ennemies. Ces troupes ne se reconnaissant pas d'abord, -car elles appartenaient celles-ci à Blucher, celles-là au prince de -Schwarzenberg, avaient tiré les unes sur les autres. Bientôt revenues -de leur erreur, elles avaient croisé leurs feux sur les malheureux -carrés du général Pacthod. Les deux derniers de ces carrés, chargés -de faire l'arrière-garde depuis Villeseneux, n'avaient cessé de -montrer une contenance héroïque, quoique composés de gardes nationaux -qui pour la plupart n'avaient jamais fait la guerre. Entourés et -accablés de mitraille, ils avaient tenu ferme jusqu'à ce que démolis -par l'artillerie, et enfoncés enfin par la cavalerie, ils fussent -sabrés presque jusqu'au dernier homme. Les trois autres, poussés vers -le marais de Saint-Gond, finirent par se confondre en une seule masse, -se refusant toujours sous des flots de mitraille à mettre bas les -armes. Chaque décharge d'artillerie y produisait d'affreux ravages. - -L'empereur Alexandre et le roi de Prusse, accourus sur les lieux, -furent touchés de tant d'héroïsme. Alexandre envoya un de ses -officiers les sommer en son nom, et alors ce qui en restait se rendit -à lui. Ce prince ne put s'empêcher de concevoir des inquiétudes en -voyant de simples gardes nationaux se défendre avec cette énergie, et -il en témoigna son étonnement et son admiration quelques jours plus -tard. Noble et triste épisode de ces guerres aussi folles que -sanglantes! - -[En marge: La division Compans réussit à se sauver sur Meaux.] - -Cette cruelle journée de Fère-Champenoise, que les coalisés ont -décorée du nom de bataille, et qui ne fut que la rencontre fortuite de -deux cent mille hommes avec quelques corps égarés qui se battirent -dans la proportion d'un contre dix, nous coûta environ six mille -morts, blessés ou prisonniers, sans compter une artillerie -très-nombreuse. Le corps du général Compans, ayant de bonne heure pris -le parti de rétrograder, avait marché sur Coulommiers, et il put -devancer sain et sauf les masses ennemies sur la route de Meaux. - -[En marge: Marche des maréchaux sur la Ferté-Gaucher.] - -Le lendemain 26 mars, les deux maréchaux, comptant à peu près 12 mille -hommes à eux deux, se dirigèrent sur la Ferté-Gaucher, pour gagner la -Marne entre Lagny et Meaux, et venir défendre Paris, car la Marne, -comme on sait, se jetant dans la Seine à Charenton, c'est-à-dire -au-dessus de Paris, protége cette capitale contre l'ennemi arrivant du -nord-est. (Voir la carte nº 62.) Ils traversèrent Sézanne de bonne -heure, n'y trouvèrent que quelques Cosaques qu'ils dispersèrent, et -continuèrent leur chemin par Moeurs et Esternay. Le maréchal Mortier -formait la tête, le maréchal Marmont la queue de la colonne. - -[En marge: Ils y trouvent l'ennemi.] - -Dans la seconde moitié du jour, les postes avancés de notre cavalerie -signalèrent l'ennemi à la Ferté-Gaucher, ce qui causa une extrême -surprise et une sorte d'épouvante. Le général Compans ayant pu y -passer quelques heures auparavant, et l'ennemi qui nous poursuivait -étant derrière nous, on ne comprenait pas comment on était ainsi -devancé. Pourtant la chose était fort naturelle, quoiqu'elle parût ne -pas l'être. Blucher, en se portant sur Châlons pour s'y joindre à -l'armée de Bohême, avait laissé Bulow devant Soissons, et lancé Kleist -et d'York sur les traces des deux maréchaux. Kleist et d'York les -avaient suivis sur Château-Thierry, et de Château-Thierry s'étaient -jetés directement sur la Ferté-Gaucher, pour leur couper la route de -Paris. - -[En marge: Leurs vains efforts pour se faire jour.] - -[En marge: Ils se dérobent par une marche de nuit, et gagnent -Provins.] - -Mortier et Marmont délibérèrent sur le terrain même, et convinrent, -le premier de forcer le passage à la Ferté-Gaucher, pendant que le -second contiendrait l'ennemi acharné à les poursuivre, en défendant la -position de Moutils à outrance. En effet la division de vieille garde -Christiani attaqua vigoureusement la Ferté-Gaucher, mais ne put -déloger l'ennemi bien posté sur les bords du Grand-Morin. De son côté -le maréchal Marmont se défendit vaillamment au défilé de Moutils. On -remplit ainsi la journée, mais le coeur dévoré de soucis, et sans -savoir comment on sortirait de ce coupe-gorge, car on avait les -troupes alliées devant et derrière soi. Vers la nuit cependant on -imagina de se rabattre à gauche, en marchant à travers champs, et -d'essayer de gagner Provins par la traverse de Courtacon. (Voir la -carte nº 62.) La chose s'exécuta comme elle avait été résolue. -Profitant de l'obscurité, on se jeta dans la campagne à gauche, et on -parvint à gagner Provins, après d'affreuses angoisses, et sans avoir -essuyé d'autre perte que celle de quelques caissons. Heureusement on -avait sauvé les hommes et les canons, et à peine en avait-il coûté -quelques voitures pour sortir de cette conjoncture effrayante. -Seulement la route de l'armée était changée, et il ne restait d'autre -moyen d'arriver à Paris que de suivre le chemin qui borde la droite de -la Seine, de Melun à Charenton. Dès lors l'ennemi, libre de se porter -sur la Marne, et de la passer partout où il voudrait, n'avait d'autre -obstacle à craindre dans l'accomplissement de ses desseins que la -faible division du général Compans, qui s'était retirée sur Meaux. Il -fallait donc se hâter pour être rendu à temps sous les murs de Paris, -pour s'y joindre au général Compans s'il avait pu se sauver, pour se -réunir en un mot à tout ce qu'il y avait de bons citoyens, et défendre -avec eux la capitale de notre pays contre l'Europe avide de vengeance. - -Les maréchaux, comprenant qu'il n'y avait pas d'autre conduite à -tenir, donnèrent aux troupes un repos qui leur était indispensable, -car elles n'avaient cessé depuis trois jours de marcher même la nuit, -et partirent le soir du 27 pour s'approcher de Paris, le maréchal -Marmont par la route de Melun, le maréchal Mortier par celle de -Mormant, afin de ne pas s'embarrasser en suivant le même chemin. - -[En marge: Arrivée des maréchaux Marmont et Mortier, le 29 mars au -soir, sous les murs de Paris.] - -Le lendemain 28, ils vinrent coucher à la même hauteur, l'un à Melun, -l'autre à Mormant. Le 29, ils se réunirent, et passèrent la Marne au -point où elle se jette dans la Seine, c'est-à-dire au pont de -Charenton. Les deux maréchaux allèrent prendre les ordres de Joseph et -de la Régente relativement à la défense de la capitale. - -[En marge: Le général Compans y arrive de son côté par la route de -Meaux.] - -De son côté, le général Compans, recueillant sur son chemin les -troupes en retraite, celles du général Vincent qui avaient occupé -Château-Thierry, celles du général Charpentier qui avaient occupé -Soissons, et qui revenaient les unes et les autres poussées par les -masses de la coalition, fit halte à Meaux, en détruisit les ponts, en -noya les poudres, et se replia par Claye et Bondy sur Paris. - -Les deux armées de Silésie et de Bohême, parvenues au bord de la -Marne, avaient à prendre leurs dispositions pour se présenter devant -Paris. Cette grande capitale, connue du monde entier, est, comme on -sait, située au-dessous du confluent de la Marne avec la Seine (voir -la carte nº 62), et c'est sa partie la plus considérable, la plus -peuplée, qui s'offre à l'ennemi venant du nord-est. Elle n'avait -d'autre protection, à l'époque dont nous racontons l'histoire, que les -hauteurs de Romainville, de Saint-Chaumont et de Montmartre. Il -fallait donc que les alliés franchissent la Marne en masse pour venir -forcer nos dernières défenses, et venger vingt années d'humiliations. -Ils passèrent cette rivière au-dessus et au-dessous de Meaux, et se -distribuèrent comme il suit dans leur marche sur Paris. - -[En marge: Dispositions des généraux ennemis pour l'attaque de Paris.] - -D'abord ils mirent de garde à Meaux les corps de Sacken et de Wrède -pour y couvrir leurs derrières contre une attaque inopinée, précaution -toute naturelle quand on avait laissé Napoléon à Saint-Dizier. -Blucher, avec les corps de Kleist et d'York confondus en un seul, avec -le corps de Woronzoff (précédemment Wintzingerode) avec celui de -Langeron, comprenant 90 mille hommes à eux quatre, dut se porter plus -à droite et gagner la route de Soissons, pour s'acheminer par le -Bourget sur Saint-Denis et Montmartre. (Voir la carte nº 62.) On avait -confié au corps de Bulow le soin de s'emparer de Soissons. Le prince -de Schwarzenberg, avec le corps de Rajeffsky (précédemment -Wittgenstein) et les réserves, s'élevant en tout à 50 mille hommes, -dut venir par la route de Meaux, Claye et Bondy sur Pantin, la -Villette et les hauteurs de Romainville. Le prince royal de -Wurtemberg, avec son corps et celui de Giulay, forts de 30 mille -hommes environ, dut venir par Chelles, Nogent-sur-Marne et Vincennes, -sur Montreuil et Charonne. Les trois colonnes avaient ordre de se -trouver le 29 au soir devant Paris, afin d'être en mesure d'attaquer -le 30. Elles se mirent en effet en marche pour arriver au jour convenu -sous les murs de la grande capitale, vieil objet de leur haine et de -leur ambition. - -[En marge: Agitation et douleur de la population de Paris.] - -[En marge: Spectacle que présentait en ce moment la capitale.] - -[En marge: État du gouvernement en l'absence de Napoléon.] - -On devine, sans qu'il soit nécessaire de le dire, les émotions dont la -population parisienne était agitée. Enfin, il n'y avait plus à en -douter, les armées réunies de la coalition avaient pris la résolution -de marcher sur Paris. Napoléon, soit nécessité, soit combinaison qu'on -ne savait comment expliquer, était en ce moment éloigné de sa -capitale, et se trouvait dans l'impossibilité de la protéger. À -l'exception de quelques hommes aveuglés par l'esprit de parti, la -masse des habitants était saisie de douleur, et elle aurait souhaité -un défenseur quel qu'il fût. Le désir d'être débarrassé du -gouvernement de Napoléon n'était rien auprès de la crainte d'un -assaut, et des horreurs qui pouvaient s'ensuivre. La garde nationale, -tirée exclusivement de la classe moyenne, et réduite à douze mille -hommes, n'avait pas trois mille fusils. Une partie avait des piques -qui la rendaient ridicule. Le peuple, quoique ennemi de la -conscription et des droits réunis, frémissait à la vue de l'étranger, -et aurait volontiers pris les armes, si on avait pu lui en donner, et -si on avait voulu les lui confier. Il errait, oisif, inquiet, -mécontent, dans les faubourgs et sur les boulevards. Aux barrières se -pressait une foule de campagnards poussant devant eux leur bétail, et -emportant sur des charrettes ce qu'ils avaient pu sauver de leur -modeste mobilier. On n'avait pas même songé à les dispenser de -l'octroi, et quelques-uns étaient obligés de vendre à vil prix une -portion de ce qu'ils apportaient pour acheter le droit d'abriter le -reste dans la capitale. Les malheureux aussitôt entrés allaient -encombrer les boulevards et les places publiques, et, après s'être -fait avec leurs charrettes et leur bétail une espèce de campement, -couraient çà et là, demandant des nouvelles, les colportant, les -exagérant, et gémissant au bruit du canon qui annonçait le ravage de -leurs propriétés. Au-dessus de ce peuple si divers, si confus, si -troublé, flottait dans une sorte de désolation le plus étrange -gouvernement du monde. L'Impératrice Régente vivement alarmée pour -elle-même et pour son fils, craignant à la fois les soldats de son -père et le peuple au milieu duquel elle était venue régner, ne -trouvant plus auprès de Cambacérès, frappé de stupeur, les directions -qu'elle était habituée à en recevoir, se défiant à tort de Joseph, -doux et affectueux pour elle, mais signalé à ses yeux comme un jaloux -de l'Empereur, ne sachant dès lors où chercher un conseil, un appui, -avait été jetée par le bruit du canon dans un état de trouble extrême. -Joseph, que le canon n'effrayait point, mais qui, à la vue des trônes -de sa famille tombant les uns après les autres, commençait à -désespérer de celui de France, Joseph, qui sous les coups d'éperon de -l'Empereur, s'était un moment mêlé de l'organisation des troupes mais -sans y rien entendre, n'avait ni le savoir, ni l'activité, ni -l'autorité nécessaires pour s'emparer fortement des éléments de -résistance existant encore dans Paris. Le ministre de la guerre, -Clarke, duc de Feltre, laborieux mais incapable, faible, très-près -d'être infidèle, prenant le contre-pied de tous les avis du duc de -Rovigo qu'il détestait, était à peine en état d'exécuter la moitié des -ordres de l'Empereur, lesquels du reste se rapportaient exclusivement -à l'armée active. Le duc de Rovigo, intelligent, brave, mais décrié -comme l'instrument d'une tyrannie perdue, n'était écouté de personne. -Les autres ministres, hommes purement spéciaux, ne sortaient pas du -cercle de leurs fonctions, et se bornaient dans les circonstances -présentes à partager la consternation générale. Enfin le seul homme -capable, non pas de créer des ressources, car jamais il ne s'était -occupé d'administration, mais de donner de bons avis en fait de -conduite, M. de Talleyrand, souriait des embarras de tous ces -personnages, se moquait d'eux, et leur payait en mépris la défiance -qu'il leur inspirait. Tel était l'assemblage confus de princes et de -ministres qui en ce moment était chargé du salut de la France! Ainsi -se retrouvaient partout les tristes conséquences de la politique de -conquête: des ouvrages magnifiques, des armes, des soldats à Dantzig, -à Hambourg, à Flessingue, à Palma-Nova, à Venise, à Alexandrie, et à -Paris rien, rien! ni une redoute, ni un soldat, ni un fusil, pas même -un gouvernement, et pour toute ressource, pour diriger l'énergie du -plus brave peuple de l'univers, une femme éplorée, et des frères, non -pas sans courage mais sans autorité, parce que tout dans l'État avait -été réduit à un homme, et que cet homme absent, la pensée, la -volonté, l'action semblaient s'évanouir au sein de la France -paralysée! - -Lorsque le 28 mars on connut la prochaine arrivée des maréchaux, et -qu'on ne put conserver aucun doute sur l'approche de l'ennemi, Joseph, -qui était dépositaire des instructions de Napoléon, soit écrites, soit -verbales, relativement à ce qu'il faudrait faire de l'Impératrice et -du Roi de Rome en cas d'une attaque contre Paris, Joseph en fit part à -l'Impératrice, à l'archichancelier Cambacérès, au ministre Clarke, et -il n'entra dans la pensée d'aucun d'eux de désobéir, bien qu'il -s'élevât dans l'esprit de Joseph et de Cambacérès beaucoup -d'objections contre la mesure prescrite. L'Impératrice, quant à elle, -était prête à partir, à rester, selon ce qu'on lui dirait des volontés -de son époux. Il fut convenu qu'on assemblerait sur-le-champ le -Conseil de régence, pour lui soumettre la question, et provoquer de sa -part une résolution conforme aux intentions de Napoléon, expressément -et itérativement exprimées. - -[En marge: Convocation du Conseil de régence, et discussion dans ce -Conseil pour savoir s'il faut faire sortir de Paris Marie-Louise et le -Roi de Rome.] - -Le Conseil fut réuni dans la soirée du 28 mars sous la présidence de -l'Impératrice. Il se composait de Joseph, des grands dignitaires -Cambacérès, Lebrun, Talleyrand, des ministres, et des présidents du -Sénat, du Corps législatif, du Conseil d'État. - -[En marge: Exposé de l'état des choses par le ministre de la guerre.] - -À peine était-on rassemblé aux Tuileries qu'avec la permission de la -Régente le ministre de la guerre prit la parole, et exposa la -situation en termes tristes et étudiés. Il dit qu'on avait pour unique -ressource les corps fort réduits des maréchaux Mortier et Marmont, -quelques troupes rentrées sous le général Compans, quelques -bataillons péniblement tirés des dépôts, une garde nationale de douze -mille hommes dont une partie seulement avait des fusils, un peuple -disposé à se battre mais désarmé, quelques palissades aux portes de la -ville sans aucun ouvrage défensif sur les hauteurs, en un mot -vingt-cinq mille hommes environ, dénués des secours de l'art, obligés -de tenir tête à deux cent mille soldats aguerris et pourvus d'un -immense matériel. Il accompagna cet exposé des expressions du -dévouement le plus absolu à la famille impériale, et conclut au départ -immédiat de l'Impératrice et du Roi de Rome qu'il fallait, selon lui, -envoyer tout de suite sur la Loire, hors des atteintes de l'ennemi. - -[En marge: Opinion de M. Boulay de la Meurthe, des ducs de Rovigo, de -Massa et de Cadore.] - -M. Boulay (de la Meurthe), impatient d'émettre son avis en écoutant le -ministre de la guerre, s'éleva vivement contre une pareille -proposition, et en développa avec véhémence les inconvénients faciles -à saisir au premier aperçu. Il dit que ce serait à la fois abandonner -et désespérer la capitale, qui voyait une sorte d'égide dans la fille -et le petit-fils de l'empereur d'Autriche, qu'en paraissant ne songer -qu'à son propre salut, ce serait inviter chacun à suivre cet exemple; -que dès lors on pouvait regarder la défense de Paris comme impossible, -ses portes comme ouvertes d'avance à l'ennemi, et que par ce départ du -gouvernement on aurait créé soi-même le vide qu'un parti hostile, -soutenu par l'étranger, remplirait en proclamant les Bourbons, ainsi -qu'on venait de le voir à Bordeaux. M. Boulay (de la Meurthe), après -avoir développé ces idées, proposa de faire jouer à Marie-Louise le -rôle de son illustre aïeule Marie-Thérèse, de la conduire à l'hôtel -de ville avec son fils dans ses bras, et de faire appel au peuple de -Paris, qui fournirait au besoin cent mille soldats pour la défendre. - -[En marge: La presque unanimité semble se prononcer pour que -Marie-Louise et son fils restent à Paris.] - -Cet avis, auquel il n'y aurait pas eu d'objection à opposer, si on -avait eu cent mille fusils à donner au peuple de Paris, et si le -gouvernement impérial avait voulu les lui confier, cet avis fut -approuvé par la majorité, notamment par le ministre de la police, duc -de Rovigo, et par le vieux duc de Massa, qui, malgré son âge et le -délabrement de sa santé, soutint avec éloquence et presque avec -jeunesse l'opinion contraire au départ. Le sage et froid duc de Cadore -trouva lui-même une sorte de chaleur pour appuyer l'avis de rester à -Paris et de s'y défendre énergiquement. Au milieu de cette sorte -d'unanimité, Joseph paraissant approuver ceux qui combattaient la -proposition de quitter Paris, se taisait pourtant, comme paralysé par -une puissance inconnue. Le prince Cambacérès, courbé sous le poids de -ses chagrins, se taisait également. L'Impératrice, vivement agitée, -demandait du regard un conseil à tous les assistants. - -[En marge: Opinion de M. de Talleyrand.] - -[En marge: Sens de cette opinion, et effet qu'elle produit.] - -M. de Talleyrand, avec l'autorité attachée à son nom, prit à son tour -la parole, et exprima une opinion vraiment surprenante pour ceux qui -auraient connu ses relations secrètes. Avec cette gravité lente, -gracieuse et dédaigneuse à la fois, qui caractérisait sa manière de -parler, il émit un avis profondément politique, tel qu'il aurait pu -l'émettre s'il avait été entièrement dévoué aux Bonaparte. Il -s'étendit peu sur l'enthousiasme qu'on pourrait provoquer en allant à -l'hôtel de ville avec l'Impératrice et le Roi de Rome, car son esprit -n'ajoutait guère foi à ce genre de ressources, mais il insista sur le -danger de laisser Paris vacant. Évacuer la capitale c'était, selon -lui, la livrer aux entreprises qu'un parti ennemi ne manquerait pas -d'y tenter à la première apparition des armées coalisées. Ce parti -ennemi que chacun connaissait, était celui des Bourbons. La coalition -dont il avait toute la faveur approchait. Abandonner Paris, en faire -partir Marie-Louise, c'était débarrasser la coalition de toutes les -difficultés qu'elle pouvait rencontrer pour opérer une révolution. -Telle fut, non dans les termes, mais quant au sens, l'opinion exprimée -par M. de Talleyrand, et il était singulier d'entendre l'homme qui -devait être le principal auteur de la prochaine révolution la décrire -si parfaitement à l'avance. - -[En marge: La majorité des voix se prononce contre le départ.] - -Les gens sans finesse, et qui justement parce qu'ils n'en ont pas en -supposent partout, crurent dans le moment, et répétèrent que M. de -Talleyrand avait soutenu cet avis pour qu'on en suivît un autre. Ils -commettaient là une erreur puérile. M. de Talleyrand, consulté à -l'improviste, avait obéi à son bon sens, et conseillé ce qu'il y avait -de mieux. De plus, le projet de départ le contrariait. Rester à Paris -après avoir conseillé d'en sortir, c'était se mettre gravement en -faute; partir, c'était courir les aventures à la suite du gouvernement -qui s'en allait, et s'éloigner du gouvernement qui arrivait. Enfin, le -conseil de rester avait une couleur de dévouement qui pouvait être -utile, si Napoléon, qu'on ne croirait réellement perdu qu'en le -sachant mort, venait à triompher. Après avoir ainsi obéi à la nature -de son esprit et à ses convenances, M. de Talleyrand se tut, ôtant à -tous les assistants le courage d'émettre un avis politique après le -sien. On recueillit les voix, et un premier recensement des votes -parut assurer une majorité considérable à ceux qui désapprouvaient le -départ de l'Impératrice et du Roi de Rome. - -[En marge: Discours du ministre Clarke en sens contraire.] - -Ce résultat était à peine annoncé qu'une anxiété singulière éclata sur -le visage du ministre Clarke, et surtout sur celui du prince Joseph, -qui cependant avait encouragé visiblement l'opinion en faveur de -laquelle la majorité venait de se prononcer. Alors, comme s'il eût -cédé à une nécessité impérieuse, le ministre de la guerre se leva, et -prononça un discours développé pour conseiller de nouveau le départ de -l'Impératrice et du Roi de Rome. Il en donna des raisons qui, sans -être bonnes, étaient les moins mauvaises qu'on pût alléguer. Tout -n'était pas dans Paris, disait-il, tout n'y devait pas être, et Paris -pris, il fallait défendre à outrance le reste de la France, et le -disputer opiniâtrement à l'ennemi. Il fallait, avec l'Impératrice, -avec le Roi de Rome, se rendre dans les provinces qui n'étaient pas -envahies, y appeler les bons Français à sa suite, et se faire tuer -avec eux pour la défense du sol et du trône. Or, cette lutte prolongée -n'était pas possible, si, en laissant l'Impératrice et son fils dans -la capitale, on les exposait à tomber dans les mains des souverains -coalisés. On rendrait ainsi à l'empereur d'Autriche le gage précieux -qu'on tenait de lui, et si quelque part on voulait lever l'étendard de -la résistance, on n'aurait aucune des personnes augustes autour -desquelles il serait possible de rassembler les sujets dévoués à -l'Empire. Or, cette probabilité de voir l'ennemi pénétrer dans Paris -était plus grande qu'on ne l'imaginait, car il y avait très-peu de -chances, avec les ressources restées dans la capitale, de résister aux -deux cent mille hommes qui marchaient sur elle. - -[En marge: La majorité persiste.] - -Le ministre de la guerre avait pris tant de peine par pure obéissance. -Au fond il n'avait d'avis sur rien. Les arguments qu'il avait fait -valoir, et qu'il avait puisés dans le souvenir historique des -résistances désespérées, ces arguments, vrais à Vienne sous -Marie-Thérèse, à Berlin sous le grand Frédéric, faux à Paris sous un -soldat vaincu, ne touchèrent personne, car sans s'en rendre compte, et -sans oser le dire, chacun sentait qu'avec un gouvernement d'origine -révolutionnaire, dont la faveur était perdue, et auquel il y avait un -remplaçant tout préparé, quitter la capitale c'était donner ouverture -à une révolution. Chacun donc persista, et les avis ayant été -recueillis de nouveau, on vit la presque unanimité se prononcer pour -que Marie-Louise et le Roi de Rome restassent dans Paris. - -[En marge: Joseph, obligé de s'expliquer, fait connaître deux lettres -le l'Empereur qui prescrivent, en cas de danger, de faire sortir de -Paris sa femme et son fils.] - -Alors Joseph sortit de son silence obstiné, et ce qui semblait -inexplicable dans son attitude s'expliqua. Il lut deux lettres de -l'Empereur, l'une datée de Troyes après la bataille de la Rothière, -l'autre de Reims après les batailles de Craonne et de Laon, dans -lesquelles Napoléon disait qu'à aucun prix il ne fallait laisser -tomber son fils et sa femme dans les mains des alliés. Nous avons fait -connaître le motif qui avait inspiré Napoléon en écrivant ces deux -lettres. C'était, indépendamment de l'affection très-réelle qu'il -avait pour sa femme et son fils, le désir de conserver dans ses mains -un gage précieux; c'était de plus la crainte que Marie-Louise ne -devînt l'instrument docile de tout ce qu'on voudrait tenter contre -lui, notamment en créant une régence qui serait son exclusion du -trône. Après l'inquiétante bataille de la Rothière, il avait pensé -ainsi, et il avait pensé encore de même après les douteuses batailles -de Craonne et de Laon. Ces deux lettres furent pour le Conseil de -régence un coup accablant. Au premier moment, ceux dont l'opinion -était vaincue, s'écrièrent qu'on avait eu bien tort de les assembler -pour leur demander un avis, s'il y avait un ordre de Napoléon, ordre -absolu, n'admettant pas de discussion. Mais bientôt la réflexion -succédant à la première impression, ils examinèrent les lettres -citées, et contestèrent l'usage qu'on en faisait. La première avait -été écrite dans d'autres circonstances, après la bataille de la -Rothière, lorsqu'il paraissait n'y avoir aucune chance de résister à -l'ennemi. Depuis, d'éclatants succès, mêlés il est vrai d'événements -moins heureux, avaient prolongé la guerre, et en avaient rendu le -résultat incertain. Les circonstances étaient donc différentes, et -Napoléon ne donnerait peut-être pas aujourd'hui les mêmes ordres. - -[En marge: Consternation du Conseil de régence.] - -[En marge: Violentes altercations.] - -[En marge: Singulier entretien de M. de Talleyrand avec le duc de -Rovigo.] - -À cette interprétation la seconde lettre, écrite de Reims le 16 mars, -lendemain de l'heureux combat de Reims, et au moment où commençait la -marche vers les places fortes, répondait péremptoirement. Il fallut -donc se rendre, et consentir au départ pour le lendemain matin 29. Il -fut convenu toutefois que Joseph et les ministres resteraient afin de -diriger la défense de Paris, et qu'ils ne partiraient que lorsqu'on ne -pourrait plus disputer cette ville à l'ennemi. L'archichancelier -Cambacérès, peu propre au tumulte des armes, et d'ailleurs conseiller -indispensable de la Régente, dut seul accompagner Marie-Louise. On se -sépara consterné, et dans un état d'agitation qui n'était pas -ordinaire sous ce gouvernement jusque-là si obéi et si paisible. On -s'accusait en effet les uns les autres, et on s'imputait la ruine -prochaine de l'Empire. Quelques membres des plus ardents reprochèrent -au duc de Rovigo de n'avoir pas recours aux moyens qui avaient sauvé -la France en quatre-vingt-douze, et par exemple de ne pas chercher à -soulever le peuple; à quoi il répliqua qu'il était bien de cet avis, -mais que pour armer le peuple il lui faudrait deux choses qu'il -n'avait pas, des armes d'abord, et ensuite la permission de recourir à -un tel moyen. En descendant l'escalier des Tuileries, M. de -Talleyrand, qui marchait comme il parlait, c'est-à-dire lentement, dit -au duc de Rovigo, en s'appuyant sur la canne dont il s'aidait -habituellement: Eh bien, voilà donc comment devait finir ce règne -glorieux!... Terminer sa carrière comme un aventurier, au lieu de la -terminer paisiblement sur le plus grand des trônes, et après avoir -donné son nom à son siècle... quelle fin!... L'Empereur serait bien à -plaindre, s'il n'avait pas mérité son sort en s'entourant de pareilles -incapacités!...--Le duc de Rovigo, qui lui aussi avait senti sa faveur -décroître, et ne faisait pas grand cas de ceux qui l'avaient remplacé -dans la confiance de l'Empereur, baissa la tête, ne répondit rien, -parut même approuver les paroles M. de Talleyrand. Celui-ci alors, -avec un regard qui était une provocation à un peu plus de confiance, -ajouta: Pourtant il ne peut convenir à tout le monde de se laisser -écraser sous de telles ruines, et c'est le cas d'y songer!...--Puis, -trouvant le duc de Rovigo silencieux, car quoique mécontent ce -serviteur était fidèle, il termina l'entretien par ces simples mots: -Nous verrons.--Il se jeta ensuite dans sa voiture, craignant presque -d'en avoir trop dit. - -Après cette séance, dont les suites furent si graves, Joseph, le -prince Cambacérès, Clarke, en accompagnant l'Impératrice dans ses -appartements, se communiquèrent ce qu'ils pensaient, et s'avouèrent -entre eux que le parti adopté par obéissance à Napoléon avait de bien -grands inconvénients.--Mais dites-moi, reprit alors Marie-Louise, ce -que je dois faire, et je le ferai. Vous êtes mes vrais conseillers, et -c'est à vous à m'apprendre comment je dois interpréter les volontés de -mon époux.--Le prince Cambacérès dont la sagesse était désormais sans -force, Joseph qui craignait la responsabilité, n'osèrent conseiller la -désobéissance aux lettres de Napoléon. Cependant on décida qu'avant de -s'y conformer, on s'assurerait bien si le péril était aussi réel qu'on -l'avait cru, et si dès lors il était déjà temps de faire application -d'ordres jugés si dangereux. Il fut donc résolu que Joseph et Clarke -feraient le lendemain matin une reconnaissance militaire autour de -Paris, et que l'Impératrice ne partirait qu'après un dernier avis de -leur part. - -[En marge: Départ de l'Impératrice et du Roi de Rome le 29 mars.] - -[En marge: Chagrin et blâme de la population.] - -Le lendemain 29, la place du Carrousel se remplit des voitures de la -Cour. On y avait chargé, outre le bagage de la famille impériale, les -papiers les plus précieux de Napoléon, les restes de son trésor -particulier qui s'élevaient à environ 18 millions, la plus grande -partie en or, et enfin les diamants de la Couronne. Une foule inquiète -et mécontente était accourue, car Marie-Louise paraissait à beaucoup -d'esprits une garantie contre la barbarie des étrangers. On ne -pillerait pas, se disait-on, on ne brûlerait pas, on n'écraserait pas -sous les bombes, la ville qui renfermait la fille et le petit-fils de -l'empereur d'Autriche.--Le départ de Marie-Louise semblait une -désertion, une sorte de trahison. Toutefois la foule restait inactive -et muette. Quelques officiers de la garde nationale ayant réussi à -pénétrer dans le palais, car dans le malheur l'étiquette tombe devant -l'émotion publique, firent effort auprès de Marie-Louise pour -l'empêcher de partir, en lui disant qu'ils étaient prêts à la défendre -elle et son fils jusqu'à la dernière extrémité. Elle répondit tout en -larmes qu'elle était une femme, qu'elle n'avait aucune autorité, -qu'elle devait obéir à l'Empereur, et les remercia beaucoup de leur -dévouement sans pouvoir ni le refuser ni l'accepter. L'infortunée -(elle était sincèrement attachée alors à la cause de son fils et de -son époux), l'infortunée allait, venait dans ses appartements, -attendant Joseph qui n'arrivait pas, ne sachant que dire, que -résoudre, et pleurant. Enfin des messages réitérés de Clarke annonçant -que la cavalerie légère de l'ennemi inondait déjà les environs de la -capitale, elle partit vers midi, dévorée de chagrin, emmenant son -fils qui trépignait de dépit, et demandait où on le menait.--Où on le -menait, malheureux enfant!... À Vienne, où il devait mourir, sans -père, presque sans mère, sans patrie, réduit à ignorer son origine -glorieuse!... malheureux enfant, né de la prodigieuse aventure qui -avait uni un soldat à la fille des Césars, et dont la destinée, après -nos revers, est ce qu'il y a de plus digne de pitié dans ces -événements extraordinaires! - -[En marge: Insuffisance des moyens pour une défense régulière.] - -[En marge: Ressources de tout genre pour une défense irrégulière.] - -Le long cortége de cette cour consternée, triste exemple des -vicissitudes humaines, fait pour effrayer tout ce qui est heureux, -s'écoula vers Rambouillet, au milieu de la foule mécontente, mais -silencieuse, et prévoyant en ce moment l'avenir comme s'il lui eût été -dévoilé tout entier. Douze cents soldats de la vieille garde -escortaient la Cour fugitive. Cette funeste journée du 29, veille -d'une journée plus funeste encore, fut consacrée à quelques -préparatifs de défense. Joseph avait employé la matinée à exécuter en -compagnie de plusieurs officiers une reconnaissance des environs de -Paris, ce qui avait retardé ses réponses à l'Impératrice, et il en -avait rapporté la conviction qu'avec les moyens dont on disposait, on -ne défendrait pas la capitale vingt-quatre heures. Il est certain -qu'avec les forces amenées par les deux maréchaux, avec les dépôts -existant dans Paris, on ne pouvait guère opposer plus de 22 ou 23 -mille soldats à l'ennemi qui en comptait près de 200 mille. La garde -nationale comprenait bien 12 mille hommes que le sentiment du devoir, -l'horreur de l'étranger, auraient convertis en soldats dévoués, mais -il y en avait tout au plus 3 ou 4 mille qui eussent des armes. Parmi -le peuple on aurait trouvé des bras vigoureux, et dans ce danger -commun très-dociles, mais on n'avait pas de fusils à leur donner. -Quant aux ouvrages défensifs, nous avons dit qu'ils se bornaient à -quelques redoutes mal armées, et à quelques tambours en avant des -portes, construits en palissades et sans fossés. Napoléon cependant -avait envoyé des ordres, malheureusement très-généraux, tels qu'il lui -était possible de les envoyer de loin, et au milieu des mouvements si -multipliés de l'armée active. D'ailleurs, comme il s'agissait d'une -résistance irrégulière, soutenue en se servant de tout ce qu'on avait -sous la main, rien ne pouvait être prévu ni prescrit d'avance. Il eût -fallu que Napoléon fût présent, avec sa volonté, son activité, son -esprit inventif, son indomptable énergie, pour tirer parti des -ressources qu'offrait Paris, et l'excellent mais irrésolu Joseph, -l'incapable et douteux duc de Feltre, n'étaient guère propres à le -suppléer en pareille circonstance. Ils n'étaient frappés que d'une -chose, c'est qu'ils avaient 20 ou 25 mille hommes de troupes -régulières, et que l'ennemi en avait 200 mille. Certainement l'idée -d'une bataille dans ces conditions devait n'inspirer que du désespoir, -mais c'était la plus inepte des conceptions que de prétendre livrer -bataille sous les murs de Paris, car la bataille perdue, et il était -impossible qu'elle ne le fût pas, tout était perdu, la bataille, -Paris, le gouvernement et la France. Il fallait défendre Paris comme -le général Bourmont quelques jours auparavant avait défendu Nogent, -comme le général Alix avait défendu Sens, comme les Espagnols avaient -défendu leurs villes, comme le peuple parisien lui-même a trop souvent -défendu Paris contre ses gouvernements, avec ses faubourgs barricadés, -avec sa population derrière les barricades, sauf à réserver l'armée de -ligne pour la jeter sur les points où l'ennemi aurait pénétré. Or pour -une résistance de ce genre, les ressources étaient loin de manquer. -L'armée, avec ce qu'on allait adjoindre aux corps des maréchaux -Marmont et Mortier, pouvait bien être portée à 24 ou 25 mille hommes. -Il y avait 12 mille gardes nationaux, auxquels on aurait pu livrer 5 -ou 6 mille fusils ordinairement disponibles sur les 30 ou 40 mille -qu'on travaillait à réparer, et que Clarke s'obstinait à conserver -pour les troupes actives, ce qui aurait élevé à 8 ou 9 mille le nombre -des gardes nationaux qui auraient été régulièrement armés. Le peuple -de Paris aurait fourni à cette époque 50 à 60 mille volontaires qu'il -eût été facile d'armer avec des fusils de chasse dont la capitale a -toujours abondé, que le zèle des habitants eût offerts, et qu'en tout -cas on eût trouvé les moyens de prendre administrativement. Vincennes -contenait 200 bouches à feu de tout calibre et des munitions immenses. -On aurait pu en couvrir les hauteurs de Paris, et assurément personne -n'eût refusé ses chevaux pour les y transporter. En barricadant les -rues des faubourgs et de la ville, en plaçant la population derrière -ces barricades, en couvrant d'artillerie certaines positions choisies, -en disposant l'armée sur les points où un succès de l'ennemi était à -craindre, ou bien en la jetant des hauteurs dans le flanc des colonnes -d'attaque, comme la configuration des lieux le permettait, il était -possible certainement d'interdire à l'ennemi l'entrée de Paris, au -moins pour quelques jours. Les lieux eux-mêmes, bien étudiés, eussent -offert des ressources dont on aurait pu se servir très-utilement. - -[En marge: Configuration des lieux autour de la capitale, et parti -qu'on pouvait en tirer.] - -Tout le monde connaît ou pour l'avoir habitée, ou pour l'avoir -visitée, la grande capitale qu'il s'agissait de défendre. L'ennemi -arrivant par la rive droite de la Seine, rencontrait forcément le -demi-cercle de hauteurs qui entoure Paris, de Vincennes à Passy, et -qui renferme sa partie la plus populeuse et la plus riche. Du -confluent de la Marne et de la Seine, près de Charenton, jusqu'à Passy -et Auteuil (voir la carte nº 62), une chaîne de hauteurs plus ou moins -élevées, tantôt élargies en plateau comme à Romainville, tantôt -saillantes comme à Montmartre, enceignent Paris, et offraient de -précieux moyens de résistance, même avant qu'un Roi patriote eût -couvert ces positions de fortifications invincibles. Au sud et à l'est -de ce demi-cercle (en restant toujours sur la rive droite de la -Seine), se trouvent Vincennes, sa forêt, son château, et les -escarpements de Charonne, de Ménilmontant, de Montreuil. La colonne -ennemie qui se présente de ce côté est presque sans communication avec -celle qui se présente au nord-est, c'est-à-dire dans la plaine -Saint-Denis, à moins qu'elle n'ait eu d'avance la précaution de -s'emparer du plateau de Romainville. Si cette précaution n'a pas été -prise, une force défensive, bien établie sur le plateau de -Romainville, peut tomber dans le flanc de la colonne ennemie qui -arrive par Vincennes, ou dans le flanc de celle qui traversant la -plaine Saint-Denis veut attaquer les barrières de la Villette, de -Saint-Denis, de Montmartre. Cette dernière colonne venant par le -nord-est à travers la plaine Saint-Denis, rencontre forcément la butte -Saint-Chaumont, les hauteurs de Montmartre, de l'Étoile et de Passy, -et si elle appuie trop vers l'Étoile, elle s'expose à être acculée sur -le bois de Boulogne, et jetée dans la Seine, grâce au retour que cette -rivière fait sur elle-même de Saint-Cloud à Saint-Denis. - -Les hauteurs de l'Étoile, de Montmartre, de Saint-Chaumont, de -Romainville, étant couvertes de fortes redoutes et de beaucoup -d'artillerie, la ville étant barricadée et défendue par la population, -l'armée étant distribuée entre les barrières les plus menacées, mais -réservée surtout pour occuper le plateau de Romainville, une -résistance non pas invincible assurément, mais prolongée quelques -jours au moins, pouvait être opposée à la coalition, et donner à -Napoléon le temps de manoeuvrer sur ses derrières, temps sur lequel il -avait compté, n'imaginant pas que la défense de Paris se réduisit à -une journée, c'est-à-dire au nombre d'heures que 25 mille hommes -mettraient à se battre en rase campagne contre 200 mille. - -[En marge: Joseph et Clarke n'avaient rien fait pour tirer parti des -ressources que présentait Paris.] - -Mais on n'avait songé ni à faire ces études de terrain, ni à se servir -de la population de Paris, parce que Napoléon étant absent, personne -ne savait ni penser, ni agir. À peine restait-il à ceux qui le -remplaçaient le courage du soldat, qui, dans notre pays, fait rarement -défaut. Au-dessous de Joseph, au-dessous de Clarke, qui auraient dû -commander et ne commandaient pas, le général Hulin était chef de la -place de Paris, et le maréchal Moncey chef de la garde nationale. -Chacun des deux s'occupait, sans aucun concert avec l'autre, de ce qui -le concernait spécialement. Le général Hulin, brave homme, -très-dévoué, mais habitué depuis longtemps à sommeiller dans Paris, -s'était hâté d'envoyer quelques pièces de canon sur Montmartre et sur -la butte Saint-Chaumont. N'ayant pas l'autorité nécessaire pour -employer les chevaux des particuliers à transporter l'artillerie de -Vincennes, il avait pu à peine traîner sur les hauteurs quelques -bouches à feu, dressées sur des plates-formes inachevées, et pourvues -de munitions insuffisantes ou n'allant pas au calibre des canons. Le -maréchal Moncey, toujours disposé à remplir son devoir, après avoir -vainement réclamé des fusils pour la garde nationale, avait obtenu au -dernier moment les trois mille fusils disponibles, les lui avait fait -distribuer, puis avait rangé les six mille gardes nationaux qu'il -était parvenu à armer, les uns derrière les palissades élevées aux -barrières, les autres en réserve afin de les envoyer sur les points -les plus menacés. - -Quant aux maréchaux Marmont et Mortier, le ministre Clarke s'était -borné à leur assigner comme terrain de combat le pourtour de Paris, -sans examiner s'il était raisonnable ou non de livrer une bataille en -avant de la capitale. Il avait confié la droite de ce pourtour à -Marmont, qui devait défendre ainsi le sud et l'est des hauteurs, -c'est-à-dire l'avenue de Vincennes, les barrières du Trône et de -Charonne, le plateau de Romainville, plus une partie du revers nord -de ce plateau, jusqu'aux Prés Saint-Gervais. Il avait confié la gauche -à Mortier, qui devait défendre le terrain depuis le canal de l'Ourcq -jusqu'à la Seine, c'est-à-dire la plaine Saint-Denis. - -[En marge: Distribution des troupes sur le pourtour de Paris.] - -Ces deux maréchaux, après tous les combats qu'ils avaient soutenus -pendant leur retraite, ne ramenaient pas en tout plus de douze mille -hommes. On leur adjoignit le général Compans qui s'était sauvé par -miracle, et qui avait avec lui la division de jeune garde récemment -organisée à Paris, et la division Ledru des Essarts tirée des dépôts. -Il avait environ 6 mille baïonnettes. On le plaça sous les ordres du -maréchal Marmont. Le général Ornano, commandant les dépôts de la -garde, en avait tiré encore une division de quatre mille jeunes gens, -n'ayant jamais vu le feu, et arrivés à Paris depuis quelques jours -seulement. Elle était commandée par le général Michel, et fut mise -sous les ordres du maréchal Mortier. Grâce à ce dernier secours les -forces actives des deux maréchaux s'élevaient à 22 mille hommes. En -arrière d'eux, 6 mille gardes nationaux, quelques centaines de -vétérans et de jeunes gens des Écoles attachés au service de -l'artillerie, portaient à environ 28 ou 29 mille les défenseurs de la -capitale, et ces braves gens, comme on vient de le voir, avaient pour -les protéger quelques pièces de canon sur les hauteurs de Montmartre, -de Saint-Chaumont, de Charonne, et quelques palissades en avant des -barrières. - -Les maréchaux, arrivés dans la soirée du 29, eurent tout juste le -temps de voir le ministre de la guerre, et de s'entretenir un instant -avec lui, pendant que leurs troupes prenaient un repos indispensable. -La confusion était si grande, que quoique l'administration des -subsistances eût réuni des vivres en suffisante quantité, les soldats -eurent à peine de quoi se nourrir. Ils vécurent uniquement de la bonne -volonté des habitants. Les deux maréchaux les laissèrent reposer -quelques heures, pour les porter ensuite sur le terrain où ils -devaient combattre. - -[En marge: Plan d'attaque de Paris par les coalisés.] - -Les souverains alliés étaient le 29 au soir au château de Bondy, et, -abordant Paris par le nord-est, ils avaient résolu de l'attaquer par -la rive droite de la Seine, car aucun ennemi, à moins d'y être -contraint par des circonstances extraordinaires, n'aurait voulu -joindre aux difficultés naturelles de l'attaque celle d'une opération -exécutée au delà de la Seine, avec charge de repasser cette rivière en -cas d'insuccès. Ayant donc à opérer sur la rive droite de la Seine, -les généraux de la coalition combinèrent leurs efforts conformément à -la nature des lieux. Ils se décidèrent à trois attaques simultanées: -une à l'est, exécutée par Barclay de Tolly, avec le corps de Rajeffsky -et toutes les réserves (50 mille hommes environ), ayant spécialement -pour but d'enlever, par Rosny et Pantin, le plateau de Romainville; -une au sud, pour seconder la précédente, exécutée par le prince royal -de Wurtemberg, avec son corps et celui de Giulay (à peu près 30 mille -hommes), et devant aboutir à travers le bois de Vincennes aux -barrières de Charonne et du Trône; enfin, une troisième, au nord, dans -la plaine Saint-Denis, exécutée par Blucher à la tête de 90 mille -hommes, et particulièrement dirigée contre les hauteurs de Montmartre, -de Clichy, de l'Étoile. De ces trois colonnes, la plus avancée dans sa -marche était celle de Barclay de Tolly. Celle de Blucher, venue par la -route de Meaux, et ayant à gagner la chaussée de Soissons, était, le -29 au soir, moins rapprochée du but que les deux autres. Le prince de -Wurtemberg qui avait eu à longer la Marne, et l'avait passée tard, -était également en arrière. Il fut convenu que les uns et les autres -entreraient en action le plus tôt qu'ils pourraient. - -[En marge: Dispositions faites par les maréchaux Mortier et Marmont.] - -De notre côté les maréchaux Marmont et Mortier, étant arrivés à une -heure fort avancée de la soirée, et ayant couché entre Charenton, -Vincennes, Charonne, durent venir par le sud occuper les hauteurs. -Marmont avec ses troupes gravit les escarpements de Charonne et de -Montreuil, pour aller s'établir sur le plateau de Romainville et sur -le revers nord de ce plateau jusqu'aux Prés Saint-Gervais. (Voir le -plan de Paris dans la carte no 62.) Mortier avait encore plus de -chemin à parcourir. Montant par le boulevard extérieur de Charonne à -Belleville, ayant ensuite à descendre sur Pantin, la Villette et la -Chapelle, il devait enfin gagner la plaine Saint-Denis, pour s'établir -la droite au canal de l'Ourcq, la gauche à Clignancourt, au pied même -des hauteurs de Montmartre. Il lui fallait donc pour être en ligne -beaucoup plus de temps qu'à Marmont. Heureusement il devait avoir -affaire à Blucher, qui était lui-même en retard, et il avait ainsi la -certitude de n'être pas devancé par l'ennemi. - -[En marge: Marmont s'empare du plateau de Romainville, et s'y -établit.] - -Marmont se fiant trop légèrement au rapport d'un officier, n'avait -pas cru que le plateau de Romainville fût occupé, et par ce motif ne -s'était guère pressé d'y arriver. Lorsqu'il s'y présenta les troupes -de Rajeffsky en avaient déjà pris possession. Avec 1200 hommes de la -division Lagrange il se jeta sur les avant-postes ennemis, les chassa -du plateau, et les refoula sur Pantin et Noisy. Au même instant la -division Ledru des Essarts se logea dans le bois de Romainville, qui -couvre le flanc des hauteurs du côté de la plaine Saint-Denis. Marmont -distribua ensuite ses troupes de la manière suivante. Il avait à sa -disposition l'une des dernières divisions tirées des dépôts de Paris, -sous le duc de Padoue, ses anciennes divisions Lagrange et Ricard, le -rassemblement du général Compans qu'on lui avait adjoint la veille, et -enfin quelque cavalerie sous les généraux Chastel et Bordessoulle. Il -laissa sa cavalerie entre Charonne et Vincennes, avec mission de -défendre le pied des hauteurs du côté sud, et de couvrir la barrière -du Trône; il plaça le duc de Padoue à sa droite, sur le bord extrême -du plateau de Romainville, dans les plus hautes maisons de Bagnolet et -de Montreuil, qui sont bâties en amphithéâtre sur le revers -méridional, ayant besoin de soleil pour leurs arbres fruitiers. Il -rangea sur le plateau même et au centre la division Lagrange, adossée -aux maisons de Belleville, la division Ricard à gauche dans le bois de -Romainville, enfin, sur le penchant nord, la division Ledru des -Essarts, du corps de Compans, et au pied dans la plaine, aux Prés -Saint-Gervais, la division Boyer de Rebeval. La division Michel, qui -attendait le maréchal Mortier pour se ranger sous ses ordres, gardait -en son absence la Grande et la Petite-Villette. - -[En marge: Bataille de Paris, livrée le 30 mars 1814.] - -La fusillade et la canonnade avaient de bonne heure réveillé Paris, -qui du reste n'avait guère dormi, et Joseph, accompagné du ministre de -la guerre, du ministre de la police, des directeurs du génie et de -l'artillerie, avait établi son quartier général au sommet de la butte -Montmartre. - -[En marge: Barclay de Tolly reprend une partie du plateau de -Romainville avec le secours des divisions de grenadiers.] - -Barclay de Tolly, convaincu que lorsque le prince royal de Wurtemberg -au sud, Blucher au nord, seraient entrés en ligne, le combat -tournerait bientôt à l'avantage des alliés, ne voulut cependant pas -laisser aux défenseurs de Paris le premier succès de la journée. Il -résolut en conséquence de reprendre le plateau de Romainville, et il y -employa une partie de ses réserves. Ces réserves se composaient des -gardes à pied et à cheval, et des grenadiers réunis. Le général -Paskewitch dut, avec une brigade de la 2e division des grenadiers, -gravir le plateau par Rosny; il dut aussi l'attaquer par le sud, en -s'y portant par Montreuil avec la seconde brigade de cette 2e -division, et avec la cavalerie du comte Pahlen. La 1re division des -grenadiers fut confiée au prince Eugène de Wurtemberg, pour assaillir -Pantin et les Prés Saint-Gervais dans la plaine au nord. - -Cette attaque, conduite avec vigueur, eut un commencement de succès. -Le général Mezenzoff, qui avait été repoussé le matin, renforcé par -les grenadiers, remonta sur le plateau malgré la division Lagrange, et -parvint à l'occuper. À droite, la 2e brigade des grenadiers, après -avoir tourné le plateau par Montreuil et Bagnolet, obligea la -division du duc de Padoue, en la débordant, à rétrograder. Nous -perdîmes donc du terrain, bien que nos soldats résistassent avec une -bravoure désespérée soit au nombre, soit à la qualité des troupes qui -étaient les plus aguerries de la coalition. - -[En marge: Marmont se soutient sur le plateau de Romainville.] - -Cependant, tout en perdant du terrain, nous contenions l'ennemi. En -effet les cuirassiers russes, amenés sur le plateau, essayèrent de -charger notre infanterie, furent couverts de mitraille, et arrêtés par -nos baïonnettes. À mesure qu'on se retirait de Romainville sur -Belleville, le plateau se resserrant, nos troupes avaient l'avantage -de se concentrer. À droite nous trouvions l'appui des maisons de -Bagnolet, à gauche celui du bois de Romainville, et nos soldats, se -dispersant en tirailleurs, faisaient essuyer aux assaillants des -pertes nombreuses. Notre artillerie, favorisée par le terrain, parce -que le plateau s'élevait en rétrogradant vers Belleville, vomissait la -mitraille sur les grenadiers russes, et à chaque instant renversait -parmi eux des lignes entières. Pendant ce temps les jeunes soldats de -Ledru des Essarts avaient reconquis arbre par arbre le bois de -Romainville, et débordé ainsi les troupes russes qui avaient occupé la -largeur du plateau. Au pied même du plateau, vers le côté nord, le -général Compans était resté maître de Pantin avec le secours de la -division Boyer de Rebeval, et des Prés Saint-Gervais avec le secours -de la division Michel. Il avait même rejeté au delà des deux villages -le prince de Wurtemberg qui avait tenté de s'en emparer à la tête de -la 1re division de grenadiers. - -[En marge: Mortier qui était en arrière à cause des distances, -s'établit enfin dans la plaine Saint-Denis.] - -Le maréchal Mortier s'établissant enfin dans la plaine Saint-Denis, -avait placé les divisions Curial et Charpentier de jeune garde à la -Villette, la division Christiani de vieille garde à la Chapelle, et sa -cavalerie au pied même de Montmartre. - -[En marge: La canonnade et la fusillade se continuent sans résultat -marqué pendant les premières heures du jour.] - -Il était dix heures du matin, et si nous avions eu, indépendamment des -troupes qui couvraient le pourtour de Paris, une colonne de dix mille -soldats aguerris pour prendre l'offensive, nous aurions pu en ce -moment infliger un grave échec aux alliés. Mais loin d'être en mesure -de prendre l'offensive, nous avions à peine de quoi défendre nos -positions. Dans cet état de choses, le prince de Schwarzenberg -attendant ses deux ailes qui étaient en retard, et nos deux maréchaux -étant réduits à la défensive, on se bornait de part et d'autre à -canonner et à tirailler, avec grande supériorité du reste de notre -côté, grâce au zèle des troupes et à l'avantage du terrain. - -[En marge: Joseph, qui était placé sur les hauteurs de Montmartre, -reconnaissant l'impossibilité d'une résistance prolongée, quitte Paris -suivi des ministres, et laisse aux maréchaux les pouvoirs nécessaires -pour traiter avec l'ennemi.] - -À cette heure Joseph tenait conseil sur la butte Montmartre, où il -était allé s'établir. Plusieurs officiers envoyés auprès des maréchaux -lui avaient apporté de leur part, avec la promesse de se faire tuer -eux et leurs soldats jusqu'au dernier homme, de tristes pressentiments -pour les suites de la journée, et à peu près la certitude d'être -obligés de rendre la capitale. Ces nouvelles agitaient fort Joseph, -qui redoutait non pas le danger, mais les humiliations, et qui ne -voulait à aucun prix devenir prisonnier de la coalition. Or les -progrès de l'attaque lui faisaient craindre d'être en quelques heures -au pouvoir de l'ennemi. On voyait du haut de Montmartre les masses -noires et profondes de Blucher traverser la plaine Saint-Denis, et -des officiers venus des environs de Vincennes affirmaient qu'à l'est -et au sud on apercevait une nouvelle armée qui tournait Paris, et -cherchait à y pénétrer par les barrières de Charonne et du Trône. -Ainsi ce qu'on recueillait par les yeux, ce qu'on recueillait par la -bouche des allants et venants, tout annonçait une catastrophe -imminente. Joseph en délibéra avec les ministres qui l'avaient -accompagné, avec les directeurs du génie et de l'artillerie, et tout -le monde fut d'avis que sous quelques heures il faudrait rendre Paris. -En effet la défense étant réduite à une bataille livrée en plaine dans -la proportion d'un contre dix, le résultat ne pouvait être douteux, -quelque braves que fussent nos soldats et nos généraux. En présence -d'une telle certitude, Joseph résolut de s'éloigner. Des -reconnaissances lui ayant appris qu'on découvrait déjà les Cosaques -sur le chemin de la Révolte et à la lisière du bois de Boulogne, il se -hâta de partir, en ordonnant aux ministres de le suivre, ainsi qu'on -en était convenu, lorsque le moment suprême serait arrivé. Pour toute -instruction il autorisa les deux maréchaux, quand ils ne pourraient -plus se défendre, à stipuler un arrangement qui garantît la sûreté de -Paris, et procurât à ses habitants le meilleur traitement possible. - -[En marge: Tous les corps de l'ennemi étant arrivés en ligne, la -bataille devient générale et sanglante.] - -Sur ces entrefaites, l'attaque de l'ennemi avait fait des progrès -inévitables. Au nord, c'est-à-dire dans la plaine Saint-Denis, le -maréchal Blucher avait franchi enfin la distance qui le séparait de -nos positions. Le général Langeron avait repoussé d'Aubervilliers et -de Saint-Denis nos faibles avant-postes, et envoyé sa cavalerie et son -infanterie légères par le chemin de la Révolte jusqu'à la lisière du -bois de Boulogne. Le gros de son infanterie se dirigeait vers le pied -de Montmartre, tandis que le corps du général d'York prenant à gauche -(gauche des alliés) se portait sur la Chapelle par la route de -Saint-Denis, et que les corps de Kleist et de Woronzoff, prenant plus -à gauche encore, marchaient sur la Villette. Le prince de -Schwarzenberg, voyant Blucher en ligne, lui demanda un renfort pour -aider le prince Eugène de Wurtemberg à enlever Pantin, les Prés -Saint-Gervais, tous les villages, en un mot, situés au pied du plateau -de Romainville. La division prussienne Kotzler, les gardes prussienne -et badoise furent alors envoyées au secours du corps de Rajeffsky, et -passèrent le canal de l'Ourcq, près de la ferme du Rouvray, pour -participer à une nouvelle attaque. - -Tandis que ces mouvements s'exécutaient au nord, le prince royal de -Wurtemberg au sud avait franchi également la distance qui le séparait -du point d'attaque, et apporté son concours aux troupes alliées. Après -avoir traversé le pont de Neuilly-sur-Marne, et y avoir laissé le -corps de Giulay pour garder ses derrières, il avait marché sur deux -colonnes, l'une longeant les bords de la Marne, l'autre traversant par -le chemin le plus court la forêt de Vincennes. La première avait -enlevé le pont de Saint-Maur, contourné la forêt, et assailli -Charenton par la rive droite. Les gardes nationales des environs, qui -avec l'École d'Alfort défendaient le pont de Charenton, se trouvant -prises à revers, avaient été forcées, malgré une vaillante résistance, -d'abandonner le poste, et de se jeter à travers la campagne sur la -gauche de la Seine. Cette colonne ennemie ayant atteint son but, qui -était d'occuper tous les ponts de la Marne pour empêcher aucun corps -auxiliaire de venir troubler l'attaque de Paris, s'était mise à -tirailler avec la garde nationale devant la barrière de Bercy. La -seconde colonne du prince de Wurtemberg avait traversé en ligne droite -le bois de Vincennes, et prêté assistance au comte Pahlen, ainsi -qu'aux troupes de Rajeffsky et de Paskewitch qui attaquaient -Montreuil, Bagnolet, Charonne. - -[En marge: Attaque repoussée du prince Eugène de Wurtemberg sur les -Prés Saint-Gervais.] - -Toutes les forces alliées se trouvant portées en ligne, l'action -recommença avec plus de violence. Au nord la division du prince Eugène -de Wurtemberg, secondée par les grenadiers russes déjà venus à son -secours, et par les troupes prussiennes récemment arrivées, se jeta -sur Pantin et les Prés Saint-Gervais, mais fut chaudement reçue par -les divisions de jeune garde Boyer de Rebeval et Michel, que -commandait le général Compans. Un moment les coalisés réussirent à -s'emparer des deux villages, mais nos jeunes soldats s'adossant alors -au pied des hauteurs où ils rencontraient l'appui d'une artillerie -bien postée, reprirent courage, et rentrèrent dans les villages, où le -carnage devint épouvantable. De ce côté, l'ennemi ne réussit donc -point, quelque vigoureuse que fût son attaque. - -[En marge: Progrès de l'ennemi sur le plateau de Romainville.] - -Sur le plateau de Romainville, la défense fut non pas moins énergique, -mais moins heureuse. Les troupes des généraux Helfreich et Mezenzoff, -soutenues par les grenadiers de Paskewitch, quoique d'abord -repoussées, avaient fini par gagner du terrain. Ayant réussi notamment -à s'emparer de Montreuil et de Bagnolet, elles s'étaient établies sur -le versant sud du plateau, et bien secondées par les troupes du comte -Pahlen et du prince royal de Wurtemberg qui opéraient entre Vincennes -et Charonne, elles avaient conquis les premières maisons de -Ménilmontant. La division de réserve du duc de Padoue qui formait la -droite de Marmont, se trouvant débordée, avait été forcée de se -replier, et de découvrir les divisions Lagrange et Ricard qui -occupaient le milieu du plateau. Sur la gauche de Marmont, la division -Ledru des Essarts, vivement poussée d'arbre en arbre dans le bois de -Romainville, voyait également le bois lui échapper peu à peu. - -[En marge: Tentative de Marmont sur le centre de l'ennemi.] - -[En marge: Ce maréchal est obligé de se replier sur Belleville.] - -Se sentant ainsi pressé sur ses deux flancs, Marmont imagina de tenter -un effort au centre contre la masse ennemie qui s'avançait bien -serrée, couverte sur son front par une artillerie nombreuse, appuyée -sur ses ailes par de forts détachements de grosse cavalerie. Le -maréchal se mit lui-même à la tête de quatre bataillons formés en -colonne d'attaque, et fondit sur les grenadiers russes qui marchaient -en première ligne. Douze pièces de canon chargées à mitraille tirèrent -de fort près sur nos soldats, qui soutinrent ce feu avec une fermeté -héroïque, et continuèrent de se porter en avant. Mais au même instant -ils furent abordés de front par les grenadiers russes, et pris en -flanc par les chevaliers-gardes que conduisait Miloradowitch. -Accablés par le nombre, les quatre bataillons de Marmont furent -obligés de plier, après s'être battus corps à corps avec une véritable -fureur. Le maréchal les ramena sur Belleville, et il allait succomber -sous la masse des assaillants de toutes armes, quand un brave officier -nommé Ghesseler, embusqué sur la droite, dans un petit parc dit des -Bruyères, dont il ne reste plus aujourd'hui que le souvenir, s'élança -à la tête de deux cents hommes dans le flanc de la colonne ennemie, et -parvint en dégageant le maréchal à lui faciliter la retraite sur -Belleville. Dans le même moment le bois de Romainville fut -définitivement abandonné, et le plateau étant évacué de toutes parts, -la défense se trouva reportée, au centre sur Belleville, à droite -(revers sud), vers Ménilmontant que la division de Padoue était venue -occuper, à gauche enfin (revers nord), à la côte de Beauregard, où la -division Ledru des Essarts avait trouvé un asile. Au pied de celle-ci, -les divisions Boyer et Michel luttaient opiniâtrement. Elles avaient -perdu Pantin, mais elles défendaient les Prés Saint-Gervais avec la -dernière obstination. - -Partout le combat était acharné, et les hommes tombaient par milliers, -notamment parmi les coalisés qui recevaient de tous côtés un feu -plongeant. Dans la plaine Saint-Denis, Kleist et Woronzoff avaient -attaqué la Villette, défendue par la division Curial; York attaquait -la Chapelle, défendue par la division Christiani, sous les yeux du -maréchal Mortier. En avant de Clignancourt, les escadrons de Blucher -étaient aux prises avec la cavalerie du général Belliard, et avaient -rarement l'avantage. - -Ainsi de la plaine Saint-Denis à la barrière du Trône, le combat -continuait avec des chances diverses. Notre ligne avait reculé, mais -les alliés avaient déjà perdu dix mille hommes, et nous cinq à six -mille seulement. Nos soldats épuisés étaient soutenus par cette idée -que Paris était derrière eux, et vingt-quatre mille hommes luttaient -sans trop de désavantage contre cent soixante-dix mille. Un moment on -annonça l'arrivée de Napoléon (c'était la subite apparition du général -Dejean qui avait occasionné ce faux bruit), et le cri de _Vive -l'Empereur!_ propagé par une espèce de commotion électrique, retentit -dans nos rangs. Nos troupes, ranimées par l'espérance, se jetèrent -avec fureur sur l'ennemi. De part et d'autre on combattait avec une -sorte de rage, car pour les uns il s'agissait d'atteindre d'un seul -coup le but de la guerre, et pour les autres d'arracher leur patrie à -un désastre. - -[En marge: Belle conduite de l'École polytechnique sur l'avenue de -Vincennes.] - -En ce moment se passait à Vincennes un fait à jamais glorieux pour la -jeunesse française. En avant de la barrière du Trône se trouvait une -batterie servie par des vétérans et par les élèves de l'École -polytechnique, que Marmont, exclusivement occupé de ce qui se passait -sur le plateau de Romainville, avait presque laissée sans appui. Cette -batterie s'étant engagée trop avant sur l'avenue de Vincennes, afin de -tirer contre la cavalerie de Pahlen, fut tournée par quelques -escadrons qui passant par Saint-Mandé vinrent la prendre à revers. Les -braves élèves de l'École, sabrés sur leurs pièces, résistèrent -vaillamment, et furent heureusement secourus par la garde nationale -postée à la barrière du Trône, et par un détachement de dragons. Ces -derniers s'élançant sur les pièces parvinrent à les reprendre. On -ramena la batterie sur les hauteurs de Charonne, et là, aidés d'une -foule d'hommes du peuple armés de fusils de chasse, nos braves jeunes -gens continuèrent à faire un feu meurtrier. - -[En marge: Belleville reste le point culminant de la défense.] - -La clef de toute la position était à Belleville: tant que ce point -culminant de la chaîne des hauteurs n'était pas emporté, la masse -ennemie qui combattait au nord, devant la Villette, la Chapelle et -Montmartre, celle qui combattait au sud, entre Vincennes et Charonne, -ne pouvaient pas faire de progrès sérieux. La ligne courbe des alliés -était comme arrêtée vers son milieu, à un point fixe qui était -Belleville. Belleville en effet domine le plateau de Romainville -lui-même. Des clôtures nombreuses, jointes à l'avantage de la -position, y rendaient la résistance plus facile. Marmont, établi en -cet endroit avec les débris des divisions Lagrange, Ricard, Padoue, -Ledru des Essarts, disposant en outre d'une nombreuse artillerie de -campagne, y tenait ferme contre une multitude d'assaillants, et il -avait fait répondre au message de Joseph qui autorisait les maréchaux -à traiter, que jusqu'ici il n'était pas encore réduit à se rendre. -L'officier du maréchal, porteur de cette réponse, avait trouvé Joseph -parti, et il était revenu sans avoir pu remplir sa mission. - -[En marge: Le prince de Schwarzenberg ordonne deux attaques, une au -nord, une au sud, par le boulevard extérieur, afin de couper -Belleville de l'enceinte de Paris.] - -Cependant l'heure fatale approchait. Le prince de Schwarzenberg ne -voulant pas finir la journée sans avoir enlevé le point décisif, avait -ordonné d'y diriger deux colonnes d'attaque, une au sud, qui passant -entre Ménilmontant et le cimetière du Père Lachaise, s'emparerait du -boulevard extérieur, et séparerait ainsi Belleville de l'enceinte de -Paris; une au nord, qui serait chargée d'emporter à tout prix les Prés -Saint-Gervais, la Petite-Villette, la butte Saint-Chaumont, et -viendrait par le nord donner la main à la colonne qui aurait passé par -le sud. - -[En marge: Malgré un usage habile et meurtrier de la grosse -artillerie, fait par le commandant Paixhans, la double attaque finit -par réussir.] - -Vaincre ou périr était dans ce moment la loi des coalisés, et il leur -fallait forcer tous les obstacles sans aucune perte de temps, car à -chaque instant Napoléon pouvait survenir, et s'il les eût trouvés -repoussés de Paris, il les aurait cruellement punis d'avoir osé s'y -montrer. Vers trois heures de l'après-midi l'action recommença -violemment. Le chef de bataillon d'artillerie Paixhans, qui prouva -dans cette journée ce qu'on aurait pu faire avec de la grosse -artillerie bien postée, avait placé huit pièces de gros calibre -au-dessus de Charonne, sur les pentes de Ménilmontant, quatre sur le -revers nord de Belleville, et huit sur la butte Saint-Chaumont. Il -était près de ses pièces chargées à mitraille, avec ses canonniers les -uns vétérans, les autres jeunes gens des Écoles, et attendait que -l'ennemi, maître de la plaine, essayât d'aborder les hauteurs. En -effet les grenadiers russes s'avancent les uns au sud du plateau par -Charonne, les autres sur le plateau même en face de Belleville, les -autres enfin au nord, à travers les Prés Saint-Gervais. Tout à coup -ils sont couverts de mitraille; des lignes entières sont renversées. -Pourtant ils soutiennent le feu avec constance, gravissent au sud les -pentes de Ménilmontant, et viennent par le boulevard extérieur prendre -Belleville à revers, Belleville où le maréchal Marmont se défend avec -acharnement. L'autre division de grenadiers, qui avec les Prussiens et -les Badois attaquait Pantin, les Prés Saint-Gervais, la -Petite-Villette, et les avait arrachés aux divisions Boyer et Michel -presque détruites, gravit la butte Saint-Chaumont sous le feu -plongeant des batteries du commandant Paixhans, emporte la butte qui -faute de troupes n'était pas défendue par de l'infanterie, et se joint -à la colonne qui arrive du revers sud par Charonne et Ménilmontant. -Les ennemis, ayant gagné le boulevard extérieur par ses deux pentes -nord et sud, se trouvent ainsi entre Belleville et la barrière de ce -nom, qu'ils sont près d'enlever. - -[En marge: Marmont, coupé de Paris, y rentre l'épée à la main à la -tête de quelques hommes qui lui restent.] - -À cette nouvelle le maréchal Marmont, qui n'avait pas cessé de se -maintenir à Belleville, se voyant coupé de l'enceinte de Paris, réunit -ce qui lui reste d'hommes, et ayant à ses côtés les généraux Pelleport -et Meynadier, le colonel Fabvier, fond l'épée à la main sur les -grenadiers russes qui commençaient à pénétrer dans la grande rue du -faubourg du Temple. Il les repousse, ferme la barrière sur eux, et -rétablit la défense au mur d'octroi. - -[Illustration: Armée.] - -[En marge: Vaillante défense de la Villette et de la Chapelle par le -maréchal Mortier.] - -[En marge: Occupation de Montmartre par le général Langeron.] - -Mortier de son côté se bat héroïquement dans la plaine Saint-Denis, -entre la Villette et la Chapelle. La Villette, à sa droite, défendue -contre Kleist et d'York par les divisions Curial et Charpentier, vient -enfin d'être envahie par un flot d'ennemis. À ce spectacle Mortier, -qui occupait la Chapelle avec la division de vieille garde Christiani, -prend une partie de cette division, et se rabattant de gauche à -droite sur la Villette, y entre à la pointe des baïonnettes, et -parvient à rejeter en dehors la garde prussienne après en avoir fait -un affreux carnage. Mais bientôt de nouvelles masses ennemies prenant -la Grande-Villette à revers par le canal de l'Ourcq, et pénétrant -entre la Villette et la Chapelle, il est contraint d'abandonner la -plaine et de se replier sur les barrières. Au même instant Langeron -s'avance vers le pied de Montmartre. Langeron, un Français, dirige sur -Paris les soldats ennemis! En se portant sur Montmartre il s'attend à -essuyer des flots de mitraille, mais surpris de trouver ces hauteurs -silencieuses, il les gravit, et s'empare de la faible artillerie qu'on -y avait placée, et que gardaient à peine quelques sapeurs-pompiers. Il -marche ensuite sur la barrière de Clichy, que les gardes nationaux, -sous les yeux du maréchal Moncey, défendent bravement, et avec un -courage qui prouve ce qu'on aurait pu obtenir de la population -parisienne! - -Telle était la fin de vingt-deux ans de triomphes inouïs, qui ayant eu -successivement pour théâtres Milan, Venise, Rome, Naples, le Caire, -Madrid, Lisbonne, Vienne, Dresde, Berlin, Varsovie, Moscou, venaient -se terminer d'une manière si lugubre aux portes de Paris! - -[En marge: Rien n'ayant été disposé pour une défense prolongée au -moyen du concours de la population, les maréchaux sont forcés de se -rendre.] - -Rien n'ayant été préparé pour une résistance prolongée, avec les rues -barricadées, la population derrière les barricades, et les troupes en -réserve, toute défense ayant été réduite à une bataille livrée en -dehors de Paris avec une poignée de soldats contre une armée -formidable, et cette bataille se trouvant inévitablement perdue, ce -n'était pas en lui opposant le mur d'octroi qu'il eût été possible -d'arrêter l'ennemi. Il fallait donc épargner à Paris un désastre -inutile. Marmont, ne voyant plus d'autre ressource, avait songé à user -des pouvoirs conférés par Joseph aux deux maréchaux commandant l'armée -sous Paris, et avait successivement envoyé deux officiers en -parlementaires pour proposer au prince de Schwarzenberg une suspension -d'armes. L'animation du combat était si grande, que l'un n'avait pu -pénétrer, et que l'autre avait été blessé. Marmont alors en avait -dépêché un troisième. - -En ce moment était arrivé à perte d'haleine le général Dejean, pour -annoncer que Napoléon, apprenant la marche des coalisés sur la -capitale, avait changé de direction, qu'il s'avançait en toute hâte -vers Paris, qu'il suffisait de tenir deux jours pour le voir paraître -à la tête de forces considérables, qu'il fallait donc s'efforcer de -résister à tout prix, et essayer, si on ne pouvait résister davantage, -d'occuper l'ennemi au moyen de quelques pourparlers. En effet, -Napoléon, dans cette extrémité, et le congrès de Châtillon étant -dissous, avait écrit à son beau-père pour rouvrir les négociations, et -il autorisait à le dire au prince de Schwarzenberg, afin d'obtenir une -suspension d'armes de quelques heures. Le maréchal Mortier reçut le -général Dejean, sous une grêle de projectiles, et lui montrant les -débris de ses divisions qui disputaient encore la Villette et la -Chapelle, il l'eut bientôt convaincu de l'impossibilité de prolonger -cette résistance. Il fut donc reconnu qu'il n'y avait pas autre chose -à faire que de s'adresser au prince de Schwarzenberg, et le maréchal -lui écrivit effectivement quelques mots sur la caisse d'un tambour -percé de balles. Il lui disait que Napoléon avait rouvert les -négociations sur des bases que les alliés ne pourraient pas repousser, -et qu'en attendant il était désirable, dans l'intérêt de l'humanité, -d'arrêter l'effusion du sang. - -[En marge: Capitulation de Paris.] - -Un officier porteur de cette lettre partit au galop, traversa les -rangs des deux armées, et parvint à joindre le prince de -Schwarzenberg. Celui-ci répondit qu'il n'avait aucune nouvelle de la -reprise des négociations et ne pouvait sur ce motif interrompre le -combat, mais qu'il était disposé à suspendre cette boucherie si on lui -livrait Paris sur-le-champ. Au même instant, le troisième officier -envoyé par le maréchal Marmont, ayant réussi à pénétrer auprès du -généralissime, et ayant annoncé qu'on était prêt, pour sauver Paris, à -souscrire à une capitulation, les pourparlers s'engagèrent plus -sérieusement, et un rendez-vous fut assigné à la Villette aux deux -maréchaux. Ils s'y rendirent, et y trouvèrent M. de Nesselrode, avec -plusieurs plénipotentiaires. On commença sans perdre un instant à -traiter d'une suspension d'hostilités. Diverses prétentions furent -d'abord mises en avant par les représentants de l'armée coalisée. Ils -voulaient que les troupes qui avaient défendu Paris déposassent les -armes. Un mouvement d'indignation fut la seule réponse des deux -maréchaux. Puis les parlementaires ennemis se réduisirent à demander -que les maréchaux se retirassent en Bretagne avec leurs troupes, pour -qu'ils ne pussent exercer aucune influence sur la suite de la guerre. -Les maréchaux refusèrent de nouveau, et exigèrent qu'on les laissât se -retirer où ils voudraient. On en tomba d'accord, moyennant qu'ils -évacueraient la ville dans la nuit. Cette condition fut acceptée, et -il fut convenu que des officiers se réuniraient dans la soirée pour -régler les détails de l'évacuation de la capitale. - -[En marge: Résultats matériels de la bataille du 30 mars.] - -Telle fut cette célèbre capitulation de Paris, à laquelle il n'y a -rien de sérieux à reprocher, car pour les deux maréchaux elle était -devenue une nécessité. Ils avaient assurément fait tout ce qu'on -pouvait attendre d'eux, puisqu'avec 23 ou 24 mille hommes ils avaient -pendant une journée entière tenu tête à 170 mille, dont 100 mille -engagés, et qu'ayant eu 6 mille hommes hors de combat, ils en avaient -tué ou blessé le double à l'ennemi. Qu'on se figure ce qui serait -arrivé, si Paris occupant les coalisés trois ou quatre jours encore, -ils avaient été surpris par Napoléon paraissant sur leurs derrières -avec 70 mille combattants! Et s'il n'en fut pas ainsi, à qui s'en -prendre, sinon à Napoléon d'abord, qui se décidant trop tard à avouer -sa situation, n'avait pas fait exécuter sous ses yeux les travaux -nécessaires autour de la capitale; qui dispersant ses ressources -d'Alexandrie à Dantzig, n'avait pas eu cinquante mille fusils à donner -aux Parisiens; et après lui, à ceux qui chargés de le suppléer en son -absence, avaient montré si peu d'activité, d'intelligence et -d'énergie, et avaient réduit la défense de la capitale à une bataille -de 24 mille hommes contre 170 mille? - -[En marge: Paris resté sans gouvernement, par le départ de la cour et -des ministres.] - -En traitant pour leurs corps d'armée, les deux maréchaux n'avaient -rien pu stipuler relativement à la ville de Paris, et au gouvernement -qui résidait en ses murs, car ils n'avaient ni pouvoirs ni mission -pour le faire. De plus tous les ministres s'étaient retirés à la suite -de Joseph. Le duc de Rovigo obéissant à ce qui était convenu (on avait -réglé que les ministres suivraient la Régente dès que Paris ne serait -plus tenable), était parti en laissant aux deux préfets, celui qui -dirige l'administration de la capitale et celui qui en dirige la -police, le soin d'y maintenir la tranquillité. Il n'y avait donc plus -de gouvernement, et le vide dont le danger avait été tant de fois -signalé par ceux qui s'opposaient au départ de la Régente, était enfin -produit. - -[En marge: Conduite de M. de Talleyrand, et ses efforts pour se faire -autoriser à rester à Paris.] - -[En marge: Il finit par y rester.] - -L'homme destiné à remplir bientôt ce vide, M. de Talleyrand, que par -un instinct secret Napoléon avait entrevu comme l'auteur probable de -sa chute, et que le public, par un instinct tout aussi sûr, regardait -comme l'auteur nécessaire d'une révolution prochaine, M. de Talleyrand -se trouvait en ce moment dans une extrême perplexité. En sa qualité de -grand dignitaire, il devait suivre la Régente; mais en partant il -fuyait le grand rôle qui l'attendait, et en ne partant pas il -s'exposait à être pris en flagrant délit de trahison, ce qui pouvait -devenir grave, si Napoléon par un coup de fortune toujours possible de -sa part, reparaissait victorieux aux portes de la capitale. Pour -sortir d'embarras, il imagina de se transporter auprès du duc de -Rovigo, afin d'en obtenir l'autorisation de rester à Paris, car, -disait-il, en l'absence de tout gouvernement, il serait en position de -rendre encore d'importants services. Le duc de Rovigo, soupçonnant -que ces services seraient rendus à d'autres qu'à Napoléon, lui refusa -cette autorisation, qu'il n'avait pas d'ailleurs le pouvoir -d'accorder. M. de Talleyrand alla trouver les préfets, n'obtint pas -davantage ce qu'il désirait, et ne sachant comment faire pour couvrir -d'un prétexte spécieux sa présence prolongée à Paris, prit le parti de -monter en voiture pour feindre au moins la bonne volonté de suivre la -Régente. Vers la chute du jour, à l'heure où finissait le combat, il -se présenta, sans passe-port et en grand appareil de voyage, à la -barrière qui donnait sur la route d'Orléans. Elle était occupée par -des gardes nationaux fort irrités contre ceux qui depuis deux jours -désertaient la capitale. Il se fit autour de sa voiture une sorte de -tumulte, naturel selon quelques contemporains, et selon d'autres -préparé à dessein. On lui demanda son passe-port qu'il ne put montrer; -on murmura contre ce défaut d'une formalité essentielle, et alors, -avec une déférence affectée pour la consigne des braves défenseurs de -Paris, il rebroussa chemin et rentra dans son hôtel. La plupart de -ceux qui avaient contribué à le retenir, et qui ne désiraient pas de -révolution, ne se doutaient pas qu'ils avaient retenu l'homme qui -allait en faire une. - -[En marge: Concours nombreux auprès du maréchal Marmont.] - -[En marge: Langage qu'on tient en sa présence.] - -N'étant pas complétement rassuré sur la régularité de sa conduite, M. -de Talleyrand se rendit chez le maréchal Marmont, qui, la bataille -finie, s'était hâté de regagner sa demeure, située dans le faubourg -Poissonnière. Des gens de toute espèce y étaient accourus, cherchant -quelque part un gouvernement, et allant auprès de l'homme qui en ce -moment semblait en être un, puisqu'il était le chef de la seule force -existant dans la capitale. Le maréchal Mortier lui était subordonné -pour toutes les occasions importantes. Les deux préfets, une partie du -corps municipal, et beaucoup de personnages marquants s'y étaient -transportés. Chacun y parlait des événements avec émotion, et selon -ses sentiments. En voyant le maréchal dont le visage était noirci par -la poudre et l'habit déchiré par les balles, on le félicitait sur sa -courageuse défense de Paris, et puis on s'entretenait de la situation. -Il y avait une sorte d'unanimité contre ce qu'on appelait la lâche -désertion de tous ceux que Napoléon avait laissés dans la capitale -pour la défendre, et contre Napoléon lui-même dont la folle politique -avait amené les soldats de l'Europe au pied de Montmartre. Les -royalistes, et il n'en manquait pas dans cette réunion, n'hésitaient -plus à dire qu'il fallait se soustraire à un joug insupportable, et -prononçaient hardiment le nom des Bourbons. Deux banquiers -considérables, liés, l'un par la parenté, l'autre par l'amitié, avec -le maréchal duc de Raguse, MM. Perregaux et Laffitte, attirèrent -l'attention par la vivacité de leur langage. Le second surtout, dont -la fortune était commencée, et dont l'esprit vif et brillant était -généralement remarqué, se prononça fortement, et alla jusqu'à -s'écrier, en entendant proférer le nom des Bourbons: «Eh bien, soit, -qu'on nous donne les Bourbons, si l'on veut, mais avec une -constitution qui nous garantisse d'un despotisme funeste, et avec la -paix dont nous sommes privés depuis trop longtemps!»--Cet accord de -sentiments contre le despotisme impérial, poussé jusqu'à faire -considérer les Bourbons comme très-acceptables par des hommes de la -haute bourgeoisie qui ne les avaient jamais connus, produisit une -singulière impression sur les assistants. On disait là aussi qu'il -fallait ne pas s'occuper seulement de l'armée, mais de la capitale. Le -maréchal Marmont répondit qu'il n'avait pas pouvoir de stipuler pour -elle, et on jugea convenable que les préfets, avec une députation du -conseil municipal et de la garde nationale, se rendissent auprès des -souverains alliés, pour réclamer le traitement auquel Paris avait -droit de la part de princes civilisés, qui depuis le passage du Rhin -s'annonçaient comme les libérateurs et non comme les conquérants de la -France. - -[En marge: Entretien de M. de Talleyrand avec le maréchal Marmont, et -influence de cet entretien.] - -C'est au milieu de ces discours que survint M. de Talleyrand. Il eut -un entretien particulier avec le maréchal Marmont. Il voulait d'abord -en obtenir quelque chose qui ressemblât à l'autorisation de demeurer à -Paris, ce que le maréchal pouvait lui procurer moins que personne, et -du reste il y tenait déjà beaucoup moins en voyant ce qui se passait. -Il songea sur-le-champ à faire servir cette visite à un dénoûment -qu'il commençait à regarder comme inévitable, et comme devant -nécessairement s'accomplir par ses propres mains. Aucun homme n'était -aussi sensible à la flatterie que le maréchal Marmont, et aucun ne -savait la manier aussi bien que M. de Talleyrand. Le maréchal avait -commis dans cette campagne de graves fautes, mais connues des -militaires seuls, et il y avait déployé la bravoure la plus -brillante. Dans cette journée du 30 mars notamment il avait acquis des -titres durables à la reconnaissance du pays. Son visage, ses mains, -son habit, portaient témoignage de ce qu'il avait fait. M. de -Talleyrand vanta son courage, ses talents, son esprit surtout, bien -supérieur, affirmait-il, à celui des autres maréchaux. Le duc de -Raguse ne se tenait pas d'aise, quand on lui disait qu'il avait de -l'esprit, et que ses camarades n'en avaient pas, et il est vrai que -sous ce rapport, il avait ce qui manquait à presque tous les autres. -Il écouta donc avec un profond sentiment de satisfaction ce que lui -dit le dangereux tentateur qui préparait sa chute. M. de Talleyrand -s'efforça de lui montrer la gravité de la situation, la nécessité de -tirer la France des mains qui l'avaient perdue, et lui fit entendre -que, dans les circonstances présentes, un militaire qui venait de -défendre Paris avec éclat, qui avait encore sous ses ordres les -soldats à la tête desquels il avait combattu, possédait des moyens de -sauver son pays qui n'appartenaient à personne. M. de Talleyrand s'en -tint là, car il savait qu'une séduction ne s'accomplit jamais en une -fois. Mais lorsqu'il se retira le malheureux Marmont était enivré, et, -au milieu des désastres de la France, il rêvait déjà pour lui-même les -destinées les plus brillantes, tandis que le soldat simple et sage qui -avait été son collègue dans cette journée du 30 mars, qui lui aussi -avait le visage noirci par la poudre, Mortier, dévorait sa douleur -dans l'isolement où le laissaient sa modestie et sa droiture. - -La nuit était avancée; les officiers choisis par les maréchaux -allèrent régler avec les représentants du prince de Schwarzenberg les -détails de l'évacuation de Paris, et les deux préfets, avec une -députation choisie parmi les membres du conseil municipal et les chefs -de la garde nationale, partirent de l'hôtel de ville pour se rendre au -château de Bondy, et y invoquer les bons sentiments des souverains -victorieux. - -[En marge: Ce qui se passait à Saint-Dizier entre Napoléon et -l'arrière-garde de Wintzingerode pendant les événements de Paris.] - -En ce moment même Napoléon arrivait aux portes de Paris. On l'a vu -s'arrêtant le 23 mars aux environs de Saint-Dizier, pour y faire -reposer ses troupes, et se donner le temps de rallier les garnisons -dont il était venu chercher le renfort. Le 24, le 25, il avait opéré -divers mouvements entre Saint-Dizier et Vassy, se flattant toujours -d'avoir attiré à sa suite le prince de Schwarzenberg, et autorisé à le -croire par les rapports de ses lieutenants, qui, sous l'impression de -la journée d'Arcis-sur-Aube, s'imaginaient voir autour d'eux des -masses innombrables d'ennemis. Du reste il était résolu à s'en assurer -d'une manière positive, en abordant de très-près, à la première -occasion, la nombreuse troupe de cavalerie qui s'était attachée à ses -pas. Pendant ce temps, M. de Caulaincourt, inconsolable de la rupture -des négociations, insistait pour qu'on essayât de les rouvrir, à quoi -Napoléon ne paraissait guère disposé. Une circonstance favorable -s'était offerte pourtant, et M. de Caulaincourt lui avait fait une -sorte de violence pour l'amener à la mettre à profit. Le général Piré, -battant l'estrade avec la cavalerie légère, avait fait prisonniers le -baron de Wessenberg, et M. de Vitrolles lui-même qui revenait de sa -mission auprès du comte d'Artois, mais qu'heureusement pour lui on ne -reconnut point. M. de Caulaincourt secondé par Berthier, avait obtenu -qu'on renverrait M. de Wessenberg libre avec une lettre pour le prince -de Metternich, dans laquelle M. de Caulaincourt affirmerait que -Napoléon était enfin résigné à de grands sacrifices, sans toutefois -dire lesquels. C'est tout ce que M. de Caulaincourt avait pu arracher -à son maître, bien qu'il eût voulu donner un peu plus de précision à -ces nouvelles ouvertures, afin de les faire accueillir. Délivré à -condition de remplir cette mission, M. de Wessenberg s'en était -chargé, et faisant passer M. de Vitrolles pour un de ses domestiques, -l'avait sauvé du plus grand des périls. - -[En marge: Brillant combat de Saint-Dizier.] - -Le 26, l'occasion d'une forte reconnaissance s'étant présentée, -Napoléon n'avait eu garde de la laisser échapper. Tandis qu'il était -entre Saint-Dizier et Vassy sur la gauche de la Marne, remplissant de -ses partis le pays entre la Marne et l'Aube, il avait aperçu une -cavalerie très-nombreuse sur la rive droite de la Marne, un peu -au-dessous de Saint-Dizier, dans la direction de Vitry. À la vue de -l'ennemi se montrant en force, il n'y avait pas à hésiter; il fallait -marcher à lui pour le battre d'abord, et ensuite pour savoir qui cet -ennemi pouvait être. Malgré le grave inconvénient de traverser une -rivière devant une troupe en bataille, on marcha droit au gué -d'Hoericourt, on y franchit la Marne en masse, à l'exception du corps -d'Oudinot qui fut envoyé un peu au-dessus, pour la passer à -Saint-Dizier. L'ennemi fut embarrassé en reconnaissant que c'était à -l'armée française tout entière qu'il avait affaire. Néanmoins il -avait dix mille chevaux et quelques mille hommes d'infanterie légère, -et il les lança sur nous au moment où nous traversions la Marne. On -reçut les uns et les autres comme il convenait. La cavalerie de la -garde, après s'être mêlée avec les escadrons ennemis, les mit en -complète déroute. Ils furent obligés de se replier, et Wintzingerode, -car c'était lui, voyant qu'il s'était engagé fort imprudemment, -résolut de gagner la route de Bar-sur-Aube, malgré l'inconvénient de -défiler à portée de Saint-Dizier qu'Oudinot venait d'occuper. On -chargea à outrance l'ennemi en retraite, et tandis qu'il était -vivement poussé en queue, il fut pris en flanc par notre infanterie -qui débouchait de Saint-Dizier. Deux bataillons d'infanterie ayant -voulu se former en carré, le brave Letort fondit sur eux à la tête des -dragons de la garde, et les coucha par terre. L'élan était tel que les -dragons continuèrent leur course sans s'inquiéter des fantassins -russes qu'ils avaient enfoncés et dépassés. Ces derniers, qui avaient -paru se rendre, voyant les dragons partis, essayèrent de se relever, -et tirèrent sur eux par derrière. Nos cavaliers alors, rebroussant -chemin, les sabrèrent impitoyablement. Cette poursuite dura jusqu'à la -nuit, et on revint à Saint-Dizier après avoir tué ou pris à -l'arrière-garde de Wintzingerode, chargée de nous suivre et de nous -tromper, environ quatre mille hommes et trente bouches à feu. Il nous -en avait à peine coûté trois ou quatre cents hommes, brillant trophée, -le dernier, hélas, de cette héroïque et fatale campagne! - -[En marge: Incidents qui révèlent à l'armée la marche des alliés sur -Paris.] - -[En marge: Le cri de l'armée oblige Napoléon à renoncer à son plan, et -à marcher sur Paris.] - -[En marge: Nécessité de se hâter, une fois le parti pris de revenir -sur Paris.] - -Le lendemain 27, Napoléon informé que l'ennemi tenait encore Vitry, -s'en approcha pour l'enlever. Mais un vieux mur, un fossé plein d'eau, -opposaient un obstacle assez difficile à vaincre. Macdonald, que nos -récents malheurs avaient irrité, en fit la remarque à Napoléon avec -quelque aigreur, et une altercation était engagée entre eux à ce -sujet, lorsqu'on apporta un bulletin de l'ennemi saisi par nos -soldats, et racontant à sa manière la triste journée de -Fère-Champenoise. Ce bulletin, quoique la date en fût inexacte, -révélait avec certitude la marche des coalisés sur Paris. Après la -triste confirmation de ce fait, obtenue de la bouche de quelques -prisonniers, Napoléon se reporta sur Saint-Dizier, fort touché d'une -pareille nouvelle, plus touché encore de l'effet qu'elle produisait -autour de lui. Les esprits déjà très-inquiets de ce qui avait pu se -passer depuis qu'on s'était dirigé vers la Lorraine, ne gardèrent plus -de mesure en apprenant que les coalisés avaient marché sur Paris. On -se déchaîna avec une sorte d'emportement contre le fol entêtement de -Napoléon, auquel, depuis le retour de M. de Caulaincourt, on -attribuait la rupture des négociations. On se mit à dire qu'après -avoir fait périr déjà une partie de l'armée dans cette campagne, il -allait faire périr la capitale elle-même, et que tandis qu'il -bataillait inutilement sur les derrières de la coalition, celle-ci -vengeait peut-être l'incendie de Moscou sur Paris en flammes. Bientôt -l'émotion devint telle, qu'il fallut en tenir grand compte, et le -lendemain 28, Napoléon, revenu à Saint-Dizier, délibéra en compagnie -de Berthier, Ney, Caulaincourt, sur le parti à prendre. Si on avait -pu prévoir qu'il n'était plus temps de secourir Paris, le mieux -assurément eût été de persévérer dans un projet, hasardeux sans doute, -mais présentant les seules chances de salut qu'il fût permis -d'entrevoir encore, de laisser par conséquent l'ennemi faire des -révolutions dans la capitale, et de se jeter sur ses derrières avec -les cent vingt mille hommes qu'on serait parvenu à réunir. Mais dans -l'espérance qui n'était pas perdue de sauver Paris, il était naturel -d'y marcher en toute hâte, et puisqu'on n'avait pas réussi à en -détourner les généraux alliés par la dernière manoeuvre, d'essayer au -moins de les surprendre au moment où ils seraient occupés devant cette -grande ville, et de tomber sur eux avec la violence de la foudre. -Berthier, Ney furent de cet avis, et le soutinrent avec chaleur. Dans -l'émotion qu'on éprouvait, courir à Paris était devenu la passion -universelle. Napoléon, qui ne se gouvernait point par l'émotion, -pensait différemment. Il avait marché vers les places pour se refaire -une armée, pour revenir à cette force de cent mille hommes, qui dans -ses mains devait faire trembler la coalition. Paris pris, ou en danger -de l'être, ne suffisait pas pour le détourner d'un si grand but, car -dès qu'on le saurait en possession d'une force pareille, il était -presque certain que les coalisés sortiraient de Paris bien vite, ou -expieraient, s'ils y restaient, la satisfaction d'y avoir paru un -moment. Napoléon s'arrêtait peu à l'idée d'une révolution politique, -parce que, malgré toute sa sagacité, il ne se figurait pas le décri -dans lequel son gouvernement était tombé. Il n'envisageait les choses -qu'au point de vue militaire, et de ce point de vue il regardait comme -plus important d'avoir cent mille hommes que de sauver Paris. -Cependant, seul de son avis, accusé d'un entêtement insensé, il dut -céder en présence de la douleur universelle, et se résoudre à venir au -secours de la capitale. Mais à y marcher il fallait y marcher -sur-le-champ, car pour y arriver à temps il n'y avait pas une minute à -perdre. Napoléon prit donc son parti soudainement, et il se mit en -route à l'heure même, coupant droit de la Marne à l'Aube, de l'Aube à -la Seine, pour revenir sur Paris par la gauche de la Seine, et éviter -ainsi la rencontre des armées coalisées. - -[En marge: Marche précipitée de Napoléon.] - -[En marge: Pour aller plus vite, Napoléon quitte l'armée, et arrive de -sa personne à Fromenteau le 30 vers minuit.] - -[En marge: Rencontre et violent colloque avec le général Belliard.] - -Parti le 28 de Saint-Dizier, il avait couché avec l'armée à Doulevent -(voir la carte nº 62), était reparti le 29, avait passé l'Aube à -Dolancourt, et était venu coucher à Troyes, laissant en arrière -l'armée qui ne pouvait pas franchir les distances aussi vite que lui. -En route il avait reçu un message de M. de Lavallette, qui lui -signalait le danger imminent de la capitale, la masse d'ennemis qui la -menaçaient au dehors, l'activité des intrigues qui la menaçaient au -dedans, et sur ce message il avait encore accéléré sa marche. Le 30 au -matin il avait poussé jusqu'à Villeneuve-l'Archevêque, et là, cessant -de marcher militairement, voulant apporter au moins à Paris le secours -de sa présence, il avait pris la poste, et tantôt à cheval, tantôt -dans un misérable chariot, il s'était, avec M. de Caulaincourt et -Berthier, dirigé sur Paris. Il avait envoyé en avant, comme on l'a vu, -le général Dejean, pour annoncer son arrivée et presser instamment -les maréchaux de prolonger la résistance. Vers minuit, ayant couru -toute la journée, soit à cheval, soit en voiture, il était enfin -parvenu à Fromenteau, impatient de savoir ce qui se passait. Déjà on -apercevait une nombreuse cavalerie précédée de quelques officiers. -Sans hésiter, Napoléon appela ces officiers à lui. Qui est là? -demanda-t-il.--Général Belliard, répondit le principal d'entre -eux.--C'était en effet le général Belliard, qui, en exécution de la -capitulation de Paris, se rendait à Fontainebleau, afin d'y chercher -un emplacement convenable pour les troupes des deux maréchaux. -Napoléon se précipitant alors à bas de sa voiture, saisit par le bras -le général Belliard, le conduit sur le côté de la route, et là -multipliant ses questions, il lui donne à peine le temps d'y répondre, -tant elles sont pressées.--Où est l'armée? demande-t-il tout de -suite.--Sire, elle me suit.--Où est l'ennemi?--Aux portes de -Paris.--Et qui occupe Paris?--Personne; il est évacué!--Comment, -évacué!... et mon fils, ma femme, mon gouvernement, où sont-ils?--Sur -la Loire.--Sur la Loire!... Qui a pu prendre une résolution -pareille?--Mais, Sire, on dit que c'est par vos ordres.--Mes ordres ne -portaient pas telle chose... Mais Joseph, Clarke, Marmont, Mortier, -que sont-ils devenus? qu'ont-ils fait?--Nous n'avons vu, Sire, ni -Joseph, ni Clarke, de toute la journée. Quant à Marmont et à Mortier, -ils se sont conduits en braves gens. Les troupes ont été admirables. -La garde nationale elle-même, partout où elle a été au feu, rivalisait -avec les soldats. On a défendu héroïquement les hauteurs de -Belleville, ainsi que leur revers vers la Villette. On a même défendu -Montmartre, où il y avait à peine quelques pièces de canon, et -l'ennemi croyant qu'il y en avait davantage, a poussé une colonne le -long du chemin de la Révolte pour tourner Montmartre, s'exposant ainsi -à être précipité dans la Seine. Ah! Sire, si nous avions eu une -réserve de dix mille hommes, si vous aviez été là, nous jetions les -alliés dans la Seine, et nous sauvions Paris, et nous vengions -l'honneur de nos armes!...--Sans doute si j'avais été là, mais je ne -puis être partout!... Et Clarke, Joseph, où étaient-ils? Mes deux -cents bouches à feu de Vincennes, qu'en a-t-on fait? et mes braves -Parisiens, pourquoi ne s'est-on pas servi d'eux?--Nous ne savons rien, -Sire. Nous étions seuls et nous avons fait de notre mieux. L'ennemi a -perdu douze mille hommes au moins.--Je devais m'y attendre! s'écrie -alors Napoléon. Joseph m'a perdu l'Espagne, et il me perd la France... -Et Clarke! J'aurais bien dû en croire ce pauvre Rovigo, qui me disait -que Clarke était un lâche, un traître, et de plus un homme incapable. -Mais c'est assez se plaindre, il faut réparer le mal, il en est temps -encore. Caulaincourt! ma voiture...--Ces mots dits, Napoléon se met à -marcher dans la direction de Paris, en commandant à tout le monde de -le suivre, comme s'il pouvait ainsi gagner du temps. Mais Belliard et -ceux qui l'entourent s'efforcent de le dissuader.--Il est trop tard, -lui dit Belliard, pour vous rendre à Paris; l'armée a dû le quitter; -l'ennemi y sera bientôt, s'il n'y est déjà.--Mais, répond Napoléon, -l'armée nous la ramènerons en avant, l'ennemi nous le jetterons hors -de Paris; mes braves Parisiens entendront ma voix, ils se lèveront -tous pour refouler les barbares hors de leurs murs.--Ah! Sire, il est -trop tard, répète Belliard, l'infanterie est là qui me suit; -d'ailleurs nous avons signé une capitulation qui ne nous permet pas de -rentrer.--Une capitulation! et qui donc a été assez lâche pour en -signer une?--De braves gens, Sire, qui ne pouvaient faire -autrement.--Au milieu de ce colloque, Napoléon marche toujours, ne -voulant rien écouter, demandant sa voiture que Caulaincourt n'amène -point, lorsqu'on aperçoit un officier d'infanterie. C'était Curial. -Napoléon l'appelle, et apprend alors que l'infanterie est là, -c'est-à-dire à trois ou quatre lieues de Paris, et qu'il n'est plus -temps d'y rentrer. Vaincu par les faits, par les explications qu'on -lui donne, il s'arrête aux deux fontaines qui s'élèvent sur la route -de Juvisy, s'assied au bord, et demeure quelque temps la tête dans ses -mains, plongé dans de profondes réflexions. - -On se tait, on regarde, on attend. Enfin il se lève, il demande un -lieu où il puisse s'abriter quelques instants. Il avait fait, outre -trente lieues en voiture, trente lieues à cheval, il était accablé par -la fatigue, mais il ne la sentait pas. Il voulait une table, de la -lumière, pour étaler ses cartes, pour donner ses ordres. On se rend -chez le maître de poste voisin. On fait luire un peu de lumière et on -aperçoit enfin son visage, qui conservait un reste d'animation, mais -sans aucun trouble, et ne laissait paraître qu'une invincible énergie. - -[En marge: Soudaine inspiration de Napoléon, et son espérance de -sauver Paris et l'Empire.] - -[En marge: Napoléon envoie M. de Caulaincourt à Paris pour gagner -trois ou quatre jours en traitant avec les souverains, et avoir ainsi -le temps de ramener l'armée.] - -On étale des cartes; il examine, il réfléchit, puis il dit: Si -j'avais ici l'armée, tout serait réparé! Alexandre va se montrer aux -Parisiens; il n'est pas méchant, il ne veut pas brûler Paris, il ne -veut que se faire voir à cette grande ville. Il passera demain une -revue, il aura une partie de ses soldats à droite de la Seine, une -autre à gauche; il en aura une portion dans Paris, une autre dehors, -et, dans cette position, si j'avais mon armée, je les écraserais tous. -La population se joindrait à moi, jetterait ce qu'elle a de plus lourd -sur la tête des alliés, les paysans de la Bourgogne les achèveraient. -Il n'en reviendrait pas un sur le Rhin, la grandeur de la France -serait refaite. Si j'avais l'armée! mais je ne l'aurai que dans trois -ou quatre jours. Ah! pourquoi ne pas tenir quelques heures de -plus?...--Et en proférant ces paroles, Napoléon va et vient dans la -pièce fort petite, qui le contient à peine avec les témoins peu -nombreux de cette scène étrange....--Pour le calmer, M. de -Caulaincourt lui dit: Mais, Sire, l'armée viendra, et dans quatre -jours Votre Majesté pourra encore faire ce qu'elle ferait -aujourd'hui.--Napoléon qui jusque-là ne semblait ni écouter ni saisir -ce qu'on lui disait, relève tout à coup la tête, va droit à M. de -Caulaincourt, et lui, qui n'avait jamais paru admettre la possibilité -d'une révolution, s'écrie: Ah! Caulaincourt, vous ne connaissez pas -les hommes! Trois jours, deux jours! vous ne savez pas tout ce qu'on -peut faire dans un temps si court. Vous ne savez pas tout ce qu'on -fera jouer d'intrigues contre moi; vous ne savez pas combien il y a -d'hommes qui me quitteront. Je vous les nommerai tous, si vous -voulez. Tenez, on prétend que j'ai ordonné de faire sortir de Paris -l'Impératrice et mon fils; la chose est vraie, mais je ne puis pas -tout dire. L'Impératrice est une enfant, on se serait servi d'elle -contre moi, et Dieu sait quels actes on lui aurait arrachés!... Mais -oublions ces misères. Trois jours, quatre jours, c'est bien long! -Pourtant l'armée arrivera, et si on me seconde la France peut être -sauvée.--Napoléon se tait, réfléchit, fait encore quelques pas -toujours rapides, puis, avec l'accent de l'inspiration: Caulaincourt, -s'écrie-t-il, je tiens nos ennemis; Dieu me les livre! je les -écraserai dans Paris, mais il faut gagner du temps. C'est vous qui -m'aiderez à le gagner.--Alors, indiquant qu'il voulait être seul, il -demeure avec M. de Caulaincourt, et lui expose ses idées, qui sont les -suivantes. Il faut que M. de Caulaincourt se rende à Paris, aille voir -Alexandre, duquel il sera bien accueilli, qu'il fasse appel aux -souvenirs de ce prince, qu'il cherche à réveiller ses anciens -sentiments, qu'il lui fasse entrevoir les dangers qui le menacent dans -cette grande capitale, Napoléon surtout approchant avec soixante mille -hommes, en recueillant vingt mille qui sortent de Paris, les uns et -les autres avides de vengeance, et voulant à tout prix relever -l'honneur de nos armes. Cette perspective, Alexandre, même sans qu'on -la lui montre, doit en avoir l'imagination frappée, et quand on -s'appliquera à la placer sous ses yeux, elle produira bien plus -d'effet encore. Si, dans cette disposition d'esprit, on lui offre une -paix immédiate, à des conditions qui s'approcheront de celles de -Châtillon, il ne voudra pas compromettre son triomphe, il prêtera -l'oreille, il renverra M. de Caulaincourt au quartier général -français. M. de Caulaincourt ira et reviendra. Trois, quatre jours -seront bientôt passés, et alors, ajoute Napoléon, j'aurai l'armée, et -tout sera réparé!--Mais, Sire, répond M. de Caulaincourt, ne serait-ce -pas le cas de négocier sérieusement, de vous soumettre aux événements -si ce n'est aux hommes, et d'accepter les bases de Châtillon, au moins -les principales?--Non, réplique Napoléon, c'est bien assez d'avoir -hésité un instant. Non, non, l'épée doit tout terminer. Cessez de -m'humilier! on peut aujourd'hui encore sauver la grandeur de la -France. Les chances restent belles, si vous me gagnez trois ou quatre -jours.--M. de Caulaincourt, tout ferme qu'il était, avait peine à -résister au torrent de cette énergie que tant de malheurs n'avaient -point abattue, et il demande qu'on lui adjoigne le prince Berthier, -qui a le secret des ressources dont l'Empereur dispose encore, qui est -connu, estimé des souverains, qui pourra se faire écouter. Napoléon ne -laisse pas achever M. de Caulaincourt. D'abord il a besoin de -Berthier, qui seul connaît dans tous ses détails la distribution de -l'armée sur le théâtre confus de la guerre; mais ce n'est pas sa plus -forte raison. Berthier est excellent, dit Napoléon, il a de grandes -qualités, il m'aime, je l'aime, mais il est faible. Vous n'imaginez -pas ce qu'en pourraient faire les intrigants qui vont s'agiter. Allez, -partez sans lui, il n'y a que vous dont la trempe puisse résister au -foyer de ces intrigues.-- - -[En marge: M. de Caulaincourt accepte la mission proposée dans -l'espérance de rétablir les relations diplomatiques entre Napoléon et -les monarques victorieux.] - -[En marge: Napoléon va s'établir à Fontainebleau, et donne les ordres -nécessaires pour réunir toute l'armée derrière l'Essonne.] - -Après ce colloque si animé, il fut convenu que Napoléon irait -s'établir à Fontainebleau, qu'il y concentrerait l'armée, y réunirait -les ressources qui lui restaient, et que tandis qu'il préparerait tout -pour une dernière et formidable lutte, M. de Caulaincourt -s'efforcerait sinon d'arrêter, du moins de ralentir les entreprises -politiques que les alliés allaient tenter dans Paris avec le secours -des mécontents, qu'il gagnerait ainsi trois ou quatre jours, qu'alors -l'heure suprême du salut sonnerait, et que Napoléon paraîtrait aux -portes de la capitale pour y succomber peut-être, mais pour y -entraîner certainement la coalition dans sa chute. M. de Caulaincourt -accepta cette mission avec sa fidélité ordinaire, non pas toutefois -dans l'intention de tromper les souverains alliés, car il n'eût voulu -tromper personne, pas même les ennemis de son pays, mais dans -l'espérance de faire renaître quelques relations entre un maître -intraitable et l'Europe victorieuse. Il partit donc pour Paris, tandis -que Napoléon partait pour Fontainebleau après avoir ordonné aux -troupes qui arrivaient de prendre position sur la rivière d'Essonne et -de s'y établir solidement. C'est derrière cette ligne que Napoléon -voulait opérer la concentration de ses forces. Il était si animé qu'on -eût pu le croire à la veille de l'une des grandes victoires de sa vie, -aussi bien qu'au lendemain du plus grand des désastres. Dans sa tête -ardente il avait déjà conçu un dessein qui pouvait, selon lui, changer -les destinées. Il amenait à sa suite environ 50 mille hommes, auxquels -allaient se joindre les 15 ou 18 mille sortant de Paris. Avec ce qu'il -pouvait attirer à lui des bords de la Seine et de l'Yonne, il -n'aurait pas moins de 70 mille combattants. Il voulait les concentrer -entre Fontainebleau et Paris, le long de l'Essonne, sa droite à la -Seine, sa gauche dans la direction d'Orléans, où étaient sa femme et -son fils. L'ennemi serait dispersé dans Paris, partagé sur les deux -rives de la Seine, et avec soixante-dix mille soldats qui avaient au -coeur la rage de l'honneur et du patriotisme, Napoléon ne désespérait -pas de frapper encore des coups terribles, des coups qui retentiraient -à travers les siècles! Qui sait même! il referait peut-être en une -journée sanglante la grandeur de la France!--Ces idées s'étaient -succédé dans son esprit avec la rapidité de l'éclair, et après avoir -expédié M. de Caulaincourt à Paris, il donna des ordres au général -Belliard, lui prescrivit de se porter sur la rivière d'Essonne, d'y -appeler les deux maréchaux, et de les y établir du bord de la Seine à -la route d'Orléans. Il lui annonça que le lendemain il leur -fournirait, au moyen du grand parc d'artillerie, de quoi remplacer ce -qu'ils avaient perdu dans la glorieuse et funeste bataille de Paris. -Cela fait, il quitta MM. de Caulaincourt et Belliard, et partit avec -Berthier pour Fontainebleau, afin d'y attendre et d'y rallier l'armée. - -[En marge: M. de Caulaincourt se rend à Paris auprès du conseil -municipal.] - -[En marge: Ce corps s'est transporté auprès d'Alexandre, dont il est -fort bien accueilli.] - -Tandis que Napoléon prenait ce chemin, M. de Caulaincourt avait pris -celui de Paris, et s'était rendu à l'hôtel de ville, auprès de -l'autorité municipale, la seule qui subsistât encore dans notre -capitale abandonnée. Mais déjà cette autorité s'était transportée au -château de Bondy, pour recommander aux souverains alliés la population -parisienne. La moitié de la nuit s'était écoulée. L'empereur -Alexandre avait accueilli de son mieux les deux préfets et la -députation qui les accompagnait. Ce monarque, maître enfin de Paris, -était au comble de la joie. Son orgueil une fois satisfait, tous ses -bons sentiments avaient repris le dessus. Son penchant le plus -prononcé était le désir de plaire, et il n'était personne à qui il -voulût plaire autant qu'à ces Français, qui l'avaient vaincu tant de -fois, qu'il venait de vaincre à son tour, et dont il ambitionnait les -applaudissements avec passion. Surprendre à force de générosité ce -peuple généreux, était en ce moment son rêve le plus cher: noble -faiblesse si c'en était une! - -[En marge: Alexandre consent à laisser la police de Paris aux -autorités municipales et à la garde nationale.] - -Il reçut donc avec une extrême courtoisie les deux préfets et la -députation parisienne, leur répéta ce qu'il avait déjà dit si souvent, -qu'il ne faisait point la guerre à la France, mais à la folle ambition -d'un seul homme; qu'il n'entendait imposer à la France ni un -gouvernement, ni une paix humiliante, mais la délivrer d'un despotisme -dont elle n'avait pas moins souffert que l'Europe. Il garantit pour la -capitale les traitements les plus doux, moyennant que le peuple -parisien demeurât paisible, et se montrât aussi amical envers ses -nouveaux hôtes que ceux-ci voulaient l'être envers lui. Il consentit -sans difficulté à laisser la police de Paris à la garde nationale, et -à ne pas loger ses soldats chez les habitants. Il demanda seulement -des vivres qu'on avait, et qu'on lui promit. - -[En marge: Soin que l'empereur Alexandre met à s'informer de ce qu'est -devenu M. de Talleyrand.] - -Aussitôt la conversation générale terminée, il s'adressa -individuellement à chaque membre de la députation, et affirma de -nouveau qu'en apportant à la France la paix la plus honorable, il lui -laisserait en outre la plus entière liberté dans le choix de son -gouvernement. Il parut surtout fort impatient de savoir ce qu'était -devenu M. de Talleyrand, ce que faisait ce grand personnage, et où il -était actuellement. M. de Nesselrode, présent à l'entretien, pria M. -de Laborde, qu'il connaissait, et qui était membre de la députation, -de se rendre auprès de M. de Talleyrand, de le retenir à Paris s'il -n'était pas parti, et de l'assurer de la part des souverains de toute -leur considération. - -Pendant que les préfets étaient auprès d'Alexandre, les officiers des -deux armées avaient arrêté les conditions de l'évacuation de Paris. -Ils étaient convenus que vers sept heures du matin les soldats des -maréchaux Marmont et Mortier livreraient les barrières aux soldats des -armées alliées, après quoi les souverains feraient leur entrée dans -Paris. - -[En marge: M. de Caulaincourt au château de Bondy.] - -[En marge: Son entretien avec Alexandre.] - -[En marge: Alexandre en paraissant rendre à M. de Caulaincourt son -ancienne amitié, ne lui laisse aucune espérance relativement à -Napoléon.] - -Sur ces entrefaites M. de Caulaincourt n'ayant pas trouvé à l'hôtel de -ville les autorités parisiennes, s'était rendu lui-même au château de -Bondy, avait rencontré en route la députation qui s'en retournait, -avait eu quelque difficulté à se faire admettre auprès d'Alexandre, et -y avait enfin réussi. En le voyant, Alexandre l'accueillit avec la -même cordialité qu'autrefois, l'embrassa même de la manière la plus -affectueuse, lui expliqua pourquoi il ne l'avait pas reçu à Prague, -puis arrivant aux grands événements du jour, lui dit qu'exempt de tout -ressentiment, ne désirant que la paix, la venant chercher à Paris -puisqu'il n'avait pu la trouver à Châtillon, il la voulait honorable -pour la France, mais sûre pour l'Europe, et que pour ce motif ni lui -ni ses alliés ne consentiraient plus à négocier avec Napoléon; qu'ils -n'auraient pas de peine d'ailleurs à trouver quelqu'un avec qui on pût -traiter, car il leur revenait de toute part que la France était aussi -fatiguée de Napoléon que l'Europe elle-même, et qu'elle ne demandait -pas mieux que d'être débarrassée de son despotisme; qu'au surplus les -alliés n'avaient pas le projet de faire violence à cette noble France, -qu'ils entendaient au contraire la respecter profondément, lui laisser -le choix de son souverain, et conclure la paix avec ce souverain dès -qu'elle l'aurait désigné; qu'une fois entrés dans Paris ils -consulteraient les gens les plus notables, qu'ils les prendraient dans -toutes les nuances d'opinion, et que ce que les personnages les plus -accrédités du pays auraient décidé, les alliés l'adopteraient, et le -consacreraient par l'adhésion de l'Europe. - -[En marge: Efforts infructueux de M. de Caulaincourt pour persuader -Alexandre.] - -Consterné de ce langage calme, doux, mais résolu, M. de Caulaincourt -essaya de combattre les idées émises par Alexandre. Il s'efforça de -lui faire sentir le danger pour les alliés de se conduire, eux, -représentants de l'ordre social et monarchique en Europe, comme des -fauteurs de révolution, de détrôner un prince longtemps reconnu, adulé -de toutes les cours, accepté par elles comme allié, et par l'une -d'elles comme gendre; le danger d'en croire à cet égard des -mécontents, qui ne consulteraient que leurs passions, de se tromper -ainsi sur les vrais sentiments de la France, qui, tout en -désapprouvant les guerres continuelles de Napoléon, restait -reconnaissante de la gloire et de l'ordre intérieur dont elle avait -joui sous son règne, et était peu disposée à échanger sa puissante et -glorieuse main contre la main débile et oubliée des Bourbons; le -danger enfin de pousser au désespoir Napoléon et l'armée, de commettre -à de nouveaux et affreux hasards un triomphe inespéré, triomphe qu'on -pourrait consolider à l'instant même, et rendre définitif par une paix -équitable et modérée. - -Alexandre parut peu touché de ces raisons. Il répondit qu'on -écouterait non pas des mécontents, mais des hommes sensés, n'ayant ni -parti pris, ni intérêt suspect; que le goût de renverser des trônes, -les souverains alliés ne l'avaient pas, et ne pouvaient pas l'avoir; -que le danger de réduire Napoléon au désespoir, ils en tenaient -compte; mais qu'ils étaient résolus, après être venus si loin, et -maintenant surtout qu'ils étaient si unis, de pousser la lutte à bout, -pour n'avoir pas à la recommencer dans des conditions peut-être moins -favorables; qu'ils s'attendaient sans doute à des coups -extraordinaires de la part de Napoléon, tant qu'il lui resterait une -épée dans les mains, mais que, fussent-ils repoussés de Paris, ils y -reviendraient, jusqu'à ce qu'ils eussent conquis une paix sûre, et -qu'une paix sûre on ne pouvait pas l'espérer de l'homme qui avait -ravagé l'Europe de Cadix à Moscou. - -Il était visible néanmoins que tout en affectant de ne pas craindre un -dernier acte désespéré de Napoléon, Alexandre en était intérieurement -troublé, et que ce serait un argument d'un poids considérable dans les -négociations qui allaient suivre. À propos de ces résolutions qui -paraissaient si fermement arrêtées de la part des puissances, M. de -Caulaincourt demanda au czar si cependant l'Autriche n'aurait aucune -considération pour les liens de famille, et si elle aurait conduit si -loin ses soldats pour avoir l'honneur de détrôner sa fille; que ce ne -serait plus alors le cas de tant reprocher au peuple français d'avoir -égorgé une archiduchesse, quand on venait soi-même en détrôner une -autre.--L'Autriche, reprit Alexandre, a eu de la peine à se décider; -mais depuis que vous avez refusé l'armistice de Lusigny, imaginé par -elle pour ménager un accommodement, elle est aussi convaincue que nous -qu'on ne peut pas traiter avec son gendre, et que pour obtenir une -paix durable il faut la signer avec un autre que lui. - -[En marge: Alexandre consent toutefois à recevoir M. de Caulaincourt -lorsqu'il sera entré dans Paris.] - -À cette déclaration Alexandre ajouta de nouvelles assurances d'amitié -pour M. de Caulaincourt, l'engagea à venir le revoir dans la journée, -lui promit de l'accueillir à toute heure, mais lui fit promettre à son -tour de garder à Paris la réserve d'un parlementaire, puis il le -quitta, car l'heure du triomphe approchait, et son orgueil était -impatient. Il ne voulait pas brûler Paris, mais y entrer. - -[En marge: Entrée des souverains dans Paris le 31 mars 1814.] - -Le jeudi 31 mars 1814, jour de douloureuse et ineffaçable mémoire, les -souverains alliés se mirent en marche, vers les dix ou onze heures du -matin, pour faire dans Paris leur entrée triomphale. L'empereur -Alexandre s'était attribué, et on lui avait laissé prendre, le premier -rôle. Le roi de Prusse le lui cédait de bien grand coeur, trop heureux -du succès des armes alliées, succès que sa défiance du sort lui avait -fait mettre en doute jusqu'au dernier instant. L'empereur François et -M. de Metternich, séparés du quartier général des alliés par la -bataille d'Arcis-sur-Aube, s'étaient retirés à Dijon, où ils -ignoraient la prise de Paris. Le prince de Schwarzenberg avait du -reste assez d'autorité et de connaissance de leurs intentions pour les -remplacer complétement dans ces graves circonstances. Lord -Castlereagh, ministre d'un gouvernement où il faut tout expliquer à la -nation, était allé donner au Parlement les motifs du traité de -Chaumont. Personne ne pouvait donc en ce moment disputer au czar -l'empire de la situation, et il y parut bientôt par le dehors aussi -bien que par le fond des choses. - -[En marge: Aspect de Paris, et sentiments divers de la population.] - -[En marge: Manifestations des royalistes.] - -Alexandre ayant à sa droite le roi de Prusse, à sa gauche le prince de -Schwarzenberg, derrière lui un brillant état-major, et pour escorte -cinquante mille soldats d'élite, observant un ordre parfait, et -portant au bras une écharpe blanche qu'ils avaient adoptée pour éviter -les méprises sur le champ de bataille, Alexandre s'avançait à cheval à -travers le faubourg Saint-Martin. Une proclamation des deux préfets, -annonçant les intentions bienveillantes des monarques alliés, avait -averti la population parisienne de l'événement solennel et douloureux -qui allait attrister ses murs. Dire les émotions de cette population, -en proie aux sentiments les plus contraires, serait difficile. Le -peuple de Paris, toujours si sensible à l'honneur des armes -françaises, irrité de n'avoir pas obtenu les fusils qu'il demandait, -soupçonnant même des trahisons là où il n'y avait eu que des -faiblesses, supportait avec une aversion peu dissimulée la présence -des soldats étrangers. La bourgeoisie plus éclairée sans être moins -patriote, appréciant les causes et les conséquences des événements, -était partagée entre l'horreur de l'invasion, et la satisfaction de -voir cesser le despotisme et la guerre. Enfin, l'ancienne noblesse -française, à force de haïr la révolution oubliant la gloire du pays -qui jadis lui était si chère, éprouvait de la chute de Napoléon une -joie folle, qui ne lui permettait pas de sentir actuellement le -désastre de la patrie. Quelques membres de cette noblesse, dans le -désir d'amener à Paris un événement semblable à celui de Bordeaux, -parcouraient le faubourg Saint-Germain, la place de la Concorde, le -boulevard, en agitant un drapeau blanc, et en poussant des cris de -_vive le roi!_ qui restaient sans écho, et provoquaient même assez -souvent une désapprobation manifeste. Calme et triste, la garde -nationale faisait partout le service, prête à maintenir l'ordre, que -personne au surplus ne songeait à troubler. - -[En marge: Affabilité d'Alexandre.] - -Tel était l'aspect de Paris. En suivant à travers une foule pressée et -silencieuse le faubourg Saint-Martin jusqu'au boulevard, les -souverains alliés ne rencontrèrent d'abord que des visages mornes, et -parfois menaçants. Du reste pas une insulte, pas une acclamation ne -signalèrent leur marche grave et lente. En arrivant au boulevard et en -s'approchant des grands quartiers de la capitale, les visages -commencèrent à changer avec les sentiments de la population. Quelques -cris se firent entendre qui indiquaient qu'on appréciait les -dispositions généreuses d'Alexandre. Il y répondit avec une -sensibilité marquée. Bientôt ses saluts répétés à la population, -l'ordre rassurant observé par ses soldats, amenèrent des -manifestations de plus en plus amicales. Enfin parut le groupe -royaliste qui depuis le matin se promenait dans Paris en agitant un -drapeau blanc. Ses cris enthousiastes de _vive Louis XVIII_, _vive -Alexandre_, _vive Guillaume_, éclatèrent subitement aux oreilles des -souverains, et leur causèrent une satisfaction visible. Aux cris -violents de ce groupe vinrent se joindre ceux de femmes élégantes, -agitant des mouchoirs blancs, et saluant avec la vivacité passionnée -de leur sexe la présence des monarques étrangers: triste spectacle -qu'il faut déplorer sans s'en étonner, car c'est celui que donnent en -tous lieux et en tout temps les peuples divisés. Les joies des partis -y étouffent en effet les plus légitimes douleurs de la patrie! - -[En marge: Grande revue aux Champs-Élysées.] - -[En marge: Envoi de M. de Nesselrode auprès de M. de Talleyrand.] - -[En marge: Grands témoignages de considération donnés à M. de -Talleyrand.] - -[En marge: Il est convenu que l'empereur Alexandre prendra son -logement chez M. de Talleyrand.] - -Ces dernières manifestations rassurèrent les souverains alliés, que la -froideur malveillante témoignée par les masses populaires dans le -faubourg Saint-Martin et le boulevard Saint-Denis avait inquiétés -d'abord, non pour leur sûreté personnelle, mais pour la suite de leurs -desseins. Ils se rendirent sans s'arrêter aux Champs-Élysées, pour y -passer la revue de leurs soldats. C'était une manière de remplir, par -un grand spectacle militaire, les heures de cette journée, tandis que -leurs ministres vaqueraient à des soins plus sérieux et plus -pressants. Il était urgent, effectivement, de parler à cette ville de -Paris, si redoutée même dans sa défaite, de lui dire qu'on ne venait -ni conquérir, ni opprimer, ni humilier la France, qu'on lui apportait -seulement la paix, dont n'avait pas voulu un chef intraitable, et que -quant à la forme de son gouvernement, on la laisserait libre de -choisir celle qui lui conviendrait. Mais pour concerter ce langage, -pour savoir même à qui l'adresser, il fallait s'aboucher avec des -personnages accrédités, et pendant la revue des Champs-Élysées, M. de -Nesselrode s'était rendu auprès de celui qu'indiquait une sorte de -désignation universelle, c'est-à-dire auprès de M. de Talleyrand. Il -l'avait trouvé dans son célèbre hôtel de la rue Saint-Florentin, -attendant cette démarche si facile à prévoir, et lui avait demandé, au -nom des monarques alliés, quel était le gouvernement qu'il fallait -constituer, en lui déclarant qu'on s'en fierait à ses lumières plus -volontiers qu'à celles d'aucun homme de France. M. de Talleyrand, qui -connaissait et appréciait depuis longtemps l'habile diplomate dépêché -auprès de lui, l'accueillit avec empressement, et lui dit, ce qui -était vrai, que le gouvernement impérial était complétement ruiné dans -les esprits, que le régime de la guerre perpétuelle inspirait en 1814 -autant d'horreur que celui de la guillotine en 1800, et que rien ne -serait plus facile que d'opérer une révolution, si on traitait la -France avec les égards dont ce grand pays était digne, si on lui -prouvait surtout par les faits aussi bien que par les paroles, que les -souverains alliés voulaient être non pas ses conquérants, mais ses -libérateurs. Dans ces termes généraux il était aisé de s'entendre. M. -de Nesselrode répéta les assurances qu'il était chargé de prodiguer, -et les deux diplomates commençaient à discuter les graves sujets que -comportait la circonstance, lorsque M. de Nesselrode reçut de -l'empereur Alexandre un message singulier, dont l'objet était le -suivant. Par une modestie pleine de délicatesse, Alexandre avait voulu -loger non aux Tuileries, mais à l'Élysée, et pendant la revue on lui -avait remis un billet dans lequel on prétendait que l'Élysée était -miné. Il avait envoyé ce billet à M. de Nesselrode pour que celui-ci -s'informât si un tel avis avait le moindre fondement. M. de Nesselrode -communiqua ce message à M. de Talleyrand, qui sourit d'un avis aussi -puéril, et qui cependant offrit courtoisement de mettre à la -disposition de l'empereur Alexandre son hôtel, où aucun danger n'était -à craindre, et où depuis longtemps régnaient des habitudes tout à fait -princières. M. de Nesselrode saisit cette offre avec empressement, car -c'était donner un haut témoignage de considération à un personnage -dont on avait grand besoin, c'était augmenter son influence, et se -ménager même bien des commodités pour l'oeuvre qu'on allait -entreprendre. - -[En marge: La revue de ses troupes finie, Alexandre se rend chez M. de -Talleyrand.] - -Les hommes qui depuis quelque temps étaient ou les confidents ou les -visiteurs assidus de M. de Talleyrand, le duc de Dalberg, l'abbé de -Pradt, le baron Louis, le général Dessoles, et une infinité d'autres, -étaient accourus chez lui pour s'entretenir des prodigieux événements -qui étaient en voie de s'accomplir. Il avait donc sa cour toute formée -pour recevoir l'empereur Alexandre lorsque celui-ci, après avoir passé -ses troupes en revue, se transporterait à l'hôtel de la rue -Saint-Florentin. L'empereur Alexandre étant descendu de cheval sur la -place de la Concorde, se rendit à pied chez le grand dignitaire -impérial, lui tendit la main avec cette courtoisie qui séduisait tous -ceux qui ne savaient pas combien il y avait de finesse cachée sous le -charme de ses manières, traversa les appartements qui contenaient déjà -une foule empressée, se laissa présenter les nouveaux royalistes dont -le nombre augmentait à vue d'oeil, et après avoir prodigué à chacun -les témoignages les plus flatteurs, s'enferma avec M. de Talleyrand -pour le consulter sur les importantes résolutions qu'il s'agissait -d'adopter. Le roi de Prusse, le prince de Schwarzenberg, appelés à -cette conférence, s'y rendirent immédiatement, et M. de Talleyrand -demanda l'autorisation d'y introduire son véritable, son unique -complice, le duc de Dalberg, qui, plus téméraire que lui, avait osé -envoyer un émissaire au camp des alliés. À peine assemblés ces -éminents personnages entreprirent de traiter le grand sujet qui les -réunissait, celui du gouvernement à donner à la France. - -[En marge: Conférence des souverains avec M. de Talleyrand et avec -quelques personnages sur le choix du gouvernement qui convient à la -France.] - -Alexandre qui avait déjà pris l'habitude, et qui continua de la -prendre chaque jour davantage, d'ouvrir les entretiens et de les -clore, Alexandre commença par répéter ce qu'il disait à tout le monde, -que lui et ses alliés n'étaient pas venus en France pour y opérer des -révolutions, mais pour y chercher la paix; qu'ils l'auraient faite à -Châtillon, si Napoléon s'y était prêté, mais que n'ayant trouvé à -Châtillon que des refus, obligés de venir chercher cette paix jusque -dans les murs de Paris, ils étaient prêts à la conclure avec ceux qui -la voudraient franchement; qu'il ne leur appartenait pas de désigner -les hommes qui seraient chargés de représenter la France en cette -circonstance, et de constituer son gouvernement, qu'à cet égard ils -n'avaient la prétention d'imposer personne, que Napoléon lui-même ils -n'auraient pas pris sur eux de l'exclure, s'il ne s'était exclu en -refusant péremptoirement des conditions auxquelles l'Europe attachait -sa sûreté; mais qu'après lui la régente Marie-Louise, le prince -Bernadotte, la république elle-même, et enfin les Bourbons, ils -étaient prêts à admettre tout ce que la nation française paraîtrait -désirer. Seulement, dans l'intérêt de l'Europe et de la France, on -devait choisir un gouvernement qui pût se maintenir, surtout en -succédant à la puissante main de Napoléon, car l'oeuvre qu'on allait -accomplir, il ne fallait pas qu'on eût à la recommencer. - -[En marge: Exposé des sentiments des souverains fait par l'empereur -Alexandre.] - -[En marge: Déclaration que les souverains entendent laisser la France -libre dans le choix de son souverain.] - -Alexandre ne dissimula pas que, tout en ayant pour les Bourbons une -préférence naturelle, les monarques alliés craignaient que ces -princes, inconnus aujourd'hui de la France et ne la connaissant plus, -ne fussent incapables de la gouverner; qu'ils n'espéraient pas non -plus qu'on parvînt à composer un gouvernement sérieux avec une femme -et un enfant, comme Marie-Louise et le Roi de Rome, que c'était l'avis -notamment de l'empereur d'Autriche; que cherchant ainsi le meilleur -gouvernement à donner à la France il avait, lui, songé quelquefois au -prince Bernadotte, mais que ne trouvant pas beaucoup d'assentiment -lorsqu'il parlait de ce candidat il se garderait bien d'insister; que -du reste dans cet état d'indécision, l'avis des souverains en serait -d'autant plus facile à plier au voeu de la France, seule autorité à -consulter ici; que pour eux ils n'avaient qu'un intérêt et un droit, -c'était d'avoir la paix, mais de l'avoir sûre en l'accordant -honorable, telle qu'on la devait à une nation couverte de gloire, et à -laquelle ils ne s'en prenaient point de leurs maux, sachant bien que -sous le joug détesté qu'on venait de briser elle avait souffert autant -que l'Europe. - -[En marge: Opinion très-arrêtée de M. de Talleyrand en faveur des -Bourbons.] - -[En marge: Motifs de cette opinion.] - -À ce langage, doux, flatteur, insinuant, un seul homme était appelé à -répondre, et c'était M. de Talleyrand. C'est à lui que s'adressaient -particulièrement ces questions comme au plus accrédité des personnages -auxquels on pouvait les poser. Généralement peu impatient de se -prononcer, laissant volontiers les plus pressés dire leur sentiment, -mais sachant se décider quand il le fallait, M. de Talleyrand -possédait au plus haut point le discernement des situations, savait -découvrir ce qui convenait à chacune, et avait de plus l'art de donner -à ses avis une forme piquante ou sentencieuse, qui leur valait tout de -suite la vogue d'un bon mot, ou d'un mot profond. Il avait clairement -discerné qu'élevé par la victoire, Napoléon ne pouvait se soutenir que -par elle, que vaincu il était détrôné; que la république n'étant pas -proposable à une génération qui avait assisté aux horreurs de 1793, la -monarchie étant le seul gouvernement alors possible, il n'y avait de -dynastie acceptable que celle des Bourbons, car on ne crée pas à -volonté et artificiellement les conditions qui rendent une famille -propre à régner. Le génie, le hasard des révolutions, peuvent un -moment élever un homme, et on venait d'en avoir la preuve, mais ce -phénomène passé, les peuples reviennent promptement à ce que le temps -et de longues habitudes nationales ont consacré. À l'abri désormais -des vengeances impériales, M. de Talleyrand dit lentement mais -nettement la vérité à ce sujet. Napoléon, selon lui, n'était plus -possible. La France, à laquelle il avait rendu de grands services -qu'il lui avait malheureusement fait payer cher, voyait en lui ce qu'y -voyait l'Europe, c'est-à-dire la guerre, et elle voulait la paix. -Napoléon était donc en ce moment le contraire du voeu formel, absolu -de la génération présente. Consentirait-il à signer la paix, il ne -faudrait pas y compter. En effet une paix, même très-honorable, telle -que la France pourrait l'accepter, telle que l'Europe dans sa haute -raison devrait l'accorder, cette paix quelle qu'elle fût, serait -toujours tellement au-dessous de ce que Napoléon devait prétendre, -qu'il ne saurait y souscrire sans déchoir, dès lors sans avoir -l'intention de la rompre. Il ne fallait donc plus songer à lui, -puisqu'il était incompatible avec la paix, qui était le besoin du -monde entier, et on verrait bientôt, en laissant éclater l'opinion -universelle encore comprimée, que cette manière de penser était au -fond de tous les esprits. Que si Napoléon était impossible -personnellement, il était tout aussi impossible dans sa femme et son -fils. Qui pouvait croire sérieusement qu'il ne serait pas derrière -Marie-Louise et le Roi de Rome, pour gouverner sous leur nom? -Personne. Ce serait Napoléon avec tous ses inconvénients et tous ceux -de la dissimulation. Il fallait par conséquent renoncer à une -semblable combinaison, et puisque le prince auguste qui avait donné sa -fille à Napoléon faisait un généreux sacrifice à l'Europe, on devait -accepter ce sacrifice en remerciant l'empereur d'Autriche de si bien -comprendre les besoins de la situation. Quant au prince Bernadotte, -devenu l'héritier du trône de Suède, c'était chose moins sérieuse -encore. Après avoir eu un soldat de génie, la France n'accepterait pas -un soldat médiocre, couvert du sang français. Restaient donc les -Bourbons. Sans doute la France, qui les avait tant connus, les -connaissait peu aujourd'hui, et éprouvait même à leur égard certaines -préventions. Mais elle referait connaissance avec eux, et les -accueillerait volontiers s'ils apportaient, en revenant, non les -préjugés qui avaient déjà perdu leur maison, mais les saines idées du -siècle. M. de Talleyrand ajoutait qu'il fallait les lier par de sages -lois, et les réconcilier avec l'armée, en plaçant auprès d'eux ses -représentants les plus illustres; qu'avec du tact, des soins, de -l'application, tout cela pourrait se faire; qu'il fallait bien -d'ailleurs que ce fût possible, car c'était nécessaire; qu'après tant -d'agitations, le besoin le plus impérieux des esprits était de voir -l'édifice social rétabli sur ses véritables bases, et qu'il ne -semblerait l'être que lorsque le trône de France serait rendu à ses -antiques possesseurs. Résumant enfin son opinion en quelques mots, M. -de Talleyrand dit: La république est une impossibilité; la régence, -Bernadotte, sont une intrigue; les Bourbons seuls sont un principe.-- - -[En marge: M. de Talleyrand fait intervenir divers personnages pour -appuyer ce qu'il a dit.] - -Un tel langage avait de quoi plaire aux souverains alliés, et il -aurait trouvé parmi eux des approbateurs encore plus chauds, si le -vrai représentant de la vieille Europe, l'empereur François, si le -chef du parti tory, lord Castlereagh, eussent été présents. Pourtant -le rare bon sens du roi Guillaume désirait que tout ce qu'on venait de -dire fût vrai. Alexandre sans le désirer autant, était prêt cependant -à l'admettre, si la restauration des Bourbons était un moyen de -pacifier la France sans l'humilier, de lui plaire surtout après -l'avoir vaincue. M. de Talleyrand voulant donner à son opinion, nette, -ferme, mais exprimée sans véhémence, l'appui d'un langage plus vif, -plus chaleureux que le sien, proposa aux souverains alliés et à leurs -ministres assemblés dans son salon, de leur faire entendre quelques -Français, qui, à des titres divers, par leur esprit, leurs fonctions, -leur rôle, méritaient d'être écoutés. On introduisit l'abbé de Pradt, -archevêque de Malines, récemment ambassadeur à Varsovie, le baron -Louis, financier habile, employé par Napoléon dans quelques opérations -importantes, le général Dessoles, l'ancien chef d'état-major de -Moreau, l'un des hommes les plus estimés de l'armée. - -L'entrevue cessa dès lors d'avoir le caractère d'un tête-à-tête. -L'entretien devint animé, et quelquefois confus à force de vivacité. -L'abbé de Pradt avec la pétulance de son langage, le baron Louis avec -la fermeté de son esprit, le général Dessoles avec une haute raison, -affirmèrent chacun à sa manière, que c'en était fait de la domination -de Napoléon, que personne ne voulait plus d'un furieux, prêt à immoler -la France et l'Europe à de sanglantes chimères; que dans sa femme et -son fils on ne verrait que lui sous un nom supposé, que dans -Bernadotte on verrait un outrage, que désirant une monarchie, on ne -pouvait admettre que les Bourbons; que sans doute on ne pensait pas à -eux, mais qu'on n'avait pas eu le temps d'y penser, que leur nom une -fois prononcé franchement, tout le monde comprendrait qu'il n'y avait -que ces princes de possibles, et qu'en prenant par de bonnes lois des -précautions contre leurs préjugés, on aurait leurs avantages sans -leurs inconvénients. - -[En marge: L'opinion de M. de Talleyrand admise comme la bonne par les -monarques alliés.] - -[En marge: Il est convenu qu'on se servira du Sénat pour opérer les -changements projetés.] - -[En marge: Afin de donner au Sénat le courage de se prononcer, les -souverains déclarent qu'ils ne traiteront plus avec Napoléon ni avec -aucun membre de sa famille.] - -Personne n'était plus influencé que l'empereur Alexandre par -l'ensemble et la chaleur des avis.--Si vous êtes tous de cette -opinion, s'écria-t-il, ce n'est pas à nous à contredire. Et regardant -ses alliés qui donnaient leur assentiment d'un signe de tête, -notamment le prince de Schwarzenberg qui avait très-visiblement -approuvé ce qu'on avait dit contre la régence de Marie-Louise, il se -montra prêt à accepter les Bourbons; car, ajoutait-il, ce n'étaient -pas les représentants des vieilles monarchies européennes qui -pouvaient élever des objections contre le rétablissement de cette -antique famille. Le principe admis, il s'agissait du moyen à employer -pour consommer la déchéance de Napoléon, et pour instituer un -gouvernement nouveau qui pacifierait la France avec l'Europe, et la -France avec elle-même. M. de Talleyrand et ceux qui composaient son -conseil improvisé, furent d'avis qu'on pourrait se servir du Sénat, et -qu'on le trouverait empressé à renverser le maître qu'il avait adulé -si longtemps, car en l'adulant il l'avait toujours haï au fond du -coeur. Mais pour inspirer à ce corps le courage de se prononcer, il -fallait que Napoléon parût irrévocablement condamné. Sans cette -certitude, la même timidité qui avait tenu le Sénat silencieux devant -Napoléon, le tiendrait silencieux encore devant son ombre. Pour lever -cette difficulté, il se présentait un moyen fort simple, mais qui -devait précéder toute autre démarche, c'était de déclarer que les -monarques alliés, réunis à Paris, et disposés à concéder la paix la -plus honorable à la France, avaient pris la résolution de ne plus -traiter avec Napoléon, avec lequel toute paix sincère et durable était -jugée impossible. Bien que ce fût un engagement assez grave à prendre, -ce moyen étant le seul qui pût faire éclater l'opinion publique à -l'égard de Napoléon, il n'y avait guère à hésiter, et on n'hésita -point. Le projet de déclaration fut adopté. Pourtant, au gré de ceux -qui désiraient les Bourbons et voulaient être satisfaits le plus tôt -possible, ce n'était pas assez de dire qu'on ne traiterait plus avec -Napoléon, il fallait dire encore qu'on ne traiterait avec aucun autre -membre de sa famille, car si on laissait une chance ouverte en faveur -de son fils, ce serait assez pour glacer les gens timides, sur -lesquels il importait d'agir dans le moment. Ce complément -indispensable fut ajouté sur la proposition de l'abbé de Pradt, et la -déclaration suivante, signée par Alexandre au nom de ses alliés, fut -immédiatement placardée sur les murs de Paris. - -[En marge: Texte de cette déclaration.] - -«Les armées des puissances alliées ont occupé la capitale de la -France. Les souverains alliés accueillent le voeu de la nation -française. - -»Ils déclarent: - -»Que si les conditions de la paix devaient renfermer de plus fortes -garanties lorsqu'il s'agissait d'enchaîner l'ambition de Bonaparte, -elles doivent être plus favorables, lorsque par un retour vers un -gouvernement sage, la France elle-même offrira des assurances de -repos. - -»Les souverains alliés proclament en conséquence: - -»Qu'ils ne traiteront plus avec Napoléon Bonaparte ni avec aucun -membre de sa famille; - -»Qu'ils respectent l'intégrité de l'ancienne France, telle qu'elle a -existé sous ses rois légitimes; ils peuvent même faire plus, parce -qu'ils professent toujours le principe que, pour le bonheur de -l'Europe, il faut que la France soit grande et forte; - -»Qu'ils reconnaîtront et garantiront la Constitution que la nation -française se donnera. Ils invitent par conséquent le Sénat à désigner -un gouvernement provisoire, qui puisse pourvoir aux besoins de -l'administration, et préparer la constitution qui conviendra au peuple -français. - -»Les intentions que je viens d'exprimer me sont communes avec toutes -les puissances alliées. - - »ALEXANDRE. - »P. S. M. I. - »_Le secrétaire d'État_, comte de NESSELRODE. - - »Paris, le 31 mars 1814, trois heures après-midi.» - -Il fut convenu que s'appuyant sur cette déclaration, M. de Talleyrand -et ses coopérateurs s'aboucheraient avec les membres du Sénat, les -décideraient à nommer un gouvernement provisoire, et qu'on aviserait -ensuite aux moyens de prononcer directement et définitivement la -déchéance de Napoléon. - -[En marge: Publicité donnée aux intentions des souverains.] - -[En marge: Démarche des royalistes auprès d'Alexandre, et réponse -donnée en son nom par M. de Nesselrode.] - -Après ce premier acte les souverains se séparèrent. Alexandre demeura -chez M. de Talleyrand, le roi de Prusse alla fixer sa résidence dans -l'hôtel du prince Eugène, qui est devenu depuis l'hôtel de la légation -de Prusse. Les ordres furent donnés pour que les troupes alliées ne -prissent point leur logement chez les habitants, mais que, pourvues -des vivres nécessaires, elles établissent leurs bivouacs sur les -principales places de la capitale, et notamment dans les -Champs-Élysées. Le général Sacken fut nommé gouverneur de Paris. Les -rédacteurs des divers journaux furent, ou changés, ou invités à parler -dans le sens de la révolution nouvelle. On se servit du télégraphe, -tel qu'il existait alors, pour annoncer les grands événements -accomplis dans la capitale, avec mention réitérée des intentions -généreuses des puissances. Les royalistes, anciens ou nouveaux, qui -avaient dans cette journée assiégé l'hôtel Talleyrand, se répandirent -dans la capitale afin d'y propager l'espérance, et presque la -certitude du prochain rétablissement des Bourbons. Ceux d'entre eux -qui avaient promené le matin dans Paris le drapeau blanc, s'étant -assemblés tumultueusement, proposèrent de s'adresser aux souverains -étrangers pour leur demander que les Bourbons fussent immédiatement -proclamés. Ils trouvaient que si c'était déjà quelque chose de -déclarer qu'on ne traiterait plus avec Napoléon, ce n'était point -assez, et qu'il fallait annoncer qu'on traiterait exclusivement avec -les Bourbons, seuls souverains légitimes de la France. Après une -délibération vive et confuse, on se sépara d'accord sur un point, -l'envoi d'une députation à Alexandre pour lui exprimer le voeu formel -des royalistes. En effet, cette députation alla chercher Alexandre à -l'Élysée d'abord, puis à l'hôtel de la rue Saint-Florentin, ne fut -point reçue par ce prince, mais par M. de Nesselrode, qui, se -renfermant dans la réserve convenable, leur répéta que l'Europe réunie -à Paris entendait suivre exclusivement le voeu de la France, et que -si, comme tout l'indiquait, ce voeu était favorable aux Bourbons, les -souverains alliés seraient heureux d'assister à leur restauration, et -d'y contribuer par leur plein assentiment. - -[En marge: Mouvement imprimé aux esprits par la déclaration des -souverains.] - -Le premier acte de cette révolution était donc accompli. Les -souverains entrés dans Paris, reçus paisiblement par une population -désarmée qu'ils s'attachaient à flatter, s'étaient mis en rapport avec -quelques grands personnages, et sur leur conseil avaient déclaré -qu'ils ne traiteraient plus avec Napoléon, tandis qu'ils étaient prêts -au contraire à traiter avantageusement avec tout gouvernement issu du -voeu de la nation française. C'était assez pour que l'opinion fatiguée -de la domination d'un soldat, qui ne prenait jamais de repos et n'en -laissait à personne, se prononçât bientôt en faveur de la seule -dynastie qui s'offrît à l'esprit en dehors de celle que la victoire -avait élevée et que la victoire renversait. Un moment d'hésitation en -présence d'un événement si subit, et après vingt-quatre ans d'absence -des Bourbons, était bien naturel; mais les heures allaient produire -ici l'effet qu'en d'autres temps produisent les mois et les années. - -[Date en marge: Avril 1814.] - -[En marge: Sentiments de la majorité de la France à l'égard de -Napoléon.] - -[En marge: Facilités qu'on devait trouver auprès du Sénat pour -l'amener à se faire l'instrument d'une révolution.] - -[En marge: Vains efforts de M. de Caulaincourt pour arrêter les -sénateurs prêts à abandonner Napoléon.] - -[En marge: Indignation de M. de Caulaincourt en ne voyant partout que -faiblesse et défection.] - -Le soir même, et le lendemain 1er avril, tous ces esprits remuants qui -se précipitent dans le torrent des révolutions, les uns pour en -profiter, les autres pour le plaisir de s'y mêler, allaient, venaient -sans cesse, et de chez M. de Talleyrand couraient chez les personnages -dont le concours était nécessaire, en particulier chez les sénateurs. -Il n'y avait d'aucun côté grande résistance à craindre, car pour tout -le monde Napoléon vaincu était Napoléon détrôné. Il existait bien dans -le peuple de Paris quelques regrets pour le guerrier éblouissant qui -avait longtemps charmé son imagination, et qui quelques jours -auparavant semblait encore le défenseur de ses murs; mais si on -excepte le peuple de quelques grandes villes, et surtout, les paysans -dont la chaumière avait été ravagée, pour la France entière, la paix, -conséquence assurée de la chute de Napoléon, était un immense -soulagement. Du reste parmi ceux qui mettent plus directement la main -aux événements, l'entraînement vers un nouvel état de choses était -général. Les anciens révolutionnaires, sans songer que c'étaient les -Bourbons qui allaient remplacer Napoléon, se livraient au plaisir de -la vengeance contre l'auteur du 18 brumaire. Les gens sensés -reconnaissaient dans ce qui arrivait la suite tant prédite des folles -témérités qu'ils avaient déplorées, et d'un pouvoir sans contre-poids. -Les hommes, occupés particulièrement de leurs intérêts, cherchaient la -fortune pour aller vers elle, et ne la voyant plus du côté de Napoléon -tournaient ailleurs leurs regards. Avec des dispositions aussi -unanimes, on n'avait point à craindre que le Sénat se souvînt de sa -longue soumission pour en rougir ou pour y persévérer. Ordinairement -on s'en prend d'une trop longue soumission à celui qui vous l'a -imposée, et loin d'être un embarras pour la pudeur, elle est au -contraire un prétexte pour l'ingratitude. Le fidèle et infortuné duc -de Vicence avait pu s'en convaincre dans cette même journée du 31 -mars, et dans la nuit qui avait suivi, car en sortant de chez -l'empereur Alexandre il n'avait cessé de visiter tour à tour les -nombreux personnages qui, à des titres divers, avaient servi le -gouvernement impérial, et pouvaient en ce moment extrême lui apporter -un utile secours. Il lui semblait qu'en invoquant la foi promise, ou -au moins la reconnaissance, car il n'y avait pas alors une fortune qui -ne fût due à Napoléon, on parviendrait à raffermir les fidélités -ébranlées, et que si les souverains alliés fort soigneux de ménager le -sentiment public, le trouvaient tant soit peu persistant en faveur de -Napoléon, ils s'arrêteraient, et, au lieu de faire une révolution, se -borneraient à faire la paix, oeuvre pour laquelle M. de Caulaincourt -était aujourd'hui tout préparé. Cette fois en effet il avait pris au -fond de son coeur la résolution de violer ses instructions, et dût-il -être désavoué à Fontainebleau, il était déterminé à signer à Paris la -paix de Châtillon. Mais sa tournée non interrompue pendant -vingt-quatre heures, le consterna, l'indigna, le remplit de mépris -pour les hommes, qu'il ne connaissait pas assez pour s'attendre à ce -qui lui arrivait. Droit, rude, sensé, M. de Caulaincourt n'avait pas -cette profonde science des hommes, qui ôte toute colère en ôtant toute -surprise. Il passa ces deux jours à s'étonner et à s'emporter. Sa -première visite se dirigea vers l'hôtel de la rue Saint-Florentin, et -là son sentiment ne fut point celui de la surprise, car il n'ignorait -pas les justes griefs de M. de Talleyrand, et trouvait sa conduite -toute naturelle. Seulement il aurait voulu pouvoir le décider à en -tenir une autre.--Il est trop tard, lui dit le grand acteur de la -scène du jour; il n'y a plus à s'occuper de Napoléon que pour lui -ménager une retraite éloignée. C'est un insensé, qui a tout perdu, qui -devait tout perdre, et dont il ne faut plus nous parler. Prenez-en -votre parti, et songez à vous. Votre honorable renommée, l'amitié de -l'empereur Alexandre, vous assurent une place sous tous les -gouvernements. Occupez-vous de vous, et oubliez un maître auquel votre -droiture était devenue importune.--M. de Caulaincourt, s'attendant à -ce langage dans la bouche de M. de Talleyrand, écarta ce qui le -concernait, et usant du privilége d'une ancienne amitié, s'efforça de -réveiller le penchant qu'on avait supposé à M. de Talleyrand pour la -régence de Marie-Louise, sous laquelle il aurait pu être le premier -personnage de l'État.--Il est trop tard, répéta le prince de Bénévent. -J'ai voulu sauver Marie-Louise et son fils, en les retenant à Paris, -mais une lettre de cet homme destiné à tout perdre, est venue décider, -le départ pour Blois, et produire le vide que nous cherchons à -remplir. Renoncez, vous dis-je, à vos regrets: tout est fini pour -Napoléon et les siens; songez à vos enfants, et laissez-nous sauver la -France, par les seuls moyens qu'il soit possible aujourd'hui -d'employer.--M. de Caulaincourt, trouvant M. de Talleyrand -irrévocablement engagé dans la cause des Bourbons, avait désespéré dès -lors d'exercer sur lui aucune influence. Quittant M. de Talleyrand, et -traversant au sortir de son cabinet, un groupe tout composé de -fonctionnaires de l'Empire, où l'abbé de Pradt faisait, selon sa -coutume, entendre les paroles les moins réservées, M. de Caulaincourt -qui se rappelait les longues adulations de l'archevêque de Malines, ne -put se défendre d'un mouvement d'indignation, marcha droit à lui, et -ne lui laissa d'autre asile que l'escalier de l'hôtel Saint-Florentin. -On entoura, on essaya de calmer M. de Caulaincourt, en lui disant que -son honorable fidélité l'égarait, qu'il se trompait, et qu'il fallait -enfin ouvrir les yeux à la vérité.--Mais pourquoi ne pas les ouvrir -plus tôt, s'était écrié M. de Caulaincourt, en s'adressant à tous ces -hommes naguère chauds partisans de l'Empire, pourquoi ne pas les -ouvrir plus tôt? car en m'aidant un peu, il y a six mois, nous aurions -pu arrêter sur le bord de l'abîme celui que vous appelez aujourd'hui -un fou, un extravagant, un despote intraitable!--À cela on n'avait -répliqué qu'en détournant la tête, et en répétant que Napoléon avait -tout perdu. Toujours désolé, M. de Caulaincourt était ensuite accouru -chez quelques sénateurs. Il avait vu bien peu de portes ne pas rester -fermées, même devant son nom autrefois si honoré, si accueilli. -Ceux-ci étaient absents, ceux-là feignaient de l'être. Quelques-uns -cependant, pris au dépourvu, étaient demeurés accessibles. Parmi ces -derniers, les uns paraissaient embarrassés, consternés, et -cherchaient à cacher sous de profonds gémissements la résolution -visible de faire tout ce qu'on leur demanderait. Les autres plus osés, -élevant tout à coup la voix, disaient qu'il était temps de penser à la -France, trop oubliée, trop sacrifiée à un homme qui l'avait gravement -compromise, et qui allait achever de la perdre si on ne se hâtait de -l'arracher de ses mains.--Sacrifiée par qui, disait M. de Caulaincourt -avec emportement, sinon par ceux qui aujourd'hui s'aperçoivent pour la -première fois que le héros, le dieu de la veille, est un insensé, un -despote, qu'il faut précipiter du trône pour le salut de la -France?--Mais les réflexions de l'honnête duc de Vicence quelque -justes qu'elles fussent ne réparaient rien, et il voyait bien que la -cause de Napoléon était désormais perdue, que tout au plus en -abandonnant le père on sauverait peut-être le fils, mais qu'on en -aurait à peine le temps, car la rapidité des événements était -effrayante. Au surplus, quoique indigné du spectacle qu'il avait sous -les yeux, il sentait si bien que ce qu'on disait, déplacé dans les -bouches qui le faisaient entendre, était vrai néanmoins, que souvent -prêt à se révolter, il finissait par baisser la tête, et par -s'éloigner en silence, comme s'il eût été le coupable auquel -s'adressaient les justes reproches qui retentissaient de toute part. -Désespérant donc d'arrêter le Sénat, il s'était promis de se rejeter -sur Alexandre et sur le prince de Schwarzenberg, pour sauver quelque -chose de ce grand naufrage. - -[En marge: M. de Talleyrand au contraire trouve les sénateurs prêts à -faire tout ce qu'il voudra, et même à déposer Napoléon.] - -[En marge: L'ancienne opposition du Sénat montre seule quelque -caractère, et, tout en étant prête à déposer Napoléon, veut qu'on -impose aux Bourbons une constitution.] - -[En marge: M. de Talleyrand souscrit à cette condition.] - -Mais le succès que M. de Caulaincourt n'obtenait pas auprès des -sénateurs, M. de Talleyrand l'obtenait sans difficulté. Quelques-uns -feignant l'indignation, le plus grand nombre gémissant, tous cherchant -à se bien placer dans l'esprit de l'homme qui allait disposer de -l'avenir, semblaient décidés à donner un assentiment complet à ce -qu'on leur proposerait. On avait trouvé plus de caractère chez ceux -qui, disciples de M. Sieyès, avaient formé dans le Sénat une -opposition inactive, mais sévère. Ceux-là paraissaient prêts à tout -oser contre Napoléon, et leur dignité était à l'aise, car ils ne -l'avaient jamais encensé, mais leur résignation à tout accepter ne -s'était pas montrée égale à celle de leurs collègues. Ils avaient -demandé si c'était en vaincus qu'on entendait les amener aux pieds des -Bourbons, et si en rappelant cette famille, on ne songerait pas à -garantir les principes de la révolution française, et à relever la -liberté immolée si longtemps à l'auteur du 18 brumaire. On avait -cherché à les rassurer, en leur disant qu'indépendamment de ses -grandes lumières, l'ancien évêque d'Autun était fort intéressé à -prendre ses précautions contre les Bourbons, et qu'après avoir écarté -Napoléon par les votes du Sénat, il s'occuperait immédiatement de -faire rédiger une constitution appropriée aux besoins et aux lumières -du siècle. - -[En marge: Création par le Sénat d'un gouvernement provisoire, dans la -séance du 1er avril.] - -[En marge: MM. de Talleyrand, de Dalberg, de Beurnonville, de Jaucourt -de Montesquiou, nommés membres du gouvernement provisoire.] - -Les choses ainsi entendues, M. de Talleyrand prit, en sa qualité de -grand dignitaire et de vice-président du sénat, la résolution de -convoquer ce corps pour le 1er avril, lendemain de l'entrée des armées -alliées, afin de pourvoir à la défaillance de l'autorité publique. -Bien qu'on eût frappé à beaucoup de portes, qu'on eût visité beaucoup -de sénateurs, le nombre de ceux qui avaient quitté la capitale à la -suite de Marie Louise, ou qui étaient par leurs fonctions retenus -auprès de Napoléon, le nombre surtout des intimidés, était si grand, -qu'à peine put-on réunir soixante-dix sénateurs environ sur cent -quarante. À trois heures ils étaient en séance, attendant avec -résignation ce qu'on allait leur proposer. Dans un discours assez mal -écrit par l'abbé de Pradt, M. de Talleyrand leur dit qu'ils étaient -appelés à venir au secours d'un _peuple délaissé_ (manière de fonder -sur le départ de la Régente la résolution qu'il s'agissait de -prendre), et à pourvoir au plus indispensable besoin de toute société, -celui d'être gouvernée; qu'ils étaient donc invités à créer -un gouvernement provisoire, lequel saisirait les rênes de -l'administration actuellement abandonnées. À ce discours prononcé avec -l'ordinaire nonchalance de M. de Talleyrand, et écouté dans un profond -silence, personne n'opposa une objection. Mais les membres de -l'opposition libérale demandèrent sur-le-champ que l'oeuvre de ce -gouvernement provisoire ne consistât pas seulement à se saisir de -l'administration de l'État que personne ne dirigeait plus en ce -moment, mais à rédiger une Constitution qui consacrerait les principes -de la Révolution française, et un séducteur, aposté pour allécher ses -collègues, s'empressa d'ajouter que le Sénat et le Corps législatif -devraient occuper la place des grands corps politiques dans la -Constitution future. On s'accorda réciproquement ces diverses -propositions, et il fut entendu que le gouvernement qu'on allait -nommer, après s'être emparé du pouvoir, procéderait immédiatement à la -rédaction d'une Constitution. Ces points convenus, il fallait songer -à composer ce gouvernement qualifié de provisoire. Il est inutile de -dire que le nombre, le choix des individus, tout avait été arrêté -d'avance chez M. de Talleyrand. Le nombre de trois ne répondant pas -assez aux divers besoins de la circonstance, on avait adopté celui de -cinq, et, quant aux personnes, on avait cherché parmi les amis de M. -de Talleyrand les hommes qui, tout en lui étant soumis, avaient -d'utiles relations avec les différents partis. À M. de Talleyrand, -chef indiqué du nouveau gouvernement, on adjoignit donc quatre -personnes. La première fut le duc de Dalberg, peu connu en France, -mais l'ouvrier le plus ancien, le plus actif, le plus habile de la -trame sourde qui éclatait actuellement au grand jour, et en outre lié -intimement avec les princes et les ministres étrangers qui étaient les -appuis nécessaires de la nouvelle révolution. Ce choix imaginé pour la -diplomatie étrangère, il en fallait un pour l'armée. On songea au -vieux Beurnonville, officier des premiers temps de la révolution, -médiocrité bienveillante et mobile, tout à l'heure s'apitoyant avec M. -de Lavallette sur les malheurs de Napoléon, et à présent indigné -contre ses fautes à l'hôtel Talleyrand, ayant du reste de grandes -relations d'amitié avec la plupart des mécontents de l'armée. Il -fallait aussi répondre le plus possible aux opinions des partis, sans -sortir de la société de M. de Talleyrand, essentiellement modérée. On -désigna M. de Jaucourt, galant homme, ancien constituant, doux, -éclairé, libéral, ayant appartenu à la minorité de la noblesse, et -représentant heureusement les hommes qui voulaient unir les Bourbons -et la liberté. Enfin pour que le royalisme, influence importante du -moment, eût sa part, on choisit M. l'abbé de Montesquiou, l'un des -présidents de l'Assemblée constituante, resté pendant l'Empire le -correspondant secret de Louis XVIII, homme d'église et homme du monde -à la fois, ne disant point la messe, fréquentant les salons, -conservant plus d'un préjugé politique quoique affectant de n'avoir -aucun préjugé religieux, instruit, spirituel, indépendant, mais -hautain et irritable, adopté aujourd'hui presque comme un accessoire, -et destiné à devenir bientôt le personnage principal, parce qu'à -l'avantage de représenter une puissance qui grandissait d'heure en -heure, il joignait celui d'être parmi les membres du nouveau -gouvernement l'homme qui avait les sentiments les plus prononcés. - -Comme nous venons de le dire, on avait préparé ces choix chez M. de -Talleyrand. Le Sénat se forma en groupes, se les communiqua de bouche -en bouche, et les confirma par son vote sans avoir l'idée de repousser -un seul nom parmi ceux qu'on lui avait présentés. Ces résolutions une -fois arrêtées, M. de Talleyrand laissa aux sénateurs le soin de les -rédiger en termes officiels, et retourna rue Saint-Florentin, où -l'attendaient les nombreux courtisans de sa nouvelle grandeur, tous -convaincus qu'il rappellerait les Bourbons, et les dominerait après -les avoir rappelés. - -[En marge: Choix des ministres.] - -[En marge: Le baron Louis ministre des finances; le général Dupont, de -la guerre; M. Beugnot, de l'intérieur, etc., etc.] - -Les hommes qu'on venait de désigner pouvaient constituer un -gouvernement nominal, nuancé des couleurs du jour, mais non un -gouvernement effectif capable d'administrer les affaires. Pour s'en -procurer un pareil il fallait composer un ministère. À peine revenu -du Luxembourg chez lui, M. de Talleyrand, réuni à ses collègues, -s'occupa de chercher des ministres. Deux importaient avant tout, celui -des finances et celui de la guerre, car il fallait se procurer de -l'argent et détacher l'armée de Napoléon. On fit pour les finances un -choix dont la France devra éternellement s'applaudir, celui du baron -Louis, esprit véhément et vigoureux, comprenant mieux qu'aucun homme -de cette époque la puissance du crédit, puissance féconde, seule -capable de fermer les plaies de la guerre et de remplacer le génie -créateur de Napoléon. Pour la guerre, on céda trop à la passion du -jour, et on fit une nomination qui avait malheureusement tous les -caractères d'une réaction, en appelant à ce département le général -Dupont, l'infortunée victime de Baylen. Dans les derniers temps on -avait songé plus d'une fois aux brillants exploits du général Dupont -pendant les années 1805 et 1806, on avait plaint ses infortunes -imméritées, et depuis que l'on commençait à blâmer Napoléon en secret -tout en continuant de l'aduler en public, on avait dit à voix basse -que le général Dupont avait été la victime désignée pour abuser -l'opinion sur les fautes de la guerre d'Espagne. On crut à tort que ce -choix, accusateur pour Napoléon, mais réparateur envers l'armée, -plairait à celle-ci, et on ne comprit pas qu'au contraire il -l'irriterait. M. de Talleyrand, l'un des juges du général Dupont, -l'envoya chercher à Dreux où il était prisonnier. On fit venir -également un administrateur impérial, homme de beaucoup d'esprit, qui -s'était signalé récemment par de vives épigrammes contre l'Empire, et -on le chargea du département de l'intérieur. Cet administrateur était -M. Beugnot. On remit la justice à un magistrat respectable et libéral, -M. Henrion de Pansey; la marine à un conseiller d'État disgracié, -estimable et laborieux, M. Malouet; les affaires étrangères à un -diplomate instruit, étranger aux partis, ayant la modération ordinaire -de sa profession, M. de Laforest. La police, sous la forme de -direction générale, fut confiée à un employé de ce département, M. -Anglès, ami secret des Bourbons, et les postes furent livrées à un -ennemi subalterne de Napoléon, M. de Bourrienne, son ancien -secrétaire, éloigné de son cabinet pour des motifs qui n'avaient rien -de politique. - -[En marge: Le général Dessoles nommé commandant de la garde nationale -de Paris.] - -À ces nominations, les unes excellentes, les autres médiocres ou -fâcheuses, on en ajouta une qui était des mieux entendues. La garde -nationale, très-bien composée, avait tenu une conduite ferme et -honorable, et elle méritait qu'on lui témoignât de la considération. -On lui donna un commandant digne d'elle, M. le général Dessoles, -ancien chef d'état-major de Moreau, caractère arrêté, esprit fin et -cultivé, jadis républicain, aujourd'hui partisan de la monarchie -constitutionnelle, et réunissant en lui le double caractère militaire -et civil, qui convient à la tête d'une troupe qu'on a nommée la milice -citoyenne. - -Ces divers personnages ne reçurent qu'un titre provisoire, comme celui -du gouvernement qui les instituait. Ils furent qualifiés de -_commissaires délégués à l'administration_ de la justice, de la -guerre, de l'intérieur, etc. Ils eurent ordre de se rendre -immédiatement à leur poste, pour se saisir des affaires le plus tôt -et le plus complétement qu'ils pourraient. On avait donc un -gouvernement auquel il était possible de s'adresser, avec lequel les -souverains avaient le moyen de traiter, et dont ils allaient se servir -pour arracher à Napoléon ce qui lui restait de puissance militaire et -civile sur la France. - -[En marge: L'institution du gouvernement provisoire ne suffit pas à -l'impatience des royalistes; ils voudraient qu'on proclamât -immédiatement les Bourbons.] - -[En marge: M. de Talleyrand ne partage pas cette impatience.] - -Instituer un gouvernement provisoire, c'était déclarer que celui de -Napoléon n'existait plus, et ce pas était considérable. On ne l'eût -pas osé faire sans l'appui des deux cent mille baïonnettes étrangères -qui occupaient Paris. Ce résultat toutefois ne suffisait pas à -l'impatience des royalistes encore peu nombreux mais zélés qui -s'agitaient dans la capitale, et qui, à défaut du nombre, avaient pour -eux l'empire des circonstances. Ils auraient voulu qu'on proclamât -sur-le-champ les Bourbons; ils obsédaient M. de Talleyrand et M. de -Montesquiou pour qu'on prît à cet égard un parti décidé, et que sans -transition comme sans délai on déclarât Louis XVIII seul souverain -légitime de la France, n'ayant pas cessé de régner depuis la mort de -l'infortuné Louis XVII. Aller si vite ne convenait ni aux calculs de -M. de Talleyrand qui ne voulait pas des Bourbons sans conditions, ni à -son caractère qui n'était jamais pressé, ni à sa prudence qui voyait -encore bien des intermédiaires à franchir. À tous les impatients il -opposait ses armes habituelles, la nonchalance et le dédain, et il se -croyait fondé à leur dire, ce qui était vrai au moins pour quelque -temps, que c'était à lui seul à régler le mouvement des choses. - -[En marge: Adresse du conseil municipal de Paris aux Parisiens, ayant -pour but de demander le rétablissement des Bourbons.] - -[En marge: Le gouvernement provisoire laisse afficher cette adresse, -mais n'en permet pas l'insertion au Moniteur.] - -Battus de ce côté, les royalistes ardents s'étaient rejetés sur le -conseil municipal de Paris et sur l'état-major de la garde nationale. -Il y avait dans l'un et dans l'autre de grands propriétaires, de -riches négociants, des membres distingués des professions libérales. -On devait donc y trouver des partisans du royalisme. On en trouva en -effet dans le conseil municipal, et un avocat de talent, ayant plus -d'éclat que de justesse d'esprit, M. Bellart, rédigea une adresse aux -Parisiens, dans laquelle il énumérait en un langage virulent ce que -les partis appelaient alors les crimes de Napoléon, ce que l'histoire -plus juste appellera ses fautes, quelques-unes malheureusement fort -coupables, presque toutes irréparables. À la suite de cette longue -énumération, M. Bellart proposait la déchéance, en ajoutant résolûment -que la France ne pouvait se sauver qu'en se jetant dans les bras de la -dynastie légitime, et que les membres du conseil municipal, quelque -danger qu'ils eussent à courir, se faisaient un devoir de le proclamer -à la face de leurs concitoyens. Cette adresse fut adoptée à -l'unanimité. La délibération avait lieu en présence du préfet, M. de -Chabrol, qui devait à Napoléon sa soudaine élévation, car il avait -passé tout à coup de la préfecture de Montenotte à celle de la Seine. -Il aurait pu s'y opposer, cependant il crut avoir concilié ses devoirs -envers Napoléon dont il était l'obligé, et envers les Bourbons qu'il -aimait, en déclarant que ses convictions étaient conformes à l'adresse -proposée, mais que sa reconnaissance l'empêchait de la signer. La -pièce, revêtue de la signature de tous les membres présents du conseil -municipal, fut dans la soirée même du 1er avril, moment où le Sénat -instituait le gouvernement provisoire, placardée sur les murs de -Paris. On courut en même temps à l'hôtel Saint-Florentin pour obtenir -du gouvernement provisoire qu'il la fît insérer au _Moniteur_. M. de -Talleyrand se montra importuné de cette impatience, qui, selon lui, -pouvait tout gâter. Ses collègues, excepté M. de Montesquiou, furent -de cet avis, et on se contenta de laisser afficher la pièce dans les -rues de la capitale sans lui donner place au _Moniteur_. - -[En marge: Résistance qu'on rencontre dans la garde nationale de -Paris.] - -L'essai ne fut pas aussi heureux auprès de l'état-major de la garde -nationale. Le général Dessoles, qu'on venait de mettre à sa tête, -avait sans hésiter pris parti pour les Bourbons, en voulant toutefois -qu'on les liât par une sage Constitution. Il se prêta aux efforts qui -furent tentés pour faire arborer la cocarde blanche à la garde -nationale. Mais on fut arrêté par la résistance que l'on rencontra, -particulièrement dans le chef de l'état-major, M. Allent, si connu et -si estimé pendant trente années comme le membre le plus éclairé du -Conseil d'État. Il y avait dans cette garde, avec beaucoup de -lumières, de sagesse, d'amour de l'ordre, de blâme surtout pour les -fautes de Napoléon, un grand sentiment de patriotisme. Elle rougissait -de voir l'ennemi au sein de la capitale; elle s'était partiellement -battue aux barrières, elle se serait battue tout entière si on lui -avait fourni des armes, et surtout si la Régente ne l'eût pas -abandonnée, et aurait rivalisé avec le peuple dans la défense de -Paris. Sans improuver ceux qui cherchaient à remplacer un gouvernement -devenu insupportable et impossible, elle voyait avec une sorte de -répugnance cette oeuvre entreprise de moitié avec l'étranger, et il -fallait des ménagements pour la conduire, un acte après l'autre, à la -déchéance de Napoléon et à la proclamation des Bourbons. Après -quelques tentatives, il fut évident qu'on ne devait pas trop se hâter, -et qu'on s'exposait à heurter des sentiments honnêtes, sincères et -encore très-vifs. - -[En marge: Arrivée de M. de Vitrolles à Paris.] - -[En marge: Sa mission auprès du comte d'Artois.] - -[En marge: Facilité de ce prince à accorder dans le premier moment -tout ce qu'on lui demande.] - -Ce fut une leçon pour les impatients, une force pour les gens sages -qui, comme M. de Talleyrand, n'aimaient pas qu'on marchât trop vite. -Il venait d'arriver à Paris l'un des membres les plus ardents du parti -royaliste, et en ce moment le plus utile; nous voulons parler de M. de -Vitrolles, dépêché, comme on l'a vu, au camp des souverains alliés, -admis auprès d'eux après la rupture du congrès de Châtillon, et envoyé -ensuite en Lorraine, pour donner quelques bons avis à M. le comte -d'Artois, et le préparer ainsi au rôle que la Providence semblait lui -destiner. Le choix pour faire parvenir au prince des conseils de -prudence n'était pas le meilleur peut-être, mais M. de Vitrolles, -homme d'esprit, longtemps familier de MM. de Talleyrand et de Dalberg, -était convaincu qu'on ne pouvait arriver qu'entouré d'eux, et -gouverner qu'avec eux. C'était la vérité sur les personnes, si ce -n'était pas encore la vérité sur les choses, et l'une pouvait conduire -à l'autre. M. de Vitrolles, arrivé à Nancy, avait eu de la peine à -trouver le prince qui était encore obligé de se cacher, et l'avait -rempli de contentement en lui faisant connaître les récentes -résolutions des souverains, et les raisons qu'on avait d'espérer un -prochain changement dans l'état des choses en France. La nouvelle de -la bataille du 30 mars avait changé cette espérance en certitude. Le -prince, que la joie rendait facile à tout entendre, à tout accorder, -n'avait opposé d'objection à rien. S'entourer d'hommes devenus -illustres et restés puissants, bien traiter l'armée, lui semblait tout -simple. D'ailleurs, répétait-il fréquemment, j'ai beaucoup connu M. -l'évêque d'Autun, nous avons passé ensemble quelques-unes des plus -belles années de notre jeunesse, et je suis certain qu'il a pour moi -les sentiments d'amitié que j'ai conservés pour lui. En effet, M. le -comte d'Artois, quand il était jeune et ami des plaisirs, avait -rencontré M. de Talleyrand faisant et pensant sous son habit -sacerdotal, ce que faisait et pensait le prince sous son habit de -gentilhomme. M. le comte d'Artois s'en était repenti, il est vrai, et -M. de Talleyrand pas du tout, mais ces souvenirs formaient entre eux -un genre de lien qui ne leur était pas désagréable. M. de Vitrolles, -en assurant au prince qu'il trouverait dans M. de Talleyrand des -sentiments pareils aux siens, lui avait bien recommandé cependant de -ne pas l'appeler évêque d'Autun, et s'était attaché à graver dans sa -mémoire que l'évêque d'Autun, sorti des ordres et marié, était devenu -prince de Bénévent, grand dignitaire de l'Empire, président du Sénat. -M. le comte d'Artois averti se reprenait alors, appelait M. de -Talleyrand prince de Bénévent, puis l'instant d'après l'appelait -encore évêque d'Autun, se reprenait de nouveau, retombait sans cesse -dans la même faute, et dans ces choses insignifiantes donnait déjà -l'exemple de cette mémoire malheureuse, de laquelle rien n'était -sorti, dans laquelle rien ne devait pénétrer, et qui allait deux fois -encore entraîner sa chute et celle de son auguste race[20]. - - [Note 20: Je n'aime point la caricature en histoire, et je - ne veux point en faire une ici, mais je rapporte ce détail - parce qu'il me paraît caractéristique, et qu'il est contenu - dans les mémoires intéressants, spirituels et certainement - sincères de M. de Vitrolles.] - -[En marge: M. de Vitrolles revient avec la mission de faire recevoir -M. le comte d'Artois tout de suite et sans condition.] - -[En marge: Il restait beaucoup d'intermédiaires à franchir encore pour -passer du gouvernement de Napoléon à celui des Bourbons.] - -Pour le moment, le seul point dont il fallait convenir, c'est qu'on -s'entourerait des hommes de l'Empire qui consentaient à livrer -l'Empire aux Bourbons, et sur ce point M. de Vitrolles et le comte -d'Artois avaient été naturellement d'accord. Seulement le prince -voulait entrer dans Paris tout de suite, et y faire reconnaître son -titre de lieutenant général du royaume comme émanant exclusivement de -son frère Louis XVIII, lequel n'avait pas quitté Hartwell, résidence -située aux environs de Londres. M. de Vitrolles était de cet avis -autant que le prince, et il était reparti pour Paris avec mission d'y -négocier cette entrée immédiate, et cette reconnaissance sans -restriction du titre de lieutenant général. En route, il avait été -exposé, comme on l'a vu, aux accidents les plus étranges, avait été -pris avec M. de Wessenberg, relâché avec lui, puis arrivé à Paris, -était tombé subitement au milieu de l'hôtel Saint-Florentin, dans le -moment même où, s'occupant très-peu du comte d'Artois, on songeait à -se débarrasser successivement des liens qui attachaient encore hommes -et choses à l'Empire. Ces liens, quoique relâchés, et presque brisés, -il restait à les rompre définitivement, et pour cela même il fallait -un peu de temps. Le Sénat, après avoir institué un gouvernement -provisoire, se préparait à frapper Napoléon de déchéance, mais ne -voulait se donner aux Bourbons qu'au prix d'une constitution. M. de -Talleyrand qui partageait cette opinion, promettait depuis -vingt-quatre heures à tous les sénateurs qu'il en serait ainsi, et de -plus l'empereur Alexandre, sincèrement épris alors des idées -libérales, avec la parfaite bonne foi qu'il apportait dans ses -premières impressions, se disait qu'il fallait donner à l'Europe -non-seulement la paix mais la liberté, et commencer par la France. Il -y avait donc bien autre chose à faire dans ces deux ou trois premiers -jours qu'à recevoir à bras ouverts M. le comte d'Artois; il y avait à -rompre définitivement avec Napoléon en le frappant de déchéance, il y -avait à déterminer la forme du futur gouvernement, à rédiger une -Constitution, et à l'imposer comme condition du nouveau règne. - -[En marge: Étonnement et impatience de M. de Vitrolles à l'aspect des -obstacles qui restent à vaincre.] - -L'étonnement du messager du comte d'Artois fut extrême. M. de -Vitrolles était de sa nature impétueux, aimant à se mêler des choses -les plus hautes, même de celles qui étaient supérieures à sa position, -fier des dangers qu'il avait courus, et fort enorgueilli de sa -nouvelle importance. Doué d'une remarquable intelligence, il sentait -très-bien que les Bourbons ne pouvaient pas régner comme autrefois, -mais la prétention de leur faire des conditions quelconques, écrites -ou sous-entendues, le confondait de surprise et d'indignation -(sentiment qui était alors dans le coeur de tous les royalistes), et -il se serait volontiers laissé aller à des propos fort déplacés, si la -grandeur de tout ce qu'il avait sous les yeux n'avait contenu son -impétuosité. Pourtant il comprit qu'avant de recevoir le prince, -n'importe à quelle condition, il fallait détrôner Napoléon qui ne -l'était pas encore, qu'il fallait amener à cette résolution un grand -corps, le Sénat, lequel était peu estimé du public sans doute, mais -contenait les meilleurs restes de la révolution française et était -armé de ses grands principes, qu'il fallait enfin accomplir cette -oeuvre devant une armée que Napoléon commandait en personne. En -présence des difficultés qui restaient à vaincre, M. de Vitrolles se -calma un peu, mais il demeura pressant, il dit et redit que M. le -comte d'Artois était là, impatient d'arriver, impatient de témoigner -sa gratitude à MM. de Talleyrand et de Dalberg, et que décemment on ne -pouvait le faire trop longtemps attendre. - -[En marge: MM. de Talleyrand et de Dalberg font comprendre à M. de -Vitrolles qu'il faut savoir prendre patience.] - -M. de Talleyrand opposa à cette impatience le corps amortissant qu'il -opposait à tous les chocs importuns, sa moqueuse insouciance, disant -lentement, après avoir promené çà et là des regards distraits, qu'il -fallait voir, qu'il restait bien des choses à faire avant d'en arriver -au bonheur de se jeter dans les bras de M. le comte d'Artois, et qu'au -surplus on s'en occuperait le plus prochainement qu'on pourrait. M. de -Vitrolles entendit de la bouche de M. de Dalberg des paroles bien plus -capables encore de le glacer, si son ardeur avait été moins grande. M. -de Dalberg était des plus décidés contre Napoléon, mais des plus -décidés aussi contre le rétablissement inconditionnel des Bourbons. Il -était franchement libéral, et ne ménageait à personne l'expression de -ses sentiments.--Il s'agit bien d'aller vite! dit-il à M. de -Vitrolles, il s'agit d'aller sûrement. Rien n'est aisé ici. On a -toutes les peines imaginables à obtenir que la déchéance soit -définitivement prononcée. Napoléon intimide encore tout le monde. On -ne peut se servir que du Sénat. Le Sénat vaincu par les événements se -rendra, mais en exigeant des garanties, et il aura raison. D'ailleurs -l'empereur de Russie, par qui tout se fait ici, pense comme le Sénat. -Ce n'est pas par goût que ce prince accepte les Bourbons, et il est -d'avis qu'on prenne beaucoup de précautions en remettant la France -dans leurs mains. Sachez donc attendre, et ne pas vouloir cueillir le -fruit avant qu'il soit mûr.--Quelque révoltante que parût à M. de -Vitrolles cette manière de procéder, il fallut bien se soumettre et -attendre. - -[En marge: Après avoir procédé indirectement à l'égard de Napoléon -pour l'institution d'un gouvernement provisoire, on procède -directement en prononçant sa déchéance.] - -[En marge: Le Sénat consterné se prête à tout, pourvu que son rôle -soit le moins actif possible.] - -[En marge: On se sert des anciens opposants pour rédiger l'acte de la -déchéance.] - -Du reste on n'avait guère perdu de temps. Le 31 mars on avait reçu les -souverains étrangers, et fait décider par eux qu'ils ne traiteraient -plus avec Napoléon, ni avec aucun membre de sa famille: le 1er avril -on avait formé un gouvernement provisoire, et laissé placarder dans -Paris l'adresse du corps municipal en faveur des Bourbons. On était au -matin du 2 avril: il n'y avait donc aucun instant qui n'eût été -employé. Mais l'heure était venue de passer à l'acte essentiel et -décisif, celui de prononcer la déchéance de Napoléon. Instituer un -gouvernement provisoire, c'était bien déclarer implicitement qu'on ne -reconnaissait plus le gouvernement de Napoléon, mais il fallait le -déclarer explicitement, et après avoir franchi le premier pas, le -Sénat ne pouvait certainement pas refuser de franchir le second. -Pourtant, si on voyait quelques sénateurs pressés de se faire valoir, -parlant et agissant assez vivement dans le sens du jour, la masse -était consternée, silencieuse, inactive, et quoique prête à prononcer -la déchéance de Napoléon, elle demandait des yeux, sinon de la voix, -qu'on se chargeât de formuler l'arrêt, afin qu'elle n'eût qu'à le -signer. Mais il y avait dans le Sénat quelques personnages moins -embarrassés et plus enclins à se mettre en avant, c'étaient les -anciens opposants, qui ordinairement se réunissaient à Passy, où, sous -l'inspiration de M. Sieyès, ils déversaient leur blâme, hélas! trop -justifié, sur tous les actes de l'Empereur. Après douze années -d'oppression leur coeur était plein, et sentait le besoin de -s'épancher. M. de Talleyrand, qui dans les derniers temps avait raillé -l'Empire pour son compte, sans aucun concert avec les opposants de -Passy, fut d'avis de donner carrière à leur ressentiment, et de leur -laisser proposer et rédiger l'acte de déchéance. On en chargea M. -Lambrechts, homme honnête, simple et courageux, qui ne songeait qu'à -être utile, sans s'inquiéter de savoir s'il servait les calculs de -gens plus avisés que lui. La soirée du 2 avril fut consacrée à -préparer la déchéance, en promettant à ceux qui s'en faisaient les -instruments de s'occuper sur-le-champ de la Constitution, condition -formelle et reconnue du retour à l'ancienne dynastie. - -[En marge: Rôle et popularité de l'empereur Alexandre dans Paris.] - -Le jour même où l'on devait procéder à cet acte, M. de Talleyrand -présenta le Sénat à l'empereur Alexandre. Ce monarque, uniquement -occupé de plaire aux Parisiens, s'était déjà promené à pied au milieu -d'eux, les caressant du regard, leur arrachant des saluts par sa bonne -mine et une affabilité séduisante, prodiguant çà et là les mots -heureux, disant à tout venant qu'il admirait les Français, qu'il les -aimait, qu'il ne leur imputait aucunement les malheurs de la Russie, -qu'il ne voulait pas se venger d'eux, mais au contraire leur faire -tout le bien possible, qu'il ne se regardait pas comme leur vainqueur -mais comme leur libérateur, et qu'il savait bien que s'il avait -triomphé de leur résistance, c'est parce qu'ils sentaient et pensaient -comme lui, et avaient horreur du joug qu'on était venu briser. Ces -idées, reproduites en cent manières, fines, délicates, gracieuses, -avaient produit leur effet, et l'orgueil national désintéressé devant -un vainqueur si pressé de plaire aux vaincus, on s'était prêté à ses -caresses, on les lui avait rendues, et il est vrai qu'Alexandre était -devenu tout à coup le personnage le plus populaire de Paris. Seul -regardé, seul compté, seul recherché par ces Parisiens, dispensateurs -de la gloire dans les temps modernes, il était enivré de son succès, -et disposé à le payer en rendant à la France tous les services -compatibles avec l'ambition russe. - -[En marge: On lui présente le Sénat.] - -[En marge: Brillant accueil fait à ce corps.] - -On lui présenta donc le Sénat dans la soirée du 2 avril. Il -l'accueillit avec la plus parfaite courtoisie, lui répéta qu'il -s'était armé non pas contre la France, mais contre un homme, qu'il -avait admiré comment les Français se battaient même à contre-coeur, -qu'il voyait avec bonheur cette horrible lutte finie, et qu'en preuve -de la satisfaction dont il était rempli, et de l'espérance qu'il avait -de ne pas la voir renaître, il venait d'ordonner la délivrance -immédiate des prisonniers français détenus dans la vaste étendue de -son empire. Le Sénat, charmé de tout ce qui pouvait excuser sa -soumission, remercia vivement Alexandre de cet acte magnanime, et lui -promit de son côté de concourir de son mieux à mettre fin aux malheurs -de la France et du monde. - -[En marge: Acte de la déchéance présenté et adopté le 2 avril au -soir.] - -[En marge: Étranges considérants de cet acte.] - -Dans cette même journée le Sénat prononça définitivement la déchéance -de Napoléon. La résolution formulée en deux articles essentiels -portait que la souveraineté héréditaire établie dans la personne de -Napoléon et de ses descendants était abolie, et que tous les Français -étaient déliés du serment qu'ils lui avaient prêté. La proposition une -fois présentée ne pouvait être adoptée qu'à l'unanimité. Elle le fut -sans aucune résistance, dans une sorte de silence grave et triste, -comme un arrêt du destin déjà rendu ailleurs, et plus haut que le -Sénat, plus haut que la terre. Il n'y avait de satisfaits, et osant le -montrer, que les anciens opposants. Aussi furent-ils chargés de -rédiger les considérants de cet acte capital. M. Lambrechts accepta -cette mission, et parlant pour le Sénat comme il l'eût fait pour -lui-même, il proposa les considérants qui suivent: Napoléon avait -violé toutes les lois en vertu desquelles il avait été appelé à -régner; il avait opprimé la liberté privée et publique, enfermé -arbitrairement les citoyens, imposé silence à la presse, levé les -hommes et les impôts en violation des formes ordinaires, versé le sang -de la France dans des guerres folles et inutiles, couvert l'Europe de -cadavres, jonché les routes de blessés français abandonnés, enfin -porté l'audace jusqu'à ne plus respecter le principe du vote de -l'impôt par la nation, en levant les contributions dans le mois de -janvier dernier sans le concours du Corps législatif, jusqu'à ne pas -même respecter la _chose jugée_, en faisant casser l'année précédente -la décision du jury d'Anvers. Napoléon, par ces motifs, devait être -déclaré déchu du trône, et ses descendants avec lui. - -M. Lambrechts avait tellement paru oublier que si la liberté -individuelle et la liberté de la presse avaient été sacrifiées, -c'était au Sénat à l'empêcher, puisqu'il était chargé de l'examen des -actes extraordinaires relatifs aux personnes et aux écrits; que si des -conscriptions sans cesse répétées avaient permis des guerres folles, -il ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même, car il les avait votées sans -mot dire, de 1804 à 1814; que si dans la levée des hommes et des -impôts les formes avaient été violées, la faute était également à lui, -car le vote des hommes et de l'argent avait été transféré du Corps -législatif au Sénat, du consentement de ce dernier et en violation des -constitutions impériales; qu'enfin si tout récemment la chose jugée -n'avait pas été respectée, il devait encore s'en attribuer le tort, -puisqu'il avait consenti à casser la décision du jury d'Anvers; -l'honnête M. Lambrechts, disons-nous, avait tellement paru oublier ces -faits présents cependant à toutes les mémoires, que le Sénat s'était -presque trouvé à l'aise, comme s'il eût été devant un public aussi -oublieux que lui-même. Du reste, les considérants avaient rencontré la -même adhésion silencieuse que l'acte, et on était si pressé de -proclamer le résultat, que pour ne pas perdre de temps on avait -placardé dans Paris la déclaration de déchéance, en laissant les -anciens opposants la motiver comme ils voudraient. - -[En marge: La déchéance prononcée, restait à ôter à Napoléon les -moyens de ressaisir le pouvoir.] - -[En marge: Craintes qu'il inspirait encore.] - -Dès ce moment l'acte essentiel était accompli, et en prononçant la -déchéance, on avait dégagé les Français de leur serment envers -Napoléon et envers sa famille. Pourtant ce n'était pas tout que de -briser les liens légaux qui attachaient encore la France à la dynastie -impériale, il fallait enlever à Napoléon lui-même les moyens de -reprendre le sceptre arraché de ses mains, et bien qu'on fût abrité -derrière deux cent mille hommes, un sentiment d'effroi se répandait de -temps en temps parmi les auteurs de la révolution qui s'accomplissait -actuellement, surtout quand ils songeaient à l'homme qui était à -Fontainebleau, à ce qu'il y faisait, à ce qu'il pouvait y faire. Il -lui restait l'armée qui avait combattu sous ses ordres, renforcée de -ce qu'il avait ramassé en route, et des troupes qui avaient combattu -sous Paris; il lui restait l'armée de Lyon, mal commandée par Augereau -mais excellente, les armées incomparables des maréchaux Soult et -Suchet, éloignées sans doute mais faciles à rapprocher en les attirant -à soi ou en allant à elles; il lui restait enfin l'armée d'Italie! que -ne pouvait-il pas entreprendre avec de tels moyens, exaspéré qu'il -était, et jouissant de ses facultés autant que jamais, comme les deux -derniers mois en avaient donné de terribles preuves? Et, en cet -instant même, ne pouvait-il pas tout de suite, seulement avec ce qu'il -avait sous la main, fondre sur Paris, et s'il ne triomphait pas, -signaler au moins sa fin par quelque catastrophe tragique, par quelque -vengeance éclatante, qui couronneraient dignement sa formidable -carrière? On tremblait rien qu'à penser à ces chances diverses, et -parmi cette foule d'allants et venants qui remplissaient l'hôtel -Talleyrand, les uns royalistes d'ancienne date, les autres royalistes -du jour ou tout au plus de la veille, on était loin d'être rassuré: on -colportait, on commentait, on affirmait ou niait les nouvelles -arrivées de Fontainebleau et des environs. - -[En marge: Le moyen imaginé pour désarmer Napoléon, consiste surtout à -provoquer une défection dans l'armée.] - -[En marge: Extrême fatigue de tous les chefs militaires.] - -[En marge: Raisons qu'on pouvait faire valoir auprès d'eux pour les -détacher de Napoléon.] - -Il y avait un moyen de conjurer le danger, c'était de provoquer dans -l'armée quelque mouvement comme celui qui venait de se produire dans -le Sénat. La fatigue certes n'existait pas seulement parmi les -serviteurs civils de l'Empire, et elle était aussi grande au moins -parmi ses serviteurs militaires. Les infortunés qui, à la suite de -Napoléon, avaient promené leur corps souvent mutilé de Milan à Rome, -de Rome aux Pyramides, des Pyramides à Vienne, de Vienne à Madrid, de -Madrid à Berlin, de Berlin à Moscou, sans jamais entrevoir le terme de -leurs peines, rares survivants de deux millions de guerriers, devaient -être bien autrement épuisés et dégoûtés que ceux qui dans le Sénat -s'étaient fatigués de la fatigue d'autrui. Tant qu'ils avaient eu la -gloire et les riches dotations pour prix des périls incessants qui -menaçaient leur tête, ils avaient, non sans murmurer, suivi leur -heureux capitaine. Mais aujourd'hui que l'édifice des dotations, qui -s'étendait comme l'édifice colossal de l'Empire de Rome à Lubeck, -venait de s'écrouler, aujourd'hui que la gloire n'était plus cette -gloire éclatante qu'on recueille à la suite de la victoire, mais cette -gloire vertueuse et amère qu'on recueille à la suite de défaites -héroïquement supportées, il n'était pas impossible par d'adroites -menées de convertir les murmures en clameurs, les clameurs en sédition -militaire. D'ailleurs on avait de fort bonnes raisons à donner aux -gens de guerre, déjà persuadés par leurs souffrances, pour les engager -à quitter le plus exigeant des maîtres. Il ne s'agissait pas en effet -d'abandonner Napoléon pour l'étranger, ou même pour les Bourbons, ce -qui aurait inspiré aux uns d'honnêtes scrupules, aux autres de -profondes répugnances, mais de l'abandonner pour se rallier au -gouvernement provisoire qui venait de surgir des malheurs mêmes que -Napoléon avait attirés sur la France. Ce gouvernement après tout, ce -n'étaient ni les étrangers ni les Bourbons, bien que les étrangers -pussent être son appui et les Bourbons sa fin, c'était la réunion des -hommes les plus considérables du régime impérial, qui, au milieu de -Paris déserté par la femme et les frères de Napoléon, découvert par -une fausse manoeuvre de sa part, et envahi par l'ennemi, s'étaient -concertés pour sauver le pays, le réconcilier avec l'Europe, et faire -cesser une lutte désastreuse et désormais inutile. Tant que Napoléon -avait représenté le sol et l'avait défendu, quelque coupable qu'il pût -être, on devait s'attacher opiniâtrement à lui; mais maintenant qu'à -la suite d'une fatale complication de fautes et de revers, il était -vaincu, et ne pouvait plus rien pour la France, que la ruiner -peut-être par la prolongation d'une guerre calamiteuse, n'était-il -pas légitime de se séparer d'un homme en qui ne se personnifiait plus -le salut du pays, bien qu'en lui se personnifiât encore la gloire de -nos armes, et de se rallier autour d'un gouvernement qui, sans parti -pris d'imposer telles ou telles institutions, telle ou telle dynastie, -faisait appel aux bons citoyens pour qu'ils l'aidassent à tirer le -pays d'une crise épouvantable, sauf à voir ensuite (son titre -provisoire l'indiquait assez) sous quelles lois, sous quelle famille -souveraine, on placerait définitivement la France affranchie et -sauvée. - -[En marge: Outre les griefs généraux, beaucoup de chefs de l'armée -avaient contre Napoléon des griefs particuliers.] - -Des idées si sages devaient avoir accès auprès de tous les hommes -sensés, et à plus forte raison auprès d'hommes dégoûtés, épuisés, -soucieux pour leurs intérêts, comme l'étaient les chefs de l'armée, -ayant pour la plupart outre les griefs généraux des griefs -particuliers, car Napoléon avait eu plus d'un de ses lieutenants à -redresser, notamment pendant la dernière campagne, et il l'avait fait -avec la brusquerie d'un caractère impétueux et absolu. Pourtant, il -faut dire à leur honneur que devant l'ennemi aucun d'eux n'avait -fléchi, et que les plus fatigués, les plus mécontents avaient été -souvent les plus braves. Mais il y a terme à tout, même au dévouement, -surtout quand on n'en voit plus la cause légitime, et qu'on se croit -sacrifié aux passions d'un maître insensé. Or, Napoléon ne devait plus -paraître autre chose à des hommes qui étaient persuadés qu'il avait -toujours pu faire la paix, et qu'il ne l'avait jamais voulu. Il lui -arrivait ce qui arrive à ceux qui ne disent pas constamment la vérité, -c'est qu'on ne les croit plus alors même qu'ils la disent. Napoléon -avait été coupable de ne pas conclure la paix à Prague, imprudent de -ne pas la conclure à Francfort, mais à Châtillon il était honorable à -lui de ne l'avoir pas acceptée, à Fontainebleau il était héroïque de -vouloir prolonger la guerre pour tirer Paris des mains de l'ennemi. -Mais on ne croyait rien de tout cela, et le chagrin, le noble chagrin -de M. de Caulaincourt était presque devenu pour Napoléon une calomnie. -Les regrets que M. de Caulaincourt exprimait d'avoir vu la paix tant -de fois repoussée, faisaient supposer que récemment encore, notamment -à Châtillon, la paix avait été honorablement possible, et follement -refusée. On ne voyait plus dans Napoléon qu'un fou furieux, des mains -duquel il fallait tout de suite et à tout prix tirer la France et -soi-même. - -Dans les rangs inférieurs de l'armée, il existait quelquefois le -sentiment violent de la fatigue physique, mais un jour de soleil, un -bon repas, une heure de repos, la vue de Napoléon, suffisaient pour le -faire disparaître. C'était parmi les chefs que se manifestait la plus -dangereuse des fatigues, la fatigue morale, et elle était -proportionnée au grade, c'est-à-dire à la prévoyance. Grande chez les -généraux, elle était extrême chez les maréchaux. - -[En marge: Dispositions personnelles du maréchal Marmont, qui -l'avaient fait choisir comme but de toutes les menées.] - -[En marge: Émissaires envoyés à Marmont et à divers chefs de l'armée.] - -Il y en avait un, entre tous, celui peut-être qu'on en aurait le moins -soupçonné, que M. de Talleyrand, avec son aptitude à démêler le côté -faible des coeurs, avait d'avance désigné du doigt comme l'homme qui -céderait le plus tôt aux bonnes et aux mauvaises raisons qu'on pouvait -employer pour détacher de Napoléon ses lieutenants les plus intimes, -et celui-là n'était autre que le maréchal Marmont. Cet officier, que -Napoléon avait créé maréchal et duc, par complaisance d'ancien -condisciple bien plus que par estime pour ses talents, ne se croyait -pas sous le régime impérial apprécié à sa juste valeur, porté à sa -véritable place, et il est vrai qu'en goûtant sa personne, en estimant -son brillant courage, Napoléon ne faisait aucun cas de sa capacité. -Cet esprit présomptueux et incomplet, à demi ouvert, à demi appliqué, -croyant approfondir ce qu'il pénétrait à peine, voulant partout le -premier rôle, et tout au plus capable du second, n'ayant pas assez de -supériorité pour diriger, pas assez de modestie pour obéir, était -antipathique à Napoléon, qui lui préférait de beaucoup l'esprit -simple, solide, même un peu borné, mais ponctuel et énergique dans -l'obéissance, de plusieurs de ses maréchaux. Aussi avait-il placé -au-dessus de Marmont bien des hommes au-dessus desquels Marmont -croyait être. Marmont en outre avait commis à Craonne une faute grave, -qui cependant ne lui avait pas attiré tous les reproches qu'il aurait -mérités, et il en voulait à Napoléon au lieu de s'en vouloir à -lui-même. Ces misères de la vanité, M. de Talleyrand les avait -parfaitement démêlées dans l'entretien qu'il avait eu avec Marmont le -30 mars au soir, et il avait désigné ce maréchal comme le but auquel -devaient tendre toutes les séductions. La vanité mécontente est en -effet, dans les moments de crise, un but vers lequel l'intrigue peut -se diriger avec grande probabilité de succès. Ajoutez que Marmont -avait dans la circonstance présente une position qui devait, autant -que son caractère, attirer sur lui les efforts des séducteurs. Il -venait de défendre Paris avec éclat, s'était attribué tout l'honneur -de cette défense, bien que la moitié en revînt de droit au maréchal -Mortier. Il était enfin avec son corps d'armée placé sur l'Essonne, il -couvrait le rassemblement qui se formait à Fontainebleau, et le faire -passer du côté du gouvernement provisoire, c'était décider la question -que le génie et le caractère indomptables de Napoléon semblaient -rendre douteuse encore. On avait cherché un intermédiaire qu'on pût -employer en cette occasion, et on en avait trouvé un parfaitement -choisi, dans la personne d'un ancien ami, d'un ancien aide de camp de -Marmont, de M. de Montessuy, qui avait jadis quitté l'armée pour la -finance et honorablement réussi dans cette nouvelle carrière, qui -partageait toutes les idées saines de la haute bourgeoisie sur le -despotisme impérial et sur la guerre, qui avait enfin sur Marmont -l'influence qu'ont souvent les aides de camp sur leurs généraux, -influence consistant à connaître leurs faiblesses et à savoir s'en -servir. On chargea M. de Montessuy de lettres des principaux -personnages du nouveau gouvernement, tant pour Marmont que pour -d'autres chefs de l'armée, et on l'envoya à Essonne. À ce moyen on en -ajouta un autre non moins efficace. Depuis que Napoléon, retiré à -Fontainebleau, avait paru y concentrer ses forces, on avait transporté -une partie de l'armée coalisée sur la rive gauche de la Seine. On -avait réuni à Paris et dans les environs les réserves des alliés, plus -le corps de Bulow employé d'abord au blocus de Châlons, et on avait -rangé entre Juvisy, Choisy-le-Roi, Longjumeau, Montlhéry, une portion -notable des troupes de la coalition. On avait établi non loin -d'Essonne le quartier général du prince de Schwarzenberg, pour que le -généralissime se tînt prêt à profiter des premières faiblesses de -Marmont. Marmont ne fut pas le seul objet de ces menées; on expédia -auprès du maréchal Oudinot un officier de ses parents, on fit écrire -par Beurnonville à son ami le maréchal Macdonald, on dépêcha enfin à -Fontainebleau une quantité d'émissaires qui étaient militaires pour la -plupart, et que le désir ardent d'avoir des nouvelles devait faire -accueillir par la curiosité, la fatigue ou l'infidélité. - -[En marge: Langage dicté à ces émissaires.] - -Le thème développé dans toutes les communications écrites ou verbales, -c'est qu'on appartenait au pays et non à un homme, que cet homme avait -perdu la France, que si, après l'avoir compromise, il avait les moyens -de la sauver, on devrait peut-être se dévouer encore à lui, mais qu'il -ne pouvait plus rien que répandre inutilement un sang généreux déjà -versé à trop grands flots; que l'Europe était résolue à ne plus -traiter avec lui, et qu'à tout gouvernement, excepté au sien, elle -serait prête à concéder des conditions honorables; qu'il fallait donc, -sans plus tarder, se rattacher au gouvernement provisoire, avec lequel -l'Europe était disposée à traiter; qu'en se rattachant à ce -gouvernement on lui donnerait de la force, de l'autorité, tous les -moyens en un mot de se faire respecter, soit des monarques coalisés, -soit des Bourbons contre lesquels on voulait, en les rappelant, -prendre des précautions légales. Enfin à ces raisons parfaitement -sensées et honnêtes, on en devait ajouter de moins élevées, quoique -avouables, c'est que les Bourbons, dont le retour était prochain, -accueilleraient à bras ouverts les militaires qui reviendraient à eux, -et particulièrement ceux qui se prononceraient les premiers. - -[En marge: La présence de M. de Caulaincourt à Paris, et ses -fréquentes entrevues avec Alexandre donnant de l'ombrage, on l'oblige -à partir pour Fontainebleau.] - -[En marge: Ses récents entretiens avec l'empereur Alexandre.] - -[En marge: Violent colloque avec le prince de Schwarzenberg.] - -Indépendamment de ces menées, les auteurs principaux de la nouvelle -révolution avaient eu soin de faire partir de Paris M. de -Caulaincourt, car ce personnage, admis auprès d'Alexandre aussi -intimement que lorsqu'il représentait à Saint-Pétersbourg le vainqueur -d'Austerlitz et de Friedland, les offusquait par sa présence autant -que les avait offusqués naguère le congrès de Châtillon. En effet, -tant qu'on semblait négocier avec l'Empereur déchu, rien n'était sûr à -leurs yeux, et ils avaient fait sentir au czar qu'il n'était ni sage -ni généreux de les engager à se compromettre davantage, s'il restait -quelque chance de rapprochement avec Napoléon. Alexandre l'avait -compris, et bien que par un sentiment de pure bonté il lui en coûtât -de dire la vérité tout entière à M. de Caulaincourt, il avait fini par -le décourager complétement, afin de le contraindre à quitter Paris -sans être obligé de lui en donner l'ordre. M. de Caulaincourt lui -répétant sans cesse qu'il était dupe d'intrigants, de gens de parti -qui le trompaient sur les sentiments de la France, et que pour vouloir -pousser son triomphe à bout, il s'exposait peut-être à quelque -catastrophe qui envelopperait dans un désastre commun la capitale de -la France et l'armée alliée, Alexandre lui avait dit qu'il n'en -croyait ni les gens de parti ni les intrigants, mais ses propres yeux; -que personne ne voulait plus de Napoléon, que la France n'était pas -moins fatiguée de lui que l'Europe elle-même, qu'il fallait donc se -soumettre à la nécessité et renoncer à le voir régner; qu'on savait -bien ce dont il était capable, mais qu'on était prêt, et que sous peu -on le serait davantage; que ceux qui aimaient Napoléon n'avaient plus -qu'un service à lui rendre, c'était de l'engager à se résigner, et que -c'était le seul moyen d'obtenir pour lui un sort moins rigoureux. -S'appliquant toujours à ménager M. de Caulaincourt, Alexandre, en -parlant d'un sort moins rigoureux pour Napoléon, avait laissé -entrevoir qu'il s'agissait pour sa personne d'une retraite meilleure, -et pour son fils d'un trône sous la régence de Marie-Louise. M. de -Caulaincourt, quoique peu enclin aux illusions, avait alors conçu -certaines espérances, et s'était dit que ce trône serait peut-être -celui de France, accordé au Roi de Rome sous la tutelle de sa mère. -Prêt à se rendre à Fontainebleau, il avait tenté un dernier effort -auprès du prince de Schwarzenberg, qui, en qualité de représentant du -beau-père de Napoléon, d'ancien négociateur du mariage de -Marie-Louise, devait être un peu plus disposé à ménager sinon Napoléon -lui-même, au moins sa dynastie. Mais M. de Caulaincourt l'avait trouvé -encore plus décourageant qu'Alexandre, et beaucoup moins réservé dans -ses termes. Le prince de Schwarzenberg, importuné de la présence de M. -de Caulaincourt et de ses instances, lui avait dit qu'il fallait enfin -s'expliquer franchement; qu'on ne voulait plus de Napoléon ni des -siens; que l'Autriche avait lutté pour lui jusqu'au bout, que dans le -désir de faire naître une dernière occasion de rapprochement elle -avait imaginé l'armistice de Lusigny, qu'au lieu de répondre à ses -intentions paternelles, Napoléon avait écrit à son beau-père une -lettre offensante pour ce monarque, car elle le supposait prêt à -tromper ses alliés, et dangereuse pour l'Europe si la cour d'Autriche -avait été capable de se laisser séduire; qu'à partir de ce jour -l'empereur François profondément blessé avait entièrement adhéré à -l'idée de ne plus traiter avec Napoléon, qu'on avait dans cette idée -tenté l'opération hasardeuse de marcher sur Paris, qu'on y avait -réussi malgré les dangers attachés à une semblable entreprise, et -qu'on ne resterait certainement pas au-dessous de sa bonne fortune; -qu'on ne voulait donc plus de Napoléon à aucun prix; que trouvant -d'ailleurs la France du même avis, il ne voyait pas pourquoi on -s'arrêterait dans une voie qui était la seule vraiment sûre, car il -n'y avait de repos à espérer qu'en se débarrassant de l'homme qui -depuis dix-huit ans bouleversait le monde; que pour ce qui concernait -sa femme et son fils, c'était une chimère de chercher à les faire -régner, que ni l'un ni l'autre ne le pouvaient; que l'Autriche au -surplus ne voulait pas en assumer la responsabilité; que ce serait ou -le gouvernement de Napoléon continué sous un nom supposé, ou le plus -faible, le plus impuissant des gouvernements, qui ne donnerait ni -repos à la France, ni sécurité à l'Europe; qu'il fallait donc en -prendre son parti, et que lui, M. de Caulaincourt, au lieu de -solliciter vainement des gens qui l'écoutaient avec le visage attentif -par politesse, et l'oreille fermée par devoir, ferait mieux d'aller -dire la vérité à Napoléon, et en le décidant à se résigner à son sort, -terminer pour lui, pour la France, pour tout le monde, une douloureuse -et trop longue agonie. - -Irrité par cette rude franchise, M. de Caulaincourt qui aimait -beaucoup aussi à dire la vérité sans ménagements, demanda au prince de -Schwarzenberg, s'il n'était pas étonnant que, lui ministre du -beau-père de Napoléon, affectât d'être contre Napoléon le plus décidé -des représentants de l'Europe; que, lui naguère l'humble solliciteur -du mariage de Marie-Louise, fût aujourd'hui le contempteur le plus -hautain de ce mariage et des devoirs moraux qui en résultaient; que, -lui le lieutenant si empressé et si bien récompensé de l'empereur des -Français dans la campagne de Russie, se montrât si sévère pour ses -entreprises guerrières; qu'il oubliât enfin si tôt, après avoir eu des -occasions si récentes de s'en souvenir, ce qu'étaient l'armée -française et son chef?--Vous supposez peut-être, ajouta fièrement M. -de Caulaincourt, que parce que moi, constant apôtre de la paix, je -suis ici en suppliant pour avoir cette paix que je désirais après -Wagram, après Dresde comme à présent, vous supposez que mon attitude -est celle du maître que je sers! Vous vous trompez. Son génie est -aussi indomptable que jamais. Il est de plus exaspéré. Ses soldats -partagent ses ressentiments, et si les Autrichiens ont pu, en ayant -l'ennemi dans leur capitale, livrer encore les batailles d'Essling et -de Wagram, les Français ne feront pas moins pour arracher leur patrie -aux mains de l'étranger, et, après tout, il n'y a pas si grand orgueil -à croire que les Français valent les Autrichiens, et Napoléon -l'archiduc Charles!-- - -Un peu ramené par la rudesse de M. de Caulaincourt, le prince de -Schwarzenberg lui répondit qu'il n'avait jamais oublié ce qu'il devait -personnellement à Napoléon, mais qu'il y avait quelqu'un à qui il -devait davantage, c'était son propre souverain; que le mariage de -Marie-Louise, il l'avait désiré, demandé même, qu'il n'en -méconnaissait pas la valeur, qu'il y voyait un lien, mais pas une -chaîne; qu'en considération de ce lien, l'Autriche avait tout fait en -1813 et en 1814 pour éclairer Napoléon et l'amener à des résolutions -modérées, qu'elle n'y avait pas réussi, et qu'il devait y avoir terme -à tout, même aux ménagements de la parenté; que quant aux actes de -désespoir, on en prévoyait de redoutables de la part d'un homme de -génie commandant l'armée française, mais qu'on était préparé, qu'on se -battrait aussi en désespérés; que si pour les Français il s'agissait -d'arracher leur patrie aux mains de l'étranger, il s'agissait pour -toutes les puissances d'arracher leur indépendance aux mains d'un -dominateur impitoyable; qu'on avait été esclave, qu'on ne voulait plus -l'être; que s'il fallait sortir de Paris, on en sortirait, mais qu'on -y rentrerait, et que les alliés ne seraient pas moins dévoués à leur -indépendance que les Français à l'intégrité de leur sol. - -[En marge: Vues évidentes de l'Autriche.] - -Il est évident que si l'Autriche, par convenance et par prudence, -avait voulu ménager Napoléon en 1813, et s'était contentée, en lui -offrant la paix de Prague, de mettre des bornes à sa domination -absolue sur l'Europe, que si à Francfort elle avait encore, par -convenance et prudence, offert de lui laisser la France avec le Rhin -et les Alpes, et que si en dernier lieu à Châtillon, pour éviter les -hasards de la marche sur Paris, elle avait offert de lui laisser la -France de 1790, il est évident qu'aujourd'hui, croyant avoir surmonté -tous les dangers, et satisfait à toutes les convenances, l'Autriche -aimait mieux en finir d'un gendre insupportable, et surtout recueillir -tous les fruits de la commune victoire, fruits pour elle inespérés et -immenses, car en ôtant à la France les Pays-Bas et les provinces du -Rhin et en y renonçant pour elle-même, elle aurait en échange la ligne -de l'Inn, le Tyrol, et enfin l'Italie. Le plaisir fort douteux pour -elle, et en beaucoup de cas très-embarrassant, de voir une -archiduchesse demeurer Régente de France, ne valait pas le danger de -voir son terrible gendre ressaisir le sceptre, et elle préférait -donner à cette archiduchesse une indemnité en Italie, même à ses -dépens, que de la laisser à Paris pour y garder la place de Napoléon. -Ce calcul, fort naturel, ne prouvait pas que François II fût mauvais -père; il prouvait que ce prince aimait mieux l'intérêt de ses peuples -que celui de sa fille, et on ne peut pas dire qu'il manquât ainsi à -ses véritables devoirs. - -[En marge: Entretien de M. de Caulaincourt avec Alexandre, avant de -quitter Paris.] - -C'est là ce qui expliquait le peu d'appui que la cause de Napoléon -trouvait auprès du prince de Schwarzenberg, représentant beaucoup trop -franc d'une politique que M. de Metternich, s'il eût été à Paris en ce -moment, eût suivie avec plus de ménagement, mais avec autant de -constance. M. de Caulaincourt, convaincu par tout ce qu'il avait vu et -fait pendant ces trois jours, qu'il ne ramènerait personne à Napoléon, -ni parmi les serviteurs les plus éminents de l'Empire, ni parmi les -représentants des souverains alliés, voulut cependant voir l'empereur -Alexandre encore une fois, afin de savoir si la personne de Napoléon -étant sacrifiée, il ne resterait pas du moins quelque chance pour sa -dynastie. Alexandre le reçut avec la même bonté, mais en lui répétant -à peu près ce qu'il lui avait dit de la nécessité d'aller à -Fontainebleau conseiller un grand et dernier sacrifice.--Partez, lui -dit-il, partez, car on me demande à chaque instant votre renvoi; on me -dit que votre présence intimide beaucoup de gens et leur fait craindre -de notre part un retour vers Napoléon. Je finirai par être obligé de -vous éloigner, car ni mes alliés ni moi ne voulons autoriser de -pareilles suppositions. Je n'ai aucun ressentiment, croyez-le. -Napoléon est malheureux, et dès cet instant, je lui pardonne le mal -qu'il a fait à la Russie. Mais la France, l'Europe ont besoin de -repos, et avec lui elles n'en auront jamais. Nous sommes -irrévocablement fixés sur ce point. Qu'il réclame ce qu'il voudra pour -sa personne: il n'est pas de retraite qu'on ne soit disposé à lui -accorder. S'il veut même accepter la main que je lui tends, qu'il -vienne dans mes États, et il y recevra une magnifique, et, ce qui vaut -mieux, une cordiale hospitalité. Nous donnerons lui et moi un grand -exemple à l'univers, moi en offrant, lui en acceptant cet asile. Mais -il n'y a plus d'autre base possible de négociation que son -abdication. Partez donc, et revenez au plus tôt avec l'autorisation de -traiter aux seules conditions que nous puissions admettre.-- - -M. de Caulaincourt chercha à savoir si en abdiquant Napoléon sauverait -le trône de son fils. Alexandre refusa de s'expliquer, affirma -toutefois que la question relative aux Bourbons n'était pas résolue -irrévocablement, bien que tout semblât tendre vers eux, montra -toujours la même froideur à leur égard, et insista de nouveau pour que -M. de Caulaincourt s'occupât le plus promptement possible du sort -personnel de Napoléon. M. de Caulaincourt, voulant jeter la sonde, -demanda si en ôtant à Napoléon la France, on lui donnerait la Toscane -en indemnité.--La Toscane! repartit Alexandre. Quoique ce soit bien -peu de chose en comparaison de l'Empire français, pouvez-vous croire -que les puissances laissent Napoléon sur le continent, et que -l'Autriche le souffre en Italie? C'est impossible.--Mais Parme, -Lucques, reprit M. de Caulaincourt.--Non, non, rien sur le continent, -répéta Alexandre; une île, soit... la Corse, peut-être...--Mais la -Corse est à la France, répliqua M. de Caulaincourt, et Napoléon ne -peut consentir à recevoir une de ses dépouilles.--Eh bien, l'île -d'Elbe, ajouta Alexandre; mais partez, amenez votre maître à une -résignation nécessaire, et nous verrons. Tout ce qui sera convenable -et honorable sera fait. Je n'ai pas oublié ce qui est dû à un homme si -grand et si malheureux.-- - -[En marge: Départ de M. de Caulaincourt pour Fontainebleau.] - -M. de Caulaincourt partit sur ces paroles, convaincu que sans un -prodige militaire il n'y avait absolument rien à espérer pour -Napoléon, et presque rien pour son fils, et que le devoir était de lui -faire connaître la vérité. Il se mit en route le 2 avril au soir, au -moment où la déchéance allait être prononcée, et certain qu'elle le -serait dans quelques heures. Il arriva au milieu de la nuit à -Fontainebleau. - -[En marge: Pensées et projets de Napoléon à Fontainebleau.] - -Tandis qu'à Paris M. de Caulaincourt s'efforçait en vain de raffermir -les fidélités chancelantes, et d'arrêter les souverains dans leurs -résolutions extrêmes, Napoléon à Fontainebleau n'avait pas perdu le -temps. Les doléances ne convenaient pas plus à son grand caractère, -que les illusions à son grand esprit. Si quelquefois il se livrait aux -illusions, c'était comme une excuse ou un encouragement qu'il se -donnait à lui-même dans ses desseins téméraires, et sans en être tout -à fait dupe. Dans le malheur, il ne craignait pas d'ouvrir entièrement -les yeux à la vérité, et savait la voir sans pâlir. Quoiqu'il fût hors -de Paris, il avait presque deviné ce qui s'y passait; il avait prévu -que les souverains chercheraient à tirer les dernières conséquences de -leur triomphe, que le Sénat l'abandonnerait, et que pour conjurer ce -double danger, un grand événement militaire était la seule ressource. -Aussi, dès son retour à Fontainebleau avait-il pris ses cartes et ses -états de troupes, et saisissant d'un coup d'oeil sûr la belle mais -terrible chance que la fortune semblait lui ménager encore, avait-il -résolu de ne pas la laisser échapper. - -Les coalisés, après avoir perdu en morts ou blessés environ 12 mille -hommes sous les murs de Paris, et après avoir attiré à eux le corps de -Bulow, comptaient encore 180 mille combattants. Napoléon en ajoutant -à ce qu'il amenait les corps des maréchaux Mortier et Marmont, et -quelques troupes des bords de l'Yonne et de la Seine, n'en avait pas -moins de 70 mille. La disproportion était énorme, mais la passion de -l'armée (nous parlons de la passion qui régnait dans les rangs -inférieurs), le génie de Napoléon, les circonstances locales, -pouvaient compenser cette infériorité numérique, et tout faisait -présager une immense catastrophe, pour la capitale ou pour la -coalition. Quand on songe au prix du succès, si on avait triomphé, à -la France rétablie d'un seul coup dans sa grandeur, (il s'agit ici de -sa grandeur désirable et non de sa grandeur folle, de la ligne du Rhin -et non de celle de l'Elbe), nous n'hésitons pas à dire que le gain -possible justifiait l'enjeu, toutes les splendeurs de Paris -eussent-elles succombé dans une journée sanglante. La frontière du -Rhin valait bien tout ce qui aurait pu périr dans la capitale, et nous -ne saurions approuver ceux qui ayant suivi Napoléon jusqu'à Moscou, ne -l'auraient pas suivi cette fois jusqu'à Paris. - -[En marge: Plan extraordinaire de Napoléon pour arracher Paris des -mains de l'ennemi.] - -Quoi qu'il en soit, Napoléon conçut un plan dont le résultat ne lui -paraissait pas douteux, et dont la postérité jugera le succès au moins -vraisemblable. Depuis qu'il s'était établi à Fontainebleau pour y -concentrer ses troupes, les alliés s'étaient partagés en trois masses, -une de 80 mille hommes sur la gauche de la Seine, entre l'Essonne et -Paris (voir la carte nº 62); une autre dans l'intérieur même de Paris, -une autre enfin au dehors sur la droite de la Seine. Napoléon -considérait la situation qu'ils avaient prise comme mortelle pour -eux, si on savait en profiter. Il voulait franchir brusquement -l'Essonne avec son armée, refouler les 80 mille hommes de -Schwarzenberg sur les faubourgs de Paris, faire appel aux Parisiens -pour qu'ils se joignissent à lui, et, profitant du trouble probable -des coalisés assaillis à l'improviste, les écraser, soit qu'il entrât -dans la ville à leur suite, soit qu'il passât brusquement sur la -droite de la Seine par tous les ponts dont il disposait, et qu'il se -précipitât sur leur ligne de retraite. Il est en effet probable -qu'avec les 70 mille hommes réunis sous sa main, Napoléon culbuterait -les 80 mille hommes qui lui étaient directement opposés, que ceux-ci -refoulés sur Paris y rentreraient en désordre, que le moindre concours -des Parisiens convertirait ce désordre en déroute, et que Napoléon les -suivant à brûle-pourpoint, ou se portant par la droite de la Seine sur -leur ligne de retraite, placerait la coalition dans une position dont -elle aurait beaucoup de peine à se tirer, eût-elle à sa tête ce -qu'elle n'avait pas, le plus grand des capitaines. Il est -très-probable encore qu'après un tel événement, et aidé des paysans de -la Bourgogne, de la Champagne, de la Lorraine, qui ne manqueraient pas -de se jeter sur les vaincus puisqu'ils se jetaient déjà sur les -vainqueurs, Napoléon aurait bientôt ramené la coalition jusqu'au Rhin. -S'il se trompait, il nous semble, quant à nous, qu'il valait mieux se -tromper avec lui ce jour-là, que s'être trompé avec lui à Wilna en -1812, à Dresde en 1813. Du reste, s'inquiétant peu des dangers de -Paris, il raisonnait à l'égard de cette capitale comme les Russes à -l'égard de Moscou, et il pensait qu'on ne pouvait payer d'un prix -trop élevé l'extermination de l'ennemi qui avait pénétré au coeur de -la France. - -[En marge: Après avoir arrêté son plan, Napoléon passe tout de suite -aux détails d'exécution, et donne les ordres nécessaires.] - -[En marge: Napoléon passe tous les jours ses troupes en revue.] - -[En marge: Enthousiasme de la garde impériale.] - -[En marge: Cet enthousiasme se communique aux rangs inférieurs de -l'armée.] - -Imperturbable au milieu des situations les plus violentes, et toujours -passant sur-le-champ de la conception de ses plans aux détails -d'exécution, il avait donné ses ordres en conséquence. Il avait rangé -les maréchaux Marmont et Mortier le long de la rivière d'Essonne, -Marmont à Essonne même, Mortier à Mennecy. Il avait renforcé le corps -de Marmont de la division Souham, qui comptait au moins six mille -hommes; remplacé l'artillerie de Marmont et de Mortier, restée en -partie sous les murs de Paris, et fourni à ces deux maréchaux, au -moyen des ressources du grand parc, soixante bouches à feu -parfaitement approvisionnées. Il leur avait prescrit d'entourer -Corbeil d'ouvrages de campagne, afin de s'en approprier le pont, -indépendamment de celui de Melun dont il était maître, de manière à -pouvoir manoeuvrer à volonté sur l'une et l'autre rive de la Seine; de -réunir à Corbeil tous les approvisionnements de grains répandus en -abondance sur la droite de cette rivière, et de fabriquer à la -poudrerie d'Essonne autant de poudre qu'on pourrait. Il avait -échelonné sa cavalerie dans la direction d'Arpajon, afin de se mettre -en communication avec Orléans, où il venait d'appeler sa femme, son -fils, ses frères et ses ministres. Il avait fait avancer la jeune -garde entre Chailly et Ponthierry, pour ménager de la place aux corps -d'Oudinot, de Macdonald et de Gérard qui allaient arriver. Enfin il -avait mandé les troupes qui, sous le général Alix, avaient si bien -défendu l'Yonne, et prenait ainsi toutes ses dispositions pour avoir -l'armée entière concentrée derrière l'Essonne dans la journée du 4, -terme le plus rapproché possible en considérant la distance à -parcourir de Saint-Dizier à Fontainebleau. Chaque jour il passait en -revue les corps qui rejoignaient, et, sans s'expliquer clairement, -leur laissait entrevoir une éclatante revanche du revers essuyé sous -les murs de la capitale. La garde à son aspect poussait des cris -frénétiques. Fantassins et cavaliers, agitant les uns leurs fusils, -les autres leurs sabres, mêlaient au cri ordinaire de _Vive -l'Empereur_, ce cri bien plus significatif: _À Paris! à Paris!_--Les -autres corps de l'armée, plus jeunes et plus sensibles à la -souffrance, arrivaient quelquefois fatigués et tristes. Mais ils ne -résistaient pas à la présence de Napoléon, à la vue de son visage tout -à la fois sombre et inspiré, et, après un peu de repos, recevaient la -contagion des sentiments dont le foyer ardent était dans la garde -impériale. Les chefs de l'armée au contraire étaient consternés, et la -présence de Napoléon les embarrassait, les irritait même, sans les -ranimer. Ils n'osaient pas contester qu'une dernière et sanglante -bataille fût un devoir à remplir envers le pays, si on pouvait ainsi -le sauver, mais ils se récriaient contre l'idée de la livrer dans -l'intérieur de Paris, si c'était là que Napoléon voulût combattre, ce -qu'ils ignoraient, mais ce qu'ils répandaient autour d'eux, pour -rendre ce projet odieux. Leurs aides de camp et leurs complaisants -tenaient le même langage. Il en était autrement des officiers attachés -aux troupes. Ceux-là ne parlaient que de venger l'honneur des armes, -et soufflaient leurs passions à leurs soldats. Aussi dès que Napoléon -se montrait, des transports violents éclataient de toute part, et il -se manifestait un sentiment commun, non pas de dévouement à sa -personne, mais d'exaspération contre l'ennemi et contre les traîtres -qui, disait-on, avaient livré la capitale. - -[En marge: Difficulté de discerner le vrai, à certaines époques et -dans certaines situations.] - -Il y a des jours, tristes jours! où le devoir est obscur, et où les -coeurs les plus honnêtes sont perplexes. C'était le cas ici, et on -pouvait très-sincèrement être d'un avis à Paris, d'un autre avis à -Fontainebleau. Nous comprenons en effet qu'à Paris on pût, sans -estimer le Sénat, adhérer à ses résolutions, et préférer la paix, la -liberté sous l'ancienne dynastie, à la guerre perpétuelle sous un -gouvernement arbitraire et violent, et qu'à Fontainebleau au -contraire, pour de braves soldats n'ayant pas à choisir entre deux -régimes politiques, mais à expulser l'étranger du sol, la seule -espérance d'écraser la coalition, fût-ce au milieu des ruines de -Paris, les transportât d'un bouillant enthousiasme. Et, bien que la -vérité ne dépende pas des lieux, que vérité ici, elle ne soit pas -mensonge là, il nous semble que la manière de l'envisager peut -dépendre des situations, et que le devoir peut différer suivant le -lieu où l'on se trouve. À Paris, de bons citoyens devaient opter pour -la Charte et pour les Bourbons; des soldats à Fontainebleau, sur une -simple espérance d'expulser l'ennemi du territoire, devaient exposer -leur vie encore une fois, et il eût été plus patriotique de mourir -dans cette journée en avant d'Essonne que jadis à Austerlitz ou à -Iéna, car on serait mort certainement pour le pays, et on se serait -dévoué non pas au bonheur, mais au malheur! - -[En marge: Arrivée de M. de Caulaincourt.] - -[En marge: Accueil que lui fait Napoléon.] - -[En marge: Froid jugement que porte Napoléon sur les événements de -Paris.] - -[En marge: Ses paroles à M. de Caulaincourt.] - -Du reste, nous le répétons, il était naturel qu'en face d'événements -si graves les âmes fussent profondément agitées. M. de Caulaincourt -effectivement les trouva fort émues, et lorsque dans la nuit du 2 -avril il parut à la porte de Napoléon, les oisifs d'état-major qui -gardaient cette porte l'assaillirent de leurs questions, et le -supplièrent de dire la vérité à l'Empereur. Ce noble personnage -n'avait pas besoin d'y être convié. Il exposa simplement, sans détour, -sans réticence, tout ce qu'il avait vu et entendu pendant son séjour à -Paris, ne dissimula pas même à Napoléon les colères furieuses dont il -était l'objet, ni surtout les résolutions extrêmes des souverains à -son égard, et quoiqu'il n'hésitât jamais à donner un avis, il ne l'osa -pas cette fois, tant il était difficile de se prononcer, tant le -moindre conseil était inutile et cruel, seulement à insinuer. Napoléon -accueillit M. de Caulaincourt avec une grande douceur et des marques -visibles de gratitude. Il ne parut ni troublé ni étonné de tout ce -qu'il entendait. Il avait appris déjà par diverses informations -quelques-uns des faits rapportés par M. de Caulaincourt, et avait -deviné les autres. Il connaissait l'institution du gouvernement -provisoire, même la déchéance, sans les considérants toutefois, et -notamment les efforts tentés pour renverser sa statue.--C'est bien -fait, dit-il à M. de Caulaincourt, il m'arrive là ce que j'ai mérité. -Je ne voulais pas de statues, car je savais qu'il n'y a sûreté à les -recevoir que de la postérité. Pour les conserver de son vivant, il -faudrait être toujours heureux! Denon a voulu flatter, j'ai eu la -faiblesse de céder, et vous voyez ce que j'y ai gagné. Mais passons à -un sujet plus important. Rien ne me surprend dans votre récit. -Talleyrand se venge de moi, c'est tout simple... Les Bourbons me -vengeront de lui... Mais tous ces hommes de la révolution qui -remplissent le Sénat, et parmi lesquels il y a plus d'un régicide, -sont bien imprudents de se jeter ainsi dans les bras de l'étranger, -qui les jettera dans les bras des Bourbons. Mais ils sont effrayés, -ils cherchent leur sûreté où ils peuvent. Quant aux souverains alliés, -ils veulent abaisser la France. Pourtant ils se comportent envers moi -peu dignement. J'ai pu détrôner l'empereur François et le roi -Guillaume, j'ai pu déchaîner les paysans russes contre Alexandre, je -ne l'ai pas fait. Je me suis conduit à leur égard en souverain, ils se -conduisent à mon égard en jacobins. Ils donnent là un mauvais exemple. -Le moins hostile d'entre eux est Alexandre. Il est vengé, et de plus -il est bon, quoique rusé. Les Autrichiens sont ce que je les ai -toujours vus, humbles dans l'adversité, insolents et sans coeur dans -la prospérité. Ils m'ont presque forcé de prendre leur fille, et -maintenant ils agissent comme si cette fille n'était pas la leur. -Schwarzenberg est tout à l'émigration, Metternich aux Anglais. Mon -beau-père les laisse faire. Nous verrons s'il leur permettra d'aller -jusqu'aux dernières extrémités. L'Impératrice espère le contraire. -Quant aux Anglais et aux Prussiens, ils veulent l'anéantissement de la -France. Cependant tout n'est pas fini. On cherche à m'écarter, parce -qu'on sent que seul je puis relever notre fortune. Je ne tiens pas au -trône, croyez-le. Né soldat, je puis redevenir citoyen. Vous -connaissez mes goûts: que me faut-il? Un peu de pain, si je vis; six -pieds de terre, si je meurs. Il est vrai, j'ai aimé et j'aime la -gloire... Mais la mienne est à l'abri de la main des hommes... Si je -désire commander quelques jours encore, c'est pour relever nos armes, -c'est pour arracher la France à ses implacables ennemis. Vous avez -bien fait de ne rien signer. Je n'aurais pas souscrit aux conditions -qu'on vous aurait imposées. Les Bourbons peuvent les accepter -honorablement; la France qu'on leur offre est celle qu'ils ont faite. -Moi, je ne le puis pas. Nous sommes soldats, Caulaincourt, qu'importe -de mourir, si c'est pour une telle cause? D'ailleurs, ne croyez pas -que la fortune ait prononcé définitivement. Si j'avais mon armée, -j'aurais déjà attaqué, et tout aurait été fini dans deux heures, car -l'ennemi _est dans une position à tout perdre_. Quelle gloire si nous -les chassions, quelle gloire pour les Parisiens d'expulser les -Cosaques de chez eux, et de les livrer aux paysans de la Bourgogne et -de la Lorraine, qui les achèveraient! Mais ce n'est qu'un retard. -Après-demain, j'aurai les corps de Macdonald, d'Oudinot, de Gérard, et -si on me suit je changerai la face des choses. Les chefs de l'armée -sont fatigués, mais la masse marchera. _Mes vieilles moustaches de la -garde_ donneront l'exemple, et il n'y aura pas un soldat qui hésite à -les suivre. En quelques heures, mon cher Caulaincourt, tout peut -changer... Quelle satisfaction... quelle gloire!...-- - -[En marge: Napoléon remet au lendemain pour s'expliquer -définitivement.] - -Après ces paroles prononcées avec un mélange de calme et -d'entraînement communicatif, Napoléon envoya M. de Caulaincourt se -reposer, et tomba lui-même dans un profond sommeil. - -[En marge: Napoléon passe la journée du 3 avril en revues et en -préparatifs.] - -[En marge: Travail des émissaires de Paris.] - -[En marge: Leur langage.] - -[En marge: On fait surtout valoir l'idée d'une bataille livrée dans -Paris même pour révolter tous les coeurs.] - -Le lendemain, 3 avril, il passa la journée en revues et en -préparatifs, et tantôt plongé dans ses réflexions, tantôt le visage -animé, et la flamme du génie dans les yeux, il semblait plein d'un -vaste projet dont il était impatient de commencer l'exécution. Les -troupes en ce moment suprême ne résistaient pas à l'effet de sa -présence, et quoique épuisées en arrivant, criaient à son aspect: -_Vive l'Empereur!_ avec une sorte de frénésie. Les vieux soldats de la -garde en leur racontant, avec la crédulité des camps, qu'une indigne -trahison avait livré Paris, les remplissaient de colère, et elles ne -manifestaient d'autre désir que d'arracher la capitale de la main des -traîtres. À la vérité, ces sentiments particuliers aux soldats et aux -officiers des régiments, n'étaient plus, comme nous venons de le dire, -les mêmes dans les états-majors. Les émissaires venus de Paris -s'étaient glissés parmi ces derniers, et avaient prétendu que Napoléon -étant légalement déchu, ceux qui continuaient de le servir ne -servaient plus qu'un rebelle, et n'étaient eux-mêmes que des rebelles; -qu'il était temps de quitter un homme qui avait perdu la France, qui -les perdrait eux-mêmes s'ils ne se séparaient de lui, et de se rallier -au gouvernement paternel des Bourbons tout disposé à leur ouvrir les -bras; qu'avec ce gouvernement seul on aurait la paix, car l'Europe -était résolue à en finir avec Napoléon et ses adhérents; que l'armée, -en quittant un camp qui désormais n'était plus que celui de la -rébellion, conserverait ses grades, pensions et dignités, et jouirait -enfin, à l'ombre d'un trône tutélaire, de la gloire qu'elle avait -acquise et qu'on ne lui contestait point, qu'autrement elle allait -être enveloppée par quatre cent mille ennemis, et détruite jusqu'au -dernier homme. Ce langage avait facilement pénétré dans l'âme fatiguée -et soucieuse des principaux chefs, et amené de leur part un singulier -déchaînement non-seulement contre les fautes politiques de Napoléon, -fautes trop réelles et trop désastreuses, mais contre ses prétendues -fautes militaires. Il n'était plus, à les entendre, qu'un aventurier, -qui avait rencontré une veine heureuse, et en avait abusé jusqu'à ce -qu'il l'eût épuisée. En 1813, il n'avait commis que des bévues, en -1814 également, et tout récemment encore il s'était trompé, en allant -chercher à Saint-Dizier un ennemi qu'il fallait venir chercher à -Paris. Maintenant rendu plus extravagant que jamais par le malheur, il -voulait livrer une dernière bataille, et faire égorger les malheureux -restes de son armée.--Une dernière bataille soit, disaient-ils, si -c'était pour relever l'honneur des armes, et surtout pour sauver la -France! Mais, dans sa colère contre les Parisiens, Napoléon avait -résolu de la livrer au sein même de Paris, apparemment pour tuer -autant de Parisiens que d'Autrichiens, de Prussiens ou de -Russes!--C'était surtout cette allégation d'une bataille dans Paris -qu'on répandait perfidement, pour rendre plus odieuse encore la -suprême tentative qui se préparait, et en admettant qu'on ne pouvait -se refuser à un dernier effort, s'il y avait chance de le rendre utile -à la France, on demandait avec une épouvante quelquefois feinte, -quelquefois sincère, s'il ne fallait pas être fou ou barbare pour -vouloir convertir Paris en un champ de bataille, et fournir ainsi aux -souverains le prétexte légitime de faire de la capitale de la France -une nouvelle Moscou!-- - -[En marge: Succès des émissaires de Paris dans les états-majors, et -auprès des chefs de l'armée.] - -Ces propos avaient porté l'agitation des états-majors au comble, et, -tandis qu'une véritable fureur patriotique animait la garde, et de la -garde passait dans les rangs inférieurs de l'armée, un sentiment tout -opposé animait les états-majors et les chefs. La journée du 3 avril ne -fit qu'accroître ce double courant d'idées contraires, sous -l'influence des communications venues soit de Paris soit des -avant-postes. - -[En marge: Le 4, Napoléon annonce ses projets dans une allocution aux -troupes.] - -Le jour suivant, c'est-à-dire le 4 au matin, Napoléon parut enfin -décidé à agir. Il s'en expliqua positivement avec M. de Caulaincourt. -Les corps de Macdonald, d'Oudinot, de Gérard, étaient près d'arriver, -et en leur accordant cette journée de repos, il comptait pouvoir le -lendemain 5, ou le surlendemain 6 au plus tard, les porter en ligne, -et attaquer l'ennemi avec 70 mille combattants. Le succès ne lui -semblait pas douteux. Il donna de très-grand matin des ordres pour que -la garde s'ébranlât tout entière, et allât se placer derrière Marmont -et Mortier sur l'Essonne, à l'effet d'appuyer le mouvement, et de -laisser la place libre pour les troupes qui arriveraient -successivement. Après avoir passé en revue les corps qui allaient -partir, il fit former en cercle autour de lui les officiers et -sous-officiers, et de sa voix vibrante, il leur adressa ces paroles -énergiques: - -«Soldats, l'ennemi en nous dérobant trois marches, s'est rendu maître -de Paris. Il faut l'en chasser. D'indignes Français, des émigrés, -auxquels nous avons eu la faiblesse de pardonner jadis, ont fait cause -commune avec l'étranger, et ont arboré la cocarde blanche. Les lâches! -ils recevront le prix de ce nouvel attentat... Jurons de vaincre ou de -mourir, et de venger l'outrage fait à la patrie et à nos armes.»--Nous -le jurons! répondirent avec ardeur ces vieux officiers passionnés pour -leur drapeau, et ils s'en allèrent répandre la flamme dont ils étaient -pleins dans les rangs de leurs soldats. Les troupes défilèrent en -poussant des acclamations fanatiques. - -[En marge: Cris de colère dans les états-majors.] - -[En marge: Arrivée du maréchal Macdonald, et dispositions personnelles -de ce maréchal.] - -Cette scène terminée, Napoléon remonta l'escalier du palais, suivi -d'une foule d'officiers, animés les uns de l'enthousiasme qui venait -d'éclater, les autres de sentiments tout contraires. Sur-le-champ, on -se forma en groupe autour des maréchaux, et là il n'y eut qu'un cri, -c'est que la résolution de jouer leur existence et celle de la France -dans une dernière folie, était évidemment prise, et que c'était le cas -de l'empêcher en se prononçant contre un pareil acte de démence. Tous -furent de cet avis, mais c'était à qui ne dirait pas les premiers -mots. Les aides de camp entourèrent les généraux, les généraux les -maréchaux, et, s'excitant les uns les autres, ils demandèrent bientôt -que leurs chefs refusassent l'obéissance. Le maréchal Macdonald -arrivait à peine, car il n'avait pas quitté son corps. Il descendait -de cheval couvert de la boue des grandes routes, et on venait de lui -remettre une lettre de Beurnonville, portant l'adresse erronée que -voici: _À M. le maréchal Macdonald, duc de Raguse._--Marmont, à qui le -titre de duc de Raguse, inscrit sur l'adresse, avait fait parvenir la -lettre en question, l'avait lue, et ayant reconnu qu'elle était -destinée au maréchal Macdonald, la lui avait renvoyée. Cette lettre -conjurait Macdonald, au nom de l'amitié, au nom de sa famille exposée -à périr au milieu des flammes de la capitale, et à laquelle il était -tendrement attaché, de se séparer du tyran qui n'était plus qu'un -rebelle, pour se donner au gouvernement légitime des Bourbons qui -allaient rentrer en France la paix dans une main, la liberté dans -l'autre.--Macdonald avait conservé dans le coeur les sentiments de -l'armée du Rhin, il était irrité de ce qu'il avait vu et souffert dans -les deux dernières campagnes, et il aimait ses enfants avec passion. -On venait de lui donner de leurs nouvelles et de lui apprendre qu'ils -étaient dans Paris. Il en eut l'âme navrée. On l'entoura, on lui dit -qu'il devait se joindre aux maréchaux ses collègues, et contribuer à -mettre fin à un règne odieux et insensé. Il le promit, et demanda -seulement le temps d'aller revêtir un costume plus convenable. On -était arrivé ainsi jusqu'à la porte du cabinet de Napoléon, et on -s'anima jusqu'à ne plus vouloir quitter l'antichambre, dans -l'intention de veiller sur les maréchaux et de les défendre si, à la -suite de la scène qui se préparait, l'Empereur voulait les faire -arrêter. Il y eut même dans cette espèce d'émeute quelques officiers -assez égarés pour s'écrier qu'au besoin il fallait se débarrasser de -la personne de Napoléon[21]. En un mot, c'était le spectacle d'une de -ces révoltes de la soldatesque dont l'empire romain avait fourni -autrefois de si odieux exemples, et c'était bien, il faut le -reconnaître, une digne fin de ce règne si déplorablement guerrier, que -de s'achever au milieu d'une sédition militaire! - - [Note 21: Je tiens ce déplorable détail de témoins - oculaires, hommes respectables que je ne puis nommer, et qui - peuvent être rangés au nombre des plus honnêtes gens de leur - temps.] - -[En marge: Les maréchaux suivent Napoléon dans son cabinet, en -compagnie de quelques personnages éminents.] - -[En marge: Paroles que leur adresse Napoléon.] - -[En marge: Leur réponse malveillante et timide.] - -Les maréchaux entrèrent: c'étaient Lefebvre, Oudinot, Ney. Macdonald -allait les rejoindre. Ils trouvèrent autour de Napoléon le -major-général Berthier, les ducs de Bassano et de Vicence, et quelques -autres personnages éminents. Napoléon venait de se débarrasser de son -chapeau, de son épée, et marchait, parlait dans son cabinet avec une -véhémence plus qu'ordinaire. Les maréchaux étaient tristes, -embarrassés, n'osant pas proférer une parole. Devinant ce que cachait -leur silence et voulant les forcer à le rompre, Napoléon les -questionna, leur demanda s'ils avaient des nouvelles de Paris, à quoi -ils répondirent qu'ils en avaient, et de bien fâcheuses. Puis il leur -demanda ce qu'ils pensaient.--Tout ce qui était arrivé, dirent-ils, -était bien douloureux, bien déplorable, et ce qu'il y avait de plus -désolant, c'est qu'on ne voyait pas la fin de cette cruelle -situation.--La fin, repartit Napoléon, elle dépend de nous. Vous voyez -ces braves soldats, qui n'ont ni grades ni dotations à sauver, ils ne -songent qu'à marcher, qu'à mourir pour arracher la France aux mains de -l'étranger. Il faut les suivre. Les coalisés sont partagés entre les -deux rives de la Seine dont nous avons les ponts principaux, et -dispersés dans une ville immense. Vigoureusement abordés dans cette -position, ils sont perdus. Le peuple parisien est frémissant, il ne -les laissera pas partir sans les poursuivre, et les paysans les -achèveront. Sans doute, ils peuvent revenir: mais Eugène est de retour -d'Italie avec trente-six mille hommes; Augereau en a trente, Suchet -vingt, Soult quarante. Je vais attirer à moi la plus grande partie de -ces forces; j'ai soixante-dix mille hommes ici, et avec cette masse, -je jetterai dans le Rhin tout ce qui sera sorti de Paris et voudra y -rentrer. Nous sauverons la France, nous vengerons notre honneur, et -alors j'accepterai une paix modérée. Que faut-il pour tout cela? Un -dernier effort, qui vous permettra de jouir en repos de vingt-cinq -années de travaux.-- - -[En marge: Napoléon leur demande s'ils veulent vivre sous les -Bourbons?] - -[En marge: Vive dénégation de leur part.] - -[En marge: Vivre sous le fils de Napoléon, semble leur désir secret.] - -[En marge: Arrivée du maréchal Macdonald, et sa participation au -colloque engagé avec l'Empereur.] - -[En marge: Lettre de Beurnonville à Macdonald lue devant Napoléon.] - -[En marge: Napoléon irrité, mais contenu, renvoie les maréchaux de sa -présence.] - -Ces raisons, quoique frappantes, ne parurent pas être du goût des -assistants. Ils objectèrent à Napoléon que, s'il était légitime de -vouloir livrer une dernière bataille, dans le cas toutefois où elle -pourrait être utile et ne serait pas l'occasion d'une irrémédiable -catastrophe, il était affreux de la livrer dans Paris, et de faire de -notre capitale une autre Moscou. Napoléon répondit à cette objection -qu'on le calomniait quand on prétendait qu'il voulait se venger des -Parisiens, qu'il ne cherchait pas à faire de Paris un champ de -bataille, mais qu'il prenait l'ennemi là où la Providence le lui -livrait, et que dans la position où étaient les coalisés, ils seraient -nécessairement détruits. S'adressant alors à Lefebvre, à Oudinot, à -Ney, il leur demanda si leur désir était de vivre sous les Bourbons? À -cette question, ils poussèrent de vives exclamations. Lefebvre, avec -la violence d'un vieux jacobin, affirma qu'il ne le voulait point, et -il était sincère. Ney s'en exprima avec une incroyable véhémence, et -dit que jamais ses enfants ne pourraient trouver sous les Bourbons ni -bien-être ni même sûreté, et que le seul souverain désirable pour eux -était le Roi de Rome.--Eh bien, reprit Napoléon, croyez-vous qu'en -abdiquant je vous assurerais à vous et à vos enfants l'avantage de -vivre sous mon fils? Ne voyez-vous pas tout ce qu'il y a de ruse et de -mensonge dans cette idée d'une régence au profit du Roi de Rome, -imaginée pour vous séparer de moi, et pour nous perdre en nous -divisant? Ma femme, mon fils, ne se soutiendraient pas une heure, vous -auriez une anarchie qui après quinze jours aboutirait aux Bourbons... -D'ailleurs, ajouta-t-il, il y a des secrets de famille que je ne puis -divulguer... Le gouvernement de ma femme est impossible....--Napoléon -faisait ainsi allusion aux motifs qui l'avaient porté à ordonner que -sa femme sortît de Paris, et le principal de ces motifs, c'était la -faiblesse de Marie-Louise qu'il connaissait bien. Mais tandis que les -maréchaux avaient éclaté en dénégations violentes, lorsque Napoléon -leur avait parlé de vivre sous les Bourbons, ils s'étaient tus -lorsqu'il avait parlé de son abdication et des conséquences qu'elle -pourrait avoir, n'osant pas dire, mais laissant deviner que -l'abdication était véritablement ce qu'ils désiraient. Napoléon le -comprit sans paraître s'en apercevoir. En ce moment survint Macdonald, -ému, troublé de tout ce qu'il avait appris, tenant la lettre de -Beurnonville à la main.--Quelles nouvelles nous apportez-vous? lui dit -Napoléon.--De bien mauvaises, répondit le maréchal. On assure qu'il y -a deux cent mille ennemis dans Paris et que nous allons y livrer -bataille. Cette idée est affreuse... n'est-il pas temps de -finir?...--Il ne s'agit pas, répliqua Napoléon, de livrer bataille -dans Paris, il s'agit de profiter des fautes de l'ennemi.--Là-dessus -on discuta, et Napoléon demandant ce qu'était la lettre qu'il avait à -la main, Macdonald lui dit: Sire, je n'ai rien de caché pour vous, -lisez-la.--Ni moi pour vous tous, repartit Napoléon; qu'on la lise à -haute voix.--M. de Bassano prit la lettre, la lut avec l'embarras, -avec la souffrance d'un sujet resté aussi respectueux que fidèle -envers son maître. Napoléon écouta cette lecture avec un calme -dédaigneux, puis sans se plaindre de la franchise du maréchal -Macdonald, il répéta que Beurnonville et ses pareils n'étaient que des -intrigants, qui, de moitié avec l'étranger, cherchaient à opérer une -contre-révolution; qu'ils laisseraient la France ruinée et à jamais -affaiblie; que les Bourbons, loin de pacifier la France, la mettraient -bientôt en confusion, tandis qu'avec un peu de persévérance il serait -facile de changer cette situation en deux heures.--Oui, reprit -Macdonald, toujours le coeur navré à l'idée d'une bataille dans Paris, -oui, on le pourrait peut-être, mais en nous battant dans notre -capitale en cendres, et probablement sur les cadavres de nos -enfants.--De plus, sans oser dire qu'il désobéirait, le maréchal -déclara qu'on n'était pas sûr de l'obéissance des soldats. Ney sembla -confirmer cette déclaration. Arrivés ainsi à la limite qui sépare le -respect de la révolte, les maréchaux mettaient sur le compte des -soldats un refus d'obéir qui n'appartenait qu'à eux. Napoléon le -sentit et leur dit fièrement: Si les soldats ne vous obéissent point à -vous, ils m'obéiront à moi, et je n'ai qu'un mot à dire pour les -conduire où je voudrai...--Puis avec un ton de hauteur qui n'admettait -pas de réplique, il ajouta: Retirez-vous, messieurs; je vais aviser, -et je vous ferai connaître mes résolutions.-- - -[En marge: Ils vont se vanter au dehors d'avoir dit à Napoléon plus -qu'ils n'ont osé dire.] - -Ils sortirent tout étonnés de s'être montrés si hardis, quoiqu'ils -l'eussent été bien peu, et si émerveillés de leur courage, qu'ils se -vantèrent auprès de leurs aides de camp d'avoir déchiré tous les -voiles, se faisant ainsi beaucoup plus coupables qu'ils ne l'avaient -été réellement[22]. Ils se retirèrent attendant le résultat de cette -scène extraordinaire, extraordinaire vraiment, car Napoléon -tout-puissant ils n'avaient jamais osé lui adresser une observation, -lorsqu'il aurait peut-être suffi d'un mot pour l'arrêter sur la pente -qui menait aux abîmes. - - [Note 22: On a dit, on a écrit, on a répété sous toutes les - formes, que la scène qui s'était passée le 4 avril au matin - dans le cabinet de l'Empereur avait été une scène de - violence poussée jusqu'à la menace, jusqu'à lui arracher - presque son abdication par la force. J'ai eu sous les yeux - les mémoires manuscrits des deux témoins les plus - respectables de cette scène; j'ai recueilli les souvenirs de - témoins oculaires dignes de foi, et j'ai acquis la - conviction que les récits qu'on a répandus à ce sujet sont - entièrement controuvés. Au fond, la scène eut bien pour but - et pour résultat d'arracher à Napoléon son abdication - conditionnelle, mais quant à la forme les choses se - renfermèrent dans la mesure que j'ai gardée dans ce récit. - Les versions exagérées dont je conteste l'exactitude ont eu - pour origine, et pour triste origine, les vanteries de - certains personnages militaires, qui, voulant se faire - valoir quelques jours après, se représentèrent comme plus - coupables envers Napoléon qu'ils ne l'avaient été - véritablement, et eurent fort à le regretter un an après. Ce - sont ces vanteries, exagérées encore par des colporteurs de - faux bruits, qui ont donné lieu aux versions inexactes - répandues sur ce sujet, et je suis certain que la vérité se - réduit à ce que je viens d'exposer.] - -Napoléon dans cette journée n'aurait eu qu'un pas à faire en dehors de -son cabinet, pour en appeler des maréchaux aux colonels et aux -soldats, et il eût trouvé des serviteurs enthousiastes, prêts à le -suivre partout, prêts même à lui faire raison de serviteurs ingrats et -rassasiés. Mais vouloir que dans ce moment il jetât à la porte de son -palais tout un état-major, formé de généraux et de maréchaux qui lui -avaient prodigué leur sang pendant vingt années, qu'il en composât un -avec des colonels et des chefs de bataillon, pour marcher ainsi à une -opération formidable, c'est trop demander même au caractère le plus -énergique et le plus résolu. - -[En marge: Napoléon, resté seul, se répand en plaintes amères, et puis -arrive à l'idée d'abdiquer, mais conditionnellement et au profit de -son fils.] - -Resté seul avec Berthier, avec MM. de Caulaincourt et de Bassano, -Napoléon donna cours à l'irritation qu'il avait jusque-là -contenue.--Les avez-vous vus, leur dit-il, ardents quand il s'agissait -de ne pas vivre sous les Bourbons, silencieux quand je leur parlais de -mon abdication? C'est là en effet ce qu'ils désirent, car on leur a -persuadé que moi hors de cause, ils pourront jouir sous mon fils des -richesses que je leur ai prodiguées. Pauvres esprits qui ne voient pas -qu'entre les Bourbons et moi il n'y a rien, que ma femme et mon fils -ne sont qu'une ombre, destinée à s'évanouir en quelques jours ou en -quelques mois!--Ensuite Napoléon se plaignit qu'on eût osé lire en sa -présence une lettre aussi inconvenante que celle de Beurnonville, et -s'étendit sur la faiblesse et l'ingratitude des hommes. M. de -Caulaincourt essaya de le calmer, en lui disant que le maréchal -Macdonald était un personnage du plus noble caractère, qui n'avait -montré cette lettre que parce que Napoléon la lui avait demandée; que -cette répugnance à se battre dans Paris, prétexte pour les uns, était -pour d'autres un sentiment sérieux et sincère, et il ajouta que l'idée -de son abdication en faveur de son fils était fort répandue, et -qu'elle était du reste la seule base sur laquelle on pût encore -négocier. - -[En marge: L'intention vraie de Napoléon est de donner ainsi une -satisfaction apparente aux maréchaux, et de gagner encore deux jours -dont il croit avoir besoin.] - -Napoléon, revenu bientôt à cette indifférence supérieure avec laquelle -les grands esprits se mettent au-dessus des événements, avoua que son -abdication au profit du Roi de Rome était l'idée du moment, que -c'était peut-être une satisfaction à donner à des âmes troublées, et -il déclara qu'il y était tout disposé, pour leur prouver l'inanité -d'une semblable combinaison.--Je consens, dit-il à M. de Caulaincourt, -à ce que vous retourniez à Paris pour offrir de négocier sur cette -base, à ce que vous emmeniez même avec vous les maréchaux les plus -épris de ce projet; vous me délivrerez d'eux, ce qui ne sera pas un -médiocre avantage, car j'ai de quoi les remplacer ici, et, pendant que -vous occuperez les alliés au moyen de cette nouvelle proposition, moi -je marcherai, et je terminerai tout l'épée à la main. Il faut même -vous hâter de partir, car, d'ici à vingt-quatre heures, vous ne -pourriez plus franchir la ligne des avant-postes.-- - -Napoléon adhéra donc assez promptement à la proposition d'abdiquer au -profit de son fils, comme à une nouvelle manière de gagner deux ou -trois jours, d'endormir la vigilance de l'ennemi, de satisfaire ses -maréchaux, et de se débarrasser de deux ou trois d'entre eux qui -étaient devenus singulièrement incommodes. Cependant, il ajouta que si -on accordait la régence de sa femme au profit de son fils, à des -conditions tout à la fois honorables et rassurantes pour le maintien -de ce nouvel ordre de choses, il était possible qu'il acceptât. Malgré -ce langage, il y avait bien peu de chances pour que la négociation -qu'il se proposait d'interrompre bientôt à coups de canon, pût -réussir. - -[En marge: Choix du duc de Vicence, et des maréchaux Ney et Macdonald -pour porter à Paris son abdication conditionnelle.] - -Après avoir donné aussi brusquement cette face nouvelle à la -situation, il s'agissait de choisir les hommes chargés d'accompagner -M. de Caulaincourt à Paris. M. de Caulaincourt aurait voulu avoir -Berthier pour faire valoir les considérations militaires, M. de -Bassano pour se tenir le plus près possible de la pensée de Napoléon. -Mais Napoléon n'en voulut pas entendre parler. Berthier lui était -indispensable pour transmettre ses ordres à l'armée. M. de Bassano, -quoiqu'il fût, disait-il, bien innocent des dernières guerres, en -était responsable aux yeux du public et des souverains. Il ne -consentit qu'à l'envoi de M. de Caulaincourt, accompagné de deux ou -trois maréchaux. Il songea d'abord à Ney.--C'est le plus brave des -hommes, dit-il, mais j'ai des gens qui en ce moment se battront aussi -bien que lui, et vous m'en débarrasserez. Cependant veillez sur lui, -c'est un enfant. S'il tombe dans les mains de Talleyrand ou -d'Alexandre, il est perdu, et vous n'en pourrez plus rien faire. -Prenez Marmont qui m'est dévoué, et qui soutiendra bien les droits de -mon fils.--Puis revenant sur ce qu'il avait dit, Napoléon ajouta: Non, -ne prenez pas Marmont, il est trop nécessaire sur l'Essonne.--Alors on -proposa Macdonald, qui aurait plus de crédit que Marmont parce qu'il -n'avait jamais passé pour un complaisant, qui d'ailleurs était un -parfait honnête homme, et défendrait les intérêts qu'on lui confierait -comme les siens propres. Napoléon adhéra à ces propositions, rédigea -lui-même l'acte de son abdication conditionnelle, avec ce tact, cette -hauteur de langage qu'il apportait dans toutes les pièces émanées de -sa plume, et ordonna qu'on fît rentrer les maréchaux. - -[En marge: Napoléon rappelle les maréchaux, et leur annonce sa -nouvelle résolution.] - -[En marge: Leur joie en apprenant un projet qui les tire d'embarras.] - -[En marge: Paroles adressées au maréchal Macdonald.] - -[En marge: Les maréchaux autorisés à s'adjoindre Marmont.] - ---J'ai réfléchi, leur dit-il, à notre situation, à ce qu'elle vous a -inspiré, et j'ai résolu de mettre à l'épreuve la loyauté des -souverains. Ils prétendent que je suis le seul obstacle à la paix et -au bonheur du monde. Eh bien, je suis prêt à m'immoler pour faire -tomber cette prévention, et à quitter le trône, mais à la condition de -le transmettre à mon fils, qui pendant sa minorité sera placé sous la -régence de l'Impératrice. Cette proposition vous convient-elle?--À ces -mots, les maréchaux qu'une pareille solution tirait d'embarras, et à -qui elle convenait fort d'ailleurs, car ils aimaient bien mieux vivre -sous un enfant et une femme qui leur appartenaient, que sous les -Bourbons qui leur étaient absolument étrangers, poussèrent des cris de -reconnaissance et d'admiration, saisirent les mains de Napoléon, les -serrèrent avec une vive émotion, en s'écriant qu'il n'avait jamais -été plus grand à aucune époque de sa vie. Après ces témoignages, qu'il -reçut avec une médiocre satisfaction, sans laisser voir toutefois ce -qu'il éprouvait, Napoléon leur dit: Mais maintenant que je viens de -condescendre à vos désirs, vous me devez de défendre les droits de mon -fils, qui sont les vôtres, de les défendre non-seulement de votre -épée, mais de votre autorité morale.--Il leur annonça ensuite qu'il -avait choisi deux d'entre eux pour accompagner le duc de Vicence à -Paris, et pour aller négocier l'établissement de la régence de -Marie-Louise. Il désigna Ney et Macdonald, en racontant comment il -avait d'abord songé à Marmont, et pourquoi il y avait renoncé. Ney fut -extrêmement flatté de ce choix; Macdonald en fut touché, car il -n'avait jamais été l'un des amis personnels de l'Empereur.--Maréchal, -lui dit Napoléon, j'ai eu longtemps des préventions contre vous, mais -vous le savez, elles sont détruites. Je connais votre loyauté, et je -suis sûr que vous serez le plus solide défenseur des intérêts de mon -fils.--En proférant ces mots, il lui tendit la main, que Macdonald -pressa vivement dans les siennes, en promettant de justifier la -confiance que l'Empereur lui témoignait en cette occasion, promesse -que bientôt il devait tenir noblement. Napoléon, quoiqu'il eût renoncé -à envoyer Marmont à Paris, laissa cependant à ses plénipotentiaires la -liberté de le prendre avec eux en passant à Essonne, s'ils croyaient -sa présence utile, se réservant dans ce cas de le remplacer dans le -poste qu'il occupait. Ces explications terminées, Napoléon lut l'acte -suivant, qu'il venait de rédiger: - -[En marge: Texte de l'abdication conditionnelle.] - -«Les puissances alliées ayant proclamé que l'Empereur Napoléon était -le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'Empereur -Napoléon, fidèle à son serment, déclare qu'il est prêt à descendre du -trône, à quitter la France et même la vie, pour le bien de la patrie, -inséparable des droits de son fils, de ceux de la régence de -l'Impératrice, et des lois de l'Empire. Fait en notre palais de -Fontainebleau, le 4 avril 1814.» - -Cette rédaction ayant reçu une approbation unanime, Napoléon prit une -plume pour y ajouter sa signature. Avant d'y apposer son nom, sentant -la gravité de cette démarche malgré les projets secrets qu'il -nourrissait, il fut saisi d'un regret douloureux, non pour le trône, -mais pour les chances auxquelles on allait peut-être renoncer, et -songeant encore à la position si imprudente prise par les alliés, il -s'écria: Et pourtant... pourtant nous les battrions, si nous -voulions!...--Après cette exclamation, qui fit baisser la tête aux -assistants, il signa la pièce, la remit à M. de Caulaincourt, et -congédia ses trois ambassadeurs, toujours plus porté à combattre qu'à -négocier, et résolu, si les moyens qu'il préparait ne se brisaient pas -dans ses mains, d'interrompre à coups de canon la négociation nouvelle -qu'on allait entamer à Paris. - -[En marge: Les maréchaux passent par Essonne, pour y attendre -l'autorisation de se rendre à Paris.] - -[En marge: Embarras que leur présence cause à Marmont.] - -Les maréchaux accompagnés de M. de Caulaincourt quittèrent -immédiatement Fontainebleau afin de se rendre auprès des monarques -alliés. Ils devaient passer à Essonne pour se conformer aux intentions -de Napoléon, et pour y faire demander au quartier général du prince -de Schwarzenberg l'autorisation de traverser les avant-postes. Arrivés -à Essonne vers cinq heures après midi, ils y trouvèrent en effet le -maréchal Marmont, lui firent part de la mission dont ils étaient -chargés, et qu'il était autorisé à partager avec eux. À leur grande -surprise, le maréchal se montra froid, embarrassé, et peu disposé à -les accompagner. Le malheureux, hélas, avait succombé à tous les -piéges qu'on lui tendait depuis quatre jours! - -[En marge: Succès des menées employées auprès de Marmont pour le -détacher de la cause impériale.] - -[En marge: Raisons qu'on avait fait valoir auprès de lui.] - -L'ancien aide de camp qu'on lui avait dépêché la veille, M. de -Montessuy, l'avait joint, et, après lui avoir communiqué les lettres -du gouvernement provisoire, y avait ajouté ses propres exhortations. -Il était facile à cet envoyé de parler avec effet, car il était -convaincu, et pensait avec tout le haut commerce de Paris dont il -faisait partie, qu'il était temps de se séparer d'un gouvernement -arbitraire et désastreusement belliqueux, qui avait jeté la France -dans un abîme de maux, et n'était pas capable de l'en tirer. L'agent -du gouvernement provisoire s'y était pris de plus d'une manière pour -pénétrer dans une âme dont il connaissait toutes les issues. Après -avoir parlé au patriotisme de Marmont, il avait parlé à sa vanité, à -son ambition. Il n'avait pas manqué de dire en effet que dans cette -campagne Marmont s'était couvert de gloire, que la France, l'Europe -avaient les yeux sur lui; que seul entre les maréchaux il avait assez -d'intelligence politique pour comprendre ce qu'exigeaient les -circonstances; que les circonstances commandaient de se séparer de -Napoléon, d'entourer, de fortifier le gouvernement provisoire chargé -de conclure la paix, de rappeler les Bourbons, et en les rappelant de -leur imposer une sage constitution; qu'en secondant l'accomplissement -de cette oeuvre excellente il jouerait dans l'armée le rôle de M. de -Talleyrand dans la politique, qu'il n'aurait sous les Bourbons qu'à -choisir sa situation, qu'après le service qu'il aurait rendu tout lui -serait dû, et qu'il réunirait le double avantage de sauver son pays et -d'en être magnifiquement récompensé. - -[En marge: Nature des devoirs qui liaient Marmont à la cause de -Napoléon.] - -Il y avait assurément beaucoup de vérité dans ce qu'on disait là au -malheureux Marmont, et de la part de celui qui le disait une entière -sincérité. Il était vrai que pour de simples citoyens exempts de tout -engagement personnel, ignorant la situation militaire, ne sachant pas -s'il y avait encore des chances de battre la coalition, d'arracher de -ses mains la France vaincue, le mieux était de se rattacher aux -Bourbons, de tâcher d'obtenir avec eux une paix moins dure, et un -gouvernement moins despotique. Mais ces considérations devaient -demeurer étrangères à un officier comblé des bontés de Napoléon, à un -soldat surtout chargé d'une consigne, celle de garder l'Essonne avec -vingt mille hommes, consigne capitale qui intéressait non-seulement -Napoléon mais la France, car tant qu'il restait quelque part une force -imposante, ce n'était pas seulement le sort de Napoléon, mais celui de -la France qu'on pouvait améliorer en négociant, consigne sacrée enfin -comme celle de tout soldat, jusqu'à ce qu'il en soit relevé. - -Sans doute un militaire ne cesse pas d'être citoyen parce qu'il est -soldat, et parce qu'il verse son sang pour la patrie, ne perd pas le -droit de s'intéresser à ses destinées, et d'y contribuer. Aussi -Marmont pouvait-il courir à Fontainebleau auprès de Napoléon, forcer -l'entrée de son palais, après l'entrée de son palais celle de son -coeur, lui parler au nom de la France, le supplier de ne pas la -déchirer davantage, de la céder aux Bourbons plus capables que lui de -la réconcilier avec l'Europe et de la rendre libre; il pouvait lui -dire toutes ces choses, s'il était de ceux qui les croyaient vraies, -et puis s'il n'était pas écouté, il devait remettre à Napoléon son -épée, avec son épée le poste qu'il occupait, et se rendre auprès du -gouvernement provisoire pour apporter à ce gouvernement en se ralliant -publiquement à sa cause, une chose de grande valeur, une chose dont -Marmont pouvait disposer sans ingratitude et sans trahison, son -exemple! La reconnaissance en effet enchaîne l'intérêt personnel, mais -n'enchaîne pas le devoir. Sans cette démarche préalable, livrer -secrètement à l'ennemi la position de l'Essonne, était une trahison -véritable! - -[En marge: Mobiles secrets qui avaient agi sur Marmont.] - -[En marge: Convention secrète de Marmont avec le prince de -Schwarzenberg.] - -Et pourtant Marmont n'avait pas l'âme d'un traître, loin de là! Mais -il était vain, ambitieux et faible, et malheureusement il suffit de -ces défauts dans des circonstances graves pour aboutir quelquefois à -des actes que la postérité frappe de réprobation. Marmont avait écouté -ce qu'on lui disait sur ses talents à la fois militaires et -politiques, sur l'importance personnelle qu'il pouvait acquérir, sur -les services qu'il pouvait rendre, et, cédant à l'appât trompeur -d'une position immense dans l'État, égale peut-être à celle de M. de -Talleyrand, il avait consenti à entrer en pourparlers avec le prince -de Schwarzenberg, qui s'était pour ce motif transporté à Petit-Bourg. -Après de nombreuses allées et venues on était secrètement convenu des -conditions suivantes. Marmont devait avec son corps d'armée quitter -l'Essonne le lendemain, gagner la route de la Normandie où il se -mettrait à la disposition du gouvernement provisoire, et comme il ne -se dissimulait pas les conséquences d'un acte pareil, car -non-seulement il enlevait à Napoléon près du tiers de l'armée, mais la -position si importante de l'Essonne, il avait stipulé que si, par -suite de cet événement, Napoléon tombait dans les mains des monarques -alliés, on respecterait sa vie, sa liberté, sa grandeur passée, et on -lui procurerait une retraite à la fois sûre et convenable. Cette seule -précaution, dictée par un repentir honorable, condamnait l'acte de -Marmont, en révélant toute la gravité que lui-même y attachait. - -[En marge: Entente de Marmont avec les généraux sous ses ordres.] - -Ces conditions, consignées par écrit, avaient été remises au prince de -Schwarzenberg. Mais ce n'était pas tout que d'avoir été séduit, il en -fallait séduire d'autres, il fallait gagner les généraux de division, -placés au-dessous du maréchal Marmont, car sans leur concours il était -difficile de faire exécuter aux troupes le mouvement convenu. Il -n'était pas du reste très-difficile de les entraîner. Ils ne savaient -rien ou presque rien de la situation générale; ils ne savaient pas -s'il était possible, ou non, d'arracher la France des mains de la -coalition au moyen d'une dernière bataille; ils se disaient seulement -ce que tout le monde se disait alors, c'est que Napoléon après avoir -fait tuer le plus grand nombre d'entre eux, était prêt à faire tuer -encore ceux qui survivaient pour obéir à son entêtement. Profitant de -leur disposition d'esprit, Marmont leur dit qu'après avoir fait faute -sur faute, après avoir laissé entrer les coalisés dans Paris, Napoléon -voulait commettre la folie insigne de les attaquer dans Paris même, -avec cinquante mille hommes contre deux cent mille, d'exposer ainsi le -peu de soldats qui lui restaient à être tués tous, en leur donnant -pour tombeau les ruines de Paris et de la France. On pouvait -assurément représenter ainsi les choses, car elles avaient par plus -d'un côté cet affreux aspect. À de telles peintures, que répondirent -les généraux à qui Marmont s'adressait? Ils répondirent qu'il ne -fallait pas suivre Napoléon dans cette dernière et extravagante -aventure, et qu'on devait mettre soi-même un terme aux malheurs de la -France. Ils promirent donc de suivre Marmont sur Versailles, dès qu'il -leur en donnerait l'ordre. Pour eux, ce qui par le fait est devenu une -défection, n'était qu'une séparation légitime et urgente d'avec un -insensé! - -[En marge: Marmont en voyant arriver les maréchaux, est saisi d'un -repentir honorable et leur avoue ce qu'il a fait.] - -Tels étaient les liens dans lesquels les maréchaux trouvèrent Marmont -enlacé lorsqu'ils arrivèrent à Essonne. Il hésita d'abord à -s'expliquer, et n'opposa que de vains prétextes aux instances qu'ils -lui firent pour l'emmener à Paris. Cependant comme il n'avait pas -l'âme faite pour enfanter la trahison, pas plus que pour en porter le -poids, il finit par tout avouer à Macdonald et à Caulaincourt, en -palliant sa conduite le mieux possible, et en la motivant sur toutes -les raisons qu'il pouvait donner, et qui ressemblaient fort, il faut -le dire, à celles qui avaient porté les maréchaux eux-mêmes à exiger -l'abdication de Napoléon. Macdonald, après avoir vivement blâmé l'acte -de Marmont, s'efforça de lui démontrer que le meilleur moyen de -réparer sa faute c'était de redemander son engagement au prince de -Schwarzenberg, en s'appuyant sur l'abdication conditionnelle de -Napoléon, sacrifice qui les obligeait tous à défendre énergiquement -les droits de son fils, et puis de se rendre à Paris pour y plaider -auprès des souverains la cause du Roi de Rome. Marmont, sans rien -objecter à ces raisonnements, parut répugner néanmoins à se mettre -dans une pareille contradiction avec lui-même, et resta plongé dans -les plus vives perplexités. Un moment il se montra prêt à courir à -Fontainebleau pour y solliciter l'indulgence de Napoléon, en lui -avouant ses torts, mais soit crainte, soit confusion, il ne persista -pas dans ce bon mouvement, et revint au conseil de Macdonald, celui de -reprendre son engagement des mains du prince de Schwarzenberg, d'aller -ensuite à Paris soutenir avec eux la cause du Roi de Rome, en ayant -soin de suspendre jusqu'au retour tout mouvement de son corps d'armée. - -[En marge: Marmont promet à Macdonald de retirer son engagement, et -convient avec ses généraux de suspendre tout mouvement.] - -[En marge: Les maréchaux se rendent à Petit-Bourg.] - -[En marge: Altercation des maréchaux avec le prince de Schwarzenberg -et le prince royal de Wurtemberg.] - -En effet, il appela ses généraux auprès de lui, les entretint de ce -nouvel état de choses, leur annonça l'abdication conditionnelle de -Napoléon, la négociation qui allait s'entamer sur cette base, et -convint avec eux de s'abstenir de tout mouvement jusqu'à de nouveaux -ordres de sa part. Il rejoignit ensuite M. de Caulaincourt et les -maréchaux, et, l'autorisation de franchir les avant-postes étant -arrivée, il les suivit à Petit-Bourg. Toutefois il ne voulut point -entrer en même temps qu'eux, sous prétexte qu'il avait à s'expliquer -en tête-à-tête avec le prince de Schwarzenberg, avant de prendre part -aux conférences communes. M. de Caulaincourt et les maréchaux -introduits dans le château eurent de vives altercations, d'abord avec -le prince de Schwarzenberg qui soutenait imperturbablement la froide -politique du cabinet autrichien, puis avec le prince royal de -Wurtemberg qui parlait de Napoléon et de la France en termes fort -amers. Le maréchal Ney qui avait eu autrefois ce prince sous ses -ordres, et ne l'avait guère ménagé, lui répondit avec hauteur que s'il -était une maison en Europe qui eût perdu le droit d'accuser l'ambition -de la France, c'était assurément celle de Wurtemberg. On était engagé -dans ces fâcheux entretiens, lorsqu'on reçut la permission de se -rendre à Paris demandée pour les représentants de Napoléon. Ceux-ci -partirent, et retrouvèrent en sortant le maréchal Marmont qui les -attendait, après avoir obtenu, disait-il, de la loyauté du prince de -Schwarzenberg la restitution de son engagement. Malgré cette -assertion, tout porte à croire que le prince ne lui avait rendu sa -parole que temporairement, pour la durée seule d'une négociation dont -à ses yeux le succès était impossible, et à la condition d'exiger -l'exécution de l'engagement pris, si cette négociation était rompue. -Ce qui le prouve, c'est la publicité que les coalisés donnèrent -immédiatement à la convention signée avec le maréchal Marmont. - -[En marge: Arrivée de M. de Caulaincourt et des maréchaux à Paris.] - -[En marge: Terreur des royalistes et du gouvernement provisoire en -apprenant la mission des maréchaux.] - -M. de Caulaincourt et les maréchaux arrivèrent à l'hôtel de la rue -Saint-Florentin le 5 avril vers une ou deux heures du matin. Quand on -sut qu'ils venaient offrir l'abdication de Napoléon au profit du Roi -de Rome et de Marie-Louise, et appuyer cette négociation de toute -l'autorité de l'armée, l'émotion fut grande autour du gouvernement -provisoire, qui ne cessait d'avoir jour et nuit de nombreux assidus à -sa porte, solliciteurs ou curieux. On trembla à l'idée de voir -Napoléon exerçant le pouvoir derrière sa femme et son fils, et se -vengeant de ceux qui l'avaient abandonné. Depuis le 2 avril au soir, -moment où la déchéance avait été prononcée, les royalistes s'étaient -fort multipliés, les uns s'enhardissant peu à peu à professer une foi -ancienne chez eux, les autres sentant le royalisme naître dans leur -coeur avec le succès. Le nombre des gens compromis et disposés à -s'alarmer s'était donc augmenté considérablement, et les alarmes -furent poussées à ce point que le plus engagé de tous, M. de -Talleyrand, se demanda lui-même s'il ne faudrait pas s'arrêter dans la -voie où il avait fait tant de pas qu'on devait croire sans retour. En -effet, importuné par M. de Vitrolles, qui insistait, comme on l'a vu, -sur l'admission immédiate et sans condition de M. le comte d'Artois à -Paris, il en était à débattre ces exigences, et allait même remettre -une lettre pour le prince à M. de Vitrolles, lorsqu'on avait annoncé -les maréchaux. Frappé de leur apparition inattendue, il avait retenu -cette lettre, et engagé M. de Vitrolles à rester jusqu'à ce que les -derniers doutes fussent levés, ce que celui-ci avait accepté, voulant, -lorsqu'il irait rejoindre le prince, n'avoir à lui annoncer que des -résolutions certaines et définitives. - -[En marge: Précautions de M. de Talleyrand pour raffermir l'empereur -Alexandre dans ses résolutions.] - -M. de Caulaincourt et les maréchaux eurent avec les membres du -gouvernement provisoire un premier entretien court et froid, et qui -serait devenu orageux, si la question n'avait pas dû se vider -ailleurs. La nuit était avancée, et le roi de Prusse s'était retiré -dans l'hôtel qui lui servait de résidence. L'empereur Alexandre, -établi à l'hôtel Talleyrand, reçut tout de suite les envoyés de -Napoléon. Avant de livrer ce prince à l'influence des nouveaux venus, -M. de Talleyrand qui craignait sa mobilité, s'efforça de fixer dans -son esprit les idées qu'il avait déjà essayé d'y faire entrer, en lui -répétant que Napoléon était impossible, parce qu'il était la guerre, -que Marie-Louise était également impossible, parce qu'elle était -Napoléon à peine dissimulé, que Bernadotte était ridicule, qu'il n'y -avait d'admissible que les Bourbons, que d'ailleurs depuis cinq jours -on avait marché constamment dans cette voie, et que la raison comme la -loyauté voulaient qu'on n'abandonnât point des gens qui s'étaient -compromis sur la foi des souverains alliés, à la puissance et à la -parole desquels ils avaient dû croire. M. de Talleyrand ne s'en tint -point à cette précaution, et il donna à l'empereur Alexandre une -espèce de gardien, le général Dessoles, esprit ferme, avons-nous dit, -engagé dans la cause des Bourbons, non par intérêt, mais par -conviction, et capable de soutenir son opinion contre toute sorte de -contradicteurs. Bien que n'ayant pas les mêmes titres que les -maréchaux Ney et Macdonald pour parler au nom de l'armée, il avait -cependant quelque droit de répondre à ceux qui en parlant pour elle, -ne se renfermeraient pas dans l'exacte vérité des choses. - -[En marge: Les envoyés de Napoléon reçus par Alexandre.] - -[En marge: Paroles de ce prince, et longue explication de sa -conduite.] - -[En marge: Offre aux maréchaux de choisir l'un des chefs de l'armée -pour souverain de la France.] - -Alexandre accueillit M. de Caulaincourt et les maréchaux avec la -courtoisie qui lui était naturelle, et dont il ne faisait jamais plus -volontiers étalage qu'en présence des militaires français. Après les -avoir complimentés sur leurs exploits dans la dernière campagne, et -sur le dévouement héroïque avec lequel ils avaient rempli leurs -devoirs militaires, après avoir ajouté que ces devoirs accomplis il -était temps pour eux de choisir entre un homme et leur pays, et de ne -plus sacrifier leur pays par fidélité pour cet homme, il s'appliqua, -ce qu'il faisait souvent, à retracer l'origine de la présente guerre, -et à montrer en remontant jusqu'à 1812, que c'était Napoléon seul qui -l'avait provoquée. Il dit que la Russie avait supporté patiemment en -1809, en 1810, en 1811, toutes les charges de l'alliance, avait privé -ses sujets de tout commerce pour se prêter aux combinaisons politiques -de la France contre l'Angleterre, lorsque Napoléon, mobile autant -qu'absolu, avait soudainement inventé une législation commerciale -nouvelle, et prétendu l'imposer à ses alliés; qu'à cette époque, lui -Alexandre, avait fait les représentations les plus amicales et les -plus irréfutables, que néanmoins, malgré l'injustice de ce qu'on lui -demandait, il était disposé à un dernier sacrifice, quand Napoléon -avait brusquement envahi son territoire et l'avait mis dans la -nécessité de se défendre; qu'alors secondé par le courage de son armée -et par son climat, il avait repoussé l'envahisseur; qu'arrivé sur la -Vistule il se serait arrêté, si l'Europe opprimée n'avait imploré son -secours; qu'après Lutzen et Bautzen, les souverains alliés avaient -voulu s'entendre avec Napoléon, lui laisser ses immenses conquêtes, et -alléger seulement le joug qui pesait sur eux, mais qu'il s'y était -obstinément refusé; que sur le Rhin on s'était arrêté de nouveau pour -lui offrir ce beau fleuve comme frontière, et qu'il n'avait pas -répondu; qu'à Châtillon on lui avait offert la France de Louis XIV et -de Louis XV, qu'il avait refusé encore, et qu'alors il avait bien -fallu venir chercher à Paris la paix qu'on n'avait pu trouver nulle -part; qu'entrés dans Paris, les souverains alliés ne voulaient ni -humilier la France, ni lui imposer un gouvernement; qu'ils étaient -occupés de bonne foi à découvrir celui qu'elle désirait véritablement, -celui qui, en lui donnant le bonheur, assurerait à l'Europe le repos; -qu'ils n'avaient aucun pacte avec les Bourbons, et que s'ils -inclinaient vers eux, c'était plutôt par nécessité que par choix; -qu'ils étaient prêts, tant leur déférence pour l'opinion de la France -était grande, à adopter le gouvernement que les députés de l'armée, -ici présents, désigneraient, à condition seulement que ce gouvernement -n'eût rien d'alarmant pour l'Europe. Redoublant alors de flatteries à -l'égard de ses interlocuteurs, Alexandre ajouta: Entendez-vous, -messieurs, entre vous, adoptez la Constitution qui vous plaira, -choisissez le chef qui conviendra le mieux à cette Constitution, et, -si c'est parmi vous, qui par vos services et votre gloire réunissez -tant de titres, qu'il faut aller prendre ce nouveau chef de la France, -nous y consentirons de grand coeur, et nous l'adopterons avec -empressement, pourvu qu'il ne menace ni notre repos ni notre -indépendance.-- - -[En marge: Le maréchal Ney prend le premier la parole.] - -[En marge: Chaleur qu'il met à défendre le fils de Napoléon.] - -Le maréchal Ney, que son impétuosité naturelle portait toujours à se -mettre en avant, se hâta de répondre aux paroles courtoises du czar, -et, trop pressé même d'entrer dans ses idées, il dit qu'ils avaient -souffert plus que personne de ces guerres incessantes dont se -plaignait l'Europe, que ce dominateur absolu dont elle ne voulait -plus, ils en avaient été les premières victimes, car le continent -était couvert des corps de leurs compagnons d'armes, et que quant à -eux ils ne seraient pas les moins ardents à désirer son éloignement du -trône.--Ce langage, quelque vrai qu'il pût être, était peu adroit, et -peu fait surtout pour imposer à des souverains dont on ne pouvait -modifier les résolutions qu'en leur exagérant le dévouement de l'armée -pour Napoléon. Il produisit sur Alexandre une impression sensible, que -regrettèrent les collègues du trop fougueux maréchal. Il poursuivit -son discours, et répondant à l'insinuation flatteuse d'Alexandre en -faveur d'un candidat choisi parmi les militaires français, insinuation -qui, si elle avait été sérieuse, n'aurait pu se rapporter qu'à -Bernadotte, il donna à entendre que parmi les hommes d'épée il n'y en -avait qu'un qui fût parvenu à cette hauteur d'où l'on peut régner sur -les peuples, que celui-là, condamné par la fortune, s'était mis -lui-même hors de cause par son abdication, qu'après lui aucun -militaire n'oserait afficher de telles prétentions, et que le seul qui -osât peut-être y penser, couvert du sang français, révolterait tous -les coeurs; que le fils de Napoléon, avec sa mère pour Régente, était -donc le seul gouvernement présentable à l'armée et à la France. - -[En marge: Le maréchal Macdonald joint ses efforts à ceux du maréchal -Ney.] - -Cette proposition nettement formulée, Ney et Macdonald, l'un après -l'autre, défendirent avec véhémence, et une sorte d'éloquence toute -militaire, la cause du Roi de Rome. Ils s'élevèrent avec passion -contre l'idée du rappel des Bourbons, s'attachant à démontrer la -difficulté de les faire accepter par la France nouvelle qui ne les -connaissait pas, et de leur faire accepter à eux-mêmes cette France -qu'ils ne connaissaient pas davantage, la probabilité par conséquent -de voir bientôt éclater entre le trône et le pays une incompatibilité -de sentiments qui amènerait des troubles fâcheux, et tromperait les -espérances de repos que l'Europe fondait sur la restauration de -l'ancienne dynastie. Puis ils firent valoir la convenance, bien grande -suivant eux, de laisser les générations nouvelles sous un gouvernement -de même nature qu'elles, composé des hommes qui depuis vingt ans -administraient les affaires publiques, qui détestaient autant que -l'Europe elle-même le système de la guerre continue, car ils en -avaient supporté tout le poids, et qui d'ailleurs auraient à leur tête -une princesse dont les souverains alliés ne pouvaient se défier, -puisqu'elle était la fille de l'un d'entre eux. Parlant enfin pour -l'armée en particulier, les maréchaux dirent qu'il était bien dû -quelque chose à ces guerriers qui avaient tant versé leur sang pour la -France, et qui étaient prêts à en verser le reste si on les y -obligeait, qui seuls en ce moment retenaient le désespoir de Napoléon, -et qu'on leur devait au moins, au lieu de les faire vivre sous des -princes qui les flatteraient en les détestant, de les placer sous le -fils du général auquel ils avaient dévoué leur existence, et qui les -avait conduits vingt ans à la victoire. - -[En marge: Alexandre alléguant la conduite du Sénat, le maréchal Ney -s'emporte contre ce corps, et demande qu'on mette les maréchaux en sa -présence.] - -Ces considérations présentées avec une extrême chaleur ne laissèrent -pas de produire sur Alexandre une impression visible. Essayant de -contredire les deux maréchaux, plutôt pour les pousser à donner toutes -leurs raisons que pour les combattre, il leur cita les actes récents -du Sénat, leur fit remarquer qu'on avait déjà fait bien des pas vers -la restauration de l'ancienne dynastie, et que les représentants les -plus qualifiés de la Révolution et de l'Empire n'avaient pas hésité à -se prononcer en sa faveur. - -Au premier mot dit sur le Sénat, le maréchal Ney ne put contenir sa -colère.--Ce misérable Sénat, s'écria-t-il, qui aurait pu nous épargner -tant de maux en opposant quelque résistance à la passion de Napoléon -pour les conquêtes, ce misérable Sénat toujours pressé d'obéir aux -volontés de l'homme qu'il appelle aujourd'hui un tyran, de quel droit -élève-t-il la voix en ce moment? Il s'est tu quand il aurait dû -parler, comment se permet-il de parler maintenant que tout lui -commande de se taire? La plupart de messieurs les sénateurs -jouissaient paisiblement de leurs dotations pendant que nous arrosions -l'Europe de notre sang. Ce n'est pas eux qui ont droit de se plaindre -du règne impérial, c'est nous, militaires, qui en avons supporté les -rigueurs; et si, oubliant toute convenance, ils osent afficher des -prétentions, mettez-nous en face d'eux, Sire, et vous verrez si leur -bassesse pourra élever la voix en notre présence.-- - -[En marge: Alexandre paraît un moment ébranlé.] - -[En marge: Remise de la décision à quelques heures.] - -Ému par ces paroles, Alexandre parut prêt à consentir à une conférence -des maréchaux avec les principaux sénateurs. Le général Dessoles -voyant combien on perdait de terrain, essaya d'intervenir dans cette -discussion. Il le fit avec véhémence, et même avec une certaine -rudesse. On l'interrompit plusieurs fois, et le débat devint confus et -violent. Ne trouvant guère d'appui autour de lui, le général Dessoles -fit alors une sorte d'appel à la loyauté d'Alexandre, et lui -représenta qu'on s'était bien engagé dans la voie du rétablissement -des Bourbons pour reculer, qu'une foule d'honnêtes gens s'étaient -compromis sur la foi des souverains alliés, et qu'il ne serait pas -loyal de les abandonner. Cet argument vrai, mais un peu égoïste, et -déjà allégué par M. de Talleyrand, n'allait guère au noble caractère -du général Dessoles, qui n'était conduit en ceci que par des -convictions désintéressées; il finit aussi par blesser l'empereur -Alexandre. Ce prince répondit fièrement que personne n'aurait jamais à -regretter de s'être fié à lui et à ses alliés, qu'il ne s'agissait pas -ici d'intérêts personnels, mais d'intérêts généraux, embrassant la -France, l'Europe et le monde, et que c'était par des vues plus -élevées qu'il fallait se guider. Rompant l'entretien qui avait duré -presque toute la nuit, et faisant remarquer qu'il était seul présent -parmi les souverains, car le roi de Prusse lui-même était absent, -Alexandre congédia gracieusement les maréchaux en leur donnant -rendez-vous pour le milieu de la matinée, afin de leur communiquer ce -qu'après de mûres réflexions auraient décidé les monarques alliés. - -Bien qu'on eût fait trop de pas sur le chemin qui menait à la -restauration des Bourbons pour revenir aisément en arrière, la cause -du Roi de Rome et de Marie-Louise ne semblait pas tout à fait perdue, -et les maréchaux, se faisant illusion, sortirent de cette première -entrevue avec plus d'espérance qu'il n'était raisonnable d'en -concevoir. Écoutés par Alexandre avec complaisance, traités avec des -égards qui étaient presque du respect, échauffés par la discussion, -ils se retirèrent de chez lui fort animés, et en apercevant dans -l'antichambre de l'empereur de Russie les hommes qui naguère faisaient -foule dans les antichambres de Napoléon, ils ne surent pas se -contenir, quoiqu'ils dussent bientôt donner eux-mêmes le spectacle qui -les blessait si fort en cet instant. La discussion reprit sur-le-champ -avec les membres du gouvernement provisoire et avec plusieurs de ses -ministres. Elle fut moins mesurée que devant l'empereur Alexandre. Le -général Beurnonville ayant voulu s'adresser au maréchal Macdonald, -Retirez-vous, lui dit celui-ci; votre conduite a effacé en moi une -amitié de vingt années.--Puis rencontrant sur ses pas le général -Dupont, Général, lui dit-il, on avait été injuste, cruel peut-être à -votre égard, mais vous avez bien mal choisi l'occasion et la manière -de vous venger.--Le maréchal Ney ne fut pas plus réservé, et cette -scène allait prendre un caractère fâcheux, lorsque M. de Talleyrand -fit remarquer aux interlocuteurs que le lieu n'était pas convenable -pour discuter de la sorte, car on était chez l'empereur de Russie -auquel on manquait ainsi de respect, et il les invita à descendre chez -lui, où ils se trouveraient dans les appartements du gouvernement -provisoire.--Nous ne reconnaissons pas votre gouvernement provisoire, -et nous n'avons rien à lui dire, répondit le maréchal Macdonald, puis -il sortit brusquement emmenant avec lui ses collègues.-- - -[En marge: Les maréchaux vont attendre chez le maréchal Ney la réponse -des souverains.] - -Les négociateurs de Napoléon se rendirent chez le maréchal Ney pour y -passer le reste de la nuit, et attendre la réponse des souverains -alliés, qui devait leur être remise dans le courant de la matinée. - -[En marge: Événements graves qui se passaient en ce moment sur -l'Essonne.] - -Pendant que cette grave question se discutait avec des chances -diverses dans l'hôtel de la rue Saint-Florentin, elle se résolvait -ailleurs, non par des arguments vrais ou faux, mais par le plus -mauvais de tous, par une défection. Napoléon, comme on l'a vu, -n'attachait pas grande importance à la démarche tentée par les -maréchaux, et ne songeait qu'au projet de passer l'Essonne avec les 70 -mille hommes qui lui restaient, pour accabler les coalisés, ou -s'ensevelir avec eux sous les ruines de Paris. Ayant besoin de Marmont -qui commandait le corps établi sur l'Essonne, il l'avait mandé à -Fontainebleau afin de lui donner ses dernières instructions. -Prévoyant toutefois que Marmont aurait pu suivre les maréchaux à -Paris, il avait prescrit qu'on lui envoyât à son défaut le général -chargé de le remplacer. - -[En marge: Le général Souham qui remplaçait Marmont ayant été appelé -au quartier général, se figure que Napoléon est instruit de la -défection projetée, et veut sévir contre les généraux du 6e corps.] - -Il avait confié cette commission au colonel Gourgaud. Cet officier -brave et dévoué, mais ne transmettant pas toujours les ordres de -l'Empereur avec la mesure convenable, se montra surpris de ne pas -trouver le maréchal Marmont à son poste, et demanda d'un ton presque -menaçant l'officier qui commandait à sa place. À le voir on eût dit -qu'il représentait un maître irrité, instruit de ce qui s'était passé -à Petit-Bourg entre Marmont et le prince de Schwarzenberg. Il n'en -était rien pourtant. Napoléon et le colonel Gourgaud ignoraient tout, -mais ce dernier, cédant aux fâcheuses habitudes de l'état-major -impérial, allait à son insu déterminer un événement de grande -importance. Il y a des temps où la fortune après vous avoir tout -pardonné ne vous pardonne plus rien, et vous punit non-seulement de -vos fautes, mais de celles d'autrui. Napoléon l'éprouva cruellement en -cette circonstance. - -[En marge: Les autres généraux partagent la crainte de Souham, et se -décident avec lui à exécuter la convention souscrite avec le prince de -Schwarzenberg, sans attendre le retour de Marmont.] - -C'était le vieux général Souham qui, en sa qualité de plus ancien -divisionnaire, commandait en l'absence du maréchal Marmont. Le colonel -Gourgaud parla du même ton, tant à lui qu'aux autres généraux, -Compans, Bordessoulle, Meynadier, et, par surcroît de malheur, un -nouvel ordre arriva en cet instant, ordre écrit cette fois, adressé -directement au général Souham, et lui prescrivant de se rendre -immédiatement à Fontainebleau. C'était la suite naturelle d'un usage -établi à l'état-major impérial, et consistant à répéter par écrit -tous les ordres verbaux de l'Empereur. Le vieux Souham ne fit pas -cette réflexion si simple, mais frappé de la manière dont le colonel -Gourgaud avait parlé, frappé plus encore de la répétition écrite des -mêmes ordres, et ayant en ce moment la défiance d'une conscience qui -n'était pas irréprochable, il conçut sur-le-champ une pensée des plus -malheureuses. Napoléon, suivant lui, savait tout, il connaissait -non-seulement la convention secrète conclue par le maréchal Marmont -avec le prince de Schwarzenberg, mais l'adhésion qu'elle avait reçue -des généraux divisionnaires du 6e corps, et il les appelait à -Fontainebleau pour les faire arrêter, peut-être même fusiller. Le -général Souham était un général de la révolution, excellent homme de -guerre, ancien ami de Moreau, ayant conservé pour Napoléon la haine -sourde de tous les généraux de l'armée du Rhin, se plaignant comme -Vandamme, et avec autant de motifs, de n'avoir pas été fait maréchal, -resté républicain au fond du coeur, et assez habitué aux procédés -révolutionnaires pour croire Napoléon capable des actes les plus -violents. Il assembla tout de suite ses collègues, les généraux -Compans, Bordessoulle, Meynadier, leur dit que Napoléon, évidemment -informé de ce qui s'était passé, les appelait auprès de lui pour les -faire fusiller, et qu'il n'était pas d'humeur à s'exposer à une fin -pareille. Ils n'en étaient pas plus d'avis que lui, et après quelques -objections qui tombèrent devant l'affirmation répétée que Napoléon -savait tout, ils consentirent à ce que proposait le général Souham, -c'est-à-dire à ne pas attendre le retour du maréchal Marmont pour -exécuter la convention conclue avec le prince de Schwarzenberg, et par -conséquent à passer l'Essonne pour se mettre aux ordres du -gouvernement provisoire. Le général Souham était si rempli de l'idée -qu'on l'appelait pour s'emparer de sa personne, qu'il avait établi un -piquet de cavalerie sur la route de Fontainebleau, avec ordre -d'arrêter et d'abattre le premier officier d'état-major qui -paraîtrait, si Napoléon, par impatience d'être obéi, renouvelait ses -messages. Le colonel Fabvier, attaché à l'état-major du maréchal -Marmont, désolé de ces résolutions si légères et si fâcheuses, -s'efforça en vain de calmer le général Souham, de lui prouver qu'il -s'exagérait le danger de sa situation, qu'au surplus les précautions -qu'il venait de prescrire pour garder la route devaient le rassurer, -qu'il n'avait qu'à y joindre celle de rester de sa personne au delà de -l'Essonne, de manière à s'échapper au premier signal, que ne pas s'en -tenir là, mais prendre sur soi le déplacement des troupes, c'était -mériter et peut-être encourir le traitement qu'il redoutait bien à -tort en ce moment. Rien ne put calmer cet esprit effaré, et aux -excellentes raisons du colonel Fabvier il ne sut opposer que cet adage -vulgaire de la soldatesque: _Il vaut mieux tuer le diable que se -laisser tuer par lui._ Il persista donc dans son erreur. - -Poussés par cette fatale illusion, les généraux divisionnaires du 6e -corps avertirent le prince de Schwarzenberg, ou ceux qui le -remplaçaient, de leur prochain mouvement, et craignant de rencontrer -de fortes oppositions de la part des troupes, ordonnèrent que tous -les officiers des régiments, depuis les colonels jusqu'aux -sous-lieutenants, marchassent avec leurs soldats et à leur poste, de -peur que les officiers se réunissant pour s'entretenir, ne vinssent à -se communiquer leurs réflexions, peut-être leurs doutes, et ne fussent -ainsi amenés à un soulèvement contre des chefs dont ils auraient -deviné la défection. - -[En marge: Défection du 6e corps, les troupes ignorant ce qu'elles -font.] - -Ces précautions une fois prises, le 6e corps conduit par ses généraux -franchit l'Essonne vers quatre heures du matin, le 5, pendant que les -maréchaux étaient en conférence rue Saint-Florentin. Il s'avança en -silence vers les avant-postes ennemis. Les troupes obéirent, ignorant -la faute qu'on leur faisait commettre, les unes supposant que c'était -la suite de l'abdication dont la nouvelle s'était répandue dans la -soirée, les autres que c'était un mouvement concerté pour surprendre -l'ennemi. Pourtant en voyant les soldats alliés border paisiblement -les routes, et les laisser passer sans faire feu, elles commencèrent à -concevoir des soupçons. Bientôt même elles murmurèrent. Quelques -officiers complices de la défection cherchèrent à les apaiser, en -alléguant divers prétextes, et firent continuer la marche sur -Versailles. Mais les murmures allaient croissant à chaque pas, et tout -présageait un soulèvement en arrivant à Versailles même. Ainsi passa à -l'ennemi le 6e corps, à une seule division près, celle du général -Lucotte, à qui l'ordre parut suspect et qui refusa de l'exécuter. La -ligne de l'Essonne resta donc découverte, et le 6e corps, si -nécessaire à l'exécution des projets de Napoléon, fut complétement -perdu pour lui. - -[En marge: Le colonel Fabvier court avertir Marmont.] - -Le brave colonel Fabvier n'ayant aucun moyen d'empêcher cette triste -résolution, n'avait vu d'autre ressource, pour en prévenir les effets, -que de se transporter en toute hâte à Paris auprès du maréchal -Marmont. Mais dépourvu d'autorisation, il eut beaucoup de peine à -franchir les avant-postes ennemis, n'y réussit qu'à force de -sollicitations et de faux prétextes, arriva enfin à l'hôtel -Talleyrand, n'y rencontra plus le chef qu'il cherchait, courut chez le -maréchal Ney, y trouva les trois maréchaux assemblés, et fit à Marmont -le récit qu'on vient de lire. - -[En marge: Marmont se désespère sans rien faire pour écarter de lui la -responsabilité dont il est menacé.] - -En apprenant cette terrible nouvelle, Marmont éprouva une violente -émotion.--Je suis perdu, s'écria-t-il, déshonoré à jamais!--Le -malheureux, hélas! ne crut pas assez ce qu'il disait, car il aurait -fait les derniers efforts pour écarter de lui toute part de -responsabilité dans cette défection. Mais il se contenta de gémir, de -se plaindre, et de demander des consolations à ses collègues (fort peu -disposés à lui en offrir), au lieu d'aller lui-même à Versailles afin -de ramener ses troupes à leur poste à travers tous les périls. Tandis -qu'il consumait le temps en doléances inutiles, un message de -l'empereur de Russie vint annoncer aux représentants de Napoléon -qu'ils étaient attendus rue Saint-Florentin. Ils partirent suivis de -Marmont qui ne cessait de se lamenter sans agir, et dépourvus -d'espérance depuis la fatale nouvelle qui était venue les surprendre. - -[En marge: Efforts des royalistes pour raffermir la volonté -chancelante d'Alexandre.] - -Pendant que cette scène se passait sur la route de Versailles, les -auteurs de la restauration des Bourbons s'étaient donné eux aussi -beaucoup de mouvement. L'empereur Alexandre avait paru si ému du -langage tenu par les maréchaux, et ses alliés eux-mêmes, bien que -naturellement portés pour les Bourbons, avaient paru si touchés de -l'avantage de terminer immédiatement la guerre par un accord avec -Napoléon, que les royalistes réunis chez M. de Talleyrand conçurent de -véritables alarmes. Ils redirent à l'empereur Alexandre tout ce qu'ils -lui avaient déjà dit bien des fois depuis cinq jours; ils dépêchèrent -le général Beurnonville auprès du roi de Prusse, pour lui répéter les -mêmes choses; ils n'avaient rien à faire pour persuader le prince de -Schwarzenberg, mais ils le supplièrent de ne pas faiblir. En un mot -ils ne négligèrent aucun soin pour prévenir un retour de fortune, qui -dépendait surtout de la mobile volonté d'Alexandre. Ces efforts du -reste étaient à peu près superflus, car on n'avait rien à dire aux -cours alliées pour leur démontrer que les Bourbons valaient mieux que -Napoléon caché derrière la régence de sa femme, mais elles craignaient -de pousser Napoléon au désespoir, et ce motif était le seul qui pût -les faire hésiter. Pourtant, après s'être réunis à l'hôtel -Saint-Florentin, et avoir délibéré, les représentants de la coalition -furent d'avis de persévérer, premièrement parce qu'ils s'étaient déjà -fort avancés en faisant prononcer la déchéance de Napoléon et de ses -héritiers, secondement parce que les Bourbons étaient bien autrement -rassurants pour eux qu'une régence qui laisserait à Napoléon la -tentation et le moyen de reprendre le sceptre, avec le sceptre -l'épée; enfin parce que l'oeuvre de se débarrasser de l'oppresseur -commun étant si avancée, il valait mieux la pousser à terme, même au -prix d'une dernière effusion de sang, que de l'abandonner presque -accomplie. Ils avaient donc chargé Alexandre de déclarer qu'on -persistait dans ce qui avait été primitivement décidé, mais sans lui -communiquer une résolution énergique qu'ils n'avaient pas eux-mêmes, -et sans lui donner pour les Bourbons une ardeur de zèle qui leur -manquait. - -[En marge: L'événement d'Essonne achève de décider Alexandre.] - -[En marge: Les souverains alliés persistent dans la résolution -d'écarter du trône Napoléon et sa famille.] - -[En marge: Alexandre engage M. de Caulaincourt à retourner à -Fontainebleau pour obtenir l'abdication pure et simple, en promettant -le plus généreux traitement pour Napoléon et sa famille.] - -Alexandre, entouré du roi de Prusse et des ministres de la coalition, -reçut les maréchaux présentés par M. de Caulaincourt, avec la même -bienveillance que la veille. Il exprima encore une fois cette idée -reproduite depuis quelques jours jusqu'à satiété, que les souverains -alliés étaient venus à Paris pour y chercher la paix, et nullement -pour humilier la France ou lui imposer un gouvernement; puis il -répéta, d'une manière précise et résolue, les raisons déjà énoncées -contre le maintien personnel de Napoléon sur le trône de France, mais -d'une manière beaucoup moins ferme celles qu'on pouvait alléguer -contre la régence de Marie-Louise. Il se prononça sur cette dernière -partie du sujet d'une façon qui n'avait rien d'absolu, et qui laissait -même ouverture au renouvellement de la discussion. Elle recommença en -effet; les maréchaux répétèrent avec une extrême véhémence ce qu'ils -avaient dit contre le rappel des Bourbons, et se montrèrent presque -menaçants en parlant des forces qui restaient à Napoléon, et du -dévouement qu'il trouverait de leur part pour la défense des droits -du Roi de Rome. Alexandre, visiblement perplexe, regardait tantôt les -interlocuteurs, tantôt ses alliés, comme s'il eût songé à une solution -autre que celle qu'il avait mission de notifier[23], lorsqu'entra tout -à coup un aide de camp qui lui adressa en langue russe quelques mots à -voix basse. M. de Caulaincourt comprenant un peu cette langue, crut -deviner qu'on annonçait au czar la défection du 6e corps, évidemment -ignorée de ce monarque, à en juger par son étonnement.--Tout le corps? -demanda Alexandre en avançant son oreille qui était un peu dure.--Oui, -tout le corps, répondit l'aide de camp.--Alexandre revint aux -négociateurs, mais distrait, et paraissant écouter à peine ce qu'on -lui disait. Il s'éloigna ensuite un instant, pour s'entretenir avec -ses alliés. Pendant que les trois négociateurs étaient seuls (Marmont -n'avait pas osé se joindre à eux cette fois), M. de Caulaincourt dit -aux deux maréchaux que tout était perdu, car il ne pouvait plus douter -que la nouvelle apportée à l'empereur Alexandre ne fût celle de la -défection du 6e corps, et que cette nouvelle ne changeât toutes les -dispositions du czar. Alexandre reparut bientôt, mais cette fois ferme -dans son attitude, décidé dans son langage, et déclarant qu'il fallait -renoncer soit à Napoléon, soit à Marie-Louise, que les Bourbons seuls -convenaient à la France comme à l'Europe, que du reste l'armée au nom -de laquelle on parlait était au moins divisée, car il apprenait à -l'instant qu'un corps entier avait passé sous la bannière du -gouvernement provisoire, que toute l'armée suivrait sans doute ce bon -exemple, qu'elle rendrait ainsi à la France un service au moins égal à -tous ceux qu'elle lui avait déjà rendus, que sa gloire et ses intérêts -seraient soigneusement respectés, que les princes rappelés au trône -fonderaient sur elle, sur son appui, sur ses lumières, le nouveau -règne; que pour ce qui regardait Napoléon, il n'avait qu'à s'en fier à -la loyauté des souverains alliés, et qu'il serait traité lui et sa -famille d'une manière conforme à sa grandeur passée. Ces paroles -dites, Alexandre entretint les maréchaux l'un après l'autre, témoigna -à Macdonald l'estime qui lui était due, caressa Ney de manière à -troubler la tête malheureusement faible de ce héros, et retint -quelques instants M. de Caulaincourt. Là, dans un court entretien, il -laissa voir à celui-ci que les dernières indécisions des alliés -avaient été terminées par l'événement qui s'était passé la nuit sur -l'Essonne, car à partir de ce moment on avait bien compris que -Napoléon ne pouvait plus rien tenter, et qu'il ne lui restait qu'à se -résigner à sa destinée. L'empereur Alexandre renouvela les assurances -qu'il avait déjà données du traitement le plus généreux à l'égard de -Napoléon, ne dissimula pas qu'il s'était peut-être beaucoup avancé en -offrant l'île d'Elbe, mais il ajouta qu'il tiendrait son engagement, -et promit d'une manière formelle de faire accorder à Marie-Louise et -au Roi de Rome une principauté en Italie. Puis il congédia M. de -Caulaincourt en le pressant de revenir au plus tôt avec les pouvoirs -de son maître afin d'achever cette négociation, car d'heure en heure -la situation de Napoléon perdait ce que gagnait celle des Bourbons, et -les dédommagements qu'on était disposé à lui accorder devaient en être -fort amoindris. - - [Note 23: Je parle d'après le témoignage écrit des hommes - les plus dignes de foi, et les moins hostiles au maréchal - Marmont et aux Bourbons.] - -[En marge: Caresses qu'on prodigue à Marmont à l'hôtel Talleyrand.] - -M. de Caulaincourt resté seul avec Macdonald, qui ne l'avait pas -quitté, s'apprêta à retourner à Fontainebleau. Ney, entouré par les -membres et les ministres du gouvernement provisoire, retenu au milieu -d'eux, fut comblé de témoignages capables d'ébranler la tête la plus -solide. Le maréchal Marmont de son côté était venu chez M. de -Talleyrand où il allait être exposé à de nouvelles séductions. Il -arrivait consterné de ce qui s'était passé sur l'Essonne, et cherchant -dans les yeux des assistants un jugement qu'il craignait de trouver -sévère, surtout en se rappelant ce que les maréchaux ses collègues lui -avaient dit le matin. Mais au lieu d'expressions improbatives, ou au -moins équivoques, il ne rencontra partout que l'assentiment le plus -flatteur, les serrements de main les plus expressifs. On lui dit -qu'après avoir héroïquement fait son devoir dans la dernière campagne, -il venait de mettre le comble à sa belle conduite en sauvant la France -par la détermination qu'il avait prise, qu'il n'était aucun prix trop -grand pour un tel service, et que les Bourbons se hâteraient -d'acquitter ce prix, quel qu'il pût être. L'infortuné Marmont était -prêt d'abord à protester contre les faux mérites qu'on lui attribuait. -Mais, assailli de félicitations, il n'eut pas la force de repousser -tant d'honneur, tant d'espérances brillantes, et sans s'en douter, -sans le vouloir, acceptant les compliments, il accepta la réprobation -qui depuis est restée si cruellement attachée à sa mémoire. - -[En marge: Le 6e corps s'étant insurgé à Versailles, on supplie -Marmont d'aller le faire rentrer dans l'ordre.] - -Dans les révolutions les péripéties sont promptes et brusques. Tandis -que les allants et venants de l'hôtel Talleyrand, ravis d'apprendre la -défection du 6e corps et la résolution définitive des alliés, -comblaient Marmont de compliments, cherchaient ainsi à l'associer à -leur joie et à leurs espérances, une nouvelle soudaine vint altérer un -instant leur félicité. Tout à coup on répandit le bruit qu'une -sédition militaire avait éclaté à Versailles parmi les soldats du 6e -corps, que ces soldats se disant trompés par leurs généraux, voulaient -les fusiller, et qu'on n'était pas bien sûr des conséquences de cet -accident imprévu. Avec plus de calme qu'on n'en conserve en pareille -circonstance, on aurait compris qu'un corps de quinze mille hommes, -séparé du gros de l'armée française, complétement entouré par les -troupes alliées, serait anéanti ou désarmé s'il essayait de revenir -sur ce qu'il avait fait. Mais on ne raisonne pas aussi juste dans le -tumulte des journées de révolution. On craignît que ce corps, revenant -en arrière par un coup de désespoir héroïque, ne rallumât les passions -des troupes restées à Fontainebleau ainsi que l'ardeur belliqueuse de -Napoléon, ne donnât même une forte émotion au peuple de Paris -tranquille en apparence mais frémissant à la vue des étrangers, et ne -fût en quelque sorte la cause d'un changement complet de scène. On fut -ému et profondément troublé. - -[En marge: Marmont a la faiblesse d'accepter une mission qui le rend -complice de l'événement d'Essonne.] - -[En marge: Succès de la mission de Marmont; son retour triomphal à -l'hôtel Talleyrand.] - -Un homme seul pouvait empêcher que l'heureux événement de la nuit ne -devînt si promptement malheureux, et cet homme, c'était le maréchal -Marmont. Ce maréchal effectivement devait avoir sur les troupes du 6e -corps une grande influence, et plus que personne il était capable de -les maintenir dans la voie où elles avaient été engagées. On l'entoura -donc, et on le supplia d'aller achever l'oeuvre commencée. On lui -répéta pour la centième fois que le rétablissement de Napoléon contre -l'Europe entière était impossible, que l'Europe, fût-elle vaincue sous -les murs de Paris, ne se tiendrait point pour battue, recommencerait -la guerre avec un nouvel acharnement, que la France serait ainsi -exposée à une affreuse prolongation de maux, que la paix avec les -frontières de 1790, que les Bourbons avec des garanties légales, -étaient bien préférables à des chances pareilles, qu'au surplus lui -Marmont était entré dans cette voie, qu'il y avait poussé son corps -d'armée, que reculer maintenant serait hors de son pouvoir, resterait -inexplicable, et que, déjà perdu avec Napoléon, il le serait à jamais -avec les Bourbons.--Marmont qui ne voulait pas être ainsi perdu avec -tout le monde, et qui, d'ailleurs, après avoir eu la faiblesse -d'accepter des félicitations imméritées, désirait acquérir des titres -incontestables à la faveur royale, se décida à partir pour Versailles, -afin de ramener à l'obéissance les troupes mutinées du 6e corps. Il -s'y rendit sur-le-champ, et, arrivé sur les lieux, trouva ses soldats -en pleine insurrection, réunis hors de la ville, et refusant de -reprendre leurs rangs malgré les efforts du général Bordessoulle -auquel ils reprochaient vivement la conduite qu'on leur avait fait -tenir. L'arrivée imprévue du maréchal Marmont leur causa une véritable -satisfaction. Comme il était absent au moment où la défection s'était -accomplie, ils supposaient qu'il l'avait ignorée, et en le voyant -accourir, ils furent persuadés qu'il venait les tirer du mauvais pas -où on les avait engagés. En outre, Marmont s'était acquis leurs -sympathies par sa brillante bravoure dans la dernière campagne. Il se -présenta donc à eux, fit appel à leurs souvenirs, retraça les -circonstances périlleuses où il les avait commandés, et où il avait -toujours été le premier au danger, réussit ainsi à leur arracher des -acclamations, et, après avoir établi ses droits à leur confiance, leur -dit que les ayant toujours conduits dans le chemin de l'honneur, il ne -les en ferait pas sortir maintenant, qu'il les y conduirait encore -lorsque ce chemin s'ouvrirait devant eux; mais que dans l'état de -trouble où il les voyait, ils ne pouvaient être que des instruments de -désordre, destinés à être vaincus par le premier ennemi qu'ils -rencontreraient sur leurs pas, qu'il les suppliait donc de rentrer -dans le devoir, de se replacer sous leurs chefs, promettant, dès -qu'ils seraient redevenus une véritable armée, de revenir parmi eux, -et d'y demeurer jusqu'à ce que la France fût sortie de la crise -affreuse où elle se trouvait.--Marmont n'en dit pas davantage, et ses -soldats expliquèrent ses réticences par le voisinage de l'ennemi qui -les entourait de toutes parts. Ils se calmèrent, reprirent leurs -rangs, et parurent disposés à attendre patiemment ce qu'il ferait -d'eux. Au surplus il suffisait de quelques instants de soumission pour -qu'on n'eût plus rien à craindre de leur mutinerie. Les coalisés -naturellement allaient placer entre le 6e corps et Fontainebleau une -barrière impossible à franchir. - -Marmont retourna tout de suite à Paris pour annoncer l'heureux -résultat de sa courte mission, pour recevoir les flatteries de cet -hôtel de la rue Saint-Florentin qui l'avaient perdu, et dont il ne -pouvait plus se passer. On l'y entoura de nouveau, on le combla de -plus de caresses que jamais, et on lui promit cette éternelle -reconnaissance, qui, de la part des peuples, des partis et des rois, -n'est pas toujours assurée aux services même les plus purs et les plus -avouables! - -[En marge: Vrai caractère de la conduite du maréchal Marmont.] - -Ainsi s'accomplit cette défection, qu'on a appelée la trahison du -maréchal Marmont. Si l'acte de ce maréchal avait consisté à préférer -les Bourbons à Napoléon, la paix à la guerre, l'espérance de la -liberté au despotisme, rien n'eût été plus simple, plus légitime, plus -avouable. Mais même en ne tenant aucun compte des devoirs de la -reconnaissance, on ne peut oublier que Marmont était revêtu de la -confiance personnelle de Napoléon, qu'il était sous les armes, et -qu'il occupait sur l'Essonne un poste d'une importance capitale: or -quitter en ce moment cette position avec tout son corps d'armée, par -suite d'une convention secrète avec le prince de Schwarzenberg, ce -n'était pas opter comme un citoyen libre de ses volontés, entre un -gouvernement et un autre, c'était tenir la conduite du soldat qui -déserte à l'ennemi! Cet acte malheureux, Marmont a prétendu depuis -n'en avoir qu'une part, et il est vrai qu'après en avoir voulu et -accompli lui-même le commencement, il s'arrêta au milieu, effrayé de -ce qu'il avait fait! Ses généraux divisionnaires, égarés par une -fausse terreur, reprirent l'acte interrompu et l'achevèrent pour leur -compte, mais Marmont en venant s'en approprier la fin par sa conduite -à Versailles, consentit à l'assumer tout entier sur sa tête, et à en -porter le fardeau aux yeux de la postérité! - -[En marge: Retour des maréchaux à Fontainebleau.] - -[En marge: Empressement du maréchal Ney à devancer ses collègues.] - -[En marge: Son entretien avec Napoléon.] - -Les agitations étaient tout aussi grandes mais d'une autre nature à -Fontainebleau. Les trois plénipotentiaires y étaient retournés vers la -fin de cette journée du 5, pour y transmettre la réponse définitive -des souverains alliés. Le maréchal Ney, comblé des caresses du -gouvernement provisoire, s'était fait fort d'obtenir et de rapporter -l'abdication pure et simple de Napoléon. Aussi n'avait-il point -attendu ses deux collègues pour partir, soit désir d'être seul, soit -excès d'empressement à tenir ses promesses. Il avait trouvé Napoléon -instruit de la défection du 6e corps, en appréciant mieux que personne -les conséquences militaires et politiques, calme d'ailleurs, montrant -d'autant plus de hauteur que la fortune montrait plus d'acharnement -contre lui, et n'étant disposé à laisser voir ce qu'il éprouvait -qu'aux deux ou trois personnages qui avaient exclusivement sa -confiance. Napoléon remercia poliment le maréchal Ney d'avoir accompli -sa mission, mais ne le mit guère sur la voie des épanchements et des -conseils, devinant à son attitude, à son empressement à arriver le -premier, qu'il avait un vif désir de contribuer au dénoûment, et -peut-être de s'en faire un mérite. Il écouta, presque sans répondre, -tout ce que voulut dire le maréchal, et en effet celui-ci s'étendit -longuement sur la résolution irrévocable des souverains, sur -l'impossibilité de les en faire changer, sur l'espèce d'entraînement -avec lequel on se prononçait à Paris pour la paix et pour les -Bourbons, sur l'état de délabrement de l'armée, sur l'impossibilité -d'en obtenir de nouveaux efforts, et, à propos du sang si abondamment -versé par elle, il parla des malheurs présents avec vérité, mais sans -ménagement, car cette âme guerrière était plus forte que délicate. -Toutefois il ne s'éloigna point du respect dû à un maître sous lequel -lui et ses compagnons d'armes avaient contracté l'habitude de courber -la tête[24]. Napoléon après l'avoir écouté froidement et patiemment, -lui répondit qu'il aviserait, et qu'il lui ferait connaître le -lendemain ses résolutions définitives. Après cette entrevue le -maréchal Ney, pressé d'acquitter sa promesse, se hâta d'adresser au -prince de Bénévent une lettre, dans laquelle racontant son retour à -Fontainebleau à la suite de l'insuccès des négociations du matin, -insuccès qui était _dû_, écrivait-il, _à un événement imprévu_ -(l'événement d'Essonne), il ajoutait que l'Empereur Napoléon, -_convaincu de la position critique où il avait placé la France, et de -l'impossibilité où il se trouvait de la sauver lui-même, paraissait -décidé à donner son abdication pure et simple_. Après cette assertion, -au moins prématurée, le maréchal disait qu'il espérait pouvoir porter -lui-même l'acte authentique et formel de cette abdication. La lettre -était datée de Fontainebleau, onze heures et demie du soir. - - [Note 24: Il est aussi difficile de savoir ce qui s'est - passé dans cette dernière entrevue que dans la précédente, - dont nous avons parlé, page 704 et suivantes. Le maréchal - Ney n'a rien écrit, et Napoléon dans ses Mémoires de - Sainte-Hélène, par respect pour l'infortune et l'héroïsme du - maréchal, a gardé un complet silence. Seulement il est - facile de reconnaître à quelques-unes de ses expressions, - qu'il avait senti vivement l'attitude du maréchal Ney dans - les derniers jours de l'Empire. Le maréchal eut le tort en - rentrant à Paris de se vanter, notamment auprès du général - Dupont, ministre de la guerre, qui en a consigné le souvenir - dans ses Mémoires, d'avoir forcé Napoléon à abdiquer. Tout - prouve que le maréchal en cette occasion s'accusa mal à - propos, et qu'il s'était borné, dans la scène de - Fontainebleau, à manquer de ménagements envers le malheur, - sans se permettre une violence de propos qui n'était guère - possible. Ce qui nous porte à le croire, c'est que M. de - Caulaincourt en arrivant vers minuit, c'est-à-dire quelques - instants après le maréchal Ney, trouva Napoléon parfaitement - calme, n'ayant ni dans son attitude ni dans son langage - l'animation qu'une scène violente aurait dû lui laisser, - n'ayant de plus aucune résolution arrêtée. M. de - Caulaincourt, dans quelques souvenirs consignés par écrit, - dit positivement qu'en comparant ce qu'il avait vu à - Fontainebleau avec ce qu'il entendit raconter quelques jours - plus tard de la conduite du maréchal Ney, il eut de la peine - à s'expliquer les versions répandues, et qu'il ne put - s'empêcher de croire que le maréchal Ney s'était calomnié - lui-même. Sans doute il ne fut content ni du langage ni de - l'attitude du maréchal Ney à l'hôtel Saint-Florentin, mais - il ne put croire à la réalité des scènes de violence qu'on - racontait à Paris, et que beaucoup d'historiens ont - rapportées depuis. Quant au maréchal Macdonald, tout en se - montrant, dans ses Mémoires manuscrits, peu satisfait du - maréchal Ney, il raconte les scènes auxquelles il a pris - part d'une manière qui exclut complétement l'idée d'une - violence exercée sur Napoléon. Nous citons ces deux - personnages éminents, les seuls qui aient écrit comme - témoins oculaires les scènes de Fontainebleau en 1814, et - les plus dignes de foi entre tous ceux qui auraient pu les - écrire, pour ramener toutes choses au vrai. Aussi nous - flattons-nous d'avoir donné ici comme ailleurs la vérité - aussi exactement que possible, et ne craignons-nous pas - d'affirmer que tous les récits qui s'écartent de la mesure - dans laquelle nous nous renfermons, sont ou entièrement - faux, ou au moins singulièrement exagérés.] - -[En marge: Entretien du maréchal Macdonald et de M. de Caulaincourt -avec Napoléon.] - -M. de Caulaincourt et le maréchal Macdonald arrivèrent immédiatement -après le maréchal Ney. Ils trouvèrent Napoléon déjà profondément -endormi, et, après l'avoir réveillé, ils lui racontèrent avec les -mêmes détails que le maréchal Ney, mais en termes différents, tout ce -qui s'était passé à Paris depuis la veille, c'est-à-dire leurs -négociations d'abord heureuses, du moins en apparence, et bientôt -suivies d'un insuccès complet après la défection du 6e corps. Ils ne -dissimulèrent pas à Napoléon que, dans leur conviction profonde, -quelque douloureux qu'il fût pour eux de se prononcer de la sorte, il -n'avait pas autre chose à faire que de donner son abdication pure et -simple, s'il ne voulait pas empirer sa situation personnelle, ôter à -sa femme, à son fils, à ses frères, toute chance d'un établissement -convenable, et attirer enfin sur la France de nouveaux et -irrémédiables malheurs. Ce conseil se reproduisant coup sur coup, -quoique présenté cette fois dans les termes les plus respectueux, -importuna Napoléon. Il répondit avec une sorte d'impatience qu'il lui -restait beaucoup trop de ressources pour accepter sitôt une -proposition aussi extrême.--Et Eugène, s'écria-t-il, Augereau, Suchet, -Soult, et les cinquante mille hommes que j'ai encore ici... -croyez-vous que ce ne soit rien?... Du reste, nous verrons... À -demain...--Puis, montrant qu'il était tard, il envoya ses deux -négociateurs prendre du repos, en leur témoignant à quel point il -appréciait leurs procédés nobles et délicats. - -[En marge: Entretien confidentiel de Napoléon avec M. de -Caulaincourt.] - -[En marge: Belles et touchantes paroles de Napoléon.] - -[En marge: Motifs qui le décident à abdiquer.] - -À peine les avait-il congédiés qu'il fit rappeler M. de Caulaincourt, -pour lequel il avait non pas plus d'estime que pour le maréchal -Macdonald, mais plus d'habitude de confiance. Toute trace d'humeur -avait disparu. Il dit à M. de Caulaincourt combien il était satisfait -de la conduite du maréchal Macdonald qui, longtemps son ennemi, se -comportait en ce moment comme un ami dévoué, parla avec indulgence de -la mobilité du maréchal Ney, et s'exprimant sur le compte de ses -lieutenants avec une douceur légèrement dédaigneuse, dit à M. de -Caulaincourt: Ah! Caulaincourt, les hommes, les hommes!... Mes -maréchaux rougiraient de tenir la conduite de Marmont, car ils ne -parlent de lui qu'avec indignation, mais ils sont bien fâchés de -s'être autant laissés devancer sur le chemin de la fortune.... Ils -voudraient bien, sans se déshonorer comme lui, acquérir les mêmes -titres à la faveur des Bourbons.--Puis il parla de Marmont avec -chagrin, mais sans amertume.--Je l'avais traité, dit-il, comme mon -enfant. J'avais eu souvent à le défendre contre ses collègues qui -n'appréciant pas ce qu'il a d'esprit, et ne le jugeant que par ce -qu'il est sur le champ de bataille, ne faisaient aucun cas de ses -talents militaires. Je l'ai créé maréchal et duc, par goût pour sa -personne, par condescendance pour des souvenirs d'enfance, et je dois -dire que je comptais sur lui. Il est le seul homme peut-être dont je -n'aie pas soupçonné l'abandon: mais la vanité, la faiblesse, -l'ambition, l'ont perdu. Le malheureux ne sait pas ce qui l'attend, -son nom sera flétri. Je ne songe plus à moi, croyez-le, ma carrière -est finie, ou bien près de l'être. D'ailleurs quel goût puis-je avoir -à régner aujourd'hui sur des coeurs las de moi, et pressés de se -donner à d'autres?... Je songe à la France qu'il est affreux de -laisser dans cet état, sans frontières, quand elle en avait de si -belles! C'est là, Caulaincourt, ce qu'il y a de plus poignant dans les -humiliations qui s'accumulent sur ma tête. Cette France que je voulais -faire si grande, la laisser si petite!... Ah, si ces imbéciles ne -m'eussent pas délaissé, en quatre heures je refaisais sa grandeur, -car, croyez-le bien, les alliés en conservant leur position actuelle, -ayant Paris à dos et moi en face, étaient perdus. Fussent-ils sortis -de Paris pour échapper à ce danger, ils n'y seraient plus rentrés. -Leur sortie seule devant moi eût été déjà une immense défaite. Ce -malheureux Marmont a empêché ce beau résultat. Ah, Caulaincourt, -quelle joie c'eût été de relever la France en quelques heures!... -Maintenant que faire? Il me resterait environ 150 mille hommes, avec -ce que j'ai ici et avec ce que m'amèneraient Eugène, Augereau, Suchet, -Soult, mais il faudrait me porter derrière la Loire, attirer l'ennemi -après moi, étendre indéfiniment les ravages auxquels la France n'est -déjà que trop exposée, mettre encore bien des fidélités à l'épreuve, -qui peut-être ne s'en tireraient pas mieux que celle de Marmont, et -tout cela pour continuer un règne qui, je le vois, tire à sa fin! Je -ne m'en sens pas la force. Sans doute il y aurait moyen de nous -relever en prolongeant la guerre. Il me revient que de tous côtés les -paysans de la Lorraine, de la Champagne, de la Bourgogne, égorgent -les détachements isolés. Avant peu le peuple prendra l'ennemi en -horreur; on sera fatigué à Paris de la générosité d'Alexandre. Ce -prince a de la séduction, il plaît aux femmes, mais tant de grâce dans -un vainqueur révoltera bientôt le sentiment national. De plus les -Bourbons arrivent, et Dieu sait ce qui les suit! Aujourd'hui ils vont -pacifier la France avec l'Europe, mais demain dans quel état ils la -mettront avec elle-même! Ils sont la paix extérieure, mais la guerre -intérieure. D'ici à un an vous verrez ce qu'ils auront fait du pays. -Ils ne garderont pas Talleyrand six mois. Il y aurait donc bien des -chances de succès dans une lutte prolongée, chances politiques et -militaires, mais au prix de maux affreux.... D'ailleurs, pour le -moment, il faut autre chose que moi. Mon nom, mon image, mon épée, -tout cela fait peur.... Il faut se rendre.... Je vais rappeler les -maréchaux, et vous verrez leur joie, quand ils seront par moi tirés -d'embarras, et autorisés à faire comme Marmont, sans qu'il leur en -coûte l'honneur...»-- - -Ce complet détachement des choses, cette indulgence envers les -personnes, tenaient chez Napoléon à la grandeur de l'esprit, et au -sentiment de ses immenses fautes. Si en effet ses infatigables -lieutenants étaient aujourd'hui si fatigués, c'est qu'il avait atteint -en eux le terme des forces humaines, et qu'il n'avait su s'arrêter à -la mesure ni des hommes ni des choses. Ce n'étaient pas eux seulement -qui étaient fatigués, c'était l'univers, et leur défection n'avait pas -d'autre cause. Mais après de telles fautes il sied au génie de les -sentir, de puiser dans ce sentiment une noble justice, et de s'élever -ainsi à cette hauteur de langage qui donne tant de dignité au malheur. - -[En marge: Désirs de Napoléon pour sa famille.] - -Napoléon parla ensuite du sort qu'on lui réservait. Il accepta l'île -d'Elbe, et pour ce qui le concernait, se montra extrêmement -facile.--Vous le savez, dit-il à M. de Caulaincourt, je n'ai besoin de -rien. J'avais 150 millions économisés sur ma liste civile, qui -m'appartenaient comme appartiennent à un employé les économies qu'il a -faites sur son traitement. J'ai tout donné à l'armée, et je ne le -regrette pas. Qu'on fournisse de quoi vivre à ma famille, c'est tout -ce qu'il me faut. Quant à mon fils, il sera archiduc, cela vaut -peut-être mieux pour lui que le trône de France. S'il y montait, -serait-il capable de s'y tenir? Mais je voudrais pour lui et pour sa -mère la Toscane. Cet établissement les placerait dans le voisinage de -l'île d'Elbe, et j'aurais ainsi le moyen de les voir.-- - -[En marge: Ses désirs pour la France et pour l'armée.] - -M. de Caulaincourt répondit que le Roi de Rome n'obtiendrait jamais -une telle dotation, et que, grâce à Alexandre, il aurait Parme tout au -plus.--Quoi! reprit Napoléon, en échange de l'Empire de France, pas -même la Toscane!... Et il se soumit aux affirmations réitérées de M. -de Caulaincourt. Après son fils, il s'occupa de l'Impératrice -Joséphine, du prince Eugène, de la reine Hortense, et insista pour que -leur sort fût assuré.--Du reste, dit-il à M. de Caulaincourt, toutes -ces choses se feront sans peine, car on ne sera pas assez mesquin pour -les contester. Mais l'armée, mais la France, c'est à elles surtout -qu'il faudrait songer. Puisque j'abandonne le trône et que je fais -plus, que je remets mon épée, ayant encore tant de moyens de m'en -servir, n'ai-je pas le droit de prétendre à quelque compensation? Ne -pourrait-on pas améliorer la frontière française, puisque la force qui -en résultera pour la France ne sera pas dans mes mains, mais dans -celles des Bourbons? Ne pourrait-on pas stipuler pour l'armée le -maintien de ses avantages, tels que grades, titres, dotations? ne -pourrait-on pas, ce qui lui serait si sensible, conserver ces trois -couleurs qu'elle a portées avec tant de gloire dans toutes les parties -du monde? Puisque enfin nous nous rendons sans combattre, lorsqu'il -nous serait si facile de verser tant de sang encore, ne nous doit-on -pas quelque chose, moi, moi seul, l'objet de toutes les haines et de -toutes les craintes, n'en devant pas profiter?...--Et s'étendant -longuement sur ce thème qui lui tenait à coeur, Napoléon voulait qu'on -stipulât quelque chose pour la France et pour l'armée. M. de -Caulaincourt essaya de le désabuser à cet égard, en lui montrant que -ces intérêts si grands, si respectables, il ne lui serait plus donné -de les traiter; que d'après le principe posé, celui de sa déchéance, -la faculté de représenter la France, de négocier pour elle, avait -passé au gouvernement provisoire, et qu'on n'écouterait rien de ce qui -serait dit par lui sur ce sujet.--Mais, repartit Napoléon, ce -gouvernement provisoire, quelle force a-t-il autre que la mienne, -autre que celle que je lui prête en me tenant ici à Fontainebleau avec -les débris de l'armée? Lorsque je me serai soumis, et l'armée avec -moi, il sera réduit à la plus complète impuissance; on l'écoutera -encore moins que nous, et il sera contraint de se rendre à -discrétion.-- - -Telle était en effet la situation, et on ne pouvait mieux la décrire, -mais celui qui la déplorait ainsi en était le principal auteur, et il -devait s'y résigner comme à tout le reste. M. de Caulaincourt -s'appliqua de son mieux à le lui faire comprendre, et ce grave -personnage mettant une sorte d'insistance à ramener Napoléon au seul -sujet qui le regardât désormais, c'est-à-dire à sa personne et à sa -famille, l'ancien maître du monde impatienté s'écria: On veut donc me -réduire à discuter de misérables intérêts d'argent!... C'est indigne -de moi... Occupez-vous de ma famille, vous Caulaincourt... Quant à -moi, je n'ai besoin de rien... Qu'on me donne la pension d'un -invalide, et ce sera bien assez!-- - -[En marge: Napoléon rappelle les maréchaux et leur annonce son -abdication.] - -Après ces entretiens qui remplirent la nuit et la matinée du 6 avril, -après la rédaction de l'acte qui contenait son abdication définitive, -à laquelle il apporta beaucoup de soin, Napoléon rappela les maréchaux -pour leur faire connaître ses dernières résolutions. Admis auprès de -lui, et ne sachant pas ce qu'il avait décidé, ils renouvelèrent leurs -doléances; ils recommencèrent à dire que l'armée était épuisée, -qu'elle n'avait plus de sang à répandre, tant elle en avait répandu, -et ils étaient si pressés d'obtenir la faculté de courir auprès du -nouveau gouvernement, qu'ils en seraient venus peut-être, s'ils -avaient trouvé de la résistance, à manquer pour la première fois de -respect à Napoléon. Mais après avoir mis une sorte de malice à les -laisser quelques instants dans cette anxiété, Napoléon leur dit: -Messieurs, tranquillisez-vous. Ni vous, ni l'armée, n'aurez plus de -sang à verser. Je consens à abdiquer purement et simplement. J'aurais -voulu pour vous, autant que pour ma famille, assurer la succession du -trône à mon fils. Je crois que ce dénoûment vous eût été encore plus -profitable qu'à moi, car vous auriez vécu sous un gouvernement -conforme à votre origine, à vos sentiments, à vos intérêts... C'était -possible, mais un indigne abandon vous a privés d'une situation que -j'espérais vous ménager. Sans la défection du 6e corps, nous aurions -pu cela et autre chose, nous aurions pu relever la France... Il en a -été autrement... Je me soumets à mon sort, soumettez-vous au vôtre... -Résignez-vous à vivre sous les Bourbons, et à les servir fidèlement. -Vous avez souhaité du repos, vous en aurez. Mais, hélas! Dieu veuille -que mes pressentiments me trompent!... Nous n'étions pas une -génération faite pour le repos. La paix que vous désirez moissonnera -plus d'entre vous sur vos lits de duvet, que n'eût fait la guerre dans -nos bivouacs.--Après ces paroles prononcées d'un ton triste et -solennel, Napoléon leur lut l'acte de son abdication, conçu dans les -termes suivants: - -[En marge: Acte d'abdication.] - -«Les puissances alliées ayant proclamé que l'Empereur Napoléon était -le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'Empereur -Napoléon, fidèle à ses serments, déclare qu'il renonce pour lui et ses -héritiers aux trônes de France et d'Italie, parce qu'il n'est aucun -sacrifice personnel, même celui de la vie, qu'il ne soit prêt à faire -à l'intérêt de la France.» - -[En marge: Joie des maréchaux.] - -En entendant cette lecture, les lieutenants de Napoléon se -précipitèrent sur ses mains pour le remercier du sacrifice qu'il -faisait, et lui répétèrent ce qu'ils lui avaient déjà dit à propos de -son abdication conditionnelle, c'est qu'en descendant ainsi du trône -il se montrait plus grand que jamais. Il permit à leur joie secrète -ces dernières flatteries, et les laissa dire, car il ne voulait pas -plus les abaisser que s'abaisser lui-même par de misérables -récriminations. D'ailleurs, qui les avait faits tels? Lui seul, par le -despotisme qui avait brisé leur caractère, par les guerres -interminables qui avaient épuisé leurs forces: il n'avait donc pas -droit de se plaindre, et il agissait noblement en reconnaissant les -conséquences inévitables de ses erreurs, et en s'y soumettant sans -éclat humiliant ni pour lui ni pour les autres. - -Il fut ensuite convenu que M. de Caulaincourt, suivi comme auparavant -des maréchaux Macdonald et Ney, se rendrait à Paris, pour porter à -Alexandre l'acte définitif de l'abdication, acte dont il resterait -l'unique dépositaire, et qu'il devait échanger contre le traité qui -assurerait à la famille impériale un traitement convenable. Napoléon -insista encore une fois pour qu'il ne fût fait d'efforts, s'il en -fallait pour réussir, qu'en ce qui concernait son fils et ses proches. -Il congédia les maréchaux et serra affectueusement la main à M. de -Caulaincourt, toujours le dépositaire principal de sa confiance. - -[En marge: Tristesse de l'armée.] - -À peine cette nouvelle fut-elle connue dans Fontainebleau, que la -tristesse se répandit dans les rangs des vieux soldats. Au contraire -parmi les officiers de haut grade on éprouva un immense soulagement. -On pouvait en effet quitter sans trop d'embarras l'ancien maître pour -le nouveau. La plupart des maréchaux cherchèrent comment ils feraient -arriver leur adhésion au gouvernement provisoire. Ils auraient -volontiers chargé M. de Caulaincourt de ce soin, si sa hauteur n'eût -écarté ce genre de confiance. Mais leur supplice touchait à son terme, -et vingt-quatre heures allaient suffire pour que les modèles -d'adhésion abondassent, avec des signatures capables de mettre les -plus scrupuleux d'entre eux à leur aise. - -[En marge: Retour à Paris de M. de Caulaincourt et des maréchaux.] - -[En marge: Félicitations d'Alexandre aux envoyés de Napoléon, qui lui -apportent l'abdication pure et simple.] - -[En marge: Promesse des traitements les plus généreux.] - -M. de Caulaincourt et les deux maréchaux repartirent immédiatement -pour Paris, où ils arrivèrent à une heure fort avancée de la journée -du 6. À minuit ils étaient chez l'empereur de Russie, qui les -attendait avec une extrême impatience, impatience partagée par le -gouvernement provisoire et par ses nombreux adhérents. Bien que la -défection du 6e corps eût fort diminué les craintes qu'inspirait -encore Napoléon, bien que les assurances données par le maréchal Ney -et par la plupart des personnages militaires avec lesquels on s'était -mis en correspondance, eussent laissé peu de doute sur la prochaine -adhésion de l'armée, on était toujours saisi d'un sentiment de terreur -en songeant à tout ce que pouvait tenter le génie infernal, comme on -l'appelait, qui s'était retiré à Fontainebleau, et qu'on honorait par -la peur qu'on éprouvait, tout en cherchant à le déshonorer par un -débordement d'injures inouï. Ce fut une sorte de joie universelle, -quand le maréchal Ney eut dit aux plus pressés de l'hôtel -Saint-Florentin, qu'ils pouvaient être tranquilles, et qu'on apportait -l'abdication pure et simple. Lorsque les envoyés de Napoléon entrèrent -chez l'empereur Alexandre, ce prince, qui réservait toujours à M. de -Caulaincourt son premier serrement de main, courut cette fois au -maréchal Ney pour le remercier de ce qu'il avait fait, et lui dire -qu'entre tous les services qu'il avait rendus à sa patrie, le dernier -ne serait pas le moins grand. Le monarque russe faisait allusion à la -lettre de la veille, dans laquelle le maréchal Ney s'était vanté -d'avoir décidé l'abdication, et avait promis d'en apporter l'acte -formel. M. de Caulaincourt et le maréchal Macdonald, ignorant -l'existence de cette lettre, et n'ayant rien vu qui pût leur faire -considérer le maréchal Ney comme l'auteur des dernières résolutions de -Napoléon, furent singulièrement surpris, et laissèrent apercevoir leur -surprise au maréchal Ney qui en parut embarrassé. Alexandre se hâta de -rendre communs aux deux autres négociateurs les remercîments qu'il -avait d'abord adressés au maréchal Ney, et s'étant enquis des -conditions auxquelles ils livreraient l'acte essentiel dont ils -étaient dépositaires, il n'y trouva rien à objecter. Quant à l'île -d'Elbe pourtant il déclara qu'il tiendrait sa parole, parce qu'il se -regardait comme engagé par les quelques mots qu'il avait dits à M. de -Caulaincourt, mais que ses alliés jugeaient cette concession -imprudente, et la blâmaient ouvertement, qu'il en serait néanmoins -comme il l'avait promis; que, relativement au Roi de Rome, à -Marie-Louise, une principauté en Italie était le moins qu'on pût -faire, et que l'Autriche allait recouvrer assez de territoires dans -cette contrée pour ne pas marchander avec sa propre fille; que, quant -aux frères de Napoléon, à sa première femme, à ses enfants adoptifs, -au prince Eugène, à la reine Hortense, on accorderait tout ce qui -serait dû, qu'il s'y engageait personnellement, que son ministre M. de -Nesselrode serait au besoin le défenseur des intérêts de la famille -Bonaparte, qu'on eût à s'adresser à ce ministre pour les détails, sauf -à recourir à lui Alexandre, en cas de difficulté. En congédiant les -négociateurs, l'empereur de Russie retint M. de Caulaincourt, -s'expliqua plus franchement encore avec ce noble personnage qu'il -traitait toujours en ami, et lui avoua que les nouvelles qu'il venait -de recevoir du soulèvement des paysans français, sans l'alarmer, -l'inquiétaient cependant, car ces paysans avaient égorgé un gros -détachement russe dans les Vosges. Il s'apitoya ensuite sur les -abandons qui allaient se multiplier autour de Napoléon, recommanda de -ne pas perdre de temps pour régler ce qui le concernait, car deux -choses faisaient, disait-il, de grands progrès en ce moment, la -bassesse des serviteurs de l'Empire, et l'enivrement des serviteurs de -l'ancienne royauté. À ce sujet il parla des Bourbons et de leurs amis -avec une liberté singulière, montra à la fois de la surprise, du -dégoût, de l'humeur de ce qu'il voyait de toutes parts, et dit -qu'après avoir eu tant de peine à se sauver des folies guerrières de -Napoléon, on aurait bien de la peine aussi à se garantir des folies -réactionnaires des royalistes. Il congédia M. de Caulaincourt en lui -promettant toute son amitié pour lui-même, et son appui pour -l'infortune de Napoléon. - -[En marge: Joie du gouvernement provisoire et des royalistes à la -nouvelle de l'abdication pure et simple.] - -[En marge: Déchaînement inouï dont Napoléon devient l'objet en ce -moment.] - -Même après la déchéance prononcée par le Sénat, la crainte que -Napoléon à Fontainebleau ne cessait d'inspirer, avait contenu encore -les royalistes, et les avait empêchés de se livrer à toutes leurs -passions. La défection du 6e corps qui réduisait Napoléon à une -complète impuissance, les avait déjà fort rassurés; mais en apprenant -son abdication pure et simple, c'est-à-dire la remise faite par -lui-même de sa terrible épée, ils n'avaient plus gardé de mesure dans -l'explosion de leurs sentiments. Qu'ils fussent, après tant de -souffrances, de sang versé, de désastres publics et privés, qu'ils -fussent joyeux de revoir les princes sous lesquels ils avaient été -jeunes, riches, puissants, heureux, rien n'était plus naturel et plus -légitime! Qu'à la joie ils ajoutassent toutes les fureurs de la haine -triomphante, hélas! rien n'était plus naturel aussi, mais plus -déplorable pour la dignité de la France! Jamais en effet on n'a -surpassé, dans aucun temps, dans aucun pays, l'explosion de colère qui -signala la déchéance constatée de Napoléon, et il faut reconnaître que -les partisans de l'ancienne royauté, qualifiés spécialement du titre -de royalistes, n'étaient pas les seuls à vociférer les plus violentes -injures. Les pères et mères de famille, réduits jusqu'ici à maudire en -secret cette guerre qui dévorait leurs enfants, libres désormais de -faire éclater leurs sentiments, n'appelaient Napoléon que des noms les -plus atroces. On n'avait pas plus maudit Néron dans l'antiquité, -Robespierre dans les temps modernes. On ne le désignait plus que par -le titre de l'_Ogre de Corse_. On le représentait comme un monstre, -occupé à dévorer des générations entières, pour assouvir une rage de -guerre insensée. Un écrit, secrètement préparé par M. de Chateaubriand -dans les dernières heures de l'Empire, mais publié seulement à l'abri -des baïonnettes étrangères, était l'expression exacte de ce -débordement de haines sans pareilles. Dans un style où il semblait que -la passion eût surexcité le mauvais goût trop fréquent de l'écrivain, -M. de Chateaubriand attribuait à Napoléon tous les vices, toutes les -bassesses, tous les crimes. Cet écrit était lu avec une avidité -incroyable à Paris, et de Paris il passait dans les provinces, excepté -toutefois dans celles où l'ennemi avait pénétré. Contraste singulier! -les provinces qui souffraient le plus des fautes de Napoléon, lui en -voulaient moins que les autres, parce qu'elles s'obstinaient à voir en -lui l'intrépide défenseur du sol. Partout ailleurs la colère allait -croissant, et comme un homme irrité s'irrite encore davantage en -criant, l'esprit public paraissait s'enivrer lui-même de sa propre -fureur. Le meurtre du duc d'Enghien sur lequel on s'était tu si -longtemps, le perfide rendez-vous de Bayonne où avaient succombé les -princes espagnols, étaient le sujet des récits les plus noirs, comme -si à la vérité déjà si grave on avait eu besoin d'ajouter la calomnie. -Le retour d'Égypte, le retour de Russie, étaient qualifiés de lâches -abandons de l'armée française compromise. Napoléon, disait-on, n'avait -pas fait une seule campagne qui fût véritablement belle. Il n'avait -eu, dans sa longue carrière, que quelques événements heureux, obtenus -à coups d'hommes. L'art militaire, corrompu en ses mains, était -devenu une vraie boucherie. Son administration, jusque-là si admirée, -n'avait été qu'une horrible fiscalité destinée à enlever au pays son -dernier écu et son dernier homme. L'immortelle campagne de 1814 -n'était qu'une suite d'extravagances inspirées par le désespoir. -Enfin, un ordre donné par l'artillerie dans la bataille du 30 mars, à -l'insu de Napoléon qui était à quatre-vingts lieues de Paris, et -prescrivant de détruire les munitions de Grenelle pour en priver -l'ennemi, était considéré comme la résolution de faire sauter la -capitale. Un officier, cherchant à flatter les passions du jour, -prétendait s'être refusé à l'exécution de cet ordre épouvantable. Le -monstre, disait-on, avait voulu détruire Paris, comme un corsaire qui -fait sauter son vaisseau, avec cette différence qu'il n'était pas sur -le vaisseau. Du reste, ajoutait-on, il n'était pas Français, et on -devait s'en féliciter pour l'honneur de la France. Il avait changé son -nom de _Buonaparte_, il en avait fait _Bonaparte_, et c'était -_Buonaparte_ qu'il le fallait appeler. Le nom de Napoléon même ne lui -était pas dû. Napoléon était un saint imaginaire; c'est Nicolas qu'il -fallait joindre à son nom de famille. Ce monstre, disait-on encore, -cet ennemi des hommes, était un impie. Tandis qu'en public il allait -entendre la messe à sa chapelle, ou à Notre-Dame, il faisait, dans son -intimité, avec Monge, Volney et autres, profession d'athéisme. Il -était dur, brutal, battait ses généraux, outrageait les femmes, et, -comme soldat, n'était qu'un lâche. Et la France, s'écriait-on, avait -pu se soumettre à un tel homme! On ne pouvait expliquer cette -aberration que par l'aveuglement qui suit les révolutions! À ce -débordement de paroles s'étaient ajoutés des actes du même caractère. -La statue de Napoléon, à laquelle on avait vainement attaché une corde -pour la renverser le jour de l'entrée des coalisés, attaquée quelques -jours plus tard avec les moyens de l'art, avait été descendue de la -colonne d'Austerlitz dans un obscur magasin de l'État, et en -contemplant le monument la haine publique avait la satisfaction de -n'apercevoir que le vide sur son sommet dépouillé. - -[En marge: Flatteries adressées aux souverains qui occupent Paris.] - -[En marge: Le patriotisme a ses revers comme la liberté.] - -Telle était l'explosion de colère à laquelle, par un terrible retour -des choses d'ici-bas, l'homme le plus adulé pendant vingt années, -l'homme qui avait le plus joui de l'admiration stupéfaite de -l'univers, devait assister tout vivant. Au surplus, il était assez -grand pour se placer au-dessus de telles indignités, et assez coupable -aussi pour savoir qu'il s'était attiré par ses actes ce cruel -revirement d'opinion. Mais il y avait quelque chose de plus triste -encore dans ce spectacle, c'étaient les flatteries prodiguées en même -temps aux souverains alliés. Sans doute Alexandre, par la conduite -qu'il tenait et dont il donnait l'exemple à ses alliés, méritait les -remercîments de la France. Mais si l'ingratitude n'est jamais permise, -la reconnaissance doit être discrète quand elle s'adresse aux -vainqueurs de son pays. Il n'en était pas ainsi, et on s'évertuait à -redire qu'il était bien magnanime à des souverains qui avaient tant -souffert par les mains des Français, de se venger d'eux aussi -doucement. Les flammes de Moscou étaient rappelées tous les jours, non -par des écrivains russes, mais par des écrivains français. On ne se -contentait pas de louer le maréchal Blucher, le général Sacken, braves -gens dont l'éloge était naturel et mérité dans les bouches prussiennes -et russes, on allait chercher un émigré français, le général Langeron, -qui servait dans les armées du czar, pour raconter avec complaisance -combien il s'était distingué dans l'attaque de Montmartre, et combien -de justes récompenses il avait reçues de l'empereur Alexandre. Ainsi, -dans les nombreuses péripéties de notre grande et terrible révolution, -le patriotisme devait, comme la liberté, avoir ses revers, et, de même -que la liberté, idole des coeurs en 1789, était devenue en 1793 -l'objet de leur aversion, de même le patriotisme devait être foulé aux -pieds jusqu'à faire honorer l'acte, coupable en tout temps, de porter -les armes contre son pays. Tristes jours que ceux de réaction, où -l'esprit public, profondément troublé, perd les notions les plus -élémentaires des choses, bafoue ce qu'il avait adoré, adore ce qu'il -avait bafoué, et prend les plus honteuses contradictions pour un -heureux retour à la vérité! - -[En marge: Soudain enthousiasme pour les princes de la maison de -Bourbon.] - -Naturellement si Napoléon était un monstre auquel il fallait arracher -la France, les Bourbons étaient des princes accomplis auxquels il -fallait la rendre le plus tôt possible, comme un bien légitime qui -leur appartenait. La France ne les avait pas précisément oubliés, car -vingt ans ne suffisent pas pour qu'on oublie une illustre famille qui -a grandement régné pendant des siècles, mais la génération présente -ignorait absolument comment et à quel degré ils étaient les parents -de l'infortuné roi mort sur l'échafaud, et de l'enfant non moins -infortuné mort entre les mains d'un cordonnier. On se demandait si -c'étaient des fils, des frères, des cousins de ces princes malheureux, -car, excepté quelques gens âgés, la masse n'en savait rien. La -flatterie, prompte à courir de celui qu'on appelait le tyran déchu, à -ceux qu'on appelait des anges sauveurs, attribuait à ces derniers -toutes les vertus, et ils en avaient assurément qui auraient mérité -d'être célébrées dans un langage plus noble et plus sérieux. On disait -que Louis XVI avait laissé un frère, Louis-Stanislas-Xavier, destiné -aujourd'hui à lui succéder sous le nom de Louis XVIII, lequel était un -savant, un lettré et un sage; qu'il avait laissé un autre frère, le -comte d'Artois, modèle de bonté et de grâce française, enfin des -neveux, le duc d'Angoulême, le duc de Berry, types de l'antique -honneur chevaleresque. Sous ces princes, doux, justes, ayant conservé -les vertus qu'une affreuse révolution avait presque emportées de la -terre, la France, aimée, estimée de l'Europe, trouverait le repos et -le laisserait au monde. Elle trouverait même la liberté, qu'elle -n'avait pas rencontrée au milieu des orgies sanguinaires de la -démagogie, et que lui apporteraient des princes formés vingt ans à -l'école de l'Angleterre. Il y avait une incontestable portion de -vérité dans ce langage de la flatterie impatiente, et tout cela -pouvait devenir vrai, si les passions des partis ne venaient corrompre -tant d'heureux éléments de prospérité et de repos. - -[En marge: Nécessité du rétablissement des Bourbons.] - -Quoi qu'il en soit, les Bourbons, outre leur mérite, avaient pour eux -la puissance de la nécessité. En effet, la République, toute souillée -encore du sang versé en 1793, n'étant pas proposable à la France -épouvantée, la royauté seule étant possible, et des deux royautés -alors présentes aux esprits, celle du génie, celle de la tradition, la -première s'étant perdue par ses égarements, que restait-il, sinon la -seconde, consacrée par les siècles, et rajeunie par le malheur? Il -était donc bien naturel qu'après avoir employé quelques jours à se -remettre les Bourbons en mémoire, on se ralliât à eux avec un -entraînement qui croissait d'heure en heure. - -[En marge: Conditions mises à l'entrée de M. le comte d'Artois à -Paris.] - -Il fallait donc se hâter de faire deux choses: rédiger la Constitution -qui lierait les Bourbons en les rappelant, et en même temps recevoir -M. le comte d'Artois à Paris. M. le comte d'Artois était demeuré caché -à Nancy, comme on l'a vu, attendant le retour de M. de Vitrolles, qui -était venu se concerter avec le gouvernement provisoire, et qui -n'avait pas voulu retourner auprès du prince avant que la question de -la régence de Marie-Louise fût vidée. Cette régence étant -définitivement repoussée, le rappel des Bourbons restant la seule -solution imaginable, il fallait renvoyer M. de Vitrolles à Nancy pour -qu'il y allât chercher le prince. M. de Talleyrand et les membres du -gouvernement provisoire, malgré les exigences de M. de Vitrolles, lui -donnèrent pour instruction de dire à M. le comte d'Artois qu'il serait -reçu aux portes de Paris avec tous les honneurs dus à son rang; qu'il -serait conduit à Notre-Dame pour y entendre un _Te Deum_, et de -Notre-Dame aux Tuileries; qu'il devrait entrer avec l'uniforme de -garde national; qu'il était même à désirer qu'il prît la cocarde -tricolore, car ce serait un moyen certain de s'attacher l'armée; que -tel était l'avis des hommes éclairés dont le concours était -actuellement indispensable; que le pouvoir qu'on lui attribuerait -serait celui de représentant de Louis XVIII, dont il avait les lettres -patentes; que ces lettres seraient soumises au Sénat, qui, s'appuyant -sur elles, décernerait au prince le titre de lieutenant-général du -royaume, aux conditions, bien entendu, de la Constitution nouvelle. - -[En marge: Résistance de M. de Vitrolles à ces conditions.] - -M. de Vitrolles, sous l'inspiration des sentiments qui animaient le -vieux parti royaliste, se récria fort contre la cocarde tricolore, les -couleurs blanches étant selon lui celles de l'antique royauté, et -l'emblème de son droit inaliénable; contre la prétention du Sénat -d'investir lui-même M. le comte d'Artois du pouvoir royal, et -par-dessus tout contre l'idée d'imposer une Constitution au souverain -légitime. M. de Talleyrand n'aimant point à lutter, et comptant sur le -temps pour arranger toutes choses, dit assez légèrement à M. de -Vitrolles qu'il fallait partir sans délai pour aller chercher le -prince, qu'on verrait au moment même de l'entrée de M. le comte -d'Artois comment on pourrait résoudre la difficulté de la cocarde; -que, relativement à la Constitution, il était indispensable d'en faire -une, mais qu'on la rendrait le moins gênante possible, et qu'on -tâcherait surtout de lui ôter l'apparence d'une loi imposée. Il lui -répéta, en un mot, qu'il fallait partir, et ne pas retarder par des -difficultés puériles la marche des événements. Il le chargea en même -temps de porter au prince l'assurance de son dévouement personnel le -plus absolu. - -[En marge: On l'oblige à s'y soumettre, et à partir pour aller -chercher M. le comte d'Artois.] - -Afin de convaincre davantage M. de Vitrolles qu'il n'y avait pas mieux -à faire que de s'en aller avec ces conditions, on lui procura une -audience de l'empereur Alexandre. Pendant cette audience M. de -Vitrolles ayant voulu, avec l'arrogance des partis victorieux, plaider -pour les anciennes couleurs et pour la pleine liberté du roi de -France, l'empereur Alexandre, sortant de sa douceur habituelle, lui -dit que les monarques alliés n'avaient pas franchi le Rhin avec quatre -cent mille hommes pour rendre la France esclave de l'émigration; que -sans avoir la prétention de lui imposer un gouvernement, ils -suivraient l'avis de l'autorité actuellement la seule admise et -admissible, celle du Sénat; que s'étant servis de cette autorité pour -détrôner Napoléon, ils ne la payeraient pas d'ingratitude en la -détrônant elle-même; que l'autorité du Sénat d'ailleurs était à leurs -yeux la seule sage, la seule éclairée, et qu'il n'y avait qu'elle qui -pût imprimer à tout ce qu'on ferait un caractère à la fois régulier et -national; qu'après tout la puissance qui avait enfoncé les portes de -Paris était là, que cette puissance était celle de l'Europe, qu'il -fallait la subir, et surtout ne pas lui inspirer le regret de s'être -déjà si fort engagée en faveur des Bourbons. - -M. de Vitrolles aurait été bien tenté de contredire, car il trouvait -maintenant odieuse l'influence étrangère qu'il n'avait pas craint -d'aller chercher à Troyes, et la regardait comme insupportable depuis -qu'elle donnait de bons conseils. Pourtant il n'y avait pas à -répliquer, et il se mit en route porteur des conditions du -gouvernement provisoire, se promettant bien avec ses amis d'en -rabattre dans l'exécution le plus qu'ils pourraient. - -[En marge: La principale des conditions imposées à M. le comte -d'Artois était une Constitution.] - -[En marge: L'oeuvre de la Constitution nouvelle abandonnée à quelques -sénateurs et à M. de Montesquiou.] - -La plus pressante des mesures à prendre, c'était de rédiger la -Constitution. Il importait de se hâter, premièrement pour rendre -définitive la déchéance de Napoléon en lui donnant les Bourbons pour -successeurs, secondement pour lier les Bourbons eux-mêmes en les -rappelant, et les astreindre aux principes de 1789. Cette double idée -de rappeler les Bourbons et de leur imposer de sages lois, propagée -par M. de Talleyrand, avait pénétré dans toutes les têtes. D'après le -plan primitif, c'était le gouvernement provisoire lui-même qui devait -arrêter le projet de Constitution. Afin d'accomplir cette tâche il -avait voulu s'aider des membres les plus éclairés et les plus -accrédités du Sénat, et les avait réunis auprès de lui. Aux premiers -mots proférés sur ce grave sujet, on avait vu surgir les idées les -plus contradictoires, toutes celles qui en 1791 dominaient les esprits -et les entraînaient en sens divers. En effet l'instruction politique -de la France, successivement interrompue par la Terreur et par -l'Empire, avait en quelque sorte été suspendue, et on en était aux -idées de l'Assemblée constituante, modérées toutefois par le temps. M. -de Talleyrand, qui haïssait la dispute, avait alors résolu de laisser -faire les sénateurs eux-mêmes, en leur recommandant trois choses: -d'aller vite, de lier les Bourbons en les rappelant, et pour les mieux -lier d'établir le Sénat dans la nouvelle Constitution à titre de -Chambre haute de la monarchie restaurée. Il cherchait ainsi à -contenter le Sénat dont on avait besoin, et à en faire un obstacle -contre l'émigration. Après ce conseil, M. de Talleyrand avait -abandonné l'oeuvre, et des membres du gouvernement provisoire il -n'était resté sur le terrain que M. l'abbé de Montesquiou, disputeur -opiniâtre et hautain, tenant beaucoup à savoir quelles conditions on -imposerait aux Bourbons, dont il était l'agent secret et très-fidèle. - -[En marge: Principes sur lesquels devait reposer la Constitution -nouvelle.] - -Les discussions furent vives entre ce personnage et les sénateurs -chargés de rédiger la Constitution. Voici sur quoi portèrent ces -discussions. Le Sénat voulait d'abord que Louis XVIII, frère et -héritier de l'infortuné Louis XVI, depuis la mort de l'auguste -orphelin resté prisonnier au Temple, fût considéré comme _librement_ -rappelé par la nation, et saisi de la royauté seulement après qu'il -aurait prêté serment à la Constitution nouvelle. On s'adressait à ce -prince, sans doute à cause de son origine royale dont on reconnaissait -ainsi la valeur héréditaire, mais on allait le chercher _librement_, -et on le prenait _à condition_, en vertu du droit qu'avait la nation -de disposer d'elle-même. Le Sénat prétendait concilier ainsi l'un et -l'autre droit, celui de l'ancienne royauté, et celui de la nation, en -les admettant tous les deux, et en les liant par un contrat -réciproque. Ce point, vivement contesté, une fois établi, venait la -question de la forme du gouvernement, sur laquelle heureusement il n'y -avait pas de contestation même entre les esprits les plus opposés. -Ainsi un roi inviolable, dépositaire unique du pouvoir exécutif, -l'exerçant par des ministres responsables, partageant le pouvoir -législatif avec deux Chambres, l'une aristocratique, l'autre -démocratique, était admis universellement. Sur certains détails -seulement tenant à la pratique de ce système, il y avait des -divergences. Les esprits imbus des préjugés de la Constituante -souhaitaient que les deux Chambres jouissent de l'initiative en fait -de présentation des lois, le Roi conservant toujours la faculté de les -sanctionner, faculté que personne du reste ne songeait à lui -contester. On n'avait pas alors appris par expérience que sous cette -forme de gouvernement, l'essentiel pour les Chambres c'est d'arriver -par le mécanisme de la Constitution à obtenir des ministres de leur -choix. Ces ministres obtenus font ensuite les lois généralement -désirées, car autrement des ministres contraints de présenter et -d'exécuter des lois qu'ils n'auraient pas voulues, seraient les -exécuteurs ou les plus gauches ou les moins sincères. On discutait -donc, faute d'expérience, sur l'importance de l'initiative. Faute -aussi d'expérience, ou pour mieux dire, sous l'influence d'expériences -trop récentes et trop douloureuses, on parlait d'ôter au Roi le droit -de paix et de guerre, oubliant encore que toutes ces prérogatives -qu'on revendiquait pour les Chambres sont renfermées bien plus -convenablement dans une seule, celle d'éloigner ou d'amener à volonté -les ministres, qui, étant les élus de la majorité, font suivant ses -désirs la paix ou la guerre. Enfin un autre sujet, tout de -circonstance, celui qui concernait la composition des deux Chambres, -était l'objet de nombreuses discussions. La seconde, dite Chambre -_basse_ par les Anglais, qui sont assez fiers pour tenir non pas aux -mots mais aux choses, ne donnait matière à aucun dissentiment. Au -lieu de la faire nommer par le Sénat sur des candidats que -présenteraient les corps électoraux, ainsi que cela se pratiquait sous -l'Empire, on était d'accord de la faire élire directement par les -colléges électoraux, en renvoyant à la législation ordinaire le soin -d'organiser ces colléges. Le conflit le plus grave s'élevait au sujet -de la Chambre _haute_. M. de Talleyrand et ses collaborateurs -voulaient que sous la monarchie restaurée des Bourbons, toute -influence appartînt au Sénat, composé des illustrations de la -Révolution et de l'Empire. C'eût été assurément la chose la plus -désirable, car les membres de ce Sénat avaient assez l'habitude de la -soumission pour ne pas devenir gênants envers la royauté, et étaient -assez imbus des sentiments de la révolution française pour opposer à -l'émigration un obstacle invincible. Aussi M. de Talleyrand les -avait-il encouragés à s'établir solidement dans la Constitution -nouvelle en se déclarant pairs héréditaires. Il avait en cela trouvé -l'empereur Alexandre complétement de son avis, car ce prince généreux -et enthousiaste, ayant auprès de lui son ancien instituteur, M. de -Laharpe, et mis par celui-ci en rapport avec les sénateurs libéraux, -abondait entièrement dans leurs idées, répugnait à placer la France -sous le joug de l'émigration après l'avoir arrachée au joug de -l'Empire, et voulait se servir exclusivement du Sénat, soit pour -détrôner Napoléon, soit pour lier les Bourbons en les rappelant. - -Encouragés dans ces tendances par des convictions sincères, par leurs -intérêts, par de hautes approbations, les sénateurs n'entendaient pas -faire les choses à demi. Ils voulaient que le Sénat tout entier -composât la Chambre haute sous les Bourbons, et pour qu'il n'y fût pas -noyé dans une immense promotion de pairs appartenant à l'émigration, -ils prétendaient limiter le nombre des membres de cette Chambre au -nombre actuel des sénateurs, et accorder seulement au Roi la faculté -de pourvoir aux vacances, faculté singulièrement restreinte, -l'hérédité de la pairie étant admise. À ces avantages politiques ils -avaient le projet d'ajouter des avantages pécuniaires, en s'attribuant -la propriété de leur dotation, qui serait divisée par égale part entre -les sénateurs vivants. Du reste pour ne pas paraître songer -exclusivement à eux, les sénateurs voulaient encore que le Corps -législatif actuel, jusqu'à son remplacement successif, composât la -Chambre _basse_ de la monarchie. - -Enfin venaient les points sur lesquels il y avait unanimité: le vote -de la dépense et de l'impôt par les Chambres, l'égalité de la justice -pour tous, l'inamovibilité de la magistrature, la liberté -individuelle, la liberté des cultes, la liberté de la presse sauf la -répression des délits par les tribunaux, l'égale admissibilité des -Français à tous les emplois, le maintien des grades et dotations de -l'armée, la conservation de la Légion d'honneur, la reconnaissance de -la nouvelle noblesse avec rétablissement de l'ancienne, le respect -absolu de la dette publique, l'irrévocabilité des ventes des biens -dits _nationaux_, et enfin l'oubli des actes et opinions par lesquels -chacun s'était signalé depuis 1789. Ainsi dès cette époque on était -d'accord, sauf quelques points de circonstance, sur la forme de -monarchie, qualifiée de _constitutionnelle_, consistant dans un roi -héréditaire, inviolable, représenté par des ministres responsables -devant deux Chambres diverses d'origine et pourvues des moyens de -plier les ministres à leur opinion, monarchie qui n'est ni anglaise, -ni française, ni allemande, mais de tous les pays et de tous les -temps, car elle est la seule possible dès qu'on repousse la monarchie -absolue. - -[En marge: Résistance des royalistes systématiques à la Constitution -projetée.] - -En général la masse des royalistes, enivrée de joie à l'idée de revoir -les Bourbons, ne s'occupait guère de questions constitutionnelles. -Pourvu qu'on lui rendit le Roi d'autrefois, c'était assez pour elle. À -la vérité elle l'aimait mieux maître de tout comme jadis, qu'entouré -de gênes révolutionnaires, mais enfin qu'on le lui rendît, n'importe -comment, et elle se croyait sûre de retrouver son bonheur passé. -Cependant quelques personnages, plus avisés ou plus subtils, ayant -systématisé leurs préjugés, prétendaient recouvrer le Roi _libre_, et -à aucun prix ne le voulaient recevoir chargé d'entraves. M. l'abbé de -Montesquiou était des principaux. Pour lui, comme pour ceux qui -partageaient sa manière de voir, le Roi était seul souverain, et la -prétendue souveraineté de la nation n'était qu'une impertinence -révolutionnaire. Sans doute le Roi, qui n'avait pas les yeux fermés à -la lumière, pouvait de temps en temps, tous les siècles ou -demi-siècles, s'apercevoir qu'il y avait des abus, et les réformer, -mais de sa pleine autorité, en octroyant une _ordonnance -réformatrice_, laquelle irait au besoin jusqu'à modifier les formes du -gouvernement, jamais jusqu'à aliéner le principe absolu de l'autorité -royale. Voilà tout ce qu'ils étaient capables de concéder; mais -imposer des conditions à la souveraineté du Roi, souveraineté d'ordre -divin, venant de Dieu non des hommes, la soumettre à un serment, et ne -rendre qu'à ce prix la couronne à son possesseur légitime, c'étaient -suivant eux autant d'actes de révolte et d'insurrection. - -[En marge: Vives altercations entre M. de Montesquiou et les sénateurs -chargés de rédiger la Constitution.] - -M. de Talleyrand, n'ayant guère le temps et pas davantage le goût de -s'occuper de questions de ce genre, s'en fiant d'ailleurs au Sénat du -soin d'enchaîner les Bourbons, avait laissé M. de Montesquiou aux -prises avec les sénateurs chargés de rédiger la nouvelle Constitution. -Cet abbé philosophe et politique ne se tenait pas de colère quand on -énonçait devant lui le principe de la souveraineté nationale. Pourtant -il n'était pas assez aveugle pour oser soutenir ouvertement le -principe opposé, et pour espérer surtout de le faire prévaloir, car on -aurait fait tourner notre planète en sens contraire plutôt que -d'amener les hommes de la révolution à reconnaître que le Roi seul -était souverain, que la nation était sujette, et n'avait que le droit -d'être par lui bien traitée, comme les animaux par exemple ont le -droit de n'être pas accablés par l'homme de souffrances inutiles. -Aussi, tout en s'emportant, et se récriant contre ceci, contre cela, -M. de Montesquiou n'osa-t-il pas aborder de front la difficulté, et -contester le principe d'une sorte de contrat entre la royauté et la -nation. Mais il profita de ce que le Sénat avait donné prise, en se -faisant une trop grande part dans la future Constitution, pour se -montrer à son égard violent, et presque injurieux.--Qu'êtes-vous -donc, dit-il aux sénateurs, pour vous imposer ainsi à la nation et au -Roi? À la nation? mais quel autre titre auriez-vous, qu'une -Constitution que vous venez de renverser, ou une confiance que la -nation ne vous a pas témoignée, et qu'il est douteux qu'elle éprouve? -Au Roi?... mais il ne vous connaît pas, il est mon souverain et le -vôtre, il revient par des décrets providentiels dont ni vous ni moi ne -sommes les auteurs, et n'a aucune condition à subir de votre part. -Limiter le nombre des pairs! Ne donner au Roi que la faculté de -remplir les vacances!... Mais c'est violer les principes de la -monarchie constitutionnelle, tels qu'on les entend dans le pays où on -la connaît le mieux, en Angleterre; c'est faire de la pairie une -oligarchie omnipotente, contre laquelle le Roi n'ayant pas la faculté -de la dissolution comme à l'égard de la seconde Chambre, et privé des -promotions par la limitation du nombre des pairs, resterait absolument -impuissant. La pairie serait tout simplement un souverain absolu, et -cette pairie ce serait vous-mêmes! Vous auriez rappelé le Roi -seulement pour servir de voile à votre omnipotence!-- - -Sur ce dernier point, il faut le reconnaître, M. l'abbé de Montesquiou -avait raison, et limiter le nombre des pairs c'était rendre la pairie -omnipotente. Mais il fut blessant, impertinent même, et sembla dire -aux sénateurs qu'on pourrait bien leur laisser à tous leurs pensions, -à quelques-uns leurs siéges, mais que c'était tout ce qu'on pouvait -faire pour une troupe de révolutionnaires qui n'avaient plus la faveur -populaire, qui n'auraient jamais la faveur royale, et qui avaient -brisé leur seul appui en brisant Napoléon. - -[En marge: M. de Talleyrand pousse les uns et les autres à finir -l'oeuvre.] - -Les sénateurs auraient pu répondre que s'ils ne représentaient ni le -Roi ni la nation, personne dans le moment ne les représentait plus -qu'eux, mais qu'avec leurs fautes et leurs faiblesses ils -représentaient quelque chose de fort considérable, la Révolution -française; qu'ils étaient les dépositaires fidèles de ses principes, -que c'était là une force morale immense, qu'ils y joignaient une force -de fait tout aussi incontestable, celle d'être la seule autorité -reconnue, notamment par les étrangers tout-puissants à Paris; qu'ils -avaient la couronne dans les mains, qu'ils la donneraient _à -condition_, sauf à ceux qui prétendaient la recouvrer, à la refuser si -les conditions ne leur convenaient point. Malheureusement parmi ces -hommes, dont les opinions étaient tenaces, mais le caractère brisé, -personne n'était capable de parler avec vigueur. Au lieu de répondre -ils se contentèrent d'agir. Regardant M. de Montesquiou comme un -arrogant, avant-coureur d'autres bien pires que lui, ils se hâtèrent -d'écrire ce qui leur convenait dans leur projet de Constitution, -encouragés qu'ils étaient par l'approbation secrète de M. de -Talleyrand, et par l'approbation peu dissimulée de l'empereur -Alexandre. Il faut ajouter que ces altercations avaient acquis leur -plus grande vivacité le 5 avril, le jour même où les maréchaux -traitaient à Paris la question de la régence de Marie-Louise, et où -les représentants du royalisme étaient en proie aux plus grandes -alarmes. Obtenir dans un pareil moment la proclamation des Bourbons -par le Sénat, n'importe à quelle condition, était un avantage -inestimable.--Finissons-en, dit M. de Talleyrand à M. de Montesquiou, -obtenons de la seule autorité reconnue l'exclusion des Bonaparte et le -rappel des Bourbons, et puis on s'appliquera, ou à se débarrasser de -gênes importunes, ou à les subir.--Finissez-en, dit-il également aux -sénateurs, proclamez les Bourbons, car Bonaparte vous ferait payer -cher vos actes du 1er et du 2 avril. Proclamez les Bourbons, et -imposez-leur les conditions que vous voudrez. Si elles ne leur -conviennent pas ils refuseront la couronne, mais n'en croyez rien. Ils -prendront la couronne n'importe comment, et nous serons sortis des -mains du furieux qui est à Fontainebleau.--Ces conseils, excellents -pour ajourner les difficultés, fort insuffisants pour les résoudre, -étaient un moyen de se tirer actuellement d'embarras. Le Sénat les -suivit, et le lendemain 6, tandis que les maréchaux retournaient à -Fontainebleau pour demander l'abdication pure et simple, il vota la -Constitution en la fondant sur les bases que nous avons exposées. - -[En marge: Constitution dite du Sénat.] - -Le Sénat dans cette Constitution _rappelait librement au trône_, sous -le titre de ROI DES FRANÇAIS, Louis-Stanislas-Xavier, frère de Louis -XVI, et lui conférait la royauté héréditaire, dont ce prince ne devait -être saisi qu'après avoir prêté serment d'observer fidèlement la -Constitution nouvelle; il établissait ensuite un Roi inviolable, des -ministres responsables, deux Chambres, l'une héréditaire, l'autre -élective; il composait avec le Sénat la Chambre héréditaire, dont il -limitait le nombre à 200 membres, ce qui laissait à la royauté une -cinquantaine de nominations à faire; il composait la Chambre élective -avec le Corps législatif actuel, jusqu'au renouvellement légal de ce -corps; il assurait aux membres du Sénat leurs dotations, à ceux du -Corps législatif leurs appointements; il réservait au Roi le pouvoir -exécutif tout entier, le droit de paix et de guerre compris; il -partageait le pouvoir législatif entre le Roi et les deux Chambres, -admettait une magistrature inamovible, consacrait la liberté des -cultes, la liberté individuelle, la liberté de la presse; il -maintenait la Légion d'honneur, les deux noblesses, les avantages -attribués à l'armée, la dette publique, les ventes dites nationales, -et proclamait enfin l'oubli des votes et actes antérieurs, etc. - -[En marge: Déchaînement des royalistes et du public contre la -Constitution du Sénat.] - -Ces dispositions rédigées en termes simples, clairs, et assez généraux -pour laisser beaucoup à faire au temps, furent votées le 6 au soir. Le -7 on imprima la Constitution; le 8 on la publia dans les divers -quartiers de la capitale. L'effet, il faut le dire, n'en fut pas -heureux. Le Sénat, qu'on aurait dû fortement appuyer, car lui seul -pouvait transporter la couronne de Napoléon aux Bourbons, lui seul -pouvait dans cette transmission représenter la nation à un titre -quelconque, et faire de sages conditions pour elle, le Sénat, -disons-nous, que par ces motifs on aurait dû appuyer, n'était ni -estimé ni aimé de personne. Les bonapartistes reprochaient à ce corps -d'avoir levé sur son fondateur une main parricide; les amis de la -liberté, à peine réveillés d'un long sommeil, ne voyaient en lui que -le servile instrument d'un insupportable despotisme; enfin, les -royalistes systématiques détestant en lui la Révolution et l'Empire, -étaient indignés de ce qu'il osait surgir du milieu de sa honte pour -dicter des conditions au Roi légitime; et quelles conditions! celles -qu'il empruntait à une révolution abhorrée. C'était à leurs yeux un -acte de révolte, d'impudence, de cynisme inouï. Ils eurent recours au -moyen le plus aisé, celui dont avait usé M. de Montesquiou, ils -attaquèrent le Sénat par son côté faible, et ils se récrièrent, avec -tout le public du reste, contre le soin qu'il avait eu de garantir ses -intérêts en spécifiant le maintien de sa dotation. On venait de lâcher -la bride à la presse, non pas celle des journaux, mais celle des -pamphlets, la seule en vogue alors, et ce fut un déluge d'écrits, de -plaisanteries amères contre ce Sénat _conservateur_, qui, de tout ce -qu'il était chargé de conserver, n'avait su conserver que ses -dotations. L'avidité prise sur le fait est l'un des vices dont il est -toujours facile de faire rire les hommes, ordinairement impitoyables -pour les travers dont ils sont le plus atteints. Aussi provoqua-t-on -contre le Sénat un rire de mépris universel. Le public se laissa -prendre au piége, et ne s'aperçut pas qu'en riant de ce corps il se -faisait le complice de l'émigration, dont les vices étaient en ce -moment bien plus à craindre que ceux du Sénat. C'était un malheur, que -les hommes calmes et éclairés, toujours si peu nombreux dans les -révolutions, pouvaient seuls apprécier. Mais le public tout entier, -unissant sa voix à celle des royalistes, sembla dire aux sénateurs: -Disparaissez avec le maître que vous n'avez su ni contenir, ni -défendre!-- - -[En marge: Les royalistes essayent de se servir du Corps législatif -contre le Sénat.] - -[En marge: Quoi qu'on pût faire, le fond des choses était gagné, et -une Constitution peu différente de celle du Sénat était assurée.] - -Les royalistes, quoique peu habiles encore, car ils sortaient d'une -longue inaction, essayèrent de tirer quelque parti du Corps législatif -contre le Sénat, mais sans beaucoup de succès. Le Corps législatif, -prorogé par Napoléon pour sa manifestation récente, n'était pas -légalement réuni. Mais la légalité n'est pas une difficulté dans un -moment où l'on détrône les souverains, et ce corps s'était assemblé en -aussi grand nombre qu'il avait pu, pour jouer son rôle dans la -nouvelle révolution. Trouvant le premier rôle pris par le Sénat, qui -seul avait prononcé la déchéance, qui seul rappelait les Bourbons, et -que les souverains étrangers reconnaissaient comme la seule autorité -existante, il devait se borner à suivre, et il était visiblement -jaloux. Quoique n'ayant pas été plus ferme que le Sénat, et possédant -moins de lumières, il avait acquis une certaine popularité pour la -conduite qu'il avait tenue au mois de décembre précédent, et les -royalistes, devinant sa jalousie, se mirent à le flatter, dans -l'espérance de s'en servir. Pourtant ces menées ne pouvaient pas être -de grande conséquence. Le Corps législatif, réduit à proférer quelques -paroles d'adhésion aux importantes résolutions qui venaient d'être -adoptées, pouvait bien tenir un langage un peu différent de celui du -Sénat, mais il était incapable d'émettre des résolutions véritablement -divergentes, et les Bourbons allaient rentrer liés par la Constitution -du 6 avril, ou par une autre à peu près semblable: c'était là le -résultat essentiel. - -[En marge: Empressement des adhésions lorsque le rappel des Bourbons -n'est plus douteux.] - -M. de Caulaincourt, particulièrement chargé de stipuler les intérêts -de Napoléon et de sa famille, voyait avec douleur le torrent des -adhésions se précipiter vers Paris, depuis la nouvelle répandue de -l'abdication pure et simple. Les maréchaux Oudinot, Victor, Lefebvre, -et une foule de généraux, s'étaient hâtés d'envoyer leur soumission au -gouvernement provisoire. Les ministres de l'Empire, réunis autour de -Marie-Louise à Blois, avaient fait de même pour la plupart, et, à leur -tête, le prince archichancelier Cambacérès. Il n'y avait que les chefs -d'armée éloignés, le maréchal Soult commandant l'armée d'Espagne, le -maréchal Suchet celle de Catalogne, le maréchal Augereau celle de -Lyon, le maréchal Davout celle de Westphalie, le général Maison celle -de Flandre, qui n'eussent point parlé, car ils n'en avaient pas eu le -temps. Mais le gouvernement provisoire leur avait dépêché des -émissaires pour les sommer officiellement, et les prier officieusement -de se rallier au nouvel ordre de choses, en leur montrant l'inutilité -et le danger de la résistance, et sauf un peut-être, le maréchal -Davout dont le caractère opiniâtre était connu, on espérait des -réponses conformes aux circonstances, et, il faut le dire, à la -raison, car, après l'abdication de Napoléon, on ne comprend pas quel -intérêt, soit public, soit privé, on aurait pu alléguer en faveur -d'une résistance prolongée. - -[En marge: L'empereur Alexandre donne à M. de Caulaincourt le conseil -d'accélérer le règlement des intérêts de Napoléon et de sa famille.] - -[En marge: Difficultés que rencontre M. de Caulaincourt, soit auprès -du gouvernement provisoire, soit auprès des ministres étrangers, pour -stipuler les intérêts de la famille impériale.] - -Chaque jour qui s'écoulait, en rendant le nouveau gouvernement plus -fort, rendait Napoléon plus faible, et ses représentants plus -dépendants des négociateurs avec lesquels ils avaient à traiter. -Alexandre en avait averti loyalement M. de Caulaincourt, et lui avait -conseillé de se hâter, car c'est tout au plus, avait-il dit, si je -pourrai, en y employant toute mon autorité, faire accorder ce que je -vous ai promis.--En effet on se récriait dans le camp des souverains, -et dans les salons du gouvernement provisoire, contre la faiblesse que -ce monarque avait eue d'accorder l'île d'Elbe, et de placer ainsi -Napoléon si près du continent européen. Il y avait surtout un -personnage, récemment arrivé, le duc d'Otrante, qui, envoyé en mission -auprès de Murat pendant la dernière campagne, était désespéré de -s'être trouvé absent tandis qu'une révolution s'accomplissait à Paris, -et d'avoir par là laissé le premier rôle à M. de Talleyrand. Moins -propre que celui-ci à traiter avec les cabinets européens, il était -bien plus apte à diriger les intrigues dans les grands corps de -l'État, et présent à Paris il aurait acquis une importance presque -égale à celle de M. de Talleyrand. Condamné à n'être que le second -personnage, il allait, venait, blâmait, approuvait, conseillait, et -jetait les hauts cris contre l'idée d'accorder l'île d'Elbe à -Napoléon, pour lequel il avait autant de haine que de crainte. Il -qualifiait de folie la généreuse imprudence d'Alexandre, et à force de -se donner du mouvement, il avait soulevé à lui seul une forte -opposition contre les conditions promises à l'Empereur déchu. -L'Autriche de son côté répugnait à concéder une principauté en Italie -à Marie-Louise, laissait douter de son consentement pour Parme et -Plaisance, et le refusait absolument pour la Toscane. Enfin le -gouvernement provisoire lui-même avait ses objections. Il ne voulait -pas laisser à Napoléon l'honneur de stipuler certains avantages pour -l'armée, comme la conservation de la cocarde tricolore et de la Légion -d'honneur, prétendant que les intérêts de cette nature ne le -regardaient plus, et il contestait même les conditions pécuniaires, -moins à cause de ce qu'il en coûterait au Trésor, qu'à cause de -l'espèce de reconnaissance du règne impérial qui semblerait en -résulter. Mais Alexandre s'était prononcé avec une sorte d'irritation, -et avait fait sentir à ses alliés qu'on lui avait assez d'obligation -pour ne pas l'exposer à manquer à sa parole. Il voulait donc qu'on en -finît sur-le-champ. Mais M. de Metternich, resté à Dijon auprès de -l'empereur d'Autriche, et ne tenant pas à être à Paris pendant qu'on -détrônait Marie-Louise, lord Castlereagh ne voulant pas être -responsable auprès des chambres anglaises du rappel des Bourbons qu'il -désirait cependant avec ardeur, se faisaient attendre l'un et l'autre. -On annonçait pour le 10 avril l'arrivée de ces deux ministres, et il -était impossible de conclure sans eux. - -[En marge: Incident qui interrompt un moment la négociation.] - -[En marge: Émeute de nuit à Fontainebleau.] - -Tout à coup un incident léger faillit interrompre la négociation, et -donner aux événements un cours entièrement nouveau. Si auprès de -Napoléon certains courages faiblissaient d'heure en heure, la plupart -au contraire s'exaltaient par le spectacle de la faiblesse générale. -Ces derniers ne se disaient pas que quelques jours auparavant ils -partageaient eux-mêmes la fatigue commune, qu'ils avaient maudit cent -fois l'ambition exorbitante qui avait fait couler leur sang sur tant -de champs de bataille, et ils étaient tout pleins de l'impression que -leur causait la vue du grand homme abandonné, et resté presque seul à -Fontainebleau. Quelques-uns sans doute songeaient surtout à leur -carrière brusquement interrompue, mais tous étaient sincèrement -révoltés de la défection de Marmont et du caractère d'ingratitude -qu'elle avait pris; ils criaient à la trahison, et étaient prêts à se -jeter sur leurs chefs qu'on accusait d'être les auteurs de -l'abdication forcée de l'Empereur. Le bruit s'était répandu en effet -que les maréchaux avaient fait violence à Napoléon pour l'obliger à -renoncer au trône. À un fait faux on ajoutait des détails plus faux -encore, et bien des têtes exaltées n'étaient pas loin de se porter à -des violences réelles, représailles des violences imaginaires qu'on se -plaisait à raconter. Quand Napoléon paraissait dans la cour du palais -de Fontainebleau, beaucoup d'officiers brandissaient leurs sabres et -lui offraient le sacrifice de leur vie. Profondément touché de ces -témoignages, revenant au calcul des forces qui restaient à ses -lieutenants, Soult, Suchet, Augereau, Eugène, Maison, Davout, il -n'avait pu dans certains moments s'empêcher d'éprouver quelques -regrets, et de les laisser voir. S'associant à ce sentiment, les -hommes jeunes, généreux, mais irréfléchis, qui éprouvaient pour lui un -redoublement d'enthousiasme, s'étaient, dans la nuit du 7 au 8, livrés -à plus d'agitation que de coutume. Les anciens chasseurs et grenadiers -de la garde notamment, restés à Fontainebleau, avaient parcouru les -rues de cette petite ville aux cris de: _Vive l'Empereur! à bas les -traîtres!_ Ils avaient menacé d'égorger ceux qu'on qualifiait ainsi, -et demandé à se précipiter sur Paris en désespérés. Cependant après un -instant de condescendance, Napoléon, ne prévoyant pas dans sa froide -raison qu'on pût tirer un grand résultat d'un mouvement pareil, avait -envoyé ses plus fidèles serviteurs pour calmer une effervescence -inutile, et cette émotion n'avait été que le dernier éclat d'une -flamme près de s'éteindre. - -[En marge: Défiance momentanée de la part d'Alexandre à l'égard de M. -de Caulaincourt et des maréchaux.] - -Un des officiers qui ne partageaient pas ces regrets imprudents et en -craignaient l'effet, avait eu la lâcheté de les dénoncer aux alliés, -en ajoutant la fausse nouvelle que Napoléon s'était échappé de -Fontainebleau pour aller se mettre à la tête des armées d'Italie, de -Catalogne et d'Espagne[25]. Quand ce renseignement parvint à -l'état-major des souverains, il y causa la plus vive agitation. Après -la désertion du 6e corps, involontaire de la part des soldats, la -désertion individuelle avait commencé à s'introduire dans l'armée, et -il ne restait pas plus d'une quarantaine de mille hommes à Napoléon. -Ces quarante mille hommes, conduits par lui, et pouvant être soutenus -par le peuple parisien, causaient aux deux cent mille coalisés qui -étaient dans Paris et que deux cent mille autres étaient prêts à -rejoindre, une terreur indicible, et ne leur laissaient pas de repos -tant que durait l'état d'incertitude où l'on se trouvait. Alexandre, -passant tout à coup avec la mobilité de sa nature d'une extrême -confiance à une extrême défiance, se crut trompé par les représentants -de Napoléon, et oubliant même la loyauté de M. de Caulaincourt qui -pourtant lui était si connue, supposa que la fidélité faisait taire -chez lui la sincérité, que par conséquent lui et les deux maréchaux -étaient à Paris pour cacher une grande manoeuvre militaire. La -supposition aurait pu être vraie quelques jours auparavant lorsqu'ils -avaient été envoyés pour la première fois, et qu'ils n'avaient pas -engagé leur parole, mais actuellement ce n'était qu'une illusion de la -crainte. Alexandre fit appeler les trois plénipotentiaires, leur -témoigna son mécontentement, et alla jusqu'à leur dire que s'il avait -suivi son premier mouvement et les conseils de ses alliés, il les -aurait fait arrêter. M. de Caulaincourt répondit avec hauteur au -soupçon dont ils étaient l'objet; il dit qu'après le noble abandon que -le monarque russe avait montré en traitant avec eux, ils n'auraient -jamais voulu être les complices même d'une ruse de guerre; il soutint -qu'on avait menti indignement aux monarques alliés, et offrit de se -constituer prisonnier jusqu'à ce que le fait eût été vérifié. -Alexandre n'accepta point cette proposition, et pour prouver qu'il -n'avait pas conçu ces défiances à la légère, il communiqua la -dénonciation et le nom du dénonciateur à M. de Caulaincourt. Celui-ci -fut indigné, et d'un commun accord on envoya des officiers à -Fontainebleau pour aller aux informations. Quelques heures après ces -officiers revinrent avec la relation exacte de ce qui s'était passé. -D'après leur rapport, tout se bornait à une espèce de sédition -militaire qui s'était apaisée d'elle-même, Napoléon n'ayant pas voulu -en profiter. - - [Note 25: M. de Caulaincourt, qui avait connu l'auteur de la - dénonciation, n'a pas voulu le livrer au mépris de la - postérité, et a refusé d'en consigner le nom dans ses - souvenirs.] - -C'était pour tout le monde une raison de hâter le dénoûment. Cette -raison n'était pas la seule, car on annonçait à chaque instant -l'arrivée de M. le comte d'Artois, et ce prince reçu dans Paris avec -les acclamations qui ne manquent jamais aux nouveaux arrivants, il -pouvait devenir impossible de rien obtenir pour Napoléon. Alexandre -avait bien promis de ne pas admettre M. le comte d'Artois à Paris -avant la signature des conventions relatives à la famille impériale, -mais c'était un motif de plus d'en finir. On se hâta donc. D'abord on -pensa qu'il n'était pas sage de vivre sur un armistice tacite qui -pouvait à tout moment être rompu, sans qu'il y eût à accuser personne. -On convint d'un armistice formel et écrit pour toutes les armées, et -particulièrement pour celle qui campait autour de Fontainebleau. Il -fut stipulé quant à celle-ci, que la Seine depuis Fontainebleau -jusqu'à Essonne la séparerait des troupes alliées, et à partir de la -ville d'Essonne, l'Essonne elle-même, en suivant cette rivière aussi -loin que l'exigerait l'extension des cantonnements. Cet armistice -signé, on s'occupa du traité qui devait régler le sort de Napoléon et -de sa famille. - -[En marge: Conditions accordées à Napoléon et à sa famille par le -traité du 11 avril 1814.] - -L'île d'Elbe, quoique contestée plus d'une fois à l'instigation de M. -Fouché et des ministres autrichiens, ne fut plus mise en question -grâce à la volonté bien prononcée d'Alexandre. Il fut convenu que -Napoléon posséderait cette île en toute souveraineté, en conservant -pendant sa vie le titre dont le monde était habitué à le qualifier, -celui d'EMPEREUR. Il fut convenu en outre qu'il pourrait se faire -accompagner de sept à huit cents hommes de sa vieille garde, lesquels -lui serviraient d'escorte d'honneur et de sûreté. Restait à fixer le -sort de Marie-Louise et de son fils. M. de Metternich était arrivé le -10 avril, et avait refusé la Toscane, disant qu'Alexandre, en se -montrant disposé à l'accorder, n'était généreux que du bien d'autrui. -Parme et Plaisance avaient été assignés à la mère et au fils. On -s'était ensuite occupé des arrangements pécuniaires. On avait consenti -à un traitement annuel de deux millions pour Napoléon, et à pareille -somme à partager entre ses frères et soeurs. Ces sommes devaient être -prises tant sur le Trésor français que sur le revenu des immenses pays -cédés par la France. À cette condition, Napoléon s'engageait à livrer -toutes les valeurs du Trésor extraordinaire ainsi que les diamants de -la couronne. Sur ce Trésor extraordinaire on lui permettait de -distribuer 2 millions en capital aux officiers dont il voudrait -récompenser les services. Une principauté était promise au prince -Eugène, lorsqu'on arrêterait les arrangements définitifs de -territoire. Enfin la dotation de l'impératrice Joséphine devait être -maintenue, mais réduite à un million. - -Ce n'est qu'après de longs débats que ces arrangements furent adoptés. -Le gouvernement provisoire y faisant obstacle, non à cause de -l'étendue des sacrifices pécuniaires, mais à cause de la -reconnaissance du règne impérial qu'on pouvait en induire, Alexandre -voulut que les représentants de Napoléon fussent placés en présence de -M. de Talleyrand et des ministres alliés, dans une réunion commune. La -discussion fut vive, et le maréchal Macdonald que les petitesses de -cette discussion indignaient, y soutint avec énergie la cause de la -famille impériale. Enfin, la rudesse et la fierté de M. de -Caulaincourt, qui surpassèrent même les hauteurs habituelles de M. de -Talleyrand, mirent un terme au débat, et on tomba d'accord. On était -au 10 avril, et on annonçait l'arrivée prochaine de M. le comte -d'Artois. - -[En marge: Signature définitive du traité du 11 avril.] - -Le 11 il y eut une réunion générale des ministres des puissances, des -membres du gouvernement provisoire et des représentants de Napoléon. -Le traité fut signé par les ministres des monarques alliés, sur des -instruments séparés, et M. de Talleyrand, au nom du gouvernement -royal, sans adhérer au traité lui-même, garantit l'exécution des -conditions qui concernaient la France. M. de Caulaincourt, pour la -première fois alors, se dessaisit de l'abdication de Napoléon, et la -remit à M. de Talleyrand qui la reçut avec une joie peu dissimulée. -Ainsi devait finir la plus grande puissance qui eût régné sur l'Europe -depuis Charlemagne, et le conquérant qui avait signé les traités de -Campo-Formio, de Lunéville, de Vienne, de Tilsit, de Bayonne, de -Presbourg, était réduit à accepter, par son noble représentant, non -pas le traité de Châtillon dont il avait eu raison de ne pas vouloir, -mais le traité du 11 avril, qui lui accordait l'île d'Elbe, avec une -pension pour lui et les siens: terrible exemple du châtiment que la -fortune réserve à ceux qui se sont laissé enivrer par ses faveurs! - -Ces signatures échangées, M. de Talleyrand prenant la parole avec un -mélange de dignité et de courtoisie, dit aux trois envoyés de -Napoléon, que leurs devoirs envers leur maître malheureux étant -largement remplis, le gouvernement comptait maintenant sur leur -adhésion, et y tenait à cause de leur mérite et de leur honorable -renommée. À cette ouverture, M. de Caulaincourt répondit que ses -devoirs envers Napoléon ne seraient pleinement accomplis que lorsque -toutes les conditions qu'on venait de souscrire auraient été -fidèlement exécutées. Le maréchal Ney répondit qu'il avait déjà adhéré -au gouvernement des Bourbons, et qu'il y adhérait de nouveau.--Je -ferai, dit le maréchal Macdonald, comme M. de Caulaincourt.--On se -quitta après ces déclarations, et M. de Caulaincourt, suivi du -maréchal Macdonald, repartit immédiatement pour Fontainebleau. - -[En marge: Retour de M. de Caulaincourt et du maréchal Macdonald à -Fontainebleau.] - -[En marge: Remercîments que leur adresse Napoléon.] - -Un peu avant la signature de ce traité du 11 avril Napoléon avait fait -redemander à M. de Caulaincourt l'acte de son abdication. Bien qu'il -n'eût aucune illusion sur l'Autriche, et qu'il comprît que, tout en -aimant sa fille, François II dût lui préférer l'intérêt de son empire, -il s'était flatté que si Marie-Louise voyait son père, elle en -obtiendrait quelque chose, la Toscane peut-être, précieuse par le -voisinage de l'île d'Elbe. Il lui avait donc conseillé par la -correspondance secrète qu'il avait établie avec elle, de s'adresser à -l'empereur François. Marie-Louise suivant ce conseil, avait envoyé -plusieurs émissaires à Dijon, et avait reçu de son père des -protestations de tendresse qui étaient de nature à lui laisser quelque -espérance. En même temps un faux avis parvenu à Napoléon lui avait -fait croire que François II désapprouvait la précipitation avec -laquelle on condamnait la régence de Marie-Louise au profit des -Bourbons. C'est à la suite de ce faux avis que Napoléon avait -redemandé l'acte de son abdication, mais sans insister, ayant bientôt -reconnu lui-même la légèreté des informations qu'on lui avait fait -parvenir. M. de Caulaincourt avait nettement refusé pour ne pas rompre -les négociations. Napoléon appréciant ses motifs accueillit M. de -Caulaincourt et le maréchal Macdonald avec beaucoup de cordialité et -de témoignages de gratitude. Il prit le traité de leurs mains, le lut, -l'approuva, sauf le refus de la Toscane qu'il regrettait, et remercia -vivement ses deux négociateurs, surtout le maréchal Macdonald, duquel -il n'aurait pas attendu une conduite aussi amicale. Il les renvoya -ensuite tous deux, comme s'il eût voulu prendre quelque repos, et -remettre au lendemain la suite de cet entretien. - -[En marge: Long entretien de Napoléon avec M. de Caulaincourt.] - -À peine les deux négociateurs étaient-ils sortis, qu'il fit, selon son -habitude, rappeler M. de Caulaincourt, pour s'épancher avec lui en -toute confiance. Il était calme, plus doux que de coutume, et avait -dans ses paroles et son attitude quelque chose de solennel. Bien qu'il -eût mis à se modérer dans ces circonstances extraordinaires toute la -force de son âme, et que sur les ailes de son génie il se fût comme -élevé au-dessus de la terre, ce que M. de Caulaincourt n'avait pu -s'empêcher d'admirer profondément, il sembla en ce moment s'élever -plus haut encore, et parler de toutes choses avec un désintéressement -extraordinaire. Il remercia de nouveau M. de Caulaincourt, mais cette -fois très-personnellement, de ce qu'il avait fait, et en parut pénétré -de gratitude, quoique n'en éprouvant aucune surprise. Il répéta que le -traité était suffisant pour sa famille, plus que suffisant pour -lui-même qui n'avait besoin de rien, mais exprima encore une fois ses -regrets quant à la Toscane.--C'est une belle principauté, dit-il, qui -aurait convenu à mon fils. Sur ce trône, où les lumières sont restées -héréditaires, mon fils eût été heureux, plus heureux que sur le trône -de France toujours exposé aux orages, et où ma race n'a pour se -soutenir qu'un titre, la victoire. Ce trône en outre eût été -nécessaire à ma femme. Je la connais, elle est bonne, mais faible et -frivole....--Mon cher Caulaincourt, ajouta-t-il, César peut redevenir -citoyen, mais sa femme peut difficilement se passer d'être l'épouse de -César. Marie-Louise aurait encore trouvé à Florence un reste de la -splendeur dont elle était entourée à Paris. Elle n'aurait eu que le -canal de Piombino à traverser pour me rendre visite; ma prison aurait -été comme enclavée dans ses États; à ces conditions j'aurais pu -espérer de la voir, j'aurais même pu aller la visiter, et quand on -aurait reconnu que j'avais renoncé au monde, que, nouveau _Sancho, je -ne songeais plus qu'au bonheur de mon île_, on m'aurait permis ces -petits voyages; j'aurais retrouvé le bonheur dont je n'ai guère joui -même au milieu de tout l'éclat de ma gloire. Mais maintenant, quand il -faudra que ma femme vienne de Parme, traverse plusieurs principautés -étrangères pour se transporter auprès de moi.... Dieu sait!... Mais -laissons ce sujet, vous avez fait ce que vous avez pu.... je vous en -remercie; l'Autriche est sans entrailles....--Il serra de nouveau la -main à M. de Caulaincourt, et parla de sa vie tout entière avec une -rare impartialité et une incomparable grandeur. - -[En marge: Jugement de Napoléon sur ses maréchaux, sur ses ministres, -et sur lui-même.] - -Il convint qu'il s'était trompé, qu'épris de la France, du rang -qu'elle avait dans le monde, de celui qu'elle pouvait y avoir, il -avait voulu élever avec elle et pour elle un empire immense, un empire -régulateur, duquel tous les autres auraient dépendu, et il reconnut -qu'après avoir réalisé presque en entier ce beau rêve, il n'avait pas -su s'arrêter à la limite tracée par la nature des choses. Puis il -parla de ses généraux, de ses ministres, donna un souvenir à Masséna, -affirma que c'était celui de ses lieutenants qui avait fait les plus -grandes choses, ne reparla plus de cette campagne de Portugal, trop -justifiée, hélas! par nos malheurs dans la Péninsule, mais répéta ce -qu'il avait dit plus d'une fois, qu'à la belle défense de Gênes en -1800 il n'avait manqué qu'une chose, vingt-quatre heures de plus dans -la résistance. Il parla de Suchet, de sa profonde sagesse à la guerre -et dans l'administration, dit quelques mots du maréchal Soult et de -son ambition, ne prononça pas une parole sur Davout, qui depuis deux -ans avait échappé à ses regards, et faisait en ce moment à Hambourg -des prodiges d'énergie ignorés en France; il s'entretint enfin de -Berthier, de son sens si juste, de son honnêteté, de ses rares talents -comme chef d'état-major.--Je l'aimais, dit-il, et il vient de me -causer un vrai chagrin. Je l'ai prié de passer quelque temps avec moi -à l'île d'Elbe, il n'a pas paru y consentir..., pourtant je ne -l'aurais pas retenu longtemps. Croyez-vous que je veuille prolonger -indéfiniment une vie oisive et inutile? Cette preuve de dévouement lui -eût peu coûté, mais son âme est brisée, il est père, il songe à ses -enfants; il se figure qu'il pourra conserver la principauté de -Neufchâtel; il se trompe, mais c'est bien excusable. J'aime -Berthier... je ne cesserai pas de l'aimer... Ah! Caulaincourt, sans -indulgence il est impossible de juger les hommes, et surtout de les -gouverner!--Puis Napoléon parla de ses autres généraux, cita Gérard et -Clausel comme l'espoir de l'armée française, et fit quelques -réflexions non pas amères mais tristes sur l'empressement de certains -officiers à le quitter.--Que ne le font-ils franchement, dit-il? Je -vois leur désir, leur embarras, je cherche à les mettre à l'aise, je -leur dis qu'ils n'ont plus qu'à servir les Bourbons, et au lieu de -profiter de l'issue que je leur ouvre, ils m'adressent de vaines -protestations de fidélité, pour envoyer ensuite sous main leur -adhésion à Paris, et prendre un faux prétexte de s'en aller. Je ne -hais que la dissimulation. Il est si naturel que d'anciens militaires -couverts de blessures cherchent à conserver sous le nouveau -gouvernement le prix des services qu'ils ont rendus à la France! -Pourquoi se cacher? Mais les hommes ne savent jamais voir nettement ce -qu'ils doivent, ce qui leur est dû, parler, agir en conséquence. Mon -brave Drouot est bien autre. Il n'est pas content, je le sens bien, -non à cause de lui, mais de notre pauvre France. Il ne m'approuve -point; il restera cependant, moins par affection pour ma personne, que -par respect de lui-même... Drouot... Drouot, c'est la vertu!-- - -Napoléon s'entretint ensuite de ses ministres. Il parut affecté de ce -qu'aucun d'eux n'était venu de Blois lui faire ses adieux. Il parla du -duc de Feltre, comme il en avait toujours pensé, peu favorablement. -Il vanta la probité, le savoir, l'application au travail du duc de -Gaëte et du comte Mollien. Puis il s'étendit sur l'amiral Décrès. Il -semblait attacher à ce ministre, qu'il aimait peu, une importance -proportionnée à son esprit.--Il est dur, impitoyable dans ses propos, -dit Napoléon, il prend plaisir à se faire haïr, mais c'est un esprit -supérieur. Les malheurs de la marine ne sont pas sa faute, mais celle -des circonstances. Il avait préparé avec peu de frais un matériel -magnifique. J'avais, Caulaincourt, cent vingt vaisseaux de ligne! -L'Angleterre, tout en se promenant sur les mers, ne dormait pas. Elle -m'a fait beaucoup de mal sans doute, mais j'ai laissé dans ses flancs -un trait empoisonné. C'est moi qui ai créé cette dette, qui pèsera sur -les générations futures, et sera pour elles un fardeau éternellement -incommode, s'il n'est accablant.--Napoléon parla aussi de M. de -Bassano, de M. de Talleyrand, du duc d'Otrante.--On accuse Bassano -bien à tort, dit-il. En tout temps il faut une victime à l'opinion. On -lui impute mes plus graves résolutions. Vous savez, vous qui avez tout -vu, ce qui en est. C'est un honnête homme, instruit, laborieux, -dévoué, et d'une fidélité inviolable. Il n'a pas l'esprit de -Talleyrand, mais il vaut bien mieux. Talleyrand, quoi qu'il en dise, -ne m'a pas beaucoup plus résisté que Bassano dans les déterminations -qu'on me reproche. Il vient de trouver un rôle, et il s'en est emparé. -Du reste, on doit souhaiter que les Bourbons gouvernent dans son -esprit. Il sera pour eux un précieux conseiller, mais ils ne sont pas -plus capables de le garder six mois, que lui de demeurer six mois -avec eux. Fouché est un misérable. Il va s'agiter, et tout brouiller. -Il me hait profondément, autant qu'il me craint. C'est pour cela qu'il -me voudrait voir aux extrémités de l'Océan.-- - -[En marge: Cause de la vraie douleur de Napoléon.] - -Cette conversation était interminable, et M. de Caulaincourt admirait -le jugement impartial, presque toujours indulgent, de Napoléon, où il -restait à peine quelques traces des passions de la terre. Dans ce -moment on annonça le comte Orloff, qui apportait les ratifications du -traité du 11 avril, que l'empereur Alexandre avait mis une extrême -courtoisie à expédier sur-le-champ. Napoléon en parut importuné, et ne -voulut pas se séparer de M. de Caulaincourt, peu pressé qu'il était -d'apposer sa signature au bas d'un tel acte. Il poursuivit cet -entretien, et, après avoir parlé des autres, arrivant à parler de -lui-même, de sa situation, il dit avec un accent de douleur profond: -Sans doute, je souffre, mais les souffrances que j'endure ne sont rien -auprès d'une qui les surpasse toutes! finir ma carrière en signant un -traité où je n'ai pas pu stipuler un seul intérêt général, pas même un -seul intérêt moral, comme la conservation de nos couleurs, ou le -maintien de la Légion d'honneur! signer un traité où l'on me donne de -l'argent!... Ah! Caulaincourt, s'il n'y avait là mon fils, ma femme, -mes soeurs, mes frères, Joséphine, Eugène, Hortense, je déchirerais ce -traité en mille pièces!... Ah! si mes généraux qui ont eu tant de -courage et si longtemps, en avaient eu deux heures de plus, j'aurais -changé les destinées... Si même ce misérable Sénat qui, moi écarté, -n'a aucune force personnelle pour négocier, ne s'était mis à ma -place, s'il m'eût laissé stipuler pour la France, avec la force qui me -restait, avec la crainte que j'inspirais encore, j'aurais tiré un -autre parti de notre défaite. J'aurais obtenu quelque chose pour la -France, et puis je me serais plongé dans l'oubli... Mais laisser la -France si petite, après l'avoir reçue si grande!... quelle -douleur!...-- - -[En marge: Crainte qui le préoccupe.] - -Et Napoléon semblait accablé sous le poids de ses réflexions, qui dans -les fautes d'autrui lui montraient les siennes mêmes, car -effectivement si ses généraux ne l'avaient pas voulu suivre une -dernière fois, c'est qu'il les avait épuisés, si le Sénat ne l'avait -pas laissé faire, c'est qu'on sentait la nécessité de lui arracher le -pouvoir des mains pour terminer une affreuse crise. Toutes ces vérités -il les apercevait distinctement sans les exprimer, et se punissait -lui-même en se jugeant, car c'est ainsi que la Providence châtie le -génie: elle lui laisse le soin de se condamner, de se torturer par sa -propre clairvoyance. Puis avec un redoublement de douleur, Napoléon -ajouta: Et ces humiliations ne sont pas les dernières!... Je vais -traverser ces provinces méridionales, où les passions sont si -violentes. Que les Bourbons m'y fassent assassiner, je le leur -pardonne; mais je serai peut-être livré aux outrages de cette -abominable populace du Midi. Mourir sur le champ de bataille ce n'est -rien, mais au milieu de la boue et sous de telles mains!-- - -[En marge: Napoléon se sépare enfin de M. de Caulaincourt sans que -celui-ci ait deviné ses intentions.] - -[En marge: Résolution de Napoléon de se donner la mort.] - -[En marge: Motifs de cet acte de désespoir.] - -Napoléon semblait en ce moment entrevoir avec horreur, non pas la mort -qu'il était trop habitué à braver pour la craindre, mais un supplice -infâme!... S'apercevant enfin que cet entretien avait singulièrement -duré, s'excusant d'avoir retenu si longtemps M. de Caulaincourt, il -le renvoya avec des démonstrations encore plus affectueuses, répétant -qu'il le ferait rappeler quand il aurait besoin de lui. M. de -Caulaincourt le quitta, vivement frappé de ce qu'il avait entendu, et -persistant à voir dans ces longues récapitulations, dans ces jugements -suprêmes sur lui-même et sur les autres, un adieu aux grandeurs et non -pas à la vie.--Il se trompait. C'était un adieu à la vie que Napoléon -avait cru faire en s'épanchant de la sorte. Il venait en effet de -prendre la résolution étrange, et peu digne de lui, de se donner la -mort. Les caractères très-actifs éprouvent rarement le dégoût de la -vie, car ils s'en servent trop pour être tentés d'y renoncer. -Napoléon, qui a été l'un des êtres les plus actifs de la nature -humaine, n'avait donc aucun penchant au suicide; il le dédaignait même -comme une renonciation irréfléchie aux chances de l'avenir, qui -restent toujours aussi nombreuses qu'imprévues pour quiconque sait -supporter le fardeau passager des mauvais jours. Néanmoins dans toute -adversité, même le plus courageusement supportée, il y a des moments -d'abattement, où l'esprit et le caractère fléchissent sous le poids du -malheur. Napoléon eut dans cette journée l'un de ces moments -d'insurmontable défaillance. Le traité relatif à sa famille étant -signé, l'honneur des souverains y étant engagé, le sort de son fils, -de sa femme, de ses proches lui paraissant assuré, il crut s'être -acquitté de ses derniers devoirs. Il lui semblait d'ailleurs que pour -d'honnêtes gens sa mort imprimerait aux engagements pris envers lui -un caractère plus sacré, et qu'en cessant de le craindre on cesserait -de le haïr. Dès lors jugeant sa carrière finie, ne se comprenant pas -dans une petite île de la Méditerranée, où il ne ferait plus rien que -respirer l'air chaud d'Italie, ne comptant pas même sur la ressource -des affections de famille, car dans cet instant de sinistre -clairvoyance il devinait qu'on ne lui laisserait ni son fils, ni sa -femme, humilié d'avoir à signer un traité dont le caractère était tout -personnel et pour ainsi dire pécuniaire, fatigué d'entendre chaque -jour le bruit des malédictions publiques, se voyant avec horreur dans -son voyage à l'île d'Elbe livré aux outrages d'une hideuse populace, -il eut un moment l'existence en aversion, et résolut de recourir à un -poison qu'il avait depuis longtemps gardé sous la main pour un cas -extrême. En Russie, au lendemain de la sanglante bataille de -Malo-Jaroslawetz, après la soudaine irruption des Cosaques qui avait -mis sa personne en péril, il avait entrevu la possibilité de devenir -prisonnier des Russes, et il avait demandé au docteur Yvan une forte -potion d'opium pour se soustraire à l'insupportable supplice d'orner -le char du vainqueur. Le docteur Yvan, comprenant la nécessité d'une -telle précaution, lui avait préparé la potion qu'il demandait, et -avait eu soin de la renfermer dans un sachet, pour qu'il pût la porter -sur sa personne, et n'en être jamais séparé. Rentré en France, -Napoléon n'avait pas voulu la détruire, et l'avait déposée dans son -nécessaire de voyage, où elle se trouvait encore. - -[En marge: Napoléon avale une forte dose d'opium.] - -À la suite des accablantes réflexions de la journée, regardant le -sort des siens comme assuré, ne croyant pas le compromettre par sa -mort, il choisit cette nuit du 11 avril pour en finir avec les -fatigues de la vie, qu'il ne pouvait plus supporter après les avoir -tant cherchées, et tirant de son nécessaire la redoutable potion, il -la délaya dans un peu d'eau, l'avala, puis se laissa retomber dans le -lit où il croyait s'endormir pour jamais. - -[En marge: L'opium avalé, il rappelle M. de Caulaincourt.] - -Disposé à y attendre les effets du poison, il voulut adresser encore -un adieu à M. de Caulaincourt, et surtout lui exprimer ses dernières -intentions relativement à sa femme et à son fils. Il le fit appeler -vers trois heures du matin, s'excusant de troubler son sommeil, mais -alléguant le besoin d'ajouter quelques instructions importantes à -celles qu'il lui avait déjà données. Son visage se distinguait à peine -à la lueur d'une lumière presque éteinte; sa voix était faible et -altérée. Sans parler de ce qu'il avait fait, il prit sous son chevet -une lettre et un portefeuille, et les présentant à M. de Caulaincourt, -il lui dit: Ce portefeuille et cette lettre sont destinés à ma femme -et à mon fils, et je vous prie de les leur remettre de votre propre -main. Ma femme et mon fils auront l'un et l'autre grand besoin des -conseils de votre prudence et de votre probité, car leur situation va -être bien difficile, et je vous demande de ne pas les quitter. Ce -nécessaire (il montrait son nécessaire de voyage) sera remis à Eugène. -Vous direz à Joséphine que j'ai pensé à elle avant de quitter la vie. -Prenez ce camée que vous garderez en mémoire de moi. Vous êtes -un honnête homme, qui avez cherché à me dire la vérité... -Embrassons-nous.--À ces dernières paroles qui ne pouvaient plus -laisser de doute sur la résolution prise par Napoléon, M. de -Caulaincourt, quoique peu facile à émouvoir, saisit les mains de son -maître et les mouilla de ses larmes. Il aperçut près de lui un verre -portant encore les traces du breuvage mortel. Il interrogea -l'Empereur, qui, pour toute réponse, lui demanda de se contenir, de ne -pas le quitter, et de lui laisser achever paisiblement son agonie. M. -de Caulaincourt cherchait à s'échapper pour appeler du secours. -Napoléon, d'abord avec prière, puis avec autorité, lui prescrivit de -n'en rien faire, ne voulant aucun éclat, ni surtout aucun oeil -étranger sur sa figure expirante. - -[En marge: Napoléon rejette l'opium qu'il avait avalé.] - -[En marge: Long assoupissement.] - -M. de Caulaincourt, paralysé en quelque sorte, était auprès du lit où -semblait près de s'éteindre cette existence prodigieuse, quand le -visage de Napoléon se contracta tout à coup. Il souffrait cruellement, -et s'efforçait de se roidir contre la douleur. Bientôt des spasmes -violents indiquèrent des vomissements prochains. Après avoir résisté à -ce mouvement de la nature, Napoléon fut contraint de céder. Une partie -de la potion qu'il avait prise fut rejetée dans un bassin d'argent que -tenait M. de Caulaincourt. Celui-ci profita de l'occasion pour -s'éloigner un instant, et appeler du secours. Le docteur Yvan -accourut. Devant lui tout s'expliqua. Napoléon réclama de sa part un -dernier service, c'était de renouveler la dose d'opium, craignant que -celle qui restait dans son estomac ne suffît pas. Le docteur Yvan se -montra révolté d'une semblable proposition. Il avait pu rendre un -service de ce genre à son maître, en Russie, pour l'aider à se -soustraire à une situation affreuse, mais il regrettait amèrement de -l'avoir fait, et, Napoléon insistant, il s'enfuit de sa chambre où il -ne reparut plus. En ce moment survinrent le général Bertrand et M. de -Bassano. Napoléon recommanda qu'on divulguât le moins possible ce -triste épisode de sa vie, espérant encore que ce serait le dernier. On -avait lieu de le penser en effet, car il semblait accablé, et presque -éteint. Il tomba dans un assoupissement qui dura plusieurs heures. - -Ses fidèles serviteurs restèrent immobiles et consternés autour de -lui. De temps en temps il éprouvait des douleurs d'estomac cruelles, -et il dit plusieurs fois: Qu'il est difficile de mourir, quand sur le -champ de bataille c'est si facile! Ah! que ne suis-je mort à -Arcis-sur-Aube!-- - -La nuit s'acheva sans amener de nouveaux accidents. Il commençait à -croire qu'il ne verrait pas cette fois le terme de la vie, et les -personnages dévoués qui l'entouraient l'espéraient aussi, bien heureux -qu'il ne fut pas mort, sans être très-satisfaits pour lui qu'il vécût. -Sur ces entrefaites on annonça le maréchal Macdonald qui, avant de -quitter Fontainebleau, désirait présenter ses hommages à l'Empereur -sans couronne.--Je recevrai bien volontiers ce digne homme, dit -Napoléon, mais qu'il attende. Je ne veux pas qu'il me voie dans l'état -où je suis.--Le comte Orloff de son côté attendait les ratifications -qu'il était venu chercher. On était au matin du 12; à cette heure M. -le comte d'Artois allait entrer dans Paris, et beaucoup de personnages -étaient pressés de quitter Fontainebleau. Napoléon voulut être un peu -remis avant de laisser qui que ce fût approcher de sa personne. - -[En marge: Napoléon revient à la vie.] - -[En marge: Ses adieux au maréchal Macdonald.] - -Après un assez long assoupissement, M. de Caulaincourt et l'un des -trois personnages initiés au secret de cet empoisonnement, prirent -Napoléon dans leurs bras, et le transportèrent près d'une fenêtre -qu'on avait ouverte. L'air le ranima sensiblement.--Le destin en a -décidé, dit-il à M. de Caulaincourt, il faut vivre, et attendre ce que -veut de moi la Providence. Puis il consentit à recevoir le maréchal -Macdonald. Celui-ci fut introduit, sans être informé du secret qu'on -tenait caché pour tout le monde. Il trouva Napoléon étendu sur une -chaise longue, fut effrayé de l'état d'abattement où il le vit, et lui -en exprima respectueusement son chagrin[26]. Napoléon feignit -d'attribuer à des souffrances d'estomac dont il était quelquefois -atteint, et qui annonçaient déjà la maladie dont il est mort, l'état -dans lequel il se montrait. Il serra affectueusement la main du -maréchal.--Vous êtes, lui dit-il, un brave homme, dont j'apprécie la -généreuse conduite à mon égard, et je voudrais pouvoir vous témoigner -ma gratitude autrement qu'en paroles. Mais les honneurs, je n'en -dispose plus; de l'argent, je n'en ai point, et d'ailleurs il n'est -pas digne de vous. Mais je puis vous offrir un témoignage auquel vous -serez, je l'espère, plus sensible.--Alors demandant un sabre placé -près de son chevet, et le présentant au maréchal, Voici, lui dit-il, -le sabre de Mourad-Bey, qui fut un des trophées de la bataille -d'Aboukir, et que j'ai souvent porté. Vous le garderez en mémoire de -nos dernières relations, et vous le transmettrez à vos enfants.--Le -maréchal accepta avec une vive émotion ce noble témoignage, et -embrassa l'Empereur avec effusion. Ils se quittèrent pour ne plus se -revoir, bien que leur carrière à l'un et à l'autre ne fût pas finie. -Le maréchal partit immédiatement pour Paris. Berthier était parti -aussi en promettant de revenir, mais d'une manière qui n'avait pas -persuadé son ancien maître.--Vous verrez qu'il ne reviendra pas, avait -dit Napoléon, tristement mais sans amertume.-- - - [Note 26: C'est le propre récit du maréchal dans ses - Mémoires encore manuscrits.] - -[En marge: Lettre de Marie-Louise qui rend à Napoléon quelque goût -pour la vie.] - -[En marge: Avenir qu'il entrevoit.] - -[En marge: Mission qu'il donne à M. de Caulaincourt auprès de -Marie-Louise et des souverains.] - -Durant cet intervalle M. de Caulaincourt avait enfin trouvé le temps -d'expédier les ratifications du traité du 11 avril, et de les remettre -au comte Orloff revêtues de la signature impériale. Il était retourné -auprès de Napoléon, qui venait de recevoir de Marie-Louise une lettre -extrêmement affectueuse. Cette lettre lui donnait les nouvelles les -plus satisfaisantes de son fils, lui témoignait le dévouement le plus -complet, et exprimait la résolution de le rejoindre aussi promptement -que possible. Elle produisit sur Napoléon un effet extraordinaire. -Elle le rappela en quelque sorte à la vie. C'était comme si une -nouvelle existence se fût offerte à sa puissante imagination.--La -Providence l'a voulu, dit-il à M. de Caulaincourt, je vivrai.... Qui -peut sonder l'avenir! D'ailleurs ma femme, mon fils me suffisent. Je -les verrai, je l'espère, je les verrai souvent; quand on sera -convaincu que je ne songe plus à sortir de ma retraite, on me -permettra de les recevoir, peut-être de les aller visiter, et puis -j'écrirai l'histoire de ce que nous avons fait.... Caulaincourt, -s'écria-t-il, j'immortaliserai vos noms!... Puis il ajouta: Il y a -encore là des raisons de vivre!....--Alors se rattachant avec une -prodigieuse mobilité à cette nouvelle existence dont il venait de se -tracer l'image, il s'occupa des détails de son établissement à l'île -d'Elbe, et voulut que M. de Caulaincourt allât lui-même, soit auprès -de Marie-Louise, soit auprès des souverains, pour régler la manière -dont sa femme le rejoindrait. Il n'avait songé à se réserver aucun -argent; tout le trésor de l'armée avait été épuisé pour la solde. Il -restait quelques millions à Marie-Louise. Son intention était de les -lui laisser, afin qu'elle n'eût de service à réclamer de personne, et -surtout pas de son père. Seulement d'après la nécessité démontrée de -recourir à cette unique ressource, il consentit à ce qu'on partageât -avec elle. Il chargea M. de Caulaincourt d'aller la voir, et de lui -conseiller de nouveau de demander une entrevue à l'empereur François -qui, touché peut-être par sa présence, lui accorderait la Toscane. -Elle devait ensuite venir le trouver par Orléans sur la route du -Bourbonnais. Toutefois il recommanda itérativement à M. de -Caulaincourt de ne pas presser Marie-Louise de le rejoindre, de -laisser à cet égard ses résolutions naître de son coeur, car, dit-il -plusieurs fois, je connais les femmes et surtout la mienne! Au lieu de -la cour de France, telle que je l'avais faite, lui offrir une prison, -c'est une bien grande épreuve! Si elle m'apportait un visage triste ou -ennuyé, j'en serais désolé. J'aime mieux la solitude que le spectacle -de la tristesse ou de l'ennui. Si son inspiration la porte vers moi, -je la recevrai à bras ouverts; sinon, qu'elle reste à Parme ou à -Florence, là où elle régnera enfin. Je ne lui demanderai que mon -fils.--Après l'expression de ces scrupules, Napoléon s'occupa des -détails de son voyage. On était convenu de le faire accompagner à -l'île d'Elbe par des commissaires des puissances, et il parut tenir -surtout à la présence du commissaire anglais.--Les Anglais, dit-il, -sont un peuple libre, et ils se respectent.--Tous ces détails réglés, -il se sépara de M. de Caulaincourt, en lui renouvelant ses témoignages -de confiance absolue et de gratitude éternelle. M. de Caulaincourt -partit pour aller remplir sa mission auprès de Marie-Louise et des -souverains. - -Tandis que cette scène lugubre avait lieu à Fontainebleau, une scène -toute différente se passait à Paris, car au milieu des perpétuelles -vicissitudes de ce monde, la joie, incessamment portée des uns aux -autres, vient luire tout à coup sur des visages longtemps assombris, -en laissant plongés dans une noire tristesse les visages sur lesquels -elle n'avait cessé de briller. En effet tout était agitation, -empressement, démonstrations de dévouement autour de M. le comte -d'Artois, qui allait faire dans Paris son entrée solennelle. - -[En marge: Voyage du comte d'Artois à travers les provinces envahies.] - -M. de Vitrolles avait rejoint le Prince le 7, et l'avait trouvé à -Nancy assistant à un _Te Deum_ que l'on chantait pour célébrer ce -qu'on appelait la délivrance de la France. M. le comte d'Artois fut -saisi d'une émotion bien naturelle en apprenant qu'il allait enfin -rentrer dans cette ville de Paris qu'il avait quittée en 1790, pour -vivre proscrit environ un quart de siècle. Il avait autour de lui -quelques amis fidèles, MM. François d'Escars, Jules de Polignac, -Roger de Damas, de Bruges, l'abbé de Latil, qui partageaient son -bonheur et se préparaient à l'accompagner dans la capitale. Il laissa -M. le comte Roger de Damas à Nancy pour y prendre, sous le titre de -gouverneur, l'administration de la Lorraine, et après s'être muni d'un -uniforme de garde national, il se mit en route de manière à être dans -les environs de Paris le jour qui serait choisi pour son entrée. - -[En marge: Accueil d'abord embarrassé des populations.] - -Les provinces qu'on traversait étaient horriblement ravagées. Des -cadavres d'hommes et de chevaux infectaient les chemins; les bâtiments -de ferme étaient en cendres; les ponts étaient barricadés ou coupés; -la population était en fuite ou cachée, et accourait quand elle -entendait un roulement de voiture autre que celui des canons. On la -comblait de joie quand on lui annonçait la paix, et d'étonnement quand -à cette nouvelle on ajoutait celle du retour des Bourbons. Elle -restait froide au nom de ces princes, car dans les provinces de l'est -Napoléon était encore pour les habitants le défenseur du sol, bien que -par sa politique il y eût attiré les ennemis. À Châlons, presque tout -le monde était absent. À Meaux, l'évêque, le préfet, les -fonctionnaires, les principaux habitants avaient quitté la ville pour -ne pas assister à l'arrivée du Prince. Pourtant M. le comte d'Artois, -dès qu'il pouvait se faire voir ou entendre, ne manquait jamais de -réussir. Avec peu de savoir, mais avec une remarquable facilité -d'expression, une bonne grâce parfaite, une noble figure à laquelle un -nez aquilin, une lèvre pendante donnaient tout à fait le caractère de -sa famille, et qu'une grande expression de bonté, un extrême désir de -plaire rendaient agréable à tous, il avait de quoi ramener les coeurs -à lui. À Châlons, à Meaux, il finit par vaincre la froideur de ceux -qu'il put joindre, et les laissa beaucoup mieux disposés qu'il ne les -avait trouvés. - -[En marge: Lettre de M. de Talleyrand reçue en route, et annonçant les -conditions de l'entrée de M. le comte d'Artois.] - -[En marge: M. de Vitrolles envoyé en avant pour faire modifier ces -conditions.] - -En approchant de Paris, M. de Vitrolles reçut une lettre de M. de -Talleyrand qui lui mandait ce qui s'était passé, c'est-à-dire -l'adoption et la publication de la Constitution du Sénat, l'obligation -imposée au Roi de jurer cette Constitution avant d'être mis en -possession de la royauté, par conséquent l'obligation pour M. le comte -d'Artois de prendre un engagement quelconque avant d'être reconnu -comme lieutenant général du royaume, enfin le désir universel des gens -raisonnables et notamment des souverains alliés, de voir la cocarde -tricolore adoptée par les princes de Bourbon. M. de Vitrolles, en -recevant cette lettre, courut chez M. le comte d'Artois, se récria -fort contre ce qu'il appelait la nonchalance, la légèreté de M. de -Talleyrand, qui ne savait, disait-il, résister à aucune demande, et, -faute de fermeté dans les vues, promettait tantôt à l'un tantôt à -l'autre, sans jamais tenir parole à personne. M. le comte d'Artois -avait l'âme tellement remplie de joie qu'il était difficile dans le -moment d'y faire entrer un sentiment triste. Lui et ses amis avaient -bien pour la cocarde tricolore une répugnance instinctive, mais les -subtilités constitutionnelles les touchaient moins, et le comte -d'Artois, étonné du courroux de M. de Vitrolles, lui demanda si tout -ce qu'on lui annonçait était vraiment assez mauvais pour prendre feu -comme il faisait, et surtout pour en venir à un éclat. Le Prince -s'attacha donc lui-même à calmer M. de Vitrolles, et il fut convenu -que ce dernier irait clandestinement à Paris, pour y lever ou éluder -les principales difficultés. Pendant ce temps le Prince continua son -voyage, et vint coucher au château de Livry. - -M. de Vitrolles s'étant transporté le 11 au soir rue Saint-Florentin, -chez M. de Talleyrand, y trouva ce qu'il y avait laissé, c'est-à-dire -une confusion extrême, des Cosaques étendus dans la cour sur de la -paille, au premier étage l'empereur Alexandre entouré de son -état-major, à l'entre-sol le gouvernement provisoire, les membres de -ce gouvernement dans une pièce, quelques copistes dans une autre, et -M. de Talleyrand, tantôt dans celle-ci, tantôt dans celle-là, -accueillant les solliciteurs avec un sourire insignifiant, les -donneurs de conseils avec un mouvement de tête qui n'engageait à rien, -concluant le moins qu'il pouvait, et laissant faire le temps, qui fait -beaucoup de choses, mais qui cependant ne les fait pas toutes. M. de -Vitrolles, toujours fort actif, mais moins condescendant à mesure que -son prince était plus près de Paris, s'emporta vivement contre la -cocarde aux trois couleurs, et contre le serment exigé du roi Louis -XVIII avant l'investiture de la royauté. Il semblait dire que l'on -refuserait de telles conditions. Le visage incolore et ironique de M. -de Talleyrand était fort déconcertant pour les gens impétueux; il -sourit des menaces de M. de Vitrolles, et puis il en vint aux -explications. - -[En marge: Difficulté relative à la cocarde blanche.] - -Au sujet de la cocarde, il était survenu un incident assez singulier, -fortuit ou combiné, qui avait beaucoup simplifié la difficulté. À -peine la Constitution avait-elle été publiée que beaucoup de -royalistes, ivres de joie, s'étaient répandus dans les provinces, -annonçant le retour des Bourbons, et portant la cocarde blanche à leur -chapeau, comme si ce signe était désormais universellement adopté. -Deux ou trois d'entre eux s'étant rendus à Rouen, auprès du maréchal -Jourdan, qui commandait dans cette division militaire, et que son -aversion pour l'Empire, ses opinions libérales et monarchiques, -disposaient favorablement à l'égard des Bourbons rappelés avec de -bonnes lois, ils l'avaient trouvé prêt à adhérer aux actes du Sénat; -et comme de plus ils lui avaient dit que la cocarde blanche avait été -prise à Paris, le maréchal Jourdan n'attachant d'importance qu'à -l'acte essentiel, celui du rappel des Bourbons avec une Constitution -libérale, avait fait une adresse aux troupes pour leur annoncer la -nouvelle révolution, les inviter à s'y rallier, et leur prescrire la -cocarde blanche. Il leur avait même donné l'exemple en la prenant -lui-même. N'ayant affaire qu'à des détachements épars, à des dépôts -sans consistance, le maréchal n'avait rencontré aucune résistance. La -cocarde blanche avait été acceptée par les troupes, et on était venu -en donner la nouvelle à Paris comme une circonstance déterminante, de -manière qu'on avait pris cette cocarde à Rouen en croyant suivre -l'exemple de Paris, et on allait la prendre à Paris en croyant suivre -l'exemple de Rouen. Considérant ainsi la question comme résolue, on -avait, par une décision du 9, ordonné à la garde nationale parisienne -d'arborer la cocarde blanche, bien qu'elle y eût répugné d'abord. Sur -ce point la difficulté se trouvait à peu près surmontée, du moins pour -la garde parisienne, et M. le comte d'Artois devant porter l'uniforme -de cette garde, qui était tricolore, on se flattait d'avoir opéré une -sorte de transaction entre les deux drapeaux. Il fut donc admis que M. -le comte d'Artois entrerait ayant la cocarde blanche à son chapeau, et -sur sa personne l'uniforme tricolore de garde national. - -[En marge: Difficulté relative à la Constitution et à l'engagement -exigé de M. le comte d'Artois.] - -[En marge: On ajourne cette seconde difficulté.] - -Quant à la Constitution, l'arrangement était plus difficile. MM. de -Talleyrand, de Jaucourt, de Dalberg, membres du gouvernement -provisoire, discutaient la question avec M. de Vitrolles, et ne -savaient plus à quel expédient recourir pour résoudre la difficulté. -Sur ces entrefaites, quelques allants et venants s'étant introduits -chez M. de Talleyrand, on les admit à la consultation, et on chercha -comment on pourrait saisir M. le comte d'Artois de la lieutenance -générale du royaume, sans violer les décisions du Sénat, et sans faire -contracter à M. le comte d'Artois un engagement dont il n'avait pas le -goût, et qu'il n'était pas autorisé à prendre, n'ayant pas eu le temps -de consulter Louis XVIII. Un expédient se présenta, c'était de faire -donner par M. de Talleyrand sa démission de président du gouvernement -provisoire, et de transmettre cette présidence à M. le comte d'Artois. -Mais, même dans ce cas, il fallait l'intervention du Sénat, et, pour -l'obtenir, on ne pouvait se dispenser de se lier de quelque manière -envers ce corps. Importuné de pareilles difficultés, M. de -Talleyrand dit à M. de Vitrolles: Entrez d'abord, et nous verrons -ensuite...--Ainsi selon sa coutume il s'en fiait aux choses du soin de -s'arranger elles-mêmes, si on ne savait pas les arranger de sa propre -main. - -[En marge: L'entrée de M. le comte d'Artois à Paris est fixée au 12 -avril.] - -M. de Vitrolles retourna le 11 au soir au château de Livry, après être -convenu que le lendemain 12 avril M. le comte d'Artois ferait son -entrée dans Paris. M. de Talleyrand qui avait sous la main M. Ouvrard, -sortant à peine des prisons impériales, et toujours renommé pour son -luxe, le chargea d'aller à Livry faire tous les préparatifs de la -réception. On envoya aussi à Livry la garde nationale à cheval, et six -cents hommes à pied de cette même garde, pour servir d'escorte -d'honneur au prince. Celui-ci, rayonnant de joie, les accueillit avec -une cordialité qui les toucha beaucoup, et comme s'il eût voulu -corriger l'effet de la cocarde blanche placée à son chapeau, il leur -dit qu'il s'était procuré à Nancy un uniforme pareil au leur, et qu'il -entrerait le lendemain dans Paris avec le même habit qu'eux, comme -avec les mêmes sentiments. Des acclamations répondirent à ces -gracieuses paroles, et pour le moment gens d'autrefois, gens -d'aujourd'hui, parurent du meilleur accord. - -[En marge: Affluence et émotion des spectateurs.] - -[En marge: Dispositions de la garde nationale.] - -Le lendemain 12 une affluence considérable s'était formée dès le matin -sur la route et dans les rues aboutissant à la barrière de Bondy. Les -hommes qui étaient nés royalistes, ceux que la révolution avait faits -tels, et le nombre de ces derniers était grand, avaient pris les -devants afin d'assister à un spectacle bien imprévu pour eux, car -après l'échafaud de Louis XVI, après les victoires de Napoléon, qui -aurait jamais cru que Paris s'ouvrirait encore pour recevoir les -Bourbons en triomphe? Pourtant, avec un peu de réflexion, on aurait pu -le prédire, car il faut compter sur de brusques et violents retours, -dès qu'on dépasse le but raisonnable et honnête des révolutions. Mais -qui est-ce qui réfléchit, surtout parmi les masses? À cette époque, -tant de gens avaient perdu leurs pères, leurs frères, leurs enfants -sur l'échafaud ou sur les champs de bataille; tant de gens avaient eu -leur famille dispersée, leur patrimoine envahi, que leur émotion était -profonde à la seule idée de revoir un prince qui était pour eux la -vivante image d'un temps où ils avaient été jeunes, où ils croyaient -avoir été heureux, et dont ils avaient oublié les vices. Aussi, dans -l'attente de la prochaine apparition du prince, des milliers de -visages étaient-ils fortement émus, et quelques-uns mouillés de -larmes. La sage bourgeoisie de Paris, expression toujours juste du -sentiment public, longtemps attachée à Napoléon qui lui avait procuré -le repos avec la gloire, et détachée de lui uniquement par ses fautes, -avait bientôt compris que Napoléon renversé, les Bourbons devenaient -ses successeurs nécessaires et désirables, que le respect qui -entourait leur titre au trône, que la paix dont ils apportaient la -certitude, que la liberté qui pouvait se concilier si bien avec leur -antique autorité, étaient pour la France des gages d'un bonheur -paisible et durable. Cette bourgeoisie était donc animée des meilleurs -sentiments pour les Bourbons, et prête à se jeter dans leurs bras, -s'ils lui montraient un peu de bonne volonté et de bon sens. La -figure si avenante de M. le comte d'Artois était tout à fait propre à -favoriser ces dispositions, et à les convertir en un élan universel. - -[En marge: Entrée de M. le comte d'Artois dans Paris.] - -[En marge: Animation des royalistes.] - -[En marge: Rencontre du Prince avec les maréchaux.] - -[En marge: _Te Deum_ chanté à la cathédrale.] - -Dès onze heures du matin, M. le comte d'Artois, entouré d'un grand -nombre de personnages à cheval appartenant à toutes les classes, mais -surtout à l'ancienne noblesse, se dirigea vers la barrière de Bondy. À -chaque instant de nouveaux-venus, des fonctionnaires de haut rang, des -officiers français, des officiers étrangers, accouraient pour se -joindre au cortége, et quand ils étaient reconnus, les rangs -s'ouvraient pour les laisser parvenir jusqu'au Prince. Les royalistes -réunis autour de lui étaient singulièrement animés. Si parmi les -personnages qui survenaient, il y en avait quelques-uns de l'ancienne -noblesse dont la fidélité eût chancelé un moment, des cris frénétiques -de _Vive le Roi!_ éclataient à leur présence, et prouvaient que -l'oubli ne serait pas pratiqué par les royalistes, même à l'égard les -uns des autres. M. de Montmorency, rattaché à l'Empire quand tout le -monde l'était en France, aide-major général de la garde nationale, -arrivant avec son chef, le général Dessoles, fut assailli de ces cris -affectés de _Vive le Roi!_ comme si on avait eu besoin d'enseigner aux -Montmorency l'amour des Bourbons. En avançant vers la barrière, on vit -paraître un groupe de cavaliers en grand uniforme et en panache -tricolore: c'étaient les maréchaux Ney, Marmont, Moncey, Kellermann, -Sérurier, n'ayant pas quitté des couleurs qui étaient encore celles de -l'armée. Les cris recommencèrent, mais sans violence, car en présence -de ces hommes redoutables, un instinct des plus prompts avait appris, -même aux plus fougueux amis du Prince, qu'il fallait se contenir. Le -maréchal Ney se trouvait en tête du groupe. Son énergique figure, -violemment contractée, décelait un extrême malaise, sans aucune -crainte toutefois, car personne n'eût osé lui manquer d'égards. Au -cri: _Voilà les maréchaux!_ l'entourage du Prince s'ouvrit avec -empressement. M. le comte d'Artois poussant son cheval vers eux, leur -serra la main à tous.--Messieurs, leur dit-il, soyez les bienvenus, -Vous qui avez porté en tous lieux la gloire de la France. Croyez-le, -mon frère et moi n'avons pas été les derniers à applaudir à vos -exploits.--Placé auprès du Prince, touché de son accueil, le maréchal -Ney reprit bientôt une attitude plus aisée et plus naturelle. Près de -la barrière on trouva le gouvernement provisoire, son président en -tête, qui venait recevoir M. le comte d'Artois aux portes de la -capitale. M. de Talleyrand prononça quelques paroles courtoises, -respectueuses et brèves, auxquelles le Prince répondit par les mots -heureux que lui inspirait la situation. Puis on s'achemina vers -Notre-Dame, en suivant les grands quartiers de Paris. Dans les -faubourgs, le spectacle ne fut pas des plus animés; il changea sur les -boulevards. La bourgeoisie, sensible à l'espérance de la paix et du -repos, fortement émue par les souvenirs qui se pressaient dans tous -les esprits, charmée de la bonne mine du prince, lui fit l'accueil le -plus cordial. L'émotion alla croissant en approchant de la cathédrale. -À la porte de l'église M. le comte d'Artois fut reçu par le chapitre. -On s'était appliqué à éloigner le cardinal Maury, archevêque de Paris -non institué, en l'accablant d'outrages pendant huit jours dans tous -les journaux de la capitale. Ainsi l'intrépide défenseur de la cause -royale dans l'Assemblée constituante, pour quelques actes de faiblesse -envers l'Empire, n'obtenait pas l'oubli promis à tous. Le Prince -conduit sous le dais au fauteuil royal, y fut dans l'église même -l'objet de démonstrations bruyantes. Tous les grands fonctionnaires de -l'État, tous les états-majors étaient réunis dans la basilique; le -Sénat seul y manquait. Revenu à la dignité d'attitude dont il n'aurait -jamais dû s'écarter, il ne voulait assister à aucune cérémonie qui pût -signifier de sa part la reconnaissance de l'autorité des Bourbons, -tant qu'il n'y aurait pas un engagement pris à l'égard de la -Constitution. Les cris éclatèrent de nouveau lorsque le clergé -prononça ces paroles sacramentelles: _Domine, salvum fac regem -Ludovicum_, et le comte d'Artois qui ne les avait pas entendues depuis -que son auguste frère avait porté la tête sur l'échafaud, ne put -retenir ses pleurs. - -[En marge: Entrée du prince aux Tuileries.] - -La cérémonie terminée, M. le comte d'Artois fut conduit aux Tuileries, -au milieu de la même affluence et d'acclamations toujours plus -significatives. À la porte du palais de ses pères, il fallut le -soutenir, tant était forte son émotion, et les assistants, les larmes -aux yeux, firent retentir l'air des cris de _Vive le Roi!_ Monté au -premier étage du palais, il remercia ceux qui l'avaient accompagné, et -les maréchaux en particulier, qui durent alors se retirer. Ces -derniers, en quittant les Tuileries et en laissant le Prince au -milieu des grands personnages de l'émigration, sentirent déjà qu'ils -seraient étrangers dans cette cour, au rétablissement de laquelle ils -venaient de participer, et un regard de défiance et de regret indiqua -ce pénible sentiment sur leur visage[27]. - - [Note 27: C'est le propre récit de M. de Vitrolles.] - -[En marge: Effet général de l'entrée de M. le comte d'Artois à Paris.] - -L'impression causée par cette journée dans la capitale avait été des -plus vives. Le Prince, par sa bonne grâce, son émotion sincère, -l'à-propos de son langage, y avait contribué sans doute, mais elle -était due surtout aux grands souvenirs du passé, si puissamment -réveillés en cette occasion. Il semblait que la nation et l'ancienne -royauté s'adressassent ces paroles: Nous avons cherché le bonheur les -uns sans les autres, nous n'avons marché qu'à travers le sang et les -ruines, réconcilions-nous, et soyons heureux en nous faisant des -concessions réciproques.--Certainement on ne se le disait pas avec -cette clarté, mais on le sentait confusément et profondément, et si -les souvenirs qui en ce moment remuaient fortement les âmes et les -rapprochaient, ne venaient pas bientôt les éloigner après les avoir -réunies, la France pouvait être heureuse en jouissant sous ses anciens -rois d'une paisible liberté. Mais que de sagesse il eût fallu à tous -pour qu'il en fût ainsi! Cependant il était permis de l'espérer, et -l'on était fondé à croire que la grande victime de Fontainebleau, -immolée par sa faute au bonheur public, suffirait pour l'assurer. - -[En marge: Comparaison établie par les flatteurs entre Napoléon et les -Bourbons.] - -Les Tuileries restèrent ouvertes le lendemain, et quiconque se -présentait avec un nom, peu ou point qualifié, s'il pouvait rappeler -qu'en telle ou telle circonstance il avait vu les Princes, avait -souffert avec eux ou pour eux, était accueilli, et sentait sa main -affectueusement serrée par M. le comte d'Artois. En un instant on -répétait dans tout Paris les paroles sorties de la bouche du Prince, -et la flatterie, prompte à aider le sentiment, comparait sa personne -gracieuse et affable à la personne brusque et dure de l'usurpateur -déchu. On n'entendait, on ne lisait que de perpétuelles comparaisons -entre la tyrannie ombrageuse, défiante, souvent cruelle du soldat -parvenu, et l'autorité paternelle, douce et confiante des anciens -princes légitimes. On faisait sur ce thème mille jeux d'esprit plus ou -moins justes.--Nous avons eu assez de gloire, disait M. de Talleyrand -à M. le comte d'Artois, apportez-nous l'honneur.--Le génie était -autant en discrédit que la gloire. Ces mots de génie et de gloire, si -fastidieusement répétés depuis quinze ans, avaient fait place à -d'autres dans le vocabulaire des flatteurs, et on n'entendait parler -que du droit, de la légitimité, de l'antique sagesse. Ainsi, chaque -époque a son langage en vogue qu'il faut lui concéder, sans y attacher -plus d'importance qu'il ne convient. - -[En marge: Préparatifs du voyage de Napoléon.] - -[En marge: Commissaires étrangers chargés de l'accompagner.] - -Les Bourbons étant rentrés aux Tuileries, il ne restait plus qu'à -emporter hors de France, et dans la retraite qui lui était destinée, -le lion vaincu et enfermé à Fontainebleau. M. de Caulaincourt avait -reçu mission de régler avec les souverains étrangers les détails du -voyage de Napoléon à travers la France, voyage difficile à cause des -provinces méridionales par lesquelles il fallait passer. Il avait été -convenu que chacune des grandes puissances belligérantes, la Russie, -la Prusse, l'Autriche, l'Angleterre, enverrait un commissaire chargé -de la représenter auprès de Napoléon, et d'assurer le respect de sa -personne et l'exécution du traité du 11 avril. En désignant M. de -Schouvaloff comme son commissaire, Alexandre lui avait dit en présence -de M. de Caulaincourt: Votre tête me répond de celle de Napoléon, car -il y va de notre honneur, et c'est le premier de nos devoirs de le -faire respecter, et arriver sain et sauf à l'île d'Elbe.--Ce monarque -avait en même temps expédié un de ses officiers auprès de -Marie-Louise, pour qu'elle ne fût inquiétée ni par les Cosaques, ni -par les furieux du parti royaliste, naturellement plus nombreux sur -les bords de la Loire qu'ailleurs. - -[En marge: Marie-Louise à Blois; ses agitations, ses démêlés avec ses -beaux-frères.] - -Marie-Louise, que nous avons laissée sur la route de Blois après la -bataille de Paris, avait voyagé à petites journées, le désespoir dans -l'âme, craignant pour la vie de son époux, pour la couronne de son -fils, pour son sort à elle-même, et, faute de lumières, ne sachant pas -mesurer ces différentes craintes à l'étendue réelle du danger. Les -nouvelles de la prise de Paris, du retour de Napoléon vers cette -capitale, de son abdication, et enfin de l'attribution du duché de -Parme à elle et à son fils, lui étaient successivement parvenues. Elle -avait cruellement souffert pendant ces diverses péripéties, car bien -qu'elle ne fût pas douée de la force qui produit les grands -dévouements, elle était douce, bonne, elle avait de l'attachement pour -Napoléon, et une véritable tendresse maternelle pour le Roi de Rome. -Le beau duché de Parme, où elle allait régner seule, était sans doute -un certain dédommagement de ce qu'elle perdait; pourtant elle y -songeait à peine dans le moment, et la vue de son époux tombé du plus -haut des trônes dans une sorte de prison, touchait son âme faible mais -nullement insensible. D'après sa propre impulsion, et sur les conseils -de madame de Luçay, elle avait songé un instant à courir à -Fontainebleau pour se jeter dans les bras de Napoléon, et ne plus le -quitter. Mais le désir de voir son père afin d'en obtenir la Toscane, -désir dans lequel Napoléon l'avait lui-même encouragée, l'avait fait -hésiter. De plus un incident qui, bien qu'insignifiant, avait produit -sur elle une pénible impression, l'avait singulièrement indisposée -contre les Bonaparte. Ses beaux-frères voyant l'ennemi approcher de la -Loire, l'avaient engagée à se retirer au delà, ce qu'elle répugnait à -faire, et ce qui avait amené une scène tellement vive que ses -serviteurs l'entendant, étaient pour ainsi dire accourus à son -secours. Elle en avait conservé une extrême irritation, et quand des -officiers d'Alexandre et de l'empereur François étaient venus la -prendre sous leur protection, elle s'était livrée volontiers à eux, ne -se doutant pas qu'elle allait devenir avec son fils un gage dont la -coalition ne se dessaisirait jamais. Il avait été ensuite convenu -qu'elle se rendrait à Rambouillet pour y recevoir la visite de son -père. - -[En marge: Enlèvement du trésor personnel de Napoléon, que -Marie-Louise avait emporté avec elle.] - -Avant son départ, la protection de la Russie et de l'Autriche ne put -lui épargner un genre d'outrage qui n'est que trop ordinaire au milieu -de semblables catastrophes. En quittant Paris, elle avait emporté le -reste du trésor personnel de Napoléon, consistant en dix-huit -millions, or ou argent, et en une riche vaisselle. À ce trésor étaient -joints les diamants de la couronne. Les dix-huit millions étaient le -dernier débris des économies de Napoléon sur sa liste civile, et la -vaisselle d'or était sa propriété personnelle. Sur ces 18 millions, il -avait été envoyé quelques millions à Fontainebleau, soit pour la solde -de l'armée, soit pour la dépense du quartier général, et d'après -l'ordre formel de Napoléon lui-même, Marie-Louise avait mis environ -deux millions dans ses voitures, pour son propre usage. Il restait à -peu près dix millions dans les fourgons de la cour fugitive. Le -gouvernement provisoire manquant d'argent imagina d'envoyer des agents -à la suite de Marie-Louise, pour saisir ce trésor, sous prétexte qu'il -se composait de sommes dérobées aux caisses de l'État. Il n'en était -rien, mais on ne s'inquiète guère d'être vrai et juste en de pareilles -circonstances. - -Suivant une autre coutume de ces temps de crise, on choisit pour agent -un ennemi, et on le prit en outre dans les rangs inférieurs de -l'administration. C'était M. Dudon, expulsé du conseil d'État par -ordre de Napoléon. Cet agent s'étant rendu à Orléans, se saisit des -dix millions placés dans les fourgons du Trésor, de la vaisselle -personnelle de Napoléon, d'une partie des diamants de Marie-Louise, -malgré les réclamations de celle-ci et les efforts des commissaires -étrangers pour lui épargner une telle avanie. On rapporta à Paris ces -dépouilles impériales, dont le nouveau gouvernement avait grand -besoin. - -[En marge: Translation de Marie-Louise à Rambouillet.] - -[En marge: Son entrevue avec son père.] - -[En marge: Elle consent à se rendre provisoirement à Vienne.] - -D'Orléans Marie-Louise se rendit à Rambouillet pour y attendre son -père. L'empereur d'Autriche, entré le 15 avril à Paris, où il avait -été reçu en grande pompe par ses alliés, et avec beaucoup de froideur -par le peuple parisien qui jugeait sévèrement la conduite du père de -l'Impératrice, se rendit à Rambouillet afin de voir sa fille. Il la -combla de témoignages de tendresse, et s'efforça de lui persuader que -tous ses malheurs étaient imputables à son mari; que l'Autriche -n'avait rien négligé pour amener une paix honorable, tantôt à Prague, -tantôt à Francfort, tantôt enfin à Châtillon; que jamais Napoléon -n'avait voulu y souscrire; que c'était un homme de génie sans doute, -mais absolument dépourvu de raison, et avec lequel l'Europe avait été -réduite à en venir aux dernières extrémités; que lui, empereur -d'Autriche, n'avait pu agir autrement qu'il n'avait fait; que ses -devoirs de souverain avaient dû passer avant sa tendresse de père; que -sa tendresse de père d'ailleurs n'était pas restée inactive, car il -avait ménagé à sa fille une belle principauté en Italie; qu'elle y -serait souveraine, qu'elle pourrait s'y occuper de son fils, et lui -préparer un doux et paisible avenir; que les plus favorisées des -branches de la maison impériale étaient rarement traitées aussi bien; -que, lorsque ce terrible orage serait passé, si elle voulait visiter -son époux, et même vivre avec lui, elle en aurait la liberté, mais -qu'actuellement, le plus sage était d'aller se reposer à Vienne des -émotions qui l'avaient si profondément agitée; qu'elle y serait -entourée des soins de sa famille jusqu'à ce qu'elle pût se rendre soit -à Parme, soit même à l'île d'Elbe; mais qu'actuellement, il serait -pénible, inconvenant de chercher à se réunir à Napoléon, pour -traverser la France en prisonnière; qu'elle serait pour lui un -embarras plutôt qu'un secours; que la vie, la sûreté de l'Empereur -vaincu et désarmé étaient un dépôt confié à l'honneur des monarques -alliés; qu'elle devait donc être tranquille à ce sujet, et suivre le -conseil de venir passer les premiers instants de cette séparation au -milieu des embrassements de sa famille et des souvenirs de son -enfance. - -Marie-Louise, trouvant commode pour sa faiblesse ce qu'on lui -proposait du reste avec les formes les plus affectueuses, adhéra aux -désirs de son père, et consentit à se diriger sur Vienne, tandis que -Napoléon s'acheminerait vers l'île d'Elbe. Elle chargea M. de -Caulaincourt d'assurer Napoléon de son affection, de sa constance, de -son désir de le rejoindre le plus tôt possible, et de sa résolution de -lui amener son fils, dont elle promettait de prendre, et dont elle -prenait en effet le plus grand soin. - -[En marge: Dispersion de la famille impériale, sa retraite en Suisse -et en Italie.] - -Quant aux frères de Napoléon, à ses soeurs, à sa mère, ils se -dispersèrent tous après le départ de Marie-Louise, et cherchèrent à -gagner au plus vite les frontières de Suisse et d'Italie, pour s'y -soustraire aux avanies dont ils étaient menacés. Quant aux divers -ministres et agents du gouvernement impérial qui avaient accompagné la -Régente à Blois, ils se dispersèrent également, et la plupart pour -venir à Paris adhérer aux actes du Sénat. - -[En marge: Derniers moments de Napoléon à Fontainebleau.] - -Tel fut le sort de tout ce qui appartenait à Napoléon durant ces -derniers jours. En attendant il était à Fontainebleau, parfaitement -résigné aux rigueurs du destin, impatient de voir les préparatifs de -son voyage terminés, et d'être enfin rendu dans le lieu où il allait -goûter un genre de repos dont il ne pouvait pressentir encore ni la -nature ni la durée. Chaque jour il voyait la solitude s'accroître -autour de lui. Il trouvait tout simple qu'on le quittât, car ces -militaires qui l'avaient suivi partout, le dernier jour excepté, -devaient être pressés de se rallier aux Bourbons, pour conserver des -positions qui étaient le juste prix des travaux de leur vie. Il aurait -voulu seulement qu'ils y missent un peu plus de franchise, et, pour -les y encourager, il leur adressait le plus noble langage.--Servez les -Bourbons, leur disait-il, servez-les bien; il ne vous reste pas -d'autre conduite à tenir. S'ils se comportent avec sagesse, la France -sous leur autorité peut être heureuse et respectée. J'ai résisté à M. -de Caulaincourt dans ses vives instances pour me faire accepter la -paix de Châtillon. J'avais raison. Pour moi ces conditions étaient -humiliantes; elles ne le sont pas pour les Bourbons. Ils retrouvent la -France qu'ils avaient laissée, et peuvent l'accepter avec dignité. -Telle quelle la France sera encore bien puissante, et quoique -géographiquement un peu moindre, elle demeurera moralement aussi -grande par son courage, son génie, ses arts, l'influence de son esprit -sur le monde. Si son territoire est amoindri sa gloire ne l'est pas. -Le souvenir de nos victoires lui restera comme une grandeur -impérissable, et qui pèsera d'un poids immense dans les conseils de -l'Europe. Servez-la donc sous les princes que ramène en ce moment la -fortune variable des révolutions, servez-la sous eux comme vous avez -fait sous moi. Ne leur rendez pas la tâche trop difficile, et -quittez-moi, en me gardant seulement un souvenir.-- - -[En marge: Profond isolement dans lequel on le laisse.] - -[En marge: Fidélité du général Drouot, du général Bertrand, de MM. de -Caulaincourt et de Bassano.] - -Tel est le résumé du langage qu'il tenait tous les jours dans la -solitude croissante de Fontainebleau. On a vu comment Ney et Macdonald -s'étaient séparés de lui. Oudinot, Lefebvre, Moncey l'avaient quitté, -chacun à sa manière. Berthier s'était retiré aussi, mais en quelque -sorte par un ordre de son maître. Napoléon lui avait confié le -commandement de l'armée pour qu'il le transmît au gouvernement -provisoire, et que pendant cette transmission il pût confirmer les -grades qui étaient le prix du sang versé dans la dernière campagne. -Berthier avait promis de revenir; Napoléon l'attendait, et en voyant -les heures, les jours s'écouler sans qu'il reparût, désespérait de le -voir, et en souffrait sans se plaindre. Au lieu de l'arrivée de -Berthier, c'était chaque jour un nouveau départ de quelque officier de -haut grade. L'un quittait Fontainebleau pour raison de santé, l'autre -pour raison de famille ou d'affaires; tous promettaient de reparaître -bientôt, aucun n'y songeait. Napoléon feignait d'entrer dans les -motifs de chacun, serrait affectueusement la main des partants, car il -savait que c'étaient des adieux définitifs qu'il recevait, et leur -laissait dire, sans le croire, qu'ils allaient revenir. Peu à peu le -palais de Fontainebleau était devenu désert. Dans ses cours -silencieuses on avait quelquefois encore l'oreille frappée par des -bruits de voitures, on écoutait, et c'étaient des voitures qui s'en -allaient. Napoléon assistait ainsi tout vivant à sa propre fin. Qui -n'a vu souvent, à l'entrée de l'hiver, au milieu des campagnes déjà -ravagées, un chêne puissant, étalant au loin ses rameaux sans verdure, -et ayant à ses pieds les débris desséchés de sa riche végétation! Tout -autour règnent le froid et le silence, et par intervalles on entend à -peine le bruit léger d'une feuille qui tombe. L'arbre immobile et fier -n'a plus que quelques feuilles jaunies prêtes à se détacher comme les -autres, mais il n'en domine pas moins la plaine de sa tête sublime et -dépouillée. Ainsi Napoléon voyait disparaître une à une les fidélités -qui l'avaient suivi à travers les innombrables vicissitudes de sa vie. -Il y en avait qui tenaient un jour, deux jours de plus, et qui -expiraient an troisième. Toutes finissaient par arriver au terme. Il -en était quelques-unes pourtant que rien n'avait pu ébranler. Drouot, -l'improbation dans le coeur, la tristesse sur le front, le respect à -la bouche, était demeuré auprès de son maître malheureux. Le général -Bertrand avait suivi ce généreux exemple. Les ducs de Vicence et de -Bassano étaient restés aussi. Le duc de Vicence n'était pas plus -flatteur qu'autrefois, le duc de Bassano l'était presque davantage, et -donnait ainsi de sa longue soumission une honorable excuse, en -prouvant qu'elle tenait à une admiration de Napoléon, sincère, -absolue, indépendante du temps et des événements. Napoléon, touché de -son dévouement, lui adressa plus d'une fois ces paroles consolatrices: -Bassano, ils prétendent que c'est vous qui m'avez empêché de faire la -paix!... qu'en dites-vous?... Cette accusation doit vous faire -sourire, comme toutes celles qu'on me prodigue aujourd'hui... Et -Napoléon lui avait autant de fois serré la main, avouant ainsi de la -manière la plus noble qu'il était le seul coupable. - -[Illustration: Napoléon.] - -[En marge: Départ de Napoléon.] - -[En marge: Ses adieux à sa garde.] - -Cette longue agonie devait finir. Les commissaires des puissances -étaient arrivés, et Napoléon les avait parfaitement accueillis, -excepté le commissaire prussien, qui lui rappelait deux souvenirs -pénibles: ses anciens torts envers la Prusse, et la conduite odieuse -de l'armée prussienne envers nos provinces ravagées. Il l'avait traité -avec politesse et froideur. Tout étant prêt dès le 18, Napoléon, mieux -informé de ce qui s'était passé à Rambouillet entre sa femme et son -beau-père, comprit que cette entrevue de laquelle il avait espéré -quelque chose, moins pour lui que pour Marie-Louise et le Roi de Rome, -n'aboutirait qu'à le priver de leur présence, et que ces êtres chéris, -considérés non comme une famille, mais comme une partie des grandeurs -du trône, lui seraient probablement enlevés avec le trône lui-même. Il -en conçut un mouvement d'irritation fort vif, et un instant fut prêt à -briser le traité du 11 avril, et à se précipiter dans de nouvelles -aventures. Revenu bientôt à la raison et à la résignation, il se -montra résolu à partir. Mais les ordres pour le gouverneur de l'île -d'Elbe n'étant pas assez explicites, M. de Caulaincourt courut de -nouveau à Paris pour les faire préciser. Enfin le 20 au matin, plus -rien ne manquant, Napoléon se décida à quitter Fontainebleau. Le -bataillon de sa garde destiné à le suivre à l'île d'Elbe était déjà en -route. La garde elle-même était campée à Fontainebleau. Il voulut -lui adresser ses adieux. Il la fit ranger en cercle autour de lui, -dans la cour du château, puis, en présence de ses vieux soldats -profondément émus, il prononça les paroles suivantes: «Soldats, vous -mes vieux compagnons d'armes, que j'ai toujours trouvés sur le chemin -de l'honneur, il faut enfin nous quitter. J'aurais pu rester plus -longtemps au milieu de vous, mais il aurait fallu prolonger une lutte -cruelle, ajouter peut-être la guerre civile à la guerre étrangère, et -je n'ai pu me résoudre à déchirer plus longtemps le sein de la France. -Jouissez du repos que vous avez si justement acquis, et soyez heureux. -Quant à moi, ne me plaignez pas. Il me reste une mission, et c'est -pour la remplir que je consens à vivre, c'est de raconter à la -postérité les grandes choses que nous avons faites ensemble. Je -voudrais vous serrer tous dans mes bras, mais laissez-moi embrasser ce -drapeau qui vous représente....--Alors attirant à lui le général -Petit, qui portait le drapeau de la vieille garde, et qui était le -modèle accompli de l'héroïsme modeste, il pressa sur sa poitrine le -drapeau et le général, au milieu des cris et des larmes des -assistants, puis il se jeta dans le fond de sa voiture, les yeux -humides, et ayant attendri les commissaires eux-mêmes chargés de -l'accompagner. - -[En marge: Voyage de Napoléon.] - -[En marge: Accueil qu'il reçoit dans la Bourgogne et le Bourbonnais.] - -Son voyage se fit d'abord lentement. Le général Drouot ouvrait la -marche dans une voiture. Napoléon suivait, ayant dans la sienne le -général Bertrand; les commissaires des puissances venaient ensuite. -Pendant les premiers relais, des détachements à cheval de la garde -accompagnèrent le cortége. Plus loin, les détachements manquant on -marcha sans escorte. Dans la partie de la France qu'on traversait, et -jusqu'au milieu du Bourbonnais, Napoléon fut accueilli par les -acclamations du peuple, qui tout en maudissant la conscription et les -droits réunis voyait en lui le héros malheureux et le vaillant -défenseur du sol national. Tandis que la foule entourait sa voiture en -criant: _Vive l'Empereur!_ elle faisait entendre autour de celle des -commissaires le cri: _À bas les étrangers!_ Plusieurs fois Napoléon -s'excusa auprès d'eux de manifestations qu'il ne dépendait pas de lui -d'empêcher, mais qui prouvaient cependant qu'il n'était pas dans toute -la France aussi impopulaire qu'on avait voulu le dire. En général il -s'entretenait librement et doucement avec les fonctionnaires qu'il -rencontrait sur la route, recevait leurs adieux, et leur faisait les -siens, avec une parfaite tranquillité d'esprit. - -[En marge: Accueil à Lyon.] - -[En marge: Rencontre avec Augereau.] - -[En marge: Scènes épouvantables à Orgon.] - -[En marge: Napoléon obligé de revêtir un uniforme étranger.] - -Bientôt le voyage devint plus pénible. Aux environs de Moulins les -cris de _Vive l'Empereur!_ cessèrent, et ceux de _Vive le Roi!_ -_Vivent les Bourbons!_ se firent entendre. Entre Moulins et Lyon, le -peuple ne montra que de la curiosité, sans y ajouter aucun témoignage -significatif. À Lyon Napoléon avait toujours compté beaucoup de -partisans, sensibles à ce qu'il avait fait pour leur ville et pour -leur industrie; néanmoins il y avait aussi une portion de la -population qui professait des sentiments entièrement contraires. Afin -d'éviter toute manifestation on traversa Lyon pendant la nuit. -Pourtant quelques cris de _Vive l'Empereur!_ accueillirent le cortége -impérial. Mais ce furent les derniers. En traversant Valence Napoléon -rencontra le maréchal Augereau qui venait de publier une proclamation -indigne, rédigée, dit-on, par le duc d'Otrante, et se terminant par -ces mots: «Soldats, vous êtes déliés de vos serments; vous l'êtes par -la nation en qui réside la souveraineté; vous l'êtes encore, s'il -était nécessaire, par l'abdication même d'un homme, qui, après avoir -immolé des millions de victimes à sa cruelle ambition, _n'a pas su -mourir en soldat_.» Le pauvre Augereau l'avait su encore moins, et ne -s'était pas exposé à mourir sur la Saône et le Rhône, où il avait -contribué par sa faiblesse et son ineptie à ruiner les affaires de la -France. Napoléon qui ne connaissait pas sa proclamation, mais qui -connaissait sa triste campagne, ne lui fit cependant aucun reproche, -l'accueillit avec une familiarité indulgente, et l'embrassa même en le -quittant. En avançant vers le Midi les cris de _Vive le Roi!_ se -multiplièrent, et bientôt s'y ajoutèrent ceux-ci: _À bas le tyran!_ _À -mort le tyran!_--À Orange notamment, ces cris furent proférés avec -violence. À Avignon, la population ameutée demandait avec emportement -qu'on lui livrât _le Corse_ pour le mettre en pièces et le précipiter -dans le Rhône. Tandis qu'on traitait de la sorte le génie, coupable -mais glorieux, dans lequel s'étaient longtemps personnifiées la -prospérité et la grandeur de la France, on criait: _Vivent les -alliés!_ autour de la voiture des commissaires. Du reste cette faveur -pour l'étranger était heureuse en ce moment, car sans la popularité -dont jouissaient les représentants des puissances, Napoléon égorgé -eût devancé dans les eaux du Rhône l'infortuné maréchal Brune. Il -fallut en effet tous les efforts des commissaires, des autorités, de -la gendarmerie, pour empêcher un horrible forfait. À Orgon, on -annonçait un nombreux rassemblement de peuple, et des scènes plus -violentes encore. Ces populations ardentes, exaspérées par la -conscription, par les droits réunis, et par une longue privation de -tout commerce, étaient royalistes en 1814, comme elles avaient été -terroristes en 1793, et n'avaient besoin que d'une occasion pour se -montrer aussi sanguinaires. Les commissaires, chargés d'une immense -responsabilité, ne virent d'autre moyen d'échapper au péril que de -faire prendre à Napoléon un déguisement, et on l'obligea de revêtir un -uniforme étranger, afin qu'il parût être un des officiers composant le -cortége. Cette humiliation, la plus douloureuse qu'il eût encore -subie, avait été, on s'en souvient, présente à son esprit lorsqu'il -avait avalé le poison préparé par le docteur Yvan; et pourtant toute -douloureuse qu'elle était, on put bientôt reconnaître à quel point -elle était nécessaire. Lorsqu'on eut atteint la petite ville d'Orgon, -le peuple armé d'une potence, se présenta en demandant le tyran, et se -jeta sur la voiture impériale pour l'ouvrir de force. Elle ne -contenait que le général Bertrand, qui peut-être eût payé de sa vie la -fureur excitée contre son maître, si M. de Schouvaloff se jetant à bas -de sa voiture, et comme tous les Russes parlant très-bien le français, -n'eût cherché à réveiller chez ces furieux les sentiments que devait -inspirer un vaincu, un prisonnier. Au surplus son uniforme russe -servit M. de Schouvaloff plus que son langage, et il parvint à calmer -les plus emportés. Pendant ce temps les voitures échappèrent au péril. -Aux relais suivants les scènes de violence allèrent en diminuant, et -elles cessèrent tout à fait en approchant de la mer. - -[En marge: Sa douleur.] - -Durant ces cruelles épreuves, Napoléon immobile, silencieux, affectant -le plus souvent le mépris, ne put cependant demeurer toujours -insensible aux cris répétés de la haine publique, et une fois enfin il -fondit en larmes. Il se remit promptement, et tâcha de reprendre une -hautaine impassibilité, sans pouvoir toutefois s'empêcher de sentir, à -travers la bassesse de ces démonstrations, cette tardive mais -infaillible justice des choses, qui serait odieuse à contempler si on -ne la considérait que dans les vils instruments qu'elle emploie, mais -qui paraît bientôt, si on élève la vue jusqu'à elle, aussi profonde -que terriblement rémunératrice. Il ne reste aux grands esprits qui -l'ont provoquée par leurs fautes, qu'un honneur, une consolation, -c'est de la reconnaître, de la comprendre, et de se résigner à ses -arrêts. Après avoir fait couler, non par méchanceté de coeur, mais par -excès d'ambition, plus de sang que n'en versèrent les conquérants -d'Asie, Napoléon sentait bien, sans le dire, qu'il s'était exposé à -ces violentes manifestations de la multitude. Hélas! elle a souvent -traîné dans une boue sanglante des sages, des héros vertueux, qui -n'avaient mérité que ses hommages, et il faut bien avouer que si elle -n'avait jamais été plus basse qu'en cette occasion, il lui était -souvent arrivé d'être plus injuste! - -[Date en marge: Mai 1814.] - -[En marge: Arrivée de Napoléon à l'île d'Elbe.] - -[En marge: Joie des habitants de cette île.] - -Ce supplice fut terrible, mais heureusement court. Napoléon trouva au -golfe de Saint-Raphaël une frégate anglaise, l'_Undaunted_, que le -colonel Campbell (commissaire pour l'Angleterre) avait fait préparer. -Il s'embarqua le 28 avril pour l'île d'Elbe, et jeta l'ancre le 3 mai -dans la rade de Porto-Ferrajo. Le lendemain 4 il débarqua au milieu -des cris de joie d'une population qui était fière d'avoir pour -souverain ce monarque tombé du plus grand des trônes, apportant, -disait-on, d'immenses trésors, et devant combler l'île de bienfaits. -Pour le dédommager des hommages de l'univers, il avait ainsi les -applaudissements de quelques mille insulaires vivant de la pêche ou du -travail des mines! Vaine et cruelle comédie des choses humaines! -Napoléon, empereur du grand Empire qui s'était étendu de Rome à -Lubeck, Napoléon était aujourd'hui le monarque applaudi de l'île -d'Elbe! - - - - -CONCLUSION. - - -[En marge: Considérations sur l'ensemble du règne de Napoléon, depuis -le 18 brumaire jusqu'à la première abdication, en 1814.] - -En voyant finir si désastreusement ce règne prodigieux, les réflexions -se pressent en foule dans l'esprit, suggérées par la grandeur, -l'abondance, le caractère étrange des événements! Recueillons-les -avant de clore ce récit, pour notre instruction et pour celle des -siècles à venir. - -Le gouvernement républicain en 1795, ayant cessé d'être sanguinaire -sans cesser d'être persécuteur, avait imposé la paix à l'Espagne, à la -Prusse, à l'Allemagne du Nord, et restait engagé dans une guerre -traînante avec l'Autriche, obstinée avec l'Angleterre, guerre qu'il -soutenait pour ainsi dire par habitude, au moyen de soldats -admirables, de généraux excellents mais désunis, lorsque apparut tout -à coup à l'armée des Alpes un jeune officier d'artillerie, de petite -taille, de visage sauvage mais superbe, d'esprit singulier mais -frappant, tour à tour taciturne ou prodigue de ses paroles, un moment -disgracié par la République, et relégué alors dans les bureaux du -Directoire dont il attira l'attention par des opinions justes et -profondes sur chaque circonstance de la guerre, ce qui lui valut le -commandement de Paris dans la journée du 13 vendémiaire, et bientôt le -commandement des troupes d'Italie. Reparaissant au milieu d'elles -comme général en chef, il imprima tout à coup aux événements un -mouvement extraordinaire, franchit les Alpes dont on n'avait jamais -fait que toucher le pied, envahit la Lombardie, y attira toute la -guerre, vainquit l'une après l'autre les armées de l'Autriche, lassa -sa constance, lui arracha la reconnaissance de nos conquêtes, la força -de souscrire à des pertes immenses pour elle-même, donna ainsi la paix -au continent, et à ses actes étonnants ajouta un langage entièrement -nouveau par son originalité et sa grandeur, langage qu'on peut appeler -l'éloquence militaire. Que ce jeune homme extraordinaire, apparaissant -comme un météore sur cet horizon troublé et sanglant, n'y attirât pas -tous les regards, et ne finît par les charmer, c'était impossible! La -France eût-elle été de glace, ce qu'elle ne fut jamais, la France eût -été séduite. Elle fut séduite en effet, et le monde avec elle. - -Entre les puissances auxquelles la Révolution avait jeté le gant, une -seule restait à vaincre, c'était l'Angleterre. Retirée sur son -élément, inaccessible pour nous comme nous l'étions pour elle, on eût -dit qu'elle ne pouvait être ni vaincue ni victorieuse. Le Directoire -cherchant à occuper le conquérant de l'Italie, et le regardant comme -le capitaine non-seulement le plus grand du siècle, mais le plus -fécond en ressources, le chargea de surmonter la difficulté physique -qui nous sépare de notre éternelle rivale. Le jeune Bonaparte, nommé -général de l'armée de l'Océan, ne trouvant pas suffisants les apprêts -qu'on avait faits pour franchir le Pas-de-Calais, et dominé par sa -puissante imagination, voulut attaquer l'Angleterre en Orient. Il fit -décider l'expédition d'Égypte, franchit sous les yeux mêmes de Nelson -la Méditerranée avec cinq cents voiles, prit Malte en passant, -descendit au pied de la colonne de Pompée, vainquit les Mameluks aux -Pyramides, les janissaires à Aboukir, et devenu maître de l'Égypte, se -livra pendant quelques mois à des rêves merveilleux qui embrassaient à -la fois l'Orient et l'Occident. Tout à coup, en apprenant que par sa -nature anarchique le Directoire s'était attiré de nouveau la guerre, -et que grâce à son incapacité il la faisait mal, le général Bonaparte -abandonna l'Égypte, traversa la mer une seconde fois, et, par sa -subite apparition, surprit, ravit la France désolée. Il n'avait pas -été plus prompt à désirer le pouvoir que la France à le lui offrir, -car à le voir diriger la guerre, administrer les provinces conquises, -manier en un mot toutes choses, elle avait reconnu en lui un chef -d'empire autant qu'un grand capitaine. Devenu Premier Consul, il signa -dans l'espace de deux ans la paix du continent à Lunéville, la paix -des mers à Amiens, pacifia la Vendée, réconcilia l'Église avec la -Révolution française, releva les autels, rétablit le calme en France -et en Europe, et fit respirer le monde fatigué de douze ans -d'agitations sanglantes. En récompense de tant de prodiges, revêtu en -1802 du pouvoir pour la durée de sa vie, il travaillait au milieu de -l'admiration universelle à reconstituer la France et l'Europe! - -Qui pouvait empêcher un tel homme de demeurer en repos, et de jouir -paisiblement du bonheur qu'il avait procuré aux autres et à lui-même? -Quelques esprits pénétrants, en voyant son activité dévorante, -éprouvaient une sorte de terreur involontaire, mais la génération de -cette époque se livrait à lui en toute confiance, et, en effet, à -entendre ce jeune homme, il était difficile de mettre en doute sa -profonde sagesse. Il ne ressortait pas des événements de cette -terrible Révolution française un seul enseignement qui n'eût -profondément pénétré dans son esprit, et n'y eût jeté une abondante -lumière. Il ne parlait du régicide et de l'effusion du sang humain -qu'avec horreur. Il jugeait extravagantes et odieuses les fureurs des -partis, et avait voulu y mettre un terme en pacifiant la Vendée et en -rappelant les émigrés. Il trouvait la prétention de la Révolution -française, de régler à elle seule les affaires de religion sans tenir -aucun compte de l'autorité pontificale, tyrannique pour les -consciences, dangereuse pour l'État, et après s'être entendu avec le -Pape, il avait rouvert les églises, et assisté à la messe en présence -des révolutionnaires courroucés. Il avait horreur du désordre -financier, du papier-monnaie, de la banqueroute, et traitait avec -mépris ces flatteurs de la populace qui avaient aboli les impôts -indirects. En outre, la guerre qui était son art, sa gloire, sa -puissance, il s'était attaché à la décrier dans des diatribes -éloquentes contre M. Pitt, insérées au _Moniteur_, et disait qu'il -voudrait bien qu'on envoyât M. Pitt et ses adhérents bivouaquer sur -des champs de bataille ensanglantés, ou croiser jour et nuit au milieu -des tempêtes de l'Océan, pour leur enseigner ce que c'était que la -guerre. Enfin, il n'avait pas assez de raillerie pour les inventeurs -de la République universelle, qui voulaient soumettre l'Europe à une -seule puissance, et prétendaient de plus la constituer sur un type -imaginaire tiré de leur cerveau! Qui donc avait quelque chose à -enseigner à ce jeune homme que la Révolution française avait si bien -instruit? Hélas! il était si sage, si bien pensant, quand il -s'agissait de juger les passions des autres, mais quand il s'agirait -de résister aux siennes, qu'adviendrait-il? - -Pour le moment le jeune Consul n'avait rien à désirer, et ne laissait -rien à désirer au monde. Son pouvoir était sans limites, en vertu -non-seulement des lois, mais de l'adhésion universelle. Ce pouvoir il -l'avait pour la vie, ce qui était bien suffisant pour un mari sans -enfants, et il avait la faculté de choisir son successeur, ce qui lui -permettait de régler l'avenir selon l'intérêt public, et selon ses -propres affections. Quant à la France, elle avait, grâce à la -Révolution et à lui, une position qu'elle n'avait jamais eue dans le -monde, qu'elle ne devait point avoir, même quand elle commanderait de -Cadix à Lubeck. Elle avait pour frontières les Alpes, le Rhin, -l'Escaut, c'est-à-dire tout ce qu'elle pouvait souhaiter pour sa -sûreté et pour sa puissance, car au delà il n'y avait que des -acquisitions contre la nature et contre la vraie politique. Elle avait -affranchi l'Italie jusqu'à l'Adige, en ayant soin de donner aux -princes autrichiens autrefois apanagés dans ce pays, des -dédommagements en Allemagne. Reconnaissant la nécessité de l'autorité -pontificale d'après le dogme, sa haute utilité d'après la politique, -elle avait rétabli le Pape qui lui devait la sûreté et le respect dont -il jouissait, et qui attendait d'elle la restitution complète de ses -États. Elle dédaignait sagement l'impuissante colère des Bourbons de -Naples. Elle avait réglé l'état de la Suisse avec une raison -admirable. Admettant à la fois de grands et de petits cantons, des -cantons aristocratiques et des cantons démocratiques, parce qu'il y a -des uns et des autres, les forçant à vivre en paix et en égalité, -faisant cesser les sujétions de classes, les sujétions de territoire, -appliquant en un mot dans les Alpes les principes de 1789, sans -violenter la nature toujours invincible, elle avait donné dans l'acte -de médiation le modèle de toutes les constitutions futures de la -Suisse. C'est en Allemagne surtout que la profonde sagesse de la -politique consulaire avait éclaté. Il y avait des princes allemands -dépouillés de leurs États par la cession de la rive gauche du Rhin à -la France; il y avait des princes autrichiens dépouillés de leur -patrimoine par l'affranchissement de l'Italie. Le Premier Consul -n'avait pas pensé qu'on pût laisser les uns et les autres sans -dédommagement, et l'Allemagne sans organisation. La Révolution -française avait déjà posé en France le principe des sécularisations -par l'aliénation des biens ecclésiastiques, et c'était l'étendre à -l'Allemagne, le lui faire reconnaître, que de s'en servir pour -indemniser les princes dépossédés. Avec ce qui restait des États des -archevêques de Trèves, de Mayence, de Cologne, avec ceux de quelques -autres princes ecclésiastiques, le Premier Consul avait composé une -masse d'indemnité, suffisante pour satisfaire toutes les familles -princières en souffrance, et pour maintenir en Allemagne un sage -équilibre. Après avoir savamment combiné les indemnités et les -influences dans la Confédération, après avoir assuré des pensions -convenables aux princes ecclésiastiques dépossédés, il avait mûrement -arrêté son plan, et n'ayant pas alors la prétention d'écrire les -traités avec son épée seule, il avait associé à son oeuvre la Prusse -par l'intérêt, la Russie par l'amour-propre, amené par ces diverses -adhésions celle de l'Autriche, et accompli en faisant adopter le recez -de la diète de 1803, un chef-d'oeuvre de politique patiente et -profonde. Ce recez, en effet, sans nous trop engager dans les affaires -allemandes, faisait rentrer en Allemagne l'ordre, le calme, la -résignation, et plaçait en nos mains la balance des intérêts -germaniques. Il nous préparait surtout l'unique alliance alors -désirable et possible, celle de la Prusse. La France était en ce -moment si puissante, si redoutée, qu'avec l'alliance d'un seul des -États du continent elle était assurée de la soumission des autres, et -avec le continent soumis, l'Angleterre devait dévorer en silence son -chagrin de voir sa rivale si grande. Or cette alliance on pouvait la -trouver alors en Prusse, et seulement chez elle. L'Autriche ayant -perdu les Pays-Bas, la Souabe, presque toute l'Italie, et les -principautés ecclésiastiques qui formaient sa clientèle en Allemagne, -était en Europe la grande victime de la Révolution française, et -c'était là un mal inévitable. La politique conseillait de la ménager, -de la dédommager même s'il était possible, mais ne permettait pas -d'espérer en elle une amie, une alliée. La Russie ne pouvait donner -son alliance qu'au prix de concessions funestes en Orient. Il fallait -avec elle de la courtoisie sans intimité et presque sans affaires. -Restait donc la Prusse, avec laquelle en effet il était aisé de -s'entendre. Cette puissance, gorgée de biens d'Église, et ne demandant -pas mieux que d'en avoir davantage, était devenue ce qu'en France on -appelait un _acquéreur de biens nationaux_. En la respectant, en la -favorisant, sans toutefois pousser l'Autriche à bout, on était certain -de l'avoir avec soi. Son monarque prudent et honnête était ravi de la -politique du Premier Consul, et recherchait son amitié. L'union avec -la Prusse nous assurait dès lors la soumission du continent, et la -résignation de la fière Angleterre. Le Premier Consul avait arraché à -celle-ci, avec la paix d'Amiens, la reconnaissance de nos conquêtes, -et de la plus difficile à lui faire supporter, celle d'Anvers. Il n'y -avait plus avec elle qu'une difficulté à vaincre, c'était de nous -faire pardonner, à force de ménagements, tant de grandeur acquise en -quelques années, et on le pouvait, car les Anglais admiraient le -Premier Consul avec toute la vivacité de l'engouement britannique, au -moins égal à l'engouement parisien. Une flatterie de lui, en -descendant de la hauteur de son génie comme du plus haut des trônes, -était assurée de toucher vivement la fière Angleterre. Il était -possible qu'on ne lui rendît pas toujours flatterie pour flatterie; -mais qu'au faîte de la gloire où il était alors parvenu, quelques -orateurs anglais, ou quelques journalistes émigrés essayassent de -l'insulter, il pouvait bien n'en pas tenir compte, et laisser au -monde, à la nation anglaise elle-même, le soin de le venger! - -Restait une puissance, bien considérable jadis, bien déchue à cette -époque, l'Espagne, demeurée sous le sceptre des Bourbons, mais tombée -dans un tel état de décomposition, et dans cet état tellement -prosternée aux pieds du Premier Consul, qu'il n'y avait pour la -gouverner de Paris qu'un mot à dire au pauvre Charles IV, ou au -misérable Godoy. En laissant même la décomposition s'achever, on -devait la voir bientôt demander au Premier Consul, non-seulement une -politique, ce qu'elle faisait déjà, mais un gouvernement, un roi -peut-être! - -Qu'avait-il donc à désirer, pour lui, pour la France, l'heureux mortel -qui en était devenu le chef? Rien, que d'être fidèle à cette -politique, qui était celle de la force rendue supportable par la -modération. Le vainqueur de Rivoli, des Pyramides, de Marengo, auteur -aussi du Concordat, des traités de Lunéville et d'Amiens, de l'acte de -la médiation suisse, du recez de la diète de 1803, du Code civil, du -rappel des émigrés, avait plus de gloires diverses qu'aucun mortel -n'en a jamais eu. Si un mérite pouvait manquer au faisceau de tous ses -mérites, c'était peut-être de n'avoir pas donné la liberté à la -France. Mais alors la peur de la liberté loin d'être un prétexte de la -servilité, était un sentiment insurmontable. Pour la génération de -1800, la liberté c'était l'échafaud, le schisme, la guerre de la -Vendée, la banqueroute, la confiscation. La seule liberté qu'il -fallait alors à la France, c'était la modération d'un grand homme. -Mais, hélas! la modération d'un grand homme, doté de tous les -pouvoirs, fût-il en outre doté de tous les génies, n'est-elle pas de -toutes les chimères révolutionnaires la plus chimérique? - -La liberté même lorsqu'elle est hors de saison, n'en fait pas moins -faute là où elle n'est point. Cet homme si admirable alors, par cela -même qu'il pouvait tout, était au bord d'un abîme. À peine en effet la -paix d'Amiens était-elle signée depuis quelques mois, et la joie de la -paix un peu refroidie chez les Anglais, qu'il resta sous leurs yeux, -éclatante comme une lumière importune, la grandeur de la France, -malheureusement trop peu dissimulée dans la personne du Premier -Consul. Quelques caresses à M. Fox, en visite à Paris, n'empêchèrent -pas que le Premier Consul n'eût l'attitude du maître non-seulement -des affaires de la France, mais des affaires de l'Europe. Son langage -plein de génie et d'ambition offusquait l'orgueil des Anglais, son -activité dévorante inquiétait leur repos. Il expédiait une armée à -Saint-Domingue, ce qui était fort permis assurément, mais il envoyait -publiquement le colonel Sébastiani en Turquie, le colonel Savary en -Égypte, le général Decaen dans l'Inde, chargés de missions -d'observation, qui pouvaient difficilement être prises pour des -missions scientifiques. C'était plus qu'il n'en fallait pour éveiller -les ombrages britanniques. À cette époque des émigrés, obstinément -restés en Angleterre malgré la gloire et la clémence du Premier -Consul, publiaient contre lui et sa famille des écrits que la -réprobation universelle de l'Angleterre eût étouffés un an auparavant, -qu'aujourd'hui sa jalousie imprudemment excitée accueillait avec -complaisance, que ses lois ne permettaient pas d'interdire. C'était -bien le cas du dédain, car quel sommet plus élevé que celui où était -placé le Premier Consul, pour regarder de haut en bas les indignités -de la calomnie? Hélas! il descendit de ce faîte glorieux pour écouter -des pamphlétaires, et se livra à des emportements aussi violents -qu'indignes de lui. L'outrager lui, le sage, le victorieux, quel crime -irrémissible! Comme si dans tous les temps, dans tous les pays, libres -ou non, on n'outrageait pas le génie, la vertu, la bienfaisance! Non, -il fallait que des torrents de sang coulassent parce que des -pamphlétaires injuriant tous les jours leur gouvernement, avaient -insulté un étranger, grand homme sans doute, mais homme après tout, -et de plus chef d'une nation rivale! - -Dès cet instant le défi fut jeté entre le guerrier en qui s'était -résumée la Révolution française, et le peuple anglais dont la jalousie -avait été trop peu ménagée. Il suffisait de quelques jours pour que -Malte fût évacuée, et, par une fatalité singulière, il fallut que dans -ce moment où toutes les passions britanniques étaient excitées, le -Premier Consul exerçant en Suisse sa bienfaisante dictature, envoyât -une armée à Berne. Un ministère faible, humble serviteur des passions -britanniques, y chercha un prétexte de suspendre l'évacuation de -Malte. Si le Premier Consul eût pris patience, s'il eût insisté avec -fermeté mais douceur, la frivolité du motif n'eût pas permis de -différer longtemps l'évacuation solennellement promise de la grande -forteresse méditerranéenne. Mais le Premier Consul éprouvant outre le -sentiment de l'orgueil offensé, celui de la justice blessée, demanda -qu'on exécutât les traités, car il n'était, disait-il, aucune -puissance qui pût manquer impunément de parole à la France et à lui. -Tout le monde se souvient de la scène tristement héroïque avec lord -Whitworth, et de la rupture de la paix d'Amiens. Le Premier Consul -jura dès lors de périr ou de punir l'Angleterre. Funeste serment! Les -émigrés, nous voulons parler des irréconciliables, ne se bornèrent pas -à écrire, ils conspirèrent. Le Premier Consul avec son oeil pénétrant -découvrant les trames que sa police ne savait pas découvrir, frappa -les conspirateurs, et croyant apercevoir parmi eux des princes, ne -pouvant pas saisir ceux qui paraissaient les vrais coupables, alla en -pleine Allemagne, sans s'inquiéter du droit des gens, arrêter le -descendant des Condé! Il le fit fusiller sans pitié, et lui, le sévère -improbateur du 21 janvier, égala autant qu'il put le régicide, et -sembla éprouver une sorte de satisfaction de le commettre à la face de -l'Europe, à son mépris, en la bravant! Le sage Consul était devenu -tout à coup un furieux, ayant deux égarements: l'égarement de l'homme -blessé qui ne respire que vengeance, l'égarement du victorieux bravant -volontiers les ennemis qu'il est sûr de vaincre! Puis pour mieux -braver ses adversaires, et satisfaire son ambition en même temps que -sa colère, il posa la couronne impériale sur sa tête. L'Europe -offensée et intimidée à la fois regarda d'un oeil nouveau la France et -son chef. Au bruit de la fusillade de Vincennes, la Prusse qui allait -nouer avec la France une alliance formelle, recula, garda le silence, -et renonça à une intimité qui cessait d'être honorable. L'Autriche, -plus calculée, ne manifesta rien, mais profita de l'occasion pour ne -plus observer de mesure dans l'exécution du recez de 1803. Le jeune -empereur de Russie, Alexandre, honnête et plein d'honneur, osa seul, -comme garant de la constitution germanique, demander une explication -pour la violation du territoire badois. Napoléon lui répondit par une -allusion injurieuse à la mort de Paul Ier. Le czar se tut, blessé au -coeur, et avec la résolution de venger son outrage. Ainsi la Prusse -glacée, l'Autriche encouragée dans ses excès, la Russie outragée, -assistèrent dans ces dispositions aux débuts de notre lutte avec -l'Angleterre. - -Alors fut préparée l'expédition de Boulogne. Napoléon aurait pu -organiser lentement sa marine, diriger des expéditions lointaines -contre les colonies anglaises, et laissant tranquille le continent mal -disposé mais intimidé, attendre que ses expéditions causassent de -sensibles dommages à l'Angleterre, que nos corsaires désolassent son -commerce, et qu'elle se fatiguât d'une guerre où nous pouvions peu -contre elle, mais où elle ne pouvait rien contre nous, notre trafic -étant alors purement continental. Mais ce génie puissant, le plus -grand triomphateur de difficultés physiques qui ait peut-être existé, -voulut prendre l'Angleterre corps à corps, et fit bien, car s'il était -permis à quelqu'un de tenter le passage du détroit de Calais avec une -nombreuse armée, c'était à lui sans aucun doute. Il joignait en effet -au génie profond des combinaisons le génie foudroyant des batailles; -il y joignait surtout le prestige qui fascine les soldats, qui -déconcerte l'ennemi, et il pouvait, après avoir opéré le prodige de -franchir le détroit, en opérer un second, celui de terminer la guerre -d'un seul coup. Ses préparatifs, demeurés sans résultat, seront, pour -les militaires et les administrateurs, des monuments immortels de -l'esprit de ressource. Mais admirez la conséquence des caractères! Cet -homme qui avait la plus grande des difficultés à vaincre, celle de -passer la mer avec une armée de cent cinquante mille soldats, qui -avait besoin par conséquent de la parfaite immobilité du continent, -cet homme audacieux, étant allé prendre à Milan la couronne d'Italie, -déclara de sa seule autorité que Gênes serait réunie à l'Empire. -Sur-le-champ la coalition européenne fut formée de nouveau. La Russie, -blessée au coeur par l'outrage qu'elle avait reçu du Premier Consul, -mais offusquée aussi par les prétentions maritimes de l'Angleterre, -avait songé à se poser en médiatrice, et n'avait pu se dispenser de -demander l'évacuation de Malte. À la nouvelle de l'annexion de Gênes, -elle ne demanda plus rien; elle se coalisa avec l'Angleterre et -l'Autriche, mit ses armées en mouvement, et se promit d'entraîner la -Prusse en passant, la Prusse que la prudence et la modération de son -roi retenaient encore. Ainsi dès ce jour le sage pacificateur de 1803 -était devenu le provocateur d'une guerre générale, uniquement pour -n'avoir pas su maîtriser ses passions! - -Mais cet homme était un homme de génie, comme Alexandre ou César, et -la fortune pardonne beaucoup et longtemps au génie. Les menaces du -continent n'avaient point interrompu les apprêts de sa grande -expédition: la faute d'un amiral la fit échouer, et ce fut heureux, -car s'il eût été embarqué au moment où l'armée autrichienne passait -l'Inn, il eût été bien possible que, tandis qu'il se serait ouvert la -route de Londres, l'armée autrichienne se fût ouvert celle de Paris. -Quoi qu'il en soit, son expédition ajournée, il s'élança comme un lion -qui d'un ennemi bondit sur un autre, courut en quelques jours de -Boulogne à Ulm, d'Ulm à Austerlitz, accabla l'Autriche et la Russie, -puis vit la Prusse, qui allait se joindre à l'Europe, tomber -tremblante à ses pieds, et demander grâce au vainqueur de la -coalition! - -À partir de ce moment la guerre à l'Angleterre s'était convertie en -guerre au continent, et ce n'était certainement pas un malheur, si on -savait se conduire politiquement aussi bien que militairement. Les -puissances du continent, en prenant les armes pour l'Angleterre, nous -fournissaient un champ de bataille qui nous manquait, un champ de -bataille où nous trouvions Ulm et Austerlitz au lieu de Trafalgar. Il -n'y avait donc pas à se plaindre. Mais après les avoir bien battues et -convaincues de l'inanité de leurs efforts, il fallait se comporter à -leur égard de manière qu'elles ne fussent pas tentées de recommencer; -il fallait punir l'Autriche sans la désespérer, la consoler même de -ses grands malheurs, si on pouvait lui procurer un dédommagement; il -fallait laisser la Russie à sa confusion, à l'impuissance résultant -des distances, sans lui rien demander ni lui rien accorder, et quant à -la Prusse enfin, il fallait ne pas trop abuser de ses fautes, ne pas -trop se railler de sa médiation manquée; il fallait lui montrer le -danger de céder aux passions des coteries, se l'attacher -définitivement en lui donnant quelques-unes des dépouilles opimes de -la victoire, et puis revenir avec nos forces victorieuses vers -l'Angleterre, privée désormais d'alliés, effrayée de son isolement, -assaillie de nos corsaires, menacée d'une expédition formidable. La -raison dit, et les faits prouvent qu'elle n'eût pas attendu qu'on eût -traité avec ses alliés battus, pour traiter elle-même. On aurait eu la -paix d'Amiens agrandie. - -Après Ulm et Austerlitz, Napoléon se trouvait dans une position unique -pour réaliser en Europe cette sage et profonde politique, qui aurait -consisté à séparer le continent de l'Angleterre, et à forcer ainsi -cette dernière à la paix. L'Autriche, habituée à lutter cinq ans, -trois ans au moins contre nous, se voyant en deux mois envahie jusqu'à -Vienne, et jusqu'à Brunn, perdant en un jour des armées entières, -réduites à poser les armes comme celle de Mack, n'avait plus aucune -idée de nous résister, à moins toutefois qu'on ne la poussât au -dernier degré du désespoir. Le jeune empereur de Russie qui, à la tête -des soldats de Souvarof, avait cru pouvoir jouer un rôle important et -n'en avait joué qu'un fort humiliant, était tombé dans un abattement -extrême. La Prusse qui, avec les deux cent mille soldats du grand -Frédéric, était venue à Vienne pour dicter la loi, et nous trouvait en -mesure de la dicter à tout le monde, était à la fois tremblante et -presque ridicule. Qu'il eût été facile, séant, habile, d'être généreux -envers de tels ennemis! - -Sans doute on ne pouvait pas faire une amie de l'Autriche, et nous -avons dit pourquoi; mais en renonçant à en faire à cette époque -l'alliée de la France, il ne fallait pas ajouter inutilement à ses -chagrins, et les convertir en haine implacable. En dédommagement des -Pays-Bas, de la Souabe, du Milanais, de la clientèle des États -ecclésiastiques qu'elle avait perdus, on lui avait donné les États -vénitiens. Les lui retirer était dur. Pourtant comme la guerre ne peut -être un jeu qui ne coûte rien à ceux qui la suscitent, on conçoit -qu'on lui reprît les États vénitiens, bien que le motif d'affranchir -l'Italie ne pût être allégué décemment, depuis que nous avions pris -le Piémont, et converti la Lombardie en apanage de la famille -Bonaparte. Mais en ôtant Venise à l'Autriche, lui ôter encore Trieste, -lui ôter l'Illyrie, comme le fit alors Napoléon, lui enlever tout -débouché vers la mer, la réduire ainsi à étouffer au sein de son -territoire continental, était une rigueur sans profit véritable pour -nous, et qui ne pouvait que la désespérer. Ne pas même s'en tenir là, -lui ravir de plus le Tyrol, le Vorarlberg, les restes de la Souabe, -pour enrichir la Bavière, le Wurtemberg, Baden, petits et faux alliés -qui devaient nous exploiter pour nous trahir, c'était la rendre -implacable. À traiter les gens ainsi, il faut les tuer, et quand on ne -peut pas les tuer, c'est se préparer des ennemis, qui, à la première -occasion, vous égorgent par derrière, et qui en ont le droit. - -Ôter à l'Autriche les États vénitiens, seule consolation de toutes ses -pertes, était dur, disons-nous, et cependant résultait presque -inévitablement de la troisième coalition. La bonne politique eût -consisté à lui trouver un dédommagement de cette inévitable rigueur. -Il y en avait un facile alors, à la manière dont on traitait le monde, -c'était de la pousser à l'orient, et de lui donner les provinces du -Danube. Le sort de l'Europe dans ce cas eût été changé, car l'Autriche -assise sur le Danube, son véritable siége, eût acquis plus qu'elle -n'avait perdu, eût à jamais couvert Constantinople, eût à jamais été -brouillée avec la Russie. Le procédé eût été dictatorial sans doute, -mais puisqu'on devait un peu plus tard donner ces provinces à la -Russie, mieux valait assurément en gratifier l'Autriche dès cette -époque. La Russie l'eût trouvé mauvais, mais c'eût été sa punition de -cette guerre. Quant aux Turcs, incapables de comprendre le bien qu'on -leur faisait, on ne s'en serait guère occupé, et l'Autriche, qui -cherchait à se dédommager n'importe où, à tel point qu'elle nous -demandait le Hanovre pour les archiducs dépossédés, le Hanovre -patrimoine de son amie l'Angleterre, l'Autriche eût certainement -accepté les provinces danubiennes. - -Loin de songer à l'indemniser, Napoléon ne songea qu'à la dépouiller, -à la bafouer, à en faire la victime du temps plus encore que le temps -ne l'exigeait. Il lui prit donc sans compensation, et indépendamment -des États vénitiens, l'Illyrie, le Tyrol, le Vorarlberg, les restes de -la Souabe. En général on punit pour ôter l'envie de recommencer, ici, -loin d'en ôter l'envie, on en mettait la passion au coeur de -l'Autriche. Quant à la Prusse, Napoléon n'eut qu'un sentiment, celui -de se moquer d'elle. Assurément il y avait de quoi! M. d'Haugwitz, -arrivant à Vienne au nom de son roi, que le czar avait entraîné à la -guerre en y employant une noblesse étourdie, une reine belle et -imprudente, M. d'Haugwitz arrivant la veille d'Austerlitz pour dicter -la loi, et la recevant à genoux le lendemain, présentait un spectacle -comique, comme le monde en offre quelquefois. Mais s'il est permis de -rire des choses humaines, souvent risibles en effet, c'est quand on -les regarde, ce n'est jamais quand on les dirige. Napoléon eut à la -fois tous les caprices de la puissance: en faisant ce qui lui -plaisait, il voulait de plus railler: c'était trop, cent fois trop! - -L'Autriche en lui demandant le Hanovre pour ses archiducs lui inspira -l'idée, qu'il trouva piquante, de faire accepter aux alliés de -l'Angleterre les dépouilles de l'Angleterre. Seulement, au lieu de -donner le Hanovre à l'Autriche, il en fit don à la Prusse. La -géographie pouvait être satisfaite, mais il s'en fallait que la -politique le fût. Loin de se moquer de la Prusse il aurait dû au -contraire compatir à sa fausse position. Elle avait toujours désiré le -Hanovre avec ardeur, mais elle venait par la faute de la cour de -s'associer aux passions européennes contre la France, et la forcer en -ce moment d'accepter le Hanovre, c'était mettre en conflit dans son -coeur profondément troublé, l'avidité et l'honneur, c'était la placer -dès lors dans une situation cruelle. Sans doute c'est quelque chose, -c'est même beaucoup que de satisfaire l'intérêt des hommes, ce n'est -rien si on les humilie, car heureusement il y a dans le coeur humain -autant d'orgueil que d'avidité. Enrichir la Prusse et la couvrir de -confusion, ce n'était pas en faire une alliée, mais une ingrate, qui -serait d'autant plus ingrate qu'elle serait plus honnête. Napoléon -offrit le Hanovre à la Prusse l'épée sur la gorge.--Le Hanovre ou la -guerre, sembla-t-il dire à M. d'Haugwitz, qui n'hésita pas, et qui -préféra le Hanovre. Napoléon ne s'en tint pas là, et il lui fit payer -ce don déjà si amer par le sacrifice du marquisat d'Anspach et du -duché de Berg, de manière qu'il diminuait le don sans diminuer la -honte. C'était de plus une grave imprudence, car c'était rendre la -guerre interminable avec l'Angleterre. En effet, il était impossible -que le vieux Georges III consentît jamais à céder le patrimoine de sa -famille, et les rois anglais avaient alors dans la république -monarchique d'Angleterre une influence qu'ils n'ont plus. M. -d'Haugwitz, parti de Potsdam pour Schoenbrunn aux grands -applaudissements de la cour, parti pour faire la loi à la France, et -lui déclarer la guerre au profit de l'Angleterre, revint donc à Berlin -après avoir reçu la loi, et en rapportant la plus belle des dépouilles -britanniques. Quelle ne devait pas être l'agitation d'un roi honnête, -d'une nation fière, d'une cour vaine et passionnée! - -Ainsi Napoléon au lieu de tirer de son incomparable victoire -d'Austerlitz la paix continentale et la paix maritime, double paix -qu'il lui était facile de s'assurer en décourageant pour jamais ou en -désintéressant les alliés de l'Angleterre, avait désolé les uns, -humilié les autres, et laissé à tous une guerre désespérée comme seule -ressource. Il avait même créé à la paix un obstacle invincible par le -don du Hanovre à la Prusse. - -Tout était donc faute dans les arrangements de Vienne en 1806, mais -Napoléon ne se borna pas même à ces fautes déjà si graves. Revenu à -Paris, une ivresse d'ambition, inconnue dans les temps modernes, -envahit sa tête. Il songea dès lors à un empire immense, appuyé sur -des royaumes vassaux, lequel dominerait l'Europe et s'appellerait d'un -nom consacré par les Romains et par Charlemagne, EMPIRE D'OCCIDENT. -Napoléon avait déjà préparé deux royaumes vassaux, dans la république -Cisalpine convertie en royaume d'Italie, et dans l'État de Naples ôté -aux Bourbons pour le donner à son frère Joseph. Il y ajouta la -Hollande convertie de république en monarchie, et attribuée à Louis -Bonaparte. Mais ce n'était pas tout encore. L'Empire d'Occident pour -être complet devait embrasser l'Allemagne. Napoléon s'y était créé -pour alliés les princes de Bavière, de Wurtemberg, de Baden. Il leur -abandonna les dépouilles de l'Autriche, de la Prusse, des princes -ecclésiastiques non sécularisés, leur livra la noblesse immédiate, les -fit rois, et leur demanda pour ses frères, ses enfants adoptifs et ses -lieutenants, des princesses qu'ils livrèrent avec empressement. À ce -même moment l'Allemagne qui n'était pas remise encore des -bouleversements que le système des sécularisations y avait produits, -chez laquelle restaient une foule de questions pendantes, tomba dans -un état de désordre extraordinaire. Les princes souverains, demeurés -électeurs ou devenus rois, pillaient les biens de la noblesse et de -l'Église, ne payaient pas les pensions des princes ecclésiastiques -dépossédés, et tous les opprimés, dans leur désespoir, invoquaient, -non l'Autriche vaincue ou la Prusse frappée de ridicule, mais le -maître unique des existences, c'est-à-dire Napoléon. De ce recours -universel à lui, naquit l'idée d'une nouvelle confédération -germanique, qui porterait le titre de Confédération du Rhin, et serait -placée sous le protectorat de Napoléon. Elle se composa de la Bavière, -du Wurtemberg, de Baden, de Nassau, et de tous les princes du midi de -l'Allemagne. Ainsi l'Empereur d'Occident, médiateur de la Suisse, -protecteur de la Confédération du Rhin, suzerain des royaumes de -Naples, d'Italie, de Hollande, n'avait plus que l'Espagne à joindre à -ces États vassaux, et il serait alors plus puissant que Charlemagne. -Voilà jusqu'où était montée la fumée de l'orgueil dans le vaste -cerveau de Napoléon. - -En présence d'une pareille dislocation, François II ne pouvant -conserver le titre d'Empereur d'Allemagne, abdiqua ce titre pour ne -plus s'appeler qu'Empereur d'Autriche. C'était, après toutes ses -pertes de territoire, la plus humiliante des dégradations à subir. La -Prusse, chassée elle aussi de la vieille Confédération germanique, -avait pour ressource de rattacher autour d'elle les princes du nord de -l'Allemagne, et de se faire ainsi le chef d'une petite Allemagne -réduite au tiers. Elle en demanda la permission qu'on lui accorda -froidement, avec la secrète pensée de décourager ceux qui seraient -tentés de se confédérer avec elle. C'étaient donc griefs sur griefs, -et pour l'Autriche qu'il eût fallu punir sans la pousser au désespoir, -et pour la Prusse qu'il eût fallu chercher à s'attacher en servant ses -intérêts, et en ménageant son honneur. Enfin, c'était la plus -illusoire de toutes les politiques que d'entrer à ce point dans les -affaires germaniques. En effet dans le cours du moyen âge l'Allemagne, -ne pouvant arriver à l'unité, s'était arrêtée à l'état fédératif. Tout -en réservant leur indépendance, les États qui la composent s'étaient -confédérés, pour se défendre contre leurs puissants voisins, et -naturellement contre le plus puissant de tous, contre la France. À -cela la France avait répondu par une politique tout aussi naturelle et -tout aussi légitime. Profitant des jalousies allemandes, elle avait -appuyé les petits princes contre les grands, et la Prusse contre -l'Autriche. Mais de cette politique traditionnelle et légitime, aller -jusqu'à créer une Confédération germanique qui ne serait pas -germanique mais française, qui nous chargerait de toutes les affaires -des Allemands, nous exposerait à toutes leurs haines, nous donnerait -des alliés du jour destinés à être des traîtres du lendemain, était de -la folie d'ambition, et rien de plus. Dans tout pays qui a une -politique traditionnelle, il existe un but assigné par cette -politique, et vers lequel on marche plus ou moins vite selon les -temps. Faire à chaque époque un pas vers ce but, c'est marcher comme -la nature des choses. En faire plus d'un est imprudent; les vouloir -faire tous à la fois c'est se condamner certainement à manquer le but -en le dépassant. Par le recez de 1803, Napoléon avait approché autant -que possible du but de notre politique traditionnelle en Allemagne. -Par la Confédération du Rhin, il l'avait désastreusement dépassé. Il -était ainsi dans le droit international ce que les Jacobins avaient -été dans le droit social. Ils avaient voulu refaire la société, il -voulait refaire l'Europe. Ils y avaient employé la guillotine; il y -employait le canon. Le moyen était infiniment moins odieux, et entouré -d'ailleurs du prestige de la gloire. Il n'était guère plus sensé. - -Tels étaient les fruits de la grande victoire d'Austerlitz. Malgré ces -erreurs la victoire subsistait, éclatante, écrasante. La Russie -profondément abattue, l'Angleterre effrayée de son isolement, -souhaitaient la paix, et rien n'était plus facile que de la conclure -avec ces deux puissances. Napoléon en laissa passer l'occasion, et mit -ainsi le comble à ses fautes. - -Au sujet des bouches du Cattaro que les Autrichiens avaient -perfidement livrées aux Russes, au lieu de nous les remettre, le czar -avait envoyé M. d'Oubril à Paris. L'Autriche, la Prusse, ayant -directement traité leurs affaires avec la France, le czar renonçait à -se mêler de ce qui les concernait. Mais il y avait deux familles -souveraines dont la Russie s'était constituée la patronne, celle de -Savoie et celle des Bourbons de Naples. La Russie aurait voulu la -Sardaigne pour l'une, et la Sicile pour l'autre. À cette condition -elle était prête à sanctionner tout ce que Napoléon avait fait. -L'Angleterre avait passé des mains de M. Pitt aux mains de M. Fox. Le -moment était des plus favorables pour conclure la paix maritime. M. -Fox avait accrédité à Paris les lords Yarmouth et Lauderdale. -L'Angleterre entendait garder Malte et le Cap, et moyennant cette -concession elle nous laissait bouleverser l'Europe comme nous l'avions -bouleversée, seulement elle aurait bien voulu aussi qu'on accordât la -Sicile aux Bourbons de Naples, et la Sardaigne à la maison de Savoie. -Ainsi le continent de l'Italie eût appartenu aux Bonaparte, auxquels -il eût fourni des apanages, et les deux grandes îles italiennes, la -Sardaigne et la Sicile, seraient devenues l'indemnité des vieilles -familles dépossédées. À ce prix le grand Empire d'Occident tel qu'on -l'avait constitué, eût été accepté par la Russie et surtout par -l'Angleterre. C'était bien le cas de traiter sur de semblables bases, -mais l'orgueil, et une faute d'habileté (genre de faute que Napoléon -commettait rarement) empêchèrent ce prodigieux résultat. - -Napoléon ne voulait traiter que séparément avec la Russie et -l'Angleterre, pour mieux leur faire la loi. Elles s'y prêtèrent à un -certain degré, par désir d'avoir la paix. M. d'Oubril négocia d'un -côté, les lords Yarmouth et Lauderdale négocièrent de l'autre, mais en -s'entendant secrètement. Napoléon, en effrayant M. d'Oubril, lui -arracha la signature d'un traité séparé, qui, au lieu de la Sicile, -attribuait aux Bourbons de Naples les Baléares qu'il se proposait -d'obtenir de l'Espagne moyennant échange. Cette signature alarma -l'Angleterre, et c'était le moment ou jamais de terminer avec elle, -pendant qu'elle était effrayée de son isolement. Napoléon crut habile -d'attendre les ratifications russes, se flattant de faire alors de -l'Angleterre ce qu'il voudrait. Mais pendant qu'il attendait, M. Fox -mourut; l'Angleterre obtint que les ratifications russes ne fussent -pas données, et la paix fut ainsi manquée. Le calcul raffiné est -permis, mais à la condition de réussir. Quand il échoue, il vaut à -ceux qui se sont trompés le titre de renards pris au piége. - -Cependant la paix n'était pas encore absolument impossible. En ce -moment la fermentation prussienne, que Napoléon avait produite, était -parvenue au comble. Placée entre l'honneur et le Hanovre, la Prusse -était horriblement agitée, et en voulait cruellement à celui qui la -mettait dans cette alternative. De plus il lui arriva coup sur coup -deux nouvelles qui la poussèrent au désespoir. D'une part elle crut -découvrir que la France décourageait secrètement les princes allemands -du Nord de se confédérer avec elle, ce qui était vrai dans une -certaine mesure, et ce que l'électeur de Hesse lui exagéra jusqu'à la -calomnie; d'autre part elle apprit que pour avoir la paix maritime, -Napoléon était prêt à rendre le Hanovre à la maison royale -d'Angleterre. Il ne l'avait pas dit, mais laissé entendre, et en effet -son intention était de s'adresser à la Prusse, de lui restituer -Anspach et Berg, et de lui reprendre le Hanovre, en lui déclarant -franchement que la paix du monde était à ce prix. Mais il avait eu le -tort de différer cette franche ouverture. La Prusse se considéra comme -jouée, bafouée, traitée en puissance de troisième ordre, et passa de -l'agitation à la fureur. Napoléon la laissa dire et faire, ne crut pas -de sa dignité de lui donner des explications qui auraient pu être -parfaitement satisfaisantes, et comme elle montrait son épée, lui -montra la sienne. Il était importuné d'entendre parler sans cesse des -soldats du grand Frédéric qu'il n'avait pas vaincus, et la guerre de -Prusse s'ensuivit. Naturellement l'Angleterre et la Russie furent de -la partie, et la paix générale sur terre et sur mer que Napoléon -aurait pu obtenir avec la reconnaissance de son titre impérial et de -son immense empire, fut ajournée jusqu'à de nouveaux prodiges. - -Le génie de Napoléon et la valeur de son armée étaient à leur apogée. -En un mois il n'y eut plus ni armée ni monarchie prussiennes, et à -l'aspect de la mer du Nord ses soldats s'écrièrent spontanément: -_Vive l'Empereur d'Occident_[28]! Leur enthousiasme avait deviné son -ambition. Il en conçut une joie profonde, sans avouer du reste la -passion secrète qu'il nourrissait pour ce beau titre. Les Russes -s'étaient avancés au secours des Prussiens. Napoléon courut à eux, les -rejeta au delà de la Vistule, et trouvant sur son chemin la Pologne, -songea à la relever, sans se demander si on peut ressusciter les États -plus facilement que les individus. Il était animé contre les Russes, -et ne songeait qu'à leur causer les plus grands déplaisirs et les plus -grands dommages. Il livra à Czarnowo, à Pultusk, de sanglantes -batailles, fit à Eylau une première expérience de ce climat du Nord et -de ce désespoir des peuples, devant lesquels il devait succomber plus -tard, et, pendant un hiver passé sur la neige, opéra des prodiges -d'habileté et d'énergie. Enfin le printemps venu, il livra et gagna la -bataille de Friedland, la plus belle peut-être de tous les siècles par -la promptitude et la profondeur des combinaisons, par la grandeur des -conséquences. Alexandre tomba à ses pieds comme avaient fait François -II et Frédéric-Guillaume, et le grand conquérant des temps modernes -s'arrêta, car il avait senti à cette distance la terre manquer sous -ses pas. Seul aux extrémités du continent, entouré d'États détruits, -éprouvant pourtant le besoin de s'appuyer sur un allié quel qu'il fût, -Napoléon imagina de s'appuyer sur son jeune ennemi vaincu. En effet -l'alliance autrichienne, toujours impossible à cette époque, l'était -devenue davantage depuis les rigueurs qui avaient suivi Austerlitz; -l'alliance prussienne avait été manquée, et il ne restait plus que -l'alliance russe. Mobile par défaut de principes arrêtés, en présence -d'un prince mobile par nature, Napoléon passa brusquement d'une -politique à l'autre, en entraînant son jeune émule à sa suite. Il -conçut alors le système de deux grands empires, un d'Occident qui -serait le sien, un d'Orient qui serait celui d'Alexandre, le sien bien -entendu devant dominer l'autre, lesquels décideraient de tout dans le -monde. Il eut une entrevue sur le radeau de Tilsit avec le czar, le -releva de sa chute, le flatta, l'enivra, et sortit de ce célèbre -radeau avec l'alliance russe. Pourtant il eût fallu s'expliquer, et -l'alliance devant reposer sur des complaisances réciproques, -déterminer l'étendue de ces complaisances. Napoléon était pressé, -Alexandre séduit, on s'embrassa, on se promit tout, mais on ne -s'expliqua sur rien. Alexandre laissa voir le dessein de prendre la -Finlande, à quoi Napoléon consentit, ayant de nombreuses raisons d'en -vouloir à la Suède. De plus Alexandre laissa percer tous les désirs -d'un jeune homme à l'égard de l'Orient. Au mot de Constantinople -Napoléon bondit, puis se contint, et permit à son nouvel allié tous -les rêves qu'il lui plut de concevoir. C'est sur de telles bases que -dut reposer l'union des deux empires. On signa le traité de Tilsit. -Napoléon enleva à la Prusse une moitié de ses États, et lui rendit -l'autre moitié à la prière d'Alexandre. D'une partie des États -prussiens et de quelques sacrifices demandés à Alexandre, Napoléon -composa le grand-duché de Varsovie, fantôme agitateur pour les -Polonais, alarmant pour les anciens copartageants, lequel fut donné au -roi de Saxe. Avec le surplus des dépouilles prussiennes, et avec -l'électorat de Hesse, Napoléon composa le royaume de Westphalie, -destiné à son frère Jérôme. La Saxe, agrandie du grand-duché, et le -nouveau royaume de Westphalie, durent faire partie de la Confédération -du Rhin, qui s'étendit ainsi jusqu'à la Vistule. On ne pouvait certes -accumuler plus de contre-sens. Une Allemagne sous un empereur -français, comprenant un royaume français, celui de Westphalie, un -duché français, celui de Berg (conféré à Murat), comprenant la Saxe -agrandie sans l'avoir voulu, et la Pologne à moitié restaurée, ne -comprenant ni la Prusse à demi détruite, ni l'Autriche que l'extension -promise à la Russie sur le Danube achevait de désoler; aux deux -extrémités de cette Allemagne si peu allemande deux empereurs, l'un de -Russie, l'autre de France, se promettant une amitié inviolable pourvu -que chacun des deux laissât faire à l'autre ce qui lui plairait, et se -gardant bien de s'expliquer de peur de n'être pas d'accord, l'un -notamment rêvant d'aller à Constantinople où son allié ne voulait pas -le laisser aller, l'autre ayant commencé une Pologne que son allié ne -voulait pas lui laisser achever; enfin, en dehors de ce chaos, -l'Angleterre se promenant autour des deux empires alliés avec cent -vaisseaux et deux cents frégates, l'Angleterre implacable, résolue de -hâter la ruine de cet extravagant édifice, tel fut le système dit de -Tilsit, imaginé au lendemain de l'immortelle victoire de Friedland. -Quel fruit politique d'un si beau triomphe militaire! - - [Note 28: Les lecteurs de cette histoire se souviennent sans - doute qu'à l'époque de la capitulation de Prenzlow les - soldats de Lannes poussèrent ce cri à la vue de la mer du - Nord, et que Lannes l'écrivit à Napoléon qui ne répondit - rien.] - -Assurément, si au milieu du torrent qui l'entraînait, Napoléon avait -été capable de s'arrêter et de réfléchir, il aurait pu après -Friedland, encore mieux qu'après Austerlitz, revenir d'un seul coup à -la belle politique du Consulat, complétée, consolidée, et n'ayant -qu'un inconvénient, celui d'être trop agrandie. Le continent, qu'on -pouvait regarder déjà comme vaincu à Austerlitz, l'était -définitivement et sans appel après Friedland. L'armée du grand -Frédéric, toujours citée pour piquer l'orgueil du vainqueur de Marengo -et d'Austerlitz, n'était plus. Les distances qui protégeaient la -Russie, comme le détroit de Calais protégeait l'Angleterre, avaient -été surmontées. Il ne restait nulle part une résistance imaginable sur -le continent. De la hauteur de sa toute-puissance Napoléon pouvait -relever la Prusse comme si elle n'avait pas été vaincue, en lui -rendant la totalité de ses États moins le Hanovre consacré à payer la -paix maritime. À ce prix il eût conquis tous les coeurs prussiens, -même celui de la reine, même celui de Blucher, et la Prusse eût été -dès lors une solide alliée, car, après la leçon d'Iéna, après l'acte -de générosité qui l'aurait suivie, il n'y avait pas une suggestion -anglaise, russe ou autrichienne, qui pût pénétrer dans ses oreilles ou -dans son coeur. Napoléon, dans cette hypothèse, n'aurait rien demandé -à Alexandre, si ce n'est de souffrir pour punition de sa défaite que -les provinces danubiennes passassent à l'Autriche. Celle-ci, -dédommagée, eût été à demi calmée. Enfin, s'il avait voulu pousser la -sagesse au comble, Napoléon aurait pu reconstituer l'Allemagne, en la -confédérant autour de la Prusse et de l'Autriche, habilement balancées -l'une par l'autre, et, à défaut de ce grand effort de raison, il -aurait pu, en conservant la ridicule Confédération du Rhin, ne pas -faire de nouvelles victimes parmi les princes allemands, pardonner par -exemple à l'électeur de Hesse, et permettre à la Prusse de confédérer -l'Allemagne du Nord autour d'elle. À cette condition Napoléon eût été -le vrai maître du continent, et l'Angleterre, définitivement isolée, -lui eût demandé la paix à tout prix. Mais, nous le reconnaissons, -c'est là un rêve! On ne s'arrête pas au milieu de tels entraînements! -Napoléon emporté au gré des événements et de ses passions, renversant -un État après l'autre, prenant, rejetant successivement les alliances, -alla jusqu'au bord du Niémen ramasser l'alliance russe dans les boues -de la Pologne, et revint la tête ivre d'orgueil, d'ambition, de -gloire, laissant derrière lui la Prusse, l'Allemagne, l'Autriche -désespérées, et croyant leur imposer par l'alliance de la Russie à -laquelle il préparait une Pologne, et à laquelle il ne voulait donner -ni Constantinople, ni même Bucharest et Yassy! Si on nous demande -comment, avec un si grand génie guerrier et même politique, on arrive -à commettre de telles erreurs, nous demanderons comment avec tant de -talents et de sentiments généreux, la Révolution française en arriva -aux folies sanguinaires de 1793, et nous dirons que c'est en mettant -la raison de côté pour se livrer aux passions. Seulement il y aura -pour Napoléon une excuse de moins, car un homme devrait être plus -facile à contenir que la multitude. Malheureusement, l'exemple le -prouve, un homme entraîné par l'orgueil, l'ambition, le sentiment de -la victoire, ne sait guère plus se dominer que la multitude elle-même. - -Au retour de Tilsit on joua une comédie dont on était convenu. La -Russie, la Prusse et l'Autriche contraintes, s'unirent à la France -pour déclarer à l'Angleterre que si elle n'écoutait pas la voix de ses -anciens alliés, et refusait la paix, on lui ferait une guerre générale -et acharnée, et surtout une guerre commerciale par la clôture des -ports du continent. Et certainement, si on lui avait adressé une telle -déclaration au nom de la Prusse rétablie par la générosité de -Napoléon, de l'Autriche consolée par sa politique, et de la Russie -dégoûtée par des défaites répétées de guerroyer pour autrui, -l'Angleterre se serait rendue. Mais elle se rit d'une déclaration -arrachée aux uns par la force, aux autres par une combinaison -éphémère, et brava fièrement les menaces de cette prétendue coalition -européenne. Toutefois le blocus continental commença. L'Angleterre -avait frappé le continent d'interdit; Napoléon à son tour frappa la -mer d'interdit, en fermant tous les ports européens, soit à -l'Angleterre, soit à ceux qui se seraient soumis à ses lois maritimes. -De tout ce qu'il avait imaginé dans cette campagne, c'était ce qu'il y -avait de plus sérieux et de plus efficace. Cet interdit maintenu -quelques années, l'Angleterre aurait été probablement amenée à céder. -Malheureusement le blocus continental devait ajouter à l'exaspération -des peuples obligés de se plier aux exigences de notre politique, et -Napoléon allait lui-même préparer à l'Angleterre un immense -dédommagement en lui livrant les colonies espagnoles. - -L'une des causes qui avaient précipité la résolution de Napoléon à -Tilsit, c'était l'Espagne. Le trône de Philippe V était resté aux -Bourbons. Il était naturel que dans l'élan de son ambition, Napoléon -songeât à se l'approprier. C'était le plus beau des trônes après celui -de France à faire entrer dans les mains des Bonaparte, et le -complément le plus indiqué de l'empire d'Occident. Ce grand empire, -suzerain de Naples, de l'Italie, de la Suisse, de l'Allemagne, de la -Hollande, devenant encore suzerain de l'Espagne, n'avait plus rien à -désirer que la soumission des peuples à ce gigantesque édifice. Mais -le prétexte pour une telle annexion n'était pas facile à trouver. Au -nombre des bassesses qui déshonoraient alors la famille d'Espagne, on -pouvait compter sa docilité envers Napoléon. Le bon Charles IV avait -pour le héros du siècle une admiration, un dévouement sans bornes. La -nation elle-même, enthousiaste du Premier Consul devenu empereur, -semblait demander ses conseils pour les suivre. Comment à de telles -gens répondre par la guerre? De plus il y avait en Espagne un peuple -ardent, fier, neuf, et capable d'une résistance imprévue, qui pourrait -bien n'être pas aisée à dompter. Sous l'impuissance apparente de la -cour d'Espagne se cachaient donc des difficultés graves. Peut-être en -sachant attendre, on eût trouve la solution dans la corruption même -de la cour d'Aranjuez. Un roi honnête, mais d'une faiblesse, d'une -incapacité extrêmes, et telles qu'on les voit seulement à l'extinction -des races, une reine impudique, un favori effronté déshonorant son -maître, un mauvais fils voulant profiter de ces désordres pour hâter -l'ouverture de la succession, et une nation indignée prête à tout pour -se délivrer de ce spectacle odieux, offraient des chances à un voisin -ambitieux et tout-puissant. Il était possible que la cour d'Espagne -s'abîmât dans sa propre corruption, et demandât un roi à Napoléon. -Déjà on lui avait demandé une reine pour être l'épouse de Ferdinand, -et ce moyen moins direct de rattacher l'Espagne au grand Empire avait -été mis à sa disposition. Mais Napoléon ne voulait rien d'indirect ni -de différé. Il voulait tout entière et tout de suite la couronne -d'Espagne. Il imagina une série de moyens qui aboutirent à une révolte -universelle. - -Il avait déjà envahi le Portugal sous prétexte de le fermer à -l'Angleterre, et la famille de Bragance avait fui au Brésil. Ce fut -pour lui un trait de lumière. Il imagina en accumulant les troupes sur -la route de Lisbonne, avec tendance à prendre la route de Madrid, -d'effrayer les Bourbons, de les faire fuir, et puis de les arrêter à -Cadix. Grâce à cette machination la cour d'Espagne allait s'enfuir, et -le complot réussir, quand le peuple espagnol indigné courut à -Aranjuez, empêcha le départ, faillit égorger Godoy, et proclama -Ferdinand VII qui accepta la couronne arrachée à son père. Napoléon -dans cet acte dénaturé trouvant un nouveau thème, en place de celui -que le peuple d'Aranjuez venait de lui enlever, attira le père et le -fils à Bayonne, et les mit aux prises. Le père leva sa canne pour -battre son fils devant Napoléon, qui poussa des cris d'indignation, -prétendit qu'on lui avait manqué de respect, fit abdiquer le père pour -incapacité, le fils pour indignité, et en présence de l'Europe -révoltée de ce spectacle, de l'Espagne confondue et furieuse, osa -mettre la couronne de Philippe V sur la tête de son frère Joseph, et -transporta celle de Naples sur la tête faible et ambitieuse du pauvre -Murat. Ainsi commença cette fatale guerre d'Espagne, qui consuma -pendant six ans entiers les plus belles armées de la France, et -prépara aux Anglais un champ de bataille inexpugnable. - -Cette dernière faute commise, les conséquences se précipitèrent. -Napoléon avait cru que quatre-vingt mille conscrits avec quelques -officiers tirés des dépôts suffiraient pour mettre à la raison les -Espagnols. Mais sous un tel climat, en présence d'une insurrection -populaire qu'on ne pouvait pas vaincre avec des masses habilement -maniées, et qu'on ne pouvait soumettre qu'avec des combats opiniâtres -et quotidiens, ce n'étaient pas des conscrits qu'il aurait fallu. -Baylen fut la première punition d'une grave erreur militaire et d'un -coupable attentat politique. Ce premier acte de résistance au grand -Empire émut l'Europe, et rendit l'espérance à des coeurs que la haine -dévorait. Napoléon frappé du mouvement qui s'était manifesté dans les -esprits depuis Séville jusqu'à Koenigsberg, appela son allié Alexandre -à Erfurt pour s'entendre avec lui, et fut obligé alors de sortir du -vague de ses promesses magnifiques. Il en sortit en accordant les -provinces danubiennes. C'était trop, mille fois trop, car c'était -mettre les Russes aux portes de Constantinople. Alexandre, qui avait -rêvé Constantinople, feignit d'être satisfait, parce qu'il voulait -achever la conquête de la Finlande, et qu'il trouvait bon de prendre -au moins les bords du Danube en attendant mieux. Napoléon et lui se -quittèrent en s'embrassant, en se promettant de devenir beaux-frères, -mais à moitié désenchantés de leur menteuse alliance. Rassuré par -l'entrevue d'Erfurt, Napoléon mena en Espagne ses meilleures armées, -celles devant lesquelles le continent avait succombé. C'était le -moment attendu par l'Autriche et par tous les ressentiments allemands. -Alors eut lieu une nouvelle levée de boucliers européenne, celle de -1809. Napoléon, après avoir chassé devant lui, mais non dompté les -Espagnols qui fuyaient sans cesse, allait détruire l'armée anglaise de -Moore qui ne savait pas fuir aussi vite, quand l'Autriche en passant -l'Inn le rappela au nord. Il quitta Valladolid à franc étrier, en -promettant que dans trois mois il n'y aurait plus d'Autriche, vola -comme l'éclair à Paris, de Paris à Ratisbonne, et avec un tiers de -vieux soldats restés sur le Danube, et deux tiers de conscrits levés à -la hâte, opéra des prodiges à Ratisbonne, entra encore en vainqueur à -Vienne, et contint toutes les insurrections allemandes prêtes à -éclater. - -Pourtant à la manière dont la victoire fut disputée à Essling d'abord, -à Wagram ensuite, au frémissement de l'Allemagne et de l'Europe, -Napoléon sentit quelques lueurs de vérité pénétrer dans son âme. Il -comprit que le monde avait besoin de repos, et que s'il ne lui en -donnait pas, il s'exposerait à un soulèvement général des peuples. Il -prit donc certaines résolutions qui étaient le résultat de cette -sagesse passagère. Il projeta de retirer ses troupes de l'Allemagne -(des territoires du moins qui ne lui appartenaient pas), afin de -diminuer l'exaspération générale; il résolut de terminer, en y mettant -de la suite, les affaires d'Espagne qui offraient à l'Angleterre un -prétexte et un moyen de perpétuer la guerre; il s'occupa de -contraindre cette puissance à céder par l'interdiction absolue du -commerce, et systématisa dans cette vue le blocus continental. Enfin -il songea à se remarier, comme si en s'assurant des héritiers il avait -assuré l'héritage, comme si la félicité impériale avait dû être la -félicité des peuples! - -Pourtant, si ces résolutions prises sous une sage inspiration eussent -été sérieusement exécutées, il est possible que l'ordre de choses -exorbitant que Napoléon prétendait établir, eût acquis de la -consistance, peut-être même de la durée, du moins en tout ce qui ne -contrariait pas invinciblement les sentiments et les intérêts des -peuples. S'il eût réellement évacué l'Allemagne, employé en Espagne -des moyens proportionnés à la difficulté de l'oeuvre, et persévéré -sans violence dans le blocus continental, il aurait probablement -obtenu la paix maritime, ce qui eût fait cesser les principales -souffrances des populations européennes, supprimé une grave cause de -collision avec les États soumis au blocus continental, et enfin s'il -eût couronné le tout d'un mariage qui eût été une véritable alliance, -il aurait vraisemblablement consolidé un état de choses excessif, et -l'eût perpétué dans ce qu'il n'avait pas d'absolument impossible. Mais -le caractère, les habitudes prises conduisirent bientôt Napoléon à des -résultats diamétralement contraires à ses velléités passagèrement -pacifiques. Ainsi, en évacuant quelques parties de l'Allemagne, il -accumula ses troupes de Brême à Hambourg, de Hambourg à Dantzig, sous -le prétexte du blocus continental. Il fit mieux: pour plus de -simplicité, il réunit à l'Empire la Hollande, Brême, Hambourg, Lubeck, -et le duché d'Oldenbourg qui appartenait à la famille impériale russe. -En même temps il réunit la Toscane et Rome à l'Empire. Le Pape lui -avait résisté, il le fit enlever, conduire à Savone, puis à -Fontainebleau, où il le détint respectueusement. Il fit exécuter -depuis Séville jusqu'à Dantzig des saisies de marchandises, qui sans -ajouter beaucoup à l'efficacité du blocus continental, ajoutèrent -cruellement à l'irritation des peuples contre ce système. Tandis qu'il -était si rigoureux dans l'exécution du blocus, surtout à l'égard de -ceux que le blocus n'intéressait point, il y commettait lui-même les -plus étranges infractions en permettant au commerce français de -trafiquer avec l'Angleterre au moyen des licences, ce qui donnait au -système un aspect intolérable, car la France semblait ne pas vouloir -endurer les peines d'un régime imaginé pour elle seule. Quant à -l'Espagne, dont il importait tant de terminer la guerre, Napoléon, -s'abusant sur la difficulté, eut le tort ou de n'y pas envoyer des -forces plus considérables, ou de n'y pas aller lui-même, car sa -présence eût au moins permis de faire concourir les forces existantes -à un résultat décisif. La guerre d'Espagne s'éternisa, aux dépens de -l'armée française qui s'y épuisait, à la plus grande gloire des -Anglais qui paraissaient seuls tenir le grand Empire en échec. Enfin, -le mariage de Napoléon, qui aurait pu être comme un signal de paix, -comme une espérance de repos pour l'Europe épuisée, au lieu de -procurer une solide alliance, fut au contraire une occasion de rompre -l'alliance russe, sur laquelle on avait fait reposer toute la -politique impériale depuis Tilsit. C'était une princesse russe que -Napoléon devait épouser, d'après ce qu'on s'était promis à Erfurt. -Mais Alexandre qui, en se jetant dans notre alliance, s'y était jeté -tout seul, car sa cour, sa nation, moins mobiles et moins rusées que -lui, ne voyaient pas que s'il était inconséquent, il gagnait à son -inconséquence la Finlande et la Bessarabie, Alexandre, pour disposer -de sa soeur, avait besoin de quelques ménagements envers sa mère, et -dès lors de quelques délais. Napoléon ne souffrant pas qu'on le fît -attendre, abandonna brusquement cette négociation à peine commencée, -et sans prendre la peine de se dégager, épousa une princesse -autrichienne. L'Autriche s'était hâtée de la lui offrir, moins pour -former des liens avec la France, que pour rompre les liens de la -France avec la Russie, et il l'avait acceptée, parce qu'on lui avait -fait attendre la princesse russe, parce que la princesse autrichienne -était de plus noble extraction, parce qu'elle lui procurait un mariage -comme les Bourbons en contractaient jadis. À partir de ce jour -l'alliance avec la Russie, alliance fausse, mensongère, mais -spécieuse, et par cela momentanément utile, était brisée. Napoléon -était seul dans le monde avec son orgueil et son armée, armée -admirable mais éparpillée de Cadix à Kowno. - -Ainsi le résultat de ses vues pacifiques à la suite de Wagram était -celui-ci: Réunion à l'Empire de la Hollande, des villes anséatiques, -du duché d'Oldenbourg, de la Toscane, de Rome; captivité du Pape; -rigueurs intolérables et infractions inexplicables dans l'exécution du -blocus continental; prolongation indéfinie de la guerre d'Espagne; -rupture de l'alliance russe, sans avoir acquis l'alliance de la cour -d'Autriche, avec laquelle on avait contracté un mariage de vanité! - -Telle était la situation de Napoléon en 1811, après douze années d'un -règne absolu, soit comme Premier Consul, soit comme Empereur. Il -fallait une solution. Se lassant de la chercher dans la Péninsule, -depuis que Masséna avait été arrêté devant les lignes de -Torrès-Védras, Napoléon s'occupa de la trouver ailleurs. L'Autriche, -la Prusse, profondément soumises en apparence, le coeur ulcéré mais la -tête basse, ne proféraient pas une parole qui ne fût une parole de -déférence, et faisaient entendre tout au plus une prière si elles -avaient quelque intérêt trop souffrant à défendre. La Russie, un peu -moins humble, osait seule discuter avec le maître du continent, mais -du ton le plus doux. On voyait qu'elle n'avait pas cessé de compter -sur son éloignement géographique, bien qu'à Friedland elle eût senti -qu'à la distance de la Seine au Niémen les coups de Napoléon étaient -encore bien rudes. Elle se plaignait modérément de ce qu'on avait -dépouillé son parent le duc d'Oldenbourg. Elle demandait que par une -convention secrète on la rassurât sur l'avenir réservé au grand-duché -de Varsovie, que Napoléon avait agrandi après Wagram, et qui n'était -rien, ou devait être la Pologne. Enfin, elle résistait à la nouvelle -forme donnée au blocus continental. Elle disait que chacun devait être -libre d'établir chez soi les lois commerciales qu'il jugeait les -meilleures; qu'elle avait promis de fermer les rivages russes au -commerce britannique, et qu'elle tenait parole; qu'il entrait sans -doute quelques bâtiments anglais sous le pavillon américain, mais -qu'ils étaient infiniment peu nombreux, et qu'elle ne pouvait -l'empêcher sans révolter ses peuples. Tout cela, on s'en souvient, -était dit avec une modération infinie, et appuyé de raisonnements -très-solides. Quant à l'outrage fait à la princesse russe, la Russie -se taisait, mais de manière à prouver qu'elle l'avait vivement senti. - -Ces objections indignèrent Napoléon. Lui avoir résisté, même sans -bruit, même sans que le monde en sût rien, c'était à ses yeux avoir -donné le signal de la révolte. De ce que quelqu'un, quelque part, -opposait une objection à ses volontés arbitraires, il se tenait pour -bravé. À la colère de l'orgueil se joignit chez lui un calcul. Achever -la guerre d'Espagne en Espagne semblant difficile, et surtout long, -les effets du blocus continental se faisant attendre, l'expédition de -Boulogne étant depuis longtemps abandonnée, il crut qu'il fallait -aller tout terminer sur les bords de la Dwina et du Dniéper. Il se -figura que lorsque de Cadix à Moscou il n'y aurait plus une ombre de -résistance, et que la Russie serait réduite à l'état de la Prusse ou -de l'Autriche, il aurait résolu la question européenne, que -l'Angleterre à bout de constance se rendrait, que l'Empire français -s'étendant de Rome à Amsterdam, d'Amsterdam à Lubeck, serait fondé, -avec les royaumes d'Espagne, de Naples, d'Italie, de Westphalie, pour -royaumes vassaux! Ainsi colère d'orgueil, calcul de finir au Nord ce -qui ne finissait pas au Midi, telles furent les véritables et seules -causes de la guerre de Russie. - -Cette funeste entreprise fut tentée avec des moyens formidables, et -commença à Dresde par un spectacle inouï de puissance d'un côté, de -dépendance de l'autre, donné par Napoléon et les souverains du -continent pendant un mois tout entier. Ceux-ci, plus ulcérés et plus -humbles que jamais, se présentèrent devant leur maître l'humilité sur -le front, la haine dans le coeur. Bien que Napoléon, loin d'avoir -perdu de ses facultés comme capitaine, possédât au contraire ce que la -plus grande expérience pouvait ajouter au plus grand génie, cependant -l'art de la guerre lui-même avait perdu quelque chose sous l'influence -de l'immensité et de la précipitation des entreprises. Dans tous les -arts en effet, il arrive souvent qu'on fait mal en faisant trop. Les -conceptions étaient plus vastes sans doute, l'exécution était moins -parfaite. Dans la guerre de Russie notamment, le luxe introduit parmi -nos généraux, les précautions imaginées contre un climat inconnu et -redouté, avaient chargé l'armée d'équipages, embarrassants même à de -faibles distances, accablants à des distances considérables. De plus -le désir de pousser au nombre, l'habitude de tout terminer par un -habile maniement des masses, avaient fait négliger la qualité des -troupes. Un seul corps était resté modèle, celui du maréchal Davout, -et deux cent mille hommes comme les siens eussent gagné la cause que -perdirent les six cent mille transportés au delà du Niémen. Mais, -singulier exemple des progrès de la bassesse sous le despotisme! on en -voulait presque au maréchal Davout d'être demeuré si sévère, si -correct dans la tenue de ses troupes, au milieu de la corruption -générale. Ainsi l'art, parvenu à sa perfection théorique dans les -conceptions de Napoléon, s'était quelque peu corrompu dans la -pratique. La campagne de 1812 présenta l'image d'une expédition à la -manière de Xerxès. Huit jours s'étaient à peine écoulés depuis le -passage du Niémen, que deux cent mille hommes avaient déjà quitté les -drapeaux, et donnaient le spectacle déplorable et contagieux d'une -dissolution d'armée. Peut-être en s'arrêtant Napoléon aurait-il -resserré ses rangs, consolidé sa base d'opération, et réussi à porter -un coup mortel au colosse russe. Mais en présence de l'Europe -attentive, sourdement et profondément haineuse, désirant notre ruine, -il fallait un de ces prodiges sous lesquels Napoléon l'avait -accoutumée à fléchir, comme Austerlitz, Iéna, Friedland. Napoléon -courut après ce prodige jusqu'aux bords de la Moskowa, y trouva un -prodige en effet dans la journée du 7 septembre 1812, mais un prodige -de carnage, et rien de décisif, alla chercher du décisif jusqu'à -Moscou même, y trouva du merveilleux, puis un sacrifice patriotique -effroyable, l'incendie de Moscou, et resta ainsi tout un mois -hésitant, incertain à l'extrémité du monde civilisé. Jamais assurément -il ne montra plus de ténacité, d'esprit de combinaison, que dans les -vingt et quelques jours passés et perdus à Moscou. Mais la constance -épuisée de ses lieutenants manqua aux combinaisons par lesquelles il -voulait sortir de l'abîme où il s'était jeté. Il fallut revenir. Le -climat, la distance, agissant à la fois sur une armée accablée des -fardeaux qu'elle portait avec elle, et qui comptait dans ses rangs -trop d'étrangers, trop de jeunes gens, cette armée tomba en -dissolution au milieu de l'immensité glacée de la Russie. Au début de -la retraite Napoléon eut quelques jours de stupéfaction qui donnèrent -à son caractère une apparence de défaillance, mais ce furent quelques -jours perdus à contempler, à reconnaître son prodigieux changement de -fortune. À la Bérézina son caractère reparut tout entier, et il ne -faillit plus même à Waterloo. Ceux qui accusent ici le génie militaire -de Napoléon commettent une erreur de jugement. Ce n'est pas au génie -militaire de Napoléon qu'il faut s'en prendre, mais à cette volonté -délirante, impatiente de tous les obstacles, qui des hommes voulant -s'étendre à la nature, trouva dans la nature la résistance qu'elle ne -trouvait plus dans les hommes, et succomba sous les éléments -déchaînés. Ce n'est donc pas le militaire qui eut tort et fut puni par -le résultat, c'est le despote à la façon des despotes d'Asie. Avec -moins d'esprit qu'il n'en avait, et dans un autre siècle, Napoléon -aurait peut-être comme Xerxès fait fouetter la mer pour lui avoir -désobéi. Pourtant on vit bien quelque chose qui rappelait cette -extravagance, car pendant plusieurs mois ce fut un déchaînement inouï -de ses écrivains contre le climat de la Russie, seule cause, -affirmaient-ils, de tous nos malheurs. Ainsi la forme des choses -change, mais la folie humaine persiste! - -Napoléon désertant son armée, disent ses détracteurs, la quittant sans -pitié, dira l'impartiale histoire, afin d'aller en préparer une autre, -traversa l'Allemagne en secret, l'Allemagne plus stupéfaite que lui, -et ayant besoin elle aussi de se reconnaître pour croire à son -changement de fortune. Il eut le temps d'échapper et de ressaisir à -Paris les rênes de l'Empire. La France consternée lui fournit avec un -empressement où il n'entrait aucune indulgence pour ses erreurs, de -quoi venger et relever nos armes. Il employa ces dernières ressources -avec un génie militaire éprouvé et agrandi par le malheur. L'Allemagne -soulevée avait tendu les mains à la Russie, et à l'union de l'Europe -contre nous il ne manquait que l'Autriche. De la conduite qu'on -tiendrait envers cette puissance allait dépendre le salut ou la ruine -de la France. L'Autriche prit tout à coup une attitude aussi honorable -qu'habile, à laquelle on n'avait pas même droit de s'attendre, et -qu'on dut uniquement au ministre négociateur du mariage de -Marie-Louise, lequel cherchait à ménager convenablement la transition -de l'alliance à la guerre. Entre les peuples de l'Europe voulant que -tous les opprimés s'unissent contre le commun oppresseur, et la France -invoquant les liens du sang, l'Autriche se posa hardiment et -franchement en arbitre. Elle demandait certes bien peu de chose, elle -demandait qu'on renonçât à cette Allemagne française qualifiée de -Confédération du Rhin, qu'on rendît à l'Allemagne ses ports -indispensables, Lubeck, Hambourg, Brême, qu'on lui rendît à elle-même -Trieste, qu'enfin on renonçât à cette fausse Pologne appelée -grand-duché de Varsovie. À ce prix elle nous laissait la Westphalie, -la Lombardie et Naples à titre de royaumes vassaux, la Hollande, le -Piémont, la Toscane, les États romains constitués en départements -français, et ne parlait pas de l'Espagne. Elle nous concédait donc -deux fois plus que nous ne devions désirer, et deux fois plus que le -fils de Napoléon n'aurait pu garder. Napoléon ne voulant pas croire -que l'Autriche osât sérieusement se constituer arbitre entre lui et -l'Europe, se flattant, depuis que la guerre s'était rapprochée du -Rhin, de la soutenir victorieusement, se hâta pendant qu'on négociait -de gagner deux batailles, celles de Lutzen et de Bautzen, où, sans -cavalerie et avec une infanterie composée d'enfants, il battit les -meilleures troupes de l'Europe; puis traitant l'Autriche en -subalterne, ne tenant aucun compte de ses avis, même de ses prières, -convaincu qu'il referait sa grandeur sans elle, malgré elle, il rompit -l'armistice de Dresde, et recommença cette funeste lutte avec l'Europe -entière, qu'il ouvrit par une des plus belles victoires de son règne, -celle de Dresde, lutte dont il serait peut-être sorti victorieux s'il -se fût borné à défendre la ligne de l'Elbe de Koenigstein à -Magdebourg. Mais dans la téméraire espérance de refaire d'un seul -coup et tout entière son ancienne grandeur, il voulut étendre sa -gauche jusqu'à Berlin, sa droite jusqu'aux environs de Breslau, afin -d'intercepter les secours qu'on aurait pu envoyer de Prague à Berlin, -et tandis que de sa personne il restait victorieux sur l'Elbe, il fut -vaincu dans la personne de ses lieutenants, tant sur la route de -Breslau que sur celle de Berlin, fut alors obligé de se concentrer, se -concentra trop tard, perdit la ligne de l'Elbe, essaya de la -reconquérir à Leipzig, et là, dans la plus grande action guerrière des -siècles, lutta trois jours consécutifs sans perdre son champ de -bataille. Mais réduit à battre en retraite, il fut atteint par un -accident funeste, l'explosion du pont de Leipzig, accident fortuit en -apparence, en réalité inévitable, car il résultait des proportions -exorbitantes que Napoléon avait données à toutes choses. Il y perdit -une partie de son armée, et ce déplorable accident lui valut, de la -Saale au Rhin, une seconde retraite, moins longue mais presque aussi -triste que celle de Russie. Le typhus acheva sur le Rhin cette armée -que la France lui avait fournie pour réparer le désastre de 1812. - -Une fois sur le Rhin, l'Autriche persistant dans sa prudence, fit -offrir à Napoléon la paix aux conditions du traité de Lunéville, -c'est-à-dire la France avec ses frontières naturelles. Il ne la refusa -point, mais il exprima son acceptation avec une ambiguïté de langage -qui tenait à la fois à l'orgueil et à la crainte de s'affaiblir par -trop d'empressement à traiter: nouvelle faute qui, cette fois, était -la suite presque inévitable des fautes antérieures. Mais l'Europe, -qui avait tremblé à l'idée d'envahir la France, apprit bientôt en -approchant combien Napoléon s'était aliéné les esprits; elle profita -dès lors de l'ambiguïté de l'acceptation pour retirer ses offres, et -marcha droit sur Paris. Napoléon, qui croyait avoir le temps de réunir -des forces suffisantes, et se regardait comme invincible en deçà du -Rhin, n'eut que les tristes restes de Leipzig pour tenir tête à -l'Europe, c'est-à-dire 60 à 70 mille hommes, les uns épuisés, les -autres enfants, contre 300 mille soldats aguerris. En ce moment on lui -proposa encore la paix, mais avec la France de 1790. Ayant pour la -première fois raison contre ses conseillers, au lieu du fol orgueil -d'un conquérant asiatique déployant le noble orgueil du citoyen, -comprenant que la France de 1790 serait mieux placée dans les mains -des Bourbons que dans les siennes, il refusa les conditions de -Châtillon, et n'ayant que des débris lutta jusqu'au dernier jour avec -une énergie indomptable. - -L'histoire, on peut le dire, ne présente pas deux fois le spectacle -extraordinaire qu'il offrit pendant ces deux mois de février et mars -1814. En effet ses lieutenants assaillis par toutes les frontières se -retirent en désordre, et arrivent à Châlons consternés. Il accourt, -seul, sans autre renfort que lui-même, les rassure, les ranime, rend -la confiance à ses soldats démoralisés, se précipite au-devant de -l'invasion à Brienne, à la Rothière, s'y bat dans la proportion d'un -contre quatre, et même contre cinq, étonne l'ennemi par la violence de -ses coups, parvient ainsi à l'arrêter, profite alors de quelques jours -de répit, conquis à la pointe de l'épée, pour munir de forces -indispensables la Marne, l'Aube, la Seine, l'Yonne, conserve au -centre une force suffisante pour courir au point le plus menacé, et -là, comme le tigre à l'affût, attend une chance qu'il a entrevue dans -les profondeurs de son génie, c'est que l'ennemi se divise entre les -rivières qui coulent vers Paris. Cette prévision se trouvant -justifiée, il court à Blucher séparé de Schwarzenberg, l'accable en -quatre jours, revient ensuite sur Schwarzenberg séparé de Blucher, le -met en fuite, le ramène des portes de Paris à celles de Troyes, voit -alors l'ennemi lui offrir une dernière fois la paix, c'est-à-dire la -couronne, refuse l'offre parce qu'elle ne comprend pas les limites -naturelles, court de nouveau sur Blucher, l'enferme entre la Marne et -l'Aisne, va le détruire pour jamais, et relever miraculeusement sa -fortune, quand Soissons ouvre ses portes! Nullement troublé par ce -changement soudain de fortune, il lutte à Craonne, à Laon, avec une -ténacité indomptable, est près de ressaisir la victoire que Marmont -lui fait perdre par une faute, se retire à demi vaincu sans être -ébranlé, ne désespère pas encore, bien que la manoeuvre de courir de -Blucher à Schwarzenberg ne soit plus possible, parce qu'elle est trop -prévue, parce qu'il n'a pas vaincu Blucher, parce qu'enfin on est trop -près les uns des autres! Toujours inépuisable en ressources, il -imagine alors de se porter sur les places pour y rallier les garnisons -et s'établir sur les derrières de l'ennemi avec cent mille hommes. -Avant d'exécuter cette marche audacieuse, il donne à Arcis-sur-Aube un -coup dans le flanc de Schwarzenberg afin de l'attirer à lui, court -ensuite vers Nancy, lorsque l'ennemi se décidant à marcher sur Paris, -parvient à en forcer les portes. Napoléon y revient en toute hâte, -trouve l'ennemi dispersé sur les deux rives de la Seine, s'apprête à -l'accabler, quand ses lieutenants lui arrachent son épée, le punissant -ainsi trop tard d'en avoir abusé, et lui, l'homme des guerres -heureuses, termine sa carrière après avoir déployé toutes les -ressources du caractère et du génie dans une guerre désespérée, où il -ajoute à l'éclat, à l'audace, à la fécondité de ses premières -campagnes, une qualité qu'il lui restait à déployer, et qu'il déploie -jusqu'au prodige, la constance inébranlable dans le malheur! - -Telle fut la carrière de Napoléon de son commencement à sa fin. Nous -l'avons résumée en quelques pages pour la mieux faire saisir; résumons -ce résumé pour en tirer les leçons profondes qu'il contient. - -Au milieu de la France épuisée de sang, révoltée du spectacle auquel -elle avait assisté pendant dix années, le général Bonaparte s'empara -de la dictature au 18 brumaire, et ce ne fut là, quoi qu'on en dise, -ni une faute ni un attentat. La dictature n'était pas alors une -invention de la servilité, mais une nécessité sociale. La liberté, -pour qu'elle soit possible, exige que, gouvernements, partis, -individus, se laissent tout dire avec une patience inaltérable. C'est -à peine s'ils en sont capables lorsque n'ayant rien de sérieux à se -reprocher, ils n'ont à s'adresser que des calomnies. Mais lorsque les -hommes du temps pouvaient justement s'accuser d'avoir tué, spolié, -trahi, pactisé avec l'ennemi extérieur, les imaginer en face les uns -des autres, discutant paisiblement les affaires publiques, est une -pure illusion. Ce n'est donc pas d'avoir pris la dictature qu'il faut -demander compte au général Bonaparte, mais d'en avoir usé comme il le -fit de 1800 à 1814. - -Lorsqu'en présence des affreux désordres d'une longue révolution, son -génie, sensé autant qu'il était grand, s'appliquait à réparer les -fautes d'autrui, il ne laissa rien à désirer. Il avait trouvé les -Français acharnés les uns contre les autres, et il pacifia la Vendée, -rappela les émigrés, leur rendit même une partie de leurs biens. Il -avait trouvé le schisme établi et troublant toutes les âmes: il n'eut -pas la prétention de le faire cesser avec son épée, il s'adressa -respectueusement au chef spirituel de l'univers catholique qu'il avait -rétabli sur son trône, le remplit de sa raison, l'amena à reconnaître -les légitimes résultats de la Révolution française, obtint de lui -notamment la consécration de la vente des biens d'Église, la -déposition de l'ancien clergé et l'institution d'un clergé orthodoxe -et nouveau, l'absolution des prêtres assermentés ou sortis des ordres, -et, après une négociation de près d'une année, chef-d'oeuvre d'adresse -autant que de patience, composa de tous les rapports de l'État avec -l'Église une admirable constitution, la seule de nos constitutions qui -ait duré, le Concordat. La Révolution avait commencé nos lois civiles -sous l'inspiration des passions les plus folles; il les reprit et les -acheva sous l'inspiration du bon sens et de l'expérience des siècles. -Il rétablit les impôts nécessaires, abolis par les complaisants de la -multitude, organisa une comptabilité infaillible, créa une -administration active, forte et probe. Au dehors fier, résolu, mais -contenu, il sut se servir de la force en y joignant la persuasion. En -Suisse, il opéra une seconde pacification de la Vendée, au moyen de -l'acte de médiation, qui en changeant de nom, est resté la -constitution définitive de la Suisse. Il reconstitua l'Allemagne -bouleversée par la guerre en indemnisant les princes dépossédés avec -les biens d'Église, et en rétablissant entre les confédérés un juste -équilibre. Tenant ainsi d'une main équitable et ferme la balance des -intérêts allemands, et la faisant légèrement pencher vers la Prusse -sans révolter l'Autriche, il prépara l'alliance prussienne, seule -possible alors, et en même temps suffisante. Après avoir ainsi au -dedans comme au dehors opéré le bien praticable et désirable, admiré -du monde, adoré de la France, il ne lui restait qu'à s'endormir au -sein de cette gloire si pure, et à permettre au monde fatigué de -s'endormir avec lui. - -Vain rêve! cet homme qui avait si bien jugé, si bien réprimé les -passions d'autrui, ne sut pas se contenir dès qu'on eut blessé les -siennes. Des émigrés réfugiés à Londres l'insultèrent: l'Angleterre -les laissa dire parce que d'après ses lois elle ne pouvait les en -empêcher, et de plus elle les écouta parce qu'ils flattaient sa -jalousie. Quel miracle qu'il en fût ainsi, et quelle raison de s'en -étonner, de s'en irriter surtout! Mais ce héros, ce sage, que le monde -admirait, ne se possédait déjà plus. Il demanda vengeance, et ne -l'obtenant pas au gré de sa colère, il outragea l'ambassadeur de la -Grande-Bretagne. Tandis qu'il n'aurait fallu que patienter quelques -jours pour que l'Angleterre évacuât Malte, il rompit la paix d'Amiens, -et mit ainsi Malte pour jamais dans les mains britanniques. Les -émigrés qui l'avaient injurié conspirèrent contre sa vie, ayant -malheureusement des princes pour confidents ou pour complices. Dans -l'impuissance d'atteindre les uns et les autres, il alla sur le -territoire neutre saisir un prince qui peut-être n'ignorait pas ces -complots, mais qui n'y avait point trempé, et il le fit fusiller -impitoyablement. L'Europe révoltée de cette violation de territoire -réclama; il insulta l'Europe. Hélas! dans son âme bouleversée les -passions avaient vaincu la raison, et les révolutions de cette âme -puissante devenant celles du monde, la politique forte et contenue du -Consulat fit place à la politique aveugle et désordonnée de l'Empire. -Ce fut la première des grandes fautes du Premier Consul, et la plus -décisive, car elle devint la source de toutes les autres. - -Aux prises avec la Grande-Bretagne, le Premier Consul voulut la saisir -corps à corps en traversant le détroit. Mais pour passer la mer avec -sécurité il aurait fallu apaiser le continent, et il prit Gênes! Alors -le continent éclata, et la guerre de maritime devint continentale, ce -qui n'était pas à regretter, car on lui fournit ainsi l'occasion de -battre l'Angleterre dans la personne de ses alliés, et de résoudre la -question sur terre au lieu de la résoudre sur mer. Après avoir écrasé -l'Autriche à Ulm et à Austerlitz, il renvoya chez elle la Russie -battue et confuse, et couvrit de ridicule la Prusse accourue pour lui -faire la loi. C'était le cas de revenir à la raison, et de se -replacer dans la paix de Lunéville et d'Amiens consolidée et agrandie. -En ne faisant subir à l'Autriche que les pertes inévitables, en la -dédommageant même au besoin; en consolant la Prusse de l'embarras de -sa position par des égards, par des dons qui ne la couvrissent pas de -honte, en ne demandant rien à la Russie que de se tenir hors d'une -querelle qui lui était étrangère, Napoléon aurait isolé l'Angleterre, -l'aurait contrainte de traiter aux conditions qu'il voulait, et il -serait rentré dans la politique consulaire avec son titre impérial -universellement reconnu, avec quelques acquisitions de plus, inutiles -sans doute, mais brillantes. Malheureusement au lieu de faire de ses -triomphes d'Ulm et d'Austerlitz ce qu'ils étaient, ce qu'ils devaient -être, le moyen de vaincre l'Angleterre par terre, il y chercha -l'occasion de la monarchie universelle. Ce fut la seconde de ses -grandes fautes et celle qui définitivement devait l'engager dans la -voie de la politique follement conquérante. Alors on le vit coup sur -coup prendre Naples pour son frère Joseph, la Lombardie pour son fils -adoptif Eugène, la Hollande pour son frère Louis, destinés tous les -trois à devenir rois vassaux du grand empire d'Occident, briser -l'Allemagne qu'il avait reconstituée et qui était l'un de ses plus -glorieux ouvrages, créer une Allemagne française sous le titre de -Confédération du Rhin, une Allemagne dont la Prusse et l'Autriche -étaient exclues, mettre la couronne des Césars sur sa tête, humilier -la Prusse par le don du Hanovre! et cependant, il était si puissant à -cette époque, qu'il n'avait pas encore rendu la paix impossible par -ces excès, tant on la désirait avec lui pour ainsi dire à tout prix. -La Russie lui avait envoyé M. d'Oubril, l'Angleterre lord Lauderdale, -et elles ne demandaient d'autre satisfaction, après tant d'entreprises -exorbitantes, que la Sicile pour la maison de Bourbon, la Sardaigne -pour la maison de Savoie. Napoléon voulant traiter séparément avec -l'une et avec l'autre, pour les mieux plier à ses volontés, manqua la -paix avec toutes deux, la paix qui eût été la consécration de tout ce -qu'il avait osé, refusa une simple explication à la Prusse, au sujet -de la restitution du Hanovre à Georges III, et se retrouva rejeté dès -lors dans la guerre universelle. Mais il avait les premiers soldats du -monde, et il était le premier capitaine des temps modernes, peut-être -même de tous les temps. On le vit en quelques mois anéantir l'armée -prussienne à Iéna, et achever la destruction de l'armée russe à -Friedland. À partir de ce jour, l'envie n'avait plus une seule piqûre -à faire à son orgueil: elle ne pouvait plus lui opposer ni l'armée du -grand Frédéric, évanouie en une journée, ni les distances qui devaient -rendre la Russie invincible. C'était le cas, bien plus encore qu'après -Austerlitz, de rentrer dans la vraie politique, de se servir de sa -puissance sur le continent pour priver à jamais l'Angleterre d'alliés, -en gratifiant par exemple l'Autriche des provinces danubiennes, en -faisant de ce don à l'Autriche la seule punition de la Russie, en -relevant la Prusse abattue, en lui rendant tout ce qu'elle avait perdu -par son imprudence, en la comblant ainsi de surprise, de joie, de -reconnaissance; et certes avec l'Autriche consolée, avec la Prusse à -jamais rattachée à la France, avec la Russie deux fois punie de son -intervention imprudente, l'Angleterre isolée pour toujours eût rendu -les armes, et l'Empire gigantesque déjà imaginé par Napoléon eût été -consacré. Mais la cause qui l'avait fait sortir de la politique -modérée de 1803, qui l'avait empêché d'y rentrer après Austerlitz, -subsistait, et enivré d'orgueil, cherchant à systématiser ses fautes -pour les excuser à ses propres yeux, supprimant de sa pensée, comme -s'ils n'existaient pas, la plupart des États de l'Europe, il ne voulut -plus voir que deux grands Empires, celui d'Occident et celui d'Orient, -s'appuyant l'un sur l'autre, et, forts de cet appui, se permettant -tous les excès de pouvoir sur le monde esclave. Ce fut la troisième -des grandes fautes de Napoléon, car cette alliance russe, unique -fondement désormais de sa politique, ne pouvait être qu'un mensonge ou -un attentat contre l'Europe, un mensonge s'il voulait tout se -permettre de son côté sans rien permettre à la Russie, un attentat -contre l'Europe s'il ouvrait à son alliée la route de Constantinople. -Hélas! emporté par le torrent de la conquête, il allait si vite, et -réfléchissait si peu, qu'il ne s'était pas dit jusqu'où il laisserait -la Russie s'avancer sur la route de Constantinople, et ce qu'il ferait -de ce grand-duché de Varsovie, qui n'était rien s'il n'était la -Pologne! Ce qu'il s'était dit, c'est qu'avec la complaisance de la -Russie il résoudrait la question d'Espagne, et c'était désormais sa -pensée dominante. L'Espagne restée aux Bourbons manquait seule à son -vaste Empire, et il était pressé d'en faire l'un des royaumes vassaux -de l'Occident. L'Espagne soumise, honteuse de son état, lui demandant -une politique, un gouvernement, une épouse, eût peut-être été amenée à -lui demander un roi, à condition qu'il sût attendre. Mais il était -devenu incapable de patience comme de modération, et il avait imaginé -de faire fuir les Bourbons d'Aranjuez, pour les arrêter à Cadix. Le -peuple espagnol s'étant opposé à leur fuite, il les avait attirés à -Bayonne, avait précipité le père et le fils l'un sur l'autre, s'était -autorisé de leurs divisions pour déclarer l'un incapable, l'autre -indigne, et avait terminé cette sombre comédie par une usurpation qui -révolta l'Europe, souleva l'Espagne, et fit de celle-ci une immense -Vendée, au sein de laquelle un peuple neuf comme les Espagnols, un -peuple opiniâtre comme les Anglais, nous suscitèrent une guerre sans -fin! Cette faute fut la quatrième du règne impérial, et la plus grande -assurément après celle d'être sorti de la politique modérée de 1803, -car elle entraîna la ruine de l'armée française, seul appui de la -dynastie des Bonaparte, depuis que Napoléon avait fait de son règne le -règne de la force. - -Baylen, nom funeste, Baylen fut la première punition de l'attentat de -Bayonne. À l'aspect de paysans révoltés tenant tête à nos soldats et -les forçant à capituler, on vit l'Europe abattue reprendre courage, et -l'Autriche impatiente donner en 1809 le signal de la révolte générale. -Napoléon privé de ses meilleurs soldats employés en Espagne, courut -sur l'Autriche avec des conscrits, accomplit des prodiges à -Ratisbonne, s'exposa à un grand danger à Essling par excès de -précipitation, opéra de nouveaux prodiges à Wagram, et fit tomber -ainsi cette première révolte européenne dont l'Autriche avait -prématurément donné le signal. - -Pourtant la terre avait tremblé sous les pieds de Napoléon, et -quelques lumières avaient pénétré dans sa tête enivrée. Il avait senti -le besoin d'apaiser l'Europe, et avait formé le projet d'évacuer -l'Allemagne, d'appliquer le blocus continental avec persévérance, de -terminer la guerre d'Espagne en s'occupant exclusivement de cette -guerre, de réduire par ce double moyen l'Angleterre à la paix, de se -reposer alors, de laisser reposer le monde, et de se marier pour -donner un héritier à la monarchie universelle. - -Avec ces vues pacifiques, Napoléon, en quinze mois, avait réuni à -l'Empire, la Hollande, Brême, Hambourg, Lubeck, Oldenbourg, la -Toscane, Rome, avait fait enlever le Pape, défendu aux commerçants du -continent de communiquer avec les Anglais, tout en accordant aux -commerçants français la faculté d'aller à Londres et d'en revenir au -moyen des licences, épousé enfin une archiduchesse autrichienne, sans -daigner se dégager avec la soeur d'Alexandre, parce qu'on la lui avait -fait attendre, et terminé ainsi ce mensonge de l'alliance russe, qui -avait valu à la Russie la Finlande, la Bessarabie, et à nous la -faculté de nous perdre en Espagne! - -Néanmoins le continent, quoique plein de haine, se soumettait sous -l'impression de la bataille de Wagram. La Russie seule avait présenté -quelques observations sur le territoire d'Oldenbourg enlevé à un -prince de sa famille, sur la manière d'entendre le blocus -continental, sur le grand-duché de Varsovie successivement augmenté -jusqu'à devenir bientôt une Pologne. Là-dessus Napoléon trouvant trop -longue la guerre d'Espagne, trop long le blocus continental, voulut -s'enfoncer en Russie, s'imaginant que lorsqu'il aurait puni à cette -distance une puissance qui avait osé élever la voix, il aurait terminé -la terrible lutte entreprise avec le monde civilisé. Ce fut la -cinquième de ses grandes fautes, et nous ne saurions dire à quel degré -elle est plus ou moins grande que les précédentes, car on est -embarrassé de prononcer entre elles, et de décider quelle est la plus -grave, d'avoir rompu hors de propos la paix d'Amiens, d'avoir rêvé la -monarchie universelle après Austerlitz, d'avoir après Friedland fondé -sa politique sur l'alliance inexpliquée de la Russie, de s'être engagé -en Espagne, ou d'être allé se précipiter sur la route de Moscou. Quoi -qu'il en soit, il se fit suivre de six cent mille soldats, et -entreprit cette fois de lutter contre les hommes et contre la nature. -Mais la nature se défend mieux que les hommes, et elle résista en -opposant tour à tour au vainqueur des Alpes la distance, les chaleurs, -le froid, la disette. Et pourtant elle-même aurait pu être vaincue -avec le temps! Mais du temps, Napoléon n'en avait pas. Le monde -sourdement conjuré ne lui en laissait point, et il fallait qu'il fût -vainqueur en une campagne. Il succomba alors dans une catastrophe qui -sera la plus tragique des siècles. - -La France désolée lui donna généreusement de quoi refaire sa grandeur -et la nôtre, et il était près de la refaire après Lutzen et Bautzen, -au delà même de ce qui était désirable, lorsque le fol espoir de la -refaire tout entière et d'un seul coup lui fit commettre la sixième de -ses grandes fautes, et la dernière parce qu'elle consomma sa ruine, -celle de refuser les conditions de Prague, et d'étendre le rayon de -ses opérations de Dresde à Berlin, tandis qu'en concentrant ses forces -derrière l'Elbe il aurait pu se rendre inexpugnable. Contraint -d'abandonner l'Allemagne, il reçut une dernière offre, celle de la -frontière du Rhin, à quoi il eut le tort de faire une réponse ambiguë, -par crainte de se montrer trop pressé de traiter, et tandis qu'il -perdait un mois à s'expliquer, l'Europe usant de ce mois pour -s'éclairer sur la situation de la France, retira son offre, et passa -le Rhin. Napoléon alors employant à résister à des conditions -humiliantes les talents, le caractère qu'il avait employés à se -perdre, finit en grand homme un règne commencé en grand homme, mais -vicié à son milieu par une ambition à la façon des conquérants d'Asie, -règne étrange duquel on peut dire qu'il n'y a rien de plus parfait que -le début, de plus extravagant que le milieu, de plus héroïque que la -fin. - -Ainsi cet homme grand et fatal, après avoir atteint la perfection -pendant le Consulat, sort de la politique forte et modérée de 1803 à -la première blessure faite à son orgueil, veut se jeter sur -l'Angleterre, en est détourné par le continent qu'il a lui-même -provoqué, le châtie cruellement, pourrait alors par un effort de -générosité et de sagesse rentrer dans la vraie politique, une première -fois à Austerlitz, une seconde fois à Friedland, mais tout-puissant -sur le monde, profondément faible sur lui-même, il se lance dans le -champ des chimères, rêve un vaste empire d'Occident qui doit embrasser -l'Europe civilisée depuis la Pologne jusqu'à l'Espagne, pour s'aider à -réaliser son rêve, flatte le rêve russe, reçoit cependant à Essling, à -Wagram, un premier avertissement de l'Europe exaspérée, songe à en -profiter, pourrait, avec de la modération, de la patience, consolider -peut-être son chimérique empire, mais, incapable de patience autant -que de modération, veut précipiter ce résultat, court en Russie, ne -précipite que sa propre fin; pourrait, après Lutzen et Bautzen, sauver -de sa grandeur plus qu'il n'est désirable d'en sauver, et pour n'avoir -pas accepté à Prague cette transaction avec la fortune, tombe pour ne -plus se relever! Tel est le règne en quelques mots. - -Si, pour trouver le vrai sens de ce spectacle extraordinaire, nous -reculons d'un pas en arrière, comme on fait devant un objet trop grand -pour être jugé de près, si nous remontons à la Révolution française -elle-même, alors tout s'explique, et nous voyons que c'est une des -phases de cette immense révolution, phase tragique et prodigieuse -comme les autres, et nous le reconnaissons à ce caractère essentiel du -règne impérial: l'intempérance. De 1789 à 1800, nous assistons au -premier emportement de la Révolution française; de 1800 à 1814, nous -assistons à sa réaction sur elle-même, réaction dont l'Empire est la -souveraine expression, et dans l'un comme dans l'autre le délire des -passions est le trait essentiel. La Révolution française se lance -dans le champ des réformes sociales avec le coeur plein de sentiments -généreux, avec l'esprit plein d'idées grandes et fécondes, elle -rencontre des obstacles, s'en étonne, s'en irrite, comme si le char de -l'humanité en roulant sur cette terre ne devait pas y trouver de -frottement, s'emporte, devient ivre et furieuse, verse en abondance le -sang humain sur l'échafaud, révolte le monde, est elle-même révoltée -de ses propres excès, et de ce sentiment naît un homme, grand comme -elle, comme elle voulant le bien, le voulant ardemment, -précipitamment, par tous les moyens, et le bien alors c'est de la -faire reculer elle-même, de lui infliger démentis sur démentis, leçons -sur leçons. Ah! quand il ne faut que donner des leçons à la Révolution -française, Napoléon les lui donne admirables! Il condamne le régicide, -la guerre civile, le schisme, la captivité du Pape, la république -universelle, la fureur de la guerre, et rappelle les émigrés, remet le -Pape à Rome, conclut le Concordat, accorde à l'Europe la paix de -Lunéville et d'Amiens. Mais le monde n'est qu'obstacles, dans quelque -sens qu'on marche, en avant ou en arrière. Au premier tort de ses -adversaires, digne fils de sa mère, intempérant comme elle, -n'admettant ni une résistance ni un délai, le sage Consul s'emporte, -commet le régicide à Vincennes, rouvre le schisme, détient le Pape à -Fontainebleau, retombe dans la guerre, cette fois générale et -continue, à la république universelle substitue la monarchie -universelle, et, phénomène de passion inouï, de même que la Révolution -dont il n'est que le continuateur, le représentant, ou le fils, comme -on voudra l'appeler, laisse après lui d'immenses calamités, de grands -principes et une gloire éblouissante. Les calamités et la gloire sont -pour la France, les principes pour le monde entier! - -Si, après l'étonnement, l'admiration, l'effroi, qu'on éprouve devant -ce spectacle, on veut en tirer une leçon profonde, une leçon à ne -jamais oublier, il faut se dire, que, fût-on la plus belle, la plus -généreuse des révolutions, fût-on le plus grand des hommes, se -contenir est le premier devoir. Leçon banale, dira-t-on! oui, banale -dans son énoncé, mais toujours neuve, à voir comment en profitent les -générations en se succédant; leçon qu'il faut répéter sans cesse, et -qui est, à elle seule, le résumé de la sagesse privée ou publique. En -effet, l'élan ne manque jamais ni aux individus ni aux nations, -surtout aux grandes nations et aux grands individus. Ce qui leur -manque, c'est la retenue, la raison, le gouvernement d'eux-mêmes. Pour -les hommes, privés ou publics, ordinaires ou extraordinaires, pour les -nations, pour les révolutions surtout, qui ne sont le plus souvent -qu'un élan irréfléchi vers le bien, se contenir est le secret pour -être honnête, pour être habile, pour être heureux, pour réussir en un -mot. Si on ne sait se contenir, c'est-à-dire se gouverner, on perd la -cause que dans l'excès de son amour on a voulu faire triompher par la -violence ou la précipitation! Ayons toujours trois exemples mémorables -sous les yeux: la Convention a perdu la liberté, Napoléon la grandeur -française, la maison de Bourbon la légitimité, c'est-à-dire ce qu'ils -étaient spécialement chargés de faire triompher! Mais nous disons trop -quand nous disons perdu, car les nobles choses ne sont jamais perdues -en ce monde, elles ne sont que compromises. - -Après avoir jugé le règne de Napoléon, il resterait à juger l'homme -lui-même, comme militaire, politique, administrateur, législateur, -penseur, écrivain, et à lui assigner sa place dans cette glorieuse -famille où l'on compte Alexandre, Annibal, César, Charlemagne, -Frédéric le Grand. Mais pour que le jugement fût complet, il faudrait -que la carrière de l'homme fût terminée. Or elle ne l'est pas à l'île -d'Elbe. La Providence réservait encore à Napoléon deux épreuves: elle -devait le remettre en présence des puissances de l'Europe occupées à -se partager nos dépouilles, et troublées dans ce partage par son -retour de l'île d'Elbe; elle devait surtout le placer un moment en -présence de la liberté renaissante. C'est le spectacle donné en 1815, -pendant la période dite des _Cent Jours_, spectacle triste et -tragique, qui nous reste à retracer. Après quoi nous pourrons juger -l'homme tout entier, et après avoir jugé l'homme impartialement, notre -tâche sera finie, et nous laisserons la postérité juger notre jugement -lui-même, si elle daigne s'en occuper pour le réviser ou le confirmer. - - -FIN DU LIVRE CINQUANTE-TROISIÈME ET DU TOME DIX-SEPTIÈME. - - - - -NOTE SUR LE MARIAGE DU PRINCE JÉRÔME BONAPARTE - -(VOIR TOME VIII, PAGE 28.) - - -M. Jérôme-Napoléon Bonaparte, citoyen français, résidant aux -États-Unis, à Baltimore, a fait aux éditeurs, à la date du 7 mai 1859, -sommation d'insérer dans ce nouveau volume la note suivante, qu'ils -croient de leur devoir d'insérer, n'étant pas juges d'une question -d'état que les tribunaux seuls peuvent décider. - - «C'est le 24 décembre 1803 que M. Jérôme Bonaparte, alors simple - officier de marine au service de la République française, épousa - mademoiselle Élisabeth Paterson, fille d'un honorable citoyen des - États-Unis; ce mariage fut célébré à Baltimore par l'évêque de - Baltimore, suivant le rite de la sainte Église catholique, et - l'acte de célébration fut inscrit le même jour sur le registre - des mariages de la cathédrale de la ville de Baltimore. - - »M. Jérôme Bonaparte, alors âgé de dix-neuf ans, avait dépassé - l'âge requis par la loi française pour contracter un mariage - valable. (Art. 144 du Code civil.) - - »Ce mariage n'était entaché d'aucune des nullités absolues - prononcées par l'article 184 du même Code. - - »Le père de M. Jérôme Bonaparte était décédé; sa mère, Mme - Lætitia Bonaparte, survivait seule, son consentement n'était - exigé pour la validité du mariage ni par la loi américaine ni par - le droit canonique. Suivant la loi française, la nullité - résultant du défaut de consentement paternel ou maternel n'était - point absolue; cette nullité n'ayant point été demandée dans - l'année où le mariage a été connu de la dame sa mère. (Art.183 du - Code civil.) - - »Mme Lætitia n'a jamais demandé judiciairement que le mariage de - son fils Jérôme fût déclaré nul; au contraire, dans sa - correspondance ultérieure, Mme Lætitia appelait son cher fils M. - Jérôme-Napoléon Bonaparte, issu de ce mariage, et notamment, dans - une lettre du 10 novembre 1829, elle le félicite de son mariage, - et signe en ces termes: _Votre bien affectionnée mère_. - - »Les princes Joseph et Louis Bonaparte l'ont de même toujours et - par écrit qualifié du titre de leur neveu. - - »En 1803, Napoléon Bonaparte partageait la dignité de Consul de - la République avec deux autres citoyens français; il n'était - investi d'aucun des droits qui sont attribués aux chefs des - maisons souveraines à l'égard des membres de leur famille qui ne - peuvent se marier sans leur consentement. Le Premier Consul - n'avait aucune autorité légale pour reconnaître ou _refuser de - reconnaître_ la validité du mariage de son frère. - - »En 1805, le 24 mai, l'empereur Napoléon écrivait au pape Pie - VII: «_Je désirerais une bulle de Votre Sainteté qui annulât ce - mariage. Que Votre Sainteté veuille bien faire cela sans bruit; - ce ne sera que lorsque je saurai qu'elle veut le faire que je - ferai faire la cassation civile._» - - »Le Saint Père répondit à l'Empereur par un bref fort développé - sous la date du 27 juin 1805; on y lit: «Pour garder un secret - impénétrable, nous nous sommes fait un honneur de satisfaire avec - la plus grande exactitude aux sollicitations de Votre Majesté; - c'est pourquoi nous avons évoqué entièrement à nous-même l'examen - touchant le jugement sur le mariage en question. ......_Il nous - peine de ne trouver aucune raison qui puisse nous autoriser à - porter notre jugement pour la nullité de ce mariage_...... Si - nous usurpions une autorité que nous n'avons pas, nous nous - rendrions coupable d'un _abus le plus abominable_ de notre - ministère sacré devant le tribunal de Dieu et devant l'Église - entière. Votre Majesté même, dans sa justice, n'aimerait pas que - nous prononçassions _un jugement contraire au témoignage de notre - conscience_ et aux principes invariables de l'Église.» - - »Il importait peu, quant à la validité du mariage contracté en - 1803 par le citoyen Jérôme Bonaparte, que ce mariage fût plus - tard contraire au plus haut point aux desseins politiques de - l'empereur des Français.» - - - - -TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE TOME DIX-SEPTIÈME. - - -LIVRE CINQUANTE ET UNIÈME. - -L'INVASION. - - Désorganisation de l'armée française à son arrivée sur le - Rhin. -- Détresse de nos troupes en Italie et en Espagne. -- - Opérations du prince Eugène dans le Frioul pendant l'automne de - 1813, et sa retraite sur l'Adige. -- Opérations du maréchal Soult - en Navarre, et ses efforts infructueux pour sauver - Saint-Sébastien et Pampelune. -- Retraite de ce maréchal sur la - Nive et l'Adour. -- Retraite du maréchal Suchet sur la Catalogne. - -- Déplorable situation de la France, où tout avait été disposé - pour la conquête et rien pour la défense. -- Soulèvement des - esprits contre Napoléon parce qu'il n'avait point conclu la paix - après les victoires de Lutzen et de Bautzen. -- Les coalisés - ignorent cette situation. -- Effrayés à la seule idée de franchir - le Rhin, ils songent à faire à Napoléon de nouvelles propositions - de paix. -- Les plus disposés à transiger sont l'empereur - François et M. de Metternich. -- Causes de leur disposition - pacifique -- M. de Saint-Aignan, ministre de France à Weimar, se - trouvant en ce moment à Francfort, est chargé de se rendre à - Paris, et d'offrir la paix à Napoléon sur la base des frontières - naturelles de la France. -- Départ immédiat de M. de Saint-Aignan - pour Paris. -- Accueil qu'il reçoit. -- Craignant de s'affaiblir - par trop d'empressement à accepter les propositions de Francfort, - Napoléon admet la réunion d'un congrès à Manheim, sans - s'expliquer sur les bases de pacification proposées. -- Premières - occupations de Napoléon dès son retour à Paris. -- Irritation du - public contre M. de Bassano accusé d'avoir encouragé la politique - de la guerre. -- Son remplacement par M. de Caulaincourt. -- - Quelques autres changements moins importants dans le personnel - administratif. -- Levée de 600 mille hommes, et résolution - d'ajouter des centimes additionnels à toutes les contributions. - -- Convocation immédiate du Sénat pour lui soumettre les levées - d'hommes et d'impôts ordonnées par simple décret. -- Emploi que - Napoléon se propose de faire des ressources mises à sa - disposition. -- Il espère, si la coalition lui laisse l'hiver - pour se préparer, pouvoir la rejeter au delà du Rhin. -- Ses - mesures pour conserver la Hollande et l'Italie. -- Négociation - secrète avec Ferdinand VII, et offre de lui rendre la liberté et - le trône, à condition qu'il fera cesser la guerre, et refusera - aux Anglais le territoire espagnol. -- Traité de Valençay. -- - Envoi du duc de San-Carlos pour faire agréer ce traité aux - Espagnols. -- Conduite de Murat. -- Son abattement bientôt suivi - de l'ambition de devenir roi d'Italie. -- Ses doubles menées à - Vienne et à Paris. -- Il demande à Napoléon de lui abandonner - l'Italie. -- Napoléon indigné veut d'abord lui exprimer les - sentiments qu'il éprouve, et puis se borne à ne pas répondre. -- - Pendant que Napoléon s'occupe de ses préparatifs, M. de - Metternich peu satisfait de la réponse évasive faite aux - propositions de Francfort, demande qu'on s'explique formellement - à leur sujet. -- Napoléon se décide enfin à les accepter, consent - à négocier sur la base des frontières naturelles, et réitère - l'offre d'un congrès à Manheim. -- Malheureusement pendant le - mois qu'on a perdu tout a changé de face dans les conseils de la - coalition. -- État intérieur de la coalition. -- Un parti - violent, à la tête duquel se trouvent les Prussiens, voudrait - qu'on poussât la guerre à outrance, qu'on détrônât Napoléon, et - qu'on réduisît la France à ses frontières de 1790. -- Ce parti - désapprouve hautement les propositions de Francfort. -- Alexandre - flatte tous les partis pour les dominer. -- L'Angleterre - appuierait l'Autriche dans ses vues pacifiques, si un événement - récent ne la portait à continuer la guerre. -- En effet à - l'approche des armées coalisées la Hollande s'est soulevée, et la - Belgique menace de suivre cet exemple. -- L'espérance d'ôter - Anvers à la France décide dès lors l'Angleterre pour la - continuation de la guerre, et pour le passage immédiat du Rhin. - -- L'Autriche, de son côté, entraînée par l'espérance de - recouvrer l'Italie, finit par adhérer aux vues de l'Angleterre et - par consentir à la continuation de la guerre. -- On renonce aux - propositions de Francfort, et on répond à M. de Caulaincourt - qu'on communiquera aux puissances alliées son acceptation tardive - des bases proposées, mais on évite de s'expliquer sur la - continuation des hostilités. -- Forces dont disposent les - puissances pour le cas d'une reprise immédiate des opérations. -- - Elles ont pour les premiers mouvements 220 mille hommes, qu'au - printemps elles doivent porter à 600 mille. -- Elles se flattent - que Napoléon n'en aura pas actuellement 100 mille à leur opposer. - -- Plans divers pour le passage du Rhin. -- Les Prussiens veulent - marcher directement sur Metz et Paris; les Autrichiens au - contraire songent à remonter vers la Suisse, pour opérer une - contre-révolution dans cette contrée, et isoler l'Italie de la - France. -- Le plan des Autrichiens prévaut. -- Passage du Rhin à - Bâle le 21 décembre 1813, et révolution en Suisse. -- Abolition - de l'acte de médiation. -- Vains efforts de l'empereur Alexandre - en faveur de la Suisse. -- Marche de la coalition vers l'est de - la France. -- Arrivée de la grande armée coalisée à Langres, et - du maréchal Blucher à Nancy. -- Napoléon surpris par cette - brusque invasion ne peut plus songer aux vastes préparatifs qu'il - avait d'abord projetés, et se trouve presque réduit aux forces - qui lui restaient à la fin de 1813. -- Il reploie sur Paris les - dépôts des régiments, et y fait verser à la hâte les conscrits - tirés du centre et de l'ouest de la France. -- Il crée à Paris - des ateliers extraordinaires pour l'équipement des nouvelles - recrues, et forme de ces recrues des divisions de réserve et des - divisions de jeune garde. -- Napoléon prescrit aux maréchaux - Suchet et Soult de lui envoyer chacun un détachement de leur - armée, et dirige celui du maréchal Suchet sur Lyon, celui du - maréchal Soult sur Paris. -- Napoléon envoie d'abord la vieille - garde sous Mortier à Langres, la jeune sous Ney à Épinal, puis - ordonne aux maréchaux Victor, Marmont, Macdonald, de se replier - avec les débris des armées d'Allemagne sur les maréchaux Ney et - Mortier dans les environs de Châlons, où il se propose de les - rejoindre avec les troupes organisées à Paris. -- Avant de - quitter la capitale, Napoléon assemble le Corps législatif. -- - Communications au Sénat et au Corps législatif. -- État d'esprit - de ces deux assemblées. -- Désir du Corps législatif de savoir ce - qui s'est passé dans les dernières négociations. -- - Communications faites à ce corps. -- Rapport de M. Lainé sur ces - communications. -- Ajournement du Corps législatif. -- Violents - reproches adressés par Napoléon aux membres de cette assemblée. - -- Tentative pour reprendre les négociations de Francfort. -- - Envoi de M. de Caulaincourt aux avant-postes des armées - coalisées. -- Réponse évasive de M. de Metternich, qui sans - s'expliquer sur la reprise des négociations, déclare qu'on attend - lord Castlereagh actuellement en route pour le quartier général - des alliés. -- Dernières mesures de Napoléon en quittant Paris. - -- Ses adieux à sa femme et à son fils qu'il ne devait plus - revoir. 1 à 213 - - -LIVRE CINQUANTE-DEUXIÈME. - -BRIENNE ET MONTMIRAIL. - - Arrivée de Napoléon à Châlons-sur-Marne le 25 janvier. -- - Abattement des maréchaux, et assurance de Napoléon. -- Son plan - de campagne. -- Son projet de manoeuvrer entre la Seine et la - Marne, dans la conviction que les armées coalisées se diviseront - pour suivre le cours de ces deux rivières. -- Soupçonnant que le - maréchal Blucher s'est porté sur l'Aube pour se réunir au prince - de Schwarzenberg, il se décide à se jeter d'abord sur le général - prussien. -- Brillant combat de Brienne livré le 29 janvier. -- - Blucher est rejeté sur la Rothière avec une perte assez notable. - -- En ce moment les souverains réunis autour du prince de - Schwarzenberg, délibèrent s'il faut s'arrêter à Langres, pour y - négocier avant de pousser la guerre plus loin. -- Arrivée de lord - Castlereagh au camp des alliés. -- Caractère et influence de ce - personnage. -- Les Prussiens par esprit de vengeance, Alexandre - par orgueil blessé, veulent pousser la guerre à outrance. -- Les - Autrichiens désirent traiter avec Napoléon dès qu'on le pourra - honorablement. -- Lord Castlereagh vient renforcer ces derniers, - à condition qu'on obligera la France à rentrer dans ses limites - de 1790, et que lui ôtant la Belgique et la Hollande, on en - formera un grand royaume pour la maison d'Orange. -- Empressement - de tous les partis à satisfaire l'Angleterre. -- Lord Castlereagh - ayant obtenu ce qu'il désirait, décide les cours alliées à - l'ouverture d'un congrès à Châtillon, où l'on appelle M. de - Caulaincourt pour lui offrir le retour de la France à ses - anciennes limites. -- La question politique étant résolue de la - sorte, la question militaire se trouve résolue par l'engagement - survenu entre Blucher et Napoléon. -- Le prince de Schwarzenberg - vient au secours du général prussien avec toute l'armée de - Bohême. -- Position de Napoléon ayant sa droite à l'Aube, son - centre à la Rothière, sa gauche aux bois d'Ajou. -- Sanglante - bataille de la Rothière livrée le 1er février 1814, dans laquelle - Napoléon, avec 32 mille hommes, tient tête toute une journée à - 100 mille combattants. -- Retraite en bon ordre sur Troyes le 2 - février. -- Position presque désespérée de Napoléon. -- Replié - sur Troyes, il n'a pas 50 mille hommes à opposer aux armées - coalisées, qui peuvent en réunir 220 mille. -- En proie aux - sentiments les plus douloureux, il ne perd cependant pas courage, - et fait ses dispositions dans la prévoyance d'une faute capitale - de la part de l'ennemi. -- Ses mesures pour l'évacuation de - l'Italie, et pour l'appel à Paris d'une partie des armées qui - défendent les Pyrénées. -- Ordre de disputer Paris à outrance - pendant qu'il manoeuvrera, et d'en faire sortir sa femme et son - fils. -- Réunion du congrès de Châtillon. -- Propositions - outrageantes faites à M. de Caulaincourt, lesquelles consistent à - ramener la France aux limites de 1790, en l'obligeant en outre de - rester étrangère à tous les arrangements européens. -- Douleur et - désespoir de M. de Caulaincourt. -- Pendant ce temps la faute - militaire que Napoléon prévoyait s'accomplit. -- Les coalisés se - divisent en deux masses: l'une sous Blucher doit suivre la Marne, - et déborder Napoléon par sa gauche, pour l'obliger à se replier - sur Paris, tandis que l'autre, descendant la Seine, le poussera - également sur Paris pour l'y accabler sous les forces réunies de - la coalition. -- Napoléon partant le 9 février au soir de Nogent - avec la garde et le corps de Marmont, se porte sur Champaubert. - -- Il y trouve l'armée de Silésie divisée en quatre corps. -- - Combats de Champaubert, de Montmirail, de Château-Thierry, de - Vauchamp, livrés les 10, 11, 12 et 14 février. -- Napoléon fait - 20 mille prisonniers à l'armée de Silésie, et lui tue 10 mille - hommes, sans presque aucune perte de son côté. -- À peine délivré - de Blucher, il se rejette par Guignes sur Schwarzenberg qui avait - franchi la Seine, et l'oblige à la repasser en désordre. -- - Combats de Nangis et de Montereau les 18 et 19 février. -- Pertes - considérables des Russes, des Bavarois et des Wurtembergeois. -- - Un retard survenu à Montereau permet au corps de Colloredo, qu'on - allait prendre tout entier, de se sauver. -- Grands résultats - obtenus en quelques jours par Napoléon. -- Situation complétement - changée. -- Événements militaires en Belgique, à Lyon, en Italie, - et sur la frontière d'Espagne. -- Révocation des ordres envoyés - au prince Eugène pour l'évacuation de l'Italie. -- Renvoi de - Ferdinand VII en Espagne, et du Pape en Italie. -- La coalition, - frappée de ses échecs, se décide à demander un armistice. -- - Envoi du prince Wenceslas de Liechtenstein à Napoléon. -- - Napoléon feint de le bien accueillir, mais résolu à poursuivre - les coalisés sans relâche, se borne à une convention verbale pour - l'occupation pacifique de la ville de Troyes. -- Résultat - inespéré de cette première période de la campagne. 214 à 386 - - -LIVRE CINQUANTE-TROISIÈME. - -PREMIÈRE ABDICATION. - - État intérieur de Paris pendant les dernières opérations - militaires de Napoléon. -- Secrètes menées des partis. -- - Attitude de M. de Talleyrand; ses vues; envoi de M. de Vitrolles - au camp des alliés. -- Conférences de Lusigny; instructions - données à M. de Flahaut relativement aux conditions de - l'armistice. -- Efforts tentés de notre part pour faire préjuger - la question des frontières en traçant la ligne de séparation des - armées. -- Retraite du prince de Schwarzenberg jusqu'à Langres. - -- Grand conseil des coalisés. -- Le parti de la guerre à - outrance veut qu'on adjoigne les corps de Wintzingerode et de - Bulow à l'armée de Blucher, afin de procurer à celui-ci les - moyens de marcher sur Paris. -- La difficulté d'ôter ces corps à - Bernadotte levée extraordinairement par lord Castlereagh. -- Ce - dernier profite de cette occasion pour proposer le traité de - Chaumont, qui lie la coalition pour vingt ans, et devient ainsi - le fondement de la Sainte-Alliance. -- Joie de Blucher et de son - parti; sa marche pour rallier Bulow et Wintzingerode. -- Danger - du maréchal Mortier envoyé au delà de la Marne, et de Marmont - laissé entre l'Aube et la Marne. -- Ces deux maréchaux - parviennent à se réunir, et à contenir Blucher pendant que - Napoléon vole à leur secours. -- Marche rapide de Napoléon sur - Meaux. -- Difficulté de passer la Marne. -- Blucher, couvert par - la Marne, veut accabler les deux maréchaux qui ont pris position - derrière l'Ourcq. -- Napoléon franchit la Marne, rallie les deux - maréchaux, et se met à la poursuite de Blucher, qui est obligé de - se retirer sur l'Aisne. -- Situation presque désespérée de - Blucher menacé d'être jeté dans l'Aisne par Napoléon. -- La - reddition de Soissons, qui livre aux alliés le pont de l'Aisne, - sauve Blucher d'une destruction certaine, et lui procure un - renfort de cinquante mille hommes par la réunion de - Wintzingerode et de Bulow. -- Situation critique de Napoléon et - son impassible fermeté en présence de ce subit changement de - fortune. -- Première conception du projet de marcher sur les - places fortes pour y rallier les garnisons, et tomber à la tête - de cent mille hommes sur les derrières de l'ennemi. -- Il est - nécessaire auparavant d'aborder Blucher et de lui livrer - bataille. -- Napoléon enlève le pont de Berry-au-Bac, et passe - l'Aisne avec cinquante mille hommes en présence des cent mille - hommes de Blucher. -- Dangers de la bataille qu'il faut livrer - avec cinquante mille combattants contre cent mille. -- Raisons - qui décident Napoléon à enlever le plateau de Craonne pour se - porter sur Laon par la route de Soissons. -- Sanglante bataille - de Craonne, livrée le 7 mars, dans laquelle Napoléon enlève les - formidables positions de l'ennemi. -- Après s'être emparé de la - route de Soissons, Napoléon veut pénétrer dans la plaine de Laon - pour achever la défaite de Blucher. -- Nouvelle et plus sanglante - bataille de Laon, livrée les 9 et 10 mars, et restée indécise par - la faute de Marmont qui s'est laissé surprendre. -- Napoléon est - réduit à battre en retraite sur Soissons. -- Son indomptable - énergie dans une situation presque désespérée. -- Le corps de - Saint-Priest s'étant approché de lui, il fond sur ce corps qu'il - met en pièces dans les environs de Reims, après en avoir tué le - général. -- Napoléon menacé d'être étouffé entre Blucher et - Schwarzenberg, se résout à exécuter son grand projet de marcher - sur les places, pour en rallier les garnisons et tomber sur les - derrières des alliés. -- Ses instructions pour la défense de - Paris pendant son absence. -- Consternation de cette capitale. -- - Le conseil de régence consulté veut qu'on accepte les - propositions du congrès de Châtillon. -- Indignation de Napoléon, - qui menace d'enfermer à Vincennes Joseph et ceux qui parlent de - se soumettre aux conditions de l'ennemi. -- Événements qui se - sont passés dans le Midi, et bataille d'Orthez, à la suite de - laquelle le maréchal Soult s'est porté sur Toulouse, et a laissé - Bordeaux découvert. -- Entrée des Anglais dans Bordeaux, et - proclamation des Bourbons dans cette ville le 12 mars. -- Fâcheux - retentissement de ces événements à Paris. -- Napoléon en voyant - l'effroi de la capitale, vers laquelle le prince de Schwarzenberg - s'est sensiblement avancé, se décide, avant de marcher sur les - places, à faire une apparition sur les derrières de Schwarzenberg - pour le détourner de Paris en l'attirant à lui. -- Mouvement de - la Marne à la Seine, et passage de la Seine à Méry. -- Napoléon - se trouve à l'improviste en face de toute l'armée de Bohême. -- - Bataille d'Arcis-sur-Aube, livrée le 22 mars, dans laquelle vingt - mille Français tiennent tête pendant une journée à - quatre-vingt-dix mille Russes et Autrichiens. -- Napoléon prend - enfin le parti de repasser l'Aube et de se couvrir de cette - rivière. -- Il se porte sur Saint-Dizier dans l'espérance d'avoir - attiré l'armée de Bohême à sa suite. -- Son projet de s'avancer - jusqu'à Nancy pour y rallier quarante à cinquante mille hommes - des diverses garnisons. -- En route il est rejoint par M. de - Caulaincourt, lequel a été obligé de quitter le congrès de - Châtillon par suite du refus d'admettre les propositions des - alliés. -- Fin du congrès de Châtillon et des conférences de - Lusigny. -- Napoléon n'a aucun regret de ce qu'il a fait, et ne - désespère pas encore de sa fortune. -- Pendant ce temps les - armées de Silésie et de Bohême, entre lesquelles il a cessé de - s'interposer, se sont réunies dans les plaines de Châlons, et - délibèrent sur la marche à adopter. -- Grand conseil des - coalisés. -- La raison militaire conseillerait de suivre - Napoléon, la raison politique de le négliger, pour se porter sur - Paris et y opérer une révolution.. -- Des lettres interceptées de - l'Impératrice et des ministres décident la marche sur Paris. -- - Influence du comte Pozzo di Borgo en cette circonstance. -- - Mouvement des alliés vers la capitale. -- Marmont et Mortier - s'étant laissé couper de Napoléon, rencontrent l'armée entière - des coalisés. -- Triste journée de Fère-Champenoise. -- Retraite - des deux maréchaux. -- Apparition de la grande armée coalisée - sous les murs de Paris. -- Incapacité du ministre de la guerre et - incurie de Joseph, qui n'ont rien préparé pour la défense de la - capitale. -- Conseil de régence où l'on décide la retraite du - gouvernement et de la cour à Blois. -- Au lieu d'organiser une - défense populaire dans l'intérieur de Paris, on a la folle idée - de livrer bataille en dehors de ses murs. -- Bataille de Paris - livrée le 30 mars avec vingt-cinq mille Français contre cent - soixante-dix mille coalisés. -- Bravoure de Marmont et de - Mortier. -- Capitulation forcée de Paris. -- M. de Talleyrand - s'applique à rester dans Paris, et à s'emparer de l'esprit de - Marmont. -- Entrée des alliés dans la capitale; leurs - ménagements; attitude à leur égard des diverses classes de la - population. -- Empressement des souverains auprès de M. de - Talleyrand, qu'ils font en quelque sorte l'arbitre des destinées - de la France. -- Événements qui se passent à l'armée pendant la - marche des coalisés sur Paris. -- Brillant combat de - Saint-Dizier; circonstance fortuite qui détrompe Napoléon, et lui - apprend enfin qu'il n'est pas suivi par les alliés. -- Le danger - évident de la capitale et le cri de l'armée le décident à - rebrousser chemin. -- Son retour précipité. -- Napoléon pour - arriver plus tôt se sépare de ses troupes, et parvient à - Fromenteau entre onze heures du soir et minuit, au moment même où - l'on signait la capitulation de Paris. -- Son désespoir, son - irritation, sa promptitude à se remettre. -- Tout à coup il forme - le projet de se jeter sur les coalisés disséminés dans la - capitale et partagés sur les deux rives de la Seine, mais comme - il n'a pas encore son armée sous la main, il se propose de gagner - en négociant les trois ou quatre jours dont il a besoin pour la - ramener. -- Il charge M. de Caulaincourt d'aller à Paris afin - d'occuper Alexandre en négociant, et se retire à Fontainebleau - dans l'intention d'y concentrer l'armée. -- M. de Caulaincourt - accepte la mission qui lui est donnée, mais avec la secrète - résolution de signer la paix à tout prix. -- Accueil fait par - l'empereur Alexandre à M. de Caulaincourt. -- Ce prince désarmé - par le succès redevient le plus généreux des vainqueurs. -- - Cependant il ne promet rien, si ce n'est un traitement convenable - pour la personne de Napoléon. -- Les souverains alliés, moins - l'empereur François retiré à Dijon, tiennent conseil chez M. de - Talleyrand pour décider du gouvernement qu'il convient de donner - à la France. -- Principe de la légitimité heureusement exprimé et - fortement soutenu par M. de Talleyrand. -- Déclaration des - souverains qu'ils ne traiteront plus avec Napoléon. -- - Convocation du Sénat, formation d'un gouvernement provisoire à la - tête duquel se trouve M. de Talleyrand. -- Joie des royalistes; - leurs efforts pour faire proclamer immédiatement les Bourbons; - voyage de M. de Vitrolles pour aller chercher le comte d'Artois. - -- M. de Talleyrand et quelques hommes éclairés dont il s'est - entouré, modèrent le mouvement des royalistes, et veulent qu'on - rédige une constitution, qui sera la condition expresse du retour - des Bourbons. -- Empressement d'Alexandre à entrer dans ces - idées. -- Déchéance de Napoléon prononcée le 3 avril, et - rédaction par le Sénat d'une constitution la fois monarchique et - libérale. -- Vains efforts de M. de Caulaincourt en faveur de - Napoléon, soit auprès d'Alexandre, soit auprès du prince de - Schwarzenberg. -- On le renvoie à Fontainebleau pour persuader à - Napoléon d'abdiquer; en même temps on cherche à détacher les - chefs de l'armée. -- D'après le conseil de M. de Talleyrand, - toutes les tentatives de séduction sont dirigées sur le maréchal - Marmont, qui forme à Essonne la tête de colonne de l'armée. -- - Événements à Fontainebleau pendant les événements de Paris. -- - Grands projets de Napoléon. -- Sa conviction, s'il est secondé, - d'écraser les alliés dans Paris. -- Ses dispositions militaires - et son extrême confiance dans Marmont qu'il a placé sur - l'Essonne. -- Réponses évasives qu'il fait à M. de Caulaincourt, - et ses secrètes résolutions pour le lendemain. -- Le lendemain, 4 - avril, il assemble l'armée, et annonce la détermination de - marcher sur Paris. -- Enthousiasme des soldats et des officiers - naguère abattus, et consternation des maréchaux. -- Ceux-ci, se - faisant les interprètes de tous les hommes fatigués, adressent à - Napoléon de vives représentations. -- Napoléon leur demande s'ils - veulent vivre sous les Bourbons. -- Sur leur réponse unanime - qu'ils veulent vivre sous le Roi de Rome, il a l'idée de les - envoyer à Paris avec M. de Caulaincourt pour obtenir la - transmission de la couronne à son fils. -- Tandis qu'il feint - d'accepter cette transaction, il est toujours résolu à la grande - bataille dans Paris, et en fait tous les préparatifs. -- Départ - des maréchaux Ney et Macdonald, avec M. de Caulaincourt, pour - aller négocier la régence de Marie-Louise au prix de l'abdication - de Napoléon. -- Leur rencontre avec Marmont à Essonne. -- - Embarras de celui-ci qui leur avoue qu'il a traité secrètement - avec le prince de Schwarzenberg, et promis de passer avec son - corps d'armée du côté du gouvernement provisoire. -- Sur leurs - observations il retire la parole donnée au prince de - Schwarzenberg, ordonne à ses généraux, qu'il avait mis dans sa - confidence, de suspendre tout mouvement, et suit à Paris la - députation chargée d'y négocier pour le Roi de Rome. -- Entrevue - des maréchaux avec l'empereur Alexandre. -- Ce prince, un moment - ébranlé, remet la décision au lendemain. -- Pendant ce temps - Napoléon ayant mandé Marmont à Fontainebleau pour préparer sa - grande opération militaire, les généraux du 6e corps se croient - découverts, quittent l'Essonne, et exécutent le projet suspendu - de Marmont. -- Cette nouvelle achève de décider les souverains - alliés, et la cause du Roi de Rome est définitivement abandonnée. - -- M. de Caulaincourt renvoyé auprès de Napoléon pour obtenir son - abdication pure et simple. -- Napoléon, privé du corps de - Marmont, et ne pouvant plus dès lors rien tenter de sérieux, - prend le parti d'abdiquer. -- Retour de M. de Caulaincourt à - Paris et ses efforts pour obtenir un traitement convenable en - faveur de Napoléon et de la famille impériale. -- Générosité - d'Alexandre. -- M. de Caulaincourt obtient l'île d'Elbe pour - Napoléon, le grand-duché de Parme pour Marie-Louise et le Roi de - Rome, et des pensions pour tous les princes de la famille - impériale. -- Son retour à Fontainebleau. -- Tentative de - Napoléon pour se donner la mort. -- Sa résignation. -- Élévation - de ses pensées et de son langage. -- Constitution du Sénat, et - entrée de M. le comte d'Artois dans Paris le 12 avril. -- - Enthousiasme et espérances des Parisiens. -- Départ de Napoléon - pour l'île d'Elbe. -- Coup d'oeil général sur les grandeurs et - les fautes du règne impérial. 387 à 900 - - NOTE. 901 - - -FIN DE LA TABLE DU DIX-SEPTIÈME VOLUME. - - - - -[Note au lecteur de ce fichier numérique: - -Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été -corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée. - -Les lettres supérieures inhabituelles ont été entourées de -parenthèses. - ---Page 606: Le titre de l'illustration "Armée" a été rajouté lors de -la création de ce fichier; le titre original étant illisible. - ---Page 830: De même pour le titre de l'illustration "Napoléon".] - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE -(17/20) *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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Thiers.</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover-page.jpg" /> - -<style type="text/css"> -<!-- - -body {font-size: 1em; text-align: justify; margin-left: 5%; margin-right: 5%;} - -h1 {font-size: 115%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 4em;} -h2 {font-size: 110%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em; line-height: 1.5em;} - -a:focus, a:active { outline:#ffee66 solid 2px; background-color:#ffee66;} -a:focus img, a:active img {outline: #ffee66 solid 2px; } - -sup {line-height: 0em;} - -p {text-indent: 1em;} -p.tn {margin-left: 10%; width: 80%;} - -.p2 {margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} -.p4 {margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;} - -.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 95%;} -.smaller {font-size: smaller;} -.small {font-size: 70%;} - -.center {text-align: center; text-indent: 0em;} -.right {text-align: right;} -.slim {margin-left: 20%; margin-right: 20%; text-indent: 0em;} - -.toc {margin-left: 10%; margin-right: 10%; text-indent: 0em;} -.toc p {text-indent: 0em;} -.resume {margin-left: 10%; margin-right: 10%; margin-bottom: 2em; - text-indent: -2em; font-size: 95%;} -.quote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 95%;} -.date {text-align: right; margin-right: 10%;} -.sig {text-align: right; margin-right: 20%;} -.footnote p {text-indent: 0em;} - -.sidedate {width: auto; padding-bottom: .5em; padding-top: .5em; - padding-left: .5em; padding-right: .5em; - margin-left: 1em; - float: right; clear: right; margin-top: 1em; - font-size: smaller; color: black; background: #eeeeee; border: solid 1px; - text-align: left; text-indent: 0em;} -.sidenote {width: 20%; padding-bottom: .5em; padding-top: .5em; - padding-left: .5em; padding-right: .5em; - margin-right: 1em; - float: left; clear: left; margin-top: 0.3em; - font-size: 80%; color: black; background: #eeeeee; border: solid 1px; - text-align: center; text-indent: 0em;} - -.pagenum {visibility: hidden; - position: absolute; right:0; text-align: right; - font-size: 10px; - font-weight: normal; font-variant: normal; - font-style: normal; letter-spacing: normal; - color: #C0C0C0; background-color: inherit;} - -.ralign {position: absolute; right: 5%; text-align: right; top: auto;} - -.figcenter {text-align: center;} -.caption {font-variant: small-caps; font-size: 90%;} - ---> -</style> -</head> - -<body> - -<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Histoire du Consulat et de l'Empire (17/20), by Adolphe Thiers</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Travers and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</div> - -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE (17/20) ***</div> - -<p class="p4 center">HISTOIRE<br /> -<span class="smaller">DU</span><br /> - CONSULAT<br /> -<span class="smaller">ET DE</span><br /> - L'EMPIRE</p> - -<p class="p2 center">TOME XVII</p> - -<p class="p4 slim">L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en -Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise, -Espagnole et Italienne.</p> -<p class="slim">Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la -Librairie) le 15 mars 1860.</p> - -<p class="p2 smaller center">PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8.</p> - - -<p class="p4 center"><b>HISTOIRE<br /> -<span class="smaller">DU</span><br /> - CONSULAT<br /> -<span class="smaller">ET DE</span><br /> - L'EMPIRE</b></p> - -<p class="p2 center">FAISANT SUITE<br /> - À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE</p> - -<p class="p2 center">PAR M. A. THIERS</p> - -<p class="p4 center smaller">TOME DIX-SEPTIÈME</p> - -<div class="figcenter"> -<a id="img001" name="img001"></a> -<img src="images/img001.jpg" width="200" height="146" alt="Emblème de l'éditeur." title="" /> -</div> - -<p class="p4 center small">Paris<br /> - PAULIN, LHEUREUX ET C<sup>ie</sup>, LIBRAIRES-ÉDITEURS<br /> - 60, RUE RICHELIEU<br /> - 1860</p> - - -<div class="chapter"> -<h1><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> HISTOIRE<br /> -DU CONSULAT<br /> -ET<br /> -DE L'EMPIRE.</h1> - -<h2>LIVRE CINQUANTE ET UNIÈME.<br /> -<span class="smaller">L'INVASION.</span></h2> - -<p class="resume"> - Désorganisation de l'armée française à son arrivée sur le - Rhin. — Détresse de nos troupes en Italie et en - Espagne. — Opérations du prince Eugène dans le Frioul pendant - l'automne de 1813, et sa retraite sur l'Adige. — Opérations du - maréchal Soult en Navarre, et ses efforts infructueux pour sauver - Saint-Sébastien et Pampelune. — Retraite de ce maréchal sur la - Nive et l'Adour. — Retraite du maréchal Suchet sur la - Catalogne. — Déplorable situation de la France, où tout avait été - disposé pour la conquête et rien pour la défense. — Soulèvement - des esprits contre Napoléon parce qu'il n'avait point conclu la - paix après les victoires de Lutzen et de Bautzen. — Les coalisés - ignorent cette situation. — Effrayés à la seule idée de franchir - le Rhin, ils songent à faire à Napoléon de nouvelles propositions - de paix. — Les plus disposés à transiger sont l'empereur François - et M. de Metternich. — Causes de leur disposition pacifique. — M. - de Saint-Aignan, ministre de France à Weimar, se trouvant en ce - moment à Francfort, est chargé de se rendre à Paris, et d'offrir - la paix à Napoléon sur la base des frontières naturelles de la - France. — Départ immédiat de M. de Saint-Aignan pour - Paris. — Accueil qu'il reçoit. — Craignant de s'affaiblir par trop - d'empressement à accepter les propositions de Francfort, - Napoléon admet la réunion d'un congrès à Manheim, sans - s'expliquer <span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> sur les bases de pacification - proposées. — Premières occupations de Napoléon dès son retour à - Paris. — Irritation du public contre M. de Bassano accusé d'avoir - encouragé la politique de la guerre. — Son remplacement par M. de - Caulaincourt. — Quelques autres changements moins importants dans - le personnel administratif. — Levée de 600 mille hommes, et - résolution d'ajouter des centimes additionnels à toutes les - contributions. — Convocation immédiate du Sénat pour lui soumettre - les levées d'hommes et d'impôts ordonnées par simple - décret. — Emploi que Napoléon se propose de faire des ressources - mises à sa disposition. — Il espère, si la coalition lui laisse - l'hiver pour se préparer, pouvoir la rejeter au delà du - Rhin. — Ses mesures pour conserver la Hollande et - l'Italie. — Négociation secrète avec Ferdinand VII, et offre de - lui rendre la liberté et le trône, à condition qu'il fera cesser - la guerre, et refusera aux Anglais le territoire - espagnol. — Traité de Valençay. — Envoi du duc de San-Carlos pour - faire agréer ce traité aux Espagnols. — Conduite de Murat. — Son - abattement bientôt suivi de l'ambition de devenir roi - d'Italie. — Ses doubles menées à Vienne et à Paris. — Il demande à - Napoléon de lui abandonner l'Italie. — Napoléon indigné veut - d'abord lui exprimer les sentiments qu'il éprouve, et puis se - borne à ne pas répondre. — Pendant que Napoléon s'occupe de ses - préparatifs, M. de Metternich peu satisfait de la réponse évasive - faite aux propositions de Francfort, demande qu'on s'explique - formellement à leur sujet. — Napoléon se décide enfin à les - accepter, consent à négocier sur la base des frontières - naturelles, et réitère l'offre d'un congrès à - Manheim. — Malheureusement pendant le mois qu'on a perdu tout a - changé de face dans les conseils de la coalition. — État intérieur - de la coalition. — Un parti violent, à la tête duquel se trouvent - les Prussiens, voudrait qu'on poussât la guerre à outrance, qu'on - détrônât Napoléon, et qu'on réduisit la France à ses frontières - de 1790. — Ce parti désapprouve hautement les propositions de - Francfort. — Alexandre flatte tous les partis pour les - dominer. — L'Angleterre appuierait l'Autriche dans ses vues - pacifiques, si un événement récent ne la portait à continuer la - guerre. — En effet à l'approche des armées coalisées la Hollande - s'est soulevée, et la Belgique menace de suivre cet - exemple. — L'espérance d'ôter Anvers à la France décide dès lors - l'Angleterre pour la continuation de la guerre, et pour le - passage immédiat du Rhin. — L'Autriche, de son côté, entraînée par - l'espérance de recouvrer l'Italie, finit par adhérer aux vues de - l'Angleterre et par consentir à la continuation de la guerre. — On - renonce aux propositions de Francfort, et on répond à M. de - Caulaincourt qu'on communiquera aux puissances alliées son - acceptation tardive des bases proposées, mais on évite de - s'expliquer sur la continuation des hostilités. — Forces dont - disposent les puissances pour le cas d'une reprise immédiate des - opérations. — Elles ont pour les premiers mouvements 220 mille - hommes, qu'au printemps elles doivent porter à 600 mille. — Elles - se flattent que Napoléon n'en aura pas actuellement 100 mille à - leur opposer. — Plans divers <span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> pour le passage du Rhin. — Les - Prussiens veulent marcher directement sur Metz et Paris; les - Autrichiens au contraire songent à remonter vers la Suisse, pour - opérer une contre-révolution dans cette contrée, et isoler - l'Italie de la France. — Le plan des Autrichiens prévaut. — Passage - du Rhin à Bâle le 21 décembre 1813, et révolution en - Suisse. — Abolition de l'acte de médiation. — Vains efforts de - l'empereur Alexandre en faveur de la Suisse. — Marche de la - coalition vers l'est de la France. — Arrivée de la grande armée - coalisée à Langres, et du maréchal Blucher à Nancy. — Napoléon - surpris par cette brusque invasion ne peut plus songer aux vastes - préparatifs qu'il avait d'abord projetés, et se trouve presque - réduit aux forces qui lui restaient à la fin de 1813. — Il reploie - sur Paris les dépôts des régiments, et y fait verser à la hâte - les conscrits tirés du centre et de l'ouest de la France. — Il - crée à Paris des ateliers extraordinaires pour l'équipement des - nouvelles recrues, et forme de ces recrues des divisions de - réserve et des divisions de jeune garde. — Napoléon prescrit aux - maréchaux Suchet et Soult de lui envoyer chacun un détachement de - leur armée, et dirige celui du maréchal Suchet sur Lyon, celui du - maréchal Soult sur Paris. — Napoléon envoie d'abord la vieille - garde sous Mortier à Langres, la jeune sous Ney à Épinal, puis - ordonne aux maréchaux Victor, Marmont, Macdonald, de se replier - avec les débris des armées d'Allemagne sur les maréchaux Ney et - Mortier dans les environs de Châlons, où il se propose de les - rejoindre avec les troupes organisées à Paris. — Avant de quitter - la capitale, Napoléon assemble le Corps - législatif. — Communications au Sénat et au Corps - législatif. — État d'esprit de ces deux assemblées. — Désir du - Corps législatif de savoir ce qui s'est passé dans les dernières - négociations. — Communications faites à ce corps. — Rapport de M. - Laine sur ces communications. — Ajournement du Corps - législatif. — Violents reproches adressés par Napoléon aux membres - de cette assemblée. — Tentative pour reprendre les négociations de - Francfort. — Envoi de M. de Caulaincourt aux avant-postes des - armées coalisées. — Réponse évasive de M. de Metternich, qui sans - s'expliquer sur la reprise des négociations, déclare qu'on attend - lord Castlereagh actuellement en route pour le quartier général - des alliés. — Dernières mesures de Napoléon en quittant - Paris. — Ses adieux à sa femme et à son fils qu'il ne devait plus - revoir.</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Nov. 1813.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">État des armées françaises à leur retour sur le Rhin après -la campagne de 1813.</span> -Napoléon venait de ramener l'armée française sur le Rhin, dans l'état -le plus déplorable. La garde de 40 mille hommes était réduite à 10 -mille. Les corps d'Oudinot (le 12<sup>e</sup>), de Reynier (le 7<sup>e</sup>), d'Augereau -(le 16<sup>e</sup>), de Bertrand (le 4<sup>e</sup>), successivement réunis en un seul -sous le général Morand, ne présentaient <span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> pas 12 mille -combattants le jour de leur entrée à Mayence qu'ils étaient chargés de -défendre. Les corps de Marmont et de Ney (les 6<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup>), destinés -sous le maréchal Marmont à garder le Rhin de Manheim à Coblentz, ne -comptaient pas 8 mille hommes sous les armes. Le 2<sup>e</sup> sous Victor avait -tout au plus 5 mille soldats pour couvrir le haut Rhin de Strasbourg à -Bâle. Les corps de Macdonald et de Lauriston (11<sup>e</sup> et 5<sup>e</sup>), réunis -sous le maréchal Macdonald et dirigés sur le bas Rhin, n'avaient pas 9 -mille hommes valides pour disputer le cours de ce grand fleuve de -Coblentz à Arnheim. La cavalerie française formée en quatre corps, mal -montée ou à pied, n'aurait pas pu présenter 10 mille cavaliers en état -de combattre. Les Polonais réduits presque à rien avaient été envoyés -à Sedan où résidait leur dépôt, pour essayer de s'y reformer. Enfin -une masse de traînards sans armes, sans vêtements, portant avec eux -les germes du typhus, qu'ils communiquaient à tous les pays où ils -s'arrêtaient, repassaient la frontière en petites bandes. C'était -presque une seconde retraite de Russie, avec cette différence qu'il -restait environ 60 mille combattants sous les armes, et qu'au lieu de -nous retirer sur l'Allemagne exaspérée, nous nous relirions sur la -France, où nous trouvions enfin la patrie, mais la patrie épuisée et -désolée. Le désastre de Moscou avait pu en effet ne paraître qu'un -accident, grand comme notre destinée, mais la campagne de 1813 -succédant à celle de 1812, attestait l'abandon définitif de la -fortune, et la ruine d'un système qui avait contre lui l'intérêt -autant <span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> que le bon sens des nations civilisées, et que le génie -le plus vaste ne suffisait plus à soutenir contre la force des choses.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Situation de nos troupes en Italie et en Espagne.</span> -Si telle était la situation là où Napoléon avait commandé, elle -n'était guère plus satisfaisante ailleurs, et ses lieutenants, soit en -Italie, soit en Espagne, n'avaient pas été beaucoup plus heureux que -lui.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Efforts du prince Eugène pour défendre l'Italie, et sa -retraite sur l'Adige.</span> -Le prince Eugène, chargé de défendre les Alpes Juliennes, était -parvenu en puisant dans les vieux cadres de l'armée d'Italie, et en -les recrutant avec les conscrits du Piémont, de la Toscane, de la -Provence, du Dauphiné, à se procurer 50 mille soldats au lieu de 80 -mille qu'il avait ordre de réunir. Il en avait formé six divisions -d'infanterie, et une de cavalerie, jeunes en soldats, mais vieilles en -officiers, et avec leur secours il avait essayé de garder la Drave et -la Save de Willach à Laybach, couvrant le Tyrol par sa gauche, la -Carniole par sa droite. (Voir la carte n<sup>o</sup> 31.) Après s'être maintenu -pendant les mois d'août, de septembre et d'octobre sur cette ligne si -étendue, attendant toujours les Napolitains qui n'arrivaient pas, il -avait vu les Autrichiens se présenter en masse aux débouchés de la -Carinthie, son armée s'amoindrir par la désertion des Croates et des -Italiens, et il s'était successivement replié d'abord sur l'Isonzo, -puis sur le Tagliamento. La défection de la Bavière ouvrant tous les -passages du Tyrol sur sa gauche, avait rendu sa position encore plus -difficile, et dans le désir de couvrir à la fois Vérone et Trieste, il -avait partagé son armée en deux corps. Il avait envoyé le <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> -général Grenier sur Bassano avec 15 mille hommes, tandis qu'avec 20 -mille il tâchait, en manœuvrant entre le Tagliamento et la Piave, -de couvrir le Frioul et Venise. C'était l'étude des campagnes du -général Bonaparte qui lui avait inspiré l'idée d'envoyer le général -Grenier dans la vallée de Bassano, car en remontant cette vallée, ce -général pouvait se jeter dans le flanc des Autrichiens, tandis que le -général Giflenga essayait avec quelques mille hommes de les contenir -de front entre Trente et Roveredo. Mais il ne suffit pas d'emprunter -leurs idées aux grands capitaines, il faudrait aussi leur emprunter la -précision et l'énergie de l'exécution; or le général Grenier tâtonnant -sans cesse, avait perdu un temps précieux, et le prince Eugène qui -disposait tout au plus de 20 mille hommes pour résister à la colonne -des Autrichiens venant de Laybach, avait craint d'être rejeté sur -l'Adige, c'est-à-dire en arrière de l'ouverture de la vallée de -Bassano, ce qui l'eût séparé du général Grenier. Il avait donc rappelé -celui-ci, pour se retirer définitivement sur Vérone. Il avait ainsi -abandonné aux Autrichiens la Carniole, le Frioul, le Tyrol italien, et -gardé seulement les places, c'est-à-dire Osopo, Palma-Nova, Venise. La -nécessité de laisser quelques garnisons dans ces importantes -forteresses et la désertion l'avaient réduit à 36 mille hommes de -troupes actives, tandis que les généraux ennemis, Hiller et -Bellegarde, en comptaient 60 mille, indépendamment des insurgés -tyroliens.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Retiré sur l'Adige, le prince Eugène parvient à s'y -maintenir.</span> -Une fois concentré sur l'Adige, le prince Eugène reprenant confiance, -et se jetant sur les Autrichiens, <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> tantôt à gauche vers -Roveredo, tantôt devant lui vers Caldiero, leur avait tué ou pris sept -ou huit mille hommes en divers combats. Il était parvenu ainsi à se -faire respecter; mais ayant derrière lui l'Italie que les souffrances -de la guerre avaient détachée de nous, que les prêtres et les Anglais -excitaient à la révolte, et que Murat ne cherchait point à nous -ramener, il était douteux qu'il réussît à se soutenir. Il ne pouvait -répondre que de sa fidélité, et de la sienne, hélas, toute seule! La -désolante nouvelle de Leipzig avait consterné et fortement ébranlé les -cours d'Italie, quoiqu'elles fussent toutes d'origine française. Quant -au prince Eugène, époux, comme on sait, d'une princesse bavaroise, son -beau-père lui avait envoyé un officier pour l'informer des motifs -impérieux qui avaient détaché la Bavière de la France, et pour lui -proposer au nom de la coalition une principauté en Italie, s'il -consentait à abandonner la cause de Napoléon. -<span class="sidenote" title="En marge">Noble fidélité de ce prince.</span> -Le prince Eugène plein -de douleur en songeant à sa femme et à ses enfants qu'il aimait, et -qu'il craignait de voir bientôt privés de tout patrimoine, avait -répondu que devant sa fortune à Napoléon, il ne pouvait se séparer de -lui, et que réduit peut-être avant peu à chercher un asile à Munich, -il était certain que le roi de Bavière aimerait mieux y recevoir un -gendre sans couronne qu'un gendre sans honneur! Le prince Eugène après -cette honorable réponse s'était borné à communiquer à Napoléon le -récit exact de cette entrevue.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée du maréchal Soult sur la frontière d'Espagne comme -lieutenant de l'Empereur.</span> -La fin de l'année 1813 avait été plus triste encore en Espagne qu'en -Italie. On se souvient que Napoléon, <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> à la suite de la bataille -de Vittoria, profondément irrité contre son frère Joseph et contre le -maréchal Jourdan, avait chargé le maréchal Soult d'aller rétablir nos -affaires en Espagne, et lui avait conféré, pour rendre son autorité -plus imposante, la qualité de lieutenant de l'Empereur. Le maréchal -Soult, dont on se rappelle sans doute les démêlés avec le roi Joseph, -revenant avec le pouvoir de faire arrêter ce prince s'il résistait, -avait éprouvé une satisfaction d'orgueil que, malheureusement pour nos -armes, il devait prochainement expier. Dans un ordre du jour offensant -pour Joseph et pour le maréchal Jourdan, il avait imputé nos -infortunes en Espagne non pas aux circonstances, mais à l'incapacité -et à la lâcheté de ceux qui l'avaient précédé dans le commandement, ne -prévoyant pas qu'il s'ôtait ainsi toute excuse pour ce qui devait -bientôt lui arriver. Sur-le-champ il était entré en fonction, et -s'était occupé de réorganiser l'armée. -<span class="sidenote" title="En marge">Organisation en une seule armée des diverses troupes -revenues d'Espagne.</span> -Au lieu de la laisser partagée -en armées d'Andalousie, du centre, du Portugal et du Nord, ce qui -présentait de graves inconvénients, il l'avait formée en simples -divisions, à la tête desquelles il avait placé de très-bons -divisionnaires, qui étaient nombreux dans cette armée dont la forte -constitution avait résisté à tous les revers. Après l'avoir distribuée -en dix divisions, dont une de réserve, il avait confié la droite au -général Reille, le centre au général comte d'Erlon, la gauche au -général Clausel. Ce dernier, après la bataille de Vittoria, ayant -réussi par un miracle de courage et de présence d'esprit à gagner -Saragosse, était rentré en France par Jaca, et <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> venait de -rejoindre le maréchal Soult avec 15 mille hommes. Ce mouvement avait, -il est vrai, l'inconvénient de découvrir Saragosse, mais il avait -l'avantage de concentrer nos forces contre les Anglais, qui étaient -nos ennemis les plus redoutables en Espagne, et il était permis d'en -espérer quelque résultat si ces forces, très-considérables encore, -étaient bien employées. L'armée, sous le rapport des qualités -militaires, n'avait pas d'égale, surtout depuis les pertes que nous -avions faites en Russie et en Allemagne. C'étaient les plus braves -soldats, les plus aguerris, les plus rompus à la fatigue qu'il y eût -alors en Europe. -<span class="sidenote" title="En marge">Esprit des soldats qui avaient fait la guerre d'Espagne.</span> -Mais en même temps ils étaient, comme nous l'avons -déjà dit, dépités, dégoûtés de se voir depuis six ans sacrifiés -non-seulement à une entreprise funeste, mais à l'incapacité et à la -rivalité de leurs chefs. Avec une confiance immense en eux-mêmes, ils -n'en avaient aucune dans leurs généraux, excepté toutefois les -généraux Reille et Clausel, et ils ne s'attendaient qu'à être battus. -Ce défaut de confiance dans ceux qui les commandaient avait achevé de -détruire parmi eux la discipline déjà fort ébranlée par la misère. -Habitués à n'être jamais nourris, à vivre uniquement de ce qu'ils -arrachaient à une population qu'ils haïssaient et dont ils étaient -haïs, ils se regardaient comme les maîtres de tout ce qui était sous -leur main, et, même rentrés en France, il n'était pas probable qu'on -changeât beaucoup leur manière de penser, si on ne changeait pas leur -manière de vivre. Déguenillés, hâlés par le soleil, irrités, -arrogants, ayant à leur tête des officiers encore plus à plaindre -qu'eux, <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> et qui n'osaient pas montrer leurs vêtements en -lambeaux, ils présentaient le spectacle le plus navrant, celui de -braves soldats aux prises avec le vice et la misère. Un grand général -qui aurait su s'emparer d'eux, et qui les aurait reconduits à la -victoire, en eût fait la première armée du monde.</p> - -<p>Napoléon, de peur de désorganiser les seules provinces où la guerre -d'Espagne n'eût pas été désastreuse, n'avait pas voulu retirer le -maréchal Suchet de l'Aragon, et par le motif que nous avons déjà -indiqué il avait choisi le maréchal Soult. Ce maréchal, qui avait une -grande renommée, moindre toutefois en Espagne où il avait servi -qu'ailleurs, n'était pas accueilli de l'armée avec une entière -confiance. Cependant il pouvait beaucoup réparer. -<span class="sidenote" title="En marge">Armée anglaise; sa composition et sa force.</span> -Il avait affaire à -un redoutable ennemi, nous voulons dire à l'armée anglo-portugaise, -comptant 45 mille Anglais et 15 mille Portugais enorgueillis de leurs -victoires, plus 30 ou 40 mille Espagnols, les meilleurs soldats de -l'Espagne. Il était certainement possible avec 70 mille Français de -tenir tête à cette armée, plus nombreuse que la nôtre, mais inférieure -en qualité, les Anglais exceptés.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Position prise par lord Wellington à la fin de 1813.</span> -Lord Wellington, même après la bataille de Vittoria, hésitait à -pénétrer en France: aussi essayait-il d'assiéger Saint-Sébastien et -Pampelune, bien plus pour se donner un prétexte de temporiser que pour -se procurer ces deux postes, qui valaient au surplus la peine d'un -siége. Pour protéger cette double entreprise contre les retours -offensifs des Français, il avait distribué son armée assez habilement, -et surmonté autant que possible la difficulté <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> des lieux. -Saint-Sébastien, comme on le sait, est situé au bord de la mer, -presque à l'embouchure de la Bidassoa, et à l'extrémité de la vallée -de Bastan; Pampelune, au contraire, capitale de la Navarre, est sur le -revers de cette vallée, et dans le bassin de l'Èbre. (Voir la carte -n<sup>o</sup> 43.) -<span class="sidenote" title="En marge">Siéges de Saint-Sébastien et de Pampelune.</span> -Lord Wellington avait chargé du siége de Saint-Sébastien -l'armée espagnole de Freyre, aidée d'une division portugaise et de -deux divisions anglaises. Ces troupes étaient naturellement près de la -mer, à l'extrémité de la vallée de Bastan. Il avait aux environs de -Saint-Estevan, au centre même de la vallée de Bastan, trois divisions -anglaises prêtes à descendre sur Saint-Sébastien, ou à remonter la -vallée, pour se jeter en Navarre au secours de trois autres divisions -anglaises qui couvraient le siége de Pampelune, confié aux troupes -espagnoles du général Morillo. Avec une pareille distribution de ses -forces, le général anglais croyait être en mesure de faire face aux -événements quels qu'ils fussent. Attaqué cependant avec promptitude et -secret, il n'est pas certain qu'il eût pu parer à tout. Aussi -n'était-il pas sans inquiétude, et se gardait-il avec une extrême -vigilance.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Position occupée par l'armée française.</span> -L'armée française était échelonnée dans la vallée de -Saint-Jean-Pied-de-Port, laquelle sert de bassin à la Nive, et court -vers la mer presque parallèlement à la vallée de Bastan. -Saint-Jean-Pied-de-Port, qui ferme le fameux défilé de Roncevaux, est -la place importante du bassin supérieur de la Nive, comme Bayonne, -située au confluent de la Nive et de l'Adour, en est le point -principal vers la mer. On <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> pouvait avec des chances à peu près -égales déboucher de cette vallée, pour se jeter soit sur la colonne -qui assiégeait Saint-Sébastien, soit sur celle qui assiégeait -Pampelune, à condition toutefois de s'y prendre de manière à prévenir -la concentration des forces ennemies. Il y avait quelques raisons de -plus en faveur d'une attaque vers Saint-Sébastien. D'abord -Saint-Sébastien était plus vivement pressé, ensuite le chemin pour s'y -rendre était plus court et meilleur, car il suffisait d'y courir -directement par Yrun, tandis que pour se porter sur Pampelune il -fallait remonter toute la vallée de Saint-Jean-Pied-de-Port, et -traverser le défilé de Roncevaux. On pouvait, du reste, adopter l'un -ou l'autre plan, mais il fallait dans tous les cas agir avec beaucoup -de précision et de célérité, si on voulait réussir et éloigner ainsi -du territoire français l'ennemi prêt à y pénétrer.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Combats inutiles et sanglants pour dégager Pampelune.</span> -Le 24 juillet le maréchal Soult s'était mis en marche à la tête de -presque toute son armée, laissant le général Villatte avec la division -de réserve en avant de Bayonne, et emmenant environ quatre-vingts -bouches à feu qu'on avait tirées de l'arsenal de Bayonne, et attelées -au moyen des chevaux sauvés du désastre de Vittoria. Le 25 il avait -débouché dans la haute vallée de Bastan avec le corps du général -d'Erlon, et dans la vallée de Roncevaux avec les corps des généraux -Reille et Clausel. Ceux-ci n'avaient pas eu de peine à refouler sur -Pampelune la division portugaise et les deux divisions anglaises qui -gardaient l'entrée de la Navarre. Mais le comte d'Erlon, pour -pénétrer dans <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> le Bastan, avait eu beaucoup de peine à forcer -le col de Moya contre le général Hill. Il en était venu à bout -toutefois, avec une perte de 2 mille hommes pour lui, et de 3 mille -pour l'ennemi. Tout aurait été au mieux si le lendemain 26 le comte -d'Erlon avait pu être subitement ramené vers notre extrême droite pour -rejoindre les généraux Reille et Clausel. Mais il avait fallu perdre -la journée du 26 à le rallier, ce qui prouvait qu'on avait commis une -faute en ne débouchant pas tous ensemble par le val de Roncevaux, pour -tomber brusquement sur les divisions anglaises éparpillées à l'entrée -de la Navarre. Lorsque le 27 au matin le comte d'Erlon était venu -rejoindre sur notre droite les généraux Clausel et Reille, les Anglais -étaient déjà dans une forte position en avant de Pampelune, au nombre -de quatre divisions, dont deux anglaises, une portugaise, une -espagnole, et dans un de ces sites où il nous avait toujours été peu -avantageux de les attaquer. De plus ils allaient être rejoints par -deux divisions accourant à marches forcées de la vallée de Bastan. En -effet lord Wellington, averti de notre approche dans la nuit du 25, -avait utilisé la journée du 26 que nous avions perdue, et avait -reporté ses forces du Bastan en Navarre. En attendant que toutes ses -divisions fussent réunies, il en avait quatre parfaitement en mesure -de se défendre. Le général Clausel, dont le coup d'œil égalait -l'énergie, n'était pas d'avis d'aborder de front la position des -Anglais, mais de la tourner en se portant sur Pampelune. Le maréchal -Soult n'ayant point partagé cette opinion, on avait attaqué presque -de front un <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> site formidable, et il nous était arrivé comme à -Vimeiro, à Talavera, à l'Albuera, à Salamanque, de tuer beaucoup de -monde à l'ennemi, d'en perdre presque autant, et de rester au pied de -ses positions sans les avoir emportées. Le 28 juillet le combat avait -recommencé, mais sans plus de succès, car les Anglais n'avaient fait -que se renforcer dans l'intervalle, et le 29 il avait fallu repasser -de Navarre en France, après avoir perdu de 10 à 11 mille hommes, et en -avoir tué ou blessé plus de 12 mille à l'ennemi dans l'espace de -quatre jours. Mais les pertes étaient bien plus sensibles pour nous -que pour lord Wellington, vu que nous étions au terme de nos -ressources, et qu'il était loin d'avoir atteint le terme des siennes. -Les troupes s'étaient montrées plus braves que jamais, et si elles -n'avaient pas réussi, elles étaient peu déçues dans leurs espérances, -car depuis longtemps elles n'attendaient plus rien ni de l'habileté de -leurs chefs, ni des faveurs de la fortune. Revenues bientôt à leur -indiscipline, à leur mépris des généraux, elles s'étaient en partie -débandées pour vivre aux dépens des paysans français. Aussi la -désertion avait-elle promptement égalisé nos pertes et celles de -l'ennemi, et chacune des deux armées comptait treize ou quatorze mille -hommes de moins dans ses rangs. Malheureusement le trouble apporté aux -deux siéges avait été de peu de durée, et lord Wellington se bornant -désormais à investir Pampelune, avait tourné ses principaux efforts -vers Saint-Sébastien, où le général français Rey soutenait avec 2,500 -hommes un siége mémorable. Trois fois en effet il avait rejeté les -Anglais <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> au pied de la brèche après leur avoir fait essuyer des -pertes énormes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Efforts infructueux pour secourir Saint-Sébastien.</span> -Quoique rebutée, l'armée touchée de l'héroïsme de la garnison de -Saint-Sébastien, avait voulu aller à son secours, et le maréchal Soult -revenu à la position de Bayonne, avait fait une tentative pour -secourir cette brave garnison, qui soutenait si bien l'honneur de nos -armes. Il avait passé la Bidassoa et attaqué la hauteur de -Saint-Martial, gardée par l'armée espagnole et par deux divisions -anglaises. Le sort de ce combat avait été celui de tous les combats -livrés aux Anglais dans des positions défensives; nous leur avions -fait éprouver des pertes égales ou supérieures aux nôtres, grâce à -l'intelligence de nos soldats, mais nous avions été obligés de -repasser la Bidassoa grossie par les pluies, et le 8 septembre nous -avions vu succomber la garnison de Saint-Sébastien, après l'une des -plus belles défenses dont l'histoire fasse mention. -<span class="sidenote" title="En marge">Reddition de cette place après la plus belle défense.</span> -Très-heureusement -pour nous il restait à lord Wellington dans le siége de Pampelune une -raison suffisante de ne pas pénétrer en France du moins pour le -moment. Le maréchal Soult réduit de 70 mille hommes à 50 et quelques -mille, avait pris position par sa gauche sur la Nive, autour de -Saint-Jean-Pied-de-Port, par sa droite en avant de la Nive, le long de -la Bidassoa dont il occupait les bords. -<span class="sidenote" title="En marge">Retraite définitive sur la Bidassoa.</span> -Sa gauche étant dans une -vallée, son centre et sa droite dans une autre, il y avait dans sa -ligne un ressaut qui présentait quelque danger. Pour qu'il en fût -autrement il lui aurait fallu abandonner une portion du territoire -français, et il devait naturellement lui en <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> coûter de prendre -une pareille détermination.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Opérations du maréchal Suchet en Aragon et en Catalogne.</span> -C'est ainsi qu'avaient été employés sur la Bidassoa l'été et le -commencement de l'automne. De son côté le maréchal Suchet, à la -nouvelle du désastre de Vittoria, avait pris le parti, douloureux pour -lui, d'évacuer le royaume de Valence. C'était le cas sans doute de ne -pas renouveler la faute commise à Dantzig, Stettin, Hambourg, -Magdebourg, Dresde, et de renoncer plutôt à la possession des places -les plus importantes, que de laisser après soi des garnisons qu'on ne -pouvait pas secourir, et dont l'absence réduisait singulièrement -l'effectif de nos armées. Mais les instructions réitérées du ministre -de la guerre, fondées sur le prix qu'on mettait à garder les bords de -la Méditerranée, avaient encouragé le maréchal à laisser des garnisons -dans la plupart des places. Il avait laissé 1200 hommes à Sagonte, 400 -dans chacun des forts de Denia, Peniscola, Morella, 4 mille à Tortose, -mille à Mequinenza, 4 mille à Lérida, autant à Tarragone, avec de -l'argent, des vivres, des munitions, de bons commandants, en un mot de -quoi se défendre pendant une année. Après s'être privé de ces -détachements il était rentré en Aragon à la tête de 25 mille hommes -seulement, mais superbes, bien vêtus, bien nourris, regrettés partout -des populations qu'ils avaient protégées contre les désordres de la -guerre. Le maréchal Suchet avait d'abord voulu se replier sur -Saragosse, mais Mina s'en étant emparé depuis le départ du général -Clausel, il avait été obligé de gagner Barcelone, et de renoncer à -l'Aragon pour défendre la Catalogne contre l'armée anglo-sicilienne, -qui ne s'élevait pas à <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> moins de 50 mille hommes. -<span class="sidenote" title="En marge">Retraite en Catalogne après avoir laissé des garnisons à -Sagonte, Tortose, Lérida, etc.</span> -Jugeant que -la garnison de Tarragone n'était pas en mesure de se soutenir, il -avait pour un moment repris l'offensive, culbuté l'armée ennemie, -joint Tarragone, fait sauter ses ouvrages, et ramené la garnison, de -manière qu'il ne laissait plus en arrière que celles de Sagonte, -Tortose, Mequinenza, Lérida, Peniscola, Morella, Denia. C'était bien -assez dans l'état des choses en Europe! Ne voulant pas permettre à -l'ennemi de prendre un ascendant trop marqué, il l'avait de nouveau -assailli au col d'Ordal, et dans un combat des plus brillants avait -contraint les Anglais à se retirer sur le bord de la mer.</p> - -<p>Les événements de l'été et de l'automne avaient donc été un peu moins -affligeants dans cette partie de la Péninsule que dans l'autre, mais -là comme ailleurs en évacuant les places on aurait pu composer une -belle armée, laquelle, forte au moins de 40 mille hommes, ne manquant -de rien, conduite par un chef qui avait toute sa confiance, aurait -contribué à défendre victorieusement nos frontières. Malheureusement -au Midi comme au Nord la vaine espérance de recouvrer bientôt une -grandeur chimérique avait altéré le sens si juste de Napoléon, et -enlevé à la défense du sol national des ressources qui auraient -puissamment aidé à le sauver.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Projet de réunion entre le maréchal Soult et le maréchal -Suchet, abandonné comme impossible.</span> -Le maréchal Soult, en quête de combinaisons nouvelles, aurait voulu se -servir de l'armée d'Aragon pour tenter quelque chose d'important -contre lord Wellington. Tantôt il aurait désiré que le maréchal -Suchet, traversant la Catalogne et l'Aragon, vînt le joindre par -Lérida, Saragosse, Tudela, Pampelune, <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> avec environ 25 mille -hommes, tantôt que le maréchal, repassant les Pyrénées et faisant à -l'intérieur l'immense détour de Perpignan, Toulouse, Bayonne, se -réunît à lui pour déboucher en masse contre les Anglais. Le premier de -ces plans exposait le maréchal Suchet au danger d'exécuter une marche -de plus de cent lieues entre l'armée anglo-sicilienne qui était de 70 -mille hommes, les Catalans compris, et l'armée de lord Wellington qui -était de 100 mille, c'est-à-dire au danger d'être accablé par ces -forces réunies, ou bien rejeté en Espagne, où il aurait été pour ainsi -dire précipité dans un gouffre. Le second plan, en le condamnant à un -trajet de cent cinquante lieues en France, livrait les places de la -Catalogne et la frontière du Roussillon à l'armée anglo-sicilienne, -pour un succès bien incertain, car il était douteux que le maréchal -Soult n'ayant pas su battre l'armée anglaise avec 70 mille hommes, y -réussît avec 90 mille, la force numérique ne lui ayant pas manqué dans -les derniers combats. Tous ces projets avaient été jugés -impraticables, et il n'y avait que la fin de la guerre d'Espagne qui, -en faisant cesser l'alliance des Espagnols avec les Anglais, pût nous -débarrasser des uns et des autres, sauf à voir les Anglais reparaître -plus tard sur un point quelconque de nos frontières maritimes. Le 7 -octobre enfin, le maréchal Soult s'était laissé surprendre sur sa -droite, à Andaye, avait perdu 2,400 hommes, et avait été obligé de -céder à l'ennemi une première portion du territoire français. -Pampelune avait ouvert ses portes le 31, et lord Wellington n'ayant -plus aucun motif de s'arrêter à <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> la frontière, allait être -amené, presque malgré lui, à la franchir.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Résumé général de notre situation militaire.</span> -La situation de nos armées était donc fort triste sur tous les points: -sur le Rhin, 50 à 60 mille hommes épuisés de fatigue, suivis d'un -nombre égal de traînards et de malades, ayant à combattre les 300 -mille hommes de la coalition européenne; en Italie, 36 mille -combattants, vieux et jeunes, se trouvant aux prises sur l'Adige avec -60 mille Autrichiens, et ayant à contenir l'Italie fatiguée de nous, -Murat prêt à nous abandonner; sur la frontière d'Espagne, 50 mille -vieux soldats rebutés par l'infortune, défendant à peine les Pyrénées -occidentales contre les 100 mille hommes victorieux de lord -Wellington, et sur cette même frontière 25 mille autres vieux soldats, -en bon état sans doute, mais ayant à disputer les Pyrénées orientales -à plus de 70 mille Anglais, Siciliens et Catalans, tel était l'état -exact de nos affaires militaires exprimé en nombres précis. Napoléon, -il est vrai, avait prouvé cent fois avec quelle rapidité prodigieuse -il savait créer les ressources, mais jamais il ne s'était trouvé dans -une pareille détresse! Plus de 140 mille hommes de nos meilleures -troupes étaient disséminés dans les places de l'Europe; il ne restait -en France que des dépôts ruinés, qui déjà dans cette année 1813 -s'étaient efforcés de dresser en deux ou trois mois de jeunes recrues, -et leur avaient donné en officiers et sous-officiers tout ce qu'ils -contenaient de meilleur. Sans doute il y avait encore dans les -régiments qui rentraient en France de vieux soldats et de vieux -officiers, mais on allait être obligé de leur envoyer <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> -directement les conscrits non habillés, non instruits, pour qu'ils -fissent ce que les dépôts n'auraient ni le temps ni la force de faire -eux-mêmes, et ils allaient être contraints d'employer à instruire des -recrues le temps qu'ils auraient au besoin d'employer à se reposer, si -même l'ennemi leur en laissait le loisir! -<span class="sidenote" title="En marge">Destruction des ressources matérielles de la France.</span> -Nos places qui auraient pu -servir d'appui à l'armée, étaient, comme nous l'avons dit, dépourvues -de tous moyens de défense. L'envoi d'un matériel immense au delà de -nos frontières les avait privées des objets les plus indispensables. -On avait à Magdebourg et à Hambourg ce qu'on aurait dû avoir à -Strasbourg et à Metz, à Alexandrie ce qu'il aurait fallu avoir à -Grenoble. Une partie même de l'artillerie de Lille se trouvait encore -au camp de Boulogne. Ce n'était pas le matériel seul qui manquait. Le -personnel des officiers du génie, si nombreux, si savant, si brave en -France, était dispersé dans plus de cent villes étrangères. À peine -avait-on le temps de former à la hâte quelques cohortes de gardes -nationales pour accourir à Strasbourg, à Landau, à Metz, à Lille! -Ainsi pour conquérir le monde qui nous échappait, la France était -demeurée sans défense. Nos finances, jadis si prospères, conduites -avec un esprit d'ordre si admirable, s'étaient autant épuisées que nos -armées pour la chimère de la domination universelle. Les domaines -communaux, employés à liquider les exercices 1811 et 1812, et à solder -l'insuffisance de celui de 1813, étaient restés invendus. C'est tout -au plus s'il s'était présenté des acheteurs pour 10 millions de ces -domaines. Le papier qui en représentait le prix anticipé, <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> -perdait de 15 à 20 pour cent, bien que la presque totalité de ce qui -avait été émis se trouvât dans les caisses de la Banque et dans celles -de la couronne elle-même, qui en avaient pris pour plus de 70 -millions. -<span class="sidenote" title="En marge">État moral du pays pire encore que son état matériel.</span> -L'état moral du pays était plus désolant encore, s'il est -possible, que son état matériel. L'armée, convaincue de la folie de la -politique pour laquelle on versait son sang, murmurait hautement, -quoiqu'elle fût toujours prête en présence de l'ennemi à soutenir -l'honneur des armes. La nation, profondément irritée de ce qu'on -n'avait pas profité des victoires de Lutzen et de Bautzen pour -conclure la paix, se regardant comme sacrifiée à une ambition -insensée, connaissait maintenant par l'horreur des résultats les -inconvénients d'un gouvernement sans contrôle. Désenchantée du génie -de Napoléon, n'ayant jamais cru à sa prudence, mais ayant toujours cru -à son invincibilité, elle était à la fois dégoûtée de son -gouvernement, peu rassurée par ses talents militaires, épouvantée de -l'immensité des masses ennemies qui s'approchaient, moralement brisée -en un mot, au moment même où elle aurait eu besoin pour se sauver de -tout l'enthousiasme patriotique qui l'avait animée en 1792, ou de -toute l'admiration confiante que lui inspirait en 1800 le Premier -Consul! Jamais enfin plus grand abattement ne s'était rencontré en -face d'un plus affreux péril!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ignorance où était l'Europe de la situation de la France, -et sa crainte de franchir le Rhin.</span> -Certes si l'étranger victorieux qui soupçonnait une partie de ces -vérités, avait pu les connaître dans toute leur étendue, il ne se -serait arrêté qu'un jour aux bords du Rhin, juste le temps nécessaire -pour réunir des cartouches et du pain, il eût franchi <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> ce Rhin -qui depuis 1795 semblait une frontière inviolable, et marché droit sur -Paris, la ville où naguère paraissait résider en permanence le génie -de la victoire. Mais la coalition fatiguée de ses efforts -extraordinaires, toute surprise encore de ses triomphes malgré deux -campagnes successives qui se terminaient à son avantage, était -disposée à s'arrêter sur le Rhin: dernier répit que la fortune -semblait vouloir nous accorder avant de nous abandonner -définitivement!</p> - -<p>Plus d'une cause contribuait à cette disposition des esprits dans le -sein de la coalition, mais notre gloire était la principale. Si la -politique de Napoléon nous avait mis le monde sur les bras, la gloire -qu'il avait répandue sur nous, la bravoure sans égale avec laquelle -nous avions soutenu ses gigantesques entreprises, le souvenir de la -nation française se soulevant tout entière en 1792 pour repousser -l'agression européenne, donnaient à réfléchir aux puissances -continentales, toujours les plus compromises dans une lutte contre la -France. On nous haïssait beaucoup, mais on ne nous craignait pas -moins. L'idée de passer le Rhin, d'aller affronter chez elle cette -nation qui avait inondé l'Europe de ses armées victorieuses, chez -laquelle il n'y avait presque pas un homme qui n'eût porté les armes, -qui blâmait l'ambition de son chef, mais qui le soutiendrait peut-être -fortement si après l'avoir ramené sur ses frontières on voulait les -franchir, cette idée troublait, intimidait les plus sages des généraux -et des ministres de la coalition. D'ailleurs après avoir expulsé -Napoléon de l'Allemagne, qu'y avait-il de <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> plus à prétendre? -<span class="sidenote" title="En marge">Disposition à négocier sur les bords du Rhin.</span> -Fallait-il après un triomphe inespéré tenter de nouveau la fortune, -échouer peut-être dans une entreprise téméraire, se faire rejeter au -delà du Rhin pour n'avoir pas su s'y arrêter, rendre dès lors Napoléon -plus exigeant que jamais, réveiller en lui des prétentions qui étaient -près de s'éteindre, et se condamner à une guerre sans fin pour n'avoir -pas su faire la paix à propos, pas plus que Napoléon n'avait su la -faire à Prague? Et puis la guerre n'avait-elle pas été assez cruelle? -Toutes les armées européennes portaient sur leurs corps des plaies -larges et saignantes, qui attestaient ce que leur avaient coûté -non-seulement Moscou, non-seulement Lutzen, Bautzen et Dresde, où -elles avaient été vaincues, mais la Katzbach, Gross-Beeren, Kulm, -Dennewitz, Leipzig, où elles avaient été victorieuses! Si on excepte -les Prussiens, chez lesquels régnait une sorte de fureur nationale, -excitée par l'influence des sociétés secrètes, le désir de la paix -était général parmi les militaires de toutes les nations. Quoique fort -braves et fort orgueilleux de leurs succès, les militaires russes -avaient voulu s'arrêter sur l'Oder; ils le voulaient bien plus encore -sur le Rhin, et ils pensaient que c'était assez d'être venus en -combattant de Moscou à Mayence, et que pour eux il n'y avait rien à -faire au delà. -<span class="sidenote" title="En marge">Motifs qui portent les coalisés, les Prussiens exceptés, à -désirer la paix.</span> -Les Autrichiens qui se battaient depuis vingt-deux ans, -qui avaient rejeté le vainqueur de Marengo, d'Austerlitz, de Wagram -hors de l'Autriche et de l'Allemagne, qui sentaient profondément le -besoin de se reposer, qui dans la prolongation de la guerre ne -voyaient qu'une satisfaction <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> pour la haine des Prussiens, un -agrandissement d'influence pour les Russes et les Anglais, et -peut-être des chances de défaite pour tous, étaient fort enclins à une -paix qui cette fois paraissait devoir être durable. À la tête de ces -militaires le prince de Schwarzenberg, importuné de la violence des -Prussiens, de l'affectation de suprématie des Russes, de l'entêtement -des Anglais, était fortement prononcé pour la paix, et dans le camp -des coalisés sa haute raison n'était contestée par personne! Et, chose -singulière, le célèbre général anglais lord Wellington, qui le premier -en Europe avait tenu en échec la puissance de Napoléon, et dont la -renommée grossie par l'éloignement n'avait cessé de s'étendre, -semblait hésiter lui-même en approchant des redoutables frontières de -France. Ce n'était pourtant pas la timidité qu'on pouvait lui -reprocher, car en 1810 et en 1811 il était resté seul en armes sur le -continent, risquant à tout moment d'être jeté dans l'Océan par les -armées françaises. Eh bien, après la bataille décisive de Vittoria, -livrée à nos portes, lord Wellington n'avait pas fait un pas, et -malgré les incitations de son gouvernement, il déclarait qu'il y -fallait penser sérieusement avant d'oser toucher au sol brûlant de la -France! Hélas! ces ennemis qui tant de fois nous avaient méconnus, et -tant de fois devaient nous méconnaître encore, nous flattaient -maintenant! Ils ne savaient pas qu'un long abus de nos forces en avait -presque tari la source, que le dégoût d'un long despotisme, que -l'indignation contre une ambition désordonnée, avaient porté la France -à s'isoler de son gouvernement, et à considérer la <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> guerre -plutôt comme faite à lui qu'à elle-même. Cette erreur de nos ennemis -ne devait pas durer, mais elle était générale, et ils nous rendaient -l'hommage de trembler à l'idée de toucher à notre sol.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Dispositions particulières de l'Autriche.</span> -Cette disposition pacifique qu'on remarquait chez les militaires, les -Prussiens exceptés, était moins sensible chez les hommes d'État de la -coalition, mais elle était tout à fait prononcée chez l'un d'eux, M. -de Metternich. Ce ministre profondément clairvoyant, qui, dans l'année -1813, avait montré un rare mélange d'adresse et de franchise, de -résolution et de prudence, répugnait à commettre la fortune de -l'Autriche à de nouveaux hasards, et sous ce rapport, comme sous -beaucoup d'autres, se trouvait pleinement d'accord avec son maître. M. -de Metternich et l'empereur François s'étaient décidés à la guerre, -parce que l'Allemagne la leur demandait à grands cris, parce que -l'occasion de rétablir la situation de l'Autriche, de sauver -l'indépendance de l'Allemagne, était trop belle pour ne pas la saisir; -mais ce but atteint, ils ne voulaient pas, pour reconquérir tout -entière l'ancienne grandeur de l'Autriche, courir la chance de perdre -ce qu'ils en avaient recouvré, courir la chance aussi de grandir outre -mesure la prépondérance russe en Europe, la prépondérance prussienne -en Allemagne, la prépondérance anglaise sur les mers! L'Autriche, -assurée de n'avoir plus le grand-duché de Varsovie sur ses frontières -septentrionales, de reprendre tout ce qu'on lui avait ôté en Pologne -pour constituer ce duché, de regagner la frontière de l'Inn, le -Tyrol, l'Illyrie, une part quelconque <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> du Frioul, de n'avoir -plus à supporter la Confédération du Rhin, devait se tenir, et se -tenait effectivement pour satisfaite. L'empereur François, constant -dans l'adversité, modéré dans la prospérité, était fortement de cet -avis, et M. de Metternich, ministre fidèle de sa pensée, le partageait -entièrement. -<span class="sidenote" title="En marge">Le mariage de Napoléon avec Marie-Louise n'entre pour rien -dans les vues modérées du cabinet de Vienne.</span> -Du reste le mariage de Marie-Louise, imaginé uniquement -dans l'intérêt de l'empire, n'ajoutait pas beaucoup à ces excellentes -raisons. Mais, si on passait le Rhin, il s'élevait tout à coup une -question qui ne s'était encore présentée à l'esprit de personne, -excepté à l'esprit de quelques vieillards inconsolables, dont les -regrets venaient de se convertir depuis peu en vives espérances, et -cette question, c'était celle du renversement de Napoléon lui-même. -Résister à sa domination insupportable, contenir si on le pouvait son -ambition excessive, avait été d'abord le désir de tous ses ennemis; le -renverser du trône de France n'avait été la pensée d'aucun. -<span class="sidenote" title="En marge">Sa crainte de détrôner Napoléon fondée sur la crainte de -révolutions nouvelles.</span> -Pourtant -vaincre un homme dont tous les titres étaient dans la victoire; après -l'avoir vaincu en Russie, en Pologne, en Allemagne, le vaincre en -France même, si on l'essayait et si on y réussissait, pouvait faire -naître l'idée de s'attaquer à sa personne, et de lui ôter par l'épée -une couronne acquise par l'épée. Cette idée seule ravissait de joie -les Prussiens, et remuait le cœur si paisible et si modéré de -Frédéric-Guillaume. Pour Alexandre, que Napoléon avait personnellement -humilié, il n'avait pas rêvé une si éclatante vengeance, mais les -événements la lui offrant, il n'y répugnait point, et ne demandait -pas mieux que <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> de la goûter tout entière. Pourtant en supposant -le but atteint, que ferait-on du trône de France devenu vacant? Les -Prussiens ne s'en inquiétaient guère, pourvu qu'ils eussent précipité -du faîte des grandeurs celui qui les avait tant foulés aux pieds, et -Alexandre pas beaucoup plus, car il se serait vengé lui aussi des -dédains de l'orgueilleux conquérant. Mais la haine n'aveuglait ni -l'empereur François ni son ministre; l'intérêt de l'Autriche les -dirigeait seul, et le Rhin franchi, ils se demandaient ce qu'on ferait -au delà.</p> - -<p>Le mariage de Napoléon avec Marie-Louise, quoique l'empereur François -fût un assez bon père, ne les touchait que médiocrement. D'autres -considérations les occupaient. Aucune puissance au monde n'avait -autant souffert que l'Autriche de l'esprit novateur, et n'avait eu -autant de combats à soutenir contre cet esprit depuis trois cents ans. -Pendant le dix-huitième siècle elle avait rencontré le grand Frédéric, -et perdu la Silésie. Pendant la Révolution française elle avait -rencontré Napoléon, et perdu les Pays-Bas, la Souabe, l'Italie, la -couronne germanique. Si même on remontait jusqu'à la réforme -protestante, on la trouvait sous Charles-Quint aux prises avec Luther, -c'est-à-dire avec l'esprit novateur. La haine des révolutions était -donc chez elle une politique traditionnelle, à peine interrompue un -instant sous Joseph II, bientôt reprise sous ses successeurs, et aussi -active que prévoyante sous l'empereur François et M. de Metternich. -Ils se demandaient donc l'un et l'autre, avec un souci que ne -partageait aucun de leurs alliés, à qui on donnerait à gouverner -<span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> cette France si effrayante, qui tenait dans sa main, outre sa -terrible épée, la torche non moins terrible des révolutions. Les -Bourbons, qui leur auraient convenu sous tant de rapports, ils y -songeaient à peine, parce que la France et l'Europe y songeaient moins -encore, et qu'ils doutaient de leur capacité. Un soldat de génie, -disposé à réprimer la révolution dont il était sorti, non par suite de -préjugés qu'il n'avait point, mais par le double amour de l'ordre et -du pouvoir, leur paraissait difficile à remplacer; et songeant moins à -Marie-Louise qu'à la révolution française, prête à recommencer son -redoutable cours, ils n'inclinaient guère à détrôner Napoléon.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'Angleterre, par d'autres motifs, entre dans les vues de -l'Autriche, et les appuie.</span> -Satisfaits des résultats obtenus, craignant plutôt que désirant la -vacance du trône de France, l'empereur François et M. de Metternich -étaient d'avis, une fois parvenus aux bords du Rhin, d'adresser à -Napoléon de nouvelles offres pacifiques, et, chose inattendue, -l'Angleterre, l'ennemie si obstinée de la famille Bonaparte, se -montrait en ce moment favorable aux vues du cabinet de Vienne. Le -cabinet britannique ayant autrefois affiché le désir de rétablir les -Bourbons sur le trône de France, ayant par ce motif essuyé pendant -vingt années les attaques de l'opposition qui lui reprochait de -soutenir une guerre ruineuse pour un objet étranger à l'Angleterre, -semblait craindre ce reproche, et à force de s'en défendre, avait -presque fini par ne plus le mériter. Lord Aberdeen, son représentant -auprès des cours alliées, l'un des esprits les plus droits, les plus -sages qui aient jamais servi l'Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> était devenu, sous -ce rapport, l'appui de M. de Metternich, et n'hésitait pas à dire que -si Napoléon faisait les concessions nécessaires, il fallait traiter -avec lui tout comme avec un autre, et le considérer comme un souverain -parfaitement légitime.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Principes de conduite que M. de Metternich avait fait -adopter par la coalition pour la bonne direction de ses affaires.</span> -Arrivés au bord du Rhin les coalisés avaient donc un parti à prendre à -cet égard. D'ailleurs certains antécédents les y obligeaient. M. de -Metternich, le lendemain de la réunion de l'Autriche aux puissances -belligérantes, et lorsqu'on était encore en Bohême, avait proposé et -fait adopter quelques résolutions importantes, toutes conçues dans la -vue de remédier à l'esprit de discorde ordinaire aux coalitions. -Premièrement, puisque les souverains et leurs principaux ministres -étaient réunis, il leur avait proposé de ne pas se séparer que la -guerre ne fût terminée. Secondement il avait demandé et obtenu la -nomination d'un général unique, lequel, ainsi qu'on l'a vu, avait été -le prince de Schwarzenberg. Troisièmement, il avait posé comme but, -non pas la conquête, mais la restitution à chacun de ce qu'il avait -perdu. Or comme cette base, pour la Prusse et l'Autriche qui avaient -subi depuis vingt années de si nombreuses transformations, pouvait -être incertaine, il avait fait adopter pour l'une et l'autre la -condition précise de leur état avant la guerre de 1805, et de plus il -avait fait décider qu'on mettrait en dépôt, dans les mains de la -coalition, les provinces reconquises. Enfin il avait obtenu qu'on -divisât la guerre non pas en campagnes et par années, mais en périodes -mesurées sur l'importance des résultats obtenus. Ainsi la marche et -<span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> l'arrivée jusqu'au Rhin devaient constituer la première -période. -<span class="sidenote" title="En marge">Il résulte de ces principes la nécessité de prendre au bord -du Rhin une nouvelle résolution.</span> -La seconde, si on était contraint à l'entreprendre, -s'arrêterait au sommet des Vosges et des Ardennes. La troisième, si on -était absolument réduit à pousser la guerre si loin, ne se terminerait -qu'à Paris même. Il résultait, sans le dire, de ces résolutions si -profondément conçues, qu'à chaque période accomplie, on s'arrêterait -avant d'entamer la suivante, pour examiner si la paix n'était pas -possible.</p> - -<p>Ainsi, par toutes les raisons que nous avons données, l'Autriche, sans -prendre toutefois l'initiative d'une nouvelle négociation, voulait -faire savoir à Napoléon que c'était le moment de traiter, elle voulait -lui conseiller d'être plus sage qu'à Prague, et de s'attacher à -conserver outre le trône, qui n'avait pas été mis en question -jusqu'ici, mais qui pouvait l'être, une France bien belle encore, -celle du traité de Lunéville. -<span class="sidenote" title="En marge">On profite de la présence de M. de Saint-Aignan à Francfort -pour le charger d'une mission pacifique à Paris.</span> -Les souverains et leurs ministres étant -en cet instant réunis à Francfort, un hasard leur fournit une occasion -de communiquer à Napoléon leur pensée véritable, pensée sincère alors, -car le Rhin n'était pas franchi. La France avait eu à Weimar un -ministre, M. de Saint-Aignan, qui à un esprit éclairé joignait un -caractère doux et conciliant, et qui avait l'avantage, fort apprécié à -cette époque, d'être le beau-frère de M. de Caulaincourt. Il était -connu en effet de toute l'Europe que M. de Caulaincourt, dans la cour -trop soumise de Napoléon, avait la sagesse de soutenir la cause de la -paix, et ce mérite s'ajoutant à sa grande situation, en faisait aux -yeux des étrangers le serviteur <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> le plus respectable de -l'Empire. Son beau-frère M. de Saint-Aignan avait été, par une assez -brutale interprétation du droit de la guerre, considéré comme -prisonnier lorsqu'on était entré à Weimar. On avait commencé par le -reléguer à Tœplitz, puis on l'avait rappelé à Francfort, et -dédommagé du reste par beaucoup d'égards d'un désagrément momentané. -On lui avait proposé de se charger d'une mission à Paris, consistant à -suggérer à Napoléon l'idée d'un congrès, lequel se réunirait -immédiatement sur la frontière, et traiterait de la paix sur la double -base des limites naturelles pour la France, et d'une indépendance -complète pour toutes les nations.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Langage de M. de Metternich à M. de Saint-Aignan.</span> -Ce fut d'abord M. de Metternich qui prit M. de Saint-Aignan à part -pour lui offrir cette sorte de mission. Il lui affirma que l'Europe -désirait la paix, qu'elle la voulait honorable et acceptable pour tout -le monde; qu'elle savait que la France après vingt ans de victoires -avait acquis le droit d'être respectée, et qu'elle le serait; qu'on -n'entendait pas rétablir dans son entier l'ancien état des choses, que -l'Autriche ne prétendait pas notamment reprendre tout ce qu'elle avait -possédé jadis, qu'il lui suffirait de revenir à une situation -convenable et rassurante; que c'était là le terme des prétentions de -tous les princes alliés; qu'en preuve de cette haute sagesse chez eux, -lui M. de Metternich était chargé de proposer à la France ses -frontières naturelles, c'est-à-dire le Rhin, les Alpes, les Pyrénées, -mais rien au delà; qu'il était temps pour tous de songer à la paix, -pour l'Europe sans aucun doute, mais pour la <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> France également, -et pour Napoléon en particulier plus que pour aucune des parties -belligérantes; qu'il avait soulevé contre lui un orage épouvantable; -que l'irritation extraordinaire excitée contre sa personne allait sans -cesse croissant, qu'elle inspirait aux combattants une rage guerrière -difficile à contenir; que s'il y regardait bien, il verrait que les -sentiments qui agitaient l'Europe avaient pénétré en France même, et -qu'il pouvait arriver qu'il fût bientôt aussi isolé dans son propre -pays que dans le reste du monde; que le temps de traiter honorablement -était donc venu, que ce moment passé la guerre serait acharnée, -implacable, poussée jusqu'à la destruction entière des uns ou des -autres; qu'on ne se diviserait pas dans la coalition, qu'on ferait à -l'union tous les sacrifices nécessaires; que la paix qu'on offrait on -l'offrait de bonne foi, qu'on la proposait générale sur terre et sur -mer; que la Russie, la Prusse, l'Angleterre elle-même la souhaitaient, -qu'à cet égard il fallait mettre toute défiance de côté, car le désir -d'arrêter l'effusion du sang était universel; mais qu'il ne fallait -pas tomber encore une fois dans la déplorable erreur commise à Prague, -où faute d'en croire l'Autriche, et faute de se résoudre à propos, on -avait pour quelques heures perdues laissé échapper l'occasion de -terminer la guerre à des conditions qu'on n'obtiendrait plus. -<span class="sidenote" title="En marge">Confirmation du langage de M. de Metternich par M. de -Nesselrode et par lord Aberdeen.</span> -En preuve de ce qu'il avançait, M. de Metternich introduisit -successivement M. de Nesselrode et lord Aberdeen, qui répétèrent en -termes plus courts mais aussi formels, tout ce qu'il avait dit -lui-même. Lord Aberdeen affirma au nom de son propre cabinet, qu'on -ne voulait ni abaisser <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> ni humilier la France, qu'on ne -songeait point à lui disputer ses frontières naturelles, car on savait -qu'il y avait des événements sur lesquels il ne fallait pas revenir, -mais il répéta qu'au delà de ces limites on était décidé à n'accorder -à la France ni territoire, ni autorité positive, ni même influence, -excepté celle toutefois que les grands États exercent les uns sur les -autres, quand ils savent se servir des avantages de leur position sans -en abuser.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Sincérité actuelle des ministres de la coalition.</span> -Quant à la sincérité de ce langage, M. de Saint-Aignan, d'après tout -ce qu'il vit et entendit, n'en conçut pas le moindre doute. Il -répondit que pris à l'improviste et n'ayant aucune mission, il pouvait -tout écouter sans manquer à des instructions qu'il n'avait point, -qu'il rapporterait fidèlement ce qu'on le chargeait de dire, mais -qu'il vaudrait peut-être mieux, pour plus d'exactitude, lui remettre -par écrit le résumé des conditions proposées. M. de Metternich n'y vit -aucune difficulté, et remit à M. de Saint-Aignan une note fort courte, -mais précise, contenant les énonciations suivantes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Résumé par écrit des conditions offertes à Francfort.</span> -L'Europe ne se diviserait point quoi qu'il arrivât, et resterait unie -jusqu'à la paix. Cette paix devait être générale, et maritime aussi -bien que continentale. Elle serait fondée sur le principe de -l'indépendance de toutes les nations, dans leurs limites ou naturelles -ou historiques. La France conserverait le Rhin, les Alpes, les -Pyrénées, mais devrait s'y renfermer; la Hollande serait indépendante, -et ses frontières du côté de la France seraient ultérieurement -déterminées; l'Italie serait également indépendante, et on pourrait -discuter les limites que <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> l'Autriche y aurait du côté du -Frioul, ainsi que la France du côté du Piémont. L'Espagne recouvrerait -sa dynastie: cette condition était <i lang="la">sine qua non</i>. L'Angleterre ferait -aussi des restitutions au delà des mers, et chaque nation jouirait de -la liberté du commerce telle qu'elle serait stipulée par le droit des -gens, etc...</p> - -<p>Sur ce dernier point seulement lord Aberdeen éleva quelques -difficultés de rédaction, mais on laissa à M. de Metternich, qui -tenait la plume, le soin de trouver les termes vagues que nous venons -de rapporter, et on dirigea immédiatement M. de Saint-Aignan sur -Mayence, en le rendant porteur des paroles les plus affectueuses pour -M. de Caulaincourt. On fit dire à celui-ci qu'on le savait si honnête -homme et si juste, qu'on était prêt à l'accepter comme arbitre des -conditions de la paix, si Napoléon voulait lui confier des pleins -pouvoirs pour la conclure.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de M. de Saint-Aignan à Paris.</span> -M. de Saint-Aignan arriva le 11 novembre à Mayence, et le 14 à Paris. -Il se hâta de remettre son message à M, de Bassano, qui le transmit -sur-le-champ à Napoléon. -<span class="sidenote" title="En marge">Transmission de son message appuyé par M. de Bassano.</span> -Ce ministre était, il faut le reconnaître, -considérablement changé. De sa dangereuse infatuation il n'avait -conservé que les dehors. L'esprit, le caractère même, avaient cédé -sous le poids des événements. Il eut donc la sagesse d'appuyer auprès -de Napoléon les propositions de Francfort. Elles étaient certes bien -belles, bien acceptables encore! Que pouvions-nous en effet désirer au -delà des Alpes et du Rhin? Qu'avions-nous trouvé en outre-passant ces -frontières si puissantes et si clairement <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> tracées? -<span class="sidenote" title="En marge">Raisons puissantes d'accueillir cet heureux message.</span> -Rien que la -haine des peuples, l'effusion continue de leur sang et du nôtre, des -trônes de famille difficiles à soutenir, presque tous tombés en ce -moment ou tournés contre nous, parce qu'à une influence légitime sur -des peuples voisins nous avions voulu donner la forme humiliante de -royautés étrangères; et si enfin, par orgueil, ou affection -fraternelle, nous exigions absolument quelque chose au delà du Rhin ou -des Alpes, ne restait-il pas dans les termes employés pour fixer les -limites de la Hollande et de l'Italie, le moyen d'obtenir de -suffisantes indemnités de famille?</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon, quoique n'étant pas disposé à refuser les -propositions de Francfort, craint d'avouer trop clairement sa détresse -en les acceptant immédiatement.</span> -Il n'y avait donc pas une seule raison de refuser les propositions -indirectes mais positives de Francfort. Aussi Napoléon n'y pensait-il -pas le moins du monde, bien que son orgueil souffrît cruellement; mais -il recueillait le triste prix de ses fautes, car il ne pouvait guère -se montrer accommodant sans s'affaiblir. Ne pas accepter sur-le-champ -les propositions venues de Francfort, c'était laisser à la coalition -le moyen de se dédire lorsqu'elle finirait par connaître le dénûment -de la France, la dispersion de ses ressources depuis Cadix jusqu'à -Dantzig, son abattement moral, son détachement de Napoléon, lorsque -surtout le peuple anglais, s'exaltant à la nouvelle des derniers -succès de la coalition, voudrait en tirer les plus extrêmes -conséquences. Il y avait ce danger, et c'était, en effet, le plus -grave, mais il y en avait un autre aussi, c'était d'avouer soi-même ce -qu'on craignait que la coalition ne devinât bientôt, en laissant -paraître par trop de condescendance l'impuissance à laquelle on -<span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> était réduit. -<span class="sidenote" title="En marge">Il fait une réponse prompte, mais ambiguë.</span> -De la part d'un caractère moins entier que celui -de Napoléon, la condescendance aurait pu être prise pour de l'esprit -de conciliation; mais de sa part céder à l'instant sur tous les -points, pour lier sur tous les points les puissances coalisées, -c'était avouer une affreuse détresse. Aussi à côté du danger de -résister, y avait-il celui de céder, effet trop ordinaire des -mauvaises conduites, qui vous amènent à des situations où tout est -péril, et où il y a autant d'inconvénient à reculer qu'à s'avancer!</p> - -<p>Pourtant le plus grand péril étant de paraître intraitables, de -fournir ainsi à ceux qui nous faisaient à regret les concessions de -Francfort le droit de les retirer, il valait mieux consentir à tout, -et tout de suite, au risque de laisser échapper un secret que du reste -on ne pouvait pas cacher longtemps. Napoléon voulut par la promptitude -de la réponse montrer un certain empressement à négocier, et n'ayant -pris que la journée du 15 pour réfléchir, il fit répondre dès le -lendemain 16. Mais la forme de la réponse n'était pas heureuse. Aucune -explication sur les bases proposées, dès lors aucune acceptation de -ces bases, désignation de Manheim pour lieu de réunion du futur -congrès, lieu dont le voisinage indiquait la résolution d'entrer en -matière sans retard, enfin phrase ironique, amère même contre -l'Angleterre, à propos de l'indépendance des nations que la France, -disait-on, demandait sur terre comme sur mer, telle était en substance -la note expédiée, note qu'assurément on ne fit pas attendre, car on -l'envoya immédiatement au maréchal Marmont qui commandait à Mayence, -avec ordre <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> de la faire parvenir sur-le-champ à Francfort. Le -silence gardé sur les conditions était imaginé sans doute pour écarter -l'idée d'un trop grand abattement de notre part, car il indiquait -qu'on n'était pas prêt à tout accepter, mais c'était décourager la -coalition si elle était sincère, et si elle ne l'était pas, lui -laisser le moyen de se dédire.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">État dans lequel Napoléon trouve les esprits en arrivant à -Paris.</span> -Napoléon arrivé à Paris y avait trouvé le public dans un état de -profonde tristesse, presque de désespoir, et en particulier d'extrême -irritation contre lui. Sa police, quelque active qu'elle fût, quelque -arbitraire qu'elle se permît d'être, pouvait à peine contenir la -manifestation du sentiment général. -<span class="sidenote" title="En marge">On lui impute la rupture des négociations de Prague.</span> -Bien que personne, même dans le -gouvernement, ne connût le secret des négociations de Prague, bien que -Napoléon eût laissé croire à ses ministres et à l'archichancelier -Cambacérès lui-même que les puissances avaient cherché à l'humilier -jusqu'à vouloir lui ôter Venise, ce qui n'était pas vrai, le public -était convaincu que si les négociations avaient échoué, c'était sa -faute. On ne lui pardonnait donc pas d'avoir négligé l'occasion si -heureuse des victoires de Lutzen et de Bautzen pour conclure la paix. -On regardait son ambition comme extravagante, cruelle pour l'humanité, -fatale pour la France. Après les désastres de 1813, ajoutés à ceux de -1812, on ne se croyait plus en mesure de résister à la coalition -formidable qui sur le Rhin, l'Adige, les Pyrénées, menaçait la France -d'un million de soldats. Les écrivains enchaînés ou payés, qui seuls -avaient la faculté de composer des gazettes, et que personne ne -croyait même quand ils disaient la vérité, avaient <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> reçu les -instructions du duc de Rovigo sur la manière de présenter les malheurs -de cette campagne. Les frimas avaient servi à expliquer les désastres -de 1812, la défection des alliés allait servir à expliquer ceux de -1813. Outre cette explication on en cherchait une autre dans -l'explosion imprévue du pont de Leipzig. Sans le crime des Saxons et -des Bavarois, disait-on, sans la faute de l'officier qui avait fait -sauter le pont de Leipzig, Napoléon, vainqueur de la coalition, serait -revenu sur le Rhin apportant à la France une paix glorieuse. -<span class="sidenote" title="En marge">Le langage de ses écrivains n'obtient aucune créance.</span> -Aussi n'y -avait-il pas de termes d'exécration qu'on ne prodiguât aux Bavarois et -surtout aux Saxons. On annonçait de plus avec une insistance cruelle, -et bien peu méritée, que le colonel de Montfort, très-innocent, quoi -qu'on en dît, de la catastrophe du pont de Leipzig, allait être pour -cette catastrophe déféré à une commission militaire. Personne -n'ajoutait foi à ces assertions, et comme les menteurs qui, lorsqu'ils -s'aperçoivent qu'on ne les croit pas, élèvent la voix davantage, les -écrivains soldés répétaient avec plus d'acharnement le thème convenu, -sans obtenir plus de créance.—Il veut sacrifier tous nos enfants à sa -folle ambition, était le cri des familles, depuis Paris jusqu'au fond -des provinces les plus reculées. On ne niait pas le génie de Napoléon, -on faisait bien pis, on n'y songeait plus, pour ne penser qu'à sa -passion de guerres et de conquêtes. L'horreur qu'on avait ressentie -jadis pour la guillotine, on l'éprouvait aujourd'hui pour la guerre. -On ne s'entretenait partout que des champs de bataille de l'Espagne -et de l'Allemagne, des milliers <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> de mourants, de blessés, de -malades expirant sans soins dans les champs de Leipzig et de Vittoria. -<span class="sidenote" title="En marge">Sentiment profond des maux de la guerre.</span> -On représentait Napoléon comme une espèce de démon de la guerre, avide -de sang, ne se complaisant qu'au milieu des ruines et des cadavres. La -France dégoûtée de la liberté par dix années de révolution, était -dégoûtée maintenant du despotisme par quinze années de gouvernement -militaire, et d'effusion de sang humain d'un bout de l'Europe à -l'autre. Les violences des préfets enlevant les enfants du peuple par -la conscription, ceux des classes élevées par la création des gardes -d'honneur, torturant par des garnisaires les familles dont les fils ne -répondaient point à l'appel, employant les colonnes mobiles contre les -réfractaires qui couraient la campagne, traitant souvent les provinces -françaises comme des provinces conquises, convertissant en impôts -obligatoires de prétendus dons volontaires proposés et consentis par -leurs affidés, prenant à la fois denrées, chevaux, bétail, par la voie -des réquisitions; une police soupçonneuse recueillant les moindres -propos, enfermant arbitrairement ceux qui étaient accusés de les -tenir, et toujours supposée présente là même où elle n'était point; -une misère profonde dans les ports, résultant de la clôture absolue -des mers; sur les frontières de terre, ouvertes naguère à notre -industrie, des milliers de baïonnettes étrangères ne laissant pas -passer un ballot de marchandises; enfin une terreur indicible et -universelle de l'invasion, tous ces maux à la fois provenant d'une -seule volonté non contredite, étaient une cruelle leçon, qui avait -infirmé celle qu'on avait reçue des malheurs <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> de la révolution, -et, qui, sans rendre la France républicaine, la ramenait à désirer une -monarchie libéralement constituée. -<span class="sidenote" title="En marge">Réveil des partis.</span> -Tous les partis longtemps oubliés, -commençaient à se montrer de nouveau. Les révolutionnaires -s'agitaient, mais à la vérité sans effet. Quelques-uns, en très-petit -nombre, se rattachant à Napoléon par la crainte des Bourbons qu'ils -haïssaient, voulaient bien le proclamer dictateur, à condition qu'il -aurait recours à des moyens extraordinaires, et qu'il appellerait le -peuple à un mouvement semblable à celui de 1792. -<span class="sidenote" title="En marge">Dispositions des révolutionnaires et des royalistes.</span> -Mais c'étaient des -maniaques rêvant un passé actuellement impossible. Le mouvement de -1792 n'avait été qu'une explosion d'indignation de la part de la -France injustement assaillie par l'Europe, et ce sentiment c'était -aujourd'hui l'Europe qui l'éprouvait à son tour contre nous. Les -royalistes, partisans de la maison de Bourbon, ranimés par -l'espérance, excités par les prêtres bien plus nombreux, bien plus -hardis en ce moment que les révolutionnaires, commençaient à élever la -voix et à se faire écouter. La France avait presque oublié les -Bourbons, dont elle était séparée par des événements immenses qui -tenaient dans les esprits la place de plusieurs siècles, et elle -craignait d'ailleurs leur manière de penser, leur entourage, leurs -ressentiments; mais épouvantée de l'empire, persistant à repousser la -république, elle en venait à comprendre que les Bourbons contenus par -de sages lois, pourraient offrir un moyen d'échapper au despotisme -comme à l'anarchie. Il n'y avait du reste que les hommes les plus -éclairés qui portassent leurs vues aussi loin; <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> la masse -laissait parler des Bourbons pour ne plus entendre parler de la -guerre, qui dévorait les enfants, aggravait les impôts, et empêchait -tout commerce.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Sentiments des fonctionnaires.</span> -Lorsqu'un gouvernement commence à être en danger, on peut en -apercevoir le signe certain dans l'état d'esprit des fonctionnaires. -En 1813 et 1814 les fonctionnaires de l'Empire étaient tristes, -découragés, abattus, et quoiqu'un certain nombre affectassent un zèle -violent, la plupart sans le dire en voulaient à Napoléon autant que -ses plus grands ennemis, parce qu'ils sentaient qu'en se compromettant -lui-même il les avait tous compromis. Le péril avait rendu quelque -indépendance aux fonctionnaires d'un ordre élevé. Ils avaient déjà dit -à Napoléon à la fin de 1812, et ils lui répétaient bien plus à la fin -de 1813, que sans la paix ils seraient tous perdus, eux comme lui. Les -militaires du plus haut grade qu'il avait comblés de biens mais sans -les en laisser jouir, se taisaient en montrant un sombre -mécontentement, ou disaient durement qu'il ne restait aucune ressource -pour soutenir la guerre. -<span class="sidenote" title="En marge">État d'esprit de Berthier et de Cambacérès.</span> -Les deux hommes les plus sensés, l'un de -l'armée, l'autre du gouvernement, Berthier et Cambacérès, ne cachaient -plus leur consternation. Berthier était malade; Cambacérès était tombé -dans une dévotion qui, ne répondant à aucune de ses dispositions -antérieures, était la suite visible de son profond découragement. Se -taisant avec Napoléon comme on a coutume de faire avec les -incorrigibles, il avait demandé à se retirer, pour finir sa vie dans -le repos et la piété. -<span class="sidenote" title="En marge">Langage de Ney, Marmont, Macdonald, Caulaincourt.</span> -D'autres personnages moins résignés, avaient -manifesté plus ouvertement leur chagrin. <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> Ney, disait-on, avait -laissé échapper des paroles violentes; Marmont avait profité d'une -ancienne intimité pour hasarder quelques avis; Macdonald, avec un -mélange de finesse et de simplicité un peu rude, avait dit son -sentiment; M. de Caulaincourt avait réitéré l'expression du sien, avec -son courage ordinaire et une sorte de hauteur respectueuse. Tous -n'avaient que le mot de paix à la bouche. -<span class="sidenote" title="En marge">Alarmes de l'Impératrice.</span> -Enfin l'Impératrice, sans -donner un avis, car elle ne savait qui avait tort ou raison, s'était -bornée à pleurer. Elle était épouvantée pour elle, pour son fils, même -pour Napoléon, qu'elle aimait alors comme une jeune femme aime le seul -homme qu'elle ait connu.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Angoisses de Napoléon, auquel on demande la paix, lorsqu'il -ne dépend plus de lui de la donner.</span> -Cette idée de la paix qui le poursuivait comme un reproche amer, -importunait Napoléon, d'autant plus qu'après ne l'avoir point voulue -quand il dépendait de lui de l'obtenir, il sentait qu'aujourd'hui, -même en la voulant, il ne l'obtiendrait pas, et que cette paix -longtemps repoussée s'enfuirait à son tour quand il courrait après -elle, singulière et fatale vengeance des choses de ce monde! L'Europe -certainement venait d'offrir avec bonne foi la reprise des -négociations, mais on pouvait douter de cette bonne foi quand on -n'était pas dans le secret de ses conseils, et il était probable -d'ailleurs qu'elle ne persisterait pas dans une telle offre, dès que -notre faiblesse, qui ne pouvait être longtemps ignorée, lui serait -enfin connue. -<span class="sidenote" title="En marge">Ses discours quotidiens à tous ceux qui le blâment plus ou -moins ouvertement.</span> -Napoléon ne croyait donc que très-peu à la possibilité -d'une paix acceptable, ne l'attendait que d'une dernière lutte -acharnée, soutenue ou sur la frontière, ou en deçà, et adressait à -tous ses censeurs <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> cachés ou patents les réponses -suivantes:—Il est facile, leur disait-il, de parler de la paix, mais -il n'est pas aussi facile de la conclure. L'Europe semble nous -l'offrir, mais elle ne la veut pas franchement. Elle a conçu -l'espérance de nous détruire, et cette espérance une fois conçue, elle -n'y renoncera que si nous lui faisons sentir l'impossibilité d'y -réussir. Vous croyez que c'est en nous humiliant devant elle que nous -la désarmerons; vous vous trompez. Plus vous serez accommodants, plus -elle sera exigeante, et d'exigences en exigences, elle vous conduira à -des termes de paix que vous ne pourrez plus admettre. Elle vous offre -la ligne du Rhin et des Alpes, et même une partie quelconque du -Piémont. Ce sont là certainement d'assez belles conditions, mais si -vous paraissez y accéder, elle vous proposera bientôt vos frontières -de 1790. Eh bien, les puis-je accepter, moi, qui ai reçu de la -République les frontières naturelles? Peut-être a-t-il existé un -moment où il aurait fallu nous montrer plus modérés, mais au point où -en sont les choses, une condescendance trop manifeste de notre part -serait un aveu de notre détresse qui éloignerait plus qu'il ne -rapprocherait la paix. Il faut combattre encore une fois, combattre en -désespérés, et, si nous sommes vainqueurs, alors nous devrons sans -aucun doute nous hâter de conclure la paix, et, dans ce cas, soyez-en -sûrs, je m'y prêterai avec empressement.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Incrédulité qui accueille partout les paroles de -l'Empereur.</span> -Malheureusement ce que disait Napoléon devenait de minute en minute -plus exact, car l'Europe successivement avertie de notre faiblesse, ne -se prêterait bientôt plus à aucune concession, et pour avoir <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> -la paix il faudrait l'arracher. Mais après avoir cru Napoléon trop -facilement lorsqu'il ne disait pas vrai, on ne voulait plus le croire -lorsque ce qu'il disait n'était que trop véritable. On ne voyait dans -le langage que nous venons de rapporter que son intraitable caractère, -son implacable passion pour la guerre (passion qu'il avait eue et -qu'il n'avait plus), et beaucoup de gens qui se souciaient peu que la -paix fût acceptable ou non, que la France eût ou n'eût pas ses -frontières naturelles, pourvu que le trône impérial conservé conservât -leurs places, disaient que <em>cet homme</em> (c'est ainsi qu'ils appelaient -Napoléon), que <em>cet homme</em> était fou, qu'il se perdait, et qu'il -allait les perdre tous avec lui.—Ainsi la vérité qu'on n'a pas voulu -écouter lorsqu'il était temps de l'entendre utilement, on la retrouve -plus tard, sous les formes les plus poignantes, non-seulement dans le -cri des peuples, mais dans l'affliction des amis sincères, dans -l'humeur silencieuse des amis intéressés, et souvent même dans -l'insolence des plus vils courtisans, chez lesquels le désespoir d'une -fortune perdue a fait évanouir le respect!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Déchaînement général contre le duc de Bassano.</span> -À toute opinion méconnue, et devenue implacable pour avoir été -méconnue, il faut une victime, justement ou injustement choisie. Il y -en avait une alors que toute la puissance de Napoléon ne pouvait -refuser, nous ne dirons pas au public, condamné au silence, mais à sa -propre cour révoltée des périls de la situation, et cette victime -c'était M. de Bassano. On savait, sans connaître les détails, qu'à -Prague la France aurait pu obtenir une paix glorieuse, <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> et que -l'Empereur l'avait refusée; on savait que dans le moment même -l'Empereur venait de recevoir une proposition fort belle encore, et un -murmure d'antichambre disait qu'il n'y avait pas répondu -convenablement, et de toutes ces fautes on s'en prenait à M. de -Bassano, dont l'imprévoyance et l'orgueil avaient, disait-on, causé -tous nos maux. On prétendait que c'était lui qui au lieu d'éclairer -Napoléon s'appliquait à l'abuser, comme si quelqu'un avait pu être -responsable des résolutions de ce caractère indomptable. M. de -Bassano, sans doute, avait été un ministre complaisant, mais plus -complaisant que dangereux, car il est douteux que même en se joignant -à M. de Caulaincourt, il eût pu faire prévaloir à Prague une -détermination salutaire. -<span class="sidenote" title="En marge">Le remplacement de ce ministre demandé comme un sacrifice -nécessaire à la paix.</span> -Toutefois il aurait dû le tenter, et s'il -n'avait sauvé la France, il aurait au moins sauvé sa responsabilité. -On l'accablait en ce moment avec l'injustice ordinaire de la passion; -et M. de Caulaincourt qui lui en voulait de ne l'avoir pas soutenu à -Prague, M. de Talleyrand qui occupait ses loisirs à le railler sans -cesse, assuraient qu'avant tout, pour avoir la paix il fallait -persuader au monde qu'on la désirait, et que la manière la moins -humiliante de le prouver c'était de renvoyer M. de Bassano.</p> - -<p>Napoléon se résigna donc à ce sacrifice, première mais inutile -expiation de ses fautes. Il savait bien que M. de Bassano n'était pas -le vrai coupable, et que dans ce ministre c'était lui qu'on voulait -frapper, et quoiqu'il n'en coûtât pas moins à sa justice qu'à son -orgueil, il consentit à lui retirer les affaires étrangères, tant le -danger était pressant, et tant il <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> sentait qu'il fallait, au -dedans comme au dehors, des satisfactions à l'opinion courroucée. -Ainsi sous les gouvernements despotiques aussi bien que sous les -gouvernements libres, les instruments des fautes sont punis, seulement -ils le sont avec moins de ménagement pour l'orgueil du maître, qui est -réduit à se condamner lui-même en les frappant, aveu fâcheux et la -plupart du temps stérile, parce que le sacrifice arrive lorsque le mal -est irréparable.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Bassano remplacé par M. de Caulaincourt dans le -ministère des relations extérieures.</span> -Les deux auteurs de la chute de M. de Bassano, MM. de Talleyrand et de -Caulaincourt, étaient seuls capables de le remplacer. Napoléon songea -d'abord au premier, qui avait en Europe plus d'autorité que le second, -quoiqu'il inspirât moins d'estime. M. de Talleyrand, avec sa rare -sagacité politique, voyait venir la fin de l'Empire; pourtant il n'en -était pas assez sûr pour refuser la direction des affaires étrangères -à laquelle il devait sa grandeur. Mais se défiant du despotisme de -Napoléon autant que Napoléon se défiait de sa fidélité, il attachait -du prix à rester grand dignitaire. Or, sur ce sujet, Napoléon s'était -fait un système, c'était de ne jamais réunir chez le même individu le -pouvoir ministériel et la qualité de grand dignitaire. Dans son -empire, tel qu'il l'avait imaginé, les grands dignitaires, émanation -de l'autorité souveraine, veillant de haut à l'une des branches de -l'administration, avaient quelque chose de l'inviolabilité du monarque -comme ils avaient quelque chose de son auguste caractère. Or, il ne -voulait pas que ses ministres fussent inviolables, et M. de Talleyrand -moins qu'un autre. Mais M. de Talleyrand tenait à l'être sous un tel -maître, du <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> moins autant que possible. Pour ce motif si mesquin -on ne s'entendit point, et M. de Caulaincourt devint ministre des -affaires étrangères. On n'en pouvait trouver un plus estimable, plus -estimé, mieux accueilli de l'Europe.</p> - -<p>Napoléon profita de l'occasion pour opérer quelques autres changements -dans le ministère, les uns résultant de celui qui venait de -s'accomplir, les autres projetés depuis quelque temps. -<span class="sidenote" title="En marge">M. de Bassano reprend la secrétairerie d'État.</span> -En retirant à -M. de Bassano la direction des affaires étrangères, Napoléon -n'entendait cependant pas laisser sans emploi ce fidèle serviteur, et -il lui rendit le poste de secrétaire d'État, qui le replaçait dans la -plus intime confiance du monarque. C'était le ramener au point de -départ de son ambition, mais il fallait céder à l'opinion déjà plus -forte en ce moment que Napoléon lui-même. -<span class="sidenote" title="En marge">M. Daru est appelé à l'un des deux ministères de la -guerre.</span> -La secrétairerie d'État -était alors occupée par M. Daru. Il y avait encore moins de motifs de -laisser sans emploi un personnage dont le sacrifice n'était pas plus -désiré par l'opinion que par le monarque. M. Daru, administrateur -intègre, ferme, infatigable, sans cesse à la suite de Napoléon dans -ses campagnes les plus difficiles, ayant partagé tous ses dangers, -passait pour avoir en mainte occasion donné d'utiles conseils, et -personne n'aurait vu dans son éloignement un avantage pour les -affaires. Napoléon qui le pensait ainsi lui confia l'un des deux -ministères de la guerre. Le général Clarke, duc de Feltre, avait -l'administration du personnel, M. de Cessac celle du matériel. Ce -dernier avait déjà rendu de longs services, et était capable d'en -rendre encore; mais Napoléon, contraint de faire vaquer <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> des -places, lui accorda un repos anticipé, en y ajoutant du reste les -marques de distinction les plus méritées. M. Daru succéda à M. de -Cessac. Enfin le grand juge Reynier, duc de Massa, magistrat laborieux -et intègre, mais âgé, ne pouvait plus supporter les fatigues d'une -grande administration. -<span class="sidenote" title="En marge">M. Molé est nommé ministre de la justice, le duc de Massa -président du Corps législatif.</span> -Napoléon, quoique ayant pour lui beaucoup -d'estime, l'avait déjà éloigné temporairement à la suite d'une longue -maladie, et il choisit cette occasion de le remplacer définitivement -par M. le comte Molé, dont il aimait l'esprit, le nom et la manière de -penser. Napoléon ne voulant pas que ce remplacement devînt une -disgrâce pour le duc de Massa, résolut de lui confier la présidence du -Corps législatif. M. de Massa n'était pas membre du Corps législatif, -et n'avait par conséquent aucune chance de se trouver sur la liste des -candidats à la présidence que ce corps avait le droit de présenter. On -ne se laissait pas arrêter alors par de telles difficultés. Il fut -décidé qu'on apporterait un changement à la constitution au moyen d'un -sénatus-consulte, et que le Corps législatif ne contribuerait plus à -la nomination de son président par une présentation de candidats. Ce -n'était pas le moment de donner des déplaisirs à un corps qui, suivant -un exemple alors assez commun, semblait acquérir du courage à mesure -que Napoléon perdait de la force; cependant on passa outre, et ce -sénatus-consulte, moins indifférent qu'il ne paraissait l'être, fut -préparé avec plusieurs autres plus utiles et plus urgents.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Mesures pour se procurer des hommes et de l'argent.</span> -Il s'agissait, à la veille d'une lutte suprême contre l'Europe, de -trouver des hommes et de l'argent, <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> d'en trouver beaucoup, et -rapidement. Or ces deux moyens essentiels de toute guerre étaient -épuisés. Au mois d'octobre précédent, avant de quitter Dresde pour -Leipzig, Napoléon avait chargé Marie-Louise de se rendre au Sénat afin -d'obtenir la conscription de 1815, qui devait fournir 160 mille -conscrits, et en outre une levée extraordinaire de 120 mille hommes -sur les classes de 1812, 1813 et 1814, déjà libérées. Le Sénat n'avait -pas mis plus de difficulté à accorder ces 280 mille hommes, qu'il n'en -avait mis à livrer à Napoléon tant d'autres victimes de la guerre -actuellement ensevelies dans les plaines de la Castille, de -l'Allemagne, de la Pologne, de la Russie. Malheureusement ces immenses -levées, dont le prompt succès était si désirable, étaient plus faciles -à décréter qu'à exécuter.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Appel de 600 mille hommes, au moyen de la conscription de -1815, et d'un recours à toutes les classes antérieures, jusqu'à celle -de 1803.</span> -Parmi les 280 mille hommes dont l'appel avait été décidé en octobre, -il fallait considérer comme ne pouvant rendre aucun service prochain -la conscription de 1815 qui, grâce au système des anticipations, -devait donner des soldats de 18 et de 19 ans, c'est-à-dire des -enfants, braves mais faibles, et incapables de supporter les rudes -travaux de la guerre. L'Europe avait vu périr des milliers de ces -enfants, qui, pleins d'ardeur sur le champ de bataille, mouraient -bientôt de fatigue sur les grandes routes ou dans les hôpitaux. -Napoléon n'en voulait plus, et s'il avait demandé la conscription de -1815, c'était dans la pensée d'en former une réserve qui remplirait -les dépôts et occuperait les places fortes. Il n'y avait donc à -compter que sur les 120 mille hommes des classes antérieures. Mais -cette <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> levée, la seule utile, était d'une exécution difficile, -parce qu'il fallait rechercher des hommes précédemment libérés, et -qui, ayant déjà répondu à plusieurs appels par des remplaçants, se -voyaient frappés jusqu'à trois et quatre fois. Aussi ces recours aux -classes antérieures, tout en procurant la meilleure qualité de -soldats, avaient-ils l'inconvénient d'exciter les mécontentements les -plus violents, et d'exiger des ménagements qui rendaient les appels -beaucoup moins productifs. Ainsi il fallait renoncer aux hommes -mariés, aux individus jugés nécessaires à leurs familles, et tandis -qu'on avait espéré cent mille hommes, on était heureux d'en obtenir -soixante mille. Se fondant sur l'urgence des circonstances, Napoléon -imagina de recourir à toutes les classes libérées antérieurement, et -de prendre tous les célibataires qui n'étaient pas retenus chez eux -par les raisons les plus légitimes. Évaluant à 300 mille les sujets -qu'il pourrait trouver par ce moyen, il fit rédiger un -sénatus-consulte qui l'autorisait à lever ce nombre d'hommes sur les -classes antérieures, en remontant de 1813 à 1803. Ces 300 mille hommes -joints aux 280 mille décrétés en octobre, portaient à environ 600 -mille les levées qu'on allait exécuter durant cet hiver, et jamais, il -faut le dire, on n'avait fait à une population des appels aussi -exorbitants, aussi ruineux pour les générations futures. Ce n'était -pas l'opposition du Sénat qu'on craignait, mais celle des familles, et -il était fort douteux que, même la loi à la main, on les amenât à -satisfaire à de pareilles exigences. Certainement si les <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> 600 -mille hommes dont il s'agissait avaient pu être réunis, instruits, -incorporés à temps, on aurait eu plus de soldats qu'il n'en fallait -pour refouler la coalition au delà des frontières. Mais avec le -soulèvement des esprits contre la guerre, avec l'opinion régnante -qu'on la faisait pour Napoléon seul, combien y en avait-il parmi ces -600 mille hommes qui répondraient à l'appel du gouvernement? Et -combien de temps surtout aurait-on pour les convertir en armées -régulières? Personne ne le pouvait dire. Napoléon néanmoins, habitué à -la soumission des peuples, à l'incapacité et à la lenteur de ses -adversaires, espérait obtenir une grande partie des hommes appelés, et -avoir jusqu'au mois d'avril pour les préparer à la prochaine campagne. -Ses plans furent fondés sur cette double supposition.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Moyens financiers employés pour solder les nouveaux -armements.</span> -Ces six cent mille hommes, qu'ils arrivassent un peu plus tôt ou un -peu plus tard, il fallait les payer, et les finances de Napoléon, si -bien administrées pendant quinze années, venaient, comme toutes les -autres parties de sa puissance, de succomber par suite de l'abus qu'il -en avait fait. On a vu comment ses budgets de 750 millions (sans -compter 120 millions pour les frais de perception) étaient -successivement montés à un milliard, après la réunion de Rome, de la -Toscane, de l'Illyrie, de la Hollande, des villes anséatiques. La -guerre ayant pris depuis 1812 des proportions gigantesques, le budget -de 1813 avait été évalué à 1191 millions, sans les frais de -perception. Les dépenses de la dernière campagne, celles du moins qui -se soldaient par le budget, s'étant élevées de 600 à 700 millions, on -<span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> estimait que ce budget atteindrait le chiffre, énorme alors, -de 1300 millions (1420 avec les frais de perception). -<span class="sidenote" title="En marge">État des finances.</span> -Ainsi en deux -ans on était arrivé d'un milliard à 1400 millions de dépenses, et si -on se reporte aux valeurs de cette époque, on verra quelle charge -supposait un chiffre aussi considérable. Ce n'était rien toutefois si -on parvenait à y faire face. Mais indépendamment des 100 millions -d'excédant de dépenses, imputable à la guerre, les recettes étaient -restées de 70 millions au-dessous des produits annoncés. C'étaient -donc 170 millions qui par excédant de dépenses ou insuffisance de -recettes, allaient manquer au service de l'année. Il y avait un autre -déficit bien plus embarrassant encore. -<span class="sidenote" title="En marge">Mauvais succès de l'aliénation des biens communaux.</span> -Ne pouvant recourir à -l'emprunt, ne voulant pas recourir à l'impôt, Napoléon avait imaginé -de vendre les biens communaux, et d'en réaliser la valeur par -anticipation, au moyen des bons de la caisse d'amortissement. On avait -appliqué 46 millions de ces bons au budget de 1811, 77 à celui de -1812, et 149 à celui de 1813. Or cette ressource avait complètement -fait défaut. On n'avait pas pu vendre encore pour plus de 10 millions -de biens communaux, par suite des formalités qui étaient longues, de -la misère qui était extrême, et de la défiance qui était générale. Les -bons émis ne trouvant pas d'emploi étaient exposés à une dépréciation -croissante, et pourtant c'est tout au plus si on en avait offert au -public pour 25 à 30 millions, et encore on avait eu soin de ne les -distribuer qu'aux fournisseurs. Malgré cette précaution ils perdaient -déjà de 15 à 20 pour 100. -<span class="sidenote" title="En marge">Déficit actuel de 442 millions.</span> -On aurait donc été <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> privé tout à la -fois des 272 millions à prendre sur ces bons, et des 170 millions -manquant au budget de 1813, ce qui aurait constitué un déficit total -de 442 millions, déficit écrasant à une époque où il n'y avait aucun -moyen de crédit, si on ne s'était adressé à toutes les caisses de -l'État et de la couronne, pour les obliger à recevoir des bons de la -caisse d'amortissement. On en avait donné 10 millions à la Banque de -France, 62 à la caisse de service, 52 au domaine extraordinaire, ce -qui épuisait, ainsi que nous l'avons déjà montré, les dernières -ressources disponibles de ce domaine.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ce qui reste des économies de la liste civile.</span> -Restait la caisse particulière de la couronne, renfermant les épargnes -de Napoléon sur sa liste civile. Napoléon, comme nous l'avons dit -ailleurs, grâce à un esprit d'ordre admirable, avait réussi à -économiser sur sa liste civile 135 millions. Il en avait placé -successivement 17 millions sur le Mont-Napoléon à Milan, 8 à la Banque -de France, 4 dans les salines; il en avait prêté 13 à la caisse de -service, et il en avait employé 26 en achats de bons de la caisse -d'amortissement. Il restait, outre trois ou quatre millions pour les -besoins courants de la couronne, 63 millions en or et en argent -déposés dans un caveau des Tuileries, ressource extrême qu'il gardait -précieusement, non pour se ménager en cas de malheur des moyens -d'existence à l'étranger (basse prévoyance au-dessous de sa haute -ambition), mais pour soutenir sa dernière lutte contre le soulèvement -universel des peuples.</p> - -<p>Sauf ces 63 millions, Napoléon avait donc vidé toutes les caisses -pour les forcer à prendre les bons <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> qui représentaient le prix -des biens communaux. Ayant trouvé de la sorte l'emploi de 150 millions -de ces bons, il restait sur le déficit total de 442 millions dont nous -venons de parler, un déficit actuel de 300 millions environ, auquel on -ne savait comment faire face, toutes les ressources se trouvant -absolument épuisées.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Recours à l'impôt, au moyen de centimes additionnels sur -les diverses contributions.</span> -Dans un tel état de choses il fallait de toute nécessité recourir à -l'impôt. Au surplus, adressant à la population, à titre d'urgence, la -demande énorme de 600 mille hommes, Napoléon pouvait bien au même -titre lui demander quelques centaines de millions. D'ailleurs la -ressource de l'impôt avait été jusqu'ici soigneusement ménagée, et -c'était la seule qui demeurât intacte, bien que les contributions -indirectes, impopulaires en tout temps, fussent alors fort décriées -sous le titre de <em>droits réunis</em>. Mais les contributions directes -pouvaient encore supporter une charge nouvelle, et même assez forte. -En ajoutant 30 centimes seulement sur la contribution foncière de -1813, il était facile de se procurer 80 millions, presque -immédiatement réalisables. Il était possible d'obtenir 30 autres -millions par le doublement de la contribution mobilière. Il fut donc -statué en conseil qu'on exigerait le versement de ces sommes dans les -mois de novembre, décembre et janvier. On y ajouta une augmentation -d'un cinquième sur l'impôt du sel, et d'un dixième sur les -contributions indirectes. Ces surtaxes devaient produire tout de suite -120 millions sans de trop grandes souffrances, sauf à statuer plus -tard sur les impositions qu'on exigerait pour l'année 1814. Avec ces -120 millions, avec les <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> impôts ordinaires, avec le trésor des -Tuileries, avec certains ajournements imposés aux créanciers de -l'État, on avait le moyen de suffire aux besoins les plus pressants.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Par crainte de perdre du temps, et de provoquer des -discussions inopportunes, on s'adresse au Sénat seul pour faire voter -les levées d'hommes et d'argent.</span> -Il s'agissait de convertir en lois ces demandes d'argent. Napoléon par -un décret daté des bords du Rhin avait fixé au 2 décembre la réunion -du Corps législatif, espérant pouvoir se servir de ce corps pour -obtenir des ressources extraordinaires, et pour réveiller le -patriotisme de la nation. Déjà un certain nombre des législateurs -s'étaient rendus à Paris, et on ne les trouvait pas aussi bien -disposés qu'on l'aurait désiré, car avec l'accroissement rapide du -danger, et l'affaiblissement non moins rapide du prestige de Napoléon, -l'indépendance renaissait dans tous les esprits. Il y avait donc à -craindre des discussions fâcheuses, et d'ailleurs, si prompte que fût -l'adoption des mesures proposées, elle ne pouvait pas s'effectuer -avant le milieu de décembre, et la perception des centimes devait -alors se trouver remise au mois de janvier, tandis qu'on en avait -besoin sur-le-champ. On prit en conséquence le parti d'ordonner par -simple décret la levée des centimes extraordinaires, ce qui faisait -gagner un mois. Cette manière de procéder, absolument impossible sous -un régime légal et régulier, était autorisée par plus d'un précédent. -En effet, tantôt pour payer l'équipement des cavaliers votés par les -départements, tantôt pour répartir plus également la charge des -réquisitions en la convertissant en contributions publiques, les -préfets n'avaient pas hésité à lever des centimes additionnels de -leur <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> seule autorité, et soit le sentiment du besoin, soit -l'habitude de la soumission, personne n'avait réclamé. L'Empereur en -présence du danger pouvait bien oser autant que les préfets, et un -décret rendu le 11 novembre, le surlendemain même de son arrivée à -Paris, ordonna les perceptions que nous venons d'énumérer. Le crime -n'était pas grand, si on le compare à tout ce que le gouvernement -impérial s'était permis en fait d'illégalités, et en tout cas il avait -pour excuse la gravité et l'urgence du péril. Mais cet acte, comme -bien d'autres, prouve quel cas on faisait alors des lois. -<span class="sidenote" title="En marge">Le Sénat ayant suffi pour légaliser les nouvelles mesures, -on retarde de quelques jours la réunion du Corps législatif.</span> -Le concours -du Corps législatif devenant moins nécessaire, puisqu'on avait -prescrit par simple décret la levée des impositions extraordinaires, -on ajourna sa réunion du 2 décembre au 19, afin de s'épargner des -discussions inopportunes. La précaution, comme on le verra bientôt, -n'était pas des mieux imaginées, car ces législateurs presque tous -rendus à Paris, et y passant le temps à ne rien faire, ou à s'animer -des sentiments de cette capitale, n'en devaient pas devenir plus -indulgents pour un gouvernement bassement adulé quand il était -tout-puissant, très-librement jugé depuis ses premiers revers, et -menacé à la veille de sa chute d'un déchaînement universel. Un autre -inconvénient de la convocation du Corps législatif qu'on avait voulu -éviter, c'était l'obligation de faire élire la quatrième série (le -Corps législatif était divisé en cinq), dont les pouvoirs expirant au -commencement de 1813, avaient déjà été prorogés d'une année. Réunir -des électeurs en ce moment pouvant être aussi dangereux que de -<span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> réunir des députés, on décida de remettre à une autre année -l'élection de la quatrième série. -<span class="sidenote" title="En marge">Nouvelle prorogation des pouvoirs de la quatrième série.</span> -Cette mesure, celle qui abolissait -les listes de candidats pour la présidence du Corps législatif, celle -enfin d'un nouvel appel de 300 mille hommes, relevaient naturellement -de l'autorité du Sénat, qui était censé toujours assemblé, et supposé -toujours soumis, comme il le fut effectivement jusqu'à -l'avant-dernière heure de l'Empire. On le convoqua donc pour le 15 -novembre, et on lui présenta ces trois mesures.</p> - -<p>La réunion du Sénat fut entourée d'un appareil inaccoutumé. On voulait -frapper l'esprit de la nation, parler à son cœur, exciter son -dévouement patriotique. Malheureusement quand on parle rarement ou -trop tard aux nations, on est exposé à être écouté avec défiance, ou -mal compris. L'orateur du gouvernement raconta en vain les derniers -revers de nos armées, il se déchaîna en vain contre la perfidie des -alliés, contre la fatale imprudence commise au pont de Leipzig, il -montra en vain ce que la France avait à craindre d'une coalition -victorieuse, il toucha peu un sénat insensible et abaissé, et ne -produisit qu'un genre de conviction, c'est qu'en effet le danger était -immense, c'est qu'en effet il fallait demander de grands efforts à la -nation, sans beaucoup d'espérance, hélas, de la voir répondre à un -semblable appel après quinze ans de guerres folles et inutiles! Les -300 mille hommes à prendre sur les classes antérieures furent votés -sans une seule objection. L'ajournement de l'élection de la quatrième -série fut également accordé, par le motif qu'il était <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> -pressant de réunir le Corps législatif, motif singulier lorsqu'on -ajournait du 2 décembre au 19 la réunion de ce corps, dont les membres -étaient presque tous présents à Paris. Enfin, pour supprimer la liste -des candidats à la présidence du Corps législatif, on fit valoir une -raison non moins étrange, c'est qu'il serait possible que les -candidats proposés ignorassent l'étiquette de la cour, ou bien fussent -tout à fait inconnus à l'Empereur. -<span class="sidenote" title="En marge">Le Sénat vote silencieusement les mesures proposées.</span> -Le Sénat ne contredit pas plus les -motifs que le dispositif de ces décrets, et il les vota sans mot dire, -comme il allait tout voter, jusqu'au jour où il voterait la déchéance -de Napoléon lui-même sur une invitation de l'étranger!</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Déc. 1813.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Réplique de M. de Metternich à la réponse équivoque de M. -de Bassano relativement aux propositions de Francfort.</span> -Ces mesures politiques, militaires et financières n'avaient cessé -d'occuper Napoléon depuis son retour à Paris. C'était un premier -résultat qu'on aurait pu considérer comme heureux s'il n'avait pas été -si tardif, que de transférer de M. de Bassano à M. de Caulaincourt la -correspondance avec les cours étrangères. M. de Metternich, en -recevant la réponse de M. de Bassano à la fois énigmatique et -ironique, avait répliqué le 25 novembre, après en avoir conféré avec -les cours alliées, et sa réplique contenait à peu près ce qui suit. -<span class="sidenote" title="En marge">Demande d'une explication formelle.</span> -On -apprenait avec plaisir, disait-il, que l'Empereur eût enfin reconnu -dans l'espèce de mission donnée à M. de Saint-Aignan un désir sincère -de paix, qu'il eût désigné Manheim pour lieu de réunion d'un congrès, -choix auquel on adhérait volontiers; mais, ajoutait-il, on ne voyait -pas avec le même plaisir le soin que le gouvernement français mettait -à éviter toute explication sur les bases sommaires proposées à -Francfort, et on ne <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> pouvait se dispenser de demander avant -toute négociation l'adoption formelle ou le rejet de ces bases.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Acceptation par M. de Caulaincourt des propositions de -Francfort.</span> -Il fallait s'applaudir de voir les coalisés insister encore sur -l'adoption des bases de Francfort, bien qu'il fût déjà douteux que -dans ce moment ils le fissent de bonne foi, et on devait se hâter de -les prendre au mot pour les empêcher de se dédire. La présence de M. -de Caulaincourt au département des affaires étrangères ne laissait pas -d'incertitude sur la réponse. Il insista auprès de Napoléon, et il -obtint qu'on répondît comme on aurait dû le faire dès le 16 novembre. -Sans perdre un instant il écrivit le 2 décembre qu'en accédant à -l'idée d'un congrès et au principe de l'indépendance de toutes les -nations établies dans leurs frontières naturelles, on avait bien -entendu adopter les bases sommaires apportées par M. de Saint-Aignan, -qu'en tout cas on les acceptait actuellement d'une manière expresse; -qu'elles exigeraient de la part de la France de grands sacrifices, -mais que la France ferait volontiers ces sacrifices à la paix, surtout -si l'Angleterre, renonçant de son côté aux conquêtes maritimes qu'on -avait droit de lui redemander, consentait à reconnaître sur mer les -principes de négociation qu'elle prétendait faire prévaloir sur terre.</p> - -<p>Il est probable que donnée dix-huit jours plus tôt, cette réponse eût -imprimé un tout autre cours aux événements. Maintenant elle laissait -bien des prétextes à un changement de résolution de la part des -puissances coalisées, si, mieux instruites de notre détresse, elles -voulaient revenir sur ce qu'elles avaient offert à Francfort.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon en se résignant aux limites naturelles, cherche à -retenir encore des territoires au delà de ces limites.</span> -<span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> En se résignant aux limites naturelles de la France, Napoléon -se réservait néanmoins de retenir encore tout ce qu'il pourrait au -delà de ces limites, et dans les instructions du plénipotentiaire que -déjà il avait choisi (c'était M. de Caulaincourt), il établissait les -conditions qui suivent. En concédant qu'il n'aurait rien au delà du -Rhin, il entendait toutefois garder sur la rive droite Kehl vis-à-vis -de Strasbourg, Cassel vis-à-vis de Mayence, et en outre la ville de -Wesel, située tout entière sur la rive droite, mais devenue une sorte -de ville française. Quant à la Hollande, il ne désespérait pas d'en -garder une partie en abandonnant les colonies hollandaises à -l'Angleterre. En tout cas il avait le projet de disputer sur les -limites qui la sépareraient de la France, et de proposer d'abord -l'Yssel, puis le Leck, puis le Wahal, frontière dont il était résolu à -ne point se départir, et qui lui assurait ce qu'il avait enlevé de la -Hollande au roi Louis. Il entendait de plus que la Hollande ne -retournerait pas sous l'autorité de la maison d'Orange, et qu'elle -redeviendrait république.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Conditions qu'il se propose de présenter au futur congrès -de Manheim.</span> -Quant à l'Allemagne, il consentait bien à renoncer à la Confédération -du Rhin, mais à la condition qu'aucun lien fédéral ne réunirait les -États allemands entre eux, et qu'en rendant à la Prusse Magdebourg, à -l'Angleterre le Hanovre, on formerait de la Hesse et du Brunswick un -royaume de Westphalie, indépendant de la France, mais destiné au -prince Jérôme.</p> - -<p>Napoléon voulait qu'Erfurt fût accordé à la Saxe en dédommagement du -grand-duché de Varsovie, <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> que la Bavière conservât la ligne de -l'Inn, afin de n'être pas forcé de lui céder Wurzbourg, ce qui aurait -obligé d'indemniser le duc de Wurzbourg en Italie.</p> - -<p>En Italie il admettait que l'Autriche eût, outre l'Illyrie, -c'est-à-dire Laybach et Trieste, une portion de territoire au delà de -l'Isonzo, mais à condition que la France s'avancerait dans le Piémont -autant que l'Autriche dans le Frioul. Tout ce que la France avait -possédé dans le Milanais, le Piémont, la Toscane, les États romains, -constituerait un royaume d'Italie, également indépendant de l'Autriche -et de la France, et réservé au prince Eugène.</p> - -<p>Le Pape retournerait à Rome, mais sans souveraineté temporelle. Naples -resterait à Murat, la Sicile aux Bourbons de Naples. L'ancien roi de -Piémont obtiendrait la Sardaigne seulement.</p> - -<p>Les îles Ioniennes feraient retour à l'un des États d'Italie, si Malte -était cédée à la Sicile. Dans le cas contraire, les îles Ioniennes -appartiendraient à la France avec l'île d'Elbe.</p> - -<p>L'Espagne serait restituée à Ferdinand VII, le Portugal à la maison de -Bragance. Mais l'Angleterre ne retiendrait aucune des colonies de -l'Espagne et du Portugal.</p> - -<p>Le Danemark conserverait la Norvége. Enfin on insérerait un article -qui consacrerait d'une manière au moins générale les droits du -pavillon neutre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les conditions exigées par Napoléon sont fondées sur -l'espérance d'un ajournement des hostilités jusqu'au mois d'avril.</span> -Telles étaient les conditions que Napoléon voulait présenter au futur -congrès de Manheim. Malheureusement on était bien loin de compte, et -malgré sa profonde sagacité, malgré la connaissance <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> qu'il -avait de sa situation, au point de douter que la coalition pût lui -offrir sérieusement les bases de Francfort, il avait encore assez de -complaisance envers lui-même pour se flatter de faire écouter à -Manheim de telles propositions. Il est vrai qu'en ce moment il -nourrissait une espérance qui pouvait justifier ses derniers rêves si -elle se réalisait, c'est que la guerre ne recommencerait qu'en avril. -Si en effet les alliés, fatigués de cette terrible campagne, -s'arrêtaient sur le Rhin jusqu'en avril, et lui donnaient quatre mois -pour préparer ses ressources, il pouvait des débris de ses armées, et -des 600 mille hommes votés par le Sénat, tirer au moins 300 mille -combattants bien organisés, et avec cette force réunie dans sa -puissante main, rejeter sur le Rhin l'ennemi qui aurait osé le -franchir. Il est certain qu'avec 300 mille soldats se battant sur un -terrain resserré et ami, avec son génie agrandi par le malheur, il -avait de nombreuses chances de triompher. Mais lui laisserait-on ces -quatre mois? Était-il raisonnablement fondé à l'espérer? Là était -toute la question, et de cette question dépendaient à la fois son -trône et notre grandeur, non pas notre grandeur morale qui était -impérissable, mais notre grandeur matérielle qui ne l'était pas.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Activité déployée pour préparer les moyens d'une dernière -campagne.</span> -Du reste il se comporta non point comme s'il avait eu quatre mois, -mais comme s'il en avait eu deux tout au plus, et il employa les -ressources mises à sa disposition avec sa prodigieuse activité, -naturellement plus excitée que jamais. -<span class="sidenote" title="En marge">La première attention de Napoléon accordée aux places -fortes.</span> -Les places fortes étaient le -premier objet auquel il fallait pourvoir. Elles étaient distribuées -sur deux lignes: celles du <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> Rhin et de l'Escaut, couvrant notre -frontière naturelle, Huningue, Béfort, Schelestadt, Strasbourg, -Landau, Mayence, Cologne, Wesel, Gorcum, Anvers; celles de l'intérieur -couvrant notre frontière de 1790: Metz, Thionville, Luxembourg, -Mézières, Mons, Valenciennes, Lille, etc. -<span class="sidenote" title="En marge">Leur état déplorable.</span> -Nous ne citons que les -principales. Tandis qu'on avait entouré d'ouvrages dispendieux -Alexandrie, Mantoue, Venise, Palma-Nova, Osopo, Dantzig, Flessingue, -le Texel, les places indispensables à notre propre défense, Huningue, -Strasbourg, Landau, Mayence, Metz, Mézières, Valenciennes, Lille, se -trouvaient dans un état de complet abandon. Les escarpes étaient -debout mais dégradées, les talus déformés, les ponts-levis hors de -service. L'artillerie insuffisante n'avait point d'affûts; on manquait -d'outils, d'artifices, de bois pour les blindages, de ponts de -communication entre les divers ouvrages, de chevaux pour le transport -des objets d'armement, d'ouvriers sachant travailler le bois et le -fer. Les officiers d'artillerie et du génie restés dans l'intérieur du -territoire étaient presque tous des vieillards incapables de soutenir -les fatigues d'un siége. Les approvisionnements n'étaient pas -commencés, et l'argent qui, moyennant beaucoup d'activité, permet de -suppléer non pas à toutes choses, mais à quelques-unes, l'argent -n'existait point, et il était douteux que le Trésor pût le faire -arriver à temps et en quantité suffisante. Enfin il fallait des -garnisons, et on avait à craindre en les formant d'appauvrir l'armée -active déjà si affaiblie.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Translation des dépôts des régiments dans les places de -seconde ligne.</span> -On s'attacha d'abord à pourvoir aux besoins les <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> plus -pressants. Il était urgent de faire passer des places de première -ligne dans les places de seconde les dépôts des régiments, afin de -débarrasser celles qui pouvaient être investies les premières, et de -soustraire à l'ennemi ces dépôts qui étaient la source à laquelle les -régiments puisaient leur force. Cette mesure, déjà tardive, était -difficile, car il fallait déplacer non-seulement les hommes valides et -non valides, mais les administrations et les magasins. Les dépôts qui -étaient à Strasbourg, Landau, Mayence, Cologne, Wesel, furent -transférés à Nancy, Metz, Thionville, Mézières, Lille, etc. Le -maréchal Kellermann, duc de Valmy, qui avait rendu tant de services -dans l'organisation des troupes, et qui avait commandé en chef à -Strasbourg, Mayence et Wesel, se transporta à Nancy, Metz, Mézières. -Ce déplacement fut aussitôt commencé, malgré la rigueur de la saison.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Formation des approvisionnements et des garnisons.</span> -Napoléon ordonna aux préfets de pourvoir d'urgence à -l'approvisionnement des places fortes, au moyen de réquisitions -locales, en payant ou promettant de payer dans un bref délai les -denrées et le bétail enlevés d'autorité. On devait procéder de même -pour les bois et pour toutes les matières dont on aurait besoin. Les -maréchaux commandant les troupes actives, le maréchal Victor à -Strasbourg, le maréchal Marmont à Mayence, le maréchal Macdonald à -Cologne et Wesel, eurent pour instruction de s'occuper tant de la -réorganisation de leurs corps que de la composition des garnisons. -Tous les détachements revenant de la 32<sup>e</sup> division militaire, -c'est-à-dire des pays compris entre Hambourg <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> et Wesel, -formèrent le fond de la garnison de Wesel. Le 4<sup>e</sup> corps, infortuné -débris de tant de corps confondus en un seul, fut chargé de la défense -de Mayence sous le général Morand, son ancien chef. Le général -Bertrand, qui avait commandé ce corps en dernier lieu, avait été nommé -grand maréchal du palais en récompense de son dévouement. Strasbourg -reçut quelques cadres ruinés, qu'on devait remplir avec des conscrits, -et des gardes nationaux. La fidélité de l'Alsace permettait de -recourir à la milice nationale, dont Napoléon n'aimait pas à se -servir, excepté pour la défense des places. Des cadres d'artillerie, -recrutés à la hâte avec des conscrits, fournirent le personnel de -cette arme. On lui donna autant que possible de bons commandants, -auxquels on adjoignit quelques officiers du génie, choisis parmi les -moins âgés de ceux qui restaient en France, et on prescrivit à tous -d'employer l'hiver à s'organiser de leur mieux. Il faut reconnaître -que de leur part le zèle n'y faillit point.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Emploi des gardes nationales dans les places.</span> -Les mesures adoptées pour les trois plus importantes places de la -première ligne, Strasbourg, Mayence, Wesel, furent, sauf quelques -différences locales, exécutées dans toutes les autres. En se -rapprochant de la vieille France les gardes nationales furent appelées -avec plus de confiance à la défense du pays. Nous venons de dire que -Napoléon n'était pas très-porté à les employer. Sans doute il s'en -défiait parce qu'elles pouvaient réfléchir d'une manière fâcheuse la -disposition actuelle des esprits, pourtant ses motifs n'étaient pas -exclusivement égoïstes. Dans un moment où il demandait à la -population près de <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> 600 mille hommes, il craignait de pousser -l'exaspération au comble en s'adressant à toutes les classes de -citoyens à la fois, et surtout à celle des pères de famille, qui -compose particulièrement la garde nationale. D'ailleurs, manquant des -matières nécessaires pour armer et habiller ses soldats, il aimait -mieux donner les draps et les fusils à l'armée qu'aux gardes -nationales. Seulement dans les places frontières où l'on n'avait pas -le temps de jeter des corps organisés, les gardes nationales se -trouvant toutes formées, et ayant de plus l'esprit militaire, il les -admit à compléter les garnisons. Il consentit aussi à s'en servir dans -quelques grandes villes de l'intérieur où l'ordre pouvait être -accidentellement troublé par l'extrême agitation des esprits, et il -décida que dans ces villes les principaux habitants formés en -bataillons de grenadiers et de chasseurs, armés et habillés à leurs -frais, commandés par des officiers sûrs, seraient chargés de maintenir -la tranquillité publique.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Soins donnés à la réorganisation de l'armée active.</span> -Napoléon s'occupa ensuite de l'armée active. Aux divers maux qui -avaient assailli nos troupes depuis leur retour d'Allemagne, venait de -s'en ajouter un plus affreux que tous les autres, c'était le typhus. -Né dans les hôpitaux encombrés de l'Elbe, apporté sur le Rhin par les -blessés, les malades, les traînards, il avait exercé des ravages -épouvantables, particulièrement à Mayence. Le 4<sup>e</sup> corps, porté à 15 -mille hommes par la réunion des 4<sup>e</sup>, 12<sup>e</sup>, 7<sup>e</sup> et 16<sup>e</sup> corps, et -bientôt à 30 mille par l'adjonction successive des soldats isolés, -avait perdu en un mois la moitié de son effectif, et était retombé à -moins de 15 mille hommes. Des militaires le typhus s'était <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> -communiqué aux habitants, et il mourait presque autant des uns que des -autres. -<span class="sidenote" title="En marge">Affreux ravages du typhus.</span> -Cet horrible fléau avait pris, sous l'influence de la misère, -des formes hideuses et qui navraient le cœur. On voyait chez nos -jeunes soldats, dont la constitution était appauvrie par les -privations et la fatigue, les doigts des pieds et des mains atteints -par la gangrène se détacher pièce à pièce. À Mayence l'épouvante était -devenue générale, et sur les vives instances des habitants, les -administrateurs, dans l'espoir de diminuer l'infection, avaient -ordonné des évacuations précipitées vers l'intérieur. Cette mesure -avait entraîné de nouvelles calamités, et on rencontrait sur les -routes des charrettes chargées d'une trentaine de malheureux, les uns -morts, les autres expirant à côté des cadavres auxquels ils étaient -attachés. De plus la contagion commençait à s'étendre de la première à -la seconde ligne de nos places, et la ville de Metz avait frémi en -apprenant la mort de quelques soldats atteints du typhus dans ses -hôpitaux.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Efforts du maréchal Marmont pour arrêter la contagion.</span> -Le maréchal Marmont, vivement ému de cet affreux spectacle, s'était -donné beaucoup de peine pour diminuer le mal, et avait d'abord empêché -les évacuations qui exposaient tant d'infortunés à périr sur les -routes, et menaçaient de la contagion nos villes de l'intérieur. Il -avait occupé d'autorité tous les bâtiments qui pouvaient être -convertis en hôpitaux, et avait évacué les malades d'un hôpital sur -l'autre, sans les faire transporter de ville en ville. Les -réquisitions dans les pays environnants avaient pourvu aux besoins des -malades, et le fléau, grâce à ces mesures bien entendues, avait paru -sinon <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> diminuer beaucoup, du moins s'arrêter dans sa marche -menaçante. Toutefois l'un des régiments du maréchal Marmont, le 2<sup>e</sup> de -marine, avait été réduit en un mois de 2,162 hommes à 1,054.</p> - -<p>Autorisé par l'Empereur, le maréchal Marmont avait fait sortir de -Mayence les corps qui n'étaient pas indispensables à la défense de la -place. Le 2<sup>e</sup>, commandé par le maréchal Victor, avait été déjà -acheminé sur Strasbourg; les 5<sup>e</sup> et 11<sup>e</sup>, réunis sous le maréchal -Macdonald, furent dirigés sur Cologne et Wesel. Il envoya vers Worms -les 3<sup>e</sup> et 6<sup>e</sup> qui étaient destinés à servir sous ses ordres, et ne -laissa dans Mayence que le 4<sup>e</sup>, qui devait y tenir garnison. Enfin par -ordre de Napoléon il tira de Mayence la garde, jeune et vieille, -cavalerie et infanterie, et la répartit entre Kaisers-Lautern, -Deux-Ponts, Sarreguemines, Sarre-Louis, Thionville, Luxembourg, -Trêves, etc.</p> - -<p>Napoléon donna ensuite ses ordres pour la réorganisation des corps. La -plupart devinrent de simples divisions, et contribuèrent ainsi à -former des corps nouveaux. Il n'y eut d'exception que pour le 2<sup>e</sup>, -cantonné à Strasbourg, et placé près de ses dépôts, où il devait -trouver le moyen de se reconstituer avec plus de facilité et d'une -manière plus complète. -<span class="sidenote" title="En marge">Recrutement des corps retirés sur le Rhin.</span> -On commença par prendre dans les dépôts -d'infanterie tout ce qu'ils contenaient en sujets passablement -instruits. Napoléon espérait en tirer 500 soldats par régiment, et -porter tout de suite à 80 mille hommes l'infanterie des divers corps -cantonnés sur le Rhin. Les conscrits demandés aux classes antérieures -par les derniers décrets, devaient <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> être expédiés sur les -dépôts les plus voisins, y être instruits et équipés le plus tôt -possible, et selon qu'on aurait deux, trois ou quatre mois, pourraient -porter jusqu'à 100, 120, ou 140 mille hommes l'infanterie de l'armée -du Rhin. Les conscrits de ces mêmes classes appartenant aux -départements frontières devaient être jetés dans les places fortes, -enfermés dans quelques cadres qu'on y laisserait, et s'y former en -tenant garnison. Ceux-là auraient certainement le loisir de -s'instruire et de s'équiper, pourvu toutefois qu'ils eussent le temps -d'arriver avant que nos places fussent investies.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Forces consacrées à la Hollande et à la Belgique.</span> -Après ces soins donnés à la frontière du Rhin, Napoléon s'occupa -spécialement de la frontière de Belgique, qui devait être la plus -menacée si on voulait nous contester nos limites naturelles. Il -s'occupa aussi de la Hollande, qui couvrait la Belgique. Ces deux -contrées, mal gardées, étaient extraordinairement agitées, et il était -urgent d'y envoyer des forces respectables. Le général Molitor, chargé -de défendre la Hollande, avait pour toute ressource quelques régiments -étrangers peu sûrs, et quelques bataillons français faiblement -composés. C'étaient de bien pauvres moyens à opposer à Bernadotte, qui -en ce moment se dirigeait vers la Hollande avec la majeure partie de -son armée, et ce n'était pas le maréchal Macdonald, placé à trente -lieues avec les débris des 5<sup>e</sup> et 11<sup>e</sup> corps, qui pouvait être d'un -grand secours pour le général Molitor. Napoléon s'efforça de lui -expédier en toute hâte quelques renforts. Il s'était flatté dans le -principe de sauver les puissantes garnisons de Dresde et de Hambourg, -<span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> qui auraient suffi sans aucun doute pour nous maintenir en -possession de la Hollande et de la Belgique. Mais on a vu le sort de -la garnison de Dresde devenue prisonnière de guerre en violation de -tous les principes; et, quant à celle de Hambourg, tandis que le -maréchal Davout songeait à se mettre à sa tête, et à marcher avec elle -vers le Rhin, les troupes de Bernadotte inondant la Westphalie, -l'avaient obligée de se renfermer dans ses retranchements. Il n'y -avait donc plus rien à attendre de ce côté, et c'étaient 70 mille -soldats excellents enlevés à la défense de l'Empire. Les régiments du -maréchal Davout, qui avaient fourni des bataillons au 1<sup>er</sup> corps -fait prisonnier à Dresde, et au 13<sup>e</sup> enfermé dans Hambourg, avaient -tous leurs dépôts en Belgique. Napoléon versa des conscrits dans ces -dépôts, espérant ainsi composer une armée de 40 mille hommes -d'infanterie, qu'il voulait confier au brave général Decaen. Jetant -aussi des conscrits et des gardes nationales dans les places, surtout -dans Anvers, il comptait que cette armée dite du Nord, portée à -cinquante mille hommes de toutes armes, manœuvrant entre Utrecht, -Gorcum, Breda, Berg-op-Zoom, Anvers, et protégée par les inondations, -suffirait à couvrir la Hollande et la Belgique.</p> - -<p>L'armée active du Rhin pourrait alors se consacrer exclusivement à sa -tâche, sans inquiétude pour la conservation des Pays-Bas, et tenir -tête aux troupes de la coalition qui prendraient l'offensive, soit -qu'elles vinssent en colonnes séparées par Cologne, Mayence, -Strasbourg, soit qu'elles se présentassent en une seule masse par -l'une de ces trois <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> routes. On vient de voir que Napoléon, en -prenant dans les dépôts les hommes actuellement formés, et en y -ajoutant ensuite les conscrits des anciennes classes qu'on se -dispenserait en cas d'urgence de faire passer par les dépôts et qu'on -enverrait directement aux régiments, espérait porter d'abord à 80, -puis à 140 mille hommes l'infanterie des corps établis sur le Rhin. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se flatte de pouvoir porter les armées du Rhin à -200 mille hommes, et la garde impériale à 100 mille.</span> -Il -se flattait, en réorganisant sa cavalerie et son artillerie, de les -porter à 200 mille hommes au printemps, et enfin à 300 mille en y -joignant la garde impériale. Il projetait en effet de donner à -celle-ci une extension qu'elle n'avait jamais eue. Voici quelles -furent à cet égard ses combinaisons.</p> - -<p>Bien qu'elle eût de graves inconvénients, la garde, par son excellent -esprit, par sa forte discipline, avait rendu les plus grands services -dans la dernière campagne, soit en frappant des coups décisifs les -jours de bataille, soit en conservant dans les revers une tenue que ne -présentait pas le reste de l'armée. Elle était réduite en ce moment à -environ 12 mille hommes d'infanterie, et à 3 ou 4 mille de cavalerie. -Elle consistait en deux divisions de vieille garde, grenadiers et -chasseurs, deux de moyenne garde, fusiliers et flanqueurs, et quatre -de jeune garde, tirailleurs et voltigeurs. Comme elle abondait en -sujets capables de devenir de très-bons sous-officiers, il était -facile de l'étendre sans en altérer l'esprit, sans en diminuer la -consistance. C'était de tous les corps de l'armée celui où il était le -plus aisé de jeter des milliers de jeunes gens, qui se transformaient -tout de suite en soldats. -<span class="sidenote" title="En marge">Le général Drouot, son caractère, son rôle dans le -commandement et l'organisation de la garde impériale.</span> -Napoléon avait pour y réussir une facilité -de plus, due tout entière à un seul <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> homme, et cet homme était -l'illustre Drouot, officier supérieur d'artillerie dans la garde, et -modèle accompli de toutes les vertus guerrières. Drouot, simple et -même un peu gauche dans ses allures, n'avait pas été d'abord apprécié -par Napoléon. Mais tandis que dans ces guerres incessantes, l'ambition -faisant des progrès et la fatigue aussi, on était obligé de -récompenser plus chèrement des services moindres, Napoléon avait été -frappé de l'attitude de cet officier, connaissant à fond toutes les -parties de son métier, s'y appliquant avec une ardeur infatigable, -sans se relâcher jamais, sans chercher comme beaucoup d'autres à se -faire valoir à mesure que les difficultés augmentaient, proportionnant -ainsi en silence son intrépidité aux périls, son zèle aux embarras, -n'ayant pas flatté son maître jadis, ne cherchant pas à l'affliger par -ses critiques aujourd'hui, se bornant à servir de toutes ses facultés -le prince et la patrie qu'il confondait dans la même affection et le -même dévouement. Napoléon comme les despotes de génie, jouissant des -adulateurs sans les croire, ne pouvait s'empêcher d'estimer et de -rechercher les honnêtes gens quand il les rencontrait, et il avait peu -à peu ressenti pour Drouot un penchant qui s'était accru avec ses -malheurs, et, au moment où nous sommes arrivés, il avait résolu de lui -confier sa garde tout entière. Il s'était aperçu que le ministre -Clarke succombait sous la besogne, et même que sa fidélité -s'ébranlait. Aussi avait-il commencé à s'en défier profondément. Il -fit donc de Drouot, sans lui conférer d'autre titre que celui de son -aide de <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> camp, un véritable ministre de la garde impériale. Il -lui attribua le soin de toutes les promotions, qui allaient devenir -nombreuses dans un corps destiné à s'accroître considérablement, et -lui confia en outre sa dernière ressource, <cite>sa poire pour la soif</cite>, -comme il l'appelait, les 63 millions restant de ses économies -personnelles, certain que Drouot équiperait les divers corps de la -garde avec autant d'économie qu'on pouvait l'espérer de la probité la -plus pure, de la vigilance la plus soutenue.</p> - -<p>En conséquence, d'après les instructions de Napoléon, les compagnies -furent portées de quatre à six dans les bataillons de la garde. Les -bataillons durent être portés à dix-huit dans la vieille garde, à huit -dans la moyenne, à cinquante-deux dans la jeune. La vieille garde -devait se recruter avec des sujets d'élite prélevés sur toute l'armée, -la moyenne et la jeune avec des conscrits, en ayant soin de choisir -les meilleurs. Ces diverses combinaisons, si elles s'exécutaient, ne -pouvaient pas donner moins de 80 mille hommes d'infanterie. Avec la -cavalerie, l'artillerie, le génie, les parcs, Napoléon ne croyait pas -rester au-dessous de 100 mille hommes. Il autorisa Drouot à acheter -des chevaux, à faire confectionner des affûts pour l'artillerie, à -créer à Paris et à Metz des ateliers d'habillement, en lui -recommandant de tout faire, de tout payer lui-même, et sans employer -l'intermédiaire du ministre de la guerre. Drouot devait recevoir du -trésorier particulier de Napoléon les fonds dont il aurait besoin.</p> - -<p>Avec 200 mille hommes de l'armée de ligne, avec 100 mille hommes de -la garde impériale, Napoléon <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> ne désespérait pas de rejeter -hors de notre territoire les armées de la coalition qui oseraient -l'envahir. On verra bientôt, par ce qu'il fit avec 80 mille, si cette -espérance était présomptueuse!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Soins donnés au recrutement des armées d'Espagne et -d'Italie.</span> -Napoléon s'occupa ensuite de l'Italie et de l'Espagne. Le prince -Eugène était sur l'Adige avec environ 40 mille hommes, s'y faisant -respecter de l'ennemi, et ayant chance de s'y maintenir malgré les -tentatives de débarquement des Anglais, si Murat bornait son -infidélité à l'inaction. Napoléon ne voulant ni augmenter le nombre -des Italiens dans l'armée du prince Eugène, ni donner à l'Italie de -nouveaux motifs de mécontentement, s'abstint d'y lever la -conscription, et prit le parti d'y envoyer de France une masse -suffisante de conscrits. Il avait déjà porté à 28 mille recrues la -part du prince Eugène dans les levées votées en octobre, et il lui en -destina 30 mille dans les 300 mille hommes à prendre sur les anciennes -classes. Il ordonna de les choisir en Franche-Comté, en Dauphiné, en -Provence, afin qu'ils eussent de moindres distances à parcourir. Le -prince Eugène devait les vêtir avec les ressources abondantes de -l'Italie, puis les introduire dans les cadres de son armée, ce qui -pourrait lui procurer près de 100 mille combattants au mois d'avril. -Là comme ailleurs la question était tout entière dans le temps qui -s'écoulerait avant la reprise des opérations.</p> - -<p>Enfin, quoique ayant renoncé à l'Espagne, Napoléon devait toutefois -s'occuper des Pyrénées, menacées par les Espagnols, les Portugais et -les Anglais, les uns et les autres affichant l'espérance de venger -<span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> l'invasion de l'Espagne par celle de la France. L'armée -d'Aragon confiée au maréchal Suchet, l'armée dite d'Espagne confiée au -maréchal Soult, comptaient vingt régiments chacune, et avaient leurs -dépôts entre Nîmes, Montpellier, Perpignan, Carcassonne, Toulouse, -Bayonne, Bordeaux. Napoléon ordonna à ces deux armées de détacher un -cadre de bataillon par régiment, ce qui était facile avec la -diminution d'effectif qu'elles avaient éprouvée, et d'envoyer ces -cadres à Montpellier, Nîmes, Toulouse et Bordeaux, où seraient réunis -60 mille conscrits des anciennes classes. Chacun de ces quarante -bataillons recevant 1500 recrues, devait en envoyer 500 aux armées -d'Espagne et d'Aragon, ce qui recruterait ces armées de 20 mille -hommes, et permettrait de conserver le long des Pyrénées une réserve -de 40 mille pour parer à tous les événements.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ménagements employés pour rendre moins sensibles les levées -d'hommes ordonnées coup sur coup.</span> -Avec les diverses ressources réunies sur les frontières de la -Belgique, du Rhin, de l'Italie, des Pyrénées, Napoléon persistant à -compter sur un répit de quatre mois, ne désespérait pas de triompher -des immenses périls de sa situation. Seulement la disposition à obéir -à ses lois sur le recrutement diminuait de jour en jour, et ce n'était -pas le langage bruyant des journaux asservis, ce n'était pas le -silence du Sénat, qui pouvaient changer cette disposition en un -patriotisme ardent. S'appliquant à rendre moins sensibles les -sacrifices exigés de la population, il recommanda d'achever d'abord la -levée sur les trois dernières classes de 1813, 1812, 1811, et de ne -pas remonter plus haut pour le moment. Cette première levée devait -procurer de 140 <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> à 150 mille hommes. C'était seulement après -l'avoir terminée qu'on aurait recours aux classes plus anciennes, en -négligeant toujours les hommes mariés, ou peu aptes au service, ou -indispensables à leurs familles. Par le même motif il voulut qu'on -s'adressât en premier lieu aux provinces menacées d'invasion, comme -les Landes, le Languedoc, la Franche-Comté, l'Alsace, la Lorraine, la -Champagne, provinces où l'esprit était meilleur et le péril plus -frappant. Toujours par esprit de ménagement, Napoléon fit retarder la -levée de 1815, qui ne pouvait fournir que des soldats beaucoup trop -jeunes, et qui n'eût fait qu'ajouter une nouvelle souffrance à des -souffrances déjà trop vives et trop multipliées. Si la paix ne mettait -pas un terme prochain à cette guerre, il réservait la conscription de -1815 pour la fin de l'année.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ateliers extraordinaires pour la fabrication des vêtements -et des armes.</span> -Ce n'était pas tout que de lever des hommes, il fallait les équiper, -les armer, les pourvoir de chevaux de selle et de trait. Napoléon créa -des ateliers extraordinaires à Paris, à Bordeaux, à Toulouse, à -Montpellier, à Lyon, à Metz, etc., afin d'y façonner des habits et du -linge, avec des draps et des toiles, qu'on achetait ou requérait en -payant comptant. L'équipement quoique difficile rencontrait encore -moins d'obstacles que les remontes. La France cependant avait été -moins épuisée que l'Allemagne en chevaux de selle, et elle en -possédait un assez grand nombre d'excellents. Les chevaux de trait -pour l'artillerie et les équipages ne laissaient rien à désirer. On -venait d'en acheter cinq mille. -<span class="sidenote" title="En marge">Achats de chevaux.</span> -Napoléon en fit acheter encore autant, -et ordonna d'en requérir dix mille autres en les payant, et ces -<span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> vingt mille chevaux suffisaient avec ceux qui restaient pour -une guerre à l'intérieur. Les chevaux de selle étaient plus rares. -Drouot dut en chercher pour la garde. Des fonds furent envoyés à tous -les régiments pour acheter autour d'eux ceux qu'ils pourraient se -procurer.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Manière de suppléer au manque de fusils.</span> -On avait de la poudre, du plomb, des fers de toute sorte, des armes -blanches, des canons, mais on manquait de fusils, et ce fut l'une des -principales causes de notre ruine. Pendant sa prospérité Napoléon en -avait poussé la fabrication jusqu'à un million. Mais la campagne de -Russie où plus de 500 mille avaient été enfouis sous les neiges, celle -d'Allemagne où nous en avions perdu deux cent mille, les places -étrangères enfin dans lesquelles il était resté une assez grande -quantité d'armes françaises, avaient épuisé nos arsenaux. Les ateliers -pour la fabrication des fusils étaient plus difficiles à créer que les -ateliers pour l'habillement et le harnachement, et pourtant c'était -n'avoir rien fait que de se procurer des hommes si on ne parvenait à -les armer. Chose étrange qui caractérisait bien cette politique, si -occupée de la conquête, et si oublieuse de la défense, la France -menacée avait plus de peine à trouver trois cent mille fusils que -trois cent mille hommes pour les porter.</p> - -<p>On tira des ouvriers des provinces où les diverses industries du fer -sont pratiquées, et on les réunit soit à Paris, soit à Versailles, -afin d'y établir des ateliers pour la réparation et la fabrication des -armes à feu. On en fit autant dans les grandes places de seconde -ligne. On eut recours à un autre moyen <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> pour se procurer des -fusils, ce fut de désarmer les régiments étrangers, tous devenus -suspects à l'exception des Suisses et des Polonais. Le même jour et -sur divers points on désarma les Hollandais, les Anséates, les -Croates, les Allemands, et on mit à pied ceux d'entre eux qui -appartenaient à la cavalerie. Cette mesure procura quelques mille -fusils et quelques centaines de chevaux. On vida ensuite les arsenaux -de la marine, et néanmoins l'entêtement de l'esprit de conquête était -tel chez Napoléon, qu'il ne craignit pas de faire embarquer à Toulon -pour Gênes 50 mille fusils destinés à l'Italie, dans un moment où il -n'était pas sûr d'en avoir assez pour la défense de Paris!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon, tout en déployant la plus grande activité -administrative, a recours aussi à la politique pour refaire ses -ressources.</span> -Pendant qu'il s'efforçait ainsi de rétablir ses ressources par des -prodiges d'activité administrative, il songea à s'en ménager -quelques-unes aussi par une politique sage, mais trop tardive! Il -envoya le général Delort à Francfort pour traiter avec les généraux -ennemis de la reddition des forteresses de la Vistule et de l'Oder, à -la condition de la rentrée immédiate des garnisons en France avec -armes et bagages. -<span class="sidenote" title="En marge">Négociation entreprise pour faire rentrer les garnisons de -la Vistule, de l'Oder et de l'Elbe.</span> -Si cette condition était agréée, le général Delort -devait faire ensuite des ouvertures pour les garnisons bien plus -importantes de Hambourg, de Magdebourg, de Wittenberg, d'Erfurt, etc. -Une pareille convention eût fait rentrer cent mille soldats de -première qualité, et en eût procuré, il est vrai, un nombre égal aux -coalisés, en mettant fin au blocus des places. Mais tandis qu'elle -nous eût restitué de bons soldats, elle n'eût rendu disponibles chez -nos ennemis que les soldats les plus médiocres, et d'ailleurs <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> -dans l'état de dénûment où nous étions, cent mille hommes nous -importaient plus que deux cent mille à la coalition. Malheureusement -cette raison, qui avait provoqué la violation de la capitulation de -Dresde, nous laissait peu d'espérance de réussir dans une négociation -de ce genre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Importance et difficulté de rendre disponibles les armées -d'Espagne.</span> -Il y avait une ressource bien supérieure encore à celle-là, c'était -celle qu'on aurait trouvée dans les armées d'Espagne, si on avait pu -les reporter des Pyrénées vers le Rhin. Là, indépendamment du nombre, -tout était excellent, incomparable: aucune troupe en Europe ne valait -les régiments du maréchal Suchet, ni ceux du maréchal Soult. Ces -derniers, restes de plusieurs armées toujours malheureuses, étaient, -il est vrai, dégoûtés de servir; mais le Rhin à défendre, et le -commandement direct de Napoléon, eussent certainement converti leur -dégoût en zèle ardent. Il y a peu de témérité à dire que si les -quatre-vingt mille hommes placés actuellement dans les mains du -maréchal Suchet et du maréchal Soult s'étaient trouvés entre le Rhin -et Paris, jamais la coalition n'aurait approché des murs de notre -capitale. Pour les y amener il aurait fallu conclure la paix avec les -Espagnols, mais cette paix qui semblait devoir être si facile en -rendant aux Espagnols leur roi et leur territoire, était plus -difficile peut-être que celle qu'on espérait négocier à Manheim. Il ne -suffisait pas en effet que Napoléon renonçât à l'Espagne pour que -l'Espagne renonçât à lui, qu'il repassât les Pyrénées pour qu'elle -consentît à ne pas les passer elle-même en compagnie des Portugais et -des Anglais. Le châtiment des fautes <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> serait en vérité trop -léger s'il suffisait de n'y pas persister pour en abolir les -conséquences!</p> - -<p>Napoléon, ainsi que nous l'avons dit, avait depuis environ deux années -résolu d'abandonner l'Espagne, sans dire toutefois son secret, qui a -laissé assez de traces dans nos archives pour que l'histoire n'en -puisse douter. -<span class="sidenote" title="En marge">Projet de négociation dans la vue de conclure la paix avec -les Espagnols.</span> -Cependant avec un caractère tel que le sien, il n'était -pas possible qu'il fît franchement le sacrifice d'une conquête, et il -s'était encore flatté l'année précédente de conserver les provinces de -l'Èbre. Ce dernier rêve s'était enfin évanoui, et il était décidé à -rendre purement et simplement l'Espagne à Ferdinand VII, moyennant que -ce prince signât la paix, et la fît accepter à son peuple. Les -conditions du traité étaient faciles à imaginer. On délivrerait -d'abord Ferdinand VII et les princes détenus avec lui à Valençay; on -rendrait de plus les prisonniers de guerre et les places fortes. -<span class="sidenote" title="En marge">Conditions présumables d'une semblable paix.</span> -En -retour, les armées espagnoles rentreraient chez elles, exigeant que -les troupes anglaises rentrassent à leur suite. Il semblait qu'après -ces satisfactions réciproques, la France et l'Espagne n'eussent plus -rien à se demander l'une à l'autre. Mais de fâcheuses circonstances -compliquaient cette situation en apparence si simple. Les Espagnols -aspiraient à se venger, et à ravager la France à leur tour. Les -Anglais, après avoir contribué puissamment à leur délivrance, -n'étaient pas gens à prendre le congé qu'on leur signifierait, et à -repasser les Pyrénées sur une sommation partie de Cadix ou de Madrid. -<span class="sidenote" title="En marge">Difficulté d'en faire exécuter les conditions après l'avoir -conclue.</span> -D'ailleurs un engagement contenant la condition de ne pas traiter -l'une sans l'autre <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> liait l'Angleterre et l'Espagne. Enfin les -Cortès, exerçant en ce moment la royauté, n'étaient pas pressées de -résigner leur toute-puissance aux pieds de Ferdinand VII, et n'avaient -pas autant que l'Espagne et que lui-même le désir de son retour. En -tout cas elles ne voulaient lui rendre son sceptre qu'à condition -qu'il prêterait serment à la constitution de Cadix. Par ces divers -motifs il se pouvait que ni les Anglais ni les représentants de -l'Espagne ne consentissent à la ratification d'un traité signé à -Valençay, pour recouvrer Ferdinand VII auquel ils ne tenaient guère. -Ferdinand lui-même, une fois délivré, pouvait bien ne pas se soucier -du traité qui lui aurait rendu sa liberté, dire qu'on ne devait rien à -qui vous avait trompé, et s'armer ainsi d'une raison alléguée jadis -par François I<sup>er</sup>, et nullement condamnée par les docteurs en droit -public, c'est qu'un engagement pris en captivité ne lie pas. La -conduite suivie en 1808 envers la famille royale d'Espagne avait été -telle, que personne en Europe, même en France, n'eût osé blâmer le -prisonnier de Valençay. Napoléon, ce lion si fier, n'eût paru en cette -occasion qu'un renard pris au piége.</p> - -<p>Si au contraire, par une défiance toute naturelle, Napoléon détenait -Ferdinand VII jusqu'à ce que le traité conclu avec lui eût été porté à -Cadix et accepté par la régence, il était possible, les Anglais -aidant, et aussi les Cortès, qu'on repoussât le traité, qu'on le -déclarât nul comme ayant été conclu en captivité, et qu'on en remît -l'acceptation jusqu'à la rentrée de ce prince en Espagne. Ferdinand -VII en serait plus longtemps prisonnier, mais les Anglais n'auraient -<span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> pas plus de chagrin que les libéraux espagnols de sa captivité -prolongée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le parti le plus sûr était de faire partir Ferdinand VII -pour l'Espagne, en se fiant à sa bonne foi pour l'exécution du traité -conclu avec lui.</span> -Dans cette alternative de voir le traité méconnu par Ferdinand VII ou -par ceux qui exerçaient son autorité en son absence, le plus sûr eût -été encore de renvoyer tout simplement le monarque espagnol dans ses -États. En le renvoyant on avait au moins la chance de sa fidélité à sa -parole, dont son extrême dévotion offrait quelque garantie, tandis -qu'en expédiant le traité sans lui, on avait la presque certitude que -ce traité serait repoussé par les Anglais et par les Espagnols, fort -impatients les uns et les autres d'envahir le midi de la France. M. de -Caulaincourt était d'avis de courir le risque de la confiance. -Napoléon, qui ne se fiait pas du tout à Ferdinand VII, et qui avait -ses raisons pour cela, voulut user d'un moyen terme consistant, après -avoir conclu un traité avec Ferdinand VII, à faire porter secrètement -ce traité en Espagne par un homme sûr qui tâcherait d'éveiller chez -les vieux serviteurs de la dynastie le désir de la revoir, et qui -aurait d'ailleurs pour les persuader un autre argument, celui de la -restitution immédiate des places fortes espagnoles. De plus, comme il -arrive souvent entre alliés faisant la guerre en commun, les Anglais -et les Espagnols étaient assez mécontents les uns des autres, et il -était probable que les Espagnols ne seraient pas fâchés de pouvoir -dire aux Anglais qu'ils n'avaient plus besoin d'eux, auquel cas ces -derniers, privés du concours des armées espagnoles, et n'ayant plus de -ligne de retraite assurée à travers les Pyrénées, n'oseraient pas -rester sur la frontière française.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Envoi de M. de Laforest à Valençay.</span> -Ce fut d'après ces vues que Napoléon arrêta sa conduite à l'égard de -Ferdinand VII. Il donna l'ordre à M. de Laforest, longtemps -ambassadeur à Madrid, de se rendre sous un nom supposé à Valençay, de -s'aboucher en grand secret avec les princes espagnols, et de leur -proposer les conditions de paix suivantes: évacuation réciproque des -territoires, retour de Ferdinand VII à Madrid, restitution des -prisonniers, retraite des Anglais.—Napoléon y ajoutait diverses -conditions particulières qui lui faisaient honneur, et qui importaient -autant à l'Espagne qu'à nous. -<span class="sidenote" title="En marge">Conditions que M. de Laforest doit proposer aux princes -espagnols.</span> -La première consistait à stipuler que -Ferdinand VII servirait à Charles IV la pension à laquelle Joseph -s'était obligé, et qui avait été très-inexactement payée; la seconde, -qu'il accorderait amnistie entière aux Espagnols qui s'étaient -attachés à la France; la troisième, que l'Espagne conserverait -non-seulement son territoire continental actuellement restitué, mais -son territoire colonial, et qu'aucune de ses colonies ne serait cédée -à la Grande-Bretagne. Il n'y avait rien dans ces conditions que -Ferdinand, en consultant son cœur de fils, de roi et d'Espagnol, -pût refuser. Restait enfin une dernière clause plus difficile à -énoncer que les autres, mais que Ferdinand VII, pour redevenir libre, -était bien capable d'accueillir, c'était d'épouser la fille de Joseph -Bonaparte. M. de Laforest devait être plus réservé quant à celle-ci, -mais il avait ordre de l'articuler après les autres, quand le moment -de tout dire serait venu. Ce traité conclu et signé, un personnage de -confiance choisi de concert avec les princes espagnols, irait -très-secrètement le porter à la régence, afin de ne pas <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> -donner aux Anglais et aux chefs du parti libéral le temps d'en -empêcher la ratification. Cette ratification obtenue, Ferdinand, -accompagné de son frère don Carlos, de son oncle don Antonio, -prisonniers comme lui à Valençay, quitterait la France pour remonter -sur le trône des Espagnes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de San-Carlos mandé à Paris pour seconder la -négociation.</span> -Tandis que M. de Laforest se mettait en route, Napoléon, afin qu'il -n'y eût pas de temps perdu, fit venir de Lons-le-Saulnier, où il était -en surveillance, le duc de San-Carlos, personnage considérable, -autrefois l'un des familiers de Ferdinand VII, l'accueillit de la -façon la plus amicale, l'entretint longuement, réussit à le persuader, -et le fit partir ensuite pour Valençay, afin qu'il allât seconder M. -de Laforest, qui rencontrait des difficultés auxquelles on ne se -serait pas attendu, tant cette coupable affaire d'Espagne devait être -suivie de punitions de tout genre, petites et grandes!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de M. de Laforest à Valençay.</span> -M. de Laforest, en paraissant à Valençay, avait extrêmement surpris -Ferdinand VII. Ce prince, prisonnier depuis près de six ans avec son -frère et son oncle, avait vécu dans une ignorance presque complète de -ce qui se passait en Europe, mais avait pu voir cependant par quelques -journaux français qu'on lui laissait lire, que la guerre d'Espagne se -prolongeait indéfiniment, que par conséquent ses sujets se -défendaient, que l'Europe non plus n'était pas soumise puisque la -guerre était incessante avec elle, et il avait assez de sagacité pour -juger que dès lors sa cause n'était pas entièrement perdue. On -soupçonnait en outre que le curé de Valençay, chargé de lui dire la -messe et de le confesser, l'informait <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> de ce qu'il avait -intérêt à savoir, et probablement lui avait fait connaître la gravité -des événements de 1812 et de 1813. Il aurait donc pu n'être pas -complètement étonné des communications de M. de Laforest. -<span class="sidenote" title="En marge">Profonde défiance de Ferdinand VII.</span> -Mais -l'infortune et la captivité avaient singulièrement développé chez ce -prince les dispositions naturelles de son caractère, la défiance et la -dissimulation. Tout ce qu'il avait d'intelligence (et il n'en manquait -pas) il l'employait à regarder autour de lui, à rechercher si on ne -voulait pas lui nuire, à se taire, à ne pas agir, de peur de donner -prise à la volonté malfaisante de laquelle il dépendait depuis tant -d'années. Dissimuler, tromper même, lui semblaient de légitimes -défenses contre l'oppression à laquelle il était soumis, et la -politique qui l'avait conduit de Madrid à Valençay lui donnait -assurément bien des droits. La défiance était arrivée chez lui à un -tel degré qu'il était en garde contre ses plus fidèles serviteurs, -contre ceux mêmes qui étaient détenus en France pour sa cause, et -qu'il était toujours prêt à les regarder comme de secrets complices de -Napoléon. Du reste il n'était pas très-malheureux. Se confesser, bien -vivre, se promener, ne courir aucun danger, composaient pour lui une -sorte de bien-être auquel il s'était habitué. Son âme dépourvue de -ressort pliait ainsi sous l'oppression, mais en pliant s'enfonçait -profondément en elle-même, et lorsqu'on voulait l'en faire sortir s'y -refusait obstinément, comme un animal à la fois timide et farouche, -que les plus grandes caresses ne peuvent tirer de sa retraite. Son -frère don Carlos était plus vif, sans être plus ouvert; son oncle -était à peu près stupide.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Ce prince affecte de ne pas comprendre les -ouvertures de M. de Laforest, et de ne pouvoir pas y répondre.</span> -Quand M. de Laforest vint soudainement apprendre à Ferdinand VII que -Napoléon songeait à lui rendre la liberté et le trône, sa première -idée fut qu'on le trompait, et qu'il y avait sous cette démarche -quelque perfidie cachée. Les motifs qu'alléguait M. de Laforest, pour -éviter l'aveu trop clair de nos malheurs, et qui consistaient à dire -que Napoléon agissait ainsi pour arracher l'Espagne aux Anglais et aux -anarchistes, n'étaient pas de nature à produire beaucoup d'illusion, -et Ferdinand cherchait quelle sombre machination pouvait être cachée -sous une proposition aussi imprévue. Dans son premier entretien, il -écouta beaucoup, parla peu, se borna à dire que, privé de toute -communication avec le monde, il ne savait rien, qu'il était hors -d'état par conséquent de se former une opinion sur quoi que ce fût, -qu'il était placé sous la main toute-puissante de Napoléon, qu'il s'y -trouvait bien, qu'il ne demandait pas à sortir de sa retraite, et -qu'il ne cesserait jamais d'être reconnaissant des bons procédés qu'on -avait pour lui. Voilà ce que l'oppression fait des êtres soumis à son -empire! Napoléon en était venu à ce point de ne pouvoir faire accepter -à Ferdinand VII ni la liberté ni le trône, dans un moment où il aurait -eu tant d'intérêt à lui rendre l'un et l'autre! M. de Laforest vit -bien qu'il fallait laisser à cette âme défiante et effarouchée le -temps de se rassurer et de réfléchir. Il le quitta, pour le revoir le -lendemain.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Laforest prend du temps pour se faire comprendre des -princes espagnols.</span> -Ferdinand VII, après avoir conféré avec son frère et son oncle, et -surtout avec lui-même, avait compris que Napoléon devait être dans de -grands embarras, <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> et que son offre de lui restituer le trône -était sincère. Mais avant d'écouter une proposition qui se présentait -sous un aspect si attrayant, il voulait savoir si on ne cherchait pas -à lui tendre des piéges cachés, et à lui arracher des engagements -dangereux ou déshonorants. D'ailleurs, dépourvu à Valençay de toute -autorité sur l'Espagne, il avait à craindre (et cette crainte était -fondée) de ne pouvoir tenir les engagements qu'on l'obligerait à -souscrire. Il résolut donc, en s'ouvrant davantage, de prendre une -attitude un peu plus royale, mais d'être toujours extrêmement -circonspect.</p> - -<p>M. de Laforest en le revoyant le lendemain le trouva beaucoup plus -composé dans son attitude, prenant place entre son oncle et son frère -comme leur maître hiérarchique, se posant en un mot et parlant en -monarque. Il ne dissimula pas qu'il commençait à regarder comme -sérieuse la proposition qu'on lui adressait, qu'il en devinait même la -véritable cause, mais il affecta de ne pouvoir s'arrêter à aucun -parti, privé qu'il était de conseillers, et affirma surtout qu'il -était sans autorité, car il ne savait si ce qu'on signerait à Valençay -serait accepté et exécuté à Madrid. Toutefois il était facile de -deviner qu'il ne voulait pas rompre ces pourparlers, et refermer sur -lui la porte de sa prison prête à s'ouvrir. Visiblement il était -très-anxieux. M. de Laforest lui ayant offert de recevoir son ancien -précepteur, le chanoine Escoïquiz tenu en surveillance à Bourges, son -secrétaire intime Macanaz tenu en surveillance à Paris, l'illustre -Palafox prisonnier à Vincennes, enfin le duc de San-Carlos interné à -Lons-le-Saulnier, il <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> parut n'accorder confiance à aucun de ces -hommes. On eût dit que les nommer c'était à l'instant même les perdre -dans son esprit.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ferdinand VII finit par prendre confiance, et par -s'expliquer avec plus de franchise.</span> -Les conférences continuèrent, et l'évidente bonne foi de M. de -Laforest, la simplicité frappante des conditions qu'il apportait, -finissant par agir sur l'esprit de Ferdinand, le désir surtout de la -liberté exerçant son influence, il se rassura peu à peu, et se mit à -raisonner avec infiniment de sens sur ce qu'on lui proposait. Enfin -l'arrivée de M. de San-Carlos, qui avait vu, entendu Napoléon, et pu -apprécier la sincérité de ses intentions, acheva de triompher des -ombrages du captif de Valençay. M. de San-Carlos eut bien lui-même un -instant de défiance à vaincre chez son maître, mais il parvint bientôt -à se faire écouter, et dès lors on entra sérieusement en matière. -Ferdinand VII n'avait rien à objecter à la proposition de rentrer en -Espagne, de remonter sur le trône, de servir une pension à son père, -de conserver tout le territoire continental et colonial de son antique -monarchie, même de pardonner aux <i>afrancesados</i>. Le mariage avec une -fille de Joseph lui plaisait moins; mais après avoir demandé avec -instance une princesse Bonaparte, il n'était plus temps d'afficher le -dédain, et d'ailleurs, pour recouvrer la liberté et le trône, il -n'était point de mariage qu'il ne fût prêt à contracter. La difficulté -n'était donc pas dans l'union proposée, elle était autre part. On -présentait à ses yeux éblouis une infinité de choses très-désirables, -et très-désirées, et on promettait de les lui accorder à condition que -les Cortès ou la régence ratifieraient le traité qu'il aurait signé; -<span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> on faisait ainsi dépendre ce qu'il souhaitait ardemment d'une -volonté qui n'était point la sienne. Il le dit avec franchise, et -montra avec beaucoup de raison que ce qu'il ordonnerait de loin -courrait la chance de n'être pas exécuté. -<span class="sidenote" title="En marge">Ferdinand VII ne conteste aucune des conditions proposées, -mais s'attache à démontrer que le seul moyen de les faire accepter, -c'est de l'envoyer à Madrid.</span> -Il parla sur le ton de la -colère des limites que certains hommes, suivant lui factieux, avaient -voulu imposer à son pouvoir royal, et laissa voir qu'après les -Français ce qu'il haïssait le plus c'étaient les libéraux espagnols. -Il fit sentir que le moyen le plus sûr d'obtenir ce qu'on voulait de -l'Espagne c'était de l'envoyer à Madrid, où personne n'aurait de -prétexte, lui présent, pour lui refuser obéissance, tandis que ses -sujets pouvaient maintenant alléguer la captivité de Valençay pour -feindre de ne pas croire ce qui serait dit en son nom. Plus d'une fois -il jura sur ce qu'il y avait de plus sacré qu'il tiendrait sa parole -en roi, en honnête homme, en bon chrétien. Bientôt s'animant -davantage, et sortant des profondeurs de sa dissimulation, il laissa -éclater une passion extraordinaire d'être libre, de partir, de régner, -ce qui était fort légitime, et insista de toutes ses forces pour qu'on -adoptât sa proposition, comme la seule qui offrît des chances de -succès.</p> - -<p>Cependant les instructions de Napoléon étant formelles, il fallait -bien s'y soumettre, et on conclut un traité par lequel Ferdinand VII -devait rentrer en Espagne, dès que l'autorité de la régence aurait -accepté ce traité, et ordonné son exécution. -<span class="sidenote" title="En marge">Traité de Valençay porté en Espagne par M. de San-Carlos.</span> -Les conditions étaient -celles que nous avons dites: intégrité coloniale et continentale de -l'Espagne, restitution des places espagnoles, retour des garnisons -<span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> françaises, retraite des armées espagnoles et anglaises au -delà des Pyrénées, amnistie générale, pension à Charles IV. Le mariage -avec une fille de Joseph ne fut point formellement stipulé. Ferdinand -affirma qu'il n'en contracterait pas d'autre s'il était libre, mais il -ajouta que c'était une chose dont il ne serait possible de parler qu'à -Madrid même.</p> - -<p>Les articles ci-dessus énoncés ayant été signés le 14 décembre, -restait à savoir qui les porterait à Madrid au nom de Ferdinand. -L'envoyé était tout indiqué, c'était le duc de San-Carlos lui-même. Il -fut convenu que ce personnage se rendrait en grande hâte, et en -observant le plus complet incognito, à l'armée de Catalogne, afin -d'endormir la vigilance des Anglais qu'il aurait fort éveillée en -passant par le quartier général de lord Wellington; qu'il tâcherait -d'arriver à Madrid, et se transporterait même à Cadix, si la régence -s'y trouvait encore, pour lui présenter le traité et en obtenir la -ratification. Le duc de San-Carlos devait persuader aux sujets de -Ferdinand VII, devenus rois à sa place, de songer avant tout à le -délivrer, et de tout sacrifier à cet objet essentiel. Il avait en même -temps pour mission expresse de ne pas adhérer à la constitution, et, -s'il y était obligé, de ne le faire qu'avec des réserves qui -permissent de rompre les engagements qu'on aurait pris avec les -soi-disant factieux.</p> - -<a id="imgp096" name="imgp096"></a> -<div class="figcenter"> -<img src="images/imgp096.jpg" width="353" height="500" alt="" title="Joseph Bonaparte." /> -<p class="smcap">JOSEPH BONAPARTE.</p> -</div> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Départ de M. de San-Carlos pour l'Espagne.</span> -Ces choses arrêtées, le duc de San-Carlos partit de Valençay le 13 -décembre, accompagné des vœux des princes espagnols, qui mettant -désormais toute dissimulation de côté, montraient maintenant une -impatience presque enfantine de devenir libres. Rassurés <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> -sur les intentions de Napoléon, ils consentirent à revoir les fidèles -serviteurs dont ils avaient paru se défier d'abord, le chanoine -Escoïquiz, le secrétaire Macanaz, le défenseur de Saragosse, Palafox. -Se flattant que ce dernier aurait plus de crédit auprès des Espagnols -que le duc de San-Carlos, car il devait être religieusement écouté -d'eux s'ils n'avaient pas perdu toute mémoire, on le fit partir par -une autre voie avec une copie du traité, afin d'en solliciter -l'acceptation.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se décide enfin à faire part de cette négociation -à Joseph.</span> -On n'étonnera personne en disant que Napoléon avait conduit cette -négociation sans en parler à son frère Joseph, presque aussi -prisonnier à Morfontaine que Ferdinand VII à Valençay. Joseph, comme -on doit s'en souvenir, avait reçu ordre après la bataille de Vittoria, -de s'enfermer à Morfontaine, de n'y admettre personne, et de n'en -point sortir, sous peine de devenir l'objet de mesures sévères. -Napoléon se défiait tellement du sang actif des Bonaparte, même chez -le plus modéré de ses frères, qu'il n'avait pas voulu permettre à -Joseph d'aller à Paris, dans la crainte qu'il ne créât des difficultés -à la régente. L'esprit tout plein des troubles suscités pendant les -minorités royales par les frères, oncles ou cousins des rois, il -voyait toujours Marie-Louise réduite à défendre son fils contre les -prétentions de ses beaux-frères. Malgré ces ordres, Joseph était venu -secrètement à Paris, mais uniquement pour ses plaisirs, et nullement -pour des intrigues politiques. Le duc de Rovigo, interprétant à la -lettre les ordres impériaux, avait fait dire à Joseph que si ses -courses clandestines se renouvelaient, il serait obligé d'y <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> -mettre obstacle, de quoi Joseph, déjà fort offensé de tout ce qu'il -avait eu à souffrir, avait paru profondément irrité.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Envoi de M. Rœderer à Morfontaine pour expliquer à -Joseph les arrangements conclus avec Ferdinand VII.</span> -Napoléon depuis son retour à Paris n'avait point vu son frère. Il ne -voulut pas cependant que la négociation avec Ferdinand VII, tout à -fait terminée, arrivât à être connue de l'Europe avant de l'être de -Joseph. Il chargea le personnage qui ordinairement lui servait -d'intermédiaire, M. Rœderer, d'aller à Morfontaine pour informer -Joseph de tout ce qui avait été fait, et l'engager à redevenir -paisiblement prince français, largement doté, siégeant au conseil de -régence, servant de son mieux la France qui était son unique et -dernier asile. Joseph en recevant ces communications se plaignit -amèrement des traitements dont il avait été l'objet, et montra des -restes de prétentions royales qui auraient fait sourire un frère moins -railleur que Napoléon. -<span class="sidenote" title="En marge">Réponse singulière et prétentions royales de Joseph.</span> -Il convenait qu'il avait commis des fautes -militaires, mais pas aussi grandes qu'on le disait; il se déclarait -prêt à se démettre du trône d'Espagne, mais en vertu d'un traité, et à -la condition d'une indemnité territoriale à Naples ou à Turin. Quant à -redevenir simplement prince français, après avoir porté l'une des plus -grandes couronnes de l'univers, il paraissait peu disposé à s'y -résigner. Ces prétentions provoquèrent de la part de Napoléon une -explosion de railleries sanglantes, les unes injustes et même -cruelles, les autres sensées, mais, hélas! bien tardives!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Irritation et langage de Napoléon à l'égard de son frère.</span> -—Joseph a commis des fautes militaires! s'écria-t-il en écoutant M. -Rœderer, mais il n'y songe <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> pas! Moi, je commets des fautes, -je suis militaire, je dois me tromper quelquefois dans l'exercice de -ma profession, mais lui des fautes!... Il a tort de s'accuser, il n'en -a jamais commis. En fait, il a perdu l'Espagne, et il ne la recouvrera -point! C'est chose décidée, aussi décidée que chose ait jamais pu -l'être. Qu'il consulte le dernier de mes généraux, et il verra s'il -est possible de prétendre à un seul village au delà des Pyrénées. Un -traité! des conditions! et avec qui? au nom de qui?... Moi, si je -voulais en faire avec l'Espagne, je ne serais pas même écouté. La -première condition de toute paix avec l'Europe, la condition sans -laquelle il est impossible de réunir deux négociateurs, c'est la -restitution pure et simple de l'Espagne aux Bourbons, heureux si je -puis à ce prix me débarrasser des Anglais, et ramener mes armées -d'Espagne sur le Rhin! Quant à des indemnités en Italie, où les -prendre? Puis-je ôter à Murat son royaume? c'est à peine si je puis le -rappeler à ses devoirs envers la France et envers moi. Comment -serais-je obéi si j'allais lui demander de descendre du trône au -profit de Joseph? Quant aux États romains, je serai forcé de les -rendre au Pape, et j'y suis décidé. Quant à la Toscane, qui est à -Élisa, quant au Piémont, qui est à la France, quant à la Lombardie où -Eugène a tant de peine à se maintenir, puis-je savoir ce qu'on m'en -laissera? Sais-je même si on m'en laissera quelque chose? Pour garder -la France avec ses limites naturelles il me faudra remporter bien des -victoires; pour obtenir quelque chose au delà des Alpes, il m'en -faudrait remporter bien plus encore! Et si on me laissait <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> un -territoire en Italie, pourrais-je pour Joseph l'ôter à Eugène, ce fils -si dévoué, si brave, qui a passé sa vie au feu pour moi et pour la -France, et qui ne m'a jamais donné un seul sujet de plainte? Où donc -Joseph veut-il que je lui trouve des indemnités? Il n'a qu'un rôle, un -seul, c'est d'être un frère fidèle, un solide appui de ma femme et de -mon fils si je suis absent, plus solide si je suis mort, et de -contribuer à sauver le trône de France, seule ressource désormais des -Bonaparte. Il sera prince français, traité comme mon frère, comme -l'oncle de mon fils, partageant par conséquent tous les honneurs -impériaux. S'il agit ainsi, il aura ma faveur, l'estime publique, une -situation grande encore, et il contribuera à sauver notre existence à -tous. S'il s'agite au contraire, et il en est bien capable, car il ne -sait supporter ni le travail ni l'oisiveté, s'il s'agite durant ma -vie, il sera arrêté, et ira finir son règne à Vincennes; s'il le fait -après ma mort, Dieu décidera! Mais probablement il contribuera à -renverser le trône de mon fils, le seul auprès duquel il puisse -trouver la dignité, l'aisance, et un reste de grandeur.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se décide à ne tenir aucun compte des prétentions -de Joseph, et à le laisser exilé à Morfontaine.</span> -Ces sages mais rudes paroles, portées, reportées à Morfontaine dans -plusieurs allées et venues, ne convainquirent point Joseph. Il était -tourmenté, malade, et souffrant d'une quantité de maux à la fois: la -sévérité railleuse de Napoléon, un trône perdu, des enfants sans -patrimoine, et pour tout avenir l'obéissance aux ordres d'un frère -impérieux, point méchant, mais dur. Dans cette disposition douloureuse -il refusa d'adhérer à rien de ce qui se traitait à Valençay, et -continua de se tenir à Morfontaine, où <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> Napoléon le laissa dans -l'isolement, disant que les Espagnols et lui Napoléon se passeraient -bien de la signature du roi Joseph pour remettre Ferdinand VII sur le -trône des Espagnes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Affligeant spectacle que présentent les frères détrônés de -Napoléon.</span> -Ce moment de la chute des trônes de famille était celui de fréquentes -agitations intérieures, qui, s'ajoutant à tous les soucis de Napoléon, -contribuèrent à lui rendre la vie fort amère. Jérôme, retiré -successivement à Coblentz, à Cologne et à Aix-la-Chapelle, y était -triste et malheureux. Il désirait se rendre à Paris de peur que -Napoléon ne l'oubliât dans la future paix, et Napoléon, qui était plus -affectueux pour Jérôme que pour ses autres frères, résistait cependant -à ses désirs, parce qu'il lui était pénible d'avoir sous ses yeux ses -frères détrônés, dont la présence d'ailleurs révélait en traits si -sensibles la ruine progressive de l'Empire français. Mais tandis qu'il -refusait à Jérôme l'autorisation de venir à Paris, il avait avec Murat -de bien autres sujets de contestation.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">État d'esprit de Murat depuis son retour à Naples.</span> -L'infortuné Murat était rentré à Naples le cœur désolé, l'esprit en -désordre. De tous les princes condamnés à cette époque à voir -s'évanouir leur royauté éphémère, Murat était le plus inconsolable. Il -semblait que ce soldat, né si loin du trône, à qui une véritable -gloire militaire aurait dû servir de dédommagement, ne pouvait vivre -s'il ne régnait pas. Après les événements de la dernière campagne, il -lui était difficile de croire que la puissance de Napoléon, si elle se -maintenait en France, pût s'étendre encore au delà du Rhin, des Alpes -et des Pyrénées, et qu'au delà de ces limites il pût soutenir ou -punir <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> des alliés. Il courait donc la chance en restant fidèle -à Napoléon de n'être point soutenu, et ne courait guère celle d'être -puni s'il était infidèle. Sans doute, réuni au prince Eugène, amenant -trente mille Napolitains bien disciplinés à l'appui des quarante mille -Français qui défendaient l'Adige, il y avait quelque possibilité pour -lui de disputer l'Italie aux Autrichiens, mais possibilité et point -certitude. -<span class="sidenote" title="En marge">Réflexions que lui suggèrent les revers de Napoléon.</span> -Vaincus, les deux lieutenants de Napoléon seraient bientôt -détrônés; vainqueurs, que seraient-ils? Que serait Murat surtout? -Sacrifié au prince Eugène qu'il jalousait, relégué au fond de la -Péninsule, réduit au royaume de Naples qui était peu de chose sans la -Sicile, il n'avait pas même l'assurance de s'y maintenir, car si une -paix avantageuse avec l'Europe tenait au sacrifice de son beau-frère, -Napoléon ne serait pas assez bon parent et assez mauvais Français pour -refuser ce sacrifice. D'ailleurs, bien qu'il eût un esprit sans -solidité, Murat avait une certaine finesse, et il s'était souvent -aperçu que Napoléon, en appréciant sa bravoure, ne faisait aucun cas -de son caractère, et ce dédain marqué le blessait beaucoup. Telles -étaient les considérations qui avaient agité, tourmenté l'esprit de -Murat, pendant son voyage d'Erfurt à Naples. Tandis qu'il voyait tant -de périls à être fidèle, et si peu à ne plus l'être, de funestes -suggestions contribuaient à augmenter son trouble. -<span class="sidenote" title="En marge">Ses relations secrètes avec les puissances coalisées.</span> -Il n'avait pas -cessé de se tenir en relation avec les puissances coalisées, même -lorsqu'il était au camp de Napoléon, et qu'il s'y conduisait si -bravement. Au moment où il avait quitté Naples pour Dresde, il avait -auprès de lui des agents de <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> lord William Bentinck, gouverneur -anglais de la Sicile, et il les avait brusquement renvoyés pour aller -rejoindre l'armée française, ce qui avait surpris et indisposé lord -William. Mais il n'avait pas agi de même envers l'Autriche, et il -avait continué de laisser auprès d'elle le prince Cariati, ministre -napolitain, et de conserver à Naples le comte de Mire, ministre -autrichien. M. de Metternich profitant de ce double moyen de -communication, avait cherché sans cesse à ébranler la fidélité de la -cour de Naples, car il savait bien que si Murat, au lieu de se ranger -à la droite du prince Eugène, allait prendre ce prince à revers, -l'Italie serait immédiatement enlevée aux Français et acquise aux -Autrichiens. Non content de ces efforts auprès du roi, M. de -Metternich avait noué des trames secrètes avec la reine, qu'il avait -connue à Paris lorsqu'il était ambassadeur en France, et avait essayé -de lui faire oublier ses devoirs de sœur en excitant ses sentiments -de mère et d'épouse. -<span class="sidenote" title="En marge">Efforts de M. de Metternich pour amener Murat à la -coalition, en lui faisant espérer la conservation et l'accroissement -de son royaume.</span> -Non-seulement il avait promis de laisser à Murat -le trône de Naples, sans la Sicile toutefois que l'Angleterre tenait à -conserver aux Bourbons, mais il avait laissé entrevoir la possibilité -pour lui du plus bel établissement en Italie. Le prince Eugène, la -princesse Élisa expulsés à la suite des Français, le Piémont -reconquis, on pouvait, en réservant une belle part aux Autrichiens, en -rétablissant le Pape à Rome, constituer un royaume de l'Italie -centrale, qui, accordé à Murat, ferait de celui-ci le premier prince -de l'Italie, et un monarque de second rang en Europe. C'étaient là -les arguments que M. de Metternich avait employés <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> avec un -succès chaque jour plus marqué. Courir en effet les plus grands périls -avec Napoléon sans même la certitude d'être maintenu par lui si on -triomphait, et au contraire obtenir de la coalition, outre la -certitude de rester roi de Naples, l'espérance de devenir une sorte de -roi d'Italie, était une perspective qui devait entraîner le malheureux -Murat, après avoir séduit la reine elle-même. Celle-ci dans les -commencements, représentant fidèlement à Naples le parti français, -s'était défendue contre les suggestions autrichiennes, et avait -cherché à ramener Murat à Napoléon. -<span class="sidenote" title="En marge">Le roi et la reine de Naples cèdent aux suggestions de -l'Autriche.</span> -Bientôt le danger croissant, et -dominée elle aussi par le désir de conserver la couronne à ses -enfants, elle avait prêté l'oreille aux inspirations de M. de -Metternich, et fini par devenir son principal intermédiaire auprès de -Murat. Voulant en même temps colorer sa conduite aux yeux du ministre -de France, elle affectait de ne pouvoir plus rien ni sur la cour, ni -sur le roi, et d'être obligée, en épouse soumise, en mère dévouée, de -suivre la politique du cabinet napolitain. Murat, rentré dans ses -États, avait donc trouvé la cour unie pour le pousser dans les voies -déplorables où il devait, au lieu d'un trône, rencontrer pour sa -mémoire une tache, pour sa personne une fin cruelle. Ce prince, né -avec des sentiments bons et généreux, doué de quelque esprit et d'une -bravoure héroïque, n'avait pas assez de jugement pour discerner que si -avec la France il courait le double danger d'être abandonné par la -victoire et par Napoléon, il avait la certitude avec la coalition, -après avoir été ménagé, caressé pendant qu'on aurait besoin de lui, -d'être <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> bientôt sacrifié aux vieilles royautés italiennes, et -d'être ainsi à la fois détrôné et déshonoré. N'ayant pas assez de -portée d'esprit pour apercevoir cet avenir, n'ayant pas des principes -assez arrêtés pour préférer l'honneur à l'intérêt, il devait flotter -quelques jours entre mille sentiments contraires, pour finir par une -défection déplorable.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Murat passe d'un premier découragement à l'ambition de -devenir roi d'Italie, en se faisant le héros de l'indépendance -italienne.</span> -À peine revenu dans ses États, trouvant la reine convertie à son -opinion, il était entré en pourparlers avec la légation autrichienne, -et ne disputait plus que sur l'étendue des avantages qu'on lui -accorderait. Passant tout à coup, avec l'extrême mobilité de sa -nature, du désespoir à une sorte d'ivresse d'ambition, il se livrait -en ce moment aux rêves les plus étranges, et se flattait d'être -bientôt le roi et le héros de la nation italienne. Il avait été frappé -en traversant l'Italie d'une disposition assez générale chez les -Italiens, c'était de devenir indépendants de l'Autriche aussi bien que -de la France. Sans doute les nobles, les prêtres, le peuple même -souhaitaient le retour à l'Autriche, parce que pour les uns c'était le -retour à leur ancien état, pour les autres l'exemption de la -conscription. -<span class="sidenote" title="En marge">Ce qu'était alors en Italie le parti de l'indépendance.</span> -La bourgeoisie au contraire, éprise des idées -d'indépendance, disait que c'était bien d'échapper à la France, mais -tout aussi bien de ne pas retomber sous la main de l'Autriche; qu'il -n'y avait aucune raison d'aller de l'une à l'autre, d'être ainsi -toujours le jouet, la victime de maîtres étrangers; que l'Autriche -devrait se trouver heureuse de ne plus voir l'Italie aux mains de la -France, et la France de ne plus la voir aux mains de l'Autriche; que -pour l'une et l'autre l'indépendance <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> de la Péninsule était un -moyen terme acceptable, désirable même, et au fond plus avantageux que -la possession directe, car l'Italie soumise à l'une des deux -puissances serait contre celle qui ne l'aurait pas un dangereux moyen -d'attaque, et pour celle qui la posséderait un sujet toujours révolté, -toujours prêt à devenir un ennemi furieux. Ces idées avaient envahi la -partie la plus active et la plus cultivée de la bourgeoisie. Murat, -placé au fond de la Péninsule, à égale distance des Français et des -Autrichiens, ayant intérêt à se sauver sans trahir Napoléon, capable -avec ses talents et sa gloire militaires de créer une armée italienne, -Murat avait paru au parti des indépendants propre à devenir leur -héros. Il pouvait en effet dire aux Autrichiens: Je ne suis pas la -France; aux Français: Je ne suis pas l'Autriche; il pouvait dire à -tous: Ménagez-moi, et acceptez-moi comme ce qu'il y a de moins hostile -pour vous, et même comme ce qu'il y a de plus avantageux, si vous -savez comprendre vos intérêts véritables.—Les partisans de -l'indépendance avaient donc entouré Murat, lui avaient prodigué les -promesses et les flatteries, et Murat qui, dans cet état de -fermentation d'esprit, pensait à tout, était prêt à tout, les avait -accueillis et acceptés pour ses agents. Ceux-ci, à Florence, à -Bologne, à Rome, le célébraient comme le sauveur de l'Italie, et -annonçaient en prose et en vers sa mission providentielle.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Murat songe à s'adresser à Napoléon, dans l'espérance de -trouver auprès de lui plus d'encouragement à ses projets qu'auprès des -Autrichiens.</span> -Les Autrichiens naturellement n'accueillaient guère ces idées, mais -ils ne les décourageaient pas absolument, et laissaient espérer à -Murat, sous le prétexte de l'indemniser de la Sicile, un -agrandissement <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> assez notable dans l'Italie centrale. Murat -dans l'élan de son ambition, ne mettant plus de bornes à ses désirs, -avait pensé que peut-être il rencontrerait auprès de Napoléon plus -d'encouragement qu'auprès des Autrichiens pour sa nouvelle royauté -italienne. Devenu dans ces circonstances plus mobile encore que de -coutume, cessant d'apercevoir le péril du côté de l'alliance française -quand il croyait y trouver plus de chance de grandeur, se berçant de -l'espérance de voir tous les Italiens se lever en masse s'il leur -promettait l'indépendance et l'unité, il se disait que si Napoléon lui -permettait de proclamer cette indépendance et cette unité, et de s'en -faire le représentant, il apporterait au prince Eugène non-seulement -le secours de l'armée napolitaine, mais celui de cent mille Italiens -accourus à sa voix, qu'alors il se sauverait en s'agrandissant, en -s'honorant, en réunissant tous les avantages à la fois, et notamment -celui de conserver, s'il était l'allié de la France, les officiers -français qui étaient en grand nombre dans son armée, et qui en -constituaient la principale force.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Désordre d'esprit de Murat.</span> -Telle était l'espèce de tourbillon d'idées qui s'était produit dans la -tête enflammée de ce malheureux prince. Par le découragement conduit à -la pensée funeste d'abandonner la France et de s'allier à l'Autriche, -de cette pensée conduit à la visée ambitieuse d'être le sauveur et le -roi de l'Italie, bientôt d'ambition en ambition ramené de l'Autriche à -la France dans l'espoir de trouver plus de faveur pour ses nouvelles -vues, il n'était aucun rêve qu'il ne formât, aucune défection, aucune -alliance, auxquelles il ne <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> fût tour à tour disposé! Triste -tourment que celui de l'ambition au désespoir, triste tourment qui à -Paris agitait l'âme de Napoléon avec la grandeur qui lui appartenait, -qui à Naples au contraire, dans une âme bonne mais faible, n'ayant que -le courage du soldat, enfantait de misérables orages, et n'était -qu'une affligeante variété d'un mal que Napoléon avait communiqué à -presque tous ses serviteurs! En effet après s'être élevé lui-même au -trône il avait fait rois, princes, grands-ducs, ou flatté de -l'espérance de le devenir, ses frères, ses lieutenants, Joseph, Louis, -Jérôme, Murat, Bernadotte, Berthier, et tant d'autres qui avaient -touché de si près au rang suprême, et si en ce moment ils étaient -disposés à le trahir, ou du moins à le servir mollement, à qui la -faute, sinon à lui, qui dans leur âme, au noble amour de la grandeur -nationale, avait substitué la mesquine passion de leur grandeur -personnelle?</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Envoi du duc d'Otrante à Naples pour raffermir la fidélité -de Murat.</span> -En ce moment était arrivé à Naples un personnage dont la présence -devait augmenter beaucoup le trouble de Murat, c'était le duc -d'Otrante, M. Fouché, que Napoléon avait chargé de s'y rendre en toute -hâte. Napoléon, en se séparant de Murat à Erfurt, en avait reçu des -témoignages qui l'avaient touché mais point abusé. Napoléon, quand il -s'agissait de pénétrer dans les profondeurs de l'âme humaine, avait -une sorte de perspicacité diabolique à laquelle rien n'échappait. Il -s'était bien douté, en voyant croître le péril, que Murat, sa sœur -même, auraient besoin d'être raffermis dans leur fidélité, et qu'il -faudrait opposer de puissantes influences aux dangereuses suggestions -de la coalition. Il avait donc <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> songé à leur dépêcher M. -Fouché, qui depuis l'entrée des Autrichiens en Illyrie, était lui -aussi, non pas un roi, mais un proconsul sans États, resté oisif à -Vérone. Il l'avait jugé plus propre que tout autre à devenir le -confident de Murat, par suite des intrigues qu'ils avaient nouées -ensemble en 1809. À cette époque, Murat et le duc d'Otrante craignant -les résultats de la guerre d'Autriche, avaient cherché à s'entendre -sur ce qu'il faudrait faire du pouvoir en France dans le cas où -Napoléon serait tué. Murat avait dû dans ces circonstances avoir tant -de confiance en M. Fouché, et M. Fouché dans Murat, qu'il était -présumable que la même confiance se rétablirait dans des circonstances -non moins critiques. M. Fouché avait donc reçu l'ordre de se rendre à -Naples, et y était arrivé à l'instant même où Murat était le plus -exposé aux menées autrichiennes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Médiocre influence exercée par le duc d'Otrante.</span> -Bien qu'on pût faire à M. Fouché la confidence d'une infidélité sans -le révolter, et qu'il fût capable de comprendre tout ce qui se passait -actuellement dans l'âme du roi de Naples, celui-ci parut plus -importuné que soulagé par sa présence. Il se plaignit beaucoup de -Napoléon, parla longuement des services qu'il lui avait rendus, des -mauvais traitements qu'il en avait essuyés en plusieurs occasions, -notamment après la retraite de Russie, et de la disposition de -Napoléon à le sacrifier, si la paix de la France avec l'Europe tenait -à ce sacrifice. Il se plaignit, en un mot, comme on se plaint -lorsqu'on cherche des prétextes pour rompre, et ne s'ouvrit pas -complétement avec M. Fouché, qu'il jugeait dans la <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> situation -présente trop nécessairement lié à la cause de la France. Toutefois il -laissa voir qu'il dépendrait de Napoléon de le ramener en le traitant -mieux, comme si après lui avoir donné sa sœur et un trône, Napoléon -restait encore son débiteur. En définitive, M. Fouché n'exerça pas une -grande influence sur la cour de Naples, car la voix du devoir ne -pouvait guère se faire entendre par sa bouche, et quant à celle de la -politique, Murat était hors d'état de la comprendre. -<span class="sidenote" title="En marge">M. Fouché confirme Murat dans l'idée de s'adresser à -Napoléon pour l'accomplissement de ses projets.</span> -M. Fouché lui dit -bien que parvenu avec Napoléon et par Napoléon, il était fatalement -condamné à se sauver ou à périr avec lui; mais Murat piqué répondit -assez clairement que ce qui était vrai pour un révolutionnaire -régicide tel que M. Fouché, ne l'était pas pour lui soldat glorieux, -devant tout à son épée. Au surplus, quelque peu utile que fût la -présence de M. Fouché, elle contribua néanmoins à la résolution que -prit Murat d'essayer de s'entendre avec Napoléon, en se faisant, -d'accord avec lui, roi de l'Italie indépendante et unie. S'il -parvenait à être écouté de Napoléon, ses vœux étaient réalisés; -s'il n'y réussissait pas, il avait une excuse pour rompre. En -conséquence il lui fit proposer de partager l'Italie en deux, de -donner au prince Eugène tout ce qui était à la gauche du Pô, de donner -à lui Murat tout ce qui était à la droite, c'est-à-dire les trois -quarts de la Péninsule, de lui permettre ensuite de proclamer -l'indépendance italienne, promettant à ce prix d'arriver sur l'Adige, -non pas seulement avec trente mille Napolitains, mais avec cent mille -Italiens. Il le supplia de répondre sur-le-champ, car les -circonstances étaient <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> pressantes, et il n'y avait pas un -instant à perdre si on voulait en profiter.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Vive irritation de Napoléon contre Murat.</span> -Sans étonner Napoléon qui s'attendait à tout de la part des hommes -qu'il avait élevés au faîte des grandeurs, la proposition de Murat -l'indigna cependant, et elle devait l'indigner. Si Murat eût été un -esprit politique capable de s'éprendre d'une grande idée morale telle -que la régénération de l'Italie, on aurait pu à la rigueur attribuer -cette proposition à un entraînement généreux. Mais évidemment ce -n'était qu'un prétexte pour colorer une folle ambition, peut-être même -une défection imminente. Demander à Napoléon pour prix de ses -bienfaits le Patrimoine de l'Église dont il ne disposait déjà plus, la -Toscane qui était l'apanage d'une sœur, le Piémont qui était une -province française, les Légations qui faisaient partie des États du -prince Eugène, c'était lui demander de dépouiller ou la France ou sa -famille, de se dessaisir surtout de gages précieux qui, dans les -négociations prochaines, pouvaient servir à conclure une bonne paix, -en fournissant des compensations pour les conquêtes légitimes de la -France, telles que les Alpes et le Rhin. C'était mettre en quelque -sorte le poignard sur la gorge d'un beau-frère à demi renversé, pour -lui arracher un bien qu'il devait ou laisser à sa famille, ou -sacrifier à sa propre conservation. D'ailleurs jamais l'Europe n'eût -accepté un semblable partage de l'Italie, et ce que Murat aurait dû -faire s'il avait eu du bon sens, c'eût été de se réunir au prince -Eugène, de défendre courageusement avec lui l'Italie, de conserver à -la France des gages de paix, et de <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> s'assurer ainsi à l'un et -à l'autre un établissement qui ne pouvait être durable qu'autant que -la dynastie impériale resterait debout entre les Alpes et le Rhin. Le -prince Eugène donnant si noblement l'exemple de la fidélité, quand son -beau-père lui offrait un moyen et une excuse de transiger avec la -coalition, aurait dû inspirer à Murat un peu plus de sagesse et de -gratitude. Napoléon sentit tous les torts de son beau-frère avec une -amertume extrême. Punir ce parent infidèle lui parut en ce moment -l'une des plus grandes douceurs de la victoire, s'il lui était donné -de la ressaisir. -<span class="sidenote" title="En marge">On a la plus grande peine à l'apaiser, et tout ce qu'on -peut obtenir de lui, c'est qu'il se borne à opposer le silence aux -propositions du cabinet de Naples.</span> -M. de la Besnardière, dirigeant les affaires -étrangères en l'absence de M. de Caulaincourt, qui venait de partir -pour le futur congrès de Manheim, essaya vainement de le calmer, et de -lui persuader que quelque blâmable que fût Murat, il convenait dans -les circonstances présentes de le ménager. Napoléon s'emporta et ne -voulut rien entendre.—Cet homme, s'écria-t-il, est à la fois coupable -et fou; il me fait perdre l'Italie, peut-être davantage, et se perd -lui-même. Vous verrez qu'il sera obligé un jour de venir me demander -un asile et du pain, (étrange et terrible prophétie!) mais je vivrai -assez, je l'espère, pour punir sa monstrueuse ingratitude.—Malgré les -instances de M. de la Besnardière, Napoléon ne voulut accorder aucun -des ménagements proposés, et tout ce qu'on put obtenir de lui, ce fut -qu'il répondrait par le silence aux propositions de Murat. Promettre -quelque chose de ce qu'on lui demandait, consentir ainsi à dépouiller -les siens ou la France au profit d'un insensé, ou bien fulminer en -lui répondant la condamnation morale <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> qu'il avait méritée, eût -été une faiblesse ou une imprudence, et Napoléon prit le parti moyen -de se taire. Il laissa toute la famille impériale écrire à Murat pour -lui faire sentir à la fois son imprévoyance et son ingratitude, et -quant à lui multipliant les ordres pour renforcer l'armée d'Italie, il -recommanda au prince Eugène d'être bien sur ses gardes, il prescrivit -à sa sœur en Toscane, au général Miollis à Rome, de fermer toutes -les forteresses aux troupes napolitaines, si Murat, ainsi qu'on avait -lieu de le croire, envahissait l'Italie centrale sous prétexte de -soutenir la cause des Français. Murat effectivement n'avait pas encore -jeté le masque, et s'annonçait toujours comme devant bientôt porter -secours à l'armée française de l'Adige.</p> - -<p>Telles étaient les occupations nombreuses et les angoisses cruelles -dans lesquelles Napoléon passa la fin de novembre et le commencement -de décembre. Du reste, si de temps en temps il rugissait comme un lion -recevant de loin les traits des chasseurs qui n'osent encore -l'approcher, il ne laissait voir ni trouble ni désespoir. Il se -flattait toujours d'avoir quatre mois pour se préparer, de se procurer -dans ces quatre mois 300 mille hommes entre Paris et le Rhin, de -pouvoir même y joindre tout ou partie des vieilles bandes d'Espagne, -et avec ces forces réunies d'accabler la coalition, ou s'il -succombait, de l'écraser sous sa chute. -<span class="sidenote" title="En marge">Animation et fermeté de Napoléon dans ces moments -difficiles.</span> -Tour à tour reprenant -l'espérance ou ruminant la vengeance, on le voyait actif, animé, -l'œil ardent, se promener vivement en présence de sa famille -inquiète, de ses ministres attristés, de sa femme en larmes, prendre -son fils <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> dans ses bras, le couvrir de caresses, le rendre à -l'Impératrice, et comme s'il eût trouvé des forces dans le sentiment -de la paternité, redoubler le pas en proférant des paroles comme -celles-ci.—Attendez, attendez... vous apprendrez sous peu que mes -soldats et moi n'avons pas oublié notre métier.... On nous a vaincus -entre l'Elbe et le Rhin, vaincus en nous trahissant... mais il n'y -aura pas de traîtres entre le Rhin et Paris, et vous retrouverez les -soldats et le général d'Italie.... Ceux qui auront osé violer notre -frontière se repentiront bientôt de l'avoir franchie!—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Suite des propositions de Francfort.</span> -D'ailleurs il restait la ressource des négociations, et Napoléon se -résignait enfin aux limites naturelles de la France, aux conditions -toutefois que nous avons indiquées. Malheureusement le moment où l'on -était disposé à nous accorder les limites naturelles avait passé comme -un éclair, ainsi qu'avait passé à Prague le moment où la France aurait -pu conserver presque toute sa grandeur de 1810. La réponse équivoque -aux propositions de M. de Metternich ayant attiré de sa part une -interpellation formelle sur l'acceptation ou le rejet des bases dites -de Francfort, la réponse à cette interpellation n'étant partie que le -2 décembre, et n'ayant été communiquée que le 5, un mois avait été -perdu, et dans ce mois tout avait changé. La coalition avait senti ses -forces, et d'une modération bien passagère, en était venue à un -véritable débordement de passions. De toute part en effet la -contre-révolution européenne commençait à souffler comme une tempête.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">À peine connues, ces propositions produisent un soulèvement -dans le camp des coalisés.</span> -C'était M. de Metternich s'appuyant sur les militaires <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> -fatigués de cette longue guerre et effrayés des nouveaux hasards -auxquels on allait s'exposer au delà du Rhin, qui avait vaincu -l'orgueil d'Alexandre, la fureur des Prussiens, l'entêtement des -Anglais, et avait décidé les confédérés réunis à Francfort à faire les -propositions portées à Paris par M. de Saint-Aignan. Mais ces -propositions, à peine sorties du cercle des souverains et des -diplomates, ne pouvaient manquer de soulever une désapprobation -générale. L'entourage d'Alexandre composé d'émigrés allemands, -l'état-major de Blucher composé des clubistes du Tugend-Bund, les -agents anglais enfin suivant le quartier général à divers titres, -voulaient tout autre chose que ce qu'on venait de proposer, -demandaient une guerre à outrance contre la France et contre Napoléon, -contre la France pour la réduire à ses frontières de 1790, contre -Napoléon pour le détrôner et ramener les Bourbons, non-seulement à -cause de l'innocuité de ces princes, mais à cause du principe qu'ils -représentaient.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Vœux des esprits ardents de la coalition.</span> -Accorder à Napoléon un répit dont il profiterait pour refaire ses -forces et essayer plus tard de rétablir sa domination, était à leurs -yeux la conduite la plus impolitique. Laisser debout en Italie, en -Allemagne, n'importe où, les nombreux établissements fondés par -Napoléon, laisser exister ou des princes nouveaux comme lui, ou des -princes anciens devenus ses complices, leur semblait une faiblesse, -une imprévoyance, une renonciation à la victoire au moment de la -remporter éclatante et complète. Suivant eux, il fallait qu'en Italie -il ne restât ni le prince Eugène ni Murat, malgré les services -<span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> passagers qu'on espérait tirer de ce dernier, ni aucun membre -de la famille Bonaparte. -<span class="sidenote" title="En marge">Ils veulent refaire l'ancienne Europe en la constituant -fortement contre la France.</span> -Il fallait remettre les Bourbons à Naples, le -Pape à Rome, les archiducs d'Autriche à Florence et à Modène, la -maison de Savoie à Turin, les Autrichiens à Milan et même à Venise. En -Allemagne il fallait non-seulement détruire la Confédération du Rhin, -œuvre détestable de Napoléon, mais punir ses alliés, tels que la -Bavière, le Wurtemberg, qu'on devait, malgré les promesses les plus -formelles, déposséder sans compensation des acquisitions qu'ils -avaient dues à la France. Il en était même certains qui méritaient -d'être punis d'une manière exemplaire, et dans le nombre le roi de -Saxe surtout, qu'il fallait détrôner et remplacer par le duc de -Saxe-Weimar, en refaisant en sens contraire l'œuvre de -Charles-Quint. On devait ne pas mieux traiter le roi de Danemark, qui -s'obstinait à contrarier les desseins de la coalition, en refusant la -Norvége à Bernadotte. Quant au roi de Westphalie, Jérôme Bonaparte, sa -chute était chose accomplie, sur laquelle il n'y avait plus à revenir. -Il ne fallait pas s'en tenir à la rive droite du Rhin, il fallait se -porter sur la rive gauche, reprendre les anciens électorats -ecclésiastiques, Trêves, Mayence, Cologne, enfin les Pays-Bas -autrichiens eux-mêmes, indépendamment de la Hollande, que personne ne -pouvait songer à laisser à la France. Avec ces immenses territoires -reconquis à la droite et à la gauche du Rhin, on composerait un vaste -royaume à la Prusse, de façon à la rendre plus puissante encore que -sous le grand Frédéric; on reconstituerait des États pour les princes -dépossédés par Napoléon, tels <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> que les princes de Hesse, -d'Orange, de Brunswick, de Hanovre, on comblerait en un mot ses amis -de biens, et on formerait avec eux une confédération germanique plus -forte que l'ancienne, mieux liée surtout contre la France, dirigée non -par l'empereur d'Autriche qu'on regardait comme trop modéré pour le -refaire empereur d'Allemagne, mais par une diète qu'animeraient les -passions les plus violentes, les plus anti-françaises qu'on pût -allumer. Telles étaient les vues des esprits ardents, soit parmi les -chefs de la coalition, soit parmi les agents secondaires qui -entouraient la cour nombreuse et ambulante des monarques alliés.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les Anglais se rattachent au parti violent dans l'espérance -d'enlever Anvers et Flessingue à la France.</span> -Les Anglais toutefois, devenus un peu plus modérés sous l'influence du -Parlement qui ne cessait de reprocher aux ministres leur haine aveugle -contre la France, et représentés à Francfort par un esprit des plus -sages, lord Aberdeen, auraient répugné à autant de bouleversements, si -dans le nombre il ne s'en était trouvé un qui répondait à tous leurs -vœux, celui qui consistait à ôter à la France les Pays-Bas, -c'est-à-dire Anvers et Flessingue. Cependant ils osaient à peine -espérer un pareil résultat, et ne poussaient leurs prétentions que -jusqu'où allaient leurs espérances. Leurs agents inférieurs, moins -mesurés, osaient seuls parler comme les Prussiens, qui étaient les -provocateurs principaux de ces résolutions extrêmes. Chose singulière, -les Prussiens, ayant dans le cœur tous les sentiments de la -révolution française, étaient, par haine contre la France, les plus -ardents fauteurs de cette espèce de contre-révolution européenne. -Aimant la liberté <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> jusqu'à épouvanter leurs princes, ils -voulaient par esprit de vengeance ne pas laisser trace de ce que la -révolution française avait fait en Europe. Ils ne se contentaient pas -de mener leur roi, ils entraînaient l'empereur Alexandre en le -flattant, en le qualifiant de roi des rois, de chef suprême de la -coalition, en lui attribuant les grandes résolutions de cette guerre, -en lui promettant de le conduire à Paris, ce qui exaltait la vanité de -ce prince jusqu'au délire. -<span class="sidenote" title="En marge">Alexandre en flattant toutes les passions s'assure une -influence prépondérante dans les conseils de la coalition.</span> -Alexandre, aimable par nature et par -calcul, ajoutant à son amabilité naturelle un soin continuel à flatter -toutes les passions, caressait les Prussiens dont il ne cessait de -vanter le courage et le patriotisme pour les avoir avec lui contre les -Autrichiens qu'il jalousait, caressait les Autrichiens eux-mêmes en -affectant de dire qu'on leur avait dû à Prague le salut de l'Europe, -et enfin se gardait de négliger les Anglais qu'il appelait les modèles -de la persévérance, les premiers auteurs de la résistance à Napoléon, -les premiers vainqueurs de ce conquérant réputé invincible. Ainsi -parlant, tandis qu'il feignait à Francfort d'appuyer les avis modérés, -secrètement il lâchait la bride aux esprits ardents, et les laissait -faire pour se les attacher. Par ces moyens il avait réussi à maintenir -la coalition qui aurait été fort menacée de désunion sans son -savoir-faire, et s'y était acquis une autorité prépondérante.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Il caresse et dirige secrètement le comte de Stein.</span> -Il avait auprès de lui, et s'était attaché en lui donnant asile à sa -cour, le fameux comte de Stein, ce Prussien qui avait été obligé de -chercher un refuge en Russie contre le courroux de Napoléon, et qui -depuis avait exercé beaucoup d'influence sur <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> Alexandre et sur -la coalition. On l'avait mis à la tête d'un comité qui dirigeait les -affaires allemandes, et administrait au profit des armées coalisées -les territoires reconquis sur la France, et dont la restitution aux -anciens possesseurs n'était ni accomplie, ni même décidée. Ces -territoires étaient ceux de Saxe, de Hesse, de Westphalie, de -Brunswick, de Hanovre, de Berg, d'Erfurt, etc... Quant aux confédérés -du Rhin, alliés qui nous avaient trahis, ce comité ne leur tenant -aucun compte de leur défection, leur avait imposé en hommes et en -argent le double de ce qu'ils avaient jadis fourni à la France. On -avait soumis à un contingent de 145 mille hommes, et à un subside de -84 millions de florins (lequel avait été remis à la Prusse, à la -Russie, à l'Autriche, en obligations portant intérêts) les États -suivants: Hanovre, Saxe, Hesse, Cassel, Berg, Wurtemberg, Bade, -Bavière. Le comité des affaires allemandes était ainsi une espèce de -comité révolutionnaire, qui, agissant au nom du salut public, ne -mettait aucun frein à ses volontés. Sous le prétexte de livrer la -direction de leurs affaires aux Allemands à qui elle était due, -Alexandre les livrait à eux-mêmes, à condition de les avoir avec lui -dans tous les cas où il pourrait en avoir besoin.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Caractère du comte Pozzo di Borgo, sa haine contre -Napoléon, son influence sur l'empereur Alexandre.</span> -Un personnage singulier, un Corse, étranger à toutes ces passions par -origine et par supériorité d'esprit, n'ayant en fait de passion que la -sienne qui était la haine, le célèbre comte Pozzo di Borgo, s'était -réfugié auprès d'Alexandre, sur lequel il commençait à prendre un -ascendant marqué. Cette <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> haine, qui était son âme tout -entière, quel en était l'objet, demandera-t-on? C'était l'homme -prodigieux sorti comme lui de l'île de Corse, et dont la gloire en -éblouissant le monde avait désolé son cœur envieux. Il y avait -certes une arrogance bien rare à jalouser un génie tel que Napoléon, -car c'est au grand Frédéric, c'est à César, Annibal, Alexandre, si -leurs cœurs ressentent encore les soucis de la gloire mortelle, -c'est à ces hommes extraordinaires qu'il appartient de jalouser -Napoléon. Mais comment un personnage obscur, inconnu jusqu'ici, -n'ayant ni épée ni éloquence, n'ayant été mêlé qu'aux tracasseries de -son île, comment avait-il pu se permettre de jalouser le vainqueur de -Rivoli, des Pyramides et d'Austerlitz? Il l'avait osé pourtant, car -les passions pour s'allumer n'attendent la permission ni de Dieu ni -des hommes, elles s'allument comme ces feux qui ravagent les cités ou -les campagnes sans qu'on en sache l'origine. Lorsqu'un homme supérieur -sort du pays où il est né, il y laisse ou des amis ardents ou des -jaloux implacables. Le comte Pozzo était de ces derniers à l'égard de -Napoléon, mais il faut le reconnaître, en cette occasion le jaloux -n'était pas indigne du jalousé. En effet Dieu lui avait accordé un -genre de génie aussi admirable que celui des batailles, de l'éloquence -ou des arts, le génie de la politique, c'est-à-dire cette sagacité qui -démêle les événements humains dans leurs causes, leur enchaînement, -leurs conséquences, qui découvre comment il faut s'en garder, ou s'y -mêler, génie rare que les grandes âmes appliquent à leur pays, les -petites à elles-mêmes, qui perd en grandeur ce qu'il gagne <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> -en égoïsme, mais qui reste l'un des dons les plus précieux de -l'esprit, et ne laisse presque jamais inaperçu, oisif ou inutile, le -mortel qui en est doué. Le comte Pozzo en fut la preuve, preuve pour -nous bien malheureuse, car lui, jusque-là sans renom, sans influence, -presque sans patrie, il contribua singulièrement à la ruine de -Napoléon, et par conséquent à la nôtre.</p> - -<p>Il avait parcouru successivement tous les pays pour nuire à l'homme -qu'il haïssait, d'abord l'Angleterre, puis l'Autriche, puis la Russie -et la Suède, quittant alternativement les cours qui se rapprochaient -de la France pour se rendre auprès de celles qui s'en éloignaient, -revenant auprès des premières quand elles rompaient avec nous, et -toujours soufflant partout l'ardeur dont il était animé. Employé à -toutes choses, tantôt il était envoyé à Londres pour arracher à -l'Angleterre l'argent dont on avait besoin, tantôt chez Bernadotte -qu'il méprisait et dominait, pour l'amener sur le champ de bataille de -Leipzig. Maintenant, placé auprès d'Alexandre en qualité d'aide de -camp, il exerçait, avec son accent italien, sa gesticulation vive, son -œil ardent et fier, une action puissante, justifiée du reste par -une perspicacité, une sûreté de jugement sans égales. -<span class="sidenote" title="En marge">Le comte Pozzo di Borgo s'attache à répandre l'idée qu'en -marchant en avant, on ne trouvera aucun obstacle entre Francfort et -Paris, par suite de l'épuisement dans lequel Napoléon a laissé la -France.</span> -Cet homme avait -dit à Alexandre la triste vérité sur la France, comme s'il l'avait -parcourue tout entière, et pourtant il y avait des années qu'il ne -l'avait vue.—Ne vous laissez pas intimider, lui disait-il sans cesse, -par l'idée d'aller braver chez lui le colosse qui vous a tous opprimés -si longtemps; le plus difficile est fait, c'était de le <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> -ramener des bords de la Vistule aux bords du Rhin. De Francfort à -Paris il n'y a qu'un pas comme distance, il y a moins encore comme -difficulté. Les forces prodigieuses de la France ont été dépensées au -dehors, il n'en reste plus rien au dedans; la France elle-même est -dégoûtée, révoltée du joug qu'elle subit. Marchez donc sans relâche, -marchez vite, ne laissez pas respirer le géant; allez à ces Tuileries -dont il a fait son repaire, et la France épuisée vous l'abandonnera -sans résistance. Vous serez étonné de la facilité de cette œuvre, -mais il faut arriver à Paris. À peine votre épée aura-t-elle brisé la -chaîne qui tient la France opprimée, que la France vous livrera -elle-même son oppresseur et le vôtre.—</p> - -<p>Ce sont ces vérités redoutables, constamment présentes à l'esprit -clairvoyant du comte Pozzo, qui lui valurent une influence décisive -dans la fatale année 1814. Alexandre était heureux de l'entendre, car -il sentait en l'écoutant toutes ses passions remuées, et après l'avoir -entendu il échappait à la modération de M. de Metternich, il voulait -comme les Prussiens marcher en avant, franchir le Rhin, et essayer -contre Napoléon une dernière et suprême lutte.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les propositions de Francfort sont universellement -repoussées dès qu'elles sont connues.</span> -Lorsque les propositions de Francfort furent connues des principaux -agents de la coalition, elles produisirent parmi eux une agitation -extrême, et encoururent de leur part une amère désapprobation. -S'arrêter était suivant eux une faiblesse désastreuse, car on -donnerait à l'ennemi commun le temps de rétablir ses forces. Lui -concéder la France avec le Rhin, les Alpes, les Pyrénées, c'était lui -assurer les <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> moyens de ne jamais laisser l'Europe en repos. Il -fallait lui ôter non-seulement le Rhin et les Alpes, mais la France -elle-même, et n'admettre pour contenir le peuple français d'autres -chefs que les Bourbons. Il fallait d'ailleurs rétablir en Europe les -familles injustement dépouillées, rétablir l'empire du droit, -reconstituer en un mot l'ancienne Europe. Pour y réussir il ne restait -qu'un pas à faire, mais il fallait le faire tout de suite, sans -reprendre haleine, sans se reposer un jour.</p> - -<p>Malheureusement des lettres écrites de France, des rapports d'agents -secrets, des renseignements fournis par les amis de la maison de -Bourbon, confirmaient ces dires, et dévoilaient d'heure en heure -l'état vrai des choses, pendant ce même mois de novembre que Napoléon -avait perdu en pourparlers équivoques, au lieu de l'employer en -réponses positives qui liassent les auteurs des propositions de -Francfort. -<span class="sidenote" title="En marge">Les événements de la Hollande contribuent puissamment à -faire écarter les propositions de Francfort.</span> -Un événement des plus graves, et du reste des plus faciles -à prévoir, vint jeter une nouvelle lumière sur cette situation, et -ranger dans le parti des esprits ardents l'Angleterre elle-même, qui -avait paru un peu moins violente qu'autrefois. Cet événement c'est en -Hollande qu'il se produisit.</p> - -<p>La Hollande s'était soumise à Napoléon en 1810 lorsqu'il avait décrété -la réunion de cette contrée à la France, d'abord parce qu'à cette -époque il était irrésistible, et ensuite parce que divers intérêts -avaient trouvé dans la réunion des avantages momentanés. Les -révolutionnaires hollandais, les catholiques, les commerçants, -s'étaient résignés à une révolution qui pour les uns était -l'exclusion de la <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> maison d'Orange, pour les autres -l'abaissement du protestantisme, pour les derniers l'annexion -commerciale au plus vaste empire du monde. -<span class="sidenote" title="En marge">État de la Hollande depuis sa réunion à la France.</span> -Peut-être, avec un meilleur -régime politique et la paix, ces intérêts eussent-ils fini par trouver -sous le sceptre impérial une satisfaction qui eût fait taire le -sentiment de l'indépendance nationale, mais il n'en fut point ainsi. -L'architrésorier Lebrun continua, comme le roi Louis, de préférer les -orangistes, qui étaient nobles et riches, aux patriotes qui ne -l'étaient pas. La querelle avec le Pape aliéna les catholiques en -Hollande aussi bien qu'en France. La guerre maritime réduisit les -commerçants à une misère profonde, qui atteignit bientôt toutes les -classes, et les classes inférieures plus fortement que les autres. -Sous le roi Louis la contrebande tolérée avait procuré un certain -adoucissement aux maux de la guerre, mais les douaniers français, -depuis la réunion, ayant privé le commerce hollandais de cet -adoucissement, le mal fut bientôt porté à son comble. -<span class="sidenote" title="En marge">D'abord assez calme, la Hollande est bientôt exaspérée par -les maux de la guerre.</span> -L'inscription -maritime et la conscription introduites dans le pays, vinrent ajouter -de nouveaux maux à la détresse universelle, et dès lors le sentiment -national se réveilla avec violence. En 1813 Hambourg et les provinces -anséatiques ayant secoué le joug impérial, la commotion s'étendit -jusqu'en Hollande, et il fallut des rigueurs pour en arrêter les -effets. On condamna aux galères ou à mort un certain nombre de -malheureux, et on en exécuta six à Saardam, quatre à Leyde, un à la -Haye, deux à Rotterdam. Ces mesures au lieu de calmer l'exaspération -ne firent que l'augmenter. Les victoires <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> de Lutzen et de -Bautzen la continrent un moment sans l'apaiser, mais la bataille de -Leipzig lui rendit toute sa force. L'architrésorier Lebrun, -personnellement opposé aux mesures rigoureuses, avait cherché à -ménager tout le monde, mais il n'avait réussi qu'à donner l'idée d'une -bonne volonté impuissante. Le général Molitor, commandant les troupes, -s'était fait respecter comme un militaire ferme et probe, qui -n'abusait pas de la force pour son avantage particulier. Malgré ces -ménagements du chef civil et du chef militaire, les Hollandais étaient -bien décidés, dès qu'ils le pourraient, à les renvoyer l'un et l'autre -sans toutefois exercer contre eux aucune violence, mais en égorgeant, -s'ils le pouvaient, les douaniers et les agents de police qu'ils -avaient en horreur. Tandis que les choses en étaient arrivées à ce -point, de nombreux émissaires anglais parcouraient la Hollande pour le -compte de la maison d'Orange, et promettaient l'appui de l'Angleterre -aux populations qui se soulèveraient. -<span class="sidenote" title="En marge">Les Hollandais demandent pour s'insurger le secours d'une -force étrangère.</span> -Celles-ci répondaient qu'à la -première apparition d'une force armée elles proclameraient la maison -d'Orange, longtemps impopulaire, et redevenue maintenant l'espérance -et le vœu du pays. Mais il fallait faire venir cette force armée. -Les Anglais avaient bien quelques mille hommes prêts à embarquer, mais -l'accès de toutes les rades était interdit par de formidables -batteries ou par des flottes à l'ancre. L'amiral Missiessy avec -l'escadre d'Anvers défendait les bouches de l'Escaut et de la Meuse; -l'amiral Verhuel avec l'escadre du Texel défendait l'entrée du -Zuyderzée. Ce n'était donc que par terre qu'on <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> pouvait tendre -une main secourable aux Hollandais. Bernadotte avait reçu mission en -quittant Leipzig de délivrer Hambourg, Brème et Amsterdam avec l'armée -du Nord, mais il n'en avait rien fait. Il avait porté tout son corps -d'armée vers le Holstein pour réduire le Danemark, et lui arracher la -cession de la Norvége. Dans cette vue, cherchant à se débarrasser du -maréchal Davout qui était l'appui des Danois, il avait entrepris de -conclure avec lui un traité pour la libre évacuation de Hambourg, ce -qui eût permis à ce maréchal de rentrer en Hollande avec 40 mille -hommes. -<span class="sidenote" title="En marge">Les monarques coalisés obligent Bernadotte à détacher le -corps de Bulow vers la Hollande.</span> -À cette nouvelle les agents anglais et autrichiens avaient -jeté les hauts cris, les premiers parce qu'ils ne voulaient pas qu'on -envoyât 40 mille Français en Hollande, les seconds parce que le -cabinet de Vienne, à l'époque où il travaillait à propager le système -de la médiation, s'était lié au Danemark, et l'avait pris sous sa -protection. Les uns et les autres avaient demandé qu'on retirât à -Bernadotte les quatre-vingt mille hommes qu'il détournait pour son -usage particulier, mais Alexandre, qui s'était fortement attaché à -Bernadotte depuis qu'il avait arrangé avec lui l'affaire de la -Finlande, avait tempéré cette irritation, et on s'était borné à -ordonner au prince suédois de détacher un corps prussien et russe vers -la Hollande, ce qui avait été exécuté vers les premiers jours de -novembre.</p> - -<p>À l'approche de cette force auxiliaire, les Hollandais avaient cessé -de dissimuler. Le général Molitor n'avait pour les contenir que -quelques cadres de bataillons renfermant au plus 3 mille hommes, -<span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> 5 à 600 gendarmes français, une poignée de douaniers exécrés -quoique très-honnêtes, 500 Suisses fidèles qui n'avaient pas peu -contribué à irriter la population, enfin un régiment étranger bien -discipliné, mais dans lequel il se trouvait 800 Russes, 600 -Autrichiens, 600 Prussiens. Il n'y avait là ni par le nombre, ni par -la composition des troupes, une force capable de maîtriser le pays. Au -Texel l'amiral Verhuel avait 1,500 Espagnols, qui au premier signal -pouvaient s'insurger, et le réduire à se retirer sur ses vaisseaux.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Soulèvement général des Hollandais à l'approche du corps de -Bulow.</span> -Le corps de Bulow, détaché par Bernadotte, ayant paru sur l'Yssel, le -général Molitor sortit d'Amsterdam avec tout ce qu'il avait de forces -disponibles, et vint se placer à Utrecht pour y garder la ligne de -Naarden à Gorcum. Ce fut là le signal de l'insurrection. -<span class="sidenote" title="En marge">Rétablissement presque sans coup férir de la maison -d'Orange.</span> -Les -orangistes ayant réuni des pêcheurs, des marins, des paysans, -entrèrent dans Amsterdam le 15 novembre au soir, précédés par des -femmes et des enfants, et portant le drapeau de la maison d'Orange. À -cet aspect tout le peuple se souleva, et dans la nuit on brûla les -baraques où logeaient, le long des quais, les douaniers et les agents -de la police française. On ne tenta rien cependant contre les hauts -fonctionnaires, contre l'architrésorier notamment, et on se borna à -promener sous les fenêtres de celui-ci le drapeau de l'insurrection. -Il lui restait pour toute force une cinquantaine de gendarmes dévoués -mais impuissants contre un mouvement aussi général. L'architrésorier -fit appeler dans la nuit même les principaux membres de la riche -aristocratie commerçante sur <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> laquelle il s'était appuyé, la -trouva polie mais froide, et fut obligé de reconnaître que si elle -avait pu, par prudence, se soumettre à un gouvernement puissant qui la -ménageait, elle revenait à la première occasion à celui qui répondait -à ses goûts et à ses mœurs aristocratiques. Voyant qu'il n'avait -rien à en espérer, l'architrésorier monta en voiture, et se rendis à -Utrecht, où il rejoignit le général Molitor menacé de front par vingt -mille Russes et Prussiens, assailli à droite, à gauche, en arrière, -par des insurrections de tout genre, et ayant quatre mille hommes au -plus à leur opposer. Bientôt pour n'être pas coupé de la Belgique, le -général Molitor se retira sur le Wahal, précédé de l'architrésorier -qui n'avait essuyé d'autres mauvais traitements que quelques huées -populaires. À dater de ce moment, il n'y eut plus une ville de -Hollande qui n'accomplît sa révolution. Leyde, la Haye, Rotterdam, -Utrecht, se donnèrent des régences presque toutes orangistes, et -bientôt le prince d'Orange après avoir débarqué en Hollande, fit son -entrée à Amsterdam au milieu des acclamations universelles. On annonça -que la Hollande, sans définir encore la forme de son gouvernement, se -mettait de nouveau sous la protection de l'antique maison qui avait -été à sa tête dans les plus grandes crises de son histoire. Il n'y eut -du reste que peu d'excès, sauf contre quelques douaniers ou -percepteurs des droits réunis, qui n'avaient pas mérité qu'on leur fît -expier les torts de leur gouvernement. Le peuple des grandes villes, -violent et mobile à son ordinaire, applaudit au rétablissement des -princes d'Orange, comme il avait <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> applaudi à leur chute, et -les patriotes éclairés tolérèrent leur retour comme la fin du -despotisme étranger. Excepté l'amiral Missiessy avec la flotte de -l'Escaut, excepté l'amiral Verhuel avec la flotte du Texel, toute la -Hollande reconnut la maison d'Orange. Les Anglais y débarquèrent le -général Graham à la tête de six mille hommes.</p> - -<p>Pour qui aurait réfléchi sérieusement, il eût été facile de voir là un -cruel pronostic relativement à la France elle-même. Ce fut pour les -Anglais un trait de lumière. -<span class="sidenote" title="En marge">La révolution opérée en Hollande fait présumer une -révolution aussi facile en Belgique, et suggère l'idée d'enlever cette -province à la France.</span> -Cette révolution spontanée, qui, à la -première apparition des baïonnettes dites libératrices, éclatait, et -presque sans violence, par un entraînement irrésistible, renversait -les récentes créations de l'empire français pour rétablir l'ancien -ordre de choses, leur persuada qu'il pourrait bientôt en être de même -ailleurs. De toutes parts des agents secrets, des commerçants qui -allaient fréquemment de Hollande en Belgique, des Belges poursuivis -par la police française, leur donnèrent les mêmes espérances, et leur -dirent que si les troupes coalisées se portaient rapidement sur -Anvers, Bruxelles, Gand, Bruges, elles trouveraient partout la même -disposition à s'insurger contre un gouvernement qui depuis quinze ans -les faisait gémir sous la conscription, sous les droits réunis et la -guerre maritime; qu'en outre elles trouveraient des places sans -armements, sans garnisons et sans vivres, que la magnifique flotte -d'Anvers appartiendrait à qui voudrait l'enlever, qu'il n'y avait par -conséquent qu'à marcher en avant pour réussir. Il n'en fallait pas -tant pour exciter les passions britanniques, et <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> pour -déterminer de la part du gouvernement anglais de nouvelles et plus -décisives résolutions. Sur-le-champ on prépara des renforts destinés à -la Hollande; on fit donner au général Graham, aux généraux prussiens -et russes l'ordre de marcher tous ensemble sur Anvers, et on adressa -de vives représentations à Bernadotte, afin qu'il cessât de s'occuper -du Danemark, et se portât avec toutes ses forces sur les Pays-Bas, -s'en fiant à la coalition du soin de lui assurer la Norvége qu'on lui -avait promise. Enfin on adressa à lord Aberdeen de nouvelles -instructions relativement aux bases de la paix future.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'Angleterre ayant conçu l'espérance de nous enlever -l'Escaut, demande qu'on ramène la France aux frontières de 1790.</span> -Les propositions de Francfort, minutées comme elles l'avaient été dans -la note remise à M. de Saint-Aignan, et dans les lettres postérieures -de M. de Metternich, avaient grandement déplu à Londres. Là on n'avait -pas, comme à Francfort, le sentiment du danger auquel on s'exposait en -passant le Rhin. On était fort émerveillé de la campagne terminée à -Leipzig, et on ne comprenait pas qu'on s'arrêtât en un chemin qui -semblait si beau, et au terme duquel se montraient de si grands -avantages. Laisser à la France ses limites naturelles, c'est-à-dire -l'Escaut et Anvers, paraissait bien dur pour l'Angleterre, et elle -regardait comme un devoir de la part des alliés de la délivrer de la -présence importune et toujours menaçante d'une flotte française à -Flessingue. La Russie n'avait pas voulu avoir devant elle le -grand-duché de Varsovie; l'Allemagne tout entière n'avait plus voulu -avoir des Français à Hambourg, à Brême, à Magdebourg; l'Autriche -n'avait plus voulu en souffrir à Laybach, à Trieste. Tous ces vœux -avaient <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> été satisfaits. L'Angleterre serait-elle la seule des -puissances qui ne verrait pas exaucer les siens? Et n'avait-elle pas -le droit de demander que l'on continuât la guerre, si quelques efforts -de plus devaient la délivrer de la présence des Français à Anvers? Les -politiques anglais n'approuvaient pas sans doute tous les projets -subversifs des exaltés de la coalition, tels que le détrônement des -rois de Saxe et de Danemark, mais ils adoptaient parmi ces projets -ceux qui convenaient à l'Angleterre, ceux qui devaient faire -rétrograder la France de Gorcum à Lille, ou au moins de Gorcum à -Bruxelles et à Gand. En reprenant Anvers et Flessingue, il y avait une -combinaison qui souriait fort à l'Angleterre, c'était de rendre la -Hollande très-puissante, afin qu'elle fût en mesure d'opposer plus de -résistance à la France, et on aurait bien souhaité par exemple que la -maison d'Orange pût réunir aux anciennes Provinces-Unies les Pays-Bas -autrichiens. Cette combinaison était devenue l'objet des désirs -passionnés de l'Angleterre, depuis que l'insurrection spontanée de la -Hollande, qui bientôt, disait-on, allait être imitée par la Belgique, -avait révélé la possibilité de pousser plus loin les avantages -remportés contre Napoléon.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les instructions de lord Aberdeen sont changées, et on lui -prescrit d'opiner pour la continuation de la guerre, pour le retour de -la France aux limites de 1790, et pour l'omission de toute stipulation -relative au droit maritime.</span> -Les instructions sur lesquelles lord Aberdeen s'était appuyé pour -adhérer aux propositions de Francfort, étaient déjà un peu anciennes. -Le cabinet britannique les modifia, et recommanda à son ministre de ne -pas se regarder comme lié par les propositions de Francfort. On lui -assigna, comme conditions formelles de l'Angleterre, la continuation -de la guerre, la rentrée de la France dans ses <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> limites de -1790, et un silence absolu dans les futurs traités de paix sur le -droit maritime. On ne dit pas qu'on pousserait la guerre jusqu'à -détrôner Napoléon, bien que ce résultat fût celui qui répondait le -plus aux sentiments secrets du peuple anglais, on ne le dit pas, parce -qu'on s'était engagé à traiter avec le chef de l'empire français, et -qu'il y aurait eu une inconséquence choquante à revenir sur -l'engagement pris, mais on déclara d'une manière générale qu'il -fallait continuer la guerre jusqu'à la rentrée de la France dans ses -limites de 1790.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Afin de décider les puissances par l'appât de l'argent, -l'Angleterre offre de leur acheter la flotte d'Anvers, si elles -parviennent à la prendre.</span> -On chargea lord Aberdeen, pour allécher les puissances continentales -par l'appât de l'argent dont elles avaient grand besoin, de leur -acheter la flotte d'Anvers, si elles en opéraient la conquête, ce qui -pouvait bien représenter une demi-année de subside. Enfin, pour gagner -l'Autriche en particulier, l'Autriche dont on apercevait déjà la -jalousie envers la Russie, on chargea lord Aberdeen de dire à M. de -Metternich, que si dans quelques détails on ménageait la Russie, dans -l'ensemble des choses on se rangerait du côté de l'Autriche, parce que -sur presque tous les points on était d'accord avec elle, parce qu'on -préférait ses conseils toujours sensés aux avis extravagants de -certains exaltés, mais qu'il fallait en retour qu'elle se prononçât -pour la constitution d'un puissant royaume des Pays-Bas, qui -s'étendrait du Texel jusqu'à Anvers.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les nouvelles instructions arrivent à Francfort, au moment -même où arrivait l'adhésion de Napoléon aux communications de M. de -Saint-Aignan.</span> -Telles étaient les instructions qui furent expédiées à la légation -britannique, juste au moment où Napoléon se décidait trop tard à -accepter purement et simplement les conditions de Francfort. <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> -Ainsi le mois perdu pour nous de novembre à décembre avait laissé à -tout le monde le temps de se raviser, surtout à l'Angleterre, qui, -éclairée par l'insurrection de la Hollande, avait conçu l'espérance et -le désir d'enlever à la France non-seulement le Texel, mais Anvers. -Évidemment une adhésion immédiate et catégorique donnée dès le 16 -novembre eût placé les confédérés de Francfort dans un embarras dont -ils se seraient tirés fort difficilement.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le mois perdu avait ainsi donné aux coalisés le temps de se -raviser.</span> -Il n'est pas besoin de dire qu'en arrivant à Francfort ces nouvelles -instructions y trouvaient les esprits parfaitement préparés. Tous ceux -qui voulaient qu'on marchât sans s'arrêter jusqu'à ce qu'on eût -accablé Napoléon, avaient pris les devants, et demandaient qu'il ne -fût tenu aucun compte des ouvertures faites à M. de Saint-Aignan. -L'empereur Alexandre n'était que trop disposé à partager ces vues, par -ressentiment contre Napoléon, par exaltation d'orgueil. -<span class="sidenote" title="En marge">Les esprits généralement disposés à Francfort à accueillir -les nouvelles vues de l'Angleterre.</span> -Faire dans -Paris une entrée triomphale était une revanche de la ruine de Moscou -qui le transportait de joie. Le comte Pozzo l'excitait en lui répétant -que ce qu'on avait vu en Hollande on le verrait en Belgique et en -France, si on se hâtait, si on passait hardiment le Rhin, si en un mot -on ne laissait pas respirer l'ennemi commun. Les Prussiens, toujours -conduits par la haine, voulaient absolument qu'on marchât en avant. -Blucher disait qu'à lui seul, si on le laissait libre, il pénétrerait -dans Paris. Les Autrichiens eux-mêmes, quoique fort touchés des -dangers qu'on était exposé à rencontrer au delà du Rhin, ne -méconnaissaient pas les avantages considérables qu'ils pourraient y -recueillir. <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> Tandis que l'Angleterre devait gagner Anvers pour -la maison d'Orange, ils pourraient gagner l'Italie pour eux-mêmes et -pour leurs archiducs. Ils ne manquaient donc pas de motifs de -continuer la guerre, bien qu'à la crainte de nouveaux hasards se -joignît chez eux le déplaisir de céder à la prépondérance peu -dissimulée des Russes, à la violence brutale des Prussiens. Mais il y -avait dans cette question une raison décisive pour eux comme pour tout -le monde, c'était le vœu de l'Angleterre qui payait la coalition, -qui par ses victoires en Espagne s'était acquis une importance -continentale qu'elle n'avait jamais eue, qui de plus avait sa -toute-puissante marine, qui tenant enfin la balance entre les -ambitions contraires pouvait la faire pencher vers celle qu'elle -favoriserait. On se décida en conséquence à poursuivre la guerre sans -relâche, la Prusse par vengeance, la Russie par vanité, l'Autriche par -condescendance intéressée envers l'Angleterre, l'Angleterre par les -divers motifs se rattachant à l'Escaut, toutes par l'entraînement des -choses qui conduisait à pousser à sa fin extrême une lutte si -ancienne, si acharnée, si implacable. -<span class="sidenote" title="En marge">Réponse évasive de M. de Metternich à M. de Caulaincourt, -laissant pressentir un changement de détermination.</span> -Le 10 décembre M. de Metternich -répondit à la note par laquelle M. de Caulaincourt avait adhéré -purement et simplement au message de M. de Saint-Aignan, que la France -avait accepté bien tard les propositions de Francfort, mais qu'il -allait néanmoins communiquer cette tardive acceptation à tous les -alliés. Il ne dit pas si à la suite de ces communications les -opérations militaires seraient interrompues, et comme il n'avait -jamais été convenu depuis la rupture du <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> congrès de Prague que -les négociations, dans le cas où on les reprendrait, seraient -suspensives de la guerre, on pouvait, sans violer aucun engagement, -continuer à marcher en avant, pourvu que l'on continuât les -pourparlers pacifiques. Le prétendu renvoi de la réponse française aux -cours alliées laissait ainsi le temps d'agir sans une trop grande -inconséquence.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">On envoie demander de l'argent à l'Angleterre pour les -frais de la nouvelle campagne.</span> -Cependant puisque l'Angleterre voulait poursuivre la guerre dans un -intérêt qui lui était particulier, il était naturel qu'elle payât les -frais de cette dernière campagne, et comme l'argent pour ces armements -énormes manquait à tous les belligérants, il fut décidé qu'on lui -demanderait de nouveaux subsides, et pour lui en faire connaître -l'étendue, pour lui en montrer le besoin, on lui envoya l'homme qui -jouait déjà un rôle si important dans les conseils de la coalition, le -comte Pozzo. Il partit pour Londres afin d'apporter au ministère -britannique le budget de cette campagne d'hiver.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Forces qui restaient aux coalisés après la campagne de -1813.</span> -Mais dans l'hypothèse d'une reprise immédiate des opérations, le plan -à adopter soulevait de nombreuses questions, et pouvait faire naître -de graves dissidences dans une coalition où les intérêts et les -amours-propres étaient déjà fort divisés, et où le plus impérieux -besoin de conservation maintenait seul un accord souvent plus apparent -que réel. Outre que les forces coalisées étaient considérablement -réduites par l'acharnement de la lutte, elles étaient encore -disséminées par la diversité du but que chacun avait en vue. Il avait -fallu laisser sur les derrières pour bloquer les places de l'Elbe, -les corps de <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> Kleist, Klenau, Tauenzien, Benningsen, qui tous -avaient pris part au formidable rendez-vous de Leipzig. Bernadotte -avec les Suédois, avec les Prussiens de Bulow, avec les Russes de -Wintzingerode, sous prétexte de faire face au maréchal Davout, s'était -détourné du but principal afin d'enlever la Norvége aux Danois, ce qui -avait exaspéré les Autrichiens protecteurs des Danois, et mis en -suspicion la bonne foi d'Alexandre, accusé d'encourager sous main -Bernadotte qu'il blâmait publiquement. À peine avait-on pu arracher au -nouveau prince suédois un détachement pour coopérer au rétablissement -de la maison d'Orange. Il ne restait donc sur le Rhin que l'armée du -prince de Schwarzenberg cantonnée de Francfort à Bâle, et celle du -maréchal Blucher cantonnée de Francfort à Coblentz, ayant dans leurs -rangs les Bavarois, les Badois, les Wurtembergeois. Après l'adjonction -de ces derniers et les pertes de la campagne on estimait les deux -armées à 220 ou 230 mille hommes immédiatement disponibles. Il est -vrai que de nouveaux contingents allemands venant remplacer les -troupes qui bloquaient les places, et Bernadotte étant rappelé au but -commun, on pouvait amener encore 200 mille hommes sur le Rhin; il est -vrai qu'on espérait tirer de nombreuses recrues de Pologne, de Prusse, -d'Autriche, qu'on avait 70 mille hommes en Italie, 100 mille sur la -frontière d'Espagne, et que ce n'était pas dès lors avec moins de 600 -mille hommes qu'on serait en mesure d'attaquer la France en mars et -avril. Mais pour le moment il n'y avait que 220 mille hommes à mettre -en ligne, dont 160 mille Autrichiens, <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> Prussiens, Russes, -Bavarois, sous le prince de Schwarzenberg, et 60 mille Prussiens, -Russes, Wurtembergeois, Hessois et Badois sous le maréchal Blucher. -C'était une entreprise hardie que de passer le Rhin devant Napoléon -avec des forces pareilles; mais d'après tous les renseignements, il -n'avait pas plus de 80 mille hommes, et dès lors on ne croyait pas -qu'il fût imprudent de se présenter à lui avec 220 mille. On eût été -encore plus résolu, si on avait su qu'il ne lui en restait pas plus de -60 mille à opposer à une brusque invasion.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Plans divers proposés dans le sein de la coalition.</span> -Cependant à Francfort, les personnages les plus éclairés tenaient pour -très-suspects les détails fournis par les agents de la coalition, et -on se refusait à croire que Napoléon n'eût pas au moins cent mille -hommes sous la main. On insistait donc sur la nécessité de se conduire -avec la plus grande prudence en essayant de pénétrer en France. À -cette occasion chacun avait son plan. Les Prussiens et les Russes en -avaient un, les Autrichiens un autre, tous dominés, comme c'est -l'ordinaire à la guerre, par le désir d'attirer à eux le gros des -forces, et de devenir ainsi le centre des opérations. -<span class="sidenote" title="En marge">Plan des Prussiens.</span> -Les Prussiens -voulaient que réunissant de leur côté 180 mille hommes sur 220 mille, -on passât le Rhin entre Coblentz et Mayence, tandis qu'un autre corps -le franchirait entre Mayence et Strasbourg (voir la carte n<sup>o</sup> 61); -qu'on s'avançât hardiment au milieu des places qui couvraient cette -partie de la France, telles que Coblentz, Mayence, Landau, Strasbourg -en première ligne, Mézières, Montmédy, Luxembourg, Thionville, Metz -en seconde ligne, qu'on les enlevât <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> brusquement si les -Français n'y avaient laissé que de petites garnisons, que si au -contraire pour les mieux garder ils avaient affaibli l'armée active, -on profitât de cet affaiblissement pour se jeter sur elle, l'accabler -et la pousser sur Paris, en négligeant les places qu'on aurait le -temps d'assiéger plus tard avec les corps venus des bords de l'Elbe. -L'état-major prussien regardait cette manière d'opérer comme à la fois -plus méthodique et plus hardie, car dans un cas on aurait les places -et on se créerait des appuis en marchant, dans l'autre on arriverait -peut-être à Paris en quelques journées.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Plan des Autrichiens.</span> -Les Autrichiens avaient un autre plan, dicté aussi par des vues -particulières, mais parfaitement sage, du moins à en juger par le -résultat. Ils considéraient comme imprudent de s'engager dans ce -labyrinthe de forteresses, compris depuis Strasbourg jusqu'à Coblentz, -depuis Metz jusqu'à Mézières. Ils disaient que c'était <cite>prendre le -taureau par les cornes</cite>. Ils soutenaient que, sans s'épuiser pour -garnir les places, Napoléon se bornerait à les mettre à l'abri d'un -coup de main, et qu'on le trouverait lui-même manœuvrant entre -elles avec ses forces concentrées, tout prêt à se jeter sur l'armée -coalisée, qui se serait plus affaiblie pour bloquer ces places que lui -pour les défendre. Ils proposaient donc un système d'opérations -radicalement différent. Le côté faible de la France, suivant eux, -n'était pas au nord-est, de Strasbourg à Coblentz, de Metz à Mézières, -où plusieurs rivières et d'immenses fortifications la protégeaient, -mais tout à fait à l'est, le long du Jura, où, comptant sur la -neutralité suisse, elle n'avait jamais <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> songé à élever des -défenses. Il fallait donc se porter à Bâle, y passer le Rhin qui ne -gèle point en cet endroit, traverser la Suisse qui invoquait sa -délivrance à grands cris, et prendre ainsi la France à revers, ce qui -procurerait plusieurs avantages, celui de la séparer de l'Italie, de -la priver des secours qu'elle en pourrait recevoir si Napoléon -rappelait le prince Eugène, et en même temps d'isoler tellement ce -prince qu'il succomberait par le fait seul de son isolement.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le plan des Autrichiens fondé principalement sur l'état de -la Suisse.</span> -On devine sans doute les motifs qui, outre la valeur réelle de ce -plan, lui attiraient les préférences de l'Autriche. Elle voulait -pénétrer en Suisse, y rétablir son influence, et priver non pas la -France des secours de l'Italie, mais l'Italie des secours de la -France. La Suisse était effectivement dans un état de fermentation -extraordinaire, et disposée à se comporter comme la Hollande, avec -cette différence, néanmoins, qu'il y avait chez elle un parti français -très-fort, reposant sur des intérêts très-réels et très-légitimes. -<span class="sidenote" title="En marge">Vues des partis qui divisaient la Suisse.</span> -Les -cantons autrefois dominateurs, et c'étaient les cantons démocratiques -aussi bien que les cantons aristocratiques, car l'ambition n'est pas -plus inhérente à un principe qu'à l'autre, se flattaient de recouvrer -les pays sujets. Les petits cantons aspiraient à posséder comme jadis -les bailliages italiens, la Valteline et le Valais; Berne aspirait à -posséder le pays de Vaud, l'Argovie, le Porentruy; les familles -aristocratiques rêvaient leur prédominance d'autrefois sur les classes -moyennes. Au contraire, les pays jadis sujets, les classes jadis -opprimées, ne voulaient à aucun prix rentrer sous leurs anciens -maîtres: tristes divisions que <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> Napoléon avait fait cesser par -l'acte de médiation. Malheureusement ce bel acte, digne du temps où il -concluait le Concordat, la paix d'Amiens, la paix de Lunéville, avait -été bientôt gâté comme tous les autres par son génie envahissant. Il -avait rempli la Suisse de ses douaniers et même de ses soldats. Il -occupait le Tessin par un détachement de l'armée d'Italie, ce qui -était un argument fort spécieux contre la neutralité suisse. De plus, -en bloquant étroitement la Suisse pour y empêcher la fraude -commerciale, il avait, dans certains cantons manufacturiers, fait -descendre le prix de la journée de 15 sous à 5 sous, et rendu la -Suisse presque aussi misérable que la Hollande. Pourtant ces maux -n'avaient pu faire oublier aux pays affranchis l'intérêt de leur -indépendance, et s'il y avait un parti de l'ancien régime qui -demandait l'invasion étrangère, il y avait un parti du nouveau qui s'y -opposait de toutes ses forces. La Suisse était en ce moment la seule -contrée où Napoléon n'eût pas entièrement dégoûté les peuples de -l'influence française et des principes de notre révolution. La lutte -était donc vive et opiniâtre entre les deux partis. Les partisans de -l'ancien régime pressaient l'Autriche d'entrer chez eux, et elle ne -demandait pas mieux que de les satisfaire, et d'adopter une marche qui -devait lui rendre la Suisse en y rétablissant l'influence -aristocratique, l'Italie en l'isolant.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Objections faites au plan des Autrichiens.</span> -Les Prussiens et les Russes reprochaient à ce plan d'être dicté par un -intérêt particulier à l'Autriche, d'éloigner la coalition de sa route -la plus directe vers Paris, de l'exposer à un long détour pour -<span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> aller gagner Bâle, d'entraîner enfin une trop grande division -des masses agissantes, car on ne pourrait pas s'empêcher d'avoir une -armée dans les Pays-Bas, dès lors une armée intermédiaire vers -Coblentz ou Mayence, ce qui devait faire trois armées avec celle qui -entrerait par le Jura, et permettrait à Napoléon sa manœuvre -favorite de battre un ennemi après l'autre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les Anglais adhèrent à ce plan.</span> -Les Anglais qui inclinaient généralement vers les Autrichiens contre -les Prussiens et les Russes, qui étaient déjà offusqués de l'empire -pris par Alexandre, qui avaient spécialement besoin de l'influence de -l'Autriche pour constituer le royaume des Pays-Bas, et tenaient -d'ailleurs beaucoup à soustraire la Suisse à l'influence française, se -montraient favorables au plan du prince de Schwarzenberg. -<span class="sidenote" title="En marge">Opposition d'Alexandre, et motifs de son opposition.</span> -L'empereur -Alexandre au contraire le repoussait, et par plusieurs raisons. Bien -qu'on s'accablât à Francfort de protestations de fidélité et de -dévouement par crainte de voir la coalition se dissoudre, bien -qu'Alexandre y ajoutât une coquetterie de manières qui, d'innocente -qu'elle avait été dans sa jeunesse, devenait astucieuse avec l'âge, on -avait souvent failli rompre, et notamment dans une affaire récente, -celle de Bernadotte, que les Anglais accusaient de négliger tout à -fait la Hollande, que les Autrichiens accusaient de violenter le -Danemark, et que les Russes, en paraissant le désavouer, avaient -secrètement encouragé. Alexandre, pris en flagrant délit de duplicité, -éprouvait de l'humeur, il s'en prenait surtout aux Autrichiens qui, -dans cette occasion, avaient dévoilé ses secrètes menées. De plus, -tout en flattant, <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> dans le sein de la coalition, le parti -ardent qui voulait détruire jusqu'à la dernière les œuvres de la -Révolution française, il flattait en même temps les Polonais, les -libéraux allemands et suisses. Il était ainsi contre-révolutionnaire -avec les uns, libéral avec les autres, par calcul autant que par -mobilité; cependant il penchait alors vers les idées libérales, par -opposition au despotisme de Napoléon, et par l'influence de son -éducation. Élevé en effet par un Suisse, le colonel Laharpe, ayant eu -à sa cour pour l'éducation de ses sœurs des gouvernantes de même -origine, il avait écouté leurs supplications, y avait paru sensible, -et avait déclaré qu'il ne laisserait jamais accomplir en Suisse une -contre-révolution.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Alexandre finit par adhérer au plan autrichien, à condition -de grands ménagements pour la neutralité suisse.</span> -Cette question avait fini par inquiéter les coalisés pour le maintien -de leur union. Cependant l'Autriche, prononcée pour le plan qui -consistait à tourner les places en se portant au moins jusqu'à Bâle, -et ayant obtenu, grâce aux Anglais, une majorité d'avis, avait promis -qu'on ne violerait pas la neutralité de la Suisse, et qu'on se -bornerait uniquement à s'approcher de ses frontières, ajoutant que si -elle se soulevait spontanément, et appelait les armées alliées, on ne -pourrait pourtant pas refuser de passer par des portes qui -s'ouvriraient d'elles-mêmes. Alexandre n'avait pas positivement -contesté ce raisonnement, s'était contenté de nier que la Suisse fut -disposée à demander la violation de ses frontières, et avait consenti -à un mouvement général vers Bâle, aux conditions qui viennent d'être -énoncées.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Plan définitivement adopté, et projet d'un double passage -du Rhin vers Coblentz et vers Bâle.</span> -En conséquence, du 10 au 20 décembre, on régla tous les détails de la -marche au delà du <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> Rhin. Il fut convenu d'abord qu'on -poursuivrait immédiatement les opérations militaires sans s'arrêter -pour négocier, que Blucher avec les corps d'York, de Sacken, de -Langeron, avec les Wurtembergeois et les Badois, comprenant environ 60 -mille hommes, préparerait le passage du Rhin entre Coblentz et -Mayence, et s'avancerait ensuite entre les forteresses françaises; -qu'en même temps la grande armée du prince de Schwarzenberg, composée -des Autrichiens, des Bavarois, des Russes, et des gardes prussienne et -russe, comprenant 160 mille hommes à peu près, se porterait à la -hauteur de Bâle, passerait le Rhin dans les environs de cette ville, -ou à Bâle même si la Suisse faisait tomber tous les scrupules en -ouvrant elle-même ses portes, qu'on tournerait ainsi les défenses de -la France en y pénétrant par Huningue, Béfort, Langres. Ces -principales données adoptées, on se mit en marche. Blucher se -concentra entre Mayence et Coblentz; le prince de Schwarzenberg se -dirigea vers la Suisse en remontant de Strasbourg à Bâle. Les -souverains et les diplomates quittèrent Francfort pour Fribourg.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Démarches de la diète suisse pour obtenir le respect de sa -neutralité.</span> -La diète suisse, remplie en majorité d'esprits sages, qui tout en -regrettant les excès de pouvoir commis par Napoléon, avaient encore la -mémoire pleine de ses bienfaits, ne voulait ni d'une contre-révolution -ni d'une invasion étrangère. Elle avait envoyé des agents à Paris pour -demander que la France reconnût sa neutralité, et fît disparaître -toute trace des actes qui avaient pu rendre cette neutralité -illusoire. Napoléon, contraint par les circonstances d'accueillir ces -réclamations, avait d'abord <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> fait retirer ses troupes du -Tessin, puis avait déclaré qu'il considérait la neutralité suisse -comme un principe essentiel du droit européen, qu'il s'engageait -formellement à le respecter, et qu'il ne voyait dans son titre de -<span class="smcap">médiateur de la Confédération suisse</span> qu'un titre commémoratif des -services rendus par la France à la Suisse, et nullement un titre -contenant en lui-même un pouvoir réel.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Intrigues en sens contraire du parti de l'ancien régime.</span> -La diète, munie de cette déclaration, avait aussitôt dépêché deux -députés auprès des souverains, pour demander qu'à leur tour ils -reconnussent une neutralité que la France admettait d'une manière si -explicite. À cette démarche elle avait joint une mesure, fort bien -entendue si elle avait été sérieuse, consistant à réunir une armée -fédérale d'une douzaine de mille hommes, rangée de Bâle à Schaffhouse, -sous M. de Watteville. Tandis qu'elle en agissait ainsi, les -principales familles des Grisons, des petits cantons, et de Berne, -avaient envoyé des émissaires secrets pour dire à chacun des -souverains en particulier, que la diète était une autorité fausse, -usurpatrice, dont on ne devait tenir aucun compte; qu'il fallait au -contraire franchir immédiatement la frontière helvétique pour aider -l'autorité véritable, la seule légitime, celle des temps passés, à se -rétablir au profit de la coalition.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Secrète connivence de l'Autriche avec le parti de l'ancien -régime, et faux prétextes sur lesquels on s'appuie pour violer la -neutralité suisse.</span> -De même qu'il y avait un double langage de la part des Suisses, il y -en avait un double aussi de la part des puissances coalisées. En -public on disait aux représentants de la diète qu'on regardait la -neutralité suisse comme un principe important du droit européen, -qu'on s'attacherait dans l'avenir à <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> le rendre inviolable, que -pour le présent, sans avoir précisément le projet d'y manquer, on ne -pouvait prendre l'engagement de respecter dans tous les cas un -principe violé plusieurs fois par la France, et faiblement défendu par -la Suisse. On citait à l'appui de ce raisonnement l'occupation du -Tessin, le titre de <span class="smcap">MÉDIATEUR</span> pris par Napoléon, les régiments au -service de France qui récemment venaient de recevoir des recrues, et -enfin un événement fort inaperçu, l'emprunt du territoire suisse que -la division Boudet avait fait en 1813 pour se transporter en -Allemagne. On ne s'expliquait pas du reste sur ce que feraient les -armées coalisées en conséquence de ces précédents, et on se bornait à -établir ses titres sans déclarer encore qu'on en userait. Sous main on -insinuait aux Grisons, aux petits cantons, aux Bernois qu'il fallait -se soulever, et renverser la diète, que dans ce cas les armées alliées -entreraient en Suisse, et leur rendraient en passant la Valteline, les -bailliages italiens, le Valais, le pays de Vaud, le Porentruy, etc.</p> - -<p>Les raisons alléguées par la diplomatie des coalisés n'avaient pas -grande valeur, car le Tessin était évacué, et son occupation n'avait -été au surplus qu'une représaille insignifiante pour des faits patents -de contrebande; le titre de médiateur n'était qu'un acte de gratitude -de la part des Suisses, n'entraînant aucune dépendance envers la -France; l'admission enfin des régiments capitules au service de -diverses puissances n'avait été prise à aucune époque pour une -violation de la neutralité. Mais, dans ce vaste conflit européen, le -droit n'était plus <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> qu'un vain mot, et le 19 décembre, tout en -répétant à l'empereur Alexandre qu'on n'entrerait pas en Suisse sans y -être appelé, le prince de Schwarzenberg s'approcha du pont de Bâle, et -prit position en face des troupes du général suisse de Watteville. -<span class="sidenote" title="En marge">Violation du territoire suisse, et passage du Rhin vers -Bâle le 21 décembre 1813.</span> -Le -généralissime autrichien comptait à tout moment sur une insurrection à -Berne, à la suite de laquelle la diète étant renversée, et une -autorité nouvelle proclamée, il pourrait se dire appelé par les -Suisses eux-mêmes. Néanmoins, fatigué d'attendre, le prince de -Schwarzenberg se mit en mesure le 21 décembre de franchir le pont de -Bâle, et le commandant des troupes suisses, qui regardait comme -impossible de résister à l'Europe armée, excusant sa faiblesse par son -impuissance, fit un simulacre de protestation, puis livra le passage -sans coup férir. -<span class="sidenote" title="En marge">Contre-révolution en Suisse.</span> -À cette nouvelle, le mouvement si impatiemment désiré -à Berne, éclata, et la diète, qui était légitimement établie en vertu -d'une constitution excellente, justifiée par douze années d'une -pratique heureuse et tranquille, la diète fut déclarée déchue. Des -mouvements pareils éclatèrent dans plusieurs cantons, et on se -prévalut de ces mouvements, qu'on avait produits au lieu de les -attendre, pour opérer une violation flagrante du droit des gens. Du -reste les coalisés firent une déclaration dans laquelle ils -annonçaient qu'ils respecteraient invariablement la neutralité suisse -à l'avenir, c'est-à-dire lorsqu'ils n'auraient plus besoin de la -violer et qu'au contraire ils auraient besoin qu'elle fût respectée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Alexandre qui avait ignoré les ressorts secrets qu'on avait -fait jouer en Suisse, est d'abord fort irrité lorsqu'il les connaît -mais il se résigne pour ne pas dissoudre la coalition.</span> -L'empereur Alexandre qu'on avait trompé, et qui <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> sut quelques -jours plus tard que les mouvements dont on s'autorisait, au lieu de -précéder l'invasion l'avaient suivie, fut à la fois blessé et irrité -au plus haut point. Mais il ne pouvait guère se plaindre, car -l'Autriche lui avait rendu en cette occasion ce qu'il avait fait plus -d'une fois, notamment dans l'affaire des Suédois contre les Danois. -D'ailleurs, il eût été encore plus fâcheux de rompre que d'être -trompé, et il se contenta de se plaindre amèrement, de faire dire aux -Vaudois et à tous les pays sujets d'être tranquilles, et qu'il ne -permettrait pas qu'on les remît sous l'ancien joug. Les armées alliées -marchèrent donc, et inondèrent bientôt la Suisse et la Franche-Comté. -Les Bavarois se dirigèrent sur Béfort, les Autrichiens sur Berne et -Genève, pour se porter, en traversant le Jura, sur Besançon et Dôle. -Blucher, vers Mayence, attendait que les Autrichiens eussent achevé le -long détour qu'ils avaient entrepris, pour franchir lui-même le Rhin. -<span class="sidenote" title="En marge">Double invasion de la France après vingt ans de victoires -et de conquêtes non interrompues.</span> -Ainsi, le 21 décembre 1813, jour de funeste mémoire, après plus de -vingt ans de triomphes inouïs, l'Empire, par un terrible revirement de -la fortune, se trouvait envahi à son tour, et la France, qui loin -d'être le coupable avait été le patient, la France, après avoir -cruellement souffert de la faute, allait cruellement souffrir de -l'expiation, destinée ainsi à être deux fois victime, victime de -l'homme extraordinaire qui l'avait glorieusement mais durement -gouvernée, victime des souverains qui venaient se venger de lui!</p> - -<p>Craignant par-dessus tout le soulèvement de la population, les -coalisés en entrant en France mirent un soin extrême à rassurer les -esprits. Déjà, par <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> une déclaration publiée à Francfort le -1<sup>er</sup> décembre, ils s'étaient efforcés de prouver qu'ils n'en voulaient -pas à la grandeur de la France. Le prince de Schwarzenberg fit -précéder les troupes de la coalition de la proclamation suivante.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Proclamation des coalisés en pénétrant en France.</span> -«Français!</p> - -<p>»La victoire a conduit les années alliées sur votre frontière; elles -vont la franchir.</p> - -<p>»Nous ne faisons pas la guerre à la France; mais nous repoussons loin -de nous le joug que votre gouvernement voulait imposer à nos pays, qui -ont les mêmes droits à l'indépendance et au bonheur que le vôtre.</p> - -<p>»Magistrats, propriétaires, cultivateurs, restez chez vous: le -maintien de l'ordre public, le respect pour les propriétés -particulières, la discipline la plus sévère, marqueront le passage des -armées alliées. Elles ne sont animées de nul esprit de vengeance; -elles ne veulent point rendre les maux sans nombre dont la France -depuis vingt ans a accablé ses voisins et les contrées les plus -éloignées. D'autres principes et d'autres vues que celles qui ont -conduit vos armées chez nous, président aux conseils des monarques -alliés.</p> - -<p>»Leur gloire sera d'avoir amené la fin la plus prompte des malheurs de -l'Europe. La seule conquête qu'ils envient est celle de la paix pour -la France, et pour l'Europe entière un véritable état de repos. Nous -espérions le trouver avant de toucher au territoire français; nous -allons l'y chercher.»</p> - -<p>En apprenant les événements de Hollande, et les <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> premiers -mouvements des coalisés vers les Pays-Bas, Napoléon avait senti -sur-le-champ le danger de se laisser entamer de ce côté, car c'était -la partie des anciennes conquêtes de la France que l'on était le plus -disposé à lui contester, et pour soutenir la possession de droit il -fallait au moins n'avoir pas perdu la possession de fait. Il s'était -donc empressé d'y envoyer de bonne heure tous les secours dont il -était possible de disposer.</p> - -<p>Dans les premiers moments il avait voulu, comme on l'a vu, conserver -même la Hollande, moins pour la garder définitivement, que pour en -faire un objet de compensation. -<span class="sidenote" title="En marge">Premiers mouvements de troupes ordonnés par Napoléon, en -apprenant l'insurrection de la Hollande.</span> -Mais la Hollande nous ayant -promptement échappé, il avait en toute hâte expédié des forces sur le -Wahal. Il avait dépêché le général Rampon vers Gorcum, avec des gardes -nationales levées dans la Flandre française, pour former la garnison -de cette place. Il avait envoyé le duc de Plaisance, fils de -l'architrésorier, à Anvers, avec ordre d'enfermer l'escadre de -l'Escaut dans les bassins, d'en répartir les marins, les uns sur la -flottille, les autres sur les fortifications de la ville, d'y réunir -également les dépôts les plus voisins, les conscrits en marche, les -douaniers, les gendarmes revenant de Hollande. Il avait en outre fait -partir le général Decaen, inutile désormais en Catalogne, pour la -Belgique, afin d'y organiser au plus vite le 1<sup>er</sup> corps, qu'on devait -tirer, comme nous l'avons dit, des dépôts du maréchal Davout. Sentant -bien néanmoins que ce corps ne serait pas reconstitué assez -promptement pour parer aux premiers dangers, et voulant à tout prix -sauver la ligne du Wahal, <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> Napoléon avait choisi dans sa garde -tout ce qui était disponible, pour l'acheminer sans délai sur le -Brabant septentrional. Il avait successivement expédié le général -Lefebvre-Desnoëttes avec deux mille hommes de cavalerie légère, puis -les généraux Roguet et Barrois chacun avec une division d'infanterie -de la jeune garde. Enfin, il avait dirigé le maréchal Mortier lui-même -sur Namur, à la tête de la vieille garde. Si l'ennemi ne projetait sur -les Pays-Bas qu'une opération d'hiver, Napoléon se flattait ainsi de -l'arrêter, et d'avoir ensuite le temps de reporter sa garde là où -serait le danger sérieux de la campagne. Si au contraire le grand -effort des coalisés se concentrait vers la Belgique, la garde se -trouverait toute transportée sur le théâtre des principales -opérations. Les esprits étant très-agités en Belgique, et fort -disposés à imiter la conduite des Hollandais, Napoléon y avait envoyé -un excellent officier de gendarmerie, déjà signalé par ses services -dans la Vendée, le colonel Henry, avec le grade de général, et -quelques centaines de gendarmes pris en partie dans la gendarmerie -d'élite.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le passage du Rhin vers la Suisse éclaire bientôt Napoléon -sur la gravité et la nature du danger qui le menace.</span> -Tels avaient été les premiers ordres donnés à la suite de -l'insurrection de la Hollande vers la fin de novembre. La nouvelle du -passage du Rhin près de Bâle, le 21 décembre, sans consterner ni -ébranler Napoléon, l'affecta vivement néanmoins, car il entrevit -sur-le-champ la pensée de ses ennemis, il reconnut qu'on ne voulait -plus négocier avec lui, que les propositions de Francfort étaient -bientôt devenues ce qu'elles n'étaient pas d'abord, c'est-à-dire un -leurre, grâce à la faute qu'il avait commise <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> de ne pas -prendre la coalition au mot, qu'on était résolu à pousser les -hostilités à outrance même durant l'hiver, et qu'on allait essayer de -finir la guerre avec ce qui restait de combattants des gigantesques -batailles de Dresde, de Leipzig, de Hanau. Il n'avait dès lors pas -d'autre conduite à tenir que de se défendre avec ce qui lui restait de -ces mêmes batailles, en y ajoutant ce qu'il pourrait réunir dans -l'espace d'un mois ou deux.</p> - -<p>Il ne s'agissait plus, comme on voit, d'employer l'hiver et le -printemps à lever 600 mille hommes, il fallait se servir à la hâte des -hommes que les préfets avaient pu arracher à nos campagnes désolées -dans les mois de novembre et de décembre, et malheureusement ce -n'était pas considérable. -<span class="sidenote" title="En marge">Premières mesures pour résister à cette brusque invasion.</span> -Le recours aux trois anciennes classes de -1811, 1812, 1813, qui aurait dû produire 140 mille hommes, avait -procuré 80 mille conscrits seulement, de bonne qualité il est vrai, et -le recours aux plus anciennes classes 30 mille tout au plus. Napoléon -ordonna de les verser sur-le-champ et suivant la proximité des lieux, -les uns dans les dépôts de l'ancien corps de Davout situés en -Belgique, les autres dans les corps de Macdonald, Marmont, Victor, -répartis le long du Rhin. Il prescrivit au maréchal Marmont de ne pas -se laisser enfermer dans Mayence, d'en sortir, de se porter en deçà -des Vosges, et de recueillir en chemin les conscrits qui devaient -d'abord aller le joindre à Mayence. Il ordonna au maréchal Victor de -quitter Strasbourg, d'y laisser outre les gardes nationales qui s'y -trouvaient déjà, quelques cadres de bataillons avec une partie de ses -conscrits, et <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> de verser les autres dans les rangs du 2<sup>e</sup> -corps qu'il commandait. Les conscrits destinés à l'Italie furent -arrêtés à Grenoble et à Chambéry, et réunis à Lyon, où Napoléon -voulait avec les dépôts du Dauphiné, de la Provence, de l'Auvergne, -composer une armée qui fermerait à l'ennemi les débouchés de la Suisse -et de la Savoie. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon fait jeter dans les cadres de la garde et dans les -dépôts des régiments repliés sur Paris quelques conscrits levés à la -hâte.</span> -Enfin les conscrits de la Bourgogne, de l'Auvergne, -du Bourbonnais, du Berry, de la Normandie, de l'Orléanais, furent -acheminés sur Paris pour y être jetés, les uns dans la garde, les -autres dans les dépôts qui allaient se replier sur la capitale à -l'approche des armées envahissantes. Les conscrits du Midi durent -continuer à se diriger sur Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Nîmes, où -se formaient les réserves des deux armées d'Espagne.</p> - -<p>Cette première direction donnée aux 110 mille hommes qu'on avait eu le -temps de lever, indiquait l'emploi d'urgence que Napoléon se proposait -d'en faire. Les corps de Macdonald, de Marmont, de Victor devaient en -prendre le plus qu'ils pourraient, les armer, les habiller, les -instruire en se retirant lentement sur Paris. Mais il y avait là tout -au plus de quoi retarder pendant quelques jours les progrès de -l'invasion. -<span class="sidenote" title="En marge">Avec cette faible ressource, il compose une réserve qu'il -doit joindre aux corps des maréchaux retirés en Bourgogne et en -Champagne.</span> -Napoléon s'occupa de créer une armée de réserve sous -Paris, laquelle viendrait le rejoindre successivement à mesure de sa -formation. Elle devait se composer des nouveaux bataillons de la garde -dont une partie s'organisait à Paris, et des dépôts qu'on faisait -rétrograder sur la capitale et qu'on allait remplir avec les conscrits -des provinces du centre. On ne se borna pas à réunir à Paris les -<span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> dépôts qui se repliaient des bords du Rhin, on y appela en -outre de l'intérieur tous ceux qui n'étaient pas nécessaires aux -frontières de l'est et du midi, pour les remplir également de tous les -hommes qu'on aurait le temps d'y jeter. Ce fut le vieux duc de Valmy, -chargé longtemps de la surveillance des dépôts sur le Rhin, qui dut -continuer d'accomplir cette mission entre le Rhin et la Seine. On -espérait former ainsi deux divisions de réserve, destinées à -l'illustre général Gérard, qui s'était déjà tant distingué dans les -dernières campagnes. À peine les conscrits arrivés, versés dans les -cadres, armés et à demi habillés, ces deux divisions devaient se -porter en avant pour rejoindre l'armée, s'organiser et s'instruire en -route. Napoléon avait créé dans la capitale des ateliers -d'habillement; il en multiplia l'activité à force d'argent, afin -d'avoir deux à trois mille équipements complets par jour.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Moyens à peu près semblables pour réorganiser les débris de -la cavalerie.</span> -Il procéda de la même manière à l'égard de la cavalerie, dont on avait -le plus grand besoin pour tenir tête aux innombrables bandes de -Cosaques que l'ennemi allait précipiter sur la France. Il fit -rétrograder sur Versailles les dépôts de cavalerie qui se trouvaient -entre les frontières et Paris; il y amena de plus ceux de la Normandie -et de la Picardie; il y réunit également les cavaliers rentrés à pied -par Wesel, et il donna les ordres nécessaires pour les équiper et les -monter. Les ouvriers selliers et carrossiers de la capitale, payés -argent comptant, furent employés à fabriquer de la sellerie et du -harnachement. Les préfets des départements voisins durent lever -d'autorité tous les chevaux disponibles, <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> sur le motif fort -légitime qu'il s'agissait de garantir la France de l'invasion des -Cosaques. On fit publier que tout cheval propre au service serait payé -argent comptant à Versailles par le général commandant le dépôt de -cavalerie. Les dépenses que le Trésor ne pouvait acquitter -immédiatement furent soldées sur la réserve particulière des -Tuileries.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon s'efforce de suppléer à l'infanterie par de -grandes masses d'artillerie qu'il organise à Vincennes.</span> -Enfin Napoléon prévoyant qu'il serait obligé de suppléer à -l'infanterie qui lui manquait par un immense déploiement d'artillerie, -en prépara une formidable à Vincennes. Les compagnies d'artillerie qui -n'étaient pas nécessaires dans les places, le matériel de campagne qui -n'y était pas indispensable, furent acheminés sur Vincennes, où, par -les moyens déjà indiqués, on dut réunir des conscrits, des chevaux, -des harnais, et mettre en état de rouler quatre ou cinq cents bouches -à feu.</p> - -<p>Ces créations, quelque activité qu'on mît à les accélérer, étaient -loin de répondre à l'étendue et à la proximité du danger. Douze ou -quinze mille conscrits jetés précipitamment dans les cadres de la -garde, vingt ou vingt-cinq mille dans les dépôts concentrés à Paris, -présentaient un faible secours pour les maréchaux qui allaient se -replier sur la Champagne et la Bourgogne avec les débris de Leipzig et -de Hanau. Napoléon se décida, quoiqu'il y eût répugné d'abord, à se -servir des gardes nationales. -<span class="sidenote" title="En marge">Pressé par la nécessité, il a recours aux gardes -nationales.</span> -Il y avait là des formations toutes -prêtes, auxquelles, dans un danger aussi pressant, on était fort -autorisé à recourir. Napoléon chargea les préfets de la Bourgogne, de -la Picardie, de la Normandie, <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> de la Touraine, de la Bretagne, -de s'adresser aux communes où le mécontentement n'avait pas éteint le -patriotisme, et de leur demander des compagnies de gardes nationales -d'élite. La levée de 300 mille hommes sur les anciennes classes, et de -160 mille sur la classe de 1815, n'ayant pu, faute de temps, -s'exécuter dans ces contrées, on n'avait pas lieu de s'y plaindre des -appels trop répétés, et on ne pouvait pas refuser, à quelque opinion -qu'on appartint, de faire un dernier effort pour rejeter l'ennemi hors -du territoire. Napoléon assigna pour point de réunion à ces gardes -nationales Paris, Meaux, Montereau, Troyes. L'Alsace, la Franche-Comté -durent en fournir aussi pour occuper les défilés des Vosges.</p> - -<p>Malheureusement on manquait de fusils pour les armer, car malgré les -ateliers créés à Paris et à Versailles, les armes à feu n'arrivaient -point en nombre suffisant, et on avait, comme nous l'avons déjà dit, -plus de bras que de fusils, bien qu'on eût tant prodigué les bras -depuis la Moskowa jusqu'au Tage!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon n'ayant aucune réponse d'Espagne, se décide à -retirer de ses armées des Pyrénées deux détachements qu'il dirige sur -Lyon et sur Paris.</span> -Restait une ressource à laquelle Napoléon était prêt à faire appel, -sans s'inquiéter du sacrifice qu'elle entraînerait, c'était celle que -lui offraient les deux armées d'Espagne, lesquelles réunies en avant -de Paris lui auraient procuré quatre-vingt ou cent mille soldats -admirables. Avec cette ressource seule il aurait eu le moyen d'écraser -la coalition, et de la précipiter dans le Rhin. Mais il était bien -douteux qu'il pût en disposer en temps utile. Le duc de San-Carlos, -parti pour la frontière de Catalogne, l'avait franchie, s'était -enfoncé en Espagne, et n'avait plus donné de ses nouvelles. Le -malheureux <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> Ferdinand, aussi pressé de quitter Valençay pour -l'Escurial, que Napoléon de ramener ses soldats de l'Adour sur la -Seine, se mourait d'impatience. Mais rien n'arrivait. -<span class="sidenote" title="En marge">Rapprochement avec Joseph.</span> -Joseph, -saisissant à propos la circonstance pour sortir d'une situation -fausse, avait écrit à Napoléon que devant l'invasion du territoire, il -n'avait plus de condition à faire, de dédommagement à stipuler, et -qu'il demandait à servir l'État n'importe en quelle qualité et en quel -lieu. Napoléon l'avait reçu à Paris, lui avait rendu sa qualité de -prince français, ainsi que sa place au conseil de régence, et avait -décidé que sans lui donner comme dans le passé le titre de roi -d'Espagne, on l'appellerait <em>le roi Joseph</em>, et sa femme <em>la reine -Julie</em>.</p> - -<p>Cet arrangement qui avait l'avantage de rétablir l'union dans le sein -de la famille impériale, était jusqu'ici le seul résultat des -négociations de Valençay. En attendant qu'il pût rappeler de la -frontière d'Espagne la totalité des forces qui s'y trouvaient, -Napoléon voulut du moins en retirer une partie. Il prescrivit aux -maréchaux Suchet et Soult de se tenir prêts à marcher avec leurs -armées tout entières vers le nord de la France, et provisoirement de -faire partir, le maréchal Suchet douze mille hommes de ses meilleures -troupes pour Lyon, le maréchal Soult quatorze ou quinze mille, -également des meilleures, pour Paris. Des relais furent préparés sur -les routes pour transporter l'infanterie en poste, ainsi qu'on l'avait -fait en d'autres temps. Certainement les deux maréchaux Suchet et -Soult allaient être fort affaiblis après ce double détachement, mais -comme on ne leur demandait que de <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> retarder les progrès de -l'ennemi dans le midi de la France, Napoléon espérait qu'avec ce qui -leur restait ils en auraient les moyens. D'ailleurs, d'après des -ordres antérieurs ils avaient envoyé à Bordeaux, à Toulouse, à -Montpellier, à Nîmes, des cadres, où les conscrits de ces -départements, levés, habillés, armés à la hâte, commençaient à se -réunir. Il est vrai que les hostilités nous surprenant là comme sur -les autres points, avant l'époque prévue du mois d'avril, il devait y -avoir, au lieu de 60 mille hommes, à peine 20 mille hommes dans les -quatre dépôts. Telle quelle, dans notre extrême détresse, cette -ressource n'était point à dédaigner.</p> - -<p>Après avoir donné ses soins à la création de ces forces, Napoléon -s'occupa de leur emploi. Bien qu'à la première démonstration de -l'ennemi vers la Belgique il eût supposé que son principal effort se -dirigerait de ce côté, dès le passage du Rhin à Bâle, il n'eut plus un -doute sur la marche de l'invasion. Il vit que tout en poussant le -corps de Blucher de Mayence sur Metz par la route du nord-est, la -coalition voulait cependant s'avancer par l'est avec sa plus forte -colonne, afin de tourner les défenses de la France, et de marcher par -Béfort, Langres et Troyes sur Paris. Napoléon fit ses dispositions en -conséquence.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Plan défensif adopté pour la campagne de 1814.</span> -Il ordonna aux maréchaux Marmont et Victor, qui venaient de sortir des -places, de suivre l'un et l'autre l'arête des Vosges de Strasbourg à -Béfort, de disputer le plus longtemps possible à l'ennemi le passage -de ces montagnes, qu'il voulût les forcer ou les tourner par Béfort -(voir la carte n<sup>o</sup> 61), de <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> se replier ensuite sur Épinal, -pour faire face à la colonne qui se présentait par l'est. Tout ce -qu'il y avait de jeune garde en formation à Metz, dut accourir sur le -même point d'Épinal, et s'y placer sous le commandement du maréchal -Ney. La vieille garde, acheminée d'abord sur la Belgique, eut ordre de -rebrousser chemin vers Châlons-sur-Marne, pour prendre position à -Langres. Napoléon ne laissa en Belgique que la division Roguet, -laquelle même ne devait y rester que le temps nécessaire pour -permettre au général Decaen de réunir les premiers éléments d'un corps -d'armée. Le grand effort des coalisés ne se portant pas de ce côté, -Napoléon ne voulait y laisser que les forces indispensables pour -contenir et ralentir l'ennemi qui venait du nord.</p> - -<p>En conséquence de ces ordres, les corps des maréchaux Marmont, Victor, -Ney, Mortier, comprenant 60 mille hommes au plus, rangés d'Épinal à -Langres, sur les hauteurs qui séparent la Franche-Comté de la -Bourgogne, devaient disputer à la masse envahissante de l'est l'entrée -des vallées de la Marne, de l'Aube, de la Seine, tandis que Napoléon, -avec ce qu'on préparait à Paris, avec ce qui arrivait d'Espagne, irait -les soutenir, et leur apporter le secours de sa présence. Si Blucher, -dont le mouvement était à prévoir, arrivant de son côté par le -nord-est, s'avançait de Metz sur Paris, pendant que Schwarzenberg y -marcherait par Langres et Troyes, Napoléon n'était pas sans ressource -contre ce nouveau péril. Macdonald, avec les 11<sup>e</sup> et 5<sup>e</sup> corps -confondus en un seul, avec le 2<sup>e</sup> de cavalerie, comptant en tout 15 -mille hommes, devait abandonner <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> les Pays-Bas, côtoyer la -colonne de Blucher entrée par Metz, puis se réunir par -Châlons-sur-Marne à Napoléon, qui après s'être jeté sur Schwarzenberg, -se rejetterait sur Blucher, suppléerait au nombre par l'activité, -l'audace, l'énergie, ferait en un mot comme il pourrait, combattrait -comme il gouvernait, en désespéré. La fortune a tant de faveurs -soudaines, non-seulement pour les audacieux, mais pour les obstinés -qui s'opiniâtrent et veulent la ramener à tout prix! Ainsi le -conquérant qui avait conduit 650 mille hommes en Russie après en avoir -laissé 100 mille en Italie, 300 mille en Espagne, avait pour résister -à la coalition européenne environ 60 mille combattants repliés entre -Épinal et Langres, 15 mille se retirant de Cologne à Namur, 20 ou 30 -mille formés en avant de Paris, et peut-être 25 mille arrivant des -Pyrénées! C'était là tout ce qui lui restait de son immense puissance, -et, indépendamment du nombre, que dire encore de la qualité? Quelques -enfants sans instruction, sans habits et sans armes, jetés dans les -rangs de quelques vieux soldats épuisés de fatigue, mais tous ayant le -sang français dans les veines, et conduits par le génie de Napoléon, -allaient disputer la France à l'univers irrité, et, comme on le verra -bientôt, accomplir encore des prodiges!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Dispositions adoptées pour la défense de Lyon.</span> -Il convient d'ajouter à ces moyens l'armée réunie sur le Rhône. -L'ennemi annonçant le projet de pousser jusqu'à Genève, et pouvant -aussi, dans le cas où le prince Eugène serait vaincu en Italie, -déboucher par la Savoie, il fallait de toute nécessité pourvoir à la -défense de Lyon. Dans le grand arc de cercle <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> qu'il allait -décrire autour de Paris, en manœuvrant contre les deux colonnes -envahissantes, Napoléon pouvait bien courir de Metz à Dijon, mais il -ne pouvait pas étendre son bras jusqu'à Lyon, et la capitale eût été -menacée alors soit par Autun et Auxerre, soit par Moulins et Nevers. -En conséquence il chargea Augereau, déjà très-fatigué sans doute, mais -ayant conservé un reste d'ardeur et le talent de parler aux masses, -d'aller réunir à Lyon des cadres, des conscrits, des gardes nationaux, -et de les joindre aux 12 mille hommes que Suchet lui envoyait du -Roussillon. Si ce vieux soldat de la Révolution comprenait son rôle, -il devait rejeter sur Genève et Chambéry la portion des coalisés qui -aurait fait une tentative sur Lyon, puis débarrassé de ces -assaillants, remonter la Saône par Mâcon, Châlons, Gray, pour tomber -sur les derrières de la grande armée qui aurait envahi la Bourgogne. -Le hasard, les circonstances pouvaient lui fournir l'occasion de -rendre à la France d'immenses services.</p> - -<p>Ainsi, dans une position en apparence désespérée, Napoléon ne -désespérait pas cependant, et son esprit ne s'était jamais montré ni -moins abattu ni plus riche en ressources. -<span class="sidenote" title="En marge">Mesures politiques à la suite des mesures militaires, et -réunion du Corps législatif.</span> -Tandis qu'il pressait avec -tant d'activité l'achèvement de ses préparatifs, il avait en outre des -mesures politiques à prendre, pour faire concourir les moyens moraux -avec les moyens matériels. Après avoir laissé oisifs à Paris les -membres du Corps législatif, il avait enfin résolu de les réunir, et -il voulait s'en servir pour réveiller l'opinion publique, pour la -ramener à lui, et s'il ne le pouvait pas, pour la forcer au moins de -se <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> préoccuper des périls de la France, menacée en ce moment -d'un affreux désastre.</p> - -<p>Il arrivait, en cette occasion ce qui est arrivé bien des fois, ce qui -arrivera bien des fois encore, c'est que l'opinion qu'on a voulu -comprimer n'en devient que plus vive et plus intempestive dans ses -manifestations. Pour n'avoir pas voulu en permettre l'expression, -lorsque cette expression était sans danger, et pouvait même être -utile, on est obligé d'en souffrir la manifestation à contre-temps, et -dans un moment où au lieu de critiques il faudrait le plus absolu -dévouement. Un autre inconvénient de ces explosions tardives, c'est -que les uns ne savent pas dire la vérité, les autres l'entendre, et -qu'au lieu d'être un secours cette vérité devient un péril, au lieu -d'un avis, une menace!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">État des esprits dans le Corps législatif resté oisif à -Paris.</span> -Les membres du Corps législatif, transportés à Paris, y étaient venus -le cœur plein des sentiments de leurs provinces désolées par la -conscription, par les réquisitions, par les mesures arbitraires des -préfets, lesquels tantôt établissaient des impôts à volonté, tantôt -frappaient d'exil le père riche qui refusait son fils aux gardes -d'honneur, ou ruinaient par des garnisaires le cultivateur pauvre qui -avait caché le sien dans les bois. À ces douleurs très-réelles, qui -n'étaient ni une invention, ni une arme de l'esprit de parti, -s'étaient ajoutées les notions exagérées, si elles avaient pu l'être, -de ce qui se passait dans nos armées, notions recueillies de tous les -côtés, et quelquefois même auprès des membres du gouvernement. On -racontait partout, sans adoucir les couleurs, les malheurs de la -dernière <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> campagne, les souffrances de nos soldats laissés -mourants sur les routes de la Saxe et de la Franconie, les affreux -ravages du typhus sur le Rhin, les calamités non moins horribles de la -guerre d'Espagne. -<span class="sidenote" title="En marge">Sentiments dont il est animé, et qui sont ceux de la France -elle-même.</span> -Le sentiment de ces maux s'était aggravé en -apprenant combien il eût été facile de les éviter. Bien que le public -ne sût pas qu'un jour, à Prague, on avait pu obtenir la plus belle -paix, et que par une coupable obstination on en avait laissé passer le -moment (ce qui était le secret de Napoléon et de M. de Bassano, -intéressés à ne pas s'en vanter, et de M. de Caulaincourt, sujet trop -fidèle pour le divulguer), chacun était persuadé que si la paix -n'était pas conclue, c'était la faute de Napoléon, que toujours les -alliés avaient voulu la faire avec lui, que c'était lui qui n'avait -jamais voulu la faire avec eux, et maintenant que le contraire -devenait vrai, maintenant que l'Europe enhardie par ses succès, après -avoir vainement désiré la paix ne la voulait plus, et que Napoléon en -la désirant était dans l'impossibilité de l'obtenir, l'opinion -publique ne distinguant pas entre une époque et l'autre, l'accusait -d'un tort qu'il avait eu, et qu'il n'avait plus, l'accusait quand il -aurait fallu le soutenir! triste et fatal exemple de la vérité trop -longtemps cachée! Mieux vaut, nous le répétons, en donner connaissance -aux peuples à l'instant même, car ils reçoivent alors en leur temps -les impressions qu'elle est destinée à produire, et n'éprouvent pas -dans un moment les sentiments qu'ils auraient dû éprouver dans un -autre. Il eût fallu être indigné six mois plus tôt, et aujourd'hui se -taire et apporter <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> son appui! C'est le contraire qu'on -faisait. Ajoutez que la bassesse du cœur humain aidant, tel qui -s'était montré des plus soumis, et des plus émerveillés des grandeurs -du règne, maintenant que le prestige commençait à s'évanouir, était -des moins réservés dans le dénigrement!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Difficulté de s'entendre avec cette assemblée.</span> -Un mois passé à Paris dans l'oisiveté, les mauvais propos, les -fâcheuses excitations, n'avaient pas dû calmer les membres du Corps -législatif. Chacun, dans le gouvernement, avait pu s'apercevoir de -leurs dispositions, et en était inquiet. Mais les changer n'était pas -facile. Ce gouvernement si habitué à manier des soldats, montrait, -quand il s'agissait de manier des hommes, toute la gaucherie et la -rudesse du despotisme. -<span class="sidenote" title="En marge">Ordre au duc de Rovigo de ne point s'en mêler.</span> -On avait toujours laissé au duc de Rovigo, -comme œuvre de police, le soin d'influencer tantôt les membres du -Corps législatif, tantôt ceux du clergé, ainsi qu'on l'avait vu à -l'époque du concile. Deviner les besoins de famille de l'un, les -besoins de clientèle de l'autre, y satisfaire ou par des places, ou -par d'autres moyens moins avouables, était un soin dont le duc de -Rovigo s'acquittait avec une facilité sans scrupule, une bonhomie -toute soldatesque, et qui suffisaient alors à l'indépendance des -caractères. Mais si on réussit ainsi auprès de quelques individus, -avec le grand nombre il faut heureusement des moyens plus nobles, et -il le faut d'autant plus que la cause de l'agitation des esprits est -plus grave. Aussi, des serviteurs éclairés du gouvernement sentant -bien que quelques satisfactions personnelles ne convenaient plus à la -circonstance, avaient dit qu'on devait <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> surtout empêcher le -duc de Rovigo d'intervenir dans les affaires du Corps législatif. -Parmi eux notamment, M. de Sémonville, ennemi du duc de Rovigo qu'il -aspirait à remplacer, avait fait parvenir par M. de Bassano, son ami, -ce conseil à Napoléon, et Napoléon, à qui la franchise du duc de -Rovigo avait déplu, s'était hâté de lui dire qu'il devait renoncer à -se mêler de ce qui se passait dans l'intérieur des grands corps de -l'État.</p> - -<p>Il était vrai que les petits moyens ne suffisaient plus devant le -sentiment trop longtemps comprimé de la France désolée. Mais à défaut -de ces moyens la persuasion honnête, qui donc aurait été capable de -l'employer? Les habiles gens qui trouvaient trop vulgaire l'habileté -du duc de Rovigo, quelle ressource avaient-ils à offrir? Hélas, -aucune, car il n'y a pas d'habileté qui puisse prévaloir contre des -vérités douloureuses, profondément et universellement senties. -Toutefois, un président ayant du savoir-faire, l'habitude de manier -les hommes, et jouissant de la confiance de ses collègues, aurait pu -exercer sur eux quelque influence, et leur faire comprendre que tout -en ayant raison d'être indignés pour le passé, ils devaient pour le -présent s'unir fortement au gouvernement, afin de repousser l'étranger -par un effort patriotique et décisif. -<span class="sidenote" title="En marge">L'état d'infirmité du duc de Massa, étranger d'ailleurs au -Corps législatif, le rend impropre à y exercer aucune influence.</span> -Mais, pour dédommager le duc de -Massa, privé de son portefeuille au profit de M. Molé, on venait -d'ôter au Corps législatif toute participation au choix de son -président, et on lui avait imposé le duc de Massa lui-même, savant et -honorable magistrat, digne de tous les respects, mais devenu infirme, -ne connaissant aucun <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> des membres du Corps législatif, n'étant -connu d'aucun d'eux, et leur déplaisant parce que sa présence seule -était un dernier exemple des volontés capricieuses d'un despotisme -auquel on reprochait d'avoir perdu la France.</p> - -<p>Ce président ne pouvait donc rien pour surmonter les difficultés de la -situation, pour faire sentir qu'au-dessus du droit de se plaindre il y -avait le devoir de s'unir contre les ennemis, de la France. -<span class="sidenote" title="En marge">Vicieuse organisation de ce corps.</span> -Si des -ministres fermes et convaincus avaient pu se présenter à la tribune -pour y porter avec dignité les aveux nécessaires, pour y demander à -tous les ressentiments de se taire et de faire place au patriotisme, -il aurait été possible de se passer des moyens détournés qui -s'adressent à chaque homme en particulier, mais dans la constitution -du Corps législatif tout le monde était muet, le pouvoir comme -l'assemblée elle-même. Un orateur du gouvernement, personnage -secondaire et sans responsabilité, venait débiter une harangue -convenue, devant des législateurs qui répondaient par une harangue du -même genre, les uns et les autres n'accomplissant qu'une vaine -formalité dépourvue d'intérêt. Il n'y avait là aucun moyen de soulager -le sentiment public, de parler à la nation, de lui tracer ses devoirs, -et de s'en faire écouter et croire. On dira peut-être qu'une assemblée -libre, au lieu de secours, aurait apporté des entraves: on va voir, -par ce qui arriva, si une assemblée libre aurait pu être plus nuisible -que ce Corps législatif asservi et avili!</p> - -<p>On était donc réuni à Paris, le cœur gros de chagrins, d'alarmes, -de sentiments amers de tout genre, <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> qui auraient eu besoin de -se faire jour, et qui n'en avaient pas la possibilité, lorsque -Napoléon ouvrit le Corps législatif en personne, le 19 décembre. -<span class="sidenote" title="En marge">Séance impériale tenue le 19 décembre.</span> -Au -milieu d'un silence glacial, il lut le discours suivant, simplement, -noblement écrit, comme tout ce qui émanait directement de lui.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Discours de la couronne écrit par Napoléon lui-même.</span></p> - -<p>«Sénateurs, conseillers d'État, députés au Corps législatif,</p> - -<p>»D'éclatantes victoires ont illustré les armes françaises dans cette -campagne; des défections sans exemple ont rendu ces victoires -inutiles: tout a tourné contre nous. La France même serait en danger -sans l'énergie et l'union des Français.</p> - -<p>»Dans ces grandes circonstances, ma première pensée a été de vous -appeler près de moi. Mon cœur a besoin de la présence et de -l'affection de mes sujets.</p> - -<p>»Je n'ai jamais été séduit par la prospérité. L'adversité me -trouverait au-dessus de ses atteintes.</p> - -<p>»J'ai plusieurs fois donné la paix aux nations lorsqu'elles avaient -tout perdu. D'une part de mes conquêtes j'ai élevé des trônes pour des -rois qui m'ont abandonné.</p> - -<p>»J'avais conçu et exécuté de grands desseins pour la prospérité et le -bonheur du monde!...... Monarque et père, je sens ce que la paix -ajoute à la sécurité des trônes et à celle des familles. Des -négociations sont entamées avec les puissances coalisées. J'ai adhéré -aux bases préliminaires qu'elles ont présentées. J'avais donc l'espoir -qu'avant l'ouverture de cette session le congrès de Manheim <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> -serait réuni; mais de nouveaux retards, qui ne sont pas attribués à la -France, ont différé ce moment que presse le vœu du monde.</p> - -<p>»J'ai ordonné qu'on vous communiquât toutes les pièces originales qui -se trouvent au portefeuille de mon département des affaires -étrangères. Vous en prendrez connaissance par l'intermédiaire d'une -commission. Les orateurs de mon conseil vous feront connaître ma -volonté sur cet objet.</p> - -<p>»Rien ne s'oppose de ma part au rétablissement de la paix. Je connais -et je partage tous les sentiments des Français, je dis des Français, -parce qu'il n'en est aucun qui désirât la paix au prix de l'honneur.</p> - -<p>»C'est à regret que je demande à ce peuple généreux de nouveaux -sacrifices; mais ils sont commandés par ses plus nobles et ses plus -chers intérêts. J'ai dû renforcer mes armées par de nombreuses levées: -les nations ne traitent avec sécurité qu'en déployant toutes leurs -forces. Un accroissement dans les recettes devient indispensable. Ce -que mon ministre des finances vous proposera est conforme au système -de finances que j'ai établi. Nous ferons face à tout sans l'emprunt -qui consomme l'avenir, et sans le papier-monnaie qui est le plus grand -ennemi de l'ordre social.</p> - -<p>»Je suis satisfait des sentiments que m'ont montrés dans cette -circonstance mes peuples d'Italie.</p> - -<p>»Le Danemark et Naples sont seuls restés fidèles à mon alliance.</p> - -<p>»La république des États-Unis d'Amérique continue <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> avec -succès sa guerre contre l'Angleterre.</p> - -<p>»J'ai reconnu la neutralité des dix-neuf cantons suisses.</p> - -<p>»Sénateurs,</p> - -<p>»Conseillers d'État,</p> - -<p>»Députés des départements au Corps législatif,</p> - -<p>»Vous êtes les organes naturels de ce trône: c'est à vous de donner -l'exemple d'une énergie qui recommande notre génération aux -générations futures. Qu'elles ne disent pas de nous: Ils ont sacrifié -les premiers intérêts du pays! ils ont reconnu les lois que -l'Angleterre a cherché en vain pendant quatre siècles à imposer à la -France.</p> - -<p>»Mes peuples ne peuvent pas craindre que la politique de leur empereur -trahisse jamais la gloire nationale. De mon côté j'ai la confiance que -les Français seront constamment dignes d'eux et de moi!»</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon, d'après l'annonce qu'il a faite, prépare quelques -communications aux corps de l'État, relativement aux dernières -négociations.</span> -Dans ce discours Napoléon avait annoncé la communication des pièces -relatives à la négociation de Francfort, qui semblait, on ne savait -pourquoi, tout à fait interrompue. Il espérait que de cette -communication sortirait un résultat d'une grande utilité, le seul -qu'il pût dans le moment attendre de la réunion du Corps législatif, -c'était la preuve qu'il voulait la paix, qu'il en avait franchement -accepté les conditions telles qu'on les lui avait posées à Francfort, -et que si cette paix n'était pas déjà signée, la faute n'était pas à -lui, mais aux puissances coalisées. Une déclaration du Corps -législatif en ce sens aurait pu remédier sinon à l'épuisement du -pays, du moins à sa méfiance profonde, et lui <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> rendre quelque -zèle, en lui persuadant que ce n'était pas à l'ambition de l'Empereur -qu'il allait se sacrifier encore une fois, mais à la nécessité de se -défendre et de se sauver. Cependant, avant de dissiper la méfiance du -pays, il aurait fallu dissiper celle du Corps législatif lui-même, et -on ne pouvait y réussir qu'avec beaucoup de franchise. -<span class="sidenote" title="En marge">M. de Caulaincourt voudrait que ces communications fussent -franches, mais Napoléon craint de laisser voir qu'il a refusé la paix -à Prague, et accepté tardivement les propositions de Francfort.</span> -M. de -Caulaincourt, qui n'avait rien à craindre de cette franchise, la -conseilla fortement. Mais Napoléon avait trop de vérités à cacher pour -suivre un tel conseil. Si on avait communiqué le rapport seul de M. de -Saint-Aignan, chacun y aurait vu que M. de Metternich recommandait -expressément <cite>de ne pas faire aujourd'hui comme à Prague</cite>, -c'est-à-dire de ne pas laisser passer un moment unique de conclure la -paix, ce qui prouvait qu'à Prague on aurait pu la faire, et qu'on ne -l'avait pas voulu. Si en outre on avait produit la lettre de M. de -Bassano du 16 novembre dernier, il serait devenu évident qu'au moment -des propositions de Francfort, au lieu de prendre l'Europe au mot, le -cabinet français lui avait répondu d'une manière équivoque et -ironique, et que c'était le 2 décembre seulement qu'il avait répondu -par une acceptation formelle; et bien que le public ignorât combien la -perte de ce mois avait été funeste, il se serait bien douté qu'en le -perdant on avait perdu un temps précieux, car autant la première -ouverture de M. de Metternich avait été confiante et pressante, autant -sa dépêche du 10 décembre était devenue froide et évasive. La -franchise pouvait donc entraîner de graves révélations, mais à -s'adresser aux représentants du pays pour avoir <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> leur appui, -il fallait au moins leur parler franchement, et en avouant les torts -passés, s'appuyer sur la bonne foi présente, que la lettre du 2 -décembre mettait hors de doute, pour obtenir du Corps législatif la -déclaration formelle que le gouvernement voulait la paix, la voulait -honorable, mais la voulait enfin.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Communications restreintes faites aux commissions du Sénat -et du Corps législatif.</span> -Napoléon permit de certaines communications un peu plus amples au -Sénat, mais beaucoup plus restreintes au Corps législatif. Le rapport -de M. de Saint-Aignan par exemple dut être donné avec des altérations -dont l'intention était de faire disparaître la trace de ce qui s'était -passé à Prague. Les lettres du 16 novembre et du 2 décembre durent -toutefois être communiquées toutes deux, car il était impossible en -produisant celle du 2 décembre de retenir celle du 16 novembre, l'une -se référant à l'autre. Quant à la forme des communications, il fut -convenu que le Sénat et le Corps législatif nommeraient chacun de leur -côté une commission de cinq membres, et que cette commission se -rendrait chez l'archichancelier Cambacérès, pour prendre connaissance -des pièces annoncées. En attendant on s'occupa dans le sein du Sénat -et du Corps législatif du choix des commissaires destinés à recevoir -les communications du gouvernement.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Composition des deux commissions.</span> -Le Sénat nomma de grands personnages qui, sans être tout à fait -dévoués, étaient incapables en ce moment de la moindre imprudence. Il -désigna MM. de Fontanes, de Talleyrand, de Saint-Marsan, de -Barbé-Marbois, de Beurnonville. Ces noms ne révélaient ni hostilité -ni complaisance. Au Corps <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> législatif il en fut autrement. Le -gouvernement avait bien indiqué sous main ses préférences, mais on -n'en tint aucun compte. Ce corps, qui jusqu'ici avait été trop peu -mêlé à la politique pour être constitué en partis distincts, et pour -avoir ainsi ses candidats désignés d'avance, les chercha comme à -tâtons, et fut obligé de recourir à plusieurs scrutins pour trouver en -quelque sorte sa propre pensée. Du premier abord il repoussa les -candidats du gouvernement; puis, après y avoir réfléchi, il nomma des -hommes distingués, indépendants, qui jouissaient, sans l'avoir -briguée, de l'estime de leurs collègues. Ce furent M. Laine, célèbre -avocat de Bordeaux, ayant vivement adopté autrefois les idées de la -Révolution, revenu depuis à des opinions plus modérées, doué d'une âme -honnête mais passionnée, d'une éloquence étudiée mais brillante et -grave; M. Raynouard, homme de lettres en réputation, auteur de la -tragédie des <cite>Templiers</cite>, honnête homme, vif, spirituel et sincère; M. -Maine de Biran, esprit méditatif, voué aux études philosophiques, l'un -des savants que Napoléon accusait d'<em>idéologie</em>; enfin MM. de -Flaugergues et Gallois, ceux-ci moins connus, mais gens d'esprit et -partisans très-prononcés de la liberté politique. Tous à la veille -d'être engagés dans une lutte contre le gouvernement, étaient mis -presque sans y penser sur la voie du <em>royalisme</em> (nous entendons par -cette dénomination un penchant déclaré pour les Bourbons avec des lois -plus ou moins libérales), mais ils n'y étaient pas encore, au moins -les trois premiers, les seuls qui jouissent alors d'une certaine -renommée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> Ces choix une fois faits chaque commission se rendit, sous la conduite -du président de son corps, chez le prince archichancelier. La -commission du Sénat fut admise la première, c'est-à-dire le 23 -décembre. -<span class="sidenote" title="En marge">Les communications se passent paisiblement dans la -commission du Sénat, laquelle pourtant discerne sans rien en dire les -fautes commises dans les négociations.</span>Elle reçut les communications de M. de Caulaincourt -lui-même, écouta tout, ne dit rien, et après avoir entendu la lecture -des lettres du 16 novembre et du 2 décembre, ne conserva pas un doute -sur la faute qu'on avait commise en n'acceptant pas purement et -simplement, et tout de suite, les propositions de Francfort. En effet -des esprits tels que MM. de Talleyrand et de Fontanes voyaient bien -que c'était la lettre du 2 décembre qu'il aurait fallu écrire le 16 -novembre. M. de Fontanes fut chargé de présenter au Sénat le rapport -sur les opérations de la commission sénatoriale. Chose bizarre! la -communication adressée aux hommes les plus sérieux était justement la -moins sérieuse, parce qu'elle était purement d'apparat. Le 24 eut lieu -la seconde communication, celle qui, destinée à des personnages moins -importants, devait avoir cependant une importance beaucoup plus -grande.</p> - -<p>Comme si on eût voulu en rapetisser encore le caractère, on avait -chargé non pas le ministre lui-même, mais l'un de ses subordonnés, M. -d'Hauterive, homme d'un véritable mérite du reste, de s'aboucher avec -les membres du Corps législatif, et de leur exposer la marche des -négociations. -<span class="sidenote" title="En marge">Curiosité et avidité de savoir dans la commission du Corps -législatif.</span> -La conférence se tint également chez le prince -archichancelier. Au lieu de grands personnages, connus et froidement -attentifs, on eut devant soi des hommes à visage nouveau, curieux, -passionnés, écoutant ce qu'on <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> leur disait, mais désirant et -demandant encore davantage. Le rapport lu, ils en réclamèrent une -nouvelle lecture, et on ne la leur refusa pas. Leur première -impression fut une sorte d'étonnement. -<span class="sidenote" title="En marge">Cette commission, sans apercevoir la faute d'avoir -tardivement accepté les propositions de Francfort, est étonnée -d'apprendre qu'en ce moment Napoléon désire la paix.</span> -Quelques minutes avant cette -lecture ils étaient tous convaincus que si on avait encore la guerre -on le devait à l'entêtement de Napoléon, et cependant, n'ayant pas -sous les yeux les pièces de la négociation de Prague, n'ayant que les -actes de Francfort, la proposition confiée à M. de Saint-Aignan, la -réponse de M. de Bassano du 16 novembre, celle de M. de Caulaincourt du 2 -décembre, ils étaient obligés de reconnaître que dans cette dernière -occasion Napoléon avait voulu la paix. S'ils avaient eu un peu plus -l'habitude des transactions diplomatiques, et s'ils avaient pu savoir -ce qui s'était passé en Europe du 16 novembre au 2 décembre, et -combien ce temps perdu par nous avait été activement employé par nos -ennemis, ils auraient aperçu la faute qu'on avait commise en ne liant -pas dès le premier moment les puissances coalisées par une acceptation -pure et simple de leurs propositions. Toutefois, reconnaissant entre -la lettre du 16 novembre et celle du 2 décembre un progrès véritable -sous le rapport des intentions pacifiques, ils désiraient en obtenir -un nouveau; ils voulaient que l'on prît l'engagement solennel de faire -à la paix les sacrifices nécessaires, que cette base des frontières -naturelles laissant encore beaucoup de vague, car en Hollande, sur le -Rhin, en Italie même, il pouvait y avoir bien des points à contester, -on déclarât hautement à la commission ce qu'on entendait céder, -<span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> que la commission le déclarât ensuite au Corps législatif, -c'est-à-dire à l'Europe, qu'ainsi tout le monde se trouvât lié, et -Napoléon et la coalition elle-même. -<span class="sidenote" title="En marge">Idée d'une déclaration publique, énonciative des conditions -auxquelles la France est prête à accepter la paix.</span> -C'était, suivant eux, le seul -moyen d'agir sur l'esprit public, et de le ramener en lui prouvant que -les efforts demandés au peuple français n'avaient pas pour but de -folles conquêtes, mais la conservation des frontières naturelles de la -France. M. Raynouard, avec son imagination méridionale, proposait la -forme suivante: «Sire, voulait-il dire, vous avez juré à l'époque du -sacre de maintenir les limites naturelles et nécessaires de la France, -le Rhin, les Alpes, les Pyrénées; nous vous sommons d'être fidèle à -votre serment, et nous vous offrons tout notre sang pour vous aider à -le tenir. Mais votre serment tenu, nos frontières assurées, la France -et vous n'aurez plus de motif, ni d'honneur ni de grandeur, qui vous -lie, et vous pourrez tout sacrifier à l'intérêt de la paix et de -l'humanité.»—Cette tournure originale, qui était une sommation de -paix sous la forme d'une sommation de guerre, plut beaucoup aux -assistants, mais pour le moment on se retira afin de donner un peu de -temps à la réflexion, et de chercher à loisir la meilleure manière de -s'adresser au Corps législatif, à la France, à l'Europe.</p> - -<p>M. d'Hauterive, qui sous des dehors graves, même un peu pédantesques, -cachait infiniment d'adresse, s'efforça de gagner l'un après l'autre -les divers membres de la commission, et de les disposer à se renfermer -dans les bornes d'une extrême réserve. Mais quand on a recours à la -publicité, il <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> faut savoir la subir tout entière, et se fier -pleinement au bon sens national. Toutefois on ne le peut avec sûreté -que lorsque ce bon sens a été formé par une longue participation aux -affaires publiques, et il faut convenir que s'adresser à lui pour la -première fois dans des circonstances délicates et périlleuses, c'est -donner beaucoup au hasard. On comprend donc que le gouvernement ne -voulût ni tout dire, ni tout laisser dire à cette commission; mais -alors il aurait fallu ne pas la réunir, et cependant, comment imposer -à la France de si grands sacrifices sans lui adresser une seule -parole? Ce n'est pas en gardant le silence qu'on a le droit d'exiger -d'une nation déjà épuisée son dernier écu et son dernier homme. Ceux -qui prennent l'habitude de marchander à un pays la connaissance de ses -affaires, devraient se demander s'il n'y aura pas un jour où il faudra -les lui révéler en entier, et si ce jour ne sera pas justement celui -où il faudrait avoir le moins d'aveux pénibles à faire.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. d'Hauterive chargé de s'aboucher avec la commission du -Corps législatif, la dissuade de faire une déclaration publique des -conditions de la paix.</span> -M. d'Hauterive s'appliqua surtout à persuader M. Lainé, qui paraissait -l'homme le plus influent de la commission, et rencontra en lui non pas -un royaliste partisan secret et impatient de la maison de Bourbon -(ainsi qu'on serait porté à le supposer d'après la conduite -postérieure de cet illustre personnage), cherchant dès lors à -embarrasser le pouvoir actuel au profit du pouvoir futur, mais un -homme sincère et profondément affecté des malheurs de la France, et de -l'arbitraire sous lequel elle était condamnée à vivre. À l'égard de la -politique extérieure M. d'Hauterive le trouva, comme ses collègues, -<span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> disposé à réclamer une déclaration explicite des sacrifices -qu'on était résolu de faire à la paix, car c'était, selon lui, le seul -moyen d'obtenir de la France un dernier effort, si même à ce prix elle -en était capable, tant ses forces étaient épuisées. M. d'Hauterive, -profitant de l'avantage qu'offre toujours le tête-à-tête avec un homme -d'esprit et de bonne foi, tâcha de persuader à M. Lainé qu'il était -impossible de donner à la tribune le plan d'une négociation, qu'ainsi -on ne pouvait pas déclarer tout haut ce qu'on céderait ou ce qu'on ne -céderait pas, car c'était dire son secret à un ennemi qui ne disait -pas le sien, ou bien présenter un <i lang="la">ultimatum</i>, sorte de sommation -qu'on n'employait qu'au terme d'une négociation, lorsqu'il était -urgent de mettre fin à des lenteurs calculées, et qu'on avait la force -de soutenir le langage péremptoire auquel on avait recours.</p> - -<p>Éclairé par ces observations pratiques, M. Lainé promit de faire -entendre raison à ses collègues sur ce point, et tint parole. -<span class="sidenote" title="En marge">La commission s'étant laissé convaincre relativement aux -affaires étrangères, s'anime fort au sujet du gouvernement intérieur -de l'Empire.</span> -En -effet, après des discussions fort vives, la commission renonça à -insister sur l'énumération détaillée des sacrifices qu'on ferait à la -paix, mais elle eut soin de bien spécifier que la France s'arrêtait -irrévocablement à ses frontières naturelles, sans rien prétendre au -delà, et que ce sacrifice étant sincèrement proclamé, c'était -maintenant à l'Europe à s'expliquer définitivement sur les bases de -Francfort proposées par elle, et formellement acceptées par M. de -Caulaincourt dans sa lettre du 2 décembre. Ce point une fois convenu, -on passa à la politique intérieure, et <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> toutes les passions -éclatèrent à l'occasion de l'arbitraire sous lequel on gémissait dans -le sein de l'Empire. -<span class="sidenote" title="En marge">Griefs nombreux allégués dans le sein de la commission.</span> -Là-dessus chacun avait des griefs sérieux à -alléguer: impôts levés sans loi, vexations horribles dans -l'application des lois sur la conscription, abus insupportable des -réquisitions en nature, arrestations illégales, détentions -arbitraires, etc.... Sous tous ces rapports, les faits étaient aussi -nombreux que variés, et dans un moment où le gouvernement demandait -qu'on se dévouât pour lui, c'était bien le cas de lui dire que pour le -citoyen patriote il y avait deux choses également sacrées, le sol et -les lois: le sol, qui est la place que l'homme occupe sur la terre, et -qu'il doit défendre contre tout envahisseur; les lois, à l'abri -desquelles il vit, selon lesquelles l'autorité publique peut se faire -sentir à lui, et dont il a le droit de réclamer l'observation -rigoureuse. Le sol et les lois sont les deux objets sacrés du vrai -patriotisme. Tout citoyen en se dévouant à l'un, est fondé à exiger -l'autre; tout citoyen a le droit de dire à un gouvernement qui lui -demande de grands sacrifices: Je ne vous aide pas à chasser l'ennemi -du territoire, pour trouver la tyrannie en y rentrant.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La commission veut faire une manifestation au sujet du -gouvernement intérieur de l'Empire.</span> -Sur ce point les assistants furent unanimes, et on forma le projet -d'une manifestation modérée mais expresse. Comme conclusion de ces -communications on devait présenter un rapport au Corps législatif, -dans lequel on lui dirait tout ce qu'on avait appris, et à la suite -duquel on proposerait une adresse à l'Empereur. -<span class="sidenote" title="En marge">Projet de rapport rédigé par M. Lainé.</span> -M. Lainé fut chargé de -ce rapport, et il le rédigea dans l'esprit que nous venons -d'indiquer. <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> Il constatait qu'à Francfort on avait fait à la -France une ouverture fondée sur la base des frontières naturelles, que -le 16 novembre la France avait accueilli cette ouverture, en proposant -un congrès à Manheim; que sur une nouvelle interpellation de M. de -Metternich, qui trouvait l'acceptation des frontières naturelles trop -peu explicite, la France les avait formellement acceptées le 2 -décembre, que c'étaient là désormais les bases sur lesquelles on avait -à traiter. Le rapport disait que les puissances alliées devaient à la -France, et se devaient à elles-mêmes, de s'en tenir à ce qu'elles -avaient proposé, et que la France de son côté devait sacrifier tout -son sang pour le maintien de conditions posées de la sorte. Le rapport -ajoutait qu'il y avait pour un pays deux biens suprêmes, l'intégrité -du sol et le maintien des lois, et à ce sujet il faisait en termes -respectueux pour l'Empereur, et avec une entière confiance dans sa -justice, un exposé de quelques-uns des actes dont on avait à se -plaindre de la part des autorités publiques. Le langage du reste était -sincère, mais grave et réservé.</p> - -<p>On se réunit le 28 pour soumettre ce projet de rapport, car ce n'était -qu'un projet, au prince archichancelier et à M. d'Hauterive.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Efforts de l'archichancelier auprès de la commission pour -faire supprimer le rapport de M. Lainé.</span> -L'archichancelier, quoique jugeant très-fondées les observations de la -commission, fut cependant alarmé de l'effet que ce rapport pourrait -produire sur l'Europe, et en particulier sur Napoléon. Aux yeux de -l'Europe il passerait pour un acte d'hostilité sourde, dans une -circonstance où l'union la plus complète entre les pouvoirs était -indispensable; à <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> l'égard de Napoléon, il le blesserait, et -provoquerait de sa part quelque violence regrettable, et plus -regrettable en ce moment que dans aucun autre. Le prudent -archichancelier pouvait avoir raison sur ces deux points, mais -pourquoi n'avoir accordé aux représentants du pays que ce jour, ce -jour si tardif, pour exprimer des vérités indispensables?... -Toutefois, bien qu'ils fussent fondés à élever des plaintes de la -nature la plus grave, différer eût peut-être mieux valu. -L'archichancelier s'efforça de le leur persuader, et sa belle et -pesante figure, bien faite pour conseiller la prudence, produisit sur -les assistants quelque impression. Divers changements furent -consentis. M. d'Hauterive notamment en obtint un très-important, en se -gardant bien d'avouer le motif qu'il avait de le solliciter. -<span class="sidenote" title="En marge">L'archichancelier ne parvient qu'à faire modifier le -rapport de M. Lainé.</span> -On avait -inséré textuellement dans le rapport les deux lettres du 16 novembre -et du 2 décembre, et il craignait que le public, plus avisé que la -commission, ne finît par découvrir la vraie faute, celle de -l'acceptation trop tardive des bases de Francfort. Il donna pour -raison qu'on ne pouvait pas publier sans inconvenance les pièces d'une -négociation à peine commencée. La citation textuelle de ces pièces fut -donc supprimée. Enfin l'archichancelier obtint que tout ce qui était -relatif aux griefs contre le gouvernement intérieur, fût réduit à -quelques phrases excessivement modérées. En effet, après avoir parlé -de la déclaration à faire aux puissances, des mesures de défense à -prendre si cette déclaration n'était pas écoutée, le rapport ajoutait: -«C'est, d'après nos institutions, au gouvernement à proposer les -<span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> moyens qu'il croira les plus prompts et les plus sûrs pour -repousser l'ennemi, et asseoir la paix sur des bases durables. Ces -moyens seront efficaces si les Français sont persuadés que le -gouvernement n'aspire plus qu'à la gloire de la paix; ils le seront si -les Français sont convaincus que leur sang ne sera versé que pour -défendre une patrie et des lois protectrices... Il paraît donc -indispensable à votre commission qu'en même temps que le gouvernement -proposera les mesures les plus promptes pour la sûreté de l'État, Sa -Majesté soit suppliée de maintenir l'entière et constante exécution -des lois qui garantissent aux Français les droits de la liberté, de la -sûreté, de la propriété, et à la nation le libre exercice de ses -droits politiques. Cette garantie a paru à votre commission le plus -efficace moyen de rendre aux Français l'énergie nécessaire à leur -propre défense, etc...»</p> - -<p>Malgré l'extrême modération de ces passages l'archichancelier tenta de -nouveaux efforts pour en obtenir la suppression. M. de Caulaincourt -joignit ses efforts aux siens, mais on ne put décider des gens -indignés contre le régime intérieur du pays à s'abstenir d'une -manifestation aussi mesurée, l'occasion qui s'offrait de la faire -étant peut-être la seule qu'ils fussent fondés à espérer, car il -n'était pas probable que le gouvernement qui s'adressait aujourd'hui à -eux parce qu'il était vaincu, songeât encore à les consulter quand il -serait vainqueur. C'était là leur légitime excuse pour une -manifestation dont l'inopportunité était la faute de ceux qui ne leur -avaient fourni que cette occasion de dire ce <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> qu'ils -sentaient, et qui ne leur en laissaient guère entrevoir une autre. On -leur disait bien, à la vérité, qu'on les écouterait une autre fois sur -ce sujet; ils n'en croyaient rien, et avaient raison de n'en rien -croire.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Lecture du rapport de M. Lainé, faite à huis clos dans le -sein du Corps législatif.</span> -Le lendemain 29 décembre, le Corps législatif étant assemblé en comité -secret, M. Lainé lut son rapport qui fut écouté avec une religieuse -attention, et universellement approuvé. M. Lainé l'avait terminé par -le conseil de rédiger une adresse à l'Empereur conçue dans le même -esprit. On décida à la majorité de 223 suffrages sur 254, que le -rapport de la commission serait imprimé pour les membres seuls du -Corps législatif, afin qu'ils pussent le méditer, et voter sur le -projet d'adresse en connaissance de cause. Dès cet instant la -publicité des paroles de M. Lainé était assurée, surtout à l'étranger -où il aurait fallu qu'elles restassent inconnues.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Communication de ce rapport à Napoléon, et irritation qu'il -en éprouve.</span> -Elles furent mises immédiatement sous les yeux de Napoléon qui fut -profondément courroucé en les lisant, et s'écria qu'on l'outrageait au -moment même où il avait besoin d'être énergiquement soutenu. Il -assembla sur-le-champ un conseil de gouvernement, auquel furent -appelés les ministres et les grands dignitaires. -<span class="sidenote" title="En marge">Grand conseil sur le parti à prendre à l'égard de ce -rapport.</span> -Il leur soumit, avec -le ton et l'attitude d'un homme dont le parti était arrêté d'avance, -la question de savoir s'il fallait souffrir que le Corps législatif -demeurât réuni. Il signala non-seulement le danger de laisser publier -un rapport tel que celui de M. Lainé, mais le danger plus grand encore -d'avoir près de soi une assemblée qui dans une conjoncture grave, à -l'approche de l'ennemi par exemple, <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> se permettrait peut-être -une manifestation factieuse ou imprudente, et dans tous les cas -funeste: prévoyance désolante et profonde, par laquelle il semblait -que Napoléon, perçant dans l'avenir, lût déjà sa propre histoire dans -le livre du destin, mais prévoyance tardive, et désormais incapable de -créer le remède! Quel moyen en effet de faire que ce rapport n'eût pas -existé, n'eût pas été lu devant quelques centaines d'auditeurs? Quel -moyen d'empêcher que le Corps législatif, dissous ou ajourné, ne -restât à Paris, prêt à se réunir spontanément pour se porter aux -démarches les plus dangereuses? Combien de corps ont été dissous, et -qu'on a retrouvés à l'instant suprême plus redoutables que s'ils -étaient demeurés régulièrement assemblés? Quoi qu'il en soit Napoléon -demanda à tous les assistants s'il ne fallait pas sur-le-champ -ajourner le Corps législatif, premièrement pour empêcher qu'il ne fût -donné suite au rapport de M. Lainé, secondement pour empêcher que ce -corps ne restât en session, pendant une guerre dont le théâtre -pourrait se transporter jusque sous les murs de la capitale.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'archichancelier conseille la modération.</span> -L'archichancelier Cambacérès combattit cette proposition avec son -ordinaire sagesse. Le rapport, dit-il, était intempestif sans doute, -et même fâcheux, mais il était fait, et rien ne pourrait en prévenir -la publicité. Réussirait-on à interdire cette publicité en France, on -ne parviendrait certainement pas à l'interdire à l'étranger. -L'ajournement du Corps législatif serait un fait plus grave que le -rapport lui-même, car tout le monde s'empresserait de prêter à ce -corps des intentions infiniment plus hostiles que <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> celles dont -il était animé. Quant à l'inconvénient de sa réunion pendant la -campagne prochaine, on ne pouvait sans doute pas affirmer qu'il ne -commettrait point d'imprudence, mais c'était un inconvénient auquel il -serait temps de pourvoir le moment venu, sans le devancer par un éclat -déplorable. Renvoyer en effet le Corps législatif c'était soi-même -proclamer la désunion des pouvoirs, c'était soi-même proclamer une -sorte de rupture entre la France et l'Empereur.—</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Janv. 1814.</span> -Chacun modela son langage sur celui de l'archichancelier, chacun -trouva l'ajournement plus fâcheusement significatif que le rapport -lui-même. Mais sur les inconvénients de la réunion du Corps législatif -pendant la campagne, tout le monde hésitait à affirmer quelque chose, -et pourtant c'était sur ce point que la prévoyance de Napoléon se -portait avec le plus de sollicitude, car prenant son parti du mal -accompli, il demandait à se prémunir contre le mal futur, et il -pressait tous les opinants de l'éclairer sur ce sujet. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon moins affecté par le rapport que par la crainte -d'avoir le Corps législatif assemblé pendant la guerre, prend le parti -de proroger ce Corps.</span> -S'apercevant -qu'arrivé à cette partie de son discours chacun balbutiait, Napoléon -interrompit la discussion, et la termina par quelques paroles -tranchantes et décisives.—Vous le voyez bien, dit-il, on est d'accord -pour me conseiller la modération, mais personne n'ose m'assurer que -les législateurs ne saisiront pas un jour malheureux, comme il y en a -tant à la guerre, pour faire spontanément, ou à l'instigation de -quelques meneurs, une tentative factieuse, et je ne puis braver un -pareil doute. -<span class="sidenote" title="En marge">Décret du 31 décembre ordonnant la prorogation.</span> -Tout est moins dangereux qu'une semblable -éventualité.—Sans plus rien écouter il signa le décret qui -prononçait pour <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> le lendemain 31 décembre l'ajournement du -Corps législatif, et il ordonna au duc de Rovigo de faire enlever à -l'imprimerie et ailleurs les copies du rapport de M. Lainé, rapport -depuis si célèbre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Grand effet produit par cette mesure.</span> -Le décret porté au Corps législatif y produisit une profonde -sensation. En un instant il convertit en ennemis deux cent cinquante -personnages, dont le plus grand nombre étaient parfaitement soumis, et -n'avaient voulu qu'exprimer un fait vrai, utile à révéler, c'est que -l'administration locale réglant sa conduite sur celle du chef de -l'Empire, se permettait les actes les plus arbitraires, actes tels -qu'ils constituaient un véritable état de tyrannie. Dans le public ce -fut pis encore. On supposa qu'il s'était dit les choses les plus -graves dans le Corps législatif, et qu'il s'y était produit les -révélations les plus importantes. Les ennemis, qui désiraient la chute -du gouvernement impérial, s'empressèrent de publier partout que -l'Empereur était en complet désaccord avec les pouvoirs publics, qu'on -avait voulu lui imposer la paix, qu'il s'y était refusé, et que par -conséquent les torrents de sang qui devaient couler, allaient couler -pour lui seul: vérité dans le passé, calomnie dans le moment, cette -idée était la plus funeste qu'on pût répandre!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon ne s'en tient point à ce premier éclat.</span> -Cet éclat, qui, avec un caractère autre que celui de Napoléon, se -serait borné à un éclat au Moniteur, eut, grâce à sa vivacité -personnelle, des conséquences encore plus regrettables. Le lendemain, -1<sup>er</sup> janvier 1814, il devait recevoir le Corps législatif avec les -autres corps de l'État, et il mit une sorte d'empressement à le -convoquer, comme s'il avait <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> craint de manquer l'occasion -d'exhaler l'irritation qui le suffoquait. Après avoir entendu de la -part du président le compliment d'usage, il vint brusquement se placer -au milieu des membres du Corps législatif, et avec une voix vibrante, -des yeux enflammés, il leur tint un langage familier jusqu'à la -vulgarité, mais expressif, fier, original, quelquefois vrai, plus -souvent imprudent, comme l'est la colère chez un homme supérieur. -<span class="sidenote" title="En marge">Scène fort vive faite le 1<sup>er</sup> janvier 1814 à la -députation du Corps législatif.</span> -Il -leur dit qu'il les avait appelés pour faire le bien et qu'ils avaient -fait le mal, pour manifester l'union de la France avec son chef, et -qu'ils s'étaient hâtés d'en proclamer la désunion; que deux batailles -perdues en Champagne ne seraient pas aussi nuisibles que ce qui venait -de se passer parmi eux. Puis les apostrophant avec véhémence: -<span class="sidenote" title="En marge">Langage étrange de Napoléon.</span> -«Que -voulez-vous, leur dit-il?... vous emparer du pouvoir, mais qu'en -feriez-vous? Qui de vous pourrait l'exercer? Avez-vous oublié la -Constituante, la Législative, la Convention? Seriez-vous plus heureux -qu'elles? N'iriez-vous pas tous finir à l'échafaud comme les Guadet, -les Vergniaud, les Danton? Et d'ailleurs que faut-il à la France en ce -moment? Ce n'est pas une assemblée, ce ne sont pas des orateurs, c'est -un général. Y en a-t-il parmi vous? Et puis où est votre mandat? La -France me connaît; vous connaît-elle?... Elle m'a deux fois élu pour -son chef par plusieurs millions de voix, et vous, elle vous a, dans -l'enceinte étroite des départements, désignés par quelques centaines -de suffrages pour venir voter des lois que je fais, et que vous ne -faites point. Je cherche donc vos titres et je ne les trouve <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> -pas. <cite>Le trône en lui-même n'est qu'un assemblage de quelques pièces -de bois recouvertes de velours.</cite> Le trône c'est un homme, et cet homme -c'est moi, avec ma volonté, mon caractère et ma renommée! C'est moi -qui puis sauver la France, et ce n'est pas vous. Vous vous plaignez -d'abus commis dans l'administration: dans ce que vous dites il y a un -peu de vrai, et beaucoup de faux. M. Raynouard a prétendu que le -maréchal Masséna avait pris la maison d'un particulier pour y établir -son état-major. (Le fait s'était passé à Marseille, où le maréchal -Masséna avait été envoyé extraordinairement.)» M. Raynouard en a -menti. Le maréchal a occupé temporairement une maison vacante, et en a -indemnisé le propriétaire. On ne traite pas ainsi un maréchal chargé -d'ans et de gloire. Si vous aviez des plaintes à élever, il fallait -attendre une autre occasion que je vous aurais offerte moi-même, et -là, avec quelques-uns de mes conseillers d'État, peut-être avec moi, -vous auriez discuté vos griefs, et j'y aurais pourvu dans ce qu'ils -auraient eu de fondé. Mais l'explication aurait eu lieu entre nous, -<cite>car c'est en famille, ce n'est pas en public qu'on lave son linge -sale</cite>. Loin de là vous avez voulu me jeter de la boue au visage. Je -suis, sachez-le, un homme qu'on tue, mais qu'on n'outrage pas. M. -Lainé est un méchant homme, en correspondance avec les Bourbons par -l'avocat Desèze. J'aurai l'œil sur lui, et sur ceux que je croirai -capables de machinations criminelles. Du reste je ne me défie pas de -vous en masse. Les onze douzièmes de <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> vous sont excellents, -mais ils se laissent conduire par des meneurs. Retournez dans vos -départements, allez dire à la France que bien qu'on lui en dise, c'est -à elle que l'on fait la guerre autant qu'à moi, et qu'il faut qu'elle -défende non pas ma personne, mais son existence nationale. Bientôt je -vais me mettre à la tête de l'armée, je rejetterai l'ennemi hors du -territoire, je conclurai la paix, quoi qu'il en puisse coûter à ce que -vous appelez mon ambition; je vous rappellerai auprès de moi, -j'ordonnerai alors l'impression de votre rapport, et vous serez tout -étonnés vous-mêmes d'avoir pu me tenir un pareil langage, dans de -telles conjonctures.»—</p> - -<p>Ce discours inconvenant, et qui pour quelques traits justes, en -contenait beaucoup plus d'entièrement faux (car s'il était vrai que -Napoléon pouvait seul sauver la France, il était vrai aussi que seul -il l'avait compromise, car si tel grief allégué était inexact ou -exagéré, il y en avait à citer une multitude d'autres odieux et -insupportables), ce discours consterna tous ceux qui l'entendirent, et -eut bientôt un déplorable retentissement. Effectivement chacun le -rapporta à sa façon, et le résultat fut que Napoléon parut à tous les -yeux avoir contre lui les représentants de la France, fort soumis -jusque-là, c'est-à-dire la France elle-même. Jamais le rapport du -Corps législatif publié textuellement n'aurait produit un si -malheureux effet. On y aurait vu qu'il y avait des abus dans -l'administration intérieure, et que le Corps législatif en souhaitait -le redressement, on y aurait vu aussi que le despotisme de <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> -Napoléon commençait à peser à l'universalité des citoyens, mais on y -aurait vu surtout que le Corps législatif voulait la paix, qu'il la -voulait sur la base de nos frontières naturelles, que sur ce terrain -il conseillait au gouvernement de ne pas reculer, et invitait la -France à se lever tout entière. Une telle déclaration valait bien -qu'on supportât quelques critiques, assurément très-ménagées, et fort -au-dessous de ce qu'elles auraient pu être.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Sénateurs envoyés en mission extraordinaire.</span> -Toutefois il fallait s'adresser à la France, il fallait chercher à -exciter son zèle, et Napoléon, à défaut des pouvoirs publics trop peu -pressés de le servir à son gré, avait imaginé de choisir des -commissaires extraordinaires dans le Sénat, de les prendre parmi les -plus grands personnages militaires ou civils de chaque province, de -les envoyer ainsi chez eux, où ils étaient supposés avoir de -l'influence, pour y employer leur autorité à faciliter la levée de la -conscription, la rentrée des impôts, les prestations en nature, -l'instruction et l'organisation des corps, le départ des gardes -nationales, l'action enfin du gouvernement en toutes choses. Ils -devaient avoir pour suffire à cette tâche des pouvoirs extraordinaires -et sans limites.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Audience donnée aux sénateurs.</span> -Avant leur départ Napoléon désira les voir et leur parler. -<span class="sidenote" title="En marge">Franchise de Napoléon à leur égard, et aveux faits en un -langage admirable.</span> -Il était -ému, il fut vrai, et trouva pour s'adresser à eux un langage d'une -éloquence saisissante.—Je ne crains pas de l'avouer, leur dit-il, -j'ai trop fait la guerre; j'avais formé d'immenses projets, je voulais -assurer à la France l'empire du monde! Je me trompais, ces projets -n'étaient pas proportionnés à la force numérique de notre population. -<span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> Il aurait fallu l'appeler tout entière aux armes, et je le -reconnais, les progrès de l'état social, l'adoucissement même des -mœurs, ne permettent pas de convertir toute une nation en un peuple -de soldats. Je dois expier le tort d'avoir trop compté sur ma fortune, -et je l'expierai. Je ferai la paix, je la ferai telle que la -commandent les circonstances, et cette paix ne sera mortifiante que -pour moi. C'est à moi qui me suis trompé, c'est à moi à souffrir, ce -n'est point à la France. Elle n'a pas commis d'erreur, elle m'a -prodigué son sang, elle ne m'a refusé aucun sacrifice!... Qu'elle ait -donc la gloire de mes entreprises, qu'elle l'ait tout entière, je la -lui laisse... Quant à moi, je ne me réserve que l'honneur de montrer -un courage bien difficile, celui de renoncer à la plus grande ambition -qui fut jamais, et de sacrifier au bonheur de mon peuple des vues de -grandeur qui ne pourraient s'accomplir que par des efforts que je ne -veux plus demander. Partez donc, messieurs, annoncez à vos -départements que je vais conclure la paix, que je ne réclame plus le -sang des Français pour mes projets, pour moi, comme on se plaît à le -dire, mais pour la France et pour l'intégrité de ses frontières; que -je leur demande uniquement le moyen de rejeter l'ennemi hors du -territoire, que l'Alsace, la Franche-Comté, la Navarre, le Béarn sont -envahis, que j'appelle les Français au secours des Français; que je -veux traiter, mais sur la frontière, et non au sein de nos provinces -désolées par un essaim de barbares. Je serai avec eux général et -soldat. Partez, et portez à la France l'expression vraie des -sentiments qui m'animent.—</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> À ces nobles excuses du génie avouant ses fautes, une sorte -d'enthousiasme s'empara de ces vieux personnages, qu'on envoyait dans -les provinces pour essayer de réchauffer des cœurs abattus; ils -entourèrent Napoléon, pressèrent ses mains dans les leurs en lui -exprimant la profonde émotion dont ils étaient saisis, et la plupart -le quittèrent pour se mettre immédiatement en route. Hélas! que -n'adressait-il ces belles paroles au Corps législatif lui-même? Il -aurait appris que la vérité est le plus puissant moyen d'agir sur les -hommes, et peut-être loin d'être obligé de congédier ce corps, il -l'aurait vu se lever tout entier pour applaudir à sa voix, pour -appeler la France à le suivre sur les champs de bataille.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Brusque invasion du territoire.</span> -La situation devenait à chaque instant plus menaçante, et il importait -d'envoyer en toute hâte les dernières forces de la nation au-devant de -l'ennemi. Les armées coalisées franchissaient de tous côtés notre -frontière. Le général Bubna, qui avait marché le premier, après avoir -longé le revers du Jura, s'était porté sur Genève, où il y avait à -peine quelques conscrits pour résister aux Autrichiens et contenir une -population malveillante. (Voir la carte n<sup>o</sup> 61.) Le général Jordy qui -commandait à Genève étant mort subitement, et la défense s'étant -trouvée désorganisée, les Autrichiens étaient entrés dans cette ville -sans coup férir. -<span class="sidenote" title="En marge">Entrée des Autrichiens, des Russes, des Bavarois et des -Wurtembergeois en Franche-Comté et en Alsace.</span> -Les généraux Colloredo et Maurice Liechtenstein avec -les divisions légères et les réserves autrichiennes, après avoir -dépassé Berne, s'étaient acheminés sur Pontarlier, avec l'intention de -marcher par Dôle sur Auxonne. Le corps d'Aloys de Liechtenstein, -passant également <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> par Pontarlier, devait se diriger sur -Besançon pour masquer cette place, tandis que le général Giulay -traversant le Porentruy devait se porter par Montbéliard sur Vesoul. -Le maréchal de Wrède, avec les Bavarois et les Wurtembergeois, avait -jeté des bombes dans Huningue, attaquait Béfort, et avec sa cavalerie -poussait des reconnaissances sur Colmar. Le prince de Wittgenstein -bloquait Strasbourg et Kehl; les gardes russe et prussienne étaient -restées à Bâle autour des souverains coalisés. Telle était la -distribution de l'armée du prince de Schwarzenberg après le passage du -Rhin. Son projet, lorsqu'il aurait franchi le Jura et tourné toutes -nos défenses, était de s'avancer avec 160 mille hommes de l'ancienne -armée de Bohême à travers la Franche-Comté, et de venir se placer sur -les coteaux élevés de la Bourgogne et de la Champagne, d'où la Seine, -l'Aube, la Marne coulent vers Paris, tandis que l'ancienne armée de -Silésie commandée par Blucher et forte de 60 mille hommes, laquelle -passait en ce moment le Rhin à Mayence, s'avancerait entre nos places -sans les attaquer, laissant le soin de les bloquer aux troupes restées -sur les derrières. -<span class="sidenote" title="En marge">Passage du Rhin à Manheim, Mayence et Coblentz, par la -colonne prussienne du maréchal Blucher.</span> -Les deux armées envahissantes devaient se réunir -sur la haute Marne, entre Chaumont et Langres, pour se porter ensuite -en masse dans l'angle formé par la Marne et la Seine. Blucher en effet -avait le 1<sup>er</sup> janvier 1814 franchi le Rhin sur trois points, à -Manheim, à Mayence et à Coblentz, sans trouver plus de résistance que -la grande armée du prince de Schwarzenberg le long du Jura, et le -prestige de l'inviolabilité de notre territoire était ainsi tombé sur -tous les points à la fois.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> Effectivement il nous eût été bien difficile, dans l'état actuel de -nos forces, d'opposer une résistance quelconque à cette masse -d'envahisseurs. Le long de la frontière du Jura, où l'attaque était -inattendue, il n'y avait aucun rassemblement de troupes; seulement le -maréchal Mortier, d'abord dirigé sur la Belgique avec la vieille -garde, revenait à marches forcées du nord à l'est, par Reims, Châlons, -Chaumont et Langres. -<span class="sidenote" title="En marge">Retraite des maréchaux Victor, Marmont et Ney, et -leur réunion sur le revers des Vosges.</span> -Sur la frontière d'Alsace le maréchal Victor, -avec le 2<sup>e</sup> corps d'infanterie et le 5<sup>e</sup> de cavalerie, se trouvait à -Strasbourg, où il avait eu à peine le temps de donner un peu de repos -à ses troupes et d'y incorporer quelques conscrits. Ce corps qui, en -puisant dans tous les dépôts situés en Alsace, aurait dû se reformer à -trente-six bataillons et à trois divisions, ne comptait pas, après -avoir pris à la hâte les premiers conscrits disponibles, plus de 8 à 9 -mille hommes d'infanterie, mal armés et mal vêtus. Le déplacement de -nos dépôts qu'on avait été obligé de reporter en arrière, avait -beaucoup ajouté aux difficultés de ce recrutement. Pourtant le -maréchal Victor avait dans le 5<sup>e</sup> corps de cavalerie près de 4 mille -vieux dragons d'Espagne, cavaliers incomparables, et de plus exaspérés -contre l'ennemi. À l'aspect des masses qui débouchaient par Bâle, -Béfort, Besançon, le maréchal s'était bien gardé de se porter à leur -rencontre dans la direction de Colmar à Bâle, il avait au contraire -rétrogradé sur Saverne, et avait pris position sur la crête des -Vosges, après avoir laissé dans Strasbourg environ 8 mille conscrits -et gardes nationaux, sous le général Broussier, avec des -approvisionnements <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> suffisants. Ce maréchal si brave était -visiblement déconcerté. Pourtant sa belle cavalerie s'était ruée sur -les escadrons russes et bavarois qui étaient venus s'offrir à elle, -les avait culbutés et sabrés.</p> - -<p>Du côté de Mayence le duc de Raguse à la nouvelle du passage du Rhin, -opéré le 1<sup>er</sup> janvier, s'était replié avec le 6<sup>e</sup> corps d'infanterie -et le 1<sup>er</sup> de cavalerie, laissant dans Mayence le 4<sup>e</sup> corps commandé -par le général Morand, et réduit par le typhus de 24 mille hommes à 11 -mille. Il avait recueilli chemin faisant la division Durutte, détachée -sur Coblentz, et séparée de Mayence où elle n'avait pu rentrer. Sa -première pensée avait été de courir en Alsace au secours du maréchal -Victor; mais voyant l'Alsace envahie par l'ennemi et presque -abandonnée par nos troupes qui avaient déjà gagné le sommet des -Vosges, il était venu se placer sur le revers de ces montagnes, -c'est-à-dire sur la Sarre et la Moselle, afin d'opérer sa jonction -avec le maréchal Victor vers Metz, Nancy ou Lunéville. Il avait -rencontré lui aussi de grandes difficultés pour le recrutement de son -corps dans le manque de temps et le déplacement des dépôts. Il -comptait environ 10 mille fantassins, et 3 mille cavaliers composant -le 1<sup>er</sup> corps de cavalerie, et il devait s'affaiblir encore en -laissant quelques détachements à Metz et à Thionville.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Ney se porte à Épinal avec deux divisions de -jeune garde.</span> -Le maréchal Ney avait deux divisions de jeune garde qu'il concentrait -à Épinal. Nous allions donc avoir sur le revers des Vosges les -maréchaux Victor, Marmont, Ney, entre Metz, Nancy, Épinal, et sur les -coteaux qui séparent la Franche-Comté <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> de la Bourgogne, -c'est-à-dire à Langres, le maréchal Mortier avec la vieille garde, les -uns et les autres faisant face en reculant, d'un côté à Blucher qui -s'avançait de Mayence à Metz à travers nos forteresses, de l'autre à -Schwarzenberg qui les avait tournées en violant la neutralité suisse, -et qui se portait de Bâle et Besançon sur Langres. (Voir la carte n<sup>o</sup> -61.)</p> - -<p>Ainsi la Lorraine, l'Alsace, la Franche-Comté étaient envahies. -L'ennemi promettait partout aux populations les plus grands -ménagements, et au début au moins tenait parole, par crainte de -provoquer des soulèvements. L'épouvante régnait dans nos campagnes. -Les paysans de la Lorraine, de l'Alsace, de la Franche-Comté, -très-belliqueux par caractère et par tradition, se seraient volontiers -insurgés contre l'ennemi, s'ils avaient eu des armes pour combattre, -et quelques corps de troupes pour les soutenir. Mais les fusils leur -manquaient comme à tous les habitants de la France, et la prompte -retraite des maréchaux les décourageait. Ils se soumettaient donc à -l'ennemi le désespoir dans le cœur.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Retraite des fonctionnaires devant l'invasion, ordonnée par -le gouvernement.</span> -À la retraite des armées se joignait la retraite non moins regrettable -des principaux fonctionnaires. Le gouvernement impérial, après bien -des délibérations toutefois, avait pris la fâcheuse résolution -d'ordonner aux préfets, sous-préfets, etc., de se retirer avec les -troupes, afin de laisser à l'ennemi l'embarras, du reste très-réel, de -créer des administrations dans les provinces envahies. C'était le -souvenir des difficultés que nous avions éprouvées <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> dans les -pays conquis, partout où les autorités avaient disparu, qui avait fait -prévaloir cette résolution dans les conseils du gouvernement, malgré -la résistance du duc de Rovigo. -<span class="sidenote" title="En marge">Inconvénients de cette résolution.</span> -On aurait eu raison peut-être d'en -agir ainsi dans un pays où n'auraient pas existé des partis hostiles -au gouvernement, prêts à s'agiter à l'approche des coalisés. -Malheureusement, en France, où vingt-cinq ans de révolution avaient -laissé de nombreux partis que Napoléon vaincu ne pouvait plus -contenir, et entre lesquels il y en avait un, celui de l'ancien -régime, que son analogie de sentiments avec la coalition portait à -tout espérer d'elle, en France l'absence des autorités avait de grands -inconvénients. En effet les malveillants n'étant plus surveillés par -les préfets, sous-préfets, commissaires de police, laissaient éclater -leurs dispositions hostiles à l'approche de l'ennemi, se soulevaient -dès qu'il avait pénétré quelque part, l'aidaient à constituer des -administrations toutes composées dans son intérêt, et se préparaient -même à proclamer les Bourbons. Ce spectacle se voyait peu dans les -campagnes, que l'invasion avec le cortége de ses souffrances irritait -profondément, mais dans les villes, où d'ordinaire l'opinion fermente -davantage, où la haine du gouvernement impérial était générale, où les -maux de l'invasion étaient presque insensibles, il éclatait les -manifestations les plus dangereuses, auxquelles contribuaient -non-seulement les royalistes, mais tous les hommes fatigués du -despotisme et de la guerre. Ainsi pour comble de douleur, la France -était envahie dans un moment où souffrante, épuisée, divisée, elle ne -pouvait plus <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> renouveler le noble exemple de patriotisme -qu'elle avait donné en 1792, et ce n'était pas le moindre des torts du -régime impérial que de l'avoir exposée à se montrer ainsi à la -coalition européenne!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Manifestations séditieuses à la suite de la retraite des -fonctionnaires.</span> -À Langres, à l'approche des soldats du prince de Schwarzenberg, -quelques notables de la ville, aidés par une populace fatiguée de la -conscription et des droits réunis, avaient menacé de s'insurger contre -les troupes du maréchal Mortier. À Nancy, les autorités municipales et -quelques personnages considérables du pays avaient reçu le maréchal -Blucher avec des honneurs infinis, et lui avaient même offert un -banquet. Le général prussien leur avait parlé des bonnes intentions -des alliés, de leur désir de délivrer la France de son tyran, et il -s'était fait écouter par des populations que les misères d'une longue -guerre avaient égarées.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Aspect affligeant des province envahies.</span> -Nos corps d'armée se retiraient donc en laissant derrière eux des -paysans sans défense, dont ils étaient souvent obligés de dévorer les -dernières ressources, et des villes exaspérées contre le régime -impérial, ne prêtant que trop l'oreille aux promesses d'une coalition -qui se présentait non pas comme conquérante mais comme libératrice. -Une circonstance complétait la tristesse de ce tableau. Les rares -survivants de nos glorieuses armées, dégoûtés par la souffrance, -humiliés par une retraite continue, tenaient un mauvais langage, et -répétaient souvent les propos des populations urbaines. Les vieux -soldats ne désertaient pas leurs drapeaux, mais les conscrits, surtout -ceux qui appartenaient aux départements qu'on traversait, ne se -faisaient <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> pas scrupule d'abandonner les rangs, et déjà les -maréchaux Victor et Marmont en avaient ainsi perdu quelques milliers.</p> - -<p>Témoin oculaire de cette situation désolante, un fidèle aide de camp -de l'Empereur, le général Dejean, lui en avait tracé la vive peinture, -en lui disant que tout était perdu s'il ne venait pas tout sauver par -sa présence. -<span class="sidenote" title="En marge">Les provinces du nord présentent un aspect aussi fâcheux -que les provinces de l'est.</span> -Dans les Pays-Bas les choses n'allaient guère mieux. Le -maréchal Macdonald, en se voyant débordé sur sa droite par la colonne -de Blucher qui avait passé le Rhin entre Mayence et Coblentz, avait -rallié à lui les 11<sup>e</sup> et 5<sup>e</sup> corps d'infanterie, le 3<sup>e</sup> de cavalerie, -plus ce qui restait des troupes revenues de Hollande, et s'était -retiré sur Mézières avec environ 12 mille hommes, en ne laissant que -de très-petites garnisons à Wesel et à Maëstricht. Le général Decaen, -envoyé à Anvers, y avait réuni en marins et en conscrits une garnison -de 7 à 8 mille hommes, en avait de plus jeté 3 mille à Flessingue, 2 -mille à Berg-op-Zoom, mais avait abandonné Breda qui ne pouvait être -défendu, et Willemstadt qui aurait pu l'être, et qui était un point -important sur le Wahal. L'abandon de ce dernier point était -regrettable, car après avoir perdu la Hollande, il y aurait eu un -grand intérêt à conserver, entre la Hollande et la Belgique, la ligne -d'eau qui aurait offert la frontière la plus solide. Mais le général -Decaen, ne pouvant suffire qu'à une partie de sa tâche, avait préféré -Anvers et Flessingue à tout le reste. Il s'était placé avec les -troupes de la garde en avant d'Anvers, résolu à défendre -énergiquement ce grand arsenal, objet des <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> haines ardentes de -l'Angleterre et de la sollicitude incessante de Napoléon.</p> - -<p>Le péril ne pouvait donc pas être plus alarmant, surtout si on songe -que depuis la lettre du 10 décembre, par laquelle M. de Metternich -accusant réception de la note du 2 décembre, avait déclaré qu'il -allait en référer aux cours alliées, le cabinet français n'avait plus -reçu une seule communication. Ce silence, joint au mouvement offensif -des armées, semblait indiquer que les coalisés ne pensaient plus à -traiter, et qu'ils n'étaient occupés désormais que d'achever notre -destruction.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Dans le danger pressant qui le menace, Napoléon tourne ses -espérances vers une suspension d'armes.</span> -Quelle que fût l'activité de Napoléon, il ne pouvait être prêt à faire -face à l'ennemi que lorsque déjà une portion notable du territoire -aurait été envahie, et à l'inconvénient de laisser occuper les -provinces matériellement les plus fertiles, moralement les meilleures, -s'ajoutait le danger de permettre dans de grands centres de population -des manifestations séditieuses, et d'y laisser proclamer publiquement -le nom des Bourbons. Dans un pareil état de choses obtenir un -armistice, même à des conditions fort dures, eût été un bonheur au -milieu d'un immense malheur, car la marche de l'invasion eût été -suspendue, et si on n'était pas parvenu à s'entendre avec les -puissances coalisées, on aurait du moins gagné les deux mois -indispensables encore à la création de nos moyens de défense. -<span class="sidenote" title="En marge">Bien qu'il n'y compte guère, Napoléon en fait la tentative, -parce que cette tentative ne peut pas aggraver la situation.</span> -Napoléon -avait trop de sagacité pour croire que des ennemis que leurs fatigues -et l'hiver le plus rude n'avaient point arrêtés, suspendraient leur -marche devant de simples pourparlers. Il était même convaincu qu'ils -<span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> avaient renoncé à traiter, et qu'ils ne voulaient plus -conclure la paix que dans Paris même. Néanmoins essayer ne coûtait -rien, et le pis en cas d'insuccès était de rester dans la situation -actuelle. D'ailleurs, d'après ce qu'avait vu M. de Saint-Aignan, -d'après bien des rapports venus des provinces envahies, il existait -entre les coalisés de graves dissentiments. L'Autriche, à en croire -ces rapports, était offusquée des prétentions de la Russie, et -inclinait à la paix. Effectivement l'empereur François, outre qu'il -aimait sa fille, avait peu de penchant à augmenter l'importance de la -Russie, à satisfaire les jalousies maritimes de l'Angleterre, et si on -lui abandonnait ce qu'il ambitionnait en Italie, était peut-être -capable de s'arrêter. Or l'Autriche s'arrêtant, tout le monde était -obligé d'agir de même. À ces suppositions, qui n'étaient pas dénuées -de vraisemblance, il y en avait une seule à opposer, mais bien -plausible, c'est que, par crainte de se désunir, les coalisés, les -Autrichiens compris, résisteraient à toute satisfaction individuelle, -même la plus complète. Comme entre ces chances diverses, si les bonnes -l'emportaient, on était sauvé, Napoléon n'hésita pas à faire une -dernière tentative de négociation, quelque peu d'espérance qu'il eût -de réussir.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Caulaincourt envoyé aux avant-postes avec des -conditions d'armistice et des conditions de paix.</span> -Il songea d'abord à envoyer au camp des alliés M. de Champagny (le duc -de Cadore), qui avait été ministre des relations extérieures, plus -anciennement ambassadeur à Vienne, et qui jouissait de l'estime de -l'empereur François. Pourtant sur la réflexion fort simple que pour -obtenir accès auprès des monarques alliés on ne pouvait pas choisir -un personnage trop <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> important et trop considéré, Napoléon se -décida à envoyer M. de Caulaincourt lui-même. Il lui confia la double -mission de traiter de la paix, et, si on le pouvait sans témoigner -trop d'effroi, de chercher à obtenir un armistice. Quant à la paix, -les conditions étaient toujours celles que nous avons précédemment -indiquées, c'est-à-dire la ligne du Rhin, mais la grande ligne, celle -qui, en suivant le Wahal, enlève à la Hollande le Brabant -septentrional. Toutefois la prétention d'exclure la maison d'Orange -était abandonnée. La prétention de créer en Westphalie un État pour le -roi Jérôme l'était aussi. En Italie la France, cédant une part de -territoire à l'Autriche, sans rien exiger pour elle-même, persistait -néanmoins dans le désir d'une dotation pour le prince Eugène, pour la -princesse Élisa, et, s'il se pouvait même, pour les frères de -Napoléon, Jérôme et Joseph. On voit que la différence avec le projet -de paix conçu par Napoléon le lendemain des propositions de Francfort, -n'était pas très-sensible. -<span class="sidenote" title="En marge">Conditions particulières pour tenter l'Autriche et la -Prusse, et les disposer à un armistice.</span> -Relativement à l'armistice, M. de -Caulaincourt, afin de gagner l'Autriche, devait offrir sous main de -lui livrer immédiatement les places de Venise et de Palma-Nova, ce qui -emportait la concession de la ligne de l'Adige. Celles de Hambourg et -de Magdebourg devaient être aussi livrées immédiatement à la Prusse, -toujours dans la vue d'obtenir une suspension d'armes. La conséquence -naturelle de l'évacuation de ces quatre places en Italie et en -Allemagne eût été la rentrée très-prochaine des garnisons, ce qui -aurait procuré 10 mille hommes au moins à l'armée d'Italie, et 40 -mille à celle du Rhin.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Langage que doit tenir M. de Caulaincourt.</span> -La seule objection qu'on pût faire à l'envoi de M. de Caulaincourt, -c'était la difficulté de se présenter aux ministres de la coalition, -quand aucun rendez-vous n'avait été assigné pour négocier, et que -l'indication de Manheim, contenue dans la lettre de M. de Bassano du -16 novembre, n'avait eu aucune suite. Cependant on était dans une -situation à ne pas tenir compte des considérations d'amour-propre, et -les inquiétudes croissant à chaque instant, il fut convenu que M. de -Caulaincourt se rendrait sur-le-champ aux avant-postes français, que -de là il écrirait à M. de Metternich pour lui dire que sur les -assurances apportées en son nom par M. de Saint-Aignan, et sur son -invitation formelle de renouer les négociations, on ne voulait pas -qu'un retard de la France prolongeât d'une heure les maux de -l'humanité, que lui M. de Caulaincourt se transportait donc aux -avant-postes, prêt à se rendre à Manheim, lieu déjà indiqué, ou en -toute autre ville dont il plairait aux monarques alliés de faire -choix.</p> - -<p>Si M. de Caulaincourt arrivé aux avant-postes y était laissé dans une -position humiliante, ce qui était possible, il y aurait à cette -humiliation une certaine compensation, ce serait de prouver que -Napoléon voulait la paix, que les difficultés ne venaient plus de son -entêtement, et de lui ramener l'opinion de la France par le spectacle -des traitements auxquels son négociateur serait exposé.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Départ de M. de Caulaincourt le 5 janvier, et son arrivée à -Lunéville.</span> -Toutes choses étant ainsi réglées, M. de Caulaincourt partit le 5 -janvier pour les avant-postes français, en laissant à M. de la -Besnardière, le commis <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> le plus habile du département, le soin -de le remplacer aux affaires étrangères. Napoléon se préparait à -partir bientôt lui-même pour appuyer de son épée les négociations que -M. de Caulaincourt allait essayer de rouvrir par son influence.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Spectacle qui frappe les yeux de M. de Caulaincourt pendant -son voyage.</span> -M. de Caulaincourt se rendit à Lunéville, lieu fameux par un traité -conclu dans des temps plus heureux, et, en arrivant au pied des -Vosges, rencontra nos armées se retirant précipitamment, et précédées -dans leur retraite de tous les fonctionnaires en fuite. Il entendit -les propos des troupes et des populations, il vit la misère des -officiers, la désertion des jeunes soldats, et l'audace toute nouvelle -du parti royaliste, qui, sans être populaire, se faisait écouter en -parlant de paix, de légalité, de liberté même. Excellent citoyen et -brave militaire, M. de Caulaincourt avait le cœur navré de voir nos -provinces envahies et nos armées dans une sorte de déroute. Aux -chagrins du citoyen se joignaient chez lui les chagrins du père, car -il avait attaché à la fortune de Napoléon sa propre fortune, -c'est-à-dire celle de ses enfants, et il était profondément affligé du -danger qui menaçait le trône impérial. -<span class="sidenote" title="En marge">Il supplie Napoléon de lui envoyer des conditions plus -acceptables, et annonce sa présence à M. de Metternich.</span> -Il se hâta de peindre à -Napoléon les choses telles qu'elles étaient, de lui signaler surtout -l'abattement de certains chefs militaires, qui n'étaient pas -infidèles, mais découragés, et le supplia, après avoir bien réfléchi à -la situation, de lui envoyer des conditions de paix plus acceptables. -En même temps il écrivit à M. de Metternich, pour lui dire qu'étonné -de son silence, fort difficile à expliquer en se référant aux -communications de M. de Saint-Aignan, il venait <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> provoquer -une réponse, et l'attendre aux avant-postes, prêt à se rendre partout -où l'on voudrait négocier.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Embarras de M. de Metternich pour répondre.</span> -Lorsque cette espèce d'interpellation parvint par l'intermédiaire de -M. de Wrède à M. de Metternich, elle embarrassa un peu ce dernier, car -après les démonstrations pacifiques qu'on avait faites, refuser de -traiter eût été une inconséquence choquante, même dangereuse, les deux -partis s'appliquant avec soin à conquérir l'opinion publique, soit en -Europe, soit en France. M. de Metternich et l'empereur François -étaient toujours disposés à négocier, avec un peu plus d'ambition, il -est vrai, du côté de l'Italie, mais chez les autres coalisés, depuis -que sur le désir de l'Angleterre, et par la vive impulsion des -passions allemandes, on avait décidé la continuation des hostilités, -les imaginations s'étaient de nouveau enflammées. Les facilités -inattendues qu'ils avaient rencontrées en pénétrant en Suisse et en -France, leur avaient persuadé qu'il n'y avait plus qu'à marcher en -avant, pour tout terminer conformément à leurs vœux les plus -extrêmes, et à les entendre on eût dit qu'ils n'avaient plus d'autre -ennemi à craindre que leurs propres divisions. Elles étaient grandes -il est vrai. -<span class="sidenote" title="En marge">Opposition de vues dans le sein de la coalition.</span> -Alexandre toujours mécontent de l'entrée en Suisse, ne -voulait pas qu'on opprimât le parti populaire au profit du parti -aristocratique, tandis que l'Autriche agissait exactement dans un sens -entièrement opposé. L'Autriche ne voulait pas qu'on sacrifiât les -Danois au prince de Suède, le roi de Saxe à la Prusse, et Alexandre -désirait exactement le contraire. Les Tyroliens demandaient à -<span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> passer tout de suite sous le sceptre de l'Autriche, et la -Bavière demandait à être préalablement indemnisée. L'Angleterre ne -songeait qu'à fonder la monarchie de la maison d'Orange, pour fermer à -la France le chemin de l'Escaut, et l'Autriche avant d'adhérer à cette -prétention, voulait que l'Angleterre lui promît son influence contre -la Russie. -<span class="sidenote" title="En marge">Difficulté de prendre un parti aussi grave que celui de la -suspension des opérations.</span> -Au milieu de ce chaos, prendre un parti sur quoi que ce -soit, et un parti aussi grave que celui de suspendre les opérations -militaires, était fort difficile, ce sujet étant de tous celui qui -devait le plus diviser les esprits, et irriter les passions.</p> - -<p>Toutefois on venait d'apprendre une circonstance fort heureuse pour la -coalition, c'était l'arrivée prochaine de lord Castlereagh lui-même, -qui n'avait pas craint de quitter le <i lang="en">Foreign Office</i> pour aller -représenter l'Angleterre auprès des monarques alliés. Jusqu'ici -l'Angleterre avait eu pour agents lord Cathcart, brave militaire, peu -diplomate, et lord Aberdeen, esprit sage, mais accusé d'être trop -pacifique. Ce n'était pas assez au milieu de ce conseil de souverains, -où chaque puissance était représentée par des empereurs, des rois, ou -des premiers ministres, que de n'avoir que de simples ambassadeurs, -quel que fût leur mérite. -<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de lord Castlereagh au camp des coalisés annoncée -comme prochaine.</span> -Le cabinet britannique se décida donc à -envoyer le plus éminent de ses membres, lord Castlereagh, auprès du -congrès ambulant de la coalition, pour y modérer les passions, y -maintenir l'accord, y faire prévaloir les principaux vœux de -l'Angleterre, et, ces vœux satisfaits, y voter en toute autre chose -pour les résolutions modérées contre les résolutions extrêmes. -<span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> Être sage pour tout le monde excepté pour soi, était par -conséquent la mission, du reste assez naturelle, de lord Castlereagh. -<span class="sidenote" title="En marge">Caractère et rôle de ce grand personnage.</span> -Il devait en outre s'expliquer sur le budget de guerre apporté par le -comte Pozzo, et se servir de la richesse de l'Angleterre pour faire -triompher ses vues, en jetant de temps à autre dans la balance non pas -son épée, mais son or. Aucun homme n'était plus propre que lord -Castlereagh à remplir une pareille mission. Il se nommait Robert -Stewart; son frère Charles Stewart, depuis lord Londonderry, accrédité -auprès de Bernadotte, était un des agents de l'Angleterre les plus -actifs et les plus passionnés. Lord Castlereagh issu d'une famille -irlandaise ardente et énergique, portait en lui cette disposition -héréditaire, mais tempérée par une raison supérieure. Esprit droit et -pénétrant, caractère prudent et ferme, capable tout à la fois de -vigueur et de ménagement, ayant dans ses manières la simplicité fière -des Anglais, il était appelé à exercer, et il exerça en effet la plus -grande influence. Il était sur presque toutes choses muni de pouvoirs -absolus. Avec son caractère, avec ses instructions, on pouvait dire de -lui que c'était l'Angleterre elle-même qui se déplaçait pour se rendre -au camp des coalisés. Parti de Londres à la fin de décembre, ayant -fait un séjour en Hollande pour y donner ses conseils au prince -d'Orange, il n'était attendu à Fribourg que dans la seconde moitié de -janvier. -<span class="sidenote" title="En marge">Toute négociation remise à la prochaine arrivée de lord -Castlereagh.</span> -Personne n'eût voulu sans lui prendre un parti, ou donner une -réponse. C'était à qui le verrait, à qui l'entretiendrait le premier, -pour le gagner à sa cause. Alexandre <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> lui avait mandé par lord -Cathcart qu'il voulait lui parler avant qui que ce fût.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'attente de l'arrivée de lord Castlereagh fournit à M. de -Metternich un sujet de réponse dilatoire.</span> -Cette attente fournissait à M. de Metternich un moyen de répondre au -négociateur français. Il fit dire à M. de Caulaincourt que -l'Angleterre ayant pris le parti d'envoyer son ministre des affaires -étrangères au camp des alliés, on était obligé de l'attendre avant -d'arrêter le lieu, l'objet, et la direction des nouvelles -négociations. Outre cette réponse officielle M. de Metternich écrivit -une lettre particulière pour M. de Caulaincourt, polie et prévenante -quant à sa personne, mais pleine d'embarras quant au fond des choses, -et dont le sens était qu'on désirait toujours la paix, qu'on -l'espérait, qu'il n'y fallait pas renoncer, mais qu'on devait -patienter encore. Du reste pas un mot qui fît allusion à la -possibilité de suspendre les hostilités. À cette lettre en était -jointe une de l'empereur François pour Marie-Louise. Ce prince avait -cru sa fille malade, avait demandé de ses nouvelles, en avait reçu, et -y répondait. Il exprimait à Marie-Louise beaucoup d'affection, un -grand désir de la paix, une moins grande espérance de la conclure, la -résolution d'y travailler sincèrement, et enfin le chagrin de -rencontrer de graves difficultés dans le bouleversement des idées, -résultat de l'immense bouleversement des choses depuis vingt -années<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="smaller">[1]</span></a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> <span class="sidenote" title="En marge">M. de Caulaincourt réduit à attendre aux -avant-postes.</span> -M. de Caulaincourt transmit ces diverses réponses à Napoléon, et se -gardant d'attirer sur sa personne l'attention publique, pour ne pas -ajouter à l'humiliation de sa position, il attendit aux avant-postes -que l'arrivée de lord Castlereagh, annoncée comme prochaine, amenât de -plus sérieuses communications.</p> - -<p>Napoléon avait trop peu d'illusions pour être surpris de l'accueil -fait à M. de Caulaincourt. Chaque jour était marqué par un nouveau -mouvement rétrograde de ses armées, et il ne pouvait pas différer plus -longtemps d'aller se placer à leur tête. -<span class="sidenote" title="En marge">Retraite des maréchaux Victor, Marmont et Ney sur -Saint-Dizier.</span> -Le maréchal Victor de plus en -plus épouvanté de la masse des ennemis, avait fini par repasser les -Vosges, après en avoir abandonné tous les défilés. <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> Son -héroïque cavalerie d'Espagne, ne partageant pas son découragement, -fondait toujours sur les escadrons ennemis, et les sabrait dès qu'ils -s'offraient à ses coups. Il s'était replié successivement sur Épinal -et Chaumont, et était venu prendre position sur la haute Marne près de -Saint-Dizier, ayant perdu par la fatigue et la désertion deux à trois -mille hommes. Dans cet état il avait tout au plus 7 mille fantassins -et 3,500 chevaux. Le maréchal Marmont après avoir essayé de tenir tête -à Blucher sur la Sarre, s'était replié sur Metz, s'y était arrêté un -moment pour y laisser en garnison la division Durutte (celle qui avait -été séparée de Mayence et que le maréchal avait recueillie en route), -et ensuite s'était retiré sur Vitry. Il lui restait environ 6 mille -fantassins et 2,500 chevaux. Ces deux maréchaux avaient été rejoints -sur la haute Marne par le maréchal Ney avec les deux divisions de -jeune garde réorganisées entre Metz et Luxembourg, tandis que le -maréchal Mortier après s'être avancé jusqu'à Langres avec la vieille -garde, rétrogradait vers Bar-sur-Aube, suivi de près par le général -Giulay et par le prince de Wurtemberg.</p> - -<p>Napoléon s'était flatté qu'on pourrait, tout en se retirant, recruter -rapidement les corps de Marmont, Victor, Macdonald, et les porter à -quinze mille combattants chacun. On les avait bien renforcés de -quelques hommes, mais la désertion, la nécessité de pourvoir à la -défense des places, les avaient réduits aux faibles proportions que -nous venons d'indiquer. La garde que Napoléon avait cru pouvoir -porter à 80 mille hommes d'infanterie, n'en <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> comprenait pas 30 -mille, dont 7 à 8 mille étaient en Belgique sous les généraux Roguet -et Barrois, 6 mille sous le maréchal Ney près de Saint-Dizier, 12 -mille sous le maréchal Mortier à Bar-sur-Aube. -<span class="sidenote" title="En marge">Retraite du maréchal Mortier à Bar-sur-Aube.</span> -À la vérité on achevait -d'en organiser à Paris environ 10 mille. La garde à cheval sur 10 -mille cavaliers propres au service en avait 6 mille montés, moitié -avec Mortier, moitié avec Lefebvre-Desnoëttes. Ce dernier revenait en -toute hâte de l'Escaut sur la Marne. Des divisions de réserve qu'on -formait à Paris en versant des conscrits dans les dépôts, l'une, forte -à peine de 6 mille hommes, et confiée au général Gérard, était partie -avant d'être au complet pour aller renforcer le maréchal Mortier sur -l'Aube; l'autre s'était rendue à Troyes sous le général Hamelinaye, et -comptait à peine 4 mille conscrits dépourvus de toute instruction. La -réserve de cavalerie formée à Versailles par la réunion de tous les -dépôts de l'arme, avait déjà fourni 3 mille cavaliers, que le général -Pajol, couvert de blessures mal fermées, avait conduits à Auxerre. -Telles étaient les ressources que la rapidité des événements avait -permis de réunir en janvier. Il faut y ajouter les gardes nationales -qui arrivaient de la Picardie à Soissons, de la Normandie à Meaux, de -la Bretagne et de l'Orléanais à Montereau, de la Bourgogne à Troyes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Derniers préparatifs militaires.</span> -Napoléon ne désespéra pas avec ces faibles moyens de tenir tête à -l'orage. Il ordonna de terminer au plus tôt la création des deux -divisions de jeune garde, de continuer au moyen des dépôts et des -conscrits l'organisation des divisions de réserve. Il <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> -recommanda de ne pas laisser les hommes un seul jour à Paris dès -qu'ils auraient une veste, un schako, des souliers, un fusil, et de -les faire partir quelque fût l'état de leur instruction. Il imprima -une nouvelle activité aux ateliers d'habillement établis à Paris, mais -il rencontra quant aux armes à feu plus de difficultés que pour toutes -les autres parties du matériel. Il n'y avait à Vincennes que 6 mille -fusils neufs, et 30 mille fusils vieux qu'on travaillait chaque jour à -mettre en état de servir. C'était à peine de quoi armer les hommes -qu'on versait dans les dépôts au fur et à mesure de leur arrivée. -L'artillerie qu'on avait fait refluer sur Vincennes, après avoir été -attelée avec des chevaux pris partout, devait repartir immédiatement -pour Châlons où se préparait le rassemblement de nos forces. Le trésor -personnel de Napoléon fournissait les fonds que ne pouvait plus -procurer le trésor de l'État. M. Mollien, administrateur excellent -pour les temps calmes, mais surpris par ces circonstances -extraordinaires, n'avait pu malgré les centimes additionnels suffire -aux dépenses de l'armée. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon consacre ses dernières économies aux dépenses de -la guerre.</span> -Napoléon sur les 63 millions qui lui -restaient de ses économies, en avait donné 17 au général Drouot pour -la garde, environ 10 au Trésor pour les divers services, 8 aux -remontes, à l'habillement, à la fabrication des armes, 1 à ses frères, -aujourd'hui rois sans couronne et sans argent, en avait destiné 4 à le -suivre, et en laissait 23 ou 24 aux Tuileries pour les besoins urgents -et imprévus.</p> - -<p>Les troupes d'Espagne si on avait pu les ramener eussent été en ce -moment un bien précieux secours. <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> Mais on était toujours sans -nouvelles de l'accueil fait au duc de San-Carlos et au traité de -Valençay. -<span class="sidenote" title="En marge">Silence des Espagnols relativement au traité de Valençay, -et impossibilité de rappeler les armées d'Espagne.</span> -Ferdinand VII, attendant avec une impatience croissante que -sa prison s'ouvrît, n'avait pas plus de nouvelles que le cabinet -français<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Lien vers la note 2"><span class="smaller">[2]</span></a>. Ce silence était de bien mauvais augure, et en tout cas -il ne permettait pas qu'on dégarnît la frontière, avant de savoir si -les Espagnols et les Anglais repasseraient les Pyrénées. Néanmoins, -comme on l'a vu, Napoléon avait ordonné au maréchal Suchet d'acheminer -12 mille hommes sur Lyon, au maréchal Soult d'en acheminer 15 mille -sur Paris, les uns et les autres en poste. Il y joignit deux des -quatre divisions de réserve formées à Bordeaux, Toulouse, Montpellier -et Nîmes. Les quatre ne comptaient pas plus de 18 mille conscrits, au -lieu de 60 mille qu'on s'était flatté de réunir, mais elles se -composaient de cadres excellents, empruntés aux armées d'Espagne. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se réduit aux deux détachements déjà demandés aux -maréchaux Soult et Suchet.</span> -Napoléon fit partir pour Paris celle de Bordeaux, forte d'environ 4 -mille hommes, et pour Lyon celle de Nîmes, forte de 3 mille. Telle -était sa détresse, que de pareilles ressources étaient pour lui d'une -véritable importance. Ce qui était envoyé sur Lyon devait servir à -composer l'armée d'Augereau; ce qui était dirigé sur Paris devait y -grossir ce rassemblement de troupes de toute espèce, jeune garde, -bataillons tirés des dépôts, gardes nationales, vieilles bandes -d'Espagne, dans lesquelles il comptait puiser <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> à mesure -qu'elles seraient prêtes, pour soutenir l'effroyable lutte qui allait -s'engager entre la Seine et la Marne. Enfin, il s'occupa de la défense -de la capitale.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Projet conçu et toujours négligé de fortifier la capitale.</span> -Plus d'une fois, même au milieu de ses plus éclatantes prospérités, -Napoléon, par une sorte de prescience qui lui dévoilait les -conséquences de ses fautes sans les lui faire éviter, avait cru -apercevoir les armées de l'Europe au pied de Montmartre, et, à chacune -de ces sinistres visions, il avait songé à fortifier Paris. Puis, -emporté par le torrent de ses pensées et de ses passions, il avait -prodigué les millions à Alexandrie, à Mantoue, à Venise, à Palma-Nova, -à Flessingue, au Texel, à Hambourg, à Dantzig, et n'avait rien -consacré à la capitale de la France. S'il s'en fût occupé dans ces -temps de prospérité, il eût fait sourire les Parisiens, et le mal -n'eût pas été grand: en janvier 1814, il les aurait fait trembler, et -aurait augmenté la mauvaise volonté des uns, la consternation des -autres. Pourtant, dans son opinion, Paris hors d'atteinte aurait -presque garanti le succès de la prochaine campagne, car, si en -manœuvrant entre l'Aisne, la Marne, l'Aube, la Seine, qui coulent -concentriquement vers Paris, il avait été bien assuré du point commun -où elles viennent se réunir, il aurait acquis une liberté de -mouvements dont il eût pu, avec son génie, avec la parfaite -connaissance des lieux, avec la possession de tous les passages, tirer -un avantage immense contre un ennemi embarrassé de sa marche, toujours -prêt à se repentir de s'être trop avancé, et l'eût probablement -<span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> surpris dans quelque fausse position où il l'aurait accablé. -Aussi ne cessait-il de penser à l'armement de Paris, mais il craignait -l'effet moral d'une telle précaution. -<span class="sidenote" title="En marge">Préparatifs secrets pour la défendre avec des ouvrages de -campagne.</span> -Il avait demandé à un comité -d'officiers du génie, chargé de s'occuper extraordinairement des -places fortes, un plan pour la défense de la capitale, avec -recommandation de garder le secret. Les plans qu'on lui avait proposés -exigeant des travaux immédiats et très-apparents, il y avait renoncé, -et s'était contenté de choisir d'avance et sans bruit les emplacements -où l'on pourrait élever des redoutes, de préparer de grosses -palissades, soit pour renforcer l'enceinte, soit pour construire des -tambours en avant des portes, de réunir enfin un supplément -considérable d'artillerie et de munitions, se réservant au dernier -moment, avec le secours de la population et des dépôts, d'organiser -une défense opiniâtre de la grande cité qui contenait ses ressources, -sa famille, son gouvernement, et la clef de tout le théâtre de la -guerre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Dernières dispositions relatives à la Belgique et à -l'Italie.</span> -Il ordonna encore quelques autres mesures relatives à la Belgique, à -l'Italie, à Murat, au Pape. Mécontent du général Decaen à cause de -l'évacuation de Willemstadt, il le remplaça par le général Maison, qui -s'était tant distingué dans les dernières campagnes. Il laissa pour -instruction à ce dernier de s'établir dans un camp retranché en avant -d'Anvers, avec trois brigades de jeune garde, avec les bataillons du -1<sup>er</sup> corps qu'on aurait eu le temps de former, et de s'attacher à -retenir les ennemis sur l'Escaut par la menace de se jeter sur leurs -derrières s'ils marchaient sur Bruxelles. Il prescrivit à Macdonald -<span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> de se replier sur l'Argonne, et de là sur la Marne, avec les -5<sup>e</sup> et 11<sup>e</sup> corps, et le 3<sup>e</sup> de cavalerie. Il manda au prince Eugène -de lui envoyer, s'il le pouvait sans compromettre la ligne de l'Adige, -une forte division qui, passant par Turin et Chambéry, viendrait -renforcer Augereau. Il s'obstina dans le silence gardé envers Murat, -lequel devenait tous les jours plus pressant, et menaçait de se -joindre à la coalition si on ne lui cédait l'Italie à la droite du Pô. -<span class="sidenote" title="En marge">Envoi du Pape à Savone.</span> -Enfin, ne sachant que faire du Pape à Fontainebleau, où des coureurs -ennemis pouvaient venir l'enlever, et ne voulant pas encore le rendre -de peur de compliquer les affaires d'Italie, il le fit partir pour -Savone, sous la conduite du colonel Lagorsse, qui avait su en le -gardant allier le respect à la vigilance. Les Autrichiens n'ayant pu -jusqu'alors ni forcer l'Adige, ni approcher de Gênes, Savone était -encore un lieu sûr<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Lien vers la note 3"><span class="smaller">[3]</span></a>.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'Impératrice chargée de la régence, sous la direction du -prince archichancelier.</span> -Ces dispositions terminées, Napoléon résolut de partir. L'Impératrice -devait en son absence exercer la régence comme elle l'avait fait -pendant la campagne précédente, en ayant le prince archichancelier -Cambacérès pour conseiller secret. Joseph était chargé de la -seconder, de la remplacer même si <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> elle quittait Paris, car en -se proposant de défendre Paris à outrance, Napoléon n'était pas décidé -à y laisser sa femme et son fils exposés aux bombes et aux boulets, -peut-être même à la captivité, si la coalition parvenait à forcer les -défenses improvisées de la capitale. En cas de retraite de -l'Impératrice dans l'intérieur de l'Empire, Joseph et les autres -frères de Napoléon actuellement réunis à Paris devaient donner -l'exemple du courage à la garde nationale, et mourir s'il le fallait -pour défendre un trône plus important pour eux que ceux d'Espagne, de -Hollande ou de Westphalie, car c'était non-seulement le plus grand, -mais le seul qui restât à leur famille.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Appréhensions que M. de Talleyrand inspire à Napoléon.</span> -Outre les précautions prises contre l'ennemi extérieur, Napoléon avait -songé aussi à en prendre quelques-unes contre l'ennemi intérieur, -c'est-à-dire contre les menées tendant à rendre à la France ou la -république ou les Bourbons. L'archichancelier Cambacérès, le duc de -Rovigo, avaient reçu ordre d'étendre leur surveillance jusque sur les -princes de la famille impériale, et en particulier sur certains -dignitaires, tels que M. de Talleyrand par exemple, qui ne cessait -d'inspirer à Napoléon les plus singulières appréhensions. Quoique -privé du plus remuant de ses associés, du duc d'Otrante envoyé en -mission auprès de Murat, M. de Talleyrand était fort à craindre. -Napoléon voyait distinctement en lui l'homme autour duquel, dans un -moment de revers, se grouperaient ses ennemis de toute sorte, pour -édifier un nouveau gouvernement sur les débris de l'Empire renversé. -Après avoir ressenti <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> un goût fort vif pour M. de Talleyrand, -et lui en avoir inspiré un pareil, se sentant privé maintenant du plus -sûr moyen de plaire, la prospérité, se rappelant en outre combien il -avait blessé en diverses occasions ce grand personnage, il se disait -qu'il avait fait tout ce qu'il fallait pour en être haï; il s'y -attendait donc, et y comptait. Il le craignait surtout depuis que le -nom des Bourbons était prononcé, car bien qu'engagé par sa vie et ses -opinions dans la Révolution française, l'ancien évêque d'Autun, -aujourd'hui prince et marié, avait une si haute naissance, tant de -flexibilité d'esprit, tant de moyens d'être utile à l'ancienne -dynastie, que sa paix avec elle ne pouvait être difficile. Napoléon -voyait donc en lui un redoutable instrument de contre-révolution. -<span class="sidenote" title="En marge">Fausse conduite tenue à l'égard de ce grand personnage.</span> -Avec -de tels pressentiments, il aurait dû, ou le réduire à l'impuissance de -nuire, ou se l'attacher, mais malgré sa force d'esprit et de -caractère, Napoléon, comme on fait trop souvent, sommeillant à côté du -danger, tint à l'égard de M. de Talleyrand une conduite incertaine: il -le laissa libre, grand dignitaire, membre du conseil de régence, et au -lieu de le caresser en le laissant si fort, il lui adressa au -contraire de sanglants reproches à la veille de le quitter, tant la -seule vue de ce personnage l'excitait, l'inquiétait, l'irritait. Il -lui dit qu'il le connaissait bien, qu'il n'ignorait pas ce dont il -était capable, qu'il le surveillerait attentivement, et qu'à la -première démarche douteuse il lui ferait sentir le poids de son -autorité. Puis après les plus violentes apostrophes, il s'en tint aux -paroles, et se contenta de prescrire au duc de Rovigo la plus -rigoureuse <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> surveillance, tant sur M. de Talleyrand que sur -quelques autres grands fonctionnaires disgraciés. Le duc de Rovigo -n'était pas homme à hésiter quels que fussent ses ordres, mais que -faire contre un adversaire habile, qui savait comment se conduire pour -ne pas donner prise, qui d'ailleurs était entouré d'une immense -renommée, qu'on devait se garder de frapper légèrement, et qui saurait -bien trouver le moment où il pourrait tout oser contre un ennemi qui -ne pourrait presque plus rien pour sa propre défense?</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon, avant de partir, présente son fils à la garde -nationale.</span> -Napoléon, à la veille de son départ, voulut voir et haranguer les -officiers de la garde nationale à laquelle il allait confier la sûreté -intérieure et extérieure de Paris. On avait composé la garde nationale -non pas de cette classe populaire, courageuse et robuste, aussi -capable de défendre bravement ce qu'on lui confie, que de le renverser -maladroitement, mais de gens aisés, ennemis des révolutions, n'ayant -pas oublié que Napoléon avait sauvé la France de l'anarchie, quoique -lui reprochant de l'avoir précipitée dans une guerre funeste, -détestant la république, et ayant peu d'entraînement pour les -Bourbons. Napoléon, en voulant disputer les dehors de Paris avec ses -soldats, se proposait de laisser à la garde nationale le soin de -préserver sa femme et son fils contre un mouvement anarchiste ou -royaliste, tenté dans l'intérieur de la capitale. Il reçut donc les -officiers de cette garde aux Tuileries, ayant sa femme d'un côté, son -fils de l'autre, puis s'avançant au milieu d'eux, leur montrant cet -enfant appelé naguère à de si hautes destinées, et aujourd'hui -<span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> voué peut-être à l'exil, à la mort, il leur dit qu'il allait -s'éloigner pour défendre eux et leurs familles, et rejeter hors du -territoire l'ennemi qui venait de franchir nos frontières, mais qu'en -partant il mettait en dépôt entre leurs mains ce qu'il avait de plus -cher après la France, c'est-à-dire sa femme et son fils, et partait -tranquille en confiant de pareils gages à leur honneur. La vue de ce -grand homme, réduit après tant de merveilles à de telles extrémités, -tenant son fils dans ses bras, le présentant à leur dévouement, -produisit sur eux la plus vive émotion, et ils promirent bien -sincèrement de ne pas livrer à d'autres le glorieux trône de France. -Hélas! ils le croyaient! Lequel d'entre eux, en effet, bien que le -champ fût ouvert alors à toutes les suppositions, lequel pouvait -prévoir en ce moment les scènes si différentes qui se passeraient -bientôt dans ces Tuileries, et confondraient la prévoyance -non-seulement de ceux qui les occupaient, mais de leurs successeurs, -et des successeurs de leurs successeurs!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Adieux de Napoléon à sa femme et à son fils, qu'il ne -devait plus revoir.</span> -Napoléon partit le lendemain pour Châlons, et en partant, sans savoir -qu'il les embrassait pour la dernière fois, serra fortement dans ses -bras sa femme et son fils. Sa femme pleurait et craignait de ne plus -le revoir. Elle était destinée à ne plus le revoir en effet, sans que -les boulets ennemis dussent l'enlever à son affection! On l'eût bien -surprise assurément si on lui eût dit que ce mari, actuellement -l'objet de toutes ses sollicitudes, mourrait dans une île de l'Océan, -prisonnier de l'Europe, et oublié d'elle! Quant à lui, on ne l'eût -point étonné, quoi <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> qu'on lui eût prédit, car, extrême -abandon, extrême dévouement, il s'attendait à tout de la part des -hommes, qu'il connaissait profondément, et avec lesquels il se -conduisait néanmoins comme s'il ne les avait pas connus!</p> - -<p class="p2 center">FIN DU LIVRE CINQUANTE ET UNIÈME.</p> -</div> - -<div class="chapter"> -<h2><span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> LIVRE CINQUANTE-DEUXIÈME.<br /> -<span class="smaller">BRIENNE ET MONTMIRAIL.</span></h2> - -<p class="resume"> - Arrivée de Napoléon à Châlons-sur-Marne le 25 - janvier. — Abattement des maréchaux, et assurance de - Napoléon. — Son plan de campagne. — Son projet de manœuvrer - entre la Seine et la Marne, dans la conviction que les armées - coalisées se diviseront pour suivre le cours de ces deux - rivières. — Soupçonnant que le maréchal Blucher s'est porté sur - l'Aube pour se réunir au prince de Schwarzenberg, il se décide à - se jeter d'abord sur le général prussien. — Brillant combat de - Brienne livré le 29 janvier. — Blucher est rejeté sur la Rothière - avec une perte assez notable. — En ce moment les souverains réunis - autour du prince de Schwarzenberg, délibèrent s'il faut s'arrêter - à Langres, pour y négocier avant de pousser la guerre plus - loin. — Arrivée de lord Castlereagh au camp des alliés. — Caractère - et influence de ce personnage. — Les Prussiens par esprit de - vengeance, Alexandre par orgueil blessé, veulent pousser la - guerre à outrance. — Les Autrichiens désirent traiter avec - Napoléon dès qu'on le pourra honorablement. — Lord Castlereagh - vient renforcer ces derniers, à condition qu'on obligera la - France à rentrer dans ses limites de 1790, et que lui ôtant la - Belgique et la Hollande, on en formera un grand royaume pour la - maison d'Orange. — Empressement de tous les partis à satisfaire - l'Angleterre. — Lord Castlereagh ayant obtenu ce qu'il désirait, - décide les cours alliées à l'ouverture d'un congrès à Châtillon, - où l'on appelle M. de Caulaincourt pour lui offrir le retour de - la France à ses anciennes limites. — La question politique étant - résolue de la sorte, la question militaire se trouve résolue par - l'engagement survenu entre Blucher et Napoléon. — Le prince de - Schwarzenberg vient au secours du général prussien, avec toute - l'armée de Bohême. — Position de Napoléon ayant sa droite à - l'Aube, son centre à la Rothière, sa gauche aux bois - d'Ajou. — Sanglante bataille de la Rothière livrée le 1<sup>er</sup> - février 1814, dans laquelle Napoléon, avec 32 mille hommes, tient - tête toute une journée à 100 mille combattants. — Retraite en bon - ordre sur Troyes le 2 février. — Position presque désespérée de - Napoléon. — Replié sur Troyes, il n'a pas 50 mille hommes à - opposer aux armées coalisées, qui peuvent en réunir 220 - mille. — En proie aux sentiments les plus douloureux, il ne perd - cependant pas courage, et fait ses dispositions dans la - prévoyance d'une faute capitale de la part de l'ennemi. — Ses - mesures pour l'évacuation de l'Italie, et pour l'appel à Paris - d'une partie des armées qui défendent les Pyrénées. — Ordre de - disputer Paris à outrance pendant qu'il manœuvrera, et d'en - faire sortir sa femme et son fils. — Réunion du congrès <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> - de Châtillon. — Propositions outrageantes faites à M. de - Caulaincourt, lesquelles consistent à ramener la France aux - limites de 1790, en l'obligeant en outre de rester étrangère à - tous les arrangements européens. — Douleur et désespoir de M. de - Caulaincourt. — Pendant ce temps la faute militaire que Napoléon - prévoyait s'accomplit. — Les coalisés se divisent en deux masses: - l'une sous Blucher doit suivre la Marne, et déborder Napoléon par - sa gauche, pour l'obliger à se replier sur Paris, tandis que - l'autre, descendant la Seine, le poussera également sur Paris - pour l'y accabler sous les forces réunies de la - coalition. — Napoléon partant le 9 février au soir de Nogent avec - la garde et le corps de Marmont, se porte sur Champ-Aubert. — Il y - trouve l'armée de Silésie divisée en quatre corps. — Combats de - Champ-Aubert, de Montmirail, de Château-Thierry, de Vauchamp, - livrés les 10, 11, 12 et 14 février. — Napoléon fait 20 mille - prisonniers à l'armée de Silésie, et lui tue 10 mille hommes, - sans presque aucune perte de son côté. — À peine délivré de - Blucher, il se rejette par Guignes sur Schwarzenberg qui avait - franchi la Seine, et l'oblige à la repasser en désordre. — Combats - de Nangis et de Montereau les 18 et 19 février. — Pertes - considérables des Russes, des Bavarois et des Wurtembergeois. — Un - retard survenu à Montereau permet au corps de Colloredo, qu'on - allait prendre tout entier, de se sauver. — Grands résultats - obtenus en quelques jours par Napoléon. — Situation complétement - changée. — Événements militaires en Belgique, à Lyon, en Italie, - et sur la frontière d'Espagne. — Révocation des ordres envoyés au - prince Eugène pour l'évacuation de l'Italie. — Renvoi de Ferdinand - VII en Espagne, et du Pape en Italie. — La coalition, frappée de - ses échecs, se décide à demander un armistice. — Envoi du prince - Wenceslas de Liechtenstein à Napoléon. — Napoléon feint de le bien - accueillir, mais résolu à poursuivre les coalisés sans relâche, - se borne à une convention verbale pour l'occupation pacifique de - la ville de Troyes. — Résultat inespéré de cette première période - de la campagne.</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Janv. 1814.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Départ de Napoléon le 25 janvier au matin.</span> -Parti le 25 au matin de Paris, Napoléon arriva le même soir à -Châlons-sur-Marne. Déjà un grand nombre de fuyards, soldats et -paysans, encombraient cette route. -<span class="sidenote" title="En marge">Son arrivée à Châlons.</span> -Les habitants de Châlons, auxquels -sa présence rendait la confiance, criaient beaucoup: <cite>vive -l'Empereur!</cite> mais en y ajoutant: <cite>à bas les droits réunis!</cite> tant la -révolte contre le régime établi commençait à devenir générale. C'était -à vrai dire le cri de l'égoïsme local contre le plus nécessaire des -impôts que tous les flatteurs du peuple, à <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> quelque classe -qu'ils appartiennent, ont également promis d'abolir, sans pouvoir -jamais le remplacer, mais qui dans le moment signifiait en réalité: <cite>à -bas le régime impérial</cite>. Seulement les Châlonnais qualifiaient ce -régime par ce qui les froissait le plus en leur qualité de vignerons -de la Champagne. Napoléon n'y prit garde, se montra doux, serein, -accueillant, et les gagna tous par sa tranquille attitude.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Dans quel état d'esprit Napoléon trouve les maréchaux.</span> -Berthier l'avait précédé à Châlons. Le vieux duc de Valmy, toujours -chargé de l'administration des dépôts, s'y était rendu de son côté. -Marmont, Ney y étaient accourus. Ils étaient fort troublés, quoique -ordinairement le danger les intimidât peu, mais n'ayant dans les mains -que des débris, ils demandaient avec instance des renforts, et se -flattaient en voyant arriver Napoléon que ces renforts allaient -suivre. Malheureusement il ne leur apportait que lui-même; c'était -beaucoup certainement (et on ne tardera pas à en avoir la preuve), -mais ce n'était pas assez pour résister à la masse d'ennemis déchaînés -contre la France. Ses lieutenants lui dirent que sans doute il amenait -des forces à sa suite.—Non, répondit-il avec sang-froid, et après les -avoir consternés par cette réponse, il les ranima bientôt par la -hardiesse et la profondeur des vues qu'il développa devant eux. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon leur expose la situation avec un rare sang-froid.</span> -Il -semblait que, débarrassé des soucis amers qui l'accablaient à Paris, -et redevenu soldat, il retrouvât en rentrant dans sa profession toute -sa sérénité d'âme, au point de découvrir des ressources où personne -n'en voyait. Il parla longuement à ses maréchaux, et leur exposa la -situation à peu près comme il suit.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> Ses forces se réduisaient pour ainsi dire à ce que les maréchaux -amenaient avec eux: Victor avait à peu près 7 mille fantassins et -3,500 cavaliers; Marmont 6 mille fantassins et 2,500 cavaliers; Ney 6 -mille fantassins. Ces trois maréchaux possédaient en outre 120 bouches -à feu assez bien attelées. À douze lieues de là, c'est-à-dire à -Arcis-sur-Aube, le général Gérard avait une division de réserve de 6 -mille hommes; à dix-huit lieues, c'est-à-dire à Troyes, le maréchal -Mortier avait 15 mille soldats de la vieille garde, infanterie et -cavalerie, ce qui portait ces divers rassemblements à 46 ou 47 mille -hommes. Lefebvre-Desnoëttes arrivait avec la cavalerie légère de la -garde, comptant 3 mille chevaux, et avec quelques mille hommes -d'infanterie, soit jeune garde, soit bataillons tirés des dépôts, ce -qui supposait en total cinquante et quelques mille hommes dans la -partie la plus menacée du territoire, non compris, il est vrai, la -seconde division de réserve qui s'organisait sous le général -Hamelinaye à Troyes, la cavalerie qui se formait sur la Seine sous -Pajol, et les rassemblements de gardes nationales. C'était bien peu -assurément contre les 220 ou 230 mille soldats éprouvés qui marchaient -contre la capitale, sans parler de ceux qui devaient survenir bientôt. -À Paris se formaient encore deux divisions de jeune garde, et quelques -nouveaux bataillons de ligne; sur la route de Bordeaux s'avançaient -plusieurs divisions d'Espagne, et Macdonald enfin arrivait par les -Ardennes avec une douzaine de mille hommes. Mais ces renforts devaient -être plus que surpassés par ceux que l'ennemi attendait, <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> et -pour le premier moment, pour le premier choc, on avait 50 mille hommes -contre 230 mille. Napoléon ne dit pas toute la vérité à ses -lieutenants, de peur de les décourager, mais il ne s'en éloigna guère. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon leur montre qu'il reste, dans la manière -dont se présente l'ennemi, dans la nature des lieux, d'heureuses -combinaisons à opposer aux coalisés, et que rien n'est encore perdu.</span> -Néanmoins il n'y avait pas à s'épouvanter selon lui. L'ennemi était -nombreux, mais divisé, et il était impossible qu'il ne commît pas de -grandes fautes dont on se hâterait de tirer parti. Il s'avançait par -deux routes, celle de l'est, de Bâle à Paris, celle du nord-est, de -Mayence à Paris, et il était difficile qu'il fît autrement, ayant à -lier ses opérations avec les troupes agissant dans les Pays-Bas. -Indépendamment de cette séparation obligée entre l'armée de Blucher, -ancienne armée de Silésie, et celle de Schwarzenberg, ancienne armée -de Bohême, l'ennemi s'était encore fractionné par des motifs -secondaires. Blucher avait laissé des troupes au blocus de Mayence et -de Metz; les colonnes de Schwarzenberg étaient fort éloignées les unes -des autres; celle de Bubna avait pris par Genève, celle de Colloredo -venait par Auxonne et la Bourgogne, celle de Giulay et du prince de -Wurtemberg par Langres et la Champagne, celle de de Wrède par -l'Alsace. Enfin celle de Wittgenstein se trouvait aux environs de -Strasbourg. Il y avait encore quelques détachements autour de -Besançon, Béfort, Huningue, etc. Il n'était pas possible que tant de -corps épars fussent dirigés avec assez d'intelligence pour être -concentrés à propos sur le point où ils auraient à combattre. -D'ailleurs la configuration des lieux allait les induire elle-même à -commettre les fautes dont on espérait profiter.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> Lorsqu'on s'avance vers la capitale de la France soit par le -nord-est, soit par l'est, on arrive, après avoir passé la Meuse ou la -Saône, au bord d'un bassin dont Paris est le centre, et vers lequel -coulent la Marne et la Seine, formant un angle dont les côtés viennent -se réunir à un sommet commun, qui est Paris. (Voir les cartes n<sup>os</sup> -61 et 62.) Blucher suivait en ce moment un côté de cet angle, en se -portant vers Saint-Dizier sur la Marne; Schwarzenberg suivait l'autre -en poursuivant Mortier le long de la Seine. C'était le cas de se jeter -rapidement sur l'un d'eux, n'importe lequel, avec les forces qu'on -pourrait réunir. Aux 25 mille hommes de Ney, Victor et Marmont, -Napoléon allait ajouter le détachement de Lefebvre-Desnoëttes avec une -immense quantité d'artillerie. Il pouvait, après avoir remonté la -Marne jusqu'à Saint-Dizier, se rabattre promptement sur sa droite, -attirer à lui Gérard et Mortier, et fondre avec 50 mille hommes sur la -colonne de Schwarzenberg. Il était probable qu'on aurait là un succès. -Ce premier avantage arrêterait la marche si confiante des coalisés. Si -la guerre se prolongeait, on pourrait en manœuvrant bien dans cet -angle formé par la Seine et la Marne, avoir d'autres succès, peut-être -considérables. D'une part, le duc de Valmy allait faire occuper les -divers passages de la Marne, en levant les gardes nationales et en -barricadant tous les ponts; de l'autre Pajol, avec la cavalerie et les -gardes nationales, allait prendre les mêmes précautions sur la Seine, -et pousser ses opérations sur l'Yonne, qui en est pour ainsi dire un -bras détaché. <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> Entre ces deux lignes de la Marne et de la -Seine se trouve une ligne intermédiaire, celle de l'Aube, qui -multiplie les difficultés pour l'attaquant, et les moyens de -résistance pour l'attaqué. L'ennemi amené tantôt par choix, tantôt par -nécessité, à se partager entre ces diverses rivières, n'en possédant -pas les passages que nous occuperions exclusivement, fournirait mille -occasions de le battre, qu'il faudrait promptement saisir, et on -pouvait s'en fier de ce soin à Napoléon. Pendant ce temps arriveraient -des troupes d'Espagne et de l'intérieur, la population ranimée par le -succès reprendrait courage, Augereau remonterait de Lyon sur Besançon, -et inquiéterait l'ennemi sur ses derrières; les commandants de nos -places exécuteraient de fréquentes sorties contre les faibles corps -qui les bloquaient, et si la fortune n'était pas absolument contraire, -on aurait quelque bonne journée, et Caulaincourt, ainsi secondé, -finirait par signer une paix honorable. Tout n'était donc pas perdu! -s'écriait Napoléon. La guerre présentait tant de chances diverses -quand on savait persévérer! Il n'y avait de vaincu que celui qui -voulait l'être! Sans doute on aurait des jours difficiles; il faudrait -quelquefois se battre un contre trois, même un contre quatre; mais on -l'avait fait dans sa jeunesse, il fallait bien savoir le faire dans -son âge mûr. D'ailleurs, de tous les débris de l'ancienne armée, on -avait conservé une excellente et nombreuse artillerie, au point -d'avoir cinq ou six pièces par mille hommes. Les boulets valaient bien -les balles. On avait eu toutes les gloires; il en restait une -dernière à acquérir qui complète toutes les autres <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> et les -surpasse, celle de résister à la mauvaise fortune, et d'en triompher; -après quoi on se reposerait dans ses foyers, et on vieillirait tous -ensemble dans cette France, qui, grâce à ses héroïques soldats, après -tant de phases diverses, aurait sauvé sa vraie grandeur, celle des -frontières naturelles, et de plus une gloire impérissable.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La confiance et les vues profondes de Napoléon raniment ses -lieutenants.</span> -En disant ces nobles choses, Napoléon se montrait serein, caressant, -rajeuni, paraissait croire tout ce qu'il disait (et en croyait en -effet une partie), tant son génie entrevoyait de chances cachées à -d'autres. Il finit ainsi par communiquer à ses lieutenants quelque -chose de sa confiance, et les laissa moins abattus qu'il ne les avait -trouvés. Le plus animé en ce moment, celui qui manifestait les -meilleures dispositions, était Marmont. Ney était triste. Le héros de -la Moskowa semblait ne pas s'être remis encore de la journée de -Dennewitz.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ordres pour occuper tous les passages de la Marne, de -l'Aube et de la Seine.</span> -Dans la nuit même, Napoléon sans prendre de repos, ordonna au duc de -Valmy de réunir à Châlons les détachements qui se repliaient, à -l'exception des dépôts qui devaient continuer leur marche sur Paris, -de lever partout les gardes nationales, et de barricader les bourgs et -les villes qui avaient des ponts sur la Marne. Il enjoignit également -à Macdonald qui achevait son mouvement rétrograde, de s'arrêter à -Châlons pour garder le cours de la Marne. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) Il -prescrivit à Mortier de quitter Troyes, de se réunir à Gérard sur -l'Aube, ligne intermédiaire, comme nous l'avons dit, entre la Seine et -la Marne, et de s'y tenir prêts ou à le recevoir ou à venir à lui; à -Pajol de bien veiller <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> sur les ponts de la Seine et de -l'Yonne, tels que Nogent, Montereau, Sens, Joigny, Auxerre, et de -courir assez à droite avec sa cavalerie pour intercepter les partis -qui essayeraient de pénétrer jusqu'à la Loire.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon rentre de vive force dans Saint-Dizier.</span> -Le lendemain matin 26, Napoléon se porta sur Vitry. -Lefebvre-Desnoëttes l'avait rejoint. Avec Lefebvre, Marmont, Ney, -Victor, il avait en tout 33 à 34 mille hommes. L'ennemi occupait -Saint-Dizier. Napoléon ordonna à Victor de l'en chasser, ce qui fut -exécuté avec la plus rare vigueur. La présence de Napoléon avait -ranimé tous les courages. On rentra à Saint-Dizier après avoir fait -quelques prisonniers qui appartenaient au corps russe de Landskoi. -Voici ce qui se passait du côté des coalisés.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ce qui se passait chez les coalisés au moment de l'arrivée -de Napoléon sur la haute Marne.</span> -Fatigué d'attendre lord Castlereagh, et malgré le désir de lui parler -le premier, Alexandre, qui avait la prétention d'être nécessaire -partout, et qui était souvent utile en bien des endroits, avait voulu -suivre le grand quartier général, disant que sans lui on se -brouillerait, et qu'on ne commettrait que des fautes. Il s'était rendu -à Langres, où les souverains et les ministres alliés l'avaient -accompagné. Une partie considérable de l'armée du prince de -Schwarzenberg était répandue entre la haute Marne et l'Aube -supérieure, entre Chaumont et Bar-sur-Aube (voir la carte n<sup>o</sup> 62), -attendant Blucher qui arrivait par Saint-Dizier. Là on s'était mis à -délibérer, et il le fallait pour se conformer aux divisions établies -par M. de Metternich entre les diverses périodes de la guerre. On -avait en effet accompli la première période qui consistait à <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> -s'avancer jusqu'au Rhin, plus la seconde qui consistait à s'avancer -jusqu'au delà des Vosges et des Ardennes, et il restait à accomplir la -troisième, la plus difficile, celle de marcher sur Paris. -<span class="sidenote" title="En marge">Ayant franchi les deux premières périodes de la guerre, les -coalisés délibèrent avant d'entreprendre la troisième, qui doit -consister à marcher sur Paris.</span> -Les avis -étaient fort partagés sur cette troisième période, et on comptait sur -lord Castlereagh, qui venait enfin d'arriver, pour résoudre la -question. Provisoirement, pour ne pas prolonger un silence inconvenant -envers M. de Caulaincourt, on lui avait assigné Châtillon-sur-Seine -comme lieu des futures négociations. On avait eu beaucoup de peine à -obtenir cette concession d'Alexandre qui déjà inclinait à ne plus -traiter qu'à Paris même. -<span class="sidenote" title="En marge">Châtillon-sur-Seine désigné comme lieu où doit se réunir le -futur congrès.</span> -Mais ce qui avait contribué à le faire céder, -c'était le lieu du nouveau congrès qu'il avait voulu choisir en -France, pour infliger à Napoléon l'humiliation de traiter au sein de -ses provinces envahies. En même temps les diverses armées tendaient à -se rapprocher. Tandis que l'armée du prince de Schwarzenberg était -répandue autour de Langres, Blucher après avoir quitté Nancy, avait -traversé Saint-Dizier, y avait laissé le détachement russe de Landskoi -pour donner à croire qu'il descendait sur Châlons en suivant la Marne, -et au contraire avait quitté la Marne pour courir sur l'Aube, afin de -se joindre à Schwarzenberg, d'entraîner la grande armée par sa -présence, de faire cesser ses hésitations, et de décider une marche -hardie sur Paris. Ayant laissé le corps du comte de Saint-Priest vers -Coblentz, une partie du corps de Langeron devant Mayence, celui d'York -devant Metz, il arrivait avec le corps de Sacken et le reste de celui -de Langeron. L'avant-garde de <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> Wittgenstein commandée par -Pahlen, s'étant trouvée sur sa route, il l'avait recueillie, et -amenait ainsi avec lui trente et quelques mille hommes. -<span class="sidenote" title="En marge">Pendant ce temps, Blucher à la tête de 30 mille hommes, se -porte à Bar-sur-Aube pour se joindre au prince de Schwarzenberg et -prendre part à la délibération.</span> -Il venait de -défiler transversalement de la Marne à l'Aube, au moment même où -Napoléon touchait à Saint-Dizier. La Marne dans cette partie -supérieure de son cours, c'est-à-dire à la hauteur de Saint-Dizier, -n'est qu'à dix ou douze lieues de l'Aube.</p> - -<p>Telle était la situation des coalisés le 27 janvier au soir, quand -Napoléon entra dans Saint-Dizier. Il apprit là par les prisonniers, -par les gens du pays interrogés avec un art que lui seul possédait, -que Blucher à la tête d'environ trente mille hommes avait passé devant -lui, pour aller probablement se réunir à la colonne qui poursuivait -Mortier sur l'Aube. Il n'hésita pas un instant et résolut de -s'attacher à ses pas, et de le suivre sans relâche jusqu'à ce qu'il -l'eût rejoint et battu. Placé sur ses communications, interceptant les -secours qui pouvaient lui arriver des corps laissés en arrière, ayant -de plus la possibilité de l'atteindre avant sa réunion à -Schwarzenberg, il avait toute chance de le trouver en mauvaise -position et d'en tirer grand parti.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se décide à poursuivre Blucher.</span> -Napoléon aurait pu en remontant la Marne jusqu'à Joinville, gagner une -bonne chaussée qui par Doulevent et Soulaines aboutissait sur l'Aube -vers Brienne; mais c'était perdre une journée. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) -Il aima mieux se jeter tout de suite sur sa droite par un chemin de -traverse qui aboutissait directement sur l'Aube à la hauteur de -Brienne. C'était un pays de bois et de vallons qu'il était possible de -franchir en deux marches. Il recommanda au maréchal <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> Mortier -et au général Gérard de rester sur l'Aube, et de s'y maintenir pendant -qu'il s'occupait de les rejoindre. Par la chaussée de Joinville à -Doulevent qu'il ne voulait pas prendre lui-même, il dirigea ce qui -était arrivé du corps de Marmont, avec la division Duhesme du corps de -Victor, et il y ajouta les dragons de Briche pour battre le pays, et -intercepter la route de Nancy par laquelle pouvaient survenir les -troupes de Blucher demeurées en arrière. -<span class="sidenote" title="En marge">Marche de la Marne à l'Aube par la route de Montierender.</span> -Avec Victor, Ney, toute la -cavalerie, environ 17 ou 18 mille hommes, il marcha sur Brienne par le -chemin de traverse d'Éclaron à Montierender. Les jours précédents il -avait gelé; le 28, jour de cette première marche, il pleuvait. On eut -une extrême difficulté à franchir ces chemins, qui ne servaient qu'à -l'exploitation des bois. Heureusement l'artillerie était bien attelée; -d'ailleurs avec le secours des gens du pays, qui prêtaient volontiers -leurs bras et leurs chevaux, on arriva, quoique fort tard, à -Montierender. En traversant Éclaron on trouva les habitants désolés -des ravages que l'ennemi avait déjà exercés chez eux. Après les -résolutions modérées qu'ils avaient affichées en entrant en France, -les coalisés étaient revenus aux mœurs de la guerre, que la -barbarie chez les Russes, une haine aveugle chez les Prussiens, -rendaient encore plus cruelles que de coutume. Ils pillaient et -ravageaient par goût quand ce n'était pas par besoin. Les paysans -consternés avaient adressé leurs plaintes à Napoléon, qui leur accorda -quelques secours sur son trésor. Il leur promit en outre de faire -reconstruire leur église, qui avait été détruite.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de Napoléon devant Brienne.</span> -Le lendemain 29 on partit de Montierender pour Brienne. On eut comme -la veille beaucoup de peine à s'avancer sur les chemins défoncés par -les pluies. Enfin, vers trois ou quatre heures de l'après-midi, -Grouchy qui commandait la cavalerie de l'armée, et Lefebvre-Desnoëttes -celle de la garde, en débouchant du bois d'Ajou, découvrirent dans une -plaine légèrement ondulée la cavalerie du comte Pahlen, appuyée par -quelques bataillons légers de Scherbatow. Un peu plus loin on -apercevait la petite ville de Brienne, avec son château bâti sur une -éminence et entouré de bois. L'Aube coulait au delà. Des troupes -nombreuses se montraient le long de l'Aube, et elles paraissaient -rebrousser chemin. Voici ce que signifiaient ces divers mouvements.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Il rencontre Blucher, qui s'étant avancé jusqu'à Arcis, se -hâte de rétrograder vers Bar-sur-Aube.</span> -Blucher parvenu à Bar-sur-Aube, petite ville située sur la rivière de -l'Aube fort au-dessus de Brienne, s'était imaginé que Mortier -cherchait à passer cette rivière pour se réunir à Napoléon vers la -Marne, et il avait résolu de l'en empêcher. En conséquence, il s'était -porté sur Brienne, Lesmont et Arcis, dans l'intention de couper les -ponts de l'Aube. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) Mais informé de l'apparition -de Napoléon, il s'était hâté de revenir sur ses pas, et en ce moment -il traversait, à la tête du corps de Sacken, la ville de Brienne, pour -remonter vers Bar-sur-Aube. Afin de couvrir ce mouvement, le comte -Pahlen, avec sa cavalerie et quelques bataillons légers du prince -Scherbatow, observait la plaine et la lisière des bois par lesquels -devait déboucher l'armée française. Le général Olsouvieff gardait les -approches de Brienne, que traversait, <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> en rétrogradant sur -Bar, le grand parc d'artillerie des Prussiens.</p> - -<p>Dès qu'il reconnut les escadrons du comte Pahlen, Lefebvre-Desnoëttes -s'élança sur eux avec sa cavalerie légère, et les força de se replier -sur les bataillons de Scherbatow formés en carré. La cavalerie russe -vint en effet s'abriter derrière ces bataillons, et se placer à droite -de la ligne ennemie, en face de notre gauche. -<span class="sidenote" title="En marge">Position de Blucher en avant de Brienne.</span> -Pendant ce temps, -Olsouvieff s'était déployé en avant de la ville, et le corps de -Sacken, arrêté dans sa marche rétrograde, était venu prendre position -à côté d'Olsouvieff, afin de protéger Brienne, qu'il importait de bien -occuper pour que le parc d'artillerie prussien pût défiler en sûreté.</p> - -<p>L'infanterie française étant encore engagée dans les bois, Napoléon -fut réduit à canonner la ligne russe, que ses cavaliers ne pouvaient -entamer, et on se borna ainsi pendant plus de deux heures à un échange -de boulets qui ne laissait pas que d'être assez meurtrier. Enfin, Ney -et Victor commençant à déboucher, Napoléon ordonna d'attaquer -sur-le-champ. Victor avait laissé la division Duhesme à Marmont, et -Ney n'avait que deux faibles divisions de la garde; nous disposions -ainsi tout au plus de 10 à 11 mille hommes d'infanterie, et de 6 mille -de cavalerie. -<span class="sidenote" title="En marge">Combat de Brienne livré le 29 janvier.</span> -Blucher avait 30 mille hommes au moins. Napoléon -n'hésita pas toutefois, car on ne comptait plus les ennemis et au -contraire on comptait les heures. Il poussa Ney en deux colonnes -directement sur Brienne, tandis qu'il dirigeait par sa droite une -brigade du corps de Victor sur le château de Brienne, et qu'il -portait vers sa gauche le reste de <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> ce corps, de manière à -menacer la route de Brienne à Bar, ce qui devait déterminer la -retraite de Blucher.</p> - -<p>Ces dispositions eurent tout d'abord le succès désiré. Nous avions -bien peu de vieilles troupes; la jeune garde ne comprenait que des -conscrits à peine vêtus, et n'ayant jamais tiré un coup de fusil. On -les appelait des <em>Marie-Louise</em>, du nom de la régente, sous laquelle -ils avaient été levés et organisés. Mais ils étaient placés dans de -vieux cadres, et conduits par le maréchal Ney. Ces jeunes gens -supportèrent un feu violent sans en être ébranlés, et forcèrent -l'infanterie russe à se replier sur Brienne, quoique trois fois plus -nombreuse qu'eux. Malheureusement un accident survenu à notre aile -gauche ralentit ce succès. Vers cette aile, la faible colonne de -Victor, que Napoléon avait dirigée sur la route de Bar afin de menacer -la ligne de retraite de Blucher, s'était trouvée en face de la -cavalerie russe ramenée tout entière de ce côté, tandis que la nôtre -était au côté opposé. Abordée brusquement par plusieurs milliers de -cavaliers, l'infanterie de Victor éprouva une sorte de surprise et fut -contrainte de rétrograder. Napoléon, qui était au milieu d'elle, -courut le plus grand danger, et vit enlever sous ses yeux quelques -pièces d'artillerie. Ce mouvement rétrograde de notre gauche arrêta -l'essor de Ney. Mais en ce moment la brigade détachée de Victor sur la -droite avait tourné Brienne, pénétré à travers le parc du château, -assailli et enlevé le château lui-même. Elle avait failli prendre -Blucher avec son état-major, et elle captura le fils du chancelier de -Hardenberg. De notre côté nous perdîmes <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> le brave -contre-amiral Baste, des marins de la garde, qui dans cette journée -termina une vie héroïque par une mort glorieuse. La conquête de cette -position dominante causa un fort ébranlement parmi les Russes. Ney -alors les poussa vivement, entra dans Brienne à leur suite, et emporta -la ville à l'instant même où l'artillerie de l'ennemi achevait de la -traverser. Blucher, piqué du résultat de cette première rencontre, -craignant pour la queue de son parc d'artillerie, voulut faire un -dernier effort pour reprendre Brienne et l'occuper au moins pendant -quelques heures. Il exécuta en effet vers dix heures du soir une -attaque furieuse contre la ville et le château, à la tête de -l'infanterie de Sacken. L'attaque sur la ville, favorisée par la nuit, -eut un commencement de succès contre nos jeunes troupes surprises de -ce retour offensif. Mais un brave officier, le chef de bataillon -Enders, qui gardait le château avec un bataillon du 56<sup>e</sup>, culbuta les -assaillants dans la ville, et ceux-ci reçus par nos soldats qui -étaient revenus de leur trouble, furent tous tués ou pris. Ce succès -ranima notre élan; on poussa l'infanterie de Sacken hors de la ville, -et notre artillerie qui était nombreuse, tirant aussi juste que -l'obscurité le permettait, couvrit les Russes de mitraille.</p> - -<p>Il était onze heures du soir lorsque ce combat fut terminé. La -confusion était si grande que Napoléon ne crut pas pouvoir prendre -gîte au château. Il coucha dans un village voisin, se trouva un moment -entouré de Cosaques en regagnant son bivouac, et fut sur le point -d'être enlevé. Berthier, précipité dans la boue, en fut retiré tout -meurtri.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> Le lendemain matin on vit plus clair dans la position. On sut -qu'on avait eu affaire à plus de trente mille hommes, et que Blucher -se retirait dans la vaste plaine qui s'étend au delà de Brienne, sur -la route de Bar-sur-Aube. On le suivit avec une centaine de bouches à -feu, et on le cribla de boulets jusqu'au village de la Rothière où il -s'arrêta.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Résultats du combat de Brienne.</span> -Ce combat était fort honorable pour nos jeunes soldats, qui se battant -dans la proportion d'un contre deux, avaient fini par l'emporter sur -les plus vieilles bandes de la coalition, menées par le plus brave de -ses généraux. Malheureusement ce n'était pas un contre deux, mais un -contre cinq qu'il faudrait bientôt se battre pour tâcher de sauver la -France! L'ennemi avait laissé dans nos mains environ 4 mille hommes -morts ou blessés. Nous en avions près de 3 mille hors de combat. Mais -le champ de bataille étant à nous, les blessés n'étaient pas de notre -côté des hommes perdus. L'effet moral importait plus encore que le -résultat matériel. Nos soldats, démoralisés lorsque Napoléon les avait -rejoints à Châlons, commençaient à recouvrer leur courage en le -voyant, en se retrouvant au feu avec lui, et en reprenant sous sa -forte impulsion l'habitude de vaincre.</p> - -<p>Bien que Napoléon n'eût pas obtenu tous les avantages qu'il avait -espérés d'une irruption soudaine au milieu des corps dispersés de la -coalition, toutefois il lui avait fait sentir sa présence, il lui -avait appris que ce n'était pas sans coup férir qu'elle arriverait à -Paris, comme elle s'en était flattée d'après la facilité de ses -premiers mouvements, et il s'était <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> posé entre elle et la -capitale de manière à lui en barrer le chemin. La position de Brienne -était dans cette vue parfaitement choisie.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Configuration des vallées de la Marne, de l'Aube et de la -Seine, et combinaisons auxquelles elles peuvent donner lieu.</span> -La rivière de l'Aube sur laquelle Napoléon venait de s'arrêter par -suite de l'occupation de Brienne, divise en deux, comme nous l'avons -dit, l'espace qui s'étend de la Marne à la Seine. (Voir la carte n<sup>o</sup> -62.) Placé sur l'Aube, Napoléon était presque à égale distance de la -Marne et de la Seine, pouvant en deux petites marches se porter ou sur -l'une ou sur l'autre, afin d'arrêter l'ennemi qui voudrait s'avancer -sur Paris par la route de Châlons ou par celle de Troyes. Ayant à -Brienne le gros de ses forces, ayant de plus un rassemblement à -Châlons et un à Troyes, maître de renforcer alternativement l'un ou -l'autre, et résigné dans tous les cas à se battre contre des forces -infiniment supérieures, il était certain d'arriver toujours à temps -sur celle des deux routes qui serait la plus menacée. Que l'ennemi -voulût sortir de cet angle pour porter le théâtre de la guerre au delà -de la Marne, ou au delà de la Seine, c'était peu probable. Blucher, en -effet, était obligé de rester lié avec les troupes qui opéraient vers -la Belgique, comme Schwarzenberg avec celles qui opéraient vers la -Suisse, de manière qu'ils avaient chacun un lien, Blucher vers le -nord, Schwarzenberg vers l'est. Devant en outre, sous peine des plus -grands périls, ne pas trop s'éloigner l'un de l'autre, ils étaient -inévitablement contraints de suivre, Blucher la Marne, Schwarzenberg -la Seine, à moins qu'ils ne se réunissent pour marcher en une seule -colonne sur Paris.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> C'est d'après cet état de choses, profondément étudié, que -Napoléon arrêta ses dispositions. -En ce moment les deux colonnes ennemies semblaient n'en faire qu'une, -qui avait Troyes et les bords de la Seine pour direction naturelle. -<span class="sidenote" title="En marge">Position que Napoléon occupe à Troyes, Brienne et Châlons.</span> -Napoléon s'occupa donc de former vers Troyes son principal -rassemblement. Par ce motif il renvoya le maréchal Mortier avec la -vieille garde d'Arcis sur Troyes. Il plaça le général Gérard avec la -division Dufour, la première de réserve, à Piney, moitié chemin de -Brienne à Troyes. On doit se souvenir qu'à Troyes même la seconde -division de réserve avait commencé à se former sous le général -Hamelinaye, et qu'elle n'était forte encore que de 4 mille hommes. -Napoléon ordonna de la compléter le plus tôt possible à 8 mille, et de -la renforcer en attendant de toutes les gardes nationales de la -Bourgogne. Avec Hamelinaye et Gérard, qui comptaient 12 mille hommes, -avec la vieille garde qui en comprenait 15 mille, le maréchal Mortier -pouvait disposer de 27 mille hommes. Napoléon espérait lui adjoindre -sous peu de jours les 15 mille hommes venant en poste d'Espagne, ce -qui devait former une masse d'environ 40 mille hommes, dont 30 des -meilleures troupes qui fussent au monde. En se réunissant à Mortier -avec les 25 mille qu'il avait sous la main, et il le pouvait en une -bonne marche, il aurait 65 mille hommes à opposer à la grande armée de -Schwarzenberg, ce qui, dans sa situation, était une force -considérable, et, à la manière dont il se battait, presque suffisante -pour disputer le terrain. -<span class="sidenote" title="En marge">Forces que Napoléon s'efforce de réunir dans ces -positions.</span> -Il donna en même temps de nouveaux soins à -la défense de <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> la Seine et de l'Yonne, et réitéra l'ordre -d'envoyer à Pajol, outre la petite réserve de Bordeaux qui arrivait -par Orléans, toute la cavalerie disponible à Versailles. Pajol devait -avec ces moyens garder Montereau, Sens, Joigny, Auxerre, et pousser -ses partis de cavalerie par le canal de Loing jusqu'à la Loire, de -façon à surveiller toute tentative de Schwarzenberg en dehors du -cercle présumable de ses opérations.</p> - -<p>Vers le côté opposé, c'est-à-dire vers la Marne, Napoléon renouvela -l'ordre au maréchal Macdonald de se porter à Châlons avec tout ce -qu'il ramenait des provinces rhénanes, au duc de Valmy de réunir à la -Ferté-sous-Jouarre, à Meaux, à Château-Thierry, les gardes nationales -qu'on aurait eu le temps de réunir, de barricader les ponts de ces -diverses villes, et d'y amasser les denrées alimentaires du pays. En -cet endroit les forces étaient moindres; mais Blucher seul pouvait s'y -montrer s'il se séparait de Schwarzenberg, et dans ce cas Napoléon -ayant les yeux sur lui comme un chasseur sur sa proie, était prêt à le -suivre pour le prendre en queue ou en flanc. En même temps il réitéra -ses instances pour qu'on organisât à Paris de nouveaux bataillons, à -Versailles de nouveaux escadrons, afin d'ajouter promptement 15 mille -hommes aux 25 mille qu'il avait directement sous la main. -<span class="sidenote" title="En marge">Ses espérances.</span> -S'il en -arrivait là, il était à peu près en mesure de tenir tête à tous ses -ennemis, car se joignant à Mortier vers Troyes avec 40 mille hommes, -il le portait à 80 mille, se joignant vers Châlons à Macdonald, il le -portait à 55 mille, et c'était presque assez, soit contre -Schwarzenberg, <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> soit contre Blucher. Napoléon s'appliqua aussi -à tracer la route militaire de l'armée, depuis Paris jusqu'aux bords -de l'Aube, et il décida qu'elle passerait par la Ferté-sous-Jouarre, -Sézanne, Arcis et Brienne (voir la carte n<sup>o</sup> 62), direction la plus -centrale, et sur laquelle il fit rassembler des ressources de toute -espèce. Prévoyant qu'il aurait bien des fois à manœuvrer de l'Aube -à la Marne, il prescrivit d'entourer Sézanne de palissades, et d'y -former un vaste magasin de denrées et de munitions de guerre. À -Brienne même où il était campé, il assit sa position de la manière la -mieux adaptée au terrain. Il établit à Dienville sur l'Aube sa droite -qui devait se composer de la division Ricard détachée de Marmont, et -de Gérard qui en cas d'attaque avait ordre d'accourir de Piney à -Dienville. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62, et le plan détaillé des environs de -Brienne, carte n<sup>o</sup> 63.) Il établit son centre, consistant dans les -troupes de Victor, au village de la Rothière, au milieu d'une plaine -que traversait la grande route, avec la garde en réserve; il plaça -enfin sa gauche, composée du corps de Marmont, à Morvilliers, le long -d'un coteau assez élevé en avant du bois d'Ajou. Il enjoignit à chaque -chef de corps, à Marmont notamment, de s'entourer d'ouvrages de -campagne, pour compenser notre infériorité numérique dans le cas -très-probable d'une attaque prochaine. Ainsi campé sur l'Aube, presque -à égale distance des deux routes que la coalition devait être tentée -de suivre, il attendait deux choses, premièrement que ses moyens -achevassent de s'organiser, secondement que l'ennemi commît quelque -grosse faute. <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> Cette dernière chance il était loin d'en -désespérer, connaissant bien ses adversaires, et il regardait la -situation comme fort améliorée depuis le combat de Brienne. Il -l'écrivait ainsi à sa femme, à Joseph, à l'archichancelier Cambacérès, -aux ducs de Feltre et de Rovigo, pour qu'à Paris on le dît à tout le -monde, pour qu'on se rassurât, et qu'on s'occupât avec plus de zèle -des diverses créations qu'il avait ordonnées<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Lien vers la note 4"><span class="smaller">[4]</span></a>.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Questions qui s'agitaient au camp des alliés pendant que -Napoléon était à Brienne.</span> -Pendant ce temps, de graves questions s'agitaient au camp des -coalisés, questions à la fois politiques et militaires. La question -politique consistait à savoir si on traiterait avec Napoléon, la -question militaire si on s'arrêterait à Langres, ou si on -entreprendrait tout de suite la troisième période de la guerre, avant -de s'être assuré par quelques <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> pourparlers que la paix était -impossible. Naturellement le parti des esprits ardents, à la tête -duquel étaient les Prussiens et Alexandre, par les motifs que nous -avons rapportés, ne voulait ni traiter ni s'arrêter. Le parti modéré, -à la tête duquel étaient les Autrichiens et quelques hommes sages des -diverses nations coalisées, voulait le contraire. -<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de lord Castlereagh.</span> -C'était à lord -Castlereagh, arrivé enfin au quartier général, qu'il appartenait de -prononcer.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Chacun disposé à complaire au ministre anglais, pour -l'attirer à soi.</span> -Chacun pour l'attirer lui avait concédé d'avance l'objet principal de -ses vœux, c'est-à-dire la création du royaume des Pays-Bas, ce qui -procurait à l'Angleterre l'avantage d'ôter Anvers à la France, de -placer les embouchures des fleuves sous une main capable de les -défendre, et enfin de pouvoir demander à la Hollande en retour de si -beaux dons, le cap de Bonne-Espérance, qui est le Gibraltar de la mer -des Indes, comme l'île de France en est l'île de Malte. -<span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh se présente avec trois vœux bien -prononcés: la constitution du royaume des Pays-Bas, le mariage de la -princesse Charlotte avec le prince d'Orange, et le silence sur le -droit maritime.</span> -Lord -Castlereagh avait à faire à ses alliés une autre confidence dont il -éprouvait quelque embarras à parler, c'était un projet de mariage -entre la princesse Charlotte, héritière du sceptre d'Angleterre, et -l'héritier de la maison d'Orange, projet qui en tout autre temps -aurait soulevé les plus grandes oppositions. Cependant Alexandre avait -accueilli ces ambitions britanniques avec le sourire qu'il accordait à -toutes les passions dont il recherchait l'alliance, et s'était montré -prêt à consentir sans exception aux vœux de l'Angleterre. Ce projet -exigeait de l'Autriche un sacrifice personnel, celui des Pays-Bas -autrichiens, car, dans ce retour universel au passé, les Pays-Bas -auraient dû lui revenir. <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> Mais en fait de Pays-Bas, elle -aimait mieux ceux d'Italie, c'est-à-dire Venise, et elle avait donné -son assentiment aux vues de l'Angleterre, après avoir acquis toutefois -la certitude qu'elle serait dédommagée de son sacrifice en Italie. Il -était un dernier point sur lequel lord Castlereagh apportait un vœu -formel, c'est qu'il ne fût pas question du droit maritime. Le -croirait-on? Dans cette réunion où se trouvaient des puissances qui -aspiraient à former une marine, on s'occupait à peine du droit -maritime, et on le regardait comme affaire particulière regardant tout -au plus la France et l'Angleterre, et naturellement devant être réglée -au gré de la dernière. -<span class="sidenote" title="En marge">La Russie et l'Autriche disposées à condescendre aux -vœux du ministre britannique.</span> -Ainsi tout avait été concédé à lord -Castlereagh, royaume des Pays-Bas, union par mariage entre ce royaume -et celui d'Angleterre, et enfin silence de l'Europe civilisée sur la -législation des mers.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh ayant obtenu ce qu'il souhaite, devient -sur-le-champ raisonnable, et se prononce pour la paix avec Napoléon, -mais sur la base des frontières de 1790.</span> -Ces concessions faites, restait à savoir pour qui se prononcerait lord -Castlereagh, entre ceux qui désiraient la paix, et ceux au contraire -qui demandaient la guerre à outrance. Une fois rassasié, le puissant -Anglais était redevenu parfaitement raisonnable, et, par exemple, sur -la question de traiter ou de ne pas traiter avec Napoléon, il avait -été à la fois sensé et habile.</p> - -<p>Au fond cette question signifiait qu'on ne voulait plus avoir affaire -à Napoléon, et qu'on était résolu à le détrôner pour substituer une -autre dynastie à la sienne. Or c'était pour lord Castlereagh une -difficulté, soit par rapport à l'Angleterre soit par rapport à -l'Autriche. On avait longtemps reproché, comme nous l'avons déjà dit, -aux ministres anglais, <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> élèves et successeurs de M. Pitt, de -soutenir contre la France une guerre de dynastie, et ils avaient pris -une telle habitude de s'en défendre devant le Parlement, qu'ils s'en -défendaient encore, même quand le peuple anglais lui-même, encouragé -par le succès, n'était plus disposé à leur en faire un reproche. Quant -à l'Autriche, c'était embarrasser beaucoup l'empereur François que de -lui dire brutalement qu'on le menait à Paris pour détrôner sa fille. -De plus, si la vacance du trône de France donnait à lord Castlereagh -l'espérance d'y voir monter les Bourbons, dont il désirait vivement la -restauration, elle lui faisait craindre Bernadotte, vers lequel -l'empereur Alexandre paraissait singulièrement porté, depuis les -liaisons que l'entrevue d'Abo et la question de Norvége avaient fait -naître entre les cours de Russie et de Suède.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ses motifs pour opiner de la sorte.</span> -Par tous ces motifs, lord Castlereagh pensait sagement qu'il fallait -ne rien précipiter, et laisser le rétablissement des Bourbons naître -de la situation même, sans vouloir substituer l'action des hommes à -celle des événements. Il dit aux deux partis qu'on avait publiquement -offert à Napoléon de négocier, que refuser maintenant d'envoyer des -plénipotentiaires non-seulement à Manheim, lieu indiqué par la France, -mais à Châtillon, lieu indiqué par les alliés, ce serait aux yeux de -l'Europe se placer dans un état d'inconséquence vraiment embarrassant, -qui serait vivement relevé en Angleterre; qu'il fallait donc négocier -avec Napoléon, qu'il le fallait absolument pour la dignité de toutes -les puissances. À l'empereur Alexandre, pressé d'aller à Paris, aux -<span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> Prussiens, avides de vengeance, il dit en particulier qu'on -ne prenait pas, en agissant de la sorte, de bien grands engagements, -car en offrant purement et simplement à Napoléon les frontières de -1790, on était certain de son refus; qu'en tout cas, s'il acceptait, -on l'aurait tellement humilié, tellement affaibli, que les uns -devraient être vengés, et les autres rassurés; que si au contraire il -n'acceptait point, alors on serait dégagé, et que l'Autriche, -prononcée elle-même pour le retour aux anciennes frontières de 1790, -serait bien obligée de se rendre, et d'abandonner un gendre -intraitable, avec lequel aucun accord n'était possible; qu'ainsi, en -ne pressant rien, on amènerait peu à peu les choses au point où on les -souhaitait, sans s'exposer au reproche d'inconséquence, et sans -blesser la cour de Vienne, dont le concours à la présente guerre était -indispensable. -<span class="sidenote" title="En marge">Complète entente de lord Castlereagh avec le cabinet -autrichien.</span> -À l'Autriche lord Castlereagh donna une satisfaction -entière en appuyant l'opinion de ceux qui voulaient qu'on traitât à -Châtillon. Il dit à l'empereur François et à M. de Metternich, que, -bien qu'il regardât comme difficile d'avoir avec Napoléon une paix -stable, il était d'avis qu'on essayât de traiter avec lui; que -relativement aux questions de dynastie qui pourraient s'élever en -France, l'Angleterre n'avait aucun parti pris, qu'elle cherchait même -à dissuader les Bourbons de se rendre sur le continent; qu'elle -s'appliquerait donc de très-bonne foi à conclure la paix, mais que si -Napoléon refusait ce qu'on lui offrait, il faudrait bien en finir avec -lui, et que dans ce cas sans doute, le trône de France devenant -vacant, l'Autriche, <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> guidée par son esprit conservateur, -éclairée sur le mérite de Bernadotte, préférerait les Bourbons à cet -aventurier faisant payer si cher des services qui valaient si peu. -<span class="sidenote" title="En marge">Résolution de traiter avec Napoléon, et de le précipiter du -trône s'il n'accepte pas les frontières de 1790.</span> -Dans ces termes, lord Castlereagh rencontra un plein assentiment -auprès de l'empereur François et de son ministre, qui l'un et l'autre -se hâtèrent de répondre que par honneur ils étaient obligés de donner -suite à l'offre de traiter avec Napoléon, que par dignité ils le -devaient aussi, car l'empereur François après tout était père, mais -que si Napoléon ne voulait à aucun prix entendre raison, ils étaient -d'avis de rompre définitivement avec lui, quoi qu'il pût en coûter au -père de Marie-Louise; que la régence de celle-ci au nom du roi de Rome -ne leur paraissait pas une combinaison sérieuse, que Bernadotte leur -semblait une fantaisie passagère d'Alexandre, une honte pour tout le -monde, et que Napoléon renversé il n'y avait d'acceptables que les -Bourbons. L'accord devint ainsi complet entre lord Castlereagh et -l'Autriche, qu'il avait du reste pris soin de rassurer entièrement sur -ses intérêts matériels. L'Autriche en effet craignait qu'après s'être -servi d'elle on ne la jouât, et par exemple que la Russie, pour avoir -une meilleure part de la Pologne, n'abandonnât la Saxe à la Prusse, ce -qui obligerait de dédommager la maison de Saxe en Italie, combinaison -dont il était déjà parlé à cette époque. Elle avait beaucoup d'autres -craintes encore sur lesquelles lord Castlereagh la tranquillisa en lui -engageant la parole de l'Angleterre pour l'accomplissement de tout ce -qu'elle désirait.</p> - -<p>Avec un mélange de raison, de finesse, de fermeté, <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> et une -sorte de simplicité tout anglaise, lord Castlereagh acquit ainsi -rapidement un ascendant considérable sur les alliés, à quoi sa -position l'aidait beaucoup au surplus, car arrivant le dernier, les -mains pleines de ressources, au milieu de gens divisés d'avis et -d'intérêts, il avait tous les moyens de faire pencher la balance du -côté qu'il voulait, et ne trouvait dès lors que des adhérents prêts à -satisfaire à ses désirs pour l'attirer à eux. Il allait de la sorte -avec très-peu d'intrigue, et en agissant très-naturellement, exercer -une influence décisive sur les destinées de l'Europe.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">À la suite de l'accord survenu entre les coalisés, on -décide la réunion du congrès de Châtillon.</span> -Les choses étant réglées comme nous venons de le dire, le 29 janvier, -jour même où s'était livré le combat de Brienne, on arrêta la -résolution d'envoyer des plénipotentiaires à Châtillon. Ces -plénipotentiaires furent pour l'Autriche M. de Stadion, pour la Russie -M. de Rasoumoffski, pour la Prusse M. de Humboldt, pour l'Angleterre -lord Aberdeen. -<span class="sidenote" title="En marge">Composition du congrès.</span> -On adjoignit à ce dernier lord Cathcart, ambassadeur -d'Angleterre en Russie, et sir Charles Stewart, ministre de la même -puissance en Prusse. Il fut décidé que lord Castlereagh se rendrait -également à Châtillon pour juger par lui-même de la marche des -négociations, pour la diriger au besoin, et s'assurer de ses propres -yeux si on pouvait en espérer quelque chose. On savait l'Angleterre si -intéressée à ne rien concéder au delà des anciennes limites de la -France, et à se débarrasser de Napoléon s'il était possible de le -faire convenablement, que personne ne la suspectait, et n'était -disposé à restreindre son influence au futur congrès. M. de -Metternich <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> aurait pu se rendre aussi à Châtillon, mais outre -qu'il voulait rester auprès des souverains, il sentait une sorte de -gêne à se trouver en présence du négociateur français, et aimait mieux -laisser ce rôle pénible à M. de Stadion, qui, vieil ennemi de la -France, s'il éprouvait un embarras en la voyant si maltraitée, -n'éprouverait que celui de contenir une joie indiscrète.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Conditions qu'on devait offrir à Napoléon.</span> -Les conditions qu'on devait offrir, nous pouvons le dire après un -demi-siècle, étaient indécentes. Non-seulement on imposait à la France -de rentrer dans ses frontières de 1790 (bien que personne n'eût voulu -rentrer dans les limites qu'il avait alors), mais on exigeait qu'elle -répondît tout de suite à ces propositions, et qu'elle répondît par oui -ou par non. De plus, on prétendait lui interdire de se mêler du sort -des pays qu'elle allait céder. Ce qu'on ferait de la Pologne, de la -Saxe, de la Westphalie, de la Belgique, de l'Italie, comment on -traiterait la Bavière, le Wurtemberg, la Suisse, rien de tout cela ne -devait la regarder. La France, sans laquelle on n'avait jamais décidé -du sort d'un village en Europe, la France ne devait avoir aucun avis -sur les dépouilles du monde entier, qui en ce moment étaient les -siennes. Certes Napoléon avait abusé de la victoire, mais au milieu de -la fumée enivrante de Rivoli, d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, il -n'avait jamais traité ainsi les vaincus, et des vaincus qui étaient -écrasés! Or à cette époque la France n'était pas écrasée; ses ennemis -s'avançaient chez elle comme en tremblant, et en promettant de la -ménager. Sans doute elle avait eu des torts, ou plutôt son -gouvernement <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> en avait eu; mais en un jour on les effaçait -tous, et si on se rappelle que deux mois auparavant les puissances lui -avaient proposé ses frontières naturelles, avec de vives instances -pour les lui faire accepter, qu'après un moment d'hésitation elle -avait répondu par une acceptation formelle qui en droit liait les -auteurs de cette offre, on nous pardonnera de dire que les conditions -envoyées à Châtillon étaient indécentes. Aussi, bien que le triomphe -de Napoléon fût celui d'un despotisme insupportable, sa victoire était -alors le vœu de tous les honnêtes gens que l'esprit de parti -n'avait point égarés. C'était lui assurément qui nous avait valu -toutes ces humiliations, mais un coupable qui défend le sol, devient -le sol lui-même!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Metternich envoie M. de Floret à Châtillon, pour -avertir M. de Caulaincourt de ce qui se passe, et faire dire à -Napoléon de traiter à tout prix.</span> -Tandis qu'on faisait partir les plénipotentiaires pour Châtillon, M. -de Metternich eut le soin d'envoyer en avant M. de Floret, sous -prétexte d'y préparer le logement des nombreux diplomates du congrès, -mais en réalité pour donner à M. de Caulaincourt qui venait d'y -arriver, des avis pleins de franchise, et nous dirions de sagesse, -s'ils eussent été pour Napoléon compatibles avec sa gloire. M. de -Metternich n'avait pas encore répondu à la demande d'armistice que M. -de Caulaincourt avait été chargé de lui adresser. Il s'expliquait -cette fois sur ce sujet en disant que s'il n'en avait point parlé, -c'est qu'une telle proposition n'avait aucune chance d'être -accueillie, qu'il en avait gardé le secret et le garderait pour -empêcher qu'on n'en abusât; que les alliés voulaient la paix ou rien, -la voulaient prompte, et aux conditions qui allaient <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> être -communiquées; qu'il ne fallait pas se défier des Anglais, car ils -étaient parmi les plus modérés; que leur témoigner confiance, et -surtout à lord Aberdeen, serait bien entendu; qu'il fallait saisir -comme au vol cette occasion de négocier, que si on ne la saisissait -pas, elle ne se représenterait plus; que les alliés se livreraient en -cas de refus à des idées de bouleversement auxquels l'Autriche, en les -regrettant, ne pourrait pas résister; que l'empereur François en -serait désolé pour sa fille, mais qu'il n'en serait pas moins fidèle à -ses alliés, auxquels l'unissaient les intérêts de la monarchie -autrichienne, et de grandes obligations contractées pendant la -dernière guerre; qu'il suppliait son gendre d'y bien penser, et de se -résigner aux sacrifices commandés par les circonstances; que lui-même, -empereur d'Autriche, avait eu dans ce siècle bien des sacrifices à -faire, qu'il les avait faits, et qu'il n'en était pas moins revenu -plus tard à la position qui convenait à son empire; qu'il fallait donc -savoir se soumettre à la nécessité, pour éviter de plus grands et de -plus irréparables malheurs.</p> - -<p>Il était défendu à M. de Floret de prendre les devants relativement -aux conditions de la paix, et de les laisser même entrevoir. Mais les -conseils qu'il était chargé de transmettre suffisaient pour indiquer -qu'on n'en était plus aux bases de Francfort.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Après la solution de la question politique, on s'occupe de -la question militaire.</span> -La question politique étant résolue, restait à résoudre la question -militaire. Le prince de Schwarzenberg, qui jouait dans les affaires -militaires le rôle que jouait M. de Metternich dans les affaires -politiques, se trouvait naturellement à la tête de ceux <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> qui -voulaient s'arrêter à Langres, soit pour voir ce que produiraient les -négociations, soit pour s'épargner les dangers d'une marche sur Paris. -<span class="sidenote" title="En marge">M. de Metternich et le prince de Schwarzenberg voudraient -que les armées s'arrêtassent à Langres, pour attendre le résultat des -négociations entamées.</span> -On allait rencontrer Napoléon, qui se serait autant renforcé en se -rapprochant de ses ressources, que les coalisés se seraient affaiblis -en s'éloignant des leurs; on devait se préparer à lui livrer une -bataille décisive, ce qui avec un général tel que lui, avec des -soldats exaspérés comme les siens, était toujours hasardeux, et cette -bataille, si on ne la gagnait pas, ferait perdre en un jour le fruit -de deux années de succès inespérés. À ces considérations s'en -joignaient d'autres puisées dans la difficulté de se procurer des -moyens de subsistance. En effet, on était obligé d'appuyer vers la -Marne plus que vers la Seine, à cause des troupes laissées autour des -places, et en avançant on devait se trouver au milieu de la stérile -Champagne, où l'on aurait du vin et pas de pain, tandis qu'on -abandonnerait à Napoléon la fertile Bourgogne. C'était un motif de -plus pour attendre l'effet des négociations et l'arrivée des renforts, -avant de s'engager à fond. Il y avait bien encore quelques -arrière-pensées tout autrichiennes dont le prince de Schwarzenberg ne -parlait pas, et qui agissaient certainement sur lui; il se disait que -l'entrée à Paris, tant désirée par Alexandre, serait sans doute pour -ce prince un triomphe, mais n'en pouvait pas être un pour le beau-père -de Napoléon; que d'ailleurs rompre davantage l'équilibre de l'Europe -en poussant jusqu'à leur dernier terme les succès de la coalition, -c'était le rompre au profit de la Russie et nullement au profit de -l'Autriche.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> Ces raisons, dont quelques-unes ont été depuis condamnées par le -résultat, n'en étaient pas moins d'un grand poids. Mais tandis qu'on -les discutait, on avait tout à coup reçu la nouvelle que Blucher, -quoique obligé de laisser en arrière plus de la moitié de ses troupes -autour de Mayence et de Metz, était venu se placer en avant de la -grande armée de Schwarzenberg, et se jeter à la rencontre de Napoléon -avec la moindre partie de ses forces. -<span class="sidenote" title="En marge">Le combat de Brienne met fin à ces discussions -militaires, en obligeant le prince de Schwarzenberg à venir au secours -de Blucher.</span>Après un tel événement il n'y -avait plus à délibérer, et il était indispensable d'aller au secours -du téméraire général de l'armée prussienne, sauf à décider ensuite ce -qu'on ferait ultérieurement. En effet le 30 janvier, lendemain du -combat de Brienne, le prince de Schwarzenberg mit en mouvement tous -ses corps sur l'une et l'autre rive de l'Aube. Blucher s'était retiré -un peu en arrière de la Rothière, sur les coteaux boisés de Trannes. -(Voir les cartes n<sup>os</sup> 62 et 63.) Le prince de Schwarzenberg rangea -derrière lui les corps du général Giulay et du prince de Wurtemberg, -qui en poursuivant le maréchal Mortier s'étaient arrêtés à -Bar-sur-Aube. Il dirigea sa gauche, composée de toutes les réserves -autrichiennes sous le prince de Colloredo, sur Vandœuvres, à la -rive gauche de l'Aube, afin de menacer le flanc droit de Napoléon et -de contenir le maréchal Mortier. Il porta sa droite, composée des -Bavarois, à Éclance, un peu au delà de Trannes, et envoya l'ordre à -Wittgenstein, déjà parvenu à Saint-Dizier, de s'avancer en toute hâte -jusqu'à Soulaines. Le corps d'York, qui avait été laissé devant Metz, -reçut également l'ordre de se rendre à Saint-Dizier. Enfin au centre, -où <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> déjà le prince de Wurtemberg et le général Giulay étaient -venus appuyer Blucher, il disposa un dernier renfort en y attirant les -gardes russe et prussienne.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Forces de Schwarzenberg et de Blucher réunies.</span> -C'était là une immense accumulation de forces, car Blucher, après le -combat de Brienne, conservait bien 28 mille hommes, en comptant -Sacken, Olsouvieff et Pahlen; le général Giulay et le prince de -Wurtemberg ne lui amenaient pas moins de 25 mille hommes de secours; -on en supposait autant au maréchal de Wrède, autant au prince de -Colloredo; on estimait à 30 mille les gardes russe et prussienne, à 18 -mille le corps de Wittgenstein, à 15 mille celui du général d'York. Le -tout formait par conséquent 170 mille hommes, dont plus de 100 mille -concentrés autour de la Rothière. Or on voyait Napoléon en face de -soi, ayant une aile sur l'Aube, l'autre sur le coteau boisé d'Ajou, et -pour toute défense au centre le village de la Rothière: qu'avait-il de -troupes dans cette position? Trente mille hommes, si on en jugeait par -le combat du 29 janvier, et peut-être quarante ou quarante-cinq mille, -si Mortier qu'on savait à Troyes avait pu le rejoindre. C'était donc -le cas ou jamais de se jeter sur lui, avant qu'il fût renforcé, et de -l'accabler avec les 170 mille hommes qu'on avait dans un espace de -quelques lieues, et dont 100 mille étaient déjà réunis dans la plaine -de la Rothière. Ces raisons décisives mirent fin aux discussions des -jours précédents, et il fut résolu qu'on livrerait bataille. -D'ailleurs entre Chaumont et Bar-sur-Aube on ne pouvait pas vivre, il -fallait avancer ou reculer, et reculer ne convenant à personne, la -bataille, condition de tout <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> mouvement en avant, était -inévitable. Seulement à l'audace de Napoléon, à ses vives allures, on -regarda comme possible qu'il prît l'initiative, et on voulut la lui -laisser, car on se trouvait sur les plateaux boisés de Trannes et -d'Éclance, et on avait tout avantage à l'y attendre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le 1<sup>er</sup> février les coalisés viennent attaquer Napoléon à -la Rothière.</span> -La journée du 31 janvier se passa dans cette attente. Napoléon étant -resté immobile, on se décida, le 1<sup>er</sup> février, à l'aller chercher -dans la plaine de la Rothière. On avait un certain espace à franchir; -les corps étaient encore assez éloignés les uns des autres, les -chemins étaient argileux et difficiles à parcourir, bien qu'il eût -fait froid, et par tous ces motifs la bataille ne pouvait commencer de -bonne heure. Le maréchal Blucher fit doubler les attelages de son -artillerie, afin de n'être pas retardé, mais cette précaution -l'obligea de laisser la moitié de ses canons en arrière. Il employa la -matinée à se porter de Trannes à la Rothière. Le plan convenu était le -suivant. (Voir le plan de Brienne, carte n<sup>o</sup> 63.)</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Fév. 1814.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Plan des coalisés.</span> -Le maréchal Blucher devait avec Sacken, Olsouvieff, Scherbatow et -Pahlen, aborder la Rothière et l'enlever, ce qui paraissait facile -pour lui, car il n'avait d'autre obstacle à vaincre qu'un village -situé au milieu d'une plaine presque unie, et s'élevant en pente -insensible. Pendant ce temps le général Giulay devait se porter sur -Dienville, pour enlever le pont de l'Aube où Napoléon appuyait sa -droite, tandis que le prince de Wurtemberg, agissant vers le côté -opposé, à travers les bois d'Éclance, devait enlever la Giberie et -Chaumenil, <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> petits villages qui se reliaient au bois d'Ajou où -Napoléon avait sa gauche. Enfin, le maréchal de Wrède devait attaquer -cette gauche, formée par le maréchal Marmont. Il fallait pour cela -qu'il s'enfonçât dans un ruisseau fangeux et boisé qui passe au pied -du village de Morvilliers, qu'il le franchît, enlevât Morvilliers, et -traversât ensuite une plaine découverte et creuse bordée par le bois -d'Ajou. Derrière les 70 mille hommes qui allaient s'engager de la -sorte, les gardes russe et prussienne devaient marcher en réserve, ce -qui porterait à cent mille le nombre des combattants. Enfin aux deux -extrémités de cette ligne de bataille, Colloredo qui était à la gauche -de l'Aube, Wittgenstein et d'York qui traversaient la forêt de -Soulaines, devaient, en exécutant un double mouvement circulaire, -envelopper Napoléon avec 70 mille hommes répartis sur les deux ailes. -Quelle probabilité qu'il s'en tirât, eût-il trente, quarante, et même -cinquante mille combattants?</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Périlleuse situation de Napoléon, réduit à combattre 170 -mille hommes avec 32 mille.</span> -Telle était l'opinion que les coalisés se faisaient de la situation de -l'armée française. Cette situation était au moins aussi fâcheuse -qu'ils la supposaient. Ce n'était pas 50 mille combattants, ce n'était -même pas 40 mille que Napoléon pouvait opposer aux 170 mille hommes de -la coalition, mais 32 mille au plus. Il avait, il est vrai, une -position bien choisie, son génie, et le dévouement de ses soldats! On -va voir comment il usa de ces ressources.</p> - -<p>Dès le matin il avait remarqué un grand mouvement parmi les troupes de -Blucher, et sachant que le prince de Colloredo s'était montré de -l'autre côté <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> de l'Aube, vers Vandœuvres, il inclinait à -quitter les bords de cette rivière, et à se replier sur Troyes, pour -s'y réunir à Mortier et tenir tête à la masse des coalisés qui -semblait prendre cette route, lorsqu'au milieu du jour il apprit par -quelques transfuges et par les dispositions manifestes de l'ennemi, -qu'il allait être attaqué de front à la Rothière. -<span class="sidenote" title="En marge">Néanmoins il n'hésite pas à livrer bataille.</span> -Dès ce moment il -n'était ni de son caractère ni d'un bon calcul de se retirer. Il -résolut de faire tête à l'orage, de recevoir chaudement l'attaque qui -s'annonçait, sauf à se retirer ensuite dès qu'il aurait assez résisté -pour ne paraître ni découragé ni vaincu.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Position prise par Napoléon.</span> -Napoléon, comme nous l'avons dit, avait sa droite appuyée sur l'Aube, -à Dienville, où se trouvaient sous le général Gérard la division -Dufour (première de réserve), et la division Ricard détachée du corps -de Marmont. Il avait son centre, formé des troupes du maréchal Victor, -à la Rothière, coupant la grande route et s'étendant jusqu'à la -Giberie; il avait sa gauche en avant du bois d'Ajou, protégée par le -ruisseau et le village de Morvilliers. Cette gauche, composée du corps -de Marmont qui était réduit en ce moment à la division de la Grange, -n'était pas de plus de 4 mille hommes. Elle possédait, il est vrai, -beaucoup de canons que le maréchal Marmont avait adroitement disposés, -et de manière à contenir les Bavarois quand ils attaqueraient le -ruisseau et le village de Morvilliers. Enfin, avec deux divisions de -jeune garde, toute la cavalerie et une nombreuse artillerie, Napoléon -se tenait en réserve derrière la Rothière, et un peu sur la gauche, de -manière à secourir ou Marmont ou Victor. Il est <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> certain, -d'après les appels faits le matin, qu'il ne comptait pas plus de 32 -mille hommes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Bataille de la Rothière, livrée le 1<sup>er</sup> février 1814.</span> -Le feu ne commença pas avant deux heures de l'après-midi. Blucher -après avoir franchi avec peine l'espace qui le séparait de nos -positions, s'avança sur la Rothière en deux fortes colonnes, l'une -composée des troupes de Sacken, l'autre de celles d'Olsouvieff et de -Scherbatow. Une vive canonnade s'engagea de part et d'autre, mais -comme nous avions beaucoup d'artillerie, ce ne fut pas à l'avantage -des Russes que Blucher commandait dans cette journée. Bientôt celui-ci -voulut agir plus sérieusement, et il poussa ses masses d'infanterie -sur les premières maisons de la Rothière. -<span class="sidenote" title="En marge">Premier engagement à la Rothière, à Dienville et à -Morvilliers, terminé à l'avantage des Français.</span> -C'était la division Duhesme, -du corps du maréchal Victor, qui occupait ce village. Nos jeunes -soldats, bien embusqués dans les maisons et les jardins, avec des -barricades à toutes les issues, répondirent par un feu des plus -violents aux tentatives des soldats de Blucher, et parvinrent ainsi à -les arrêter. Le maréchal Victor, abattu en sortant de Strasbourg, -avait retrouvé toute l'énergie de la jeunesse dans cette grave -circonstance, et il était au plus fort du danger, donnant l'exemple à -ses soldats qui le suivaient noblement.</p> - -<p>Tandis qu'au centre Blucher luttait contre cet obstacle, le général -Giulay ayant défilé derrière lui pour se porter sur Dienville, y -rencontra notre aile droite établie en avant de ce bourg, et sur les -bords de l'Aube. Le général Gérard avait disposé une partie de ses -troupes dans l'intérieur du bourg, l'autre dans la plaine, en liaison -avec la Rothière, et sous la protection d'un grand nombre de bouches -à feu. <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> Le général Giulay, d'abord accueilli comme Blucher par -une forte canonnade, ne fut pas plus heureux, et voulut en vain -aborder le bourg lui-même. Il perdit beaucoup de monde sans y -pénétrer. Afin de se donner plus de chance de succès, en attaquant -Dienville par les deux côtés de l'Aube, il porta la brigade Fresnel -sur la rive gauche de cette rivière, par le pont d'Unienville situé un -peu en amont. Cette brigade, après avoir franchi l'Aube et être -arrivée devant Dienville, en trouva le pont barricadé, et essuya la -fusillade d'une multitude de tirailleurs embusqués au bord de la -rivière. Tout ce qu'elle put faire, fut de prendre position sur le -sommet d'un coteau opposé à Dienville, et de tirer par-dessus l'Aube -avec son artillerie. La division Dufour, rangée sur l'autre rive, -supporta ce feu avec un rare aplomb, et y répondit par un feu non -moins meurtrier.</p> - -<p>Sur notre droite comme à notre centre les alliés avaient donc -rencontré une résistance opiniâtre. À notre gauche, le prince royal de -Wurtemberg, après avoir franchi les bois d'Éclance, avait essayé -d'enlever le petit hameau de la Giberie, qui flanquait la Rothière, et -se liait avec le bois d'Ajou occupé par Marmont. Il s'y trouvait un -détachement du maréchal Victor, qui, vaincu par le nombre, fut obligé -d'abandonner le hameau. Mais le maréchal Victor se mettant à la tête -de l'une de ses brigades, reprit la Giberie, et repoussa fort loin les -Wurtembergeois. Enfin, à l'extrémité de ce champ de bataille, où la -ligne des alliés se recourbait autour de notre flanc gauche, les -Bavarois, après avoir débouché <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> de la forêt de Soulaines, et -s'être déployés le long du ruisseau de Morvilliers, avaient été -arrêtés par le maréchal Marmont, qui avait parfaitement disposé son -artillerie et en faisait un usage des plus redoutables.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Vers quatre heures de l'après-midi, Blucher tente un effort -décisif contre la Rothière et la Giberie.</span> -Ainsi après deux heures d'une canonnade et d'une fusillade des plus -violentes, l'ennemi n'avait gagné de terrain nulle part. Mais il ne -pouvait se résigner à être tenu en échec par une armée qui lui -paraissait être d'une quarantaine de mille hommes tout au plus, tandis -qu'il en avait environ 100 mille en ne comptant pas ses deux ailes -extrêmes.</p> - -<p>Il tenta donc un effort décisif vers quatre heures de l'après-midi. -Blucher, derrière lequel étaient venues se placer les gardes russe et -prussienne, marcha l'épée à la main sur la Rothière, tandis que sur la -demande pressante du prince de Wurtemberg, l'empereur Alexandre -envoyait une brigade de ses gardes pour seconder ce prince dans -l'attaque de la Giberie. L'action alors devint terrible. Les colonnes -de Sacken entrèrent dans la Rothière, en furent repoussées, puis y -pénétrèrent de nouveau, n'ayant affaire qu'à la division Duhesme, qui -était au plus de 5 mille hommes. Cette division, conduite par le -maréchal Victor en personne, n'abandonna le poste qu'à demi détruite. -Pendant ce temps, pour remplir l'espace compris entre la Rothière et -la Giberie, la cavalerie de la garde, suivie de son artillerie -attelée, se jeta sur la cavalerie de Pahlen et de Wassiltsikoff, et la -culbuta sur l'infanterie de Scherbatow. -<span class="sidenote" title="En marge">Succès de cette attaque, après une vive résistance de la -part des Français.</span> -Mais arrêtée par l'infanterie -russe, chargée en flanc par un corps de dragons, elle perdit dans -cette <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> échauffourée une partie de ses canons, qu'elle n'eut -pas le temps de ramener. Le prince de Wurtemberg, soutenu par les -gardes russes, pénétra dans la Giberie, et de leur côté les Bavarois, -honteux de se voir arrêtés par le petit nombre des soldats de Marmont, -franchirent enfin le ruisseau qui leur faisait obstacle, emportèrent -le village de Morvilliers, et débouchèrent dans la plaine qui s'étend -au pied du bois d'Ajou, afin de se débarrasser de notre artillerie qui -leur causait le plus grand dommage.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon sentant qu'un coup de vigueur est nécessaire pour -couvrir la retraite, reprend la Rothière et la Giberie à la tête de la -jeune garde.</span> -Le moment était critique, et Napoléon, qui n'avait cessé d'ordonner -tous les mouvements sous une grêle de projectiles, résolut, quoiqu'il -fît déjà nuit, de ne pas laisser tant d'avantages à ses adversaires. -Sentant que la retraite n'était possible avec honneur et avec sûreté -qu'en intimidant l'ennemi, il lança brusquement les deux divisions de -jeune garde, qui étaient sa dernière ressource, sur les deux points -principaux. Il dirigea sur la Rothière la division Rothenbourg, sous -la conduite du maréchal Oudinot, avec ordre de tout renverser devant -elle, et lui-même dirigea sur la gauche la division Meunier, entre -Marmont qui s'était replié sur le village de Chaumenil, et Victor qui -avait perdu la Giberie. Ces deux jeunes troupes, conduites par -Napoléon et Oudinot, marchèrent avec la résolution du désespoir. La -division Meunier, placée entre Chaumenil et la Giberie, arrêta net les -progrès des Bavarois et des Wurtembergeois. Oudinot, à la tête de -l'infanterie de Rothenbourg, se déploya sans fléchir sous un feu -épouvantable, <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> fit plier les masses ennemies, et parvint même -à leur enlever le village de la Rothière. -<span class="sidenote" title="En marge">La bataille terminée à dix heures du soir.</span> -La nuit était déjà profonde; -on combattit corps à corps avec une sorte de fureur dans l'intérieur -du village, et ce ne fut qu'à dix heures du soir, quand l'ennemi ne -pouvait plus inquiéter notre retraite, que l'héroïque Oudinot se -replia de la Rothière sur Brienne. Notre mouvement rétrograde -s'exécuta en bon ordre, couvert par les divisions de la jeune garde et -par les dragons de Milhaud, qui, chargeant et chargés tour à tour, -occupèrent le terrain, mais en y perdant l'artillerie qu'il était -impossible de ramener. Nous en avions une trop grande quantité -comparativement à notre infanterie, pour pouvoir la protéger, et après -s'en être servi on l'abandonnait, en se contentant de sauver les -canonniers et les attelages. <span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se retire en bon ordre.</span> -Du reste, tandis que le centre composé de -la garde, de la cavalerie et des débris de Victor, se retirait sans -être entamé, la gauche sous Marmont se dérobait très-heureusement à -travers le bois d'Ajou, et la droite, sous Gérard, qui s'était montrée -inébranlable à Dienville, se repliait sans échec le long de l'Aube, -après avoir tué ou blessé un nombre considérable d'hommes à l'ennemi.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Résultats de la bataille de la Rothière.</span> -Ainsi se termina cette terrible journée où la résistance de 32 mille -hommes contre 170 mille, dont 100 mille engagés, fut, on peut le dire, -un vrai phénomène de guerre. Cette résistance était due à l'habileté -et à l'énergie du général Gérard, au bon emploi que le maréchal -Marmont avait fait de son artillerie, au dévouement héroïque des -maréchaux Oudinot et Victor, et par-dessus tout à la ténacité -<span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> indomptable de Napoléon. Sans son caractère de fer il aurait -été précipité dans l'Aube. Sa tenue était de nature à faire réfléchir -l'ennemi, et sauvait pour le moment sa situation. Il avait perdu -environ 5 mille hommes en tués ou blessés, et en avait mis hors de -combat 8 ou 9 mille aux alliés, grâce à l'avantage de la position et -au grand emploi de l'artillerie, différence qui était une satisfaction -sans doute, mais un faible succès militaire, car les moindres pertes -étaient pour nous bien plus sensibles, que les plus considérables pour -la coalition. Notre sacrifice en artillerie fut d'une cinquantaine de -bouches à feu, mais presque sans perte d'artilleurs ou de chevaux<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Lien vers la note 5"><span class="smaller">[5]</span></a>, -ce qui prouvait que c'étaient bien plutôt des pièces abandonnées que -des pièces conquises par l'ennemi. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon profite de la nuit pour passer l'Aube par le pont -de Lesmont, et laisse Marmont sur la hauteur de Perthes pour tromper -l'ennemi.</span> -Napoléon n'avait livré ce combat si -disproportionné que pour couvrir sa retraite: dans la nuit il passa -sans confusion le pont de Lesmont, et gagna Troyes en bon ordre. Comme -il lui fallait toute la nuit pour défiler, et qu'il pouvait être -assailli par l'ennemi à la pointe du jour, il laissa le corps de -Marmont, qui ne se composait que de la division Lagrange, sur la -droite de l'Aube et sur la hauteur de Perthes, de manière à persuader -à Blucher que l'armée française était là tout entière prête à -combattre de nouveau. Ce corps ne courait aucun danger bien sérieux, -car il avait pour se couvrir la petite rivière de la Voire, étroite -mais profonde, dont il possédait les ponts, et derrière laquelle il -<span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> était assuré de trouver un asile dès qu'il serait trop -vivement attaqué.</p> - -<p>Le lendemain en effet, l'ennemi, fatigué du combat de la veille, et -s'éveillant un peu tard, s'avança d'un côté vers le pont de Lesmont, -de l'autre vers la hauteur de Perthes, et demeura dans une sorte de -doute en voyant le corps de Marmont en bataille. Tandis qu'il se -demandait où était l'armée française, elle achevait de défiler tout -près de lui par le pont de Lesmont, et Marmont lui-même, après avoir -suffisamment contribué à son illusion, se dérobait en passant la Voire -à Rosnay.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Marmont, après avoir occupé assez longtemps l'attention de -l'ennemi, se retire derrière la Voire.</span> -Cependant Marmont fut suivi sur la Voire par le maréchal de Wrède. -Après avoir occupé assez longtemps la hauteur de Perthes, et y avoir -fait bonne contenance, il avait traversé le pont de Rosnay sous les -yeux des Bavarois, et s'était hâté de le détruire. Mais serré de -très-près, il n'avait pu enlever que le tablier du pont, et en avait -laissé subsister les pilotis, dont la tête perçait de quelques pieds -au-dessus de l'eau. Pendant qu'il mettait en bataille de l'autre côté -de la Voire le peu de troupes qui lui restaient, il aperçut au-dessous -de Rosnay des détachements ennemis exécutant une tentative de passage. -<span class="sidenote" title="En marge">Beau combat de Marmont à Rosnay.</span> -Il envoya d'abord de la cavalerie pour s'y opposer, puis ayant reconnu -que la cavalerie ne suffisait pas, et qu'une troupe de deux à trois -mille hommes avait déjà franchi la rivière, il y accourut lui-même -avec quelques centaines d'hommes, car si ce passage n'était pas -interrompu, son corps pouvait se trouver coupé de l'Aube et de -Napoléon, dès lors rejeté au milieu des corps de Wittgenstein et -d'York, c'est-à-dire <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> enveloppé et pris. Sur-le-champ il se -précipita l'épée à la main sur le détachement qui avait passé la Voire -au moyen de quelques pieux et de quelques planches, l'attaqua -brusquement, et le refoula sur la rivière. Sa cavalerie à cet aspect -fit une charge à outrance, et en un clin d'œil on sabra ou prit un -millier d'hommes. Cet exploit accompli au-dessous de Rosnay, Marmont -fut rappelé à Rosnay même par une tentative à peu près semblable. -Prévoyant qu'un passage pourrait être essayé par ce pont à moitié -détruit, il y avait embusqué un capitaine d'infanterie fort -intelligent avec sa compagnie. Celui-ci avait laissé passer un à un -sur les appuis du pont privés de tablier, un certain nombre d'hommes, -puis les avait fusillés à bout portant. Marmont arriva pour les -achever. Ainsi un corps de 3 mille Français environ, c'était en effet -ce qui restait à Marmont séparé de la division Ricard, avait arrêté -toute une journée un corps de 25 mille Bavarois, et leur avait tué ou -enlevé plus de 2 mille hommes. Ce double combat fut un véritable -service, car en excitant au plus haut point la confiance de l'armée en -elle-même, et en rendant les coalisés infiniment plus circonspects, il -contribua beaucoup à ralentir leurs mouvements, ce qui devait nous -permettre de multiplier les nôtres, seule ressource qui nous restât -dans l'état si réduit de nos forces.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Retraite de Napoléon sur Troyes, où il arrive le 3 -février.</span> -Napoléon ayant franchi l'Aube sans accident, séjourna le 2 à Piney, et -le lendemain 3 février alla s'établir à Troyes. Cette dernière -bataille si énergiquement soutenue contre des forces si supérieures, -tout en étant un grand acte militaire, <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> nous laissait dans un -immense péril. -<span class="sidenote" title="En marge">Gravité de la situation.</span> -La coalition semblait avoir rassemblé toutes ses forces -entre Bar-sur-Aube et Troyes, et si elle persévérait à marcher réunie -sur Paris, il était douteux, même en s'y faisant tuer jusqu'au dernier -homme, qu'on parvînt à l'arrêter. Après le combat du 29 janvier, et la -bataille du 1<sup>er</sup> février, c'est tout au plus s'il restait à Napoléon -25 ou 26 mille combattants. Mortier, qu'il venait de retrouver à -Troyes, en avait 15 mille peut-être, le général Hamelinaye 4 mille, ce -qui portait la totalité de nos forces disponibles à 45 mille hommes. -Or le prince de Schwarzenberg, avec Wittgenstein et Blucher, en -comptait bien 160 mille, en déduisant les pertes des deux derniers -combats; et ce n'était pas tout, car Blucher allait être renforcé -non-seulement par d'York arrivant de Metz, mais par Langeron prêt à -venir de Mayence, par Kleist quittant le blocus d'Erfurt, tous trois -devant être remplacés par des troupes levées à la hâte en Allemagne. -<span class="sidenote" title="En marge">Disproportion effrayante des forces opposées les unes aux -autres.</span> -On ne savait donc pas jusqu'où la masse des coalisés serait portée -sous quelques jours, et il était possible qu'on se trouvât 40 à 50 -mille combattants contre 200 mille, et alors comment se défendre? Les -soldats avaient toujours la même confiance en Napoléon, bien qu'il en -désertât un certain nombre parmi les jeunes, mais les chefs, qui sur -le champ de bataille leur donnaient l'exemple du plus grand -dévouement, les chefs ayant assez d'expérience pour découvrir le -danger d'une situation presque désespérée, pas assez de génie pour -apercevoir les ressources, se livraient hors du feu à un complet -découragement. <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> Ils étaient d'une tristesse profonde qu'ils ne -prenaient aucun soin de cacher. Cette tristesse gagnait peu à peu les -rangs inférieurs, et l'hiver avec ses souffrances et ses privations -n'était pas fait pour la dissiper. En Franche-Comté, en Alsace, en -Lorraine, les habitants avaient montré un esprit excellent et une -véritable fraternité envers l'armée. À Troyes et dans les environs, où -l'esprit était moins bon, où déjà les charges de la guerre s'étaient -fait cruellement sentir, où il régnait une extrême irritation contre -le gouvernement, l'accueil fait à l'armée était moins cordial, et de -fâcheuses rixes entre soldats et paysans ajoutaient d'affligeantes -couleurs au tableau qu'on avait sous les yeux.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Prodigieuse fermeté de Napoléon.</span> -Napoléon, quoique douloureusement affecté, n'était cependant point -abattu. Il découvrait encore bien des ressources là où personne n'en -soupçonnait, cherchait à les faire apercevoir aux autres, et montrait -non pas de la sérénité ou de la gaieté, ce qui eût été une affectation -peu séante en de telles circonstances, mais une ténacité, une -résolution indomptables, et désespérantes pour ceux qui auraient voulu -le voir plus disposé à se soumettre aux événements. Point troublé, -point déconcerté, point amolli surtout, supportant les fatigues, les -angoisses avec une force bien supérieure à sa santé, toujours au feu -de sa personne, l'œil assuré, la voix brusque et vibrante, il -portait le fardeau de ses fautes avec une vigueur qui les aurait fait -pardonner, si les grandes qualités étaient une excuse suffisante des -maux qu'on a causés au monde.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ressources qui nous restaient.</span> -Toutefois la confiance qu'il manifestait, bien qu'en <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> partie -simulée, n'était pas sans fondement. S'il ne lui restait que 15 mille -hommes, en comptant ce qu'il ramenait de Brienne, la vieille garde de -Mortier, et la petite division Hamelinaye, il attendait 15 mille vieux -soldats arrivant en poste d'Espagne, et déjà rendus à Orléans. Ce -renfort devait élever ses forces matériellement à 60 mille hommes, et -moralement à beaucoup plus. Le brave Pajol, qui, avec douze cents -chevaux et 5 à 6 mille gardes nationaux, défendait les ponts de la -Seine et de l'Yonne qu'il avait barricadés, tels que Nogent-sur-Seine, -Bray, Montereau, Sens, Joigny, Auxerre, attendait 4 mille hommes de la -réserve de Bordeaux. À Paris il devait y avoir sous peu de jours deux -divisions de jeune garde dont l'organisation allait être terminée. Il -s'y trouvait en outre vingt-quatre dépôts de régiments qu'on y avait -fait refluer, et dans lesquels on pouvait, en y versant des conscrits, -former vingt-quatre bataillons de 5 à 600 hommes chacun, ce qui -présenterait, en comptant les deux divisions de jeune garde, quatre -divisions d'infanterie de vingt et quelques mille hommes. On avait en -outre de quoi équiper quelques mille cavaliers à Versailles, et de -quoi atteler 80 bouches à feu à Vincennes. C'étaient donc 30 mille -soldats de plus qui devaient en huit ou dix jours porter à 90 mille -hommes les forces totales de Napoléon. Enfin à Montereau, à Meaux, à -Soissons, il accourait de braves gens qui profitaient des cadres de la -garde nationale pour venir offrir et utiliser leur dévouement. Tout -n'était donc pas perdu, si on savait conserver son sang-froid quelques -jours encore. Par malheur deux choses manquaient <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> à Paris, -non pas les hommes, nous le répétons, mais l'argent et les fusils. -Quant à l'argent, lorsque M. Mollien aux abois ne savait où trouver -cent mille francs, un mandat sur le trésorier de la liste civile les -faisait sortir des Tuileries. Il était moins aisé de se procurer des -armes. Il y avait, comme nous l'avons dit, 6 mille fusils neufs et 30 -mille à réparer. On travaillait à remettre en état ces derniers, mais -les réparations quotidiennes remplaçaient à peine les distributions, -et la réserve des armes propres au service diminuait ainsi à vue -d'œil. Les habits se confectionnaient assez vite; les chevaux -arrivaient. -<span class="sidenote" title="En marge">Correspondance de Napoléon avec son frère, sa femme, ses -ministres, pour essayer de les rassurer.</span> -Napoléon écrivant sans cesse à Joseph et à Clarke, tâchait -de stimuler la paresse de l'un, de suppléer à l'incapacité de l'autre, -leur traçait point par point ce qu'ils avaient à faire, donnait tous -les jours de ses nouvelles à l'Impératrice et au prince Cambacérès, -leur recommandait le courage et le calme, leur affirmait que rien -n'était perdu, que l'ennemi n'avait eu aucun avantage décisif, et -qu'avec de la constance et de l'énergie on finirait par tout sauver.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Espérance d'une faute de l'ennemi, qui sauverait l'Empire.</span> -Tandis qu'il s'efforçait de préparer ses ressources et d'y faire -croire, il lui restait une chance heureuse et prochaine, qui était le -secret de son génie, et dont il avait comme une sorte de -pressentiment. Cette chance, si elle se réalisait, pouvait changer la -face des choses, et lui ménager d'importantes victoires. Pour le -moment il était menacé d'une immense et fatale bataille, livrée sous -les murs de Paris contre des forces quadruples des siennes. C'était -en effet la triste vraisemblance, si l'ennemi <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> persistait à -marcher en masse. Mais cet ennemi ne se diviserait-il pas? Entre les -voies diverses de l'Yonne, de la Seine, de l'Aube, de la Marne, ne -serait-il pas amené à se partager, à s'étendre, soit pour vivre, soit -pour donner la main aux troupes du nord et de l'est, soit enfin par -mille autres motifs? Blucher qui avait des forces sur la Marne et plus -loin, car il avait laissé le général Saint-Priest aux frontières de -Belgique, ne voudrait-il pas les rappeler à lui, et pour les rallier -plus sûrement ne ferait-il pas un pas vers elles? Schwarzenberg qui -avait des forces sur la route de Genève et jusque vers Lyon, ne -voudrait-il pas tendre un bras vers Dijon? À ces causes ne se -joindrait-il pas des motifs moraux de séparation, tels que des -jalousies, des antipathies, des désirs d'opérer séparément les uns des -autres? Blucher ne voudrait-il point par exemple se porter sur la -Marne en laissant Schwarzenberg sur la Seine, afin d'être plus libre -d'agir à sa tête? Napoléon le soupçonnait fortement, et dès le second -jour de sa retraite sur Troyes il en avait presque conçu la -certitude<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Lien vers la note 6"><span class="smaller">[6]</span></a>. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon ne dit rien de l'espérance qui le soutient.</span> -S'il en était ainsi, son projet était tout arrêté; il -laisserait un corps devant Schwarzenberg, puis se dérobant rapidement -courrait à Blucher et l'accablerait, pour revenir ensuite sur -Schwarzenberg. Toutefois il n'en disait rien, de peur que son secret -ne fût divulgué, et ne parvînt à l'ennemi par une indiscrétion -d'état-major. Autour de lui la présence d'une masse compacte, quatre -fois supérieure au moins à l'armée française, <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> était le nuage -qui offusquait tous les yeux et terrifiait tous les cœurs. On se -voyait réduit à livrer sous les murs de Paris une bataille générale, -avec des forces tellement disproportionnées que la victoire serait -impossible, et on aurait voulu à tout prix conjurer ce danger, et le -conjurer au moyen de la paix, quelle qu'elle pût être. -<span class="sidenote" title="En marge">Efforts de Berthier et de M. de Bassano en faveur de la -paix.</span> -Arrivé le 3 -février à Troyes, Napoléon fut en effet assailli des représentations -de Berthier qui avait toujours été sage, et de M. de Bassano qui -l'était devenu depuis nos derniers malheurs. Traiter à tout prix à -Châtillon était leur ferme sentiment, exprimé de la manière la plus -pressante.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Accueil que M. de Caulaincourt reçoit à Châtillon.</span> -On le pouvait effectivement, car les plénipotentiaires des puissances -coalisées venaient d'arriver à Châtillon, tous fort disposés à signer -la paix, mais sur la double base des frontières de 1790, et de notre -exclusion des futurs arrangements européens. Accueilli avec politesse -et froideur, M. de Caulaincourt avait pu démêler qu'on lui préparait -de cruelles propositions, et qu'on était déjà loin des bases de -Francfort. M. de Floret, le secrétaire de la légation autrichienne, -chargé de donner secrètement des avis bienveillants au négociateur -français, sans vouloir s'expliquer catégoriquement, lui avait dit: -<span class="sidenote" title="En marge">Sinistres pressentiments de ce citoyen dévoué, et ses -instances auprès de Napoléon pour obtenir d'autres instructions.</span> -Traitez à tout prix, car cette occasion est comme celle de Prague, -comme celle de Francfort, une fois négligée elle ne se représentera -plus.—M. de Caulaincourt effrayé de ces avis, et voulant savoir quels -sacrifices on allait imposer à la France, n'avait pu obtenir de M. de -Floret aucune explication, mais il en avait tiré la certitude qu'il -<span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> fallait se résigner à de bien autres sacrifices que ceux de -Francfort, si on voulait sauver Paris, et avec Paris le trône -impérial. Il avait donc écrit à Napoléon, et l'avait supplié de lui -accorder des latitudes pour négocier, car des instructions qui lui -enjoignaient d'exiger non-seulement l'Escaut mais le Wahal, -non-seulement les Alpes mais une partie de l'Italie, non-seulement une -influence légitime sur le sort des provinces cédées mais la possession -d'une partie d'entre elles pour les frères de Napoléon, étaient un -affreux contre-sens avec la situation présente. Il avait demandé des -latitudes sans dire lesquelles, et les avait demandées à genoux, non -comme un homme qui se prosterne pour sauver sa fortune et sa vie, mais -comme un bon citoyen qui s'humilie pour sauver son pays. Se défiant de -M. de Bassano qu'il n'aimait point, et dont il n'était point aimé, -qu'il considérait à tort comme la cause de l'entêtement de Napoléon, -il avait écrit à Berthier, pour le prier d'abord de lui envoyer des -informations exactes sur la situation militaire, et pour le conjurer -ensuite, lui le noble et fidèle compagnon des dangers de l'Empereur, -d'employer toute son influence à le faire céder.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouvelles alarmantes venues de tous côtés, et confirmant -les conseils de Berthier, de M. de Bassano, et de M. de Caulaincourt.</span> -C'est ainsi que Napoléon avait eu à subir non-seulement la lettre de -M. de Caulaincourt demandant d'autres instructions, mais les prières -les plus vives de Berthier, et de M. de Bassano lui-même qui en ce -moment était loin d'exciter son maître à la résistance. Des nouvelles -venues de divers côtés aiguillonnaient encore le zèle de tous ceux qui -entouraient Napoléon. En effet des corps autrichiens semblaient -<span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> s'être étendus à notre droite par delà l'Yonne. Quatre à cinq -mille Cosaques avaient dépassé Sens, et menaçaient Fontainebleau. À -notre gauche vers la Marne, l'aspect des choses n'était pas moins -inquiétant. Le maréchal Macdonald qui avait reçu ordre de se replier -sur Châlons et de s'y maintenir, en avait été expulsé par l'ennemi, et -avait été contraint de se retirer sur Château-Thierry. On le disait -même rejeté sur Meaux. Les 11<sup>e</sup> et 5<sup>e</sup> corps d'infanterie, les -2<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> de cavalerie qu'il amenait avec lui, et que Napoléon -évaluait à 12 mille hommes au moins, étaient en réalité réduits à 6 ou -7 mille. Des bandes de fuyards après avoir quitté l'armée, s'étaient -répandues entre Meaux et Paris, et y avaient porté l'épouvante. Les -Parisiens voyaient l'ennemi arriver sur eux par trois routes, celle -d'Auxerre, celle de Troyes, celle de Châlons, et sur une des trois -seulement discernaient une force capable de les couvrir, celle que -Napoléon commandait en personne, laquelle avait eu, disait-on, -l'avantage dans le combat du 29 janvier, mais un désavantage marqué -dans la bataille du 1<sup>er</sup> février. On parlait en outre de mouvements -dans la Vendée, et ce pays naguère si tranquille, si reconnaissant -envers Napoléon, paraissait prêt à s'agiter. Enfin, à la stupéfaction -générale, on annonçait que Murat, le propre beau-frère de l'Empereur, -élevé par lui au trône, venait de trahir à la fois l'alliance, la -patrie, la parenté, en se portant sur les derrières du prince Eugène. -Ce concours de mauvaises nouvelles avait bouleversé toutes les têtes. -L'Impératrice épouvantée appelait sans cesse auprès d'elle tantôt -Joseph, tantôt l'archichancelier, <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> pour leur confier ses -chagrins, et en voyant le péril s'approcher se mourait de peur pour -son époux, pour son fils, pour elle-même. On répandait dans Paris que -la cour allait se retirer sur la Loire, et tous les jours une foule -inquiète venait aux Tuileries, pour s'assurer si les voitures de -promenade qui ordinairement transportaient l'Impératrice et le Roi de -Rome au bois de Boulogne, n'étaient pas des voitures de voyage -destinées à se diriger sur Tours<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Lien vers la note 7"><span class="smaller">[7]</span></a>.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les instances dont Napoléon est l'objet, les mauvaises -nouvelles dont on l'accable, l'irritent sans l'ébranler.</span> -Ces circonstances irritaient Napoléon sans l'ébranler. Où chacun -voyait des sujets de crainte, il apercevait plutôt des sujets -d'espérance. Il se doutait en effet qu'un corps autrichien s'était -approché de lui, et il songeait à se précipiter sur ce corps pour -l'accabler. Le danger de Macdonald, la manière dont il était -poursuivi, le disposaient à croire que la grande armée des coalisés -s'était divisée, et avait jeté une de ses ailes sur la Marne. C'est ce -qu'il avait toujours désiré, et toujours espéré. Aussi avait-il porté -Marmont vers Arcis-sur-Aube (voir la carte n<sup>o</sup> 62), et lui avait-il -enjoint de pousser des reconnaissances sur Sézanne, sur -Fère-Champenoise, pour se tenir au courant de ce que faisait <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> -l'ennemi, et être toujours en mesure de profiter de la première faute.</p> - -<p>Cependant il fallait qu'il répondît aux supplications de Berthier, de -M. de Bassano, de M. de Caulaincourt, et surtout aux alarmes de Paris. -Des latitudes pour traiter?... demandait-il; qu'entendait-on par ces -expressions?... Entendait-on des sacrifices en Hollande, en Allemagne, -en Italie, il était prêt à les faire. Le Wahal, il l'abandonnerait, -pour revenir à la Meuse et à l'Escaut, mais pourvu qu'il gardât -Anvers. Il sacrifierait Cassel, Kehl, quoique ces points fussent de -vrais faubourgs de Mayence et de Strasbourg, et démantellerait même -Mayence pour rassurer l'Allemagne, mais à condition de conserver le -Rhin. En Italie il renoncerait à tout, même à Gênes, pourvu qu'il -conservât les Alpes, et, s'il était possible, quelque chose pour le -fidèle prince Eugène. -<span class="sidenote" title="En marge">Raisons d'honneur qui empêchent Napoléon d'accepter les -propositions qu'on lui prépare.</span> -Mais consentir à recevoir moins que la France, -la véritable France, celle dont la révolution de 1789 avait fixé les -limites, c'était se déshonorer sans espérance de se sauver. Au fond, -disait-il, on ne voulait plus traiter avec lui; on voulait détruire, -lui, sa dynastie, surtout la révolution française, et les propositions -de négocier n'étaient qu'un leurre. Si dans la nouvelle offre de -traiter on apportait quelque sincérité, c'est que probablement on lui -préparait des conditions tellement humiliantes qu'il en serait -déshonoré, et que le déshonneur servirait de garantie contre son -caractère et son génie. Mais consentir à de telles choses était de sa -part impossible! Descendre du trône, mourir même, pour lui qui -n'était <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> qu'un soldat, était peu de chose en comparaison du -déshonneur. Les Bourbons pouvaient accepter la France de 1790; ils -n'en avaient jamais connu d'autre, et c'était celle qu'ils avaient eu -la gloire de créer. Mais lui, qui avait reçu de la République la -France avec le Rhin et les Alpes, que répondrait-il aux républicains -du Directoire, s'ils lui renvoyaient la foudroyante apostrophe qu'il -leur avait adressée au 18 brumaire? Rien, et il resterait confondu! On -lui demandait donc l'impossible, car on lui demandait son propre -déshonneur.—</p> - -<p>Oserons-nous le dire, nous qui dans ce long récit n'avons cessé de -blâmer la politique de Napoléon, qui avons trouvé inutile, peu sensée, -funeste enfin toute ambition qui s'étendait au delà du Rhin et des -Alpes, il nous semble que pour cette fois Napoléon voyait plus juste -que ses conseillers; mais, comme il arrive toujours, pour avoir eu -tort trop longtemps, il n'était plus ni écouté ni cru lorsqu'il avait -raison. Ses diplomates désillusionnés trop tard, ses généraux exténués -de fatigue, le conjuraient de rester empereur de n'importe quel -empire, parce que lui demeurant empereur, ils demeuraient ce qu'ils -avaient été. La France était moindre, mais elle restait grande encore, -parce qu'elle restait la France, et eux ne perdaient rien de leur -élévation individuelle. À leurs yeux le Rhin, les Alpes, constituaient -peut-être la grandeur de Napoléon et de la France, mais nullement leur -grandeur personnelle: triste raisonnement, que la lassitude rendait -excusable chez des militaires épuisés, la crainte chez des diplomates -justement alarmés! Sans doute <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> les conquêtes que Napoléon -avait faites du Rhin à la Vistule, des Alpes au détroit de Messine, -des Pyrénées à Gibraltar, ne valaient pas le sang qu'elles avaient -coûté, et n'auraient pas même mérité qu'on fît couler pour elles le -sang d'un seul homme. Au contraire pour garder les frontières -naturelles de la France on pouvait demander à ses soldats de verser -jusqu'à la dernière goutte de leur sang, on pouvait demander à -Napoléon de risquer son trône et sa vie, et, selon nous, après tant -d'erreurs, après tant de folies, de prodigalités de tout genre, il -avait seul raison, quand il disait qu'on exigeait son honneur en -exigeant qu'il cédât quelque chose des frontières naturelles de la -France, de celles que la République avait conquises, et qu'elle lui -avait transmises en dépôt. Mais les uns par affection, les autres par -fatigue, certains par le désir de se conserver, lui disaient: Sauvez, -Sire, votre trône, et en le sauvant vous aurez tout sauvé.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Sur les instances réitérées de ceux qui l'entourent, -Napoléon envoie <em>carte blanche</em> à M. de Caulaincourt.</span> -Les assauts furent rudes et répétés. Enfin, les alarmes croissant -d'heure en heure, Napoléon ne voulant pas préciser les sacrifices, -comptant sur la fierté de M. de Caulaincourt, sur son patriotisme, lui -envoya <em>carte blanche</em> (expression textuelle). Il espérait avec -raison, que le connaissant comme il le connaissait, M. de Caulaincourt -n'y verrait pas l'autorisation de faire les derniers sacrifices, et -que cependant s'il fallait de grandes concessions pour arracher la -capitale des mains de l'ennemi, il serait libre, et pourrait la -sauver: singulière ruse envers lui-même, envers M. de Caulaincourt, -envers l'honneur tel qu'il le comprenait, car dans l'état des -<span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> choses, il ne concédait rien ou concédait l'abandon des -frontières naturelles; singulière ruse, et, nous ajouterons, unique -faiblesse de ce grand caractère, qui lui fut arrachée par les -instances de ses lieutenants et de ses ministres, et qui du reste, -comme on le verra bientôt, ne fut que très-passagère!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Défection de Murat, et mesures ordonnées à l'égard de -l'Italie.</span> -Cette autorisation expédiée à M. de Caulaincourt, il donna quelques -ordres adaptés à la circonstance extrême où il se trouvait. Le silence -obstiné qu'il avait gardé envers Murat, avait enfin décidé ce dernier -à traiter avec l'Autriche. C'était une défection aussi condamnable que -celle de Bernadotte, mais amenée par de moins mauvais sentiments. La -légèreté, le besoin insatiable de régner, la peur, une vive jalousie -pour le prince Eugène, avaient troublé et entraîné le cœur de -Murat. Sa femme, il faut le dire, était plus coupable que lui, car -liée envers Napoléon par des devoirs plus étroits, elle avait, tout en -affectant auprès du ministre de France la douleur, l'impuissance de -rien empêcher, mené la négociation par l'intermédiaire de M. de -Metternich<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Lien vers la note 8"><span class="smaller">[8]</span></a>. Les conditions de la défection étaient les suivantes. -Murat conserverait Naples, et renoncerait à la Sicile dont il serait -dédommagé par une province dans la terre ferme d'Italie. Il promettait -en retour de marcher avec trente mille hommes contre le prince Eugène. -Il avait tenu parole, s'était avancé vers Rome, puis avait envoyé une -division sur Florence, une autre sur Bologne, <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> sans dire -précisément ce qu'il allait faire, car il lui restait assez de bons -sentiments pour rougir de sa conduite, et assez de ruse pour laisser -ignorer aux officiers français dont il avait grand besoin, qu'il -allait les employer contre la France. Il avait demandé au général -Miollis de lui livrer le château Saint-Ange, à la princesse Élisa de -lui livrer la citadelle de Livourne, prétendant que ces occupations -étaient nécessaires aux desseins de l'Empereur. Le général Miollis et -la princesse Élisa avaient refusé.</p> - -<p>Ces détails avaient inspiré à Napoléon une irritation facile à -concevoir, mais il l'avait dissimulée dans l'intérêt des nombreux -Français résidant en Italie. Il avait ordonné au duc d'Otrante de se -rendre de nouveau au quartier général de Murat, pour stipuler la -reddition des postes fortifiés que demandait le roi de Naples, à -condition que les Français seraient protégés dans leurs personnes et -leurs propriétés. Mais il avait juré dans son cœur de se venger -d'une si noire ingratitude, et il imagina tout de suite de susciter à -Murat un embarras qui ne pouvait manquer d'être très-sérieux. Dans son -traité avec l'Autriche, Murat, sous l'indication assez vague d'une -province dans la terre ferme d'Italie, avait espéré comprendre tout le -centre de la Péninsule. Or, lui envoyer le Pape en ce moment, c'était -créer à son ambition un obstacle presque insurmontable. -<span class="sidenote" title="En marge">Renvoi du Pape à Rome pour créer des obstacles à Murat.</span> -Napoléon -avait, comme on l'a vu, acheminé Pie VII vers Savone, et sur toute la -route le Pontife avait été reçu par les populations avec des -témoignages empressés de respect et d'attachement. Napoléon ordonna -de le conduire aux avant-postes avec les <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> égards dont on ne -s'était jamais écarté, en lui déclarant qu'il était libre de retourner -à Rome. Ainsi finissait cet autre drame, si semblable à celui -d'Espagne, par le renvoi du prince dont on avait voulu prendre les -États en prenant sa personne, et qu'on était trop heureux de délivrer -aujourd'hui, dans l'espoir de tirer quelque moyen de salut de la plus -triste des rétractations!</p> - -<p>Ce qui importait plus que Murat et le Pape, c'était de profiter de -l'occasion pour abandonner l'Italie à elle-même, autre rétractation -bien tardive, mais bien utile si elle avait été faite à propos! -<span class="sidenote" title="En marge">Ordre au prince Eugène d'évacuer l'Italie.</span> -Tant -que Murat était inactif, le prince Eugène pouvait en se défendant sur -l'Adige, se maintenir en Lombardie, malgré quelques descentes des -Anglais sur sa droite et ses derrières; mais Murat venant le prendre à -revers par la droite du Pô, il n'y avait pas moyen pour lui de -résister davantage, et Napoléon lui prescrivit de se retirer en toute -hâte sur Turin, Suze, Grenoble et Lyon, pour venir au secours de la -France, dont la conservation importait bien autrement que celle de -l'Italie.</p> - -<p>Occupé ainsi à défaire ce qu'il avait fait, Napoléon donna ses -derniers ordres par rapport à Ferdinand VII qui brûlait toujours -d'impatience de reconquérir sa liberté. On venait enfin d'avoir des -nouvelles du duc de San-Carlos. -<span class="sidenote" title="En marge">Sur la réponse peu favorable de la régence espagnole, -Napoléon renvoie Ferdinand VII en Espagne, en se fiant à sa parole de -l'exécution du traité de Valençay.</span> -Il avait rencontré en route la régence -d'Espagne, qui, après avoir hésité longtemps à quitter Cadix, s'était -décidée à revenir à Madrid, pour siéger là même où depuis trois -siècles résidait le gouvernement de l'Espagne. Le duc de San-Carlos -avait vu à Aranjuez les membres <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> de la régence et les -principaux personnages des cortès. La réponse n'avait été de leur part -l'objet ni d'un doute ni d'une hésitation. D'abord aucun d'eux ne -voulait se séparer des Anglais avec lesquels ils espéraient bientôt -envahir le midi de la France; ensuite ils n'étaient pas pressés de -recouvrer Ferdinand VII et de lui remettre un pouvoir qu'ils lui -avaient conservé, et dont il était facile de prévoir qu'il ferait -bientôt un fâcheux usage. On avait par ce double motif refusé -d'adhérer à un traité conclu en état de captivité, et avec des -protestations infinies de regret, d'obéissance, de dévouement, on -avait déclaré qu'on ne reconnaîtrait la signature du roi que lorsqu'il -serait sur le territoire espagnol, en pleine jouissance de sa liberté. -On invoquait d'ailleurs pour répondre de la sorte un titre fort -spécieux, c'était un article de la Constitution de Cadix, qui disait -expressément que toute stipulation du roi souscrite en état de -captivité serait nulle. On avait donc renvoyé le duc de San-Carlos à -Valençay avec cet article de la constitution, et le malheureux -Ferdinand en avait conçu un véritable désespoir.</p> - -<p>Il n'y avait plus à hésiter, et mieux valait courir la chance d'être -trompé, mais courir aussi la chance de trouver Ferdinand VII fidèle à -sa parole, que de le retenir prisonnier, ce qui nous constituait -forcément en guerre avec les Espagnols, et nous obligeait de laisser -sur l'Adour des troupes dont nous avions le plus pressant besoin sur -la Marne et la Seine. -<span class="sidenote" title="En marge">Ordre au maréchal Suchet de retirer toutes ses forces de la -Catalogne, et de les expédier sur Lyon.</span> -En conséquence Napoléon ordonna de délivrer -Ferdinand VII avec les autres princes espagnols détenus à Valençay, -de les envoyer sur-le-champ <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> auprès du maréchal Suchet, -d'exiger d'eux un engagement d'honneur à l'égard de la fidèle -exécution du traité de Valençay, et de tâcher ainsi de recouvrer au -moins les garnisons de Sagonte, de Mequinenza, de Lérida, de Tortose, -de Barcelone, qui repasseraient immédiatement les Pyrénées. Si le -maréchal Soult, retenu à Bayonne par la présence des Anglais, ne -pouvait être ramené sur Paris, le maréchal Suchet qui n'était pas dans -le même cas, qui avait devant lui une armée infiniment moins -redoutable, pouvait être ramené sur Lyon. Napoléon lui prescrivit de -nouveau d'y acheminer toutes les troupes qui ne seraient pas -indispensables en Roussillon, et de se préparer à y marcher lui-même -avec le reste de son armée. Si le maréchal Suchet arrivait à Lyon avec -20 mille hommes, le prince Eugène avec 30 mille, le sort de la guerre -était évidemment changé, car les coalisés ne demeureraient pas entre -Troyes et Paris, lorsque 50 mille vieux soldats remonteraient de Lyon -sur Besançon.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ordres relatifs à la défense de Paris.</span> -Ces ordres expédiés pendant les journées des 4, 5, 6, 7 février, -journées que Napoléon employait à surveiller les mouvements de -l'ennemi, il en donna aussi quelques autres relatifs à la défense de -Paris. -<span class="sidenote" title="En marge">Alarmes de cette capitale, et questions qu'on y agite.</span> -L'alarme allait croissant dans cette capitale à chaque pas -rétrograde du maréchal Macdonald sur la Marne, car les fuyards de -l'armée et des campagnes répandaient l'épouvante en se retirant. -Joseph avait réclamé des instructions au sujet de l'Impératrice, du -Roi de Rome, des princesses de la famille impériale, et demandé s'il -fallait en cas de danger les garder à Paris. Il n'était pas question -assurément <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> d'évacuer Paris; Napoléon avait au contraire -ordonné de s'y défendre jusqu'à la dernière extrémité; mais devait-on, -si l'ennemi paraissait, y laisser l'un des princes avec des pouvoirs -extraordinaires et l'ordre de résister à outrance, puis envoyer -derrière la Loire la famille impériale, l'Impératrice, le Roi de Rome, -les ministres, les principaux dignitaires? On discutait tout haut -cette question dans les rues de la capitale, ce qui montre à quel -point était portée l'agitation des esprits. Louis, ancien roi de -Hollande, rentré en France depuis les malheurs de son frère, avait -proposé, si on faisait sortir de Paris la cour et le gouvernement, de -s'y enfermer et de s'y bien défendre, ce dont il était certainement -très-capable. Beaucoup de gens fort sensés étaient d'avis de ne pas -faire partir l'Impératrice et le Roi de Rome, car leur départ serait -considéré comme une sorte d'abandon de la capitale, qui blesserait et -alarmerait les Parisiens, et semblerait y préparer le vide pour le -remplir bientôt au moyen des Bourbons. M. de Talleyrand qui voyait -clairement s'approcher le règne de ces princes, qui avait reçu bien -des assurances secrètes de leurs bonnes dispositions à son égard, qui -sans les aimer, sans avoir confiance dans leurs lumières, songeait à -retrouver auprès d'eux la faveur perdue auprès de Napoléon, ne voulait -cependant pas se compromettre trop tôt et trop irrévocablement avec -celui-ci, mettait beaucoup de zèle apparent à seconder Joseph et -l'Impératrice, et cherchait à prouver ce zèle en donnant les conseils -selon lui les meilleurs. Or à ses yeux faire partir l'Impératrice de -Paris, c'était livrer très-imprudemment la <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> place aux -Bourbons, qui auraient pour eux le prestige de vingt-quatre ans de -malheurs, et le prestige plus grand encore de la paix qu'ils -procureraient à la France. Joseph ne voulant rien prendre sur lui en -pareille matière, avait instamment prié Napoléon d'exprimer sur tous -ces points ses volontés définitives. Quant à l'Impératrice elle -n'avait ni avis, ni volonté, et de concert avec Cambacérès, devenu -très-pieux, comme on l'a vu, elle faisait dire les prières que, dans -la liturgie catholique, on appelle prières des quarante heures.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Dépit de Napoléon en voyant le trouble des hommes qui -composent son gouvernement.</span> -Napoléon que tous les malheurs de la guerre trouvaient imperturbable, -n'éprouvait d'impatience qu'en recevant le courrier de Paris, qui lui -apportait plusieurs fois par jour le triste tableau des anxiétés de -son gouvernement.—Vous avez peur, écrivait-il aux hommes chargés de -sa confiance, et vous communiquez votre peur autour de vous. -<span class="sidenote" title="En marge">Conseils énergiques qu'il leur donne à tous.</span> -La -situation est grave, <cite>mais elle n'en est pas où en sont vos alarmes</cite>. -C'est bien de prier, mais vous priez en gens effarés, et si je suivais -votre exemple ici, mes soldats se croiraient perdus. Exécutez autour -de Paris les ouvrages que je vous ai prescrits; armez, habillez mes -conscrits, faites-les tirer à la cible, expédiez-les-moi dès qu'ils -ont acquis les notions indispensables, arrêtez les fuyards, mettez-les -dans les corps, réunissez des vivres et des munitions; soyez calmes, -ne changez pas d'avis à chaque idée nouvelle qui jaillit de la -fermentation des esprits, ayez mes ordres toujours présents, -suivez-les <cite>et laissez-moi faire</cite>. Je sais bien que quelques Cosaques -ont paru du côté de Sens, que Macdonald s'est laissé <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> -refouler sur la Marne, mais soyez tranquilles, l'ennemi payera cher sa -folle témérité. Encore une fois ne vous agitez pas, n'écoutez pas tous -les donneurs d'avis, ne parlez pas au premier venant, travaillez, -taisez-vous, et <cite>laissez-moi faire</cite>....—</p> - -<p>Tels étaient les sages et énergiques conseils que Napoléon adressait à -Cambacérès, au ministre de la guerre et à son frère Joseph. Quant à -l'Impératrice il ne lui donnait que des nouvelles de sa santé, -quelques détails succincts et rassurants sur l'armée, le tout d'un ton -affectueux et ferme, mais il avait une opinion bien arrêtée sur ce -qu'il fallait faire d'elle et du Roi de Rome, si l'ennemi venait à se -montrer devant Paris. -<span class="sidenote" title="En marge">Ordres de défendre Paris à outrance, et d'en faire sortir -sa femme et son fils.</span> -Il voulait que la capitale fût défendue, car il -savait bien que si elle était ouverte à l'ennemi, on y établirait -sur-le-champ un gouvernement qui ne serait pas le sien; mais en la -disputant énergiquement aux armées alliées, il ne voulait pas qu'on y -laissât sa femme et son fils. En les gardant en sa possession, il -croyait conserver avec l'Autriche un lien puissant que le respect -humain ne permettrait pas de mépriser. Si au contraire ce gage -précieux venait à lui échapper, il se disait qu'on ne manquerait pas -de s'emparer de Marie-Louise, de profiter de sa faiblesse pour -composer une régence qui l'exclurait lui du trône, ou bien d'envoyer -elle et le Roi de Rome à Vienne, de les y entourer de soins, comme on -fait à l'égard d'une honnête fille compromise dans un mauvais mariage, -de le traiter lui en aventurier qui n'était pas digne de la femme -qu'on lui avait donnée, et de le reléguer dans quelque prison -lointaine. Puis on élèverait <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> son fils à Vienne, comme un -prince autrichien!...—Cette perspective, quand elle se présentait à -son esprit, le bouleversait profondément, et lui en faisait oublier -une autre non moins alarmante, celle de Paris laissé vacant devant les -Bourbons qui s'approchaient. Il avait raison sans doute, car il était -vrai qu'on lui prendrait son fils et sa femme, qu'on élèverait son -fils en prince étranger, qu'on mettrait sa femme dans les bras d'un -autre époux, mais il n'était pas moins vrai que Paris resté vide, on -en profiterait pour y placer les Bourbons. Ce n'était pas tel ou tel -mal, c'étaient tous les maux qui, en punition de ses fautes, allaient -fondre à la fois sur sa tête condamnée par la Providence!</p> - -<p>Préoccupé surtout du danger de laisser tomber sa femme et son fils -dans les mains des Autrichiens, il prescrivit à son frère Joseph, par -une lettre du 8 février, de se conformer à ses intentions, telles -qu'il les lui avait déjà exprimées en partant, de laisser à Paris son -frère Louis avec des pouvoirs étendus, d'y rester lui-même s'il le -fallait, de défendre la capitale à outrance, mais d'envoyer sur la -Loire l'Impératrice et le Roi de Rome, avec les princesses, les -ministres, les grands dignitaires, le trésor de la couronne, de n'en -pas croire surtout des ennemis secrets tels que M. de Talleyrand, -qu'il n'avait que trop ménagés, de suivre enfin ses instructions et -pas d'autres.—Le sort d'Astyanax prisonnier des Grecs, ajoutait-il, -m'a toujours paru le plus triste sort du monde: j'aimerais mieux voir -mon fils égorgé et précipité dans la Seine, que de le voir aux mains -des Autrichiens pour être conduit à Vienne.—</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Moyens de défense prescrits pour Paris.</span> -Napoléon indiquait ensuite comment il fallait défendre Paris. N'ayant -pas songé à élever des ouvrages en maçonnerie de peur d'alarmer les -habitants, il s'était contenté de faire préparer des palissades et de -l'artillerie. Maintenant que l'alarme était au comble et qu'il n'y -avait plus rien à ménager, il prescrivait de renforcer avec des -palissades l'enceinte dite de l'octroi, de construire également avec -des palissades des tambours en avant des portes, d'établir des -redoutes sur les emplacements déjà désignés, de les couvrir -d'artillerie, et de placer derrière ces ouvrages improvisés la garde -nationale armée de fusils de chasse si les fusils de munition -manquaient. Quelle confiance n'eût-il pas éprouvée, quelle liberté de -manœuvre n'aurait-il pas acquise, s'il avait eu ces magnifiques -murailles qui, grâce à un roi patriote, entourent aujourd'hui la -capitale de la France!</p> - -<p>Napoléon avait séjourné du 3 au 8 février à Troyes d'abord, puis à -Nogent, dans la prévoyance d'une faute de l'ennemi, de laquelle il -attendait son salut. -<span class="sidenote" title="En marge">Conseil tenu par les coalisés à la suite de la bataille de -la Rothière.</span> -Bientôt il crut en découvrir les premiers signes. -Le lendemain en effet de la bataille de la Rothière, les coalisés -avaient assemblé à Brienne un grand conseil pour examiner quel parti -on devait tirer de la situation de Napoléon qui leur semblait -désespérée. Ce n'était pas à une force de 30 mille hommes qu'on -l'avait supposé réduit après la bataille de la Rothière, mais à celle -de 40 à 50 mille, s'élevant peut-être avec Mortier à 70 mille, et en -cet état, si au-dessus pourtant de la réalité, on le tenait pour -perdu, moyennant, se <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> disait-on, qu'on ne commît pas de trop -grandes fautes. Après bien des discussions les opérations suivantes -avaient été résolues.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Plan d'opérations, consistant à pousser Napoléon sur Paris, -en le débordant tantôt sur une aile, tantôt sur l'autre, pour -l'accabler ensuite sous les forces réunies de la coalition.</span> -Quelle que fût la supériorité qu'on eût sur Napoléon, on craignait -toujours de le rencontrer face à face, et de risquer le sort de la -guerre en une bataille décisive. On voulait donc manœuvrer, et -l'acculer sur Paris, en y amenant successivement toutes les armées de -la coalition, pour l'accabler sous une masse écrasante d'ennemis, -comme on avait fait à Leipzig. Il y avait sur la droite des alliés des -forces laissées au blocus des places. C'étaient, comme nous l'avons -dit, le corps d'York resté devant Metz, celui de Langeron devant -Mayence, celui de Kleist devant Erfurt. Ces corps remplacés -actuellement par d'autres troupes et près d'arriver sur la Marne, -comprenaient, celui d'York 18 mille hommes, celui de Langeron 8 mille -(la moitié de ce corps était seule disponible), celui de Kleist 10 -mille, c'est-à-dire environ 36 mille hommes, sans compter le corps de -Saint-Priest, et divers détachements de Bernadotte qui refluaient tous -en ce moment vers la Belgique. Il n'était pas possible de laisser les -corps d'York, de Langeron, de Kleist, isolés sur la Marne, à portée -des coups de Napoléon, et de ne pas les faire concourir au but commun. -Il fut convenu que Blucher irait les rallier avec les vingt et -quelques mille hommes qui lui restaient, ce qui reporterait à environ -60 mille l'ancienne armée de Silésie, et lui constituerait une -situation indépendante. Blucher manœuvrerait à la tête de cette -armée sur la Marne, et, en refoulant Macdonald sur <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> Châlons, -Meaux et Paris, il se trouverait sur les derrières de Napoléon, qui -par là serait obligé de se replier. Alors le prince de Schwarzenberg, -qui aurait encore au moins 130 mille hommes après le départ de -Blucher, suivrait Napoléon pas à pas dans sa retraite. Si Napoléon -revenait sur le prince de Schwarzenberg, Blucher en profiterait pour -faire un nouveau pas en avant, et en avançant ainsi les uns le long de -la Seine, les autres le long de la Marne, on finirait comme ces -rivières elles-mêmes par se rencontrer sous Paris, et par accabler -Napoléon sous la masse des forces de l'Europe réunies autour de la -capitale de la France. En attendant on était si forts même séparés, -que si Napoléon voulait tomber sur l'une des deux armées alliées, on -lui tiendrait tête. Blucher avec 60 mille hommes croyait n'en avoir -rien à craindre. Le prince de Schwarzenberg, beaucoup moins -présomptueux, croyait pouvoir lui résister avec ses 130 mille hommes. -D'ailleurs à la distance où l'on était de Paris, la Seine et la Marne -étaient assez rapprochées pour que de l'une à l'autre on pût se donner -la main, surtout en ayant une nombreuse cavalerie. Il fut convenu en -effet que le prince de Wittgenstein se tiendrait sur l'Aube, où il -serait lié par les six mille Cosaques du général Sesliavin, d'un côté -à Blucher qui devait marcher sur la Marne, et de l'autre au prince de -Schwarzenberg qui devait marcher sur la Seine. Avec de telles -précautions on ne redoutait aucun malheur, aucun de ces accidents -surtout auxquels il fallait s'attendre quand on avait affaire au génie -si imprévu de Napoléon. On se contenta donc de ce qu'elles avaient de -<span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> spécieux, et Blucher qui voyait dans la combinaison adoptée -son indépendance, la chance d'arriver le premier à Paris, -Schwarzenberg qui s'en promettait la délivrance du plus incommode, du -plus impérieux des collaborateurs, y consentirent également.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">En exécution de ce plan, Blucher se dirige sur la Marne, -pour y recueillir les corps d'York, de Langeron, de Kleist, et se -porter sur Paris après avoir passé sur le corps de Macdonald.</span> -Par suite de ces dispositions Blucher se porta le 3 de Rosnay sur -Saint-Ouen, le 4 de Saint-Ouen sur Fère-Champenoise, et trouvant le -corps d'York déjà aux prises avec le maréchal Macdonald près de -Châlons, il s'appliqua à déborder ce maréchal, et l'obligea ainsi de -se retirer sur Épernay et sur Château-Thierry. Macdonald après sa -longue retraite de Cologne à Châlons, n'avait plus que 5 mille -fantassins et 2 mille chevaux. Il était à Château-Thierry le 8 -février, suivi par le corps d'York le long de la Marne, et menacé en -flanc par Blucher, qui suivant la route de Fère-Champenoise et de -Montmirail, espérait le devancer à Meaux. (Voir les cartes n<sup>os</sup> 62 -et 63.) Paris était ainsi découvert, et c'était ce danger devenu -évident qui jetait ses habitants dans les plus vives alarmes. -<span class="sidenote" title="En marge">Mouvement en sens contraire du prince de Schwarzenberg sur -la Seine et l'Yonne.</span> -Le -prince de Schwarzenberg de son côté, après avoir tâtonné devant -Napoléon, dont il craignait les moindres mouvements, s'avança -lentement sur Troyes, ayant avec son redoutable adversaire des combats -d'arrière-garde chaque jour plus rudes. Tout à coup il conçut des -doutes et des inquiétudes. Il venait d'apprendre que des troupes -françaises se montraient au loin sur sa gauche, c'est-à-dire sur -l'Yonne, à Sens, à Joigny, à Auxerre (c'étaient celles de Pajol). Il -venait aussi de recueillir divers bruits partis de points plus -éloignés. On lui avait mandé qu'une armée française se formait -<span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> à Lyon sous le maréchal Augereau, et qu'elle prenait -l'offensive contre Bubna, que des troupes d'Espagne accouraient en -poste, et que leurs têtes de colonnes s'apercevaient déjà près -d'Orléans. Il se demanda sur-le-champ si Napoléon ne méditait pas -quelque mouvement sur son flanc gauche, par delà la Seine et l'Yonne, -et si l'armée de Lyon, les troupes que l'on voyait sur l'Yonne, celles -qui arrivaient d'Espagne, n'étaient pas les moyens préparés de ce -dangereux mouvement. -<span class="sidenote" title="En marge">Grand espace laissé entre Blucher et Schwarzenberg.</span> -En proie à ces inquiétudes, il se porta un peu à -gauche tandis que Blucher se portait un peu à droite, ce qui devait -augmenter sensiblement l'espace qui les séparait. En effet il ramena -Wittgenstein de la rive droite de l'Aube à la rive gauche, -c'est-à-dire d'Arcis à Troyes; il laissa de Wrède devant Troyes avec -les réserves en arrière, il poussa Giulay sur Villeneuve-l'Archevêque, -et Colloredo sur Sens, se flattant par ce moyen de s'être garanti de -toute entreprise contre son flanc gauche. Quelques Cosaques étaient -restés chargés de lier les deux armées, mais l'espace entre elles -s'était fort agrandi. Ce général si sage en croyant se préserver d'un -danger, s'en préparait, comme on va le voir, un autre bien plus grave, -car à la guerre ce n'est pas un danger qu'il faut avoir en vue, mais -tous; ce n'est pas un côté de la situation, c'est la situation tout -entière qu'il faut embrasser d'un regard vaste, prompt et sûr.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Joie de Napoléon en voyant se réaliser la faute qu'il avait -prévue.</span> -Le 6, le 7 février, Napoléon à l'affût comme le tigre prêt à saisir sa -proie, suivait de l'œil ses adversaires avec une joie croissante, -la seule qu'il lui fût encore donné d'éprouver, et il avait longtemps -<span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> hésité entre deux partis. Tantôt il voulait se jeter sur -Colloredo et Giulay aventurés imprudemment entre la Seine et l'Yonne, -tantôt sur Blucher courant vers la Marne, mais le 7 il n'hésita plus. -L'importance des résultats à obtenir en se plaçant entre Schwarzenberg -et Blucher, la nécessité de secourir au plus tôt Macdonald et Paris, -le décidèrent à se porter sur la Marne, et il commença son mouvement -contre Blucher avec une satisfaction indicible. Pendant ces jours du 4 -au 7 février, et sous sa vigoureuse impulsion, il était sorti de Paris -quelques bataillons tirés des dépôts. Il avait avec cette ressource un -peu recruté les corps de Marmont et de Victor, les divisions des -généraux Gérard et Hamelinaye, et, à l'aide de détachements venus de -Versailles, il avait ajouté quelques renforts à sa cavalerie. Enfin il -avait dirigé sur Provins la première division arrivée d'Espagne. Le 5 -il avait fait descendre Marmont d'Arcis sur Nogent, et s'y était porté -lui-même de Troyes, en se couvrant de fortes arrière-gardes, afin de -cacher sa marche à l'ennemi. Parvenu là il avait commencé sa grande -opération. -<span class="sidenote" title="En marge">Ses ordres pour acheminer ses corps sur Sézanne.</span> -Marmont dont l'esprit était assez actif, avait de son côté -imaginé cette même opération, mais d'une manière confuse, car il la -regardait déjà comme impossible, lorsque Napoléon sans s'inquiéter de -ce qui se passait dans cette tête légère, lui ordonna le 7 de partir -de Nogent avec une avant-garde de cavalerie et d'infanterie, et de se -porter sur Sézanne, lieu pourvu par ses ordres d'abondantes -ressources. (Voir les cartes n<sup>os</sup> 62 et 63.) Marmont devait, dès -qu'il aurait reconnu la <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> route, se faire suivre par tout son -corps. Le 8 Napoléon achemina Ney avec une division de la jeune garde -et la cavalerie de Lefebvre-Desnoëttes sur cette même route de -Sézanne. Il se prépara à partir lui-même le 8 avec Mortier et la -vieille garde. Ces trois corps comprenaient environ 30 mille hommes.</p> - -<p>Pourtant en se dirigeant sur la Marne il ne fallait pas découvrir -Paris du côté de la Seine. Napoléon laissa sur la Seine le maréchal -Victor avec le 2<sup>e</sup> corps, les généraux Gérard, Hamelinaye avec leurs -divisions de réserve, et derrière eux, à Provins, le maréchal Oudinot -avec la division de jeune garde Rothenbourg, et les troupes tirées de -l'armée d'Espagne. Victor était chargé de défendre la Seine de Nogent -à Bray, et Oudinot devait venir l'appuyer au premier retentissement du -canon. Pajol, avec les bataillons arrivés de Bordeaux, avec les gardes -nationales et sa cavalerie, devait veiller sur Montereau et les ponts -de l'Yonne jusqu'à Auxerre. -<span class="sidenote" title="En marge">Forces laissées sur la Seine de Nogent à Montereau, pour -arrêter ou ralentir au moins la marche du prince de Schwarzenberg.</span> -Enfin les deux divisions de jeune garde -dont l'organisation s'achevait à Paris, avaient ordre de se placer -entre Provins et Fontainebleau. Ces troupes réunies ne comprenaient -pas moins de 50 mille hommes, et rangées derrière la Seine, dans le -contour que cette rivière décrit de Nogent à Fontainebleau, elles -devaient donner à Napoléon le temps de revenir, et de faire contre -Schwarzenberg ce qu'il aurait fait contre Blucher. Ces plans étaient -au moins aussi spécieux que ceux des généraux ennemis. Restait à -savoir lesquels répondraient véritablement aux distances, au temps, -aux circonstances actuelles de la guerre. Napoléon <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> partit le -9 avec sa vieille garde, pour se transporter de la Seine à la Marne, -recommandant à tout le monde un secret absolu sur son absence. Plein -d'espérance, il écrivit quelques mots à M. de Caulaincourt pour -relever son courage, et pour l'engager à user moins librement de la -<em>carte blanche</em> qu'il lui avait donnée, sans pourtant la lui retirer. -En effet, s'il réussissait, les conditions de la paix devaient être -bien changées. Ainsi en partant il emportait avec lui les destinées de -la France et les siennes!</p> - -<p>Pendant qu'il était en marche, notre infortuné plénipotentiaire -endurait à Châtillon les plus grandes douleurs que puisse ressentir un -honnête homme et un bon citoyen, et essuyait des traitements qui lui -faisaient monter la rougeur au front.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ce qui se passe au congrès de Châtillon pendant que -Napoléon quitte l'Aube pour la Marne.</span> -Les diplomates de la coalition étaient successivement arrivés le 3 et -le 4 février à Châtillon, et s'étaient empressés d'échanger des -visites avec M. de Caulaincourt, en témoignant pour lui des égards -qu'on affectait de n'accorder qu'à sa personne. Il fut convenu que le -5 chacun produirait ses pouvoirs, et que les jours suivants -commenceraient les négociations. En attendant, M. de Caulaincourt -ayant essayé dans les repas, dans les soirées où l'on se rencontrait, -d'obtenir quelques confidences, trouva les membres du congrès polis -mais impénétrables. Le seul d'entre eux auquel il aurait pu s'ouvrir, -en s'autorisant des communications secrètes de M. de Metternich, M. de -Stadion, ministre autrichien, était un ennemi personnel de la France, -et le représentant malveillant d'une cour bienveillante. Au-dessous -de lui, M. de Floret, moins élevé en <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> grade mais plus amical, -parlait peu, soupirait souvent, et laissait entendre qu'on avait eu -grand tort de livrer la bataille de la Rothière, car la situation s'en -ressentirait beaucoup. -<span class="sidenote" title="En marge">Réunion des plénipotentiaires, et isolement dans lequel on -tient M. de Caulaincourt.</span> -Quant aux conditions elles-mêmes, qu'on ne -pouvait pas cependant nous cacher longtemps, M. de Floret n'en disait -pas plus que les autres. M. de Rasoumoffski, autrefois l'interprète -des passions russes à Vienne, était presque impertinent dans tout ce -qui ne se rapportait pas à la personne de M. de Caulaincourt. M. de -Humboldt ne manifestait rien, mais on devinait en lui le Prussien, à -la vérité très-adouci. Les plus convenables de tous ces ministres -étaient les Anglais, surtout lord Aberdeen, modèle rare par sa -simplicité, sa gravité douce, du représentant d'un État libre. Lord -Castlereagh ne devant pas prendre part aux conférences, mais venant -les diriger en maître qui ordonne sans se montrer, avait étonné M. de -Caulaincourt par ses assurances pacifiques et par ses protestations de -sincérité. Il insistait si fortement et si souvent sur la résolution -arrêtée de traiter avec Napoléon, qu'on ne pouvait s'empêcher d'y -reconnaître le calcul ordinaire des Anglais de paraître faire une -guerre d'intérêt purement national, et non une guerre de dynastie. -Aussi répétait-il sans cesse qu'on pouvait être d'accord tout de -suite, et qu'il suffisait, si on le voulait, d'une heure -d'explication. Mais d'accord sur quelles bases? Là-dessus personne ne -consentait à devancer d'un seul jour la déclaration solennelle des -conditions de la paix. Elles étaient donc bien dures, se disait M. de -Caulaincourt, puisqu'on n'osait pas les produire, <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> et qu'on -voulait les promulguer sans doute comme une loi de l'Europe à laquelle -il n'y aurait pas de contradiction à opposer! Toutes les fois qu'il -cherchait à provoquer quelque confidence de la part de l'un des -plénipotentiaires, si par grande exception on l'avait laissé seul avec -l'un d'entre eux, celui-ci rompait l'entretien. S'il était avec -plusieurs, celui qu'il avait essayé d'aborder élevait la voix, pour -qu'on ne pût pas croire à des intelligences secrètes avec la France. -Il était évident qu'avant tout on craignait cet être idéal et -redoutable qui s'appelait la coalition, et qu'à aucun prix on n'aurait -voulu lui donner des ombrages. Dire au représentant de la France, ou -entendre de lui quelque chose qui ne fût pas commun à tous les autres, -eût semblé une infidélité dont personne n'aurait osé se rendre -coupable. Lord Castlereagh, agissant en homme au-dessus du soupçon, -avait seul dit et écouté quelques paroles à part, dans ses diverses -rencontres avec M. de Caulaincourt, et uniquement pour répéter cette -déclaration fastidieuse qu'on souhaitait la paix, qu'elle pouvait être -conclue en une heure si on voulait se mettre d'accord. D'accord sur -quoi? C'était là l'éternelle question toujours restée sans réponse.</p> - -<p>M. de Caulaincourt attendit ainsi quatre mortels jours sans obtenir -aucune explication, mais en devinant ce qu'on ne lui disait pas, et ce -qui l'avait porté à réclamer itérativement de Napoléon des -instructions nouvelles. -<span class="sidenote" title="En marge">Échange des pouvoirs le 5 février.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">On déclare au plénipotentiaire français que quatre cours -traiteront pour toutes les autres, et qu'il ne sera pas question du -droit maritime.</span> -Le 5 février, on échangea les pouvoirs, en -déclarant que les représentants des quatre principales puissances, -Russie, Prusse, Autriche, <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> Angleterre, traiteraient pour les -diverses cours de l'Europe, grandes et petites, avec lesquelles la -France était en guerre, manière de procéder plus commode, mais qui -révélait le joug commun pesant sur tous les membres de la coalition, -et, en même temps, on annonça par la bouche du représentant de -l'Angleterre, que la question du droit maritime serait écartée de la -négociation, que la Grande-Bretagne entendait ne la soumettre à -personne, pas même à ses alliés, parce que c'était une question de -droit éternel, ne dépendant pas des résolutions passagères des hommes. -On aurait volontiers dit qu'il y avait là un dogme sur lequel il -n'était pas permis de transiger.</p> - -<p>Ce n'était pas le cas de contredire, car nous avions en ce moment bien -autre chose à défendre que le droit maritime. Pourtant M. de -Caulaincourt présenta pour l'honneur de la vérité quelques -observations qui furent écoutées avec un silence glacial, et -auxquelles on ne fit aucune réponse. -<span class="sidenote" title="En marge">Soumission forcée de M. de Caulaincourt.</span> -M. de Caulaincourt n'insista pas, -et on passa outre. Il fut convenu que pendant la tenue de ce congrès -on produirait ses propositions par notes, qu'on répondrait également -par notes, et que si elles devenaient l'occasion d'observations -verbales, un protocole tenu avec exactitude recueillerait ces -observations immédiatement, ce qui était une nouvelle précaution pour -prévenir les défiances entre confédérés. -<span class="sidenote" title="En marge">Après une attente silencieuse de plusieurs jours, le fond -des choses est enfin abordé.</span> -M. de Caulaincourt n'élevant -aucune difficulté sur ces questions de forme, demanda que l'on -commençât enfin à entrer dans le fond des choses, et à énoncer les -conditions de la paix. On ne voulut ni <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> ce même jour, ni le -jour suivant, entamer ce grave sujet, sous prétexte qu'on n'était pas -prêt. Enfin le 7, après avoir tant fait attendre M. de Caulaincourt, -l'un des plénipotentiaires prenant la parole pour tous, lut d'un ton -solennel et péremptoire la déclaration suivante.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Déclaration des conditions faites à la France.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">La France doit rentrer dans ses limites de 1790, et ne -point se mêler du sort des pays cédés.</span> -La France devait avant toute autre condition rentrer dans ses limites -de 1790, ne plus prétendre à aucune autorité sur les territoires -situés au delà de ces limites, et en outre ne point se mêler du -partage qu'on allait en faire, de sorte que non-seulement on lui -ôterait la Hollande, la Westphalie, l'Italie (chose assez naturelle), -mais qu'on ne voulait pas qu'à titre de grande puissance elle eût son -avis sur ce que deviendraient ces vastes contrées, et on en agissait -ainsi tant pour ce qui était au delà du Rhin et des Alpes, que pour ce -qui était en deçà, de manière qu'en abandonnant la Belgique et les -provinces rhénanes elle ne saurait même pas ce qu'on en ferait! Enfin -il fallait répondre par oui ou par non avant toute espèce de -pourparler.</p> - -<p>Jamais on n'avait traité des vaincus avec une telle insolence, et -vaincus nous ne l'étions pas encore, car à Brienne nous avions été -vainqueurs, à la Rothière 32 mille Français avaient pendant une -journée entière tenu tête à 170 mille ennemis, et on n'avait pu ni -envelopper ces 32 mille Français, ni les écraser, ni leur enlever -leurs moyens de retraite!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Silence général après l'énoncé des volontés des -puissances.</span> -Il y avait chez les assistants un tel sentiment de l'énormité de ces -propositions, que personne ne prit sur soi de les commenter, les plus -hostiles d'entre eux craignant de les affaiblir par le commentaire, -<span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> les plus modérés ne voulant pas se charger de les justifier. -Un silence profond succéda à cette communication. -<span class="sidenote" title="En marge">Ajournement au soir pour entendre M. de Caulaincourt.</span> -M. de Caulaincourt, -ayant peine à dominer son émotion, déclara qu'il avait diverses -observations à présenter, et qu'il demandait qu'on les écoutât. Après -quelques hésitations on s'ajourna au soir du même jour, afin -d'entendre M. de Caulaincourt.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Observations qui se présentent en foule à l'esprit, à la -simple audition des conditions proposées.</span> -Les observations sur cette étrange communication s'offraient en foule -à l'esprit. D'abord comment les concilier avec les propositions de -Francfort, propositions incontestables, puisqu'à la conversation non -désavouée de M. de Saint-Aignan avait été jointe une note écrite qui -les résumait, puisque M. de Metternich sur la réponse évasive de M. de -Bassano avait insisté pour en obtenir l'acceptation explicite? Cette -acceptation ayant été envoyée, les auteurs des propositions de -Francfort étaient engagés eux-mêmes, et alors comment se pouvait-il -qu'ils fissent aujourd'hui des propositions si diamétralement -contraires? Ensuite, à considérer les choses du point de vue de -l'équilibre européen, comment, après avoir dit à la France en entrant -sur son territoire qu'on ne voulait point lui contester la juste -grandeur qui lui était acquise, comment la ramener aux frontières de -Louis XV, lorsque depuis Louis XV trois des puissances du continent -s'étaient partagé la Pologne, lorsque depuis 1790 toutes les -puissances avaient fait des acquisitions considérables qui changeaient -complétement les anciennes proportions des États? Si pour le repos de -l'Europe on devait généralement revenir aux limites de 1790, <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> -n'était-il pas juste que chacun restituât ce qu'il avait pris, que -l'Autriche ne songeât point à retenir Venise, que la Prusse et -l'Autriche ne gardassent pas ce qu'elles avaient dérobé aux petits -États allemands et surtout aux princes ecclésiastiques, que la Prusse, -l'Autriche et la Russie rendissent la dernière portion qu'elles -s'étaient attribuée de la Pologne à l'époque du dernier partage? -N'était-il pas juste enfin que l'Angleterre rendît les îles Ioniennes, -Malte, le Cap, l'île de France, etc.? Faire rentrer la France seule -dans ses anciennes limites, c'était détruire en Europe, au détriment -de tous, l'équilibre nécessaire des forces, et si, comme l'avenir l'a -prouvé depuis, la France pouvait demeurer grande et bien grande même -après la perte de quelques provinces, elle le devrait à l'énergie, à -la puissance d'esprit de son peuple, c'est-à-dire à sa grandeur -morale, qu'on ne pouvait pas lui ôter comme sa grandeur matérielle! -Sans doute il n'était rien qu'on ne pût se permettre au nom de la -victoire, et cet argument coupait court à toute discussion, mais dans -ce cas il fallait laisser de côté les paroles insidieuses dont on -avait fait usage en passant le Rhin, et avouer que la force et non la -raison allait servir de règle à la conduite des puissances alliées. La -France alors saurait à quoi elle devait s'attendre de la part de ses -envahisseurs. Ce n'était pas tout encore. Comment demander en bloc des -sacrifices immenses, sans les préciser, sans déterminer le plus et le -moins, qui était beaucoup ici, car dans les Pays-Bas, dans les -provinces Rhénanes, le long de la Suisse et des Alpes, il restait -bien des questions qui, résolues dans <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> un sens ou dans un -autre, rendraient le résultat fort différent? Et ces portions cédées -de territoire, était-il possible de les abandonner sans savoir à qui -on les céderait? Les abandonner par exemple à une petite puissance ou -à une grande, remettre un territoire sur la gauche du Rhin à un petit -État comme la Hesse, ou à un grand État comme la Prusse, constituait -une différence capitale. Ne vouloir s'expliquer sur aucun de ces -points, était un procédé inqualifiable, qu'on pouvait à peine se -permettre avec un ennemi à qui on aurait mis le pied sur la gorge, et -la France, si elle devait malheureusement se trouver un jour sous les -pieds de ses ennemis, n'y était pas encore. Enfin si son représentant -se résignait à tout ou partie de ces sacrifices, ce ne pouvait être -que pour faire cesser immédiatement une guerre cruelle, pour éviter -une bataille d'où résulterait peut-être la vie ou la mort, pour -couvrir Paris enfin: était-il possible de faire ces sacrifices -douloureux, si on n'était pas assuré qu'une parole d'acceptation une -fois prononcée, l'ennemi s'arrêterait sur-le-champ?</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Caulaincourt essaie de faire entendre quelques -observations.</span> -Ces observations si naturelles, si peu réfutables, M. de Caulaincourt -essaya de les exposer dans la soirée du 7, et le fit avec une -indignation contenue. Il était soldat, et il eût mieux aimé se faire -tuer avec le dernier des Français en combattant des ennemis si -insultants, que se débattre vainement dans une négociation où l'on ne -voulait ni écouter, ni répondre; mais il fallait tout souffrir pour -saisir au vol l'occasion de la paix, si elle s'offrait, et avec une -mesure infinie, à travers laquelle perçait un <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> sentiment amer, -il rappela les conditions de Francfort, formellement proposées, -formellement acceptées; il objecta au projet de ramener la France à -ses anciennes limites, les acquisitions que les diverses puissances -avaient déjà faites ou prétendaient faire en Pologne, en Allemagne, en -Italie, sur toutes les mers; il demanda surtout ce que deviendraient -les provinces enlevées à la France, et enfin quel serait le prix des -sacrifices que la France pourrait consentir, et si par exemple la -suspension des hostilités en serait la conséquence immédiate?</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">On refuse presque d'entendre M. de Caulaincourt, et on lui -signifie qu'il faut répondre par oui ou par non aux conditions -proposées.</span> -La première observation, celle qui portait sur les propositions de -Francfort, embarrassa visiblement les ministres des puissances -alliées. Il n'y avait rien à répliquer en effet, et si les nations -reconnaissaient un autre juge que la force, les négociateurs eussent -été sur-le-champ condamnés. M. de Rasoumoffski, le Russe arrogant qui -représentait l'empereur Alexandre, répondit qu'il ne savait ce dont on -voulait parler. M. de Stadion, qui représentait le cabinet autrichien -auteur principal et direct des propositions de Francfort, prétendit -qu'il n'en était pas dit un mot dans ses instructions. Mais lord -Aberdeen, le plus sincère, le plus droit des personnages présents, qui -avait assisté aux ouvertures faites à M. de Saint-Aignan, qui avait -discuté les termes de la note de Francfort, comment aurait-il pu nier? -Aussi se borna-t-il à balbutier quelques paroles qui prouvaient -l'embarras de sa probité, et puis tous ces diplomates, opposant aux -raisons du ministre français une sorte de clameur générale, -s'écrièrent tous ensemble qu'il ne s'agissait pas de pareilles -questions, <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> que ce n'était pas des propositions de Francfort -qu'on avait à s'occuper, mais de celles de Châtillon, que c'était sur -celles-là et non sur d'autres qu'il fallait se prononcer séance -tenante, que l'on n'avait pas mission de les discuter, mais de les -présenter, et de savoir si elles étaient agréées ou rejetées, et un -pan de leur manteau à la main, ils firent entendre que c'était la paix -ou la guerre, la guerre jusqu'à ce que mort s'ensuivît, qu'il -s'agissait de décider, en répondant sur-le-champ par oui ou par non. -M. de Caulaincourt voyant qu'il n'y avait aucun moyen de faire -expliquer des hommes qui voulaient un oui ou un non, réclama le renvoi -de la conférence, ce qui fut accepté, après quoi chacun se retira.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Profonde douleur de M. de Caulaincourt.</span> -M. de Caulaincourt était tour à tour saisi de douleur, ou révolté -d'indignation, car dans les propositions qu'on osait lui faire, la -forme était aussi outrageante que le fond était désespérant. Certes -Napoléon avait abusé de la victoire, mais jamais à ce point. Souvent -il avait beaucoup exigé de ses ennemis, mais il ne les avait jamais -humiliés, et lorsqu'au lendemain de la journée d'Austerlitz, Alexandre -qui allait être fait prisonnier avec son armée, avait demandé grâce -par un billet écrit au crayon, Napoléon avait répondu avec une -courtoisie qu'on n'imitait pas aujourd'hui. En tout cas Napoléon -n'était pas la France, les torts de l'un n'étaient pas les torts de -l'autre, et des gens qui mettaient tant d'affectation à séparer -Napoléon de la France, auraient dû ne pas punir sur celle-ci les -fautes de celui-là. Quoi qu'il en soit, M. de Caulaincourt <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> -voyait bien qu'il fallait, si on voulait arrêter les coalisés, -prononcer ce mot si cruel d'acceptation pure et simple, et, pour leur -fermer l'entrée de Paris, il était prêt à user des pouvoirs illimités -dont il était pourvu. -<span class="sidenote" title="En marge">M. de Caulaincourt voudrait savoir si en acceptant les -conditions proposées, il obtiendrait la suspension immédiate des -hostilités.</span> -Cet excellent citoyen, dévoué à la France et à -la dynastie impériale, avait le tort en ce moment (le premier du reste -qu'on pût lui reprocher) de songer au trône de Napoléon plus qu'à sa -gloire. Il oubliait trop que périr valait mieux pour Napoléon que -d'abandonner les frontières naturelles, que pour lui c'était -l'honneur, que pour la France c'était la grandeur vraie, que, quelque -abattue qu'elle fût, on ne pourrait pas lui demander pire que ce qu'on -exigeait d'elle actuellement, qu'avec les Bourbons elle aurait -toujours les frontières de 1790, que dès lors pour Napoléon comme pour -elle, il valait autant risquer le tout pour le tout, et ce noble -personnage qui avait eu si souvent raison contre son maître, n'avait -pas cette fois un sentiment de la situation aussi juste que lui. Il -était donc prêt à céder, à une condition toutefois, c'est qu'il serait -assuré d'arrêter l'ennemi à l'instant même. Mais céder sur tout ce -qu'on demandait sans avoir la certitude de sauver Paris et le trône -impérial, était à ses yeux une désolante humiliation sans compensation -aucune. -<span class="sidenote" title="En marge">Il s'adresse à lord Aberdeen qui le laisse dans le doute.</span> -Dans son désespoir, s'adressant au seul de ces -plénipotentiaires chez lequel il eût aperçu l'homme sous le diplomate, -il chercha à savoir de lui si le cruel sacrifice qu'on exigeait -suspendrait au moins les hostilités. Lord Aberdeen auquel il avait eu -recours, se défendant beaucoup, suivant la consigne établie, <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> -de toute communication privée avec le représentant de la France, lui -fit entendre cependant qu'il n'y aurait suspension des hostilités -qu'au prix d'une acceptation immédiate et sans réserve, et seulement à -partir des ratifications. C'était presque demander qu'on se rendit -sans condition, et même sans être certain d'avoir la vie sauve, car -dans l'intervalle des ratifications une bataille décisive pouvait être -livrée, et le sort de la France résolu par les armes. Ce n'était donc -plus la peine de recourir aux précautions de la politique, puisque par -ce moyen on n'échappait pas aux décisions de la force. Aussi quoiqu'il -eût <em>carte blanche</em>, il n'osa pas formuler l'acceptation qu'on voulait -lui arracher, et il écrivit au quartier général pour faire part à -Napoléon de ses anxiétés. Mais le lendemain même il reçut du -plénipotentiaire russe l'étrange déclaration que les séances du -congrès étaient suspendues. -<span class="sidenote" title="En marge">Les négociations sont tout à coup suspendues par la volonté -de l'empereur Alexandre.</span> -L'empereur Alexandre, disait-on, avant de -donner suite aux conférences, voulait s'entendre de nouveau avec ses -alliés. Cette dernière communication acheva de jeter M. de -Caulaincourt dans le désespoir. Il crut y voir que la chute de -Napoléon était résolue irrévocablement, et dans sa profonde douleur il -écrivit à M. de Metternich, pour lui demander sous le sceau du plus -profond secret, si dans le cas où il userait de ses pouvoirs pour -accepter les conditions imposées, il obtiendrait la suspension des -hostilités. -<span class="sidenote" title="En marge">M. de Caulaincourt écrit secrètement à M. de Metternich, -pour avoir un éclaircissement, et fait part à Napoléon de ses cruelles -anxiétés.</span> -C'était peut-être trop laisser voir son désespoir; ce -désespoir, il est vrai, était celui d'un honnête homme et d'un -excellent citoyen, et l'aveu en était fait au seul des diplomates qui -ne voulût pas pousser la victoire <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> à bout, mais il y a des -positions où il faut savoir cacher sous un front de fer les sentiments -les plus nobles de son âme. M. de Caulaincourt n'eut donc plus qu'à -attendre une réponse de M. de Metternich d'un côté, de Napoléon de -l'autre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Pendant ces premières réunions du congrès de Châtillon, -Napoléon poursuit la manœuvre commencée contre Blucher.</span> -Au point où en étaient les choses il n'y avait que le canon entre la -Seine et la Marne, et le silence à Châtillon, qui pussent amener un -changement quelconque dans cette horrible situation. Napoléon était en -marche, et en partant avait mandé à M. de Caulaincourt de ne pas se -presser. Il était à la veille de jouer le tout pour le tout, et il le -faisait avec la confiance d'un joueur consommé qui ne doutait presque -pas du succès de sa nouvelle combinaison.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Distribution des corps de Blucher sur la route de Châlons à -Meaux, par Montmirail.</span> -On a vu plus haut quelle était la disposition des armées tandis que -Blucher quittait le prince de Schwarzenberg, et que Napoléon le -suivant de l'œil se tenait aux aguets à Nogent-sur-Seine. Le -général prussien d'York descendait la Marne sur les pas du maréchal -Macdonald qui, poussé en queue par celui-ci, et menacé en flanc par -Blucher, n'avait d'autre ressource que de se retirer rapidement sur -Meaux. Blucher marchant à égale distance de la Marne et de l'Aube, par -Fère-Champenoise et Montmirail, avait envoyé Sacken en avant, et -suivait avec Olsouvieff, Kleist et Langeron. Le 9 février Macdonald -était retiré à Meaux, et l'ennemi était ainsi placé: le général d'York -avec 18 mille Prussiens à Château-Thierry sur la Marne, Sacken avec 20 -mille Russes sur la route de Montmirail, Olsouvieff avec 6 mille -Russes à Champaubert, en <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> arrière enfin à Étoges, Blucher avec -10 mille hommes de Kleist, et 8 mille de Capzewitz, ces derniers -formant les restes de Langeron. (Voir les cartes n<sup>os</sup> 62 et 63.) -C'étaient donc 60 mille hommes au moins dispersés de Châlons à la -Ferté-sous-Jouarre, partie sur la Marne, partie sur la route qui -sépare l'Aube de la Marne. Si Napoléon qui avec son coup d'œil -supérieur avait entrevu cet état des choses, tombait à propos au -milieu d'une pareille dispersion, il pouvait obtenir les résultats les -plus imprévus et les plus vastes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Marche de Napoléon sur Champaubert, afin de s'emparer de la -route de Montmirail.</span> -Par une circonstance heureuse, dernière faveur de la fortune, le point -de Champaubert par lequel Napoléon en partant de Nogent allait -atteindre la route de Montmirail, n'était gardé que par les 6 mille -Russes d'Olsouvieff. (Voir le plan détaillé de Montmirail dans la -carte n<sup>o</sup> 63.) Il trouvait donc presque dégarni le point par lequel il -pouvait s'introduire au milieu des corps ennemis, et c'était le cas de -dire qu'il avait rencontré le défaut de la cuirasse. Le 7 février il -avait ordonné à Marmont de se porter en avant avec une partie de sa -cavalerie et de son infanterie, et de marcher de Nogent sur Sézanne, -lui annonçant qu'il allait le suivre en personne. Le 8 il avait -acheminé dans la même direction une division de jeune garde et une -partie de la cavalerie de la garde, sous le maréchal Ney. Le 9 enfin -il était parti lui-même avec la vieille garde sous Mortier, et avait -couché à Sézanne. La route de Nogent à Champaubert était un chemin de -traverse, mal entretenu comme l'étaient alors tous les chemins -secondaires de France, et au delà de Sézanne il devenait <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> -presque impraticable pour les gros charrois. À deux lieues de Sézanne -on rencontrait, à Saint-Prix, l'extrémité des marais de Saint-Gond, et -au milieu de ces marais la petite rivière dite le <i>Petit-Morin</i>, qui -longe le pied de terrains élevés sur lesquels passe la chaussée de -Montmirail à Meaux. L'artillerie eut dans la journée du 9 la plus -grande peine à gagner Sézanne. -<span class="sidenote" title="En marge">Marmont effrayé des difficultés de terrain, croit -l'opération impossible.</span> -On trouva de plus le maréchal Marmont -qui d'abord avait fort abondé dans l'idée de se jeter au milieu des -corps dispersés de Blucher, et qui après s'être avancé le 7 jusqu'à -Chapton, était revenu tout à coup en arrière, disant les marais de -Saint-Gond impraticables, les hauteurs couvertes d'ennemis, le plan -déjoué, etc... -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon persiste, et secondé par les habitants, traverse -les marais de Saint-Gond.</span> -Napoléon ne s'inquiéta guère du renversement d'idées -qui s'était opéré dans la tête du maréchal<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Lien vers la note 9"><span class="smaller">[9]</span></a>, et ordonna <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> de -marcher en masse sur le village de Saint-Prix, que traverse le -Petit-Morin, et de surmonter coûte que coûte les difficultés du -terrain. Il avait reçu des rapports de divers endroits qui prouvaient -qu'il y avait des Russes à Montmirail, qu'il y en avait en arrière à -Étoges, et qu'il y avait des Prussiens sur la Marne. Sachant à quels -ennemis il avait affaire, il était convaincu qu'ils ne marcheraient -pas de manière à présenter partout une masse impénétrable. Ayant avec -Marmont, Ney, Mortier, 30 mille hommes de ses meilleures troupes, il -était assuré en choisissant bien le point par où il faudrait pénétrer, -et en y appuyant fortement, de se trouver bientôt au milieu des corps -ennemis. Seulement il fallait franchir un mauvais pas, celui des -terrains marécageux qui s'étendent entre Sézanne et Saint-Prix. Les -autorités locales appelées, promirent de réunir tous les chevaux du -pays. Les paysans, animés des meilleurs sentiments, exaspérés surtout -par la présence de <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> l'ennemi, accoururent en foule, et dès le -10 au matin des renforts de bras et de chevaux se trouvèrent préparés -entre Sézanne et le Petit-Morin.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le 10 février au matin, Napoléon franchit tous les -obstacles, et atteint Champaubert.</span> -Le 10 février à la pointe du jour on se mit en marche. Marmont tenait -la tête avec la cavalerie du 1<sup>er</sup> corps, et avec les divisions -Ricard et Lagrange composant le 6<sup>e</sup> corps d'infanterie. En approchant -du Petit-Morin on s'embourba, mais les paysans avec leurs chevaux et -leurs bras arrachèrent les canons du milieu des fanges, et on parvint -au pont de Saint-Prix. Quelques tirailleurs d'Olsouvieff garnissaient -les bords du Petit-Morin; on les dispersa, et on traversa le pont. La -cavalerie du 1<sup>er</sup> corps s'avança au grand trot. Le Petit-Morin -franchi on pénètre dans un vallon, au fond duquel est situé le village -de Baye, puis en remontant ce vallon on débouche sur une espèce de -plateau au milieu duquel est situé Champaubert. Olsouvieff, pourvu -d'une nombreuse artillerie, avait placé sur le bord du plateau -<span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> vingt-quatre bouches à feu tirant sur le vallon dans lequel -nous allions nous engager. La cavalerie du 1<sup>er</sup> corps se lança en -avant, reçut les boulets d'Olsouvieff, et fondit sur le village de -Baye, suivie de l'infanterie de Ricard. Cavaliers et fantassins -entrèrent pêle-mêle dans le village, et gravirent les hauteurs à la -suite des Russes. Un peu à gauche se trouvait un autre village, celui -de Bannai, que les Russes occupaient en force. La garde y marcha et le -fit évacuer.</p> - -<p>On put se déployer alors sur le plateau qui présente un terrain assez -uni, semé de quelques bouquets de bois, et on aperçut la route de -Montmirail dont il fallait s'emparer, laquelle allant de notre droite -à notre gauche, de Châlons à Meaux, traversait devant nous le village -de Champaubert. Il y avait à peu près une lieue à parcourir pour -atteindre ce point important.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Brillant combat de Champaubert, et destruction du corps -d'Olsouvieff.</span> -On découvrit en ce moment un corps d'infanterie russe d'environ 6 -mille hommes, ayant avec lui beaucoup d'artillerie, mais très-peu de -cavalerie, et se retirant avec précipitation quoique avec assez -d'ordre. Le général Olsouvieff commandant ce corps venait d'apprendre -que Napoléon arrivait à la tête de forces considérables; il se sentait -dans un péril extrême, et en était fort troublé.</p> - -<p>Napoléon était accouru auprès de Marmont dont l'infanterie marchait en -avant, flanquée par le 1<sup>er</sup> corps de cavalerie. L'essentiel était -d'atteindre au plus tôt la route de Montmirail, et de passer sur le -corps de l'ennemi qui l'occupait. Dans tous les cas la manœuvre -était de grande conséquence, car si <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> Blucher s'était déjà -porté en avant sur notre gauche dans la direction de Meaux, on le -coupait de Châlons et de sa ligne de retraite; s'il était resté en -arrière sur notre droite, on le séparait de ceux de ses lieutenants -qui l'avaient devancé, et on pénétrait ainsi au sein même de l'armée -de Silésie, avec certitude presque entière de la détruire pièce à -pièce. Lorsque Napoléon survint Marmont venait de diriger le 1<sup>er</sup> -corps de cavalerie en avant à droite; Napoléon lança dans la même -direction le général de Girardin avec les deux escadrons de service -auprès de sa personne, pour disperser quelques groupes qui se -retiraient sur la route de Châlons. L'ennemi à cette vue, sentant -redoubler ses inquiétudes, précipita sa retraite. Marmont avec son -infanterie le poussa vivement sur Champaubert, et le général Doumerc -avec les cuirassiers le chargea dans la plaine à droite. Mis en -complète déroute, les Russes se jetèrent en désordre dans Champaubert. -Marmont y entra baïonnette baissée à la tête de l'infanterie de -Ricard, tandis que les cuirassiers de Doumerc tournant à droite, -coupaient la communication avec Châlons. Olsouvieff expulsé de -Champaubert par notre infanterie, et rejeté sur notre gauche par les -cuirassiers, était à la fois séparé de Blucher qui était resté en -arrière à Étoges, et refoulé sur Montmirail où il n'avait d'autre -ressource que de se réfugier vers Sacken, lequel était fort loin et -pouvait bien avoir déjà cherché asile derrière la Marne. Dans cet -embarras Olsouvieff s'était retiré près d'un étang bordé de bois qu'on -appelle le Désert. Ricard débouchant directement de Champaubert, -<span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> Doumerc se rabattant de droite à gauche, fondirent sur lui. -En un instant son infanterie fut rompue, et en partie hachée par les -cuirassiers, en partie prise. Quinze cents morts ou blessés, près de -trois mille prisonniers, une vingtaine de bouches à feu, le général -Olsouvieff avec son état-major, furent les trophées de cette heureuse -journée. Depuis l'ouverture de la campagne, c'était la première faveur -de la fortune, et elle était grande, bien moins par le résultat même -qu'on venait d'obtenir, que par les résultats ultérieurs qu'on pouvait -espérer encore. En effet d'après le rapport des prisonniers que -Napoléon avait interrogés lui-même, on sut qu'en arrière, c'est-à-dire -à Étoges, se trouvait Blucher, en avant vers Montmirail Sacken, plus -haut vers la Marne, d'York, que par conséquent on était au milieu des -corps de l'armée de Silésie, et que les jours suivants il y aurait -bien du butin à recueillir, et peut-être la face des choses à changer.</p> - -<p>Aussi Napoléon éprouva-t-il un profond mouvement de joie. Il n'en -avait pas ressenti un pareil depuis longtemps. Après avoir douté de -tout, lui qui pendant tant d'années n'avait douté de rien, il -recommençait à croire à sa fortune, et se tenait presque pour rétabli -au faîte des grandeurs. En soupant à Champaubert dans une auberge de -village, en compagnie de ses maréchaux, il parla des vicissitudes de -la fortune avec cette philosophie riante qu'on retrouve en soi lorsque -les mauvais jours font place aux bons, et dans un singulier élan de -confiance, il s'écria: Si demain je suis aussi heureux -qu'aujourd'hui, dans quinze jours j'aurai <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> ramené l'ennemi sur -le Rhin, et du Rhin à la Vistule il n'y a qu'un pas!—Dernière joie -qu'il ne faut pas lui envier, que nous partagerions même avec lui, si -le dénoûment de ce grand drame était moins connu de la génération -présente!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon, le lendemain, se dirige sur Montmirail, pour -battre Sacken qui s'était acheminé vers Meaux.</span> -Le lendemain la marche à suivre, douteuse peut-être pour un autre, -était certaine pour Napoléon. Tombé comme la foudre au milieu des -colonnes ennemies, il pouvait en effet se demander sur laquelle il -devait fondre d'abord, sur celle de Blucher à droite, ou sur celle de -Sacken à gauche. S'il se dirigeait tout de suite à droite, Blucher -avait le moyen de lui échapper en se repliant sur Châlons, tandis -qu'en marchant à gauche il était assuré d'atteindre Sacken, qui allait -se trouver pris entre Champaubert et Paris, et de plus en accablant -Sacken, il attirait à lui Blucher, qui certainement ne laisserait pas -écraser ses lieutenants sans essayer de les secourir. Saisissant tous -ces aspects de la situation avec sa promptitude de coup d'œil -ordinaire, Napoléon dès le matin du 11 se porta à gauche sans aucune -hésitation, suivit la route de Montmirail, et laissa sur sa droite, en -avant de Champaubert, le maréchal Marmont avec la division Lagrange et -le 1<sup>er</sup> de cavalerie pour contenir Blucher pendant qu'on aurait -affaire aux généraux Sacken et d'York. Napoléon emmena avec lui la -division Ricard du corps de Marmont, afin d'avoir le plus de forces -possible contre Sacken et d'York, qu'il pouvait rencontrer séparés ou -réunis.</p> - -<p>Il arriva vers dix heures du matin à Montmirail en tête de sa -colonne, comptant à peu près 24 mille <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> hommes avec Ney, -Mortier, la cavalerie de la garde et la division Ricard. Il traversa -Montmirail, et déboucha sur la grande route, où il vint prendre -position en face des troupes russes qui accouraient en toute hâte. -C'était Sacken revenant sur nous avec sa fougue accoutumée. Ce qui -s'était passé parmi les coalisés peignait bien la confusion et la -vanité de leurs conseils.</p> - -<p>Blucher, ainsi qu'on l'a vu, s'était porté sur la Marne, pour -envelopper Macdonald que les généraux d'York et Sacken poursuivaient -vivement, l'un sur la rive droite de cette rivière, l'autre sur la -rive gauche, après quoi l'armée de Silésie, Macdonald enlevé, devait -s'acheminer sur Paris, objet de toutes les convoitises de la -coalition. Pendant ce temps Schwarzenberg devait s'y acheminer en -descendant la Seine, et, comme nous l'avons dit, il avait appuyé vers -l'Yonne, et agrandi ainsi l'espace qui le séparait de Blucher. -Craignant que Blucher ne touchât au but avant lui, il lui avait -recommandé, sur les vives instances de l'empereur Alexandre, de -s'arrêter sous les murs de Paris, et d'attendre pour y entrer les -souverains alliés. Tant de présomption et de décousu méritaient bien -un châtiment!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Dispositions des généraux alliés pendant les mouvements de -Napoléon.</span> -Blucher avait reçu ces instructions au moment même où il apprenait -l'arrivée de Napoléon à Sézanne, et il ne savait quel parti prendre, -car la fougue n'est pas de la clairvoyance, surtout quand il s'agit de -choisir entre des résolutions également périlleuses. Le général -Gneisenau était d'un avis, le général Muffling d'un autre, et on avait -essayé de faire parvenir à Sacken, à travers les colonnes françaises, -<span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> un ordre qui n'offrait pas de grands moyens de salut, celui -de revenir sur Montmirail, ou bien de se réfugier derrière la Marne -auprès du général d'York, si le danger était aussi grand qu'on le -disait. Si au contraire on s'était effrayé mal à propos, Sacken était -autorisé à poursuivre par la Ferté-sous-Jouarre la pointe sur Paris. À -la nouvelle de la subite apparition de Napoléon, Sacken au lieu de se -retirer derrière la Marne, avait rebroussé chemin pour avoir l'honneur -de battre l'empereur des Français, et il avait engagé le général -d'York à passer la Marne à Château-Thierry, et à se porter sur la -route de Montmirail pour concourir à son triomphe ou pour y assister. -Le général d'York n'avait suivi cette invitation qu'avec beaucoup de -réserve, et s'était un peu avancé sur Montmirail, mais en ayant -toujours ses derrières bien appuyés sur Château-Thierry.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Situation des deux armées à Montmirail.</span> -Napoléon ayant débouché par la route de Montmirail vit donc Sacken qui -revenait de la Ferté-sous-Jouarre, et aperçut au loin sur sa droite -des troupes qui arrivaient des bords de la Marne par la route de -Château-Thierry, mais sans paraître très-pressées de prendre part à -cette grave affaire. C'étaient celles du général d'York. La première -opération à exécuter était de barrer la route à Sacken, et de se -défaire de lui, sauf à se rejeter ensuite sur l'autre survenant qu'on -apercevait dans la direction de Château-Thierry. On était toujours sur -le plateau qu'on avait gravi la veille en occupant Champaubert, et en -se portant sur Montmirail en avait à gauche les pentes de ce plateau -dont le Petit-Morin baigne le pied. (Voir le plan de Montmirail, -<span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> carte n<sup>o</sup> 63.) Sur ces pentes, à mi-côte, se trouve le -village de Marchais. Napoléon y plaça la division Ricard, pour arrêter -Sacken de ce côté, tandis que sur la grande route il avait déployé son -artillerie et rangé sa cavalerie en masse. Dans cette attitude, -l'infanterie de Ricard défendant à Marchais le bord du plateau, la -cavalerie et l'artillerie interceptant la grande route, Napoléon -pouvait attendre la jonction de Ney et de Mortier demeurés en arrière.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Bataille de Montmirail livrée le 11 février.</span> -Sacken arrivé avec ses 20 mille hommes, voyant la route bien occupée, -et s'apercevant qu'il ne serait pas aussi facile qu'il l'avait cru -d'abord de passer sur le corps de Napoléon pour rejoindre Blucher, ne -songea plus qu'à se faire jour. La grande route paraissait fermée par -une masse compacte de cavalerie. À sa droite et à notre gauche il -voyait, le long des pentes boisées qui descendent vers le Petit-Morin, -une issue possible, et qu'il pouvait s'ouvrir en s'emparant du village -de Marchais. Il porta vers ce village une forte colonne d'infanterie, -tandis qu'il essayait d'occuper d'autres petits amas de maisons et de -fermes, placés également sur le flanc de la grande route, et appelés -l'Épine-aux-Bois et la Haute-Épine. Un combat très-vif s'engagea de la -sorte au village de Marchais, entre la colonne d'infanterie envoyée -par Sacken et la division Ricard. Celle-ci résista vigoureusement, -perdit et reprit tour à tour le village, et finit par en demeurer -maîtresse, tandis que la masse de notre cavalerie établie sur la -route, protégeait notre nombreuse artillerie et en était protégée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> On avait ainsi gagné deux heures de l'après-midi. Les routes -étaient affreuses, et la garde avait eu une peine extrême à les -parcourir. La première division de la vieille garde, sous Friant, -étant enfin rendue sur le terrain, Napoléon fit ses dispositions pour -frapper le coup mortel sur l'ennemi. Sacken avait fortement occupé -l'Épine-aux-Bois, placée comme le village de Marchais sur le flanc de -la grande route, mais un peu plus en avant par rapport à nous. Cette -position semblait difficile à emporter sans y perdre beaucoup de -monde, mais emportée, tout était décidé, car les troupes ennemies -avancées sur notre gauche entre Marchais et le Petit-Morin devaient -être prises, et Sacken n'avait d'autre ressource que de les sacrifier, -et de s'enfuir avec les débris de son corps vers le général d'York sur -la Marne. Napoléon, pour rendre moins meurtrière l'attaque de -l'Épine-aux-Bois, feignit de céder du terrain vers Marchais, afin d'y -attirer Sacken, et de l'engager ainsi à se dégarnir à -l'Épine-aux-Bois. En même temps il mit en mouvement sa cavalerie -jusque-là immobile sur la grande route. Ces ordres donnés avec une -rigoureuse précision furent exécutés de même.</p> - -<p>Au signal de Napoléon, Ricard feint de reculer et d'abandonner -Marchais, tandis que Nansouty se porte en avant avec la cavalerie de -la garde. À cette vue, Sacken se hâte de profiter de l'avantage qu'il -croit avoir obtenu, et, avec une partie de son centre, quitte -l'Épine-aux-Bois pour s'emparer de Marchais, ne laissant sur la grande -route qu'un détachement, afin de se tenir en communication <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> -avec le général d'York. Saisissant l'occasion, Napoléon lance Friant -avec la vieille garde sur l'Épine-aux-Bois. Ces vieux soldats, qui -avaient au feu le sang-froid du courage éprouvé, s'avancent sans tirer -un coup de fusil, franchissent un petit ravin qui les séparait de -l'Épine-aux-Bois, et puis s'y précipitent à la baïonnette. En un clin -d'œil ils se rendent maîtres de la position, et tuent tout ce qui -s'y trouve. Pendant cet acte vigoureux, Nansouty, après s'être porté -en avant sur la grande route, se rabat brusquement à gauche contre les -troupes de Sacken qui avaient dépassé l'Épine-aux-Bois, les charge à -outrance, précipite les unes vers le Petit-Morin, oblige les autres à -se replier. Celles-ci, forcées de battre en retraite, laissent dans un -grave péril les troupes qui se sont engagées sur notre gauche entre -Marchais et le Petit-Morin. Napoléon détache alors Bertrand avec deux -bataillons de jeune garde sur le village de Marchais, pour aider -Ricard à y rentrer. Ces bataillons, ralliant l'infanterie de Ricard, -pénètrent dans Marchais baïonnette baissée, tandis que la cavalerie de -la garde, sous le général Guyot, poursuit les fuyards à coups de -sabre. Par ces mouvements combinés, tout ce qui s'est aventuré entre -la grande route et le Petit-Morin est pris ou tué, sur le flanc même -du plateau. En quelques instants on ramasse quatre à cinq mille -prisonniers, trente bouches à feu, et nos cavaliers étendent deux à -trois mille hommes sur le carreau. Sacken n'a d'autre moyen de salut -que de rétrograder en toute hâte, et, à la faveur de la nuit, de -repasser de la gauche à la droite de la grande route (gauche <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> -et droite par rapport à nous), et de rejoindre le général d'York, qui -s'était avancé avec précaution, mais que Napoléon avait contenu vers -le village de Fontenelle, en y portant la seconde division de la -vieille garde sous le maréchal Mortier.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Résultats de cette bataille, qui était la seconde rencontre -avec l'armée de Silésie.</span> -Cette journée du 11, dite de Montmirail, était plus brillante encore -que la précédente. Sur 20 mille, hommes, Sacken en avait perdu 8 mille -en tués, blessés ou prisonniers, et ce beau triomphe ne nous avait pas -coûté plus de 7 à 8 cents hommes, car les vieux soldats que Napoléon -avait employés cette fois savaient comment s'y prendre pour causer -beaucoup de mal à l'ennemi sans en essuyer beaucoup eux-mêmes. Les -jours suivants promettaient de plus grands résultats encore, car toute -l'armée de Blucher prise en détail allait successivement recevoir le -châtiment dû à sa présomption.</p> - -<p>Tout indiquait que Sacken, en fuite vers la Marne, était allé -rejoindre le général prussien d'York vers Château-Thierry, et que dès -lors c'était de ce côté qu'il fallait marcher. Ainsi le troisième des -corps composant l'armée de Silésie, celui d'York, devait à son tour se -trouver isolément en face de Napoléon. Le lendemain en effet, 12 -février, Napoléon se mit en marche avec la seconde division de vieille -garde sous Mortier, une de jeune garde sous Ney, et toute la -cavalerie, pensant que c'était assez pour culbuter un ennemi en -désordre. Il laissa en arrière vers Montmirail la première division de -vieille garde sous Friant, une autre de jeune garde sous Curial, afin -de secourir au besoin Marmont qui était resté devant <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> -Blucher, et d'avoir des forces à portée de la Seine s'il y avait -nécessité d'y courir pour arrêter Schwarzenberg. Telle était sa -situation, qu'il fallait qu'il fît face partout, et que, lors même -qu'il lui importait de se concentrer quelque part pour frapper des -coups décisifs, il était obligé d'y regarder avant d'attirer à lui des -corps tous nécessaires ailleurs. Son art était de ne faire partout que -l'indispensable, de le faire à temps, vite et avec énergie!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Marche de Napoléon sur Château-Thierry.</span> -Il partit donc le 12 février, et quitta la route de Montmirail, qui -est parallèle à la Marne, pour se diriger perpendiculairement sur la -Marne. Il y trouva le général d'York avec environ 18 mille Prussiens -et 12 mille Russes restant du corps de Sacken, formés en colonne sur -la route de Château-Thierry. La plus grande partie de l'infanterie -ennemie était massée derrière un ruisseau près du village des -Caquerets. Une compagnie de la garde, envoyée en tirailleurs un peu -au-dessous du village, dispersa les tirailleurs ennemis, franchit le -ruisseau, et décida les Prussiens, qui voyaient l'obstacle vaincu, à -battre en retraite. On traversa le village et on s'avança en plaine, -les deux divisions d'infanterie de la garde déployées. -<span class="sidenote" title="En marge">Beau combat de Château-Thierry.</span> -Napoléon qui -avait porté sa cavalerie à sa droite, lui ordonna de se diriger au -grand trot sur le flanc de l'infanterie ennemie, afin de la devancer à -Château-Thierry. Cet ordre fut immédiatement exécuté. À cette vue le -général d'York envoya sa cavalerie pour résister à la nôtre, mais le -général Nansouty, avec les escadrons des gardes d'honneur et ceux de -la garde, fondit sur la cavalerie prussienne, <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> la culbuta sur -Château-Thierry, en sabra une partie, et lui enleva toute son -artillerie légère. Rien n'égalait l'ardeur de nos braves cavaliers, -excités à la fois par les dangers de la France et par leur dévouement -personnel à l'Empereur.</p> - -<p>Pendant ce rapide mouvement de notre cavalerie pour devancer le -général d'York sur Château-Thierry, on avait réussi à séparer du gros -de l'ennemi une arrière-garde de trois bataillons prussiens et de -quatre bataillons russes. Le général Letort, commandant les dragons de -la garde, jaloux de surpasser s'il se pouvait tout ce que les troupes -à cheval avaient fait depuis quelques jours, chargea à fond de train -les sept bataillons avec cinq à six cents chevaux, les rompit, tua une -grande quantité d'hommes, et ramassa sur le terrain près de trois -mille prisonniers avec une nombreuse artillerie. Puis on se jeta en -masse, infanterie et cavalerie, sur Château-Thierry. Le prince -Guillaume de Prusse s'était porté en avant avec sa division pour -arrêter notre poursuite. Il fut culbuté à son tour après une perte de -500 hommes. -<span class="sidenote" title="En marge">Grands résultats de ce combat, qui eussent été plus grands -si le maréchal Macdonald avait pu remonter la Marne, ainsi qu'il en -avait l'ordre.</span> -On entra pêle-mêle avec l'ennemi dans Château-Thierry, et -on y fit encore beaucoup de prisonniers. Les habitants irrités de la -conduite des Prussiens, ivres à la fois de joie et de colère, ne -faisaient guère quartier aux soldats d'York surpris isolément; ils les -tuaient ou les amenaient à Napoléon. Malheureusement l'ennemi avait -détruit le pont de Château-Thierry, et une plus longue poursuite nous -était dès lors interdite. Napoléon cependant conservait une espérance. -En partant pour exécuter cette suite de mouvements, il avait informé -<span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> le maréchal Macdonald de ce qu'il allait faire, lui avait -prescrit de s'arrêter à Meaux, et, dans quelque état qu'il se trouvât, -de rebrousser chemin par la rive droite de la Marne, lui promettant -qu'il y recueillerait le plus beau butin imaginable.</p> - -<p>Arrivé à Château-Thierry Napoléon attendit donc avec confiance, -s'occupant de rétablir le pont de la Marne, et comptant que Macdonald, -qui devait se montrer sur l'autre rive, allait ramasser par milliers -les prisonniers et les voitures d'artillerie. Mais de toute la journée -Macdonald ne parut point. Ce maréchal, qui était habitué à la guerre -régulière dans laquelle il excellait, en voulait à Napoléon, à ses -généraux, à ses soldats, de ce qu'il avait été ramené des bords du -Rhin jusqu'aux portes de Paris avec 6 mille hommes en désordre, s'en -prenait à tout le monde au lieu de s'en prendre aux circonstances, et -tout préoccupé de l'état de son corps, au lieu de s'en servir comme il -était, avait employé son temps à le réorganiser au moyen des -ressources qu'on lui avait envoyées à Meaux. Il ne se trouva donc -point sur la rive droite de la Marne au moment décisif où Napoléon -espérait le voir.</p> - -<p>Ce contre-temps, qui restreignait un peu les conséquences de la grande -manœuvre de Napoléon, n'empêchait pas qu'elle n'eût déjà produit -les plus beaux résultats. Il avait battu, sans perdre plus d'un -millier d'hommes, trois des corps de Blucher, et il ne lui en restait -plus qu'un à frapper, celui de Blucher lui-même, pour avoir écrasé en -détail l'armée de Silésie, l'une des deux qui menaçaient l'Empire, -<span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> et la plus redoutable, sinon par le nombre au moins par -l'énergie. Il lui avait déjà pris 11 à 12 mille hommes, et tué ou -blessé 6 à 7 mille. Si Blucher venait se joindre à la suite des -battus, il n'y avait plus rien à désirer quant à l'armée de Silésie.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon emploie trente-six heures à rétablir les ponts de -la Marne, et à s'occuper soit de Marmont, soit des corps qu'il a -laissés sur la Seine.</span> -Napoléon, infatigable comme aux plus beaux jours de sa jeunesse, -résolut de ne pas perdre un moment pour tirer de cette série -d'opérations tous les avantages qu'il pouvait encore en espérer. Il -employa le reste de la journée du 12, et la plus grande partie de -celle du 13, à réparer le pont de la Marne, afin d'envoyer Mortier à -défaut de Macdonald à la poursuite des corps de Sacken et d'York sur -Soissons, et tandis qu'il vaquait à ce soin il avait les yeux fixés -sur Montmirail où Marmont avait été placé en observation devant -Blucher, et sur la Seine où les maréchaux Victor et Oudinot étaient -charges de contenir le prince de Schwarzenberg. Du côté de Montmirail -Blucher n'avait pas donné signe de vie, et Marmont était demeuré à -Étoges sans essuyer d'attaque. Du côté de la Seine la situation était -moins paisible. Le prince de Schwarzenberg, après avoir accordé un peu -de repos à ses troupes à Troyes, les avait portées sur la Seine, dont -il occupait le contour de Méry à Montereau, et il essayait d'en forcer -le passage à Nogent-sur-Seine, à Bray, à Montereau même. Les maréchaux -Victor et Oudinot résistaient de leur mieux avec les ressources que -Napoléon leur avait laissées, mais demandaient son retour avec -instance. Chaque jour il leur avait donné de ses nouvelles et des -meilleures, et les avait encouragés à tenir ferme, <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> leur -promettant de revenir à leur secours dès qu'il en aurait fini avec -Blucher.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon en apprenant que Blucher marche contre Marmont, -revient sur Montmirail.</span> -Napoléon avait ainsi passé trente-six heures à Château-Thierry, -lorsque dans la nuit du 13 au 14 il reçut de Marmont la nouvelle fort -grave mais fort satisfaisante, que Blucher, immobile pendant les -journées des 10, 11 et 12, avait enfin repris l'offensive, et marchait -sur Montmirail probablement à la tête de forces considérables. -Napoléon se mit sur-le-champ en route. Il avait, comme on l'a vu, -laissé à Montmirail Friant avec la plus forte division de la vieille -garde, Curial avec une division de la jeune, et il avait dirigé sur le -même point la division Leval arrivant d'Espagne. Une division de -cavalerie tirée de tous les dépôts réunis à Versailles était également -arrivée à Montmirail. Il prescrivit à ces diverses troupes de se -porter de Montmirail sur Champaubert à l'appui du maréchal Marmont. Il -y envoya de Château-Thierry la division d'infanterie de jeune garde du -général Musnier, et toute la cavalerie de la garde sous les ordres de -Ney. En même temps il expédia vers Soissons Mortier avec la seconde -division de la garde, avec les lanciers de Colbert et les gardes -d'honneur du général Defrance, lui recommandant de poursuivre à -outrance les corps vaincus des généraux d'York et Sacken, puis il -partit au galop pour devancer de sa personne les troupes qu'il -amenait. Il arriva vers neuf heures du matin à Montmirail, et y trouva -toutes choses comme il pouvait les désirer, car il semblait qu'en ces -derniers jours de faveur la fortune ne lui <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> refusât rien de ce -qui devait rendre ses succès éclatants.</p> - -<p>Blucher, après avoir attendu le 11, le 12, des nouvelles de Sacken et -d'York, se flattant qu'ils se seraient repliés sains et saufs sur la -Marne, avait enfin songé à venir à leur secours en se portant à -Montmirail avec les troupes de Capzewitz, le corps prussien de Kleist, -et les restes d'Olsouvieff. Ces troupes formaient en tout 18 ou 20 -mille hommes. Blucher avait mandé en outre au prince de Schwarzenberg -de lui envoyer le détachement de Wittgenstein par la traverse de -Sézanne, et se promettait avec ce détachement, avec ce qu'il avait -sous la main, d'opérer sur les derrières de Napoléon une assez forte -diversion pour achever de dégager Sacken et d'York, qui seraient ainsi -en mesure de remonter la Marne et de le rejoindre par Épernay et -Châlons. C'était raisonner peu sensément, car il pouvait bien en -s'avançant ainsi rencontrer Napoléon victorieux d'Olsouvieff, de -Sacken et d'York, revenant avec ses forces réunies pour se jeter sur -le général de l'armée de Silésie, et accabler le chef après avoir -accablé les lieutenants.</p> - -<p>Le 13 au matin Blucher avait quitté Vertus, gravi le plateau sur -lequel sont situés Champaubert et Montmirail, et fait reculer Marmont -qui, n'ayant que cinq à six mille hommes à lui opposer, s'était retiré -successivement sur Champaubert, Fromentières et Vauchamps. C'est de là -que Marmont avait le 13 au soir écrit à Napoléon. Le 14, en attendant -son arrivée, il avait évacué Vauchamps, et pris position un peu en -arrière sur la route de Montmirail.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Combat de Vauchamps, livré le 14 février.</span> -Napoléon ayant rejoint Marmont le 14 vers neuf heures du matin, -l'offensive fut reprise à l'instant même. Le maréchal Marmont en -abandonnant Vauchamps s'était établi sur une hauteur boisée, au sommet -de laquelle il avait rangé son artillerie. Blucher marchant avec sa -confiance accoutumée envoya la division prussienne Ziethen en avant -pour le précéder à Montmirail. À peine sortie de Vauchamps cette -division fut accueillie par un violent feu d'artillerie qui lui causa -de grandes pertes, et la força à rentrer dans le village. -Immédiatement après Marmont dirigea la division Ricard sur Vauchamps, -afin d'enlever ce village, et à la faveur des bois environnants essaya -de tourner l'ennemi, à gauche par la cavalerie du général Grouchy, à -droite par la division d'infanterie Lagrange.</p> - -<p>Ces dispositions exécutées avec une extrême vigueur rencontrèrent -cependant de grandes difficultés. La division Ricard pénétra dans -Vauchamps, y trouva la division Ziethen très-résolue à se défendre, et -fut contrainte de se replier. Elle revint à la charge, pénétra une -seconde fois dans Vauchamps, et aurait eu de la peine à s'y maintenir -sans les mouvements ordonnés sur les deux flancs du village. Grouchy, -après avoir fait un détour à travers les bois, déborda Vauchamps par -la gauche, tandis que la division d'infanterie Lagrange le débordait -par la droite en traversant le bois de Beaumont. Blucher soupçonnant -la présence de Napoléon, à la résolution et à l'ensemble des -mouvements qui s'opéraient autour de lui, prit le parti de -rétrograder. Mais il n'était plus temps de le faire impunément. -<span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> D'une part l'infanterie de Ricard tentant un dernier effort -sur Vauchamps en chassait la division Ziethen, et de l'autre Grouchy -débouchant brusquement des bois, menaçait de lui couper la retraite. -Cette division formée en carrés essaya d'abord de tenir tête à notre -cavalerie, mais chargée à fond par les escadrons de Grouchy, elle fut -rompue et obligée en partie de mettre bas les armes. Le reste s'enfuit -vers le gros des troupes prussiennes. Nos cavaliers ramassèrent -environ 2 mille prisonniers, une douzaine de pièces de canon et -plusieurs drapeaux. Un millier d'hommes tués ou blessés étaient -demeurés dans Vauchamps et dans les environs.</p> - -<p>Mais Napoléon espérait avoir une meilleure part du corps de Blucher. -Il ordonna de le poursuivre sans relâche, et dirigea lui-même cette -poursuite pendant une moitié du jour. Marmont, ayant en main les -divisions d'infanterie Ricard et Lagrange, appuyé en outre par la -division d'Espagne Leval, par l'infanterie de la garde, se mit en -marche sur la grande route qui de Montmirail conduit par Vauchamps et -Champaubert à Châlons. Il avait sur son front l'artillerie de la garde -commandée par Drouot, et sur ses ailes la cavalerie de Grouchy d'un -côté, la cavalerie de la garde et du général Saint-Germain de l'autre. -C'est dans cet ordre qu'il poursuivit Blucher, lequel se retirait en -deux masses compactes, celle de Kleist à gauche de la route, celle de -Capzewitz à droite, avec son artillerie et ses attelages sur la route -même. Le général prussien avait peu de cavalerie pour protéger son -infanterie.</p> - -<p>Depuis onze heures du matin jusqu'à trois heures <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> de -l'après-midi on continua cette poursuite en couvrant l'ennemi de -boulets, et souvent de mitraille. On le ramena ainsi sur Janvilliers, -Fromentières et Champaubert. (Voir la carte n<sup>o</sup> 63, plan de -Montmirail, Champaubert, etc.) Chemin faisant, on s'aperçut que deux -de ses bataillons, postés dans un bois, étaient demeurés en arrière. -On les enveloppa, et ils furent réduits à se rendre. En même temps, -Grouchy voyant que pour avoir tout ou partie des deux masses ennemies -qui longeaient les côtés de la route, il fallait les devancer à -l'entrée des bois qui entourent Étoges, imagina de se lancer à travers -ces bois de toute la vitesse de ses chevaux afin d'y précéder Blucher. -Il s'y engagea donc en ordonnant à l'artillerie légère de le rejoindre -le plus tôt possible. Tandis qu'il exécutait ce mouvement, on -canonnait à chaque pause les deux colonnes de Blucher, et on les avait -menées de la sorte jusqu'à la fin du jour, lorsqu'on les vit s'arrêter -tout à coup et se hérisser de leurs baïonnettes. Grouchy en effet les -avait devancées avec une partie de ses escadrons, et les avait -assaillies à gauche, tandis que le général Saint-Germain les abordait -à droite avec les cavaliers nouvellement venus de Versailles. Blucher, -placé au milieu de son infanterie, fit tout ce qu'il put pour lui -communiquer son énergie, et parvint à la ramener en assez bon ordre -jusqu'à l'entrée d'Étoges, mais non sans essuyer de grandes pertes. Le -général Grouchy, quoique privé de son artillerie qui n'avait pu le -suivre, chargea plusieurs fois cette infanterie, et y pénétra le sabre -à la main, pendant que le général Saint-Germain en faisait autant de -son côté. <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> On coucha ainsi par terre, avec le secours seul de -l'arme blanche, quelques centaines d'hommes, et on en prit plus de -deux mille, sans compter beaucoup d'artillerie et de drapeaux. En -arrivant à la lisière même des bois qui précèdent Étoges, il fallut -s'arrêter.</p> - -<p>On avait déjà pris, blessé ou tué environ sept mille hommes au -maréchal Blucher. Mais Marmont prétendait avoir encore quelques-unes -de ses dépouilles. Il se doutait bien que le général prussien voudrait -coucher à Étoges, que ses troupes harassées se répandraient -confusément autour du village, ou dans la forêt environnante, et qu'en -apparaissant brusquement au milieu d'elles pendant la nuit, on -pourrait les jeter dans un grand désordre, et surtout les pousser au -delà d'Étoges, en bas du plateau sur lequel on combattait depuis -plusieurs jours. Destiné, d'après toutes les vraisemblances, à garder -de nouveau cette position pendant que Napoléon irait combattre -ailleurs, Marmont tenait à s'établir à Étoges même, d'où il pouvait -dominer la route de Vertus. Il résolut donc d'essayer sur Blucher une -attaque de nuit.</p> - -<p>Toutefois il n'avait que peu de forces à sa disposition, ses soldats -s'étant déjà dispersés dans les champs pour y chercher à vivre. Il -était suivi par la division du général Leval que Ney prétendait avoir -sous ses ordres. Après une altercation assez vive entre ce maréchal et -lui, il prit un détachement de cette division, et, avec un de ses -régiments de marine, il s'enfonça dans les bois à la faveur de -l'obscurité, puis fondit brusquement sur Étoges, au moment où -l'ennemi épuisé de fatigue commençait <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> à goûter un peu de -repos. Cette attaque imprévue eut un succès complet. Prussiens et -Russes, assaillis avant d'avoir pu se mettre en défense, furent -refoulés hors d'Étoges, et obligés en pleine nuit de s'enfuir vers -Bergères et Vertus. On enleva une bonne portion des troupes du général -russe Orosoff, et ce général lui-même avec son état-major. Cette -dernière partie de la journée coûta encore plus de 2 mille hommes au -corps de Blucher, et beaucoup d'artillerie.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Grands résultats du combat de Vauchamps, le quatrième des -combats livrés à l'armée de Silésie.</span> -La journée du 14, dite de Vauchamps, fit donc perdre à Blucher de 9 à -10 mille hommes en morts, blessés ou prisonniers. Il n'était pas -possible de terminer plus dignement cette suite d'admirables -opérations. Parti le 9 février de Nogent-sur-Seine, arrivé le 10 à -Champaubert, Napoléon y avait pris ou détruit dans cette journée le -corps d'Olsouvieff, battu le 11 à Montmirail le corps de Sacken, battu -et refoulé le 12 sur Château-Thierry celui d'York, employé le 13 à -rétablir le pont de la Marne pour lancer Mortier à la poursuite de -l'ennemi, et le 14, rebroussant chemin sur Montmirail, il avait -assailli Blucher qui venait maladroitement s'offrir à ses coups, comme -pour lui fournir l'occasion d'accabler le dernier des quatre -détachements de l'armée de Silésie. Ainsi, presque sans bataille, en -quatre combats livrés coup sur coup, Napoléon avait entièrement -désorganisé l'armée de Silésie, lui avait enlevé environ 28 mille -hommes sur 60 mille, plus une quantité immense d'artillerie et de -drapeaux, et avait puni cruellement le plus présomptueux, le plus -brave, le plus acharné de ses adversaires. Il y <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> avait de quoi -être fier et de son armée et de lui-même, et des derniers éclats de sa -miraculeuse étoile, miraculeuse jusque dans le malheur!</p> - -<p>Napoléon dirigea tout de suite sur Paris les 18 mille prisonniers -qu'il avait faits, afin que la capitale les vît de ses propres yeux, -et qu'en regardant ces trophées dignes des guerres d'Italie, elle crût -encore au génie et à la fortune de son empereur!</p> - -<p>Paris avait successivement appris les triomphes inespérés de Napoléon, -et sauf quelques cœurs égarés par l'esprit de parti ou par la haine -du despotisme impérial, s'en était réjoui cordialement. L'annonce des -colonnes de prisonniers avait excité une vive attente chez les -Parisiens, qui espéraient les voir défiler sur le boulevard dans deux -ou trois jours. Mais c'est à peine s'ils avaient osé se livrer à la -joie, car tandis qu'ils apprenaient que Blucher et ses lieutenants -étaient battus à Champaubert, à Montmirail, à Château-Thierry, à -Vauchamps, ils recevaient la nouvelle que Schwarzenberg était près de -forcer la Seine de Nogent à Montereau, et que les Cosaques de Platow -s'étaient montrés dans la forêt de Fontainebleau. -<span class="sidenote" title="En marge">Joie et terreur de Paris, qui en se sachant délivré de tout -danger sur la Marne, apprend qu'il est menacé de graves dangers sur la -Seine.</span> -La malheureuse cité, -du sein de laquelle la terreur avait fondu pendant vingt ans sur -toutes les capitales, était en proie à son tour aux plus cruelles -angoisses. La victoire même ne la pouvait garantir de ses terreurs, -car un ennemi n'était pas plutôt battu sur la Marne, qu'un autre -apparaissait sur la Seine, et que, rassurée du côté de Meaux, elle -avait sujet de s'effrayer du côté de Melun et de Fontainebleau. De -vives instances étaient <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> donc parties de Paris pour ramener -Napoléon sur la Seine. Ce motif lui avait fait abandonner Marmont -avant la fin de la journée de Vauchamps, et l'avait forcé de revenir à -Montmirail, pour donner de nouveaux ordres et préparer de nouveaux -combats.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Événements survenus à la grande armée du prince de -Schwarzenberg, pendant que Napoléon était occupé contre Blucher.</span> -Voici en effet ce qui s'était passé à la grande armée du prince de -Schwarzenberg. Pendant que Napoléon avait quitté l'Aube et la Seine -pour se porter sur la Marne, les souverains alliés s'étaient rendus à -Troyes, et leur armée les devançant, avait occupé le cours de la Seine -de Nogent à Montereau, avait même cherché à s'étendre jusqu'à l'Yonne, -afin de se garantir du danger d'être débordée par sa gauche. La -prétention de la grande armée de Bohême était de marcher sur Paris par -les deux rives de la Seine, par Fontainebleau et Melun, pendant que -l'armée de Silésie suivant la Marne y arriverait par Meaux. -L'espérance d'y entrer enflammait en ce moment l'imagination -d'Alexandre. -<span class="sidenote" title="En marge">Alexandre se flattant d'entrer dans Paris, voulait qu'on -cessât de traiter avec Napoléon.</span> -Tandis que l'empereur François vivait modestement à -Troyes, voyant peu de monde, ne fréquentant que M. de Metternich, -l'empereur Alexandre livré à une activité fébrile, allait d'un corps -d'armée à l'autre, affectant de tout diriger, et recommandant sans -cesse à Blucher de l'attendre avant d'entrer à Paris. Le roi de Prusse -pour plaire aux patriotes de son état-major, se prêtait à tous les -mouvements de son allié, mais avec la gaucherie d'un homme sage, peu -fait pour ce rôle vain et agité. C'est dans cet état que les avait -trouvés un témoin oculaire digne de foi, le brave et savant général -Reynier, qu'on avait échangé contre le <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> général comte de -Merveldt (l'un et l'autre avaient été faits prisonniers à Leipzig), et -qui, à la suite de cet échange, avait traversé Troyes pour revenir à -Paris. Le général Reynier, présenté aux monarques alliés, les avait -écoutés, et avait recueilli leurs paroles avec une extrême -attention<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Lien vers la note 10"><span class="smaller">[10]</span></a>. L'empereur François l'avait conjuré de répéter à son -gendre un conseil qu'il lui avait adressé déjà bien des fois, celui de -céder à la fortune, d'abandonner ce qu'on exigeait de lui puisqu'il ne -pouvait pas le conserver, et de considérer les destinées de l'Autriche -dans le moment actuel, pour apprendre que se soumettre aux dures -nécessités du présent n'était souvent qu'un moyen de sauver l'avenir. -Le roi de Prusse n'avait presque rien dit selon son usage, mais -Alexandre avait parlé avec une vivacité singulière. Il avait demandé -d'abord au général Reynier quand il croyait être à Paris, et le -général ayant répondu qu'il espérait y être le 14 ou le 15 février, -Alexandre avait répliqué: Eh bien, Blucher y sera avant vous... -Napoléon m'a humilié, je l'humilierai, et je fais si peu la guerre à -la France, que s'il était tué je m'arrêterais sur-le-champ.—C'est -donc pour les Bourbons que Votre Majesté fait la guerre? avait dit le -général Reynier.—Les Bourbons, avait repris Alexandre, je n'y tiens -nullement. Choisissez un chef parmi vous, <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> parmi les généraux -illustres qui ont tant contribué à la gloire de la France, et nous -sommes prêts à l'accepter.—Alexandre descendant alors aux plus -étranges confidences, lui avait laissé entrevoir le projet d'imposer -Bernadotte à la France, comme Catherine quarante ans auparavant avait -imposé Poniatowski à la Pologne. À cette ouverture le général Reynier -avait fort déconcerté le czar, en lui exprimant le mépris que les -militaires français avaient conçu pour la conduite et les talents du -nouveau prince suédois. Alexandre, surpris et mécontent, avait -congédié le général Reynier, qui était parti sur-le-champ pour Paris, -et était venu offrir son épée à Napoléon, offre bien méritoire dans de -pareilles circonstances, car il avait repoussé les propositions les -plus flatteuses d'Alexandre, pour rester fidèle à la France -malheureuse. Le général Reynier était Suisse de naissance, mais -Français par le cœur et les services.</p> - -<p>tous les actes de l'empereur Alexandre. C'est par ce motif qu'il avait -fait suspendre les séances du congrès, se fondant pour ne plus les -reprendre sur ce que M. de Caulaincourt n'avait pas accepté -immédiatement les propositions de Châtillon. -<span class="sidenote" title="En marge">Résistance de M. de Metternich et de lord Castlereagh.</span> -Il montrait à cet égard -une résolution opiniâtre, et ne voulait plus qu'on traitât. M. de -Metternich, aidé de lord Castlereagh, s'opposait de toutes ses forces -à cette volonté du czar. -<span class="sidenote" title="En marge">Conditions envoyées à Châtillon, et suspensives cette fois -des hostilités.</span> -Le ministre autrichien persistant dans sa -politique de ne pas pousser trop loin une lutte qui, au delà d'un -certain terme, ne profitait qu'à la prépondérance de la Russie, le -ministre anglais disposé à s'arrêter <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> si on lui abandonnait -Anvers et Gênes, s'étaient servis pour résister à l'empereur Alexandre -de la lettre que M. de Caulaincourt avait secrètement adressée à M. de -Metternich, et dans laquelle il demandait si en admettant les bases -proposées il pourrait au moins obtenir une suspension d'armes. Appuyés -sur cette lettre ils avaient dit que la France étant prête à céder aux -vœux des alliés, il n'y avait pas de motif de pousser les -hostilités plus loin, que c'était courir des chances inutiles pour un -objet qui ne pouvait être le but avoué d'aucune des puissances -coalisées. L'empereur François en effet ne pouvait dire à l'Europe -qu'il faisait la guerre pour détrôner sa fille, et le cabinet -britannique, bien que l'opinion fût actuellement très-modifiée en -Angleterre, ne pouvait avouer au parlement qu'il faisait la guerre -pour rétablir les Bourbons. Si lord Castlereagh, maître aujourd'hui -d'ôter à la France Anvers et Gênes, s'était exposé à un revers en -dépassant le but, il lui aurait été impossible de se présenter soit à -l'une soit à l'autre des deux chambres. Enfin en prolongeant les -hostilités, on risquait de mettre la France de la partie, et déjà on -voyait les paysans prendre les armes en quelques endroits, intercepter -les convois, tuer les hommes isolés, danger qui menaçait de -s'accroître, et qui devait singulièrement ajouter à toutes les -difficultés de cette lutte acharnée. Comme on avait un besoin -indispensable des troupes de l'Autriche et de l'argent de -l'Angleterre, et que M. de Metternich ainsi que lord Castlereagh -avaient déployé en cette occasion une remarquable fermeté, on avait -consenti à reprendre les conférences, et on <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> avait envoyé aux -plénipotentiaires, encore réunis à Châtillon, un projet de -préliminaires dont l'adoption devait faire cesser les hostilités à -l'instant même, mais qui était tellement humiliant dans la forme qu'on -le regardait comme l'équivalent d'une entrée dans Paris. C'était la -consolation qu'on avait voulu ménager à l'empereur Alexandre. Il s'en -était contenté dans l'espérance que Napoléon n'accepterait pas ce -nouveau projet, et en attendant il pressait le prince de Schwarzenberg -de marcher sur Paris, afin de n'avoir pas le chagrin ou d'y arriver -derrière le maréchal Blucher, ou d'être arrêté par la signature de la -paix au moment d'y entrer.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Pendant ce temps, le prince de Schwarzenberg s'avance sur -la Seine, dont il force le passage à Bray.</span> -À la suite de ces résolutions le prince de Schwarzenberg s'était -avancé parallèlement à la Seine, de Nogent à Montereau. (Voir la carte -n<sup>o</sup> 62.) Il avait dirigé les corps de Wittgenstein et du maréchal de -Wrède sur Nogent et Bray, les Wurtembergeois sur Montereau, les -troupes de Colloredo et de Giulay sur l'Yonne, ces derniers ayant -l'ordre de franchir cette rivière et de se porter sur Fontainebleau. -Les réserves russes et prussiennes étaient demeurées sous Barclay de -Tolly entre Troyes et Nogent. Wittgenstein et de Wrède s'étant -présentés à Nogent et Bray, furent reçus à Nogent par le général -Bourmont, que le maréchal Victor y avait laissé avec 1200 hommes -seulement. Ce général, après un combat héroïque, les avait repoussés -avec perte de 1500 hommes. Mais à Bray ils n'avaient trouvé que des -gardes nationales, et ils avaient forcé le passage. Le maréchal -Victor, en voyant le passage de la Seine forcé à Bray, n'avait pas -osé rester derrière Nogent, <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> et s'était retiré sur Provins et -Nangis. -<span class="sidenote" title="En marge">Retraite des maréchaux Victor et Oudinot sur la petite -rivière d'Yères.</span> -Le maréchal Oudinot entraîné dans ce mouvement rétrograde, et -n'ayant que la division Rothenbourg pour rétablir les affaires, avait -suivi la retraite du maréchal Victor, et l'un et l'autre étaient venus -prendre position sur la petite rivière d'Yères, qui traverse la Brie, -et va tomber dans la Seine près de Villeneuve-Saint-Georges. Les deux -maréchaux rangés derrière cette faible rivière attendaient là que -Napoléon vînt à leur secours. Le brave général Pajol n'ayant cessé -d'être à cheval malgré des blessures rouvertes, ne pouvait pas tenir à -Montereau quand Bray et Nogent étaient abandonnés; il avait recueilli -le général Alix, qui venait de défendre Sens avec la plus grande -vigueur, et s'était replié de l'Yonne sur le canal de Loing, et du -canal de Loing sur Fontainebleau.</p> - -<p>Ainsi le 14 février, jour où Napoléon achevait à Vauchamps la défaite -de l'armée de Silésie, les troupes de l'armée de Bohême étaient -placées, le prince de Wittgenstein à Provins, le maréchal de Wrède à -Nangis, les Wurtembergeois à Montereau, le prince de Colloredo dans la -forêt de Fontainebleau, le général Giulay à Pont-sur-Yonne, les -Cosaques dans les environs d'Orléans, Maurice de Liechtenstein avec -les réserves autrichiennes à Sens, enfin Barclay de Tolly avec les -gardes russe et prussienne en seconde ligne, entre Nogent et Bray. -Quelques nouvelles des revers de Blucher étaient parvenues au quartier -général des coalisés, mais on ignorait l'importance de ces revers, et -on se flattait de pouvoir arriver jusqu'à Paris par Fontainebleau ou -Melun.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> En apprenant ce triste état de choses, Napoléon avec sa -prodigieuse activité qui n'avait de limites que dans les forces -physiques de ses soldats, se reporta tout de suite de Vauchamps sur -Montmirail, suivi de la garde jeune et vieille, et de toute la -cavalerie. Il laissa au maréchal Marmont le soin qu'il lui avait déjà -confié de se tenir entre la Seine et la Marne, depuis Étoges jusqu'à -Montmirail, d'y observer les débris de Blucher, et d'y donner la main -à Mortier qui avait été envoyé à la poursuite de Sacken et d'York sur -Soissons. Puis il fit ses dispositions pour se reporter sur la Seine -et tenir tête au prince de Schwarzenberg.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Grave question de conduite que Napoléon avait à résoudre.</span> -Une grave question s'offrait en ce moment à l'esprit de Napoléon. -Fallait-il aller droit de Montmirail à Nogent par Sézanne (route qu'il -avait déjà suivie), pour joindre la Seine par le plus court chemin, et -tomber ainsi brusquement dans le flanc du prince de Schwarzenberg; ou -bien, suivant le mouvement rétrograde des maréchaux Victor et Oudinot, -qu'on devait présumer poussé encore plus loin depuis les dernières -nouvelles, fallait-il rétrograder jusqu'aux bords de l'Yères, afin d'y -recueillir les deux maréchaux, et, réuni à eux, aborder de front le -prince de Schwarzenberg pour le refouler sur la Seine qu'il avait -franchie? -<span class="sidenote" title="En marge">Devait-il se jeter tout de suite dans le flanc du prince de -Schwarzenberg, ou rétrograder jusqu'au bord de l'Yères, pour l'aborder -de front avec les maréchaux réunis.</span> -Certainement, s'il était toujours possible à la guerre de -connaître à temps les projets de l'ennemi, Napoléon aurait su que les -corps de l'armée de Bohême étaient dispersés entre Provins, Nangis, -Montereau, Fontainebleau, Sens, et alors se jetant au milieu d'eux -avec 25 mille hommes, par le chemin de Sézanne à Nogent qui était le -plus court, <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> il aurait pris en flanc les corps éparpillés de -l'ennemi, rallié par sa droite Victor et Oudinot, culbuté -successivement Wittgenstein et de Wrède sur le prince de Wurtemberg, -tous trois sur Colloredo, et détruit ou enlevé une partie de ce qui -avait traversé la Seine<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Lien vers la note 11"><span class="smaller">[11]</span></a>. Mais Napoléon ayant employé cinq jours à -combattre l'armée de Silésie, ignorait ce qui s'était passé à l'armée -de Bohême, et dans l'ignorance des événements il devait se conduire -d'après la plus grande vraisemblance. Or, la plus grande vraisemblance -c'était que les maréchaux après avoir beaucoup rétrogradé, auraient -rétrogradé encore, qu'ils se seraient tout au plus arrêtés derrière la -petite rivière d'Yères, que Schwarzenberg se trouverait en leur -présence, les attaquant avec au moins 80 mille hommes, les ayant -peut-être déjà battus, et, dans <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> ce cas, en se portant -directement sur Nogent ou Provins avec 25 mille hommes seulement, -Napoléon s'exposait à rencontrer Schwarzenberg se retournant vers lui -avec 80 mille, et lui faisant subir un grave échec, avant qu'il eût -rallié les deux maréchaux. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se décide pour le dernier parti.</span> -De plus, toutes les routes de traverse de -Montmirail à Nogent, de Montmirail à Provins, étaient détestables, et -on pouvait y rester embourbé. Par cette raison qui était forte, et par -celle de la prudence, le plus sûr était, au lieu de percer droit sur -la Seine, de rétrograder jusque sur l'Yères, comme l'avaient fait les -maréchaux eux-mêmes, de les rejoindre par la route pavée de Montmirail -à Meaux, de Meaux à Fontenay et Guignes, et de composer par cette -réunion une masse de 60 mille hommes, qui suffisait pour ramener le -prince de Schwarzenberg sur la Seine. Au lieu de prendre en flanc le -généralissime autrichien on l'aborderait ainsi de front, mais il se -pouvait qu'au lieu de le trouver formé en une seule masse, on le -trouvât dispersé en plusieurs corps, et il ne serait pas impossible -alors de le traiter comme on venait de traiter Blucher lui-même.</p> - -<p>Ce plan était le seul que le bon sens pût avouer, et Napoléon qui à la -guerre alliait toujours la sagesse à l'audace, n'hésita point à -l'adopter. -<span class="sidenote" title="En marge">Départ de Napoléon pour Meaux, et de Meaux pour Guignes.</span> -Il ordonna le soir même à sa garde, jeune et vieille, -infanterie et cavalerie, à la division d'Espagne Leval, à la cavalerie -du général Saint-Germain, d'exécuter le lendemain 15 une forte marche -jusqu'à la Ferté-sous-Jouarre, et de sa personne il partit pour Meaux -afin de veiller aux mouvements de ses troupes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> Arrivé dans l'après-midi du 15 à Meaux, il y arrêta ses dernières -dispositions. C'est à Meaux que le maréchal Macdonald s'était replié -après la retraite qui l'avait tant affligé, et c'est à Meaux qu'il -cherchait à réorganiser son corps d'armée. Ce corps, avec les débris -qu'il avait ramenés, avec quelques bataillons tirés des dépôts de -Paris, avec les gardes nationales qu'on avait pu réunir, fut distribué -en trois divisions, et porté à environ 12 mille hommes de toutes -armes. Napoléon le fit partir sur-le-champ par la route de Meaux à -Fontenay, et l'envoya sur l'Yères, ce petit cours d'eau derrière -lequel allaient se concentrer toutes nos forces. Il ordonna aux -maréchaux Victor et Oudinot, qui s'y étaient retirés, de continuer à -s'y maintenir, et leur annonça son arrivée pour le lendemain 16. La -belle cavalerie tirée d'Espagne avait déjà dépassé Paris au nombre de -4 mille cavaliers sans pareils. Napoléon les réunit à Guignes, où il -supposait que se livrerait la principale bataille de la campagne. Les -deux divisions de jeune garde qu'on organisait à Paris venaient d'en -sortir, sous les généraux Charpentier et Boyer, pour se porter sur la -rive gauche de la Seine, et intercepter la route de Fontainebleau. -<span class="sidenote" title="En marge">Ses dispositions pour reprendre le cours de la Seine.</span> -Napoléon aurait pu sans doute les amener sur la droite de la Seine, -afin de réunir toutes ses ressources aux environs de Guignes, mais -c'était trop que de laisser Paris entièrement découvert sur la rive -gauche, les coalisés y ayant dirigé une portion notable de leurs -forces. En conséquence il envoya ces deux divisions sur l'Essonne, -avec la recommandation de s'y défendre jusqu'à la dernière extrémité, -et de tâcher <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> ainsi de couvrir Paris sur la rive gauche de la -Seine, tandis qu'il allait essayer de le dégager sur la rive droite -par une bataille décisive. Enfin il donna les instructions nécessaires -pour avoir seul en sa possession le passage des rivières sur -lesquelles il manœuvrait, pour faire préparer des vivres sur les -routes, et surtout pour rassembler les charrettes des cultivateurs, -afin que les soldats de la garde transportés sur ces charrettes -pussent doubler ou tripler les étapes. - <span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de Napoléon à Guignes le 16.</span> -Le lendemain il partit de -Meaux, et arriva par Fontenay à Guignes au moment même où les -maréchaux Victor et Oudinot, refoulés sur l'Yères, en disputaient les -bords aux avant-gardes du prince de Wittgenstein et du maréchal de -Wrède. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) Cet état de choses justifiait la -détermination que Napoléon avait prise, car réuni aux deux maréchaux -il n'avait plus à craindre Wittgenstein et de Wrède, et allait avoir -près de 60 mille hommes à opposer à 50 mille, ce qui lui promettait -immédiatement les succès les plus éclatants.</p> - -<p>Napoléon, considérant que s'il avait en face une masse imposante de -forces, ce ne pouvait être cependant toute l'armée de Schwarzenberg, -puisqu'on lui dénonçait la présence de l'ennemi à la fois à Montereau, -à Fontainebleau, à Sens, aux environs même d'Orléans, comprit qu'il ne -devait avoir devant lui qu'une moitié tout au plus de la grande armée -de Bohême, et résolut de prendre l'offensive immédiatement. -<span class="sidenote" title="En marge">Sa résolution de prendre l'offensive immédiatement.</span> -Bien que -sa garde et la division Leval ne fussent point arrivées, il avait avec -les trois maréchaux Oudinot, Victor, Macdonald, avec la cavalerie -<span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> d'Espagne, environ 35 à 36 mille hommes, et c'était bien -assez, lui présent, pour en aborder 50 mille. D'ailleurs, en quelques -heures, les 25 mille hommes qui le suivaient devaient rejoindre, et il -prit ses mesures pour commencer l'action à la pointe du jour.</p> - -<p>Le 17 en effet il était à cheval de très-grand matin, dirigeant -lui-même les mouvements de ses troupes. Le maréchal Victor ayant formé -l'arrière-garde dans la retraite de la Seine sur l'Yères, devint -naturellement l'avant-garde. Ce maréchal s'avançait ayant au centre -les divisions de réserve Dufour et Hamelinaye qu'il prodiguait -volontiers parce qu'elles appartenaient au général Gérard, et sur les -ailes les divisions Duhesme et Chataux du 2<sup>e</sup> corps qui était le sien, -et que par ce motif il ménageait davantage. À droite la cavalerie du -5<sup>e</sup> corps sous le général Milhaud, à gauche la cavalerie d'Espagne -sous le général Treilhard, marchaient déployées, et prêtes à exécuter -des charges à outrance. À la suite du maréchal Victor venaient les -maréchaux Oudinot et Macdonald. En arrière et à une distance de -plusieurs lieues, la garde, voyageant sur des charrettes, couvrait la -route de Meaux à Guignes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Combat de Mormant.</span> -À peine était-on en marche de Guignes sur Mormant, qu'on aperçut le -comte Pahlen, formant l'avant-garde du prince de Wittgenstein avec -2,500 hommes d'infanterie et environ 1,800 chevaux. C'était une belle -proie qui s'offrait au début des opérations contre l'armée de Bohême. -Le général Gérard, supérieur aux autres et à lui-même dans cette rude -campagne, se porta en avant à la tête <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> d'un bataillon du 32<sup>e</sup>, -jeunes soldats jetés dans un vieux cadre jadis célèbre en Italie. Il -entra l'épée à la main dans Mormant, et en chassa l'infanterie du -comte Pahlen qui s'y était réfugiée dans l'espérance d'être secourue -par les Bavarois établis à Nangis. Privée de cet asile, l'infanterie -russe fut obligée de traverser à découvert l'espace qui sépare Mormant -de Nangis. Drouot débouchant de Mormant avec ses canons la couvrit de -mitraille, pendant que sur la gauche le comte de Valmy avec les -escadrons récemment arrivés d'Espagne, sur la droite le comte Milhaud -avec les dragons qui en étaient arrivés l'année précédente, -l'assaillirent à coups de sabre. Les carrés de l'infanterie russe, -malgré leur solidité, furent enfoncés et pris en entier avec leur -artillerie. Leur cavalerie fut atteinte avant d'avoir pu s'enfuir, et -en grande partie enlevée ou détruite. Cette échauffourée coûta aux -Russes près de 4 mille hommes tant prisonniers que morts ou blessés, -et 11 pièces de canon.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Importance attachée à la reprise des ponts de la Seine, -avant que le prince de Schwarzenberg ait pu la repasser.</span> -Ce début promettait à l'armée du prince de Schwarzenberg un traitement -assez semblable à celui qu'avait essuyé l'armée de Blucher. Pourtant -il fallait la poursuivre sans relâche, si on voulait obtenir les -résultats qu'on était fondé à espérer, et Napoléon précipita le -mouvement de tous ses corps. On s'avança rapidement sur Nangis, -refoulant à la fois les troupes russes de Wittgenstein dont on venait -d'anéantir l'avant-garde, et les troupes bavaroises qui se repliaient -sur leur corps de bataille. Le succès de cette nouvelle série -d'opérations tenait essentiellement au passage immédiat de la Seine, -car si <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> Napoléon parvenait à la franchir avant que tous les -corps ennemis l'eussent repassée, et particulièrement ceux qui -s'étaient aventurés sur Fontainebleau, il était presque assuré de -prendre en détail la plupart des retardataires. -<span class="sidenote" title="En marge">Marche rapide sur Nogent, Bray et Montereau.</span> -Il se dirigea donc en -toute hâte sur les ponts de Nogent, Bray et Montereau qu'il avait -devant lui. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) Il achemina le maréchal Oudinot -par Provins sur Nogent avec une partie de la cavalerie d'Espagne sous -le comte de Valmy, et le maréchal Macdonald par Donnemarie sur Bray. -Quant à lui, se faisant suivre des troupes du maréchal Victor, il prit -à droite, et se porta par Villeneuve sur Montereau. Ne sachant lequel -de ces trois ponts serait le plus facile à reconquérir, il dirigeait -ses efforts sur les trois à la fois. En marchant hardiment on pouvait -bien enlever un ou deux des trois ponts, et alors il était possible de -repasser la Seine assez tôt pour couper toute retraite aux corps -ennemis qui se seraient trop avancés.</p> - -<p>En cheminant sur Villeneuve le maréchal Victor, toujours précédé par -les divisions Dufour et Hamelinaye que conduisait le général Gérard, -rencontra un peu au delà de Valjouan la division bavaroise Lamotte qui -cherchait à s'enfuir, et qui avait peu de cavalerie à opposer à la -nôtre. -<span class="sidenote" title="En marge">Combat de Villeneuve.</span> -Elle était en travers de la grande route, la gauche fortement -établie au village de Villeneuve, la droite déployée dans une petite -plaine entourée de bois. Le général Gérard, présent de sa personne à -tous les engagements, se porta sur Villeneuve avec un bataillon du -86<sup>e</sup>, l'enleva à la baïonnette, et ôta ainsi à la <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> division -Lamotte l'appui de ce village. Dès lors elle fut obligée de se retirer -à travers la petite plaine qu'elle avait derrière elle, pour chercher -asile dans les bois. C'était pour nos troupes à cheval le moment de -charger. Le général Lhéritier, commandant une partie des dragons de -Milhaud, se trouvait là, et s'il eût profité de la circonstance c'en -était fait de la division Lamotte. Nos soldats, toujours intelligents, -appelaient à grands cris la cavalerie, mais soit que le général -Lhéritier attendît les ordres du maréchal Victor qui n'arrivaient pas, -soit qu'il n'eût point aperçu cette favorable occasion, il resta -immobile, et l'infanterie bavaroise put traverser impunément le -terrain découvert qu'elle avait à franchir. Heureusement le général -Gérard, guidé par un paysan, avait suivi la lisière des bois, et il -déboucha soudainement avec son infanterie sur le flanc de la division -Lamotte qui se retirait en carrés. Il attaqua ces carrés à la -baïonnette, en rompit plusieurs, et fut secondé très à propos par le -général Bordessoulle, qui voyant l'immobilité du reste de la -cavalerie, fondit sur l'ennemi avec trois cents jeunes cuirassiers -arrivant à peine du dépôt de Versailles. Ces braves débutants, avec -une ardeur et une férocité assez fréquente chez les jeunes soldats, -s'acharnèrent sur les Bavarois rompus, et en percèrent un grand nombre -de leurs sabres. On enleva ainsi 1500 hommes à cette division, qu'on -aurait pu prendre tout entière. On marcha ensuite sur Salins, où le -maréchal Victor s'arrêta pour coucher, bien qu'il eût l'ordre de -courir à Montereau. Il aurait voulu que le général Gérard s'y rendît; -mais <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> celui-ci avec ses troupes harassées par une longue -marche et par deux combats, ne le pouvait guère, et c'était au -maréchal Victor dont les deux divisions n'avaient pas combattu, à -former pendant la nuit la tête de la colonne. Le maréchal n'en fit -rien: il était fatigué, malade, abattu, mécontent de Napoléon, qui lui -reprochait d'avoir mal défendu la Seine, souffrant, en un mot -physiquement et moralement, bien que toujours prêt à redevenir sur le -champ de bataille un officier aussi intelligent que brave. Il coucha -donc à Salins à une lieue du pont de Montereau, où nous attendaient -les plus grands résultats si notre activité répondait à l'urgence des -circonstances.</p> - -<p>Napoléon accablé de fatigue avait pris un instant de repos à Nangis -avec l'intention de se lever au milieu de la nuit, ainsi qu'il en -avait la coutume, pour expédier ses ordres qui devaient être donnés la -nuit pour arriver à la pointe du jour à leur destination. -<span class="sidenote" title="En marge">Temps perdu à Salins par le maréchal Victor.</span> -À une heure -il était debout, et il apprenait que le maréchal Victor était resté à -Salins. Son irritation fut vive, car tous les rapports reçus dans la -soirée annonçaient que l'ennemi en se retirant avait pris ses -précautions pour nous disputer les ponts de Nogent et de Bray, ce qui -n'était que trop facile. En effet les coteaux qui à Montereau bordent -la Seine et la dominent, s'en éloignent à Bray et à Nogent, et ne -fournissent dès lors aucune position dominante pour tirer sur les -ponts. Au contraire des villages, s'étendant sur les deux rives et -bien barricadés, présentaient des postes que l'armée de Bohême, -concentrée par son <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> mouvement de retraite, pouvait nous -disputer longtemps. Il ne restait donc que le pont de Montereau, et ce -pont importait d'autant plus que si on le traversait, il était -possible de couper le corps de Colloredo aventuré jusqu'à -Fontainebleau, et d'enlever ainsi quinze ou vingt mille hommes à la -fois, ce qui eût été un événement capital. -<span class="sidenote" title="En marge">Efforts de Napoléon pour regagner le temps perdu.</span> -Napoléon enjoignit au -maréchal Victor de quitter son lit sur-le-champ, d'arracher ses -troupes à leur bivouac, et de courir à Montereau. Il s'apprêta -lui-même à s'y rendre. Avant de se mettre en route il prescrivit aux -maréchaux Oudinot et Macdonald d'emporter, l'un Nogent, l'autre Bray, -s'il était possible, et, dans le cas contraire, de se replier sur lui -pour déboucher tous ensemble par Montereau. La garde ayant fait une -journée en charrettes était arrivée à Nangis; Napoléon lui ordonna de -suivre Victor sur Montereau.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Envoi d'un aide de camp du prince de Schwarzenberg pour -offrir un armistice à Napoléon.</span> -Il avait eu à prendre dans cette journée une résolution qui attestait -l'importance de nos récents succès. À son arrivée dans la soirée à -Nangis, un aide de camp du prince de Schwarzenberg, le comte de Parr, -était venu à l'improviste demander une suspension d'armes, suspension -que M. de Caulaincourt peu de jours auparavant offrait vainement -d'acheter au prix des plus cruels sacrifices! Comment se faisait-il -que de tant de confiance, d'orgueil, de dureté, on eût passé si vite à -tant de sagesse et de modération? Les événements accomplis -l'expliquaient suffisamment, et prouvaient tout ce que Napoléon avait -gagné dans ces derniers jours. Les souverains réunis à Nogent autour -du <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> prince de Schwarzenberg, après avoir eu d'abord de vagues -nouvelles de Blucher, avaient su bientôt avec détail l'étendue des -revers éprouvés par ce fougueux général, et s'apercevant aux rudes -attaques qu'ils venaient d'essuyer eux-mêmes que Napoléon était -présent, avaient conçu tout à coup des résolutions plus modestes que -celles dans lesquelles ils persistaient la veille encore. L'armée de -Bohême était effectivement dans une situation très-grave, car elle -s'avançait de front sur une ligne de bataille de plus de vingt lieues, -depuis Nogent jusqu'à Fontainebleau, et en quatre colonnes dont une ou -deux couraient grand risque d'être enveloppées et détruites, si -Napoléon les devançait au passage de la Seine. -<span class="sidenote" title="En marge">Motifs qui avaient amené cette résolution inopinée.</span> -L'arrêter sur-le-champ -était de la plus haute importance, et malgré les propos accoutumés du -parti de la guerre à outrance, le prince de Schwarzenberg les -dédaignant cette fois, avait imaginé d'envoyer un aide de camp à -Napoléon pour lui proposer de s'arrêter où ils se trouvaient, en -disant que sans doute c'était dans l'ignorance de ce qui se passait à -Châtillon qu'il poussait si vivement les hostilités, que les -conférences temporairement suspendues venaient d'être reprises sur des -bases admises par M. de Caulaincourt lui-même, et que dans quelques -heures on apprendrait probablement la signature des préliminaires de -la paix. Il y avait dans une telle assertion ou une supercherie, ou -une singulière naïveté. M. de Caulaincourt n'avait pas accepté -l'outrageante proposition des coalisés, il s'était borné à demander -confidentiellement à M. de Metternich, si l'acceptation <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> -sommaire de cette proposition serait au moins suspensive des -hostilités, et il l'avait demandé le lendemain de la bataille de la -Rothière, dans un moment de désespoir; mais supposer qu'après les -combats de Champaubert, de Montmirail, de Château-Thierry, de -Vauchamps, de Mormant, de Villeneuve, Napoléon consentirait à faire -rentrer la France dans ses anciennes limites, et, ce qui était bien -pis, renoncerait à avoir un avis sur le sort qu'on destinait à -l'Italie, à l'Allemagne, à la Hollande, à la Pologne, c'était en -vérité une présomption bien étrange, et égale au moins à celle que -nous avons plus d'une fois reprochée à Napoléon.</p> - -<p>Quoi qu'il en soit, c'est ce qu'on avait chargé l'aide de camp du -prince de Schwarzenberg d'aller proposer au quartier général français. -Il aurait donc fallu que Napoléon s'arrêtât en pleine victoire, pour -accepter la dégradation de la France et la sienne!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se fait remettre la lettre de l'aide de camp, et -diffère la réponse.</span> -Aussi apprit-il avec un sourire ironique l'arrivée du messager de la -coalition; il ne voulut pas l'admettre en sa présence, mais il -consentit à recevoir la lettre du prince de Schwarzenberg, en disant -qu'il répondrait plus tard. Et pourtant il ne savait pas à quelle -espèce de propositions se rapportait le message qu'on lui adressait! -N'ayant pu que très-difficilement communiquer avec M. de Caulaincourt, -duquel il était séparé par toute l'armée de Bohême, il n'avait aucune -connaissance de ce qui s'était passé à Châtillon; il ignorait que M. -de Caulaincourt après avoir reçu les propositions les plus -révoltantes, avait écrit confidentiellement à M. de Metternich; il -ignorait que ce dernier avait pris comme officielle, et transmis -<span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> à ses alliés la lettre de M. de Caulaincourt qui n'était que -confidentielle, et qu'ainsi, pour le décider à s'arrêter dans ses -succès, on lui offrait pour la France non-seulement le retour aux -anciennes frontières de 1790, mais la renonciation au rôle de -puissance européenne; il ignorait tous ces détails, sans quoi il eût -accueilli bien différemment l'envoyé autrichien. Il ne vit dans ce -qu'on lui proposait que le désir de suspendre sa marche victorieuse, -sans se douter des conditions de paix qui étaient sous-entendues, et, -lui eût-on présenté quelque chose de beaucoup plus acceptable, ce -n'est pas au moment où il pouvait par un dernier succès changer la -face des choses, qu'il aurait remis dans le fourreau son épée -victorieuse. Il ajourna donc sa réponse, et continua sa marche. -Craignant toutefois que M. de Caulaincourt, dont l'esprit était en -proie aux plus cruelles angoisses, dont la société à Châtillon se -composait exclusivement d'ennemis qui lui laissaient ignorer nos -succès, ne cédât à tant d'obsessions, et n'usât trop largement de ses -pleins pouvoirs, il lui écrivit, avant de monter à cheval pour se -rendre à Montereau, la lettre suivante:</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Il retire à M. de Caulaincourt les pouvoirs illimités qu'il -lui avait confiés.</span></p> - -<p class="date">«Nangis, le 18 février.</p> - -<p>»Je vous ai donné <em>carte blanche</em> pour sauver Paris et éviter une -bataille qui était la dernière espérance de la nation. La bataille a -eu lieu; la Providence a béni nos armes. J'ai fait trente à quarante -mille prisonniers; j'ai pris 200 pièces de canon, un grand nombre de -généraux et détruit plusieurs armées sans presque coup férir. J'ai -entamé hier <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> l'armée du prince de Schwarzenberg que j'espère -détruire avant qu'elle ait repassé nos frontières. Votre attitude doit -être la même; vous devez tout faire pour la paix, mais mon intention -est que vous ne signiez rien sans mon ordre, parce que seul je connais -ma position. En général je ne désire qu'une paix solide et honorable, -et elle ne peut être telle que sur les bases proposées à Francfort. Si -les alliés eussent accepté vos propositions le 9 il n'y aurait pas eu -de bataille; je n'aurais pas couru les chances de la fortune dans un -moment où le moindre insuccès perdait la France, enfin je n'aurais pas -connu le secret de leur faiblesse: il est juste qu'en retour j'aie les -avantages des chances qui ont tourné pour moi. Je veux la paix, mais -ce n'en serait pas une que celle qui imposerait à la France des -conditions plus humiliantes que les bases de Francfort. Ma position -est certainement plus avantageuse qu'à l'époque où les alliés étaient -à Francfort; ils pouvaient me braver, je n'avais obtenu aucun avantage -sur eux, et ils étaient loin de mon territoire. Aujourd'hui c'est bien -différent. J'ai eu d'immenses avantages sur eux, et des avantages tels -qu'une carrière militaire de vingt années et de quelque illustration -n'en présente pas de pareils. Je suis prêt à cesser les hostilités et -à laisser les ennemis rentrer tranquilles chez eux, s'ils signent des -préliminaires basés sur les propositions de Francfort.»—</p> - -<p>Si les coalisés se faisaient des illusions, Napoléon, on le voit, s'en -faisait de bien grandes également, et au lieu de se borner à -repousser ce qui était inacceptable, <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> exigeait ce que, dans -les circonstances, il était hors d'état d'obtenir!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Importance de la position de Montereau.</span> -Tandis qu'il employait de la sorte les premiers instants de la matinée -du 18, le maréchal Victor avait enfin marché sur Montereau, et y était -arrivé de très-bonne heure. Le général Pajol, après avoir rallié ses -troupes dans le bois de Valence, s'était reporté en avant avec sa -cavalerie et quelques bataillons de gardes nationales. Il arrivait à -la lisière du bois de Valence au moment même où le maréchal Victor -débouchait en face du coteau de Surville, lequel domine la Seine et la -petite ville de Montereau. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62, et le plan de -Montereau carte n<sup>o</sup> 63.) Ce coteau qu'on gravit par une pente assez -ménagée en venant soit de Valence soit de Salins, se termine en pente -brusque du côté de la Seine. De son sommet on aperçoit à ses pieds la -ville de Montereau, les deux rivières qui viennent s'y réunir, et le -pont de la Seine, objet de grand prix que les deux armées allaient se -disputer avec furie. Si on enlevait promptement le coteau il était -possible, en se précipitant sur le pont qui était en pierres, et moins -aisé à détruire qu'un pont de bois, de s'en emparer avant que l'ennemi -l'eût coupé. Mais il était difficile de brusquer l'attaque du coteau, -les Wurtembergeois s'y trouvant en force. C'était le prince royal de -Wurtemberg qui l'occupait. Ce prince, que Napoléon avait fort -maltraité jadis, que l'empereur Alexandre au contraire comblait de -caresses, et auquel il destinait en mariage sa sœur la -grande-duchesse Catherine, ce prince spirituel et brave cherchait à -se distinguer, et à racheter par <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> des services rendus à la -coalition le long dévouement de son père à l'Empire français. De la -possession du pont de Montereau dépendait le salut du corps autrichien -de Colloredo, aventuré jusqu'à Fontainebleau, et dont la retraite -était impossible, si les Français passaient la Seine avant qu'il eût -rétrogradé au moins jusqu'à Moret ou Nemours. Aussi, malgré le danger -de la position, le prince de Wurtemberg était-il très-résolu à -résister, au risque de se faire culbuter du coteau de Surville dans la -Seine.</p> - -<p>Il avait rangé son infanterie de Villaron à Saint-Martin, en face de -la route par laquelle se présentaient les Français, et avait le dos -appuyé au coteau de Surville. Il s'était couvert en outre par une -nombreuse artillerie.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Brillant combat de Montereau livré le 18 février.</span> -Le général Pajol, brave et intelligent comme de coutume, avait essayé -de se porter avec sa cavalerie sur le revers de la position des -Wurtembergeois, afin d'enlever la grande route qui passe derrière le -coteau de Surville, et descend en pente rapide sur Montereau. Mais -arrêté par une artillerie meurtrière, il avait dû attendre pour -accomplir son projet l'attaque qu'allait tenter l'infanterie du -maréchal Victor.</p> - -<p>L'une des divisions du maréchal, commandée par son gendre, le général -Chataux, officier d'un grand mérite, était arrivée la première, et -montrait une extrême impatience de réparer la faute que Napoléon -venait de blâmer si sévèrement. Elle se jeta tout de suite sur le -coteau de Surville, la droite vers Villaron, la gauche vers -Saint-Martin. Les soldats, vivement conduits, essayèrent d'escalader -la <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> position couverte de clôtures, y parvinrent d'abord, -furent repoussés ensuite, et s'y reprirent à plusieurs fois sans en -venir à bout, malgré de prodigieux efforts de courage.</p> - -<p>Le général Chataux ne s'épargnait pas, mais son impatience même avait -un danger, c'était d'épuiser cette brave division avant qu'elle pût -être soutenue, et de verser ainsi en pure perte un sang des plus -précieux. Bientôt survint la division Duhesme avec le maréchal -lui-même, et celle-ci remplaça la division Chataux, qui se porta plus -à droite pour attaquer le coteau par sa pente la moins escarpée. Le -brave général Chataux, en marchant à la tête de ses soldats, fut -frappé d'une balle sous les yeux mêmes de son beau-père, et tomba -mourant dans ses bras. Ce funeste accident nuisit à l'attaque de -droite, et la division Duhesme à gauche, abordant la position par son -côté le moins accessible, n'était pas près de réussir, quand survint -le général Gérard avec les divisions Dufour et Hamelinaye.</p> - -<p>Napoléon averti qu'on rencontrait des difficultés, et mécontent du -maréchal Victor, avait envoyé au général Gérard l'ordre de prendre le -commandement en chef, ce que le général Gérard fit sur-le-champ. -Voyant que l'artillerie des Wurtembergeois nous incommodait beaucoup, -le général réunit toutes ses batteries, ainsi que celles du 2<sup>e</sup> corps, -et dirigea 60 pièces de canon contre les Wurtembergeois, afin de les -ébranler par ce feu violent, avant de les aborder corps à corps. Il -leur causa ainsi un tel dommage, que, voulant se débarrasser de ce -feu meurtrier, ils essayèrent de se <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> jeter sur nos pièces pour -les enlever. Le général Gérard les laissa avancer, puis fondit sur eux -à la tête d'un bataillon, et les ramena à la pointe des baïonnettes -sur leur position. En cet instant arrivait Napoléon avec la vieille -garde, et Pajol après avoir refoulé la cavalerie ennemie menaçait de -tourner le coteau de Surville. À cet aspect la fermeté des -Wurtembergeois fut ébranlée, et ils songèrent à battre en retraite -pour repasser le pont de Montereau. Mais on ne leur en laissa pas le -temps, on les aborda en masse, on gravit le coteau, et on les en -délogea de vive force. Pajol, prenant le galop à la tête d'un régiment -de chasseurs, s'élança sur la grande route qui passe derrière le -coteau de Surville en y formant une descente rapide, et assaillit les -Wurtembergeois accumulés sur cette descente, pendant que l'artillerie -de la garde, braquée sur le coteau lui-même, les criblait de boulets. -De leur côté les braves habitants de Montereau, qui n'attendaient que -le moment de se ruer sur l'ennemi, se mirent à tirer de leurs -fenêtres. Bientôt ce fut une véritable boucherie. Le prince de -Wurtemberg faillit être pris, et ne parvint à s'échapper qu'en -laissant dans nos mains 3 mille morts ou blessés, et 4 mille -prisonniers, avec la plus grande partie de ses canons. L'objet le plus -important, le pont, resta aux chasseurs de Pajol qui le traversèrent -au galop, pendant qu'une mine éclatait sous eux sans enlever la clef -de voûte. Napoléon placé sur le coteau de Surville d'où il dirigeait -lui-même son artillerie, ressentit à ce spectacle une joie extrême, -et ne la dissimula point. Il espérait en effet <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> les plus -grands résultats de ce beau fait d'armes.</p> - -<p>Une fois maître de Montereau son premier soin fut de lancer sa -cavalerie au-delà pour chercher à connaître la position de l'ennemi, -et savoir ce qu'était devenu le corps autrichien de Colloredo. Mais -déjà ce corps avait eu le temps de revenir sur l'Yonne, et il formait -en ce moment l'arrière-garde du prince de Schwarzenberg. -<span class="sidenote" title="En marge">Regret de Napoléon de n'avoir pu enlever le corps de -Colloredo par suite du temps perdu dans la nuit du 17 au 18.</span> -Il n'était -dès lors plus possible de l'atteindre avec des troupes d'ailleurs -fatiguées, dont les unes, comme celles du 2<sup>e</sup> corps et de la réserve -de Paris, avaient combattu toute la journée, dont les autres, comme la -garde impériale, avaient sans cesse marché depuis soixante-douze -heures, faisant double étape pendant le jour et passant la nuit sur -des charrettes. Il fallait donc s'arrêter, prendre le temps de faire -passer l'armée par le pont reconquis de Montereau, se porter ensuite -en masse sur le prince de Schwarzenberg, pour surprendre et détruire -ses divers détachements si on les trouvait dispersés, pour leur livrer -bataille si on les trouvait concentrés, bataille qu'on livrerait avec -l'ascendant de la victoire et avec les 60 mille hommes qu'on avait -actuellement sous la main.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Immense changement apporté à la situation dans les huit -derniers jours.</span> -Bien que le pont de Montereau eût été enlevé douze heures trop tard, -Napoléon avait lieu néanmoins d'être content de ces huit dernières -journées. En effet tandis qu'une semaine auparavant il rétrogradait de -Brienne sur Troyes, sans savoir s'il pourrait défendre Paris, il -venait dans ce court espace de temps de mettre en pièces l'armée de -Blucher, et en fuite celle de Schwarzenberg, et c'était là un -changement de situation qui avait de <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> quoi satisfaire -l'orgueil même du vainqueur d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland! -<span class="sidenote" title="En marge">Possibilité de se sauver en se défendant de toute -illusion.</span> -Napoléon pouvait, s'il ne s'exagérait pas la portée politique de ses -succès, sortir de cette guerre sinon avec toutes les conditions de -Francfort, du moins avec quelques-unes des plus essentielles, et -surtout avec des stipulations qui ne ressembleraient en rien aux -révoltantes propositions de Châtillon. Cependant, il ne se consolait -point de n'avoir pu recueillir tous les fruits de ses belles -manœuvres, et il s'en prenait à plusieurs de ses lieutenants qui -n'avaient pas fait, dans ces circonstances, tout ce qu'il attendait de -leur dévouement. -<span class="sidenote" title="En marge">Irritation de Napoléon contre quelques-uns de ses -lieutenants.</span> -À tort ou à raison il se plaignait du général -d'artillerie Digeon, qui avait mal approvisionné l'artillerie la -veille et le jour même du combat de Montereau, du général Lhéritier -qui n'avait pas chargé les Bavarois au combat de Villeneuve, du -général Montbrun qui n'avait pas assez bien défendu le pont de Moret -sur le Loing (ce n'était pas le célèbre Montbrun, mort, comme on doit -s'en souvenir, à la Moskowa), du maréchal Victor, auquel il reprochait -d'avoir fait une mauvaise retraite de Strasbourg à Châlons, d'avoir -faiblement défendu la Seine, d'avoir retenu les troupes au combat de -Villeneuve, d'avoir dormi à Salins au lieu de marcher à Montereau, de -laisser paraître enfin en toute occasion un abattement mêlé de -mauvaise humeur qui était d'un fâcheux exemple. -<span class="sidenote" title="En marge">Sévérité bientôt réparée à l'égard du maréchal Victor.</span> -Aux reproches adressés -à ces divers officiers, il y avait bien des réponses à faire: quant au -maréchal Victor, quoiqu'il ne méritât pas la colère dont il était -l'objet, il faut avouer qu'il se montrait trop découragé, <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> et -qu'il ne se retrouvait lui-même que devant l'ennemi, et sous les -ordres immédiats de Napoléon. Il faut ajouter que sa famille était de -celles qui témoignaient actuellement peu d'empressement pour -l'Impératrice. Napoléon le savait, et c'est sous l'impression de ces -diverses circonstances, qu'il avait ôté au maréchal son commandement, -pour le conférer au général Gérard. Ce coup, joint à la blessure -mortelle du général Chataux, avait plongé dans un profond chagrin le -malheureux Victor. Il s'était tenu toute la journée au milieu du feu, -même après qu'il n'avait plus d'ordres à donner, en dévorant les -larmes que lui arrachaient et la mort de son gendre et l'espèce de -condamnation dont il était frappé. Il se rendit le soir même au -château de Surville, où s'était établi Napoléon qu'il trouva partagé -entre la joie d'un beau triomphe obtenu, et le dépit d'un beau -triomphe manqué. Napoléon ne se contint pas en le voyant, et oubliant -trop la journée de la Rothière, lui reprocha sa conduite pendant les -deux derniers mois, mêla à ces reproches militaires quelques reproches -politiques, et finit par lui dire que s'il était fatigué ou malade il -n'avait qu'à prendre du repos, et à quitter l'armée. Le maréchal, à -qui l'ordre de s'éloigner en ce moment paraissait un déshonneur, -répondit à l'Empereur qu'il allait s'armer d'un fusil, se ranger dans -les bataillons de la vieille garde, et mourir en soldat à côté de ses -anciens compagnons d'armes. Napoléon, vivement touché de l'émotion du -maréchal, lui tendit la main, et consentit à le garder auprès de lui. -Il ne pouvait pas retirer au général Gérard le commandement <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> -du 2<sup>e</sup> corps, qu'il lui avait conféré le matin même, et que ce général -avait si bien mérité mais il dédommagea le maréchal d'une autre -manière. On venait de faire sortir de Paris deux divisions de jeune -garde, les divisions Charpentier et Boyer, qui avaient été postées le -long de l'Essonne, pour couvrir la capitale sur la gauche de la Seine. -Napoléon en composa un corps de la garde, et mit le maréchal Victor à -sa tête. Placer ce maréchal près de l'Empereur et lui ôter ainsi toute -responsabilité, c'était à la fois le consoler et lui rendre sa valeur, -car dégagé du souci du commandement supérieur il redevenait l'un des -meilleurs officiers de l'armée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Projet de Napoléon de passer immédiatement la Seine et de -poursuivre à outrance le prince de Schwarzenberg.</span> -Le lendemain 19 Napoléon aurait voulu marcher immédiatement sur Nogent -pour continuer à poursuivre le prince de Schwarzenberg, et lui livrer -une bataille générale si on pouvait le contraindre à l'accepter, mais -la nécessité de faire passer par le seul pont de Montereau toutes les -troupes qu'il avait actuellement rassemblées, c'est-à-dire les deux -divisions de réserve de Paris, le 2<sup>e</sup> corps, la garde impériale, la -division d'Espagne, et enfin le corps du maréchal Macdonald qui -n'avait pu franchi la Seine à Bray, entraîna la perte de toute la -journée du 19. -<span class="sidenote" title="En marge">Belle combinaison, consistant à passer la Seine à Méry, et -à déborder le prince de Schwarzenberg, en remontant rapidement par la -rive droite.</span> -Tandis que ses corps employaient le temps à défiler par -le pont de Montereau, Napoléon prit ses mesures pour se trouver le -plus tôt possible en présence de l'ennemi, et même sur ses flancs s'il -le pouvait. Les ponts de Bray et de Nogent ayant été détruits, il fit -préparer des moyens de passage près de Nogent pour le corps du -maréchal Oudinot: quant à celui du maréchal Macdonald, <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> on -vient de voir qu'il l'avait amené jusqu'à Montereau même. Le projet de -Napoléon était, Montereau franchi, de tourner à gauche, de longer la -Seine jusqu'à Méry, pas loin de son confluent avec l'Aube (voir la -carte n<sup>o</sup> 62), puis arrivé là, au lieu de suivre le prince de -Schwarzenberg sur la route de Troyes, de laisser un seul corps sur ses -traces, et avec le gros de ses forces de passer la Seine à Méry, de la -remonter par la rive droite tandis que le prince de Schwarzenberg la -remonterait par la rive gauche, de profiter de ce qu'on n'aurait plus -d'ennemi devant soi pour marcher plus vite, et enfin de repasser la -Seine au-dessus de Troyes pour livrer bataille au prince de -Schwarzenberg sur sa ligne de retraite et sur sa ligne de -communication avec Blucher, deux avantages considérables et de la plus -grande conséquence. On voit que cet esprit inépuisable privé d'une -combinaison en imaginait aussitôt une autre, non moins praticable et -non moins féconde.</p> - -<p>Napoléon porta donc le gros de ses forces à gauche vers Nogent; -cependant pour n'être pas sans liaison avec l'Yonne, et ne pas -surcharger la grande route de Troyes, il dirigea le maréchal Macdonald -un peu à droite par Saint-Martin-Bosnay et Pavillon, et le général -Gérard un peu plus à droite encore par Trainel et Avon. (Voir la carte -n<sup>o</sup> 62.) Il chargea le général Alix, le courageux défenseur de Sens, -de réoccuper les bords de l'Yonne avec les gardes nationales et la -cavalerie du général Pajol. Ce dernier à la suite de fatigues inouïes, -avait vu se rouvrir ses blessures; Napoléon après l'avoir comblé de -récompenses <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> l'avait renvoyé à Paris et remplacé par le -général Alix. Il fit quelques additions à la vieille garde; il lui -donna deux beaux bataillons composés des anciens gendarmes d'Espagne, -ce qui portait à dix-huit bataillons la division de vieille garde -qu'il avait auprès de lui (l'autre était vers Soissons avec le -maréchal Mortier), et il lui adjoignit plusieurs compagnies de jeunes -soldats, destinées à sortir des rangs pour tirailler, tandis que les -vieux soldats resteraient en ligne comme des murailles. Il réitéra ses -recommandations pour que l'on ne cessât pas un instant de former à -Paris de nouveaux bataillons de ligne, et à Versailles de nouveaux -escadrons. Il prescrivit surtout la formation d'un équipage de pont -avec les bateaux qu'on pourrait ramasser sur la Seine, car faute de -cet instrument de guerre, le passage des rivières françaises était -devenu presque aussi difficile pour nous que celui des rivières -étrangères, et un obstacle continuel à toutes nos combinaisons.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Temps forcément perdu à faire passer l'armée par le pont de -Montereau.</span> -Napoléon employa à ces diverses mesures les journées du 19 et du 20, -que ses troupes employaient à passer la Seine à Montereau, et à -s'acheminer sur Nogent. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon s'occupe pendant ce temps des troupes qui -défendent les diverses frontières.</span> -Il avait momentanément établi sa -résidence<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Lien vers la note 12"><span class="smaller">[12]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> au château de Surville, et il avait grand -besoin du temps qui lui était laissé, car ce n'était pas seulement des -troupes placées directement sous ses ordres qu'il avait à s'occuper -pendant ces deux jours, mais de celles qui défendaient les diverses -frontières de France, et qui n'exigeaient pas moins que les autres sa -surveillance, et surtout sa forte impulsion. -<span class="sidenote" title="En marge">Campagne du général Maison en Belgique.</span> -Le général Maison envoyé -en Belgique pour y remplacer le général Decaen auquel Napoléon -reprochait d'avoir abandonné Willemstadt et Breda, s'était efforcé de -faire face aux périls de tout genre dont il était environné. -Profitant <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> de l'instant où il avait à sa disposition les -divisions de jeunes garde Roguet et Barrois, il avait fondu sur les -Anglais du général Graham et sur les Prussiens du général Bulow, et -les avait obligés à s'éloigner d'Anvers. Mais bientôt privé de la -division Roguet, réduit à la division Barrois et à quelques bataillons -organisés à la hâte dans les dépôts de l'ancien 1<sup>er</sup> corps, -disposant tout au plus de 7 à 8 mille hommes de troupes actives, il -s'était vu dans l'alternative ou de rester enfermé dans Anvers, ou de -se détacher de cette place, pour essayer de couvrir la Belgique. Il -avait préféré ce dernier parti, de beaucoup le plus sage, et avait -laissé dans Anvers une garnison de 12 mille hommes, avec l'illustre -Carnot dont Napoléon avait accepté les services, noblement offerts -dans ce moment extrême. Il s'était reporté ensuite sur Bruxelles, puis -sur Mons et Lille, jetant çà et là dans les places du Nord les vivres -qu'il pouvait ramasser et les conscrits à demi vêtus, à demi armés, -qu'il parvenait à tirer de ses dépôts. Tandis que Carnot supportait -avec une impassible fermeté un horrible bombardement, qui du reste -n'avait point atteint la flotte, objet de toutes les fureurs de -l'Angleterre, le général Maison manœuvrant avec une poignée de -soldats entre les autres places du nord de la France, avait, autant -que le permettaient les circonstances, sauvé notre frontière, et gardé -une force toujours active pour se ruer sur les détachements ennemis -qui se trouvaient à sa portée.</p> - -<p>Napoléon qui dans sa pénible situation était fort difficile à -satisfaire, poussait sans cesse le général <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> Maison à ne pas -rester attaché a ses places, à prendre par derrière les troupes qui -avaient marché par Cologne sur la Champagne, et tourmentait de -reproches immérités ce général qui n'avait pas besoin d'être excité, -car il s'était montré habile, vigoureux et infatigable dans la défense -de cette frontière.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Conduite d'Augereau à Lyon.</span> -Napoléon frappait plus juste en adressant des reproches à Augereau, -mais là encore, par l'habitude de demander plus pour avoir moins, il -était beaucoup trop exigeant. Augereau, vieux, fatigué, dégoûté même, -avait cependant retrouvé quelque zèle en présence du danger qui -menaçait la France, et en particulier les hommes compromis comme lui -dans la révolution. Mais il avait à Lyon trois mille conscrits jetés -dans de vieux cadres, et point de magasins, point de vivres, point -d'artillerie, point de chevaux. Malheureusement il n'était pas doué de -cette activité créatrice avec laquelle on peut tirer d'une grande -population toutes les ressources qu'elle contient. Il avait néanmoins -tâché de faire nourrir et habiller ses conscrits par la municipalité -lyonnaise, amené de Valence quelque artillerie, rappelé de Grenoble la -faible division Marchand, et envoyé des aides de camp à Nîmes pour y -chercher la division de réserve qui avait été destinée comme celle de -Bordeaux à passer du midi au nord. Il était ainsi parvenu dans les -premiers jours de février, à réunir outre les quelques mille hommes de -Lyon, 3 mille hommes venus de Nîmes, et, ce qui valait beaucoup mieux, -10 mille vieux soldats détachés de l'armée de Catalogne, et avec ces -forces il se préparait à entrer <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> en campagne. Mais il avait -voulu accorder quelques jours de repos à ses troupes avant d'aller à -la rencontre de l'ennemi. Il était toutefois de la plus grande -importance qu'il se montrât, car son apparition vers Châlons et -Besançon pouvait causer un trouble extrême sur les derrières des -armées alliées, et peut-être décider la retraite du prince de -Schwarzenberg qui n'était que commencée. Napoléon saisi d'impatience -lui adressa la lettre suivante, qui mérite d'être reproduite par -l'histoire.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Lettre caractéristique de Napoléon à Augereau.</span></p> - -<p class="date">«Nogent-sur-Seine, 21 février 1814.</p> - -<p>«Le ministre de la guerre m'a mis sous les yeux la lettre que vous lui -avez écrite le 16. Cette lettre m'a vivement peiné. Quoi! six heures -après avoir reçu les premières troupes venant d'Espagne, vous n'étiez -pas déjà en campagne! six heures de repos leur suffisaient. J'ai -remporté le combat de Nangis avec la brigade de dragons venant -d'Espagne, qui de Bayonne n'avait pas encore débridé. Les six -bataillons de Nîmes manquent, dites-vous, d'habillement et -d'équipement, et sont sans instruction! Quelle pauvre raison me -donnez-vous là, Augereau! J'ai détruit 80 mille ennemis avec des -bataillons composés de conscrits n'ayant pas de gibernes et étant à -peine habillés. Les gardes nationales, dites-vous, sont pitoyables. -J'en ai ici 4 mille venant d'Angers et de Bretagne en chapeaux ronds, -sans gibernes, mais ayant de bons fusils: j'en ai tiré bon parti.—Il -n'y a pas d'argent, continuez-vous. Et d'où espérez-vous tirer de -l'argent? Vous ne pourrez en avoir que <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> quand nous aurons -arraché nos recettes des mains de l'ennemi. Vous manquez d'attelages: -prenez-en partout. Vous n'avez pas de magasins: ceci est par trop -ridicule!—Je vous ordonne de partir douze heures après la réception -de la présente lettre pour vous mettre en campagne. Si vous êtes -toujours l'Augereau de Castiglione, gardez le commandement; si vos -soixante ans pèsent sur vous, quittez-le, et remettez-le au plus -ancien de vos officiers généraux.—La patrie est menacée et en danger; -elle ne peut être sauvée que par l'audace et la bonne volonté, et non -par de vaines temporisations. Vous devez avoir un noyau de plus de 6 -mille hommes de troupes d'élite; je n'en ai pas tant, et j'ai pourtant -détruit trois armées, fait 40 mille prisonniers, pris 200 pièces de -canon, et sauvé trois fois la capitale. L'ennemi fuit de tous côtés -sur Troyes. Soyez le premier aux balles. Il n'est plus question d'agir -comme dans les derniers temps, mais il faut reprendre ses bottes et sa -résolution de 93. Quand les Français verront votre panache aux -avant-postes, et qu'ils vous verront vous exposer le premier aux coups -de fusil, vous en ferez ce que vous voudrez.»</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Événements sur le Mincio, bataille de Roverbella, et ordres -de Napoléon relativement à l'Italie.</span> -Non loin d'Augereau se trouvait l'armée d'Italie, à laquelle Napoléon -avait envoyé l'ordre de repasser les Alpes pour descendre sur Lyon; -mais il n'avait expédié cet ordre que fort tard, et lorsque le prince -Eugène était engagé avec l'armée autrichienne dans les plus rudes -combats. Tourné sur sa droite par les détachements autrichiens que la -marine anglaise avait débarqués en deçà de l'Adige, <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> le -prince Eugène avait été obligé de quitter ce fleuve dont l'armée ne -s'était éloignée qu'avec une profonde tristesse. Il était venu -s'établir derrière le Mincio, la gauche à Goito, la droite à Mantoue, -avec la résolution de s'y faire respecter. En effet voyant les -Autrichiens occupés à passer le Mincio sur sa gauche, vers Valeggio, -il avait laissé le général Verdier en position avec un tiers de -l'armée, avait franchi le fleuve avec les deux autres tiers par les -ponts de Goito et de Mantoue, puis portant cette masse en avant par un -rapide mouvement de conversion, il avait pris l'armée autrichienne en -flanc tandis qu'elle était en marche pour se rendre sur le point du -passage, et lui avait tué, blessé ou enlevé de 6 à 7 mille hommes dans -les plaines de Roverbella. Il lui avait pris en outre beaucoup -d'artillerie. Il nous en avait coûté environ 3 mille hommes. La perte -pour nous était relativement fort considérable, mais nos troupes -avaient montré la plus grande vigueur, leur jeune général un talent -militaire qui commençait à mûrir, et les Autrichiens confus avaient -regagné l'Adige en ajournant leurs projets de conquête jusqu'au jour -où Murat tiendrait ses promesses.</p> - -<p>Telles étaient les nouvelles qu'un aide de camp du prince Eugène, M. -de Tascher, venait apporter à Napoléon au moment même du combat de -Montereau. C'était une détermination délicate et digne d'être fort -méditée que de persister à évacuer l'Italie, après une victoire -éclatante sur le Mincio, et après des victoires plus éclatantes encore -entre la Seine et la Marne. Lorsque Napoléon avait ordonné <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> -cette évacuation, il l'avait fait non-seulement par le besoin de -concentrer ses forces, mais dans l'espérance que les troupes qu'il -tirerait d'Italie arriveraient sur le Rhône assez tôt pour y être -utiles. La situation présente devait provoquer de nouvelles -réflexions. Sans doute, si le prince Eugène avait pu ramener à temps -sur Lyon les trente mille soldats qui venaient de gagner la bataille -de Roverbella, s'il avait pu les joindre à vingt mille soldats du -maréchal Suchet, ce qui aurait fait 50 mille hommes de vieilles -troupes, et qu'avec une force pareille il fût tombé par Dijon sur les -derrières du prince de Schwarzenberg, il est probable qu'aucun des -alliés n'aurait repassé le Rhin, et un tel résultat valait assurément -tous les sacrifices imaginables. Mais Napoléon, éclairé trop tard sur -le projet des coalisés de faire une campagne d'hiver, n'avait expédié -au prince Eugène l'ordre de rentrer en France qu'à la fin de janvier, -lorsque ce prince était engagé dans les opérations les plus -difficiles, et qu'il ne pouvait se retirer qu'après avoir été -victorieux. Actuellement si on maintenait l'ordre de rappel, il lui -serait impossible d'être à Lyon avant la fin de mars, et à cette -époque Napoléon devait avoir vaincu ou succombé. De plus cette -retraite était l'abandon volontaire de l'Italie, c'est-à-dire la perte -d'un gage qui à Châtillon devait être du plus grand prix. Quoique -Napoléon ne se battît plus en ce moment que pour la ligne du Rhin, -avoir en ses mains le Mincio et le Pô, et les bien tenir, était un -moyen de faciliter la concession du Rhin par voie de compensation. -Ayant donc peu de chance de ramener à temps les <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> troupes du -prince Eugène, et bien des chances de conserver l'Italie, ce qui était -d'une haute importance pour les négociations, il prit le parti, que le -résultat rendit à jamais regrettable, de ne pas abandonner la -Lombardie. Bien que ses raisons eussent une incontestable valeur, il -était évidemment influencé par la confiance que lui avaient inspirée -ses derniers succès, et c'était fâcheux, car le plus sûr eût été -encore de rappeler les 30 mille hommes du prince Eugène. À la guerre -la chaîne des événements s'allonge si aisément, qu'on ne doit jamais -renoncer à une sage précaution par la crainte qu'elle ne soit tardive.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ordre au maréchal Suchet d'évacuer toutes les places de -l'Aragon et de la Catalogne.</span> -Napoléon eut à s'occuper aussi des armées qui défendaient les -Pyrénées, et dont le secours lui aurait été des plus utiles. Le -maréchal Suchet n'avait cessé de demander l'autorisation d'évacuer -Barcelone, et quelques-unes des places de la Catalogne: quant à celles -de la basse Catalogne et du royaume de Valence, telles que Sagonte, -Peniscola, Tortose, Mequinenza, Lérida, elles ne pouvaient plus être -évacuées en temps opportun. En tirant de Barcelone 7 à 8 mille hommes, -et autant de quelques autres petites places, en joignant ces 15 mille -hommes aux 15 mille qui lui restaient après le départ de la division -acheminée sur Lyon, le maréchal Suchet se serait procuré un corps -d'environ 30 mille soldats. Avec une force pareille il pouvait encore -décider du sort de la France, si on l'appelait à Lyon de sa personne. -Il avait attendu la réponse du ministre de la guerre jusqu'au 11 -février, et ne la voyant pas venir il avait regagné la frontière, -laissant 8 mille hommes <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> dans la place de Barcelone qu'il -n'avait pas osé abandonner sans un ordre formel. Napoléon essaya de -réparer cette faute, exclusivement imputable au ministre de la guerre, -en donnant au maréchal Suchet l'ordre d'évacuer non-seulement -Barcelone, mais tous les postes qu'il occupait encore, et de se créer -ainsi un corps d'armée avec lequel il marcherait sur Lyon, en ne -laissant dans Perpignan et les places du Roussillon que les garnisons -absolument indispensables.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Position prise par le maréchal Soult sur l'Adour.</span> -Le maréchal Soult, grâce au système temporisateur de lord Wellington, -s'était maintenu, non pas sur la Bidassoa, ni sur la Nive qu'il avait -successivement perdues, mais sur l'Adour et le gave d'Oléron. Il avait -placé quatre divisions dans Bayonne sous le général Reille, deux sur -l'Adour sous le général Foy, et quatre derrière le gave d'Oléron sous -son commandement direct. Le général Harispe formait son extrême gauche -à Navarreins, il formait lui-même le centre à Peyrehorade, au -confluent du gave d'Oléron avec l'Adour; le général Reille formait sa -droite à Bayonne. Maître de la navigation de l'Adour, il pouvait -approvisionner Bayonne, et pourvoir de vivres et de munitions toutes -les parties de son armée. Établi ainsi derrière l'angle de deux -rivières, avec environ 40 mille hommes de vieilles troupes (déduction -faite des 15 mille expédiés à Napoléon), il contenait son adversaire, -qui n'osait ni s'avancer sans les Espagnols de peur de n'être pas -assez fort, ni pénétrer en France avec eux, de peur qu'ils ne fissent -insurger les paysans français en les pillant. Le général anglais -attendait <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> donc pour prendre l'offensive, premièrement que les -pluies qui étaient très-abondantes cessassent, secondement que son -gouvernement lui envoyât de l'argent pour payer les Espagnols, seul -moyen de conserver parmi eux la discipline.</p> - -<p>Napoléon se flattant de pouvoir tirer encore quelques ressources de -cette brave armée, renouvela au maréchal Soult l'injonction de remplir -le vide de ses cadres avec des conscrits, et de se préparer à lui -expédier au premier signal une autre division d'une dizaine de mille -hommes. Ne voulant pas toutefois découvrir Bordeaux, à cause de -l'importance morale et politique de cette ville, il s'était décidé à -ne faire cet emprunt au maréchal Soult qu'à la dernière extrémité. Ses -succès actuels lui donnaient lieu d'espérer qu'il n'y serait pas -réduit.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon, avant de quitter Montereau, veut répondre à la -lettre apportée par l'aide de camp du prince de Schwarzenberg, M. le -comte de Parr.</span> -Les deux journées passées à Montereau, pendant que les troupes -marchaient, avaient été, comme on le voit, fort utilement employées. -Avant de partir Napoléon crut devoir répondre à la lettre que l'aide -de camp du prince de Schwarzenberg lui avait apportée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ce qui s'était passé à Châtillon depuis la rupture des -conférences.</span> -Il venait enfin d'apprendre ce qui avait eu lieu à Châtillon depuis la -reprise des conférences. Le 16 février on avait remis à M. de -Caulaincourt une lettre particulière de M. de Metternich, dans -laquelle ce ministre l'informant des efforts qu'il avait eu à faire -pour surmonter la mauvaise volonté des cours alliées, lui avouait -qu'il s'était servi pour y parvenir de sa lettre confidentielle, et -lui annonçait qu'à la condition d'accepter formellement les bases de -Châtillon, on pourrait tout de suite arrêter le <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> cours des -hostilités. M. de Metternich en finissant engageait très-instamment M. -de Caulaincourt à saisir cette occasion de conclure la paix, car elle -serait, disait-il, la dernière. -<span class="sidenote" title="En marge">Reprise de ces conférences, et préliminaires de paix -proposés, emportant cessation immédiate des hostilités.</span> -Le lendemain 17 les plénipotentiaires -s'étaient réunis, avaient déclaré qu'ils reprenaient les conférences, -mais uniquement sur l'affirmation positive du plénipotentiaire -français qu'il était prêt à se soumettre aux conditions proposées dans -la dernière séance. Ils avaient présenté ensuite une série d'articles -préliminaires plus insultants encore s'il est possible que le -protocole du 9 février. Ces articles portaient que la France -rentrerait strictement dans ses anciennes limites, sauf quelques -rectifications de frontières, qui n'altéreraient en rien le principe -posé; qu'elle ne s'ingérerait aucunement dans le sort des territoires -cédés, ni en général dans le règlement du sort des États européens; -qu'on se bornait à lui annoncer que l'Allemagne composerait un État -fédératif, que la Hollande accrue de la Belgique serait constituée en -royaume, que l'Italie serait indépendante de la France, et que -l'Autriche y aurait des possessions dont les cours alliées -détermineraient plus tard l'étendue; que l'Espagne continentale serait -restituée à Ferdinand VII; qu'en retour de ces sacrifices l'Angleterre -rendrait la Martinique, et de plus la Guadeloupe si la Suède voulait -la rétrocéder, mais qu'elle garderait l'île de France et l'île -Bourbon. Quant au Cap, à l'île de Malte, aux îles Ioniennes, il n'en -était pas plus parlé que de toutes les possessions abandonnées par la -France en Italie, en Allemagne, en Pologne.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> Tels furent ces articles qui étaient déjà contenus dans le -protocole du 9 février, mais d'une manière moins explicite et moins -offensante, et qui étaient proposés cette fois comme condition d'une -suspension d'armes, que la France n'avait pas officiellement demandée, -et surtout pas promis de payer d'un tel prix.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Réponse modérée de M. de Caulaincourt.</span> -M. de Caulaincourt les écouta avec calme, en disant qu'apparemment on -ne voulait pas la paix, puisqu'au fond des choses déjà si fâcheux on -ajoutait des formes si outrageantes, qu'il recevait du reste -communication de ces articles pour en référer à son souverain, et -qu'il s'expliquerait à leur sujet lorsqu'il en serait temps. On lui -demanda alors un contre-projet. Il répondit qu'il en présenterait un -plus tard, et il faut dire, malgré le respect dû à un homme qui se -dévouait par pur patriotisme au rôle le plus douloureux, que la -crainte de compromettre la paix l'empêcha trop peut-être de manifester -son indignation. Les diplomates qui lui étaient opposés crurent en -effet que, tout en trouvant ces conditions désolantes, il les -accepterait, et que si elles rencontraient des obstacles, ce ne serait -que dans le caractère indomptable de Napoléon. Il aurait mieux valu -que M. de Caulaincourt se montrât indigné comme Napoléon lui-même -aurait pu l'être. Cette conduite aurait pu compromettre non point la -paix, toujours assurée à de telles conditions, mais le trône impérial, -et il fallait faire comme Napoléon, préférer l'honneur au trône. -Ajoutons cependant que si Napoléon pouvait raisonner de la sorte, M. -de Caulaincourt son ministre n'y était pas également autorisé, -<span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> et qu'après la France, le trône de son maître devait avoir le -premier rang dans sa sollicitude. Quoi qu'il en soit, M. de -Caulaincourt adressa les conseils les plus sages à Napoléon. Il lui -dit que ces conditions, il le reconnaissait, n'étaient point -acceptables, mais qu'il y aurait moyen de les améliorer; qu'à la -vérité on n'obtiendrait jamais les bases de Francfort, à moins de -précipiter les coalisés dans le Rhin, mais que si on profitait des -victoires actuelles pour transiger, il serait possible, l'Angleterre -satisfaite, d'obtenir mieux que les limites de 1790, jamais toutefois -ce qu'on entendait par les limites naturelles. Il était possible -effectivement en abandonnant l'Espagne, l'Italie, toutes les parties -de l'Allemagne, la Hollande, la Belgique, d'obtenir Mayence, Coblentz, -Cologne, en un mot d'avoir le Rhin en renonçant à l'Escaut. Et certes -une telle paix, il valait la peine de la conclure, sinon pour -Napoléon, du moins pour la France. Or avec une victoire encore on -aurait pu se l'assurer, et il était sage de la conseiller. M. de -Caulaincourt, sans s'expliquer sur ce qu'il faudrait sacrifier des -limites naturelles, supplia Napoléon de ne point se montrer absolu, et -lui dit avec raison qu'il se trompait s'il croyait que ses victoires -l'avaient replacé à la hauteur des bases de Francfort, qu'on pourrait -cependant s'en approcher en présentant un contre-projet modéré.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouvelle irritation de Napoléon, et vive réponse à M. de -Caulaincourt.</span> -Quand Napoléon reçut à Montereau ces communications, le rouge lui -monta au front, et il écrivit sur-le-champ à M. de Caulaincourt la -lettre suivante:</p> - -<p>«Je vous considère comme en chartre privée, ne sachant rien de mes -affaires et influencé par des <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> impostures. Aussitôt que je -serai à Troyes je vous enverrai le contre-projet que vous aurez à -donner. Je rends grâce au ciel d'avoir cette note, car il n'y aura pas -un Français dont elle ne fasse bouillir le sang d'indignation. C'est -pour cela que je veux faire moi-même mon ultimatum... Je suis -mécontent que vous n'ayez pas fait connaître dans une note que la -France, pour être aussi forte qu'elle l'était en 1789, doit avoir ses -limites naturelles en compensation du partage de la Pologne, de la -destruction de la république de Venise, de la sécularisation du clergé -d'Allemagne, et des grandes acquisitions faites par les Anglais en -Asie. Dites que vous attendez les ordres de votre gouvernement, et -qu'il est simple qu'on vous les fasse attendre, puisqu'on force vos -courriers à faire des détours de soixante-douze heures, et qu'il vous -en manque déjà trois. En représailles j'ai déjà ordonné l'arrestation -des courriers anglais.</p> - -<p>»Je suis si ému de l'infâme projet que vous m'envoyez, que je me crois -déjà déshonoré rien que de m'être mis dans le cas qu'on vous le -propose. Je vous ferai connaître de Troyes ou de Châtillon mes -intentions, mais je crois que j'aurais mieux aimé perdre Paris, que de -voir faire de telles propositions au peuple français. Vous parlez -toujours des Bourbons, j'aimerais mieux voir les Bourbons en France -avec des conditions raisonnables, que de subir les infâmes -propositions que vous m'envoyez.</p> - -<p class="date">»Surville, près Montereau, 19 février 1814.»</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon ne veut pas, toutefois, rompre les négociations.</span> -Cette première émotion passée, Napoléon appréciant <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> les sages -conseils de M. de Caulaincourt, consentit à poursuivre la négociation, -non plus sur les bases qu'il avait chargé son plénipotentiaire de -porter à Manheim, et qui comprenaient le Rhin jusqu'au Wahal, un -royaume pour le prince Jérôme en Allemagne, un pour le prince Eugène -en Italie, et une partie du Piémont pour la France, mais sur des bases -nouvelles qui consistaient à demander les limites pures et simples, -c'est-à-dire le Rhin jusqu'à Dusseldorf, au delà de Dusseldorf la -Meuse, rien en Italie sauf une indemnité pour le prince Eugène, et -enfin la juste influence de la France dans le règlement du sort des -États européens. Il ne s'en tint pas à cette communication officielle: -sachant qu'il existait plus d'une cause de mésintelligence entre les -coalisés, que les Autrichiens notamment étaient fatigués de la guerre -et offusqués de la suprématie affectée par les Russes, il imagina de -répondre à la démarche qu'on avait faite auprès de lui par une lettre -qu'il adresserait lui-même à l'empereur François, et par une autre que -le major-général Berthier adresserait au prince de Schwarzenberg. -<span class="sidenote" title="En marge">Lettres écrites à l'empereur François et au prince de -Schwarzenberg, et remises au comte de Parr.</span> -Dans -ces deux lettres rédigées avec un grand soin il s'efforça de parler le -langage de la politique et de la raison. Il disait qu'on en avait -appelé à la victoire, que la victoire avait prononcé, que ses armées -étaient aussi bonnes que jamais, et que bientôt elles seraient aussi -nombreuses; qu'il avait donc toute confiance dans les suites de cette -lutte si elle se prolongeait; que cependant il marchait en ce moment -sur Troyes, que la prochaine rencontre aurait lieu entre une armée -française et une armée autrichienne, qu'il croyait <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> être -vainqueur, et que cette confiance ne devait étonner personne, mais -qu'ayant éprouvé les hasards de la guerre, il voulait bien considérer -cette supposition comme douteuse, qu'il raisonnerait donc dans une -double hypothèse: que s'il était vainqueur la coalition serait -anéantie, et qu'on le retrouverait après cette épreuve aussi exigeant -que jamais, car il y serait autorisé par ses dangers et ses triomphes; -que s'il était vaincu au contraire, l'équilibre de l'Europe serait -rompu un peu plus qu'il ne l'était déjà, mais au profit de la Russie -et aux dépens de l'Autriche; que celle-ci en serait un peu plus gênée, -un peu plus dominée par une orgueilleuse rivale; qu'elle n'avait donc -rien à gagner à une bataille qui dans un cas lui ferait perdre tous -les fruits de la bataille de Leipzig, et dans l'autre la rendrait plus -dépendante qu'elle n'était de la Russie; que ce qu'elle pouvait -vouloir, en Italie par exemple, la France le lui concéderait tout de -suite, en consentant à repasser les Alpes; qu'ainsi, sans compter les -liens du sang qui devaient être quelque chose après tout, l'intérêt -vrai de l'Autriche était de conclure la paix, aux conditions -qu'elle-même avait offertes à Francfort.</p> - -<p>À ces raisonnements mêlés de beaucoup de paroles douces et flatteuses -pour l'empereur François, Napoléon en avait ajouté d'autres non moins -spécieux dans la lettre destinée au prince de Schwarzenberg, et bien -faits pour toucher la mémoire de ce prince, sa prudence militaire, et -son orgueil que les généraux russes et prussiens ne cessaient de -froisser. Ces lettres furent expédiées l'une et l'autre à titre de -réponse à la dernière démarche du prince <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> de Schwarzenberg. -<span class="sidenote" title="En marge">Danger de ces lettres.</span> -Malheureusement quoique très-habilement raisonnées et écrites, elles -ne s'accordaient pas complétement avec la situation morale des -puissances alliées, que Napoléon du milieu de son camp ne pouvait pas -bien apprécier. Sans doute si l'Autriche eût été moins engagée dans -les liens de la coalition, si elle n'avait pas tant craint de rompre -cette coalition qui, une fois rompue, la laissait sous la main de fer -de Napoléon, si elle n'eût pas tant redouté le caractère de ce -dernier, elle aurait pu prêter l'oreille à des considérations qui sous -bien des rapports répondaient à l'esprit politique de l'empereur -François, à la sagesse de son premier ministre, et à l'amour-propre -blessé de son général en chef. Mais ces lettres il était à croire -qu'au lieu de les garder pour elle, l'Autriche les montrerait à ses -alliés, afin de mettre sa bonne foi à l'abri du soupçon, qu'alors on -se ferait de nouvelles protestations de fidélité, et qu'on se -serrerait plus étroitement les uns aux autres pour résister à un -ennemi qui tour à tour était lion ou renard. Il y avait donc plus à -risquer qu'à gagner dans cette tentative auprès de la cour d'Autriche.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Marche de Napoléon sur Troyes.</span> -Quoi qu'il en soit, Napoléon après avoir vaqué à ces soins divers, et -ses troupes étant parvenues à la hauteur où il les voulait, partit du -château de Surville le 21 au matin, passa la Seine à Montereau et la -remonta jusqu'à Nogent. Il trouva partout le pays tellement ravagé, -que désespérant d'y vivre, il fit demander avec instances des -munitions de bouche à Paris. À Nogent même tout était dans un état -affreux par suite du dernier combat. Il accorda sur <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> sa -cassette des secours aux sœurs de charité qui avaient pansé les -blessés sous les balles de l'ennemi, et à ceux des habitants qui -avaient le plus souffert.</p> - -<p>Le lendemain 22 continuant à remonter la Seine il se dirigea sur Méry, -point où le cours de la Seine se détourne, et au lieu de décrire une -ligne de l'ouest à l'est, en décrit une du nord-ouest au sud-est, de -Méry à Troyes. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) Il suivait la grande route de -Troyes, menant avec lui les troupes du maréchal Oudinot (division de -jeune garde Rothenbourg, et division Boyer d'Espagne), la vieille -garde, les divisions de jeune garde de Ney et de Victor, la réserve de -cavalerie, et enfin la réserve d'artillerie. À droite par des chemins -de traverse s'avançaient le maréchal Macdonald avec le 11<sup>e</sup> corps, et -un peu plus à droite le général Gérard avec le 2<sup>e</sup> corps et la réserve -de Paris. Sur l'autre rive de la Seine, aux environs de Sézanne, -Grouchy avec sa cavalerie et la division Leval s'apprêtait à rejoindre -Napoléon par Nogent, et Marmont avec le 6<sup>e</sup> corps occupait la contrée -d'entre Seine et Marne, pour observer Blucher et se lier avec le -maréchal Mortier expédié sur Soissons. Les forces de Napoléon, sans -les troupes de Marmont, mais avec celles de Grouchy et de Leval, -s'élevaient à environ 70 mille hommes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Projet de Napoléon de passer la Seine à Méry, pour devancer -le prince de Schwarzenberg, et lui livrer bataille en se plaçant sur -sa ligne de communication.</span> -Napoléon s'attendait toujours à livrer bataille, et il le désirait, -car depuis l'ouverture de la campagne il n'avait pas eu 70 mille -hommes sous la main, sans compter qu'il suffisait d'une journée pour -attirer Marmont à lui. Ainsi que nous l'avons déjà dit, cherchant une -combinaison qui pût rendre cette <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> bataille décisive, il avait -renoncé à suivre le prince de Schwarzenberg sur la grande route de -Troyes, et il avait imaginé de passer la Seine à Méry, de la remonter -rapidement par la rive droite en laissant le prince de Schwarzenberg -sur la rive gauche, de le devancer à la hauteur de Troyes, et alors de -repasser la rivière pour venir lui offrir la bataille entre Troyes et -Vandœuvres, après s'être emparé de sa propre ligne de retraite. Si -ce plan pouvait s'exécuter, il devait avoir incontestablement -d'immenses conséquences.</p> - -<p>Le 22 au matin les ordres étant donnés d'après ces vues, notre -avant-garde refoula l'arrière-garde du prince de Wittgenstein vers -Chatres, et se jeta ensuite sur le pont de Méry qui est très-long, -parce qu'il embrasse plusieurs bras de rivière et des terrains -marécageux. Ce pont sur pilotis avait été à moitié incendié; néanmoins -nos tirailleurs courant sur la tête des pilotis, engagèrent un combat -fort vif avec les tirailleurs de l'ennemi, et parvinrent à s'emparer -de Méry. -<span class="sidenote" title="En marge">Combat de Méry.</span> -Mais bientôt un incendie éclatant dans cette ville à laquelle -les Russes avaient mis le feu, arrêta nos progrès. La chaleur devint -tellement intense qu'il fallut céder la place, non à l'ennemi, mais à -l'incendie, et regagner les bords de la Seine. Au même instant des -troupes nombreuses se montrèrent en dehors de Méry, et on dut renoncer -à passer outre. -<span class="sidenote" title="En marge">Subite apparition des Prussiens.</span> -Ces troupes qu'on apercevait n'étaient ni les Russes -du prince de Wittgenstein, ni les Bavarois du maréchal de Wrède, qu'il -aurait été naturel de rencontrer dans cette direction, c'étaient les -Prussiens <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> eux-mêmes, que le 15 Mortier poursuivait au delà de -la Marne, et qui avaient semblé hors de cause pour quelque temps. En -sept jours ils s'étaient donc ralliés, et ils étaient revenus, avec -qui? sous la conduite de qui? Voilà ce qu'on avait lieu de se -demander, et ce que Napoléon se demanda en effet avec un juste -étonnement.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ce qui était advenu de Blucher depuis ses récentes -défaites.</span> -Il le sut bientôt par des prisonniers et par des rapports venus des -bords de la Marne. Depuis qu'il avait battu en détail les quatre corps -de l'armée de Silésie, ces corps avaient cherché à se remettre de leur -défaite, et y avaient en partie réussi. -<span class="sidenote" title="En marge">Son courage, sa promptitude à les réparer, et son retour -sur la Seine.</span> -Se sentant vivement poursuivis -sur la route de Soissons, les généraux d'York et Sacken s'étaient -rejetés à droite, et par Oulchy, Fismes, Reims, avaient regagné -Châlons, où Blucher leur avait donné rendez-vous. (Voir la carte n<sup>o</sup> -62.) Réunis aux débris de Kleist et de Langeron, ils formaient un -corps de 32 mille hommes. L'orgueil de cette armée était cruellement -humilié. Composée de ce qu'il y avait de plus ardent parmi les Russes -et les Prussiens, ayant à sa tête l'audacieux Blucher et tous les -affiliés du Tugend-Bund, elle ne se consolait pas, après avoir tant -raillé la timidité de l'armée de Bohême, d'avoir essuyé de tels -revers. Aussi le désir de rentrer en scène était-il des plus vifs dans -ses rangs, et elle avait le mérite de vouloir à tout risque réparer -son désastre. Une occasion avait paru s'offrir, et elle l'avait saisie -avec empressement.</p> - -<p>Marmont après la terrible journée de Vauchamps s'était arrêté à -Étoges. Une pareille interruption de poursuite de la part des -Français indiquait clairement <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> que Napoléon, répétant contre -l'armée de Bohême la manœuvre qui lui avait si bien réussi contre -l'armée de Silésie, s'était rejeté sur le prince de Schwarzenberg. -Cette conjecture prenait le caractère de la certitude, si on songeait -que le prince de Schwarzenberg s'étant avancé jusqu'à Fontainebleau et -Provins, Napoléon n'avait pas pu souffrir qu'il approchât davantage de -Paris sans courir à lui. Il n'y avait dès lors pour l'armée de Silésie -qu'un parti à prendre, c'était de se reporter tout de suite de la -Marne vers la Seine, où elle trouverait probablement le détachement de -Marmont laissé en observation, et sur lequel elle se vengerait des -quatre journées cruelles qu'elle venait d'essuyer.</p> - -<p>Ces résolutions prises, Blucher n'avait donné à ses troupes que deux -jours de repos, et avait envoyé courriers sur courriers au prince de -Schwarzenberg pour l'informer de sa nouvelle entreprise. L'arrivée de -renforts assez considérables l'avait confirmé dans ses projets. Il -n'avait eu jusqu'ici du corps de Kleist et de celui de Langeron qu'une -moitié à peu près. Le reste de ces deux corps, successivement -remplacés au blocus des places, rejoignait dans le moment même. Le -corps de Saint-Priest, dirigé d'abord vers Coblentz, arrivait aussi, -et le 18, en se mettant en marche de Châlons sur Arcis, le maréchal -Blucher avait reçu en cavalerie et infanterie 15 à 16 mille hommes de -renfort, de manière que son armée tombée sous les coups de Napoléon de -soixante et quelques mille hommes à 32 mille, était déjà revenue tout -à coup à une force d'environ 48 mille combattants, et se trouvait par -conséquent <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> en mesure de tenter quelque chose de sérieux, tant -il est vrai qu'à la guerre la passion a souvent tous les effets du -génie, parce qu'elle supplée à la puissance de l'esprit par celle de -la volonté!</p> - -<p>Blucher s'était donc mis en route pour Arcis, et ayant appris chemin -faisant que le prince de Schwarzenberg replié sur Troyes, l'y -attendait pour livrer bataille, il s'était dirigé en droite ligne sur -Méry, afin d'arriver plus tôt au rendez-vous, et de pouvoir tomber -dans le flanc de l'armée française qu'il supposait à la poursuite de -l'armée de Bohême.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La présence de Blucher à Méry oblige Napoléon à rester sur -la rive gauche de la Seine, et à marcher directement sur Troyes.</span> -Napoléon rencontrant Blucher à Méry sur la rive droite de la Seine ne -devait plus songer à s'y jeter lui-même. N'imaginant pas toutefois que -le général prussien eût pu reformer sitôt une armée d'une cinquantaine -de mille hommes, il s'inquiéta peu de son apparition, et ne désespéra -pas de saisir le lendemain ou le surlendemain le prince de -Schwarzenberg corps à corps, et de le terrasser. Ses soldats croyaient -de nouveau à leur supériorité, lui à sa fortune, et ils marchaient -tous avec joie à la grande bataille qui se préparait. Napoléon résolut -de se porter le lendemain 23 février sur Troyes.</p> - -<p>Mais tandis qu'il recherchait cette bataille, son principal adversaire -renonçait à la livrer. Le prince de Schwarzenberg était justement -effrayé de se trouver en présence de Napoléon qu'il croyait à la tête -de forces considérables, et de risquer en une journée le sort de la -coalition. On lui avait fait des rapports exagérés sur le nombre des -troupes arrivées d'Espagne, et quant à leur valeur, il l'avait -<span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> éprouvée au combat de Nangis. Il n'évaluait pas les forces de -Napoléon à moins de 80 ou 90 mille hommes, exaltés par la victoire et -par une situation extraordinaire. -<span class="sidenote" title="En marge">Grand conseil chez les coalisés, pour savoir s'il faut -persister dans un projet de suspension d'armes.</span> -Séparé de Blucher qu'il ne savait -pas si près, il était réduit à 100 mille hommes, par suite des combats -qui avaient été livrés et des détachements qu'il avait fallu faire. -Ces 100 mille hommes n'étaient pas aussi bien concentrés que les 80 -mille attribués à Napoléon, et il ne lui paraissait pas sage, -lorsqu'avec 170 mille on avait été tenu en échec à la Rothière par 50 -mille (c'était le nombre qu'on supposait faussement à Napoléon dans -cette journée), d'en risquer cent contre quatre-vingt. Et puis si on -était battu, on était ramené d'un trait sur le Rhin, on perdait en un -jour le fruit des deux campagnes de 1812 et de 1813, et on rendait -l'oppresseur commun plus exigeant, plus oppressif que jamais! Pour les -Russes, pour les Prussiens que la passion dominait, qui avaient -beaucoup à gagner au succès s'ils avaient beaucoup à perdre au revers, -il pouvait y avoir des motifs de s'exposer ainsi aux plus grands -risques, mais pour les Autrichiens qui couraient la chance de perdre -en un jour ce qu'ils avaient regagné en un an, ce que Napoléon leur -offrait sans combat, et à qui la victoire ne promettait qu'une -augmentation de prépondérance chez les Russes, en vérité le profit à -tirer d'une lutte prolongée n'en valait pas la peine. La double lettre -de Napoléon, tout en ayant l'inconvénient de trop déceler l'intention -de diviser ses ennemis, n'avait pas laissé que de les diviser un peu, -en provoquant chez les Autrichiens ces réflexions bien <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> -naturelles. Une circonstance inquiétante s'ajoutait d'ailleurs à -celles que l'on faisait valoir en faveur d'une suspension d'armes. -<span class="sidenote" title="En marge">Raisons que fait valoir le parti favorable à l'idée d'un -armistice.</span> -Tandis qu'on avait reçu la nouvelle positive d'un puissant détachement -de l'armée d'Espagne arrivé par Orléans à Paris, le bruit d'un autre -détachement plus fort encore, commandé par le maréchal Suchet en -personne, et venu de Perpignan à Lyon, était également très-répandu, -car à la guerre où les impressions sont extrêmement vives, on grossit -les faits, même vrais, au point de les convertir bientôt en mensonges. -Le comte de Bubna, placé entre Genève et Lyon, craignait d'avoir 50 à -60 mille hommes sur les bras, demandait des secours immédiats, et -annonçait de grands malheurs si on ne déférait pas à ses instances. -Que deviendrait-on en effet si une bataille était livrée et perdue en -Franche-Comté sur les derrières des armées alliées? Il fallait donc -pour prévenir un si fâcheux incident détacher sans retard une -vingtaine de mille hommes au profit du comte de Bubna, c'est-à-dire se -réduire à 80 mille hommes, et demeurer ainsi en face de Napoléon avec -des forces à peine égales aux siennes, ce qui était la plus grave des -imprudences. Restait, il est vrai, Blucher dont on ignorait la force -présente, mais dont on connaissait le caractère, et dont l'indocilité -était telle, que malgré son zèle, on ne pouvait pas se flatter d'avoir -à sa disposition les quarante ou cinquante mille hommes qu'il amenait -peut-être avec lui.</p> - -<p>Par ces raisons qui avaient leur valeur, le sage prince de -Schwarzenberg était d'avis d'éviter une <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> bataille générale, de -rétrograder sur Brienne, Bar-sur-Aube et Langres, d'y attendre les -renforts qui étaient annoncés, d'envoyer en même temps par Dijon une -vingtaine de mille hommes au comte de Bubna, et pour se garantir -pendant ce temps des attaques de Napoléon, de répondre à sa double -lettre en lui proposant un armistice, armistice qui amènerait -peut-être la paix, ou, s'il ne l'amenait pas, donnerait le temps -d'assurer la victoire.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Raisons du parti de la guerre à outrance.</span> -Ces raisons furent débattues le jour même, 22, dans un conseil tenu au -quartier général, en présence des trois souverains, des généraux et -des ministres de la coalition. Alexandre, naguère si bouillant, -n'osait pas devenir tout à coup l'apôtre de la temporisation, mais il -montrait moins de hauteur de sentiment et de langage. Le parti ardent -quoique privé de Blucher et de son état-major qui étaient à Méry, -trouva cependant quelques organes, et il fut dit pour son compte que -reculer était une faiblesse dont l'effet moral serait certainement -funeste; que dans la position où l'on était placé il fallait vaincre -ou périr; que par la réunion à l'armée de Silésie on aurait des forces -presque doubles de celles de Napoléon, que dès lors on vaincrait, -parce qu'il était indigne de supposer qu'on pût être vaincu en -combattant dans la proportion de deux contre un; qu'en tout cas on -n'avait pas d'autre parti à prendre, car un mouvement rétrograde -ruinerait de fond en comble les affaires de la coalition; que revenir -sur Langres c'était se reporter sur une contrée pauvre en elle-même, -et appauvrie encore par le récent séjour des armées, qu'on ne -pourrait pas y vivre, <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> que la retraite sur Langres -entraînerait bientôt la retraite sur Besançon; que rétrograder de la -sorte c'était rendre à Napoléon tout son prestige, lui rendre tous ses -partisans, et inviter les paysans français, qui déjà tuaient les -soldats isolés, à s'insurger en masse et à égorger tout ce qui ne -serait pas formé en corps d'armée, qu'en un mot hésiter, reculer, -c'était périr.</p> - -<p>Qui avait raison en ce moment des temporisateurs ou des impatients, -personne ne le pourrait dire avec certitude. En effet si les seconds -évaluaient justement les forces respectives, les premiers cédaient à -des craintes fondées lorsqu'ils refusaient de jouer le tout pour le -tout contre Napoléon, car s'il eût gagné la bataille, et dans la -disposition de ses troupes il avait beaucoup de chances de la gagner, -la coalition aurait été jetée dans le Rhin. On est donc en droit de -soutenir que, quoique ses calculs eussent un certain caractère de -timidité, le prince de Schwarzenberg à tout prendre avait plus raison -que ses adversaires.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La proposition de l'armistice prévaut.</span> -Quoi qu'il en soit le parti de la modération insista, et comme il -avait acquis depuis les derniers événements autant d'autorité que -Blucher et ses partisans en avaient perdu, comme l'empereur Alexandre -appuyait un peu moins le parti de Blucher, le prince de Schwarzenberg -fit prévaloir son opinion, et la proposition d'un armistice fut -résolue. Cette proposition n'engageait à rien, ni quant aux conditions -de la paix, ni quant aux conditions de l'armistice lui-même. Si elle -n'était point accueillie, elle aurait au moins occupé Napoléon -quelques heures, <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> ralenti sa marche d'une journée peut-être, -ce qui était beaucoup; si elle était acceptée au contraire, elle -permettrait d'aller se concentrer les uns à Langres, les autres à -Châlons, de s'y renforcer considérablement, et enfin, suivant le -vœu secret des Autrichiens, de renouer les négociations pacifiques -avec plus de chances de succès, car une fois les armes déposées on ne -les reprendrait pas aisément. Les partisans de la guerre à outrance -consentirent à cette démarche dans l'espoir qu'elle n'aboutirait à -aucun résultat, et qu'elle ferait peut-être gagner quelques heures, ce -qui aux yeux de tous était incontestablement un avantage. Le prince de -Schwarzenberg fit choix du prince Wenceslas de Liechtenstein pour -l'envoyer au quartier général français, avec la proposition de -désigner des commissaires qui, aux avant-postes des deux armées, -conviendraient d'une suspension d'armes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Envoi du prince de Liechtenstein à Napoléon pour proposer -une suspension d'armes.</span> -Le 23 Napoléon était en marche de Chatres sur Troyes, lorsqu'aux -approches de Troyes le prince Wenceslas de Liechtenstein se présenta -pour lui remettre le message du prince de Schwarzenberg. Napoléon, en -voyant cette insistance des coalisés pour obtenir un armistice, en -conclut beaucoup trop vite qu'ils étaient dans une position difficile, -et résolut de paraître les écouter, mais sans s'arrêter, son rôle -n'étant pas de les tirer d'embarras. Il était animé par le succès, par -le sentiment des grandes choses qu'il venait d'accomplir, par -l'espérance de celles qu'il allait accomplir encore, et n'avait -actuellement aucune raison de prudence pour se montrer modeste ou -circonspect, car au contraire la jactance <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> pouvait être de -l'habileté. Il s'y livra donc par disposition du moment et par calcul.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Accueil fait par Napoléon au prince de Liechtenstein.</span> -Le prince Wenceslas l'ayant fort complimenté sur les belles opérations -qu'il venait d'exécuter, Napoléon l'écouta avec une satisfaction -visible, parla beaucoup de celles qu'il préparait, exagéra -singulièrement l'étendue de ses forces, se plaignit des outrageantes -propositions qu'on lui avait adressées, et, d'un sujet passant à -l'autre, demanda s'il était vrai que plusieurs princes de Bourbon se -trouvassent déjà au quartier général des alliés. En effet le duc -d'Angoulême essayait actuellement de se faire accueillir au quartier -général de lord Wellington; le duc de Berry était sur une frégate à -Belle-Île, tâchant par sa présence d'agiter les esprits en Vendée; -enfin le père de ces deux princes, le comte d'Artois lui-même, muni du -titre de lieutenant général du royaume, et représentant Louis XVIII -retiré à Hartwel, était venu en Suisse, puis en Franche-Comté, pour -obtenir son admission au quartier général des souverains. Toutefois -aucun de ces princes n'avait encore réussi dans ses démarches.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon doit répondre après son entrée dans Troyes.</span> -L'envoyé du prince de Schwarzenberg se hâta de désavouer toute -participation de l'Autriche à des menées contraires à la dynastie -impériale, et affirma, ce qui était vrai, que le comte d'Artois avait -été écarté du quartier général. Cette déclaration fit à Napoléon plus -de plaisir qu'il n'en témoigna; il dit qu'il allait s'occuper de la -proposition qu'on lui adressait, et qu'il répondrait de la ville même -de Troyes, dans laquelle il prétendait entrer immédiatement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> Son assurance bonne à montrer aux Prussiens et aux Russes, -n'avait pas autant d'à-propos à l'égard des Autrichiens, qui -désiraient la paix, et auxquels il fallait la laisser espérer, pour -les disposer à la modération dans les vues, et au moins à l'hésitation -dans les conseils.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Convention tacite pour l'évacuation de Troyes et la -restitution de cette ville aux Français.</span> -Arrivé aux portes de Troyes, Napoléon y trouva l'arrière-garde des -coalisés décidée à s'y défendre, et menaçant même de brûler la ville -si on insistait pour y entrer tout de suite. Une telle menace de la -part des Russes avait quelque chose de trop sérieux pour qu'on n'en -tînt pas compte. Il fut verbalement convenu que le lendemain 24, les -uns sortiraient de Troyes, et que les autres y entreraient sans coup -férir, ou du moins sans aucun acte d'agression ou de résistance qui -pût mettre la ville en péril. Le lendemain effectivement, les -dernières troupes de la coalition sortirent pacifiquement de Troyes, -tandis que les nôtres y entrèrent de même, et Napoléon, qui vingt -jours auparavant avait traversé cette ville presque en vaincu, -l'esprit plein de pressentiments sinistres, ne sachant s'il pourrait -défendre Paris, et réduit à ordonner qu'on éloignât de la capitale sa -femme, son fils, son gouvernement, son trésor, Napoléon reparaissait -maintenant au milieu de Troyes après avoir mis avec une poignée -d'hommes les armées de l'Europe en fuite, et il voyait les coalisés, -naguère si hautains, lui demander sinon de déposer les armes, du moins -de les laisser reposer quelques jours dans le fourreau! -<span class="sidenote" title="En marge">Singulier changement de fortune en un mois.</span> -Étrange -changement de fortune, qui prouve tout ce qu'un homme de caractère et -de génie, en sachant persévérer à la guerre, <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> peut quelquefois -faire sortir de chances imprévues et heureuses d'une situation en -apparence désespérée! -<span class="sidenote" title="En marge">Ce changement était-il assez sérieux pour y compter?</span> -Ce changement de fortune était-il assez décisif -pour qu'on y pût compter? Doute cruel, qu'il appartenait à la prudence -seule, unie au génie, de convertir en certitude. Il fallait en effet à -l'égard des coalisés joindre à la victoire la plus parfaite mesure, -pour abattre la jactance des uns, sans décourager la modération des -autres, et saisir, pour ainsi dire au vol, l'occasion d'une -transaction bien difficile à opérer entre les propositions de -Francfort et celles de Châtillon! Là était le problème à résoudre. -Napoléon malheureusement se fiait trop au retour décidé de la fortune -pour être sage, et il est vrai qu'en ce moment il était fondé à -l'espérer, en ne regardant qu'à l'extérieur des choses. Que ne -pouvons-nous l'espérer nous-mêmes, et nous faire illusion au moins un -instant dans ce triste récit des temps passés, car en 1814 il -s'agissait, non d'un homme, non d'un grand homme, qui est ce qu'il y a -de plus intéressant au monde après la patrie, mais de la France, à qui -on pouvait sauver encore la moitié de sa grandeur, à qui on pouvait -conserver Mayence en sacrifiant Anvers!</p> - -<p class="p2 center">FIN DU LIVRE CINQUANTE-DEUXIÈME.</p> -</div> - -<div class="chapter"> -<h2><span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> LIVRE CINQUANTE-TROISIÈME.<br /> -<span class="smaller">PREMIÈRE ABDICATION.</span></h2> - -<p class="resume"> - État intérieur de Paris pendant les dernières opérations - militaires de Napoléon. — Secrètes menées des partis. — Attitude de - M. de Talleyrand; ses vues; envoi de M. de Vitrolles au camp des - alliés. — Conférences de Lusigny; instructions données à M. de - Flahaut relativement aux conditions de l'armistice. — Efforts - tentés de notre part pour faire préjuger la question des - frontières en traçant la ligne de séparation des - armées. — Retraite du prince de Schwarzenberg jusqu'à - Langres. — Grand conseil des coalisés. — Le parti de la guerre à - outrance veut qu'on adjoigne les corps de Wintzingerode et de - Bulow à l'armée de Blucher, afin de procurer à celui-ci les - moyens de marcher sur Paris. — La difficulté d'ôter ces corps à - Bernadotte levée extraordinairement par lord Castlereagh. — Ce - dernier profite de cette occasion pour proposer le traité de - Chaumont, qui lie la coalition pour vingt ans, et devient ainsi - le fondement de la Sainte-Alliance. — Joie de Blucher et de son - parti; sa marche pour rallier Bulow et Wintzingerode. — Danger du - maréchal Mortier envoyé au delà de la Marne, et de Marmont laissé - entre l'Aube et la Marne. — Ces deux maréchaux parviennent à se - réunir, et à contenir Blucher pendant que Napoléon vole à leur - secours. — Marche rapide de Napoléon sur Meaux. — Difficulté de - passer la Marne. — Blucher, couvert par la Marne, veut accabler - les deux maréchaux qui ont pris position derrière - l'Ourcq. — Napoléon franchit la Marne, rallie les deux maréchaux, - et se met à la poursuite de Blucher, qui est obligé de se retirer - sur l'Aisne. — Situation presque désespérée de Blucher menacé - d'être jeté dans l'Aisne par Napoléon. — La reddition de Soissons, - qui livre aux alliés le pont de l'Aisne, sauve Blucher d'une - destruction certaine, et lui procure un renfort de cinquante - mille hommes par la réunion de Wintzingerode et de - Bulow. — Situation critique de Napoléon et son impassible fermeté - en présence de ce subit changement de fortune. — Première - conception du projet de marcher sur les places fortes pour y - rallier les garnisons, et tomber à la tête de cent mille hommes - sur les derrières de l'ennemi. — Il est nécessaire auparavant - d'aborder Blucher et de lui livrer bataille. — Napoléon enlève le - pont de Berry-au-Bac, et passe l'Aisne avec cinquante mille - hommes en présence des cent mille hommes de Blucher. — Dangers de - la bataille qu'il faut livrer avec cinquante mille combattants - contre cent mille. — Raisons qui décident Napoléon à enlever le - plateau de Craonne pour se porter sur Laon par la route de - Soissons. — Sanglante bataille de <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> Craonne, livrée le 7 - mars, dans laquelle Napoléon enlève les formidables positions de - l'ennemi. — Après s'être emparé de la route de Soissons, Napoléon - veut pénétrer dans la plaine de Laon pour achever la défaite de - Blucher. — Nouvelle et plus sanglante bataille de Laon, livrée les - 9 et 10 mars, et restée indécise par la faute de Marmont qui - s'est laissé surprendre. — Napoléon est réduit à battre en - retraite sur Soissons. — Son indomptable énergie dans une - situation presque désespérée. — Le corps de Saint-Priest s'étant - approché de lui, il fond sur ce corps qu'il met en pièces dans - les environs de Reims, après en avoir tué le général. — Napoléon - menacé d'être étouffé entre Blucher et Schwarzenberg, se résout à - exécuter son grand projet de marcher sur les places, pour en - rallier les garnisons et tomber sur les derrières des - alliés. — Ses instructions pour la défense de Paris pendant son - absence. — Consternation de cette capitale. — Le conseil de régence - consulté veut qu'on accepte les propositions du congrès de - Châtillon. — Indignation de Napoléon, qui menace d'enfermer à - Vincennes Joseph et ceux qui parlent de se soumettre aux - conditions de l'ennemi. — Événements qui se sont passés dans le - Midi, et bataille d'Orthez, à la suite de laquelle le maréchal - Soult s'est porté sur Toulouse, et a laissé Bordeaux - découvert. — Entrée des Anglais dans Bordeaux, et proclamation des - Bourbons dans cette ville le 12 mars. — Fâcheux retentissement de - ces événements à Paris. — Napoléon en voyant l'effroi de la - capitale, vers laquelle le prince de Schwarzenberg s'est - sensiblement avancé, se décide, avant de marcher sur les places, - à faire une apparition sur les derrières de Schwarzenberg pour le - détourner de Paris en l'attirant à lui. — Mouvement de la Marne à - la Seine, et passage de la Seine à Méry. — Napoléon se trouve à - l'improviste en face de toute l'armée de Bohême. — Bataille - d'Arcis-sur-Aube, livrée le 22 mars, dans laquelle vingt mille - Français tiennent tête pendant une journée à quatre-vingt-dix - mille Russes et Autrichiens. — Napoléon prend enfin le parti de - repasser l'Aube et de se couvrir de cette rivière. — Il se porte - sur Saint-Dizier dans l'espérance d'avoir attiré l'armée de - Bohême à sa suite. — Son projet de s'avancer jusqu'à Nancy pour y - rallier quarante à cinquante mille hommes des diverses - garnisons. — En route il est rejoint par M. de Caulaincourt, - lequel a été obligé de quitter le congrès de Châtillon par suite - du refus d'admettre les propositions des alliés. — Fin du congrès - de Châtillon et des conférences de Lusigny. — Napoléon n'a aucun - regret de ce qu'il a fait, et ne désespère pas encore de sa - fortune. — Pendant ce temps les armées de Silésie et de Bohême, - entre lesquelles il a cessé de s'interposer, se sont réunies dans - les plaines de Châlons, et délibèrent sur la marche à - adopter. — Grand conseil des coalisés. — La raison militaire - conseillerait de suivre Napoléon, la raison politique de le - négliger, pour se porter sur Paris et y opérer une - révolution. — Des lettres interceptées de l'Impératrice et des - ministres décident la marche sur Paris. — Influence du comte Pozzo - di Borgo en cette circonstance. — Mouvement des alliés vers la - capitale. — Marmont <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> et Mortier s'étant laissé couper de - Napoléon, rencontrent l'armée entière des coalisés. — Triste - journée de Fère-Champenoise. — Retraite des deux - maréchaux. — Apparition de la grande armée coalisée sous les murs - de Paris. — Incapacité du ministre de la guerre et incurie de - Joseph, qui n'ont rien préparé pour la défense de la - capitale. — Conseil de régence où l'on décide la retraite du - gouvernement et de la cour à Blois. — Au lieu d'organiser une - défense populaire dans l'intérieur de Paris, on a la folle idée - de livrer bataille en dehors de ses murs. — Bataille de Paris - livrée le 30 mars avec vingt-cinq mille Français contre cent - soixante-dix mille coalisés. — Bravoure de Marmont et de - Mortier. — Capitulation forcée de Paris. — M. de Talleyrand - s'applique à rester dans Paris, et à s'emparer de l'esprit de - Marmont. — Entrée des alliés dans la capitale; leurs ménagements; - attitude à leur égard des diverses classes de la - population. — Empressement des souverains auprès de M. de - Talleyrand, qu'ils font en quelque sorte l'arbitre des destinées - de la France. — Événements qui se passent à l'armée pendant la - marche des coalisés sur Paris. — Brillant combat de Saint-Dizier; - circonstance fortuite qui détrompe Napoléon, et lui apprend enfin - qu'il n'est pas suivi par les alliés. — Le danger évident de la - capitale et le cri de l'armée le décident à rebrousser - chemin. — Son retour précipité. — Napoléon pour arriver plus tôt se - sépare de ses troupes, et parvient à Fromenteau entre onze heures - du soir et minuit, au moment même où l'on signait la capitulation - de Paris. — Son désespoir, son irritation, sa promptitude à se - remettre. — Tout à coup il forme le projet de se jeter sur les - coalisés disséminés dans la capitale et partagés sur les deux - rives de la Seine, mais comme il n'a pas encore son armée sous la - main, il se propose de gagner en négociant les trois ou quatre - jours dont il a besoin pour la ramener. — Il charge M. de - Caulaincourt d'aller à Paris afin d'occuper Alexandre en - négociant, et se retire à Fontainebleau dans l'intention d'y - concentrer l'armée. — M. de Caulaincourt accepte la mission qui - lui est donnée, mais avec la secrète résolution de signer la paix - à tout prix. — Accueil fait par l'empereur Alexandre à M. de - Caulaincourt. — Ce prince désarmé par le succès redevient le plus - généreux des vainqueurs. — Cependant il ne promet rien, si ce - n'est un traitement convenable pour la personne de Napoléon. — Les - souverains alliés, moins l'empereur François retiré à Dijon, - tiennent conseil chez M. de Talleyrand pour décider du - gouvernement qu'il convient de donner à la France. — Principe de - la légitimité heureusement exprimé et fortement soutenu par M. de - Talleyrand. — Déclaration des souverains qu'ils ne traiteront plus - avec Napoléon. — Convocation du Sénat, formation d'un gouvernement - provisoire à la tête duquel se trouve M. de Talleyrand. — Joie des - royalistes; leurs efforts pour faire proclamer immédiatement les - Bourbons; voyage de M. de Vitrolles pour aller chercher le comte - d'Artois. — M. de Talleyrand et quelques hommes éclairés dont il - s'est entouré, modèrent le mouvement des royalistes, et veulent - qu'on rédige une constitution, qui sera la condition expresse du - retour des Bourbons. — Empressement d'Alexandre à <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> entrer - dans ces idées. — Déchéance de Napoléon prononcée le 3 avril, et - rédaction par le Sénat d'une constitution à la fois monarchique - et libérale. — Vains efforts de M. de Caulaincourt en faveur de - Napoléon, soit auprès d'Alexandre, soit auprès du prince de - Schwarzenberg. — On le renvoie à Fontainebleau pour persuader à - Napoléon d'abdiquer; en même temps on cherche à détacher les - chefs de l'armée. — D'après le conseil de M. de Talleyrand, toutes - les tentatives de séduction sont dirigées sur le maréchal - Marmont, qui forme à Essonne la tête de colonne de - l'armée. — Événements à Fontainebleau pendant les événements de - Paris. — Grands projets de Napoléon. — Sa conviction, s'il est - secondé, d'écraser les alliés dans Paris. — Ses dispositions - militaires et son extrême confiance dans Marmont qu'il a placé - sur l'Essonne. — Réponses évasives qu'il fait à M. de - Caulaincourt, et ses secrètes résolutions pour le lendemain. — Le - lendemain, 4 avril, il assemble l'armée, et annonce la - détermination de marcher sur Paris. — Enthousiasme des soldats et - des officiers naguère abattus, et consternation des - maréchaux. — Ceux-ci, se faisant les interprètes de tous les - hommes fatigués, adressent à Napoléon de vives - représentations. — Napoléon leur demande s'ils veulent vivre sous - les Bourbons. — Sur leur réponse unanime qu'ils veulent vivre sous - le Roi de Rome, il a l'idée de les envoyer à Paris avec M. de - Caulaincourt pour obtenir la transmission de la couronne à son - fils. — Tandis qu'il feint d'accepter cette transaction, il est - toujours résolu à la grande bataille dans Paris, et en fait tous - les préparatifs. — Départ des maréchaux Ney et Macdonald, avec M. - de Caulaincourt, pour aller négocier la régence de Marie-Louise - au prix de l'abdication de Napoléon. — Leur rencontre avec Marmont - à Essonne. — Embarras de celui-ci qui leur avoue qu'il a traité - secrètement avec le prince de Schwarzenberg, et promis de passer - avec son corps d'armée du côté du gouvernement provisoire. — Sur - leurs observations il retire la parole donnée au prince de - Schwarzenberg, ordonne à ses généraux, qu'il avait mis dans sa - confidence, de suspendre tout mouvement, et suit à Paris la - députation chargée d'y négocier pour le Roi de Rome. — Entrevue - des maréchaux avec l'empereur Alexandre. — Ce prince, un moment - ébranlé, remet la décision au lendemain. — Pendant ce temps - Napoléon ayant mandé Marmont à Fontainebleau pour préparer sa - grande opération militaire, les généraux du 6<sup>e</sup> corps se croient - découverts, quittent l'Essonne, et exécutent le projet suspendu - de Marmont. — Cette nouvelle achève de décider les souverains - alliés, et la cause du Roi de Rome est définitivement - abandonnée. — M. de Caulaincourt renvoyé auprès de Napoléon pour - obtenir son abdication pure et simple. — Napoléon, privé du corps - de Marmont, et ne pouvant plus dès lors rien tenter de sérieux, - prend le parti d'abdiquer. — Retour de M. de Caulaincourt à Paris - et ses efforts pour obtenir un traitement convenable en faveur de - Napoléon et de la famille impériale. — Générosité d'Alexandre. — M. - de Caulaincourt obtient l'île d'Elbe pour Napoléon, le - grand-duché de Parme pour <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> Marie-Louise et le Roi de - Rome, et des pensions pour tous les princes de la famille - impériale. — Son retour à Fontainebleau. — Tentative de Napoléon - pour se donner la mort. — Sa résignation. — Élévation de ses - pensées et de son langage. — Constitution du Sénat, et entrée de - M. le comte d'Artois dans Paris le 12 avril. — Enthousiasme et - espérances des Parisiens. — Départ de Napoléon pour l'île - d'Elbe. — Coup d'œil général sur les grandeurs et les fautes du - règne impérial.</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Fév. 1814.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">État intérieur de Paris pendant les dernières opérations -militaires de Napoléon.</span> -Napoléon voulait procurer quelque soulagement à la ville de Paris -naguère si alarmée, et la faire jouir de ses triomphes, il voulait -surtout relever les esprits, ce qui était pour l'organisation de ses -forces d'un sérieux avantage, car on n'obtient guère de concours d'un -peuple découragé. -<span class="sidenote" title="En marge">Fête ordonnée pour la réception des prisonniers.</span> -En conséquence, il avait prescrit une cérémonie -militaire et religieuse pour la réception des drapeaux et l'entrée des -vingt-cinq mille prisonniers qu'on venait d'enlever à l'ennemi. Il -avait désiré que ces prisonniers, menés de l'Est à l'Ouest à travers -Paris, parcourussent toute l'étendue des boulevards, afin que les -Parisiens pussent s'assurer par leurs propres yeux de la réalité des -prodiges opérés par leur empereur. En pareille circonstance le calcul -excusait l'orgueil.</p> - -<p>En effet, à la nouvelle de l'approche de ces prisonniers, la -population de Paris afflua sur les boulevards pour voir défiler -ensemble Prussiens, Autrichiens et Russes, marchant désarmés sous la -conduite de leurs officiers et de leurs généraux. Sans être arrogants -ils n'étaient point consternés, et on pouvait discerner sur leur -visage un tout autre sentiment que celui que manifestaient jadis les -prisonniers d'Austerlitz ou d'Iéna. Il leur restait une certaine -confiance et un véritable orgueil d'avoir <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> été pris dans des -lieux si voisins de notre capitale.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Joie et compassion des Parisiens en voyant les nombreux -prisonniers faits dans les derniers combats.</span> -Bien qu'on fût fatigué de l'arbitraire impérial, et parfaitement -éclairé sur les inconvénients d'un despotisme qui, après avoir poussé -la guerre jusqu'au Kremlin, la ramenait aujourd'hui jusqu'au pied de -Montmartre, cependant les masses, dominées par les impressions du -moment, ne pouvaient s'empêcher d'applaudir aux derniers succès de -Napoléon, et d'éprouver la satisfaction la plus vive en voyant défiler -vaincus et captifs ces soldats étrangers, que chacun avait craint de -voir entrer dans Paris en vainqueurs et en dévastateurs. Du reste, -avec la délicatesse naturelle à la nation française, on ne les offensa -point. L'imprévoyance, hélas! eût été trop grande. Après un premier -instant de contentement, on sentit naître en soi la pitié, et en -remarquant l'extrême misère de la plupart de ces prisonniers, plus -d'une âme bonne et compatissante laissa tomber sur eux une aumône -reçue avec une véritable reconnaissance.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Quelques moments de sérénité à la cour.</span> -À la cour les choses prirent un aspect plus serein. De nombreux -visiteurs accoururent auprès de l'Impératrice et du Roi de Rome, et en -particulier ces hauts fonctionnaires qui, ayant cru le trône impérial -en danger, avaient cherché en s'éloignant à n'être pas écrasés sous -ses ruines. -<span class="sidenote" title="En marge">Retour empressé des courtisans qui s'étaient éloignés un -moment.</span> -Ils reparurent joyeux, quelques-uns cependant assez -soucieux de l'accueil qu'on leur ferait, tous vantant la glorieuse -campagne dont quelques jours auparavant ils déploraient la témérité, -et après avoir beaucoup répété la veille ou l'avant-veille qu'on était -fou de ne pas accepter les frontières de 1790, se récriant <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> -aujourd'hui contre une paix aussi déshonorante, et déclarant bien haut -que les bases de Francfort devaient être la condition absolue de la -paix future. Marie-Louise, trop étrangère à notre pays pour connaître -et juger ces hommes, troublée d'ailleurs par la joie presque autant -qu'elle l'avait été par la crainte, fit bon accueil à tous ceux qui se -présentèrent, et se flatta presque de revoir bientôt les beaux jours -de sa première arrivée en France<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Lien vers la note 13"><span class="smaller">[13]</span></a>.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Dispositions secrètes des partis.</span> -Cette joie, les inconséquences qu'elle amène et excuse, ne -s'apercevaient guère chez les partis ennemis. Bien que ces partis -fussent deux, les anciens révolutionnaires et les royalistes, ils -n'étaient pas deux à regretter les succès de Napoléon. -<span class="sidenote" title="En marge">Satisfaction des révolutionnaires, et anxiété des -royalistes en voyant le retour des Bourbons mis en doute.</span> -Les -révolutionnaires étaient presque joyeux par crainte de l'étranger et -par haine des Bourbons. Les royalistes, après avoir espéré un moment -le retour de princes chéris, se demandaient avec chagrin s'il fallait -tout à coup renoncer à cet espoir. Ils cherchaient une excuse à leurs -vœux secrets dans les malheurs que Napoléon avait attirés sur la -France, et se disaient que toute main, même celle de l'étranger, était -bonne pour se délivrer d'un si odieux despotisme. -<span class="sidenote" title="En marge">Inaction et impuissance des royalistes.</span> -Cependant ils se -contentaient de former des vœux, et ils demeuraient complétement -inactifs. Des conversations à voix basse entre les membres <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> -de l'ancienne noblesse et du clergé, des bruits malveillants dans -lesquels on exagérait nos revers ou contestait nos succès, une -résistance inerte aux mesures de l'administration, constituaient tous -leurs efforts contre le gouvernement impérial. Les émigrés qui depuis -la révolution n'avaient cessé de vivre à l'étranger auprès des princes -de Bourbon, avaient presque perdu l'habitude de correspondre avec -l'intérieur de la France. Ils l'essayaient en ce moment sans trouver -aucun empressement à leur répondre, et par exemple dans les provinces -menacées d'invasion personne n'aurait osé accourir à leur rencontre -pour proclamer les Bourbons. À peine quelques royalistes osaient-ils -hasarder une manifestation dans les villes déjà solidement occupées -par les armées alliées. À Troyes, deux vieux chevaliers de Saint-Louis -avaient présenté à Alexandre une pétition pour demander le -rétablissement des Bourbons, imprudence qui devait coûter cher à ces -infortunés! À Paris on citait deux membres de l'ancienne noblesse, MM. -de Polignac, qui, transférés de leur prison dans une maison de santé, -s'étaient évadés pour aller, à leurs risques et périls, offrir à M. le -comte d'Artois leur dévouement éprouvé.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Toute tentative sérieuse contre le gouvernement impérial ne -pouvait venir que des membres mécontents de ce gouvernement.</span> -Rien de sérieux évidemment ne pouvait être tenté par ces hommes, trop -étrangers depuis vingt-cinq ans aux affaires de la France pour y -exercer quelque influence. Il fallait que des membres du gouvernement -actuel, les uns mécontents de Napoléon qui les avait maltraités, les -autres désirant assurer leur situation sous un régime nouveau, -tendissent la main aux royalistes, pour qu'une menée tant <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> -soit peu efficace, et en tout cas bien cachée, fût ourdie en leur -faveur. On essayait quelque chose de pareil actuellement, mais -très-secrètement et en tremblant.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Tous les yeux fixés sur M. de Talleyrand.</span> -De tous les mécontents que le régime impérial avait faits, le plus -éclatant, celui qui donnait le plus à penser aux amis des Bourbons -comme aux amis des Bonaparte, était M. de Talleyrand. Il était l'objet -des espérances des uns, des craintes des autres, et quoiqu'il fût en -position, et même à la veille de jouer un grand rôle, ils -s'exagéraient beaucoup ce qu'il pouvait et ce qu'il oserait faire. -<span class="sidenote" title="En marge">On s'exagère ce qu'il peut faire.</span> -Que -le moment venu, Napoléon étant définitivement vaincu, l'ennemi se -trouvant dans Paris, M. de Talleyrand fût le seul homme dont on pût se -servir pour constituer un nouveau gouvernement sur les ruines du -gouvernement renversé, c'était incontestable, mais qu'il pût, et -voulût prendre l'initiative d'une révolution, le drapeau tricolore -flottant encore sur les Tuileries, c'était une fausse terreur de la -police impériale, et une pure illusion des salons royalistes. La -mauvaise volonté de M. de Talleyrand pour l'Empire était sans doute -aussi grande qu'elle pouvait l'être, mais ses moyens et sa témérité -n'étaient pas au niveau de cette mauvaise volonté. En refusant le -portefeuille des affaires étrangères deux mois auparavant, surtout -parce qu'on ne voulait pas lui laisser la qualité de grand dignitaire, -il avait à peu près rompu avec l'Empire, et, comme on l'a vu, Napoléon -la veille même de son départ pour l'armée l'avait traité de manière à -lui inspirer les plus vives appréhensions. Quelques insinuations de -personnes <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> en rapport avec les Bourbons lui avaient appris, ce -qu'il savait du reste, que les services d'un évêque marié seraient -très-bien accueillis des princes les plus pieux, car il n'y a rien qui -ne s'oublie devant les services, non pas rendus mais à rendre. Les -partis n'ont que la mémoire qui leur convient: selon le besoin du -jour, ils ont tout oublié ou se souviennent de tout. M. de Talleyrand -avec sa profonde connaissance des hommes et des choses n'en était donc -pas à apprendre que sa carrière, finie avec les Bonaparte, était aisée -à recommencer avec les Bourbons. -<span class="sidenote" title="En marge">Son extrême circonspection.</span> -Mais il connaissait le duc de Rovigo, -facile, familier, amical même avec ceux qu'il surveillait, capable -néanmoins au premier soupçon sérieux, ou au premier ordre de Napoléon, -d'appliquer sa rude main de soldat sur un manteau de grand dignitaire. -Aussi M. de Talleyrand était-il d'une extrême circonspection.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Société qui se réunissait chez lui.</span> -Chez lui, dans un hôtel de la rue Saint-Florentin, qui devint bientôt -célèbre, M. de Talleyrand recevait entre autres personnages le duc de -Dalberg, l'abbé de Pradt, le baron Louis. -<span class="sidenote" title="En marge">Le duc de Dalberg.</span> -M. de Dalberg, descendant -des illustres Dalberg d'Allemagne, neveu du prince Primat, d'abord -ennemi, puis ami de l'Empire, bien doté à l'époque des -sécularisations, brouillé quelque temps après avec Napoléon parce que -celui-ci avait transporté au prince Eugène l'héritage du prince -Primat, personnage de petite taille, de manières à la fois allemandes -et françaises, de physionomie vive, d'humeur remuante, d'opinion -franchement libérale, d'esprit remarquable et surtout très-fin, avait -souvent exhalé son mécontentement <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> chez M. de Talleyrand, avec -une hardiesse qui avait attiré à sa jeune épouse une disgrâce de cour. -Il en était irrité, et ne s'en cachait guère. -<span class="sidenote" title="En marge">L'abbé de Pradt.</span> -L'abbé de Pradt, relégué -dans son diocèse depuis sa fâcheuse ambassade de Varsovie, aux -difficultés de laquelle il avait ajouté tous les défauts de son -caractère, était revenu à Paris depuis nos derniers revers, et -joignait sa langue à celle du duc de Dalberg, de manière à se faire -entendre de la police qui aurait eu l'oreille la plus dure. -<span class="sidenote" title="En marge">Le baron Louis.</span> -Le baron -Louis, jadis à demi engagé dans les ordres, en étant sorti depuis, -exclusivement appliqué aux sciences économiques, doué d'un vrai génie -financier, esprit à la fois véhément et ferme, ami de la liberté dans -la mesure qu'autorise une sage politique, détestait le régime impérial -par les motifs d'un homme éclairé, et fréquentait volontiers un cercle -où il trouvait avec beaucoup de lumières toutes les passions qui -l'animaient.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Langage qui se tenait chez M. de Talleyrand.</span> -Ces personnages et quelques autres se rencontraient sans cesse chez M. -de Talleyrand, et y échangeaient l'expression de leurs sentiments. Le -pétulant abbé de Pradt y disait avec la vivacité ordinaire de ses -allures qu'il fallait tout simplement mettre les Bourbons à la place -des Bonaparte; le duc de Dalberg le disait moins, le désirait tout -autant, et était capable d'y travailler plus utilement. Le baron Louis -demandait qu'on mît fin à un despotisme qui, depuis deux années, -paraissait extravagant. M. de Talleyrand, avec sa nonchalance -ordinaire, écoutait assez pour encourager ceux qui parlaient de la -sorte, pas assez pour être personnellement <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> compromis. -Quelquefois cependant il s'ouvrait avec un de ces visiteurs, rarement -avec deux, et quand il le faisait, c'était avec le duc de Dalberg dont -il connaissait la hardiesse, la dextérité, les relations nombreuses, -et duquel il pouvait attendre un concours efficace. Il considérait -l'abbé de Pradt comme un étourdi, le baron Louis comme un savant -administrateur, très-bon à employer dans l'occasion, mais ne leur -confiait rien, car dans le moment présent il n'avait pas plus à faire -de la légèreté de l'un que du sérieux de l'autre. -<span class="sidenote" title="En marge">Précautions prises pour corriger l'effet de ce langage -auprès du duc de Rovigo.</span> -Il les laissait dire -avec un sourire à la fois approbateur et évasif, puis après les avoir -écoutés sortait de chez lui, allait rendre visite au duc de Rovigo, -sous prétexte de demander des nouvelles, lui témoignait l'intérêt le -plus vif pour les succès de l'armée française, affectait de déplorer -l'inhabileté de la plupart des agents de Napoléon, disait qu'il était -bien malheureux qu'un si grand homme fût si mal servi, en quoi il -trouvait le duc de Rovigo tout à fait d'accord avec lui, car ce -ministre mécontent de la plupart de ses collègues, se plaignant de -n'être plus écouté de Napoléon, regrettant qu'il se fût séparé de M. -de Talleyrand, était de ceux auxquels on pouvait faire entendre une -critique mesurée de l'état de choses, pourvu qu'elle partît du -dévouement et non du désir de renverser. M. de Talleyrand affectait -auprès du duc de Rovigo d'être du nombre de ces censeurs qui blâment -parce qu'ils aiment, ne trompait son clairvoyant interlocuteur qu'à -demi, mais le trompait assez pour atténuer l'effet des propos qu'on -tenait à l'hôtel de la rue Saint-Florentin. Rentré chez lui, <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> -M. de Talleyrand permettait de nouveau les conversations les plus -hardies, n'avouait qu'au duc de Dalberg son désir de se soustraire à -un joug insupportable, en cherchait avec lui les moyens, et ne les -découvrait guère. Tenter quelque chose tant que les étrangers armés -étaient si loin de Paris, lui semblait impraticable. -<span class="sidenote" title="En marge">Idées de M. de Talleyrand et du duc de Dalberg sur le moyen -le plus sûr de se délivrer du gouvernement impérial.</span> -Une idée qui -frappait surtout le duc de Dalberg et M. de Talleyrand, c'est qu'en -tâtonnant entre la Seine et la Marne, et en négociant à Châtillon, les -coalisés ménageaient à Napoléon les seules chances qu'il eût de se -sauver. Rompre toute négociation avec lui, le présenter dès lors à la -France comme l'unique obstacle à la paix, profiter de l'une de ses -allées et venues pour percer sur la capitale, était à leurs yeux -l'unique manière d'en finir. À peine les coalisés paraîtraient-ils aux -portes de Paris, qu'on ferait une levée de boucliers, qu'on -proclamerait Napoléon déchu, et qu'on briserait ainsi dans ses mains -l'épée qu'il était presque impossible de lui arracher.</p> - -<p>C'était là ce que MM. de Talleyrand et de Dalberg auraient voulu faire -parvenir à l'oreille des souverains coalisés; mais, preuve singulière -du peu de concert entre le dedans et le dehors, ils n'avaient pu se -procurer un intermédiaire pour communiquer ces idées. Ainsi messieurs -de Polignac ayant réussi à s'évader, n'avaient rien emporté ni de M. -de Talleyrand ni du duc de Dalberg, les seuls hommes qui fussent en ce -moment capables de servir la cause des Bourbons.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le baron de Vitrolles, son origine, son caractère, sa -mission au camp des alliés.</span> -Il y avait cependant à Paris un gentilhomme du Dauphiné, doué de -beaucoup d'esprit et de courage, <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> engagé autrefois dans -l'armée de Condé, et, quoique ayant conservé des sentiments -royalistes, s'était rapproché de son compatriote M. de Montalivet, qui -lui avait fait obtenir le titre de baron et celui d'inspecteur des -bergeries impériales. Mais mal rattaché à l'Empire par ces -demi-faveurs, il sentait tressaillir son cœur à la seule espérance -de revoir les Bourbons en France. Ce gentilhomme dauphinois était M. -de Vitrolles. Ayant le goût de se mêler aux hommes en place, par -curiosité et par ambition, il était entré en relation avec le duc de -Dalberg, qui connaissait tous les gens remuants et en était connu, et -par le duc de Dalberg avait été introduit chez M. de Talleyrand, qu'il -visitait quelquefois. M. de Dalberg cherchant un intermédiaire hardi -qui osât se rendre au quartier général de la coalition, pour y -transmettre les pensées de M. de Talleyrand et les siennes, avait -songé à M. de Vitrolles, et l'avait trouvé tout à fait disposé à -entreprendre un pareil voyage. Le difficile c'était d'accréditer M. de -Vitrolles auprès des grands personnages, souverains ou ministres, qui -tour à tour siégeaient à Langres, à Brienne, à Troyes, selon les -alternatives de la guerre. Un seul homme le pouvait de manière à faire -accueillir sur-le-champ l'individu qui viendrait en son nom, et cet -homme était M. de Talleyrand. -<span class="sidenote" title="En marge">Nature des communications dont le baron de Vitrolles était -chargé.</span> -Mais jamais il n'aurait voulu confier à -qui que ce fût une preuve positive de son action contre le -gouvernement établi, et il s'était refusé à envoyer autre chose que -des conseils fort sensés, qui seraient transmis verbalement aux -souverains et aux ministres de la coalition. M. de Dalberg, qui ne se -<span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> ménageait guère lorsqu'il pouvait faire un pas vers son but, -suppléa à ce que n'osait se permettre M. de Talleyrand. Allemand -d'origine, il avait beaucoup fréquenté à Vienne M. de Stadion: il -fournit à M. de Vitrolles quelques signes de reconnaissance propres à -constater d'une manière certaine que celui qui en était porteur se -présentait de sa part, et le mit en route avec la mission de rapporter -ce que nous venons d'exposer, ce que le comte Pozzo di Borgo répétait -tous les jours à l'empereur Alexandre, c'est-à-dire qu'il fallait -rompre toute négociation avec Napoléon, et marcher droit sur Paris. -L'armistice qui paraissait se négocier aux avant-postes, et dont la -nouvelle était déjà répandue à Paris, était aux yeux du duc de Dalberg -une raison de se hâter, et de faire savoir le plus tôt possible aux -coalisés que toute main tendue par eux à Napoléon le relevait au -moment même où il allait tomber. Après avoir entretenu les ministres -et les souverains étrangers, M. de Vitrolles devait se rendre auprès -du comte d'Artois, qu'on disait en Franche-Comté, pour lui donner -aussi des avis utiles, dont ce prince avait encore plus besoin que les -ministres de la coalition. M. de Vitrolles partit par la route de -Sens, avec des passe-ports supposés, et sans que M. de Rovigo en sût -rien, le secret ayant été renfermé entre MM. de Talleyrand, de Dalberg -et de Vitrolles. Obligé de traverser les armées françaises et -coalisées, il avait à vaincre de nombreuses difficultés, et ne pouvait -arriver promptement au quartier général vers lequel il se dirigeait.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Entrée de Napoléon à Troyes.</span> -Tandis que se préparaient ainsi les sourdes menées <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> qui -devaient contribuer, beaucoup moins toutefois que ses fautes, à la -chute de Napoléon, celui-ci était entré à Troyes, et s'était occupé de -l'armistice dont il avait accueilli la proposition. L'armistice, comme -moyen de faire gagner du temps aux coalisés et de lui en faire perdre -à lui-même, ne lui convenait certainement pas, car il voulait au -contraire les joindre au plus vite, pour leur livrer une bataille -décisive. Mais cet armistice lui convenait comme moyen de négocier -plus directement, plus près de lui, et sous l'impression des coups -qu'il portait chaque jour. -<span class="sidenote" title="En marge">Choix du comte de Flahaut pour traiter d'un armistice à -Lusigny.</span> -Il avait donc consenti à envoyer l'un de -ses aides de camp aux avant-postes, et avait confié cette mission à M. -le comte de Flahaut. -<span class="sidenote" title="En marge">Nature des instructions données au comte de Flahaut.</span> -Il lui avait donné pour instructions<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Lien vers la note 14"><span class="smaller">[14]</span></a> de -repousser toute suspension d'armes pendant ces pourparlers, ne voulant -pas pour un échange de propos, peut-être insignifiant, laisser -échapper le prince de Schwarzenberg; d'exiger un préambule dans lequel -on commencerait par déclarer qu'on allait traiter de la paix sur les -bases de Francfort, et de tracer enfin la ligne de séparation entre -les armées belligérantes de manière à impliquer la conservation pour -la France de Mayence et d'Anvers. Si ces conditions étaient admises, -Napoléon pouvait en effet déposer les armes, car il n'aurait -probablement plus à les reprendre, ayant l'intention bien formelle de -ne pas poursuivre la lutte si on lui laissait la ligne du Rhin et des -Alpes. Mais déposer les armes sans <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> avoir la garantie des -bases de Francfort, c'était à ses yeux perdre tous les avantages -acquis, la fortune, comme il le croyait, étant alors prononcée pour -lui.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Réunion des commissaires ennemis avec M. de Flahaut dans le -village de Lusigny.</span> -M. de Flahaut partit de Troyes le 24, jour même où Napoléon y entrait, -se rendit au village de Lusigny, situé à trois lieues au delà, y -trouva MM. de Schouvaloff pour la Russie, de Rauch pour la Prusse, et -de Langenau pour l'Autriche. En ce moment le maréchal Oudinot poussant -l'arrière-garde ennemie sur Vandœuvres, criblait de balles le lieu -même où allaient se réunir les négociateurs. Sur la demande de M. de -Flahaut il fit porter ailleurs le combat, et le village de Lusigny fut -neutralisé.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La demande d'un préambule qui rappellerait les bases de -Francfort est universellement repoussée.</span> -Les envoyés des puissances alliées paraissaient désirer une prompte -solution; M. de Flahaut énonça donc sans différer les conditions dont -il était porteur, et il proposa deux choses, premièrement la -continuation des hostilités pendant les pourparlers, et secondement -l'insertion d'un préambule qui consacrerait les bases de Francfort. -Ces deux points n'étaient pas de nature à plaire aux commissaires -ennemis, car le premier ôtait à l'armistice son principal intérêt, et -le second lui donnait une portée contraire à tous les desseins de la -coalition. Visiblement mécontents, les trois commissaires répondirent -qu'ils n'avaient aucun pouvoir pour toucher aux questions -diplomatiques. Suspendre momentanément les hostilités, et fixer la -limite temporaire sur laquelle s'arrêteraient les armées -belligérantes, constituait, dirent-ils, leur unique mission. -<span class="sidenote" title="En marge">Recours à des instructions nouvelles.</span> -Ils -voulaient partir sur-le-champ, mais M. de Flahaut les retint, en les -engageant à demander de nouvelles <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> instructions, et en -promettant d'en demander lui-même. Ils consentirent à rester à Lusigny -à condition qu'on écrirait immédiatement aux deux quartiers généraux -pour réclamer ces nouvelles instructions.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se départ de l'idée d'un préambule mentionnant les -bases de Francfort, et se borne à exiger une démarcation provisoire -qui lui laisserait Anvers et Chambéry.</span> -Napoléon, bien qu'il fût fermement résolu à ne pas se désister des -frontières naturelles, et que dans cette vue il ne voulût pas -interrompre le cours de ses succès à moins d'être assuré des bases de -Francfort, n'était pas indifférent toutefois à l'avantage de conclure -un armistice, qui équivaudrait à la signature des préliminaires de -paix, et qui amènerait un apaisement momentané des vives passions -soulevées contre lui. Il renonça donc à ce préambule, qu'il était -difficile d'insérer dans un simple armistice, et il consentit à la -continuation des pourparlers, s'il pouvait par un détour revenir à son -but. Ainsi, par exemple, si en déterminant les limites qui devaient -séparer les armées, il obtenait que les coalisés lui laissassent -Anvers du côté des Pays-Bas, Chambéry du côté de la Savoie, il -tirerait de cette concession une présomption des plus fortes pour le -règlement définitif des frontières. En conséquence il autorisa M. de -Flahaut à poursuivre la négociation entamée à Lusigny, sans que la -mention des bases de Francfort dans le préambule fût accordée, mais à -condition que les armées ennemies rétrograderaient dans les Pays-Bas -jusqu'au delà d'Anvers, et qu'en Savoie elles se tiendraient en dehors -de Chambéry, dont elles étaient fort rapprochées. Si les commissaires -ennemis acceptaient cette ligne de démarcation, c'était une -présomption en faveur des frontières naturelles, qui sans équivaloir -à la mention <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> des bases de Francfort, en était pour ainsi dire -l'acceptation de fait.</p> - -<p>C'est d'après ces données que M. de Flahaut dut continuer à -parlementer à Lusigny. Le général Langenau, tombé malade, avait été -remplacé par le général Ducca, porteur des assurances et des conseils -les plus pacifiques de l'empereur François. Le nouveau parlementaire -était chargé d'insister secrètement auprès de M. de Flahaut, pour que -Napoléon ne s'obstinât point à poursuivre la guerre, car l'occasion -actuelle était la dernière où il pourrait, sous l'influence de ses -récents succès, traiter avantageusement. Le conseil était excellent, -si moyennant certains sacrifices on pouvait obtenir mieux que les -frontières de 1790, si par exemple en abandonnant Anvers et Bruxelles, -on pouvait conserver Mayence et Cologne. Mais si cette insistance -signifiait qu'il fallait pour sauver la dynastie abandonner toutes les -acquisitions de la France depuis 1790, le conseil, bon de la part d'un -beau-père, ne valait rien pour Napoléon, et sa résolution de périr, -même en faisant tuer encore bien des milliers d'hommes, convenait -mieux à sa gloire et aux véritables intérêts de la France.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Reprise des conférences.</span> -Dans les conférences officielles, MM. de Schouvaloff, de Rauch, Ducca, -déclarèrent, comme il était facile de le prévoir, qu'ils étaient -réunis pour une simple convention militaire, que toute stipulation -relative au fond des choses devait leur rester étrangère, qu'ils -avaient reçu l'instruction formelle de s'en abstenir, que par -conséquent le préambule demandé était inadmissible.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Discussion de la ligne de démarcation entre les -armées belligérantes.</span> -Cette déclaration n'ayant pas provoqué de la part de M. de Flahaut la -rupture des conférences, on en vint à la discussion de la ligne de -démarcation. Le commissaire français proposa la sienne, conforme aux -vues que nous venons d'exposer; les commissaires alliés proposèrent la -leur, conforme aux résolutions politiques de leurs cours. Ils -voulaient au nord s'avancer jusqu'à Lille, ils consentaient à -rétrograder de quelques pas en Champagne et en Bourgogne, admettant la -discussion sur la possession de Vitry, de Chaumont, de Langres, mais -ils tenaient obstinément à Chambéry, et reproduisaient ainsi, à -l'exemple de Napoléon, les prétentions fondamentales de leurs cours -par la voie indirecte de l'armistice. On disputa, et on eut encore -recours à de nouvelles instructions, ce qui devait prolonger de -quelques jours la négociation.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Au lieu de rompre, on fait tourner la discussion en -longueur.</span> -On pouvait rompre à cette occasion, car il était facile de voir qu'on -ne s'entendrait pas, à moins de nouveaux et graves événements -militaires. Mais il ne convenait à aucune des parties de rompre -sur-le-champ, car les pourparlers ne suspendant pas les hostilités ne -nuisaient à personne, et le prince de Schwarzenberg espérait que -peut-être il en résulterait quelque ralentissement dans les opérations -de Napoléon. Napoléon de son côté, quoique bien décidé à continuer la -lutte, sentant pourtant le besoin d'une paix prochaine, ne voulait pas -fermer la nouvelle voie de négociation qui venait de s'ouvrir à ses -côtés. Il pouvait toujours la clore d'un seul mot, et en la laissant -ouverte il avait une ressource pour un cas pressé, il avait le moyen -<span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> d'arrêter dans un péril extrême le bras des combattants. Il -permit donc à son commissaire de disputer avec les commissaires -ennemis sur les innombrables sinuosités d'une ligne de démarcation, -qui commençant à Anvers allait finir à Chambéry.</p> - -<p>Pendant ces deux jours de pourparlers, 24 et 25 février, il commit -malheureusement un acte de vengeance, double résultat du calcul et de -la colère.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon à Troyes.</span> -En entrant à Troyes il fut assailli par les cris d'une partie de la -population qui dénonçait quelques individus, coupables, disait-elle, -d'avoir pactisé avec les ennemis pendant leur séjour dans la capitale -de la Champagne. Bien que tout le monde fût fatigué du régime -impérial, pourtant à la vue de l'étranger et au nom des Bourbons, -cette unanimité disparaissait pour faire place aux vieilles divisions -des partis. Les partisans de l'ancienne royauté, en se montrant, -réveillaient dans le cœur des partisans de la révolution une colère -assez naturelle, surtout lorsqu'on voyait ces royalistes demander aux -ennemis de la France le triomphe de leur cause. -<span class="sidenote" title="En marge">On lui dénonce deux chevaliers de Saint-Louis qui ont -présenté une pétition à l'empereur Alexandre pour le rappel des -Bourbons.</span> -À Troyes, deux -chevaliers de Saint-Louis, MM. de Vidranges et de Gouault, prenant la -cocarde blanche, avaient présenté à Alexandre une adresse pour -réclamer le rétablissement des Bourbons. C'était la première -manifestation de ce genre que les souverains alliés eussent rencontrée -sur leurs pas, et Alexandre avec un sentiment d'humanité qui -l'honorait, ne manqua pas de faire remarquer à ceux qui avaient osé se -la permettre, que rien n'étant plus variable que le mouvement des -armées, tour à tour exposées à s'avancer ou à reculer, que rien -surtout n'étant <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> moins décidé qu'un changement de dynastie en -France, il craignait qu'ils n'eussent commis une imprudence qui -pourrait leur devenir funeste. Malgré cette observation l'imprudence -était commise, et les royalistes de Troyes n'avaient rien fait pour -l'atténuer. Ils avaient mis au contraire une sorte d'ostentation, -assurément courageuse, à se parer de leur cocarde blanche.</p> - -<p>La population de Troyes, bien qu'elle comptât beaucoup de royalistes -dans son sein, était très-irritée contre ceux qui avaient paru -sympathiser avec l'ennemi. -<span class="sidenote" title="En marge">Mise en jugement et condamnation de M. de Gouault.</span> -Aussi les dénonciations -retentissaient-elles de tous côtés aux oreilles de Napoléon lorsqu'il -entra dans la ville. En entendant le récit de ce qui s'était passé, il -éprouva un vif mouvement de colère, et il ordonna l'arrestation de -ceux qu'on lui signalait comme coupables. La réflexion, au lieu de -calmer cette colère, contribua plutôt à l'exciter. On apprenait en ce -moment l'apparition de M. le comte d'Artois en Franche-Comté, celle de -M. le duc d'Angoulême en Guyenne, celle de M. le duc de Berry sur les -côtes de Bretagne. Il pouvait arriver que des soulèvements royalistes -favorisassent les mouvements des armées ennemies, et fussent même pour -Paris d'un funeste exemple. Napoléon résolut alors d'arrêter les -entreprises des partis par une mesure sévère, qui, en frappant sur un -ou deux imprudents, en retiendrait beaucoup d'autres. Le délit commis -à Troyes était facile à constater, les lois à appliquer -malheureusement peu douteuses, et l'instrument des commissions -militaires, que l'état de guerre autorisait, aussi rapide qu'assuré. -<span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> Napoléon donna donc l'ordre d'arrêter les inculpés, et de les -faire comparaître devant cette justice exceptionnelle. M. de -Vidranges, l'un des deux personnages désignés, s'était enfui. M. de -Gouault, vieillard à cheveux blancs, compromis par les autres, n'avait -pas songé à se dérober aux poursuites. Il fut arrêté, jugé, condamné, -et livré au bras militaire.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La prompte exécution de M. de Gouault empêche l'effet de la -grâce accordée par Napoléon.</span> -Un homme excellent, écuyer de l'Empereur, dévoué à sa fortune, M. de -Mesgrigny, originaire de Champagne, pressé de sauver des compatriotes, -accourut avec la famille du condamné pour se jeter aux pieds de -Napoléon. Celui-ci, dont la colère était prompte, mais passagère, à la -vue des suppliants laissa prévaloir en lui la pitié sur le calcul, et -dit: Eh bien, qu'on lui fasse grâce, s'il en est temps.—On courut en -toute hâte, mais l'infortuné vieillard était fusillé.</p> - -<p>Napoléon éprouva un regret véritable, mais quand il tombait à chaque -instant des milliers d'êtres humains autour de lui, il n'était pas -homme à s'arrêter à de pareils incidents. Il reporta son âme -infatigable sur le théâtre des immenses événements qu'il avait à -diriger, et qui se succédaient avec une rapidité prodigieuse. En ce -moment en effet de nouveaux mouvements de l'ennemi se laissaient -apercevoir, et provoquaient dans son génie de feu de nouvelles et -formidables combinaisons.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Nouvelle position prise par l'armée de Bohême.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Sa retraite sur Chaumont.</span> -Le prince de Schwarzenberg s'était retiré sur Chaumont, ayant laissé à -Bar-sur-Aube les Bavarois du maréchal de Wrède, les Russes du prince -de Wittgenstein, et le long de l'Aube les Wurtembergeois du prince -royal avec le corps autrichien de <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> Giulay. Il avait à Chaumont -même les gardes russe et prussienne, et un corps de grenadiers et de -cuirassiers qui faisait partie des réserves autrichiennes. Il avait -détaché une portion du corps de Colloredo par Dijon sur Lyon, pour -aller au secours de Bubna. Ses forces étaient ainsi très-diminuées, et -il ne lui restait guère plus de 90 mille combattants.</p> - -<p>Blucher était demeuré entre la Seine et l'Aube, de Méry à Arcis, avec -les 48 mille hommes qu'il avait pu réunir, attendant impatiemment le -signal de la grande bataille dans laquelle il se flattait, -non-seulement de venger ses récentes humiliations, mais de trouver les -clefs de Paris. -<span class="sidenote" title="En marge">Irritation de Blucher et de son état-major en apprenant -l'ajournement de la bataille décisive.</span> -Lorsqu'on apprit dans son état-major que le -généralissime avait abandonné l'idée de livrer cette bataille, et -avait même rétrogradé jusqu'à Langres, ce fut, comme on l'imagine -aisément, l'occasion d'un déchaînement inouï contre les Autrichiens, -contre leur faiblesse, leur duplicité, leurs arrière-pensées. Le -temporiseur autrichien, le prince de Schwarzenberg, fut traité comme -ses pareils le sont en tout temps par la race des impatients, et on se -mit à dire que si les troupes du père de Marie-Louise faisaient -défection, on n'en marcherait pas moins sur Paris, et qu'on saurait -bien s'en ouvrir la route, malgré Napoléon, malgré son armée -soi-disant victorieuse. On se l'était en effet si bien ouverte à -Montmirail et à Vauchamps, qu'il y avait de quoi être fiers et -confiants!</p> - -<p>Pourtant dans ce fougueux état-major prussien, on n'avait d'autre -autorité pour agir que celle qu'on prenait en désobéissant au roi de -Prusse, et bien qu'on fût encore très-disposé à user de ce genre -<span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> d'autorité, on n'était pas assez audacieux pour s'aventurer -sur Paris avec 48 mille hommes. -<span class="sidenote" title="En marge">Blucher demande à être laissé libre de ses mouvements, et -renforcé.</span> -On eut recours au moyen accoutumé, on -s'adressa à l'empereur Alexandre qu'on avait la certitude d'entraîner -en le flattant, et on lui dépêcha des émissaires pour lui demander -deux choses: liberté de mouvements pour l'armée de Silésie, et -augmentation notable de forces, qu'il était du reste facile de lui -procurer. -<span class="sidenote" title="En marge">Le moyen de le renforcer consisterait dans l'adjonction des -corps de Bulow et de Wintzingerode appartenant à Bernadotte.</span> -Cette augmentation pouvait consister dans l'adjonction des -corps de Bulow et de Wintzingerode, l'un prussien, l'autre russe, qui -après avoir laissé dans les Pays-Bas des détachements employés au -blocus des places, s'avançaient à travers les Ardennes. Il fallait, il -est vrai, les retirer à Bernadotte, sous les ordres duquel ils se -trouvaient, mais on ne manquait pas dans ce moment de raisons contre -le prince suédois. On contestait chez les Prussiens sa capacité, son -courage, sa loyauté: on l'appelait un militaire sans énergie, un -traître à l'Europe, qui occupait à lui seul plus de cent mille hommes -pour son affaire de la Norvége, et qui exposait ainsi la coalition à -succomber faute de forces suffisantes sur le point décisif. -Bernadotte, il est vrai, avait fini par marcher sur le Rhin, et -s'était fait précéder par les corps de Bulow et de Wintzingerode. -Mais, disaient les Prussiens, il userait toujours de ses forces dans -des vues personnelles, pour se faire, par exemple, empereur des -Français, s'il pouvait du trône de Suède s'élancer sur celui de -France. En lui ôtant les 50 mille hommes de Bulow et de Wintzingerode -pour les confier à Blucher, celui-ci aurait 100 mille hommes sous -<span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> son commandement, et pourrait en se portant sur les derrières -de Napoléon faire évanouir le fantôme qui tenait le prince de -Schwarzenberg immobile d'effroi à Chaumont.</p> - -<p>Tel était le langage que les envoyés de Blucher étaient chargés de -tenir à l'empereur Alexandre, et qu'ils avaient, sauf ce qui était -dirigé contre son protégé Bernadotte, grande chance de faire -accueillir.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'empereur Alexandre convoque un conseil extraordinaire des -chefs de la coalition.</span> -Alexandre écouta ce qu'on lui dit avec beaucoup de satisfaction et de -faveur. Quelques jours s'étaient écoulés depuis les échecs de Nangis -et de Montereau, et sa vive imagination remise des fortes impressions -qu'elle avait éprouvées, s'enflamma de nouveau dès qu'on lui montra la -perspective d'entrer à Paris. Il agréa les propositions de Blucher, et -provoqua un conseil des coalisés pour les mettre en discussion. -<span class="sidenote" title="En marge">Vives explications entre les deux partis qui divisent la -coalition.</span> -Ce -conseil, auquel assistèrent outre les trois souverains, MM. de -Metternich, de Nesselrode, de Hardenberg, Castlereagh, le prince de -Schwarzenberg et les principaux généraux de la coalition, fut fort -animé. Alexandre attaqua l'armistice et le système de la -temporisation, insista sur la nécessité de pousser vivement la guerre, -et déclara que, quant à lui, il était prêt à la continuer avec son -fidèle allié le roi de Prusse, si ses autres alliés l'abandonnaient, à -quoi l'empereur François répondit en demandant si on ne le rangeait -plus dans le nombre des alliés sur lesquels on avait raison de -compter. Là-dessus on se tendit la main, et on convint de la nécessité -d'agir promptement et vigoureusement, de manière à ne laisser aucun -répit à l'ennemi commun. Après quelques explications on se trouva -plus d'accord <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> qu'on ne l'avait espéré. De part et d'autre on -reconnut que l'armistice ne compromettait rien, puisqu'il ne -suspendait pas même les hostilités, et que toute stipulation qui -directement ou indirectement aurait pu déroger aux propositions de -Châtillon avait été soigneusement écartée. -<span class="sidenote" title="En marge">Après s'être expliqué on est disposé à donner satisfaction -à Blucher, mais on craint de blesser Bernadotte déjà mécontent.</span> -Il n'y avait donc rien de -changé à la situation des puissances alliées. On s'arrêtait, il est -vrai, à Chaumont, mais par une prudence toute simple, pour se tenir à -quelque distance de Napoléon, pendant qu'on s'affaiblissait pour -expédier sur Dijon des secours reconnus indispensables au comte de -Bubna. Du reste la formation d'une armée puissante qui pourrait agir -sur les flancs de Napoléon, et le ramener en arrière, était une bonne -mesure, qu'il n'y avait aucune raison de ne pas prendre, si on en -avait le moyen. Dès lors accorder au maréchal Blucher la liberté de -ses mouvements, et le renforcer jusqu'à doubler son armée, si on le -pouvait, ne faisait objection dans l'esprit de personne. La difficulté -consistait uniquement à priver le jaloux et susceptible Bernadotte de -deux corps, qui constituaient la meilleure partie des forces placées -sous son commandement. Déjà il s'était plaint, avait même proféré des -menaces, parce qu'on ne semblait pas estimer assez haut ses services, -et avait laissé entrevoir qu'il pourrait bien rentrer sous sa tente, -et s'y croiser les bras. -<span class="sidenote" title="En marge">Causes secrètes du mécontentement de Bernadotte.</span> -Diverses causes lui avaient inspiré ces -dispositions chagrines. L'Autriche n'avait cessé de protéger le -Danemark contre la Suède, et on avait refusé d'admettre au congrès de -Châtillon un plénipotentiaire suédois. Quant à ce second point, on se -souvient sans doute que l'Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> la Prusse, la Russie, -l'Autriche, avaient reçu pouvoir de traiter pour tous les coalisés, -grands et petits, et vraiment le prince Bernadotte par sa personne ne -donnait pas assez d'importance à la Suède, pour qu'on accordât à -celle-ci le rôle de sixième grande puissance. À ces deux causes de -mécontentement s'en joignait une troisième, plus agissante quoique -moins avouée. Le ministre d'Angleterre, sondé plusieurs fois sur les -projets de la coalition à l'égard du trône de France, avait dit -nettement au curieux Bernadotte, que les puissances ne faisaient point -la guerre pour substituer une dynastie à une autre, que les questions -de gouvernement intérieur ne les regardaient point, et qu'elles -laisseraient la France décider de son sort dans le cas où une nouvelle -révolution viendrait à éclater chez elle, mais que, pour ce qui les -regardait, les Anglais considéraient les Bourbons comme pouvant seuls -remplacer convenablement les Bonaparte. L'humeur du nouveau Suédois, -qui aurait bien voulu redevenir Français pour régner sur la France, -était visible depuis lors, et se manifestait à chaque instant pour la -moindre contrariété. On ne le redoutait pas sans doute, mais pourtant -un trouble quelconque dans les affaires de la coalition, pendant -qu'elle avait toutes ses forces occupées devant Napoléon, était une -chose de quelque importance, et on craignait de s'exposer à des -difficultés en ôtant à Bernadotte la portion la plus considérable de -son armée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh prenant tout sur lui, fait prononcer -l'adjonction désirée par Blucher.</span> -On n'était arrêté que par cette crainte, et Alexandre, malgré son -désir de satisfaire le bouillant Blucher, hésitait avec les autres -membres du <span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> conseil, lorsque lord Castlereagh se levant -soudainement, et agissant comme une sorte de providence qui disposait -de tout, demanda aux militaires si véritablement ils regardaient -l'adjonction des corps de Bulow et de Wintzingerode à l'armée de -Silésie comme nécessaire. Ceux-ci ayant répondu affirmativement, il -déclara qu'il se chargeait d'aplanir toutes les difficultés avec le -prince royal de Suède. Sur cette déclaration les incertitudes -cessèrent, et il fut décidé que Blucher recevrait l'adjonction de -Wintzingerode et de Bulow, et pourrait se mouvoir entre la Seine et la -Marne de la manière qu'il croirait la plus conforme à l'intérêt -général des opérations. Alexandre renvoya les émissaires de Blucher -pleins de joie, et du reste en leur racontant ce qui s'était passé, -exagéra beaucoup ce que le parti des impatients lui devait en cette -circonstance.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Moyens que lord Castlereagh avait à sa disposition pour -dédommager Bernadotte et le faire taire.</span> -Quels moyens avait donc lord Castlereagh pour tout arranger ainsi de -sa seule autorité? Nous allons le dire en peu de mots. D'abord il -avait un esprit simple et net qui le portait à admettre sans hésiter -les choses nécessaires. Ensuite il tenait dans ses mains la puissance -des subsides, et c'était une grande puissance dans la circonstance -présente, vu que la Suède n'était pas assez riche pour payer son -armée. Avoir ou n'avoir pas vingt-cinq millions, c'était pour -Bernadotte avoir ou n'avoir pas d'armée suédoise. De plus, la Suède -entourée de tous côtés par la marine anglaise, ne pouvait pas se -permettre une fausse démarche impunément. Enfin, lord Castlereagh -possédait le moyen de consoler l'orgueil du prince de Suède. On avait -levé en Hanovre <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> et pris à la solde de l'Angleterre un corps -d'Allemands, tirés des diverses principautés soustraites au joug de la -France, et s'élevant à 25 mille hommes commandés par le général -Walmoden. Il y avait en Hollande 7 à 8 mille Anglais sous le général -Graham. Le prince d'Orange s'occupait à reconstituer l'armée -hollandaise, et avait déjà réuni 10 à 12 mille hommes qui devaient -recevoir aussi leur part des subsides britanniques. Toutes ces -troupes, lord Castlereagh n'avait qu'à dire un mot pour les attribuer -à tel ou tel général. Il décida qu'elles seraient placées sous les -ordres du prince de Suède, qui réunirait ainsi sous son autorité, -outre les Suédois et même les Danois auxquels on venait d'arracher -leur soumission, les Allemands, les Anglais, les Hollandais, le prince -d'Orange compris. Ces commandements variés allaient lui donner dans le -Nord une apparence de roi des rois, qui devait le satisfaire, et le -dédommager des forces qu'on lui faisait perdre.</p> - -<p>On lui manda ces dispositions, et on envoya aux corps de Bulow et de -Wintzingerode l'ordre immédiat de se ranger sous le commandement du -maréchal Blucher.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh profite de l'occasion pour resserrer les -liens de la coalition.</span> -Lord Castlereagh prit occasion de ce qui se passait en ce moment, pour -rendre à la coalition un nouveau service non moins signalé que le -précédent. On sentait vivement le besoin de l'union parmi les alliés, -et on craignait à chaque instant que la coalition actuelle ne vînt à -se dissoudre comme toutes celles qui depuis vingt années avaient -succombé sous l'épée de Napoléon. On tremblait à cette seule pensée, -car, si on commettait la faute de se diviser, le <span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> tyran de -l'Europe, ainsi qu'on appelait l'Empereur des Français, redevenu aussi -puissant, et en outre plus mal disposé que jamais, ferait peser sur -tous les souverains un joug accablant. Bien qu'on éprouvât cette -crainte au plus haut degré, et qu'elle fût assez fondée, elle -n'empêchait dans le camp des alliés ni les mauvais propos, ni les -mauvais offices, ni souvent des scènes intérieures extrêmement vives. -Les récentes lettres de Napoléon à l'empereur François et au prince de -Schwarzenberg, dont le cabinet autrichien avait eu l'habileté de ne -pas faire un mystère, avaient redoublé les appréhensions, et quoique -la fidélité autrichienne ne parût point ébranlée, on voulait autant -que possible resserrer les liens de la coalition, et de plus bien -convaincre Napoléon que sa profonde astuce, pas plus que sa redoutable -épée, ne parviendraient à les briser.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Idée d'un traité qui lierait pour vingt ans les puissances -belligérantes.</span> -Lord Castlereagh songeait donc à quelque moyen éclatant de consacrer -et de proclamer encore une fois l'union des puissances coalisées. Il -s'offrait pour cela une occasion, à la fois naturelle et opportune, -c'était la conclusion des nouveaux arrangements financiers que les -trois puissances continentales sollicitaient depuis qu'on s'était -décidé à porter la guerre au delà du Rhin, et pour lesquels le comte -Pozzo avait été envoyé à Londres. On pouvait à propos de ces -arrangements se lier les uns aux autres encore plus étroitement que -par le passé, stipuler dans quelles vues, pour quel temps, dans quelle -proportion, chacun contribuerait à la lutte commune, et même la lutte -finie, quelle nature <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> d'alliance on formerait pour en -maintenir les résultats. C'est d'après ces données que lord -Castlereagh conçut et fit rédiger un nouveau traité, qu'il résolut de -proposer à la signature des cours alliées. Ce traité, outre le but -général de cimenter l'union des puissances, avait un but particulier à -l'Angleterre, c'était d'agrandir singulièrement son rôle continental, -et de se procurer ainsi le moyen certain de faire prévaloir les -diverses créations qui lui tenaient si fort à cœur.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Conditions du traité projeté.</span> -En conséquence, lord Castlereagh imagina une alliance solennelle entre -l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la Prusse, par laquelle chacune -de ces puissances s'engagerait à fournir un contingent permanent de -150 mille hommes, jusqu'à ce que la guerre actuelle fût terminée -conformément à leurs désirs. Les six cent mille hommes que ce concours -de chacun devait mettre à la disposition de la ligue, étaient -indépendants de tout ce qu'on exigerait des puissances secondaires, et -devaient par celles-ci être portés à huit cent mille hommes. -L'Angleterre ne pouvant pas cependant fournir 150 mille hommes de ses -propres troupes, s'obligeait à les donner en troupes à sa solde. Elle -en avait déjà près de 100 mille en Espagne, compris les Anglais, les -Portugais, les Espagnols, et il lui était facile avec les Hanovriens, -les Allemands de toute origine, les Hollandais, de réunir un nouveau -contingent de 50 mille hommes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Dépense et rôle immense qui résulte pour l'Angleterre de ce -projet de traité.</span> -Elle aurait ainsi, indépendamment de son rôle maritime, un rôle -continental presque égal à celui de chacune des trois grandes -puissances du continent. <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> Elle y pouvait ajouter une influence -que seule elle était capable d'exercer, celle de la richesse, et lord -Castlereagh prit sur lui d'offrir pour toute la durée de la guerre un -subside annuel de six millions de livres sterling (150 millions de -francs), à partager par tiers entre la Russie, la Prusse et -l'Autriche. C'était de la part de l'Angleterre un double concours à -l'œuvre commune, triple même en comptant sa marine, qui devait lui -assurer sur toutes les autres puissances une supériorité décisive, et -lui donner la certitude que les arrangements de la future paix -n'auraient d'autre base que ses désirs.</p> - -<p>Moyennant ces stipulations on devait se promettre les uns aux autres -de n'écouter aucune proposition particulière, et de ne traiter qu'en -commun avec l'ennemi commun, d'après des conditions arrêtées entre -tous. Lord Castlereagh, voulant en outre pourvoir à l'avenir, et -enchaîner les puissances à l'œuvre qu'elles auraient accomplie, -conçut la pensée de les lier pour vingt années, au delà de la paix -prochaine. Chacune d'elles en effet devait, la guerre terminée, tenir -soixante mille hommes (total 240 mille) au service de celui des alliés -que la France essayerait d'attaquer, si la paix conclue elle -renouvelait ses agressions contre ses voisins. C'était un moyen de -garantir l'existence des deux royaumes dont l'Angleterre désirait -ardemment la création, celui des Pays-Bas parce qu'il nous ôtait -Anvers, celui du Piémont parce qu'il nous ôtait Gênes.</p> - -<p>Il y avait même une idée qui commençait à germer parmi les diplomates -de la coalition, c'était non-seulement de donner des possessions sur -la gauche <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> du Rhin à la maison d'Orange, mais d'en donner -aussi à la Prusse, afin de la placer en état perpétuel de jalousie à -l'égard de la France. Cette idée s'était offerte dès 1805 à l'esprit -de M. Pitt, et recueillie depuis par lord Castlereagh, elle paraissait -un accessoire important du nouveau royaume qu'on voulait créer en -réunissant la Belgique à la Hollande. Agréable à la Prusse, que -cependant elle compromettait envers nous, cette combinaison n'avait -pas de contradiction bien grande à craindre, car, écraser la France, -l'enfermer dans un cercle de fer après l'avoir écrasée, était alors le -vœu, l'espérance, la joie de tout le monde. Mais c'était aussi pour -chacun l'occasion d'exiger la satisfaction de ses intérêts -particuliers. Ainsi la Russie, par exemple, demandait pour prix des -arrangements auxquels elle se prêterait, que la Hollande la tînt -quitte des emprunts contractés à Amsterdam. L'Angleterre, comme on l'a -déjà vu, pour compléter son ouvrage, voulait marier la princesse -Charlotte, héritière de la couronne, avec le fils du prince d'Orange, -et placer en quelque sorte sous un même sceptre, outre les trois -royaumes britanniques, la nouvelle monarchie des Pays-Bas.</p> - -<p>En imposant à l'Angleterre des charges énormes, le nouveau traité lui -procurait de si grands avantages, que le hardi ministre n'avait pas -hésité à le proposer, et à s'y attacher comme à son œuvre -essentielle. En conséquence, lord Castlereagh en présenta le projet -aux puissances avec lesquelles il gouvernait les affaires de l'Europe.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Adhésion générale aux idées de lord Castlereagh, et -signature du fameux traité de Chaumont le 1<sup>er</sup> mars 1814.</span> -Proclamer une nouvelle alliance pour toute la <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> durée de la -guerre, et valable encore vingt ans après la paix, afin de maintenir -le nouvel édifice européen qu'on aurait créé, devait convenir à tous -les contractants, car même la paix conclue, on ne cessait pas de -craindre les entreprises que la France pourrait faire ultérieurement. -Les propositions de lord Castlereagh furent donc accueillies et -signées à Chaumont le 1<sup>er</sup> mars. Ce fut là le fameux traité de -Chaumont, qui a servi de fondement à la Sainte-Alliance, et qui, -pendant près de quarante années, a dominé la politique européenne, -jusqu'au jour où l'Europe s'est enfin aperçue qu'il y avait ailleurs -qu'en France de sérieux dangers pour l'équilibre général.</p> - -<p>Ce traité fut signé au milieu de la joie des coalisés, tous fort -contents d'être solidement liés et largement subventionnés, excepté -l'Autriche pourtant, qui tout en voyant dans la nouvelle alliance de -précieuses garanties contre les entreprises de la France en Italie, -n'en voyait pas autant contre les prétentions de la Russie en Pologne -et en Orient. Lord Castlereagh ne borna pas là ses travaux. -<span class="sidenote" title="En marge">Lord Castlereagh fait décider la continuation du congrès de -Châtillon, avec l'indication d'un délai fatal, après lequel les -négociations seront définitivement rompues.</span> -Il proposa -et fit adopter la résolution de persévérer pendant quelque temps -encore, mais pendant un temps limité, à négocier à Châtillon. On avait -offert la paix à Napoléon, à la condition du retour de la France à ses -anciennes limites, et, pour être conséquent avec soi-même, on devait, -s'il se résignait, traiter avec lui. D'ailleurs les stipulations de -Chaumont, en donnant vingt ans de durée à la coalition, rassuraient -contre les tentatives qu'il pourrait faire à l'avenir pour reprendre -ses anciennes conquêtes. <span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> Mais s'il prolongeait les -négociations avec l'intention évidente d'occuper les puissances et de -se jouer d'elles, on devait lui fixer un délai, après lequel on -déclarerait les négociations rompues, et on proclamerait la résolution -définitive de ne plus avoir de relations avec lui, ce qui serait une -véritable déchéance prononcée par l'Europe. Jusque-là rien de -contraire à sa dynastie ne devait être souffert, et le comte d'Artois -en Franche-Comté, le duc d'Angoulême en Guyenne, devaient être -éloignés des quartiers généraux des puissances belligérantes.</p> - -<p>Ces mesures, du point de vue des coalisés, étaient si bien calculées -qu'elles reçurent un prompt et universel assentiment. C'est par elles -que lord Castlereagh consacra son influence personnelle, et surtout -l'influence de son pays dans la coalition européenne. Aussi écrivit-il -à son cabinet que sans doute cet ensemble de mesures coûterait cher à -l'Angleterre, mais qu'il était sûr d'être approuvé d'elle, car il -s'était agi de prendre ou de laisser échapper le premier rôle, et -qu'il s'était hâté de le prendre quoi qu'il pût en coûter aux finances -britanniques. Il n'avait certes pas à craindre d'être désavoué, quelle -que fût la somme de millions promise. L'Angleterre a toujours su payer -sa grandeur, et s'est rarement trompée sur ce qu'elle valait.</p> - -<p>Aussitôt ces mesures arrêtées, l'ordre fut envoyé aux -plénipotentiaires des quatre cabinets, de signifier à M. de -Caulaincourt qu'on attendait la réponse de la France; que si les -préliminaires proposés ne lui convenaient pas, elle n'avait qu'à en -présenter d'autres, qu'on les examinerait dans un esprit de <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> -conciliation, pourvu toutefois qu'ils ne s'écartassent pas -sensiblement des principes posés; mais qu'au delà d'un certain temps, -on déclarerait le congrès de Châtillon dissous, et toute négociation -définitivement abandonnée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Blucher, en apprenant qu'il est libre de ses mouvements, et -qu'il va être renforcé, se hâte de reprendre l'offensive.</span> -À peine Blucher et ses conseillers, Gneisenau, Muffling et autres, -eurent-ils appris la résolution adoptée de les laisser libres, et de -les renforcer de 50 mille hommes, qu'ils conçurent de nouveau -l'ambition, qui déjà leur avait été funeste, d'entrer les premiers à -Paris. Ils examinèrent à peine s'il ne vaudrait pas mieux, avant -d'entreprendre ce nouveau mouvement offensif, attendre la jonction des -50 mille hommes qu'on leur destinait, et ils prirent sur-le-champ le -parti de se porter en avant, mais en obliquant légèrement à droite, -c'est-à-dire en se dirigeant vers la Marne, où ils devaient rejoindre -un peu plus promptement Bulow et Wintzingerode qui étaient en marche, -l'un vers Soissons, l'autre vers Reims. -<span class="sidenote" title="En marge">Son mouvement sur la Marne, sans s'inquiéter de ce qu'il -peut y rencontrer.</span> -Dans leur fiévreuse -impatience, ils aimaient mieux les rallier chemin faisant, quelque -danger qui pût résulter de leur marche isolée, que les attendre dans -le voisinage du prince de Schwarzenberg, où les armées de Silésie et -de Bohême pouvaient se prêter un secours mutuel. Ils se disaient, à la -vérité, que de cette façon ils attireraient Napoléon à eux, et -dégageraient le prince de Schwarzenberg, mais ils n'ajoutaient pas que -c'était au risque de se compromettre eux-mêmes beaucoup en le -dégageant. De plus, ayant vu courir sur leurs flancs quelques troupes -légères, ils espéraient en se portant vers la Marne rencontrer -peut-être les maréchaux Marmont <span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> et Mortier isolés de -Napoléon, et trouver ainsi l'occasion de se venger de leurs récentes -défaites. Ce qu'ils ne se disaient pas, c'est que les mouvements des -corps français étaient calculés autrement que ceux des corps alliés, -et qu'ils ne donnaient pas la même prise aux hasards de la guerre.</p> - -<p>Quoi qu'il en soit, le 24 février, Blucher, qui s'était porté jusqu'à -Méry, repassa l'Aube à Anglure, et se mit en route pour Sézanne. -Sentant confusément le danger de cette marche, il fit dire au prince -de Schwarzenberg qu'il allait pour le dégager s'exposer à bien des -périls, et qu'il le priait instamment, aussitôt qu'il serait -débarrassé de la présence de Napoléon, de se reporter en avant pour -rendre à l'armée de Silésie le service que l'armée de Bohême allait en -recevoir.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Marche des maréchaux Marmont et Mortier pendant que -Napoléon s'était porté sur la Seine.</span> -On a vu précédemment quelle avait été la position des maréchaux -Mortier et Marmont, pendant que Napoléon revenait de la Marne sur la -Seine pour livrer les combats de Nangis et de Montereau. Le maréchal -Mortier, envoyé à la suite d'York et de Sacken sur Soissons, n'avait -pu atteindre ces deux généraux, qui s'étaient dérobés par leur droite -et sauvés sur Châlons, mais il avait repris Soissons tombé un moment -dans les mains des alliés. D'après l'ordre de Napoléon, qui le -rappelait sur la Marne, il était revenu sur Château-Thierry, et s'y -trouvait le jour même où Blucher commençait l'exécution de ses -nouveaux projets. Quant au maréchal Marmont, placé entre Étoges et -Montmirail, de manière à se lier d'un côté avec le maréchal Mortier -sur la Marne, de l'autre avec Napoléon sur l'Aube, il avait -successivement <span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> occupé Étoges, Montmirail et Sézanne. -<span class="sidenote" title="En marge">Ils cherchent à se réunir entre Château-Thierry et Meaux.</span> -Ayant vu -Blucher passer l'Aube à Anglure le 24, et revenir le 25 sur Sézanne, -il s'était retiré en bon ordre sur Esternay, derrière le Grand-Morin, -après avoir tué quelques hommes à l'ennemi sans en avoir perdu -lui-même. Sa conduite était désormais toute tracée, c'était, en se -voyant séparé de Napoléon par le mouvement de Blucher, de se replier -sur la Marne, de s'y joindre au maréchal Mortier, et de disputer avec -lui le terrain pied à pied, jusqu'à ce que Napoléon pût venir à leur -secours. Il avait donc mandé à Mortier, qui se trouvait à -Château-Thierry, de se diriger vers la Ferté-sous-Jouarre pendant -qu'il s'y rendrait de son côté, et il avait informé Napoléon de ce qui -se passait, en le priant d'accourir le plus tôt possible.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Temps perdu par Blucher à Jouarre.</span> -Le 26 au matin, Blucher ayant recommencé sa poursuite, Marmont -continua son mouvement rétrograde jusqu'à la Ferté-Gaucher, puis -tirant sur la Marne il prit le chemin de la Ferté-sous-Jouarre. (Voir -la carte n<sup>o</sup> 62.) Blucher le suivit comme la veille sans pouvoir -l'atteindre, et, en le voyant se diriger sur la Ferté-sous-Jouarre au -lieu d'aller à Meaux, tomba dans de grands doutes. Il ne comprit pas -que Marmont, allant à la Ferté-sous-Jouarre de préférence à Meaux, ce -qui l'éloignait de Paris, devait avoir un grave motif pour agir de la -sorte, et que ce ne pouvait être que le désir d'être plus tôt réuni à -Mortier; que dès lors, en abandonnant aux deux maréchaux l'avantage de -leur réunion, qu'on ne pouvait plus leur disputer, il fallait au moins -songer à les couper de Paris, et pour cela courir soi-même <span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> à -Meaux. Il ne fit pas cette réflexion si simple, et, quoique arrivé de -très-bonne heure à Jouarre, et pouvant encore occuper Meaux avant la -nuit, il perdit la soirée à chercher ce qu'il ne devinait pas, sous le -prétexte, si souvent allégué par les généraux qui ne savent pas le -prix du temps, d'accorder à ses troupes un repos nécessaire.</p> - -<p>Le lendemain 27 février, comprenant enfin que les deux maréchaux, -maintenant réunis à la Ferté-sous-Jouarre, devaient avoir grand souci -de gagner Meaux afin de se retrouver sur la route de Paris, il dirigea -Sacken par sa gauche sur Meaux même, et poussa Kleist droit devant lui -sur Sammeron, pour y franchir la Marne au moyen d'un équipage de pont -qu'il traînait à sa suite. Outre le motif d'intercepter la route de -Paris sur l'une et l'autre rive de la Marne, il avait celui de passer -cette rivière avec le gros de ses forces, et de s'en couvrir, dans le -cas fort probable où Napoléon abandonnerait l'armée de Bohême pour -courir après l'armée de Silésie.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les deux maréchaux profitent du temps perdu par Blucher -pour se rendre à Meaux.</span> -Mais les deux maréchaux français étaient plus alertes que Blucher, et -tandis qu'il avait à peine arrêté ses résolutions le 27 au matin, ils -étaient à ce même moment en pleine marche sur Meaux, afin de reprendre -leurs communications avec Paris, que le besoin urgent d'opérer leur -jonction les avait contraints de négliger un instant. Ils ne -comptaient pas à eux deux, après leurs fatigues et leurs pertes, plus -de 14 mille hommes, d'excellente qualité, il est vrai, mais c'était -bien peu pour se faire jour à travers une armée de 50 mille ennemis, -qu'ils <span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> pouvaient trouver sur la route de Meaux. Heureusement, -ils s'y prirent pour réussir avec autant d'adresse que de promptitude.</p> - -<p>La Marne entre la Ferté-sous-Jouarre et Meaux décrit une multitude de -contours, dont la route de Paris rencontre le bord, comme une tangente -touchant successivement à plusieurs cercles. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) À -Trilport cette route rencontre l'un de ces contours, franchit la -Marne, et vient ensuite aboutir à Meaux. Les deux maréchaux étaient -partis bien avant le jour, pour atteindre le pont de Trilport, -l'occuper, traverser la Marne, et s'emparer de Meaux. De plus, voulant -aussi occuper la route de Paris qui suit la rive droite de la Marne, -ils avaient jeté le général Vincent sur cette rive, par le pont de la -Ferté-sous-Jouarre, et lui avaient ordonné d'aller se placer derrière -l'Ourcq, qui, aux environs de Lizy, s'approche très-près de la Marne -sans s'y réunir pourtant, et forme avec elle une ligne de défense -presque continue. Établis ainsi derrière la Marne et l'Ourcq, la -droite à Meaux, la gauche à Lizy, ils pouvaient contenir l'ennemi -pendant trois ou quatre jours, recevoir dans l'intervalle des renforts -de Paris, et attendre, sans courir de trop grands périls, l'arrivée de -Napoléon, qui ne manquerait pas de voler à leur secours dès qu'il -connaîtrait leur situation.</p> - -<p>Ces dispositions excellentes furent aussi bien exécutées que bien -conçues. Le 27 au matin, avant que Blucher pût s'apercevoir de leur -mouvement, les deux maréchaux se glissant pour ainsi dire entre -l'ennemi et la Marne, par la route de la rive gauche <span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> qui est -tangente aux divers contours de cette rivière, la franchirent au pont -de Trilport, laissèrent la division Ricard pour défendre ce pont, et -se portèrent à Meaux. -<span class="sidenote" title="En marge">Marmont entre à Meaux au moment où les Russes allaient y -pénétrer; il les repousse et ferme sur eux les portes de la ville.</span> -Tandis que le maréchal Marmont, la Marne -franchie, arrivait à Meaux par la rive droite, le général Sacken y -arrivait par la rive gauche, et déjà même quelques détachements russes -avaient pénétré dans la ville au midi, lorsque le maréchal fondit sur -eux à la tête de 200 hommes, les repoussa, et ferma sur eux les -portes. Au même moment le général Vincent avait passé la Marne à la -Ferté-sous-Jouarre, et avait pris position à Lizy, derrière l'Ourcq.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les maréchaux ayant réussi à se sauver, appellent Napoléon -à leur secours.</span> -Les deux maréchaux étaient ainsi parvenus avec 14 mille hommes -seulement à se soustraire à 50 mille, et Blucher, qui aurait dû les -enlever l'un et l'autre, avait la confusion de les voir établis sains -et saufs derrière la Marne et l'Ourcq, et la position, de -très-périlleuse qu'elle était pour eux, allait maintenant le devenir -pour lui. Ce mouvement terminé le 27 février, les maréchaux -renouvelèrent à Napoléon l'avis de ce qu'ils avaient fait, et à Joseph -la demande de tous les renforts qu'il serait possible de leur envoyer -de Paris. Il s'agissait en effet de sauver la capitale encore une -fois, et on ne pouvait pas employer plus utilement les ressources -qu'elle contenait, qu'en les dirigeant immédiatement sur Meaux.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon quitte Troyes en toute hâte, et se porte sur la -Marne, afin de poursuivre Blucher.</span> -Napoléon, informé dès le 25 du mouvement de Blucher sur la Marne, et -connaissant le caractère présomptueux de ce général, ne doutait pas -des imprudences qu'il allait commettre, et se préparait à les lui -faire payer cher<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Lien vers la note 15"><span class="smaller">[15]</span></a>. Sans perdre un instant, <span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> il avait -ordonné au maréchal Victor, qui était resté entre Troyes et Méry, de -rétablir le pont de Méry sur la Seine, et de se porter à Plancy, pour -y passer l'Aube. Il avait prescrit au maréchal Ney de quitter Troyes -et de s'acheminer sur Aubeterre, pour franchir l'Aube à Arcis. Sa -résolution était de quitter Troyes clandestinement avec 34 ou 35 mille -hommes, d'en laisser à peu près autant devant cette ville, et de se -jeter sur les derrières de Blucher, pour l'acculer contre la Marne, où -les maréchaux Marmont et Mortier le recevraient à la pointe de leurs -baïonnettes.</p> - -<p>Le 26 au matin, les premiers renseignements s'étant confirmés, il fit -partir de Troyes le reste de la garde, et résolut de partir lui-même -le lendemain <span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> pour diriger ce nouveau mouvement, qui, s'il -réussissait, pouvait terminer la guerre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Précautions prises pour la défense de l'Aube et de la Seine -pendant l'absence de Napoléon.</span> -En prenant cette résolution, il fallait laisser en avant de Troyes des -forces capables d'imposer au prince de Schwarzenberg. Napoléon confia -aux maréchaux Oudinot et Macdonald, et au général Gérard, le soin de -défendre l'Aube, en cachant son absence le plus longtemps possible. Le -maréchal Oudinot avait, outre la division Rothenbourg de la jeune -garde, la division Leval tirée d'Espagne, la moitié de la division -Boyer (également tirée d'Espagne), et la cavalerie du comte de Valmy. -Le maréchal Macdonald avait le 11<sup>e</sup> corps avec la cavalerie de -Milhaud; le général Gérard avait le 2<sup>e</sup> corps fondu avec la réserve de -Paris, et les cuirassiers de Saint-Germain. Le tout formait une masse -d'un peu plus de 30 mille hommes. Napoléon leur ordonna de rejeter les -postes ennemis au delà de l'Aube, et d'occuper fortement le cours de -cette rivière, soit au-dessus, soit au-dessous de Bar-sur-Aube. Il -leur recommanda notamment de faire après son départ crier <cite>Vive -l'Empereur</cite>, pour qu'on ne doutât pas de sa présence.</p> - -<p>Il emmena le maréchal Victor avec les divisions de jeunes garde Boyer -et Charpentier, Ney avec les divisions de jeunes garde Meunier et -Curial, et la deuxième brigade de la division Boyer (d'Espagne), -Friant avec la vieille garde, Drouot avec la réserve d'artillerie, et -enfin 9 à 10 mille hommes de cavalerie, soit de la garde, soit des -dragons d'Espagne, le tout s'élevant, comme nous venons de le dire, à -35 mille hommes. Par sa réunion aux maréchaux <span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> Mortier et -Marmont, il devait en avoir bien près de 50 mille.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Quelques mesures d'administration militaire prises par -Napoléon avant de se mettre en marche.</span> -Avant de quitter Troyes, il prit, suivant son habitude, diverses -mesures relatives à l'administration militaire et à la politique. La -conscription, qui au lieu des six cent mille hommes décrétés, en avait -procuré 120 mille, finissait par ne plus rien fournir du tout. On -profitait en effet du profond ébranlement imprimé à l'autorité -impériale pour ne point obéir à une loi universellement détestée. Au -lieu de quatre à cinq mille conscrits qui jusqu'alors arrivaient -quotidiennement à Paris, et qu'on versait à la hâte dans les cadres de -la garde ou de la ligne, il n'en arrivait pas mille. Tout au -contraire, dans les départements que l'ennemi avait traversés, -l'exaspération patriotique était au comble, et on y pouvait trouver -des recrues en assez grand nombre et de très-bonne volonté. Napoléon -ordonna une sorte de levée en masse dans les départements envahis, -sous le prétexte d'appeler dans ces départements les gardes nationales -à la défense du pays, et ne voulant pas laisser les hommes dans les -cadres des gardes nationales qui n'avaient pas grande valeur, il les -fit verser dans les régiments de ligne, avec promesse de libération -dès que l'ennemi serait rejeté au delà des frontières. Il réitéra la -pressante recommandation de lui envoyer des vivres à Nogent par la -Seine, et de plus un équipage de pont, sans lequel tous ses mouvements -étaient aussi difficiles qu'en pays étranger. À ces ordres il ajouta -la recommandation, souvent adressée à sa femme, à son frère Joseph, à -l'archichancelier Cambacérès, au ministre de la <span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span> guerre, de -n'avoir pas peur, du moins de ne pas le laisser paraître, d'exécuter -promptement et ponctuellement ses instructions, et puis, comme il -avait coutume de le dire, <cite>de le laisser faire</cite>, promettant, si on le -secondait, d'avoir bientôt précipité la coalition dans le Rhin.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Réponse dilatoire aux plénipotentiaires de Châtillon, de -manière à prolonger les négociations.</span> -Les commissaires pour l'armistice, réunis depuis le 24 à Lusigny, -n'avaient pas cessé de disputer sur la limite qui séparerait les -armées belligérantes. Napoléon en partant enjoignit à M. de Flahaut de -continuer les pourparlers, et de céder même sur divers points, -moyennant que la place d'Anvers et la ville de Chambéry fussent -comprises dans la ligne de démarcation. Quoiqu'il n'attendît rien de -ces pourparlers, il ne voulait se fermer aucune voie de négociation. -M. de Caulaincourt lui conseillait toujours l'abandon d'une partie des -bases de Francfort, et lui demandait un contre-projet, que les -plénipotentiaires à Châtillon réclamaient avec instance, conformément -aux ordres venus de Chaumont. Napoléon dicta une réponse pour ces -plénipotentiaires. M. de Caulaincourt devait dire qu'on élaborait au -quartier général le contre-projet désiré, mais qu'au milieu de -mouvements militaires si multipliés, il n'était pas étonnant que -l'Empereur des Français, qui était à la fois chef de gouvernement et -chef d'armée, n'eût pas trouvé le temps d'achever un semblable -travail. Il devait déclarer, en attendant, que le projet présenté à -Châtillon étant non un traité de paix mais une capitulation, on ne -l'accepterait jamais; que la France devait dans l'intérêt général -conserver son ancienne situation en <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span> Europe; que pour qu'il en -fût ainsi, il fallait qu'elle reçût l'équivalent des extensions de -territoire acquises par la Prusse, la Russie et l'Autriche, aux dépens -de la Pologne, par l'Allemagne aux dépens des États ecclésiastiques, -par l'Autriche aux dépens de Venise, par l'Angleterre aux dépens des -Hollandais et des princes indiens; que la France devait donc s'étendre -fort au delà des limites de 1790, que de plus elle ne consentirait -jamais à ce qu'on décidât sans elle du sort des États qu'elle aurait -cédés. De la sorte Napoléon indiquait sur quelles bases il se -proposait de négocier, mais sans s'expliquer avec précision sur les -frontières qu'il prétendait conserver, ce qu'il ne voulait faire -qu'après de nouveaux succès entièrement décisifs. Il recommanda au duc -de Vicence de donner à croire qu'il était toujours à Troyes, occupé à -y réunir des ressources, et à y préparer un projet de traité en -réponse à celui de Châtillon. Il voulut de plus que le conseil de -régence, composé des grands dignitaires et des ministres, examinât les -propositions de Châtillon, et en donnât son avis. Il se flattait que -chez tous les membres du conseil le sentiment serait celui de -l'indignation.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon vient coucher à Herbisse le 27 février.</span> -Ayant expédié ces affaires si diverses et si graves, Napoléon partit -de Troyes bien secrètement, le 27 février au matin, franchit l'Aube à -Arcis, et suivant de près ses colonnes, vint coucher à Herbisse, chez -un pauvre curé de campagne, qui n'avait à lui offrir qu'un modeste -presbytère, mais qui l'offrit cordialement, tant à lui qu'à son -nombreux état-major. Après un repas frugal et gai on passa la nuit -sur des chaises, des tables ou de la paille, comptant <span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span> que -cette nouvelle course sur les derrières de Blucher serait aussi -fructueuse que la précédente. Tout le faisait espérer, et Napoléon -sans présomption pouvait se le promettre.</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Mars 1814.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Marche le 28 sur la Ferté-sous-Jouarre.</span> -Le lendemain 28 février, il continua sa marche. Il avait à choisir -entre deux partis, ou de suivre Blucher par Sézanne et la -Ferté-sous-Jouarre sur Meaux (voir la carte n<sup>o</sup> 62), ou de se porter -directement par Fère-Champenoise sur Château-Thierry. En adoptant -cette dernière direction, il avait l'avantage de se placer sur les -plus importantes communications de Blucher, de manière à le couper à -la fois de Châlons et de Soissons, et à le séparer de Bulow et de -Wintzingerode. Mais il y avait dans cette manière d'opérer plus d'un -danger, c'était de laisser les maréchaux Marmont et Mortier trop -longtemps aux prises avec Blucher devant Meaux, de livrer à celui-ci -la principale route de Paris, et enfin de lui fournir une ligne de -retraite qui valait bien celle de Châlons ou de Soissons, nous voulons -parler de celle de Meaux à Provins, qui lui permettrait de se replier -en cas de péril sur le prince de Schwarzenberg. -<span class="sidenote" title="En marge">Motifs pour adopter cette direction.</span> -Suivre Blucher tout -simplement par Sézanne, la Ferté-Gaucher et la Ferté-sous-Jouarre, -était donc le parti le plus sûr, soit pour lui enlever la grande route -de Paris, soit pour secourir plus promptement les deux maréchaux, soit -enfin pour lui infliger un traitement assez semblable à celui qu'on -lui avait fait essuyer à Montmirail et à Champaubert, car s'il voulait -gagner la Seine pour rejoindre le prince de Schwarzenberg, on l'y -précéderait; s'il se jetait derrière la Marne pour s'en couvrir, -<span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> on l'y suivrait, et on l'enfermerait entre la Marne et -l'Aisne, sans lui laisser aucun moyen d'en sortir, des précautions -ayant été prises pour la conservation de Soissons. Ainsi Napoléon, en -exécutant une manœuvre hardie, choisit en même temps la direction -la plus sûre, car il avait l'art suprême de garder dans la hardiesse -la mesure qui la séparait de l'imprudence, d'être en un mot audacieux -et sage. Malheureusement, ce n'était qu'à la guerre qu'il savait -allier ces contraires.</p> - -<p>Il marcha donc le 28 au matin avec ses trente-cinq mille hommes par -Sézanne sur la Ferté-Gaucher et la Ferté-sous-Jouarre. Quelque -diligence qu'il mît à franchir les distances, il ne put arriver à la -Ferté-Gaucher dans la journée, et passa la nuit entre Sézanne et la -Ferté-Gaucher. Le lendemain, 1<sup>er</sup> mars, il alla coucher à Jouarre, -et le 2, de très-grand matin, il parvint à la Ferté-sous-Jouarre. -Pendant la marche de Napoléon sur la Marne, Blucher qui avait fini par -entrevoir le danger de sa position, n'avait pas déployé pour s'en -tirer la célérité que conseillait la plus simple prudence. -<span class="sidenote" title="En marge">Blucher après avoir tardivement passé la Marne, perd le -temps à attaquer la position des maréchaux Marmont et Mortier sur -l'Ourcq.</span> -Il avait -d'abord voulu mettre la Marne entre Napoléon et lui, avait passé cette -rivière à la Ferté-sous-Jouarre dont il était resté maître depuis la -retraite de Marmont et de Mortier, avait détruit le pont de cette -ville, et était venu s'établir le long de l'Ourcq, pour essayer de -forcer la position des deux maréchaux, pendant que Napoléon, contenu -par la Marne serait obligé de le regarder faire. C'était là une grande -imprudence, car la Marne ne pouvait pas arrêter Napoléon plus de -trente-six heures, et si, <span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span> pour des tentatives infructueuses, -Blucher se laissait attarder sur les bords de l'Ourcq, il s'exposait à -être pris à revers, et acculé entre la Marne et l'Aisne dans un -véritable coupe-gorge. Les choses s'étaient en effet passées de la -sorte, et tandis que Napoléon s'avançait en toute hâte, Blucher -perdait le temps en vains efforts contre la ligne de l'Ourcq. Il avait -tenté de porter le corps de Kleist au delà de l'Ourcq, mais Marmont et -Mortier, se jetant sur Kleist, l'avaient contraint de repasser ce -cours d'eau après une perte considérable. Tandis que les deux -maréchaux maintenaient ainsi leur position, Joseph leur envoyait des -renforts consistant en 7 mille fantassins et 1,500 cavaliers soit de -la garde, soit de la ligne. Ils avaient incorporé ces troupes le -1<sup>er</sup> mars, et le 2, en voyant arriver Napoléon sur la Marne, ils se -tenaient prêts à agir selon ses ordres.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">N'ayant pu forcer la position de l'Ourcq, Blucher prend le -parti de se retirer sur l'Aisne.</span> -Blucher, placé au delà de la Marne et le long de l'Ourcq qu'il n'avait -pu forcer, se trouvait donc entre les deux maréchaux qui défendaient -l'Ourcq et Napoléon qui s'apprêtait à franchir la Marne. Il avait les -meilleures raisons de se hâter, car à tout moment le danger allait -croissant. Néanmoins, il s'obstina, et perdit la journée entière du 2 -mars à tâter la ligne de l'Ourcq, pour voir s'il ne pourrait pas -battre les maréchaux sous les yeux mêmes de Napoléon arrêté par -l'obstacle de la Marne. -<span class="sidenote" title="En marge">Extrême danger de sa position.</span> -Ayant rencontré une vaillante résistance sur -tous les points de l'Ourcq, il prit enfin le parti de décamper le 3 au -matin pour se rapprocher de l'Aisne, et se réunir ou à Bulow qui -arrivait par Soissons, ou à Wintzingerode qui arrivait par Reims. -(Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) <span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span> Mais il allait se trouver entre la -Marne que Napoléon devait avoir bientôt franchie, et l'Aisne sur -laquelle il n'y avait à sa portée que le pont de Soissons dont nous -étions maîtres; de plus le pays entre la Marne et l'Aisne qu'il devait -traverser, était marécageux, et devenu presque impraticable par suite -d'un dégel subit. Sa situation était donc des plus alarmantes, grâce à -son imprudence et aux profonds calculs de son adversaire.</p> - -<p>Sur ces entrefaites, Napoléon parvenu aux bords de la Marne brûlait du -désir de la traverser. Il y employa les marins de la garde, et à force -d'activité, il put rétablir le passage dans la nuit du 2 au 3 mars. -Les nouvelles qu'il recueillait à chaque pas étaient faites pour -exciter son impatience au plus haut point. Les paysans venant de -l'autre côté de la Marne, et remplis de zèle comme tous ceux qui -avaient vu l'ennemi de près, peignaient des plus tristes couleurs -l'état de l'armée prussienne. En effet, cette armée, pleine du -souvenir de Montmirail, de Château-Thierry, de Vauchamps, et se -sachant poursuivie par Napoléon en personne, s'attendait à un -désastre. L'état des routes profondément défoncées ajoutait à ses -alarmes, et elle se voyait condamnée à abandonner au moins ses canons -et ses bagages dès que la faible barrière qui la séparait de Napoléon -serait franchie. -<span class="sidenote" title="En marge">Impatience qu'éprouve Napoléon de passer la Marne.</span> -C'était pour celui-ci un motif de ne pas perdre de -temps; et selon sa coutume il n'en perdait pas. Il avait dans les -nouvelles reçues des environs de Troyes un autre motif le se presser. -On lui annonçait que le prince de Schwarzenberg, ayant pénétré le -secret de son départ, <span class="pagenum"><a id="page438" name="page438"></a>(p. 438)</span> avait repris l'offensive, et qu'il -poussait de nouveau sur Troyes et Nogent les maréchaux laissés à la -garde de l'Aube. -<span class="sidenote" title="En marge">En s'apercevant que les alliés négligent les places pour -amener en ligne de plus grandes forces actives, Napoléon imagine un -nouveau plan.</span> -Cette circonstance, tout en lui faisant une loi de se -hâter, l'inquiétait peu, car il était bien certain, une fois qu'il en -aurait fini avec l'armée de Silésie, de pouvoir revenir sur l'armée de -Bohême, et de ramener celle-ci en arrière plus promptement qu'elle ne -se serait portée en avant. Tout à coup, à la vue des mouvements -compliqués de ses adversaires, Napoléon conçut une grande pensée -militaire, dont les conséquences pouvaient être immenses. Se rejeter -immédiatement sur Schwarzenberg, après avoir battu Blucher, lui -paraissait une tactique bien fatigante et surtout trop peu décisive. -Il en imagina une autre. L'arrivée en ligne des corps de Bulow et de -Wintzingerode, qui lui était annoncée, lui prouvait que les coalisés -négligeaient singulièrement le blocus des places, et laissaient pour -les investir des forces aussi méprisables en nombre qu'en qualité; -qu'il serait donc possible de tirer parti contre eux des garnisons, -puisqu'ils se servaient contre nous des troupes de blocus, et de -mettre ainsi à profit ce qu'il appelait dans son langage profondément -expressif: <cite>les forces mortes</cite>. En conséquence, il résolut de -mobiliser tout ce qu'il y avait de troupes disponibles dans les -places, et de les en faire sortir pour composer une armée active dont -le rôle pourrait devenir des plus importants. -<span class="sidenote" title="En marge">Ce plan consiste à tirer des places une partie des -garnisons, de les réunir entre Rethel et Nancy, et d'aller les rallier -à Nancy.</span> -On avait jeté dans les -forteresses de la Belgique, du Luxembourg, de la Lorraine, de -l'Alsace, des conscrits qui, placés dans de vieux cadres, avaient dû -acquérir une certaine instruction, <span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> depuis deux mois et demi -que durait la campagne. Se battant avec des conscrits qui avaient -souvent quinze jours d'exercice seulement, Napoléon pouvait penser que -des soldats incorporés depuis deux mois et demi étaient des soldats -formés. Ces données admises, il était possible de tirer de Lille, -d'Anvers, d'Ostende, de Gorcum, de Berg-op-Zoom, 20 mille hommes -environ, et 15 mille au moins. On devait en tirer plus du double des -places de Luxembourg, Metz, Verdun, Thionville, Mayence, Strasbourg, -etc... Si donc, après avoir mis Blucher hors de cause, Napoléon, à qui -il resterait 50 mille hommes à peu près, en recueillait 50 mille, en -se portant par Soissons, Laon, Rethel, sur Verdun et Nancy (voir la -carte n<sup>o</sup> 61), il allait se trouver avec 100 mille hommes sur les -derrières du prince de Schwarzenberg, et sans aucun doute ce dernier -n'attendrait pas ce moment pour revenir de Paris sur Besançon. -<span class="sidenote" title="En marge">Après s'être ainsi renforcé, Napoléon devait, à la tête -d'une armée de cent mille hommes, tomber sur les derrières du prince -de Schwarzenberg.</span> -Au -premier soupçon d'un pareil projet, le généralissime de la coalition -rebrousserait chemin, poursuivi par les paysans exaspérés de la -Bourgogne, de la Champagne, de la Lorraine, lesquels, abattus d'abord -par la rapidité de l'invasion, avaient senti depuis se réveiller en -eux l'amour du sol dans toute sa vivacité. Il arriverait ainsi à -moitié vaincu pour tomber définitivement sous les coups de Napoléon. -Ce plan si hardi était fort exécutable, car le nombre d'hommes -existait, et le trajet pour les rallier n'exigeait ni trop de fatigue, -ni trop de temps. En effet de Soissons à Rethel, de Rethel à Verdun, -de Verdun à Toul, le chemin à faire n'excédait guère celui qu'on -avait déjà fait pour courir <span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> alternativement de Schwarzenberg -à Blucher. D'ailleurs, peu importaient deux ou trois jours de plus, -quand la simple annonce du mouvement projeté aurait ramené l'ennemi de -Paris vers les frontières, et dégagé la capitale. -<span class="sidenote" title="En marge">Probabilité d'un succès décisif.</span> -Ainsi la guerre -pouvait être terminée d'un seul coup si la fortune secondait -l'exécution de ce projet, car certainement le prince de Schwarzenberg, -déjà réduit à 90 mille hommes par le détachement envoyé à Lyon, -revenant traqué par les paysans de nos provinces, ne pourrait pas -tenir tête à une armée de cent mille hommes, commandée par l'Empereur -en personne.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ordres expédiés pour l'exécution du nouveau plan.</span> -En conséquence Napoléon ordonna au général Maison de ne laisser à -Anvers que des ouvriers de marine, des gardes nationaux, ce qu'il -fallait en un mot pour résister à un ennemi qui ne songeait pas à une -attaque en règle, d'en faire autant pour les autres places de Flandre, -et de s'apprêter à marcher sur Mézières avec tout ce qu'il aurait pu -ramasser. Il donna le même ordre aux gouverneurs de Mayence, de Metz, -de Strasbourg. Ils devaient les uns et les autres ne laisser que -l'indispensable dans ces places, s'y faire suppléer par des gardes -nationales, attirer à eux les garnisons des villes moins importantes, -et se réunir de Mayence et de Strasbourg sur Metz, de Metz sur Nancy, -pour être recueillis en passant. Les faibles troupes qui bloquaient -nos forteresses ne pouvaient pas empêcher ces réunions si nos -commandants de garnisons agissaient avec vigueur. Dans tous les cas -Napoléon venant leur tendre la main, dégagerait ceux qui auraient -trouvé des obstacles sur leur chemin. Des hommes sûrs et <span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span> -déguisés furent chargés de porter ces ordres, qu'il n'était pas -difficile de faire parvenir, car Mayence exceptée, on avait des -nouvelles de presque toutes nos places fortes, tant l'investissement -en était incomplet.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Après avoir franchi la Marne, Napoléon se met à la -poursuite de Blucher.</span> -Plein de ce projet, en concevant les plus justes espérances, Napoléon, -après avoir passé la Marne dans la nuit du 2 au 3 mars, s'attacha à -poursuivre Blucher qu'il fallait mettre hors de combat, ou éloigner du -moins, pour exécuter le plan qu'il venait d'imaginer. Les rapports du -matin étaient unanimes, et représentaient Blucher comme tombé dans les -plus grands embarras. En effet on le poussait sur l'Aisne, qu'il ne -pouvait franchir que sur le pont de Soissons, lequel nous appartenait. -(Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) Il pouvait, il est vrai, se dérober par un -mouvement sur sa droite qui le porterait vers Fère-en-Tardenois et -vers Reims, ce qui lui permettrait de se sauver en remontant l'Aisne, -et en allant la passer dans la partie supérieure de son cours, où les -ponts ne manquaient pas, et où il devait rencontrer Bulow et -Wintzingerode. Mais Napoléon n'était pas homme à laisser cette -ressource à son adversaire. Dans cette intention, il prit lui-même à -droite après avoir franchi la Marne, et la remonta par la grande route -de la Ferté-sous-Jouarre à Château-Thierry. Il avait ainsi le double -avantage d'aller plus vite, et de gagner la route directe de -Château-Thierry à Soissons par Oulchy. Une fois sur cette route il -avait débordé Blucher, et il était certain de lui fermer l'issue vers -Reims, la seule qui lui restât.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Marche sur Soissons.</span> -Arrivé à Château-Thierry, Napoléon cessa de remonter <span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span> à -droite, et, marchant directement sur Soissons, il poussa vivement -Blucher sur Oulchy. Au même instant les maréchaux Mortier et Marmont -ayant repassé l'Ourcq sur notre gauche, et débouché de Lizy et de May, -se mirent de leur côté à la poursuite de l'ennemi. Une gelée subite -survenue le 3 au matin rendit la retraite de Blucher un peu moins -difficile. Son danger n'en était pas moins grand, car la route de -Reims allait lui être interdite. À Oulchy on retrouve l'Ourcq, et -Marmont y eut un engagement fort vif avec l'arrière-garde de Blucher. -Il prit ou tua environ trois mille hommes à cette arrière-garde, et la -jeta en désordre au delà de l'Ourcq. Le passage était ainsi assuré le -lendemain matin pour les maréchaux Mortier et Marmont qui cheminaient -de concert. Un autre avantage était obtenu, c'était d'avoir occupé -Fère-en-Tardenois par notre extrême droite, et d'avoir intercepté la -route de Reims. -<span class="sidenote" title="En marge">Blucher menacé de se trouver entre l'Aisne et Napoléon.</span> -Blucher n'avait plus d'autre ressource pour franchir -l'Aisne que Soissons qui était en notre pouvoir. Nous tenions donc -enfin cet irréconciliable ennemi, et nous étions à la veille de -l'étouffer dans nos bras!</p> - -<p>Napoléon avait porté son avant-garde jusqu'au village de Rocourt, -tandis que les troupes de Marmont étaient à Oulchy, et de sa personne -il vint coucher à Bézu-Saint-Germain, rempli des plus belles, des plus -justes espérances qu'il eût jamais conçues!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Attente d'un grand et heureux événement pour la journée du -4.</span> -Le lendemain en effet, 4 mars, il se mit en marche comptant sur un -événement décisif dans la journée. Craignant toujours que Blucher ne -réussît à s'échapper par sa droite, il vint lui-même prendre position -à Fismes, seule route qui restât praticable <span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span> dans la direction -de Reims, tandis que Marmont et Mortier poussaient directement sur -Soissons par Oulchy et Hartennes. (Voir les cartes n<sup>os</sup> 62 et 64.) -Quelque parti qu'il adoptât, Blucher était réduit à combattre avec -l'Aisne à dos, et avec 45 mille hommes contre 55 mille. Nous n'étions -pas habitués dans cette campagne à avoir la supériorité du nombre, et -Blucher devait être inévitablement précipité dans l'Aisne. -<span class="sidenote" title="En marge">Aucune issue laissée à Blucher.</span> -Qu'il -voulût s'arrêter à Soissons pour y livrer bataille adossé à une -rivière, ou qu'il voulût remonter l'Aisne, la position était la même. -S'il s'arrêtait devant Soissons, Napoléon, se réunissant par sa gauche -à Marmont et Mortier, tombait sur lui en trois ou quatre heures de -temps; s'il voulait remonter l'Aisne pour y établir un pont, ou se -servir de celui de Berry-au-Bac, Napoléon de Fismes se jetait encore -plus directement sur lui, et ralliant en chemin Marmont et Mortier le -surprenait dans une marche de flanc, position la plus critique de -toutes. La perte de Blucher était donc assurée, et qu'allaient devenir -alors Bulow et Wintzingerode errant dans le voisinage pour le -rejoindre? que devenait Schwarzenberg resté seul sur la route de -Paris? Les destins de la France devaient donc être changés, car quel -que pût être plus tard le sort de la dynastie impériale (question fort -secondaire dans une crise aussi grave), la France victorieuse aurait -conservé ses frontières naturelles! À tout instant nous recevions de -nouveaux présages de la victoire. Le plus grand découragement régnait -parmi les troupes de Blucher, tandis que les nôtres étaient brûlantes -d'ardeur. On recueillait à chaque pas des <span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span> voitures -abandonnées et des traînards. Onze ou douze cents de ces malheureux -étaient ainsi tombés dans nos mains.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Événement soudain qui change la face des choses.</span> -Tout à coup Napoléon reçut la nouvelle la plus imprévue et la plus -désolante. Soissons qui était la clef de l'Aisne, Soissons qu'il avait -mis un soin extrême à pourvoir de moyens de défense suffisants, -Soissons venait d'ouvrir ses portes à Blucher, et de lui livrer le -passage de l'Aisne! Qui donc avait pu changer si soudainement la face -des choses, et convertir en grave péril pour nous, ce qui quelques -heures auparavant était un péril mortel pour l'ennemi? Blucher en -effet était non-seulement soustrait à notre poursuite, et désormais -protégé par l'Aisne qui de notre ressource devenait notre obstacle, -mais il avait en même temps rallié Bulow et Wintzingerode, et atteint -une forcé de cent mille hommes! Qui donc, nous le répétons, avait pu -bouleverser ainsi les rôles et les destinées? Un homme faible, qui, -sans être ni un traître, ni un lâche, ni même un mauvais officier, -s'était laissé ébranler par les menaces des généraux ennemis, et avait -livré Soissons. Voici comment s'était accompli cet événement, le plus -funeste de notre histoire, après celui qui devait un an plus tard -s'accomplir entre Wavre et Waterloo.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">État de Soissons.</span> -Soissons était une première fois tombé aux mains des alliés, par la -mort du général Rusca, et en avait été tiré par le maréchal Mortier, -lorsque celui-ci avait été mis à la poursuite des généraux Sacken et -d'York. Sur l'ordre de Napoléon, qui sentait toute l'importance de -Soissons dans les circonstances <span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span> présentes, le maréchal -Mortier avait pourvu de son mieux à la conservation de ce poste. La -place négligée depuis longtemps n'était pas en état d'opposer une bien -grande résistance à l'ennemi, mais avec de l'artillerie et des -munitions dont on ne manquait pas, et certains sacrifices que les -circonstances autorisaient, on pouvait s'y maintenir quelques jours, -et rester ainsi en possession du passage de l'Aisne. -<span class="sidenote" title="En marge">Moyens pris pour la défense de cette place.</span> -D'après une -instruction que Napoléon avait revue, et qui avait été expédiée à -Soissons, on devait d'abord brûler les bâtiments des faubourgs qui -gênaient la défense, puis miner le pont de l'Aisne de manière à le -faire sauter si on était trop pressé, ce qui, faute de pouvoir le -conserver à l'armée française, devait l'ôter du moins aux armées -ennemies. Comme garnison on y avait envoyé les Polonais naguère -retirés à Sedan, et dont Napoléon n'était pas dans ce moment -très-satisfait. Il est vrai qu'au désespoir de leur patrie perdue, se -joignait chez eux une profonde misère, et que de la belle troupe -qu'ils formaient jadis il ne restait plus que trois à quatre mille -hommes, mal armés et mal équipés. Cependant en présence de l'extrême -péril de la France, tout ce qui parmi eux pouvait tenir un sabre ou un -fusil avait redemandé à servir. Un millier d'hommes à cheval sous le -général Pac avaient rejoint la garde impériale, un millier de -fantassins étaient réunis dans Soissons. Deux mille gardes nationaux -devaient les renforcer. -<span class="sidenote" title="En marge">Son gouverneur, le général Moreau.</span> -On avait donné à la place pour gouverneur le -général Moreau (nullement parent du célèbre Moreau), et qui ne -passait pas pour un mauvais officier. Malheureusement <span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span> il -était à lui seul le côté faible de la défense.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de Bulow et de Wintzingerode sous les murs de -Soissons.</span> -Le 1<sup>er</sup> et le 2 mars on vit apparaître deux masses ennemies, l'une -par la rive droite, l'autre par la rive gauche de l'Aisne: c'étaient -Bulow qui, arrivant de Belgique et descendant du Nord, abordait -Soissons par la rive droite, et Wintzingerode qui, venant du -Luxembourg, et ayant pris par Reims, s'y présentait par la rive -gauche. Tous deux sentaient l'importance capitale du poste qu'il -s'agissait d'enlever, et pour Blucher et pour eux-mêmes. Effectivement -Soissons était pour Blucher la seule issue par laquelle il pût -franchir la barrière de l'Aisne, et pour eux-mêmes le moyen de sortir -d'un isolement qui à chaque instant devenait plus périlleux. S'ils ne -pouvaient s'emparer de ce pont, ils étaient obligés de rétrograder, -l'un par la rive droite de l'Aisne, l'autre par la rive gauche, pour -aller opérer leur jonction plus haut, et de laisser Blucher seul entre -l'Aisne et Napoléon. -<span class="sidenote" title="En marge">Menaces effrayantes à la garnison.</span> -Aussi, après avoir dans la journée du 2 mars -canonné sans grand résultat, firent-ils dans la journée du 3 les -menaces les plus violentes au général Moreau, et cherchèrent-ils à -l'intimider en parlant de passer la garnison par les armes.</p> - -<p>La place ne pouvait pas résister plus de deux à trois jours, car, -attaquée par cinquante mille hommes, ayant un millier d'hommes pour -garnison, et des ouvrages en mauvais état, une résistance tant soit -peu prolongée était absolument impossible. Les deux mille gardes -nationaux qui devaient se joindre aux Polonais n'étaient pas venus; -les maisons des faubourgs qui gênaient la défense n'avaient pas été -détruites, et le pont n'avait pas été miné, ce qui était <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span> la -faute du gouverneur. On avait donc toutes ces circonstances contre -soi; mais enfin les Polonais, vieux soldats, offraient de se défendre -jusqu'à la dernière extrémité; de plus, on avait entendu le canon dans -la direction de la Marne, ce qui indiquait l'arrivée prochaine de -Napoléon, et révélait toute l'importance du poste, que d'ailleurs les -pressantes instances de l'ennemi suffisaient seules pour faire -apprécier. Dans une position ordinaire, se rendre eût été tout simple, -car on doit sauver la vie des hommes quand le sacrifice n'en peut être -utile; mais dans la situation où l'on se trouvait, essuyer l'assaut, y -succomber, y périr jusqu'au dernier homme, était un devoir sacré. -<span class="sidenote" title="En marge">Possibilité de tenir au moins vingt-quatre heures.</span> -Un -officier du génie, le lieutenant-colonel Saint-Hillier, fit sentir le -devoir et la possibilité de la résistance, au moins pendant -vingt-quatre heures. -<span class="sidenote" title="En marge">Le général Moreau intimidé livre Soissons, et sauve -Blucher.</span> -Néanmoins, le général Moreau, ébranlé par les -menaces adressées à la garnison, consentit à livrer la place le 3 -mars, et seulement employa la journée à disputer sur les conditions. -Il voulait sortir avec son artillerie. Le comte Woronzoff, qui était -présent, dit en russe à l'un des généraux: Qu'il prenne son -artillerie, s'il veut, et la mienne avec, et qu'il nous laisse passer -l'Aisne!—On se montra donc facile, et en concédant au général Moreau -la capitulation en apparence la plus honorable, on lui fit consommer -un acte qui faillit lui coûter la vie, qui coûta à Napoléon l'empire, -et à la France sa grandeur. Le 3 au soir, Bulow et Wintzingerode se -donnèrent la main sur l'Aisne, et c'est ainsi que le 4 dans la -journée, Blucher trouva ouverte une porte qui aurait dû être fermée, -trouva un renfort qui portait <span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span> son armée à près de cent mille -hommes, et fut sauvé en un clin d'œil de ses propres fautes et du -sort terrible que Napoléon lui avait préparé.</p> - -<p>Quelques historiens, apologistes de Blucher, ont prétendu que le -danger qu'il courait n'avait pas été si grand que Napoléon s'était plu -à le dire, car Blucher eût été renforcé au moins de Wintzingerode, -qui, venant de Reims, était sur la rive gauche de l'Aisne, ce qui -aurait porté l'armée prussienne à 70 mille hommes contre 55 mille. -D'abord, il n'y avait pas de force numérique qui pût racheter la -fausse position de Blucher, car, arrivé le 4 devant Soissons, tandis -que Napoléon était ce même jour à Fismes, il eût été obligé ou -d'essayer de passer l'Aisne devant lui, en jetant des ponts de -chevalets, ou de remonter l'Aisne dix lieues durant, avec l'armée -française dans le flanc. L'avantage d'être 70 mille contre 55 mille, -ce qui ne nous étonnait guère en ce moment, n'était rien auprès d'une -position militaire aussi fausse. Ensuite il est presque certain que -Wintzingerode, n'ayant pu faire par Soissons sa jonction avec Bulow -dans la journée du 3, se serait hâté de rebrousser chemin le 4, pour -aller passer l'Aisne à douze ou quinze lieues plus haut, c'est-à-dire -à Berry-au-Bac. Blucher se serait donc trouvé, pendant toute une -journée, seul entre Napoléon et le poste fermé de Soissons.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Irritation de Napoléon, qui d'une situation où tout était -péril pour l'ennemi, passe à une situation ou tout est péril pour -lui.</span> -Le désastre était par conséquent aussi assuré que chose puisse l'être -à la guerre, et Napoléon, en apprenant que Soissons avait ouvert ses -portes, fut saisi d'une profonde douleur, car de la tête de Blucher -le danger s'était tout à coup détourné sur la <span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span> sienne. -Blucher en effet venait d'acquérir une force de 100 mille hommes, et -l'Aisne qui devait être sa perte était devenue son bouclier. Quant à -nous il nous fallait, ou passer l'Aisne avec 50 mille hommes devant -100 mille, ce qui était une grande témérité, ou nous en éloigner pour -revenir sur la Seine, sans savoir qu'y faire, car comment se présenter -devant l'armée de Bohême sans avoir vaincu l'armée de Silésie? On -comprendra donc que Napoléon écrivit la lettre suivante au ministre de -la guerre:</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ordre de faire juger et exécuter le général Moreau en -vingt-quatre heures.</span></p> - -<p class="date">«Fismes, 5 mars 1814.</p> - -<p>»L'ennemi était dans le plus grand embarras, et nous espérions -aujourd'hui recueillir le fruit de quelques jours de fatigue, lorsque -la trahison ou la bêtise du commandant de Soissons leur a livré cette -place.</p> - -<p>»Le 3, à midi, il est sorti avec les honneurs de la guerre, et a -emmené quatre pièces de canon. Faites arrêter ce misérable ainsi que -les membres du conseil de défense; faites-les traduire par-devant une -commission militaire composée de généraux, et, pour Dieu, faites en -sorte qu'ils soient fusillés dans les vingt-quatre heures sur la place -de Grève! Il est temps de faire des exemples. Que la sentence soit -bien motivée, imprimée, affichée et envoyée partout. J'en suis réduit -à jeter un pont de chevalets sur l'Aisne, cela me fera perdre -trente-six heures et me donne toute espèce d'embarras.»</p> - -<p>Et cependant Napoléon ne connaissait qu'une partie de la vérité, car -il ignorait que Blucher venait <span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span> d'acquérir une force double de -la sienne. Ce qu'il savait, c'est que Blucher lui avait échappé, et -que pour l'atteindre il était obligé de le suivre au delà de l'Aisne. -<span class="sidenote" title="En marge">Quelque malheureuse que soit la perte de Soissons, Napoléon -n'est point déconcerté, et songe à forcer le passage de l'Aisne.</span> -Le malheur était déjà bien assez grand, et de nature à déconcerter -tout autre que lui. Si, après une pareille déconvenue, Napoléon eût -été embarrassé, et eût perdu un jour ou deux à chercher un nouveau -plan, on pourrait ne pas s'en étonner, en voyant ce qui arrive à la -plupart des généraux<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Lien vers la note 16"><span class="smaller">[16]</span></a>. Il n'en fut rien pourtant. Bien que Blucher -eût pour lui l'Aisne qu'il avait d'abord contre lui, bien qu'il fût -renforcé dans une proportion ignorée de nous, mais considérable, -Napoléon ne renonça pas à le poursuivre, pour tâcher de le saisir -corps à corps, car il lui était impossible, sans l'avoir battu, de -revenir sur Schwarzenberg. Bientôt en effet il se serait trouvé pris -entre Blucher le suivant à la piste, et Schwarzenberg victorieux des -maréchaux qu'on avait laissés à la garde de l'Aube, position affreuse -et tout à fait insoutenable. Il fallait donc à <span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span> tout prix, -dût-on y succomber, car on succomberait plus certainement en ne le -faisant pas, il fallait aller chercher Blucher au delà de l'Aisne, et -l'y aller chercher sur-le-champ, avant que l'ennemi songeât à rendre -impraticables les passages de cette rivière. Napoléon donna ses ordres -le 5 au matin, aussitôt après avoir reçu la nouvelle qui le désolait.</p> - -<p>Dans la nuit, Napoléon avait envoyé le général Corbineau à Reims, afin -de s'emparer de cette communication importante avec les Ardennes, et -pour y ramasser tout ce que Wintzingerode avait dû laisser en arrière. -<span class="sidenote" title="En marge">Dispositions pour le passage de l'Aisne.</span> -Voulant s'assurer le passage de l'Aisne, ce qui était l'objet -essentiel du moment, il avait dirigé le général Nansouty avec la -cavalerie de la garde sur le pont de Berry-au-Bac, qui était un pont -en pierre, et sur lequel passait la grande route de Reims à Laon. -(Voir la carte n<sup>o</sup> 64.) Il avait ordonné aussi que l'on envoyât un -détachement de cavalerie sur Maisy, situé à notre gauche, pour y jeter -un pont de chevalets, et prescrit en même temps au maréchal Mortier de -se rendre sans délai à Braisne, pour aller préparer d'autres moyens de -passage à Pontarcy. Son intention était d'avoir trois ponts sur -l'Aisne, afin de n'être pas obligé de déboucher par un seul en face de -Blucher, ce qui pouvait rendre l'opération impossible. Sans doute, si -la vigilance de l'ennemi eût égalé la sienne, on aurait trouvé les -cent mille hommes de l'armée de Silésie derrière les points présumés -de passage, et ce n'est pas avec cinquante mille soldats, quelque -braves qu'ils fussent, qu'on aurait réussi à franchir l'Aisne. Mais -il y a toujours à parier qu'en ne <span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span> perdant pas de temps, si -peu qu'il en reste, on arrivera assez tôt pour déjouer les précautions -de son adversaire. Napoléon, à qui son expérience sans pareille avait -appris combien est ordinaire l'incurie de ceux qui commandent, ne -désespérait pas de trouver l'Aisne mal gardée, et de pouvoir en -exécuter le passage sans coup férir.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Nansouty enlève le pont de Berry-au-Bac en lançant sa -cavalerie au galop.</span> -En effet, tandis qu'à sa droite le général Corbineau pénétrait dans -Reims, y enlevait deux mille hommes de Wintzingerode et beaucoup de -bagages, le général Nansouty, avec la cavalerie de la garde et les -Polonais du général Pac, rencontrait les Cosaques de Wintzingerode en -avant du pont de Berry-au-Bac, les chargeait au galop, les culbutait, -et passait le pont à leur suite, malgré quelque infanterie légère -laissée pour le garder. La conquête si rapide de ce pont de pierre -dispensait de tenter des passages sur d'autres points, car le gros de -l'ennemi étant encore à quelque distance, on était maître de déboucher -immédiatement, et Napoléon se hâta, dans la nuit du 5 au 6, ainsi que -dans la journée du 6, de faire défiler la masse de ses troupes par -Berry-au-Bac, afin d'être établi sur la droite de la rivière avant que -Blucher pût s'opposer à son déploiement. -<span class="sidenote" title="En marge">Difficulté et nécessité de battre Blucher.</span> -—C'est un petit bien, -s'écria-t-il en apprenant ce succès, en dédommagement d'un grand -mal!—Ce n'était pas un petit bien, si, transporté au delà de l'Aisne, -il pouvait remporter une victoire; mais une victoire était difficile à -remporter, Blucher ayant 100 mille hommes des meilleures troupes de la -coalition, tandis que nous n'en avions que 55 mille, dans lesquels -deux tiers de conscrits, à peine vêtus, <span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span> nullement instruits, -partageant néanmoins le noble désespoir de nos officiers, et se -battant avec le plus rare dévouement. Mais il n'y avait plus à compter -les ennemis, et il fallait à tout prix livrer bataille, car se rejeter -sur Schwarzenberg sans avoir vaincu Blucher, c'était attirer ce -dernier à sa suite, et s'exposer à être étouffé dans les bras des deux -généraux alliés. Quant au plan de marcher sur les places pour en -recueillir les garnisons, il était également impraticable avant -d'avoir battu Blucher, car autrement on était condamné à l'avoir sur -ses traces, vous suivant partout, et si rapproché qu'on ne pourrait -faire un pas sans être vu et atteint par cet incommode adversaire. Il -fallait donc combattre, n'importe quel nombre d'ennemis ou quelles -difficultés de position on aurait à braver pour vaincre.</p> - -<p>Blucher avait été fort mécontent de la négligence de Wintzingerode à -garder le pont de Berry-au-Bac, et il aurait dû ne s'en prendre qu'à -lui-même, car rien ne se fait sûrement si le général en chef n'y -pourvoit par sa propre vigilance. Il dissimula toutefois: -Wintzingerode commandait les Russes, et il fallait ménager des alliés -susceptibles et orgueilleux; d'ailleurs il lui restait encore une -position très-forte et très-facile à défendre, dont il se proposait de -se bien servir pour résister aux prochaines attaques de Napoléon.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Position de Craonne occupée par Blucher.</span> -Quand on a passé l'Aisne à Berry-au-Bac, en suivant la grande route de -Reims à Laon, on laisse à droite de vastes campagnes légèrement -ondulées, on longe à gauche le pied des hauteurs de Craonne, puis on -s'enfonce à travers des coteaux boisés, et <span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span> on descend par -Festieux dans une plaine humide, au milieu de laquelle apparaît tout à -coup la ville de Laon, bâtie sur un pic isolé et toute couronnée de -hautes et antiques murailles. (Voir la carte n<sup>o</sup> 64.) Les hauteurs de -Craonne, qu'on aperçoit à sa gauche, après avoir franchi le pont de -Berry-au-Bac, ne sont que l'extrémité d'un plateau allongé, qui borde -l'Aisne jusqu'aux environs de Soissons, et qui d'un côté forme la -berge de l'Aisne, de l'autre celle de la Lette, petite rivière, tour à -tour boisée ou marécageuse, coulant parallèlement à l'Aisne, et -communiquant par plusieurs vallons avec la plaine de Laon.</p> - -<p>C'est sur ce plateau de Craonne, long de plusieurs lieues, et qui se -présente comme une sorte de promontoire dès qu'on a passé le pont de -Berry-au-Bac, que Blucher avait pris position avec son armée et les -cinquante mille hommes qui l'avaient rejoint. Chacun naturellement -s'était placé d'après son point de départ. Wintzingerode, arrivé par -Reims, s'était porté sur les hauteurs de Craonne par Berry-au-Bac, -tandis que Bulow, arrivé par la Fève et Soissons, s'était échelonné -entre Soissons et Laon. Blucher, avec Sacken, d'York, Kleist, -Langeron, ayant traversé l'Aisne à Soissons, avait remonté les bords -de l'Aisne, et se trouvait partie sur le plateau de Craonne, partie -sur les bords de la Lette, entre la Lette et Laon.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Après avoir tâté cette position, Napoléon reconnaît la -nécessité de l'attaquer en règle.</span> -Le 6 au matin, Napoléon, le passage de l'Aisne opéré, voulut tâter la -position de l'ennemi, et fit attaquer vivement les hauteurs de -Craonne. On enleva d'abord la ville même de Craonne, et ce ne fut -<span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> ni sans peine ni sans effusion de sang. Puis, s'engageant -dans un vallon entre l'abbaye de Vauclerc à gauche, et le château de -la Bôve à droite, Ney et Victor essayèrent d'emporter les hauteurs où -la Lette prend sa source. (Voir la carte n<sup>o</sup> 64.) Ils les abordèrent -avec la résolution de s'en rendre maîtres. Mais après une perte de -quelques centaines d'hommes, ils reconnurent que ce ne pouvait être -que par une attaque sérieuse, c'est-à-dire par une bataille, qu'on en -viendrait à bout. Il ne fallait donc pas verser inutilement un sang -précieux, et le mieux était de s'arrêter jusqu'à ce qu'on eût pris un -parti décisif, Ney et Victor campèrent au pied des hauteurs. La -première division de la vieille garde sous Mortier s'établit à -Corbeny, la cavalerie de la vieille garde à Craonne, et dans la -campagne environnante. La seconde division de la vieille garde passa -la nuit en arrière de Berry-au-Bac, et un peu en deçà de l'Aisne, à -Cormicy. Marmont était en route sur ce point, pour former -l'arrière-garde de l'armée, et la flanquer pendant les graves -opérations qu'elle allait entreprendre.</p> - -<p>Il fallait nécessairement, comme nous l'avons déjà dit, livrer -bataille, quelque douteux que fût le résultat par suite de la force -numérique et de la position de l'ennemi, car sans avoir vaincu -Blucher, on ne pouvait ni se reporter sur Schwarzenberg, ni aller -chercher les garnisons à la frontière. Mais la manière d'engager la -bataille donnait naissance à plus d'une question. -<span class="sidenote" title="En marge">Raisons qui obligent Napoléon à préférer l'attaque du -plateau de Craonne à toute autre opération.</span> -Aborder directement -le plateau de Craonne qui court pendant plusieurs lieues entre -l'Aisne et la Lette, pour rejeter l'ennemi sur la <span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span> Lette, et -de la Lette dans la plaine de Laon, c'était aborder la difficulté par -son côte le plus ardu, et, comme on dit proverbialement, prendre le -<cite>taureau par les cornes</cite>. Il y avait un moyen qui semblait moins -difficile, c'était, au lieu de s'arrêter à gauche pour y combattre, de -défiler tout simplement par notre droite, de suivre la grande chaussée -de Reims à Laon par Corbeny et Festieux, et de descendre dans la -plaine de Laon, où probablement, en descendant en masse, on eût -refoulé l'ennemi sur Laon. Mais outre qu'il y avait sur cette route -plus d'un obstacle à surmonter, on livrait ainsi la route de Paris, et -l'ennemi ayant Soissons en son pouvoir, était maître, vaincu ou non, -de rejoindre la Marne et la Seine, de s'y réunir à Schwarzenberg, et -de marcher sur Paris avec 200 mille hommes. Sans doute la même chose -devait arriver en se portant sur la frontière, comme Napoléon en avait -le projet, pour y rallier les garnisons; mais il ne songeait à le -faire qu'après avoir affaibli Blucher par une grande défaite, après -avoir considérablement ébranlé le moral des coalisés, et ranimé au -même degré le courage des Parisiens et de l'armée. Il importait donc -d'aborder Blucher de façon à tendre un bras vers Soissons, et un autre -vers Laon (considération décisive dont les critiques militaires n'ont -pas tenu compte), et dès lors il n'y avait qu'un moyen, c'était, coûte -que coûte, de gravir sur notre gauche le plateau de Craonne, et de -faire de ce premier succès le premier acte contre Blucher. Parvenu sur -ce plateau, on trouvait un chemin qui en longeait le sommet jusqu'à -Soissons. On pouvait le suivre, <span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span> jeter par un effort de notre -droite l'ennemi sur la Lette, puis par un second effort le refouler de -la Lette dans la plaine de Laon, et si enfin on parvenait à lui -enlever Laon, on aurait terminé la série des opérations contre -Blucher, de la manière la plus désirable et la plus décisive. On -pouvait, à la vérité, adopter un parti moyen, et par exemple ne pas -essayer d'emporter le plateau de Craonne, ne pas s'avancer non plus -sur la route de Reims à Laon, mais pénétrer entre deux, à la faveur -d'un ravin qui donnait entrée dans la vallée de la Lette, et -s'enfoncer ainsi en colonne serrée dans cette vallée, en ayant à -gauche les hauteurs de Craonne, à droite celles de la Bôve. Mais il -fallait pour cela s'engager dans une gaine étroite, au milieu de -villages boisés et marécageux, avec le danger de voir l'ennemi fondre -sur nous des hauteurs qui bordent la Lette de toutes parts, et on -aurait eu besoin de vieilles troupes, froidement intrépides, pour -s'aventurer dans ce coupe-gorge.</p> - -<p>L'enlèvement du plateau de gauche par un coup de vigueur, convenait -mieux à des troupes jeunes, impétueuses, soutenues par deux divisions -de vieille garde; et d'ailleurs, si la position était redoutable, on -avait l'avantage de n'avoir affaire de ce côté qu'à une aile des -alliés, laquelle était séparée du reste de leur armée par tant -d'obstacles qu'elle ne serait pas facilement secourue.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Forces russes chargées de la garde du plateau.</span> -Napoléon se décida donc pour une attaque par sa gauche sur le plateau -de Craonne. Il y avait sur ce plateau toute l'infanterie de -Wintzingerode, confiée en ce moment au comte de Woronzoff, et tout le -<span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span> corps de Sacken, avec Langeron en réserve, c'est-à-dire une -cinquantaine de mille hommes pourvus d'une nombreuse artillerie. -<span class="sidenote" title="En marge">Plan de Blucher.</span> -Blucher, par les tentatives de la veille, par la direction de nos -mouvements, qu'il discernait parfaitement des hauteurs qu'il occupait, -avait bien deviné que nous attaquerions le plateau de Craonne, et, sur -le conseil de M. de Muffling, quartier-maître général de l'armée de -Silésie, il avait résolu de former une seule masse de presque toute sa -cavalerie, de la porter sur la grande route de Laon à Reims, dans le -pays découvert, et de la précipiter, au nombre de douze ou quinze -mille cavaliers, sur notre flanc droit et sur nos derrières. S'il -réussissait, il nous coupait de Berry-au-Bac, et puis nous jetait dans -l'Aisne. La combinaison pouvait en effet avoir de graves conséquences -pour nous, mais il fallait deux choses, que nous n'eussions pas -emporté le plateau, et que la seconde division de la vieille garde, -ainsi que le corps de Marmont, destinés à couvrir nos flancs et nos -derrières, se fussent laissé enfoncer par la cavalerie ennemie, ce qui -n'était guère vraisemblable.</p> - -<p>Cette expédition de cavalerie fut confiée à Wintzingerode, regardé -parmi les alliés comme le plus alerte de leurs officiers -d'avant-garde, et c'est pour ce motif qu'il avait laissé son -infanterie et son artillerie légère au comte de Woronzoff. Presque -toute la cavalerie des alliés fut donc dirigée sur la Lette à travers -le pays fourré qui forme les deux bords de cette petite rivière, et, -la Lette franchie, elle fut par un long détour accumulée sur la grande -chaussée de Laon à Reims. (Voir la carte n<sup>o</sup> 64.) <span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span> Kleist -devait avec son infanterie appuyer Wintzingerode; la cavalerie -d'York devait surveiller les deux bords de la Lette; Bulow était -chargé de garder Laon, tandis que Woronzoff, Sacken et Langeron -défendraient jusqu'à la dernière extrémité le plateau de Craonne.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Plan de Napoléon, fondé sur la nature des lieux.</span> -Le 7 mars au matin, Napoléon arrêta son plan d'attaque. Nous avons dit -que le plateau de Craonne se composait d'une suite de hauteurs à -sommet aplati, s'allongeant entre l'Aisne et la Lette qu'elles -séparent, et s'étendant jusqu'aux environs de Soissons. C'était la -partie la plus avancée de ce plateau, formant, ainsi qu'on vient de le -voir, une espèce de promontoire au milieu de la plaine de Craonne, -qu'il fallait emporter. Si on avait dû l'escalader d'un seul coup, la -tâche eût été trop difficile. Il y avait comme une première marche à -gravir, c'était ce qu'on appelle le petit plateau de Craonne, -s'élevant au-dessus de Craonnelle, et fort heureusement occupé par nos -troupes dès la veille. Il devait nous servir de point de départ pour -nous élever plus aisément sur le plateau lui-même. Afin de rendre -l'opération moins meurtrière, Napoléon résolut de la seconder par deux -attaques de flanc, que permettait la nature du sol. Deux ravins -descendaient du plateau, l'un, celui d'Oulches, situé à notre gauche, -et plongeant sur l'Aisne, l'autre, celui de Vauclerc, situé à notre -droite, et donnant dans la vallée de la Lette, au milieu de laquelle -se trouve la célèbre abbaye de Vauclerc. Ces deux ravins aboutissant, -l'un à gauche, l'autre à droite, sur les flancs du plateau, à un -endroit qu'on nomme <span class="pagenum"><a id="page460" name="page460"></a>(p. 460)</span> la <i>ferme d'Heurtebise</i>, fournissaient le -moyen de prendre à revers les troupes qui défendraient la position -principale. Ney, avec ses deux divisions de jeunes garde, et ayant -pour appui une partie de la cavalerie Nansouty, devait s'engager dans -le vallon d'Oulches, tandis que Victor, avec ses deux divisions de -jeunes garde s'engageant dans celui de Vauclerc, viendrait déboucher -sur le plateau, assez près de Ney, vers la ferme d'Heurtebise. -Napoléon, au centre avec la vieille garde, la réserve d'artillerie et -le gros de la cavalerie, était sur le petit plateau de Craonne, prêt à -ordonner l'attaque du grand plateau, lorsque le mouvement de ses ailes -lui en donnerait la possibilité. En ce moment, Marmont arrivait de -Berry-au-Bac pour couvrir nos derrières. Toutes nos troupes ayant dû -défiler les unes après les autres par l'unique pont de Berry-au-Bac, -la plus grande partie de notre artillerie était en arrière, -circonstance regrettable en face d'un ennemi qui avait réuni en avant -de sa position un nombre considérable de bouches à feu.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Bataille de Craonne, livrée le 7 mars.</span> -À dix heures du matin, Napoléon donna le signal de l'attaque. Victor à -droite s'engagea dans le vallon de Vauclerc, Ney à gauche dans celui -d'Oulches. -<span class="sidenote" title="En marge">Attaques de flanc opérées par Ney et Victor, afin de rendre -abordable le centre du plateau.</span> -Victor, avec une brigade de la division Boyer, se dirigea -sur le parc de l'abbaye de Vauclerc, où il trouva l'infanterie de -Woronzoff bien postée, et protégée par une nombreuse artillerie qui -tirait du sommet du plateau. Après des pertes sensibles, Victor se -rendit maître du parc de Vauclerc. Au-dessus s'élevaient en étages des -maisons et des jardins situés sur le flanc même de la hauteur. -L'ennemi y avait <span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span> une réserve qu'il voulut jeter sur la -division Boyer, mais trop tardivement. Cette division, solidement -établie dans les bâtiments et les jardins de l'abbaye, ne se laissa -pas arracher le poste qu'elle avait conquis. L'ennemi l'accabla -d'obus, mit en feu les bâtiments où elle s'était logée, mais elle tint -ferme au milieu des flammes.</p> - -<p>Pendant ce temps on entendait de l'autre côté du plateau, dans le -vallon d'Oulches, le canon de Ney aux prises avec Sacken, et -s'efforçant d'enlever la ferme d'Heurtebise. Le plateau étant étranglé -en cet endroit, il y avait peu de distance entre l'extrémité du ravin -de Vauclerc et celle du ravin d'Oulches, et les deux maréchaux -combattaient fort près l'un de l'autre. (Voir la carte n<sup>o</sup> 64.) Ney -s'était engagé dans la vallée d'Oulches avec ses deux divisions et la -cavalerie de Nansouty. Il avait formé son infanterie en deux colonnes, -et s'était avancé sous une mitraille épouvantable, car les Russes -avaient accumulé l'artillerie à chacun des débouchés. Les soldats de -Ney, jeunes et ardents, supportèrent bravement ce feu, et parvinrent -jusqu'au bord du plateau. Mais arrivés là ils trouvèrent l'infanterie -de Sacken sur plusieurs lignes, les fusillant à bout portant, et ils -furent refoulés dans le fond du ravin. -<span class="sidenote" title="En marge">Difficultés que Ney rencontre, et qu'il surmonte avec sa -vigueur accoutumée.</span> -Cependant le destin de la -guerre dépendait du résultat de cette bataille, et Ney ne voulait pas -que ce résultat dépendît de la mauvaise conduite des troupes qu'il -commandait. Sans se décourager, avec cet élan auquel ses soldats ne -résistaient jamais, il rallie ses bataillons au fond du ravin, leur -parle, les ranime, puis imagine de les réunir en une seule <span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span> -colonne, et de fondre au pas de course sur l'ennemi, afin de ne pas -lui laisser le temps d'user de ses feux. La colonne se forme en effet -avec la résolution de vaincre ou de périr, puis elle s'avance le long -du ravin, et parvenue à son extrémité, elle s'élance, le maréchal en -tête, sous une grêle de balles. Elle vole, elle aborde comme la foudre -l'infanterie surprise de Sacken, la renverse et l'oblige à reculer. -Cette infanterie plie sous un pareil effort, et rétrograde jusqu'à un -petit hameau qu'on appelle Paissy, en laissant aux divisions de Ney -l'espace nécessaire pour se déployer. (Voir la carte n<sup>o</sup> 64.) Tandis -que la gauche de Ney prend pied sur le plateau, sa droite se jette sur -la ferme d'Heurtebise, y pénètre malgré la résistance de l'ennemi, et -tue tout ce qui l'occupait. Après quelques instants, l'infanterie de -Sacken, remise de son émotion, essaie de regagner le terrain perdu, -mais les soldats de Ney étant en position égale dans ce moment, ne -veulent pas céder le bord du plateau si chèrement acquis. De part et -d'autre on se fusille presque à bout portant. -<span class="sidenote" title="En marge">Vigueur de Victor dans l'attaque de l'abbaye de Vauclerc.</span> -À l'attaque de droite, -Victor, encouragé par le succès de Ney, n'entend pas rester en -arrière. La division Boyer après s'être emparée de l'abbaye de -Vauclerc, cherche à déboucher sur le plateau, et vient s'établir avec -la division Charpentier à la lisière d'un petit bois qui s'étend de -l'abbaye de Vauclerc au hameau d'Ailles. Placée là, elle essuie sans -s'ébranler le feu de soixante pièces de canon. Ces deux attaques de -flanc ayant dégagé le centre, Napoléon, à la tête de la vieille garde, -gravit le plateau presque sans coup férir, et vient <span class="pagenum"><a id="page463" name="page463"></a>(p. 463)</span> prendre -position en face de la ferme d'Heurtebise. Il forme ainsi une ligne -qui relie l'attaque de Ney à celle de Victor. Le retard de notre -artillerie nous laisse exposés au feu des nombreux canons de l'ennemi. -Pour compenser cette infériorité Napoléon envoie quatre batteries de -Drouot, qui accourent se déployer entre Ney et Victor. Le feu est -alors moins inégal, mais toujours horriblement meurtrier, et quoique -accablées de boulets et de mitraille les deux divisions Charpentier et -Boyer se soutiennent avec une héroïque fermeté.</p> - -<p>À gauche, au centre, à droite, nous avions pris pied sur le plateau, -mais ce n'était pas assez, il fallait s'y maintenir, s'y étendre, et -en chasser l'ennemi. Le moment était venu pour la cavalerie de -soutenir l'infanterie, car au delà de la ferme d'Heurtebise le terrain -commence à s'élargir. Les escadrons de Nansouty ayant suivi Ney à -travers le ravin d'Oulches, et ayant débouché avec lui sur le plateau, -passent entre les intervalles de ses bataillons, et fondent sur -l'ennemi, les lanciers polonais et les chasseurs à cheval en tête, les -grenadiers en réserve. Ces braves cavaliers, trouvant ici l'espace -pour se déployer, s'élancent au galop, renversent plusieurs carrés -russes, les acculent sur le hameau de Paissy, et n'ont qu'un pas à -faire pour les précipiter dans un ravin parallèle à celui d'Oulches, -et donnant sur l'Aisne. Mais en se repliant, l'infanterie russe -démasque une ligne d'artillerie qui tire à mitraille sur nos -cavaliers, et les arrête. Ils sont obligés de revenir pour ne pas -rester sous ce feu destructeur, et sont suivis par douze escadrons -russes. <span class="pagenum"><a id="page464" name="page464"></a>(p. 464)</span> Ceux-ci à leur tour chargent avec tant d'impétuosité -qu'ils dépassent les grenadiers à cheval de la garde demeurés en -seconde ligne. À l'aspect de cette bourrasque de cavalerie, les jeunes -soldats de Ney perdent contenance et s'enfuient vers le ravin -d'Oulches, d'où ils s'étaient si bravement élancés à la conquête du -plateau. En vain Ney, se jetant au milieu d'eux, les appelle de sa -forte voix, de son geste énergique: ils fuient saisis d'une terreur -inexprimable, phénomène assez fréquent chez les jeunes gens, que leur -émotion rend aussi prompts à la fuite qu'à l'attaque. Napoléon, placé -un peu en arrière et veillant aux vicissitudes de la bataille, envoie -Grouchy avec le reste de la cavalerie, pour remplir le vide qui vient -de se former dans sa ligne de bataille, et tendre un voile qui, -cachant la scène à nos fuyards, leur permette de recouvrer leur -présence d'esprit. -<span class="sidenote" title="En marge">Violents engagements de la cavalerie.</span> -Grouchy arrive, occupe la place, et va charger, -quand un coup de feu le renverse de cheval. Privée de son chef, notre -cavalerie demeure immobile. Elle protége pourtant le ralliement de -l'infanterie de Ney. Vers notre droite Victor à la tête des divisions -Boyer et Charpentier, persiste à se soutenir à la lisière du bois -d'Ailles. Blessé gravement, il est remplacé par le général -Charpentier. Napoléon, craignant que ses ailes qui ont de la peine à -se maintenir au bord du plateau ne finissent par céder, fait avancer -une division de la vieille garde pour se déployer entre elles. Ces -vieux soldats se portent d'un pas résolu entre nos deux ailes, tandis -qu'au même instant arrivent quatre-vingts bouches à feu bien -longtemps attendues. Notre infériorité en <span class="pagenum"><a id="page465" name="page465"></a>(p. 465)</span> artillerie cesse -enfin, et il est temps, car les canons de Drouot sont presque tous -démontés. -<span class="sidenote" title="En marge">Mouvement décisif de Napoléon au centre.</span> -Ces quatre-vingts pièces, mises en batterie entre les -troupes de Ney et celles de Victor, vomissent bientôt des torrents de -feu sur les Russes, et leur font essuyer des pertes cruelles. -L'infanterie de Sacken et de Woronzoff, après avoir tenu quelque -temps, cède à son tour sous les décharges répétées de la mitraille. -Elle recule et nous abandonne le terrain. -<span class="sidenote" title="En marge">Le plateau est enfin emporté et la bataille gagnée après -des prodiges d'énergie.</span> -Alors de notre gauche à -notre droite on s'ébranle pour la suivre. Les troupes de Victor -faisant un dernier effort, s'emparent du village d'Ailles, et prennent -définitivement leur place à la droite de l'armée. Les troupes de Ney -ne restent point en arrière, et notre ligne entière s'avance dès lors -en parcourant le sommet du plateau qui tantôt s'élargit, tantôt se -resserre, et refoule l'infanterie de Sacken et de Woronzoff sur celle -de Langeron. La cavalerie russe s'efforce en vain de charger pour -couvrir cette retraite; nos chasseurs et nos grenadiers à cheval se -précipitent sur elle et la repoussent. Réfugiée derrière son -infanterie, elle se reforme, et essaie de revenir à la charge. Nos -dragons la culbutent de nouveau. On parcourt ainsi d'un pas victorieux -le sommet du plateau, la gauche à l'Aisne, la droite à la Lette, -dominant de quelques centaines de pieds le lit de ces deux rivières, -et poussant devant soi les cinquante mille hommes de Sacken, de -Woronzoff, de Langeron. On les mène de la sorte pendant deux lieues, -c'est-à-dire jusqu'à Filain, et comme ils paraissent en cet endroit -vouloir descendre dans la vallée de la Lette, notre gauche portée en -avant par <span class="pagenum"><a id="page466" name="page466"></a>(p. 466)</span> un rapide mouvement de conversion, les y pousse -brusquement. Notre artillerie, se dédommageant de sa tardive arrivée, -les suit au bord de la vallée, et les couvre de mitraille, jusqu'à ce -qu'ils aient trouvé un abri dans l'enfoncement boisé du lit de la -Lette.</p> - -<p>La nuit approchait, et rien n'annonçait que nous eussions à craindre -quelque effort de l'ennemi sur nos flancs ou sur nos derrières. En -effet, cette irruption des quinze mille cavaliers de Wintzingerode, -dont Napoléon ignorait le projet, mais dont il avait admis la -possibilité, et contre laquelle il avait pris ses précautions en -laissant une division de vieille garde et le corps de Marmont au pied -des hauteurs de Craonne, ne s'était pas encore exécutée, même à la fin -du jour. Malgré les instances de Blucher, qui attachait beaucoup de -prix à cette combinaison, la cavalerie de Wintzingerode, engagée dans -la vallée de la Lette, au milieu d'un pays fourré et marécageux, -embarrassant l'infanterie de Kleist et embarrassée par elle, n'était -parvenue à Festieux que très-tard, et n'avait plus osé, l'heure étant -fort avancée, tenter une entreprise qui pouvait avoir ses dangers -aussi bien que ses avantages. Blucher avait donc été obligé de s'en -tenir pour la journée à la perte du plateau de Craonne.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Caractères et résultats de cette sanglante bataille.</span> -Telle avait été cette sanglante bataille de Craonne, consistant dans -la conquête d'un plateau élevé, défendu par cinquante mille hommes et -une nombreuse artillerie, et attaqué par trente mille avec une -artillerie insuffisante. La ténacité d'un côté, la fougue de l'autre, -avaient été admirables, et chez nous, les divisions Boyer et -Charpentier avaient joint <span class="pagenum"><a id="page467" name="page467"></a>(p. 467)</span> à la fougue une rare patience sous -le feu. Ney avait été, comme toujours, l'un des héros de la journée. -Les Russes avaient perdu 6 à 7 mille hommes, et on ne sera pas étonné -d'apprendre que, débouchant sous un feu épouvantable, nous en eussions -perdu 7 à 8 mille. La différence à notre désavantage eût même été plus -grande, si notre artillerie, retardée non par sa faute mais par la -distance, n'était venue à la fin compenser par ses ravages ceux que -nous avions soufferts. Après ce noble effort de notre armée, -pouvions-nous le lendemain en tirer d'utiles conséquences? le sang de -nos braves soldats aurait-il du moins coulé fructueusement pour la -France? Telle était la question qui allait se résoudre dans les -quarante-huit heures, et dont la solution, hélas! ne dépendait pas du -génie de Napoléon, car dans ce cas elle n'eût pas été un instant -douteuse.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le gain de la bataille de Craonne ne décidait rien, et il -fallait expulser Blucher de la plaine de Laon.</span> -Napoléon, quoique satisfait de ce premier résultat et touché du -dévouement de ses troupes, était fort préoccupé du lendemain; mais sa -résolution de combattre, toujours déterminée par la nécessité de -vaincre Blucher avant de se reporter sur Schwarzenberg, était la même. -Il ne délibérait que sur un point, c'était de savoir, maintenant qu'il -était maître du plateau de Craonne, par quel côté il descendrait dans -la plaine de Laon. Mais ici encore une nécessité, presque aussi -absolue que celle de combattre, le forçait à marcher par la chaussée -de Soissons à Laon, et c'était la nécessité de se placer entre ces -deux villes, afin d'intercepter la route de Paris. -<span class="sidenote" title="En marge">Nécessité d'une seconde bataille, et difficultés à vaincre -pour la livrer.</span> -Malheureusement, -cette chaussée présentait <span class="pagenum"><a id="page468" name="page468"></a>(p. 468)</span> beaucoup plus de difficultés que -celle de Reims pour pénétrer dans la plaine de Laon. Parvenus à la -partie du plateau qui se trouve entre Aizy et Filain (voir la carte -n<sup>o</sup> 64), il nous fallait tourner à droite, descendre dans la vallée de -la Lette entre Chavignon et Urcel, nous engager dans un défilé, formé -à gauche par des hauteurs boisées, à droite par le ruisseau d'Ardon -qui vient de Laon, et qui est bordé de prairies marécageuses. On -rencontrait successivement sur son chemin les villages d'Étouvelles et -de Chivy, et on débouchait ensuite par la chaussée de Soissons dans la -plaine de Laon. S'enfoncer avec toute l'armée dans cet étroit défilé, -où l'on n'avait guère que la largeur de la chaussée pour manœuvrer, -était extrêmement dangereux. L'ennemi, en effet, en occupant fortement -les villages d'Étouvelles et de Chivy, pouvait nous arrêter court. -Cependant il n'y avait pas moyen d'opérer autrement, car se reporter à -droite pour prendre la grande route de Reims à Laon, qui passe l'Aisne -à Berry-au-Bac, c'était découvrir celle de Soissons, et si on avait dû -prendre en définitive cette route de Reims, ce n'eût pas été la peine -de perdre sept mille hommes pour conquérir le plateau de Craonne. La -grave raison de se tenir toujours à proximité de Soissons l'ayant -emporté dans la première bataille, devait évidemment l'emporter dans -la seconde. En conséquence, Napoléon, qui avait bivouaqué le 7 au soir -sur le plateau, vint s'établir le 8 entre l'Ange-Gardien et Chavignon, -à l'ouverture du défilé qui conduit dans la plaine de Laon. Il accorda -cette journée de repos à ses troupes, afin de les laisser respirer, -<span class="pagenum"><a id="page469" name="page469"></a>(p. 469)</span> et de donner au maréchal Marmont le temps d'entrer en ligne.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Rôle destiné au maréchal Marmont dans les nouvelles -opérations qu'on allait entreprendre.</span> -Il voulait se servir de ce maréchal pour parer, autant que possible, -aux inconvénients de la situation dans laquelle il était forcé de -s'engager. Le maréchal Marmont venait de recevoir de Paris une -nouvelle division de réserve, composée, comme celles que commandait le -général Gérard, de bataillons de ligne formés à la hâte dans les -dépôts. Elle était de 4 mille conscrits, ayant comme les autres quinze -à vingt jours d'incorporation, mais conduits par des officiers -qu'exaltaient le danger de la France et l'honneur menacé de nos armes. -Cette division placée sous les ordres du duc de Padoue, portait à 12 -ou 13 mille hommes le corps du maréchal Marmont, et à 48 ou 50 mille -le total des forces de Napoléon, déduction faite des pertes de la -bataille de Craonne. Il imagina de diriger le corps du duc de Raguse -sur la route qu'il ne voulait pas suivre lui-même, celle de Reims à -Laon. Ce corps, passant par Festieux, et n'ayant pas grande difficulté -à vaincre, viendrait s'établir sur notre droite dans la plaine de -Laon, et, attirant à lui l'attention de l'ennemi, faciliterait à notre -colonne principale le passage du défilé d'Étouvelles à Chivy. (Voir la -carte n<sup>o</sup> 64.) Sans doute, il y avait du danger, même dans cette -précaution, car sur notre gauche Napoléon débouchant par un défilé -étroit, sur notre droite Marmont débouchant à découvert dans la plaine -de Laon, à une distance l'un de l'autre de trois lieues, pouvaient -être accablés successivement, avant d'avoir eu le temps de se donner -la main. Mais que faire? <span class="pagenum"><a id="page470" name="page470"></a>(p. 470)</span> Où n'y avait-il pas danger, et -danger plus grand que celui qu'on allait braver? Il n'était pas -possible en effet de se détourner de Blucher sans l'avoir battu; il -n'était pas possible de suivre en masse la route de Reims sans livrer -celle de Soissons, c'est-à-dire de Paris; dès lors le débouché par le -défilé d'Étouvelles à Chivy étant la suite d'un enchaînement de -nécessités, il fallait s'y résigner, en diminuant de son mieux les -difficultés de l'opération. Évidemment on se donnait plus de chances -de forcer le défilé en ajoutant à l'attaque de gauche une -démonstration accessoire sur la droite. D'ailleurs, une fois -l'obstacle vaincu, Napoléon s'appliquant à s'étendre rapidement à -droite pour donner la main à Marmont, et celui-ci ne se commettant -qu'avec mesure dans la plaine de Laon, les principaux dangers de cette -manière d'opérer pouvaient être conjurés. Au surplus on n'avait, nous -le répétons, que le choix des périls. Le plus grand de tous eût été -d'hésiter et de ne pas agir.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La journée du 8 donnée au repos et au ralliement des -troupes.</span> -La journée du 8 ayant été accordée au repos et au ralliement des -troupes, Napoléon résolut de se porter le 9 mars au matin au milieu de -la plaine humide de Laon. C'était l'audacieux Ney qui devait marcher -en tête, et forcer le défilé d'Étouvelles à Chivy. Pour lui faciliter -sa tâche, Napoléon chargea le général Gourgaud de pénétrer pendant la -nuit avec quelques troupes légères à travers les monticules boisés qui -dominaient notre gauche, et de tourner le défilé en apparaissant -brusquement sur le flanc de la chaussée entre Étouvelles et Chivy. La -division de dragons Roussel avait ordre dès que <span class="pagenum"><a id="page471" name="page471"></a>(p. 471)</span> le défilé -serait franchi, de se précipiter au galop sur la ville de Laon, pour -tâcher d'y pénétrer pêle-mêle avec l'ennemi.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Sanglante bataille de Laon livrée les 9 et 10 mars.</span> -Le maréchal Ney, pour être plus sûr de réussir, se mit en marche le 9, -bien avant le jour, lorsque les troupes alliées étaient encore -plongées dans un profond sommeil. Les soldats du 2<sup>e</sup> léger, sous la -conduite de cet intrépide maréchal, fondirent en colonne serrée sur -Étouvelles, y surprirent une avant-garde de Czernicheff qu'ils -passèrent au fil de l'épée, et, après avoir occupé ce petit village, -se jetèrent sur Chivy dont ils s'emparèrent également. -<span class="sidenote" title="En marge">Ney enlève Chivy par un coup de vigueur, et assure ainsi le -débouché dans la plaine de Laon.</span> -Il arriva même -que la petite colonne du général Gourgaud chargée de tourner le -défilé, ayant trouvé plus de difficulté que la colonne principale, ne -parut devant Chivy qu'après le maréchal Ney. Elle se réunit toutefois -à lui au moment où il entrait dans la plaine de Laon. La division de -dragons Roussel s'élança alors au galop sur la chaussée; mais elle fut -contenue par la mitraille d'une batterie de douze pièces, qui lui tua -quelques hommes avec un chef d'escadron. Il fallut donc s'arrêter et -attendre l'infanterie avant de songer à l'attaque de Laon. Du reste, -le défilé qu'on avait cru si redoutable était heureusement franchi, et -toute l'armée pouvait se déployer dans la plaine. Ney se rangea en -avant de Chivy, vis-à-vis du faubourg de Semilly. (Voir la carte n<sup>o</sup> -64.) Charpentier prit position à gauche avec les deux divisions de -jeunes garde du maréchal Victor, Mortier à droite avec la seconde -division de vieille garde, et avec la division de jeunes garde Poret -de Morvan. Friant à la tête de la principale division de vieille -garde, <span class="pagenum"><a id="page472" name="page472"></a>(p. 472)</span> s'établit au centre, en arrière. Venaient enfin la -cavalerie et la réserve d'artillerie, complétant un total de -trente-six mille combattants. Marmont à trois lieues sur la droite, -séparé de Napoléon par des hauteurs boisées, était avec 12 ou 13 mille -hommes sur la route de Reims, attendant notre canon pour se risquer en -plaine.</p> - -<p>Un épais brouillard couvrait le bassin au milieu duquel Laon s'élève, -et on voyait à peine les tours de la ville se dresser au-dessus de ce -brouillard comme sur une mer. -<span class="sidenote" title="En marge">Attaque et prise des faubourgs de Semilly et d'Ardon.</span> -Favorisé par cette brume épaisse, Ney se -jeta sur le faubourg de Semilly bâti au pied de la hauteur que la -ville couronne; Mortier avec la division Poret de Morvan se jeta à -droite, sur le faubourg d'Ardon situé de même. La vivacité de -l'attaque, l'élan d'un heureux début, le brouillard, tout contribua au -succès de cette double tentative. En une heure nous nous rendîmes -maîtres des deux faubourgs.</p> - -<p>Mais bientôt nous aperçûmes à travers le brouillard qui commençait à -se dissiper, le site singulier qui devait nous servir de champ de -bataille, et l'ennemi put se rassurer en voyant le petit nombre de -soldats qui venaient attaquer ses cent mille hommes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Forme et aspect de la ville de Laon.</span> -Laon s'élève sur un pic de forme triangulaire, assez semblable à un -trépied, haut de deux cents mètres, et dominant de tout côté le bassin -verdoyant qui l'entoure. (Voir la carte n<sup>o</sup> 64.) La vieille ville, -enceinte de murailles crénelées et de tours, occupe en entier le -sommet du tertre. Au pied, dans la plaine, se trouvent au sud les deux -faubourgs de Semilly et d'Ardon, que nous venions d'occuper, au -<span class="pagenum"><a id="page473" name="page473"></a>(p. 473)</span> nord ceux de la Neuville à gauche, de Saint-Marcel au centre, -de Vaux à droite, que nous ne pouvions pas voir, parce que la ville -nous les cachait. Blucher, après avoir cédé le plateau de Craonne à -nos efforts, était bien résolu à disputer la plaine de Laon, en -s'attachant fortement au rocher couronné de murs qui la domine, et aux -faubourgs bâtis tout autour. -<span class="sidenote" title="En marge">Résolution de Blucher de s'y défendre à outrance.</span> -Il y avait dans son âme beaucoup trop de -courage, de patriotisme, d'orgueil, pour abandonner à 48 mille hommes -un champ de bataille qu'il occupait avec 100 mille, qui était de -défense facile, d'importance capitale, et après l'abandon duquel il ne -lui restait qu'à se retirer, sans savoir où il s'arrêterait, car -l'armée de Silésie était séparée de l'armée de Bohême de manière à ne -pouvoir plus la rejoindre. Le sort de la guerre tenait donc à cette -position de Laon, et pour les uns comme pour les autres il fallait en -être maître ou périr.</p> - -<p>Blucher avait un motif de plus de se battre en désespéré. Par suite de -la jalousie qui régnait entre les Prussiens et les Russes, quoiqu'ils -fussent les plus unis des coalisés, il s'était répandu chez les Russes -l'idée fausse qu'à Craonne les Prussiens avaient eu la volonté de les -laisser écraser. Cette prévention, déraisonnable comme la plupart de -celles qui s'élèvent entre alliés faisant la guerre ensemble, avait -amené entre eux une mésintelligence des plus graves; et une bataille -où personne ne se ménagerait, était, outre toutes les nécessités -militaires que nous avons rapportées, une véritable nécessité morale -et politique. Par ces diverses raisons, Blucher avait résolu de -défendre Laon à outrance, et il <span class="pagenum"><a id="page474" name="page474"></a>(p. 474)</span> avait pris dans cette vue de -fort bonnes dispositions.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Distribution des forces de Blucher.</span> -Les troupes prussiennes, qui n'avaient pas combattu la veille étaient, -partie sur la hauteur de Laon, partie en plaine, en face des faubourgs -de Semilly et d'Ardon que nous venions d'enlever. Elles devaient -défendre le poste principal, celui même de Laon. Sur le côté, vers -notre gauche et vers la droite de l'ennemi, Woronzoff se trouvait -entre Laon et Clacy, vis-à-vis des hauteurs boisées à travers -lesquelles nous avions débouché. Les corps des généraux Kleist et -d'York, confondus en un seul, étaient à l'extrémité opposée, -c'est-à-dire à notre droite et à la gauche des alliés, faisant face à -la route de Reims, sur laquelle Marmont était attendu. Restaient -Sacken et Langeron, que Blucher avait placés derrière la hauteur de -Laon, à l'abri de nos regards comme de nos coups, et en mesure, -suivant le besoin, de se porter librement ou sur la chaussée de -Soissons ou sur celle de Reims. Blucher, dans l'ignorance où il était -de nos projets, ne savait pas de quel côté aurait lieu la principale -attaque; il savait seulement par ses reconnaissances, qu'il y avait -des troupes françaises sur les deux routes, et c'est par ce motif -qu'il avait disposé une grosse réserve derrière Laon, pour la diriger -sur le point où le danger se déclarerait.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Blucher reprend les faubourgs de Semilly et d'Ardon.</span> -Dès que le brouillard fut dissipé, Blucher fit attaquer le faubourg de -Semilly dont Ney s'était emparé à l'extrémité de la route de Soissons, -et celui d'Ardon que Mortier avait enlevé un peu à droite de cette -route dans l'intention de donner la main à Marmont. L'infanterie de -Woronzoff attaqua Semilly, <span class="pagenum"><a id="page475" name="page475"></a>(p. 475)</span> et celle de Bulow Ardon. Comme il -est d'usage dans un retour offensif, les Russes et les Prussiens -mirent une grande vigueur dans leur attaque, pénétrèrent dans les deux -faubourgs, et en expulsèrent nos soldats. Déjà même la colonne de -Woronzoff, qui avait enlevé Semilly, s'avançait en masse sur la -chaussée de Soissons, et son mouvement allait couper la retraite aux -troupes de Mortier, lesquelles expulsées d'Ardon se trouvaient en -l'air sur notre droite. -<span class="sidenote" title="En marge">Ney les occupe de nouveau.</span> -À cet aspect, le maréchal Ney se saisissant de -quelques escadrons de la garde, fond sur l'infanterie russe, l'arrête -court, donne à son infanterie le temps de se rallier, et la ramène sur -Semilly qu'il réoccupe victorieusement. Tandis qu'il accomplit cet -exploit sur notre front, à notre droite le général Belliard, -remplaçant Grouchy dans le commandement de la cavalerie, se met à la -tête des dragons d'Espagne (division Roussel), charge à son tour -l'infanterie de Bulow, la culbute, et rouvre au corps de Mortier le -chemin d'Ardon.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Acharnement à se disputer ces deux faubourgs.</span> -Après avoir plusieurs fois pris, perdu, repris, ces faubourgs de -Semilly et d'Ardon, situés au pied du rocher de Laon, les deux armées -restèrent acharnées l'une contre l'autre autour de ces deux points. -L'ennemi rentrait dans la moitié d'un faubourg, on l'en chassait, et -aussitôt il y revenait. Napoléon, dévoré d'impatience, envoyait aide -de camp sur aide de camp au maréchal Marmont, pour presser sa marche, -car il se flattait avec raison que l'apparition de ce maréchal -produirait chez les coalisés un ébranlement moral, dont on pourrait -profiter pour les arracher du pied de cette hauteur à laquelle -<span class="pagenum"><a id="page476" name="page476"></a>(p. 476)</span> ils étaient si fortement attachés. Mais trois lieues de -marécages et de coteaux boisés à traverser, au milieu d'une nuée de -Cosaques, laissaient peu d'espérance de communiquer avec Marmont.</p> - -<p>En attendant, Napoléon pensant que s'il y avait moyen de déloger -Blucher du pied de ce fatal rocher de Laon, c'était en le débordant, -chargea le brave Charpentier avec ses deux divisions de jeune garde, -lesquelles s'étaient couvertes de gloire l'avant-veille, de filer le -long des coteaux boisés qui enceignent la plaine, et d'aller enlever -le village de Clacy sur notre gauche, d'où l'on pouvait partir pour -tourner Laon par le faubourg de la Neuville et par la route de la -Fère.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Mouvement sur la gauche et le village de Clacy -vigoureusement exécuté par le général Charpentier.</span> -Cet ordre fut vaillamment exécuté. Le général Charpentier, longeant le -pied des coteaux, et se tenant au-dessus des prairies marécageuses de -la plaine, tandis que des tirailleurs jetés en avant dans les bois -divisaient l'attention de l'ennemi, traversa successivement Vaucelles, -Mons-en-Laonnois, et aborda enfin le village de Clacy qu'occupait une -division de Woronzoff. Friant, avec une division de la vieille garde, -le suivait pour l'appuyer au besoin. Charpentier se jeta sur Clacy -avec une telle vigueur, qu'il y pénétra malgré la plus énergique -résistance des Russes. Nos jeunes soldats, exaltés par le carnage, -égorgèrent quelques centaines d'hommes à coups de baïonnette. On fit -plusieurs centaines de prisonniers. Ce succès sur notre gauche était -d'assez grande importance pour la suite de la bataille, car il nous -donnait quelques chances de tourner Blucher. Il fut compensé -cependant vers notre droite <span class="pagenum"><a id="page477" name="page477"></a>(p. 477)</span> par la perte du faubourg d'Ardon. -Bulow s'y jeta une dernière fois avec fureur. La division Poret de -Morvan eut son général tué, et fut obligée de se replier. Mais au -centre Ney était resté maître du faubourg de Semilly, en tête de la -chaussée de Soissons. À droite, si nous avions perdu Ardon, nous -avions occupé le village de Leuilly; à gauche nous étions en -possession de Clacy, d'où il était possible de tourner Laon. Il y -avait donc un progrès véritable accompli par la colonne principale que -dirigeait Napoléon en personne, et, malgré notre infériorité -numérique, on pouvait espérer encore de conquérir cette plaine de -Laon, arrosée déjà de tant de sang, mais à condition qu'à notre -extrême droite, c'est-à-dire sur la route de Reims, tout se passerait -heureusement.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le sort de la journée attaché à la diversion que le -maréchal Marmont est chargé d'opérer.</span> -Sur cette route de Reims en effet, Marmont avait enfin débouché de -Festieux dans la plaine de Laon. Son canon s'était fait entendre à -deux heures de l'après-midi, et avait rempli Napoléon d'espérance, -Blucher d'anxiété.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ce maréchal parvient à déboucher par Festieux et à -s'emparer d'Athies sur la droite de Laon.</span> -Il s'était porté par la route de Reims, la jeune division de Padoue en -tête, sur le village d'Athies, en présence des flots de la cavalerie -ennemie. (Voir la carte n<sup>o</sup> 64.) Il avait successivement repoussé -cette cavalerie, puis s'était approché du village même d'Athies. Les -troupes d'York et de Kleist y étaient en position. Marmont, qui -entendait de son côté le canon de l'Empereur, et qui sentait le besoin -de faire quelque chose dans cette journée pour le seconder, crut -devoir emporter Athies. Voulant en faciliter l'attaque à ses jeunes -troupes, il plaça quarante <span class="pagenum"><a id="page478" name="page478"></a>(p. 478)</span> bouches à feu sur son front, et -canonna impitoyablement ce village. Ensuite il le fit assaillir par -l'infanterie du duc de Padoue, et l'enleva. La journée tirant à sa -fin, il s'arrêta, et prit position là même où s'était terminé son -succès.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La journée étant fort avancée, on est obligé de remettre au -lendemain la suite de la bataille.</span> -Jusque-là tout allait bien, et la journée, quoiqu'on n'eût accompli -que la moitié de l'œuvre, promettait de bons résultats pour le -lendemain, si on pouvait toutefois conjurer l'infériorité du nombre, -grave difficulté, car on se battait dans la proportion d'un contre -deux, avec de jeunes troupes contre les plus vieilles bandes de -l'Europe. Pourtant on avait exécuté des choses si extraordinaires dans -cette campagne, et notamment la veille et l'avant-veille, que si le -lendemain on partait vigoureusement du point où l'on était parvenu, et -que Marmont attirant à lui la principale masse de l'ennemi, Napoléon -pût se lancer de Clacy sur les derrières de Laon, le triomphe était -presque certain. Mais il fallait pour qu'il en fût ainsi bien des -circonstances heureuses; il fallait d'abord réussir à se concerter à -grande distance, à travers les bois, les marécages et les Cosaques, -puis enfin passer la nuit, Marmont surtout, dans des positions peu -sûres.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Position hasardée de Marmont au village d'Athies.</span> -Marmont, établi en l'air au village d'Athies, au milieu de la plaine, -attendait les instructions de Napoléon, et avait envoyé le colonel -Fabvier pour aller les chercher à la tête de 500 hommes. Était-ce bien -le cas de les attendre immobile où il était, et n'aurait-il pas dû, -après avoir aperçu dans la journée des masses immenses de cavalerie, -prendre pour la nuit position en arrière, vers Festieux par <span class="pagenum"><a id="page479" name="page479"></a>(p. 479)</span> -exemple, espèce de petit col par lequel il avait débouché dans la -plaine, et où il aurait été en parfaite sécurité? Mais la crainte mal -entendue d'abandonner le terrain conquis dans l'après-midi, le retint, -et l'empêcha d'opérer un mouvement rétrograde que la prudence -conseillait. Ce qui était moins excusable encore en demeurant au -milieu de flots d'ennemis, c'était de ne pas multiplier les -précautions pour se garantir d'une surprise de nuit. -<span class="sidenote" title="En marge">Légèreté de Marmont, qui passe la nuit au milieu de l'armée -ennemie, presque sans se garder.</span>Avec une légèreté -qui ôtait à ses qualités une partie de leur prix, Marmont s'en remit à -ses lieutenants du soin de sa sûreté. Ceux-ci laissèrent leurs jeunes -soldats fatigués se répandre dans les fermes environnantes, et ne -songèrent pas même à protéger la batterie de quarante pièces de canon -qui avait canonné Athies avec tant de succès. C'étaient de jeunes -canonniers de la marine, peu habitués au service de terre, qui étaient -attachés à ces pièces, et qui n'eurent pas le soin de remettre leurs -canons sur l'avant-train, de manière à pouvoir les enlever promptement -au premier danger. Tout le monde, chef et officiers, s'en fia ainsi à -la nuit, dont on aurait dû au contraire se défier profondément.</p> - -<p>Il n'y avait que trop de raisons, hélas, de se défier de cette nuit -fatale, car Blucher, dès qu'il avait entendu le canon de Marmont, -s'était persuadé que l'attaque par la route de Reims était la -véritable, que celle qui avait rempli la journée sur la route de -Soissons était une pure feinte, et qu'il fallait porter par conséquent -sur la route de Reims le gros de ses forces. Il avait sur-le-champ mis -en mouvement Sacken et Langeron restés en réserve derrière Laon, -<span class="pagenum"><a id="page480" name="page480"></a>(p. 480)</span> les avait envoyés, en contournant la ville, à l'appui de -Kleist et d'York, et y avait ajouté la plus grande partie de sa -cavalerie qui de ce côté ne pouvait manquer d'être fort utile. La -journée étant très-avancée quand ce mouvement finissait, il n'avait -pas voulu néanmoins s'en tenir à des dispositions préparatoires, et -avait songé à profiter de l'obscurité pour ordonner une surprise de -nuit exécutée par sa cavalerie en masse.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le corps de Marmont, surpris dans la nuit du 9 au 10, est -mis en déroute.</span> -Vers minuit, en effet, tandis que les soldats de Marmont s'y -attendaient le moins, une nuée de cavaliers se précipitent sur eux en -poussant des cris épouvantables. De vieux soldats, habitués aux -accidents de guerre, auraient été moins surpris, et plus tôt réunis à -leur poste. Mais une panique soudaine se répand dans les rangs de -cette jeune infanterie, qui s'échappe à toutes jambes. Les artilleurs -qui n'avaient pas disposé leurs pièces de manière à les enlever -rapidement, s'enfuient sans songer à les sauver. L'ennemi lui-même au -sein de l'obscurité se mêle avec nous, et fait partie de cette cohue, -pendant que son artillerie attelée, galopant sur nos flancs, tire à -mitraille, au risque d'atteindre les siens comme les nôtres. On marche -ainsi au milieu d'un désordre indicible, sans savoir que devenir, et -Marmont emporté par la foule s'en va du même pas qu'elle. Heureusement -le 6<sup>e</sup> corps, qui faisait le fond des troupes de Marmont, retrouve un -peu de son sang-froid, et s'arrête à ces hauteurs de Festieux, où il -aurait été si facile de se procurer pour la nuit une position sûre. -L'ennemi n'osant pas s'engager plus loin suspend sa poursuite, et nos -soldats <span class="pagenum"><a id="page481" name="page481"></a>(p. 481)</span> délivrés de sa présence finissent par se rallier, et -par se remettre en ordre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'accident arrivé au corps de Marmont laisse Napoléon seul -en présence de toute l'armée de Blucher dans la plaine de Laon.</span> -Cet accident, l'un des plus fâcheux qui soient jamais arrivés à un -général, surtout à cause des conséquences dont il fut suivi, ne nous -avait coûté matériellement que quelques pièces de canon, deux ou trois -cents hommes mis hors de combat, et un millier de prisonniers, qui -revinrent en partie le lendemain, mais il ruinait notre entreprise -déjà si difficile et si compliquée. En apprenant dans la nuit cette -déplorable échauffourée, Napoléon s'emporta contre le maréchal -Marmont, mais s'emporter ne réparait rien, et il s'occupa -immédiatement du parti à prendre. Renoncer à son attaque et se -retirer, c'était commencer une retraite qui devait aboutir à la ruine -de la France et à la sienne. Attaquer, quand la diversion confiée à -Marmont n'était plus possible, quand on allait avoir devant soi les -masses de l'ennemi accumulées entre Laon et la chaussée de Soissons, -était bien téméraire. Tous les partis menaient presque à périr. -N'écoutant que l'énergie de son âme, Napoléon voulut essayer sur Laon -une tentative désespérée, pour voir si le hasard, qui est si fécond à -la guerre, ne lui vaudrait pas ce que n'avaient pu lui procurer les -plus savantes combinaisons.</p> - -<p>Il allait se précipiter sur Laon lorsque Blucher le prévint. Ce -dernier avait songé d'abord à jeter sur Marmont une moitié de son -armée, le prenant pour notre colonne principale. Mais dans son -état-major des voix nombreuses s'étaient élevées contre ce projet, et -on lui avait prouvé qu'il fallait avant tout tenir tête à Napoléon -devant la ville de Laon. Blucher, <span class="pagenum"><a id="page482" name="page482"></a>(p. 482)</span> malade ce jour-là, et -cédant plus que de coutume à l'avis de ses lieutenants, avait donc -suspendu le mouvement prescrit, et s'était décidé à diriger son effort -droit devant lui, sur Clacy notamment, par où Napoléon menaçait de le -tourner.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Journée du 10, et efforts désespérés de Napoléon pour -enlever Laon.</span> -Au moment où Napoléon ébranlait ses troupes pour renouveler ses -attaques, trois divisions de l'infanterie de Woronzoff se portant à -notre gauche, se déployèrent autour du village de Clacy avec -l'intention de l'enlever. Le général Charpentier, qui avait remplacé -Victor, était à Clacy avec sa division de jeune garde et celle du -général Boyer, fort décimées l'une et l'autre par les derniers -combats. Ney avait de son côté appuyé à gauche pour soutenir le -général Charpentier, et avait disposé son artillerie un peu en arrière -et à mi-côte de manière à prendre d'écharpe les masses russes qui -allaient se jeter sur Clacy. Dès neuf heures du matin une lutte -opiniâtre recommença autour de cet infortuné village, dont la -position, heureusement pour nous, était légèrement dominante. Le -général Charpentier, qui dans ces journées montra autant d'énergie que -d'habileté, laissa l'infanterie russe s'avancer à petite portée de -fusil, et puis l'accueillit avec un feu de mousqueterie épouvantable. -Les officiers et sous-officiers se prodiguaient pour suppléer au -défaut d'instruction de leurs jeunes soldats, dans lesquels ils -trouvaient du reste un dévouement sans bornes. La première division -russe essuya un feu si meurtrier qu'elle fut renversée au pied de la -position, et immédiatement remplacée par une autre qui ne fut pas -mieux traitée. Les troupes assaillantes <span class="pagenum"><a id="page483" name="page483"></a>(p. 483)</span> recevaient, outre le -feu de Clacy, celui de l'artillerie du maréchal Ney, laquelle, -très-avantageusement placée, comme nous venons de le dire, exerçait -d'affreux ravages. À la vérité, quelques-uns des projectiles de cette -artillerie atteignaient nos soldats à Clacy, mais dans l'ardeur dont -on était animé, on ne songeait avant tout qu'à arrêter l'ennemi et à -le détruire, n'importe à quel prix.</p> - -<p>La même attaque, renouvelée cinq fois par les Russes, échoua cinq fois -devant l'héroïsme du général Charpentier et de ses soldats. Les Russes -rebutés se replièrent alors sur Laon. Napoléon, reprenant un peu -d'espérance, et se flattant d'avoir peut-être fatigué la ténacité de -Blucher, porta les deux divisions de Ney (Meunier et Curial) droit sur -Laon, par le faubourg de Semilly que nous n'avions pas cessé -d'occuper. Nos jeunes soldats, lancés par Ney sur la hauteur, -renversèrent tout devant eux, gravirent l'une des faces du pic -triangulaire de Laon, et, profitant de la forme du terrain, creuse et -rentrante en cet endroit, parvinrent jusqu'aux murailles de la ville. -Mais la solide infanterie de Bulow les arrêta au pied du rempart, puis -les criblant de mitraille, les força de redescendre de cette hauteur -fatale, devant laquelle devait échouer la fortune de nos armes. -Napoléon, cependant, qui ne renonçait pas encore à arracher Blucher de -ce poste, envoya fort loin sur notre gauche Drouot à la tête d'un -détachement, pour voir s'il ne serait pas possible de se porter sur la -route de La Fère, et d'inquiéter assez l'ennemi pour lui faire lâcher -prise.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Nécessité pour Napoléon de battre en retraite.</span> -Drouot après une hardie reconnaissance, ayant <span class="pagenum"><a id="page484" name="page484"></a>(p. 484)</span> déclaré avec -une sincérité qu'on ne mettait jamais en doute, l'impossibilité de -cette dernière tentative, Napoléon se résigna enfin à considérer -Blucher comme inexpugnable. Depuis quarante-huit heures ils l'étaient -l'un pour l'autre, et Blucher avait été aussi impuissant contre les -villages de Clacy et de Semilly, que Napoléon contre la hauteur de -Laon. Mais Napoléon ne pouvait pas être inexpugnable vingt-quatre -heures de plus, si Blucher, revenant au projet de marcher en masse par -la route de Laon à Reims, refoulait Marmont sur Berry-au-Bac, et -passait l'Aisne sur notre droite. Il n'y avait donc pas moyen de -demeurer où l'on était, et il fallait rebrousser chemin pour se -replier sur Soissons. Quelque douloureuse que fût cette résolution, -comme elle était indispensable, Napoléon la prit sans hésiter, et le -lendemain, 11 mars au matin, il repassa le défilé de Chivy et -d'Étouvelles, pour se reporter sur Soissons, tandis que Marmont, -établi au pont de Berry-au-Bac, défendait l'Aisne au-dessus de lui. -L'ennemi se garda bien de suivre ce lion irrité, dont les retours -faisaient trembler même un adversaire victorieux. Napoléon put donc -regagner Soissons sans être inquiété.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Résultat des sanglantes batailles de Craonne et de Laon.</span> -Ces trois terribles journées du 7 à Craonne, du 9 et du 10 à Laon, -avaient coûté à Napoléon environ 12 mille hommes, et si elles en -avaient coûté 15 mille à l'ennemi, c'était une médiocre consolation, -parce qu'il lui restait près de 90 mille combattans, et que nous n'en -avions guère plus de 40 mille, même avec la petite division du duc de -Padoue qui était venue renforcer le maréchal Marmont. <span class="pagenum"><a id="page485" name="page485"></a>(p. 485)</span> Le pis -de tout cela, c'étaient non la perte numérique mais la perte morale, -et les conséquences militaires des dernières opérations. Négliger un -moment Schwarzenberg pour aller de nouveau battre Blucher, et revenir -ensuite sur Schwarzenberg, soit qu'on tombât directement sur celui-ci, -soit qu'on recueillît auparavant les garnisons, était la dernière -combinaison que Napoléon avait imaginée, et qui devait, si la fortune -ne le trahissait pas, le conduire à expulser les ennemis du -territoire. Mais n'ayant pas battu Blucher, bien qu'il l'eût rudement -traité, il allait être suivi par cet infatigable adversaire en se -rejetant sur Schwarzenberg, et il était exposé à les voir se réunir -tous deux pour l'accabler. Le danger était évident et très-difficile à -conjurer.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se replie sur Soissons.</span> -Napoléon rentra donc fort triste dans Soissons, mais moins triste que -l'armée qui comprenait bien la situation et commençait à craindre que -tant d'efforts ne fussent impuissants pour sauver la France. Mais -l'inflexible génie de Napoléon, éclairé par sa grande expérience, -laquelle lui montrait que les chances de la guerre sont inépuisables, -et qu'il n'y a jamais à désespérer pourvu qu'on persévère, -l'inflexible génie de Napoléon n'était point abattu. Il comptait -encore sur de faux mouvements de l'ennemi, et se flattait qu'une faute -du présomptueux Blucher, peut-être du prudent Schwarzenberg lui-même, -lui rendrait bientôt sa fortune perdue. Il n'avait pas cessé, au -surplus, d'être placé entre ses deux adversaires, et en mesure par -conséquent d'empêcher leur jonction; il avait encore <span class="pagenum"><a id="page486" name="page486"></a>(p. 486)</span> à Paris -quelques ressources, et, s'il livrait cette capitale à elle-même, pour -se porter vers les places, il en devait trouver là de bien plus -considérables, avec lesquelles il pourrait peut-être changer la face -des choses. Il conserva donc une fermeté dont peu d'hommes de guerre -ont donné l'exemple, et peut-être aucun, car jamais mortel n'était -descendu d'une position si haute dans une situation si affreuse. Il -avait en effet soulevé le monde contre sa personne, et en avait -complétement détaché la France! -<span class="sidenote" title="En marge">Tandis que Napoléon remet un peu d'ordre dans son armée, et -lui procure quelque repos et quelques vivres, le corps de Saint-Priest -vient s'offrir à ses coups.</span> -Il lui restait, à la vérité, un corps -d'admirables officiers, formés à son école, remplis d'un saint -désespoir qu'ils communiquaient à l'héroïque jeunesse de France, -ramassée en marchant pour la faire tuer avec eux; il lui restait son -inépuisable génie, l'orgueil de sa grande fortune, et il n'était pas -troublé, sans doute aussi parce que, même dans sa chute, il -entrevoyait une gloire ineffaçable. Rentré dans Soissons que l'ennemi -n'avait pas osé garder, il attendait, l'œil fixé sur ses -adversaires, lequel d'entre eux commettrait la faute dont il espérait -profiter. Il y était depuis vingt-quatre heures, occupé à donner du -pain, des souliers, quelque repos, et une organisation un peu -meilleure à ses jeunes soldats, lorsqu'un des nombreux ennemis -attachés à sa suite vint se placer à portée de ses coups. C'était le -général de Saint-Priest qui amenait un nouveau détachement tiré du -blocus des places, où il avait été remplacé par des milices -allemandes. Il était venu des Ardennes sur Reims, et avait expulsé de -cette ville le détachement de Corbineau. C'étaient quinze mille -soldats russes ou prussiens, commandés par <span class="pagenum"><a id="page487" name="page487"></a>(p. 487)</span> un excellent -officier, Français malheureusement, que la haine du régime de 1793 -avait conduit jadis en Russie, et qui n'avait pas su en revenir -lorsque ce régime avait cessé d'ensanglanter la France. Ce n'était pas -là une proie assez importante pour dédommager Napoléon de ses derniers -échecs, mais en se jetant sur elle il pouvait faire sentir encore le -danger de son voisinage, et rendre ses adversaires plus circonspects. -En attendant une meilleure fortune, celle-là n'était point à -dédaigner.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Combat de Reims, et destruction du corps du Saint-Priest.</span> -Tandis que Blucher était arrêté au bord de l'Aisne, par la position -que Marmont avait prise à Berry-au-Bac, Napoléon fit ses dispositions -pour courir de Soissons à Reims, et accabler le corps de Saint-Priest. -Le 12 au soir il prescrivit à Marmont de laisser à Berry-au-Bac les -forces indispensables, de se porter sur Reims avec le reste, tandis -que lui s'y rendrait par la route de Fismes. Ils devaient, le -lendemain 13 au matin, opérer leur jonction à une lieue de Reims. Le -plus grand secret fut ordonné et observé.</p> - -<p>Le 12 mars, dans la nuit, Napoléon après avoir fait mettre à Soissons -trente bouches à feu en batterie, derrière des sacs à terre et des -tonneaux, après avoir détruit tous les obstacles qui nuisaient à la -défense, après avoir laissé pour garnison quelques fragments de -bataillons et un bon commandant, partit pour Reims avec la -demi-satisfaction que devait lui inspirer le succès vers lequel il -marchait. Dès la pointe du jour, il rencontra le corps de Marmont et -le maréchal lui-même, auquel il adressa quelques reproches, moins -sévères toutefois qu'il n'aurait eu le droit de les faire, et poussa -sur <span class="pagenum"><a id="page488" name="page488"></a>(p. 488)</span> Reims les trente mille hommes qu'il avait réunis pour ce -coup de main.</p> - -<p>En route, on trouva sur la droite, au village de Rosnay, deux -bataillons prussiens qui faisaient la soupe. (Voir la carte n<sup>o</sup> 64.) -On troubla leur repas en les prenant tous, malgré une certaine -résistance de leur part, puis on arriva en face de Reims. Napoléon, -qui aurait voulu enlever le corps de Saint-Priest tout entier, -songeait à faire passer la Vesle à ses troupes à cheval, et à les -porter au delà de Reims pour couper la retraite à l'imprudent ennemi -tombé dans ses filets. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) Mais les alliés avaient -détruit le pont qu'il eût été trop long de rétablir, et il fallut se -borner à culbuter sur Reims les troupes de Saint-Priest qui en étaient -sorties pour défendre les hauteurs. On les aborda avec la plus grande -vigueur, et après un combat fort court on les rejeta des hauteurs sur -la ville. Alors l'Empereur lança sur elles les régiments des gardes -d'honneur. Le général Philippe de Ségur, qui commandait l'un de ces -régiments, tourna l'extrême gauche de l'ennemi, culbuta sa cavalerie, -et enleva onze pièces de canon. L'infanterie russe prise à revers par -ce mouvement se précipita sur Reims. Elle voulut défendre les portes -de la ville, mais on enfonça ces portes à coups de canon, puis on -entra pêle-mêle avec elle, et on ramassa quatre mille prisonniers. Ce -rapide coup de main qui nous avait à peine coûté quelques centaines -d'hommes, en fit perdre environ six mille au corps de Saint-Priest, -qui fut pour le moment rejeté assez loin. M. de Saint-Priest lui-même -y perdit la vie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page489" name="page489"></a>(p. 489)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Le combat de Reims, en procurant quelque -consolation à Napoléon, ne lui rend pas la position qu'il avait après -Montmirail et Montereau.</span> -Ce succès, sans rendre à Napoléon l'ascendant qu'il avait après -Montmirail, avait l'avantage de procurer quelques consolations à son -armée, et de contenir l'ennemi, qui sentait la nécessité de réfléchir -à ses moindres mouvements en face d'un tel adversaire. Il s'arrêta à -Reims pour voir ce qu'allaient lui conseiller les événements.</p> - -<p>La situation avait en effet bien changé, militairement et -politiquement, pendant les dix ou douze jours qu'il venait d'employer -à se mesurer avec Blucher. En quittant Troyes il avait laissé le -maréchal Oudinot, le général Gérard, le maréchal Macdonald, à la -poursuite du prince de Schwarzenberg, avec ordre de pousser celui-ci -jusqu'au delà de l'Aube, pendant qu'on feignait de négocier un -armistice à Lusigny. Il avait en même temps ordonné à ses lieutenants, -qui comptaient trente et quelques mille hommes à eux trois, de faire -crier <cite>Vive l'Empereur!</cite> aux avant-postes, afin de persuader à -l'ennemi qu'il n'était pas parti. Mais une telle illusion n'avait pas -duré vingt-quatre heures. La manière dont s'était exécutée la -poursuite après son départ, avait été suffisante pour montrer qu'il -n'y était plus, et le prince de Schwarzenberg qui avait promis de -reprendre l'offensive aussitôt que Napoléon se détournerait de lui -pour se jeter sur Blucher, avait tenu parole dès le 27 février au -matin. Voulant ramener sur l'Aube les troupes françaises qui avaient -franchi cette rivière à sa suite, il avait dirigé le maréchal de Wrède -vers Bar-sur-Aube, et le prince de Wittgenstein vers le pont de -Dolancourt. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) Il avait gardé <span class="pagenum"><a id="page490" name="page490"></a>(p. 490)</span> sous la -main Giulay et les réserves autrichiennes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Événements entre le prince de Schwarzenberg et les -maréchaux laissés à la garde de la Seine.</span> -Le maréchal Oudinot et le général Gérard étaient en position sur -l'Aube, le maréchal Macdonald sur la Seine. Les deux premiers, -particulièrement menacés, ayant aperçu le 27 au matin le retour -offensif de l'ennemi, s'étaient portés, le général Gérard à -Bar-sur-Aube, et le maréchal Oudinot à Dolancourt, pour disputer sur -ces deux points le passage de l'Aube. Le maréchal Oudinot jugeant -mauvaise la position de Dolancourt, car elle était dominée de toute -part, pensant de plus qu'un mouvement rétrograde décèlerait trop le -départ de Napoléon, avait imaginé de se tenir en avant de l'Aube, et -de défendre à outrance les hauteurs d'Arsonval et d'Arrentières. -Laissant la division des gardes nationales Pacthod pour couvrir le -pont de Dolancourt, il avait porté sur la hauteur au delà les deux -brigades de la division Leval, et la brigade qui restait de la -division Boyer. -<span class="sidenote" title="En marge">Héroïque combat de Dolancourt soutenu par les troupes -d'Espagne contre l'armée de Bohême.</span> -Ces trois brigades tirées d'Espagne, appuyées par les -dragons venus également d'Espagne, et comprenant 7 mille fantassins et -2 mille chevaux, avec tout au plus trente bouches à feu amenées du -fond de la vallée de l'Aube, avaient eu grand'peine à se soutenir en -présence des cent bouches à feu de l'ennemi. Les brigades Montfort et -Chassé, mitraillées d'abord, puis assaillies par les cuirassiers -autrichiens, avaient tenu ferme, et repoussé toutes les attaques, -tandis que le comte de Valmy passant l'Aube à gué, venait à leur -secours. Ces deux brigades d'infanterie, complétement enveloppées sans -en être émues, secourues tour à tour par la brigade Pinoteau, et par -<span class="pagenum"><a id="page491" name="page491"></a>(p. 491)</span> les dragons d'Espagne qui avaient chargé au galop la -formidable artillerie des Autrichiens et tué les canonniers sur les -pièces, avaient conservé leur champ de bataille toute une journée. -Enfin vers la nuit, voyant fondre sur elles le reste de la grande -armée de Bohême, elles avaient quitté les hauteurs, regagné le bord de -la rivière, et opéré leur retraite dans le meilleur ordre. Ce combat -admirable de 8 à 9 mille hommes contre 30 mille d'abord, puis contre -40 mille, avait coûté à l'ennemi 3 mille hommes, et à nous 2 mille. Si -Napoléon n'avait eu que de pareils soldats, le résultat de cette -grande lutte eût été certainement différent.</p> - -<p>Tandis qu'Oudinot avec les troupes d'Espagne défendait si bien les -hauteurs en avant de Dolancourt, le général Gérard de son côté avait -arrêté les Bavarois devant Bar-sur-Aube, et leur avait tué beaucoup -d'hommes tout en perdant lui-même très-peu de monde, grâce aux -barricades dont il s'était couvert. Macdonald entendant la canonnade -avait couru de la Seine à l'Aube, pour coopérer à la défense des -postes attaqués.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Retraite des maréchaux sur la Seine.</span> -Bien que ce rude combat, dans lequel le prince de Wittgenstein avait -été blessé gravement et le prince de Schwarzenberg légèrement, fût de -nature à rendre l'armée de Bohême plus prudente encore que de coutume, -pourtant il était facile de reconnaître au nombre de troupes déployées -que ce n'était là qu'un rideau, et que Napoléon était ailleurs. Si le -prince de Schwarzenberg avait pu conserver encore un seul doute à cet -égard, il l'aurait perdu en voyant devant lui tout au plus 8 à 9 -mille hommes. <span class="pagenum"><a id="page492" name="page492"></a>(p. 492)</span> Dès lors ses projets de retraite sur Chaumont -avaient dû être abandonnés, et soit qu'il fût aiguillonné par le blâme -des alliés, soit qu'il fût jaloux de tenir la parole donnée à l'armée -de Silésie, il avait résolu de se reporter en avant, et de reprendre -la position de Troyes au moins, pendant que Blucher continuait à -courir les hasards d'une marche isolée. Le 28 donc il s'était remis en -mouvement, et les trois généraux français, jugeant avec raison que -l'Aube n'était pas tenable, que la position de Troyes elle-même -pouvait être tournée de tout côté, s'étaient repliés sur la Seine -entre Nogent et Montereau, livrant à chaque pas de vigoureux combats -d'arrière-garde. Le prince de Schwarzenberg les avait suivis, avait -réoccupé Troyes, et bordé la Seine de Nogent à Montereau. Il avait -pris la ferme résolution, Blucher avançant sur Paris, de ne pas le -laisser avancer seul.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Aggravation de la situation politique comme de la situation -militaire.</span> -Militairement la situation s'était donc fort gâtée pendant les dix ou -douze jours employés par Napoléon à combattre Blucher. Politiquement, -elle était singulièrement empirée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Rupture des conférences de Lusigny.</span> -Les conférences de Lusigny avaient été définitivement abandonnées, le -prince de Schwarzenberg n'en ayant plus besoin pour se débarrasser de -la poursuite de Napoléon, et Napoléon s'obstinant à cacher une -question de frontières sous une question d'armistice. En entrant à -Troyes, le prince avait congédié les commissaires qui avaient essayé -un instant d'arrêter l'effusion du sang par une suspension d'armes. Du -reste, il l'avait fait avec regret, et contraint uniquement par -l'esprit qui régnait dans la coalition.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page493" name="page493"></a>(p. 493)</span> <span class="sidenote" title="En marge">À Châtillon le délai fatal approche. Secrètes -instances de M. de Metternich pour qu'on traite à tout prix.</span> -À Châtillon également on était à la veille de rompre. Nous avons dit -qu'en faisant signer à Chaumont le traité du 1<sup>er</sup> mars, lord -Castlereagh avait obtenu qu'on fixât un délai fatal, après lequel on -cesserait d'attendre le contre-projet demandé à M. de Caulaincourt. Le -délai fixé était celui du 10 mars, et on avait déclaré à M. de -Caulaincourt qu'après le 10 mars le congrès serait dissous, et toute -négociation remise jusqu'à la destruction des uns ou des autres. Le -prince Esterhazy, envoyé secrètement par M. de Metternich à M. de -Caulaincourt, lui avait renouvelé le conseil de traiter, de traiter à -tout prix, car ce moment passé on ne voudrait plus négocier avec -Napoléon, et on viserait à lui ôter non-seulement le Rhin, mais le -trône. M. de Caulaincourt avait mandé ces détails au quartier général, -en suppliant l'Empereur de lui permettre de se désister en quelques -points des bases de Francfort, car, s'il persistait dans ses -résolutions, la négociation serait rompue à l'instant, et après sa -grandeur son existence même serait mise en question.</p> - -<p>Ce qu'écrivait M. de Caulaincourt, d'après les avis enveloppés, mais -sincères du prince Esterhazy, était rigoureusement exact. -<span class="sidenote" title="En marge">Impatience d'en finir chez les alliés.</span> -À l'impatience d'entrer à Paris qu'éprouvait Alexandre, à la haine -furieuse qui animait les Prussiens, étaient venues s'ajouter les -excitations du parti royaliste. -<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de M. de Vitrolles au quartier général des -souverains, et effet de ses communications.</span> -M. de Vitrolles expédié, comme on l'a -vu, avec une commission avouée de M. de Dalberg, mais non avouée de M. -de Talleyrand, avait réussi, après beaucoup de traverses, à gagner le -quartier général des alliés, <span class="pagenum"><a id="page494" name="page494"></a>(p. 494)</span> et à s'y faire admettre, en se -servant des signes de reconnaissance dont il était porteur pour M. de -Stadion. Quoiqu'il fût tout à fait inconnu des ministres de la -coalition, ils avaient fini par prendre confiance en lui, en écoutant -son langage sincère et passionné, en écoutant surtout l'énumération -des noms considérables dont il s'autorisait. C'était le premier -message sérieux que recevaient les souverains alliés, et il produisait -chez eux, outre beaucoup de satisfaction, un redoublement de courage, -car l'espérance de trouver dans Paris même un parti qui leur en -ouvrirait les portes, et une fois entrés les aiderait à constituer un -gouvernement avec lequel ils pourraient traiter, cette espérance, -d'abord très-vive quand ils avaient passé le Rhin, très-affaiblie -depuis en voyant si peu de manifestations royalistes éclater autour -d'eux, se réveillait maintenant, et augmentait fort leur résolution de -marcher en avant. Ils avaient longuement questionné M. de Vitrolles -sur l'intérieur de Paris, s'étaient plaints de n'en rien savoir, et -lui avaient répété le thème en usage, que, n'étant pas venus pour ou -contre la cause d'une dynastie, ils ne songeraient à écarter Napoléon -du trône que si la France en manifestait le vœu formel, qu'alors -ils seraient heureux de contribuer à la délivrer du joug qui pesait -sur elle et sur l'Europe. À cela M. de Vitrolles, s'appuyant des noms -de MM. de Talleyrand et de Dalberg fort appréciés au camp des alliés, -et beaucoup plus que les noms les plus qualifiés parmi les royalistes, -avait répondu que la France, tremblante sous la tyrannie impériale, -n'osait pas manifester <span class="pagenum"><a id="page495" name="page495"></a>(p. 495)</span> ses véritables sentiments, que sachant -d'ailleurs les cours de l'Europe occupées à négocier à Châtillon avec -Napoléon, elle était encore moins disposée à lever contre lui -l'étendard de la révolte, étendard que les souverains armés n'osaient -pas lever eux-mêmes, mais que si on rompait définitivement avec lui, -les monarques alliés verraient éclater autour d'eux un élan unanime en -faveur de la maison de Bourbon. Il était malheureusement vrai que -l'aversion de la France pour le despotisme et pour la guerre -affaiblissait en elle l'horreur de l'étranger, et que bien qu'elle eût -complétement oublié les Bourbons, elle accepterait volontiers tout -gouvernement, quel qu'il fût, qui la débarrasserait de souffrances -devenues insupportables. -<span class="sidenote" title="En marge">Les souverains répondent qu'ils attendent pour rompre avec -Napoléon et écouter les ennemis de sa dynastie l'expiration du délai -fatal fixé à Châtillon.</span> -Cette vérité, sans doute exagérée par -l'envoyé de MM. de Talleyrand et de Dalberg, avait fait naturellement -impression sur les ministres et les souverains réunis à Troyes, et ils -avaient répondu à M. de Vitrolles qu'on était obligé de continuer -jusqu'au terme convenu les conférences de Châtillon; que si Napoléon -acceptait les frontières de 1790, on traiterait avec lui; que dans le -cas contraire, on romprait, et on entendrait alors tout ce qui -pourrait être dit en faveur d'un autre gouvernement que le sien, -pourvu que ce gouvernement convînt à la France et présentât des -chances de durée. Mais les partisans de la guerre à outrance, -quoiqu'ils n'eussent pas besoin d'être excités, en apprenant ces -communications, avaient senti redoubler leur désir de rompre à -Châtillon, et de marcher sur Paris. C'était là le motif des avis -réitérés et secrets que l'Autriche faisait parvenir à <span class="pagenum"><a id="page496" name="page496"></a>(p. 496)</span> M. de -Caulaincourt. Quelques moments encore et tout allait donc changer de -face<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Lien vers la note 17"><span class="smaller">[17]</span></a>!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon, loin de vouloir céder, fait convoquer le conseil -de l'Empire, dans l'espérance que ce conseil sera indigné en entendant -les propositions faites à Châtillon.</span> -À Paris la situation prenait également un aspect des plus menaçants. -Napoléon avait, comme on l'a vu, envoyé à la régente Marie-Louise le -traité proposé par les plénipotentiaires à Châtillon, et s'était -flatté que ce traité déshonorant révolterait quiconque sentait couler -du sang dans ses veines. Un conseil en effet, réuni le 4 mars en -présence de Marie-Louise et de Joseph, avait reçu communication de -toutes les pièces de la négociation. Napoléon, qui avait tant altéré -la vérité à l'égard des négociations de Prague, et même de celles de -Francfort, s'était décidé cette fois à la dire tout entière, parce -qu'il espérait qu'elle soulèverait les cœurs! Hélas! elle n'avait -fait que les consterner, énervés qu'ils étaient par un long -despotisme! -<span class="sidenote" title="En marge">Séance du conseil de l'Empire.</span> -On comptait parmi les hommes composant ce conseil de bons -citoyens, d'honnêtes gens, mais ils avaient autant peur de déplaire à -Napoléon, en conseillant la paix immédiate, qu'au public, en -conseillant la continuation de la guerre. Ils n'avaient donc reçu -qu'avec une sorte de crainte l'invitation de délibérer sur ce grave -sujet. Dans ce conseil auquel assistaient, outre l'Impératrice et -Joseph, les grands dignitaires, <span class="pagenum"><a id="page497" name="page497"></a>(p. 497)</span> les ministres, et quelques -présidents du Conseil d'État, on avait, après la lecture des pièces, -gardé un long silence de surprise et d'effroi. Puis Joseph qui -présidait, forçant chacun par une interpellation directe à rompre ce -silence, les vingt membres présents avaient balbutié leur avis en un -langage embarrassé, et avec la brièveté non pas de l'énergie mais de -la faiblesse. Le traité proposé, suivant ces divers opinants, était -désolant; selon même quelques-uns qui avaient appelé les choses par -leur nom, il était une véritable capitulation. Il fallait espérer, -disaient-ils, que le génie de l'Empereur, qui avait opéré tant de -prodiges, accomplirait encore celui de repousser l'ennemi une dernière -fois, et de lui arracher des conditions plus acceptables. Toutefois on -ne connaissait pas la situation, Napoléon seul la connaissait, seul -pouvait la juger, et émettre un avis éclairé (ce qui était bien vrai -grâce à la forme du gouvernement); mais si pourtant la situation était -aussi désespérée qu'on le disait, et qu'elle paraissait l'être, à -juger des choses d'après les apparences, ne conviendrait-il pas mieux -de traiter sur le pied des anciennes frontières, que de laisser entrer -l'étranger dans Paris? On ne pouvait se le dissimuler, si l'étranger -pénétrait dans la capitale, il ne respecterait pas la dynastie -glorieuse sous laquelle on avait le bonheur de vivre; il tenterait un -bouleversement intérieur, et c'était là une calamité qu'il fallait -écarter à tout prix. Sans doute c'était une perte sensible que celle -de la Belgique, mais il valait mieux perdre la Belgique que la France, -et surtout que le trône. D'ailleurs la France, après tout, telle -qu'elle avait <span class="pagenum"><a id="page498" name="page498"></a>(p. 498)</span> été sous Louis XIV, ayant son empereur à sa -tête, serait toujours grande, car sa grandeur ne dépendait pas d'une -ou deux provinces. Napoléon avait assez déployé le génie de la guerre, -il serait bien à désirer qu'il eût le temps de déployer aussi le génie -de la paix, et qu'il pût procurer au pays autant de félicité qu'il lui -avait procuré de gloire. Alors, bientôt remise de son épuisement, la -France trouverait l'occasion de recouvrer ce que la violence de -l'étranger lui enlevait aujourd'hui. -<span class="sidenote" title="En marge">Ce Conseil plutôt consterné qu'indigné, incline à -l'adoption des conditions proposées.</span> -Mais en tout cas, répétaient ces -hommes asservis qui souhaitaient ardemment la paix sans même oser le -dire, en tout cas, si Sa Majesté Impériale, qui seule avait le secret -des affaires, qui seule pouvait prononcer en connaissance de cause, -inclinait à accepter les anciennes frontières plutôt que de courir de -nouveaux hasards, le Conseil était d'avis que l'honneur de l'Empereur -le permettait, car son honneur véritable c'était l'intérêt de la -France, et l'intérêt de la France c'était la paix immédiate.—</p> - -<p>Certes l'intérêt de la France c'était la paix, mais c'était son -intérêt un an, deux ans, six ans plus tôt, et c'est alors qu'il aurait -fallu le dire. Aujourd'hui, à continuer la guerre, il n'y avait de -danger que pour la dynastie, car assurément on ne ferait la France -sous les Bourbons ni plus petite, ni plus dénuée d'influence que ne le -voulaient les plénipotentiaires de Châtillon; il est même certain que, -dans le soin qu'on apportait à l'affaiblir, la crainte de Napoléon -entrait pour beaucoup, et qu'avec les Bourbons on chercherait -infiniment moins à réduire sa puissance naturelle et séculaire. Les -choses en <span class="pagenum"><a id="page499" name="page499"></a>(p. 499)</span> étant à ce point, il n'y avait pas grand péril à -risquer encore quelques batailles, pour amener peut-être une -transaction entre les anciennes et les nouvelles frontières, pour -avoir Mayence en sacrifiant Anvers. Un seul homme, il faut le nommer, -M. de Cessac, vota pour qu'on ne souscrivît pas aux propositions de -Châtillon. Du reste, même dans ce moment suprême, ce fut de la part -des membres du Conseil de régence un concours de soumission inouï. Les -plus hardis énonçaient d'un ton un peu plus rogue les mêmes -bassesses.—La paix, la guerre, comme l'Empereur voudrait!...—Tel -était leur unique avis, en laissant voir cependant que si par hasard -l'Empereur préférait la paix, c'était bien là ce qu'ils désiraient -tous<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Lien vers la note 18"><span class="smaller">[18]</span></a>.</p> - -<p>Napoléon avait toujours manifesté un extrême dédain pour les réunions -nombreuses où l'on devait traiter de guerre ou de politique, parce -qu'en effet il y avait trouvé les hommes tels que les fait le -despotisme, la plupart ayant peu d'opinion, quelques-uns seulement -capables de s'en faire une, et parmi ces derniers les uns cherchant la -pensée du maître pour y conformer la leur, les autres contredisant par -mauvais caractère ou par mécontentement. Ce Conseil, si Napoléon avait -pu y assister, aurait bien justifié son sentiment, et révélé les -conséquences du régime sous lequel il avait fait succomber la France, -et sous lequel il allait succomber lui-même. Au surplus il eût été -fort déçu, car c'était une explosion d'indignation patriotique qu'il -avait voulu provoquer, <span class="pagenum"><a id="page500" name="page500"></a>(p. 500)</span> et on lui envoyait au contraire une -humble et tremblante supplication pour la paix, écrite entre deux -peurs: peur de lui, peur de l'ennemi.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Malgré l'humilité que montrent en public les principaux -personnages de l'État, ils se déchaînent dans les entretiens privés -contre l'entêtement de Napoléon.</span> -Mais l'humilité qu'on avait montrée devant son épouse, devant son -frère et son fidèle archichancelier Cambacérès, on la dépouillait hors -de la présence de ces témoins redoutés, et on tenait partout ailleurs -un langage bien différent. De la soumission on passait brusquement à -une véritable fureur contre son entêtement.—<cite>Cet homme est fou!</cite> -était le propos qu'on entendait dans toutes les bouches.—Il nous fera -tous tuer, disaient des gens qui n'avaient jamais paru sur un champ de -bataille. -<span class="sidenote" title="En marge">Langage imprudent des amis de Joseph.</span> -Parmi les hommes particulièrement attachés à Joseph, et en -général c'étaient des employés militaires ou civils qui étaient allés -chercher à Madrid la faveur qu'ils ne trouvaient point à Paris, on -commençait à insinuer qu'il fallait remettre dans les mains de Joseph -le pouvoir de sauver la France. Ces amis de Joseph, fort maltraités -par Napoléon qui les accusait d'être la cause de nos malheurs en -Espagne, lui payaient ses mauvais traitements en mauvais propos, et -disaient qu'il fallait proclamer une régence, en donner la présidence -à Joseph, avec lequel l'Europe traiterait plus volontiers qu'avec -Napoléon. Ils prétendaient que ce serait une manière adroite de -dégager l'orgueil des souverains coalisés, comme celui de Napoléon -lui-même, et de tirer la France des mains d'un génie qui n'était -propre qu'à la guerre, pour la remettre dans les mains d'un génie -essentiellement propre à la paix. C'était vouloir tout simplement -faire abdiquer Napoléon au profit de Joseph. <span class="pagenum"><a id="page501" name="page501"></a>(p. 501)</span> Aussi -n'étaient-ce que les plus téméraires, c'est-à-dire les plus -mécontents, qui osaient tenir ce langage. Ceux qui se bornaient à -vouloir mettre un terme prochain à la guerre, sans songer à porter la -main sur le trône, se contentaient de dire qu'il faudrait, en réponse -à l'espèce de consultation provoquée par Napoléon, lui envoyer une -adresse dans laquelle on lui demanderait la paix en termes formels.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Joseph, plus mesuré que ses amis, consulte secrètement -Napoléon pour savoir s'il lui conviendrait qu'on fît une manifestation -pacifique.</span> -Les choses furent poussées au point que Joseph, entrant dans la pensée -de ceux qui voulaient faciliter la paix à son frère au moyen d'une -manifestation pacifique, imagina de consulter M. Meneval, dont la -fidélité était inaltérable, et le chargea d'écrire au quartier -général, pour savoir si une démarche dans le sens de la paix -conviendrait à Napoléon, et dans quelle forme il désirerait qu'elle -fût faite. M. Meneval déclara qu'il informerait avant tout l'Empereur -de ce qui se passait, et qu'il écouterait ensuite les paroles qu'il -aurait permission d'entendre. En conséquence il écrivit sur-le-champ à -Napoléon avec la réserve délicate qu'il savait allier à une parfaite -franchise.</p> - -<p>Napoléon en arrivant à Reims trouva la lettre de M. Meneval, et -plusieurs autres qui donnaient l'idée de cet état de choses. Grâce à -sa prodigieuse sagacité, que la défiance aiguisait sans la troubler, -il devina tout, et peut-être dans le premier moment s'exagéra-t-il un -peu ce qu'il avait deviné. Il fut surtout très-mécontent de ce que le -duc de Rovigo, ne voulant compromettre personne, et n'attachant pas -grande importance aux propos tenus autour de Joseph, ne lui avait -rien mandé de ce qui se passait. <span class="pagenum"><a id="page502" name="page502"></a>(p. 502)</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Irritation de Napoléon en apprenant ce qui se passe, et -lettre sévère au duc de Rovigo.</span> -Avec cette promptitude et ce -défaut de ménagements qui caractérisaient trop souvent sa manière -d'agir, il adressa au duc de Rovigo la lettre suivante, qui ne -révélerait qu'un triste despotisme, et ne mériterait pas d'être citée, -si en même temps elle ne faisait ressortir une inflexibilité de -caractère bien extraordinaire en de telles circonstances.</p> - -<p class="center">«AU MINISTRE DE LA POLICE.</p> - -<p class="date">»Reims, le 14 mars 1814.</p> - -<p>»Vous ne m'apprenez rien de ce qui se fait à Paris. Il y est question -d'adresse, de régence, et de mille intrigues aussi plates qu'absurdes, -et qui peuvent tout au plus être conçues par un imbécile comme Miot. -Tous ces gens-là ne savent point que je tranche le nœud gordien à -la manière d'Alexandre. Qu'ils sachent bien que je suis aujourd'hui le -même homme que j'étais à Wagram et à Austerlitz; que je ne veux dans -l'État aucune intrigue; qu'il n'y a point d'autre autorité que la -mienne, et qu'en cas d'événements pressés c'est la Régente qui a -exclusivement ma confiance. Le roi (Joseph) est faible, il se laisse -aller à des intrigues qui pourraient être funestes à l'État, et -surtout à lui et à ses conseils, s'il ne rentre pas bien promptement -dans le droit chemin. Je suis mécontent d'apprendre tout cela par un -autre canal que par le vôtre..... Sachez que si l'on avait fait faire -une adresse contraire à l'autorité, j'aurais fait arrêter le roi, mes -ministres et ceux qui l'auraient signée.—On gâte la garde nationale, -on gâte Paris parce qu'on est faible et qu'on ne <span class="pagenum"><a id="page503" name="page503"></a>(p. 503)</span> connaît -point le pays. Je ne veux point de tribuns du peuple. Qu'on n'oublie -pas que c'est moi qui suis le grand tribun: le peuple alors fera -toujours ce qui convient à ses véritables intérêts, qui sont l'objet -de toutes mes pensées.»</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se charge seul de la réponse à faire au congrès de -Châtillon.</span> -Après cette fâcheuse expérience des hommes qui l'entouraient, Napoléon -se chargea seul de la réponse à faire aux plénipotentiaires de -Châtillon. Il avait déjà ordonné à M. de Caulaincourt d'user de tous -les moyens pour alimenter la négociation et en empêcher la rupture, -sans concéder néanmoins les bases proposées. Il s'agissait toujours du -contre-projet exigé dans un délai fatal, et que Napoléon, sans s'y -refuser absolument, éprouvait une extrême répugnance à présenter. Il -renouvela ses instructions, en termes cette fois aussi sages -qu'honorables.— -<span class="sidenote" title="En marge">Ordre de rompre si les propositions faites sont le dernier -mot des plénipotentiaires.</span> -Demandez, écrivit-il à M. de Caulaincourt, si les -préliminaires proposés, et auxquels on veut que vous opposiez un -contre-projet, sont le dernier mot des alliés. S'il en est ainsi vous -romprez immédiatement, quoi qu'il puisse en arriver, et nous dirons à -la France ce qu'on a voulu nous faire subir. Si au contraire, comme -c'est probable, on vous répond que ce n'est pas le dernier mot, vous -répliquerez que, nous aussi, en nous reportant sans cesse aux bases de -Francfort, nous n'avons pas dit notre dernier mot, mais qu'on ne peut -pas exiger que nous offrions nous-mêmes dans un contre-projet les -sacrifices qu'on prétend nous arracher. Car, ajouta-t-il, si on veut -<cite>nous donner les étrivières, c'est bien le moins qu'on ne nous oblige -pas à nous les donner nous-mêmes</cite>.—</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page504" name="page504"></a>(p. 504)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Dans le cas contraire, M. de Caulaincourt est -autorisé à faire quelques sacrifices, qui, du reste, laissent encore à -la France la ligne du Rhin tout entière.</span></p> - -<p>Napoléon voulait que M. de Caulaincourt, établissant une discussion de -détail, pût s'assurer par lui-même de ce qu'il fallait nécessairement -sacrifier, et de ce qu'il était possible de défendre encore, car -l'inconvénient d'un contre-projet, c'était, dans l'ignorance où nous -étions des intentions définitives des alliés sur chaque point, de -céder ce qu'on pourrait peut-être retenir. Il autorisa donc M. de -Caulaincourt à abandonner d'abord le Brabant hollandais, c'est-à-dire -cette partie de la Hollande qu'il avait en 1810 ôtée à son frère -Louis. C'était une bien faible concession, car la frontière reportée -du Wahal à la Meuse, était toujours ce qu'on appelait la frontière -naturelle, ou <i>bases de Francfort</i>, et nous conservait l'Escaut et -Anvers. Napoléon autorisa en outre son plénipotentiaire à renoncer aux -diverses parcelles de territoire que nous possédions sur la rive -droite du Rhin, comme annexes de la rive gauche, tels que Wesel, -Cassel et Kehl. Dès lors, en gardant la rive gauche, nous abandonnions -les ponts qui nous assuraient le débouché sur la rive droite. Napoléon -consentit encore à démolir les ouvrages de Mayence, et à faire de -cette place une simple ville de commerce. Il se résigna à céder toutes -les possessions de la France au delà des Alpes, et tous les États de -ses frères soit en Allemagne, soit en Italie, sans en demander d'autre -compensation qu'une dotation pour le prince Eugène. Le sacrifice de -l'Espagne était fait depuis longtemps: Napoléon le renouvela -formellement, et quant à nos colonies, il autorisa M. de Caulaincourt -à déclarer, que nous rendre quelques comptoirs de l'Inde (ceux que -nous <span class="pagenum"><a id="page505" name="page505"></a>(p. 505)</span> avons encore aujourd'hui) sans les îles de France et de -la Réunion, que nous rendre la Guadeloupe sans les Saintes, la -Martinique sans nos autres Antilles, c'était si peu, qu'on y renonçait -pour des possessions continentales. La France, devait-il dire, -préférerait le commerce libre avec les colonies de toutes les nations, -déjà devenues indépendantes ou près de le devenir, à quelques -possessions dans le nouveau monde, aussi misérables que difficiles à -défendre. M. de Caulaincourt, s'il ne pouvait pas obtenir la -discussion sur chaque point, devait remettre un contre-projet sur ces -bases, et attendre la réponse, quelle qu'elle fût.</p> - -<p>Ces instructions déjà envoyées de Craonne, et renouvelées à Reims en y -ajoutant un peu plus de latitude, mais sans aller au delà de ce que -nous venons de rapporter, n'étaient que la reproduction des bases de -Francfort, et ne pouvaient pas prolonger la négociation au delà de -quelques jours. M. de Caulaincourt en les recevant fut fort affligé, -car s'il aimait son pays comme un bon citoyen, il aimait aussi la -dynastie, et il aurait voulu la sauver, Napoléon dût-il y perdre -quelque chose de sa gloire personnelle, ce qu'il regardait comme une -punition inévitable et méritée de ses fautes. -<span class="sidenote" title="En marge">M. de Caulaincourt, après avoir sous divers prétextes -allongé la négociation, lit une note où il essaye de montrer -l'injustice des préliminaires du 17 février.</span> -Mais, lié par des ordres -absolus, ayant épuisé tous les prétextes dont il pouvait se servir -pour reculer de quelques jours le terme fatal du 10 mars, il fut enfin -obligé de s'expliquer. Il le fit donc, mais lorsque, dans une note -développée qu'il essaya de lire aux plénipotentiaires, il entreprit de -discuter les préliminaires présentés le 17 février, et de prouver -qu'ils étaient la <span class="pagenum"><a id="page506" name="page506"></a>(p. 506)</span> violation d'un engagement positif, puisque -les bases de Francfort proposées formellement avaient été acceptées de -même, que les frontières auxquelles on voulait réduire la France lui -étaient la puissance relative qu'elle devait conserver dans l'intérêt -de l'équilibre européen, que la possession de la rive gauche du Rhin -n'était pour elle que la compensation à peine suffisante du partage de -la Pologne, de la sécularisation des États ecclésiastiques, de la -destruction de la république de Venise, des conquêtes des Anglais dans -l'Inde; quand il entreprit, disons-nous, l'exposé de ces -considérations, il y eut un cri unanime des sept ou huit -plénipotentiaires présents, qui menacèrent de lever la séance et de ne -pas écouter davantage si le plénipotentiaire français continuait à -développer une pareille thèse. -<span class="sidenote" title="En marge">On interrompt M. de Caulaincourt, et on lui demande le -contre-projet qu'on attend depuis un mois.</span> -C'était, dirent-ils, un contre-projet -que M. le duc de Vicence devait remettre, et non pas une critique; -c'était un contre-projet qu'il avait promis, qu'on attendait -patiemment depuis un mois, et qu'on avait mission d'exiger, avec ordre -de partir si on ne l'obtenait pas.—M. de Caulaincourt essaya -toutefois de les calmer et de leur faire accepter sa note. Il n'y -réussit qu'après avoir enduré les récriminations les plus amères, -qu'en promettant de remettre un contre-projet, et de le remettre sous -vingt-quatre heures.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Caulaincourt remet enfin le contre-projet demandé -d'après les bases posées par Napoléon.</span> -Le 15, en effet, M. de Caulaincourt remit ce contre-projet en se -conformant aux bases que nous venons d'indiquer. Après l'énumération -des sacrifices auxquels nous étions prêts à nous résigner, calculée -de manière à bien faire ressortir toutes nos <span class="pagenum"><a id="page507" name="page507"></a>(p. 507)</span> concessions, -telles par exemple que l'abandon de la Westphalie, de la Hollande, de -l'Illyrie, de l'Italie, de l'Espagne, il était dit dans le document -présenté que la France consentait à ce que la Hollande fût rendue à un -prince de la maison d'Orange avec accroissement de territoire (cet -accroissement n'était autre que la restitution du Brabant hollandais), -à ce que l'Allemagne fût constituée comme l'avaient indiqué les -plénipotentiaires, c'est-à-dire d'<cite>une manière indépendante et sous un -lien fédératif</cite>, à ce que l'Italie fût également indépendante, à ce -que l'Autriche y eût des possessions tandis que la France reviendrait -aux Alpes, à la condition toutefois que le prince Eugène et la -princesse Élisa conserveraient une dotation, enfin à ce que le Pape -rentrât à Rome, Ferdinand VII à Madrid. La France admettait aussi que -l'Angleterre conservât Malte et la plupart de ses acquisitions. Mais -cette énumération précise des concessions faites par la France, -impliquait naturellement qu'elle entendait garder le Rhin et les -Alpes, c'est-à-dire Anvers, Cologne, Mayence, Chambéry, Nice, -puisqu'elle ne déclarait pas les abandonner.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">On écoute en silence ce contre-projet, et après en avoir -donné acte, on ne laisse pas ignorer à M. de Caulaincourt qu'il vient -de rendre certaine et prochaine la rupture des négociations.</span> -Cette fois M. de Caulaincourt ne fut point interrompu par les -plénipotentiaires, car il avait rempli la condition de présenter un -contre-projet, et il fut écouté avec un froid silence, mais sans -étonnement. La lecture du document à peine achevée, les -plénipotentiaires se levèrent, et, après avoir donné acte de la remise -de notre contre-projet, et annoncé qu'ils allaient l'envoyer au -quartier général des souverains, déclarèrent qu'on pouvait regarder la -négociation comme définitivement rompue, et que sous quarante-huit -<span class="pagenum"><a id="page508" name="page508"></a>(p. 508)</span> heures ils quitteraient Châtillon. Les Anglais, et notamment -lord Aberdeen, qui dans les formes avaient toujours observé les -convenances, répétèrent à M. de Caulaincourt qu'ils regrettaient -infiniment qu'on n'eût pas conclu la paix aux conditions par eux -énoncées, car on aurait fait cesser l'effusion du sang qui désormais -allait être sans terme, qu'à ces conditions on aurait traité de bonne -foi avec Napoléon, qu'on l'aurait même reconnu comme empereur, ce que -l'Angleterre n'avait jamais fait. -<span class="sidenote" title="En marge">Profond chagrin de M. de Caulaincourt.</span> -Ces déclarations, empreintes de la -plus évidente sincérité, désolèrent M. de Caulaincourt, qui n'ayant -pas pu sauver la grandeur de l'Empire, aurait voulu sauver au moins -l'Empire lui-même! Ce citoyen éminent, qui avait représenté la France -après Iéna et Friedland, et avait été comblé alors des caresses de -l'Europe tremblante, était, dans sa douleur qu'il ne savait pas assez -cacher, un exemple frappant des vicissitudes de la fortune, un exemple -que les plénipotentiaires n'auraient pas dû envisager sans une vive -crainte. Mais les diplomates ne sont pas plus philosophes que les -autres hommes, et le présent les enivre, eux aussi, jusqu'à oublier le -passé et l'avenir!</p> - -<p>Le contre-projet, remis le 15 mars, devait recevoir sa réponse au plus -tard sous deux jours, c'est-à-dire le 17, et le congrès devait être -dissous le 18. M. de Caulaincourt le manda sur-le-champ à Napoléon à -Reims.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon n'est ni étonné, ni désolé, de ce que lui mande M. -de Caulaincourt.</span> -Napoléon le prévoyait, et en avait pris son parti. Arrivé à Reims le -13 au soir, il avait résolu d'y passer le 14, le 15, le 16, peut-être -le 17, afin de laisser reposer ses troupes, de fondre les uns dans -<span class="pagenum"><a id="page509" name="page509"></a>(p. 509)</span> les autres certains corps organisés à Paris trop à la hâte, -et de bien juger la marche des coalisés avant d'arrêter définitivement -la sienne. -<span class="sidenote" title="En marge">Séjour à Reims du 13 au 17 pour s'occuper de quelques -détails d'organisation militaire, et pour arrêter ses dernières -résolutions.</span> -Bien que son second mouvement contre l'armée de Silésie -n'eût pas réussi comme le premier, bien qu'il eût été trompé dans ses -espérances par la perte de Soissons, et par le résultat des batailles -de Craonne et de Laon, néanmoins Blucher avait été fort maltraité, et -le prince de Schwarzenberg, quoique revenu de l'Aube sur la Seine, -n'avait pas osé se porter au delà de Nogent. Ce prince paraissait -attendre pour faire un pas de plus que Napoléon révélât mieux ses -desseins. Enfin le combat de Reims, faible dédommagement de cruelles -déceptions, avait cependant produit une forte impression sur les -coalisés. Napoléon ne se tenait donc pas encore pour vaincu, et il -attendait toujours quelque faux mouvement de ses adversaires pour -tomber sur eux avec la promptitude de la foudre.</p> - -<p>Le plan qu'il continuait de préférer à tout autre, était de se -rapprocher de ses places pour en recueillir les garnisons, et pour -s'établir sur les communications des généraux ennemis. Il était fort -encouragé à suivre ce plan par l'arrivée à Reims du général Janssens -avec 5 à 6 mille hommes, tirés des places des Ardennes, lesquels, -réunis en un corps bien compacte, avaient traversé heureusement les -provinces envahies. -<span class="sidenote" title="En marge">Motifs de persévérer dans le grand projet de marcher sur -les places.</span> -Napoléon avait déjà, comme on l'a vu, ordonné au -général Maison de prendre à Lille, à Valenciennes, à Mons, dans les -forteresses enfin de la Belgique, tout ce qui ne serait pas -indispensable pour en garder les murailles pendant quelques <span class="pagenum"><a id="page510" name="page510"></a>(p. 510)</span> -jours, d'en former une petite armée, et de le joindre à ce qui -viendrait d'Anvers. Il avait prescrit à Carnot, qui tenait toujours -les Anglais en échec devant Anvers, de n'y conserver que les gens de -marine, les bataillons les plus récemment organisés, et d'envoyer les -meilleurs au nombre d'environ six mille hommes au général Maison. Il -avait encore prescrit au général Merle de sortir de Maëstricht et des -places de la Meuse, aux généraux Durutte et Morand de sortir de Metz -et de Mayence (ordres qui étaient parvenus et allaient s'exécuter), et -il comptait ainsi tirer des places, depuis Anvers jusqu'à Mayence, -environ 50 mille hommes. Il n'avait pas besoin d'aller à Mayence ou -Metz pour recueillir ces divers détachements; un simple mouvement sur -la haute Marne par Châlons, Vitry, Joinville, mouvement qui ne -l'éloignait pas beaucoup du cercle de ses opérations, lui permettait -de rallier ce renfort, qui, joint à ce qu'il avait entre la Seine et -la Marne, porterait son armée à cent vingt mille hommes, et le -placerait en outre sur les derrières de ses adversaires, manière la -plus sûre de les attirer loin de Paris. -<span class="sidenote" title="En marge">Objection à ce projet tirée de l'état de Paris.</span> -À cette grande conception il y -avait néanmoins deux objections: le défaut d'ouvrages défensifs autour -de Paris, et la situation morale de cette vaste cité. Napoléon, comme -nous l'avons dit, par crainte d'alarmer la population, avait différé -jusqu'au dernier moment d'élever les ouvrages nécessaires. Autour de -la capitale de la France, où s'élèvent aujourd'hui onze ou douze -lieues de murailles et seize citadelles, il n'y avait pas même des -redoutes en terre. Quelques batteries palissadées en <span class="pagenum"><a id="page511" name="page511"></a>(p. 511)</span> avant -des portes étaient les seuls travaux qu'on y eût exécutés. Douze mille -hommes de gardes nationales, choisis parmi les citoyens les plus -paisibles et les moins agissants, et quinze ou vingt mille hommes des -dépôts avec une nombreuse artillerie, en composaient la garnison. -Toutefois c'eût été assez avec un chef énergique pour en écarter -l'ennemi pendant quelques jours, surtout si on avait pu donner des -fusils au peuple des faubourgs. Mais l'état moral de la capitale était -encore la plus grande des difficultés de la défense. La population, -partagée entre l'aversion pour l'étranger et l'aversion pour un -despotisme, qui, après vingt ans de victoires, avait amené l'Europe -armée sous ses murs, était prête à se donner au premier occupant, et -un parti de mécontents habiles pouvait dès que l'ennemi paraîtrait se -faire l'instrument actif d'une révolution déjà opérée dans les -esprits. C'était là pour l'Empire une immense faiblesse, plus -dangereuse encore que celle qui naissait de notre état militaire -presque détruit. Prince légitime, c'est-à-dire issu d'une ancienne -dynastie, ou prince sage ayant conservé la confiance du pays, Napoléon -aurait pu avoir l'ennemi dans Paris, comme Frédéric le Grand l'avait -eu dans Berlin, et n'en éprouver qu'un échec réparable. Pour lui, au -contraire, l'entrée des étrangers dans sa capitale, facilitée par le -défaut d'ouvrages défensifs, était non pas un revers militaire, mais -l'occasion presque assurée d'une révolution.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Malgré cette objection, Napoléon est contraint par la -nécessité de persévérer dans son plan.</span> -C'étaient là de graves objections sans doute contre tout plan qui -consistait à s'éloigner de Paris, <span class="pagenum"><a id="page512" name="page512"></a>(p. 512)</span> mais le système de se -battre alternativement contre Blucher et Schwarzenberg dans l'angle -formé par la Seine et la Marne, étant devenu presque impraticable, -premièrement parce qu'il était trop prévu, secondement parce que -Napoléon étant acculé au fond de l'angle, les deux masses ennemies en -se rapprochant allaient n'en plus faire qu'une, il fallait absolument -qu'il changeât de tactique, et il n'y en avait pas une meilleure que -celle qui, en lui donnant cinquante mille hommes de plus, -l'établissait sur les derrières de l'ennemi. N'ayant pas le choix, -Napoléon cherchait à se persuader que le danger politique n'était pas -grand, qu'on n'oserait pas secouer le joug de son autorité, et que les -Parisiens d'ailleurs, ayant ses frères à leur tête, sauraient se -défendre. Il ne se figurait pas alors, parce qu'il ne l'avait pas -éprouvé, ce que deviennent l'incertitude et la faiblesse des volontés -lorsqu'un gouvernement est moralement ébranlé, et que les esprits -l'abandonnent! Soit donc par nécessité, soit par un reste d'illusion, -il adopta le plan, si profondément conçu sous le rapport militaire, de -marcher sur les places, lequel pour réussir exigeait seulement que -Paris tînt cinq ou six jours.</p> - -<p>Toutefois, avant de s'engager dans cette audacieuse manœuvre, -Napoléon avait voulu donner quelques jours de repos à ses troupes, -prescrire certaines dispositions indispensables, et voir s'il ne -pourrait pas, avant de s'éloigner, tomber encore une fois sur les -derrières de l'une des deux armées envahissantes, celle de Bohême, par -exemple, qui ayant pris position à Nogent lui prêtait déjà le flanc. -C'est à quoi il avait employé les quatre jours passés à <span class="pagenum"><a id="page513" name="page513"></a>(p. 513)</span> -Reims, du 14 au 17 mars. Il avait laissé le général Charpentier à -Soissons avec quelques débris suffisants pour défendre la place; il -avait réorganisé, en les fondant ensemble, les quatre divisions de -jeune garde composant les corps de Victor et de Ney; il avait ordonné -qu'on lui envoyât de Paris, sous la conduite de Lefebvre-Desnoëttes, -environ 3 à 4 mille hommes d'infanterie de jeunes garde, 2 mille -cavaliers montés du même corps, le faible reste des troupes -polonaises, une nouvelle division de réserve formée avec les gardes -nationaux qu'on versait dans les dépôts de ligne, et enfin un immense -parc d'artillerie. Cette adjonction devait lui procurer environ 12 -mille hommes. Il en avait déjà reçu à peu près 6 mille des places des -Ardennes sous le général Janssens, et avec ces divers renforts il lui -était possible de reporter son armée à 60 mille hommes. S'il y -joignait les corps de Macdonald, d'Oudinot et de Gérard, il devait -avoir environ 85 mille combattants, et 135 mille, si sa marche vers -les places avait tous les résultats qu'il en attendait.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Mouvement de Napoléon sur Épernay, afin de bien s'assurer -des vrais desseins de l'ennemi.</span> -Le repos accordé à ses troupes lui ayant paru suffisant, et ses -dispositions étant terminées, il résolut de partir de Reims le 17 au -matin, et de se rendre à Épernay, pour mieux juger de ce qu'il -convenait de faire dans les circonstances actuelles. Paris était -doublement alarmé par la nouvelle approche du prince de Schwarzenberg -qui avait envoyé des avant-gardes jusqu'à Provins, et par les -événements survenus à l'armée d'Espagne entre Bayonne et Bordeaux. -Placé au bord de la Marne, à Épernay, Napoléon verrait s'il fallait -se jeter tout de suite <span class="pagenum"><a id="page514" name="page514"></a>(p. 514)</span> sur les derrières du prince de -Schwarzenberg, pour l'arrêter dans sa marche vers la capitale, ou s'il -fallait persister dans le projet de se porter sur les places. Ses -dispositions étaient dès la veille conçues dans cette double vue, car -tout en acheminant la masse de ses forces sur Épernay, il avait envoyé -Ney avec l'infanterie de la jeune garde à Châlons. S'il se portait sur -les places il n'avait qu'à diriger tous ses corps vers Châlons à la -suite de Ney, ou bien au contraire à les replier vers -Fère-Champenoise, s'il se jetait sur le prince de Schwarzenberg. Ney -expédié en avant n'aurait pas pour se rendre à Fère-Champenoise plus -de chemin à faire en y allant de Châlons que d'Épernay.</p> - -<p>Parti le 17 au matin de Reims, il fut rendu le soir à Épernay. Il -avait laissé Mortier à Reims, pour seconder Marmont dans la défense de -Berry-au-Bac, et leur avait donné mission à l'un et à l'autre de -contenir Blucher pendant quelques jours, en disputant successivement -les passages de l'Aisne et de la Marne. Arrivé à Épernay, il y apprit -que le prince de Schwarzenberg s'était fort avancé au delà de la -Seine. Ce dernier était même si engagé dans la direction de Paris, que -tomber sur ses derrières semblait un coup de main assuré, de grande -conséquence comme celui de Montmirail, et politiquement nécessaire à -cause de l'extrême consternation des esprits dans la capitale. -<span class="sidenote" title="En marge">La situation aggravée par la nouvelle des événements de -Bordeaux.</span> -En effet on y appelait Napoléon à grands cris, car on ne pouvait voir -approcher les baïonnettes étrangères sans invoquer aussitôt le secours -de son bras. Les événements de Bayonne et de Bordeaux avaient ajouté -à la désolation <span class="pagenum"><a id="page515" name="page515"></a>(p. 515)</span> des Parisiens. Ces événements, fort graves, -comme on va le voir, avaient inspiré aux ennemis du gouvernement une -exaltation d'espérance qu'il fallait faire tomber sur-le-champ. -Napoléon par tous ces motifs prit sans hésiter le chemin de -Fère-Champenoise, afin de se rendre de la Marne sur la Seine. Le 18 au -matin toute l'armée fut mise en mouvement dans cette direction.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Court aperçu des événements qui s'étaient passés entre -l'Adour et la Garonne pendant que Napoléon combattait entre la Seine -et la Marne.</span> -Avant de le suivre dans cette nouvelle série d'opérations, il faut -retracer brièvement les événements qui venaient de se passer sur les -frontières d'Espagne, et qui avaient si fortement ému les esprits. Le -maréchal Soult avait continué d'occuper l'Adour par sa droite, et le -gave d'Oléron par son centre et sa gauche, tant que lord Wellington -n'avait pas été résolu à se porter en avant. Mais le général anglais -ayant reçu les ressources nécessaires pour nourrir les Espagnols, -avait pris l'offensive avec huit divisions anglaises, deux divisions -portugaises, et quatre espagnoles. Il avait chargé deux divisions -anglaises et deux espagnoles de bloquer Bayonne, puis avec le reste -(soixante mille hommes environ) il avait marché contre le maréchal -Soult, qui lui avait cédé le gave d'Oléron, et était venu prendre -position sur le gave de Pau, aux environs d'Orthez.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">État des esprits dans le midi de la France.</span> -Le maréchal Soult, après avoir laissé une division entière à Bayonne -(indépendamment de la garnison), après avoir envoyé à Napoléon deux -divisions d'infanterie et plusieurs brigades de cavalerie, conservait -encore six divisions d'infanterie, et une de cavalerie, formant en -tout 40 mille hommes de troupes excellentes. Si ce n'était pas assez -pour vaincre, <span class="pagenum"><a id="page516" name="page516"></a>(p. 516)</span> surtout en face des troupes anglaises, c'était -assez pour disputer le terrain pied à pied, et pour couvrir Bordeaux. -Bordeaux était en ce moment la capitale du Midi. Il y régnait, outre -un mécontentement particulier aux villes maritimes privées de commerce -depuis vingt ans, un esprit religieux et royaliste général dans les -provinces méridionales, et ainsi tous les sentiments les plus -contraires au régime impérial y fermentaient. -<span class="sidenote" title="En marge">Effervescence du parti royaliste.</span> -Le duc d'Angoulême, fils -du comte d'Artois et neveu de Louis XVIII, accouru sur la frontière -d'Espagne, n'avait pas été reçu par lord Wellington, grâce au soin que -mettaient les Anglais à écarter de cette guerre toute apparence d'une -question de dynastie. Mais il se tenait sur les derrières du quartier -général, et sa présence causait dans le pays une agitation -extraordinaire, ce qui ne s'était pas vu en Franche-Comté et en -Lorraine, où l'arrivée du comte d'Artois n'avait produit aucune -sensation. De nombreux émissaires royalistes avaient déjà paru à -Bordeaux, et il suffisait d'un mouvement de l'ennemi pour y déterminer -une explosion.</p> - -<p>C'est là ce qui avait décidé Napoléon à laisser une portion si -importante de ses troupes entre Bayonne et Bordeaux, et ce qui devait -motiver de la part de son lieutenant les plus énergiques efforts pour -arrêter l'armée anglaise. Aussi Napoléon avait-il recommandé plusieurs -fois au maréchal Soult de déployer la plus grande vigueur, de faire -comme il faisait lui-même, c'est-à-dire d'être le premier et le -dernier au feu, car lorsqu'on avait à demander aux troupes un -dévouement illimité, le vrai moyen de l'obtenir <span class="pagenum"><a id="page517" name="page517"></a>(p. 517)</span> c'était de -leur en donner soi-même l'exemple.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Retraite du maréchal Soult sur le gave de Pau.</span> -Le 26 février, le maréchal Soult avait pris position un peu en arrière -d'Orthez, sur les hauteurs qui bordent le gave de Pau, ayant à sa -droite le général Reille, au centre le comte d'Erlon, à gauche enfin, -à Orthez même, le général Clausel, chacun avec deux divisions. Ce -dernier couvrait la route de Sault de Navailles. La cavalerie -surveillait les bords du gave. Chaque aile était rangée sur deux -lignes, la seconde prête à appuyer la première.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Bataille d'Orthez.</span> -Le 27 février au matin, lord Wellington avait passé le gave, et -attaqué avec cinq divisions anglaises la droite des Français confiée -au général Reille, tandis qu'à l'extrémité opposée le général Hill -avec une division anglaise, avec les Portugais et les Espagnols, -abordait le général Clausel à Orthez. La lutte avait été longue et -acharnée, et le général Reille à droite comme le général Clausel à -gauche, avaient dignement soutenu l'honneur de nos armes. Le général -Clausel était resté inébranlable à Orthez, et le général Reille, -obligé de rétrograder sur une seconde position, avait néanmoins la -certitude de se soutenir, si par un vigoureux emploi des deuxièmes -lignes, on recommençait le combat contre un ennemi visiblement épuisé. -On pouvait, il est vrai, se trouver vaincu après ce nouvel effort, -n'ayant pour réserve, en dehors des six divisions engagées, que la -brigade du général Paris qui était composée d'un reliquat de tous les -corps. Il pouvait se faire aussi qu'on fût vainqueur, et alors les -conséquences eussent été considérables. Ce sont là de ces questions -que le caractère <span class="pagenum"><a id="page518" name="page518"></a>(p. 518)</span> seul peut résoudre, car l'esprit s'y perd. -<span class="sidenote" title="En marge">Retraite de l'armée française.</span> -Le maréchal Soult considérant que cette armée était la dernière qui -restât au midi de l'Empire, avait jugé plus sage de se retirer, et -avait opéré sa retraite sur Sault de Navailles, après avoir tué ou -blessé environ six mille hommes à lord Wellington, et en avoir laissé -trois ou quatre mille sur le champ de bataille. Les troupes avaient -conservé en se retirant un ordre admirable, et inspiré un véritable -respect à l'ennemi.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Soult croyant attirer l'ennemi à lui, se porte -sur Toulouse et découvre ainsi Bordeaux.</span> -Mais on venait d'abandonner un terrain bien précieux, et à la suite -d'une journée qui sans être une bataille perdue devait en avoir -bientôt toute l'apparence, parce que l'ennemi serait autorisé à -l'appeler ainsi en avançant, et parce que les populations -malveillantes du Midi ne la qualifieraient pas autrement. Après cette -bataille d'Orthez il ne restait plus de point où l'on pût s'arrêter -jusqu'à la Garonne. Bordeaux allait donc se trouver découvert, et le -grand intérêt politique auquel Napoléon avait sacrifié quarante mille -hommes, qui sur la Seine eussent sauvé l'Empire, allait être -compromis. Il n'y avait qu'une ressource, c'était que le maréchal -Soult prît sa ligne d'opération sur Bordeaux, et en fît le but de sa -retraite. On était condamné dans ce cas à livrer bataille encore une -fois, au risque d'être battu, et puis, battu ou non, il fallait se -replier sur Bordeaux, établir un vaste camp retranché autour de cette -ville, et s'y défendre comme le général Carnot à Anvers. Il est vrai -que Bordeaux n'avait pas les murs d'Anvers, mais il avait mieux, il -avait une belle armée, qui, en s'appuyant sur cette ville, devait -<span class="pagenum"><a id="page519" name="page519"></a>(p. 519)</span> y être inexpugnable. N'y tînt-elle que quinze à vingt jours, -c'était assez pour donner à Napoléon le temps de décider du destin de -la guerre entre Paris et Langres.</p> - -<p>Le maréchal Soult craignant les rencontres avec l'armée anglaise, qui -avaient été presque toujours malheureuses (grâce, il faut le dire, à -nos généraux et non point à nos soldats), avait imaginé de -manœuvrer, et au lieu de couvrir directement Bordeaux, de remonter -vers Toulouse, croyant que les Anglais n'oseraient pas s'acheminer sur -Bordeaux tant qu'il serait sur leurs flancs et leurs derrières. Ce -genre de calcul, convenable à Napoléon dont on avait peur, n'était pas -aussi fondé de la part de ses lieutenants, qu'on ne redoutait pas à -beaucoup près autant que lui. -<span class="sidenote" title="En marge">Entrée des Anglais dans Bordeaux le 12 mars, et -proclamation des Bourbons dans cette ville.</span> -L'événement le prouva bientôt. En effet, -lord Wellington, qui en attirant à lui une partie des troupes laissées -autour de Bayonne, disposait de plus de 70 mille hommes, pouvait en -détacher 10 ou 12 mille vers Bordeaux, ce qui suffisait pour soulever -cette ville, et en garder 60 mille pour suivre le maréchal Soult sur -Toulouse. C'est ce qu'il ne manqua pas de faire. Tandis que le -maréchal Soult prenait le chemin de Tarbes, lord Wellington détacha de -Mont-de-Marsan le maréchal Béresford avec une colonne de troupes -anglaises et portugaises, et celui-ci trouvant Bordeaux sans défense y -entra le 12 mars. Le général et le préfet, qui avaient tout au plus -1200 hommes, se retirèrent sur la Dordogne, et les royalistes de -Bordeaux, secondés par les commerçants impatients d'obtenir -l'ouverture des mers, demandèrent à grands cris le rétablissement des -<span class="pagenum"><a id="page520" name="page520"></a>(p. 520)</span> Bourbons. Le duc d'Angoulême accourut alors, et on proclama -la restauration de l'ancienne dynastie en face des Anglais qui ne -faisaient rien, n'empêchaient rien, se contentant de répéter que les -questions de gouvernement intérieur leur étaient étrangères, qu'ils -n'étaient chargés que d'une seule mission, celle d'assurer l'existence -de leurs troupes et de garantir la sûreté des populations qui se -confieraient à leur loyauté. Le maire de Bordeaux, le comte Lynch, se -mettant à la tête du mouvement, fit une proclamation dans laquelle il -annonçait le rétablissement des Bourbons, et semblait dire que c'était -pour rendre à la France ses princes légitimes que les puissances -alliées avaient pris les armes. -<span class="sidenote" title="En marge">Déclaration de lord Wellington que les alliés ne font pas -une guerre de dynastie.</span> -Lord Wellington, fidèle à ses -instructions comme à une consigne militaire, écrivit au duc -d'Angoulême pour réclamer contre la proclamation du maire de Bordeaux, -et pour déclarer que le renversement d'une dynastie, le rétablissement -d'une autre, n'étaient nullement le but des puissances alliées, et -qu'il serait obligé de s'en expliquer lui-même devant le public, si on -ne revenait pas sur l'assertion qu'on s'était permise.</p> - -<p>C'était pousser le scrupule des apparences un peu loin, lorsqu'au fond -on ne voulait que ce qu'avait annoncé le maire de Bordeaux. Quoi qu'il -en soit, il n'en était pas moins vrai que l'ennemi, profitant d'une -fausse manœuvre du maréchal Soult, était entré dans Bordeaux laissé -ouvert, et y avait fourni aux royalistes l'occasion facile de -proclamer la restauration des Bourbons dans le midi de la France. -L'exemple était d'une extrême gravité, et pouvait <span class="pagenum"><a id="page521" name="page521"></a>(p. 521)</span> susciter -des imitateurs. Il semble même, pour nous qui raisonnons cinquante ans -après l'événement, qu'il aurait dû servir d'avertissement à Napoléon, -et le fixer irrévocablement autour de Paris. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon pour attirer l'ennemi à lui en s'éloignant de -Paris, s'apprête à frapper un coup vigoureux dans le flanc de l'armée -de Bohême.</span> -Mais outre que Napoléon -ne savait pas au juste à quel point il s'était aliéné les cœurs par -son système de guerre continue, il était dominé par l'impossibilité de -disputer plus longtemps Paris sous Paris, et par la nécessité d'aller -chercher à la frontière ses dernières ressources. Au surplus avant -même d'exécuter ce mouvement, il avait résolu, comme on vient de le -voir, de porter un coup violent dans le flanc du prince de -Schwarzenberg, afin de l'attirer à lui, ou de le retarder au moins -dans sa marche sur la capitale. C'était le motif de la direction qu'il -avait donnée à ses troupes vers Fère-Champenoise. Il y était arrivé le -18 au soir, et, chemin faisant, la cavalerie de la garde ayant -rencontré les Cosaques de Kaisarow, les avait taillés en pièces, et -rejetés sur la Seine. On avait bivouaqué à Fère-Champenoise et dans la -campagne environnante.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Course de Napoléon sur Plancy à la tête de toute sa -cavalerie.</span> -Le lendemain 19 Napoléon, après avoir délibéré s'il marcherait sur -Arcis ou sur Plancy (voir la carte n<sup>o</sup> 62), se dirigea vers ce dernier -point, parce que tous les rapports lui représentant le prince de -Schwarzenberg comme déjà parvenu à Provins, il croyait en se portant -plus près de Provins, avoir plus de chance de tomber au milieu des -colonnes très-peu concentrées de l'armée de Bohême.</p> - -<p>Toutefois, en raisonnant ainsi, Napoléon n'était pas complétement -informé des derniers mouvements de l'ennemi. Encouragé par les -événements de <span class="pagenum"><a id="page522" name="page522"></a>(p. 522)</span> Craonne et de Laon, le prince de Schwarzenberg -avait d'abord poussé une avant-garde jusqu'à Provins, sans être bien -décidé à tenter quelque chose de décisif, car, outre sa prudence -ordinaire, il avait pour le retenir un accès de goutte. -<span class="sidenote" title="En marge">État des choses dans l'armée de Bohême.</span> -Mais aussitôt -qu'il avait appris le combat de Reims, il avait redouté quelque -nouvelle entreprise de Napoléon, et il s'était empressé de revenir à -Nogent. De plus, l'empereur Alexandre, inquiet d'apprendre qu'il se -trouvait des troupes françaises à Châlons (on a vu que le corps de Ney -s'était dirigé sur cette ville), avait craint que Napoléon se -rabattant de Châlons sur Arcis, ne les prît tous à revers, et de -Troyes il était allé en toute hâte porter ses craintes au prince de -Schwarzenberg, dont le quartier général était entre Nogent et Méry. Le -généralissime autrichien, ordinairement moins hardi dans ses projets -que l'empereur Alexandre, était cependant moins facile à troubler, et -sans être aussi convaincu du péril que le monarque russe, il avait -dans la journée du 18 rappelé sur Troyes ses corps trop dispersés, -avec l'intention de les concentrer à Bar-sur-Aube, afin de ne pas -rester exposé à un mouvement de flanc de son redoutable adversaire.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Cette armée s'était repliée entre Arcis et Troyes.</span> -Ainsi le 19, tandis que Napoléon à la tête de sa cavalerie s'avançait -au galop sur Plancy, le maréchal de Wrède qui avait été laissé à la -garde de l'Aube et de la Seine, entre Arcis, Plancy et Anglure, était -en retraite sur Arcis. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) Le corps de -Wittgenstein (devenu corps de Rajeffsky), ceux du prince de Wurtemberg -et du général Giulay, se repliaient vers Troyes, et les réserves sous -Barclay <span class="pagenum"><a id="page523" name="page523"></a>(p. 523)</span> de Tolly se concentraient entre Brienne et Troyes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon s'apercevant qu'il a donné trop à droite, revient -vers Arcis-sur-Aube.</span> -Napoléon en débouchant par Plancy avait donc donné un peu trop à -droite, c'est-à-dire un peu trop vers Paris, et en fut bientôt -convaincu en voyant la marche rétrograde des diverses colonnes de -l'armée de Bohême. Néanmoins sachant par expérience qu'en se jetant -hardiment au milieu de troupes en retraite, on a plus de chances d'y -faire de bonnes prises que d'y rencontrer une forte résistance, il -passa sans hésiter le pont de Plancy avec la cavalerie de sa garde, et -après avoir traversé l'Aube se porta sur la Seine. Il laissa le -général Sébastiani avec les divisions Colbert et Exelmans sur sa -gauche, pour s'éclairer du côté d'Arcis, et, avec la vieille garde à -cheval de Letort, il courut droit au pont de Méry sur la Seine. (Voir -la carte n<sup>o</sup> 62.) Méry étant occupé par l'ennemi, Letort franchit la -Seine à un gué au-dessous, et tomba au milieu de l'arrière-garde du -prince de Wurtemberg. Il sabra quelques centaines d'hommes, et opéra -une capture d'une grande valeur, celle d'un équipage de pont -appartenant à l'armée de Bohême. Si un mois auparavant Napoléon avait -eu cet instrument de guerre, il se serait peut-être débarrassé de tous -ses ennemis. On venait de lui en envoyer un de Paris, mais si lourd -qu'il était impossible de s'en servir. Il fut donc enchanté d'en -acquérir un bien construit, léger et facile à transporter. Après cette -hardie reconnaissance il laissa vers Méry Letort occupé à courir après -la queue des colonnes ennemies, repassa la Seine de sa personne, et -vint coucher à Plancy sur l'Aube.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page524" name="page524"></a>(p. 524)</span> La journée avait parfaitement éclairci la situation. Le -prince de Schwarzenberg se retirait en toute hâte, par la seule -crainte d'avoir l'armée française sur son flanc droit; que serait-ce -lorsqu'il la croirait sur ses derrières? Napoléon résolut donc de -profiter de ce que Paris était dégagé, de ce que le prince de -Schwarzenberg montrait si peu de fermeté, pour revenir à son projet de -se porter sur les places, d'en recueillir les garnisons, et de prendre -ainsi position avec des forces presque doublées sur les derrières de -l'ennemi. Il devait paraître bien présumable que le prince de -Schwarzenberg, déjà en retraite aujourd'hui, s'y mettrait bien -davantage quand Napoléon serait à Vitry, à Saint-Dizier, à Toul, à -Nancy, et que de son côté Blucher n'avancerait pas lorsque -Schwarzenberg rétrograderait<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Lien vers la note 19"><span class="smaller">[19]</span></a>.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Il donne Arcis pour point de réunion à ses troupes avant de -se porter sur la Lorraine.</span> -En conséquence, Napoléon fit les dispositions suivantes. Il ordonna -aux maréchaux Oudinot et Macdonald, au général Gérard, maintenant -débarrassés de la présence de l'ennemi, de remonter vers lui par -Provins, Villenauxe, Anglure, Plancy, et de le rejoindre à Arcis par -la rive droite de l'Aube. Ney, acheminé sur Arcis par la même rive, -devait y parvenir dans la journée avec la jeune garde, et Friant avec -la vieille. Napoléon résolut de s'y rendre lui-même le lendemain matin -20, avec la cavalerie de la garde, en remontant l'Aube par la rive -gauche. Après avoir rallié autour d'Arcis, Ney, Friant, Oudinot, -Macdonald, Gérard, et recueilli chemin faisant quelques dépouilles de -l'ennemi, après avoir <span class="pagenum"><a id="page525" name="page525"></a>(p. 525)</span> reçu les convois partis de Paris sous -Lefebvre-Desnoëttes, il devait tirer droit de l'Aube sur la Marne, et -se porter à Vitry, Saint-Dizier, peut-être même à Bar-le-Duc. Les -maréchaux Mortier et Marmont laissés à Reims et à Berry-au-Bac, -pouvaient le rejoindre facilement par Châlons, et Napoléon leur en -expédia l'ordre. Tout fut ainsi réglé de manière à se diriger avec 70 -mille hommes sur les places. Après ces dispositions, Napoléon écrivit -à Paris ce qu'il allait faire, recommanda fort le sang-froid à tout le -monde, et se montra rempli de confiance. Cette confiance était en -partie affectée, mais en grande partie sincère, car il sentait le -mérite de ses combinaisons, et ne doutait guère de leur succès.</p> - -<p>Napoléon en se portant sur Arcis par la rive gauche de l'Aube, trouve -devant lui toute l'armée de Bohême.</p> - -<p>Le lendemain, 20 mars, jour qui devait être plus d'une fois mémorable -dans sa vie, il quitta Plancy pour remonter l'Aube par la rive gauche -avec une portion de sa cavalerie. Letort en avait laissé une autre -portion autour de Méry, afin de ramasser des bagages et des -prisonniers. Le général Sébastiani, avec les divisions Colbert et -Exelmans, avait pris les devants et s'était porté sur Arcis. Dans son -extrême confiance, Napoléon n'avait pas daigné repasser l'Aube pour -cheminer à couvert, et il avait marché sur Arcis par la route qu'il -avait tracée aux divers détachements de sa cavalerie.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Situation de Napoléon surpris sur la gauche de l'Aube avec -20 mille hommes contre 90 mille.</span> -Parvenu vers le milieu du jour à Arcis (Arcis-sur-Aube), il y trouva -le général Sébastiani, fort soucieux de ce qu'il avait vu en route. Le -maréchal Ney qui venait de s'y rendre avec son infanterie par la rive -droite de l'Aube, paraissait non moins soucieux que le général -Sébastiani. L'un et l'autre, <span class="pagenum"><a id="page526" name="page526"></a>(p. 526)</span> après avoir repoussé les -avant-postes bavarois, croyaient avoir aperçu entre l'Aube et la -Seine, c'est-à-dire entre Arcis et Troyes, toute l'armée de Bohême. -Or, s'il en était ainsi, on n'avait pas de temps à perdre pour -abandonner Arcis, qui est sur la rive gauche de l'Aube, et pour passer -sur la rive droite, afin de mettre cette rivière entre soi et -l'ennemi. Tandis que par la réunion de troupes ordonnée sur Arcis on -devait y avoir bientôt 70 mille hommes, quand Oudinot, Macdonald, -Gérard et Lefebvre seraient arrivés, et 85 mille à Vitry, quand -Mortier et Marmont auraient rejoint, on n'en avait pas dans le moment -plus de 20 mille. En effet on avait 5 mille hommes de cavalerie de la -garde; Ney amenait 9 à 10 mille hommes d'infanterie de la jeune garde, -et Friant 5 à 6 mille de la vieille. Ce n'était pas de quoi tenir tête -aux 90 mille combattants du prince de Schwarzenberg concentrés entre -Arcis et Troyes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se décide néanmoins à tenir tête à l'ennemi.</span> -Napoléon qui avait vu à Méry les colonnes de Schwarzenberg en -retraite, ne pouvait pas imaginer que ce prince songeât à faire halte -entre Troyes et Arcis pour y risquer une bataille. Une reconnaissance -fort légèrement exécutée sur la route de Troyes par un jeune officier, -le confirmait dans sa persuasion, et il fit établir l'infanterie de -Ney en avant d'Arcis, un peu sur la gauche, au Grand-Torcy; il envoya -en même temps chercher sur l'autre rive de l'Aube sa vieille garde qui -était près d'arriver, ainsi que Lefebvre-Desnoëttes dont on annonçait -l'approche. Ce dernier lui amenait 6 mille hommes environ. Dans cette -attitude il résolut d'attendre les événements, <span class="pagenum"><a id="page527" name="page527"></a>(p. 527)</span> qui ne -pouvaient manquer de s'éclaircir avant très-peu d'heures. Bientôt en -effet ils acquirent la plus effrayante clarté.</p> - -<p>Le prince de Schwarzenberg, bien qu'il fût peu téméraire, avait -néanmoins la fermeté d'un vieux soldat, et après avoir replié ses -principaux corps de Nogent sur Troyes, ne pouvait pas avec 90 mille -hommes reculer davantage devant les 30 ou 40 mille qu'il supposait à -Napoléon. D'ailleurs il était fatigué des propos des Prussiens, de -leurs forfanteries continuelles, et il voulait leur prouver qu'il -était aussi capable qu'eux d'affronter la rencontre du terrible -Empereur des Français. Il résolut donc de faire face à droite, et de -se porter sur Arcis, pour accepter la bataille si on la lui offrait, -pour empêcher en tout cas les Français de se jeter sur Troyes, et d'y -opérer de nouvelles captures. Dans cette vue il ordonna aux Bavarois -de s'approcher d'Arcis par sa droite; il porta les corps de Rajeffsky, -de Wurtemberg, de Giulay directement sur Arcis, et lia ces deux masses -par les gardes et réserves. Vers deux heures il se trouva en face -d'Arcis.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Bataille d'Arcis-sur-Aube livrée le 20 mars.</span> -Le général Sébastiani, piqué de certaines paroles de Napoléon qui -n'avait pas pris ses craintes au sérieux, s'était lancé avec quelques -escadrons sur la route de Troyes, pour mieux voir ce qu'il croyait du -reste avoir bien vu une première fois. Au delà d'Arcis, dans la -direction de Troyes, le sol fortement ondulé peut dans ses plis cacher -des quantités considérables de troupes. -<span class="sidenote" title="En marge">Irruption subite de la cavalerie ennemie.</span> -Bientôt le général Sébastiani, -ayant franchi les premières ondulations du terrain, découvrit la -cavalerie bavaroise et la cavalerie <span class="pagenum"><a id="page528" name="page528"></a>(p. 528)</span> autrichienne s'avançant -en masse, et il revint à toute bride dire à Napoléon ce qui en était. -On se hâta de faire monter à cheval les divisions Colbert et Exelmans -pour les opposer à l'ennemi. Le général Kaisarow à la tête de -plusieurs milliers de chevaux chargea la division Colbert qui en -comptait à peine 7 à 800, et la rejeta sur la division Exelmans, qui, -entraînée elle-même par le choc, fut obligée de céder. Tous ensemble, -poursuivis et poursuivants, arrivèrent pêle-mêle sur Arcis. Ney était -à gauche au Grand-Torcy avec l'infanterie de la jeune garde. Entre le -Grand-Torcy et Arcis il y avait tout au plus trois ou quatre -bataillons, au nombre desquels s'en trouvait un, polonais de nation, -et commandé par le chef de bataillon Skrzynecki, le même qui, en 1830, -a si noblement et si habilement défendu comme général en chef la -Pologne expirante. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon obligé de se réfugier dans un carré d'infanterie.</span> -Ce bataillon n'eut que le temps de se former en -carré pour recueillir Napoléon, et le soustraire au torrent de la -cavalerie ennemie. Les Polonais, fiers du précieux dépôt confié à -leurs baïonnettes, tinrent ferme sous une pluie d'obus, et sous les -assauts répétés d'innombrables escadrons. Mais Napoléon ne profita pas -longtemps de l'asile qu'il avait trouvé au milieu d'eux. Le premier -choc de cette cavalerie amorti, il sortit du carré, se transporta vers -Arcis, au risque d'être enlevé, arrêta, rallia ses cavaliers en fuite, -et les lança lui-même sur l'ennemi. -<span class="sidenote" title="En marge">Élan qu'il communique aux troupes.</span> -Nos escadrons, électrisés par sa -présence, chargèrent avec la plus grande vigueur, et parvinrent à -contenir, sans pouvoir la repousser toutefois, la masse trop -supérieure des cavaliers bavarois et autrichiens. -<span class="sidenote" title="En marge">Il rallie sa cavalerie et la ramène à l'ennemi.</span> -Pendant ce <span class="pagenum"><a id="page529" name="page529"></a>(p. 529)</span> -temps Ney, établi dans le Grand-Torcy, s'apprêtait à résister à tous -les efforts de l'armée de Bohême. L'essentiel était de tenir jusqu'à -ce que la vieille garde, dont on apercevait les têtes de colonne sur -l'autre rive de l'Aube, eût passé cette rivière et occupé Arcis. -Lorsque les six mille vieux soldats composant cette troupe d'élite -seraient en avant d'Arcis, et se lieraient aux dix mille jeunes -soldats de Ney qui défendaient le Grand-Torcy, on pouvait être -tranquille. Mais il fallait qu'ils arrivassent.</p> - -<p>En attendant Ney soutenait à Torcy des assauts furieux. Le corps du -maréchal de Wrède était entré en ligne, et par sa droite composée des -Autrichiens, attaquait le Grand-Torcy, tandis que par sa gauche -composée des Bavarois, il cherchait à séparer ce village de la petite -ville d'Arcis. Toutes les réserves russes, prussiennes, autrichiennes, -comprenant les gardes, les grenadiers, les cuirassiers, marchaient à -l'appui de cette attaque. Nous avions donc en face de nous plus de -quarante mille hommes d'infanterie, sans compter des flots de -cavalerie.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Défense héroïque de Ney au Grand-Torcy avec l'infanterie de -la jeune garde.</span> -Ney défendit le Grand-Torcy avec son énergie accoutumée. Établi dans -les maisons et derrière les rues barricadées du village, il arrêta par -un feu épouvantable les masses de l'infanterie autrichienne. Vaincu un -moment par le nombre, il fut rejeté hors du Grand-Torcy, mais se -mettant à la tête de quelques bataillons, et faisant à la baïonnette -une charge désespérée, il rentra dans le village, et parvint à s'y -maintenir. Au même instant, Napoléon courant sans cesse d'Arcis à -Torcy, pour encourager les troupes par sa présence, faillit voir sa -prodigieuse destinée <span class="pagenum"><a id="page530" name="page530"></a>(p. 530)</span> terminée d'un seul coup. Un obus tombe -devant les rangs d'un jeune bataillon, peu habitué encore à ce genre -de spectacle, et les hommes les plus rapprochés du projectile fumant -reculent d'un pas. Napoléon pousse son cheval sur l'obus pour leur -enseigner le mépris du danger. L'obus éclate, le couvre de feu et de -fumée, et il sort sain et sauf du nuage enflammé. Son cheval seul est -blessé. Il se jette sur un autre au milieu des cris d'enthousiasme de -ses jeunes soldats.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de la vieille garde.</span> -Grâce à ces actes d'une héroïque témérité nous conservons notre -position. Enfin la vieille garde traverse le pont d'Arcis sous la -conduite de l'intrépide Friant. Napoléon la range lui-même en avant -d'Arcis, et envoie deux de ses vieux bataillons à l'appui de Ney. Le -secours arrive à propos, car en ce moment la garde russe, entrée en -ligne, venait renforcer le maréchal de Wrède. Une dernière attaque, -encore plus violente que les précédentes, est essayée contre le -Grand-Torcy. Ney la soutient avec une fermeté imperturbable, et la -repousse victorieusement.</p> - -<p>Tandis que ce renfort de vieille infanterie est survenu si à propos, -Lefebvre-Desnoëttes, parti de Paris pour rejoindre l'armée, débouche -par le pont d'Arcis à la tête de deux mille chevaux avec lesquels il -avait devancé son infanterie. Le général Sébastiani, disposant alors -de quatre mille chevaux, se déploie dans la plaine d'Arcis, laquelle -s'élève légèrement vers l'ennemi. Il s'apprête à prendre une revanche. -Ses escadrons bien lancés culbutent ceux de Kaisarow, les renversent -sur ceux de Frimont, et se vengent de l'échauffourée du matin. Mais -bientôt on voit apparaître la cavalerie bavaroise, la grosse -cavalerie <span class="pagenum"><a id="page531" name="page531"></a>(p. 531)</span> russe, et la prudence conseille de se retirer sur -Arcis. -<span class="sidenote" title="En marge">L'ennemi est contenu jusqu'à la fin du jour, et l'avantage -reste aux 20 mille Français qui ont tenu tête à 60 mille ennemis.</span> -On gagne ainsi la fin du jour, Ney se maintenant au -Grand-Torcy, la vieille garde à Arcis, la cavalerie entre deux, et on -échappe au désastre qu'avec moins d'énergie nous aurions certainement -essuyé. Effectivement nous avions combattu d'abord avec 14 mille -hommes contre 40 mille, puis avec 20 contre 60, et enfin avec 22 ou 23 -contre 90, car sur notre droite les corps de Giulay, de Wurtemberg, de -Rajeffski, avaient débouché de Nozay, et commençaient à prendre part -au combat lorsque la nuit était venue séparer les deux armées.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Brillant avantage de la cavalerie de la garde.</span> -Au loin sur notre droite s'était passé un épisode qui aurait pu avoir -des suites fâcheuses, sans la rare vaillance de la cavalerie de la -garde. On se souvient que les chasseurs et les grenadiers à cheval -avaient été laissés au delà du pont de Méry, sur la gauche de la -Seine, avec les captures qu'ils avaient opérées la veille, et -notamment avec l'équipage de pont qu'ils avaient pris. Partis le matin -de Méry avec cet équipage de pont, ils avaient essayé de rejoindre -l'armée en marchant directement de Méry sur Arcis par Premier-Fait. -(Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) Ils étaient tombés naturellement au milieu de -toute la cavalerie des corps, de Rajeffski, de Giulay et de -Wurtemberg, réunis sous le commandement du prince de Wurtemberg. -Assaillis par une force cinq ou six fois plus considérable qu'eux, ils -ne s'étaient sauvés qu'en déployant la plus rare valeur, et en se -battant pendant plusieurs heures le sabre à la main. Rejoints enfin -par des escadrons du dépôt de Versailles, qui avaient fait route par -Méry, ils s'étaient <span class="pagenum"><a id="page532" name="page532"></a>(p. 532)</span> repliés sur Méry même, sans avoir perdu -plus d'une centaine de cavaliers, et sans avoir surtout laissé -échapper leur équipage de pont. Le lendemain ils gagnèrent Plancy, -passèrent l'Aube, et vinrent se réunir à l'armée par la rive droite de -cette rivière, avec les corps d'Oudinot, de Macdonald, de Gérard, qui -étaient en marche de Provins sur Arcis.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Résultats de la bataille d'Arcis-sur-Aube.</span> -Telle fut la bataille d'Arcis-sur-Aube, la dernière que Napoléon livra -en personne dans cette campagne, et où l'armée ainsi que lui firent -des prodiges d'énergie. Il se regardait comme victorieux, et le -croyait sincèrement, car c'était un miracle que 20 mille hommes -eussent résisté à une masse qui s'était successivement élevée de 40 à -90 mille. Il était fier de lui-même et de ses soldats, et voyait dans -cette possibilité de combattre à forces si inégales, des garanties de -succès pour la suite de la guerre. Sa confiance était devenue telle -qu'il voulut le lendemain même tenir tête à toute l'armée du prince de -Schwarzenberg. Cependant il ne pouvait être rejoint dans la journée -que par le corps d'Oudinot, et en y ajoutant ce que -Lefebvre-Desnoëttes avait amené, il aurait atteint tout au plus une -force de 32 mille hommes. Il n'était donc pas prudent de braver le -choc de 90 mille combattants, surtout en ayant une rivière à dos. -<span class="sidenote" title="En marge">Sur les instances de ses maréchaux, Napoléon se décide -enfin à repasser l'Aube.</span> -Aussi finit-il par céder aux conseils de la raison et de ses maréchaux -qui insistaient pour qu'il mit l'Aube entre lui et l'ennemi. Après -avoir tenu ses troupes déployées en avant d'Arcis, pendant qu'on -préparait un deuxième pont, il les fit replier soudainement à travers -les rues de cette petite ville, franchit les deux ponts, <span class="pagenum"><a id="page533" name="page533"></a>(p. 533)</span> et -laissa le prince de Schwarzenberg fort surpris et fort déçu de voir -lui échapper une proie qui semblait assurée. Les ponts de l'Aube -furent rompus, et le maréchal Oudinot vint border la rive droite avec -son corps, appuyé d'une nombreuse artillerie. L'ennemi ne pouvant se -résoudre à laisser l'armée française s'en aller saine et sauve, voulut -tenter le passage de la rivière, et demeura pendant cette tentative -exposé à un feu meurtrier. Il perdit encore dans cette journée du 21 -plus d'un millier d'hommes sans aucun résultat, car partout où il se -présenta pour essayer de franchir l'Aube, les troupes d'Oudinot bien -postées l'accueillirent par un feu nourri de mousqueterie et de -mitraille. Ce n'est pas trop de dire que ces deux jours coûtèrent à -l'armée de Bohême 8 à 9 mille hommes, tandis que nous n'en perdîmes -pas plus de 3 mille, grâce à notre petit nombre et à l'avantage de -nous battre à couvert dans des positions défensives.</p> - -<p>Au milieu de ces perpétuelles aventures de guerre, Napoléon trouvant -l'armée toujours héroïque et dévouée quoique souvent mécontente, -comptant sur son génie, croyant plus que jamais aux ressources de son -art, était loin de désespérer de sa cause, et toutefois il ne se -faisait pas complétement illusion sur sa situation politique. Bien -qu'il ne voulût pas s'avouer à quel point il s'était aliéné la nation -par ses guerres continuelles et par son gouvernement arbitraire, il -n'avait garde cependant de s'aveugler sur l'état moral de la France. -Sur le terrain même d'Arcis, et au milieu du feu, s'entretenant -familièrement avec le général Sébastiani, Corse comme <span class="pagenum"><a id="page534" name="page534"></a>(p. 534)</span> lui, -et doué d'un grand sens politique, Eh bien, général, lui demanda-t-il, -que dites-vous de ce que vous voyez?—Je dis, répondit le général, que -Votre Majesté a sans doute d'autres ressources que nous ne connaissons -pas.—Celles que vous avez sous les yeux, reprit Napoléon, et pas -d'autres.—Mais alors, comment Votre Majesté ne songe-t-elle pas à -soulever la nation?—Chimères, répliqua Napoléon, chimères, empruntées -aux souvenirs de l'Espagne et de la Révolution française! Soulever la -nation dans un pays où la Révolution a détruit les nobles et les -prêtres, et où j'ai moi-même détruit la Révolution!...—</p> - -<p>Le général resta stupéfait, admirant ce sang-froid et cette profondeur -d'esprit, et se demandant comment tant de génie ne servait pas à -empêcher tant de fautes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Marche sur la Lorraine définitivement résolue.</span> -Le moment était venu pourtant de prendre une résolution définitive. -Entre Arcis et Châlons, l'Aube et la Marne ne sont guère qu'à onze ou -douze lieues de distance l'une de l'autre. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) -Blucher, auquel on avait opposé Marmont et Mortier pour le contenir, -pouvait être ralenti, mais non arrêté par ces deux maréchaux. Les -armées de Bohême et de Silésie ne devaient pas tarder à se réunir, et -on allait être alors étouffé dans leurs bras. Napoléon avec ce qu'il -avait de forces, ne pouvant plus les battre séparément, à moins de -circonstances extrêmement heureuses que la fortune ne lui ménageait -plus guère, pouvait encore moins les battre réunies. Poursuivre son -idée de se rapprocher des places, pour s'y procurer un renfort de -cinquante mille <span class="pagenum"><a id="page535" name="page535"></a>(p. 535)</span> hommes, et pour attirer l'ennemi loin de -Paris, était définitivement la seule ressource qui lui restât, -ressource qui, hasardeuse avec lui, eût été mortelle avec un autre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Départ d'Arcis-sur-Aube le 21 mars.</span> -Il résolut donc de partir le 21 mars pour Vitry sur la Marne. En -passant par Sommepuis il ne lui fallait pas plus de deux jours pour -franchir la distance d'Arcis à Vitry. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) De Vitry -il lui était facile de se porter à Bar-le-Duc, et sans qu'il fît un -pas de plus, les garnisons de Metz, de Mayence, de Luxembourg, de -Thionville, de Verdun, de Strasbourg, avaient la possibilité de le -joindre au nombre de trente et quelques mille hommes. Si Napoléon se -portait jusqu'à Metz, ce qui n'exigeait que trois journées, il -pouvait, en pivotant autour de cette place, faire insurger la -Lorraine, l'Alsace, la Franche-Comté, et recevoir des Pays-Bas quinze -mille hommes encore. Il devait donc se trouver à Metz à la tête de 120 -mille combattants, au milieu de provinces soulevées contre l'ennemi, -et si le maréchal Suchet, envoyé pour remplacer Augereau, recueillant -tout ce qui était sur son chemin, remontait sur Besançon avec 40 mille -hommes, les destinées devaient certainement être changées.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ordres envoyés à Paris au moment où Napoléon s'en éloigne.</span> -Napoléon manda à Paris ses dernières résolutions, prescrivit qu'on lui -expédiât en matériel d'artillerie, en bataillons de la jeune garde, en -bataillons tirés des dépôts, tout ce qui ne serait pas indispensable à -la défense de la capitale; recommanda de nouveau de ne pas se troubler -si l'ennemi approchait, ce qui, selon lui, ne pouvait être qu'une -apparition de deux ou trois jours, car <span class="pagenum"><a id="page536" name="page536"></a>(p. 536)</span> les alliés le -suivraient dès qu'ils le sauraient sur leurs communications. Il -renouvela aux maréchaux Marmont et Mortier l'ordre de le joindre sur -la Marne par Châlons, et se mit ensuite en route pour Vitry. -Précédemment il n'avait jamais quitté la Seine sans laisser de Nogent -à Montereau des corps respectables. Ce n'était plus le cas cette fois, -puisqu'il était obligé d'exécuter en masse la diversion projetée sur -les derrières de l'ennemi, et que c'était sur cette diversion seule -qu'il comptait désormais pour sauver Paris. Vingt mille hommes laissés -entre Nogent et Paris n'eussent pas arrêté le prince de Schwarzenberg, -et eussent manqué à Napoléon dans les opérations qu'il méditait. -Toutefois, croyant utile de garder les ponts de la Seine, et possible -d'y arrêter l'ennemi quelques heures, ce qui dans certains cas n'était -pas indifférent, il laissa le général Souham avec un mélange de gardes -nationales et de bataillons organisés à la hâte, pour disputer Nogent, -Bray, Montereau. Le général Alix qui, avec des forces de cette -composition, avait si bien défendu Sens, et qui s'y trouvait encore, -fut placé sous les ordres du général Souham.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Marche sur Sommepuis.</span> -Le trajet d'Arcis à Sommepuis s'opéra sans difficulté. À peine -rencontra-t-on quelques bandes de Cosaques qui voltigeaient entre -l'Aube et la Marne, et pillaient le pays tout ruiné qu'il était. Les -corps d'Oudinot, de Macdonald, de Gérard, qui avaient marché de -Provins sur Arcis, en côtoyant l'Aube, défendirent successivement la -rivière au pont d'Arcis, et défilèrent ainsi en vue de l'ennemi sans -en recevoir aucun dommage.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page537" name="page537"></a>(p. 537)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Arrivée à Vitry le 22.</span> -Le 21 au soir Napoléon, avec une partie de l'armée, coucha à -Sommepuis. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) Le lendemain, 22, il marcha sur -Vitry avec une avant-garde. Vitry avait été mis en état de défense par -l'armée de Silésie, et cinq à six mille Prussiens et Russes, protégés -par des ouvrages de campagne, l'occupaient. Napoléon, ne voulant pas -risquer une affaire meurtrière pour un poste qui n'avait pas -d'importance, fit chercher un gué entre Vitry et Saint-Dizier. On en -découvrit un à Frignicourt, et il y passa avec sa cavalerie et les -divisions de jeune garde du maréchal Ney. Il laissa un détachement -pour garder ce gué, et il vint coucher au château du Plessis près -Orconte. Il lança sur Saint-Dizier la cavalerie légère du général -Piré, qui réussit à y entrer, et y enleva deux bataillons prussiens.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Séjour à Saint-Dizier.</span> -Le lendemain 23, Napoléon jugea convenable de s'arrêter à Saint-Dizier -pour y attendre la queue de ses colonnes, car Oudinot, Macdonald, -Gérard étaient en arrière, et il voulait également rallier Marmont et -Mortier, qui avaient ordre de venir à lui par Châlons. Il fallait -attendre aussi la division de gardes nationales du général Pacthod qui -avait bien servi avec Oudinot et Macdonald, et qu'on avait laissée à -Sézanne pour escorter un dernier convoi de troupes et de matériel. -Toutefois, ayant des doutes sur la possibilité de recueillir ce -dernier rassemblement, Napoléon ordonna au ministre de la guerre de -veiller à sa sûreté, et de le rappeler même à Paris, si on ne croyait -pas qu'il lui fût possible de percer jusqu'à Vitry à travers les -masses ennemies.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Confiance de Napoléon dans sa manœuvre, et persuasion où -il est d'avoir attiré l'ennemi à sa suite.</span> -Sans perdre un instant Napoléon poussa sa cavalerie <span class="pagenum"><a id="page538" name="page538"></a>(p. 538)</span> légère -sur Bar-le-Duc, afin qu'elle s'emparât du pont de Saint-Mihiel sur la -Meuse, de celui de Pont-à-Mousson sur la Moselle, et il expédia de -nouveau à toutes les garnisons l'ordre de le rejoindre. Il s'apprêtait -à leur épargner la moitié du chemin, en marchant encore une journée ou -deux à leur rencontre, et il allait ainsi voir ses forces augmenter -d'heure en heure. Sans les maréchaux Mortier et Marmont, sans le -convoi de Sézanne dont il n'avait reçu qu'une partie, et en défalquant -les pertes d'Arcis ainsi que les troupes laissées à la garde des ponts -de la Seine, il avait environ 55 mille hommes. Il devait en avoir 70 -mille avec ces deux maréchaux, 80 avec le dépôt de Sézanne, et arriver -successivement à 100 mille et au delà, si les garnisons parvenaient à -se réunir à lui. Aussi tout en appréciant la gravité de sa situation -restait-il confiant dans le succès de ses habiles manœuvres, et le -23 mars, écrivant au ministre de la guerre une lettre qui respirait un -sang-froid imperturbable, il lui exposait sa marche, ses motifs pour -ne pas tenter l'attaque de Vitry, le projet de s'approcher de Metz, et -de tirer de cette place et des autres un renfort considérable; la -certitude de causer un grand trouble à l'ennemi en se portant sur ses -communications; le découragement de la plupart des coalisés qui -n'avaient jamais eu d'avantages sérieux sur les troupes françaises, -qui tout récemment avaient essuyé des pertes énormes à Arcis-sur-Aube, -et étaient presque au regret de s'être avancés si loin; l'espérance -par conséquent d'amener sous peu des événements nouveaux et -importants; l'utilité de <span class="pagenum"><a id="page539" name="page539"></a>(p. 539)</span> veiller sur le rassemblement de -Sézanne, de l'augmenter même si les circonstances le permettaient; la -possibilité de recourir à la conscription de 1815, car en Champagne, -en Lorraine les paysans se levaient en masse, et l'urgence de faire -promptement usage de cette ressource; l'importance pour les maréchaux -Marmont et Mortier qui s'étaient repliés sur Château-Thierry de se -reporter en avant pour rejoindre l'armée; la confiance enfin malgré -toutes les angoisses de la situation de sauver bientôt la France et -lui-même de cette crise formidable. Personne n'eût soupçonné en lisant -cette lettre, qui devait être la dernière adressée au ministre de la -guerre, que Napoléon approchait de la plus grande des catastrophes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de M. de Caulaincourt au quartier général, après la -dissolution du congrès de Châtillon.</span> -Dans ce moment arriva au quartier général de l'Empereur M. de -Caulaincourt, qui venait de quitter le congrès de Châtillon. Ce noble -serviteur du prince et du pays, avait, comme on l'a vu, remis un -contre-projet, afin d'obtempérer aux sommations réitérées des -plénipotentiaires alliés, et avait tâché d'en rendre la lecture -supportable à ses auditeurs, tout en s'éloignant le moins possible des -instructions de Napoléon. Les plénipotentiaires des puissances, après -avoir écouté le texte du contre-projet français avec un silence -glacial, et avoir pris les ordres de leurs souverains, avaient lu le -18 mars une note solennelle, dans laquelle ils déclaraient que la -France ayant exactement reproduit toutes les conditions déjà reconnues -inacceptables par l'Europe, les conférences étaient définitivement -rompues, et que la guerre serait poursuivie à outrance, jusqu'à ce que -la France admît purement et simplement les préliminaires <span class="pagenum"><a id="page540" name="page540"></a>(p. 540)</span> du -17 février. À cette déclaration M. de Metternich avait joint une -lettre particulière pour M. de Caulaincourt, dans laquelle il le -suppliait encore une fois d'y bien penser avant de quitter le lieu du -congrès, car, disait-il, la France de Louis XIV, accrue des conquêtes -de Louis XV, valait bien qu'on y attachât quelque prix, et méritait -qu'on ne la jouât pas plus longtemps à ce jeu si dangereux et si -incertain des batailles. Quelque tenté que fut le plénipotentiaire -français de suivre un semblable conseil, il n'avait pas osé -outre-passer ses instructions au point où il l'aurait fallu pour -retenir à Châtillon les membres du congrès. Il se sépara donc des -plénipotentiaires le lendemain 19, et le 20 toutes les légations -partirent de Châtillon pour regagner les quartiers généraux des armées -belligérantes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Chagrin de M. de Caulaincourt; pénible impression que sa -présence produit dans l'armée.</span> -M. de Caulaincourt eut quelque peine à rejoindre Napoléon, qu'il -trouva à Saint-Dizier. Le retour de la légation française produisit -sur l'armée une impression pénible, car il ôtait toute confiance dans -les négociations, et n'en laissait plus que dans un duel à mort avec -la coalition. Or, si les journées de Montmirail, de Champaubert, de -Montereau avaient élevé les cœurs au niveau de celui de Napoléon, -celles de Craonne, de Laon, d'Arcis-sur-Aube les avaient fait -promptement redescendre de cette hauteur, et la manœuvre -aventureuse qu'on essayait loin de Paris, manœuvre dont peu de gens -étaient capables d'apprécier le mérite, étonnait, inquiétait des -esprits déjà fortement ébranlés. La noble et sévère figure de M. de -Caulaincourt, plus triste encore que de coutume, n'était pas propre à -dérider les visages au quartier <span class="pagenum"><a id="page541" name="page541"></a>(p. 541)</span> général. Napoléon accueillit -son ministre amicalement, en homme qui n'éprouvait pas d'humeur parce -qu'il n'éprouvait pas de trouble. Ce retour lui avait cependant causé -une certaine impression, mais passagère, et il la domina bientôt. Il -était à table, soupant avec Berthier, lorsque M. de Caulaincourt -arriva.— -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon ne manifeste aucun regret de la dissolution du -congrès.</span> -Vous avez bien fait de revenir, lui dit-il, car, je ne vous -le cacherai pas, si vous aviez accepté l'ultimatum des alliés, je vous -aurais désavoué. Mieux vaut pour vous et pour moi avoir évité un -pareil éclat. Au fond ces gens-là ne sont pas de bonne foi. Si vous -aviez cédé, bientôt ils auraient demandé davantage. Ils répandent -partout qu'ils en veulent à moi et non à la France. Mensonges que tout -cela! -<span class="sidenote" title="En marge">Son langage résolu et chaleureux.</span> -Ils s'en prennent à moi parce qu'ils savent que seul je puis -sauver la France (ce qui était vrai alors, car celui qui l'avait -perdue pouvait seul la sauver); mais au fond, c'est à la France et à -sa grandeur qu'ils en veulent. L'Angleterre convoite la Belgique pour -la maison d'Orange; la Prusse convoite la Meuse pour elle-même; -l'Autriche désirerait nous ôter l'Alsace et la Lorraine pour en -trafiquer avec la Bavière et les princes allemands. On veut nous -détruire, ou nous amoindrir jusqu'à nous réduire à rien. Eh bien, mon -cher Caulaincourt, il vaut mieux mourir que d'être amoindris de la -sorte. Nous sommes assez vieux soldats pour ne pas craindre la mort. -On ne dira pas cette fois que c'est pour mon ambition que je combats, -car il me serait aisé de sauver le trône; mais le trône avec la France -humiliée, je n'en veux point. Voyez ces braves paysans comme ils -s'insurgent <span class="pagenum"><a id="page542" name="page542"></a>(p. 542)</span> déjà, et tuent des Cosaques de toutes parts! Ils -nous donnent l'exemple, suivons-le. Croiriez-vous que ces misérables -du Conseil de régence voulaient accepter l'infâme traité qu'on vous a -proposé? Ah! je leur ai prescrit de se taire et de se tenir -tranquilles. Ces pauvres paysans valent bien mieux que ces gens de -Paris. Vous allez assister, mon cher Caulaincourt, à de belles choses. -Je vais marcher sur les places, et rallier trente ou quarante mille -hommes d'ici à quelques jours. L'ennemi me suit évidemment. On ne peut -pas expliquer autrement la masse de cavalerie qui nous entoure. La -brusque apparition que j'ai faite sur ses derrières a ramené -Schwarzenberg, et en apprenant que je menace ses communications il -n'osera pas se risquer sur Paris. Je vais avoir bientôt cent mille -hommes dans la main, je fondrai sur le plus rapproché de moi, Blucher -ou Schwarzenberg n'importe, je l'écraserai, et les paysans de la -Bourgogne l'achèveront. La coalition est aussi près de sa perte que -moi de la mienne, mon cher Caulaincourt, et si je triomphe nous -déchirerons ces abominables traités. Si je me trompe, eh bien, nous -mourrons! nous ferons comme tant de nos vieux compagnons d'armes font -tous les jours, mais nous mourrons après avoir sauvé notre honneur.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Invincible tristesse de M. de Caulaincourt, et profond -abattement de Berthier.</span> -M. de Caulaincourt, qui autant que personne était capable de -comprendre cet héroïque langage, se rappelait trop de fautes commises, -trop de refus hors de propos et que l'honneur ne commandait point, -pour n'être pas mécontent, et froidement improbateur. Berthier, devant -qui se tenaient ces discours, était consterné. Il était frappé comme -Napoléon <span class="pagenum"><a id="page543" name="page543"></a>(p. 543)</span> du tumulte qui se faisait autour de l'armée, doutait -comme lui que ce fût là un simple détachement, mais se demandait -d'autre part comment 200 mille coalisés, presque victorieux, pouvaient -se laisser détourner de Paris, cette grande proie qu'ils avaient sous -la main, pour suivre une poignée d'hommes hasardée sur leurs -derrières. Il doutait, et, en une si grave circonstance, le doute -était une angoisse douloureuse, car si l'ennemi ne suivait pas, il -pouvait en quelques jours être dans Paris. Ce sentiment était général. -Contenu devant Napoléon, il éclatait ailleurs en très-mauvais propos. -Quant à Napoléon lui-même, sans exclure le doute, il répétait toujours -à M. de Caulaincourt: Vous avez bien fait de revenir, je vous aurais -désavoué. Vous êtes venu à temps pour assister à de grandes choses.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La véritable question était de savoir si l'ennemi, au lieu -de suivre Napoléon, ne se jetterait pas sur Paris pour y opérer une -révolution politique.</span> -Toute cette énergie, admirable comme don de Dieu, mais déplorable -quand on songe que, si mal employée, elle nous avait conduits au bord -d'un abîme, ne se communiquait guère, et chacun s'attendait d'un -moment à l'autre à un affreux dénoûment. Ce dénoûment approchait en -effet, et l'heure fatale, hélas! était venue. Les combinaisons -militaires de Napoléon étaient assurément bien profondes, mais si sa -situation militaire pouvait se rétablir à force de génie, il n'y avait -pas de génie qui pût rétablir sa situation politique. Paris plein de -terreur, plein de dégoût d'un tel régime, régime glorieux mais -sanglant, ordonné mais despotique, Paris pouvait au premier contact -d'un ennemi qui se présentait en libérateur, échapper à la main de -Napoléon, et devenir le théâtre d'une révolution! Or, il suffisait -<span class="pagenum"><a id="page544" name="page544"></a>(p. 544)</span> que les coalisés soupçonnassent cette triste vérité, pour que -négligeant les considérations de prudence, ils songeassent à tenter -sur Paris non pas une opération militaire, mais une opération -politique, et alors les plans de Napoléon devaient être déjoués, et -son trône, que sa puissante main avait relevé deux ou trois fois -depuis un mois, devait enfin s'écrouler. On va voir combien les -coalisés étaient près de deviner la redoutable vérité, qui faisait -toute notre faiblesse devant les envahisseurs de notre patrie.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Incertitude du prince de Schwarzenberg dans le premier -moment, et ses doutes sur les projets de Napoléon.</span> -Le prince de Schwarzenberg n'avait pas trop compris le mouvement de -l'armée française sur Arcis, et il faut avouer qu'à moins d'être dans -le secret, il eût été difficile de le comprendre. Sa première -supposition, et la plus naturelle, avait été que Napoléon venait lui -livrer bataille, et ce prince s'était décidé à l'accepter à -Arcis-sur-Aube, comme Blucher à Craonne et à Laon. Prévoyant une lutte -sanglante de plusieurs jours, il était loin de s'en croire quitte le -soir du 21. -<span class="sidenote" title="En marge">Il prend une position d'attente entre Ramerupt et -Dampierre.</span> -Le 22, en voyant Napoléon s'éloigner, il avait cherché à -deviner quels pouvaient être ses projets, avait passé l'Aube à sa -suite, et était venu prendre position entre Ramerupt et Dampierre, -derrière un gros ruisseau qu'on appelle le Puits, la gauche à l'Aube, -le front couvert par le Puits, la droite dans la direction de Vitry. -(Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) Il attendait là les nouvelles attaques de son -adversaire, craignant toujours de sa part quelque manœuvre -extraordinaire.</p> - -<p>Mais Napoléon, ainsi qu'on vient de le voir, ne songeait guère à -l'attaquer, et lui préparait effectivement une manœuvre bien -extraordinaire, en se portant <span class="pagenum"><a id="page545" name="page545"></a>(p. 545)</span> de l'Aube à la Marne, dans la -direction de Metz. -<span class="sidenote" title="En marge">Bientôt le prince de Schwarzenberg s'aperçoit de la marche -de Napoléon sur Vitry, et comprend qu'il veut se porter sur les -communications des alliés.</span> -Le lendemain 23, pendant que Napoléon s'arrêtait à -Saint-Dizier pour que les corps formant sa queue eussent le temps de -le joindre par le gué de Frignicourt, la cavalerie légère du prince de -Schwarzenberg qui suivait ces corps à la piste, s'était aperçue de la -marche de l'armée française, et avait reconnu clairement qu'elle se -dirigeait sur Vitry. L'intention de Napoléon ne laissait dès lors plus -de doute, et il voulait évidemment manœuvrer sur les communications -des alliés. Que faire en présence d'une situation si nouvelle? -Fallait-il suivre Napoléon vers la Lorraine, ou bien tendre la main à -Blucher qui ne pouvait être éloigné, et, uni à ce dernier, marcher sur -Paris, à la tête de deux cent mille hommes? La question était grave, -l'une des plus graves que les chefs d'empire et les chefs d'armée -aient jamais eu à résoudre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les règles de la guerre conseillent de suivre Napoléon, -celles de la politique de se porter sur Paris.</span> -À se conduire militairement, dans le sens le plus étroit du mot, il ne -fallait pas livrer ses communications, il fallait au contraire veiller -sur elles avec d'autant plus de soin qu'on avait affaire à un ennemi -plus redoutable et plus audacieux. Puisqu'il les menaçait en ce -moment, on devait le suivre, le suivre en compagnie de Blucher, et en -finir avec lui avant d'aller recueillir à Paris le prix de la guerre. -Sans doute il y avait quelques avantages à marcher sur Paris, et -notamment celui d'abréger la lutte; pourtant si on était arrêté devant -cette capitale par une résistance non-seulement militaire, mais -populaire, et s'il arrivait qu'on fût retenu quelques jours sous ses -murs, on pouvait, pendant qu'on serait <span class="pagenum"><a id="page546" name="page546"></a>(p. 546)</span> occupé à se battre -contre la tête barricadée des faubourgs, être assailli en queue par -Napoléon revenu avec une armée de cent mille hommes, et se trouver -dans une position des plus périlleuses.</p> - -<p>Ces raisons étaient du plus grand poids, et auraient même été -décisives, si la situation eût été ordinaire, et si on avait été -exposé à rencontrer devant Paris la résistance que l'importance de -cette ville, le patriotisme et le courage de son peuple, devaient -faire craindre. Mais la situation était telle qu'il n'y avait rien de -plus douteux que cette résistance. Bien qu'on n'eût reçu qu'une seule -communication de l'intérieur, celle qu'avait apportée M. de Vitrolles, -et que jusqu'ici aucune manifestation n'eût démontré la vérité de -cette communication, qu'au contraire les paysans commençassent à -prendre les armes dans les provinces envahies, on avait pu reconnaître -à plus d'un symptôme que si M. de Vitrolles exagérait les choses en -peignant la France comme désirant ardemment les Bourbons, il avait -raison toutefois quand il soutenait qu'elle ne voulait plus de la -guerre, de la conscription, des préfets impériaux, et que dès qu'on -lui fournirait l'occasion de faire éclater ses véritables sentiments, -elle se prononcerait contre un gouvernement qui, après avoir porté la -guerre jusqu'à Moscou, l'avait ramenée aujourd'hui jusqu'aux portes de -Paris. -<span class="sidenote" title="En marge">Conseils du comte Pozzo di Borgo, et ses instances pour -qu'on marche sur Paris.</span> -Il y avait un personnage beaucoup plus écouté que M. de -Vitrolles, c'était le comte Pozzo di Borgo, revenu de Londres, lequel, -ayant acquis sur les alliés une influence proportionnée à son esprit, -ne se lassait pas de leur répéter qu'il fallait marcher <span class="pagenum"><a id="page547" name="page547"></a>(p. 547)</span> sur -Paris.—Le but de la guerre, disait-il, est à Paris. -<span class="sidenote" title="En marge">Profondes raisons qu'il en donne.</span> -Tant que vous -songez à livrer des batailles, vous courez la chance d'être battus, -parce que Napoléon les livrera toujours mieux que vous, et que son -armée, même mécontente, mais soutenue par le sentiment de l'honneur, -se fera tuer à côté de lui jusqu'au dernier homme. Tout ruiné qu'est -son pouvoir militaire, il est grand, très-grand encore, et, son génie -aidant, plus grand que le vôtre. Mais son pouvoir politique est -détruit. Les temps sont changés. Le despotisme militaire accueilli -comme un bienfait au lendemain de la révolution, mais condamné depuis -par le résultat, est perdu dans les esprits. Si vous donnez naissance -à une manifestation, elle sera prompte, générale, irrésistible, et -Napoléon écarté, les Bourbons que la France a oubliés, aux lumières -desquels elle n'a pas confiance, les Bourbons deviendront tout à coup -possibles, de possibles nécessaires. C'est politiquement, ce n'est pas -militairement qu'il faut chercher à finir la guerre, et pour cela, dès -qu'il se fera entre les armées belligérantes une ouverture quelconque, -à travers laquelle vous puissiez passer, hâtez-vous d'en profiter, -allez toucher Paris du doigt, du doigt seulement, et le colosse sera -renversé. Vous aurez brisé son épée que vous ne pouvez pas lui -arracher.—Telle est la substance des discours que le comte Pozzo -adressait sans cesse à l'empereur Alexandre, et au surplus il -travaillait sur une âme facile à persuader. Outre l'esprit -très-remarquable d'Alexandre, le comte Pozzo avait pour le seconder -toutes les passions de ce prince. Se venger, non de <span class="pagenum"><a id="page548" name="page548"></a>(p. 548)</span> -l'incendie de Moscou auquel il ne songeait plus guère, mais des -humiliations que Napoléon lui avait infligées, entrer dans Paris, dans -la capitale de la civilisation, y détrôner un despote, y tendre aux -Français une main généreuse, s'en faire applaudir, était chez lui un -rêve enivrant. Ce rêve l'occupait tellement, que pour le réaliser il -était capable d'une audace qui n'était ni dans son cœur ni dans son -esprit.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'opinion de marcher sur Paris avait successivement gagné -tous les esprits dans le sein de la coalition.</span> -Du reste l'opinion que professait le comte Pozzo di Borgo avait envahi -peu à peu toutes les têtes. Née d'abord parmi les Prussiens, chez qui -elle avait été engendrée par la haine, elle avait fini par pénétrer -chez les Russes, et même chez les Autrichiens. On comprenait très-bien -chez ces derniers que frapper politiquement Napoléon était la manière -la plus sûre et la plus prompte de le détruire. L'empereur François et -M. de Metternich, quoique regrettant en lui, non pas un gendre, mais -un chef plus capable qu'aucun autre de gouverner la France, avaient -reconnu, depuis la rupture du congrès de Châtillon, qu'il fallait -enfin prendre un parti décisif même contre sa personne. Ils avaient -longtemps répugné à pousser les choses à la dernière extrémité, mais -le Rhin franchi, ayant admis le principe des limites de 1790, ce qui -rendait vacants les anciens Pays-Bas qu'on devait leur payer avec -l'Italie, connaissant trop bien Napoléon pour croire qu'il se -soumettrait jamais à une telle réduction de territoire, ils en étaient -venus par avidité aux mêmes conclusions que les Prussiens par haine, -les Russes par vanité. Aller chercher à Paris la solution politique -<span class="pagenum"><a id="page549" name="page549"></a>(p. 549)</span> qui contiendrait en même temps la solution militaire, leur -semblait désormais nécessaire. Le prince de Schwarzenberg, esprit -timide mais sûr, en était venu à penser à cet égard comme M. de -Metternich, et comme l'empereur François, car en ce moment l'Autriche -présentait le phénomène singulier, d'un empereur, d'un premier -ministre, et d'un généralissime, identiques dans leurs sentiments, et -ne faisant qu'un homme, étranger à l'amour comme à la haine, et -conduit uniquement par de profonds calculs. -<span class="sidenote" title="En marge">La jonction opérée entre Blucher et Schwarzenberg est une -nouvelle raison de marcher sur Paris.</span> -Dans cette disposition le -prince de Schwarzenberg, voyant la route de Paris ouverte, inclinait -pour la première fois à la prendre, de manière que l'unanimité était -presque acquise à la résolution de marcher sur la capitale de la -France, bien que plusieurs officiers fort éclairés opposassent encore -à cette marche téméraire l'autorité des règles, qui enseignent qu'il -ne faut ni abandonner le soin de ses communications, ni manquer le but -par trop d'impatience d'y atteindre. Toutefois un événement -extrêmement favorable à l'opinion la plus hardie s'était passé dans la -journée. La cavalerie de Wintzingerode, formant l'avant-garde de -Blucher, venait de se rencontrer près de la Marne avec celle du comte -Pahlen, appartenant au prince de Schwarzenberg. On s'était félicité, -réjoui de cette jonction, qui du reste aurait dû s'opérer plus tôt, -car la bataille de Laon s'étant livrée les 9 et 10 mars, il était -étrange que Blucher n'eût pas suivi Napoléon ou les maréchaux chargés -de le remplacer sur l'Aisne, et que le 23 il fût encore à tâtonner -entre l'Aisne et la Marne. Mais Blucher avait agi comme <span class="pagenum"><a id="page550" name="page550"></a>(p. 550)</span> les -généraux qui ont plus de résolution de caractère que d'esprit. Il -avait essayé de prendre Reims, puis Soissons, avait longtemps attendu -quelques mille hommes du corps de Bulow restés en arrière, enfin -s'était décidé à pousser devant lui les maréchaux Mortier et Marmont, -et avait rejoint la Marne par Châlons. Quoi qu'il en soit, il arrivait -avec cent mille hommes, et on en avait ainsi deux cent mille pour -marcher sur Paris. Une telle force faisait tomber bien des objections -tirées des règles de la guerre étroitement entendues.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'arrestation d'un courrier porteur de lettres de -l'Impératrice et du duc de Rovigo, achève de décider les chefs de la -coalition.</span> -Dans cet état des choses, le prince de Schwarzenberg se trouvant au -château de Dampierre avec l'empereur Alexandre pour y passer la nuit, -on apporta tout à coup des dépêches prises sur un courrier de Paris, -que la cavalerie légère des alliés avait arrêté. Il y avait dans le -château de Dampierre le prince Wolkonski, exerçant auprès d'Alexandre -les fonctions de chef de son état-major, et M. le comte de Nesselrode, -exerçant celles de chef de sa chancellerie. On fit appeler ce dernier, -qui ayant longtemps vécu à Paris pouvait mieux qu'un autre saisir le -vrai sens des dépêches interceptées, et on le chargea d'en prendre -connaissance. Elles étaient en effet d'une importance extrême. Elles -consistaient en lettres de l'Impératrice et du duc de Rovigo à -l'Empereur. Les unes et les autres exprimaient sur l'état intérieur de -Paris les plus vives inquiétudes. Celles de l'Impératrice, empreintes -d'une sorte de terreur, n'avaient pas sans doute une grande -signification, car elles pouvaient bien n'être que l'expression de la -faiblesse d'une femme. <span class="pagenum"><a id="page551" name="page551"></a>(p. 551)</span> Mais celles du duc de Rovigo avaient -une tout autre valeur, car ministre de la police et homme de guerre, -fort habitué aux positions difficiles, il ne pouvait être suspect de -timidité, et il déclarait que Paris comptait dans son sein des -complices de l'étranger fort influents, et qu'à l'apparition d'une -armée coalisée il était probable qu'ils suivraient l'exemple des -Bordelais. Cette révélation était dans le moment d'une immense -gravité; elle achevait d'éclairer la situation politique, et faisait -cesser toutes les incertitudes qu'on aurait pu conserver sur la -conduite à tenir. -<span class="sidenote" title="En marge">La marche sur Paris est résolue.</span> -Après cet aveu involontaire échappé au gouvernement -de l'Empereur, à sa femme, à son ministre de la police, on ne pouvait -plus douter que son trône ne fût près de tomber en ruine, et que -toucher à Paris ne fût le moyen assuré de le faire écrouler. On courut -éveiller l'empereur Alexandre et le prince de Schwarzenberg, on leur -communiqua les pièces interceptées, et pour l'un comme pour l'autre la -démonstration fut complète. Marcher sur Paris parut la résolution à -laquelle il fallait s'arrêter tout de suite, et qu'on devait mettre à -exécution dès le lever du soleil. Les trois souverains n'étaient pas -actuellement réunis. Alexandre, le plus actif des trois, voulant -toujours être partout, et particulièrement auprès des généraux, se -trouvait auprès du généralissime. Le plus modeste, le plus sage, celui -qui se donnait le moins de mouvement, et qui, n'étant pas militaire, -prétendait ne devoir causer aux militaires aucun embarras par sa -présence, l'empereur François, résidait actuellement assez loin, -c'est-à-dire à Bar-sur-Aube. Le roi <span class="pagenum"><a id="page552" name="page552"></a>(p. 552)</span> de Prusse, formant entre -les deux une sorte de terme moyen, plus réservé que l'un, plus actif -que l'autre, avait pris gîte dans les environs. Il fut convenu qu'on -irait le chercher immédiatement, qu'on mettrait l'armée en mouvement -dès le matin pour se rapprocher de la Marne, où l'on devait rencontrer -Blucher, et que là réunis tous ensemble, après une délibération dont -le résultat ne pouvait devenir douteux par la présence des Prussiens, -on prendrait la route de Paris. -<span class="sidenote" title="En marge">Rendez-vous général donné dans les environs de Sommepuis.</span> -Le prince de Schwarzenberg se chargea -de mander à son maître le parti qu'on adoptait, et l'engagea, en lui -écrivant, à ne pas songer à rejoindre la colonne d'invasion, car il -pourrait bien, au milieu du croisement des armées belligérantes, -tomber dans les mains de son gendre, ce qui serait une grave -complication dans les circonstances actuelles. Il existait à travers -la Bourgogne une ligne de communication, pour ainsi dire autrichienne, -puisqu'on avait envoyé de Troyes à Dijon des secours au comte de -Bubna. -<span class="sidenote" title="En marge">L'empereur François rejeté sur Dijon n'assiste pas au -rendez-vous.</span> -Le prince de Schwarzenberg conseilla donc à l'empereur François -et à M. de Metternich de se diriger sur Dijon, car outre qu'il était -sage de ne pas se faire prendre, il était convenable aussi que -l'empereur François n'assistât point au détrônement de son gendre, et -surtout de sa fille. Ces dispositions arrêtées, on quitta Dampierre le -24 au matin pour se rendre à Sommepuis.</p> - -<p>Il ne fallait pas beaucoup de temps pour y arriver, ce point étant à -une distance de trois lieues à peine. L'empereur Alexandre, le prince -de Schwarzenberg, le chef d'état-major Wolkonski, le comte de -Nesselrode, partis tous ensemble du château <span class="pagenum"><a id="page553" name="page553"></a>(p. 553)</span> de Dampierre, -rencontrèrent à Sommepuis le roi de Prusse, Blucher et son état-major. -<span class="sidenote" title="En marge">Conseil en pleins champs où la marche sur Paris est arrêtée -et combinée.</span> -On prétend que la résolution fatale qui devait conduire les armées de -l'Europe au milieu de Paris, fut prise sur un petit tertre, situé dans -les environs de Sommepuis, et que là s'établit la délibération dont le -résultat était certain d'avance, puisqu'à tous les sentiments qui -avaient parlé dans le château de Dampierre étaient venues s'ajouter -les passions prussiennes. On fut à peu près unanime. Les réponses en -effet s'offraient en foule aux objections qu'élevaient les militaires -méthodiques, qui ne sortaient pas des règles de la guerre servilement -comprises. Napoléon allait se placer sur les communications des armées -alliées, mais on allait aussi se placer sur les siennes. Le mal qu'il -allait causer en saisissant les magasins des alliés, leurs hôpitaux, -leurs arrière-gardes, leurs convois de matériel, on le lui rendrait au -double, au triple, en capturant tout ce qui devait se trouver entre -Paris et l'armée française, sur la route de Nancy. Il prendrait -beaucoup, on prendrait davantage. Et puis où irait-on, les uns et les -autres? Napoléon à Metz, à Strasbourg, où sa présence ne déciderait -rien, et les alliés à Paris, où ils avaient la certitude d'opérer une -révolution, et d'arracher à Napoléon le pouvoir qui le rendait si -redoutable. Le suivre c'était obéir à ses vues, car c'était évidemment -ce qu'il avait voulu, en exécutant ce mouvement si étrange, si imprévu -vers la Lorraine. C'était se laisser détourner du but essentiel, et -s'exposer à une nouvelle série de hasards militaires, car on le -trouverait <span class="pagenum"><a id="page554" name="page554"></a>(p. 554)</span> renforcé par l'adjonction de ses garnisons, on -recommencerait avec des armées épuisées contre des armées récemment -recrutées le jeu redoutable des batailles, où il fallait convenir que -Napoléon était le plus fort, on serait entraîné à des longueurs, à des -complications interminables, et très-probablement on finirait par -tomber dans quelque piége qu'il aurait eu l'art de tendre, qu'on -n'aurait pas eu l'art d'éviter, et dans lequel on succomberait. Aller -à Paris, frapper Napoléon au cœur, était bien plus court, plus sûr -même en paraissant plus hasardeux; et en tout cas, supposé qu'on ne -pût point entrer dans la capitale de la France, il restait une ligne -de retraite assurée, c'était la route de Paris à Lille, la route de -Belgique, où l'on rencontrerait le prince de Suède arrivant avec cent -mille Hollandais, Anglais, Hanovriens et Suédois.</p> - -<p>Il n'y avait rien de concluant à opposer à ces raisons. Tout le monde -y céda, et déjoua ainsi les calculs de Napoléon, car tout le monde -consulta les considérations politiques, tandis que lui, méprisant la -politique dont il n'écoutait guère les avis, n'avait tenu compte que -des considérations militaires. Comme de coutume, ayant militairement -raison, il avait politiquement tort, et à se tromper toujours ainsi, -il était inévitable qu'il finît par périr!</p> - -<p>Il fut donc immédiatement résolu qu'on arrêterait tous les corps -d'armée sur le lieu où ils se trouvaient, et qu'on leur ordonnerait de -commencer le lendemain matin leur marche sur Paris. -<span class="sidenote" title="En marge">Le général Wintzingerode est charge d'observer Napoléon -avec dix mille chevaux et quelques bataillons d'infanterie légère.</span> -Toutefois, on ne -pouvait pas laisser Napoléon sans aucun surveillant à sa suite, soit -pour le harceler, soit pour <span class="pagenum"><a id="page555" name="page555"></a>(p. 555)</span> l'observer, et pour être averti -de ce qu'il ferait dans le cas où, sa détermination changeant, il -reviendrait sur Paris. On chargea le général Wintzingerode de -s'attacher à ses pas avec dix mille chevaux, quelques mille hommes -d'infanterie légère, et une nombreuse artillerie attelée. C'était tout -ce qu'il fallait pour lui causer çà et là quelques dommages, mais -surtout pour être informé de ses résolutions aussitôt qu'elles -seraient formées. On aurait voulu en s'acheminant vers Paris avoir un -émissaire qui précédât l'armée alliée, et qui entrât en rapport avec -MM. de Talleyrand et de Dalberg, sur lesquels on comptait pour opérer -une révolution. Il y en avait un de fort indiqué, c'était M. de -Vitrolles, envoyé par ces chefs des mécontents, et en le renvoyant on -n'eût fait que répondre à une ouverture venant de leur part. Mais on -n'avait plus M. de Vitrolles. Fidèles, il faut le reconnaître, aux -engagements pris à Châtillon, les souverains alliés n'avaient pas -voulu entendre M. de Vitrolles avant la dissolution du congrès. Se -considérant comme libres depuis, ils avaient consenti à le recevoir et -à l'entretenir, et lui avaient manifesté le désir qu'il retournât à -Paris. -<span class="sidenote" title="En marge">Admission de M. de Vitrolles auprès des souverains alliés, -et son renvoi auprès du comte d'Artois en Lorraine.</span> -Mais celui-ci, pressé de voir les Bourbons qu'il aimait, et qui -allaient devenir les maîtres de la France, avait préféré se rendre en -Lorraine, où l'on supposait le comte d'Artois déjà arrivé, que de -retourner à Paris, exposé à tomber dans les mains du duc de Rovigo. Il -insista donc pour qu'on lui permît de se mettre à la recherche de M. -le comte d'Artois. Il y avait, en effet, bien des choses utiles à -faire auprès de ce prince, car il <span class="pagenum"><a id="page556" name="page556"></a>(p. 556)</span> était urgent, le jour même -où l'on pénétrerait dans ce Paris si redoutable, si redouté, de s'y -présenter non en conquérants, mais en libérateurs, d'avoir pour cela -un gouvernement tout prêt, dans les bras duquel la France pourrait se -jeter, et, bien que les Bourbons ne fussent pas l'objet d'une -préférence décidée de la part des puissances coalisées, le retour de -ces princes résultait si naturellement de la force des choses, que -s'entendre avec eux était de la plus grande importance. Les souverains -alliés consentirent donc au départ de M. de Vitrolles pour la -Lorraine, et il fut convenu qu'après avoir vu le comte d'Artois, il -reviendrait au quartier général sous Paris. Il avait été chargé de -dire au comte d'Artois qu'il fallait, en remettant le pied sur le sol -de la France, dépouiller bien des préjugés, oublier bien des choses et -bien des hommes, et se diriger par le conseil de MM. de Dalberg, de -Talleyrand, et autres personnages pareils.</p> - -<p>M. de Vitrolles étant ainsi parti avant les événements -d'Arcis-sur-Aube, on n'avait en marchant sur Paris aucun moyen préparé -de communiquer avec l'intérieur, mais une fois les portes de cette -capitale ouvertes par le canon, on présumait que les relations -seraient faciles à établir. -<span class="sidenote" title="En marge">Marche sur Paris commencée le 25 mars.</span> -Le lendemain, 25 mars, jour de funeste -mémoire, les masses de la coalition, désormais réunies, se mirent en -mouvement, l'armée de Blucher par la droite, l'armée de Schwarzenberg -par la gauche, l'une et l'autre se dirigeant sur Fère-Champenoise, -route de Paris entre la Marne et la Seine.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Corps dispersés que les armées alliées allaient rencontrer -sur leur chemin.</span> -Dans cette direction il était impossible qu'on ne <span class="pagenum"><a id="page557" name="page557"></a>(p. 557)</span> rencontrât -pas beaucoup de corps, malheureusement désunis, qui avaient ordre et -désir de rejoindre Napoléon. Les principaux étaient les corps des -maréchaux Mortier et Marmont, laissés en observation devant Blucher, -et le grand convoi de renforts et de matériel envoyé sur Sézanne pour -y recevoir l'escorte du général Pacthod. Voici jusqu'au 25 mars au -matin ce qui était advenu des uns et des autres.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Opérations des maréchaux Marmont et Mortier depuis que -Napoléon les avait laissés sur l'Aisne.</span> -Napoléon, en quittant Reims, avait laissé le maréchal Mortier à Reims -même pour y servir d'appui au maréchal Marmont qui défendait le pont -de l'Aisne à Berry-au-Bac, tandis que le général Charpentier avec -quelques débris défendait à Soissons le deuxième pont de l'Aisne. -Lorsque Blucher, après avoir perdu six ou sept jours en vaines -délibérations à Laon, voulut marcher sur l'Aisne, il trouva le pont de -Berry-au-Bac trop bien gardé pour essayer de l'emporter de vive force. -Il envoya un fort détachement à quelques lieues au-dessus, à -Neufchâtel, où le passage était facile, tandis qu'il faisait un -simulacre de passage au-dessous, à Pontavert. Dès que le détachement -qui avait franchi l'Aisne à Neufchâtel fut descendu à la hauteur de -Berry-au-Bac, Blucher s'avança le 18 sur ce dernier pont pour -l'attaquer. Mais le maréchal Marmont l'avait miné, et une affreuse -explosion le fit voler dans les airs sous les yeux de l'armée -prussienne. Marmont se retira alors par Roucy sur Fismes. Ce fut une -faute et une cause de grands malheurs.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Faute de Marmont, qui se retire sur Fismes au lieu de se -retirer sur Reims, et entraîne Mortier dans cette direction.</span> -Ce qu'il y aurait eu de plus naturel pour le maréchal Marmont, c'eût -été de se retirer sur sa réserve, <span class="pagenum"><a id="page558" name="page558"></a>(p. 558)</span> c'est-à-dire sur le -maréchal Mortier qui était à Reims. Il est vrai que Napoléon avait -donné la double instruction de couvrir Paris et de se tenir en -communication avec lui. Mais si Fismes était sur la route de Paris, -Reims y était aussi, et on avait l'avantage en s'y rendant de réunir -ses forces et de rester en communication immédiate avec Napoléon. Il -fallait donc se rendre à Reims et non à Fismes, car en marchant vers -Fismes on s'exposait presque certainement à être coupé de Napoléon, ce -qui était contraire à une moitié de ses ordres, et pouvait amener, -comme on va le voir, de funestes conséquences.</p> - -<p>Le maréchal Marmont, probablement influencé par la vue des corps -ennemis qui avaient passé l'Aisne à Neufchâtel, et qui étaient dirigés -contre sa droite, se porta instinctivement à gauche, et c'est par ce -motif tout machinal qu'il se replia sur Fismes. Arrivé en cet endroit, -il se sentit isolé, et appela à lui le maréchal Mortier. -<span class="sidenote" title="En marge">Le mouvement des maréchaux les expose à être coupés de -Napoléon.</span> -Celui-ci, -modeste, nullement jaloux, sachant que le maréchal Marmont avait plus -d'esprit que lui et oubliant qu'il n'avait pas autant de bon sens, se -fit un devoir de déférer aux avis de son collègue, partit le 19 de -Reims, et vint le joindre à Fismes, ce qui prouve que les deux -maréchaux auraient pu se rendre d'abord à Reims, sans être pour cela -coupés de la route de Paris. Ils avaient environ 15 mille hommes à eux -deux.</p> - -<p>Ils restèrent en position sur une hauteur dite de Saint-Martin -jusqu'au lendemain 20 mars au soir, tant l'ennemi était peu insistant, -et tant il eût été possible dans ces premiers jours de manœuvrer -<span class="pagenum"><a id="page559" name="page559"></a>(p. 559)</span> comme on aurait voulu entre Paris et Napoléon. -<span class="sidenote" title="En marge">Les deux maréchaux essayent de rejoindre Napoléon par -Château-Thierry.</span> -Le 20 au soir -on reçut des dépêches de Napoléon, écrites de Plancy au moment où il -partait pour Arcis, qui blâmaient le mouvement sur Fismes, comme -séparant les maréchaux de lui, et prescrivaient de le rejoindre par la -route jugée la plus courte et la plus sûre. Revenir sur Reims n'était -plus possible, car l'ennemi avait profité de notre retraite pour -l'occuper. De Fismes à Épernay, ce qui eût été la route la plus -directe pour se réunir à Napoléon, il n'y avait pas de chemins propres -à l'artillerie. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) Il fallait donc descendre sur -Château-Thierry pour y passer la Marne, puis remonter entre la Marne -et la Seine par la route de Montmirail, en perdant deux jours, et en -s'exposant à beaucoup de rencontres fâcheuses. Comme il n'y avait pas -de choix, les deux maréchaux partirent le soir même du 20, et -arrivèrent le 21 à Château-Thierry. Ils y rétablirent le passage de la -Marne, et le lendemain 22 ils se portèrent sur Champaubert par deux -voies différentes, afin de ne pas s'embarrasser l'un l'autre en -suivant le même chemin. Ils y arrivèrent dans la soirée. -<span class="sidenote" title="En marge">Ils s'approchent de l'armée ennemie pour voir s'ils ne -trouveront pas une issue qui leur permette de rejoindre Napoléon.</span> -Le 23, ils se -rendirent à Bergères, et commencèrent à découvrir les partis ennemis. -Alors ils ne purent plus marcher qu'en tâtonnant. Ils apprirent là que -Napoléon avait eu à Arcis une affaire sanglante, qu'il avait repassé -l'Aube, et s'était reporté sur la Marne, aux environs de Vitry. Le -chercher dans cette direction, et tâcher d'arriver jusqu'à lui, était -le devoir des maréchaux, quelque grand que fût le péril. En -conséquence ils résolurent de s'avancer jusqu'à Soudé-Sainte-Croix, -<span class="pagenum"><a id="page560" name="page560"></a>(p. 560)</span> à une demi-marche de Vitry. S'ils trouvaient une issue à -travers les colonnes de l'armée coalisée, leur intention était de s'y -jeter aveuglément afin de rejoindre Napoléon. S'ils n'y pouvaient -réussir, et si cette armée restait interposée en masse compacte entre -Napoléon et eux, leur projet était de suivre ses mouvements avec -précaution, et de se replier pour couvrir Paris si elle se dirigeait -sur cette capitale. Il n'y avait en effet que cette conduite à tenir, -une fois la faute commise de s'être retiré sur Fismes au lieu de se -retirer sur Reims.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les maréchaux ne pouvant percer la masse de la grande armée -ennemie, et s'apercevant qu'elle prend la route de Paris, se replient -pour couvrir cette capitale.</span> -Le lendemain 24 mars, les deux maréchaux se rendirent à -Soudé-Sainte-Croix; mais le maréchal Mortier, voulant savoir ce qui se -passait du côté de Châlons, imagina de prendre la traverse de Vatry -qui devait nécessairement allonger sa route. Le soir Marmont, arrivé à -Soudé-Sainte-Croix, se trouva seul au rendez-vous, et en fut fort -inquiet. Une ligne immense de feux se développait devant lui, et -l'horizon en paraissait embrasé. Il choisit trois de ses officiers -parlant à la fois allemand et polonais, et les envoya en -reconnaissance. L'un de ces trois officiers, Polonais d'origine, aussi -brave qu'intelligent, pénétra dans les bivouacs ennemis, et y apprit -tout ce qu'il voulait savoir. Il revint aussitôt faire son rapport au -maréchal Marmont. Suivant ce rapport, on avait devant soi toutes les -armées de la coalition, deux cent mille hommes à peu près, et on était -par cette masse énorme séparé de Napoléon parti pour Saint-Dizier. Il -n'était guère possible de parvenir à travers un pareil obstacle -jusqu'à l'armée impériale. Marmont dépêcha un officier à Mortier -<span class="pagenum"><a id="page561" name="page561"></a>(p. 561)</span> pour l'inviter à le rejoindre au plus vite, et l'engager à -prendre en arrière une position qui les mît à l'abri du dangereux -voisinage dont on venait de faire la découverte.</p> - -<p>Le jour suivant, 25 mars, Mortier se transporta auprès de Marmont pour -avoir un entretien avec lui. Il avait perdu du temps à exécuter le -trajet par la traverse de Vatry, et y avait recueilli les mêmes -informations que son collègue. En présence de cette conformité de -renseignements, tous deux furent d'avis de rétrograder sur -Fère-Champenoise. Les colonnes de l'ennemi paraissant se diriger sur -eux, rendaient d'ailleurs ce mouvement inévitable. Marmont s'apprêta -donc à se retirer sur Sommesous, en priant instamment son collègue de -se diriger sur ce point.</p> - -<p>Telles avaient été jusqu'au 25 mars au matin, moment où les armées -alliées s'ébranlaient pour marcher sur Paris, les opérations des -maréchaux Marmont et Mortier. -<span class="sidenote" title="En marge">Troupes du général Compans et du général Pacthod errant à -l'aventure comme celles des deux maréchaux.</span> -Deux autres corps, ceux du général -Pacthod et du général Compans, allaient se trouver dans une situation -à peu près semblable. Le général Pacthod avait été laissé à Sézanne -avec sa division de gardes nationales, pour escorter les renforts -destinés à l'armée. Il avait successivement recueilli divers -bataillons, les uns de ligne, les autres de jeune garde venus de Paris -sous le général Compans, et une immense artillerie, le tout comprenant -environ une dizaine de mille hommes, sur lesquels Napoléon avait -compté pour le renforcer, et qu'il avait plusieurs fois recommandés à -la surveillance du ministre de la guerre. Ce ministre ne <span class="pagenum"><a id="page562" name="page562"></a>(p. 562)</span> -s'en était guère occupé, et ces bataillons erraient à l'aventure, -attendant des instructions qu'on ne leur envoyait point. Le général -Pacthod informé par diverses reconnaissances qu'il était près de -Marmont et de Mortier, avait écrit à ce dernier qui n'avait su quoi -lui prescrire, et, ne recevant pas de réponse, il s'était acheminé de -Sézanne sur Fère-Champenoise, dans la direction de l'Aube à la Marne, -ce qui devait le faire tomber en travers de la ligne suivie par les -deux maréchaux, et lui fournir le moyen de se réunir à eux. Dans cette -même matinée du 25 il avait déjà traversé cette ligne, et il était -près d'un endroit appelé Villeseneux. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) Le -général Compans avait suivi de très-loin le général Pacthod.</p> - -<p>Voilà quelle était la position des divers corps français lorsque le 25 -au matin, les armées coalisées, abandonnant à Wintzingerode la -poursuite de Napoléon, prirent le chemin de Paris. Blucher s'avançait -à droite s'appuyant à la Marne, Schwarzenberg à gauche, s'appuyant à -l'Aube. Près de vingt mille hommes de cavalerie précédaient les deux -colonnes. L'infanterie suivait à une demi-heure de distance.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Funeste journée de Fère-Champenoise, le 25 mars 1814.</span> -Dès que le maréchal Marmont vit l'orage se diriger de son côté, il -comprit que l'ennemi délaissait Napoléon pour se porter sur Paris, et -il rebroussa chemin vers Sommesous, route de Fère-Champenoise. Le -maréchal, excellent manœuvrier, rétrograda en bon ordre, abritant -sa cavalerie, trop peu nombreuse, derrière ses carrés d'infanterie. À -chaque position tenable il s'arrêtait, couvrait de mitraille <span class="pagenum"><a id="page563" name="page563"></a>(p. 563)</span> -l'ennemi trop pressant, puis se remettait en marche, protégeant -toujours son artillerie et sa cavalerie avec ses carrés dont la -solidité ne se démentait point.</p> - -<p>À Sommesous, il éprouva une nouvelle contrariété. Mortier, quoiqu'en -se hâtant, n'avait pu arriver encore au rendez-vous, et il fallut l'y -attendre, afin de prévenir une séparation. Réunis, les deux maréchaux -comptaient tout au plus 15 mille hommes: que seraient-ils devenus -s'ils avaient été séparés?</p> - -<p>Marmont attendit donc de pied ferme l'arrivée de son collègue, mais il -lui fallut essuyer bien des charges de cavalerie, et, ce qui était -fâcheux, perdre bien des moments précieux, pendant lesquels les -colonnes ennemies avaient le loisir d'avancer et de devenir plus -menaçantes. Enfin Mortier parut, et on se mit en route pour -Fère-Champenoise.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Marmont et Mortier se défendent vaillamment entre Vassimont -et Connantray contre les flots de la cavalerie ennemie.</span> -À peine avait-on franchi quelques mille mètres que l'on fut assailli -par une masse effrayante de troupes à cheval, appuyée par de -l'infanterie. Les deux maréchaux se réfugièrent dans une position qui -leur permettait de résister un certain temps. Deux ravins assez -rapprochés et courant, parallèlement, l'un vers Vassimont, l'autre -vers Connantray, laissaient entre eux un espace ouvert de peu -d'étendue, et assez facile à défendre. Les maréchaux vinrent se placer -entre les deux ravins, barrant l'espace qui les séparait, ayant leur -gauche au ravin de Vassimont, leur droite à celui de Connantray, et -couvrant ainsi la route de Fère-Champenoise. <span class="pagenum"><a id="page564" name="page564"></a>(p. 564)</span> (Voir la carte -n<sup>o</sup> 62.) Ils tinrent autant qu'ils purent dans cette position en face -de la cavalerie et de l'artillerie ennemies. La cavalerie française -restée en plaine s'y défendit vaillamment, mais fut enfin refoulée par -celle de Pahlen, et forcée de se replier derrière notre infanterie.</p> - -<p>Sur ces entrefaites, le temps qui était mauvais, étant devenu pire, et -une grêle abondante, chassée dans les yeux de nos artilleurs, leur -ôtant presque la vue des objets, les gardes russes à cheval -s'élancèrent sur les cuirassiers de Bordessoulle qui étaient à notre -gauche, un peu en avant de Mortier, et les refoulèrent sur notre -infanterie. La jeune garde ayant formé ses carrés en toute hâte, mais -privée de ses feux par la pluie, ne put arrêter l'ennemi, et deux -carrés de la brigade Jamin furent enfoncés. Au même instant un -spectacle inquiétant vint troubler l'esprit des troupes restées -jusque-là inébranlables malgré leur jeunesse. -<span class="sidenote" title="En marge">Ils sont obligés de battre en retraite après avoir perdu -trois mille hommes et une partie de leurs canons.</span> -Ce n'était pas tout que -de disputer pendant une heure ou deux le terrain qui s'étendait entre -les ravins de Vassimont et de Connantray, il fallait bien finir par se -replier, et défiler alors à travers le village même de Connantray où -nous avions appuyé notre droite, et où passait la grande route de -Fère-Champenoise. Or tandis que le gros de la cavalerie ennemie nous -chargeait de front, une partie de cette cavalerie ayant franchi le -ravin de Connantray à notre droite, galopait sur nos derrières vers -Fère-Champenoise. Des menaces pour nos derrières se joignant ainsi à -des attaques réitérées sur notre front, on fit volte-face un peu trop -vite, et on se retira sur Fère-Champenoise <span class="pagenum"><a id="page565" name="page565"></a>(p. 565)</span> avec une certaine -confusion. Le corps de Marmont parvint à traverser Connantray sans -perdre autre chose que quelques canons, mais Mortier eut de la peine à -se tirer d'embarras, et il aurait été accablé si un secours inespéré -ne fût survenu tout à coup.</p> - -<p>Parmi les troupes des généraux Pacthod et Compans il y avait des -régiments de cavalerie organisés à la hâte dans le dépôt de -Versailles. L'un de ces régiments ayant suivi le mouvement du général -Pacthod, parut à l'improviste entre Vassimont et Connantray, chargea -la cavalerie ennemie, dégagea notre infanterie, et sauva le corps du -maréchal Mortier. Ce dernier en fut quitte comme Marmont en sacrifiant -une partie de son artillerie qui ne put franchir le ravin de -Connantray pour gagner Fère-Champenoise.</p> - -<p>Cette échauffourée, où le mauvais temps se faisant l'allié d'un ennemi -dix fois plus nombreux que nous, avait paralysé la résistance de nos -soldats, nous coûta environ trois mille hommes et beaucoup -d'artillerie. C'était une perte cruelle, soit en elle-même, soit -relativement à la faiblesse numérique des deux maréchaux, et ce -n'était pas la dernière qu'ils dussent éprouver.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les deux maréchaux passent la nuit près de Sézanne.</span> -Il était impossible de séjourner à Fère-Champenoise, et on ne pouvait -s'arrêter qu'à la nuit. Il fallut donc se mettre en marche sur -Sézanne. Mais on n'était pas sûr d'y arriver, pressé qu'on était par -des flots d'ennemis. Heureusement que pour se rendre à Sézanne, on -côtoyait les hauteurs sur lesquelles passe la grande route de Châlons -à Montmirail, <span class="pagenum"><a id="page566" name="page566"></a>(p. 566)</span> et où l'on avait livré un mois auparavant de si -beaux combats. L'un des monticules appartenant à ces hauteurs, et -formant une sorte de promontoire avancé dans la plaine, se trouvait -tout près, et à droite. On alla y prendre position pour la nuit, et -s'y mettre à l'abri des attaques incessantes de la cavalerie des -alliés. Mais tandis qu'on y marchait, une affreuse canonnade -retentissait à droite en arrière. Les maréchaux en furent -très-soucieux, et Mortier alors se rappela le brave et infortuné -Pacthod, qui lui avait demandé des instructions qu'il n'avait pu lui -donner.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le général Pacthod, moins heureux, est entouré avec les -gardes nationales qu'il commande par toute l'armée ennemie.</span> -Le général Pacthod en effet, cherchant à rejoindre les maréchaux, -s'était porté au delà de Fère-Champenoise, et, pour les retrouver, -s'était avancé jusqu'à Villeseneux. Ayant appris là leur mouvement -rétrograde, il revenait, poursuivi par la cavalerie de Wassiltsikoff, -et se dirigeait sur Fère-Champenoise au moment même où Mortier en -sortait. Le général Pacthod, qui ne se flattait plus d'y arriver, -avait pris le parti de se retirer vers Pierre-Morains et Bannes, dans -l'espérance de trouver un asile près des marais de Saint-Gond. Il -marchait avec trois mille gardes nationaux formés en cinq carrés, et -avait été contraint de se réfugier dans un fond couronné de tous côtés -par les troupes ennemies. Ces troupes ne se reconnaissant pas d'abord, -car elles appartenaient celles-ci à Blucher, celles-là au prince de -Schwarzenberg, avaient tiré les unes sur les autres. Bientôt revenues -de leur erreur, elles avaient croisé leurs feux sur les malheureux -carrés du général Pacthod. -<span class="sidenote" title="En marge">Héroïsme des gardes nationales.</span> -Les deux derniers de ces carrés, <span class="pagenum"><a id="page567" name="page567"></a>(p. 567)</span> -chargés de faire l'arrière-garde depuis Villeseneux, n'avaient cessé -de montrer une contenance héroïque, quoique composés de gardes -nationaux qui pour la plupart n'avaient jamais fait la guerre. -<span class="sidenote" title="En marge">Une partie se laisse sabrer sans se rendre, le reste ne se -rend qu'aux souverains alliés eux-mêmes.</span> -Entourés et accablés de mitraille, ils avaient tenu ferme jusqu'à ce -que démolis par l'artillerie, et enfoncés enfin par la cavalerie, ils -fussent sabrés presque jusqu'au dernier homme. Les trois autres, -poussés vers le marais de Saint-Gond, finirent par se confondre en une -seule masse, se refusant toujours sous des flots de mitraille à mettre -bas les armes. Chaque décharge d'artillerie y produisait d'affreux -ravages.</p> - -<p>L'empereur Alexandre et le roi de Prusse, accourus sur les lieux, -furent touchés de tant d'héroïsme. Alexandre envoya un de ses -officiers les sommer en son nom, et alors ce qui en restait se rendit -à lui. Ce prince ne put s'empêcher de concevoir des inquiétudes en -voyant de simples gardes nationaux se défendre avec cette énergie, et -il en témoigna son étonnement et son admiration quelques jours plus -tard. Noble et triste épisode de ces guerres aussi folles que -sanglantes!</p> - -<p>Cette cruelle journée de Fère-Champenoise, que les coalisés ont -décorée du nom de bataille, et qui ne fut que la rencontre fortuite de -deux cent mille hommes avec quelques corps égarés qui se battirent -dans la proportion d'un contre dix, nous coûta environ six mille -morts, blessés ou prisonniers, sans compter une artillerie -très-nombreuse. -<span class="sidenote" title="En marge">La division Compans réussit à se sauver sur Meaux.</span> -Le corps du général Compans, ayant de bonne heure pris -le parti de rétrograder, avait marché sur Coulommiers, <span class="pagenum"><a id="page568" name="page568"></a>(p. 568)</span> et il -put devancer sain et sauf les masses ennemies sur la route de Meaux.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Marche des maréchaux sur la Ferté-Gaucher.</span> -Le lendemain 26 mars, les deux maréchaux, comptant à peu près 12 mille -hommes à eux deux, se dirigèrent sur la Ferté-Gaucher, pour gagner la -Marne entre Lagny et Meaux, et venir défendre Paris, car la Marne, -comme on sait, se jetant dans la Seine à Charenton, c'est-à-dire -au-dessus de Paris, protége cette capitale contre l'ennemi arrivant du -nord-est. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) Ils traversèrent Sézanne de bonne -heure, n'y trouvèrent que quelques Cosaques qu'ils dispersèrent, et -continuèrent leur chemin par Mœurs et Esternay. Le maréchal Mortier -formait la tête, le maréchal Marmont la queue de la colonne.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ils y trouvent l'ennemi.</span> -Dans la seconde moitié du jour, les postes avancés de notre cavalerie -signalèrent l'ennemi à la Ferté-Gaucher, ce qui causa une extrême -surprise et une sorte d'épouvante. Le général Compans ayant pu y -passer quelques heures auparavant, et l'ennemi qui nous poursuivait -étant derrière nous, on ne comprenait pas comment on était ainsi -devancé. Pourtant la chose était fort naturelle, quoiqu'elle parût ne -pas l'être. Blucher, en se portant sur Châlons pour s'y joindre à -l'armée de Bohême, avait laissé Bulow devant Soissons, et lancé Kleist -et d'York sur les traces des deux maréchaux. Kleist et d'York les -avaient suivis sur Château-Thierry, et de Château-Thierry s'étaient -jetés directement sur la Ferté-Gaucher, pour leur couper la route de -Paris.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Leurs vains efforts pour se faire jour.</span> -Mortier et Marmont délibérèrent sur le terrain même, et convinrent, -le premier de forcer le passage <span class="pagenum"><a id="page569" name="page569"></a>(p. 569)</span> à la Ferté-Gaucher, pendant -que le second contiendrait l'ennemi acharné à les poursuivre, en -défendant la position de Moutils à outrance. En effet la division de -vieille garde Christiani attaqua vigoureusement la Ferté-Gaucher, mais -ne put déloger l'ennemi bien posté sur les bords du Grand-Morin. De -son côté le maréchal Marmont se défendit vaillamment au défilé de -Moutils. On remplit ainsi la journée, mais le cœur dévoré de -soucis, et sans savoir comment on sortirait de ce coupe-gorge, car on -avait les troupes alliées devant et derrière soi. -<span class="sidenote" title="En marge">Ils se dérobent par une marche de nuit, et gagnent -Provins.</span> -Vers la nuit -cependant on imagina de se rabattre à gauche, en marchant à travers -champs, et d'essayer de gagner Provins par la traverse de Courtacon. -(Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) La chose s'exécuta comme elle avait été -résolue. Profitant de l'obscurité, on se jeta dans la campagne à -gauche, et on parvint à gagner Provins, après d'affreuses angoisses, -et sans avoir essuyé d'autre perte que celle de quelques caissons. -Heureusement on avait sauvé les hommes et les canons, et à peine en -avait-il coûté quelques voitures pour sortir de cette conjoncture -effrayante. Seulement la route de l'armée était changée, et il ne -restait d'autre moyen d'arriver à Paris que de suivre le chemin qui -borde la droite de la Seine, de Melun à Charenton. Dès lors l'ennemi, -libre de se porter sur la Marne, et de la passer partout où il -voudrait, n'avait d'autre obstacle à craindre dans l'accomplissement -de ses desseins que la faible division du général Compans, qui s'était -retirée sur Meaux. Il fallait donc se hâter pour être rendu à temps -sous les murs de Paris, pour s'y <span class="pagenum"><a id="page570" name="page570"></a>(p. 570)</span> joindre au général Compans -s'il avait pu se sauver, pour se réunir en un mot à tout ce qu'il y -avait de bons citoyens, et défendre avec eux la capitale de notre pays -contre l'Europe avide de vengeance.</p> - -<p>Les maréchaux, comprenant qu'il n'y avait pas d'autre conduite à -tenir, donnèrent aux troupes un repos qui leur était indispensable, -car elles n'avaient cessé depuis trois jours de marcher même la nuit, -et partirent le soir du 27 pour s'approcher de Paris, le maréchal -Marmont par la route de Melun, le maréchal Mortier par celle de -Mormant, afin de ne pas s'embarrasser en suivant le même chemin.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée des maréchaux Marmont et Mortier, le 29 mars au -soir, sous les murs de Paris.</span> -Le lendemain 28, ils vinrent coucher à la même hauteur, l'un à Melun, -l'autre à Mormant. Le 29, ils se réunirent, et passèrent la Marne au -point où elle se jette dans la Seine, c'est-à-dire au pont de -Charenton. Les deux maréchaux allèrent prendre les ordres de Joseph et -de la Régente relativement à la défense de la capitale.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le général Compans y arrive de son côté par la route de -Meaux.</span> -De son côté, le général Compans, recueillant sur son chemin les -troupes en retraite, celles du général Vincent qui avaient occupé -Château-Thierry, celles du général Charpentier qui avaient occupé -Soissons, et qui revenaient les unes et les autres poussées par les -masses de la coalition, fit halte à Meaux, en détruisit les ponts, en -noya les poudres, et se replia par Claye et Bondy sur Paris.</p> - -<p>Les deux armées de Silésie et de Bohême, parvenues au bord de la -Marne, avaient à prendre leurs dispositions pour se présenter devant -Paris. Cette grande capitale, connue du monde entier, est, comme on -sait, située au-dessous du confluent de <span class="pagenum"><a id="page571" name="page571"></a>(p. 571)</span> la Marne avec la -Seine (voir la carte n<sup>o</sup> 62), et c'est sa partie la plus considérable, -la plus peuplée, qui s'offre à l'ennemi venant du nord-est. Elle -n'avait d'autre protection, à l'époque dont nous racontons l'histoire, -que les hauteurs de Romainville, de Saint-Chaumont et de Montmartre. -Il fallait donc que les alliés franchissent la Marne en masse pour -venir forcer nos dernières défenses, et venger vingt années -d'humiliations. Ils passèrent cette rivière au-dessus et au-dessous de -Meaux, et se distribuèrent comme il suit dans leur marche sur Paris.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Dispositions des généraux ennemis pour l'attaque de Paris.</span> -D'abord ils mirent de garde à Meaux les corps de Sacken et de Wrède -pour y couvrir leurs derrières contre une attaque inopinée, précaution -toute naturelle quand on avait laissé Napoléon à Saint-Dizier. -Blucher, avec les corps de Kleist et d'York confondus en un seul, avec -le corps de Woronzoff (précédemment Wintzingerode) avec celui de -Langeron, comprenant 90 mille hommes à eux quatre, dut se porter plus -à droite et gagner la route de Soissons, pour s'acheminer par le -Bourget sur Saint-Denis et Montmartre. (Voir la carte n<sup>o</sup> 62.) On -avait confié au corps de Bulow le soin de s'emparer de Soissons. Le -prince de Schwarzenberg, avec le corps de Rajeffsky (précédemment -Wittgenstein) et les réserves, s'élevant en tout à 50 mille hommes, -dut venir par la route de Meaux, Claye et Bondy sur Pantin, la -Villette et les hauteurs de Romainville. Le prince royal de -Wurtemberg, avec son corps et celui de Giulay, forts de 30 mille -hommes environ, dut venir par Chelles, Nogent-sur-Marne et Vincennes, -sur Montreuil et Charonne. <span class="pagenum"><a id="page572" name="page572"></a>(p. 572)</span> Les trois colonnes avaient ordre -de se trouver le 29 au soir devant Paris, afin d'être en mesure -d'attaquer le 30. Elles se mirent en effet en marche pour arriver au -jour convenu sous les murs de la grande capitale, vieil objet de leur -haine et de leur ambition.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Agitation et douleur de la population de Paris.</span> -On devine, sans qu'il soit nécessaire de le dire, les émotions dont la -population parisienne était agitée. Enfin, il n'y avait plus à en -douter, les armées réunies de la coalition avaient pris la résolution -de marcher sur Paris. Napoléon, soit nécessité, soit combinaison qu'on -ne savait comment expliquer, était en ce moment éloigné de sa -capitale, et se trouvait dans l'impossibilité de la protéger. -<span class="sidenote" title="En marge">Spectacle que présentait en ce moment la capitale.</span> -À l'exception de quelques hommes aveuglés par l'esprit de parti, la -masse des habitants était saisie de douleur, et elle aurait souhaité -un défenseur quel qu'il fût. Le désir d'être débarrassé du -gouvernement de Napoléon n'était rien auprès de la crainte d'un -assaut, et des horreurs qui pouvaient s'ensuivre. La garde nationale, -tirée exclusivement de la classe moyenne, et réduite à douze mille -hommes, n'avait pas trois mille fusils. Une partie avait des piques -qui la rendaient ridicule. Le peuple, quoique ennemi de la -conscription et des droits réunis, frémissait à la vue de l'étranger, -et aurait volontiers pris les armes, si on avait pu lui en donner, et -si on avait voulu les lui confier. Il errait, oisif, inquiet, -mécontent, dans les faubourgs et sur les boulevards. Aux barrières se -pressait une foule de campagnards poussant devant eux leur bétail, et -emportant sur des charrettes ce qu'ils avaient pu sauver de leur -<span class="pagenum"><a id="page573" name="page573"></a>(p. 573)</span> modeste mobilier. On n'avait pas même songé à les dispenser -de l'octroi, et quelques-uns étaient obligés de vendre à vil prix une -portion de ce qu'ils apportaient pour acheter le droit d'abriter le -reste dans la capitale. Les malheureux aussitôt entrés allaient -encombrer les boulevards et les places publiques, et, après s'être -fait avec leurs charrettes et leur bétail une espèce de campement, -couraient çà et là, demandant des nouvelles, les colportant, les -exagérant, et gémissant au bruit du canon qui annonçait le ravage de -leurs propriétés. Au-dessus de ce peuple si divers, si confus, si -troublé, flottait dans une sorte de désolation le plus étrange -gouvernement du monde. -<span class="sidenote" title="En marge">État du gouvernement en l'absence de Napoléon.</span> -L'Impératrice Régente vivement alarmée pour -elle-même et pour son fils, craignant à la fois les soldats de son -père et le peuple au milieu duquel elle était venue régner, ne -trouvant plus auprès de Cambacérès, frappé de stupeur, les directions -qu'elle était habituée à en recevoir, se défiant à tort de Joseph, -doux et affectueux pour elle, mais signalé à ses yeux comme un jaloux -de l'Empereur, ne sachant dès lors où chercher un conseil, un appui, -avait été jetée par le bruit du canon dans un état de trouble extrême. -Joseph, que le canon n'effrayait point, mais qui, à la vue des trônes -de sa famille tombant les uns après les autres, commençait à -désespérer de celui de France, Joseph, qui sous les coups d'éperon de -l'Empereur, s'était un moment mêlé de l'organisation des troupes mais -sans y rien entendre, n'avait ni le savoir, ni l'activité, ni -l'autorité nécessaires pour s'emparer fortement des éléments de -résistance existant encore <span class="pagenum"><a id="page574" name="page574"></a>(p. 574)</span> dans Paris. Le ministre de la -guerre, Clarke, duc de Feltre, laborieux mais incapable, faible, -très-près d'être infidèle, prenant le contre-pied de tous les avis du -duc de Rovigo qu'il détestait, était à peine en état d'exécuter la -moitié des ordres de l'Empereur, lesquels du reste se rapportaient -exclusivement à l'armée active. Le duc de Rovigo, intelligent, brave, -mais décrié comme l'instrument d'une tyrannie perdue, n'était écouté -de personne. Les autres ministres, hommes purement spéciaux, ne -sortaient pas du cercle de leurs fonctions, et se bornaient dans les -circonstances présentes à partager la consternation générale. Enfin le -seul homme capable, non pas de créer des ressources, car jamais il ne -s'était occupé d'administration, mais de donner de bons avis en fait -de conduite, M. de Talleyrand, souriait des embarras de tous ces -personnages, se moquait d'eux, et leur payait en mépris la défiance -qu'il leur inspirait. Tel était l'assemblage confus de princes et de -ministres qui en ce moment était chargé du salut de la France! Ainsi -se retrouvaient partout les tristes conséquences de la politique de -conquête: des ouvrages magnifiques, des armes, des soldats à Dantzig, -à Hambourg, à Flessingue, à Palma-Nova, à Venise, à Alexandrie, et à -Paris rien, rien! ni une redoute, ni un soldat, ni un fusil, pas même -un gouvernement, et pour toute ressource, pour diriger l'énergie du -plus brave peuple de l'univers, une femme éplorée, et des frères, non -pas sans courage mais sans autorité, parce que tout dans l'État avait -été réduit à un homme, et que cet homme absent, <span class="pagenum"><a id="page575" name="page575"></a>(p. 575)</span> la pensée, -la volonté, l'action semblaient s'évanouir au sein de la France -paralysée!</p> - -<p>Lorsque le 28 mars on connut la prochaine arrivée des maréchaux, et -qu'on ne put conserver aucun doute sur l'approche de l'ennemi, Joseph, -qui était dépositaire des instructions de Napoléon, soit écrites, soit -verbales, relativement à ce qu'il faudrait faire de l'Impératrice et -du Roi de Rome en cas d'une attaque contre Paris, Joseph en fit part à -l'Impératrice, à l'archichancelier Cambacérès, au ministre Clarke, et -il n'entra dans la pensée d'aucun d'eux de désobéir, bien qu'il -s'élevât dans l'esprit de Joseph et de Cambacérès beaucoup -d'objections contre la mesure prescrite. L'Impératrice, quant à elle, -était prête à partir, à rester, selon ce qu'on lui dirait des volontés -de son époux. Il fut convenu qu'on assemblerait sur-le-champ le -Conseil de régence, pour lui soumettre la question, et provoquer de sa -part une résolution conforme aux intentions de Napoléon, expressément -et itérativement exprimées.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Convocation du Conseil de régence, et discussion dans ce -Conseil pour savoir s'il faut faire sortir de Paris Marie-Louise et le -Roi de Rome.</span> -Le Conseil fut réuni dans la soirée du 28 mars sous la présidence de -l'Impératrice. Il se composait de Joseph, des grands dignitaires -Cambacérès, Lebrun, Talleyrand, des ministres, et des présidents du -Sénat, du Corps législatif, du Conseil d'État.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Exposé de l'état des choses par le ministre de la guerre.</span> -À peine était-on rassemblé aux Tuileries qu'avec la permission de la -Régente le ministre de la guerre prit la parole, et exposa la -situation en termes tristes et étudiés. Il dit qu'on avait pour unique -ressource les corps fort réduits des maréchaux Mortier et Marmont, -quelques troupes rentrées sous le général Compans, quelques -bataillons péniblement <span class="pagenum"><a id="page576" name="page576"></a>(p. 576)</span> tirés des dépôts, une garde nationale -de douze mille hommes dont une partie seulement avait des fusils, un -peuple disposé à se battre mais désarmé, quelques palissades aux -portes de la ville sans aucun ouvrage défensif sur les hauteurs, en un -mot vingt-cinq mille hommes environ, dénués des secours de l'art, -obligés de tenir tête à deux cent mille soldats aguerris et pourvus -d'un immense matériel. Il accompagna cet exposé des expressions du -dévouement le plus absolu à la famille impériale, et conclut au départ -immédiat de l'Impératrice et du Roi de Rome qu'il fallait, selon lui, -envoyer tout de suite sur la Loire, hors des atteintes de l'ennemi.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Opinion de M. Boulay de la Meurthe, des ducs de Rovigo, de -Massa et de Cadore.</span> -M. Boulay (de la Meurthe), impatient d'émettre son avis en écoutant le -ministre de la guerre, s'éleva vivement contre une pareille -proposition, et en développa avec véhémence les inconvénients faciles -à saisir au premier aperçu. Il dit que ce serait à la fois abandonner -et désespérer la capitale, qui voyait une sorte d'égide dans la fille -et le petit-fils de l'empereur d'Autriche, qu'en paraissant ne songer -qu'à son propre salut, ce serait inviter chacun à suivre cet exemple; -que dès lors on pouvait regarder la défense de Paris comme impossible, -ses portes comme ouvertes d'avance à l'ennemi, et que par ce départ du -gouvernement on aurait créé soi-même le vide qu'un parti hostile, -soutenu par l'étranger, remplirait en proclamant les Bourbons, ainsi -qu'on venait de le voir à Bordeaux. M. Boulay (de la Meurthe), après -avoir développé ces idées, proposa de faire jouer à Marie-Louise le -rôle de son illustre aïeule Marie-Thérèse, de la conduire à l'hôtel -<span class="pagenum"><a id="page577" name="page577"></a>(p. 577)</span> de ville avec son fils dans ses bras, et de faire appel au -peuple de Paris, qui fournirait au besoin cent mille soldats pour la -défendre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La presque unanimité semble se prononcer pour que -Marie-Louise et son fils restent à Paris.</span> -Cet avis, auquel il n'y aurait pas eu d'objection à opposer, si on -avait eu cent mille fusils à donner au peuple de Paris, et si le -gouvernement impérial avait voulu les lui confier, cet avis fut -approuvé par la majorité, notamment par le ministre de la police, duc -de Rovigo, et par le vieux duc de Massa, qui, malgré son âge et le -délabrement de sa santé, soutint avec éloquence et presque avec -jeunesse l'opinion contraire au départ. Le sage et froid duc de Cadore -trouva lui-même une sorte de chaleur pour appuyer l'avis de rester à -Paris et de s'y défendre énergiquement. Au milieu de cette sorte -d'unanimité, Joseph paraissant approuver ceux qui combattaient la -proposition de quitter Paris, se taisait pourtant, comme paralysé par -une puissance inconnue. Le prince Cambacérès, courbé sous le poids de -ses chagrins, se taisait également. L'Impératrice, vivement agitée, -demandait du regard un conseil à tous les assistants.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Opinion de M. de Talleyrand.</span> -M. de Talleyrand, avec l'autorité attachée à son nom, prit à son tour -la parole, et exprima une opinion vraiment surprenante pour ceux qui -auraient connu ses relations secrètes. Avec cette gravité lente, -gracieuse et dédaigneuse à la fois, qui caractérisait sa manière de -parler, il émit un avis profondément politique, tel qu'il aurait pu -l'émettre s'il avait été entièrement dévoué aux Bonaparte. Il -s'étendit peu sur l'enthousiasme qu'on pourrait provoquer en allant à -l'hôtel de ville avec l'Impératrice et le Roi de <span class="pagenum"><a id="page578" name="page578"></a>(p. 578)</span> Rome, car -son esprit n'ajoutait guère foi à ce genre de ressources, mais il -insista sur le danger de laisser Paris vacant. Évacuer la capitale -c'était, selon lui, la livrer aux entreprises qu'un parti ennemi ne -manquerait pas d'y tenter à la première apparition des armées -coalisées. Ce parti ennemi que chacun connaissait, était celui des -Bourbons. La coalition dont il avait toute la faveur approchait. -Abandonner Paris, en faire partir Marie-Louise, c'était débarrasser la -coalition de toutes les difficultés qu'elle pouvait rencontrer pour -opérer une révolution. -<span class="sidenote" title="En marge">Sens de cette opinion, et effet qu'elle produit.</span> -Telle fut, non dans les termes, mais quant au -sens, l'opinion exprimée par M. de Talleyrand, et il était singulier -d'entendre l'homme qui devait être le principal auteur de la prochaine -révolution la décrire si parfaitement à l'avance.</p> - -<p>Les gens sans finesse, et qui justement parce qu'ils n'en ont pas en -supposent partout, crurent dans le moment, et répétèrent que M. de -Talleyrand avait soutenu cet avis pour qu'on en suivît un autre. Ils -commettaient là une erreur puérile. M. de Talleyrand, consulté à -l'improviste, avait obéi à son bon sens, et conseillé ce qu'il y avait -de mieux. De plus, le projet de départ le contrariait. Rester à Paris -après avoir conseillé d'en sortir, c'était se mettre gravement en -faute; partir, c'était courir les aventures à la suite du gouvernement -qui s'en allait, et s'éloigner du gouvernement qui arrivait. Enfin, le -conseil de rester avait une couleur de dévouement qui pouvait être -utile, si Napoléon, qu'on ne croirait réellement perdu qu'en le -sachant mort, venait à triompher. Après avoir ainsi obéi à la nature -de son esprit <span class="pagenum"><a id="page579" name="page579"></a>(p. 579)</span> et à ses convenances, M. de Talleyrand se tut, -ôtant à tous les assistants le courage d'émettre un avis politique -après le sien. -<span class="sidenote" title="En marge">La majorité des voix se prononce contre le départ.</span> -On recueillit les voix, et un premier recensement des -votes parut assurer une majorité considérable à ceux qui -désapprouvaient le départ de l'Impératrice et du Roi de Rome.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Discours du ministre Clarke en sens contraire.</span> -Ce résultat était à peine annoncé qu'une anxiété singulière éclata sur -le visage du ministre Clarke, et surtout sur celui du prince Joseph, -qui cependant avait encouragé visiblement l'opinion en faveur de -laquelle la majorité venait de se prononcer. Alors, comme s'il eût -cédé à une nécessité impérieuse, le ministre de la guerre se leva, et -prononça un discours développé pour conseiller de nouveau le départ de -l'Impératrice et du Roi de Rome. Il en donna des raisons qui, sans -être bonnes, étaient les moins mauvaises qu'on pût alléguer. Tout -n'était pas dans Paris, disait-il, tout n'y devait pas être, et Paris -pris, il fallait défendre à outrance le reste de la France, et le -disputer opiniâtrement à l'ennemi. Il fallait, avec l'Impératrice, -avec le Roi de Rome, se rendre dans les provinces qui n'étaient pas -envahies, y appeler les bons Français à sa suite, et se faire tuer -avec eux pour la défense du sol et du trône. Or, cette lutte prolongée -n'était pas possible, si, en laissant l'Impératrice et son fils dans -la capitale, on les exposait à tomber dans les mains des souverains -coalisés. On rendrait ainsi à l'empereur d'Autriche le gage précieux -qu'on tenait de lui, et si quelque part on voulait lever l'étendard de -la résistance, on n'aurait aucune des personnes augustes autour -desquelles il serait possible de rassembler les sujets dévoués -<span class="pagenum"><a id="page580" name="page580"></a>(p. 580)</span> à l'Empire. Or, cette probabilité de voir l'ennemi pénétrer -dans Paris était plus grande qu'on ne l'imaginait, car il y avait -très-peu de chances, avec les ressources restées dans la capitale, de -résister aux deux cent mille hommes qui marchaient sur elle.</p> - -<p>Le ministre de la guerre avait pris tant de peine par pure obéissance. -Au fond il n'avait d'avis sur rien. Les arguments qu'il avait fait -valoir, et qu'il avait puisés dans le souvenir historique des -résistances désespérées, ces arguments, vrais à Vienne sous -Marie-Thérèse, à Berlin sous le grand Frédéric, faux à Paris sous un -soldat vaincu, ne touchèrent personne, car sans s'en rendre compte, et -sans oser le dire, chacun sentait qu'avec un gouvernement d'origine -révolutionnaire, dont la faveur était perdue, et auquel il y avait un -remplaçant tout préparé, quitter la capitale c'était donner ouverture -à une révolution. -<span class="sidenote" title="En marge">La majorité persiste.</span> -Chacun donc persista, et les avis ayant été -recueillis de nouveau, on vit la presque unanimité se prononcer pour -que Marie-Louise et le Roi de Rome restassent dans Paris.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Joseph, obligé de s'expliquer, fait connaître deux lettres -le l'Empereur qui prescrivent, en cas de danger, de faire sortir de -Paris sa femme et son fils.</span> -Alors Joseph sortit de son silence obstiné, et ce qui semblait -inexplicable dans son attitude s'expliqua. Il lut deux lettres de -l'Empereur, l'une datée de Troyes après la bataille de la Rothière, -l'autre de Reims après les batailles de Craonne et de Laon, dans -lesquelles Napoléon disait qu'à aucun prix il ne fallait laisser -tomber son fils et sa femme dans les mains des alliés. Nous avons fait -connaître le motif qui avait inspiré Napoléon en écrivant ces deux -lettres. C'était, indépendamment de l'affection très-réelle qu'il -avait pour sa femme et son fils, <span class="pagenum"><a id="page581" name="page581"></a>(p. 581)</span> le désir de conserver dans -ses mains un gage précieux; c'était de plus la crainte que -Marie-Louise ne devînt l'instrument docile de tout ce qu'on voudrait -tenter contre lui, notamment en créant une régence qui serait son -exclusion du trône. Après l'inquiétante bataille de la Rothière, il -avait pensé ainsi, et il avait pensé encore de même après les -douteuses batailles de Craonne et de Laon. Ces deux lettres furent -pour le Conseil de régence un coup accablant. Au premier moment, ceux -dont l'opinion était vaincue, s'écrièrent qu'on avait eu bien tort de -les assembler pour leur demander un avis, s'il y avait un ordre de -Napoléon, ordre absolu, n'admettant pas de discussion. Mais bientôt la -réflexion succédant à la première impression, ils examinèrent les -lettres citées, et contestèrent l'usage qu'on en faisait. La première -avait été écrite dans d'autres circonstances, après la bataille de la -Rothière, lorsqu'il paraissait n'y avoir aucune chance de résister à -l'ennemi. Depuis, d'éclatants succès, mêlés il est vrai d'événements -moins heureux, avaient prolongé la guerre, et en avaient rendu le -résultat incertain. Les circonstances étaient donc différentes, et -Napoléon ne donnerait peut-être pas aujourd'hui les mêmes ordres.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Consternation du Conseil de régence.</span> -À cette interprétation la seconde lettre, écrite de Reims le 16 mars, -lendemain de l'heureux combat de Reims, et au moment où commençait la -marche vers les places fortes, répondait péremptoirement. Il fallut -donc se rendre, et consentir au départ pour le lendemain matin 29. Il -fut convenu toutefois que Joseph et les ministres resteraient afin de -diriger la <span class="pagenum"><a id="page582" name="page582"></a>(p. 582)</span> défense de Paris, et qu'ils ne partiraient que -lorsqu'on ne pourrait plus disputer cette ville à l'ennemi. -L'archichancelier Cambacérès, peu propre au tumulte des armes, et -d'ailleurs conseiller indispensable de la Régente, dut seul -accompagner Marie-Louise. On se sépara consterné, et dans un état -d'agitation qui n'était pas ordinaire sous ce gouvernement jusque-là -si obéi et si paisible. On s'accusait en effet les uns les autres, et -on s'imputait la ruine prochaine de l'Empire. -<span class="sidenote" title="En marge">Violentes altercations.</span> -Quelques membres des -plus ardents reprochèrent au duc de Rovigo de n'avoir pas recours aux -moyens qui avaient sauvé la France en quatre-vingt-douze, et par -exemple de ne pas chercher à soulever le peuple; à quoi il répliqua -qu'il était bien de cet avis, mais que pour armer le peuple il lui -faudrait deux choses qu'il n'avait pas, des armes d'abord, et ensuite -la permission de recourir à un tel moyen. -<span class="sidenote" title="En marge">Singulier entretien de M. de Talleyrand avec le duc de -Rovigo.</span> -En descendant l'escalier des -Tuileries, M. de Talleyrand, qui marchait comme il parlait, -c'est-à-dire lentement, dit au duc de Rovigo, en s'appuyant sur la -canne dont il s'aidait habituellement: Eh bien, voilà donc comment -devait finir ce règne glorieux!... Terminer sa carrière comme un -aventurier, au lieu de la terminer paisiblement sur le plus grand des -trônes, et après avoir donné son nom à son siècle... quelle fin!... -L'Empereur serait bien à plaindre, s'il n'avait pas mérité son sort en -s'entourant de pareilles incapacités!...—Le duc de Rovigo, qui lui -aussi avait senti sa faveur décroître, et ne faisait pas grand cas de -ceux qui l'avaient remplacé dans la confiance de l'Empereur, baissa -la tête, ne répondit rien, parut même approuver <span class="pagenum"><a id="page583" name="page583"></a>(p. 583)</span> les paroles -M. de Talleyrand. Celui-ci alors, avec un regard qui était une -provocation à un peu plus de confiance, ajouta: Pourtant il ne peut -convenir à tout le monde de se laisser écraser sous de telles ruines, -et c'est le cas d'y songer!...—Puis, trouvant le duc de Rovigo -silencieux, car quoique mécontent ce serviteur était fidèle, il -termina l'entretien par ces simples mots: Nous verrons.—Il se jeta -ensuite dans sa voiture, craignant presque d'en avoir trop dit.</p> - -<p>Après cette séance, dont les suites furent si graves, Joseph, le -prince Cambacérès, Clarke, en accompagnant l'Impératrice dans ses -appartements, se communiquèrent ce qu'ils pensaient, et s'avouèrent -entre eux que le parti adopté par obéissance à Napoléon avait de bien -grands inconvénients.—Mais dites-moi, reprit alors Marie-Louise, ce -que je dois faire, et je le ferai. Vous êtes mes vrais conseillers, et -c'est à vous à m'apprendre comment je dois interpréter les volontés de -mon époux.—Le prince Cambacérès dont la sagesse était désormais sans -force, Joseph qui craignait la responsabilité, n'osèrent conseiller la -désobéissance aux lettres de Napoléon. Cependant on décida qu'avant de -s'y conformer, on s'assurerait bien si le péril était aussi réel qu'on -l'avait cru, et si dès lors il était déjà temps de faire application -d'ordres jugés si dangereux. Il fut donc résolu que Joseph et Clarke -feraient le lendemain matin une reconnaissance militaire autour de -Paris, et que l'Impératrice ne partirait qu'après un dernier avis de -leur part.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Départ de l'Impératrice et du Roi de Rome le 29 mars.</span> -Le lendemain 29, la place du Carrousel se remplit <span class="pagenum"><a id="page584" name="page584"></a>(p. 584)</span> des -voitures de la Cour. On y avait chargé, outre le bagage de la famille -impériale, les papiers les plus précieux de Napoléon, les restes de -son trésor particulier qui s'élevaient à environ 18 millions, la plus -grande partie en or, et enfin les diamants de la Couronne. Une foule -inquiète et mécontente était accourue, car Marie-Louise paraissait à -beaucoup d'esprits une garantie contre la barbarie des étrangers. On -ne pillerait pas, se disait-on, on ne brûlerait pas, on n'écraserait -pas sous les bombes, la ville qui renfermait la fille et le petit-fils -de l'empereur d'Autriche.—Le départ de Marie-Louise semblait une -désertion, une sorte de trahison. -<span class="sidenote" title="En marge">Chagrin et blâme de la population.</span> -Toutefois la foule restait inactive -et muette. Quelques officiers de la garde nationale ayant réussi à -pénétrer dans le palais, car dans le malheur l'étiquette tombe devant -l'émotion publique, firent effort auprès de Marie-Louise pour -l'empêcher de partir, en lui disant qu'ils étaient prêts à la défendre -elle et son fils jusqu'à la dernière extrémité. Elle répondit tout en -larmes qu'elle était une femme, qu'elle n'avait aucune autorité, -qu'elle devait obéir à l'Empereur, et les remercia beaucoup de leur -dévouement sans pouvoir ni le refuser ni l'accepter. L'infortunée -(elle était sincèrement attachée alors à la cause de son fils et de -son époux), l'infortunée allait, venait dans ses appartements, -attendant Joseph qui n'arrivait pas, ne sachant que dire, que -résoudre, et pleurant. Enfin des messages réitérés de Clarke annonçant -que la cavalerie légère de l'ennemi inondait déjà les environs de la -capitale, elle partit vers midi, dévorée de chagrin, emmenant son -fils qui trépignait de dépit, <span class="pagenum"><a id="page585" name="page585"></a>(p. 585)</span> et demandait où on le -menait.—Où on le menait, malheureux enfant!... À Vienne, où il devait -mourir, sans père, presque sans mère, sans patrie, réduit à ignorer -son origine glorieuse!... malheureux enfant, né de la prodigieuse -aventure qui avait uni un soldat à la fille des Césars, et dont la -destinée, après nos revers, est ce qu'il y a de plus digne de pitié -dans ces événements extraordinaires!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Insuffisance des moyens pour une défense régulière.</span> -Le long cortége de cette cour consternée, triste exemple des -vicissitudes humaines, fait pour effrayer tout ce qui est heureux, -s'écoula vers Rambouillet, au milieu de la foule mécontente, mais -silencieuse, et prévoyant en ce moment l'avenir comme s'il lui eût été -dévoilé tout entier. Douze cents soldats de la vieille garde -escortaient la Cour fugitive. Cette funeste journée du 29, veille -d'une journée plus funeste encore, fut consacrée à quelques -préparatifs de défense. Joseph avait employé la matinée à exécuter en -compagnie de plusieurs officiers une reconnaissance des environs de -Paris, ce qui avait retardé ses réponses à l'Impératrice, et il en -avait rapporté la conviction qu'avec les moyens dont on disposait, on -ne défendrait pas la capitale vingt-quatre heures. Il est certain -qu'avec les forces amenées par les deux maréchaux, avec les dépôts -existant dans Paris, on ne pouvait guère opposer plus de 22 ou 23 -mille soldats à l'ennemi qui en comptait près de 200 mille. La garde -nationale comprenait bien 12 mille hommes que le sentiment du devoir, -l'horreur de l'étranger, auraient convertis en soldats dévoués, mais -il y en avait tout au plus 3 ou 4 mille qui eussent des armes. Parmi -le peuple on <span class="pagenum"><a id="page586" name="page586"></a>(p. 586)</span> aurait trouvé des bras vigoureux, et dans ce -danger commun très-dociles, mais on n'avait pas de fusils à leur -donner. Quant aux ouvrages défensifs, nous avons dit qu'ils se -bornaient à quelques redoutes mal armées, et à quelques tambours en -avant des portes, construits en palissades et sans fossés. Napoléon -cependant avait envoyé des ordres, malheureusement très-généraux, tels -qu'il lui était possible de les envoyer de loin, et au milieu des -mouvements si multipliés de l'armée active. D'ailleurs, comme il -s'agissait d'une résistance irrégulière, soutenue en se servant de -tout ce qu'on avait sous la main, rien ne pouvait être prévu ni -prescrit d'avance. Il eût fallu que Napoléon fût présent, avec sa -volonté, son activité, son esprit inventif, son indomptable énergie, -pour tirer parti des ressources qu'offrait Paris, et l'excellent mais -irrésolu Joseph, l'incapable et douteux duc de Feltre, n'étaient guère -propres à le suppléer en pareille circonstance. Ils n'étaient frappés -que d'une chose, c'est qu'ils avaient 20 ou 25 mille hommes de troupes -régulières, et que l'ennemi en avait 200 mille. -<span class="sidenote" title="En marge">Ressources de tout genre pour une défense irrégulière.</span> -Certainement l'idée -d'une bataille dans ces conditions devait n'inspirer que du désespoir, -mais c'était la plus inepte des conceptions que de prétendre livrer -bataille sous les murs de Paris, car la bataille perdue, et il était -impossible qu'elle ne le fût pas, tout était perdu, la bataille, -Paris, le gouvernement et la France. Il fallait défendre Paris comme -le général Bourmont quelques jours auparavant avait défendu Nogent, -comme le général Alix avait défendu Sens, comme les Espagnols avaient -défendu leurs villes, comme le peuple <span class="pagenum"><a id="page587" name="page587"></a>(p. 587)</span> parisien lui-même a -trop souvent défendu Paris contre ses gouvernements, avec ses -faubourgs barricadés, avec sa population derrière les barricades, sauf -à réserver l'armée de ligne pour la jeter sur les points où l'ennemi -aurait pénétré. Or pour une résistance de ce genre, les ressources -étaient loin de manquer. L'armée, avec ce qu'on allait adjoindre aux -corps des maréchaux Marmont et Mortier, pouvait bien être portée à 24 -ou 25 mille hommes. Il y avait 12 mille gardes nationaux, auxquels on -aurait pu livrer 5 ou 6 mille fusils ordinairement disponibles sur les -30 ou 40 mille qu'on travaillait à réparer, et que Clarke s'obstinait -à conserver pour les troupes actives, ce qui aurait élevé à 8 ou 9 -mille le nombre des gardes nationaux qui auraient été régulièrement -armés. Le peuple de Paris aurait fourni à cette époque 50 à 60 mille -volontaires qu'il eût été facile d'armer avec des fusils de chasse -dont la capitale a toujours abondé, que le zèle des habitants eût -offerts, et qu'en tout cas on eût trouvé les moyens de prendre -administrativement. Vincennes contenait 200 bouches à feu de tout -calibre et des munitions immenses. On aurait pu en couvrir les -hauteurs de Paris, et assurément personne n'eût refusé ses chevaux -pour les y transporter. En barricadant les rues des faubourgs et de la -ville, en plaçant la population derrière ces barricades, en couvrant -d'artillerie certaines positions choisies, en disposant l'armée sur -les points où un succès de l'ennemi était à craindre, ou bien en la -jetant des hauteurs dans le flanc des colonnes d'attaque, comme la -configuration des lieux le permettait, <span class="pagenum"><a id="page588" name="page588"></a>(p. 588)</span> il était possible -certainement d'interdire à l'ennemi l'entrée de Paris, au moins pour -quelques jours. Les lieux eux-mêmes, bien étudiés, eussent offert des -ressources dont on aurait pu se servir très-utilement.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Configuration des lieux autour de la capitale, et parti -qu'on pouvait en tirer.</span> -Tout le monde connaît ou pour l'avoir habitée, ou pour l'avoir -visitée, la grande capitale qu'il s'agissait de défendre. L'ennemi -arrivant par la rive droite de la Seine, rencontrait forcément le -demi-cercle de hauteurs qui entoure Paris, de Vincennes à Passy, et -qui renferme sa partie la plus populeuse et la plus riche. Du -confluent de la Marne et de la Seine, près de Charenton, jusqu'à Passy -et Auteuil (voir la carte n<sup>o</sup> 62), une chaîne de hauteurs plus ou -moins élevées, tantôt élargies en plateau comme à Romainville, tantôt -saillantes comme à Montmartre, enceignent Paris, et offraient de -précieux moyens de résistance, même avant qu'un Roi patriote eût -couvert ces positions de fortifications invincibles. Au sud et à l'est -de ce demi-cercle (en restant toujours sur la rive droite de la -Seine), se trouvent Vincennes, sa forêt, son château, et les -escarpements de Charonne, de Ménilmontant, de Montreuil. La colonne -ennemie qui se présente de ce côté est presque sans communication avec -celle qui se présente au nord-est, c'est-à-dire dans la plaine -Saint-Denis, à moins qu'elle n'ait eu d'avance la précaution de -s'emparer du plateau de Romainville. Si cette précaution n'a pas été -prise, une force défensive, bien établie sur le plateau de -Romainville, peut tomber dans le flanc de la colonne ennemie qui -arrive par Vincennes, ou dans le <span class="pagenum"><a id="page589" name="page589"></a>(p. 589)</span> flanc de celle qui -traversant la plaine Saint-Denis veut attaquer les barrières de la -Villette, de Saint-Denis, de Montmartre. Cette dernière colonne venant -par le nord-est à travers la plaine Saint-Denis, rencontre forcément -la butte Saint-Chaumont, les hauteurs de Montmartre, de l'Étoile et de -Passy, et si elle appuie trop vers l'Étoile, elle s'expose à être -acculée sur le bois de Boulogne, et jetée dans la Seine, grâce au -retour que cette rivière fait sur elle-même de Saint-Cloud à -Saint-Denis.</p> - -<p>Les hauteurs de l'Étoile, de Montmartre, de Saint-Chaumont, de -Romainville, étant couvertes de fortes redoutes et de beaucoup -d'artillerie, la ville étant barricadée et défendue par la population, -l'armée étant distribuée entre les barrières les plus menacées, mais -réservée surtout pour occuper le plateau de Romainville, une -résistance non pas invincible assurément, mais prolongée quelques -jours au moins, pouvait être opposée à la coalition, et donner à -Napoléon le temps de manœuvrer sur ses derrières, temps sur lequel -il avait compté, n'imaginant pas que la défense de Paris se réduisit à -une journée, c'est-à-dire au nombre d'heures que 25 mille hommes -mettraient à se battre en rase campagne contre 200 mille.</p> - -<p>Mais on n'avait songé ni à faire ces études de terrain, ni à se servir -de la population de Paris, parce que Napoléon étant absent, personne -ne savait ni penser, ni agir. À peine restait-il à ceux qui le -remplaçaient le courage du soldat, qui, dans notre pays, fait rarement -défaut. -<span class="sidenote" title="En marge">Joseph et Clarke n'avaient rien fait pour tirer parti des -ressources que présentait Paris.</span> -Au-dessous de Joseph, au-dessous de Clarke, qui auraient dû -commander <span class="pagenum"><a id="page590" name="page590"></a>(p. 590)</span> et ne commandaient pas, le général Hulin était chef -de la place de Paris, et le maréchal Moncey chef de la garde -nationale. Chacun des deux s'occupait, sans aucun concert avec -l'autre, de ce qui le concernait spécialement. Le général Hulin, brave -homme, très-dévoué, mais habitué depuis longtemps à sommeiller dans -Paris, s'était hâté d'envoyer quelques pièces de canon sur Montmartre -et sur la butte Saint-Chaumont. N'ayant pas l'autorité nécessaire pour -employer les chevaux des particuliers à transporter l'artillerie de -Vincennes, il avait pu à peine traîner sur les hauteurs quelques -bouches à feu, dressées sur des plates-formes inachevées, et pourvues -de munitions insuffisantes ou n'allant pas au calibre des canons. Le -maréchal Moncey, toujours disposé à remplir son devoir, après avoir -vainement réclamé des fusils pour la garde nationale, avait obtenu au -dernier moment les trois mille fusils disponibles, les lui avait fait -distribuer, puis avait rangé les six mille gardes nationaux qu'il -était parvenu à armer, les uns derrière les palissades élevées aux -barrières, les autres en réserve afin de les envoyer sur les points -les plus menacés.</p> - -<p>Quant aux maréchaux Marmont et Mortier, le ministre Clarke s'était -borné à leur assigner comme terrain de combat le pourtour de Paris, -sans examiner s'il était raisonnable ou non de livrer une bataille en -avant de la capitale. Il avait confié la droite de ce pourtour à -Marmont, qui devait défendre ainsi le sud et l'est des hauteurs, -c'est-à-dire l'avenue de Vincennes, les barrières du Trône et de -Charonne, le plateau de Romainville, plus une partie du revers -<span class="pagenum"><a id="page591" name="page591"></a>(p. 591)</span> nord de ce plateau, jusqu'aux Prés Saint-Gervais. Il avait -confié la gauche à Mortier, qui devait défendre le terrain depuis le -canal de l'Ourcq jusqu'à la Seine, c'est-à-dire la plaine Saint-Denis.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Distribution des troupes sur le pourtour de Paris.</span> -Ces deux maréchaux, après tous les combats qu'ils avaient soutenus -pendant leur retraite, ne ramenaient pas en tout plus de douze mille -hommes. On leur adjoignit le général Compans qui s'était sauvé par -miracle, et qui avait avec lui la division de jeune garde récemment -organisée à Paris, et la division Ledru des Essarts tirée des dépôts. -Il avait environ 6 mille baïonnettes. On le plaça sous les ordres du -maréchal Marmont. Le général Ornano, commandant les dépôts de la -garde, en avait tiré encore une division de quatre mille jeunes gens, -n'ayant jamais vu le feu, et arrivés à Paris depuis quelques jours -seulement. Elle était commandée par le général Michel, et fut mise -sous les ordres du maréchal Mortier. Grâce à ce dernier secours les -forces actives des deux maréchaux s'élevaient à 22 mille hommes. En -arrière d'eux, 6 mille gardes nationaux, quelques centaines de -vétérans et de jeunes gens des Écoles attachés au service de -l'artillerie, portaient à environ 28 ou 29 mille les défenseurs de la -capitale, et ces braves gens, comme on vient de le voir, avaient pour -les protéger quelques pièces de canon sur les hauteurs de Montmartre, -de Saint-Chaumont, de Charonne, et quelques palissades en avant des -barrières.</p> - -<p>Les maréchaux, arrivés dans la soirée du 29, eurent tout juste le -temps de voir le ministre de la guerre, et de s'entretenir un instant -avec lui, pendant <span class="pagenum"><a id="page592" name="page592"></a>(p. 592)</span> que leurs troupes prenaient un repos -indispensable. La confusion était si grande, que quoique -l'administration des subsistances eût réuni des vivres en suffisante -quantité, les soldats eurent à peine de quoi se nourrir. Ils vécurent -uniquement de la bonne volonté des habitants. Les deux maréchaux les -laissèrent reposer quelques heures, pour les porter ensuite sur le -terrain où ils devaient combattre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Plan d'attaque de Paris par les coalisés.</span> -Les souverains alliés étaient le 29 au soir au château de Bondy, et, -abordant Paris par le nord-est, ils avaient résolu de l'attaquer par -la rive droite de la Seine, car aucun ennemi, à moins d'y être -contraint par des circonstances extraordinaires, n'aurait voulu -joindre aux difficultés naturelles de l'attaque celle d'une opération -exécutée au delà de la Seine, avec charge de repasser cette rivière en -cas d'insuccès. Ayant donc à opérer sur la rive droite de la Seine, -les généraux de la coalition combinèrent leurs efforts conformément à -la nature des lieux. Ils se décidèrent à trois attaques simultanées: -une à l'est, exécutée par Barclay de Tolly, avec le corps de Rajeffsky -et toutes les réserves (50 mille hommes environ), ayant spécialement -pour but d'enlever, par Rosny et Pantin, le plateau de Romainville; -une au sud, pour seconder la précédente, exécutée par le prince royal -de Wurtemberg, avec son corps et celui de Giulay (à peu près 30 mille -hommes), et devant aboutir à travers le bois de Vincennes aux -barrières de Charonne et du Trône; enfin, une troisième, au nord, dans -la plaine Saint-Denis, exécutée par Blucher à la tête de 90 mille -<span class="pagenum"><a id="page593" name="page593"></a>(p. 593)</span> hommes, et particulièrement dirigée contre les hauteurs de -Montmartre, de Clichy, de l'Étoile. De ces trois colonnes, la plus -avancée dans sa marche était celle de Barclay de Tolly. Celle de -Blucher, venue par la route de Meaux, et ayant à gagner la chaussée de -Soissons, était, le 29 au soir, moins rapprochée du but que les deux -autres. Le prince de Wurtemberg qui avait eu à longer la Marne, et -l'avait passée tard, était également en arrière. Il fut convenu que -les uns et les autres entreraient en action le plus tôt qu'ils -pourraient.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Dispositions faites par les maréchaux Mortier et Marmont.</span> -De notre côté les maréchaux Marmont et Mortier, étant arrivés à une -heure fort avancée de la soirée, et ayant couché entre Charenton, -Vincennes, Charonne, durent venir par le sud occuper les hauteurs. -Marmont avec ses troupes gravit les escarpements de Charonne et de -Montreuil, pour aller s'établir sur le plateau de Romainville et sur -le revers nord de ce plateau jusqu'aux Prés Saint-Gervais. (Voir le -plan de Paris dans la carte no 62.) Mortier avait encore plus de -chemin à parcourir. Montant par le boulevard extérieur de Charonne à -Belleville, ayant ensuite à descendre sur Pantin, la Villette et la -Chapelle, il devait enfin gagner la plaine Saint-Denis, pour s'établir -la droite au canal de l'Ourcq, la gauche à Clignancourt, au pied même -des hauteurs de Montmartre. Il lui fallait donc pour être en ligne -beaucoup plus de temps qu'à Marmont. Heureusement il devait avoir -affaire à Blucher, qui était lui-même en retard, et il avait ainsi la -certitude de n'être pas devancé par l'ennemi.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Marmont s'empare du plateau de Romainville, et s'y -établit.</span> -Marmont se fiant trop légèrement au rapport d'un <span class="pagenum"><a id="page594" name="page594"></a>(p. 594)</span> officier, -n'avait pas cru que le plateau de Romainville fût occupé, et par ce -motif ne s'était guère pressé d'y arriver. Lorsqu'il s'y présenta les -troupes de Rajeffsky en avaient déjà pris possession. Avec 1200 hommes -de la division Lagrange il se jeta sur les avant-postes ennemis, les -chassa du plateau, et les refoula sur Pantin et Noisy. Au même instant -la division Ledru des Essarts se logea dans le bois de Romainville, -qui couvre le flanc des hauteurs du côté de la plaine Saint-Denis. -Marmont distribua ensuite ses troupes de la manière suivante. Il avait -à sa disposition l'une des dernières divisions tirées des dépôts de -Paris, sous le duc de Padoue, ses anciennes divisions Lagrange et -Ricard, le rassemblement du général Compans qu'on lui avait adjoint la -veille, et enfin quelque cavalerie sous les généraux Chastel et -Bordessoulle. Il laissa sa cavalerie entre Charonne et Vincennes, avec -mission de défendre le pied des hauteurs du côté sud, et de couvrir la -barrière du Trône; il plaça le duc de Padoue à sa droite, sur le bord -extrême du plateau de Romainville, dans les plus hautes maisons de -Bagnolet et de Montreuil, qui sont bâties en amphithéâtre sur le -revers méridional, ayant besoin de soleil pour leurs arbres fruitiers. -Il rangea sur le plateau même et au centre la division Lagrange, -adossée aux maisons de Belleville, la division Ricard à gauche dans le -bois de Romainville, enfin, sur le penchant nord, la division Ledru -des Essarts, du corps de Compans, et au pied dans la plaine, aux Prés -Saint-Gervais, la division Boyer de Rebeval. La division Michel, qui -attendait le maréchal Mortier pour se <span class="pagenum"><a id="page595" name="page595"></a>(p. 595)</span> ranger sous ses ordres, -gardait en son absence la Grande et la Petite-Villette.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Bataille de Paris, livrée le 30 mars 1814.</span> -La fusillade et la canonnade avaient de bonne heure réveillé Paris, -qui du reste n'avait guère dormi, et Joseph, accompagné du ministre de -la guerre, du ministre de la police, des directeurs du génie et de -l'artillerie, avait établi son quartier général au sommet de la butte -Montmartre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Barclay de Tolly reprend une partie du plateau de -Romainville avec le secours des divisions de grenadiers.</span> -Barclay de Tolly, convaincu que lorsque le prince royal de Wurtemberg -au sud, Blucher au nord, seraient entrés en ligne, le combat -tournerait bientôt à l'avantage des alliés, ne voulut cependant pas -laisser aux défenseurs de Paris le premier succès de la journée. Il -résolut en conséquence de reprendre le plateau de Romainville, et il y -employa une partie de ses réserves. Ces réserves se composaient des -gardes à pied et à cheval, et des grenadiers réunis. Le général -Paskewitch dut, avec une brigade de la 2<sup>e</sup> division des grenadiers, -gravir le plateau par Rosny; il dut aussi l'attaquer par le sud, en -s'y portant par Montreuil avec la seconde brigade de cette 2<sup>e</sup> -division, et avec la cavalerie du comte Pahlen. La 1<sup>re</sup> division des -grenadiers fut confiée au prince Eugène de Wurtemberg, pour assaillir -Pantin et les Prés Saint-Gervais dans la plaine au nord.</p> - -<p>Cette attaque, conduite avec vigueur, eut un commencement de succès. -Le général Mezenzoff, qui avait été repoussé le matin, renforcé par -les grenadiers, remonta sur le plateau malgré la division Lagrange, et -parvint à l'occuper. À droite, la 2<sup>e</sup> brigade des grenadiers, après -avoir tourné le plateau par Montreuil et Bagnolet, obligea la -division du <span class="pagenum"><a id="page596" name="page596"></a>(p. 596)</span> duc de Padoue, en la débordant, à rétrograder. -Nous perdîmes donc du terrain, bien que nos soldats résistassent avec -une bravoure désespérée soit au nombre, soit à la qualité des troupes -qui étaient les plus aguerries de la coalition.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Marmont se soutient sur le plateau de Romainville.</span> -Cependant, tout en perdant du terrain, nous contenions l'ennemi. En -effet les cuirassiers russes, amenés sur le plateau, essayèrent de -charger notre infanterie, furent couverts de mitraille, et arrêtés par -nos baïonnettes. À mesure qu'on se retirait de Romainville sur -Belleville, le plateau se resserrant, nos troupes avaient l'avantage -de se concentrer. À droite nous trouvions l'appui des maisons de -Bagnolet, à gauche celui du bois de Romainville, et nos soldats, se -dispersant en tirailleurs, faisaient essuyer aux assaillants des -pertes nombreuses. Notre artillerie, favorisée par le terrain, parce -que le plateau s'élevait en rétrogradant vers Belleville, vomissait la -mitraille sur les grenadiers russes, et à chaque instant renversait -parmi eux des lignes entières. Pendant ce temps les jeunes soldats de -Ledru des Essarts avaient reconquis arbre par arbre le bois de -Romainville, et débordé ainsi les troupes russes qui avaient occupé la -largeur du plateau. Au pied même du plateau, vers le côté nord, le -général Compans était resté maître de Pantin avec le secours de la -division Boyer de Rebeval, et des Prés Saint-Gervais avec le secours -de la division Michel. Il avait même rejeté au delà des deux villages -le prince de Wurtemberg qui avait tenté de s'en emparer à la tête de -la 1<sup>re</sup> division de grenadiers.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Mortier qui était en arrière à cause des distances, -s'établit enfin dans la plaine Saint-Denis.</span> -Le maréchal Mortier s'établissant enfin dans la <span class="pagenum"><a id="page597" name="page597"></a>(p. 597)</span> plaine -Saint-Denis, avait placé les divisions Curial et Charpentier de jeune -garde à la Villette, la division Christiani de vieille garde à la -Chapelle, et sa cavalerie au pied même de Montmartre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La canonnade et la fusillade se continuent sans résultat -marqué pendant les premières heures du jour.</span> -Il était dix heures du matin, et si nous avions eu, indépendamment des -troupes qui couvraient le pourtour de Paris, une colonne de dix mille -soldats aguerris pour prendre l'offensive, nous aurions pu en ce -moment infliger un grave échec aux alliés. Mais loin d'être en mesure -de prendre l'offensive, nous avions à peine de quoi défendre nos -positions. Dans cet état de choses, le prince de Schwarzenberg -attendant ses deux ailes qui étaient en retard, et nos deux maréchaux -étant réduits à la défensive, on se bornait de part et d'autre à -canonner et à tirailler, avec grande supériorité du reste de notre -côté, grâce au zèle des troupes et à l'avantage du terrain.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Joseph, qui était placé sur les hauteurs de Montmartre, -reconnaissant l'impossibilité d'une résistance prolongée, quitte Paris -suivi des ministres, et laisse aux maréchaux les pouvoirs nécessaires -pour traiter avec l'ennemi.</span> -À cette heure Joseph tenait conseil sur la butte Montmartre, où il -était allé s'établir. Plusieurs officiers envoyés auprès des maréchaux -lui avaient apporté de leur part, avec la promesse de se faire tuer -eux et leurs soldats jusqu'au dernier homme, de tristes pressentiments -pour les suites de la journée, et à peu près la certitude d'être -obligés de rendre la capitale. Ces nouvelles agitaient fort Joseph, -qui redoutait non pas le danger, mais les humiliations, et qui ne -voulait à aucun prix devenir prisonnier de la coalition. Or les -progrès de l'attaque lui faisaient craindre d'être en quelques heures -au pouvoir de l'ennemi. On voyait du haut de Montmartre les masses -noires et profondes de Blucher traverser la plaine <span class="pagenum"><a id="page598" name="page598"></a>(p. 598)</span> -Saint-Denis, et des officiers venus des environs de Vincennes -affirmaient qu'à l'est et au sud on apercevait une nouvelle armée qui -tournait Paris, et cherchait à y pénétrer par les barrières de -Charonne et du Trône. Ainsi ce qu'on recueillait par les yeux, ce -qu'on recueillait par la bouche des allants et venants, tout annonçait -une catastrophe imminente. Joseph en délibéra avec les ministres qui -l'avaient accompagné, avec les directeurs du génie et de l'artillerie, -et tout le monde fut d'avis que sous quelques heures il faudrait -rendre Paris. En effet la défense étant réduite à une bataille livrée -en plaine dans la proportion d'un contre dix, le résultat ne pouvait -être douteux, quelque braves que fussent nos soldats et nos généraux. -En présence d'une telle certitude, Joseph résolut de s'éloigner. Des -reconnaissances lui ayant appris qu'on découvrait déjà les Cosaques -sur le chemin de la Révolte et à la lisière du bois de Boulogne, il se -hâta de partir, en ordonnant aux ministres de le suivre, ainsi qu'on -en était convenu, lorsque le moment suprême serait arrivé. Pour toute -instruction il autorisa les deux maréchaux, quand ils ne pourraient -plus se défendre, à stipuler un arrangement qui garantît la sûreté de -Paris, et procurât à ses habitants le meilleur traitement possible.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Tous les corps de l'ennemi étant arrivés en ligne, la -bataille devient générale et sanglante.</span> -Sur ces entrefaites, l'attaque de l'ennemi avait fait des progrès -inévitables. Au nord, c'est-à-dire dans la plaine Saint-Denis, le -maréchal Blucher avait franchi enfin la distance qui le séparait de -nos positions. Le général Langeron avait repoussé d'Aubervilliers et -de Saint-Denis nos faibles avant-postes, <span class="pagenum"><a id="page599" name="page599"></a>(p. 599)</span> et envoyé sa -cavalerie et son infanterie légères par le chemin de la Révolte -jusqu'à la lisière du bois de Boulogne. Le gros de son infanterie se -dirigeait vers le pied de Montmartre, tandis que le corps du général -d'York prenant à gauche (gauche des alliés) se portait sur la Chapelle -par la route de Saint-Denis, et que les corps de Kleist et de -Woronzoff, prenant plus à gauche encore, marchaient sur la Villette. -Le prince de Schwarzenberg, voyant Blucher en ligne, lui demanda un -renfort pour aider le prince Eugène de Wurtemberg à enlever Pantin, -les Prés Saint-Gervais, tous les villages, en un mot, situés au pied -du plateau de Romainville. La division prussienne Kotzler, les gardes -prussienne et badoise furent alors envoyées au secours du corps de -Rajeffsky, et passèrent le canal de l'Ourcq, près de la ferme du -Rouvray, pour participer à une nouvelle attaque.</p> - -<p>Tandis que ces mouvements s'exécutaient au nord, le prince royal de -Wurtemberg au sud avait franchi également la distance qui le séparait -du point d'attaque, et apporté son concours aux troupes alliées. Après -avoir traversé le pont de Neuilly-sur-Marne, et y avoir laissé le -corps de Giulay pour garder ses derrières, il avait marché sur deux -colonnes, l'une longeant les bords de la Marne, l'autre traversant par -le chemin le plus court la forêt de Vincennes. La première avait -enlevé le pont de Saint-Maur, contourné la forêt, et assailli -Charenton par la rive droite. Les gardes nationales des environs, qui -avec l'École d'Alfort défendaient le pont de Charenton, se trouvant -prises à revers, avaient <span class="pagenum"><a id="page600" name="page600"></a>(p. 600)</span> été forcées, malgré une vaillante -résistance, d'abandonner le poste, et de se jeter à travers la -campagne sur la gauche de la Seine. Cette colonne ennemie ayant -atteint son but, qui était d'occuper tous les ponts de la Marne pour -empêcher aucun corps auxiliaire de venir troubler l'attaque de Paris, -s'était mise à tirailler avec la garde nationale devant la barrière de -Bercy. La seconde colonne du prince de Wurtemberg avait traversé en -ligne droite le bois de Vincennes, et prêté assistance au comte -Pahlen, ainsi qu'aux troupes de Rajeffsky et de Paskewitch qui -attaquaient Montreuil, Bagnolet, Charonne.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Attaque repoussée du prince Eugène de Wurtemberg sur les -Prés Saint-Gervais.</span> -Toutes les forces alliées se trouvant portées en ligne, l'action -recommença avec plus de violence. Au nord la division du prince Eugène -de Wurtemberg, secondée par les grenadiers russes déjà venus à son -secours, et par les troupes prussiennes récemment arrivées, se jeta -sur Pantin et les Prés Saint-Gervais, mais fut chaudement reçue par -les divisions de jeune garde Boyer de Rebeval et Michel, que -commandait le général Compans. Un moment les coalisés réussirent à -s'emparer des deux villages, mais nos jeunes soldats s'adossant alors -au pied des hauteurs où ils rencontraient l'appui d'une artillerie -bien postée, reprirent courage, et rentrèrent dans les villages, où le -carnage devint épouvantable. De ce côté, l'ennemi ne réussit donc -point, quelque vigoureuse que fût son attaque.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Progrès de l'ennemi sur le plateau de Romainville.</span> -Sur le plateau de Romainville, la défense fut non pas moins énergique, -mais moins heureuse. Les troupes des généraux Helfreich et Mezenzoff, -soutenues <span class="pagenum"><a id="page601" name="page601"></a>(p. 601)</span> par les grenadiers de Paskewitch, quoique d'abord -repoussées, avaient fini par gagner du terrain. Ayant réussi notamment -à s'emparer de Montreuil et de Bagnolet, elles s'étaient établies sur -le versant sud du plateau, et bien secondées par les troupes du comte -Pahlen et du prince royal de Wurtemberg qui opéraient entre Vincennes -et Charonne, elles avaient conquis les premières maisons de -Ménilmontant. La division de réserve du duc de Padoue qui formait la -droite de Marmont, se trouvant débordée, avait été forcée de se -replier, et de découvrir les divisions Lagrange et Ricard qui -occupaient le milieu du plateau. Sur la gauche de Marmont, la division -Ledru des Essarts, vivement poussée d'arbre en arbre dans le bois de -Romainville, voyait également le bois lui échapper peu à peu.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Tentative de Marmont sur le centre de l'ennemi.</span> -Se sentant ainsi pressé sur ses deux flancs, Marmont imagina de tenter -un effort au centre contre la masse ennemie qui s'avançait bien -serrée, couverte sur son front par une artillerie nombreuse, appuyée -sur ses ailes par de forts détachements de grosse cavalerie. Le -maréchal se mit lui-même à la tête de quatre bataillons formés en -colonne d'attaque, et fondit sur les grenadiers russes qui marchaient -en première ligne. Douze pièces de canon chargées à mitraille tirèrent -de fort près sur nos soldats, qui soutinrent ce feu avec une fermeté -héroïque, et continuèrent de se porter en avant. Mais au même instant -ils furent abordés de front par les grenadiers russes, et pris en -flanc par les chevaliers-gardes que conduisait Miloradowitch. -Accablés par <span class="pagenum"><a id="page602" name="page602"></a>(p. 602)</span> le nombre, les quatre bataillons de Marmont -furent obligés de plier, après s'être battus corps à corps avec une -véritable fureur. -<span class="sidenote" title="En marge">Ce maréchal est obligé de se replier sur Belleville.</span> -Le maréchal les ramena sur Belleville, et il allait -succomber sous la masse des assaillants de toutes armes, quand un -brave officier nommé Ghesseler, embusqué sur la droite, dans un petit -parc dit des Bruyères, dont il ne reste plus aujourd'hui que le -souvenir, s'élança à la tête de deux cents hommes dans le flanc de la -colonne ennemie, et parvint en dégageant le maréchal à lui faciliter -la retraite sur Belleville. Dans le même moment le bois de Romainville -fut définitivement abandonné, et le plateau étant évacué de toutes -parts, la défense se trouva reportée, au centre sur Belleville, à -droite (revers sud), vers Ménilmontant que la division de Padoue était -venue occuper, à gauche enfin (revers nord), à la côte de Beauregard, -où la division Ledru des Essarts avait trouvé un asile. Au pied de -celle-ci, les divisions Boyer et Michel luttaient opiniâtrement. Elles -avaient perdu Pantin, mais elles défendaient les Prés Saint-Gervais -avec la dernière obstination.</p> - -<p>Partout le combat était acharné, et les hommes tombaient par milliers, -notamment parmi les coalisés qui recevaient de tous côtés un feu -plongeant. Dans la plaine Saint-Denis, Kleist et Woronzoff avaient -attaqué la Villette, défendue par la division Curial; York attaquait -la Chapelle, défendue par la division Christiani, sous les yeux du -maréchal Mortier. En avant de Clignancourt, les escadrons de Blucher -étaient aux prises avec la cavalerie du général Belliard, et avaient -rarement l'avantage.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page603" name="page603"></a>(p. 603)</span> Ainsi de la plaine Saint-Denis à la barrière du Trône, le -combat continuait avec des chances diverses. Notre ligne avait reculé, -mais les alliés avaient déjà perdu dix mille hommes, et nous cinq à -six mille seulement. Nos soldats épuisés étaient soutenus par cette -idée que Paris était derrière eux, et vingt-quatre mille hommes -luttaient sans trop de désavantage contre cent soixante-dix mille. Un -moment on annonça l'arrivée de Napoléon (c'était la subite apparition -du général Dejean qui avait occasionné ce faux bruit), et le cri de -<cite>Vive l'Empereur!</cite> propagé par une espèce de commotion électrique, -retentit dans nos rangs. Nos troupes, ranimées par l'espérance, se -jetèrent avec fureur sur l'ennemi. De part et d'autre on combattait -avec une sorte de rage, car pour les uns il s'agissait d'atteindre -d'un seul coup le but de la guerre, et pour les autres d'arracher leur -patrie à un désastre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Belle conduite de l'École polytechnique sur l'avenue de -Vincennes.</span> -En ce moment se passait à Vincennes un fait à jamais glorieux pour la -jeunesse française. En avant de la barrière du Trône se trouvait une -batterie servie par des vétérans et par les élèves de l'École -polytechnique, que Marmont, exclusivement occupé de ce qui se passait -sur le plateau de Romainville, avait presque laissée sans appui. Cette -batterie s'étant engagée trop avant sur l'avenue de Vincennes, afin de -tirer contre la cavalerie de Pahlen, fut tournée par quelques -escadrons qui passant par Saint-Mandé vinrent la prendre à revers. Les -braves élèves de l'École, sabrés sur leurs pièces, résistèrent -vaillamment, et furent heureusement secourus par la garde <span class="pagenum"><a id="page604" name="page604"></a>(p. 604)</span> -nationale postée à la barrière du Trône, et par un détachement de -dragons. Ces derniers s'élançant sur les pièces parvinrent à les -reprendre. On ramena la batterie sur les hauteurs de Charonne, et là, -aidés d'une foule d'hommes du peuple armés de fusils de chasse, nos -braves jeunes gens continuèrent à faire un feu meurtrier.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Belleville reste le point culminant de la défense.</span> -La clef de toute la position était à Belleville: tant que ce point -culminant de la chaîne des hauteurs n'était pas emporté, la masse -ennemie qui combattait au nord, devant la Villette, la Chapelle et -Montmartre, celle qui combattait au sud, entre Vincennes et Charonne, -ne pouvaient pas faire de progrès sérieux. La ligne courbe des alliés -était comme arrêtée vers son milieu, à un point fixe qui était -Belleville. Belleville en effet domine le plateau de Romainville -lui-même. Des clôtures nombreuses, jointes à l'avantage de la -position, y rendaient la résistance plus facile. Marmont, établi en -cet endroit avec les débris des divisions Lagrange, Ricard, Padoue, -Ledru des Essarts, disposant en outre d'une nombreuse artillerie de -campagne, y tenait ferme contre une multitude d'assaillants, et il -avait fait répondre au message de Joseph qui autorisait les maréchaux -à traiter, que jusqu'ici il n'était pas encore réduit à se rendre. -L'officier du maréchal, porteur de cette réponse, avait trouvé Joseph -parti, et il était revenu sans avoir pu remplir sa mission.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le prince de Schwarzenberg ordonne deux attaques, une au -nord, une au sud, par le boulevard extérieur, afin de couper -Belleville de l'enceinte de Paris.</span> -Cependant l'heure fatale approchait. Le prince de Schwarzenberg ne -voulant pas finir la journée sans avoir enlevé le point décisif, avait -ordonné d'y diriger deux colonnes d'attaque, une au sud, qui <span class="pagenum"><a id="page605" name="page605"></a>(p. 605)</span> -passant entre Ménilmontant et le cimetière du Père Lachaise, -s'emparerait du boulevard extérieur, et séparerait ainsi Belleville de -l'enceinte de Paris; une au nord, qui serait chargée d'emporter à tout -prix les Prés Saint-Gervais, la Petite-Villette, la butte -Saint-Chaumont, et viendrait par le nord donner la main à la colonne -qui aurait passé par le sud.</p> - -<p>Vaincre ou périr était dans ce moment la loi des coalisés, et il leur -fallait forcer tous les obstacles sans aucune perte de temps, car à -chaque instant Napoléon pouvait survenir, et s'il les eût trouvés -repoussés de Paris, il les aurait cruellement punis d'avoir osé s'y -montrer. -<span class="sidenote" title="En marge">Malgré un usage habile et meurtrier de la grosse -artillerie, fait par le commandant Paixhans, la double attaque finit -par réussir.</span> -Vers trois heures de l'après-midi l'action recommença -violemment. Le chef de bataillon d'artillerie Paixhans, qui prouva -dans cette journée ce qu'on aurait pu faire avec de la grosse -artillerie bien postée, avait placé huit pièces de gros calibre -au-dessus de Charonne, sur les pentes de Ménilmontant, quatre sur le -revers nord de Belleville, et huit sur la butte Saint-Chaumont. Il -était près de ses pièces chargées à mitraille, avec ses canonniers les -uns vétérans, les autres jeunes gens des Écoles, et attendait que -l'ennemi, maître de la plaine, essayât d'aborder les hauteurs. En -effet les grenadiers russes s'avancent les uns au sud du plateau par -Charonne, les autres sur le plateau même en face de Belleville, les -autres enfin au nord, à travers les Prés Saint-Gervais. Tout à coup -ils sont couverts de mitraille; des lignes entières sont renversées. -Pourtant ils soutiennent le feu avec constance, gravissent au sud les -pentes de Ménilmontant, et viennent par <span class="pagenum"><a id="page606" name="page606"></a>(p. 606)</span> le boulevard -extérieur prendre Belleville à revers, Belleville où le maréchal -Marmont se défend avec acharnement. L'autre division de grenadiers, -qui avec les Prussiens et les Badois attaquait Pantin, les Prés -Saint-Gervais, la Petite-Villette, et les avait arrachés aux divisions -Boyer et Michel presque détruites, gravit la butte Saint-Chaumont sous -le feu plongeant des batteries du commandant Paixhans, emporte la -butte qui faute de troupes n'était pas défendue par de l'infanterie, -et se joint à la colonne qui arrive du revers sud par Charonne et -Ménilmontant. Les ennemis, ayant gagné le boulevard extérieur par ses -deux pentes nord et sud, se trouvent ainsi entre Belleville et la -barrière de ce nom, qu'ils sont près d'enlever.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Marmont, coupé de Paris, y rentre l'épée à la main à la -tête de quelques hommes qui lui restent.</span> -À cette nouvelle le maréchal Marmont, qui n'avait pas cessé de se -maintenir à Belleville, se voyant coupé de l'enceinte de Paris, réunit -ce qui lui reste d'hommes, et ayant à ses côtés les généraux Pelleport -et Meynadier, le colonel Fabvier, fond l'épée à la main sur les -grenadiers russes qui commençaient à pénétrer dans la grande rue du -faubourg du Temple. Il les repousse, ferme la barrière sur eux, et -rétablit la défense au mur d'octroi.</p> - -<a id="imgp614" name="imgp614"></a> -<div class="figcenter"> -<img src="images/imgp614.jpg" width="450" height="340" alt="" title="Soldats." /> -</div> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Vaillante défense de la Villette et de la Chapelle par le -maréchal Mortier.</span> -Mortier de son côté se bat héroïquement dans la plaine Saint-Denis, -entre la Villette et la Chapelle. La Villette, à sa droite, défendue -contre Kleist et d'York par les divisions Curial et Charpentier, vient -enfin d'être envahie par un flot d'ennemis. À ce spectacle Mortier, -qui occupait la Chapelle avec la division de vieille garde Christiani, -prend une partie de cette division, et se rabattant de gauche à -droite <span class="pagenum"><a id="page607" name="page607"></a>(p. 607)</span> sur la Villette, y entre à la pointe des -baïonnettes, et parvient à rejeter en dehors la garde prussienne après -en avoir fait un affreux carnage. Mais bientôt de nouvelles masses -ennemies prenant la Grande-Villette à revers par le canal de l'Ourcq, -et pénétrant entre la Villette et la Chapelle, il est contraint -d'abandonner la plaine et de se replier sur les barrières. -<span class="sidenote" title="En marge">Occupation de Montmartre par le général Langeron.</span> -Au même -instant Langeron s'avance vers le pied de Montmartre. Langeron, un -Français, dirige sur Paris les soldats ennemis! En se portant sur -Montmartre il s'attend à essuyer des flots de mitraille, mais surpris -de trouver ces hauteurs silencieuses, il les gravit, et s'empare de la -faible artillerie qu'on y avait placée, et que gardaient à peine -quelques sapeurs-pompiers. Il marche ensuite sur la barrière de -Clichy, que les gardes nationaux, sous les yeux du maréchal Moncey, -défendent bravement, et avec un courage qui prouve ce qu'on aurait pu -obtenir de la population parisienne!</p> - -<p>Telle était la fin de vingt-deux ans de triomphes inouïs, qui ayant eu -successivement pour théâtres Milan, Venise, Rome, Naples, le Caire, -Madrid, Lisbonne, Vienne, Dresde, Berlin, Varsovie, Moscou, venaient -se terminer d'une manière si lugubre aux portes de Paris!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Rien n'ayant été disposé pour une défense prolongée au -moyen du concours de la population, les maréchaux sont forcés de se -rendre.</span> -Rien n'ayant été préparé pour une résistance prolongée, avec les rues -barricadées, la population derrière les barricades, et les troupes en -réserve, toute défense ayant été réduite à une bataille livrée en -dehors de Paris avec une poignée de soldats contre une armée -formidable, et cette bataille se <span class="pagenum"><a id="page608" name="page608"></a>(p. 608)</span> trouvant inévitablement -perdue, ce n'était pas en lui opposant le mur d'octroi qu'il eût été -possible d'arrêter l'ennemi. Il fallait donc épargner à Paris un -désastre inutile. Marmont, ne voyant plus d'autre ressource, avait -songé à user des pouvoirs conférés par Joseph aux deux maréchaux -commandant l'armée sous Paris, et avait successivement envoyé deux -officiers en parlementaires pour proposer au prince de Schwarzenberg -une suspension d'armes. L'animation du combat était si grande, que -l'un n'avait pu pénétrer, et que l'autre avait été blessé. Marmont -alors en avait dépêché un troisième.</p> - -<p>En ce moment était arrivé à perte d'haleine le général Dejean, pour -annoncer que Napoléon, apprenant la marche des coalisés sur la -capitale, avait changé de direction, qu'il s'avançait en toute hâte -vers Paris, qu'il suffisait de tenir deux jours pour le voir paraître -à la tête de forces considérables, qu'il fallait donc s'efforcer de -résister à tout prix, et essayer, si on ne pouvait résister davantage, -d'occuper l'ennemi au moyen de quelques pourparlers. En effet, -Napoléon, dans cette extrémité, et le congrès de Châtillon étant -dissous, avait écrit à son beau-père pour rouvrir les négociations, et -il autorisait à le dire au prince de Schwarzenberg, afin d'obtenir une -suspension d'armes de quelques heures. Le maréchal Mortier reçut le -général Dejean, sous une grêle de projectiles, et lui montrant les -débris de ses divisions qui disputaient encore la Villette et la -Chapelle, il l'eut bientôt convaincu de l'impossibilité de prolonger -cette résistance. Il fut donc reconnu qu'il n'y avait pas autre chose -à faire que de s'adresser <span class="pagenum"><a id="page609" name="page609"></a>(p. 609)</span> au prince de Schwarzenberg, et le -maréchal lui écrivit effectivement quelques mots sur la caisse d'un -tambour percé de balles. Il lui disait que Napoléon avait rouvert les -négociations sur des bases que les alliés ne pourraient pas repousser, -et qu'en attendant il était désirable, dans l'intérêt de l'humanité, -d'arrêter l'effusion du sang.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Capitulation de Paris.</span> -Un officier porteur de cette lettre partit au galop, traversa les -rangs des deux armées, et parvint à joindre le prince de -Schwarzenberg. Celui-ci répondit qu'il n'avait aucune nouvelle de la -reprise des négociations et ne pouvait sur ce motif interrompre le -combat, mais qu'il était disposé à suspendre cette boucherie si on lui -livrait Paris sur-le-champ. Au même instant, le troisième officier -envoyé par le maréchal Marmont, ayant réussi à pénétrer auprès du -généralissime, et ayant annoncé qu'on était prêt, pour sauver Paris, à -souscrire à une capitulation, les pourparlers s'engagèrent plus -sérieusement, et un rendez-vous fut assigné à la Villette aux deux -maréchaux. Ils s'y rendirent, et y trouvèrent M. de Nesselrode, avec -plusieurs plénipotentiaires. On commença sans perdre un instant à -traiter d'une suspension d'hostilités. Diverses prétentions furent -d'abord mises en avant par les représentants de l'armée coalisée. Ils -voulaient que les troupes qui avaient défendu Paris déposassent les -armes. Un mouvement d'indignation fut la seule réponse des deux -maréchaux. Puis les parlementaires ennemis se réduisirent à demander -que les maréchaux se retirassent en Bretagne avec leurs troupes, pour -qu'ils ne pussent exercer aucune influence <span class="pagenum"><a id="page610" name="page610"></a>(p. 610)</span> sur la suite de la -guerre. Les maréchaux refusèrent de nouveau, et exigèrent qu'on les -laissât se retirer où ils voudraient. On en tomba d'accord, moyennant -qu'ils évacueraient la ville dans la nuit. Cette condition fut -acceptée, et il fut convenu que des officiers se réuniraient dans la -soirée pour régler les détails de l'évacuation de la capitale.</p> - -<p>Telle fut cette célèbre capitulation de Paris, à laquelle il n'y a -rien de sérieux à reprocher, car pour les deux maréchaux elle était -devenue une nécessité. -<span class="sidenote" title="En marge">Résultats matériels de la bataille du 30 mars.</span> -Ils avaient assurément fait tout ce qu'on -pouvait attendre d'eux, puisqu'avec 23 ou 24 mille hommes ils avaient -pendant une journée entière tenu tête à 170 mille, dont 100 mille -engagés, et qu'ayant eu 6 mille hommes hors de combat, ils en avaient -tué ou blessé le double à l'ennemi. Qu'on se figure ce qui serait -arrivé, si Paris occupant les coalisés trois ou quatre jours encore, -ils avaient été surpris par Napoléon paraissant sur leurs derrières -avec 70 mille combattants! Et s'il n'en fut pas ainsi, à qui s'en -prendre, sinon à Napoléon d'abord, qui se décidant trop tard à avouer -sa situation, n'avait pas fait exécuter sous ses yeux les travaux -nécessaires autour de la capitale; qui dispersant ses ressources -d'Alexandrie à Dantzig, n'avait pas eu cinquante mille fusils à donner -aux Parisiens; et après lui, à ceux qui chargés de le suppléer en son -absence, avaient montré si peu d'activité, d'intelligence et -d'énergie, et avaient réduit la défense de la capitale à une bataille -de 24 mille hommes contre 170 mille?</p> - -<p>En traitant pour leurs corps d'armée, les deux maréchaux n'avaient -rien pu stipuler relativement <span class="pagenum"><a id="page611" name="page611"></a>(p. 611)</span> à la ville de Paris, et au -gouvernement qui résidait en ses murs, car ils n'avaient ni pouvoirs -ni mission pour le faire. De plus tous les ministres s'étaient retirés -à la suite de Joseph. Le duc de Rovigo obéissant à ce qui était -convenu (on avait réglé que les ministres suivraient la Régente dès -que Paris ne serait plus tenable), était parti en laissant aux deux -préfets, celui qui dirige l'administration de la capitale et celui qui -en dirige la police, le soin d'y maintenir la tranquillité. -<span class="sidenote" title="En marge">Paris resté sans gouvernement, par le départ de la cour et -des ministres.</span> -Il n'y -avait donc plus de gouvernement, et le vide dont le danger avait été -tant de fois signalé par ceux qui s'opposaient au départ de la -Régente, était enfin produit.</p> - -<p>L'homme destiné à remplir bientôt ce vide, M. de Talleyrand, que par -un instinct secret Napoléon avait entrevu comme l'auteur probable de -sa chute, et que le public, par un instinct tout aussi sûr, regardait -comme l'auteur nécessaire d'une révolution prochaine, M. de Talleyrand -se trouvait en ce moment dans une extrême perplexité. -<span class="sidenote" title="En marge">Conduite de M. de Talleyrand, et ses efforts pour se faire -autoriser à rester à Paris.</span> -En sa qualité de -grand dignitaire, il devait suivre la Régente; mais en partant il -fuyait le grand rôle qui l'attendait, et en ne partant pas il -s'exposait à être pris en flagrant délit de trahison, ce qui pouvait -devenir grave, si Napoléon par un coup de fortune toujours possible de -sa part, reparaissait victorieux aux portes de la capitale. Pour -sortir d'embarras, il imagina de se transporter auprès du duc de -Rovigo, afin d'en obtenir l'autorisation de rester à Paris, car, -disait-il, en l'absence de tout gouvernement, il serait en position de -rendre encore d'importants services. Le duc de Rovigo, soupçonnant -que ces <span class="pagenum"><a id="page612" name="page612"></a>(p. 612)</span> services seraient rendus à d'autres qu'à Napoléon, -lui refusa cette autorisation, qu'il n'avait pas d'ailleurs le pouvoir -d'accorder. M. de Talleyrand alla trouver les préfets, n'obtint pas -davantage ce qu'il désirait, et ne sachant comment faire pour couvrir -d'un prétexte spécieux sa présence prolongée à Paris, prit le parti de -monter en voiture pour feindre au moins la bonne volonté de suivre la -Régente. -<span class="sidenote" title="En marge">Il finit par y rester.</span> -Vers la chute du jour, à l'heure où finissait le combat, il -se présenta, sans passe-port et en grand appareil de voyage, à la -barrière qui donnait sur la route d'Orléans. Elle était occupée par -des gardes nationaux fort irrités contre ceux qui depuis deux jours -désertaient la capitale. Il se fit autour de sa voiture une sorte de -tumulte, naturel selon quelques contemporains, et selon d'autres -préparé à dessein. On lui demanda son passe-port qu'il ne put montrer; -on murmura contre ce défaut d'une formalité essentielle, et alors, -avec une déférence affectée pour la consigne des braves défenseurs de -Paris, il rebroussa chemin et rentra dans son hôtel. La plupart de -ceux qui avaient contribué à le retenir, et qui ne désiraient pas de -révolution, ne se doutaient pas qu'ils avaient retenu l'homme qui -allait en faire une.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Concours nombreux auprès du maréchal Marmont.</span> -N'étant pas complétement rassuré sur la régularité de sa conduite, M. -de Talleyrand se rendit chez le maréchal Marmont, qui, la bataille -finie, s'était hâté de regagner sa demeure, située dans le faubourg -Poissonnière. Des gens de toute espèce y étaient accourus, cherchant -quelque part un gouvernement, et allant auprès de l'homme qui en ce -<span class="pagenum"><a id="page613" name="page613"></a>(p. 613)</span> moment semblait en être un, puisqu'il était le chef de la -seule force existant dans la capitale. Le maréchal Mortier lui était -subordonné pour toutes les occasions importantes. Les deux préfets, -une partie du corps municipal, et beaucoup de personnages marquants -s'y étaient transportés. -<span class="sidenote" title="En marge">Langage qu'on tient en sa présence.</span> -Chacun y parlait des événements avec émotion, -et selon ses sentiments. En voyant le maréchal dont le visage était -noirci par la poudre et l'habit déchiré par les balles, on le -félicitait sur sa courageuse défense de Paris, et puis on -s'entretenait de la situation. Il y avait une sorte d'unanimité contre -ce qu'on appelait la lâche désertion de tous ceux que Napoléon avait -laissés dans la capitale pour la défendre, et contre Napoléon lui-même -dont la folle politique avait amené les soldats de l'Europe au pied de -Montmartre. Les royalistes, et il n'en manquait pas dans cette -réunion, n'hésitaient plus à dire qu'il fallait se soustraire à un -joug insupportable, et prononçaient hardiment le nom des Bourbons. -Deux banquiers considérables, liés, l'un par la parenté, l'autre par -l'amitié, avec le maréchal duc de Raguse, MM. Perregaux et Laffitte, -attirèrent l'attention par la vivacité de leur langage. Le second -surtout, dont la fortune était commencée, et dont l'esprit vif et -brillant était généralement remarqué, se prononça fortement, et alla -jusqu'à s'écrier, en entendant proférer le nom des Bourbons: «Eh bien, -soit, qu'on nous donne les Bourbons, si l'on veut, mais avec une -constitution qui nous garantisse d'un despotisme funeste, et avec la -paix dont nous sommes privés depuis trop longtemps!»—Cet accord de -<span class="pagenum"><a id="page614" name="page614"></a>(p. 614)</span> sentiments contre le despotisme impérial, poussé jusqu'à -faire considérer les Bourbons comme très-acceptables par des hommes de -la haute bourgeoisie qui ne les avaient jamais connus, produisit une -singulière impression sur les assistants. On disait là aussi qu'il -fallait ne pas s'occuper seulement de l'armée, mais de la capitale. Le -maréchal Marmont répondit qu'il n'avait pas pouvoir de stipuler pour -elle, et on jugea convenable que les préfets, avec une députation du -conseil municipal et de la garde nationale, se rendissent auprès des -souverains alliés, pour réclamer le traitement auquel Paris avait -droit de la part de princes civilisés, qui depuis le passage du Rhin -s'annonçaient comme les libérateurs et non comme les conquérants de la -France.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Entretien de M. de Talleyrand avec le maréchal Marmont, et -influence de cet entretien.</span> -C'est au milieu de ces discours que survint M. de Talleyrand. Il eut -un entretien particulier avec le maréchal Marmont. Il voulait d'abord -en obtenir quelque chose qui ressemblât à l'autorisation de demeurer à -Paris, ce que le maréchal pouvait lui procurer moins que personne, et -du reste il y tenait déjà beaucoup moins en voyant ce qui se passait. -Il songea sur-le-champ à faire servir cette visite à un dénoûment -qu'il commençait à regarder comme inévitable, et comme devant -nécessairement s'accomplir par ses propres mains. Aucun homme n'était -aussi sensible à la flatterie que le maréchal Marmont, et aucun ne -savait la manier aussi bien que M. de Talleyrand. Le maréchal avait -commis dans cette campagne de graves fautes, mais connues des -militaires seuls, et il y avait déployé la bravoure la plus -brillante. Dans cette journée du 30 mars notamment <span class="pagenum"><a id="page615" name="page615"></a>(p. 615)</span> il avait -acquis des titres durables à la reconnaissance du pays. Son visage, -ses mains, son habit, portaient témoignage de ce qu'il avait fait. M. -de Talleyrand vanta son courage, ses talents, son esprit surtout, bien -supérieur, affirmait-il, à celui des autres maréchaux. Le duc de -Raguse ne se tenait pas d'aise, quand on lui disait qu'il avait de -l'esprit, et que ses camarades n'en avaient pas, et il est vrai que -sous ce rapport, il avait ce qui manquait à presque tous les autres. -Il écouta donc avec un profond sentiment de satisfaction ce que lui -dit le dangereux tentateur qui préparait sa chute. M. de Talleyrand -s'efforça de lui montrer la gravité de la situation, la nécessité de -tirer la France des mains qui l'avaient perdue, et lui fit entendre -que, dans les circonstances présentes, un militaire qui venait de -défendre Paris avec éclat, qui avait encore sous ses ordres les -soldats à la tête desquels il avait combattu, possédait des moyens de -sauver son pays qui n'appartenaient à personne. M. de Talleyrand s'en -tint là, car il savait qu'une séduction ne s'accomplit jamais en une -fois. Mais lorsqu'il se retira le malheureux Marmont était enivré, et, -au milieu des désastres de la France, il rêvait déjà pour lui-même les -destinées les plus brillantes, tandis que le soldat simple et sage qui -avait été son collègue dans cette journée du 30 mars, qui lui aussi -avait le visage noirci par la poudre, Mortier, dévorait sa douleur -dans l'isolement où le laissaient sa modestie et sa droiture.</p> - -<p>La nuit était avancée; les officiers choisis par les maréchaux -allèrent régler avec les représentants <span class="pagenum"><a id="page616" name="page616"></a>(p. 616)</span> du prince de -Schwarzenberg les détails de l'évacuation de Paris, et les deux -préfets, avec une députation choisie parmi les membres du conseil -municipal et les chefs de la garde nationale, partirent de l'hôtel de -ville pour se rendre au château de Bondy, et y invoquer les bons -sentiments des souverains victorieux.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ce qui se passait à Saint-Dizier entre Napoléon et -l'arrière-garde de Wintzingerode pendant les événements de Paris.</span> -En ce moment même Napoléon arrivait aux portes de Paris. On l'a vu -s'arrêtant le 23 mars aux environs de Saint-Dizier, pour y faire -reposer ses troupes, et se donner le temps de rallier les garnisons -dont il était venu chercher le renfort. Le 24, le 25, il avait opéré -divers mouvements entre Saint-Dizier et Vassy, se flattant toujours -d'avoir attiré à sa suite le prince de Schwarzenberg, et autorisé à le -croire par les rapports de ses lieutenants, qui, sous l'impression de -la journée d'Arcis-sur-Aube, s'imaginaient voir autour d'eux des -masses innombrables d'ennemis. Du reste il était résolu à s'en assurer -d'une manière positive, en abordant de très-près, à la première -occasion, la nombreuse troupe de cavalerie qui s'était attachée à ses -pas. Pendant ce temps, M. de Caulaincourt, inconsolable de la rupture -des négociations, insistait pour qu'on essayât de les rouvrir, à quoi -Napoléon ne paraissait guère disposé. Une circonstance favorable -s'était offerte pourtant, et M. de Caulaincourt lui avait fait une -sorte de violence pour l'amener à la mettre à profit. Le général Piré, -battant l'estrade avec la cavalerie légère, avait fait prisonniers le -baron de Wessenberg, et M. de Vitrolles lui-même qui revenait de sa -mission auprès du comte d'Artois, <span class="pagenum"><a id="page617" name="page617"></a>(p. 617)</span> mais qu'heureusement pour -lui on ne reconnut point. M. de Caulaincourt secondé par Berthier, -avait obtenu qu'on renverrait M. de Wessenberg libre avec une lettre -pour le prince de Metternich, dans laquelle M. de Caulaincourt -affirmerait que Napoléon était enfin résigné à de grands sacrifices, -sans toutefois dire lesquels. C'est tout ce que M. de Caulaincourt -avait pu arracher à son maître, bien qu'il eût voulu donner un peu -plus de précision à ces nouvelles ouvertures, afin de les faire -accueillir. Délivré à condition de remplir cette mission, M. de -Wessenberg s'en était chargé, et faisant passer M. de Vitrolles pour -un de ses domestiques, l'avait sauvé du plus grand des périls.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Brillant combat de Saint-Dizier.</span> -Le 26, l'occasion d'une forte reconnaissance s'étant présentée, -Napoléon n'avait eu garde de la laisser échapper. Tandis qu'il était -entre Saint-Dizier et Vassy sur la gauche de la Marne, remplissant de -ses partis le pays entre la Marne et l'Aube, il avait aperçu une -cavalerie très-nombreuse sur la rive droite de la Marne, un peu -au-dessous de Saint-Dizier, dans la direction de Vitry. À la vue de -l'ennemi se montrant en force, il n'y avait pas à hésiter; il fallait -marcher à lui pour le battre d'abord, et ensuite pour savoir qui cet -ennemi pouvait être. Malgré le grave inconvénient de traverser une -rivière devant une troupe en bataille, on marcha droit au gué -d'Hœricourt, on y franchit la Marne en masse, à l'exception du -corps d'Oudinot qui fut envoyé un peu au-dessus, pour la passer à -Saint-Dizier. L'ennemi fut embarrassé en reconnaissant que c'était à -l'armée française tout entière qu'il avait affaire. <span class="pagenum"><a id="page618" name="page618"></a>(p. 618)</span> -Néanmoins il avait dix mille chevaux et quelques mille hommes -d'infanterie légère, et il les lança sur nous au moment où nous -traversions la Marne. On reçut les uns et les autres comme il -convenait. La cavalerie de la garde, après s'être mêlée avec les -escadrons ennemis, les mit en complète déroute. Ils furent obligés de -se replier, et Wintzingerode, car c'était lui, voyant qu'il s'était -engagé fort imprudemment, résolut de gagner la route de Bar-sur-Aube, -malgré l'inconvénient de défiler à portée de Saint-Dizier qu'Oudinot -venait d'occuper. On chargea à outrance l'ennemi en retraite, et -tandis qu'il était vivement poussé en queue, il fut pris en flanc par -notre infanterie qui débouchait de Saint-Dizier. Deux bataillons -d'infanterie ayant voulu se former en carré, le brave Letort fondit -sur eux à la tête des dragons de la garde, et les coucha par terre. -L'élan était tel que les dragons continuèrent leur course sans -s'inquiéter des fantassins russes qu'ils avaient enfoncés et dépassés. -Ces derniers, qui avaient paru se rendre, voyant les dragons partis, -essayèrent de se relever, et tirèrent sur eux par derrière. Nos -cavaliers alors, rebroussant chemin, les sabrèrent impitoyablement. -Cette poursuite dura jusqu'à la nuit, et on revint à Saint-Dizier -après avoir tué ou pris à l'arrière-garde de Wintzingerode, chargée de -nous suivre et de nous tromper, environ quatre mille hommes et trente -bouches à feu. Il nous en avait à peine coûté trois ou quatre cents -hommes, brillant trophée, le dernier, hélas, de cette héroïque et -fatale campagne!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Incidents qui révèlent à l'armée la marche des alliés sur -Paris.</span> -Le lendemain 27, Napoléon informé que l'ennemi <span class="pagenum"><a id="page619" name="page619"></a>(p. 619)</span> tenait encore -Vitry, s'en approcha pour l'enlever. Mais un vieux mur, un fossé plein -d'eau, opposaient un obstacle assez difficile à vaincre. Macdonald, -que nos récents malheurs avaient irrité, en fit la remarque à Napoléon -avec quelque aigreur, et une altercation était engagée entre eux à ce -sujet, lorsqu'on apporta un bulletin de l'ennemi saisi par nos -soldats, et racontant à sa manière la triste journée de -Fère-Champenoise. Ce bulletin, quoique la date en fût inexacte, -révélait avec certitude la marche des coalisés sur Paris. Après la -triste confirmation de ce fait, obtenue de la bouche de quelques -prisonniers, Napoléon se reporta sur Saint-Dizier, fort touché d'une -pareille nouvelle, plus touché encore de l'effet qu'elle produisait -autour de lui. Les esprits déjà très-inquiets de ce qui avait pu se -passer depuis qu'on s'était dirigé vers la Lorraine, ne gardèrent plus -de mesure en apprenant que les coalisés avaient marché sur Paris. On -se déchaîna avec une sorte d'emportement contre le fol entêtement de -Napoléon, auquel, depuis le retour de M. de Caulaincourt, on -attribuait la rupture des négociations. On se mit à dire qu'après -avoir fait périr déjà une partie de l'armée dans cette campagne, il -allait faire périr la capitale elle-même, et que tandis qu'il -bataillait inutilement sur les derrières de la coalition, celle-ci -vengeait peut-être l'incendie de Moscou sur Paris en flammes. -<span class="sidenote" title="En marge">Le cri de l'armée oblige Napoléon à renoncer à son plan, et -à marcher sur Paris.</span> -Bientôt -l'émotion devint telle, qu'il fallut en tenir grand compte, et le -lendemain 28, Napoléon, revenu à Saint-Dizier, délibéra en compagnie -de Berthier, Ney, Caulaincourt, sur le parti à prendre. Si on avait -pu prévoir <span class="pagenum"><a id="page620" name="page620"></a>(p. 620)</span> qu'il n'était plus temps de secourir Paris, le -mieux assurément eût été de persévérer dans un projet, hasardeux sans -doute, mais présentant les seules chances de salut qu'il fût permis -d'entrevoir encore, de laisser par conséquent l'ennemi faire des -révolutions dans la capitale, et de se jeter sur ses derrières avec -les cent vingt mille hommes qu'on serait parvenu à réunir. Mais dans -l'espérance qui n'était pas perdue de sauver Paris, il était naturel -d'y marcher en toute hâte, et puisqu'on n'avait pas réussi à en -détourner les généraux alliés par la dernière manœuvre, d'essayer -au moins de les surprendre au moment où ils seraient occupés devant -cette grande ville, et de tomber sur eux avec la violence de la -foudre. Berthier, Ney furent de cet avis, et le soutinrent avec -chaleur. Dans l'émotion qu'on éprouvait, courir à Paris était devenu -la passion universelle. Napoléon, qui ne se gouvernait point par -l'émotion, pensait différemment. Il avait marché vers les places pour -se refaire une armée, pour revenir à cette force de cent mille hommes, -qui dans ses mains devait faire trembler la coalition. Paris pris, ou -en danger de l'être, ne suffisait pas pour le détourner d'un si grand -but, car dès qu'on le saurait en possession d'une force pareille, il -était presque certain que les coalisés sortiraient de Paris bien vite, -ou expieraient, s'ils y restaient, la satisfaction d'y avoir paru un -moment. Napoléon s'arrêtait peu à l'idée d'une révolution politique, -parce que, malgré toute sa sagacité, il ne se figurait pas le décri -dans lequel son gouvernement était tombé. Il n'envisageait les choses -qu'au point de vue militaire, <span class="pagenum"><a id="page621" name="page621"></a>(p. 621)</span> et de ce point de vue il -regardait comme plus important d'avoir cent mille hommes que de sauver -Paris. Cependant, seul de son avis, accusé d'un entêtement insensé, il -dut céder en présence de la douleur universelle, et se résoudre à -venir au secours de la capitale. -<span class="sidenote" title="En marge">Nécessité de se hâter, une fois le parti pris de revenir -sur Paris.</span> -Mais à y marcher il fallait y marcher -sur-le-champ, car pour y arriver à temps il n'y avait pas une minute à -perdre. Napoléon prit donc son parti soudainement, et il se mit en -route à l'heure même, coupant droit de la Marne à l'Aube, de l'Aube à -la Seine, pour revenir sur Paris par la gauche de la Seine, et éviter -ainsi la rencontre des armées coalisées.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Marche précipitée de Napoléon.</span> -Parti le 28 de Saint-Dizier, il avait couché avec l'armée à Doulevent -(voir la carte n<sup>o</sup> 62), était reparti le 29, avait passé l'Aube à -Dolancourt, et était venu coucher à Troyes, laissant en arrière -l'armée qui ne pouvait pas franchir les distances aussi vite que lui. -En route il avait reçu un message de M. de Lavallette, qui lui -signalait le danger imminent de la capitale, la masse d'ennemis qui la -menaçaient au dehors, l'activité des intrigues qui la menaçaient au -dedans, et sur ce message il avait encore accéléré sa marche. -<span class="sidenote" title="En marge">Pour aller plus vite, Napoléon quitte l'armée, et arrive de -sa personne à Fromenteau le 30 vers minuit.</span> -Le 30 au -matin il avait poussé jusqu'à Villeneuve-l'Archevêque, et là, cessant -de marcher militairement, voulant apporter au moins à Paris le secours -de sa présence, il avait pris la poste, et tantôt à cheval, tantôt -dans un misérable chariot, il s'était, avec M. de Caulaincourt et -Berthier, dirigé sur Paris. Il avait envoyé en avant, comme on l'a vu, -le général Dejean, pour annoncer son arrivée et presser instamment -les maréchaux de <span class="pagenum"><a id="page622" name="page622"></a>(p. 622)</span> prolonger la résistance. Vers minuit, ayant -couru toute la journée, soit à cheval, soit en voiture, il était enfin -parvenu à Fromenteau, impatient de savoir ce qui se passait. Déjà on -apercevait une nombreuse cavalerie précédée de quelques officiers. -Sans hésiter, Napoléon appela ces officiers à lui. -<span class="sidenote" title="En marge">Rencontre et violent colloque avec le général Belliard.</span> -Qui est là? -demanda-t-il.—Général Belliard, répondit le principal d'entre -eux.—C'était en effet le général Belliard, qui, en exécution de la -capitulation de Paris, se rendait à Fontainebleau, afin d'y chercher -un emplacement convenable pour les troupes des deux maréchaux. -Napoléon se précipitant alors à bas de sa voiture, saisit par le bras -le général Belliard, le conduit sur le côté de la route, et là -multipliant ses questions, il lui donne à peine le temps d'y répondre, -tant elles sont pressées.—Où est l'armée? demande-t-il tout de -suite.—Sire, elle me suit.—Où est l'ennemi?—Aux portes de -Paris.—Et qui occupe Paris?—Personne; il est évacué!—Comment, -évacué!... et mon fils, ma femme, mon gouvernement, où sont-ils?—Sur -la Loire.—Sur la Loire!... Qui a pu prendre une résolution -pareille?—Mais, Sire, on dit que c'est par vos ordres.—Mes ordres ne -portaient pas telle chose... Mais Joseph, Clarke, Marmont, Mortier, -que sont-ils devenus? qu'ont-ils fait?—Nous n'avons vu, Sire, ni -Joseph, ni Clarke, de toute la journée. Quant à Marmont et à Mortier, -ils se sont conduits en braves gens. Les troupes ont été admirables. -La garde nationale elle-même, partout où elle a été au feu, rivalisait -avec les soldats. On a défendu héroïquement les hauteurs de -Belleville, ainsi que leur <span class="pagenum"><a id="page623" name="page623"></a>(p. 623)</span> revers vers la Villette. On a même -défendu Montmartre, où il y avait à peine quelques pièces de canon, et -l'ennemi croyant qu'il y en avait davantage, a poussé une colonne le -long du chemin de la Révolte pour tourner Montmartre, s'exposant ainsi -à être précipité dans la Seine. Ah! Sire, si nous avions eu une -réserve de dix mille hommes, si vous aviez été là, nous jetions les -alliés dans la Seine, et nous sauvions Paris, et nous vengions -l'honneur de nos armes!...—Sans doute si j'avais été là, mais je ne -puis être partout!... Et Clarke, Joseph, où étaient-ils? Mes deux -cents bouches à feu de Vincennes, qu'en a-t-on fait? et mes braves -Parisiens, pourquoi ne s'est-on pas servi d'eux?—Nous ne savons rien, -Sire. Nous étions seuls et nous avons fait de notre mieux. L'ennemi a -perdu douze mille hommes au moins.—Je devais m'y attendre! s'écrie -alors Napoléon. Joseph m'a perdu l'Espagne, et il me perd la France... -Et Clarke! J'aurais bien dû en croire ce pauvre Rovigo, qui me disait -que Clarke était un lâche, un traître, et de plus un homme incapable. -Mais c'est assez se plaindre, il faut réparer le mal, il en est temps -encore. Caulaincourt! ma voiture...—Ces mots dits, Napoléon se met à -marcher dans la direction de Paris, en commandant à tout le monde de -le suivre, comme s'il pouvait ainsi gagner du temps. Mais Belliard et -ceux qui l'entourent s'efforcent de le dissuader.—Il est trop tard, -lui dit Belliard, pour vous rendre à Paris; l'armée a dû le quitter; -l'ennemi y sera bientôt, s'il n'y est déjà.—Mais, répond Napoléon, -l'armée nous la ramènerons en avant, l'ennemi nous le jetterons hors -<span class="pagenum"><a id="page624" name="page624"></a>(p. 624)</span> de Paris; mes braves Parisiens entendront ma voix, ils se -lèveront tous pour refouler les barbares hors de leurs murs.—Ah! -Sire, il est trop tard, répète Belliard, l'infanterie est là qui me -suit; d'ailleurs nous avons signé une capitulation qui ne nous permet -pas de rentrer.—Une capitulation! et qui donc a été assez lâche pour -en signer une?—De braves gens, Sire, qui ne pouvaient faire -autrement.—Au milieu de ce colloque, Napoléon marche toujours, ne -voulant rien écouter, demandant sa voiture que Caulaincourt n'amène -point, lorsqu'on aperçoit un officier d'infanterie. C'était Curial. -Napoléon l'appelle, et apprend alors que l'infanterie est là, -c'est-à-dire à trois ou quatre lieues de Paris, et qu'il n'est plus -temps d'y rentrer. Vaincu par les faits, par les explications qu'on -lui donne, il s'arrête aux deux fontaines qui s'élèvent sur la route -de Juvisy, s'assied au bord, et demeure quelque temps la tête dans ses -mains, plongé dans de profondes réflexions.</p> - -<p>On se tait, on regarde, on attend. Enfin il se lève, il demande un -lieu où il puisse s'abriter quelques instants. Il avait fait, outre -trente lieues en voiture, trente lieues à cheval, il était accablé par -la fatigue, mais il ne la sentait pas. Il voulait une table, de la -lumière, pour étaler ses cartes, pour donner ses ordres. On se rend -chez le maître de poste voisin. On fait luire un peu de lumière et on -aperçoit enfin son visage, qui conservait un reste d'animation, mais -sans aucun trouble, et ne laissait paraître qu'une invincible énergie.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Soudaine inspiration de Napoléon, et son espérance de -sauver Paris et l'Empire.</span> -On étale des cartes; il examine, il réfléchit, puis <span class="pagenum"><a id="page625" name="page625"></a>(p. 625)</span> il dit: -Si j'avais ici l'armée, tout serait réparé! Alexandre va se montrer -aux Parisiens; il n'est pas méchant, il ne veut pas brûler Paris, il -ne veut que se faire voir à cette grande ville. Il passera demain une -revue, il aura une partie de ses soldats à droite de la Seine, une -autre à gauche; il en aura une portion dans Paris, une autre dehors, -et, dans cette position, si j'avais mon armée, je les écraserais tous. -La population se joindrait à moi, jetterait ce qu'elle a de plus lourd -sur la tête des alliés, les paysans de la Bourgogne les achèveraient. -Il n'en reviendrait pas un sur le Rhin, la grandeur de la France -serait refaite. Si j'avais l'armée! mais je ne l'aurai que dans trois -ou quatre jours. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon envoie M. de Caulaincourt à Paris pour gagner -trois ou quatre jours en traitant avec les souverains, et avoir ainsi -le temps de ramener l'armée.</span> -Ah! pourquoi ne pas tenir quelques heures de -plus?...—Et en proférant ces paroles, Napoléon va et vient dans la -pièce fort petite, qui le contient à peine avec les témoins peu -nombreux de cette scène étrange....—Pour le calmer, M. de -Caulaincourt lui dit: Mais, Sire, l'armée viendra, et dans quatre -jours Votre Majesté pourra encore faire ce qu'elle ferait -aujourd'hui.—Napoléon qui jusque-là ne semblait ni écouter ni saisir -ce qu'on lui disait, relève tout à coup la tête, va droit à M. de -Caulaincourt, et lui, qui n'avait jamais paru admettre la possibilité -d'une révolution, s'écrie: Ah! Caulaincourt, vous ne connaissez pas -les hommes! Trois jours, deux jours! vous ne savez pas tout ce qu'on -peut faire dans un temps si court. Vous ne savez pas tout ce qu'on -fera jouer d'intrigues contre moi; vous ne savez pas combien il y a -d'hommes qui me quitteront. Je vous les nommerai <span class="pagenum"><a id="page626" name="page626"></a>(p. 626)</span> tous, si -vous voulez. Tenez, on prétend que j'ai ordonné de faire sortir de -Paris l'Impératrice et mon fils; la chose est vraie, mais je ne puis -pas tout dire. L'Impératrice est une enfant, on se serait servi d'elle -contre moi, et Dieu sait quels actes on lui aurait arrachés!... Mais -oublions ces misères. Trois jours, quatre jours, c'est bien long! -Pourtant l'armée arrivera, et si on me seconde la France peut être -sauvée.—Napoléon se tait, réfléchit, fait encore quelques pas -toujours rapides, puis, avec l'accent de l'inspiration: Caulaincourt, -s'écrie-t-il, je tiens nos ennemis; Dieu me les livre! je les -écraserai dans Paris, mais il faut gagner du temps. C'est vous qui -m'aiderez à le gagner.—Alors, indiquant qu'il voulait être seul, il -demeure avec M. de Caulaincourt, et lui expose ses idées, qui sont les -suivantes. Il faut que M. de Caulaincourt se rende à Paris, aille voir -Alexandre, duquel il sera bien accueilli, qu'il fasse appel aux -souvenirs de ce prince, qu'il cherche à réveiller ses anciens -sentiments, qu'il lui fasse entrevoir les dangers qui le menacent dans -cette grande capitale, Napoléon surtout approchant avec soixante mille -hommes, en recueillant vingt mille qui sortent de Paris, les uns et -les autres avides de vengeance, et voulant à tout prix relever -l'honneur de nos armes. Cette perspective, Alexandre, même sans qu'on -la lui montre, doit en avoir l'imagination frappée, et quand on -s'appliquera à la placer sous ses yeux, elle produira bien plus -d'effet encore. Si, dans cette disposition d'esprit, on lui offre une -paix immédiate, à des conditions qui s'approcheront de celles de -Châtillon, <span class="pagenum"><a id="page627" name="page627"></a>(p. 627)</span> il ne voudra pas compromettre son triomphe, il -prêtera l'oreille, il renverra M. de Caulaincourt au quartier général -français. M. de Caulaincourt ira et reviendra. Trois, quatre jours -seront bientôt passés, et alors, ajoute Napoléon, j'aurai l'armée, et -tout sera réparé!—Mais, Sire, répond M. de Caulaincourt, ne serait-ce -pas le cas de négocier sérieusement, de vous soumettre aux événements -si ce n'est aux hommes, et d'accepter les bases de Châtillon, au moins -les principales?—Non, réplique Napoléon, c'est bien assez d'avoir -hésité un instant. Non, non, l'épée doit tout terminer. Cessez de -m'humilier! on peut aujourd'hui encore sauver la grandeur de la -France. Les chances restent belles, si vous me gagnez trois ou quatre -jours.—M. de Caulaincourt, tout ferme qu'il était, avait peine à -résister au torrent de cette énergie que tant de malheurs n'avaient -point abattue, et il demande qu'on lui adjoigne le prince Berthier, -qui a le secret des ressources dont l'Empereur dispose encore, qui est -connu, estimé des souverains, qui pourra se faire écouter. Napoléon ne -laisse pas achever M. de Caulaincourt. D'abord il a besoin de -Berthier, qui seul connaît dans tous ses détails la distribution de -l'armée sur le théâtre confus de la guerre; mais ce n'est pas sa plus -forte raison. Berthier est excellent, dit Napoléon, il a de grandes -qualités, il m'aime, je l'aime, mais il est faible. Vous n'imaginez -pas ce qu'en pourraient faire les intrigants qui vont s'agiter. Allez, -partez sans lui, il n'y a que vous dont la trempe puisse résister au -foyer de ces intrigues.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Caulaincourt accepte la mission proposée dans -l'espérance de rétablir les relations diplomatiques entre Napoléon et -les monarques victorieux.</span> -Après ce colloque si animé, il fut convenu que <span class="pagenum"><a id="page628" name="page628"></a>(p. 628)</span> Napoléon -irait s'établir à Fontainebleau, qu'il y concentrerait l'armée, y -réunirait les ressources qui lui restaient, et que tandis qu'il -préparerait tout pour une dernière et formidable lutte, M. de -Caulaincourt s'efforcerait sinon d'arrêter, du moins de ralentir les -entreprises politiques que les alliés allaient tenter dans Paris avec -le secours des mécontents, qu'il gagnerait ainsi trois ou quatre -jours, qu'alors l'heure suprême du salut sonnerait, et que Napoléon -paraîtrait aux portes de la capitale pour y succomber peut-être, mais -pour y entraîner certainement la coalition dans sa chute. M. de -Caulaincourt accepta cette mission avec sa fidélité ordinaire, non pas -toutefois dans l'intention de tromper les souverains alliés, car il -n'eût voulu tromper personne, pas même les ennemis de son pays, mais -dans l'espérance de faire renaître quelques relations entre un maître -intraitable et l'Europe victorieuse. Il partit donc pour Paris, tandis -que Napoléon partait pour Fontainebleau après avoir ordonné aux -troupes qui arrivaient de prendre position sur la rivière d'Essonne et -de s'y établir solidement. C'est derrière cette ligne que Napoléon -voulait opérer la concentration de ses forces. Il était si animé qu'on -eût pu le croire à la veille de l'une des grandes victoires de sa vie, -aussi bien qu'au lendemain du plus grand des désastres. Dans sa tête -ardente il avait déjà conçu un dessein qui pouvait, selon lui, changer -les destinées. Il amenait à sa suite environ 50 mille hommes, auxquels -allaient se joindre les 15 ou 18 mille sortant de Paris. Avec ce qu'il -pouvait attirer à lui des bords de la Seine et de l'Yonne, il -n'aurait pas moins de 70 mille <span class="pagenum"><a id="page629" name="page629"></a>(p. 629)</span> combattants. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon va s'établir à Fontainebleau, et donne les ordres -nécessaires pour réunir toute l'armée derrière l'Essonne.</span> -Il voulait les -concentrer entre Fontainebleau et Paris, le long de l'Essonne, sa -droite à la Seine, sa gauche dans la direction d'Orléans, où étaient -sa femme et son fils. L'ennemi serait dispersé dans Paris, partagé sur -les deux rives de la Seine, et avec soixante-dix mille soldats qui -avaient au cœur la rage de l'honneur et du patriotisme, Napoléon ne -désespérait pas de frapper encore des coups terribles, des coups qui -retentiraient à travers les siècles! Qui sait même! il referait -peut-être en une journée sanglante la grandeur de la France!—Ces -idées s'étaient succédé dans son esprit avec la rapidité de l'éclair, -et après avoir expédié M. de Caulaincourt à Paris, il donna des ordres -au général Belliard, lui prescrivit de se porter sur la rivière -d'Essonne, d'y appeler les deux maréchaux, et de les y établir du bord -de la Seine à la route d'Orléans. Il lui annonça que le lendemain il -leur fournirait, au moyen du grand parc d'artillerie, de quoi -remplacer ce qu'ils avaient perdu dans la glorieuse et funeste -bataille de Paris. Cela fait, il quitta MM. de Caulaincourt et -Belliard, et partit avec Berthier pour Fontainebleau, afin d'y -attendre et d'y rallier l'armée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Caulaincourt se rend à Paris auprès du conseil -municipal.</span> -Tandis que Napoléon prenait ce chemin, M. de Caulaincourt avait pris -celui de Paris, et s'était rendu à l'hôtel de ville, auprès de -l'autorité municipale, la seule qui subsistât encore dans notre -capitale abandonnée. -<span class="sidenote" title="En marge">Ce corps s'est transporté auprès d'Alexandre, dont il est -fort bien accueilli.</span> -Mais déjà cette autorité s'était transportée au -château de Bondy, pour recommander aux souverains alliés la population -parisienne. La moitié de la nuit s'était écoulée. L'empereur -Alexandre <span class="pagenum"><a id="page630" name="page630"></a>(p. 630)</span> avait accueilli de son mieux les deux préfets et la -députation qui les accompagnait. Ce monarque, maître enfin de Paris, -était au comble de la joie. Son orgueil une fois satisfait, tous ses -bons sentiments avaient repris le dessus. Son penchant le plus -prononcé était le désir de plaire, et il n'était personne à qui il -voulût plaire autant qu'à ces Français, qui l'avaient vaincu tant de -fois, qu'il venait de vaincre à son tour, et dont il ambitionnait les -applaudissements avec passion. Surprendre à force de générosité ce -peuple généreux, était en ce moment son rêve le plus cher: noble -faiblesse si c'en était une!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Alexandre consent à laisser la police de Paris aux -autorités municipales et à la garde nationale.</span> -Il reçut donc avec une extrême courtoisie les deux préfets et la -députation parisienne, leur répéta ce qu'il avait déjà dit si souvent, -qu'il ne faisait point la guerre à la France, mais à la folle ambition -d'un seul homme; qu'il n'entendait imposer à la France ni un -gouvernement, ni une paix humiliante, mais la délivrer d'un despotisme -dont elle n'avait pas moins souffert que l'Europe. Il garantit pour la -capitale les traitements les plus doux, moyennant que le peuple -parisien demeurât paisible, et se montrât aussi amical envers ses -nouveaux hôtes que ceux-ci voulaient l'être envers lui. Il consentit -sans difficulté à laisser la police de Paris à la garde nationale, et -à ne pas loger ses soldats chez les habitants. Il demanda seulement -des vivres qu'on avait, et qu'on lui promit.</p> - -<p>Aussitôt la conversation générale terminée, il s'adressa -individuellement à chaque membre de la députation, et affirma de -nouveau qu'en apportant <span class="pagenum"><a id="page631" name="page631"></a>(p. 631)</span> à la France la paix la plus -honorable, il lui laisserait en outre la plus entière liberté dans le -choix de son gouvernement. -<span class="sidenote" title="En marge">Soin que l'empereur Alexandre met à s'informer de ce qu'est -devenu M. de Talleyrand.</span> -Il parut surtout fort impatient de savoir -ce qu'était devenu M. de Talleyrand, ce que faisait ce grand -personnage, et où il était actuellement. M. de Nesselrode, présent à -l'entretien, pria M. de Laborde, qu'il connaissait, et qui était -membre de la députation, de se rendre auprès de M. de Talleyrand, de -le retenir à Paris s'il n'était pas parti, et de l'assurer de la part -des souverains de toute leur considération.</p> - -<p>Pendant que les préfets étaient auprès d'Alexandre, les officiers des -deux armées avaient arrêté les conditions de l'évacuation de Paris. -Ils étaient convenus que vers sept heures du matin les soldats des -maréchaux Marmont et Mortier livreraient les barrières aux soldats des -armées alliées, après quoi les souverains feraient leur entrée dans -Paris.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Caulaincourt au château de Bondy.</span> -Sur ces entrefaites M. de Caulaincourt n'ayant pas trouvé à l'hôtel de -ville les autorités parisiennes, s'était rendu lui-même au château de -Bondy, avait rencontré en route la députation qui s'en retournait, -avait eu quelque difficulté à se faire admettre auprès d'Alexandre, et -y avait enfin réussi. -<span class="sidenote" title="En marge">Son entretien avec Alexandre.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Alexandre en paraissant rendre à M. de Caulaincourt son -ancienne amitié, ne lui laisse aucune espérance relativement à -Napoléon.</span> -En le voyant, Alexandre l'accueillit avec la -même cordialité qu'autrefois, l'embrassa même de la manière la plus -affectueuse, lui expliqua pourquoi il ne l'avait pas reçu à Prague, -puis arrivant aux grands événements du jour, lui dit qu'exempt de tout -ressentiment, ne désirant que la paix, la venant chercher à Paris -puisqu'il n'avait pu la trouver à Châtillon, il la voulait honorable -pour la France, mais <span class="pagenum"><a id="page632" name="page632"></a>(p. 632)</span> sûre pour l'Europe, et que pour ce motif -ni lui ni ses alliés ne consentiraient plus à négocier avec Napoléon; -qu'ils n'auraient pas de peine d'ailleurs à trouver quelqu'un avec qui -on pût traiter, car il leur revenait de toute part que la France était -aussi fatiguée de Napoléon que l'Europe elle-même, et qu'elle ne -demandait pas mieux que d'être débarrassée de son despotisme; qu'au -surplus les alliés n'avaient pas le projet de faire violence à cette -noble France, qu'ils entendaient au contraire la respecter -profondément, lui laisser le choix de son souverain, et conclure la -paix avec ce souverain dès qu'elle l'aurait désigné; qu'une fois -entrés dans Paris ils consulteraient les gens les plus notables, -qu'ils les prendraient dans toutes les nuances d'opinion, et que ce -que les personnages les plus accrédités du pays auraient décidé, les -alliés l'adopteraient, et le consacreraient par l'adhésion de -l'Europe.</p> - -<p>Consterné de ce langage calme, doux, mais résolu, M. de Caulaincourt -essaya de combattre les idées émises par Alexandre. Il s'efforça de -lui faire sentir le danger pour les alliés de se conduire, eux, -représentants de l'ordre social et monarchique en Europe, comme des -fauteurs de révolution, de détrôner un prince longtemps reconnu, adulé -de toutes les cours, accepté par elles comme allié, et par l'une -d'elles comme gendre; le danger d'en croire à cet égard des -mécontents, qui ne consulteraient que leurs passions, de se tromper -ainsi sur les vrais sentiments de la France, qui, tout en -désapprouvant les guerres continuelles de Napoléon, restait -reconnaissante de la gloire et de l'ordre intérieur dont <span class="pagenum"><a id="page633" name="page633"></a>(p. 633)</span> -elle avait joui sous son règne, et était peu disposée à échanger sa -puissante et glorieuse main contre la main débile et oubliée des -Bourbons; -<span class="sidenote" title="En marge">Efforts infructueux de M. de Caulaincourt pour persuader -Alexandre.</span> -le danger enfin de pousser au désespoir Napoléon et l'armée, -de commettre à de nouveaux et affreux hasards un triomphe inespéré, -triomphe qu'on pourrait consolider à l'instant même, et rendre -définitif par une paix équitable et modérée.</p> - -<p>Alexandre parut peu touché de ces raisons. Il répondit qu'on -écouterait non pas des mécontents, mais des hommes sensés, n'ayant ni -parti pris, ni intérêt suspect; que le goût de renverser des trônes, -les souverains alliés ne l'avaient pas, et ne pouvaient pas l'avoir; -que le danger de réduire Napoléon au désespoir, ils en tenaient -compte; mais qu'ils étaient résolus, après être venus si loin, et -maintenant surtout qu'ils étaient si unis, de pousser la lutte à bout, -pour n'avoir pas à la recommencer dans des conditions peut-être moins -favorables; qu'ils s'attendaient sans doute à des coups -extraordinaires de la part de Napoléon, tant qu'il lui resterait une -épée dans les mains, mais que, fussent-ils repoussés de Paris, ils y -reviendraient, jusqu'à ce qu'ils eussent conquis une paix sûre, et -qu'une paix sûre on ne pouvait pas l'espérer de l'homme qui avait -ravagé l'Europe de Cadix à Moscou.</p> - -<p>Il était visible néanmoins que tout en affectant de ne pas craindre un -dernier acte désespéré de Napoléon, Alexandre en était intérieurement -troublé, et que ce serait un argument d'un poids considérable dans les -négociations qui allaient suivre. À propos de ces résolutions qui -paraissaient si fermement <span class="pagenum"><a id="page634" name="page634"></a>(p. 634)</span> arrêtées de la part des puissances, -M. de Caulaincourt demanda au czar si cependant l'Autriche n'aurait -aucune considération pour les liens de famille, et si elle aurait -conduit si loin ses soldats pour avoir l'honneur de détrôner sa fille; -que ce ne serait plus alors le cas de tant reprocher au peuple -français d'avoir égorgé une archiduchesse, quand on venait soi-même en -détrôner une autre.—L'Autriche, reprit Alexandre, a eu de la peine à -se décider; mais depuis que vous avez refusé l'armistice de Lusigny, -imaginé par elle pour ménager un accommodement, elle est aussi -convaincue que nous qu'on ne peut pas traiter avec son gendre, et que -pour obtenir une paix durable il faut la signer avec un autre que lui.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Alexandre consent toutefois à recevoir M. de Caulaincourt -lorsqu'il sera entré dans Paris.</span> -À cette déclaration Alexandre ajouta de nouvelles assurances d'amitié -pour M. de Caulaincourt, l'engagea à venir le revoir dans la journée, -lui promit de l'accueillir à toute heure, mais lui fit promettre à son -tour de garder à Paris la réserve d'un parlementaire, puis il le -quitta, car l'heure du triomphe approchait, et son orgueil était -impatient. Il ne voulait pas brûler Paris, mais y entrer.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Entrée des souverains dans Paris le 31 mars 1814.</span> -Le jeudi 31 mars 1814, jour de douloureuse et ineffaçable mémoire, les -souverains alliés se mirent en marche, vers les dix ou onze heures du -matin, pour faire dans Paris leur entrée triomphale. L'empereur -Alexandre s'était attribué, et on lui avait laissé prendre, le premier -rôle. Le roi de Prusse le lui cédait de bien grand cœur, trop -heureux du succès des armes alliées, succès que sa défiance du sort -lui avait fait mettre en doute jusqu'au dernier <span class="pagenum"><a id="page635" name="page635"></a>(p. 635)</span> instant. -L'empereur François et M. de Metternich, séparés du quartier général -des alliés par la bataille d'Arcis-sur-Aube, s'étaient retirés à -Dijon, où ils ignoraient la prise de Paris. Le prince de Schwarzenberg -avait du reste assez d'autorité et de connaissance de leurs intentions -pour les remplacer complétement dans ces graves circonstances. Lord -Castlereagh, ministre d'un gouvernement où il faut tout expliquer à la -nation, était allé donner au Parlement les motifs du traité de -Chaumont. Personne ne pouvait donc en ce moment disputer au czar -l'empire de la situation, et il y parut bientôt par le dehors aussi -bien que par le fond des choses.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Aspect de Paris, et sentiments divers de la population.</span> -Alexandre ayant à sa droite le roi de Prusse, à sa gauche le prince de -Schwarzenberg, derrière lui un brillant état-major, et pour escorte -cinquante mille soldats d'élite, observant un ordre parfait, et -portant au bras une écharpe blanche qu'ils avaient adoptée pour éviter -les méprises sur le champ de bataille, Alexandre s'avançait à cheval à -travers le faubourg Saint-Martin. Une proclamation des deux préfets, -annonçant les intentions bienveillantes des monarques alliés, avait -averti la population parisienne de l'événement solennel et douloureux -qui allait attrister ses murs. Dire les émotions de cette population, -en proie aux sentiments les plus contraires, serait difficile. Le -peuple de Paris, toujours si sensible à l'honneur des armes -françaises, irrité de n'avoir pas obtenu les fusils qu'il demandait, -soupçonnant même des trahisons là où il n'y avait eu que des -faiblesses, supportait avec une aversion peu dissimulée la présence -<span class="pagenum"><a id="page636" name="page636"></a>(p. 636)</span> des soldats étrangers. La bourgeoisie plus éclairée sans être -moins patriote, appréciant les causes et les conséquences des -événements, était partagée entre l'horreur de l'invasion, et la -satisfaction de voir cesser le despotisme et la guerre. Enfin, -l'ancienne noblesse française, à force de haïr la révolution oubliant -la gloire du pays qui jadis lui était si chère, éprouvait de la chute -de Napoléon une joie folle, qui ne lui permettait pas de sentir -actuellement le désastre de la patrie. -<span class="sidenote" title="En marge">Manifestations des royalistes.</span> -Quelques membres de cette -noblesse, dans le désir d'amener à Paris un événement semblable à -celui de Bordeaux, parcouraient le faubourg Saint-Germain, la place de -la Concorde, le boulevard, en agitant un drapeau blanc, et en poussant -des cris de <cite>vive le roi!</cite> qui restaient sans écho, et provoquaient -même assez souvent une désapprobation manifeste. Calme et triste, la -garde nationale faisait partout le service, prête à maintenir l'ordre, -que personne au surplus ne songeait à troubler.</p> - -<p>Tel était l'aspect de Paris. En suivant à travers une foule pressée et -silencieuse le faubourg Saint-Martin jusqu'au boulevard, les -souverains alliés ne rencontrèrent d'abord que des visages mornes, et -parfois menaçants. Du reste pas une insulte, pas une acclamation ne -signalèrent leur marche grave et lente. En arrivant au boulevard et en -s'approchant des grands quartiers de la capitale, les visages -commencèrent à changer avec les sentiments de la population. Quelques -cris se firent entendre qui indiquaient qu'on appréciait les -dispositions généreuses d'Alexandre. Il y répondit avec une <span class="pagenum"><a id="page637" name="page637"></a>(p. 637)</span> -sensibilité marquée. Bientôt ses saluts répétés à la population, -l'ordre rassurant observé par ses soldats, amenèrent des -manifestations de plus en plus amicales. -<span class="sidenote" title="En marge">Affabilité d'Alexandre.</span> -Enfin parut le groupe -royaliste qui depuis le matin se promenait dans Paris en agitant un -drapeau blanc. Ses cris enthousiastes de <cite>vive Louis XVIII</cite>, <cite>vive -Alexandre</cite>, <cite>vive Guillaume</cite>, éclatèrent subitement aux oreilles des -souverains, et leur causèrent une satisfaction visible. Aux cris -violents de ce groupe vinrent se joindre ceux de femmes élégantes, -agitant des mouchoirs blancs, et saluant avec la vivacité passionnée -de leur sexe la présence des monarques étrangers: triste spectacle -qu'il faut déplorer sans s'en étonner, car c'est celui que donnent en -tous lieux et en tout temps les peuples divisés. Les joies des partis -y étouffent en effet les plus légitimes douleurs de la patrie!</p> - -<p>Ces dernières manifestations rassurèrent les souverains alliés, que la -froideur malveillante témoignée par les masses populaires dans le -faubourg Saint-Martin et le boulevard Saint-Denis avait inquiétés -d'abord, non pour leur sûreté personnelle, mais pour la suite de leurs -desseins. -<span class="sidenote" title="En marge">Grande revue aux Champs-Élysées.</span> -Ils se rendirent sans s'arrêter aux Champs-Élysées, pour y -passer la revue de leurs soldats. C'était une manière de remplir, par -un grand spectacle militaire, les heures de cette journée, tandis que -leurs ministres vaqueraient à des soins plus sérieux et plus -pressants. Il était urgent, effectivement, de parler à cette ville de -Paris, si redoutée même dans sa défaite, de lui dire qu'on ne venait -ni conquérir, ni opprimer, ni humilier la France, qu'on lui apportait -seulement la paix, dont <span class="pagenum"><a id="page638" name="page638"></a>(p. 638)</span> n'avait pas voulu un chef -intraitable, et que quant à la forme de son gouvernement, on la -laisserait libre de choisir celle qui lui conviendrait. -<span class="sidenote" title="En marge">Envoi de M. de Nesselrode auprès de M. de Talleyrand.</span> -Mais pour -concerter ce langage, pour savoir même à qui l'adresser, il fallait -s'aboucher avec des personnages accrédités, et pendant la revue des -Champs-Élysées, M. de Nesselrode s'était rendu auprès de celui -qu'indiquait une sorte de désignation universelle, c'est-à-dire auprès -de M. de Talleyrand. Il l'avait trouvé dans son célèbre hôtel de la -rue Saint-Florentin, attendant cette démarche si facile à prévoir, et -lui avait demandé, au nom des monarques alliés, quel était le -gouvernement qu'il fallait constituer, en lui déclarant qu'on s'en -fierait à ses lumières plus volontiers qu'à celles d'aucun homme de -France. -<span class="sidenote" title="En marge">Grands témoignages de considération donnés à M. de -Talleyrand.</span> -M. de Talleyrand, qui connaissait et appréciait depuis -longtemps l'habile diplomate dépêché auprès de lui, l'accueillit avec -empressement, et lui dit, ce qui était vrai, que le gouvernement -impérial était complétement ruiné dans les esprits, que le régime de -la guerre perpétuelle inspirait en 1814 autant d'horreur que celui de -la guillotine en 1800, et que rien ne serait plus facile que d'opérer -une révolution, si on traitait la France avec les égards dont ce grand -pays était digne, si on lui prouvait surtout par les faits aussi bien -que par les paroles, que les souverains alliés voulaient être non pas -ses conquérants, mais ses libérateurs. Dans ces termes généraux il -était aisé de s'entendre. M. de Nesselrode répéta les assurances qu'il -était chargé de prodiguer, et les deux diplomates commençaient à -discuter les graves sujets que comportait la circonstance, <span class="pagenum"><a id="page639" name="page639"></a>(p. 639)</span> -lorsque M. de Nesselrode reçut de l'empereur Alexandre un message -singulier, dont l'objet était le suivant. Par une modestie pleine de -délicatesse, Alexandre avait voulu loger non aux Tuileries, mais à -l'Élysée, et pendant la revue on lui avait remis un billet dans lequel -on prétendait que l'Élysée était miné. Il avait envoyé ce billet à M. -de Nesselrode pour que celui-ci s'informât si un tel avis avait le -moindre fondement. -<span class="sidenote" title="En marge">Il est convenu que l'empereur Alexandre prendra son -logement chez M. de Talleyrand.</span> -M. de Nesselrode communiqua ce message à M. de -Talleyrand, qui sourit d'un avis aussi puéril, et qui cependant offrit -courtoisement de mettre à la disposition de l'empereur Alexandre son -hôtel, où aucun danger n'était à craindre, et où depuis longtemps -régnaient des habitudes tout à fait princières. M. de Nesselrode -saisit cette offre avec empressement, car c'était donner un haut -témoignage de considération à un personnage dont on avait grand -besoin, c'était augmenter son influence, et se ménager même bien des -commodités pour l'œuvre qu'on allait entreprendre.</p> - -<p>Les hommes qui depuis quelque temps étaient ou les confidents ou les -visiteurs assidus de M. de Talleyrand, le duc de Dalberg, l'abbé de -Pradt, le baron Louis, le général Dessoles, et une infinité d'autres, -étaient accourus chez lui pour s'entretenir des prodigieux événements -qui étaient en voie de s'accomplir. -<span class="sidenote" title="En marge">La revue de ses troupes finie, Alexandre se rend chez M. de -Talleyrand.</span> -Il avait donc sa cour toute formée -pour recevoir l'empereur Alexandre lorsque celui-ci, après avoir passé -ses troupes en revue, se transporterait à l'hôtel de la rue -Saint-Florentin. L'empereur Alexandre étant descendu de cheval sur la -place de la Concorde, se rendit à pied chez le grand <span class="pagenum"><a id="page640" name="page640"></a>(p. 640)</span> -dignitaire impérial, lui tendit la main avec cette courtoisie qui -séduisait tous ceux qui ne savaient pas combien il y avait de finesse -cachée sous le charme de ses manières, traversa les appartements qui -contenaient déjà une foule empressée, se laissa présenter les nouveaux -royalistes dont le nombre augmentait à vue d'œil, et après avoir -prodigué à chacun les témoignages les plus flatteurs, s'enferma avec -M. de Talleyrand pour le consulter sur les importantes résolutions -qu'il s'agissait d'adopter. Le roi de Prusse, le prince de -Schwarzenberg, appelés à cette conférence, s'y rendirent -immédiatement, et M. de Talleyrand demanda l'autorisation d'y -introduire son véritable, son unique complice, le duc de Dalberg, qui, -plus téméraire que lui, avait osé envoyer un émissaire au camp des -alliés. À peine assemblés ces éminents personnages entreprirent de -traiter le grand sujet qui les réunissait, celui du gouvernement à -donner à la France.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Conférence des souverains avec M. de Talleyrand et avec -quelques personnages sur le choix du gouvernement qui convient à la -France.</span> -Alexandre qui avait déjà pris l'habitude, et qui continua de la -prendre chaque jour davantage, d'ouvrir les entretiens et de les -clore, Alexandre commença par répéter ce qu'il disait à tout le monde, -que lui et ses alliés n'étaient pas venus en France pour y opérer des -révolutions, mais pour y chercher la paix; qu'ils l'auraient faite à -Châtillon, si Napoléon s'y était prêté, mais que n'ayant trouvé à -Châtillon que des refus, obligés de venir chercher cette paix jusque -dans les murs de Paris, ils étaient prêts à la conclure avec ceux qui -la voudraient franchement; qu'il ne leur appartenait pas de désigner -les hommes qui seraient chargés de représenter la France en cette -<span class="pagenum"><a id="page641" name="page641"></a>(p. 641)</span> circonstance, et de constituer son gouvernement, qu'à cet -égard ils n'avaient la prétention d'imposer personne, que Napoléon -lui-même ils n'auraient pas pris sur eux de l'exclure, s'il ne s'était -exclu en refusant péremptoirement des conditions auxquelles l'Europe -attachait sa sûreté; mais qu'après lui la régente Marie-Louise, le -prince Bernadotte, la république elle-même, et enfin les Bourbons, ils -étaient prêts à admettre tout ce que la nation française paraîtrait -désirer. Seulement, dans l'intérêt de l'Europe et de la France, on -devait choisir un gouvernement qui pût se maintenir, surtout en -succédant à la puissante main de Napoléon, car l'œuvre qu'on allait -accomplir, il ne fallait pas qu'on eût à la recommencer.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Exposé des sentiments des souverains fait par l'empereur -Alexandre.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Déclaration que les souverains entendent laisser la France -libre dans le choix de son souverain.</span> -Alexandre ne dissimula pas que, tout en ayant pour les Bourbons une -préférence naturelle, les monarques alliés craignaient que ces -princes, inconnus aujourd'hui de la France et ne la connaissant plus, -ne fussent incapables de la gouverner; qu'ils n'espéraient pas non -plus qu'on parvînt à composer un gouvernement sérieux avec une femme -et un enfant, comme Marie-Louise et le Roi de Rome, que c'était l'avis -notamment de l'empereur d'Autriche; que cherchant ainsi le meilleur -gouvernement à donner à la France il avait, lui, songé quelquefois au -prince Bernadotte, mais que ne trouvant pas beaucoup d'assentiment -lorsqu'il parlait de ce candidat il se garderait bien d'insister; que -du reste dans cet état d'indécision, l'avis des souverains en serait -d'autant plus facile à plier au vœu de la France, seule autorité à -consulter ici; que pour eux ils n'avaient <span class="pagenum"><a id="page642" name="page642"></a>(p. 642)</span> qu'un intérêt et un -droit, c'était d'avoir la paix, mais de l'avoir sûre en l'accordant -honorable, telle qu'on la devait à une nation couverte de gloire, et à -laquelle ils ne s'en prenaient point de leurs maux, sachant bien que -sous le joug détesté qu'on venait de briser elle avait souffert autant -que l'Europe.</p> - -<p>À ce langage, doux, flatteur, insinuant, un seul homme était appelé à -répondre, et c'était M. de Talleyrand. C'est à lui que s'adressaient -particulièrement ces questions comme au plus accrédité des personnages -auxquels on pouvait les poser. Généralement peu impatient de se -prononcer, laissant volontiers les plus pressés dire leur sentiment, -mais sachant se décider quand il le fallait, M. de Talleyrand -possédait au plus haut point le discernement des situations, savait -découvrir ce qui convenait à chacune, et avait de plus l'art de donner -à ses avis une forme piquante ou sentencieuse, qui leur valait tout de -suite la vogue d'un bon mot, ou d'un mot profond. -<span class="sidenote" title="En marge">Opinion très-arrêtée de M. de Talleyrand en faveur des -Bourbons.</span> -Il avait clairement -discerné qu'élevé par la victoire, Napoléon ne pouvait se soutenir que -par elle, que vaincu il était détrôné; que la république n'étant pas -proposable à une génération qui avait assisté aux horreurs de 1793, la -monarchie étant le seul gouvernement alors possible, il n'y avait de -dynastie acceptable que celle des Bourbons, car on ne crée pas à -volonté et artificiellement les conditions qui rendent une famille -propre à régner. -<span class="sidenote" title="En marge">Motifs de cette opinion.</span> -Le génie, le hasard des révolutions, peuvent un -moment élever un homme, et on venait d'en avoir la preuve, mais ce -phénomène passé, les peuples reviennent promptement à ce que le temps -et de longues habitudes nationales <span class="pagenum"><a id="page643" name="page643"></a>(p. 643)</span> ont consacré. À l'abri -désormais des vengeances impériales, M. de Talleyrand dit lentement -mais nettement la vérité à ce sujet. Napoléon, selon lui, n'était plus -possible. La France, à laquelle il avait rendu de grands services -qu'il lui avait malheureusement fait payer cher, voyait en lui ce qu'y -voyait l'Europe, c'est-à-dire la guerre, et elle voulait la paix. -Napoléon était donc en ce moment le contraire du vœu formel, absolu -de la génération présente. Consentirait-il à signer la paix, il ne -faudrait pas y compter. En effet une paix, même très-honorable, telle -que la France pourrait l'accepter, telle que l'Europe dans sa haute -raison devrait l'accorder, cette paix quelle qu'elle fût, serait -toujours tellement au-dessous de ce que Napoléon devait prétendre, -qu'il ne saurait y souscrire sans déchoir, dès lors sans avoir -l'intention de la rompre. Il ne fallait donc plus songer à lui, -puisqu'il était incompatible avec la paix, qui était le besoin du -monde entier, et on verrait bientôt, en laissant éclater l'opinion -universelle encore comprimée, que cette manière de penser était au -fond de tous les esprits. Que si Napoléon était impossible -personnellement, il était tout aussi impossible dans sa femme et son -fils. Qui pouvait croire sérieusement qu'il ne serait pas derrière -Marie-Louise et le Roi de Rome, pour gouverner sous leur nom? -Personne. Ce serait Napoléon avec tous ses inconvénients et tous ceux -de la dissimulation. Il fallait par conséquent renoncer à une -semblable combinaison, et puisque le prince auguste qui avait donné sa -fille à Napoléon faisait un généreux sacrifice à l'Europe, on devait -accepter ce sacrifice en <span class="pagenum"><a id="page644" name="page644"></a>(p. 644)</span> remerciant l'empereur d'Autriche de -si bien comprendre les besoins de la situation. Quant au prince -Bernadotte, devenu l'héritier du trône de Suède, c'était chose moins -sérieuse encore. Après avoir eu un soldat de génie, la France -n'accepterait pas un soldat médiocre, couvert du sang français. -Restaient donc les Bourbons. Sans doute la France, qui les avait tant -connus, les connaissait peu aujourd'hui, et éprouvait même à leur -égard certaines préventions. Mais elle referait connaissance avec eux, -et les accueillerait volontiers s'ils apportaient, en revenant, non -les préjugés qui avaient déjà perdu leur maison, mais les saines idées -du siècle. M. de Talleyrand ajoutait qu'il fallait les lier par de -sages lois, et les réconcilier avec l'armée, en plaçant auprès d'eux -ses représentants les plus illustres; qu'avec du tact, des soins, de -l'application, tout cela pourrait se faire; qu'il fallait bien -d'ailleurs que ce fût possible, car c'était nécessaire; qu'après tant -d'agitations, le besoin le plus impérieux des esprits était de voir -l'édifice social rétabli sur ses véritables bases, et qu'il ne -semblerait l'être que lorsque le trône de France serait rendu à ses -antiques possesseurs. Résumant enfin son opinion en quelques mots, M. -de Talleyrand dit: La république est une impossibilité; la régence, -Bernadotte, sont une intrigue; les Bourbons seuls sont un principe.—</p> - -<p>Un tel langage avait de quoi plaire aux souverains alliés, et il -aurait trouvé parmi eux des approbateurs encore plus chauds, si le -vrai représentant de la vieille Europe, l'empereur François, si le -chef du parti tory, lord Castlereagh, eussent été présents. <span class="pagenum"><a id="page645" name="page645"></a>(p. 645)</span> -Pourtant le rare bon sens du roi Guillaume désirait que tout ce qu'on -venait de dire fût vrai. Alexandre sans le désirer autant, était prêt -cependant à l'admettre, si la restauration des Bourbons était un moyen -de pacifier la France sans l'humilier, de lui plaire surtout après -l'avoir vaincue. -<span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand fait intervenir divers personnages pour -appuyer ce qu'il a dit.</span> -M. de Talleyrand voulant donner à son opinion, nette, -ferme, mais exprimée sans véhémence, l'appui d'un langage plus vif, -plus chaleureux que le sien, proposa aux souverains alliés et à leurs -ministres assemblés dans son salon, de leur faire entendre quelques -Français, qui, à des titres divers, par leur esprit, leurs fonctions, -leur rôle, méritaient d'être écoutés. On introduisit l'abbé de Pradt, -archevêque de Malines, récemment ambassadeur à Varsovie, le baron -Louis, financier habile, employé par Napoléon dans quelques opérations -importantes, le général Dessoles, l'ancien chef d'état-major de -Moreau, l'un des hommes les plus estimés de l'armée.</p> - -<p>L'entrevue cessa dès lors d'avoir le caractère d'un tête-à-tête. -L'entretien devint animé, et quelquefois confus à force de vivacité. -L'abbé de Pradt avec la pétulance de son langage, le baron Louis avec -la fermeté de son esprit, le général Dessoles avec une haute raison, -affirmèrent chacun à sa manière, que c'en était fait de la domination -de Napoléon, que personne ne voulait plus d'un furieux, prêt à immoler -la France et l'Europe à de sanglantes chimères; que dans sa femme et -son fils on ne verrait que lui sous un nom supposé, que dans -Bernadotte on verrait un outrage, que désirant une monarchie, on ne -pouvait admettre que les Bourbons; <span class="pagenum"><a id="page646" name="page646"></a>(p. 646)</span> que sans doute on ne -pensait pas à eux, mais qu'on n'avait pas eu le temps d'y penser, que -leur nom une fois prononcé franchement, tout le monde comprendrait -qu'il n'y avait que ces princes de possibles, et qu'en prenant par de -bonnes lois des précautions contre leurs préjugés, on aurait leurs -avantages sans leurs inconvénients.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'opinion de M. de Talleyrand admise comme la bonne par les -monarques alliés.</span> -Personne n'était plus influencé que l'empereur Alexandre par -l'ensemble et la chaleur des avis.—Si vous êtes tous de cette -opinion, s'écria-t-il, ce n'est pas à nous à contredire. Et regardant -ses alliés qui donnaient leur assentiment d'un signe de tête, -notamment le prince de Schwarzenberg qui avait très-visiblement -approuvé ce qu'on avait dit contre la régence de Marie-Louise, il se -montra prêt à accepter les Bourbons; car, ajoutait-il, ce n'étaient -pas les représentants des vieilles monarchies européennes qui -pouvaient élever des objections contre le rétablissement de cette -antique famille. -<span class="sidenote" title="En marge">Il est convenu qu'on se servira du Sénat pour opérer les -changements projetés.</span> -Le principe admis, il s'agissait du moyen à employer -pour consommer la déchéance de Napoléon, et pour instituer un -gouvernement nouveau qui pacifierait la France avec l'Europe, et la -France avec elle-même. M. de Talleyrand et ceux qui composaient son -conseil improvisé, furent d'avis qu'on pourrait se servir du Sénat, et -qu'on le trouverait empressé à renverser le maître qu'il avait adulé -si longtemps, car en l'adulant il l'avait toujours haï au fond du -cœur. -<span class="sidenote" title="En marge">Afin de donner au Sénat le courage de se prononcer, les -souverains déclarent qu'ils ne traiteront plus avec Napoléon ni avec -aucun membre de sa famille.</span> -Mais pour inspirer à ce corps le courage de se prononcer, il -fallait que Napoléon parût irrévocablement condamné. Sans cette -certitude, la même timidité qui avait tenu le Sénat silencieux -<span class="pagenum"><a id="page647" name="page647"></a>(p. 647)</span> devant Napoléon, le tiendrait silencieux encore devant son -ombre. Pour lever cette difficulté, il se présentait un moyen fort -simple, mais qui devait précéder toute autre démarche, c'était de -déclarer que les monarques alliés, réunis à Paris, et disposés à -concéder la paix la plus honorable à la France, avaient pris la -résolution de ne plus traiter avec Napoléon, avec lequel toute paix -sincère et durable était jugée impossible. Bien que ce fût un -engagement assez grave à prendre, ce moyen étant le seul qui pût faire -éclater l'opinion publique à l'égard de Napoléon, il n'y avait guère à -hésiter, et on n'hésita point. Le projet de déclaration fut adopté. -Pourtant, au gré de ceux qui désiraient les Bourbons et voulaient être -satisfaits le plus tôt possible, ce n'était pas assez de dire qu'on ne -traiterait plus avec Napoléon, il fallait dire encore qu'on ne -traiterait avec aucun autre membre de sa famille, car si on laissait -une chance ouverte en faveur de son fils, ce serait assez pour glacer -les gens timides, sur lesquels il importait d'agir dans le moment. Ce -complément indispensable fut ajouté sur la proposition de l'abbé de -Pradt, et la déclaration suivante, signée par Alexandre au nom de ses -alliés, fut immédiatement placardée sur les murs de Paris.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Texte de cette déclaration.</span> -«Les armées des puissances alliées ont occupé la capitale de la -France. Les souverains alliés accueillent le vœu de la nation -française.</p> - -<p>»Ils déclarent:</p> - -<p>»Que si les conditions de la paix devaient renfermer de plus fortes -garanties lorsqu'il s'agissait d'enchaîner l'ambition de Bonaparte, -elles doivent <span class="pagenum"><a id="page648" name="page648"></a>(p. 648)</span> être plus favorables, lorsque par un retour -vers un gouvernement sage, la France elle-même offrira des assurances -de repos.</p> - -<p>»Les souverains alliés proclament en conséquence:</p> - -<p>»Qu'ils ne traiteront plus avec Napoléon Bonaparte ni avec aucun -membre de sa famille;</p> - -<p>»Qu'ils respectent l'intégrité de l'ancienne France, telle qu'elle a -existé sous ses rois légitimes; ils peuvent même faire plus, parce -qu'ils professent toujours le principe que, pour le bonheur de -l'Europe, il faut que la France soit grande et forte;</p> - -<p>»Qu'ils reconnaîtront et garantiront la Constitution que la nation -française se donnera. Ils invitent par conséquent le Sénat à désigner -un gouvernement provisoire, qui puisse pourvoir aux besoins de -l'administration, et préparer la constitution qui conviendra au peuple -français.</p> - -<p>»Les intentions que je viens d'exprimer me sont communes avec toutes -les puissances alliées.</p> - -<p class="sig">»<span class="smcap">Alexandre.</span></p> - -<p>»P. S. M. I.<br /> -»<i>Le secrétaire d'État</i>, comte de <span class="smcap">Nesselrode</span>.</p> - -<p class="date">»Paris, le 31 mars 1814, trois heures après-midi.»</p> - -<p>Il fut convenu que s'appuyant sur cette déclaration, M. de Talleyrand -et ses coopérateurs s'aboucheraient avec les membres du Sénat, les -décideraient à nommer un gouvernement provisoire, et qu'on aviserait -ensuite aux moyens de prononcer <span class="pagenum"><a id="page649" name="page649"></a>(p. 649)</span> directement et définitivement -la déchéance de Napoléon.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Publicité donnée aux intentions des souverains.</span> -Après ce premier acte les souverains se séparèrent. Alexandre demeura -chez M. de Talleyrand, le roi de Prusse alla fixer sa résidence dans -l'hôtel du prince Eugène, qui est devenu depuis l'hôtel de la légation -de Prusse. Les ordres furent donnés pour que les troupes alliées ne -prissent point leur logement chez les habitants, mais que, pourvues -des vivres nécessaires, elles établissent leurs bivouacs sur les -principales places de la capitale, et notamment dans les -Champs-Élysées. Le général Sacken fut nommé gouverneur de Paris. Les -rédacteurs des divers journaux furent, ou changés, ou invités à parler -dans le sens de la révolution nouvelle. On se servit du télégraphe, -tel qu'il existait alors, pour annoncer les grands événements -accomplis dans la capitale, avec mention réitérée des intentions -généreuses des puissances. Les royalistes, anciens ou nouveaux, qui -avaient dans cette journée assiégé l'hôtel Talleyrand, se répandirent -dans la capitale afin d'y propager l'espérance, et presque la -certitude du prochain rétablissement des Bourbons. Ceux d'entre eux -qui avaient promené le matin dans Paris le drapeau blanc, s'étant -assemblés tumultueusement, proposèrent de s'adresser aux souverains -étrangers pour leur demander que les Bourbons fussent immédiatement -proclamés. Ils trouvaient que si c'était déjà quelque chose de -déclarer qu'on ne traiterait plus avec Napoléon, ce n'était point -assez, et qu'il fallait annoncer qu'on traiterait exclusivement avec -les Bourbons, seuls souverains légitimes de la France. <span class="pagenum"><a id="page650" name="page650"></a>(p. 650)</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Démarche des royalistes auprès d'Alexandre, et réponse -donnée en son nom par M. de Nesselrode.</span> -Après -une délibération vive et confuse, on se sépara d'accord sur un point, -l'envoi d'une députation à Alexandre pour lui exprimer le vœu -formel des royalistes. En effet, cette députation alla chercher -Alexandre à l'Élysée d'abord, puis à l'hôtel de la rue -Saint-Florentin, ne fut point reçue par ce prince, mais par M. de -Nesselrode, qui, se renfermant dans la réserve convenable, leur répéta -que l'Europe réunie à Paris entendait suivre exclusivement le vœu -de la France, et que si, comme tout l'indiquait, ce vœu était -favorable aux Bourbons, les souverains alliés seraient heureux -d'assister à leur restauration, et d'y contribuer par leur plein -assentiment.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Mouvement imprimé aux esprits par la déclaration des -souverains.</span> -Le premier acte de cette révolution était donc accompli. Les -souverains entrés dans Paris, reçus paisiblement par une population -désarmée qu'ils s'attachaient à flatter, s'étaient mis en rapport avec -quelques grands personnages, et sur leur conseil avaient déclaré -qu'ils ne traiteraient plus avec Napoléon, tandis qu'ils étaient prêts -au contraire à traiter avantageusement avec tout gouvernement issu du -vœu de la nation française. C'était assez pour que l'opinion -fatiguée de la domination d'un soldat, qui ne prenait jamais de repos -et n'en laissait à personne, se prononçât bientôt en faveur de la -seule dynastie qui s'offrît à l'esprit en dehors de celle que la -victoire avait élevée et que la victoire renversait. Un moment -d'hésitation en présence d'un événement si subit, et après -vingt-quatre ans d'absence des Bourbons, était bien naturel; mais les -heures allaient produire ici l'effet qu'en d'autres temps produisent -les mois et les années.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page651" name="page651"></a>(p. 651)</span> <span class="sidedate" title="En marge">Avril 1814.</span> -Le soir même, et le lendemain 1<sup>er</sup> avril, tous ces esprits remuants -qui se précipitent dans le torrent des révolutions, les uns pour en -profiter, les autres pour le plaisir de s'y mêler, allaient, venaient -sans cesse, et de chez M. de Talleyrand couraient chez les personnages -dont le concours était nécessaire, en particulier chez les sénateurs. -Il n'y avait d'aucun côté grande résistance à craindre, car pour tout -le monde Napoléon vaincu était Napoléon détrôné. -<span class="sidenote" title="En marge">Sentiments de la majorité de la France à l'égard de -Napoléon.</span> -Il existait bien dans -le peuple de Paris quelques regrets pour le guerrier éblouissant qui -avait longtemps charmé son imagination, et qui quelques jours -auparavant semblait encore le défenseur de ses murs; mais si on -excepte le peuple de quelques grandes villes, et surtout, les paysans -dont la chaumière avait été ravagée, pour la France entière, la paix, -conséquence assurée de la chute de Napoléon, était un immense -soulagement. -<span class="sidenote" title="En marge">Facilités qu'on devait trouver auprès du Sénat pour -l'amener à se faire l'instrument d'une révolution.</span> -Du reste parmi ceux qui mettent plus directement la main -aux événements, l'entraînement vers un nouvel état de choses était -général. Les anciens révolutionnaires, sans songer que c'étaient les -Bourbons qui allaient remplacer Napoléon, se livraient au plaisir de -la vengeance contre l'auteur du 18 brumaire. Les gens sensés -reconnaissaient dans ce qui arrivait la suite tant prédite des folles -témérités qu'ils avaient déplorées, et d'un pouvoir sans contre-poids. -Les hommes, occupés particulièrement de leurs intérêts, cherchaient la -fortune pour aller vers elle, et ne la voyant plus du côté de Napoléon -tournaient ailleurs leurs regards. Avec des dispositions aussi -unanimes, on n'avait point à craindre que le Sénat se souvînt de sa -longue soumission <span class="pagenum"><a id="page652" name="page652"></a>(p. 652)</span> pour en rougir ou pour y persévérer. -Ordinairement on s'en prend d'une trop longue soumission à celui qui -vous l'a imposée, et loin d'être un embarras pour la pudeur, elle est -au contraire un prétexte pour l'ingratitude. -<span class="sidenote" title="En marge">Vains efforts de M. de Caulaincourt pour arrêter les -sénateurs prêts à abandonner Napoléon.</span> -Le fidèle et infortuné -duc de Vicence avait pu s'en convaincre dans cette même journée du 31 -mars, et dans la nuit qui avait suivi, car en sortant de chez -l'empereur Alexandre il n'avait cessé de visiter tour à tour les -nombreux personnages qui, à des titres divers, avaient servi le -gouvernement impérial, et pouvaient en ce moment extrême lui apporter -un utile secours. Il lui semblait qu'en invoquant la foi promise, ou -au moins la reconnaissance, car il n'y avait pas alors une fortune qui -ne fût due à Napoléon, on parviendrait à raffermir les fidélités -ébranlées, et que si les souverains alliés fort soigneux de ménager le -sentiment public, le trouvaient tant soit peu persistant en faveur de -Napoléon, ils s'arrêteraient, et, au lieu de faire une révolution, se -borneraient à faire la paix, œuvre pour laquelle M. de Caulaincourt -était aujourd'hui tout préparé. Cette fois en effet il avait pris au -fond de son cœur la résolution de violer ses instructions, et -dût-il être désavoué à Fontainebleau, il était déterminé à signer à -Paris la paix de Châtillon. Mais sa tournée non interrompue pendant -vingt-quatre heures, le consterna, l'indigna, le remplit de mépris -pour les hommes, qu'il ne connaissait pas assez pour s'attendre à ce -qui lui arrivait. Droit, rude, sensé, M. de Caulaincourt n'avait pas -cette profonde science des hommes, qui ôte toute colère en ôtant toute -surprise. Il passa ces deux jours à s'étonner et à <span class="pagenum"><a id="page653" name="page653"></a>(p. 653)</span> -s'emporter. Sa première visite se dirigea vers l'hôtel de la rue -Saint-Florentin, et là son sentiment ne fut point celui de la -surprise, car il n'ignorait pas les justes griefs de M. de Talleyrand, -et trouvait sa conduite toute naturelle. Seulement il aurait voulu -pouvoir le décider à en tenir une autre.—Il est trop tard, lui dit le -grand acteur de la scène du jour; il n'y a plus à s'occuper de -Napoléon que pour lui ménager une retraite éloignée. C'est un insensé, -qui a tout perdu, qui devait tout perdre, et dont il ne faut plus nous -parler. Prenez-en votre parti, et songez à vous. Votre honorable -renommée, l'amitié de l'empereur Alexandre, vous assurent une place -sous tous les gouvernements. Occupez-vous de vous, et oubliez un -maître auquel votre droiture était devenue importune.—M. de -Caulaincourt, s'attendant à ce langage dans la bouche de M. de -Talleyrand, écarta ce qui le concernait, et usant du privilége d'une -ancienne amitié, s'efforça de réveiller le penchant qu'on avait -supposé à M. de Talleyrand pour la régence de Marie-Louise, sous -laquelle il aurait pu être le premier personnage de l'État.—Il est -trop tard, répéta le prince de Bénévent. J'ai voulu sauver -Marie-Louise et son fils, en les retenant à Paris, mais une lettre de -cet homme destiné à tout perdre, est venue décider, le départ pour -Blois, et produire le vide que nous cherchons à remplir. Renoncez, -vous dis-je, à vos regrets: tout est fini pour Napoléon et les siens; -songez à vos enfants, et laissez-nous sauver la France, par les seuls -moyens qu'il soit possible aujourd'hui d'employer.—M. de <span class="pagenum"><a id="page654" name="page654"></a>(p. 654)</span> -Caulaincourt, trouvant M. de Talleyrand irrévocablement engagé dans la -cause des Bourbons, avait désespéré dès lors d'exercer sur lui aucune -influence. -<span class="sidenote" title="En marge">Indignation de M. de Caulaincourt en ne voyant partout que -faiblesse et défection.</span> -Quittant M. de Talleyrand, et traversant au sortir de son -cabinet, un groupe tout composé de fonctionnaires de l'Empire, où -l'abbé de Pradt faisait, selon sa coutume, entendre les paroles les -moins réservées, M. de Caulaincourt qui se rappelait les longues -adulations de l'archevêque de Malines, ne put se défendre d'un -mouvement d'indignation, marcha droit à lui, et ne lui laissa d'autre -asile que l'escalier de l'hôtel Saint-Florentin. On entoura, on essaya -de calmer M. de Caulaincourt, en lui disant que son honorable fidélité -l'égarait, qu'il se trompait, et qu'il fallait enfin ouvrir les yeux à -la vérité.—Mais pourquoi ne pas les ouvrir plus tôt, s'était écrié M. -de Caulaincourt, en s'adressant à tous ces hommes naguère chauds -partisans de l'Empire, pourquoi ne pas les ouvrir plus tôt? car en -m'aidant un peu, il y a six mois, nous aurions pu arrêter sur le bord -de l'abîme celui que vous appelez aujourd'hui un fou, un extravagant, -un despote intraitable!—À cela on n'avait répliqué qu'en détournant -la tête, et en répétant que Napoléon avait tout perdu. Toujours -désolé, M. de Caulaincourt était ensuite accouru chez quelques -sénateurs. Il avait vu bien peu de portes ne pas rester fermées, même -devant son nom autrefois si honoré, si accueilli. Ceux-ci étaient -absents, ceux-là feignaient de l'être. Quelques-uns cependant, pris au -dépourvu, étaient demeurés accessibles. Parmi ces derniers, les uns -paraissaient embarrassés, consternés, et cherchaient à cacher -<span class="pagenum"><a id="page655" name="page655"></a>(p. 655)</span> sous de profonds gémissements la résolution visible de faire -tout ce qu'on leur demanderait. Les autres plus osés, élevant tout à -coup la voix, disaient qu'il était temps de penser à la France, trop -oubliée, trop sacrifiée à un homme qui l'avait gravement compromise, -et qui allait achever de la perdre si on ne se hâtait de l'arracher de -ses mains.—Sacrifiée par qui, disait M. de Caulaincourt avec -emportement, sinon par ceux qui aujourd'hui s'aperçoivent pour la -première fois que le héros, le dieu de la veille, est un insensé, un -despote, qu'il faut précipiter du trône pour le salut de la -France?—Mais les réflexions de l'honnête duc de Vicence quelque -justes qu'elles fussent ne réparaient rien, et il voyait bien que la -cause de Napoléon était désormais perdue, que tout au plus en -abandonnant le père on sauverait peut-être le fils, mais qu'on en -aurait à peine le temps, car la rapidité des événements était -effrayante. Au surplus, quoique indigné du spectacle qu'il avait sous -les yeux, il sentait si bien que ce qu'on disait, déplacé dans les -bouches qui le faisaient entendre, était vrai néanmoins, que souvent -prêt à se révolter, il finissait par baisser la tête, et par -s'éloigner en silence, comme s'il eût été le coupable auquel -s'adressaient les justes reproches qui retentissaient de toute part. -Désespérant donc d'arrêter le Sénat, il s'était promis de se rejeter -sur Alexandre et sur le prince de Schwarzenberg, pour sauver quelque -chose de ce grand naufrage.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand au contraire trouve les sénateurs prêts à -faire tout ce qu'il voudra, et même à déposer Napoléon.</span> -Mais le succès que M. de Caulaincourt n'obtenait pas auprès des -sénateurs, M. de Talleyrand l'obtenait sans difficulté. Quelques-uns -feignant l'indignation, <span class="pagenum"><a id="page656" name="page656"></a>(p. 656)</span> le plus grand nombre gémissant, tous -cherchant à se bien placer dans l'esprit de l'homme qui allait -disposer de l'avenir, semblaient décidés à donner un assentiment -complet à ce qu'on leur proposerait. On avait trouvé plus de caractère -chez ceux qui, disciples de M. Sieyès, avaient formé dans le Sénat une -opposition inactive, mais sévère. -<span class="sidenote" title="En marge">L'ancienne opposition du Sénat montre seule quelque -caractère, et, tout en étant prête à déposer Napoléon, veut qu'on -impose aux Bourbons une constitution.</span> -Ceux-là paraissaient prêts à tout -oser contre Napoléon, et leur dignité était à l'aise, car ils ne -l'avaient jamais encensé, mais leur résignation à tout accepter ne -s'était pas montrée égale à celle de leurs collègues. Ils avaient -demandé si c'était en vaincus qu'on entendait les amener aux pieds des -Bourbons, et si en rappelant cette famille, on ne songerait pas à -garantir les principes de la révolution française, et à relever la -liberté immolée si longtemps à l'auteur du 18 brumaire. -<span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand souscrit à cette condition.</span> -On avait -cherché à les rassurer, en leur disant qu'indépendamment de ses -grandes lumières, l'ancien évêque d'Autun était fort intéressé à -prendre ses précautions contre les Bourbons, et qu'après avoir écarté -Napoléon par les votes du Sénat, il s'occuperait immédiatement de -faire rédiger une constitution appropriée aux besoins et aux lumières -du siècle.</p> - -<p>Les choses ainsi entendues, M. de Talleyrand prit, en sa qualité de -grand dignitaire et de vice-président du sénat, la résolution de -convoquer ce corps pour le 1<sup>er</sup> avril, lendemain de l'entrée des -armées alliées, afin de pourvoir à la défaillance de l'autorité -publique. Bien qu'on eût frappé à beaucoup de portes, qu'on eût visité -beaucoup de sénateurs, le nombre de ceux qui avaient quitté la -capitale à la suite de Marie Louise, ou qui étaient par leurs -fonctions <span class="pagenum"><a id="page657" name="page657"></a>(p. 657)</span> retenus auprès de Napoléon, le nombre surtout des -intimidés, était si grand, qu'à peine put-on réunir soixante-dix -sénateurs environ sur cent quarante. -<span class="sidenote" title="En marge">Création par le Sénat d'un gouvernement provisoire, dans la -séance du 1<sup>er</sup> avril.</span> -À trois heures ils étaient en -séance, attendant avec résignation ce qu'on allait leur proposer. Dans -un discours assez mal écrit par l'abbé de Pradt, M. de Talleyrand leur -dit qu'ils étaient appelés à venir au secours d'un <em>peuple délaissé</em> -(manière de fonder sur le départ de la Régente la résolution qu'il -s'agissait de prendre), et à pourvoir au plus indispensable besoin de -toute société, celui d'être gouvernée; qu'ils étaient donc invités à -créer un gouvernement provisoire, lequel saisirait les rênes de -l'administration actuellement abandonnées. À ce discours prononcé avec -l'ordinaire nonchalance de M. de Talleyrand, et écouté dans un profond -silence, personne n'opposa une objection. Mais les membres de -l'opposition libérale demandèrent sur-le-champ que l'œuvre de ce -gouvernement provisoire ne consistât pas seulement à se saisir de -l'administration de l'État que personne ne dirigeait plus en ce -moment, mais à rédiger une Constitution qui consacrerait les principes -de la Révolution française, et un séducteur, aposté pour allécher ses -collègues, s'empressa d'ajouter que le Sénat et le Corps législatif -devraient occuper la place des grands corps politiques dans la -Constitution future. On s'accorda réciproquement ces diverses -propositions, et il fut entendu que le gouvernement qu'on allait -nommer, après s'être emparé du pouvoir, procéderait immédiatement à la -rédaction d'une Constitution. -<span class="sidenote" title="En marge">MM. de Talleyrand, de Dalberg, de Beurnonville, de Jaucourt -de Montesquiou, nommés membres du gouvernement provisoire.</span> -Ces points convenus, il fallait songer -à composer ce gouvernement <span class="pagenum"><a id="page658" name="page658"></a>(p. 658)</span> qualifié de provisoire. Il est -inutile de dire que le nombre, le choix des individus, tout avait été -arrêté d'avance chez M. de Talleyrand. Le nombre de trois ne répondant -pas assez aux divers besoins de la circonstance, on avait adopté celui -de cinq, et, quant aux personnes, on avait cherché parmi les amis de -M. de Talleyrand les hommes qui, tout en lui étant soumis, avaient -d'utiles relations avec les différents partis. À M. de Talleyrand, -chef indiqué du nouveau gouvernement, on adjoignit donc quatre -personnes. La première fut le duc de Dalberg, peu connu en France, -mais l'ouvrier le plus ancien, le plus actif, le plus habile de la -trame sourde qui éclatait actuellement au grand jour, et en outre lié -intimement avec les princes et les ministres étrangers qui étaient les -appuis nécessaires de la nouvelle révolution. Ce choix imaginé pour la -diplomatie étrangère, il en fallait un pour l'armée. On songea au -vieux Beurnonville, officier des premiers temps de la révolution, -médiocrité bienveillante et mobile, tout à l'heure s'apitoyant avec M. -de Lavallette sur les malheurs de Napoléon, et à présent indigné -contre ses fautes à l'hôtel Talleyrand, ayant du reste de grandes -relations d'amitié avec la plupart des mécontents de l'armée. Il -fallait aussi répondre le plus possible aux opinions des partis, sans -sortir de la société de M. de Talleyrand, essentiellement modérée. On -désigna M. de Jaucourt, galant homme, ancien constituant, doux, -éclairé, libéral, ayant appartenu à la minorité de la noblesse, et -représentant heureusement les hommes qui voulaient unir les Bourbons -et la liberté. Enfin pour que le royalisme, influence <span class="pagenum"><a id="page659" name="page659"></a>(p. 659)</span> -importante du moment, eût sa part, on choisit M. l'abbé de -Montesquiou, l'un des présidents de l'Assemblée constituante, resté -pendant l'Empire le correspondant secret de Louis XVIII, homme -d'église et homme du monde à la fois, ne disant point la messe, -fréquentant les salons, conservant plus d'un préjugé politique quoique -affectant de n'avoir aucun préjugé religieux, instruit, spirituel, -indépendant, mais hautain et irritable, adopté aujourd'hui presque -comme un accessoire, et destiné à devenir bientôt le personnage -principal, parce qu'à l'avantage de représenter une puissance qui -grandissait d'heure en heure, il joignait celui d'être parmi les -membres du nouveau gouvernement l'homme qui avait les sentiments les -plus prononcés.</p> - -<p>Comme nous venons de le dire, on avait préparé ces choix chez M. de -Talleyrand. Le Sénat se forma en groupes, se les communiqua de bouche -en bouche, et les confirma par son vote sans avoir l'idée de repousser -un seul nom parmi ceux qu'on lui avait présentés. Ces résolutions une -fois arrêtées, M. de Talleyrand laissa aux sénateurs le soin de les -rédiger en termes officiels, et retourna rue Saint-Florentin, où -l'attendaient les nombreux courtisans de sa nouvelle grandeur, tous -convaincus qu'il rappellerait les Bourbons, et les dominerait après -les avoir rappelés.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Choix des ministres.</span> -Les hommes qu'on venait de désigner pouvaient constituer un -gouvernement nominal, nuancé des couleurs du jour, mais non un -gouvernement effectif capable d'administrer les affaires. Pour s'en -procurer un pareil il fallait composer un ministère. À peine revenu -du Luxembourg chez lui, M. de <span class="pagenum"><a id="page660" name="page660"></a>(p. 660)</span> Talleyrand, réuni à ses -collègues, s'occupa de chercher des ministres. Deux importaient avant -tout, celui des finances et celui de la guerre, car il fallait se -procurer de l'argent et détacher l'armée de Napoléon. -<span class="sidenote" title="En marge">Le baron Louis ministre des finances; le général Dupont, de -la guerre; M. Beugnot, de l'intérieur, etc., etc.</span> -On fit pour les -finances un choix dont la France devra éternellement s'applaudir, -celui du baron Louis, esprit véhément et vigoureux, comprenant mieux -qu'aucun homme de cette époque la puissance du crédit, puissance -féconde, seule capable de fermer les plaies de la guerre et de -remplacer le génie créateur de Napoléon. Pour la guerre, on céda trop -à la passion du jour, et on fit une nomination qui avait -malheureusement tous les caractères d'une réaction, en appelant à ce -département le général Dupont, l'infortunée victime de Baylen. Dans -les derniers temps on avait songé plus d'une fois aux brillants -exploits du général Dupont pendant les années 1805 et 1806, on avait -plaint ses infortunes imméritées, et depuis que l'on commençait à -blâmer Napoléon en secret tout en continuant de l'aduler en public, on -avait dit à voix basse que le général Dupont avait été la victime -désignée pour abuser l'opinion sur les fautes de la guerre d'Espagne. -On crut à tort que ce choix, accusateur pour Napoléon, mais réparateur -envers l'armée, plairait à celle-ci, et on ne comprit pas qu'au -contraire il l'irriterait. M. de Talleyrand, l'un des juges du général -Dupont, l'envoya chercher à Dreux où il était prisonnier. On fit venir -également un administrateur impérial, homme de beaucoup d'esprit, qui -s'était signalé récemment par de vives épigrammes contre l'Empire, et -on le chargea du département de l'intérieur. Cet administrateur était -<span class="pagenum"><a id="page661" name="page661"></a>(p. 661)</span> M. Beugnot. On remit la justice à un magistrat respectable et -libéral, M. Henrion de Pansey; la marine à un conseiller d'État -disgracié, estimable et laborieux, M. Malouet; les affaires étrangères -à un diplomate instruit, étranger aux partis, ayant la modération -ordinaire de sa profession, M. de Laforest. La police, sous la forme -de direction générale, fut confiée à un employé de ce département, M. -Anglès, ami secret des Bourbons, et les postes furent livrées à un -ennemi subalterne de Napoléon, M. de Bourrienne, son ancien -secrétaire, éloigné de son cabinet pour des motifs qui n'avaient rien -de politique.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le général Dessoles nommé commandant de la garde nationale -de Paris.</span> -À ces nominations, les unes excellentes, les autres médiocres ou -fâcheuses, on en ajouta une qui était des mieux entendues. La garde -nationale, très-bien composée, avait tenu une conduite ferme et -honorable, et elle méritait qu'on lui témoignât de la considération. -On lui donna un commandant digne d'elle, M. le général Dessoles, -ancien chef d'état-major de Moreau, caractère arrêté, esprit fin et -cultivé, jadis républicain, aujourd'hui partisan de la monarchie -constitutionnelle, et réunissant en lui le double caractère militaire -et civil, qui convient à la tête d'une troupe qu'on a nommée la milice -citoyenne.</p> - -<p>Ces divers personnages ne reçurent qu'un titre provisoire, comme celui -du gouvernement qui les instituait. Ils furent qualifiés de -<cite>commissaires délégués à l'administration</cite> de la justice, de la -guerre, de l'intérieur, etc. Ils eurent ordre de se rendre -immédiatement à leur poste, pour se saisir des affaires le plus tôt -et le plus complétement qu'ils pourraient. <span class="pagenum"><a id="page662" name="page662"></a>(p. 662)</span> On avait donc un -gouvernement auquel il était possible de s'adresser, avec lequel les -souverains avaient le moyen de traiter, et dont ils allaient se servir -pour arracher à Napoléon ce qui lui restait de puissance militaire et -civile sur la France.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'institution du gouvernement provisoire ne suffit pas à -l'impatience des royalistes; ils voudraient qu'on proclamât -immédiatement les Bourbons.</span> -Instituer un gouvernement provisoire, c'était déclarer que celui de -Napoléon n'existait plus, et ce pas était considérable. On ne l'eût -pas osé faire sans l'appui des deux cent mille baïonnettes étrangères -qui occupaient Paris. Ce résultat toutefois ne suffisait pas à -l'impatience des royalistes encore peu nombreux mais zélés qui -s'agitaient dans la capitale, et qui, à défaut du nombre, avaient pour -eux l'empire des circonstances. Ils auraient voulu qu'on proclamât -sur-le-champ les Bourbons; ils obsédaient M. de Talleyrand et M. de -Montesquiou pour qu'on prît à cet égard un parti décidé, et que sans -transition comme sans délai on déclarât Louis XVIII seul souverain -légitime de la France, n'ayant pas cessé de régner depuis la mort de -l'infortuné Louis XVII. -<span class="sidenote" title="En marge">M. de Talleyrand ne partage pas cette impatience.</span> -Aller si vite ne convenait ni aux calculs de -M. de Talleyrand qui ne voulait pas des Bourbons sans conditions, ni à -son caractère qui n'était jamais pressé, ni à sa prudence qui voyait -encore bien des intermédiaires à franchir. À tous les impatients il -opposait ses armes habituelles, la nonchalance et le dédain, et il se -croyait fondé à leur dire, ce qui était vrai au moins pour quelque -temps, que c'était à lui seul à régler le mouvement des choses.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Adresse du conseil municipal de Paris aux Parisiens, ayant -pour but de demander le rétablissement des Bourbons.</span> -Battus de ce côté, les royalistes ardents s'étaient rejetés sur le -conseil municipal de Paris et sur l'état-major de la garde nationale. -Il y avait dans l'un et <span class="pagenum"><a id="page663" name="page663"></a>(p. 663)</span> dans l'autre de grands propriétaires, -de riches négociants, des membres distingués des professions -libérales. On devait donc y trouver des partisans du royalisme. On en -trouva en effet dans le conseil municipal, et un avocat de talent, -ayant plus d'éclat que de justesse d'esprit, M. Bellart, rédigea une -adresse aux Parisiens, dans laquelle il énumérait en un langage -virulent ce que les partis appelaient alors les crimes de Napoléon, ce -que l'histoire plus juste appellera ses fautes, quelques-unes -malheureusement fort coupables, presque toutes irréparables. À la -suite de cette longue énumération, M. Bellart proposait la déchéance, -en ajoutant résolûment que la France ne pouvait se sauver qu'en se -jetant dans les bras de la dynastie légitime, et que les membres du -conseil municipal, quelque danger qu'ils eussent à courir, se -faisaient un devoir de le proclamer à la face de leurs concitoyens. -Cette adresse fut adoptée à l'unanimité. La délibération avait lieu en -présence du préfet, M. de Chabrol, qui devait à Napoléon sa soudaine -élévation, car il avait passé tout à coup de la préfecture de -Montenotte à celle de la Seine. Il aurait pu s'y opposer, cependant il -crut avoir concilié ses devoirs envers Napoléon dont il était -l'obligé, et envers les Bourbons qu'il aimait, en déclarant que ses -convictions étaient conformes à l'adresse proposée, mais que sa -reconnaissance l'empêchait de la signer. -<span class="sidenote" title="En marge">Le gouvernement provisoire laisse afficher cette adresse, -mais n'en permet pas l'insertion au Moniteur.</span> -La pièce, revêtue de la -signature de tous les membres présents du conseil municipal, fut dans -la soirée même du 1<sup>er</sup> avril, moment où le Sénat instituait le -gouvernement provisoire, placardée sur les murs <span class="pagenum"><a id="page664" name="page664"></a>(p. 664)</span> de Paris. On -courut en même temps à l'hôtel Saint-Florentin pour obtenir du -gouvernement provisoire qu'il la fît insérer au <cite>Moniteur</cite>. M. de -Talleyrand se montra importuné de cette impatience, qui, selon lui, -pouvait tout gâter. Ses collègues, excepté M. de Montesquiou, furent -de cet avis, et on se contenta de laisser afficher la pièce dans les -rues de la capitale sans lui donner place au <cite>Moniteur</cite>.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Résistance qu'on rencontre dans la garde nationale de -Paris.</span> -L'essai ne fut pas aussi heureux auprès de l'état-major de la garde -nationale. Le général Dessoles, qu'on venait de mettre à sa tête, -avait sans hésiter pris parti pour les Bourbons, en voulant toutefois -qu'on les liât par une sage Constitution. Il se prêta aux efforts qui -furent tentés pour faire arborer la cocarde blanche à la garde -nationale. Mais on fut arrêté par la résistance que l'on rencontra, -particulièrement dans le chef de l'état-major, M. Allent, si connu et -si estimé pendant trente années comme le membre le plus éclairé du -Conseil d'État. Il y avait dans cette garde, avec beaucoup de -lumières, de sagesse, d'amour de l'ordre, de blâme surtout pour les -fautes de Napoléon, un grand sentiment de patriotisme. Elle rougissait -de voir l'ennemi au sein de la capitale; elle s'était partiellement -battue aux barrières, elle se serait battue tout entière si on lui -avait fourni des armes, et surtout si la Régente ne l'eût pas -abandonnée, et aurait rivalisé avec le peuple dans la défense de -Paris. Sans improuver ceux qui cherchaient à remplacer un gouvernement -devenu insupportable et impossible, elle voyait avec une sorte de -répugnance cette œuvre entreprise de moitié avec l'étranger, et il -fallait des ménagements <span class="pagenum"><a id="page665" name="page665"></a>(p. 665)</span> pour la conduire, un acte après -l'autre, à la déchéance de Napoléon et à la proclamation des Bourbons. -Après quelques tentatives, il fut évident qu'on ne devait pas trop se -hâter, et qu'on s'exposait à heurter des sentiments honnêtes, sincères -et encore très-vifs.</p> - -<p>Ce fut une leçon pour les impatients, une force pour les gens sages -qui, comme M. de Talleyrand, n'aimaient pas qu'on marchât trop vite. -<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de M. de Vitrolles à Paris.</span> -Il venait d'arriver à Paris l'un des membres les plus ardents du parti -royaliste, et en ce moment le plus utile; nous voulons parler de M. de -Vitrolles, dépêché, comme on l'a vu, au camp des souverains alliés, -admis auprès d'eux après la rupture du congrès de Châtillon, et envoyé -ensuite en Lorraine, pour donner quelques bons avis à M. le comte -d'Artois, et le préparer ainsi au rôle que la Providence semblait lui -destiner. -<span class="sidenote" title="En marge">Sa mission auprès du comte d'Artois.</span> -Le choix pour faire parvenir au prince des conseils de -prudence n'était pas le meilleur peut-être, mais M. de Vitrolles, -homme d'esprit, longtemps familier de MM. de Talleyrand et de Dalberg, -était convaincu qu'on ne pouvait arriver qu'entouré d'eux, et -gouverner qu'avec eux. C'était la vérité sur les personnes, si ce -n'était pas encore la vérité sur les choses, et l'une pouvait conduire -à l'autre. M. de Vitrolles, arrivé à Nancy, avait eu de la peine à -trouver le prince qui était encore obligé de se cacher, et l'avait -rempli de contentement en lui faisant connaître les récentes -résolutions des souverains, et les raisons qu'on avait d'espérer un -prochain changement dans l'état des choses en France. La nouvelle de -la bataille du 30 mars avait changé <span class="pagenum"><a id="page666" name="page666"></a>(p. 666)</span> cette espérance en -certitude. -<span class="sidenote" title="En marge">Facilité de ce prince à accorder dans le premier moment -tout ce qu'on lui demande.</span> -Le prince, que la joie rendait facile à tout entendre, à -tout accorder, n'avait opposé d'objection à rien. S'entourer d'hommes -devenus illustres et restés puissants, bien traiter l'armée, lui -semblait tout simple. D'ailleurs, répétait-il fréquemment, j'ai -beaucoup connu M. l'évêque d'Autun, nous avons passé ensemble -quelques-unes des plus belles années de notre jeunesse, et je suis -certain qu'il a pour moi les sentiments d'amitié que j'ai conservés -pour lui. En effet, M. le comte d'Artois, quand il était jeune et ami -des plaisirs, avait rencontré M. de Talleyrand faisant et pensant sous -son habit sacerdotal, ce que faisait et pensait le prince sous son -habit de gentilhomme. M. le comte d'Artois s'en était repenti, il est -vrai, et M. de Talleyrand pas du tout, mais ces souvenirs formaient -entre eux un genre de lien qui ne leur était pas désagréable. M. de -Vitrolles, en assurant au prince qu'il trouverait dans M. de -Talleyrand des sentiments pareils aux siens, lui avait bien recommandé -cependant de ne pas l'appeler évêque d'Autun, et s'était attaché à -graver dans sa mémoire que l'évêque d'Autun, sorti des ordres et -marié, était devenu prince de Bénévent, grand dignitaire de l'Empire, -président du Sénat. M. le comte d'Artois averti se reprenait alors, -appelait M. de Talleyrand prince de Bénévent, puis l'instant d'après -l'appelait encore évêque d'Autun, se reprenait de nouveau, retombait -sans cesse dans la même faute, et dans ces choses insignifiantes -donnait déjà l'exemple de cette mémoire malheureuse, de laquelle rien -n'était sorti, dans laquelle rien ne devait pénétrer, et qui allait -<span class="pagenum"><a id="page667" name="page667"></a>(p. 667)</span> deux fois encore entraîner sa chute et celle de son auguste -race<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Lien vers la note 20"><span class="smaller">[20]</span></a>.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">M. de Vitrolles revient avec la mission de faire recevoir -M. le comte d'Artois tout de suite et sans condition.</span> -Pour le moment, le seul point dont il fallait convenir, c'est qu'on -s'entourerait des hommes de l'Empire qui consentaient à livrer -l'Empire aux Bourbons, et sur ce point M. de Vitrolles et le comte -d'Artois avaient été naturellement d'accord. Seulement le prince -voulait entrer dans Paris tout de suite, et y faire reconnaître son -titre de lieutenant général du royaume comme émanant exclusivement de -son frère Louis XVIII, lequel n'avait pas quitté Hartwell, résidence -située aux environs de Londres. M. de Vitrolles était de cet avis -autant que le prince, et il était reparti pour Paris avec mission d'y -négocier cette entrée immédiate, et cette reconnaissance sans -restriction du titre de lieutenant général. En route, il avait été -exposé, comme on l'a vu, aux accidents les plus étranges, avait été -pris avec M. de Wessenberg, relâché avec lui, puis arrivé à Paris, -était tombé subitement au milieu de l'hôtel Saint-Florentin, dans le -moment même où, s'occupant très-peu du comte d'Artois, on songeait à -se débarrasser successivement des liens qui attachaient encore hommes -et choses à l'Empire. Ces liens, quoique relâchés, et presque brisés, -il restait à les rompre définitivement, et pour cela même il fallait -un peu de temps. Le Sénat, après avoir institué un gouvernement -provisoire, se préparait à frapper Napoléon <span class="pagenum"><a id="page668" name="page668"></a>(p. 668)</span> de déchéance, -mais ne voulait se donner aux Bourbons qu'au prix d'une constitution. -M. de Talleyrand qui partageait cette opinion, promettait depuis -vingt-quatre heures à tous les sénateurs qu'il en serait ainsi, et de -plus l'empereur Alexandre, sincèrement épris alors des idées -libérales, avec la parfaite bonne foi qu'il apportait dans ses -premières impressions, se disait qu'il fallait donner à l'Europe -non-seulement la paix mais la liberté, et commencer par la France. -<span class="sidenote" title="En marge">Il restait beaucoup d'intermédiaires à franchir encore pour -passer du gouvernement de Napoléon à celui des Bourbons.</span> -Il -y avait donc bien autre chose à faire dans ces deux ou trois premiers -jours qu'à recevoir à bras ouverts M. le comte d'Artois; il y avait à -rompre définitivement avec Napoléon en le frappant de déchéance, il y -avait à déterminer la forme du futur gouvernement, à rédiger une -Constitution, et à l'imposer comme condition du nouveau règne.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Étonnement et impatience de M. de Vitrolles à l'aspect des -obstacles qui restent à vaincre.</span> -L'étonnement du messager du comte d'Artois fut extrême. M. de -Vitrolles était de sa nature impétueux, aimant à se mêler des choses -les plus hautes, même de celles qui étaient supérieures à sa position, -fier des dangers qu'il avait courus, et fort enorgueilli de sa -nouvelle importance. Doué d'une remarquable intelligence, il sentait -très-bien que les Bourbons ne pouvaient pas régner comme autrefois, -mais la prétention de leur faire des conditions quelconques, écrites -ou sous-entendues, le confondait de surprise et d'indignation -(sentiment qui était alors dans le cœur de tous les royalistes), et -il se serait volontiers laissé aller à des propos fort déplacés, si la -grandeur de tout ce qu'il avait sous les yeux n'avait contenu son -impétuosité. Pourtant <span class="pagenum"><a id="page669" name="page669"></a>(p. 669)</span> il comprit qu'avant de recevoir le -prince, n'importe à quelle condition, il fallait détrôner Napoléon qui -ne l'était pas encore, qu'il fallait amener à cette résolution un -grand corps, le Sénat, lequel était peu estimé du public sans doute, -mais contenait les meilleurs restes de la révolution française et -était armé de ses grands principes, qu'il fallait enfin accomplir -cette œuvre devant une armée que Napoléon commandait en personne. -En présence des difficultés qui restaient à vaincre, M. de Vitrolles -se calma un peu, mais il demeura pressant, il dit et redit que M. le -comte d'Artois était là, impatient d'arriver, impatient de témoigner -sa gratitude à MM. de Talleyrand et de Dalberg, et que décemment on ne -pouvait le faire trop longtemps attendre.</p> - -<p>M. de Talleyrand opposa à cette impatience le corps amortissant qu'il -opposait à tous les chocs importuns, sa moqueuse insouciance, disant -lentement, après avoir promené çà et là des regards distraits, qu'il -fallait voir, qu'il restait bien des choses à faire avant d'en arriver -au bonheur de se jeter dans les bras de M. le comte d'Artois, et qu'au -surplus on s'en occuperait le plus prochainement qu'on pourrait. -<span class="sidenote" title="En marge">MM. de Talleyrand et de Dalberg font comprendre à M. de -Vitrolles qu'il faut savoir prendre patience.</span> -M. de -Vitrolles entendit de la bouche de M. de Dalberg des paroles bien plus -capables encore de le glacer, si son ardeur avait été moins grande. M. -de Dalberg était des plus décidés contre Napoléon, mais des plus -décidés aussi contre le rétablissement inconditionnel des Bourbons. Il -était franchement libéral, et ne ménageait à personne l'expression de -ses sentiments.—Il s'agit bien d'aller vite! dit-il à M. de -Vitrolles, il s'agit <span class="pagenum"><a id="page670" name="page670"></a>(p. 670)</span> d'aller sûrement. Rien n'est aisé ici. -On a toutes les peines imaginables à obtenir que la déchéance soit -définitivement prononcée. Napoléon intimide encore tout le monde. On -ne peut se servir que du Sénat. Le Sénat vaincu par les événements se -rendra, mais en exigeant des garanties, et il aura raison. D'ailleurs -l'empereur de Russie, par qui tout se fait ici, pense comme le Sénat. -Ce n'est pas par goût que ce prince accepte les Bourbons, et il est -d'avis qu'on prenne beaucoup de précautions en remettant la France -dans leurs mains. Sachez donc attendre, et ne pas vouloir cueillir le -fruit avant qu'il soit mûr.—Quelque révoltante que parût à M. de -Vitrolles cette manière de procéder, il fallut bien se soumettre et -attendre.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Après avoir procédé indirectement à l'égard de Napoléon -pour l'institution d'un gouvernement provisoire, on procède -directement en prononçant sa déchéance.</span> -Du reste on n'avait guère perdu de temps. Le 31 mars on avait reçu les -souverains étrangers, et fait décider par eux qu'ils ne traiteraient -plus avec Napoléon, ni avec aucun membre de sa famille: le 1<sup>er</sup> -avril on avait formé un gouvernement provisoire, et laissé placarder -dans Paris l'adresse du corps municipal en faveur des Bourbons. On -était au matin du 2 avril: il n'y avait donc aucun instant qui n'eût -été employé. Mais l'heure était venue de passer à l'acte essentiel et -décisif, celui de prononcer la déchéance de Napoléon. Instituer un -gouvernement provisoire, c'était bien déclarer implicitement qu'on ne -reconnaissait plus le gouvernement de Napoléon, mais il fallait le -déclarer explicitement, et après avoir franchi le premier pas, le -Sénat ne pouvait certainement pas refuser de franchir le second. -<span class="sidenote" title="En marge">Le Sénat consterné se prête à tout, pourvu que son rôle -soit le moins actif possible.</span> -Pourtant, si on voyait quelques sénateurs <span class="pagenum"><a id="page671" name="page671"></a>(p. 671)</span> pressés de se faire -valoir, parlant et agissant assez vivement dans le sens du jour, la -masse était consternée, silencieuse, inactive, et quoique prête à -prononcer la déchéance de Napoléon, elle demandait des yeux, sinon de -la voix, qu'on se chargeât de formuler l'arrêt, afin qu'elle n'eût -qu'à le signer. -<span class="sidenote" title="En marge">On se sert des anciens opposants pour rédiger l'acte de la -déchéance.</span> -Mais il y avait dans le Sénat quelques personnages -moins embarrassés et plus enclins à se mettre en avant, c'étaient les -anciens opposants, qui ordinairement se réunissaient à Passy, où, sous -l'inspiration de M. Sieyès, ils déversaient leur blâme, hélas! trop -justifié, sur tous les actes de l'Empereur. Après douze années -d'oppression leur cœur était plein, et sentait le besoin de -s'épancher. M. de Talleyrand, qui dans les derniers temps avait raillé -l'Empire pour son compte, sans aucun concert avec les opposants de -Passy, fut d'avis de donner carrière à leur ressentiment, et de leur -laisser proposer et rédiger l'acte de déchéance. On en chargea M. -Lambrechts, homme honnête, simple et courageux, qui ne songeait qu'à -être utile, sans s'inquiéter de savoir s'il servait les calculs de -gens plus avisés que lui. La soirée du 2 avril fut consacrée à -préparer la déchéance, en promettant à ceux qui s'en faisaient les -instruments de s'occuper sur-le-champ de la Constitution, condition -formelle et reconnue du retour à l'ancienne dynastie.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Rôle et popularité de l'empereur Alexandre dans Paris.</span> -Le jour même où l'on devait procéder à cet acte, M. de Talleyrand -présenta le Sénat à l'empereur Alexandre. Ce monarque, uniquement -occupé de plaire aux Parisiens, s'était déjà promené à pied au milieu -d'eux, les caressant du regard, leur arrachant <span class="pagenum"><a id="page672" name="page672"></a>(p. 672)</span> des saluts par -sa bonne mine et une affabilité séduisante, prodiguant çà et là les -mots heureux, disant à tout venant qu'il admirait les Français, qu'il -les aimait, qu'il ne leur imputait aucunement les malheurs de la -Russie, qu'il ne voulait pas se venger d'eux, mais au contraire leur -faire tout le bien possible, qu'il ne se regardait pas comme leur -vainqueur mais comme leur libérateur, et qu'il savait bien que s'il -avait triomphé de leur résistance, c'est parce qu'ils sentaient et -pensaient comme lui, et avaient horreur du joug qu'on était venu -briser. Ces idées, reproduites en cent manières, fines, délicates, -gracieuses, avaient produit leur effet, et l'orgueil national -désintéressé devant un vainqueur si pressé de plaire aux vaincus, on -s'était prêté à ses caresses, on les lui avait rendues, et il est vrai -qu'Alexandre était devenu tout à coup le personnage le plus populaire -de Paris. Seul regardé, seul compté, seul recherché par ces Parisiens, -dispensateurs de la gloire dans les temps modernes, il était enivré de -son succès, et disposé à le payer en rendant à la France tous les -services compatibles avec l'ambition russe.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">On lui présente le Sénat.</span> -On lui présenta donc le Sénat dans la soirée du 2 avril. -<span class="sidenote" title="En marge">Brillant accueil fait à ce corps.</span> -Il -l'accueillit avec la plus parfaite courtoisie, lui répéta qu'il -s'était armé non pas contre la France, mais contre un homme, qu'il -avait admiré comment les Français se battaient même à contre-cœur, -qu'il voyait avec bonheur cette horrible lutte finie, et qu'en preuve -de la satisfaction dont il était rempli, et de l'espérance qu'il avait -de ne pas la voir renaître, il venait d'ordonner la délivrance -<span class="pagenum"><a id="page673" name="page673"></a>(p. 673)</span> immédiate des prisonniers français détenus dans la vaste -étendue de son empire. Le Sénat, charmé de tout ce qui pouvait excuser -sa soumission, remercia vivement Alexandre de cet acte magnanime, et -lui promit de son côté de concourir de son mieux à mettre fin aux -malheurs de la France et du monde.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Acte de la déchéance présenté et adopté le 2 avril au -soir.</span> -Dans cette même journée le Sénat prononça définitivement la déchéance -de Napoléon. La résolution formulée en deux articles essentiels -portait que la souveraineté héréditaire établie dans la personne de -Napoléon et de ses descendants était abolie, et que tous les Français -étaient déliés du serment qu'ils lui avaient prêté. La proposition une -fois présentée ne pouvait être adoptée qu'à l'unanimité. Elle le fut -sans aucune résistance, dans une sorte de silence grave et triste, -comme un arrêt du destin déjà rendu ailleurs, et plus haut que le -Sénat, plus haut que la terre. Il n'y avait de satisfaits, et osant le -montrer, que les anciens opposants. -<span class="sidenote" title="En marge">Étranges considérants de cet acte.</span> -Aussi furent-ils chargés de -rédiger les considérants de cet acte capital. M. Lambrechts accepta -cette mission, et parlant pour le Sénat comme il l'eût fait pour -lui-même, il proposa les considérants qui suivent: Napoléon avait -violé toutes les lois en vertu desquelles il avait été appelé à -régner; il avait opprimé la liberté privée et publique, enfermé -arbitrairement les citoyens, imposé silence à la presse, levé les -hommes et les impôts en violation des formes ordinaires, versé le sang -de la France dans des guerres folles et inutiles, couvert l'Europe de -cadavres, jonché les routes de blessés français abandonnés, enfin -porté l'audace jusqu'à ne plus respecter le principe du <span class="pagenum"><a id="page674" name="page674"></a>(p. 674)</span> vote -de l'impôt par la nation, en levant les contributions dans le mois de -janvier dernier sans le concours du Corps législatif, jusqu'à ne pas -même respecter la <em>chose jugée</em>, en faisant casser l'année précédente -la décision du jury d'Anvers. Napoléon, par ces motifs, devait être -déclaré déchu du trône, et ses descendants avec lui.</p> - -<p>M. Lambrechts avait tellement paru oublier que si la liberté -individuelle et la liberté de la presse avaient été sacrifiées, -c'était au Sénat à l'empêcher, puisqu'il était chargé de l'examen des -actes extraordinaires relatifs aux personnes et aux écrits; que si des -conscriptions sans cesse répétées avaient permis des guerres folles, -il ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même, car il les avait votées sans -mot dire, de 1804 à 1814; que si dans la levée des hommes et des -impôts les formes avaient été violées, la faute était également à lui, -car le vote des hommes et de l'argent avait été transféré du Corps -législatif au Sénat, du consentement de ce dernier et en violation des -constitutions impériales; qu'enfin si tout récemment la chose jugée -n'avait pas été respectée, il devait encore s'en attribuer le tort, -puisqu'il avait consenti à casser la décision du jury d'Anvers; -l'honnête M. Lambrechts, disons-nous, avait tellement paru oublier ces -faits présents cependant à toutes les mémoires, que le Sénat s'était -presque trouvé à l'aise, comme s'il eût été devant un public aussi -oublieux que lui-même. Du reste, les considérants avaient rencontré la -même adhésion silencieuse que l'acte, et on était si pressé de -proclamer le résultat, que pour ne pas perdre de <span class="pagenum"><a id="page675" name="page675"></a>(p. 675)</span> temps on -avait placardé dans Paris la déclaration de déchéance, en laissant les -anciens opposants la motiver comme ils voudraient.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La déchéance prononcée, restait à ôter à Napoléon les -moyens de ressaisir le pouvoir.</span> -Dès ce moment l'acte essentiel était accompli, et en prononçant la -déchéance, on avait dégagé les Français de leur serment envers -Napoléon et envers sa famille. Pourtant ce n'était pas tout que de -briser les liens légaux qui attachaient encore la France à la dynastie -impériale, il fallait enlever à Napoléon lui-même les moyens de -reprendre le sceptre arraché de ses mains, et bien qu'on fût abrité -derrière deux cent mille hommes, un sentiment d'effroi se répandait de -temps en temps parmi les auteurs de la révolution qui s'accomplissait -actuellement, surtout quand ils songeaient à l'homme qui était à -Fontainebleau, à ce qu'il y faisait, à ce qu'il pouvait y faire. -<span class="sidenote" title="En marge">Craintes qu'il inspirait encore.</span> -Il -lui restait l'armée qui avait combattu sous ses ordres, renforcée de -ce qu'il avait ramassé en route, et des troupes qui avaient combattu -sous Paris; il lui restait l'armée de Lyon, mal commandée par Augereau -mais excellente, les armées incomparables des maréchaux Soult et -Suchet, éloignées sans doute mais faciles à rapprocher en les attirant -à soi ou en allant à elles; il lui restait enfin l'armée d'Italie! que -ne pouvait-il pas entreprendre avec de tels moyens, exaspéré qu'il -était, et jouissant de ses facultés autant que jamais, comme les deux -derniers mois en avaient donné de terribles preuves? Et, en cet -instant même, ne pouvait-il pas tout de suite, seulement avec ce qu'il -avait sous la main, fondre sur Paris, et s'il ne triomphait pas, -signaler au moins sa fin <span class="pagenum"><a id="page676" name="page676"></a>(p. 676)</span> par quelque catastrophe tragique, -par quelque vengeance éclatante, qui couronneraient dignement sa -formidable carrière? On tremblait rien qu'à penser à ces chances -diverses, et parmi cette foule d'allants et venants qui remplissaient -l'hôtel Talleyrand, les uns royalistes d'ancienne date, les autres -royalistes du jour ou tout au plus de la veille, on était loin d'être -rassuré: on colportait, on commentait, on affirmait ou niait les -nouvelles arrivées de Fontainebleau et des environs.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le moyen imaginé pour désarmer Napoléon, consiste surtout à -provoquer une défection dans l'armée.</span> -Il y avait un moyen de conjurer le danger, c'était de provoquer dans -l'armée quelque mouvement comme celui qui venait de se produire dans -le Sénat. La fatigue certes n'existait pas seulement parmi les -serviteurs civils de l'Empire, et elle était aussi grande au moins -parmi ses serviteurs militaires. -<span class="sidenote" title="En marge">Extrême fatigue de tous les chefs militaires.</span> -Les infortunés qui, à la suite de -Napoléon, avaient promené leur corps souvent mutilé de Milan à Rome, -de Rome aux Pyramides, des Pyramides à Vienne, de Vienne à Madrid, de -Madrid à Berlin, de Berlin à Moscou, sans jamais entrevoir le terme de -leurs peines, rares survivants de deux millions de guerriers, devaient -être bien autrement épuisés et dégoûtés que ceux qui dans le Sénat -s'étaient fatigués de la fatigue d'autrui. Tant qu'ils avaient eu la -gloire et les riches dotations pour prix des périls incessants qui -menaçaient leur tête, ils avaient, non sans murmurer, suivi leur -heureux capitaine. -<span class="sidenote" title="En marge">Raisons qu'on pouvait faire valoir auprès d'eux pour les -détacher de Napoléon.</span> -Mais aujourd'hui que l'édifice des dotations, qui -s'étendait comme l'édifice colossal de l'Empire de Rome à Lubeck, -venait de s'écrouler, aujourd'hui que la gloire n'était plus cette -gloire éclatante qu'on recueille <span class="pagenum"><a id="page677" name="page677"></a>(p. 677)</span> à la suite de la victoire, -mais cette gloire vertueuse et amère qu'on recueille à la suite de -défaites héroïquement supportées, il n'était pas impossible par -d'adroites menées de convertir les murmures en clameurs, les clameurs -en sédition militaire. D'ailleurs on avait de fort bonnes raisons à -donner aux gens de guerre, déjà persuadés par leurs souffrances, pour -les engager à quitter le plus exigeant des maîtres. Il ne s'agissait -pas en effet d'abandonner Napoléon pour l'étranger, ou même pour les -Bourbons, ce qui aurait inspiré aux uns d'honnêtes scrupules, aux -autres de profondes répugnances, mais de l'abandonner pour se rallier -au gouvernement provisoire qui venait de surgir des malheurs mêmes que -Napoléon avait attirés sur la France. Ce gouvernement après tout, ce -n'étaient ni les étrangers ni les Bourbons, bien que les étrangers -pussent être son appui et les Bourbons sa fin, c'était la réunion des -hommes les plus considérables du régime impérial, qui, au milieu de -Paris déserté par la femme et les frères de Napoléon, découvert par -une fausse manœuvre de sa part, et envahi par l'ennemi, s'étaient -concertés pour sauver le pays, le réconcilier avec l'Europe, et faire -cesser une lutte désastreuse et désormais inutile. Tant que Napoléon -avait représenté le sol et l'avait défendu, quelque coupable qu'il pût -être, on devait s'attacher opiniâtrement à lui; mais maintenant qu'à -la suite d'une fatale complication de fautes et de revers, il était -vaincu, et ne pouvait plus rien pour la France, que la ruiner -peut-être par la prolongation d'une guerre calamiteuse, n'était-il -pas légitime de se séparer <span class="pagenum"><a id="page678" name="page678"></a>(p. 678)</span> d'un homme en qui ne se -personnifiait plus le salut du pays, bien qu'en lui se personnifiât -encore la gloire de nos armes, et de se rallier autour d'un -gouvernement qui, sans parti pris d'imposer telles ou telles -institutions, telle ou telle dynastie, faisait appel aux bons citoyens -pour qu'ils l'aidassent à tirer le pays d'une crise épouvantable, sauf -à voir ensuite (son titre provisoire l'indiquait assez) sous quelles -lois, sous quelle famille souveraine, on placerait définitivement la -France affranchie et sauvée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Outre les griefs généraux, beaucoup de chefs de l'armée -avaient contre Napoléon des griefs particuliers.</span> -Des idées si sages devaient avoir accès auprès de tous les hommes -sensés, et à plus forte raison auprès d'hommes dégoûtés, épuisés, -soucieux pour leurs intérêts, comme l'étaient les chefs de l'armée, -ayant pour la plupart outre les griefs généraux des griefs -particuliers, car Napoléon avait eu plus d'un de ses lieutenants à -redresser, notamment pendant la dernière campagne, et il l'avait fait -avec la brusquerie d'un caractère impétueux et absolu. Pourtant, il -faut dire à leur honneur que devant l'ennemi aucun d'eux n'avait -fléchi, et que les plus fatigués, les plus mécontents avaient été -souvent les plus braves. Mais il y a terme à tout, même au dévouement, -surtout quand on n'en voit plus la cause légitime, et qu'on se croit -sacrifié aux passions d'un maître insensé. Or, Napoléon ne devait plus -paraître autre chose à des hommes qui étaient persuadés qu'il avait -toujours pu faire la paix, et qu'il ne l'avait jamais voulu. Il lui -arrivait ce qui arrive à ceux qui ne disent pas constamment la vérité, -c'est qu'on ne les croit plus alors même qu'ils la disent. Napoléon -avait été coupable de ne <span class="pagenum"><a id="page679" name="page679"></a>(p. 679)</span> pas conclure la paix à Prague, -imprudent de ne pas la conclure à Francfort, mais à Châtillon il était -honorable à lui de ne l'avoir pas acceptée, à Fontainebleau il était -héroïque de vouloir prolonger la guerre pour tirer Paris des mains de -l'ennemi. Mais on ne croyait rien de tout cela, et le chagrin, le -noble chagrin de M. de Caulaincourt était presque devenu pour Napoléon -une calomnie. Les regrets que M. de Caulaincourt exprimait d'avoir vu -la paix tant de fois repoussée, faisaient supposer que récemment -encore, notamment à Châtillon, la paix avait été honorablement -possible, et follement refusée. On ne voyait plus dans Napoléon qu'un -fou furieux, des mains duquel il fallait tout de suite et à tout prix -tirer la France et soi-même.</p> - -<p>Dans les rangs inférieurs de l'armée, il existait quelquefois le -sentiment violent de la fatigue physique, mais un jour de soleil, un -bon repas, une heure de repos, la vue de Napoléon, suffisaient pour le -faire disparaître. C'était parmi les chefs que se manifestait la plus -dangereuse des fatigues, la fatigue morale, et elle était -proportionnée au grade, c'est-à-dire à la prévoyance. Grande chez les -généraux, elle était extrême chez les maréchaux.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Dispositions personnelles du maréchal Marmont, qui -l'avaient fait choisir comme but de toutes les menées.</span> -Il y en avait un, entre tous, celui peut-être qu'on en aurait le moins -soupçonné, que M. de Talleyrand, avec son aptitude à démêler le côté -faible des cœurs, avait d'avance désigné du doigt comme l'homme qui -céderait le plus tôt aux bonnes et aux mauvaises raisons qu'on pouvait -employer pour détacher de Napoléon ses lieutenants les plus intimes, -et celui-là n'était autre que le maréchal Marmont. Cet officier, -<span class="pagenum"><a id="page680" name="page680"></a>(p. 680)</span> que Napoléon avait créé maréchal et duc, par complaisance -d'ancien condisciple bien plus que par estime pour ses talents, ne se -croyait pas sous le régime impérial apprécié à sa juste valeur, porté -à sa véritable place, et il est vrai qu'en goûtant sa personne, en -estimant son brillant courage, Napoléon ne faisait aucun cas de sa -capacité. Cet esprit présomptueux et incomplet, à demi ouvert, à demi -appliqué, croyant approfondir ce qu'il pénétrait à peine, voulant -partout le premier rôle, et tout au plus capable du second, n'ayant -pas assez de supériorité pour diriger, pas assez de modestie pour -obéir, était antipathique à Napoléon, qui lui préférait de beaucoup -l'esprit simple, solide, même un peu borné, mais ponctuel et énergique -dans l'obéissance, de plusieurs de ses maréchaux. Aussi avait-il placé -au-dessus de Marmont bien des hommes au-dessus desquels Marmont -croyait être. Marmont en outre avait commis à Craonne une faute grave, -qui cependant ne lui avait pas attiré tous les reproches qu'il aurait -mérités, et il en voulait à Napoléon au lieu de s'en vouloir à -lui-même. Ces misères de la vanité, M. de Talleyrand les avait -parfaitement démêlées dans l'entretien qu'il avait eu avec Marmont le -30 mars au soir, et il avait désigné ce maréchal comme le but auquel -devaient tendre toutes les séductions. La vanité mécontente est en -effet, dans les moments de crise, un but vers lequel l'intrigue peut -se diriger avec grande probabilité de succès. Ajoutez que Marmont -avait dans la circonstance présente une position qui devait, autant -que son caractère, attirer sur lui les <span class="pagenum"><a id="page681" name="page681"></a>(p. 681)</span> efforts des -séducteurs. Il venait de défendre Paris avec éclat, s'était attribué -tout l'honneur de cette défense, bien que la moitié en revînt de droit -au maréchal Mortier. Il était enfin avec son corps d'armée placé sur -l'Essonne, il couvrait le rassemblement qui se formait à -Fontainebleau, et le faire passer du côté du gouvernement provisoire, -c'était décider la question que le génie et le caractère indomptables -de Napoléon semblaient rendre douteuse encore. -<span class="sidenote" title="En marge">Émissaires envoyés à Marmont et à divers chefs de l'armée.</span> -On avait cherché un -intermédiaire qu'on pût employer en cette occasion, et on en avait -trouvé un parfaitement choisi, dans la personne d'un ancien ami, d'un -ancien aide de camp de Marmont, de M. de Montessuy, qui avait jadis -quitté l'armée pour la finance et honorablement réussi dans cette -nouvelle carrière, qui partageait toutes les idées saines de la haute -bourgeoisie sur le despotisme impérial et sur la guerre, qui avait -enfin sur Marmont l'influence qu'ont souvent les aides de camp sur -leurs généraux, influence consistant à connaître leurs faiblesses et à -savoir s'en servir. On chargea M. de Montessuy de lettres des -principaux personnages du nouveau gouvernement, tant pour Marmont que -pour d'autres chefs de l'armée, et on l'envoya à Essonne. À ce moyen -on en ajouta un autre non moins efficace. Depuis que Napoléon, retiré -à Fontainebleau, avait paru y concentrer ses forces, on avait -transporté une partie de l'armée coalisée sur la rive gauche de la -Seine. On avait réuni à Paris et dans les environs les réserves des -alliés, plus le corps de Bulow employé d'abord au blocus de Châlons, -et on avait rangé entre <span class="pagenum"><a id="page682" name="page682"></a>(p. 682)</span> Juvisy, Choisy-le-Roi, Longjumeau, -Montlhéry, une portion notable des troupes de la coalition. On avait -établi non loin d'Essonne le quartier général du prince de -Schwarzenberg, pour que le généralissime se tînt prêt à profiter des -premières faiblesses de Marmont. Marmont ne fut pas le seul objet de -ces menées; on expédia auprès du maréchal Oudinot un officier de ses -parents, on fit écrire par Beurnonville à son ami le maréchal -Macdonald, on dépêcha enfin à Fontainebleau une quantité d'émissaires -qui étaient militaires pour la plupart, et que le désir ardent d'avoir -des nouvelles devait faire accueillir par la curiosité, la fatigue ou -l'infidélité.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Langage dicté à ces émissaires.</span> -Le thème développé dans toutes les communications écrites ou verbales, -c'est qu'on appartenait au pays et non à un homme, que cet homme avait -perdu la France, que si, après l'avoir compromise, il avait les moyens -de la sauver, on devrait peut-être se dévouer encore à lui, mais qu'il -ne pouvait plus rien que répandre inutilement un sang généreux déjà -versé à trop grands flots; que l'Europe était résolue à ne plus -traiter avec lui, et qu'à tout gouvernement, excepté au sien, elle -serait prête à concéder des conditions honorables; qu'il fallait donc, -sans plus tarder, se rattacher au gouvernement provisoire, avec lequel -l'Europe était disposée à traiter; qu'en se rattachant à ce -gouvernement on lui donnerait de la force, de l'autorité, tous les -moyens en un mot de se faire respecter, soit des monarques coalisés, -soit des Bourbons contre lesquels on voulait, en les rappelant, -prendre des précautions légales. Enfin à ces raisons parfaitement -<span class="pagenum"><a id="page683" name="page683"></a>(p. 683)</span> sensées et honnêtes, on en devait ajouter de moins élevées, -quoique avouables, c'est que les Bourbons, dont le retour était -prochain, accueilleraient à bras ouverts les militaires qui -reviendraient à eux, et particulièrement ceux qui se prononceraient -les premiers.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La présence de M. de Caulaincourt à Paris, et ses -fréquentes entrevues avec Alexandre donnant de l'ombrage, on l'oblige -à partir pour Fontainebleau.</span> -Indépendamment de ces menées, les auteurs principaux de la nouvelle -révolution avaient eu soin de faire partir de Paris M. de -Caulaincourt, car ce personnage, admis auprès d'Alexandre aussi -intimement que lorsqu'il représentait à Saint-Pétersbourg le vainqueur -d'Austerlitz et de Friedland, les offusquait par sa présence autant -que les avait offusqués naguère le congrès de Châtillon. En effet, -tant qu'on semblait négocier avec l'Empereur déchu, rien n'était sûr à -leurs yeux, et ils avaient fait sentir au czar qu'il n'était ni sage -ni généreux de les engager à se compromettre davantage, s'il restait -quelque chance de rapprochement avec Napoléon. Alexandre l'avait -compris, et bien que par un sentiment de pure bonté il lui en coûtât -de dire la vérité tout entière à M. de Caulaincourt, il avait fini par -le décourager complétement, afin de le contraindre à quitter Paris -sans être obligé de lui en donner l'ordre. M. de Caulaincourt lui -répétant sans cesse qu'il était dupe d'intrigants, de gens de parti -qui le trompaient sur les sentiments de la France, et que pour vouloir -pousser son triomphe à bout, il s'exposait peut-être à quelque -catastrophe qui envelopperait dans un désastre commun la capitale de -la France et l'armée alliée, Alexandre lui avait dit qu'il n'en -croyait ni les <span class="pagenum"><a id="page684" name="page684"></a>(p. 684)</span> gens de parti ni les intrigants, mais ses -propres yeux; que personne ne voulait plus de Napoléon, que la France -n'était pas moins fatiguée de lui que l'Europe elle-même, qu'il -fallait donc se soumettre à la nécessité et renoncer à le voir régner; -qu'on savait bien ce dont il était capable, mais qu'on était prêt, et -que sous peu on le serait davantage; que ceux qui aimaient Napoléon -n'avaient plus qu'un service à lui rendre, c'était de l'engager à se -résigner, et que c'était le seul moyen d'obtenir pour lui un sort -moins rigoureux. -<span class="sidenote" title="En marge">Ses récents entretiens avec l'empereur Alexandre.</span> -S'appliquant toujours à ménager M. de Caulaincourt, -Alexandre, en parlant d'un sort moins rigoureux pour Napoléon, avait -laissé entrevoir qu'il s'agissait pour sa personne d'une retraite -meilleure, et pour son fils d'un trône sous la régence de -Marie-Louise. M. de Caulaincourt, quoique peu enclin aux illusions, -avait alors conçu certaines espérances, et s'était dit que ce trône -serait peut-être celui de France, accordé au Roi de Rome sous la -tutelle de sa mère. Prêt à se rendre à Fontainebleau, il avait tenté -un dernier effort auprès du prince de Schwarzenberg, qui, en qualité -de représentant du beau-père de Napoléon, d'ancien négociateur du -mariage de Marie-Louise, devait être un peu plus disposé à ménager -sinon Napoléon lui-même, au moins sa dynastie. Mais M. de Caulaincourt -l'avait trouvé encore plus décourageant qu'Alexandre, et beaucoup -moins réservé dans ses termes. -<span class="sidenote" title="En marge">Violent colloque avec le prince de Schwarzenberg.</span> -Le prince de Schwarzenberg, importuné -de la présence de M. de Caulaincourt et de ses instances, lui avait -dit qu'il fallait enfin s'expliquer franchement; qu'on ne voulait -plus de <span class="pagenum"><a id="page685" name="page685"></a>(p. 685)</span> Napoléon ni des siens; que l'Autriche avait lutté -pour lui jusqu'au bout, que dans le désir de faire naître une dernière -occasion de rapprochement elle avait imaginé l'armistice de Lusigny, -qu'au lieu de répondre à ses intentions paternelles, Napoléon avait -écrit à son beau-père une lettre offensante pour ce monarque, car elle -le supposait prêt à tromper ses alliés, et dangereuse pour l'Europe si -la cour d'Autriche avait été capable de se laisser séduire; qu'à -partir de ce jour l'empereur François profondément blessé avait -entièrement adhéré à l'idée de ne plus traiter avec Napoléon, qu'on -avait dans cette idée tenté l'opération hasardeuse de marcher sur -Paris, qu'on y avait réussi malgré les dangers attachés à une -semblable entreprise, et qu'on ne resterait certainement pas -au-dessous de sa bonne fortune; qu'on ne voulait donc plus de Napoléon -à aucun prix; que trouvant d'ailleurs la France du même avis, il ne -voyait pas pourquoi on s'arrêterait dans une voie qui était la seule -vraiment sûre, car il n'y avait de repos à espérer qu'en se -débarrassant de l'homme qui depuis dix-huit ans bouleversait le monde; -que pour ce qui concernait sa femme et son fils, c'était une chimère -de chercher à les faire régner, que ni l'un ni l'autre ne le -pouvaient; que l'Autriche au surplus ne voulait pas en assumer la -responsabilité; que ce serait ou le gouvernement de Napoléon continué -sous un nom supposé, ou le plus faible, le plus impuissant des -gouvernements, qui ne donnerait ni repos à la France, ni sécurité à -l'Europe; qu'il fallait donc en prendre son parti, et que lui, M. de -Caulaincourt, au lieu de solliciter vainement des gens qui -l'écoutaient <span class="pagenum"><a id="page686" name="page686"></a>(p. 686)</span> avec le visage attentif par politesse, et -l'oreille fermée par devoir, ferait mieux d'aller dire la vérité à -Napoléon, et en le décidant à se résigner à son sort, terminer pour -lui, pour la France, pour tout le monde, une douloureuse et trop -longue agonie.</p> - -<p>Irrité par cette rude franchise, M. de Caulaincourt qui aimait -beaucoup aussi à dire la vérité sans ménagements, demanda au prince de -Schwarzenberg, s'il n'était pas étonnant que, lui ministre du -beau-père de Napoléon, affectât d'être contre Napoléon le plus décidé -des représentants de l'Europe; que, lui naguère l'humble solliciteur -du mariage de Marie-Louise, fût aujourd'hui le contempteur le plus -hautain de ce mariage et des devoirs moraux qui en résultaient; que, -lui le lieutenant si empressé et si bien récompensé de l'empereur des -Français dans la campagne de Russie, se montrât si sévère pour ses -entreprises guerrières; qu'il oubliât enfin si tôt, après avoir eu des -occasions si récentes de s'en souvenir, ce qu'étaient l'armée -française et son chef?—Vous supposez peut-être, ajouta fièrement M. -de Caulaincourt, que parce que moi, constant apôtre de la paix, je -suis ici en suppliant pour avoir cette paix que je désirais après -Wagram, après Dresde comme à présent, vous supposez que mon attitude -est celle du maître que je sers! Vous vous trompez. Son génie est -aussi indomptable que jamais. Il est de plus exaspéré. Ses soldats -partagent ses ressentiments, et si les Autrichiens ont pu, en ayant -l'ennemi dans leur capitale, livrer encore les batailles d'Essling et -de Wagram, les Français ne feront pas moins pour arracher leur patrie -aux mains de <span class="pagenum"><a id="page687" name="page687"></a>(p. 687)</span> l'étranger, et, après tout, il n'y a pas si -grand orgueil à croire que les Français valent les Autrichiens, et -Napoléon l'archiduc Charles!—</p> - -<p>Un peu ramené par la rudesse de M. de Caulaincourt, le prince de -Schwarzenberg lui répondit qu'il n'avait jamais oublié ce qu'il devait -personnellement à Napoléon, mais qu'il y avait quelqu'un à qui il -devait davantage, c'était son propre souverain; que le mariage de -Marie-Louise, il l'avait désiré, demandé même, qu'il n'en -méconnaissait pas la valeur, qu'il y voyait un lien, mais pas une -chaîne; qu'en considération de ce lien, l'Autriche avait tout fait en -1813 et en 1814 pour éclairer Napoléon et l'amener à des résolutions -modérées, qu'elle n'y avait pas réussi, et qu'il devait y avoir terme -à tout, même aux ménagements de la parenté; que quant aux actes de -désespoir, on en prévoyait de redoutables de la part d'un homme de -génie commandant l'armée française, mais qu'on était préparé, qu'on se -battrait aussi en désespérés; que si pour les Français il s'agissait -d'arracher leur patrie aux mains de l'étranger, il s'agissait pour -toutes les puissances d'arracher leur indépendance aux mains d'un -dominateur impitoyable; qu'on avait été esclave, qu'on ne voulait plus -l'être; que s'il fallait sortir de Paris, on en sortirait, mais qu'on -y rentrerait, et que les alliés ne seraient pas moins dévoués à leur -indépendance que les Français à l'intégrité de leur sol.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Vues évidentes de l'Autriche.</span> -Il est évident que si l'Autriche, par convenance et par prudence, -avait voulu ménager Napoléon en 1813, et s'était contentée, en lui -offrant la paix de Prague, de mettre des bornes à sa domination -<span class="pagenum"><a id="page688" name="page688"></a>(p. 688)</span> absolue sur l'Europe, que si à Francfort elle avait encore, -par convenance et prudence, offert de lui laisser la France avec le -Rhin et les Alpes, et que si en dernier lieu à Châtillon, pour éviter -les hasards de la marche sur Paris, elle avait offert de lui laisser -la France de 1790, il est évident qu'aujourd'hui, croyant avoir -surmonté tous les dangers, et satisfait à toutes les convenances, -l'Autriche aimait mieux en finir d'un gendre insupportable, et surtout -recueillir tous les fruits de la commune victoire, fruits pour elle -inespérés et immenses, car en ôtant à la France les Pays-Bas et les -provinces du Rhin et en y renonçant pour elle-même, elle aurait en -échange la ligne de l'Inn, le Tyrol, et enfin l'Italie. Le plaisir -fort douteux pour elle, et en beaucoup de cas très-embarrassant, de -voir une archiduchesse demeurer Régente de France, ne valait pas le -danger de voir son terrible gendre ressaisir le sceptre, et elle -préférait donner à cette archiduchesse une indemnité en Italie, même à -ses dépens, que de la laisser à Paris pour y garder la place de -Napoléon. Ce calcul, fort naturel, ne prouvait pas que François II fût -mauvais père; il prouvait que ce prince aimait mieux l'intérêt de ses -peuples que celui de sa fille, et on ne peut pas dire qu'il manquât -ainsi à ses véritables devoirs.</p> - -<p>C'est là ce qui expliquait le peu d'appui que la cause de Napoléon -trouvait auprès du prince de Schwarzenberg, représentant beaucoup trop -franc d'une politique que M. de Metternich, s'il eût été à Paris en ce -moment, eût suivie avec plus de ménagement, mais avec autant de -constance. M. de <span class="pagenum"><a id="page689" name="page689"></a>(p. 689)</span> Caulaincourt, convaincu par tout ce qu'il -avait vu et fait pendant ces trois jours, qu'il ne ramènerait personne -à Napoléon, ni parmi les serviteurs les plus éminents de l'Empire, ni -parmi les représentants des souverains alliés, voulut cependant voir -l'empereur Alexandre encore une fois, afin de savoir si la personne de -Napoléon étant sacrifiée, il ne resterait pas du moins quelque chance -pour sa dynastie. -<span class="sidenote" title="En marge">Entretien de M. de Caulaincourt avec Alexandre, avant de -quitter Paris.</span> -Alexandre le reçut avec la même bonté, mais en lui -répétant à peu près ce qu'il lui avait dit de la nécessité d'aller à -Fontainebleau conseiller un grand et dernier sacrifice.—Partez, lui -dit-il, partez, car on me demande à chaque instant votre renvoi; on me -dit que votre présence intimide beaucoup de gens et leur fait craindre -de notre part un retour vers Napoléon. Je finirai par être obligé de -vous éloigner, car ni mes alliés ni moi ne voulons autoriser de -pareilles suppositions. Je n'ai aucun ressentiment, croyez-le. -Napoléon est malheureux, et dès cet instant, je lui pardonne le mal -qu'il a fait à la Russie. Mais la France, l'Europe ont besoin de -repos, et avec lui elles n'en auront jamais. Nous sommes -irrévocablement fixés sur ce point. Qu'il réclame ce qu'il voudra pour -sa personne: il n'est pas de retraite qu'on ne soit disposé à lui -accorder. S'il veut même accepter la main que je lui tends, qu'il -vienne dans mes États, et il y recevra une magnifique, et, ce qui vaut -mieux, une cordiale hospitalité. Nous donnerons lui et moi un grand -exemple à l'univers, moi en offrant, lui en acceptant cet asile. Mais -il n'y a plus d'autre base possible de négociation que son -abdication. Partez donc, et <span class="pagenum"><a id="page690" name="page690"></a>(p. 690)</span> revenez au plus tôt avec -l'autorisation de traiter aux seules conditions que nous puissions -admettre.—</p> - -<p>M. de Caulaincourt chercha à savoir si en abdiquant Napoléon sauverait -le trône de son fils. Alexandre refusa de s'expliquer, affirma -toutefois que la question relative aux Bourbons n'était pas résolue -irrévocablement, bien que tout semblât tendre vers eux, montra -toujours la même froideur à leur égard, et insista de nouveau pour que -M. de Caulaincourt s'occupât le plus promptement possible du sort -personnel de Napoléon. M. de Caulaincourt, voulant jeter la sonde, -demanda si en ôtant à Napoléon la France, on lui donnerait la Toscane -en indemnité.—La Toscane! repartit Alexandre. Quoique ce soit bien -peu de chose en comparaison de l'Empire français, pouvez-vous croire -que les puissances laissent Napoléon sur le continent, et que -l'Autriche le souffre en Italie? C'est impossible.—Mais Parme, -Lucques, reprit M. de Caulaincourt.—Non, non, rien sur le continent, -répéta Alexandre; une île, soit... la Corse, peut-être...—Mais la -Corse est à la France, répliqua M. de Caulaincourt, et Napoléon ne -peut consentir à recevoir une de ses dépouilles.—Eh bien, l'île -d'Elbe, ajouta Alexandre; mais partez, amenez votre maître à une -résignation nécessaire, et nous verrons. Tout ce qui sera convenable -et honorable sera fait. Je n'ai pas oublié ce qui est dû à un homme si -grand et si malheureux.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Départ de M. de Caulaincourt pour Fontainebleau.</span> -M. de Caulaincourt partit sur ces paroles, convaincu que sans un -prodige militaire il n'y avait absolument rien à espérer pour -Napoléon, et presque <span class="pagenum"><a id="page691" name="page691"></a>(p. 691)</span> rien pour son fils, et que le devoir -était de lui faire connaître la vérité. Il se mit en route le 2 avril -au soir, au moment où la déchéance allait être prononcée, et certain -qu'elle le serait dans quelques heures. Il arriva au milieu de la nuit -à Fontainebleau.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Pensées et projets de Napoléon à Fontainebleau.</span> -Tandis qu'à Paris M. de Caulaincourt s'efforçait en vain de raffermir -les fidélités chancelantes, et d'arrêter les souverains dans leurs -résolutions extrêmes, Napoléon à Fontainebleau n'avait pas perdu le -temps. Les doléances ne convenaient pas plus à son grand caractère, -que les illusions à son grand esprit. Si quelquefois il se livrait aux -illusions, c'était comme une excuse ou un encouragement qu'il se -donnait à lui-même dans ses desseins téméraires, et sans en être tout -à fait dupe. Dans le malheur, il ne craignait pas d'ouvrir entièrement -les yeux à la vérité, et savait la voir sans pâlir. Quoiqu'il fût hors -de Paris, il avait presque deviné ce qui s'y passait; il avait prévu -que les souverains chercheraient à tirer les dernières conséquences de -leur triomphe, que le Sénat l'abandonnerait, et que pour conjurer ce -double danger, un grand événement militaire était la seule ressource. -Aussi, dès son retour à Fontainebleau avait-il pris ses cartes et ses -états de troupes, et saisissant d'un coup d'œil sûr la belle mais -terrible chance que la fortune semblait lui ménager encore, avait-il -résolu de ne pas la laisser échapper.</p> - -<p>Les coalisés, après avoir perdu en morts ou blessés environ 12 mille -hommes sous les murs de Paris, et après avoir attiré à eux le corps de -Bulow, comptaient encore 180 mille combattants. Napoléon <span class="pagenum"><a id="page692" name="page692"></a>(p. 692)</span> en -ajoutant à ce qu'il amenait les corps des maréchaux Mortier et -Marmont, et quelques troupes des bords de l'Yonne et de la Seine, n'en -avait pas moins de 70 mille. La disproportion était énorme, mais la -passion de l'armée (nous parlons de la passion qui régnait dans les -rangs inférieurs), le génie de Napoléon, les circonstances locales, -pouvaient compenser cette infériorité numérique, et tout faisait -présager une immense catastrophe, pour la capitale ou pour la -coalition. Quand on songe au prix du succès, si on avait triomphé, à -la France rétablie d'un seul coup dans sa grandeur, (il s'agit ici de -sa grandeur désirable et non de sa grandeur folle, de la ligne du Rhin -et non de celle de l'Elbe), nous n'hésitons pas à dire que le gain -possible justifiait l'enjeu, toutes les splendeurs de Paris -eussent-elles succombé dans une journée sanglante. La frontière du -Rhin valait bien tout ce qui aurait pu périr dans la capitale, et nous -ne saurions approuver ceux qui ayant suivi Napoléon jusqu'à Moscou, ne -l'auraient pas suivi cette fois jusqu'à Paris.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Plan extraordinaire de Napoléon pour arracher Paris des -mains de l'ennemi.</span> -Quoi qu'il en soit, Napoléon conçut un plan dont le résultat ne lui -paraissait pas douteux, et dont la postérité jugera le succès au moins -vraisemblable. Depuis qu'il s'était établi à Fontainebleau pour y -concentrer ses troupes, les alliés s'étaient partagés en trois masses, -une de 80 mille hommes sur la gauche de la Seine, entre l'Essonne et -Paris (voir la carte n<sup>o</sup> 62); une autre dans l'intérieur même de -Paris, une autre enfin au dehors sur la droite de la Seine. Napoléon -considérait la situation qu'ils avaient prise comme mortelle pour -eux, si on savait en <span class="pagenum"><a id="page693" name="page693"></a>(p. 693)</span> profiter. Il voulait franchir -brusquement l'Essonne avec son armée, refouler les 80 mille hommes de -Schwarzenberg sur les faubourgs de Paris, faire appel aux Parisiens -pour qu'ils se joignissent à lui, et, profitant du trouble probable -des coalisés assaillis à l'improviste, les écraser, soit qu'il entrât -dans la ville à leur suite, soit qu'il passât brusquement sur la -droite de la Seine par tous les ponts dont il disposait, et qu'il se -précipitât sur leur ligne de retraite. Il est en effet probable -qu'avec les 70 mille hommes réunis sous sa main, Napoléon culbuterait -les 80 mille hommes qui lui étaient directement opposés, que ceux-ci -refoulés sur Paris y rentreraient en désordre, que le moindre concours -des Parisiens convertirait ce désordre en déroute, et que Napoléon les -suivant à brûle-pourpoint, ou se portant par la droite de la Seine sur -leur ligne de retraite, placerait la coalition dans une position dont -elle aurait beaucoup de peine à se tirer, eût-elle à sa tête ce -qu'elle n'avait pas, le plus grand des capitaines. Il est -très-probable encore qu'après un tel événement, et aidé des paysans de -la Bourgogne, de la Champagne, de la Lorraine, qui ne manqueraient pas -de se jeter sur les vaincus puisqu'ils se jetaient déjà sur les -vainqueurs, Napoléon aurait bientôt ramené la coalition jusqu'au Rhin. -S'il se trompait, il nous semble, quant à nous, qu'il valait mieux se -tromper avec lui ce jour-là, que s'être trompé avec lui à Wilna en -1812, à Dresde en 1813. Du reste, s'inquiétant peu des dangers de -Paris, il raisonnait à l'égard de cette capitale comme les Russes à -l'égard de Moscou, et il pensait qu'on ne pouvait <span class="pagenum"><a id="page694" name="page694"></a>(p. 694)</span> payer d'un -prix trop élevé l'extermination de l'ennemi qui avait pénétré au -cœur de la France.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Après avoir arrêté son plan, Napoléon passe tout de suite -aux détails d'exécution, et donne les ordres nécessaires.</span> -Imperturbable au milieu des situations les plus violentes, et toujours -passant sur-le-champ de la conception de ses plans aux détails -d'exécution, il avait donné ses ordres en conséquence. Il avait rangé -les maréchaux Marmont et Mortier le long de la rivière d'Essonne, -Marmont à Essonne même, Mortier à Mennecy. Il avait renforcé le corps -de Marmont de la division Souham, qui comptait au moins six mille -hommes; remplacé l'artillerie de Marmont et de Mortier, restée en -partie sous les murs de Paris, et fourni à ces deux maréchaux, au -moyen des ressources du grand parc, soixante bouches à feu -parfaitement approvisionnées. Il leur avait prescrit d'entourer -Corbeil d'ouvrages de campagne, afin de s'en approprier le pont, -indépendamment de celui de Melun dont il était maître, de manière à -pouvoir manœuvrer à volonté sur l'une et l'autre rive de la Seine; -de réunir à Corbeil tous les approvisionnements de grains répandus en -abondance sur la droite de cette rivière, et de fabriquer à la -poudrerie d'Essonne autant de poudre qu'on pourrait. Il avait -échelonné sa cavalerie dans la direction d'Arpajon, afin de se mettre -en communication avec Orléans, où il venait d'appeler sa femme, son -fils, ses frères et ses ministres. Il avait fait avancer la jeune -garde entre Chailly et Ponthierry, pour ménager de la place aux corps -d'Oudinot, de Macdonald et de Gérard qui allaient arriver. Enfin il -avait mandé les troupes qui, sous le général Alix, avaient si bien -défendu l'Yonne, et prenait <span class="pagenum"><a id="page695" name="page695"></a>(p. 695)</span> ainsi toutes ses dispositions -pour avoir l'armée entière concentrée derrière l'Essonne dans la -journée du 4, terme le plus rapproché possible en considérant la -distance à parcourir de Saint-Dizier à Fontainebleau. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon passe tous les jours ses troupes en revue.</span> -Chaque jour il -passait en revue les corps qui rejoignaient, et, sans s'expliquer -clairement, leur laissait entrevoir une éclatante revanche du revers -essuyé sous les murs de la capitale. La garde à son aspect poussait -des cris frénétiques. -<span class="sidenote" title="En marge">Enthousiasme de la garde impériale.</span> -Fantassins et cavaliers, agitant les uns leurs -fusils, les autres leurs sabres, mêlaient au cri ordinaire de <cite>Vive -l'Empereur</cite>, ce cri bien plus significatif: <cite>À Paris! à Paris!</cite>—Les -autres corps de l'armée, plus jeunes et plus sensibles à la -souffrance, arrivaient quelquefois fatigués et tristes. Mais ils ne -résistaient pas à la présence de Napoléon, à la vue de son visage tout -à la fois sombre et inspiré, et, après un peu de repos, recevaient la -contagion des sentiments dont le foyer ardent était dans la garde -impériale. Les chefs de l'armée au contraire étaient consternés, et la -présence de Napoléon les embarrassait, les irritait même, sans les -ranimer. Ils n'osaient pas contester qu'une dernière et sanglante -bataille fût un devoir à remplir envers le pays, si on pouvait ainsi -le sauver, mais ils se récriaient contre l'idée de la livrer dans -l'intérieur de Paris, si c'était là que Napoléon voulût combattre, ce -qu'ils ignoraient, mais ce qu'ils répandaient autour d'eux, pour -rendre ce projet odieux. Leurs aides de camp et leurs complaisants -tenaient le même langage. Il en était autrement des officiers attachés -aux troupes. -<span class="sidenote" title="En marge">Cet enthousiasme se communique aux rangs inférieurs de -l'armée.</span> -Ceux-là ne parlaient que de venger l'honneur des armes, -et soufflaient <span class="pagenum"><a id="page696" name="page696"></a>(p. 696)</span> leurs passions à leurs soldats. Aussi dès que -Napoléon se montrait, des transports violents éclataient de toute -part, et il se manifestait un sentiment commun, non pas de dévouement -à sa personne, mais d'exaspération contre l'ennemi et contre les -traîtres qui, disait-on, avaient livré la capitale.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Difficulté de discerner le vrai, à certaines époques et -dans certaines situations.</span> -Il y a des jours, tristes jours! où le devoir est obscur, et où les -cœurs les plus honnêtes sont perplexes. C'était le cas ici, et on -pouvait très-sincèrement être d'un avis à Paris, d'un autre avis à -Fontainebleau. Nous comprenons en effet qu'à Paris on pût, sans -estimer le Sénat, adhérer à ses résolutions, et préférer la paix, la -liberté sous l'ancienne dynastie, à la guerre perpétuelle sous un -gouvernement arbitraire et violent, et qu'à Fontainebleau au -contraire, pour de braves soldats n'ayant pas à choisir entre deux -régimes politiques, mais à expulser l'étranger du sol, la seule -espérance d'écraser la coalition, fût-ce au milieu des ruines de -Paris, les transportât d'un bouillant enthousiasme. Et, bien que la -vérité ne dépende pas des lieux, que vérité ici, elle ne soit pas -mensonge là, il nous semble que la manière de l'envisager peut -dépendre des situations, et que le devoir peut différer suivant le -lieu où l'on se trouve. À Paris, de bons citoyens devaient opter pour -la Charte et pour les Bourbons; des soldats à Fontainebleau, sur une -simple espérance d'expulser l'ennemi du territoire, devaient exposer -leur vie encore une fois, et il eût été plus patriotique de mourir -dans cette journée en avant d'Essonne que jadis à Austerlitz ou à -Iéna, car on serait mort certainement pour le pays, et on se serait -<span class="pagenum"><a id="page697" name="page697"></a>(p. 697)</span> dévoué non pas au bonheur, mais au malheur!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de M. de Caulaincourt.</span> -Du reste, nous le répétons, il était naturel qu'en face d'événements -si graves les âmes fussent profondément agitées. M. de Caulaincourt -effectivement les trouva fort émues, et lorsque dans la nuit du 2 -avril il parut à la porte de Napoléon, les oisifs d'état-major qui -gardaient cette porte l'assaillirent de leurs questions, et le -supplièrent de dire la vérité à l'Empereur. Ce noble personnage -n'avait pas besoin d'y être convié. Il exposa simplement, sans détour, -sans réticence, tout ce qu'il avait vu et entendu pendant son séjour à -Paris, ne dissimula pas même à Napoléon les colères furieuses dont il -était l'objet, ni surtout les résolutions extrêmes des souverains à -son égard, et quoiqu'il n'hésitât jamais à donner un avis, il ne l'osa -pas cette fois, tant il était difficile de se prononcer, tant le -moindre conseil était inutile et cruel, seulement à insinuer. -<span class="sidenote" title="En marge">Accueil que lui fait Napoléon.</span> -Napoléon -accueillit M. de Caulaincourt avec une grande douceur et des marques -visibles de gratitude. Il ne parut ni troublé ni étonné de tout ce -qu'il entendait. Il avait appris déjà par diverses informations -quelques-uns des faits rapportés par M. de Caulaincourt, et avait -deviné les autres. Il connaissait l'institution du gouvernement -provisoire, même la déchéance, sans les considérants toutefois, et -notamment les efforts tentés pour renverser sa statue.—C'est bien -fait, dit-il à M. de Caulaincourt, il m'arrive là ce que j'ai mérité. -<span class="sidenote" title="En marge">Froid jugement que porte Napoléon sur les événements de -Paris.</span> -Je ne voulais pas de statues, car je savais qu'il n'y a sûreté à les -recevoir que de la postérité. Pour les conserver de son vivant, il -faudrait être toujours heureux! Denon a voulu flatter, j'ai eu la -faiblesse de céder, <span class="pagenum"><a id="page698" name="page698"></a>(p. 698)</span> et vous voyez ce que j'y ai gagné. Mais -passons à un sujet plus important. Rien ne me surprend dans votre -récit. Talleyrand se venge de moi, c'est tout simple... Les Bourbons -me vengeront de lui... Mais tous ces hommes de la révolution qui -remplissent le Sénat, et parmi lesquels il y a plus d'un régicide, -sont bien imprudents de se jeter ainsi dans les bras de l'étranger, -qui les jettera dans les bras des Bourbons. Mais ils sont effrayés, -ils cherchent leur sûreté où ils peuvent. Quant aux souverains alliés, -ils veulent abaisser la France. Pourtant ils se comportent envers moi -peu dignement. J'ai pu détrôner l'empereur François et le roi -Guillaume, j'ai pu déchaîner les paysans russes contre Alexandre, je -ne l'ai pas fait. Je me suis conduit à leur égard en souverain, ils se -conduisent à mon égard en jacobins. Ils donnent là un mauvais exemple. -Le moins hostile d'entre eux est Alexandre. Il est vengé, et de plus -il est bon, quoique rusé. Les Autrichiens sont ce que je les ai -toujours vus, humbles dans l'adversité, insolents et sans cœur dans -la prospérité. Ils m'ont presque forcé de prendre leur fille, et -maintenant ils agissent comme si cette fille n'était pas la leur. -Schwarzenberg est tout à l'émigration, Metternich aux Anglais. Mon -beau-père les laisse faire. Nous verrons s'il leur permettra d'aller -jusqu'aux dernières extrémités. L'Impératrice espère le contraire. -Quant aux Anglais et aux Prussiens, ils veulent l'anéantissement de la -France. -<span class="sidenote" title="En marge">Ses paroles à M. de Caulaincourt.</span> -Cependant tout n'est pas fini. On cherche à m'écarter, parce -qu'on sent que seul je puis relever notre fortune. Je ne tiens pas au -trône, croyez-le. Né soldat, <span class="pagenum"><a id="page699" name="page699"></a>(p. 699)</span> je puis redevenir citoyen. Vous -connaissez mes goûts: que me faut-il? Un peu de pain, si je vis; six -pieds de terre, si je meurs. Il est vrai, j'ai aimé et j'aime la -gloire... Mais la mienne est à l'abri de la main des hommes... Si je -désire commander quelques jours encore, c'est pour relever nos armes, -c'est pour arracher la France à ses implacables ennemis. Vous avez -bien fait de ne rien signer. Je n'aurais pas souscrit aux conditions -qu'on vous aurait imposées. Les Bourbons peuvent les accepter -honorablement; la France qu'on leur offre est celle qu'ils ont faite. -Moi, je ne le puis pas. Nous sommes soldats, Caulaincourt, qu'importe -de mourir, si c'est pour une telle cause? D'ailleurs, ne croyez pas -que la fortune ait prononcé définitivement. Si j'avais mon armée, -j'aurais déjà attaqué, et tout aurait été fini dans deux heures, car -l'ennemi <cite>est dans une position à tout perdre</cite>. Quelle gloire si nous -les chassions, quelle gloire pour les Parisiens d'expulser les -Cosaques de chez eux, et de les livrer aux paysans de la Bourgogne et -de la Lorraine, qui les achèveraient! Mais ce n'est qu'un retard. -Après-demain, j'aurai les corps de Macdonald, d'Oudinot, de Gérard, et -si on me suit je changerai la face des choses. Les chefs de l'armée -sont fatigués, mais la masse marchera. <cite>Mes vieilles moustaches de la -garde</cite> donneront l'exemple, et il n'y aura pas un soldat qui hésite à -les suivre. En quelques heures, mon cher Caulaincourt, tout peut -changer... Quelle satisfaction... quelle gloire!...—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon remet au lendemain pour s'expliquer -définitivement.</span> -Après ces paroles prononcées avec un mélange de calme et -d'entraînement communicatif, Napoléon <span class="pagenum"><a id="page700" name="page700"></a>(p. 700)</span> envoya M. de -Caulaincourt se reposer, et tomba lui-même dans un profond sommeil.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon passe la journée du 3 avril en revues et en -préparatifs.</span> -Le lendemain, 3 avril, il passa la journée en revues et en -préparatifs, et tantôt plongé dans ses réflexions, tantôt le visage -animé, et la flamme du génie dans les yeux, il semblait plein d'un -vaste projet dont il était impatient de commencer l'exécution. Les -troupes en ce moment suprême ne résistaient pas à l'effet de sa -présence, et quoique épuisées en arrivant, criaient à son aspect: -<cite>Vive l'Empereur!</cite> avec une sorte de frénésie. Les vieux soldats de la -garde en leur racontant, avec la crédulité des camps, qu'une indigne -trahison avait livré Paris, les remplissaient de colère, et elles ne -manifestaient d'autre désir que d'arracher la capitale de la main des -traîtres. -<span class="sidenote" title="En marge">Travail des émissaires de Paris.</span> -À la vérité, ces sentiments particuliers aux soldats et aux -officiers des régiments, n'étaient plus, comme nous venons de le dire, -les mêmes dans les états-majors. -<span class="sidenote" title="En marge">Leur langage.</span> -Les émissaires venus de Paris -s'étaient glissés parmi ces derniers, et avaient prétendu que Napoléon -étant légalement déchu, ceux qui continuaient de le servir ne -servaient plus qu'un rebelle, et n'étaient eux-mêmes que des rebelles; -qu'il était temps de quitter un homme qui avait perdu la France, qui -les perdrait eux-mêmes s'ils ne se séparaient de lui, et de se rallier -au gouvernement paternel des Bourbons tout disposé à leur ouvrir les -bras; qu'avec ce gouvernement seul on aurait la paix, car l'Europe -était résolue à en finir avec Napoléon et ses adhérents; que l'armée, -en quittant un camp qui désormais n'était plus que celui de la -rébellion, conserverait ses grades, pensions et dignités, et jouirait -enfin, <span class="pagenum"><a id="page701" name="page701"></a>(p. 701)</span> à l'ombre d'un trône tutélaire, de la gloire qu'elle -avait acquise et qu'on ne lui contestait point, qu'autrement elle -allait être enveloppée par quatre cent mille ennemis, et détruite -jusqu'au dernier homme. Ce langage avait facilement pénétré dans l'âme -fatiguée et soucieuse des principaux chefs, et amené de leur part un -singulier déchaînement non-seulement contre les fautes politiques de -Napoléon, fautes trop réelles et trop désastreuses, mais contre ses -prétendues fautes militaires. Il n'était plus, à les entendre, qu'un -aventurier, qui avait rencontré une veine heureuse, et en avait abusé -jusqu'à ce qu'il l'eût épuisée. En 1813, il n'avait commis que des -bévues, en 1814 également, et tout récemment encore il s'était trompé, -en allant chercher à Saint-Dizier un ennemi qu'il fallait venir -chercher à Paris. Maintenant rendu plus extravagant que jamais par le -malheur, il voulait livrer une dernière bataille, et faire égorger les -malheureux restes de son armée.— -<span class="sidenote" title="En marge">On fait surtout valoir l'idée d'une bataille livrée dans -Paris même pour révolter tous les cœurs.</span> -Une dernière bataille soit, -disaient-ils, si c'était pour relever l'honneur des armes, et surtout -pour sauver la France! Mais, dans sa colère contre les Parisiens, -Napoléon avait résolu de la livrer au sein même de Paris, apparemment -pour tuer autant de Parisiens que d'Autrichiens, de Prussiens ou de -Russes!—C'était surtout cette allégation d'une bataille dans Paris -qu'on répandait perfidement, pour rendre plus odieuse encore la -suprême tentative qui se préparait, et en admettant qu'on ne pouvait -se refuser à un dernier effort, s'il y avait chance de le rendre utile -à la France, on demandait avec une épouvante quelquefois feinte, -<span class="pagenum"><a id="page702" name="page702"></a>(p. 702)</span> quelquefois sincère, s'il ne fallait pas être fou ou barbare -pour vouloir convertir Paris en un champ de bataille, et fournir ainsi -aux souverains le prétexte légitime de faire de la capitale de la -France une nouvelle Moscou!—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Succès des émissaires de Paris dans les états-majors, et -auprès des chefs de l'armée.</span> -Ces propos avaient porté l'agitation des états-majors au comble, et, -tandis qu'une véritable fureur patriotique animait la garde, et de la -garde passait dans les rangs inférieurs de l'armée, un sentiment tout -opposé animait les états-majors et les chefs. La journée du 3 avril ne -fit qu'accroître ce double courant d'idées contraires, sous -l'influence des communications venues soit de Paris soit des -avant-postes.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le 4, Napoléon annonce ses projets dans une allocution aux -troupes.</span> -Le jour suivant, c'est-à-dire le 4 au matin, Napoléon parut enfin -décidé à agir. Il s'en expliqua positivement avec M. de Caulaincourt. -Les corps de Macdonald, d'Oudinot, de Gérard, étaient près d'arriver, -et en leur accordant cette journée de repos, il comptait pouvoir le -lendemain 5, ou le surlendemain 6 au plus tard, les porter en ligne, -et attaquer l'ennemi avec 70 mille combattants. Le succès ne lui -semblait pas douteux. Il donna de très-grand matin des ordres pour que -la garde s'ébranlât tout entière, et allât se placer derrière Marmont -et Mortier sur l'Essonne, à l'effet d'appuyer le mouvement, et de -laisser la place libre pour les troupes qui arriveraient -successivement. Après avoir passé en revue les corps qui allaient -partir, il fit former en cercle autour de lui les officiers et -sous-officiers, et de sa voix vibrante, il leur adressa ces paroles -énergiques:</p> - -<p>«Soldats, l'ennemi en nous dérobant trois marches, <span class="pagenum"><a id="page703" name="page703"></a>(p. 703)</span> s'est -rendu maître de Paris. Il faut l'en chasser. D'indignes Français, des -émigrés, auxquels nous avons eu la faiblesse de pardonner jadis, ont -fait cause commune avec l'étranger, et ont arboré la cocarde blanche. -Les lâches! ils recevront le prix de ce nouvel attentat... Jurons de -vaincre ou de mourir, et de venger l'outrage fait à la patrie et à nos -armes.»—Nous le jurons! répondirent avec ardeur ces vieux officiers -passionnés pour leur drapeau, et ils s'en allèrent répandre la flamme -dont ils étaient pleins dans les rangs de leurs soldats. Les troupes -défilèrent en poussant des acclamations fanatiques.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Cris de colère dans les états-majors.</span> -Cette scène terminée, Napoléon remonta l'escalier du palais, suivi -d'une foule d'officiers, animés les uns de l'enthousiasme qui venait -d'éclater, les autres de sentiments tout contraires. Sur-le-champ, on -se forma en groupe autour des maréchaux, et là il n'y eut qu'un cri, -c'est que la résolution de jouer leur existence et celle de la France -dans une dernière folie, était évidemment prise, et que c'était le cas -de l'empêcher en se prononçant contre un pareil acte de démence. Tous -furent de cet avis, mais c'était à qui ne dirait pas les premiers -mots. Les aides de camp entourèrent les généraux, les généraux les -maréchaux, et, s'excitant les uns les autres, ils demandèrent bientôt -que leurs chefs refusassent l'obéissance. -<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée du maréchal Macdonald, et dispositions personnelles -de ce maréchal.</span> -Le maréchal Macdonald -arrivait à peine, car il n'avait pas quitté son corps. Il descendait -de cheval couvert de la boue des grandes routes, et on venait de lui -remettre une lettre de Beurnonville, portant l'adresse erronée que -voici: <span class="pagenum"><a id="page704" name="page704"></a>(p. 704)</span> <cite>À M. le maréchal Macdonald, duc de Raguse.</cite>—Marmont, -à qui le titre de duc de Raguse, inscrit sur l'adresse, avait fait -parvenir la lettre en question, l'avait lue, et ayant reconnu qu'elle -était destinée au maréchal Macdonald, la lui avait renvoyée. Cette -lettre conjurait Macdonald, au nom de l'amitié, au nom de sa famille -exposée à périr au milieu des flammes de la capitale, et à laquelle il -était tendrement attaché, de se séparer du tyran qui n'était plus -qu'un rebelle, pour se donner au gouvernement légitime des Bourbons -qui allaient rentrer en France la paix dans une main, la liberté dans -l'autre.—Macdonald avait conservé dans le cœur les sentiments de -l'armée du Rhin, il était irrité de ce qu'il avait vu et souffert dans -les deux dernières campagnes, et il aimait ses enfants avec passion. -On venait de lui donner de leurs nouvelles et de lui apprendre qu'ils -étaient dans Paris. Il en eut l'âme navrée. On l'entoura, on lui dit -qu'il devait se joindre aux maréchaux ses collègues, et contribuer à -mettre fin à un règne odieux et insensé. Il le promit, et demanda -seulement le temps d'aller revêtir un costume plus convenable. On -était arrivé ainsi jusqu'à la porte du cabinet de Napoléon, et on -s'anima jusqu'à ne plus vouloir quitter l'antichambre, dans -l'intention de veiller sur les maréchaux et de les défendre si, à la -suite de la scène qui se préparait, l'Empereur voulait les faire -arrêter. Il y eut même dans cette espèce d'émeute quelques officiers -assez égarés pour s'écrier qu'au besoin il fallait se débarrasser de -la personne de Napoléon<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Lien vers la note 21"><span class="smaller">[21]</span></a>. En un <span class="pagenum"><a id="page705" name="page705"></a>(p. 705)</span> mot, c'était le spectacle -d'une de ces révoltes de la soldatesque dont l'empire romain avait -fourni autrefois de si odieux exemples, et c'était bien, il faut le -reconnaître, une digne fin de ce règne si déplorablement guerrier, que -de s'achever au milieu d'une sédition militaire!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les maréchaux suivent Napoléon dans son cabinet, en -compagnie de quelques personnages éminents.</span> -Les maréchaux entrèrent: c'étaient Lefebvre, Oudinot, Ney. Macdonald -allait les rejoindre. Ils trouvèrent autour de Napoléon le -major-général Berthier, les ducs de Bassano et de Vicence, et quelques -autres personnages éminents. Napoléon venait de se débarrasser de son -chapeau, de son épée, et marchait, parlait dans son cabinet avec une -véhémence plus qu'ordinaire. Les maréchaux étaient tristes, -embarrassés, n'osant pas proférer une parole. -<span class="sidenote" title="En marge">Paroles que leur adresse Napoléon.</span> -Devinant ce que cachait -leur silence et voulant les forcer à le rompre, Napoléon les -questionna, leur demanda s'ils avaient des nouvelles de Paris, à quoi -ils répondirent qu'ils en avaient, et de bien fâcheuses. Puis il leur -demanda ce qu'ils pensaient.— -<span class="sidenote" title="En marge">Leur réponse malveillante et timide.</span> -Tout ce qui était arrivé, dirent-ils, -était bien douloureux, bien déplorable, et ce qu'il y avait de plus -désolant, c'est qu'on ne voyait pas la fin de cette cruelle -situation.—La fin, repartit Napoléon, elle dépend de nous. Vous voyez -ces braves soldats, qui n'ont ni grades ni dotations à sauver, ils ne -songent qu'à marcher, qu'à mourir pour arracher la France aux mains de -l'étranger. Il faut les suivre. Les coalisés sont partagés entre les -deux rives de la Seine dont nous avons les ponts principaux, et -<span class="pagenum"><a id="page706" name="page706"></a>(p. 706)</span> dispersés dans une ville immense. Vigoureusement abordés dans -cette position, ils sont perdus. Le peuple parisien est frémissant, il -ne les laissera pas partir sans les poursuivre, et les paysans les -achèveront. Sans doute, ils peuvent revenir: mais Eugène est de retour -d'Italie avec trente-six mille hommes; Augereau en a trente, Suchet -vingt, Soult quarante. Je vais attirer à moi la plus grande partie de -ces forces; j'ai soixante-dix mille hommes ici, et avec cette masse, -je jetterai dans le Rhin tout ce qui sera sorti de Paris et voudra y -rentrer. Nous sauverons la France, nous vengerons notre honneur, et -alors j'accepterai une paix modérée. Que faut-il pour tout cela? Un -dernier effort, qui vous permettra de jouir en repos de vingt-cinq -années de travaux.—</p> - -<p>Ces raisons, quoique frappantes, ne parurent pas être du goût des -assistants. Ils objectèrent à Napoléon que, s'il était légitime de -vouloir livrer une dernière bataille, dans le cas toutefois où elle -pourrait être utile et ne serait pas l'occasion d'une irrémédiable -catastrophe, il était affreux de la livrer dans Paris, et de faire de -notre capitale une autre Moscou. Napoléon répondit à cette objection -qu'on le calomniait quand on prétendait qu'il voulait se venger des -Parisiens, qu'il ne cherchait pas à faire de Paris un champ de -bataille, mais qu'il prenait l'ennemi là où la Providence le lui -livrait, et que dans la position où étaient les coalisés, ils seraient -nécessairement détruits. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon leur demande s'ils veulent vivre sous les -Bourbons?</span> -S'adressant alors à Lefebvre, à Oudinot, à -Ney, il leur demanda si leur désir était de vivre sous les Bourbons? À -cette question, ils poussèrent de vives exclamations. Lefebvre, -<span class="pagenum"><a id="page707" name="page707"></a>(p. 707)</span> avec la violence d'un vieux jacobin, affirma qu'il ne le -voulait point, et il était sincère. -<span class="sidenote" title="En marge">Vive dénégation de leur part.</span> -Ney s'en exprima avec une -incroyable véhémence, et dit que jamais ses enfants ne pourraient -trouver sous les Bourbons ni bien-être ni même sûreté, et que le seul -souverain désirable pour eux était le Roi de Rome.—Eh bien, reprit -Napoléon, croyez-vous qu'en abdiquant je vous assurerais à vous et à -vos enfants l'avantage de vivre sous mon fils? -<span class="sidenote" title="En marge">Vivre sous le fils de Napoléon, semble leur désir secret.</span> -Ne voyez-vous pas tout -ce qu'il y a de ruse et de mensonge dans cette idée d'une régence au -profit du Roi de Rome, imaginée pour vous séparer de moi, et pour nous -perdre en nous divisant? Ma femme, mon fils, ne se soutiendraient pas -une heure, vous auriez une anarchie qui après quinze jours aboutirait -aux Bourbons... D'ailleurs, ajouta-t-il, il y a des secrets de famille -que je ne puis divulguer... Le gouvernement de ma femme est -impossible....—Napoléon faisait ainsi allusion aux motifs qui -l'avaient porté à ordonner que sa femme sortît de Paris, et le -principal de ces motifs, c'était la faiblesse de Marie-Louise qu'il -connaissait bien. Mais tandis que les maréchaux avaient éclaté en -dénégations violentes, lorsque Napoléon leur avait parlé de vivre sous -les Bourbons, ils s'étaient tus lorsqu'il avait parlé de son -abdication et des conséquences qu'elle pourrait avoir, n'osant pas -dire, mais laissant deviner que l'abdication était véritablement ce -qu'ils désiraient. Napoléon le comprit sans paraître s'en apercevoir. -<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée du maréchal Macdonald, et sa participation au -colloque engagé avec l'Empereur.</span> -En ce moment survint Macdonald, ému, troublé de tout ce qu'il avait -appris, tenant la lettre de Beurnonville à la <span class="pagenum"><a id="page708" name="page708"></a>(p. 708)</span> main.—Quelles -nouvelles nous apportez-vous? lui dit Napoléon.—De bien mauvaises, -répondit le maréchal. On assure qu'il y a deux cent mille ennemis dans -Paris et que nous allons y livrer bataille. Cette idée est affreuse... -n'est-il pas temps de finir?...—Il ne s'agit pas, répliqua Napoléon, -de livrer bataille dans Paris, il s'agit de profiter des fautes de -l'ennemi.—Là-dessus on discuta, et Napoléon demandant ce qu'était la -lettre qu'il avait à la main, Macdonald lui dit: -<span class="sidenote" title="En marge">Lettre de Beurnonville à Macdonald lue devant Napoléon.</span> -Sire, je n'ai rien de -caché pour vous, lisez-la.—Ni moi pour vous tous, repartit Napoléon; -qu'on la lise à haute voix.—M. de Bassano prit la lettre, la lut avec -l'embarras, avec la souffrance d'un sujet resté aussi respectueux que -fidèle envers son maître. Napoléon écouta cette lecture avec un calme -dédaigneux, puis sans se plaindre de la franchise du maréchal -Macdonald, il répéta que Beurnonville et ses pareils n'étaient que des -intrigants, qui, de moitié avec l'étranger, cherchaient à opérer une -contre-révolution; qu'ils laisseraient la France ruinée et à jamais -affaiblie; que les Bourbons, loin de pacifier la France, la mettraient -bientôt en confusion, tandis qu'avec un peu de persévérance il serait -facile de changer cette situation en deux heures.—Oui, reprit -Macdonald, toujours le cœur navré à l'idée d'une bataille dans -Paris, oui, on le pourrait peut-être, mais en nous battant dans notre -capitale en cendres, et probablement sur les cadavres de nos -enfants.—De plus, sans oser dire qu'il désobéirait, le maréchal -déclara qu'on n'était pas sûr de l'obéissance des soldats. Ney sembla -confirmer cette <span class="pagenum"><a id="page709" name="page709"></a>(p. 709)</span> déclaration. Arrivés ainsi à la limite qui -sépare le respect de la révolte, les maréchaux mettaient sur le compte -des soldats un refus d'obéir qui n'appartenait qu'à eux. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon irrité, mais contenu, renvoie les maréchaux de sa -présence.</span> -Napoléon le -sentit et leur dit fièrement: Si les soldats ne vous obéissent point à -vous, ils m'obéiront à moi, et je n'ai qu'un mot à dire pour les -conduire où je voudrai...—Puis avec un ton de hauteur qui n'admettait -pas de réplique, il ajouta: Retirez-vous, messieurs; je vais aviser, -et je vous ferai connaître mes résolutions.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Ils vont se vanter au dehors d'avoir dit à Napoléon plus -qu'ils n'ont osé dire.</span> -Ils sortirent tout étonnés de s'être montrés si hardis, quoiqu'ils -l'eussent été bien peu, et si émerveillés de leur courage, qu'ils se -vantèrent auprès de leurs aides de camp d'avoir déchiré tous les -voiles, se faisant ainsi beaucoup plus coupables qu'ils ne l'avaient -été réellement<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Lien vers la note 22"><span class="smaller">[22]</span></a>. Ils se retirèrent attendant le résultat de cette -scène extraordinaire, <span class="pagenum"><a id="page710" name="page710"></a>(p. 710)</span> extraordinaire vraiment, car Napoléon -tout-puissant ils n'avaient jamais osé lui adresser une observation, -lorsqu'il aurait peut-être suffi d'un mot pour l'arrêter sur la pente -qui menait aux abîmes.</p> - -<p>Napoléon dans cette journée n'aurait eu qu'un pas à faire en dehors de -son cabinet, pour en appeler des maréchaux aux colonels et aux -soldats, et il eût trouvé des serviteurs enthousiastes, prêts à le -suivre partout, prêts même à lui faire raison de serviteurs ingrats et -rassasiés. Mais vouloir que dans ce moment il jetât à la porte de son -palais tout un état-major, formé de généraux et de maréchaux qui lui -avaient prodigué leur sang pendant vingt années, qu'il en composât un -avec des colonels et des chefs de bataillon, pour marcher ainsi à une -opération formidable, c'est trop demander même au caractère le plus -énergique et le plus résolu.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon, resté seul, se répand en plaintes amères, et puis -arrive à l'idée d'abdiquer, mais conditionnellement et au profit de -son fils.</span> -Resté seul avec Berthier, avec MM. de Caulaincourt et de Bassano, -Napoléon donna cours à l'irritation qu'il avait jusque-là -contenue.—Les avez-vous vus, leur dit-il, ardents quand il s'agissait -de ne pas vivre sous les Bourbons, silencieux quand je leur parlais de -mon abdication? C'est là en effet ce qu'ils désirent, car on leur a -persuadé que moi hors de cause, ils pourront jouir sous mon fils des -richesses que je leur ai prodiguées. Pauvres esprits qui ne voient pas -qu'entre les Bourbons et moi il n'y a rien, que ma femme et mon fils -ne sont qu'une ombre, destinée à s'évanouir en quelques jours ou en -quelques mois!—Ensuite Napoléon se plaignit qu'on eût osé lire en sa -présence une lettre aussi inconvenante que celle de Beurnonville, et -s'étendit <span class="pagenum"><a id="page711" name="page711"></a>(p. 711)</span> sur la faiblesse et l'ingratitude des hommes. M. de -Caulaincourt essaya de le calmer, en lui disant que le maréchal -Macdonald était un personnage du plus noble caractère, qui n'avait -montré cette lettre que parce que Napoléon la lui avait demandée; que -cette répugnance à se battre dans Paris, prétexte pour les uns, était -pour d'autres un sentiment sérieux et sincère, et il ajouta que l'idée -de son abdication en faveur de son fils était fort répandue, et -qu'elle était du reste la seule base sur laquelle on pût encore -négocier.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'intention vraie de Napoléon est de donner ainsi une -satisfaction apparente aux maréchaux, et de gagner encore deux jours -dont il croit avoir besoin.</span> -Napoléon, revenu bientôt à cette indifférence supérieure avec laquelle -les grands esprits se mettent au-dessus des événements, avoua que son -abdication au profit du Roi de Rome était l'idée du moment, que -c'était peut-être une satisfaction à donner à des âmes troublées, et -il déclara qu'il y était tout disposé, pour leur prouver l'inanité -d'une semblable combinaison.—Je consens, dit-il à M. de Caulaincourt, -à ce que vous retourniez à Paris pour offrir de négocier sur cette -base, à ce que vous emmeniez même avec vous les maréchaux les plus -épris de ce projet; vous me délivrerez d'eux, ce qui ne sera pas un -médiocre avantage, car j'ai de quoi les remplacer ici, et, pendant que -vous occuperez les alliés au moyen de cette nouvelle proposition, moi -je marcherai, et je terminerai tout l'épée à la main. Il faut même -vous hâter de partir, car, d'ici à vingt-quatre heures, vous ne -pourriez plus franchir la ligne des avant-postes.—</p> - -<p>Napoléon adhéra donc assez promptement à la proposition d'abdiquer au -profit de son fils, comme <span class="pagenum"><a id="page712" name="page712"></a>(p. 712)</span> à une nouvelle manière de gagner -deux ou trois jours, d'endormir la vigilance de l'ennemi, de -satisfaire ses maréchaux, et de se débarrasser de deux ou trois -d'entre eux qui étaient devenus singulièrement incommodes. Cependant, -il ajouta que si on accordait la régence de sa femme au profit de son -fils, à des conditions tout à la fois honorables et rassurantes pour -le maintien de ce nouvel ordre de choses, il était possible qu'il -acceptât. Malgré ce langage, il y avait bien peu de chances pour que -la négociation qu'il se proposait d'interrompre bientôt à coups de -canon, pût réussir.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Choix du duc de Vicence, et des maréchaux Ney et Macdonald -pour porter à Paris son abdication conditionnelle.</span> -Après avoir donné aussi brusquement cette face nouvelle à la -situation, il s'agissait de choisir les hommes chargés d'accompagner -M. de Caulaincourt à Paris. M. de Caulaincourt aurait voulu avoir -Berthier pour faire valoir les considérations militaires, M. de -Bassano pour se tenir le plus près possible de la pensée de Napoléon. -Mais Napoléon n'en voulut pas entendre parler. Berthier lui était -indispensable pour transmettre ses ordres à l'armée. M. de Bassano, -quoiqu'il fût, disait-il, bien innocent des dernières guerres, en -était responsable aux yeux du public et des souverains. Il ne -consentit qu'à l'envoi de M. de Caulaincourt, accompagné de deux ou -trois maréchaux. Il songea d'abord à Ney.—C'est le plus brave des -hommes, dit-il, mais j'ai des gens qui en ce moment se battront aussi -bien que lui, et vous m'en débarrasserez. Cependant veillez sur lui, -c'est un enfant. S'il tombe dans les mains de Talleyrand ou -d'Alexandre, il est perdu, et vous n'en pourrez plus rien faire. -Prenez <span class="pagenum"><a id="page713" name="page713"></a>(p. 713)</span> Marmont qui m'est dévoué, et qui soutiendra bien les -droits de mon fils.—Puis revenant sur ce qu'il avait dit, Napoléon -ajouta: Non, ne prenez pas Marmont, il est trop nécessaire sur -l'Essonne.—Alors on proposa Macdonald, qui aurait plus de crédit que -Marmont parce qu'il n'avait jamais passé pour un complaisant, qui -d'ailleurs était un parfait honnête homme, et défendrait les intérêts -qu'on lui confierait comme les siens propres. Napoléon adhéra à ces -propositions, rédigea lui-même l'acte de son abdication -conditionnelle, avec ce tact, cette hauteur de langage qu'il apportait -dans toutes les pièces émanées de sa plume, et ordonna qu'on fît -rentrer les maréchaux.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon rappelle les maréchaux, et leur annonce sa -nouvelle résolution.</span> -—J'ai réfléchi, leur dit-il, à notre situation, à ce qu'elle vous a -inspiré, et j'ai résolu de mettre à l'épreuve la loyauté des -souverains. Ils prétendent que je suis le seul obstacle à la paix et -au bonheur du monde. Eh bien, je suis prêt à m'immoler pour faire -tomber cette prévention, et à quitter le trône, mais à la condition de -le transmettre à mon fils, qui pendant sa minorité sera placé sous la -régence de l'Impératrice. Cette proposition vous convient-elle?— -<span class="sidenote" title="En marge">Leur joie en apprenant un projet qui les tire d'embarras.</span> -À ces -mots, les maréchaux qu'une pareille solution tirait d'embarras, et à -qui elle convenait fort d'ailleurs, car ils aimaient bien mieux vivre -sous un enfant et une femme qui leur appartenaient, que sous les -Bourbons qui leur étaient absolument étrangers, poussèrent des cris de -reconnaissance et d'admiration, saisirent les mains de Napoléon, les -serrèrent avec une vive émotion, en s'écriant qu'il n'avait jamais -été plus grand à aucune époque de <span class="pagenum"><a id="page714" name="page714"></a>(p. 714)</span> sa vie. Après ces -témoignages, qu'il reçut avec une médiocre satisfaction, sans laisser -voir toutefois ce qu'il éprouvait, Napoléon leur dit: Mais maintenant -que je viens de condescendre à vos désirs, vous me devez de défendre -les droits de mon fils, qui sont les vôtres, de les défendre -non-seulement de votre épée, mais de votre autorité morale.—Il leur -annonça ensuite qu'il avait choisi deux d'entre eux pour accompagner -le duc de Vicence à Paris, et pour aller négocier l'établissement de -la régence de Marie-Louise. Il désigna Ney et Macdonald, en racontant -comment il avait d'abord songé à Marmont, et pourquoi il y avait -renoncé. Ney fut extrêmement flatté de ce choix; Macdonald en fut -touché, car il n'avait jamais été l'un des amis personnels de -l'Empereur.— -<span class="sidenote" title="En marge">Paroles adressées au maréchal Macdonald.</span> -Maréchal, lui dit Napoléon, j'ai eu longtemps des -préventions contre vous, mais vous le savez, elles sont détruites. Je -connais votre loyauté, et je suis sûr que vous serez le plus solide -défenseur des intérêts de mon fils.—En proférant ces mots, il lui -tendit la main, que Macdonald pressa vivement dans les siennes, en -promettant de justifier la confiance que l'Empereur lui témoignait en -cette occasion, promesse que bientôt il devait tenir noblement. -<span class="sidenote" title="En marge">Les maréchaux autorisés à s'adjoindre Marmont.</span> -Napoléon, quoiqu'il eût renoncé à envoyer Marmont à Paris, laissa -cependant à ses plénipotentiaires la liberté de le prendre avec eux en -passant à Essonne, s'ils croyaient sa présence utile, se réservant -dans ce cas de le remplacer dans le poste qu'il occupait. Ces -explications terminées, Napoléon lut l'acte suivant, qu'il venait de -rédiger:</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page715" name="page715"></a>(p. 715)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Texte de l'abdication conditionnelle.</span> -«Les puissances alliées ayant proclamé que l'Empereur Napoléon était -le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'Empereur -Napoléon, fidèle à son serment, déclare qu'il est prêt à descendre du -trône, à quitter la France et même la vie, pour le bien de la patrie, -inséparable des droits de son fils, de ceux de la régence de -l'Impératrice, et des lois de l'Empire. Fait en notre palais de -Fontainebleau, le 4 avril 1814.»</p> - -<p>Cette rédaction ayant reçu une approbation unanime, Napoléon prit une -plume pour y ajouter sa signature. Avant d'y apposer son nom, sentant -la gravité de cette démarche malgré les projets secrets qu'il -nourrissait, il fut saisi d'un regret douloureux, non pour le trône, -mais pour les chances auxquelles on allait peut-être renoncer, et -songeant encore à la position si imprudente prise par les alliés, il -s'écria: Et pourtant... pourtant nous les battrions, si nous -voulions!...—Après cette exclamation, qui fit baisser la tête aux -assistants, il signa la pièce, la remit à M. de Caulaincourt, et -congédia ses trois ambassadeurs, toujours plus porté à combattre qu'à -négocier, et résolu, si les moyens qu'il préparait ne se brisaient pas -dans ses mains, d'interrompre à coups de canon la négociation nouvelle -qu'on allait entamer à Paris.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les maréchaux passent par Essonne, pour y attendre -l'autorisation de se rendre à Paris.</span> -Les maréchaux accompagnés de M. de Caulaincourt quittèrent -immédiatement Fontainebleau afin de se rendre auprès des monarques -alliés. Ils devaient passer à Essonne pour se conformer aux intentions -de Napoléon, et pour y faire demander au quartier général du prince -de Schwarzenberg l'autorisation <span class="pagenum"><a id="page716" name="page716"></a>(p. 716)</span> de traverser les -avant-postes. -<span class="sidenote" title="En marge">Embarras que leur présence cause à Marmont.</span> -Arrivés à Essonne vers cinq heures après midi, ils y -trouvèrent en effet le maréchal Marmont, lui firent part de la mission -dont ils étaient chargés, et qu'il était autorisé à partager avec eux. -À leur grande surprise, le maréchal se montra froid, embarrassé, et -peu disposé à les accompagner. Le malheureux, hélas, avait succombé à -tous les piéges qu'on lui tendait depuis quatre jours!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Succès des menées employées auprès de Marmont pour le -détacher de la cause impériale.</span> -L'ancien aide de camp qu'on lui avait dépêché la veille, M. de -Montessuy, l'avait joint, et, après lui avoir communiqué les lettres -du gouvernement provisoire, y avait ajouté ses propres exhortations. -Il était facile à cet envoyé de parler avec effet, car il était -convaincu, et pensait avec tout le haut commerce de Paris dont il -faisait partie, qu'il était temps de se séparer d'un gouvernement -arbitraire et désastreusement belliqueux, qui avait jeté la France -dans un abîme de maux, et n'était pas capable de l'en tirer. L'agent -du gouvernement provisoire s'y était pris de plus d'une manière pour -pénétrer dans une âme dont il connaissait toutes les issues. -<span class="sidenote" title="En marge">Raisons qu'on avait fait valoir auprès de lui.</span> -Après -avoir parlé au patriotisme de Marmont, il avait parlé à sa vanité, à -son ambition. Il n'avait pas manqué de dire en effet que dans cette -campagne Marmont s'était couvert de gloire, que la France, l'Europe -avaient les yeux sur lui; que seul entre les maréchaux il avait assez -d'intelligence politique pour comprendre ce qu'exigeaient les -circonstances; que les circonstances commandaient de se séparer de -Napoléon, d'entourer, de fortifier le gouvernement provisoire chargé -de conclure la paix, <span class="pagenum"><a id="page717" name="page717"></a>(p. 717)</span> de rappeler les Bourbons, et en les -rappelant de leur imposer une sage constitution; qu'en secondant -l'accomplissement de cette œuvre excellente il jouerait dans -l'armée le rôle de M. de Talleyrand dans la politique, qu'il n'aurait -sous les Bourbons qu'à choisir sa situation, qu'après le service qu'il -aurait rendu tout lui serait dû, et qu'il réunirait le double avantage -de sauver son pays et d'en être magnifiquement récompensé.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Nature des devoirs qui liaient Marmont à la cause de -Napoléon.</span> -Il y avait assurément beaucoup de vérité dans ce qu'on disait là au -malheureux Marmont, et de la part de celui qui le disait une entière -sincérité. Il était vrai que pour de simples citoyens exempts de tout -engagement personnel, ignorant la situation militaire, ne sachant pas -s'il y avait encore des chances de battre la coalition, d'arracher de -ses mains la France vaincue, le mieux était de se rattacher aux -Bourbons, de tâcher d'obtenir avec eux une paix moins dure, et un -gouvernement moins despotique. Mais ces considérations devaient -demeurer étrangères à un officier comblé des bontés de Napoléon, à un -soldat surtout chargé d'une consigne, celle de garder l'Essonne avec -vingt mille hommes, consigne capitale qui intéressait non-seulement -Napoléon mais la France, car tant qu'il restait quelque part une force -imposante, ce n'était pas seulement le sort de Napoléon, mais celui de -la France qu'on pouvait améliorer en négociant, consigne sacrée enfin -comme celle de tout soldat, jusqu'à ce qu'il en soit relevé.</p> - -<p>Sans doute un militaire ne cesse pas d'être citoyen parce qu'il est -soldat, et parce qu'il verse son <span class="pagenum"><a id="page718" name="page718"></a>(p. 718)</span> sang pour la patrie, ne perd -pas le droit de s'intéresser à ses destinées, et d'y contribuer. Aussi -Marmont pouvait-il courir à Fontainebleau auprès de Napoléon, forcer -l'entrée de son palais, après l'entrée de son palais celle de son -cœur, lui parler au nom de la France, le supplier de ne pas la -déchirer davantage, de la céder aux Bourbons plus capables que lui de -la réconcilier avec l'Europe et de la rendre libre; il pouvait lui -dire toutes ces choses, s'il était de ceux qui les croyaient vraies, -et puis s'il n'était pas écouté, il devait remettre à Napoléon son -épée, avec son épée le poste qu'il occupait, et se rendre auprès du -gouvernement provisoire pour apporter à ce gouvernement en se ralliant -publiquement à sa cause, une chose de grande valeur, une chose dont -Marmont pouvait disposer sans ingratitude et sans trahison, son -exemple! La reconnaissance en effet enchaîne l'intérêt personnel, mais -n'enchaîne pas le devoir. Sans cette démarche préalable, livrer -secrètement à l'ennemi la position de l'Essonne, était une trahison -véritable!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Mobiles secrets qui avaient agi sur Marmont.</span> -Et pourtant Marmont n'avait pas l'âme d'un traître, loin de là! Mais -il était vain, ambitieux et faible, et malheureusement il suffit de -ces défauts dans des circonstances graves pour aboutir quelquefois à -des actes que la postérité frappe de réprobation. -<span class="sidenote" title="En marge">Convention secrète de Marmont avec le prince de -Schwarzenberg.</span> -Marmont avait écouté -ce qu'on lui disait sur ses talents à la fois militaires et -politiques, sur l'importance personnelle qu'il pouvait acquérir, sur -les services qu'il pouvait rendre, et, cédant à l'appât trompeur -d'une position immense dans l'État, égale peut-être <span class="pagenum"><a id="page719" name="page719"></a>(p. 719)</span> à celle -de M. de Talleyrand, il avait consenti à entrer en pourparlers avec le -prince de Schwarzenberg, qui s'était pour ce motif transporté à -Petit-Bourg. Après de nombreuses allées et venues on était secrètement -convenu des conditions suivantes. Marmont devait avec son corps -d'armée quitter l'Essonne le lendemain, gagner la route de la -Normandie où il se mettrait à la disposition du gouvernement -provisoire, et comme il ne se dissimulait pas les conséquences d'un -acte pareil, car non-seulement il enlevait à Napoléon près du tiers de -l'armée, mais la position si importante de l'Essonne, il avait stipulé -que si, par suite de cet événement, Napoléon tombait dans les mains -des monarques alliés, on respecterait sa vie, sa liberté, sa grandeur -passée, et on lui procurerait une retraite à la fois sûre et -convenable. Cette seule précaution, dictée par un repentir honorable, -condamnait l'acte de Marmont, en révélant toute la gravité que -lui-même y attachait.</p> - -<p>Ces conditions, consignées par écrit, avaient été remises au prince de -Schwarzenberg. Mais ce n'était pas tout que d'avoir été séduit, il en -fallait séduire d'autres, il fallait gagner les généraux de division, -placés au-dessous du maréchal Marmont, car sans leur concours il était -difficile de faire exécuter aux troupes le mouvement convenu. Il -n'était pas du reste très-difficile de les entraîner. Ils ne savaient -rien ou presque rien de la situation générale; ils ne savaient pas -s'il était possible, ou non, d'arracher la France des mains de la -coalition au moyen d'une dernière bataille; ils se disaient seulement -<span class="pagenum"><a id="page720" name="page720"></a>(p. 720)</span> ce que tout le monde se disait alors, c'est que Napoléon -après avoir fait tuer le plus grand nombre d'entre eux, était prêt à -faire tuer encore ceux qui survivaient pour obéir à son entêtement. -<span class="sidenote" title="En marge">Entente de Marmont avec les généraux sous ses ordres.</span> -Profitant de leur disposition d'esprit, Marmont leur dit qu'après -avoir fait faute sur faute, après avoir laissé entrer les coalisés -dans Paris, Napoléon voulait commettre la folie insigne de les -attaquer dans Paris même, avec cinquante mille hommes contre deux cent -mille, d'exposer ainsi le peu de soldats qui lui restaient à être tués -tous, en leur donnant pour tombeau les ruines de Paris et de la -France. On pouvait assurément représenter ainsi les choses, car elles -avaient par plus d'un côté cet affreux aspect. À de telles peintures, -que répondirent les généraux à qui Marmont s'adressait? Ils -répondirent qu'il ne fallait pas suivre Napoléon dans cette dernière -et extravagante aventure, et qu'on devait mettre soi-même un terme aux -malheurs de la France. Ils promirent donc de suivre Marmont sur -Versailles, dès qu'il leur en donnerait l'ordre. Pour eux, ce qui par -le fait est devenu une défection, n'était qu'une séparation légitime -et urgente d'avec un insensé!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Marmont en voyant arriver les maréchaux, est saisi d'un -repentir honorable et leur avoue ce qu'il a fait.</span> -Tels étaient les liens dans lesquels les maréchaux trouvèrent Marmont -enlacé lorsqu'ils arrivèrent à Essonne. Il hésita d'abord à -s'expliquer, et n'opposa que de vains prétextes aux instances qu'ils -lui firent pour l'emmener à Paris. Cependant comme il n'avait pas -l'âme faite pour enfanter la trahison, pas plus que pour en porter le -poids, il finit par tout avouer à Macdonald et à Caulaincourt, en -palliant sa conduite <span class="pagenum"><a id="page721" name="page721"></a>(p. 721)</span> le mieux possible, et en la motivant sur -toutes les raisons qu'il pouvait donner, et qui ressemblaient fort, il -faut le dire, à celles qui avaient porté les maréchaux eux-mêmes à -exiger l'abdication de Napoléon. Macdonald, après avoir vivement blâmé -l'acte de Marmont, s'efforça de lui démontrer que le meilleur moyen de -réparer sa faute c'était de redemander son engagement au prince de -Schwarzenberg, en s'appuyant sur l'abdication conditionnelle de -Napoléon, sacrifice qui les obligeait tous à défendre énergiquement -les droits de son fils, et puis de se rendre à Paris pour y plaider -auprès des souverains la cause du Roi de Rome. Marmont, sans rien -objecter à ces raisonnements, parut répugner néanmoins à se mettre -dans une pareille contradiction avec lui-même, et resta plongé dans -les plus vives perplexités. Un moment il se montra prêt à courir à -Fontainebleau pour y solliciter l'indulgence de Napoléon, en lui -avouant ses torts, mais soit crainte, soit confusion, il ne persista -pas dans ce bon mouvement, et revint au conseil de Macdonald, celui de -reprendre son engagement des mains du prince de Schwarzenberg, d'aller -ensuite à Paris soutenir avec eux la cause du Roi de Rome, en ayant -soin de suspendre jusqu'au retour tout mouvement de son corps d'armée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Marmont promet à Macdonald de retirer son engagement, et -convient avec ses généraux de suspendre tout mouvement.</span> -En effet, il appela ses généraux auprès de lui, les entretint de ce -nouvel état de choses, leur annonça l'abdication conditionnelle de -Napoléon, la négociation qui allait s'entamer sur cette base, et -convint avec eux de s'abstenir de tout mouvement jusqu'à de nouveaux -ordres de sa part. Il rejoignit <span class="pagenum"><a id="page722" name="page722"></a>(p. 722)</span> ensuite M. de Caulaincourt et -les maréchaux, et, l'autorisation de franchir les avant-postes étant -arrivée, il les suivit à Petit-Bourg. -<span class="sidenote" title="En marge">Les maréchaux se rendent à Petit-Bourg.</span> -Toutefois il ne voulut point -entrer en même temps qu'eux, sous prétexte qu'il avait à s'expliquer -en tête-à-tête avec le prince de Schwarzenberg, avant de prendre part -aux conférences communes. M. de Caulaincourt et les maréchaux -introduits dans le château eurent de vives altercations, d'abord avec -le prince de Schwarzenberg qui soutenait imperturbablement la froide -politique du cabinet autrichien, puis avec le prince royal de -Wurtemberg qui parlait de Napoléon et de la France en termes fort -amers. -<span class="sidenote" title="En marge">Altercation des maréchaux avec le prince de Schwarzenberg -et le prince royal de Wurtemberg.</span> -Le maréchal Ney qui avait eu autrefois ce prince sous ses -ordres, et ne l'avait guère ménagé, lui répondit avec hauteur que s'il -était une maison en Europe qui eût perdu le droit d'accuser l'ambition -de la France, c'était assurément celle de Wurtemberg. On était engagé -dans ces fâcheux entretiens, lorsqu'on reçut la permission de se -rendre à Paris demandée pour les représentants de Napoléon. Ceux-ci -partirent, et retrouvèrent en sortant le maréchal Marmont qui les -attendait, après avoir obtenu, disait-il, de la loyauté du prince de -Schwarzenberg la restitution de son engagement. Malgré cette -assertion, tout porte à croire que le prince ne lui avait rendu sa -parole que temporairement, pour la durée seule d'une négociation dont -à ses yeux le succès était impossible, et à la condition d'exiger -l'exécution de l'engagement pris, si cette négociation était rompue. -Ce qui le prouve, c'est la publicité que les coalisés donnèrent -immédiatement <span class="pagenum"><a id="page723" name="page723"></a>(p. 723)</span> à la convention signée avec le maréchal -Marmont.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de M. de Caulaincourt et des maréchaux à Paris.</span> -M. de Caulaincourt et les maréchaux arrivèrent à l'hôtel de la rue -Saint-Florentin le 5 avril vers une ou deux heures du matin. Quand on -sut qu'ils venaient offrir l'abdication de Napoléon au profit du Roi -de Rome et de Marie-Louise, et appuyer cette négociation de toute -l'autorité de l'armée, l'émotion fut grande autour du gouvernement -provisoire, qui ne cessait d'avoir jour et nuit de nombreux assidus à -sa porte, solliciteurs ou curieux. -<span class="sidenote" title="En marge">Terreur des royalistes et du gouvernement provisoire en -apprenant la mission des maréchaux.</span> -On trembla à l'idée de voir -Napoléon exerçant le pouvoir derrière sa femme et son fils, et se -vengeant de ceux qui l'avaient abandonné. Depuis le 2 avril au soir, -moment où la déchéance avait été prononcée, les royalistes s'étaient -fort multipliés, les uns s'enhardissant peu à peu à professer une foi -ancienne chez eux, les autres sentant le royalisme naître dans leur -cœur avec le succès. Le nombre des gens compromis et disposés à -s'alarmer s'était donc augmenté considérablement, et les alarmes -furent poussées à ce point que le plus engagé de tous, M. de -Talleyrand, se demanda lui-même s'il ne faudrait pas s'arrêter dans la -voie où il avait fait tant de pas qu'on devait croire sans retour. En -effet, importuné par M. de Vitrolles, qui insistait, comme on l'a vu, -sur l'admission immédiate et sans condition de M. le comte d'Artois à -Paris, il en était à débattre ces exigences, et allait même remettre -une lettre pour le prince à M. de Vitrolles, lorsqu'on avait annoncé -les maréchaux. Frappé de leur apparition inattendue, il avait retenu -cette lettre, et engagé M. de Vitrolles à rester jusqu'à ce que les -derniers doutes fussent levés, <span class="pagenum"><a id="page724" name="page724"></a>(p. 724)</span> ce que celui-ci avait accepté, -voulant, lorsqu'il irait rejoindre le prince, n'avoir à lui annoncer -que des résolutions certaines et définitives.</p> - -<p>M. de Caulaincourt et les maréchaux eurent avec les membres du -gouvernement provisoire un premier entretien court et froid, et qui -serait devenu orageux, si la question n'avait pas dû se vider -ailleurs. La nuit était avancée, et le roi de Prusse s'était retiré -dans l'hôtel qui lui servait de résidence. L'empereur Alexandre, -établi à l'hôtel Talleyrand, reçut tout de suite les envoyés de -Napoléon. -<span class="sidenote" title="En marge">Précautions de M. de Talleyrand pour raffermir l'empereur -Alexandre dans ses résolutions.</span> -Avant de livrer ce prince à l'influence des nouveaux venus, -M. de Talleyrand qui craignait sa mobilité, s'efforça de fixer dans -son esprit les idées qu'il avait déjà essayé d'y faire entrer, en lui -répétant que Napoléon était impossible, parce qu'il était la guerre, -que Marie-Louise était également impossible, parce qu'elle était -Napoléon à peine dissimulé, que Bernadotte était ridicule, qu'il n'y -avait d'admissible que les Bourbons, que d'ailleurs depuis cinq jours -on avait marché constamment dans cette voie, et que la raison comme la -loyauté voulaient qu'on n'abandonnât point des gens qui s'étaient -compromis sur la foi des souverains alliés, à la puissance et à la -parole desquels ils avaient dû croire. M. de Talleyrand ne s'en tint -point à cette précaution, et il donna à l'empereur Alexandre une -espèce de gardien, le général Dessoles, esprit ferme, avons-nous dit, -engagé dans la cause des Bourbons, non par intérêt, mais par -conviction, et capable de soutenir son opinion contre toute sorte de -contradicteurs. Bien que n'ayant pas les mêmes titres que <span class="pagenum"><a id="page725" name="page725"></a>(p. 725)</span> -les maréchaux Ney et Macdonald pour parler au nom de l'armée, il avait -cependant quelque droit de répondre à ceux qui en parlant pour elle, -ne se renfermeraient pas dans l'exacte vérité des choses.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les envoyés de Napoléon reçus par Alexandre.</span> -Alexandre accueillit M. de Caulaincourt et les maréchaux avec la -courtoisie qui lui était naturelle, et dont il ne faisait jamais plus -volontiers étalage qu'en présence des militaires français. -<span class="sidenote" title="En marge">Paroles de ce prince, et longue explication de sa -conduite.</span> -Après les -avoir complimentés sur leurs exploits dans la dernière campagne, et -sur le dévouement héroïque avec lequel ils avaient rempli leurs -devoirs militaires, après avoir ajouté que ces devoirs accomplis il -était temps pour eux de choisir entre un homme et leur pays, et de ne -plus sacrifier leur pays par fidélité pour cet homme, il s'appliqua, -ce qu'il faisait souvent, à retracer l'origine de la présente guerre, -et à montrer en remontant jusqu'à 1812, que c'était Napoléon seul qui -l'avait provoquée. Il dit que la Russie avait supporté patiemment en -1809, en 1810, en 1811, toutes les charges de l'alliance, avait privé -ses sujets de tout commerce pour se prêter aux combinaisons politiques -de la France contre l'Angleterre, lorsque Napoléon, mobile autant -qu'absolu, avait soudainement inventé une législation commerciale -nouvelle, et prétendu l'imposer à ses alliés; qu'à cette époque, lui -Alexandre, avait fait les représentations les plus amicales et les -plus irréfutables, que néanmoins, malgré l'injustice de ce qu'on lui -demandait, il était disposé à un dernier sacrifice, quand Napoléon -avait brusquement envahi son territoire et l'avait mis <span class="pagenum"><a id="page726" name="page726"></a>(p. 726)</span> dans -la nécessité de se défendre; qu'alors secondé par le courage de son -armée et par son climat, il avait repoussé l'envahisseur; qu'arrivé -sur la Vistule il se serait arrêté, si l'Europe opprimée n'avait -imploré son secours; qu'après Lutzen et Bautzen, les souverains alliés -avaient voulu s'entendre avec Napoléon, lui laisser ses immenses -conquêtes, et alléger seulement le joug qui pesait sur eux, mais qu'il -s'y était obstinément refusé; que sur le Rhin on s'était arrêté de -nouveau pour lui offrir ce beau fleuve comme frontière, et qu'il -n'avait pas répondu; qu'à Châtillon on lui avait offert la France de -Louis XIV et de Louis XV, qu'il avait refusé encore, et qu'alors il -avait bien fallu venir chercher à Paris la paix qu'on n'avait pu -trouver nulle part; qu'entrés dans Paris, les souverains alliés ne -voulaient ni humilier la France, ni lui imposer un gouvernement; -qu'ils étaient occupés de bonne foi à découvrir celui qu'elle désirait -véritablement, celui qui, en lui donnant le bonheur, assurerait à -l'Europe le repos; qu'ils n'avaient aucun pacte avec les Bourbons, et -que s'ils inclinaient vers eux, c'était plutôt par nécessité que par -choix; qu'ils étaient prêts, tant leur déférence pour l'opinion de la -France était grande, à adopter le gouvernement que les députés de -l'armée, ici présents, désigneraient, à condition seulement que ce -gouvernement n'eût rien d'alarmant pour l'Europe. -<span class="sidenote" title="En marge">Offre aux maréchaux de choisir l'un des chefs de l'armée -pour souverain de la France.</span> -Redoublant alors de -flatteries à l'égard de ses interlocuteurs, Alexandre ajouta: -Entendez-vous, messieurs, entre vous, adoptez la Constitution qui -vous plaira, choisissez le chef qui conviendra le <span class="pagenum"><a id="page727" name="page727"></a>(p. 727)</span> mieux à -cette Constitution, et, si c'est parmi vous, qui par vos services et -votre gloire réunissez tant de titres, qu'il faut aller prendre ce -nouveau chef de la France, nous y consentirons de grand cœur, et -nous l'adopterons avec empressement, pourvu qu'il ne menace ni notre -repos ni notre indépendance.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Ney prend le premier la parole.</span> -Le maréchal Ney, que son impétuosité naturelle portait toujours à se -mettre en avant, se hâta de répondre aux paroles courtoises du czar, -et, trop pressé même d'entrer dans ses idées, il dit qu'ils avaient -souffert plus que personne de ces guerres incessantes dont se -plaignait l'Europe, que ce dominateur absolu dont elle ne voulait -plus, ils en avaient été les premières victimes, car le continent -était couvert des corps de leurs compagnons d'armes, et que quant à -eux ils ne seraient pas les moins ardents à désirer son éloignement du -trône.—Ce langage, quelque vrai qu'il pût être, était peu adroit, et -peu fait surtout pour imposer à des souverains dont on ne pouvait -modifier les résolutions qu'en leur exagérant le dévouement de l'armée -pour Napoléon. Il produisit sur Alexandre une impression sensible, que -regrettèrent les collègues du trop fougueux maréchal. -<span class="sidenote" title="En marge">Chaleur qu'il met à défendre le fils de Napoléon.</span> -Il poursuivit -son discours, et répondant à l'insinuation flatteuse d'Alexandre en -faveur d'un candidat choisi parmi les militaires français, insinuation -qui, si elle avait été sérieuse, n'aurait pu se rapporter qu'à -Bernadotte, il donna à entendre que parmi les hommes d'épée il n'y en -avait qu'un qui fût parvenu à cette hauteur d'où l'on peut régner sur -les peuples, que celui-là, condamné par <span class="pagenum"><a id="page728" name="page728"></a>(p. 728)</span> la fortune, s'était -mis lui-même hors de cause par son abdication, qu'après lui aucun -militaire n'oserait afficher de telles prétentions, et que le seul qui -osât peut-être y penser, couvert du sang français, révolterait tous -les cœurs; que le fils de Napoléon, avec sa mère pour Régente, -était donc le seul gouvernement présentable à l'armée et à la France.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le maréchal Macdonald joint ses efforts à ceux du maréchal -Ney.</span> -Cette proposition nettement formulée, Ney et Macdonald, l'un après -l'autre, défendirent avec véhémence, et une sorte d'éloquence toute -militaire, la cause du Roi de Rome. Ils s'élevèrent avec passion -contre l'idée du rappel des Bourbons, s'attachant à démontrer la -difficulté de les faire accepter par la France nouvelle qui ne les -connaissait pas, et de leur faire accepter à eux-mêmes cette France -qu'ils ne connaissaient pas davantage, la probabilité par conséquent -de voir bientôt éclater entre le trône et le pays une incompatibilité -de sentiments qui amènerait des troubles fâcheux, et tromperait les -espérances de repos que l'Europe fondait sur la restauration de -l'ancienne dynastie. Puis ils firent valoir la convenance, bien grande -suivant eux, de laisser les générations nouvelles sous un gouvernement -de même nature qu'elles, composé des hommes qui depuis vingt ans -administraient les affaires publiques, qui détestaient autant que -l'Europe elle-même le système de la guerre continue, car ils en -avaient supporté tout le poids, et qui d'ailleurs auraient à leur tête -une princesse dont les souverains alliés ne pouvaient se défier, -puisqu'elle était la fille de l'un d'entre eux. Parlant enfin pour -l'armée en particulier, les <span class="pagenum"><a id="page729" name="page729"></a>(p. 729)</span> maréchaux dirent qu'il était bien -dû quelque chose à ces guerriers qui avaient tant versé leur sang pour -la France, et qui étaient prêts à en verser le reste si on les y -obligeait, qui seuls en ce moment retenaient le désespoir de Napoléon, -et qu'on leur devait au moins, au lieu de les faire vivre sous des -princes qui les flatteraient en les détestant, de les placer sous le -fils du général auquel ils avaient dévoué leur existence, et qui les -avait conduits vingt ans à la victoire.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Alexandre alléguant la conduite du Sénat, le maréchal Ney -s'emporte contre ce corps, et demande qu'on mette les maréchaux en sa -présence.</span> -Ces considérations présentées avec une extrême chaleur ne laissèrent -pas de produire sur Alexandre une impression visible. Essayant de -contredire les deux maréchaux, plutôt pour les pousser à donner toutes -leurs raisons que pour les combattre, il leur cita les actes récents -du Sénat, leur fit remarquer qu'on avait déjà fait bien des pas vers -la restauration de l'ancienne dynastie, et que les représentants les -plus qualifiés de la Révolution et de l'Empire n'avaient pas hésité à -se prononcer en sa faveur.</p> - -<p>Au premier mot dit sur le Sénat, le maréchal Ney ne put contenir sa -colère.—Ce misérable Sénat, s'écria-t-il, qui aurait pu nous épargner -tant de maux en opposant quelque résistance à la passion de Napoléon -pour les conquêtes, ce misérable Sénat toujours pressé d'obéir aux -volontés de l'homme qu'il appelle aujourd'hui un tyran, de quel droit -élève-t-il la voix en ce moment? Il s'est tu quand il aurait dû -parler, comment se permet-il de parler maintenant que tout lui -commande de se taire? La plupart de messieurs les sénateurs -jouissaient <span class="pagenum"><a id="page730" name="page730"></a>(p. 730)</span> paisiblement de leurs dotations pendant que nous -arrosions l'Europe de notre sang. Ce n'est pas eux qui ont droit de se -plaindre du règne impérial, c'est nous, militaires, qui en avons -supporté les rigueurs; et si, oubliant toute convenance, ils osent -afficher des prétentions, mettez-nous en face d'eux, Sire, et vous -verrez si leur bassesse pourra élever la voix en notre présence.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Alexandre paraît un moment ébranlé.</span> -Ému par ces paroles, Alexandre parut prêt à consentir à une conférence -des maréchaux avec les principaux sénateurs. Le général Dessoles -voyant combien on perdait de terrain, essaya d'intervenir dans cette -discussion. Il le fit avec véhémence, et même avec une certaine -rudesse. On l'interrompit plusieurs fois, et le débat devint confus et -violent. Ne trouvant guère d'appui autour de lui, le général Dessoles -fit alors une sorte d'appel à la loyauté d'Alexandre, et lui -représenta qu'on s'était bien engagé dans la voie du rétablissement -des Bourbons pour reculer, qu'une foule d'honnêtes gens s'étaient -compromis sur la foi des souverains alliés, et qu'il ne serait pas -loyal de les abandonner. Cet argument vrai, mais un peu égoïste, et -déjà allégué par M. de Talleyrand, n'allait guère au noble caractère -du général Dessoles, qui n'était conduit en ceci que par des -convictions désintéressées; il finit aussi par blesser l'empereur -Alexandre. Ce prince répondit fièrement que personne n'aurait jamais à -regretter de s'être fié à lui et à ses alliés, qu'il ne s'agissait pas -ici d'intérêts personnels, mais d'intérêts généraux, embrassant la -France, l'Europe et le monde, et que c'était par <span class="pagenum"><a id="page731" name="page731"></a>(p. 731)</span> des vues -plus élevées qu'il fallait se guider. -<span class="sidenote" title="En marge">Remise de la décision à quelques heures.</span> -Rompant l'entretien qui avait -duré presque toute la nuit, et faisant remarquer qu'il était seul -présent parmi les souverains, car le roi de Prusse lui-même était -absent, Alexandre congédia gracieusement les maréchaux en leur donnant -rendez-vous pour le milieu de la matinée, afin de leur communiquer ce -qu'après de mûres réflexions auraient décidé les monarques alliés.</p> - -<p>Bien qu'on eût fait trop de pas sur le chemin qui menait à la -restauration des Bourbons pour revenir aisément en arrière, la cause -du Roi de Rome et de Marie-Louise ne semblait pas tout à fait perdue, -et les maréchaux, se faisant illusion, sortirent de cette première -entrevue avec plus d'espérance qu'il n'était raisonnable d'en -concevoir. Écoutés par Alexandre avec complaisance, traités avec des -égards qui étaient presque du respect, échauffés par la discussion, -ils se retirèrent de chez lui fort animés, et en apercevant dans -l'antichambre de l'empereur de Russie les hommes qui naguère faisaient -foule dans les antichambres de Napoléon, ils ne surent pas se -contenir, quoiqu'ils dussent bientôt donner eux-mêmes le spectacle qui -les blessait si fort en cet instant. La discussion reprit sur-le-champ -avec les membres du gouvernement provisoire et avec plusieurs de ses -ministres. Elle fut moins mesurée que devant l'empereur Alexandre. Le -général Beurnonville ayant voulu s'adresser au maréchal Macdonald, -Retirez-vous, lui dit celui-ci; votre conduite a effacé en moi une -amitié de vingt années.—Puis rencontrant sur ses pas le général -<span class="pagenum"><a id="page732" name="page732"></a>(p. 732)</span> Dupont, Général, lui dit-il, on avait été injuste, cruel -peut-être à votre égard, mais vous avez bien mal choisi l'occasion et -la manière de vous venger.—Le maréchal Ney ne fut pas plus réservé, -et cette scène allait prendre un caractère fâcheux, lorsque M. de -Talleyrand fit remarquer aux interlocuteurs que le lieu n'était pas -convenable pour discuter de la sorte, car on était chez l'empereur de -Russie auquel on manquait ainsi de respect, et il les invita à -descendre chez lui, où ils se trouveraient dans les appartements du -gouvernement provisoire.—Nous ne reconnaissons pas votre gouvernement -provisoire, et nous n'avons rien à lui dire, répondit le maréchal -Macdonald, puis il sortit brusquement emmenant avec lui ses -collègues.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les maréchaux vont attendre chez le maréchal Ney la réponse -des souverains.</span> -Les négociateurs de Napoléon se rendirent chez le maréchal Ney pour y -passer le reste de la nuit, et attendre la réponse des souverains -alliés, qui devait leur être remise dans le courant de la matinée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Événements graves qui se passaient en ce moment sur -l'Essonne.</span> -Pendant que cette grave question se discutait avec des chances -diverses dans l'hôtel de la rue Saint-Florentin, elle se résolvait -ailleurs, non par des arguments vrais ou faux, mais par le plus -mauvais de tous, par une défection. Napoléon, comme on l'a vu, -n'attachait pas grande importance à la démarche tentée par les -maréchaux, et ne songeait qu'au projet de passer l'Essonne avec les 70 -mille hommes qui lui restaient, pour accabler les coalisés, ou -s'ensevelir avec eux sous les ruines de Paris. Ayant besoin de Marmont -qui commandait le corps établi sur l'Essonne, il l'avait mandé à -Fontainebleau afin de lui donner ses dernières instructions. <span class="pagenum"><a id="page733" name="page733"></a>(p. 733)</span> -Prévoyant toutefois que Marmont aurait pu suivre les maréchaux à -Paris, il avait prescrit qu'on lui envoyât à son défaut le général -chargé de le remplacer.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le général Souham qui remplaçait Marmont ayant été appelé -au quartier général, se figure que Napoléon est instruit de la -défection projetée, et veut sévir contre les généraux du 6<sup>e</sup> corps.</span> -Il avait confié cette commission au colonel Gourgaud. Cet officier -brave et dévoué, mais ne transmettant pas toujours les ordres de -l'Empereur avec la mesure convenable, se montra surpris de ne pas -trouver le maréchal Marmont à son poste, et demanda d'un ton presque -menaçant l'officier qui commandait à sa place. À le voir on eût dit -qu'il représentait un maître irrité, instruit de ce qui s'était passé -à Petit-Bourg entre Marmont et le prince de Schwarzenberg. Il n'en -était rien pourtant. Napoléon et le colonel Gourgaud ignoraient tout, -mais ce dernier, cédant aux fâcheuses habitudes de l'état-major -impérial, allait à son insu déterminer un événement de grande -importance. Il y a des temps où la fortune après vous avoir tout -pardonné ne vous pardonne plus rien, et vous punit non-seulement de -vos fautes, mais de celles d'autrui. Napoléon l'éprouva cruellement en -cette circonstance.</p> - -<p>C'était le vieux général Souham qui, en sa qualité de plus ancien -divisionnaire, commandait en l'absence du maréchal Marmont. Le colonel -Gourgaud parla du même ton, tant à lui qu'aux autres généraux, -Compans, Bordessoulle, Meynadier, et, par surcroît de malheur, un -nouvel ordre arriva en cet instant, ordre écrit cette fois, adressé -directement au général Souham, et lui prescrivant de se rendre -immédiatement à Fontainebleau. C'était la suite naturelle d'un usage -établi à l'état-major impérial, et consistant à répéter par écrit -tous les ordres <span class="pagenum"><a id="page734" name="page734"></a>(p. 734)</span> verbaux de l'Empereur. Le vieux Souham ne fit -pas cette réflexion si simple, mais frappé de la manière dont le -colonel Gourgaud avait parlé, frappé plus encore de la répétition -écrite des mêmes ordres, et ayant en ce moment la défiance d'une -conscience qui n'était pas irréprochable, il conçut sur-le-champ une -pensée des plus malheureuses. Napoléon, suivant lui, savait tout, il -connaissait non-seulement la convention secrète conclue par le -maréchal Marmont avec le prince de Schwarzenberg, mais l'adhésion -qu'elle avait reçue des généraux divisionnaires du 6<sup>e</sup> corps, et il -les appelait à Fontainebleau pour les faire arrêter, peut-être même -fusiller. Le général Souham était un général de la révolution, -excellent homme de guerre, ancien ami de Moreau, ayant conservé pour -Napoléon la haine sourde de tous les généraux de l'armée du Rhin, se -plaignant comme Vandamme, et avec autant de motifs, de n'avoir pas été -fait maréchal, resté républicain au fond du cœur, et assez habitué -aux procédés révolutionnaires pour croire Napoléon capable des actes -les plus violents. -<span class="sidenote" title="En marge">Les autres généraux partagent la crainte de Souham, et se -décident avec lui à exécuter la convention souscrite avec le prince de -Schwarzenberg, sans attendre le retour de Marmont.</span> -Il assembla tout de suite ses collègues, les -généraux Compans, Bordessoulle, Meynadier, leur dit que Napoléon, -évidemment informé de ce qui s'était passé, les appelait auprès de lui -pour les faire fusiller, et qu'il n'était pas d'humeur à s'exposer à -une fin pareille. Ils n'en étaient pas plus d'avis que lui, et après -quelques objections qui tombèrent devant l'affirmation répétée que -Napoléon savait tout, ils consentirent à ce que proposait le général -Souham, c'est-à-dire à ne pas attendre le retour du maréchal <span class="pagenum"><a id="page735" name="page735"></a>(p. 735)</span> -Marmont pour exécuter la convention conclue avec le prince de -Schwarzenberg, et par conséquent à passer l'Essonne pour se mettre aux -ordres du gouvernement provisoire. Le général Souham était si rempli -de l'idée qu'on l'appelait pour s'emparer de sa personne, qu'il avait -établi un piquet de cavalerie sur la route de Fontainebleau, avec -ordre d'arrêter et d'abattre le premier officier d'état-major qui -paraîtrait, si Napoléon, par impatience d'être obéi, renouvelait ses -messages. Le colonel Fabvier, attaché à l'état-major du maréchal -Marmont, désolé de ces résolutions si légères et si fâcheuses, -s'efforça en vain de calmer le général Souham, de lui prouver qu'il -s'exagérait le danger de sa situation, qu'au surplus les précautions -qu'il venait de prescrire pour garder la route devaient le rassurer, -qu'il n'avait qu'à y joindre celle de rester de sa personne au delà de -l'Essonne, de manière à s'échapper au premier signal, que ne pas s'en -tenir là, mais prendre sur soi le déplacement des troupes, c'était -mériter et peut-être encourir le traitement qu'il redoutait bien à -tort en ce moment. Rien ne put calmer cet esprit effaré, et aux -excellentes raisons du colonel Fabvier il ne sut opposer que cet adage -vulgaire de la soldatesque: <cite>Il vaut mieux tuer le diable que se -laisser tuer par lui.</cite> Il persista donc dans son erreur.</p> - -<p>Poussés par cette fatale illusion, les généraux divisionnaires du 6<sup>e</sup> -corps avertirent le prince de Schwarzenberg, ou ceux qui le -remplaçaient, de leur prochain mouvement, et craignant de rencontrer -de fortes oppositions de la part des troupes, ordonnèrent que tous -les officiers des régiments, <span class="pagenum"><a id="page736" name="page736"></a>(p. 736)</span> depuis les colonels jusqu'aux -sous-lieutenants, marchassent avec leurs soldats et à leur poste, de -peur que les officiers se réunissant pour s'entretenir, ne vinssent à -se communiquer leurs réflexions, peut-être leurs doutes, et ne fussent -ainsi amenés à un soulèvement contre des chefs dont ils auraient -deviné la défection.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Défection du 6<sup>e</sup> corps, les troupes ignorant ce qu'elles -font.</span> -Ces précautions une fois prises, le 6<sup>e</sup> corps conduit par ses généraux -franchit l'Essonne vers quatre heures du matin, le 5, pendant que les -maréchaux étaient en conférence rue Saint-Florentin. Il s'avança en -silence vers les avant-postes ennemis. Les troupes obéirent, ignorant -la faute qu'on leur faisait commettre, les unes supposant que c'était -la suite de l'abdication dont la nouvelle s'était répandue dans la -soirée, les autres que c'était un mouvement concerté pour surprendre -l'ennemi. Pourtant en voyant les soldats alliés border paisiblement -les routes, et les laisser passer sans faire feu, elles commencèrent à -concevoir des soupçons. Bientôt même elles murmurèrent. Quelques -officiers complices de la défection cherchèrent à les apaiser, en -alléguant divers prétextes, et firent continuer la marche sur -Versailles. Mais les murmures allaient croissant à chaque pas, et tout -présageait un soulèvement en arrivant à Versailles même. Ainsi passa à -l'ennemi le 6<sup>e</sup> corps, à une seule division près, celle du général -Lucotte, à qui l'ordre parut suspect et qui refusa de l'exécuter. La -ligne de l'Essonne resta donc découverte, et le 6<sup>e</sup> corps, si -nécessaire à l'exécution des projets de Napoléon, fut complétement -perdu pour lui.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page737" name="page737"></a>(p. 737)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Le colonel Fabvier court avertir Marmont.</span> -Le brave colonel Fabvier n'ayant aucun moyen d'empêcher cette triste -résolution, n'avait vu d'autre ressource, pour en prévenir les effets, -que de se transporter en toute hâte à Paris auprès du maréchal -Marmont. Mais dépourvu d'autorisation, il eut beaucoup de peine à -franchir les avant-postes ennemis, n'y réussit qu'à force de -sollicitations et de faux prétextes, arriva enfin à l'hôtel -Talleyrand, n'y rencontra plus le chef qu'il cherchait, courut chez le -maréchal Ney, y trouva les trois maréchaux assemblés, et fit à Marmont -le récit qu'on vient de lire.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Marmont se désespère sans rien faire pour écarter de lui la -responsabilité dont il est menacé.</span> -En apprenant cette terrible nouvelle, Marmont éprouva une violente -émotion.—Je suis perdu, s'écria-t-il, déshonoré à jamais!—Le -malheureux, hélas! ne crut pas assez ce qu'il disait, car il aurait -fait les derniers efforts pour écarter de lui toute part de -responsabilité dans cette défection. Mais il se contenta de gémir, de -se plaindre, et de demander des consolations à ses collègues (fort peu -disposés à lui en offrir), au lieu d'aller lui-même à Versailles afin -de ramener ses troupes à leur poste à travers tous les périls. Tandis -qu'il consumait le temps en doléances inutiles, un message de -l'empereur de Russie vint annoncer aux représentants de Napoléon -qu'ils étaient attendus rue Saint-Florentin. Ils partirent suivis de -Marmont qui ne cessait de se lamenter sans agir, et dépourvus -d'espérance depuis la fatale nouvelle qui était venue les surprendre.</p> - -<p>Pendant que cette scène se passait sur la route de Versailles, les -auteurs de la restauration des <span class="pagenum"><a id="page738" name="page738"></a>(p. 738)</span> Bourbons s'étaient donné eux -aussi beaucoup de mouvement. L'empereur Alexandre avait paru si ému du -langage tenu par les maréchaux, et ses alliés eux-mêmes, bien que -naturellement portés pour les Bourbons, avaient paru si touchés de -l'avantage de terminer immédiatement la guerre par un accord avec -Napoléon, que les royalistes réunis chez M. de Talleyrand conçurent de -véritables alarmes. -<span class="sidenote" title="En marge">Efforts des royalistes pour raffermir la volonté -chancelante d'Alexandre.</span> -Ils redirent à l'empereur Alexandre tout ce qu'ils -lui avaient déjà dit bien des fois depuis cinq jours; ils dépêchèrent -le général Beurnonville auprès du roi de Prusse, pour lui répéter les -mêmes choses; ils n'avaient rien à faire pour persuader le prince de -Schwarzenberg, mais ils le supplièrent de ne pas faiblir. En un mot -ils ne négligèrent aucun soin pour prévenir un retour de fortune, qui -dépendait surtout de la mobile volonté d'Alexandre. Ces efforts du -reste étaient à peu près superflus, car on n'avait rien à dire aux -cours alliées pour leur démontrer que les Bourbons valaient mieux que -Napoléon caché derrière la régence de sa femme, mais elles craignaient -de pousser Napoléon au désespoir, et ce motif était le seul qui pût -les faire hésiter. Pourtant, après s'être réunis à l'hôtel -Saint-Florentin, et avoir délibéré, les représentants de la coalition -furent d'avis de persévérer, premièrement parce qu'ils s'étaient déjà -fort avancés en faisant prononcer la déchéance de Napoléon et de ses -héritiers, secondement parce que les Bourbons étaient bien autrement -rassurants pour eux qu'une régence qui laisserait à Napoléon la -tentation et le moyen de reprendre le sceptre, avec le sceptre -l'épée; enfin parce que <span class="pagenum"><a id="page739" name="page739"></a>(p. 739)</span> l'œuvre de se débarrasser de -l'oppresseur commun étant si avancée, il valait mieux la pousser à -terme, même au prix d'une dernière effusion de sang, que de -l'abandonner presque accomplie. Ils avaient donc chargé Alexandre de -déclarer qu'on persistait dans ce qui avait été primitivement décidé, -mais sans lui communiquer une résolution énergique qu'ils n'avaient -pas eux-mêmes, et sans lui donner pour les Bourbons une ardeur de zèle -qui leur manquait.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'événement d'Essonne achève de décider Alexandre.</span> -Alexandre, entouré du roi de Prusse et des ministres de la coalition, -reçut les maréchaux présentés par M. de Caulaincourt, avec la même -bienveillance que la veille. Il exprima encore une fois cette idée -reproduite depuis quelques jours jusqu'à satiété, que les souverains -alliés étaient venus à Paris pour y chercher la paix, et nullement -pour humilier la France ou lui imposer un gouvernement; puis il -répéta, d'une manière précise et résolue, les raisons déjà énoncées -contre le maintien personnel de Napoléon sur le trône de France, mais -d'une manière beaucoup moins ferme celles qu'on pouvait alléguer -contre la régence de Marie-Louise. Il se prononça sur cette dernière -partie du sujet d'une façon qui n'avait rien d'absolu, et qui laissait -même ouverture au renouvellement de la discussion. Elle recommença en -effet; les maréchaux répétèrent avec une extrême véhémence ce qu'ils -avaient dit contre le rappel des Bourbons, et se montrèrent presque -menaçants en parlant des forces qui restaient à Napoléon, et du -dévouement qu'il trouverait de leur part pour la défense des droits -du Roi de <span class="pagenum"><a id="page740" name="page740"></a>(p. 740)</span> Rome. Alexandre, visiblement perplexe, regardait -tantôt les interlocuteurs, tantôt ses alliés, comme s'il eût songé à -une solution autre que celle qu'il avait mission de notifier<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Lien vers la note 23"><span class="smaller">[23]</span></a>, -lorsqu'entra tout à coup un aide de camp qui lui adressa en langue -russe quelques mots à voix basse. M. de Caulaincourt comprenant un peu -cette langue, crut deviner qu'on annonçait au czar la défection du 6<sup>e</sup> -corps, évidemment ignorée de ce monarque, à en juger par son -étonnement.—Tout le corps? demanda Alexandre en avançant son oreille -qui était un peu dure.—Oui, tout le corps, répondit l'aide de -camp.—Alexandre revint aux négociateurs, mais distrait, et paraissant -écouter à peine ce qu'on lui disait. Il s'éloigna ensuite un instant, -pour s'entretenir avec ses alliés. Pendant que les trois négociateurs -étaient seuls (Marmont n'avait pas osé se joindre à eux cette fois), -M. de Caulaincourt dit aux deux maréchaux que tout était perdu, car il -ne pouvait plus douter que la nouvelle apportée à l'empereur Alexandre -ne fût celle de la défection du 6<sup>e</sup> corps, et que cette nouvelle ne -changeât toutes les dispositions du czar. -<span class="sidenote" title="En marge">Les souverains alliés persistent dans la résolution -d'écarter du trône Napoléon et sa famille.</span> -Alexandre reparut bientôt, -mais cette fois ferme dans son attitude, décidé dans son langage, et -déclarant qu'il fallait renoncer soit à Napoléon, soit à Marie-Louise, -que les Bourbons seuls convenaient à la France comme à l'Europe, que -du reste l'armée au nom de laquelle on parlait était au moins divisée, -car il apprenait à l'instant qu'un corps entier avait passé sous la -bannière <span class="pagenum"><a id="page741" name="page741"></a>(p. 741)</span> du gouvernement provisoire, que toute l'armée -suivrait sans doute ce bon exemple, qu'elle rendrait ainsi à la France -un service au moins égal à tous ceux qu'elle lui avait déjà rendus, -que sa gloire et ses intérêts seraient soigneusement respectés, que -les princes rappelés au trône fonderaient sur elle, sur son appui, sur -ses lumières, le nouveau règne; que pour ce qui regardait Napoléon, il -n'avait qu'à s'en fier à la loyauté des souverains alliés, et qu'il -serait traité lui et sa famille d'une manière conforme à sa grandeur -passée. Ces paroles dites, Alexandre entretint les maréchaux l'un -après l'autre, témoigna à Macdonald l'estime qui lui était due, -caressa Ney de manière à troubler la tête malheureusement faible de ce -héros, et retint quelques instants M. de Caulaincourt. -<span class="sidenote" title="En marge">Alexandre engage M. de Caulaincourt à retourner à -Fontainebleau pour obtenir l'abdication pure et simple, en promettant -le plus généreux traitement pour Napoléon et sa famille.</span> -Là, dans un -court entretien, il laissa voir à celui-ci que les dernières -indécisions des alliés avaient été terminées par l'événement qui -s'était passé la nuit sur l'Essonne, car à partir de ce moment on -avait bien compris que Napoléon ne pouvait plus rien tenter, et qu'il -ne lui restait qu'à se résigner à sa destinée. L'empereur Alexandre -renouvela les assurances qu'il avait déjà données du traitement le -plus généreux à l'égard de Napoléon, ne dissimula pas qu'il s'était -peut-être beaucoup avancé en offrant l'île d'Elbe, mais il ajouta -qu'il tiendrait son engagement, et promit d'une manière formelle de -faire accorder à Marie-Louise et au Roi de Rome une principauté en -Italie. Puis il congédia M. de Caulaincourt en le pressant de revenir -au plus tôt avec les pouvoirs de son maître afin d'achever cette -négociation, car d'heure <span class="pagenum"><a id="page742" name="page742"></a>(p. 742)</span> en heure la situation de Napoléon -perdait ce que gagnait celle des Bourbons, et les dédommagements qu'on -était disposé à lui accorder devaient en être fort amoindris.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Caresses qu'on prodigue à Marmont à l'hôtel Talleyrand.</span> -M. de Caulaincourt resté seul avec Macdonald, qui ne l'avait pas -quitté, s'apprêta à retourner à Fontainebleau. Ney, entouré par les -membres et les ministres du gouvernement provisoire, retenu au milieu -d'eux, fut comblé de témoignages capables d'ébranler la tête la plus -solide. Le maréchal Marmont de son côté était venu chez M. de -Talleyrand où il allait être exposé à de nouvelles séductions. Il -arrivait consterné de ce qui s'était passé sur l'Essonne, et cherchant -dans les yeux des assistants un jugement qu'il craignait de trouver -sévère, surtout en se rappelant ce que les maréchaux ses collègues lui -avaient dit le matin. Mais au lieu d'expressions improbatives, ou au -moins équivoques, il ne rencontra partout que l'assentiment le plus -flatteur, les serrements de main les plus expressifs. On lui dit -qu'après avoir héroïquement fait son devoir dans la dernière campagne, -il venait de mettre le comble à sa belle conduite en sauvant la France -par la détermination qu'il avait prise, qu'il n'était aucun prix trop -grand pour un tel service, et que les Bourbons se hâteraient -d'acquitter ce prix, quel qu'il pût être. L'infortuné Marmont était -prêt d'abord à protester contre les faux mérites qu'on lui attribuait. -Mais, assailli de félicitations, il n'eut pas la force de repousser -tant d'honneur, tant d'espérances brillantes, et sans s'en douter, -sans le vouloir, acceptant les compliments, il accepta la <span class="pagenum"><a id="page743" name="page743"></a>(p. 743)</span> -réprobation qui depuis est restée si cruellement attachée à sa -mémoire.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Le 6<sup>e</sup> corps s'étant insurgé à Versailles, on supplie -Marmont d'aller le faire rentrer dans l'ordre.</span> -Dans les révolutions les péripéties sont promptes et brusques. Tandis -que les allants et venants de l'hôtel Talleyrand, ravis d'apprendre la -défection du 6<sup>e</sup> corps et la résolution définitive des alliés, -comblaient Marmont de compliments, cherchaient ainsi à l'associer à -leur joie et à leurs espérances, une nouvelle soudaine vint altérer un -instant leur félicité. Tout à coup on répandit le bruit qu'une -sédition militaire avait éclaté à Versailles parmi les soldats du 6<sup>e</sup> -corps, que ces soldats se disant trompés par leurs généraux, voulaient -les fusiller, et qu'on n'était pas bien sûr des conséquences de cet -accident imprévu. Avec plus de calme qu'on n'en conserve en pareille -circonstance, on aurait compris qu'un corps de quinze mille hommes, -séparé du gros de l'armée française, complétement entouré par les -troupes alliées, serait anéanti ou désarmé s'il essayait de revenir -sur ce qu'il avait fait. Mais on ne raisonne pas aussi juste dans le -tumulte des journées de révolution. On craignît que ce corps, revenant -en arrière par un coup de désespoir héroïque, ne rallumât les passions -des troupes restées à Fontainebleau ainsi que l'ardeur belliqueuse de -Napoléon, ne donnât même une forte émotion au peuple de Paris -tranquille en apparence mais frémissant à la vue des étrangers, et ne -fût en quelque sorte la cause d'un changement complet de scène. On fut -ému et profondément troublé.</p> - -<p>Un homme seul pouvait empêcher que l'heureux <span class="pagenum"><a id="page744" name="page744"></a>(p. 744)</span> événement de la -nuit ne devînt si promptement malheureux, et cet homme, c'était le -maréchal Marmont. Ce maréchal effectivement devait avoir sur les -troupes du 6<sup>e</sup> corps une grande influence, et plus que personne il -était capable de les maintenir dans la voie où elles avaient été -engagées. -<span class="sidenote" title="En marge">Marmont a la faiblesse d'accepter une mission qui le rend -complice de l'événement d'Essonne.</span> -On l'entoura donc, et on le supplia d'aller achever -l'œuvre commencée. On lui répéta pour la centième fois que le -rétablissement de Napoléon contre l'Europe entière était impossible, -que l'Europe, fût-elle vaincue sous les murs de Paris, ne se tiendrait -point pour battue, recommencerait la guerre avec un nouvel -acharnement, que la France serait ainsi exposée à une affreuse -prolongation de maux, que la paix avec les frontières de 1790, que les -Bourbons avec des garanties légales, étaient bien préférables à des -chances pareilles, qu'au surplus lui Marmont était entré dans cette -voie, qu'il y avait poussé son corps d'armée, que reculer maintenant -serait hors de son pouvoir, resterait inexplicable, et que, déjà perdu -avec Napoléon, il le serait à jamais avec les Bourbons.—Marmont qui -ne voulait pas être ainsi perdu avec tout le monde, et qui, -d'ailleurs, après avoir eu la faiblesse d'accepter des félicitations -imméritées, désirait acquérir des titres incontestables à la faveur -royale, se décida à partir pour Versailles, afin de ramener à -l'obéissance les troupes mutinées du 6<sup>e</sup> corps. Il s'y rendit -sur-le-champ, et, arrivé sur les lieux, trouva ses soldats en pleine -insurrection, réunis hors de la ville, et refusant de reprendre leurs -rangs malgré les efforts du général Bordessoulle <span class="pagenum"><a id="page745" name="page745"></a>(p. 745)</span> auquel ils -reprochaient vivement la conduite qu'on leur avait fait tenir. -<span class="sidenote" title="En marge">Succès de la mission de Marmont; son retour triomphal à -l'hôtel Talleyrand.</span> -L'arrivée imprévue du maréchal Marmont leur causa une véritable -satisfaction. Comme il était absent au moment où la défection s'était -accomplie, ils supposaient qu'il l'avait ignorée, et en le voyant -accourir, ils furent persuadés qu'il venait les tirer du mauvais pas -où on les avait engagés. En outre, Marmont s'était acquis leurs -sympathies par sa brillante bravoure dans la dernière campagne. Il se -présenta donc à eux, fit appel à leurs souvenirs, retraça les -circonstances périlleuses où il les avait commandés, et où il avait -toujours été le premier au danger, réussit ainsi à leur arracher des -acclamations, et, après avoir établi ses droits à leur confiance, leur -dit que les ayant toujours conduits dans le chemin de l'honneur, il ne -les en ferait pas sortir maintenant, qu'il les y conduirait encore -lorsque ce chemin s'ouvrirait devant eux; mais que dans l'état de -trouble où il les voyait, ils ne pouvaient être que des instruments de -désordre, destinés à être vaincus par le premier ennemi qu'ils -rencontreraient sur leurs pas, qu'il les suppliait donc de rentrer -dans le devoir, de se replacer sous leurs chefs, promettant, dès -qu'ils seraient redevenus une véritable armée, de revenir parmi eux, -et d'y demeurer jusqu'à ce que la France fût sortie de la crise -affreuse où elle se trouvait.—Marmont n'en dit pas davantage, et ses -soldats expliquèrent ses réticences par le voisinage de l'ennemi qui -les entourait de toutes parts. Ils se calmèrent, reprirent leurs -rangs, et parurent disposés à attendre <span class="pagenum"><a id="page746" name="page746"></a>(p. 746)</span> patiemment ce qu'il -ferait d'eux. Au surplus il suffisait de quelques instants de -soumission pour qu'on n'eût plus rien à craindre de leur mutinerie. -Les coalisés naturellement allaient placer entre le 6<sup>e</sup> corps et -Fontainebleau une barrière impossible à franchir.</p> - -<p>Marmont retourna tout de suite à Paris pour annoncer l'heureux -résultat de sa courte mission, pour recevoir les flatteries de cet -hôtel de la rue Saint-Florentin qui l'avaient perdu, et dont il ne -pouvait plus se passer. On l'y entoura de nouveau, on le combla de -plus de caresses que jamais, et on lui promit cette éternelle -reconnaissance, qui, de la part des peuples, des partis et des rois, -n'est pas toujours assurée aux services même les plus purs et les plus -avouables!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Vrai caractère de la conduite du maréchal Marmont.</span> -Ainsi s'accomplit cette défection, qu'on a appelée la trahison du -maréchal Marmont. Si l'acte de ce maréchal avait consisté à préférer -les Bourbons à Napoléon, la paix à la guerre, l'espérance de la -liberté au despotisme, rien n'eût été plus simple, plus légitime, plus -avouable. Mais même en ne tenant aucun compte des devoirs de la -reconnaissance, on ne peut oublier que Marmont était revêtu de la -confiance personnelle de Napoléon, qu'il était sous les armes, et -qu'il occupait sur l'Essonne un poste d'une importance capitale: or -quitter en ce moment cette position avec tout son corps d'armée, par -suite d'une convention secrète avec le prince de Schwarzenberg, ce -n'était pas opter comme un citoyen libre de ses volontés, entre un -gouvernement et un autre, c'était tenir la conduite du soldat -<span class="pagenum"><a id="page747" name="page747"></a>(p. 747)</span> qui déserte à l'ennemi! Cet acte malheureux, Marmont a -prétendu depuis n'en avoir qu'une part, et il est vrai qu'après en -avoir voulu et accompli lui-même le commencement, il s'arrêta au -milieu, effrayé de ce qu'il avait fait! Ses généraux divisionnaires, -égarés par une fausse terreur, reprirent l'acte interrompu et -l'achevèrent pour leur compte, mais Marmont en venant s'en approprier -la fin par sa conduite à Versailles, consentit à l'assumer tout entier -sur sa tête, et à en porter le fardeau aux yeux de la postérité!</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Retour des maréchaux à Fontainebleau.</span> -Les agitations étaient tout aussi grandes mais d'une autre nature à -Fontainebleau. Les trois plénipotentiaires y étaient retournés vers la -fin de cette journée du 5, pour y transmettre la réponse définitive -des souverains alliés. -<span class="sidenote" title="En marge">Empressement du maréchal Ney à devancer ses collègues.</span> -Le maréchal Ney, comblé des caresses du -gouvernement provisoire, s'était fait fort d'obtenir et de rapporter -l'abdication pure et simple de Napoléon. Aussi n'avait-il point -attendu ses deux collègues pour partir, soit désir d'être seul, soit -excès d'empressement à tenir ses promesses. Il avait trouvé Napoléon -instruit de la défection du 6<sup>e</sup> corps, en appréciant mieux que -personne les conséquences militaires et politiques, calme d'ailleurs, -montrant d'autant plus de hauteur que la fortune montrait plus -d'acharnement contre lui, et n'étant disposé à laisser voir ce qu'il -éprouvait qu'aux deux ou trois personnages qui avaient exclusivement -sa confiance. Napoléon remercia poliment le maréchal Ney d'avoir -accompli sa mission, mais ne le mit guère sur la voie des -épanchements et des conseils, devinant à son <span class="pagenum"><a id="page748" name="page748"></a>(p. 748)</span> attitude, à son -empressement à arriver le premier, qu'il avait un vif désir de -contribuer au dénoûment, et peut-être de s'en faire un mérite. -<span class="sidenote" title="En marge">Son entretien avec Napoléon.</span> -Il écouta, presque sans répondre, tout ce que voulut dire le maréchal, et -en effet celui-ci s'étendit longuement sur la résolution irrévocable -des souverains, sur l'impossibilité de les en faire changer, sur -l'espèce d'entraînement avec lequel on se prononçait à Paris pour la -paix et pour les Bourbons, sur l'état de délabrement de l'armée, sur -l'impossibilité d'en obtenir de nouveaux efforts, et, à propos du sang -si abondamment versé par elle, il parla des malheurs présents avec -vérité, mais sans ménagement, car cette âme guerrière était plus forte -que délicate. Toutefois il ne s'éloigna point du respect dû à un -maître sous lequel lui et ses compagnons d'armes avaient contracté -l'habitude de courber la tête<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Lien vers la note 24"><span class="smaller">[24]</span></a>. Napoléon après l'avoir écouté -froidement et <span class="pagenum"><a id="page749" name="page749"></a>(p. 749)</span> patiemment, lui répondit qu'il aviserait, et -qu'il lui ferait connaître le lendemain ses résolutions définitives. -Après cette entrevue le maréchal Ney, pressé d'acquitter sa promesse, -se hâta d'adresser au prince de Bénévent une lettre, dans laquelle -racontant son retour à Fontainebleau à la suite de l'insuccès des -négociations du matin, insuccès qui était <cite>dû</cite>, écrivait-il, <cite>à un -événement imprévu</cite> (l'événement d'Essonne), il ajoutait que l'Empereur -Napoléon, <cite>convaincu de la position critique où il avait placé la -France, et de l'impossibilité où il se trouvait de la sauver lui-même, -paraissait décidé à donner son abdication pure et simple</cite>. Après cette -assertion, au moins prématurée, le maréchal disait qu'il espérait -pouvoir porter lui-même l'acte authentique et formel de cette -abdication. La lettre était datée de Fontainebleau, onze heures et -demie du soir.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page750" name="page750"></a>(p. 750)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Entretien du maréchal Macdonald et de M. de -Caulaincourt avec Napoléon.</span> -M. de Caulaincourt et le maréchal Macdonald arrivèrent immédiatement -après le maréchal Ney. Ils trouvèrent Napoléon déjà profondément -endormi, et, après l'avoir réveillé, ils lui racontèrent avec les -mêmes détails que le maréchal Ney, mais en termes différents, tout ce -qui s'était passé à Paris depuis la veille, c'est-à-dire leurs -négociations d'abord heureuses, du moins en apparence, et bientôt -suivies d'un insuccès complet après la défection du 6<sup>e</sup> corps. Ils ne -dissimulèrent pas à Napoléon que, dans leur conviction profonde, -quelque douloureux qu'il fût pour eux de se prononcer de la sorte, il -n'avait pas autre chose à faire que de donner son abdication pure et -simple, s'il ne voulait pas empirer sa situation personnelle, ôter à -sa femme, à son fils, à ses frères, toute chance d'un établissement -convenable, et attirer enfin sur la France de nouveaux et -irrémédiables malheurs. Ce conseil se reproduisant coup sur coup, -quoique présenté cette fois dans les termes les plus respectueux, -importuna Napoléon. Il répondit avec une sorte d'impatience qu'il lui -restait beaucoup trop de ressources pour accepter sitôt une -proposition aussi extrême.—Et Eugène, s'écria-t-il, Augereau, Suchet, -Soult, et les cinquante mille hommes que j'ai encore ici... -croyez-vous que ce ne soit rien?... Du reste, nous verrons... À -demain...—Puis, montrant qu'il était tard, il envoya ses deux -négociateurs prendre du repos, en leur témoignant à quel point il -appréciait leurs procédés nobles et délicats.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Entretien confidentiel de Napoléon avec M. de -Caulaincourt.</span> -À peine les avait-il congédiés qu'il fit rappeler M. de Caulaincourt, -pour lequel il avait non pas <span class="pagenum"><a id="page751" name="page751"></a>(p. 751)</span> plus d'estime que pour le -maréchal Macdonald, mais plus d'habitude de confiance. Toute trace -d'humeur avait disparu. -<span class="sidenote" title="En marge">Belles et touchantes paroles de Napoléon.</span> -Il dit à M. de Caulaincourt combien il était -satisfait de la conduite du maréchal Macdonald qui, longtemps son -ennemi, se comportait en ce moment comme un ami dévoué, parla avec -indulgence de la mobilité du maréchal Ney, et s'exprimant sur le -compte de ses lieutenants avec une douceur légèrement dédaigneuse, dit -à M. de Caulaincourt: Ah! Caulaincourt, les hommes, les hommes!... Mes -maréchaux rougiraient de tenir la conduite de Marmont, car ils ne -parlent de lui qu'avec indignation, mais ils sont bien fâchés de -s'être autant laissés devancer sur le chemin de la fortune.... Ils -voudraient bien, sans se déshonorer comme lui, acquérir les mêmes -titres à la faveur des Bourbons.—Puis il parla de Marmont avec -chagrin, mais sans amertume.—Je l'avais traité, dit-il, comme mon -enfant. J'avais eu souvent à le défendre contre ses collègues qui -n'appréciant pas ce qu'il a d'esprit, et ne le jugeant que par ce -qu'il est sur le champ de bataille, ne faisaient aucun cas de ses -talents militaires. Je l'ai créé maréchal et duc, par goût pour sa -personne, par condescendance pour des souvenirs d'enfance, et je dois -dire que je comptais sur lui. Il est le seul homme peut-être dont je -n'aie pas soupçonné l'abandon: mais la vanité, la faiblesse, -l'ambition, l'ont perdu. Le malheureux ne sait pas ce qui l'attend, -son nom sera flétri. Je ne songe plus à moi, croyez-le, ma carrière -est finie, ou bien <span class="pagenum"><a id="page752" name="page752"></a>(p. 752)</span> près de l'être. D'ailleurs quel goût -puis-je avoir à régner aujourd'hui sur des cœurs las de moi, et -pressés de se donner à d'autres?... Je songe à la France qu'il est -affreux de laisser dans cet état, sans frontières, quand elle en avait -de si belles! C'est là, Caulaincourt, ce qu'il y a de plus poignant -dans les humiliations qui s'accumulent sur ma tête. Cette France que -je voulais faire si grande, la laisser si petite!... Ah, si ces -imbéciles ne m'eussent pas délaissé, en quatre heures je refaisais sa -grandeur, car, croyez-le bien, les alliés en conservant leur position -actuelle, ayant Paris à dos et moi en face, étaient perdus. -Fussent-ils sortis de Paris pour échapper à ce danger, ils n'y -seraient plus rentrés. Leur sortie seule devant moi eût été déjà une -immense défaite. Ce malheureux Marmont a empêché ce beau résultat. Ah, -Caulaincourt, quelle joie c'eût été de relever la France en quelques -heures!... Maintenant que faire? -<span class="sidenote" title="En marge">Motifs qui le décident à abdiquer.</span> -Il me resterait environ 150 mille -hommes, avec ce que j'ai ici et avec ce que m'amèneraient Eugène, -Augereau, Suchet, Soult, mais il faudrait me porter derrière la Loire, -attirer l'ennemi après moi, étendre indéfiniment les ravages auxquels -la France n'est déjà que trop exposée, mettre encore bien des -fidélités à l'épreuve, qui peut-être ne s'en tireraient pas mieux que -celle de Marmont, et tout cela pour continuer un règne qui, je le -vois, tire à sa fin! Je ne m'en sens pas la force. Sans doute il y -aurait moyen de nous relever en prolongeant la guerre. Il me revient -que de tous côtés les paysans de la Lorraine, de la Champagne, de la -Bourgogne, <span class="pagenum"><a id="page753" name="page753"></a>(p. 753)</span> égorgent les détachements isolés. Avant peu le -peuple prendra l'ennemi en horreur; on sera fatigué à Paris de la -générosité d'Alexandre. Ce prince a de la séduction, il plaît aux -femmes, mais tant de grâce dans un vainqueur révoltera bientôt le -sentiment national. De plus les Bourbons arrivent, et Dieu sait ce qui -les suit! Aujourd'hui ils vont pacifier la France avec l'Europe, mais -demain dans quel état ils la mettront avec elle-même! Ils sont la paix -extérieure, mais la guerre intérieure. D'ici à un an vous verrez ce -qu'ils auront fait du pays. Ils ne garderont pas Talleyrand six mois. -Il y aurait donc bien des chances de succès dans une lutte prolongée, -chances politiques et militaires, mais au prix de maux affreux.... -D'ailleurs, pour le moment, il faut autre chose que moi. Mon nom, mon -image, mon épée, tout cela fait peur.... Il faut se rendre.... Je vais -rappeler les maréchaux, et vous verrez leur joie, quand ils seront par -moi tirés d'embarras, et autorisés à faire comme Marmont, sans qu'il -leur en coûte l'honneur...»—</p> - -<p>Ce complet détachement des choses, cette indulgence envers les -personnes, tenaient chez Napoléon à la grandeur de l'esprit, et au -sentiment de ses immenses fautes. Si en effet ses infatigables -lieutenants étaient aujourd'hui si fatigués, c'est qu'il avait atteint -en eux le terme des forces humaines, et qu'il n'avait su s'arrêter à -la mesure ni des hommes ni des choses. Ce n'étaient pas eux seulement -qui étaient fatigués, c'était l'univers, et leur défection n'avait pas -d'autre cause. Mais après de telles fautes il sied au génie de les -sentir, de puiser dans ce sentiment <span class="pagenum"><a id="page754" name="page754"></a>(p. 754)</span> une noble justice, et de -s'élever ainsi à cette hauteur de langage qui donne tant de dignité au -malheur.</p> - -<p>Napoléon parla ensuite du sort qu'on lui réservait. Il accepta l'île -d'Elbe, et pour ce qui le concernait, se montra extrêmement -facile.—Vous le savez, dit-il à M. de Caulaincourt, je n'ai besoin de -rien. J'avais 150 millions économisés sur ma liste civile, qui -m'appartenaient comme appartiennent à un employé les économies qu'il a -faites sur son traitement. J'ai tout donné à l'armée, et je ne le -regrette pas. -<span class="sidenote" title="En marge">Désirs de Napoléon pour sa famille.</span> -Qu'on fournisse de quoi vivre à ma famille, c'est tout -ce qu'il me faut. Quant à mon fils, il sera archiduc, cela vaut -peut-être mieux pour lui que le trône de France. S'il y montait, -serait-il capable de s'y tenir? Mais je voudrais pour lui et pour sa -mère la Toscane. Cet établissement les placerait dans le voisinage de -l'île d'Elbe, et j'aurais ainsi le moyen de les voir.—</p> - -<p>M. de Caulaincourt répondit que le Roi de Rome n'obtiendrait jamais -une telle dotation, et que, grâce à Alexandre, il aurait Parme tout au -plus.—Quoi! reprit Napoléon, en échange de l'Empire de France, pas -même la Toscane!... Et il se soumit aux affirmations réitérées de M. -de Caulaincourt. Après son fils, il s'occupa de l'Impératrice -Joséphine, du prince Eugène, de la reine Hortense, et insista pour que -leur sort fût assuré.— -<span class="sidenote" title="En marge">Ses désirs pour la France et pour l'armée.</span> -Du reste, dit-il à M. de Caulaincourt, toutes -ces choses se feront sans peine, car on ne sera pas assez mesquin pour -les contester. Mais l'armée, mais la France, c'est à elles surtout -qu'il faudrait songer. Puisque j'abandonne le trône <span class="pagenum"><a id="page755" name="page755"></a>(p. 755)</span> et que -je fais plus, que je remets mon épée, ayant encore tant de moyens de -m'en servir, n'ai-je pas le droit de prétendre à quelque compensation? -Ne pourrait-on pas améliorer la frontière française, puisque la force -qui en résultera pour la France ne sera pas dans mes mains, mais dans -celles des Bourbons? Ne pourrait-on pas stipuler pour l'armée le -maintien de ses avantages, tels que grades, titres, dotations? ne -pourrait-on pas, ce qui lui serait si sensible, conserver ces trois -couleurs qu'elle a portées avec tant de gloire dans toutes les parties -du monde? Puisque enfin nous nous rendons sans combattre, lorsqu'il -nous serait si facile de verser tant de sang encore, ne nous doit-on -pas quelque chose, moi, moi seul, l'objet de toutes les haines et de -toutes les craintes, n'en devant pas profiter?...—Et s'étendant -longuement sur ce thème qui lui tenait à cœur, Napoléon voulait -qu'on stipulât quelque chose pour la France et pour l'armée. M. de -Caulaincourt essaya de le désabuser à cet égard, en lui montrant que -ces intérêts si grands, si respectables, il ne lui serait plus donné -de les traiter; que d'après le principe posé, celui de sa déchéance, -la faculté de représenter la France, de négocier pour elle, avait -passé au gouvernement provisoire, et qu'on n'écouterait rien de ce qui -serait dit par lui sur ce sujet.—Mais, repartit Napoléon, ce -gouvernement provisoire, quelle force a-t-il autre que la mienne, -autre que celle que je lui prête en me tenant ici à Fontainebleau avec -les débris de l'armée? Lorsque je me serai soumis, et l'armée avec -moi, il sera réduit à la plus complète impuissance; on <span class="pagenum"><a id="page756" name="page756"></a>(p. 756)</span> -l'écoutera encore moins que nous, et il sera contraint de se rendre à -discrétion.—</p> - -<p>Telle était en effet la situation, et on ne pouvait mieux la décrire, -mais celui qui la déplorait ainsi en était le principal auteur, et il -devait s'y résigner comme à tout le reste. M. de Caulaincourt -s'appliqua de son mieux à le lui faire comprendre, et ce grave -personnage mettant une sorte d'insistance à ramener Napoléon au seul -sujet qui le regardât désormais, c'est-à-dire à sa personne et à sa -famille, l'ancien maître du monde impatienté s'écria: On veut donc me -réduire à discuter de misérables intérêts d'argent!... C'est indigne -de moi... Occupez-vous de ma famille, vous Caulaincourt... Quant à -moi, je n'ai besoin de rien... Qu'on me donne la pension d'un -invalide, et ce sera bien assez!—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon rappelle les maréchaux et leur annonce son -abdication.</span> -Après ces entretiens qui remplirent la nuit et la matinée du 6 avril, -après la rédaction de l'acte qui contenait son abdication définitive, -à laquelle il apporta beaucoup de soin, Napoléon rappela les maréchaux -pour leur faire connaître ses dernières résolutions. Admis auprès de -lui, et ne sachant pas ce qu'il avait décidé, ils renouvelèrent leurs -doléances; ils recommencèrent à dire que l'armée était épuisée, -qu'elle n'avait plus de sang à répandre, tant elle en avait répandu, -et ils étaient si pressés d'obtenir la faculté de courir auprès du -nouveau gouvernement, qu'ils en seraient venus peut-être, s'ils -avaient trouvé de la résistance, à manquer pour la première fois de -respect à Napoléon. Mais après avoir mis une sorte de malice à les -laisser quelques instants dans cette anxiété, Napoléon leur dit: -Messieurs, <span class="pagenum"><a id="page757" name="page757"></a>(p. 757)</span> tranquillisez-vous. Ni vous, ni l'armée, n'aurez -plus de sang à verser. Je consens à abdiquer purement et simplement. -J'aurais voulu pour vous, autant que pour ma famille, assurer la -succession du trône à mon fils. Je crois que ce dénoûment vous eût été -encore plus profitable qu'à moi, car vous auriez vécu sous un -gouvernement conforme à votre origine, à vos sentiments, à vos -intérêts... C'était possible, mais un indigne abandon vous a privés -d'une situation que j'espérais vous ménager. Sans la défection du 6<sup>e</sup> -corps, nous aurions pu cela et autre chose, nous aurions pu relever la -France... Il en a été autrement... Je me soumets à mon sort, -soumettez-vous au vôtre... Résignez-vous à vivre sous les Bourbons, et -à les servir fidèlement. Vous avez souhaité du repos, vous en aurez. -Mais, hélas! Dieu veuille que mes pressentiments me trompent!... Nous -n'étions pas une génération faite pour le repos. La paix que vous -désirez moissonnera plus d'entre vous sur vos lits de duvet, que n'eût -fait la guerre dans nos bivouacs.—Après ces paroles prononcées d'un -ton triste et solennel, Napoléon leur lut l'acte de son abdication, -conçu dans les termes suivants:</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Acte d'abdication.</span> -«Les puissances alliées ayant proclamé que l'Empereur Napoléon était -le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'Empereur -Napoléon, fidèle à ses serments, déclare qu'il renonce pour lui et ses -héritiers aux trônes de France et d'Italie, parce qu'il n'est aucun -sacrifice personnel, même celui de la vie, qu'il ne soit prêt à faire -à l'intérêt de la France.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page758" name="page758"></a>(p. 758)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Joie des maréchaux.</span> -En entendant cette lecture, les lieutenants de Napoléon se -précipitèrent sur ses mains pour le remercier du sacrifice qu'il -faisait, et lui répétèrent ce qu'ils lui avaient déjà dit à propos de -son abdication conditionnelle, c'est qu'en descendant ainsi du trône -il se montrait plus grand que jamais. Il permit à leur joie secrète -ces dernières flatteries, et les laissa dire, car il ne voulait pas -plus les abaisser que s'abaisser lui-même par de misérables -récriminations. D'ailleurs, qui les avait faits tels? Lui seul, par le -despotisme qui avait brisé leur caractère, par les guerres -interminables qui avaient épuisé leurs forces: il n'avait donc pas -droit de se plaindre, et il agissait noblement en reconnaissant les -conséquences inévitables de ses erreurs, et en s'y soumettant sans -éclat humiliant ni pour lui ni pour les autres.</p> - -<p>Il fut ensuite convenu que M. de Caulaincourt, suivi comme auparavant -des maréchaux Macdonald et Ney, se rendrait à Paris, pour porter à -Alexandre l'acte définitif de l'abdication, acte dont il resterait -l'unique dépositaire, et qu'il devait échanger contre le traité qui -assurerait à la famille impériale un traitement convenable. Napoléon -insista encore une fois pour qu'il ne fût fait d'efforts, s'il en -fallait pour réussir, qu'en ce qui concernait son fils et ses proches. -Il congédia les maréchaux et serra affectueusement la main à M. de -Caulaincourt, toujours le dépositaire principal de sa confiance.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Tristesse de l'armée.</span> -À peine cette nouvelle fut-elle connue dans Fontainebleau, que la -tristesse se répandit dans les rangs des vieux soldats. Au contraire -parmi les officiers de haut grade on éprouva un immense soulagement. -<span class="pagenum"><a id="page759" name="page759"></a>(p. 759)</span> On pouvait en effet quitter sans trop d'embarras l'ancien -maître pour le nouveau. La plupart des maréchaux cherchèrent comment -ils feraient arriver leur adhésion au gouvernement provisoire. Ils -auraient volontiers chargé M. de Caulaincourt de ce soin, si sa -hauteur n'eût écarté ce genre de confiance. Mais leur supplice -touchait à son terme, et vingt-quatre heures allaient suffire pour que -les modèles d'adhésion abondassent, avec des signatures capables de -mettre les plus scrupuleux d'entre eux à leur aise.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Retour à Paris de M. de Caulaincourt et des maréchaux.</span> -M. de Caulaincourt et les deux maréchaux repartirent immédiatement -pour Paris, où ils arrivèrent à une heure fort avancée de la journée -du 6. À minuit ils étaient chez l'empereur de Russie, qui les -attendait avec une extrême impatience, impatience partagée par le -gouvernement provisoire et par ses nombreux adhérents. Bien que la -défection du 6<sup>e</sup> corps eût fort diminué les craintes qu'inspirait -encore Napoléon, bien que les assurances données par le maréchal Ney -et par la plupart des personnages militaires avec lesquels on s'était -mis en correspondance, eussent laissé peu de doute sur la prochaine -adhésion de l'armée, on était toujours saisi d'un sentiment de terreur -en songeant à tout ce que pouvait tenter le génie infernal, comme on -l'appelait, qui s'était retiré à Fontainebleau, et qu'on honorait par -la peur qu'on éprouvait, tout en cherchant à le déshonorer par un -débordement d'injures inouï. Ce fut une sorte de joie universelle, -quand le maréchal Ney eut dit aux plus pressés de l'hôtel -Saint-Florentin, qu'ils pouvaient être tranquilles, <span class="pagenum"><a id="page760" name="page760"></a>(p. 760)</span> et qu'on -apportait l'abdication pure et simple. -<span class="sidenote" title="En marge">Félicitations d'Alexandre aux envoyés de Napoléon, qui lui -apportent l'abdication pure et simple.</span> -Lorsque les envoyés de Napoléon -entrèrent chez l'empereur Alexandre, ce prince, qui réservait toujours -à M. de Caulaincourt son premier serrement de main, courut cette fois -au maréchal Ney pour le remercier de ce qu'il avait fait, et lui dire -qu'entre tous les services qu'il avait rendus à sa patrie, le dernier -ne serait pas le moins grand. Le monarque russe faisait allusion à la -lettre de la veille, dans laquelle le maréchal Ney s'était vanté -d'avoir décidé l'abdication, et avait promis d'en apporter l'acte -formel. M. de Caulaincourt et le maréchal Macdonald, ignorant -l'existence de cette lettre, et n'ayant rien vu qui pût leur faire -considérer le maréchal Ney comme l'auteur des dernières résolutions de -Napoléon, furent singulièrement surpris, et laissèrent apercevoir leur -surprise au maréchal Ney qui en parut embarrassé. Alexandre se hâta de -rendre communs aux deux autres négociateurs les remercîments qu'il -avait d'abord adressés au maréchal Ney, et s'étant enquis des -conditions auxquelles ils livreraient l'acte essentiel dont ils -étaient dépositaires, il n'y trouva rien à objecter. -<span class="sidenote" title="En marge">Promesse des traitements les plus généreux.</span> -Quant à l'île -d'Elbe pourtant il déclara qu'il tiendrait sa parole, parce qu'il se -regardait comme engagé par les quelques mots qu'il avait dits à M. de -Caulaincourt, mais que ses alliés jugeaient cette concession -imprudente, et la blâmaient ouvertement, qu'il en serait néanmoins -comme il l'avait promis; que, relativement au Roi de Rome, à -Marie-Louise, une principauté en Italie était le moins qu'on pût -faire, et que l'Autriche allait recouvrer assez de territoires -<span class="pagenum"><a id="page761" name="page761"></a>(p. 761)</span> dans cette contrée pour ne pas marchander avec sa propre -fille; que, quant aux frères de Napoléon, à sa première femme, à ses -enfants adoptifs, au prince Eugène, à la reine Hortense, on -accorderait tout ce qui serait dû, qu'il s'y engageait -personnellement, que son ministre M. de Nesselrode serait au besoin le -défenseur des intérêts de la famille Bonaparte, qu'on eût à s'adresser -à ce ministre pour les détails, sauf à recourir à lui Alexandre, en -cas de difficulté. En congédiant les négociateurs, l'empereur de -Russie retint M. de Caulaincourt, s'expliqua plus franchement encore -avec ce noble personnage qu'il traitait toujours en ami, et lui avoua -que les nouvelles qu'il venait de recevoir du soulèvement des paysans -français, sans l'alarmer, l'inquiétaient cependant, car ces paysans -avaient égorgé un gros détachement russe dans les Vosges. Il s'apitoya -ensuite sur les abandons qui allaient se multiplier autour de -Napoléon, recommanda de ne pas perdre de temps pour régler ce qui le -concernait, car deux choses faisaient, disait-il, de grands progrès en -ce moment, la bassesse des serviteurs de l'Empire, et l'enivrement des -serviteurs de l'ancienne royauté. À ce sujet il parla des Bourbons et -de leurs amis avec une liberté singulière, montra à la fois de la -surprise, du dégoût, de l'humeur de ce qu'il voyait de toutes parts, -et dit qu'après avoir eu tant de peine à se sauver des folies -guerrières de Napoléon, on aurait bien de la peine aussi à se garantir -des folies réactionnaires des royalistes. Il congédia M. de -Caulaincourt en lui promettant toute son amitié pour lui-même, et son -appui pour l'infortune de Napoléon.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page762" name="page762"></a>(p. 762)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Joie du gouvernement provisoire et des royalistes -à la nouvelle de l'abdication pure et simple.</span> -Même après la déchéance prononcée par le Sénat, la crainte que -Napoléon à Fontainebleau ne cessait d'inspirer, avait contenu encore -les royalistes, et les avait empêchés de se livrer à toutes leurs -passions. La défection du 6<sup>e</sup> corps qui réduisait Napoléon à une -complète impuissance, les avait déjà fort rassurés; mais en apprenant -son abdication pure et simple, c'est-à-dire la remise faite par -lui-même de sa terrible épée, ils n'avaient plus gardé de mesure dans -l'explosion de leurs sentiments. Qu'ils fussent, après tant de -souffrances, de sang versé, de désastres publics et privés, qu'ils -fussent joyeux de revoir les princes sous lesquels ils avaient été -jeunes, riches, puissants, heureux, rien n'était plus naturel et plus -légitime! Qu'à la joie ils ajoutassent toutes les fureurs de la haine -triomphante, hélas! rien n'était plus naturel aussi, mais plus -déplorable pour la dignité de la France! -<span class="sidenote" title="En marge">Déchaînement inouï dont Napoléon devient l'objet en ce -moment.</span> -Jamais en effet on n'a -surpassé, dans aucun temps, dans aucun pays, l'explosion de colère qui -signala la déchéance constatée de Napoléon, et il faut reconnaître que -les partisans de l'ancienne royauté, qualifiés spécialement du titre -de royalistes, n'étaient pas les seuls à vociférer les plus violentes -injures. Les pères et mères de famille, réduits jusqu'ici à maudire en -secret cette guerre qui dévorait leurs enfants, libres désormais de -faire éclater leurs sentiments, n'appelaient Napoléon que des noms les -plus atroces. On n'avait pas plus maudit Néron dans l'antiquité, -Robespierre dans les temps modernes. On ne le désignait plus que par -le titre de l'<cite>Ogre de Corse</cite>. On le représentait comme un monstre, -occupé à dévorer des générations <span class="pagenum"><a id="page763" name="page763"></a>(p. 763)</span> entières, pour assouvir une -rage de guerre insensée. Un écrit, secrètement préparé par M. de -Chateaubriand dans les dernières heures de l'Empire, mais publié -seulement à l'abri des baïonnettes étrangères, était l'expression -exacte de ce débordement de haines sans pareilles. Dans un style où il -semblait que la passion eût surexcité le mauvais goût trop fréquent de -l'écrivain, M. de Chateaubriand attribuait à Napoléon tous les vices, -toutes les bassesses, tous les crimes. Cet écrit était lu avec une -avidité incroyable à Paris, et de Paris il passait dans les provinces, -excepté toutefois dans celles où l'ennemi avait pénétré. Contraste -singulier! les provinces qui souffraient le plus des fautes de -Napoléon, lui en voulaient moins que les autres, parce qu'elles -s'obstinaient à voir en lui l'intrépide défenseur du sol. Partout -ailleurs la colère allait croissant, et comme un homme irrité s'irrite -encore davantage en criant, l'esprit public paraissait s'enivrer -lui-même de sa propre fureur. Le meurtre du duc d'Enghien sur lequel -on s'était tu si longtemps, le perfide rendez-vous de Bayonne où -avaient succombé les princes espagnols, étaient le sujet des récits -les plus noirs, comme si à la vérité déjà si grave on avait eu besoin -d'ajouter la calomnie. Le retour d'Égypte, le retour de Russie, -étaient qualifiés de lâches abandons de l'armée française compromise. -Napoléon, disait-on, n'avait pas fait une seule campagne qui fût -véritablement belle. Il n'avait eu, dans sa longue carrière, que -quelques événements heureux, obtenus à coups d'hommes. L'art -militaire, corrompu en ses mains, était devenu une vraie <span class="pagenum"><a id="page764" name="page764"></a>(p. 764)</span> -boucherie. Son administration, jusque-là si admirée, n'avait été -qu'une horrible fiscalité destinée à enlever au pays son dernier écu -et son dernier homme. L'immortelle campagne de 1814 n'était qu'une -suite d'extravagances inspirées par le désespoir. Enfin, un ordre -donné par l'artillerie dans la bataille du 30 mars, à l'insu de -Napoléon qui était à quatre-vingts lieues de Paris, et prescrivant de -détruire les munitions de Grenelle pour en priver l'ennemi, était -considéré comme la résolution de faire sauter la capitale. Un -officier, cherchant à flatter les passions du jour, prétendait s'être -refusé à l'exécution de cet ordre épouvantable. Le monstre, disait-on, -avait voulu détruire Paris, comme un corsaire qui fait sauter son -vaisseau, avec cette différence qu'il n'était pas sur le vaisseau. Du -reste, ajoutait-on, il n'était pas Français, et on devait s'en -féliciter pour l'honneur de la France. Il avait changé son nom de -<em>Buonaparte</em>, il en avait fait <em>Bonaparte</em>, et c'était <em>Buonaparte</em> -qu'il le fallait appeler. Le nom de Napoléon même ne lui était pas dû. -Napoléon était un saint imaginaire; c'est Nicolas qu'il fallait -joindre à son nom de famille. Ce monstre, disait-on encore, cet ennemi -des hommes, était un impie. Tandis qu'en public il allait entendre la -messe à sa chapelle, ou à Notre-Dame, il faisait, dans son intimité, -avec Monge, Volney et autres, profession d'athéisme. Il était dur, -brutal, battait ses généraux, outrageait les femmes, et, comme soldat, -n'était qu'un lâche. Et la France, s'écriait-on, avait pu se soumettre -à un tel homme! On ne pouvait expliquer cette aberration que par -l'aveuglement <span class="pagenum"><a id="page765" name="page765"></a>(p. 765)</span> qui suit les révolutions! À ce débordement de -paroles s'étaient ajoutés des actes du même caractère. La statue de -Napoléon, à laquelle on avait vainement attaché une corde pour la -renverser le jour de l'entrée des coalisés, attaquée quelques jours -plus tard avec les moyens de l'art, avait été descendue de la colonne -d'Austerlitz dans un obscur magasin de l'État, et en contemplant le -monument la haine publique avait la satisfaction de n'apercevoir que -le vide sur son sommet dépouillé.</p> - -<p>Telle était l'explosion de colère à laquelle, par un terrible retour -des choses d'ici-bas, l'homme le plus adulé pendant vingt années, -l'homme qui avait le plus joui de l'admiration stupéfaite de -l'univers, devait assister tout vivant. Au surplus, il était assez -grand pour se placer au-dessus de telles indignités, et assez coupable -aussi pour savoir qu'il s'était attiré par ses actes ce cruel -revirement d'opinion. -<span class="sidenote" title="En marge">Flatteries adressées aux souverains qui occupent Paris.</span> -Mais il y avait quelque chose de plus triste -encore dans ce spectacle, c'étaient les flatteries prodiguées en même -temps aux souverains alliés. Sans doute Alexandre, par la conduite -qu'il tenait et dont il donnait l'exemple à ses alliés, méritait les -remercîments de la France. Mais si l'ingratitude n'est jamais permise, -la reconnaissance doit être discrète quand elle s'adresse aux -vainqueurs de son pays. Il n'en était pas ainsi, et on s'évertuait à -redire qu'il était bien magnanime à des souverains qui avaient tant -souffert par les mains des Français, de se venger d'eux aussi -doucement. Les flammes de Moscou étaient rappelées tous les jours, non -par des écrivains russes, mais par des écrivains <span class="pagenum"><a id="page766" name="page766"></a>(p. 766)</span> français. -On ne se contentait pas de louer le maréchal Blucher, le général -Sacken, braves gens dont l'éloge était naturel et mérité dans les -bouches prussiennes et russes, on allait chercher un émigré français, -le général Langeron, qui servait dans les armées du czar, pour -raconter avec complaisance combien il s'était distingué dans l'attaque -de Montmartre, et combien de justes récompenses il avait reçues de -l'empereur Alexandre. -<span class="sidenote" title="En marge">Le patriotisme a ses revers comme la liberté.</span> -Ainsi, dans les nombreuses péripéties de notre -grande et terrible révolution, le patriotisme devait, comme la -liberté, avoir ses revers, et, de même que la liberté, idole des -cœurs en 1789, était devenue en 1793 l'objet de leur aversion, de -même le patriotisme devait être foulé aux pieds jusqu'à faire honorer -l'acte, coupable en tout temps, de porter les armes contre son pays. -Tristes jours que ceux de réaction, où l'esprit public, profondément -troublé, perd les notions les plus élémentaires des choses, bafoue ce -qu'il avait adoré, adore ce qu'il avait bafoué, et prend les plus -honteuses contradictions pour un heureux retour à la vérité!</p> - -<p>Naturellement si Napoléon était un monstre auquel il fallait arracher -la France, les Bourbons étaient des princes accomplis auxquels il -fallait la rendre le plus tôt possible, comme un bien légitime qui -leur appartenait. La France ne les avait pas précisément oubliés, car -vingt ans ne suffisent pas pour qu'on oublie une illustre famille qui -a grandement régné pendant des siècles, mais la génération présente -ignorait absolument comment et à quel degré ils étaient les parents -de l'infortuné roi mort <span class="pagenum"><a id="page767" name="page767"></a>(p. 767)</span> sur l'échafaud, et de l'enfant non -moins infortuné mort entre les mains d'un cordonnier. On se demandait -si c'étaient des fils, des frères, des cousins de ces princes -malheureux, car, excepté quelques gens âgés, la masse n'en savait -rien. -<span class="sidenote" title="En marge">Soudain enthousiasme pour les princes de la maison de -Bourbon.</span> -La flatterie, prompte à courir de celui qu'on appelait le tyran -déchu, à ceux qu'on appelait des anges sauveurs, attribuait à ces -derniers toutes les vertus, et ils en avaient assurément qui auraient -mérité d'être célébrées dans un langage plus noble et plus sérieux. On -disait que Louis XVI avait laissé un frère, Louis-Stanislas-Xavier, -destiné aujourd'hui à lui succéder sous le nom de Louis XVIII, lequel -était un savant, un lettré et un sage; qu'il avait laissé un autre -frère, le comte d'Artois, modèle de bonté et de grâce française, enfin -des neveux, le duc d'Angoulême, le duc de Berry, types de l'antique -honneur chevaleresque. Sous ces princes, doux, justes, ayant conservé -les vertus qu'une affreuse révolution avait presque emportées de la -terre, la France, aimée, estimée de l'Europe, trouverait le repos et -le laisserait au monde. Elle trouverait même la liberté, qu'elle -n'avait pas rencontrée au milieu des orgies sanguinaires de la -démagogie, et que lui apporteraient des princes formés vingt ans à -l'école de l'Angleterre. Il y avait une incontestable portion de -vérité dans ce langage de la flatterie impatiente, et tout cela -pouvait devenir vrai, si les passions des partis ne venaient corrompre -tant d'heureux éléments de prospérité et de repos.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Nécessité du rétablissement des Bourbons.</span> -Quoi qu'il en soit, les Bourbons, outre leur mérite, avaient pour eux -la puissance de la nécessité. <span class="pagenum"><a id="page768" name="page768"></a>(p. 768)</span> En effet, la République, toute -souillée encore du sang versé en 1793, n'étant pas proposable à la -France épouvantée, la royauté seule étant possible, et des deux -royautés alors présentes aux esprits, celle du génie, celle de la -tradition, la première s'étant perdue par ses égarements, que -restait-il, sinon la seconde, consacrée par les siècles, et rajeunie -par le malheur? Il était donc bien naturel qu'après avoir employé -quelques jours à se remettre les Bourbons en mémoire, on se ralliât à -eux avec un entraînement qui croissait d'heure en heure.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Conditions mises à l'entrée de M. le comte d'Artois à -Paris.</span> -Il fallait donc se hâter de faire deux choses: rédiger la Constitution -qui lierait les Bourbons en les rappelant, et en même temps recevoir -M. le comte d'Artois à Paris. M. le comte d'Artois était demeuré caché -à Nancy, comme on l'a vu, attendant le retour de M. de Vitrolles, qui -était venu se concerter avec le gouvernement provisoire, et qui -n'avait pas voulu retourner auprès du prince avant que la question de -la régence de Marie-Louise fût vidée. Cette régence étant -définitivement repoussée, le rappel des Bourbons restant la seule -solution imaginable, il fallait renvoyer M. de Vitrolles à Nancy pour -qu'il y allât chercher le prince. M. de Talleyrand et les membres du -gouvernement provisoire, malgré les exigences de M. de Vitrolles, lui -donnèrent pour instruction de dire à M. le comte d'Artois qu'il serait -reçu aux portes de Paris avec tous les honneurs dus à son rang; qu'il -serait conduit à Notre-Dame pour y entendre un <i lang="la">Te Deum</i>, et de -Notre-Dame aux Tuileries; qu'il devrait entrer avec l'uniforme de -garde national; qu'il était même à désirer qu'il prît la cocarde -<span class="pagenum"><a id="page769" name="page769"></a>(p. 769)</span> tricolore, car ce serait un moyen certain de s'attacher -l'armée; que tel était l'avis des hommes éclairés dont le concours -était actuellement indispensable; que le pouvoir qu'on lui -attribuerait serait celui de représentant de Louis XVIII, dont il -avait les lettres patentes; que ces lettres seraient soumises au -Sénat, qui, s'appuyant sur elles, décernerait au prince le titre de -lieutenant-général du royaume, aux conditions, bien entendu, de la -Constitution nouvelle.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Résistance de M. de Vitrolles à ces conditions.</span> -M. de Vitrolles, sous l'inspiration des sentiments qui animaient le -vieux parti royaliste, se récria fort contre la cocarde tricolore, les -couleurs blanches étant selon lui celles de l'antique royauté, et -l'emblème de son droit inaliénable; contre la prétention du Sénat -d'investir lui-même M. le comte d'Artois du pouvoir royal, et -par-dessus tout contre l'idée d'imposer une Constitution au souverain -légitime. M. de Talleyrand n'aimant point à lutter, et comptant sur le -temps pour arranger toutes choses, dit assez légèrement à M. de -Vitrolles qu'il fallait partir sans délai pour aller chercher le -prince, qu'on verrait au moment même de l'entrée de M. le comte -d'Artois comment on pourrait résoudre la difficulté de la cocarde; -que, relativement à la Constitution, il était indispensable d'en faire -une, mais qu'on la rendrait le moins gênante possible, et qu'on -tâcherait surtout de lui ôter l'apparence d'une loi imposée. Il lui -répéta, en un mot, qu'il fallait partir, et ne pas retarder par des -difficultés puériles la marche des événements. Il le chargea en même -temps de porter au prince l'assurance <span class="pagenum"><a id="page770" name="page770"></a>(p. 770)</span> de son dévouement -personnel le plus absolu.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">On l'oblige à s'y soumettre, et à partir pour aller -chercher M. le comte d'Artois.</span> -Afin de convaincre davantage M. de Vitrolles qu'il n'y avait pas mieux -à faire que de s'en aller avec ces conditions, on lui procura une -audience de l'empereur Alexandre. Pendant cette audience M. de -Vitrolles ayant voulu, avec l'arrogance des partis victorieux, plaider -pour les anciennes couleurs et pour la pleine liberté du roi de -France, l'empereur Alexandre, sortant de sa douceur habituelle, lui -dit que les monarques alliés n'avaient pas franchi le Rhin avec quatre -cent mille hommes pour rendre la France esclave de l'émigration; que -sans avoir la prétention de lui imposer un gouvernement, ils -suivraient l'avis de l'autorité actuellement la seule admise et -admissible, celle du Sénat; que s'étant servis de cette autorité pour -détrôner Napoléon, ils ne la payeraient pas d'ingratitude en la -détrônant elle-même; que l'autorité du Sénat d'ailleurs était à leurs -yeux la seule sage, la seule éclairée, et qu'il n'y avait qu'elle qui -pût imprimer à tout ce qu'on ferait un caractère à la fois régulier et -national; qu'après tout la puissance qui avait enfoncé les portes de -Paris était là, que cette puissance était celle de l'Europe, qu'il -fallait la subir, et surtout ne pas lui inspirer le regret de s'être -déjà si fort engagée en faveur des Bourbons.</p> - -<p>M. de Vitrolles aurait été bien tenté de contredire, car il trouvait -maintenant odieuse l'influence étrangère qu'il n'avait pas craint -d'aller chercher à Troyes, et la regardait comme insupportable depuis -qu'elle donnait de bons conseils. Pourtant il n'y avait pas à -répliquer, et il se mit en route porteur <span class="pagenum"><a id="page771" name="page771"></a>(p. 771)</span> des conditions du -gouvernement provisoire, se promettant bien avec ses amis d'en -rabattre dans l'exécution le plus qu'ils pourraient.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">La principale des conditions imposées à M. le comte -d'Artois était une Constitution.</span> -La plus pressante des mesures à prendre, c'était de rédiger la -Constitution. Il importait de se hâter, premièrement pour rendre -définitive la déchéance de Napoléon en lui donnant les Bourbons pour -successeurs, secondement pour lier les Bourbons eux-mêmes en les -rappelant, et les astreindre aux principes de 1789. Cette double idée -de rappeler les Bourbons et de leur imposer de sages lois, propagée -par M. de Talleyrand, avait pénétré dans toutes les têtes. D'après le -plan primitif, c'était le gouvernement provisoire lui-même qui devait -arrêter le projet de Constitution. Afin d'accomplir cette tâche il -avait voulu s'aider des membres les plus éclairés et les plus -accrédités du Sénat, et les avait réunis auprès de lui. Aux premiers -mots proférés sur ce grave sujet, on avait vu surgir les idées les -plus contradictoires, toutes celles qui en 1791 dominaient les esprits -et les entraînaient en sens divers. En effet l'instruction politique -de la France, successivement interrompue par la Terreur et par -l'Empire, avait en quelque sorte été suspendue, et on en était aux -idées de l'Assemblée constituante, modérées toutefois par le temps. -<span class="sidenote" title="En marge">L'œuvre de la Constitution nouvelle abandonnée à -quelques sénateurs et à M. de Montesquiou.</span> -M. de Talleyrand, qui haïssait la dispute, avait alors résolu de laisser -faire les sénateurs eux-mêmes, en leur recommandant trois choses: -d'aller vite, de lier les Bourbons en les rappelant, et pour les mieux -lier d'établir le Sénat dans la nouvelle Constitution à titre de -Chambre haute de la monarchie restaurée. Il cherchait ainsi à -contenter le Sénat <span class="pagenum"><a id="page772" name="page772"></a>(p. 772)</span> dont on avait besoin, et à en faire un -obstacle contre l'émigration. Après ce conseil, M. de Talleyrand avait -abandonné l'œuvre, et des membres du gouvernement provisoire il -n'était resté sur le terrain que M. l'abbé de Montesquiou, disputeur -opiniâtre et hautain, tenant beaucoup à savoir quelles conditions on -imposerait aux Bourbons, dont il était l'agent secret et très-fidèle.</p> - -<p>Les discussions furent vives entre ce personnage et les sénateurs -chargés de rédiger la Constitution. Voici sur quoi portèrent ces -discussions. Le Sénat voulait d'abord que Louis XVIII, frère et -héritier de l'infortuné Louis XVI, depuis la mort de l'auguste -orphelin resté prisonnier au Temple, fût considéré comme <em>librement</em> -rappelé par la nation, et saisi de la royauté seulement après qu'il -aurait prêté serment à la Constitution nouvelle. On s'adressait à ce -prince, sans doute à cause de son origine royale dont on reconnaissait -ainsi la valeur héréditaire, mais on allait le chercher <em>librement</em>, -et on le prenait <em>à condition</em>, en vertu du droit qu'avait la nation -de disposer d'elle-même. Le Sénat prétendait concilier ainsi l'un et -l'autre droit, celui de l'ancienne royauté, et celui de la nation, en -les admettant tous les deux, et en les liant par un contrat -réciproque. -<span class="sidenote" title="En marge">Principes sur lesquels devait reposer la Constitution -nouvelle.</span> -Ce point, vivement contesté, une fois établi, venait la -question de la forme du gouvernement, sur laquelle heureusement il n'y -avait pas de contestation même entre les esprits les plus opposés. -Ainsi un roi inviolable, dépositaire unique du pouvoir exécutif, -l'exerçant par des ministres responsables, partageant le pouvoir -législatif avec deux Chambres, l'une aristocratique, <span class="pagenum"><a id="page773" name="page773"></a>(p. 773)</span> l'autre -démocratique, était admis universellement. Sur certains détails -seulement tenant à la pratique de ce système, il y avait des -divergences. Les esprits imbus des préjugés de la Constituante -souhaitaient que les deux Chambres jouissent de l'initiative en fait -de présentation des lois, le Roi conservant toujours la faculté de les -sanctionner, faculté que personne du reste ne songeait à lui -contester. On n'avait pas alors appris par expérience que sous cette -forme de gouvernement, l'essentiel pour les Chambres c'est d'arriver -par le mécanisme de la Constitution à obtenir des ministres de leur -choix. Ces ministres obtenus font ensuite les lois généralement -désirées, car autrement des ministres contraints de présenter et -d'exécuter des lois qu'ils n'auraient pas voulues, seraient les -exécuteurs ou les plus gauches ou les moins sincères. On discutait -donc, faute d'expérience, sur l'importance de l'initiative. Faute -aussi d'expérience, ou pour mieux dire, sous l'influence d'expériences -trop récentes et trop douloureuses, on parlait d'ôter au Roi le droit -de paix et de guerre, oubliant encore que toutes ces prérogatives -qu'on revendiquait pour les Chambres sont renfermées bien plus -convenablement dans une seule, celle d'éloigner ou d'amener à volonté -les ministres, qui, étant les élus de la majorité, font suivant ses -désirs la paix ou la guerre. Enfin un autre sujet, tout de -circonstance, celui qui concernait la composition des deux Chambres, -était l'objet de nombreuses discussions. La seconde, dite Chambre -<em>basse</em> par les Anglais, qui sont assez fiers pour tenir non pas aux -mots mais aux choses, ne donnait matière à aucun <span class="pagenum"><a id="page774" name="page774"></a>(p. 774)</span> -dissentiment. Au lieu de la faire nommer par le Sénat sur des -candidats que présenteraient les corps électoraux, ainsi que cela se -pratiquait sous l'Empire, on était d'accord de la faire élire -directement par les colléges électoraux, en renvoyant à la législation -ordinaire le soin d'organiser ces colléges. Le conflit le plus grave -s'élevait au sujet de la Chambre <em>haute</em>. M. de Talleyrand et ses -collaborateurs voulaient que sous la monarchie restaurée des Bourbons, -toute influence appartînt au Sénat, composé des illustrations de la -Révolution et de l'Empire. C'eût été assurément la chose la plus -désirable, car les membres de ce Sénat avaient assez l'habitude de la -soumission pour ne pas devenir gênants envers la royauté, et étaient -assez imbus des sentiments de la révolution française pour opposer à -l'émigration un obstacle invincible. Aussi M. de Talleyrand les -avait-il encouragés à s'établir solidement dans la Constitution -nouvelle en se déclarant pairs héréditaires. Il avait en cela trouvé -l'empereur Alexandre complétement de son avis, car ce prince généreux -et enthousiaste, ayant auprès de lui son ancien instituteur, M. de -Laharpe, et mis par celui-ci en rapport avec les sénateurs libéraux, -abondait entièrement dans leurs idées, répugnait à placer la France -sous le joug de l'émigration après l'avoir arrachée au joug de -l'Empire, et voulait se servir exclusivement du Sénat, soit pour -détrôner Napoléon, soit pour lier les Bourbons en les rappelant.</p> - -<p>Encouragés dans ces tendances par des convictions sincères, par leurs -intérêts, par de hautes approbations, les sénateurs n'entendaient pas -faire les <span class="pagenum"><a id="page775" name="page775"></a>(p. 775)</span> choses à demi. Ils voulaient que le Sénat tout -entier composât la Chambre haute sous les Bourbons, et pour qu'il n'y -fût pas noyé dans une immense promotion de pairs appartenant à -l'émigration, ils prétendaient limiter le nombre des membres de cette -Chambre au nombre actuel des sénateurs, et accorder seulement au Roi -la faculté de pourvoir aux vacances, faculté singulièrement -restreinte, l'hérédité de la pairie étant admise. À ces avantages -politiques ils avaient le projet d'ajouter des avantages pécuniaires, -en s'attribuant la propriété de leur dotation, qui serait divisée par -égale part entre les sénateurs vivants. Du reste pour ne pas paraître -songer exclusivement à eux, les sénateurs voulaient encore que le -Corps législatif actuel, jusqu'à son remplacement successif, composât -la Chambre <em>basse</em> de la monarchie.</p> - -<p>Enfin venaient les points sur lesquels il y avait unanimité: le vote -de la dépense et de l'impôt par les Chambres, l'égalité de la justice -pour tous, l'inamovibilité de la magistrature, la liberté -individuelle, la liberté des cultes, la liberté de la presse sauf la -répression des délits par les tribunaux, l'égale admissibilité des -Français à tous les emplois, le maintien des grades et dotations de -l'armée, la conservation de la Légion d'honneur, la reconnaissance de -la nouvelle noblesse avec rétablissement de l'ancienne, le respect -absolu de la dette publique, l'irrévocabilité des ventes des biens -dits <em>nationaux</em>, et enfin l'oubli des actes et opinions par lesquels -chacun s'était signalé depuis 1789. Ainsi dès cette époque on était -d'accord, sauf quelques points de circonstance, sur la forme de -monarchie, qualifiée de <span class="pagenum"><a id="page776" name="page776"></a>(p. 776)</span> <em>constitutionnelle</em>, consistant dans -un roi héréditaire, inviolable, représenté par des ministres -responsables devant deux Chambres diverses d'origine et pourvues des -moyens de plier les ministres à leur opinion, monarchie qui n'est ni -anglaise, ni française, ni allemande, mais de tous les pays et de tous -les temps, car elle est la seule possible dès qu'on repousse la -monarchie absolue.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Résistance des royalistes systématiques à la Constitution -projetée.</span> -En général la masse des royalistes, enivrée de joie à l'idée de revoir -les Bourbons, ne s'occupait guère de questions constitutionnelles. -Pourvu qu'on lui rendit le Roi d'autrefois, c'était assez pour elle. À -la vérité elle l'aimait mieux maître de tout comme jadis, qu'entouré -de gênes révolutionnaires, mais enfin qu'on le lui rendît, n'importe -comment, et elle se croyait sûre de retrouver son bonheur passé. -Cependant quelques personnages, plus avisés ou plus subtils, ayant -systématisé leurs préjugés, prétendaient recouvrer le Roi <em>libre</em>, et -à aucun prix ne le voulaient recevoir chargé d'entraves. M. l'abbé de -Montesquiou était des principaux. Pour lui, comme pour ceux qui -partageaient sa manière de voir, le Roi était seul souverain, et la -prétendue souveraineté de la nation n'était qu'une impertinence -révolutionnaire. Sans doute le Roi, qui n'avait pas les yeux fermés à -la lumière, pouvait de temps en temps, tous les siècles ou -demi-siècles, s'apercevoir qu'il y avait des abus, et les réformer, -mais de sa pleine autorité, en octroyant une <cite>ordonnance -réformatrice</cite>, laquelle irait au besoin jusqu'à modifier les formes du -gouvernement, jamais jusqu'à aliéner le principe absolu de l'autorité -royale. Voilà tout ce <span class="pagenum"><a id="page777" name="page777"></a>(p. 777)</span> qu'ils étaient capables de concéder; -mais imposer des conditions à la souveraineté du Roi, souveraineté -d'ordre divin, venant de Dieu non des hommes, la soumettre à un -serment, et ne rendre qu'à ce prix la couronne à son possesseur -légitime, c'étaient suivant eux autant d'actes de révolte et -d'insurrection.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Vives altercations entre M. de Montesquiou et les sénateurs -chargés de rédiger la Constitution.</span> -M. de Talleyrand, n'ayant guère le temps et pas davantage le goût de -s'occuper de questions de ce genre, s'en fiant d'ailleurs au Sénat du -soin d'enchaîner les Bourbons, avait laissé M. de Montesquiou aux -prises avec les sénateurs chargés de rédiger la nouvelle Constitution. -Cet abbé philosophe et politique ne se tenait pas de colère quand on -énonçait devant lui le principe de la souveraineté nationale. Pourtant -il n'était pas assez aveugle pour oser soutenir ouvertement le -principe opposé, et pour espérer surtout de le faire prévaloir, car on -aurait fait tourner notre planète en sens contraire plutôt que -d'amener les hommes de la révolution à reconnaître que le Roi seul -était souverain, que la nation était sujette, et n'avait que le droit -d'être par lui bien traitée, comme les animaux par exemple ont le -droit de n'être pas accablés par l'homme de souffrances inutiles. -Aussi, tout en s'emportant, et se récriant contre ceci, contre cela, -M. de Montesquiou n'osa-t-il pas aborder de front la difficulté, et -contester le principe d'une sorte de contrat entre la royauté et la -nation. Mais il profita de ce que le Sénat avait donné prise, en se -faisant une trop grande part dans la future Constitution, pour se -montrer à son égard violent, et presque injurieux.—Qu'êtes-vous -donc, dit-il aux sénateurs, <span class="pagenum"><a id="page778" name="page778"></a>(p. 778)</span> pour vous imposer ainsi à la -nation et au Roi? À la nation? mais quel autre titre auriez-vous, -qu'une Constitution que vous venez de renverser, ou une confiance que -la nation ne vous a pas témoignée, et qu'il est douteux qu'elle -éprouve? Au Roi?... mais il ne vous connaît pas, il est mon souverain -et le vôtre, il revient par des décrets providentiels dont ni vous ni -moi ne sommes les auteurs, et n'a aucune condition à subir de votre -part. Limiter le nombre des pairs! Ne donner au Roi que la faculté de -remplir les vacances!... Mais c'est violer les principes de la -monarchie constitutionnelle, tels qu'on les entend dans le pays où on -la connaît le mieux, en Angleterre; c'est faire de la pairie une -oligarchie omnipotente, contre laquelle le Roi n'ayant pas la faculté -de la dissolution comme à l'égard de la seconde Chambre, et privé des -promotions par la limitation du nombre des pairs, resterait absolument -impuissant. La pairie serait tout simplement un souverain absolu, et -cette pairie ce serait vous-mêmes! Vous auriez rappelé le Roi -seulement pour servir de voile à votre omnipotence!—</p> - -<p>Sur ce dernier point, il faut le reconnaître, M. l'abbé de Montesquiou -avait raison, et limiter le nombre des pairs c'était rendre la pairie -omnipotente. Mais il fut blessant, impertinent même, et sembla dire -aux sénateurs qu'on pourrait bien leur laisser à tous leurs pensions, -à quelques-uns leurs siéges, mais que c'était tout ce qu'on pouvait -faire pour une troupe de révolutionnaires qui n'avaient plus la faveur -populaire, qui n'auraient jamais la faveur royale, et qui avaient -brisé leur seul appui en brisant Napoléon.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page779" name="page779"></a>(p. 779)</span><span class="sidenote" title="En marge"> M. de Talleyrand pousse les uns et les autres à -finir l'œuvre.</span> -Les sénateurs auraient pu répondre que s'ils ne représentaient ni le -Roi ni la nation, personne dans le moment ne les représentait plus -qu'eux, mais qu'avec leurs fautes et leurs faiblesses ils -représentaient quelque chose de fort considérable, la Révolution -française; qu'ils étaient les dépositaires fidèles de ses principes, -que c'était là une force morale immense, qu'ils y joignaient une force -de fait tout aussi incontestable, celle d'être la seule autorité -reconnue, notamment par les étrangers tout-puissants à Paris; qu'ils -avaient la couronne dans les mains, qu'ils la donneraient <em>à -condition</em>, sauf à ceux qui prétendaient la recouvrer, à la refuser si -les conditions ne leur convenaient point. Malheureusement parmi ces -hommes, dont les opinions étaient tenaces, mais le caractère brisé, -personne n'était capable de parler avec vigueur. Au lieu de répondre -ils se contentèrent d'agir. Regardant M. de Montesquiou comme un -arrogant, avant-coureur d'autres bien pires que lui, ils se hâtèrent -d'écrire ce qui leur convenait dans leur projet de Constitution, -encouragés qu'ils étaient par l'approbation secrète de M. de -Talleyrand, et par l'approbation peu dissimulée de l'empereur -Alexandre. Il faut ajouter que ces altercations avaient acquis leur -plus grande vivacité le 5 avril, le jour même où les maréchaux -traitaient à Paris la question de la régence de Marie-Louise, et où -les représentants du royalisme étaient en proie aux plus grandes -alarmes. Obtenir dans un pareil moment la proclamation des Bourbons -par le Sénat, n'importe à quelle condition, était un avantage -inestimable.—Finissons-en, <span class="pagenum"><a id="page780" name="page780"></a>(p. 780)</span> dit M. de Talleyrand à M. de -Montesquiou, obtenons de la seule autorité reconnue l'exclusion des -Bonaparte et le rappel des Bourbons, et puis on s'appliquera, ou à se -débarrasser de gênes importunes, ou à les subir.—Finissez-en, dit-il -également aux sénateurs, proclamez les Bourbons, car Bonaparte vous -ferait payer cher vos actes du 1<sup>er</sup> et du 2 avril. Proclamez les -Bourbons, et imposez-leur les conditions que vous voudrez. Si elles ne -leur conviennent pas ils refuseront la couronne, mais n'en croyez -rien. Ils prendront la couronne n'importe comment, et nous serons -sortis des mains du furieux qui est à Fontainebleau.—Ces conseils, -excellents pour ajourner les difficultés, fort insuffisants pour les -résoudre, étaient un moyen de se tirer actuellement d'embarras. Le -Sénat les suivit, et le lendemain 6, tandis que les maréchaux -retournaient à Fontainebleau pour demander l'abdication pure et -simple, il vota la Constitution en la fondant sur les bases que nous -avons exposées.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Constitution dite du Sénat.</span> -Le Sénat dans cette Constitution <em>rappelait librement au trône</em>, sous -le titre de <span class="smcap">Roi des Français</span>, Louis-Stanislas-Xavier, frère de Louis -XVI, et lui conférait la royauté héréditaire, dont ce prince ne devait -être saisi qu'après avoir prêté serment d'observer fidèlement la -Constitution nouvelle; il établissait ensuite un Roi inviolable, des -ministres responsables, deux Chambres, l'une héréditaire, l'autre -élective; il composait avec le Sénat la Chambre héréditaire, dont il -limitait le nombre à 200 membres, ce qui laissait à la royauté une -cinquantaine de nominations à faire; il composait la Chambre élective -<span class="pagenum"><a id="page781" name="page781"></a>(p. 781)</span> avec le Corps législatif actuel, jusqu'au renouvellement -légal de ce corps; il assurait aux membres du Sénat leurs dotations, à -ceux du Corps législatif leurs appointements; il réservait au Roi le -pouvoir exécutif tout entier, le droit de paix et de guerre compris; -il partageait le pouvoir législatif entre le Roi et les deux Chambres, -admettait une magistrature inamovible, consacrait la liberté des -cultes, la liberté individuelle, la liberté de la presse; il -maintenait la Légion d'honneur, les deux noblesses, les avantages -attribués à l'armée, la dette publique, les ventes dites nationales, -et proclamait enfin l'oubli des votes et actes antérieurs, etc.</p> - -<p>Ces dispositions rédigées en termes simples, clairs, et assez généraux -pour laisser beaucoup à faire au temps, furent votées le 6 au soir. Le -7 on imprima la Constitution; le 8 on la publia dans les divers -quartiers de la capitale. -<span class="sidenote" title="En marge">Déchaînement des royalistes et du public contre la -Constitution du Sénat.</span> -L'effet, il faut le dire, n'en fut pas -heureux. Le Sénat, qu'on aurait dû fortement appuyer, car lui seul -pouvait transporter la couronne de Napoléon aux Bourbons, lui seul -pouvait dans cette transmission représenter la nation à un titre -quelconque, et faire de sages conditions pour elle, le Sénat, -disons-nous, que par ces motifs on aurait dû appuyer, n'était ni -estimé ni aimé de personne. Les bonapartistes reprochaient à ce corps -d'avoir levé sur son fondateur une main parricide; les amis de la -liberté, à peine réveillés d'un long sommeil, ne voyaient en lui que -le servile instrument d'un insupportable despotisme; enfin, les -royalistes systématiques détestant en lui la Révolution et l'Empire, -étaient indignés de ce qu'il osait surgir du <span class="pagenum"><a id="page782" name="page782"></a>(p. 782)</span> milieu de sa -honte pour dicter des conditions au Roi légitime; et quelles -conditions! celles qu'il empruntait à une révolution abhorrée. C'était -à leurs yeux un acte de révolte, d'impudence, de cynisme inouï. Ils -eurent recours au moyen le plus aisé, celui dont avait usé M. de -Montesquiou, ils attaquèrent le Sénat par son côté faible, et ils se -récrièrent, avec tout le public du reste, contre le soin qu'il avait -eu de garantir ses intérêts en spécifiant le maintien de sa dotation. -On venait de lâcher la bride à la presse, non pas celle des journaux, -mais celle des pamphlets, la seule en vogue alors, et ce fut un déluge -d'écrits, de plaisanteries amères contre ce Sénat <em>conservateur</em>, qui, -de tout ce qu'il était chargé de conserver, n'avait su conserver que -ses dotations. L'avidité prise sur le fait est l'un des vices dont il -est toujours facile de faire rire les hommes, ordinairement -impitoyables pour les travers dont ils sont le plus atteints. Aussi -provoqua-t-on contre le Sénat un rire de mépris universel. Le public -se laissa prendre au piége, et ne s'aperçut pas qu'en riant de ce -corps il se faisait le complice de l'émigration, dont les vices -étaient en ce moment bien plus à craindre que ceux du Sénat. C'était -un malheur, que les hommes calmes et éclairés, toujours si peu -nombreux dans les révolutions, pouvaient seuls apprécier. Mais le -public tout entier, unissant sa voix à celle des royalistes, sembla -dire aux sénateurs: Disparaissez avec le maître que vous n'avez su ni -contenir, ni défendre!—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Les royalistes essayent de se servir du Corps législatif -contre le Sénat.</span> -Les royalistes, quoique peu habiles encore, car ils sortaient d'une -longue inaction, essayèrent de tirer <span class="pagenum"><a id="page783" name="page783"></a>(p. 783)</span> quelque parti du Corps -législatif contre le Sénat, mais sans beaucoup de succès. Le Corps -législatif, prorogé par Napoléon pour sa manifestation récente, -n'était pas légalement réuni. Mais la légalité n'est pas une -difficulté dans un moment où l'on détrône les souverains, et ce corps -s'était assemblé en aussi grand nombre qu'il avait pu, pour jouer son -rôle dans la nouvelle révolution. Trouvant le premier rôle pris par le -Sénat, qui seul avait prononcé la déchéance, qui seul rappelait les -Bourbons, et que les souverains étrangers reconnaissaient comme la -seule autorité existante, il devait se borner à suivre, et il était -visiblement jaloux. -<span class="sidenote" title="En marge">Quoi qu'on pût faire, le fond des choses était gagné, et -une Constitution peu différente de celle du Sénat était assurée.</span> -Quoique n'ayant pas été plus ferme que le Sénat, -et possédant moins de lumières, il avait acquis une certaine -popularité pour la conduite qu'il avait tenue au mois de décembre -précédent, et les royalistes, devinant sa jalousie, se mirent à le -flatter, dans l'espérance de s'en servir. Pourtant ces menées ne -pouvaient pas être de grande conséquence. Le Corps législatif, réduit -à proférer quelques paroles d'adhésion aux importantes résolutions qui -venaient d'être adoptées, pouvait bien tenir un langage un peu -différent de celui du Sénat, mais il était incapable d'émettre des -résolutions véritablement divergentes, et les Bourbons allaient -rentrer liés par la Constitution du 6 avril, ou par une autre à peu -près semblable: c'était là le résultat essentiel.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Empressement des adhésions lorsque le rappel des Bourbons -n'est plus douteux.</span> -M. de Caulaincourt, particulièrement chargé de stipuler les intérêts -de Napoléon et de sa famille, voyait avec douleur le torrent des -adhésions se précipiter vers Paris, depuis la nouvelle répandue de -l'abdication pure et simple. Les maréchaux Oudinot, <span class="pagenum"><a id="page784" name="page784"></a>(p. 784)</span> Victor, -Lefebvre, et une foule de généraux, s'étaient hâtés d'envoyer leur -soumission au gouvernement provisoire. Les ministres de l'Empire, -réunis autour de Marie-Louise à Blois, avaient fait de même pour la -plupart, et, à leur tête, le prince archichancelier Cambacérès. Il n'y -avait que les chefs d'armée éloignés, le maréchal Soult commandant -l'armée d'Espagne, le maréchal Suchet celle de Catalogne, le maréchal -Augereau celle de Lyon, le maréchal Davout celle de Westphalie, le -général Maison celle de Flandre, qui n'eussent point parlé, car ils -n'en avaient pas eu le temps. Mais le gouvernement provisoire leur -avait dépêché des émissaires pour les sommer officiellement, et les -prier officieusement de se rallier au nouvel ordre de choses, en leur -montrant l'inutilité et le danger de la résistance, et sauf un -peut-être, le maréchal Davout dont le caractère opiniâtre était connu, -on espérait des réponses conformes aux circonstances, et, il faut le -dire, à la raison, car, après l'abdication de Napoléon, on ne comprend -pas quel intérêt, soit public, soit privé, on aurait pu alléguer en -faveur d'une résistance prolongée.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'empereur Alexandre donne à M. de Caulaincourt le conseil -d'accélérer le règlement des intérêts de Napoléon et de sa famille.</span> -Chaque jour qui s'écoulait, en rendant le nouveau gouvernement plus -fort, rendait Napoléon plus faible, et ses représentants plus -dépendants des négociateurs avec lesquels ils avaient à traiter. -Alexandre en avait averti loyalement M. de Caulaincourt, et lui avait -conseillé de se hâter, car c'est tout au plus, avait-il dit, si je -pourrai, en y employant toute mon autorité, faire accorder ce que je -vous ai promis.—En effet on se récriait dans le camp des <span class="pagenum"><a id="page785" name="page785"></a>(p. 785)</span> -souverains, et dans les salons du gouvernement provisoire, contre la -faiblesse que ce monarque avait eue d'accorder l'île d'Elbe, et de -placer ainsi Napoléon si près du continent européen. Il y avait -surtout un personnage, récemment arrivé, le duc d'Otrante, qui, envoyé -en mission auprès de Murat pendant la dernière campagne, était -désespéré de s'être trouvé absent tandis qu'une révolution -s'accomplissait à Paris, et d'avoir par là laissé le premier rôle à M. -de Talleyrand. Moins propre que celui-ci à traiter avec les cabinets -européens, il était bien plus apte à diriger les intrigues dans les -grands corps de l'État, et présent à Paris il aurait acquis une -importance presque égale à celle de M. de Talleyrand. Condamné à -n'être que le second personnage, il allait, venait, blâmait, -approuvait, conseillait, et jetait les hauts cris contre l'idée -d'accorder l'île d'Elbe à Napoléon, pour lequel il avait autant de -haine que de crainte. Il qualifiait de folie la généreuse imprudence -d'Alexandre, et à force de se donner du mouvement, il avait soulevé à -lui seul une forte opposition contre les conditions promises à -l'Empereur déchu. L'Autriche de son côté répugnait à concéder une -principauté en Italie à Marie-Louise, laissait douter de son -consentement pour Parme et Plaisance, et le refusait absolument pour -la Toscane. Enfin le gouvernement provisoire lui-même avait ses -objections. -<span class="sidenote" title="En marge">Difficultés que rencontre M. de Caulaincourt, soit auprès -du gouvernement provisoire, soit auprès des ministres étrangers, pour -stipuler les intérêts de la famille impériale.</span> -Il ne voulait pas laisser à Napoléon l'honneur de stipuler -certains avantages pour l'armée, comme la conservation de la cocarde -tricolore et de la Légion d'honneur, prétendant que les intérêts de -cette nature ne le regardaient plus, et il contestait <span class="pagenum"><a id="page786" name="page786"></a>(p. 786)</span> même -les conditions pécuniaires, moins à cause de ce qu'il en coûterait au -Trésor, qu'à cause de l'espèce de reconnaissance du règne impérial qui -semblerait en résulter. Mais Alexandre s'était prononcé avec une sorte -d'irritation, et avait fait sentir à ses alliés qu'on lui avait assez -d'obligation pour ne pas l'exposer à manquer à sa parole. Il voulait -donc qu'on en finît sur-le-champ. Mais M. de Metternich, resté à Dijon -auprès de l'empereur d'Autriche, et ne tenant pas à être à Paris -pendant qu'on détrônait Marie-Louise, lord Castlereagh ne voulant pas -être responsable auprès des chambres anglaises du rappel des Bourbons -qu'il désirait cependant avec ardeur, se faisaient attendre l'un et -l'autre. On annonçait pour le 10 avril l'arrivée de ces deux -ministres, et il était impossible de conclure sans eux.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Incident qui interrompt un moment la négociation.</span> -Tout à coup un incident léger faillit interrompre la négociation, et -donner aux événements un cours entièrement nouveau. Si auprès de -Napoléon certains courages faiblissaient d'heure en heure, la plupart -au contraire s'exaltaient par le spectacle de la faiblesse générale. -Ces derniers ne se disaient pas que quelques jours auparavant ils -partageaient eux-mêmes la fatigue commune, qu'ils avaient maudit cent -fois l'ambition exorbitante qui avait fait couler leur sang sur tant -de champs de bataille, et ils étaient tout pleins de l'impression que -leur causait la vue du grand homme abandonné, et resté presque seul à -Fontainebleau. Quelques-uns sans doute songeaient surtout à leur -carrière brusquement interrompue, mais tous étaient sincèrement -révoltés de la défection de Marmont et du caractère d'ingratitude -<span class="pagenum"><a id="page787" name="page787"></a>(p. 787)</span> qu'elle avait pris; ils criaient à la trahison, et étaient -prêts à se jeter sur leurs chefs qu'on accusait d'être les auteurs de -l'abdication forcée de l'Empereur. Le bruit s'était répandu en effet -que les maréchaux avaient fait violence à Napoléon pour l'obliger à -renoncer au trône. À un fait faux on ajoutait des détails plus faux -encore, et bien des têtes exaltées n'étaient pas loin de se porter à -des violences réelles, représailles des violences imaginaires qu'on se -plaisait à raconter. Quand Napoléon paraissait dans la cour du palais -de Fontainebleau, beaucoup d'officiers brandissaient leurs sabres et -lui offraient le sacrifice de leur vie. Profondément touché de ces -témoignages, revenant au calcul des forces qui restaient à ses -lieutenants, Soult, Suchet, Augereau, Eugène, Maison, Davout, il -n'avait pu dans certains moments s'empêcher d'éprouver quelques -regrets, et de les laisser voir. S'associant à ce sentiment, les -hommes jeunes, généreux, mais irréfléchis, qui éprouvaient pour lui un -redoublement d'enthousiasme, s'étaient, dans la nuit du 7 au 8, livrés -à plus d'agitation que de coutume. Les anciens chasseurs et grenadiers -de la garde notamment, restés à Fontainebleau, avaient parcouru les -rues de cette petite ville aux cris de: -<span class="sidenote" title="En marge">Émeute de nuit à Fontainebleau.</span> -<cite>Vive l'Empereur! à bas les -traîtres!</cite> Ils avaient menacé d'égorger ceux qu'on qualifiait ainsi, -et demandé à se précipiter sur Paris en désespérés. Cependant après un -instant de condescendance, Napoléon, ne prévoyant pas dans sa froide -raison qu'on pût tirer un grand résultat d'un mouvement pareil, avait -envoyé ses plus fidèles serviteurs pour calmer une effervescence -<span class="pagenum"><a id="page788" name="page788"></a>(p. 788)</span> inutile, et cette émotion n'avait été que le dernier éclat -d'une flamme près de s'éteindre.</p> - -<p>Un des officiers qui ne partageaient pas ces regrets imprudents et en -craignaient l'effet, avait eu la lâcheté de les dénoncer aux alliés, -en ajoutant la fausse nouvelle que Napoléon s'était échappé de -Fontainebleau pour aller se mettre à la tête des armées d'Italie, de -Catalogne et d'Espagne<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Lien vers la note 25"><span class="smaller">[25]</span></a>. Quand ce renseignement parvint à -l'état-major des souverains, il y causa la plus vive agitation. Après -la désertion du 6<sup>e</sup> corps, involontaire de la part des soldats, la -désertion individuelle avait commencé à s'introduire dans l'armée, et -il ne restait pas plus d'une quarantaine de mille hommes à Napoléon. -Ces quarante mille hommes, conduits par lui, et pouvant être soutenus -par le peuple parisien, causaient aux deux cent mille coalisés qui -étaient dans Paris et que deux cent mille autres étaient prêts à -rejoindre, une terreur indicible, et ne leur laissaient pas de repos -tant que durait l'état d'incertitude où l'on se trouvait. -<span class="sidenote" title="En marge">Défiance momentanée de la part d'Alexandre à l'égard de M. -de Caulaincourt et des maréchaux.</span> -Alexandre, -passant tout à coup avec la mobilité de sa nature d'une extrême -confiance à une extrême défiance, se crut trompé par les représentants -de Napoléon, et oubliant même la loyauté de M. de Caulaincourt qui -pourtant lui était si connue, supposa que la fidélité faisait taire -chez lui la sincérité, que par conséquent lui et les deux maréchaux -étaient à Paris pour cacher une grande manœuvre militaire. La -supposition aurait pu être <span class="pagenum"><a id="page789" name="page789"></a>(p. 789)</span> vraie quelques jours auparavant -lorsqu'ils avaient été envoyés pour la première fois, et qu'ils -n'avaient pas engagé leur parole, mais actuellement ce n'était qu'une -illusion de la crainte. Alexandre fit appeler les trois -plénipotentiaires, leur témoigna son mécontentement, et alla jusqu'à -leur dire que s'il avait suivi son premier mouvement et les conseils -de ses alliés, il les aurait fait arrêter. M. de Caulaincourt répondit -avec hauteur au soupçon dont ils étaient l'objet; il dit qu'après le -noble abandon que le monarque russe avait montré en traitant avec eux, -ils n'auraient jamais voulu être les complices même d'une ruse de -guerre; il soutint qu'on avait menti indignement aux monarques alliés, -et offrit de se constituer prisonnier jusqu'à ce que le fait eût été -vérifié. Alexandre n'accepta point cette proposition, et pour prouver -qu'il n'avait pas conçu ces défiances à la légère, il communiqua la -dénonciation et le nom du dénonciateur à M. de Caulaincourt. Celui-ci -fut indigné, et d'un commun accord on envoya des officiers à -Fontainebleau pour aller aux informations. Quelques heures après ces -officiers revinrent avec la relation exacte de ce qui s'était passé. -D'après leur rapport, tout se bornait à une espèce de sédition -militaire qui s'était apaisée d'elle-même, Napoléon n'ayant pas voulu -en profiter.</p> - -<p>C'était pour tout le monde une raison de hâter le dénoûment. Cette -raison n'était pas la seule, car on annonçait à chaque instant -l'arrivée de M. le comte d'Artois, et ce prince reçu dans Paris avec -les acclamations qui ne manquent jamais aux nouveaux <span class="pagenum"><a id="page790" name="page790"></a>(p. 790)</span> -arrivants, il pouvait devenir impossible de rien obtenir pour -Napoléon. Alexandre avait bien promis de ne pas admettre M. le comte -d'Artois à Paris avant la signature des conventions relatives à la -famille impériale, mais c'était un motif de plus d'en finir. On se -hâta donc. D'abord on pensa qu'il n'était pas sage de vivre sur un -armistice tacite qui pouvait à tout moment être rompu, sans qu'il y -eût à accuser personne. On convint d'un armistice formel et écrit pour -toutes les armées, et particulièrement pour celle qui campait autour -de Fontainebleau. Il fut stipulé quant à celle-ci, que la Seine depuis -Fontainebleau jusqu'à Essonne la séparerait des troupes alliées, et à -partir de la ville d'Essonne, l'Essonne elle-même, en suivant cette -rivière aussi loin que l'exigerait l'extension des cantonnements. Cet -armistice signé, on s'occupa du traité qui devait régler le sort de -Napoléon et de sa famille.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Conditions accordées à Napoléon et à sa famille par le -traité du 11 avril 1814.</span> -L'île d'Elbe, quoique contestée plus d'une fois à l'instigation de M. -Fouché et des ministres autrichiens, ne fut plus mise en question -grâce à la volonté bien prononcée d'Alexandre. Il fut convenu que -Napoléon posséderait cette île en toute souveraineté, en conservant -pendant sa vie le titre dont le monde était habitué à le qualifier, -celui d'<span class="smcap">Empereur</span>. Il fut convenu en outre qu'il pourrait se faire -accompagner de sept à huit cents hommes de sa vieille garde, lesquels -lui serviraient d'escorte d'honneur et de sûreté. Restait à fixer le -sort de Marie-Louise et de son fils. M. de Metternich était arrivé le -10 avril, et avait refusé la Toscane, disant qu'Alexandre, en se -montrant disposé <span class="pagenum"><a id="page791" name="page791"></a>(p. 791)</span> à l'accorder, n'était généreux que du bien -d'autrui. Parme et Plaisance avaient été assignés à la mère et au -fils. On s'était ensuite occupé des arrangements pécuniaires. On avait -consenti à un traitement annuel de deux millions pour Napoléon, et à -pareille somme à partager entre ses frères et sœurs. Ces sommes -devaient être prises tant sur le Trésor français que sur le revenu des -immenses pays cédés par la France. À cette condition, Napoléon -s'engageait à livrer toutes les valeurs du Trésor extraordinaire ainsi -que les diamants de la couronne. Sur ce Trésor extraordinaire on lui -permettait de distribuer 2 millions en capital aux officiers dont il -voudrait récompenser les services. Une principauté était promise au -prince Eugène, lorsqu'on arrêterait les arrangements définitifs de -territoire. Enfin la dotation de l'impératrice Joséphine devait être -maintenue, mais réduite à un million.</p> - -<p>Ce n'est qu'après de longs débats que ces arrangements furent adoptés. -Le gouvernement provisoire y faisant obstacle, non à cause de -l'étendue des sacrifices pécuniaires, mais à cause de la -reconnaissance du règne impérial qu'on pouvait en induire, Alexandre -voulut que les représentants de Napoléon fussent placés en présence de -M. de Talleyrand et des ministres alliés, dans une réunion commune. La -discussion fut vive, et le maréchal Macdonald que les petitesses de -cette discussion indignaient, y soutint avec énergie la cause de la -famille impériale. Enfin, la rudesse et la fierté de M. de -Caulaincourt, qui surpassèrent même les hauteurs habituelles de M. de -Talleyrand, mirent un <span class="pagenum"><a id="page792" name="page792"></a>(p. 792)</span> terme au débat, et on tomba d'accord. -On était au 10 avril, et on annonçait l'arrivée prochaine de M. le -comte d'Artois.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Signature définitive du traité du 11 avril.</span> -Le 11 il y eut une réunion générale des ministres des puissances, des -membres du gouvernement provisoire et des représentants de Napoléon. -Le traité fut signé par les ministres des monarques alliés, sur des -instruments séparés, et M. de Talleyrand, au nom du gouvernement -royal, sans adhérer au traité lui-même, garantit l'exécution des -conditions qui concernaient la France. M. de Caulaincourt, pour la -première fois alors, se dessaisit de l'abdication de Napoléon, et la -remit à M. de Talleyrand qui la reçut avec une joie peu dissimulée. -Ainsi devait finir la plus grande puissance qui eût régné sur l'Europe -depuis Charlemagne, et le conquérant qui avait signé les traités de -Campo-Formio, de Lunéville, de Vienne, de Tilsit, de Bayonne, de -Presbourg, était réduit à accepter, par son noble représentant, non -pas le traité de Châtillon dont il avait eu raison de ne pas vouloir, -mais le traité du 11 avril, qui lui accordait l'île d'Elbe, avec une -pension pour lui et les siens: terrible exemple du châtiment que la -fortune réserve à ceux qui se sont laissé enivrer par ses faveurs!</p> - -<p>Ces signatures échangées, M. de Talleyrand prenant la parole avec un -mélange de dignité et de courtoisie, dit aux trois envoyés de -Napoléon, que leurs devoirs envers leur maître malheureux étant -largement remplis, le gouvernement comptait maintenant sur leur -adhésion, et y tenait à cause de leur mérite et de leur honorable -renommée. À cette <span class="pagenum"><a id="page793" name="page793"></a>(p. 793)</span> ouverture, M. de Caulaincourt répondit que -ses devoirs envers Napoléon ne seraient pleinement accomplis que -lorsque toutes les conditions qu'on venait de souscrire auraient été -fidèlement exécutées. Le maréchal Ney répondit qu'il avait déjà adhéré -au gouvernement des Bourbons, et qu'il y adhérait de nouveau.—Je -ferai, dit le maréchal Macdonald, comme M. de Caulaincourt.—On se -quitta après ces déclarations, et M. de Caulaincourt, suivi du -maréchal Macdonald, repartit immédiatement pour Fontainebleau.</p> - -<p>Un peu avant la signature de ce traité du 11 avril Napoléon avait fait -redemander à M. de Caulaincourt l'acte de son abdication. Bien qu'il -n'eût aucune illusion sur l'Autriche, et qu'il comprît que, tout en -aimant sa fille, François II dût lui préférer l'intérêt de son empire, -il s'était flatté que si Marie-Louise voyait son père, elle en -obtiendrait quelque chose, la Toscane peut-être, précieuse par le -voisinage de l'île d'Elbe. Il lui avait donc conseillé par la -correspondance secrète qu'il avait établie avec elle, de s'adresser à -l'empereur François. Marie-Louise suivant ce conseil, avait envoyé -plusieurs émissaires à Dijon, et avait reçu de son père des -protestations de tendresse qui étaient de nature à lui laisser quelque -espérance. En même temps un faux avis parvenu à Napoléon lui avait -fait croire que François II désapprouvait la précipitation avec -laquelle on condamnait la régence de Marie-Louise au profit des -Bourbons. C'est à la suite de ce faux avis que Napoléon avait -redemandé l'acte de son abdication, mais sans insister, ayant bientôt -reconnu <span class="pagenum"><a id="page794" name="page794"></a>(p. 794)</span> lui-même la légèreté des informations qu'on lui avait -fait parvenir. -<span class="sidenote" title="En marge">Retour de M. de Caulaincourt et du maréchal Macdonald à -Fontainebleau.</span> -M. de Caulaincourt avait nettement refusé pour ne pas -rompre les négociations. Napoléon appréciant ses motifs accueillit M. -de Caulaincourt et le maréchal Macdonald avec beaucoup de cordialité -et de témoignages de gratitude. -<span class="sidenote" title="En marge">Remercîments que leur adresse Napoléon.</span> -Il prit le traité de leurs mains, le -lut, l'approuva, sauf le refus de la Toscane qu'il regrettait, et -remercia vivement ses deux négociateurs, surtout le maréchal -Macdonald, duquel il n'aurait pas attendu une conduite aussi amicale. -Il les renvoya ensuite tous deux, comme s'il eût voulu prendre quelque -repos, et remettre au lendemain la suite de cet entretien.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Long entretien de Napoléon avec M. de Caulaincourt.</span> -À peine les deux négociateurs étaient-ils sortis, qu'il fit, selon son -habitude, rappeler M. de Caulaincourt, pour s'épancher avec lui en -toute confiance. Il était calme, plus doux que de coutume, et avait -dans ses paroles et son attitude quelque chose de solennel. Bien qu'il -eût mis à se modérer dans ces circonstances extraordinaires toute la -force de son âme, et que sur les ailes de son génie il se fût comme -élevé au-dessus de la terre, ce que M. de Caulaincourt n'avait pu -s'empêcher d'admirer profondément, il sembla en ce moment s'élever -plus haut encore, et parler de toutes choses avec un désintéressement -extraordinaire. Il remercia de nouveau M. de Caulaincourt, mais cette -fois très-personnellement, de ce qu'il avait fait, et en parut pénétré -de gratitude, quoique n'en éprouvant aucune surprise. Il répéta que le -traité était suffisant pour sa famille, plus que suffisant pour -lui-même qui n'avait besoin de rien, mais exprima encore une fois ses -regrets <span class="pagenum"><a id="page795" name="page795"></a>(p. 795)</span> quant à la Toscane.—C'est une belle principauté, -dit-il, qui aurait convenu à mon fils. Sur ce trône, où les lumières -sont restées héréditaires, mon fils eût été heureux, plus heureux que -sur le trône de France toujours exposé aux orages, et où ma race n'a -pour se soutenir qu'un titre, la victoire. Ce trône en outre eût été -nécessaire à ma femme. Je la connais, elle est bonne, mais faible et -frivole....—Mon cher Caulaincourt, ajouta-t-il, César peut redevenir -citoyen, mais sa femme peut difficilement se passer d'être l'épouse de -César. Marie-Louise aurait encore trouvé à Florence un reste de la -splendeur dont elle était entourée à Paris. Elle n'aurait eu que le -canal de Piombino à traverser pour me rendre visite; ma prison aurait -été comme enclavée dans ses États; à ces conditions j'aurais pu -espérer de la voir, j'aurais même pu aller la visiter, et quand on -aurait reconnu que j'avais renoncé au monde, que, nouveau <cite>Sancho, je -ne songeais plus qu'au bonheur de mon île</cite>, on m'aurait permis ces -petits voyages; j'aurais retrouvé le bonheur dont je n'ai guère joui -même au milieu de tout l'éclat de ma gloire. Mais maintenant, quand il -faudra que ma femme vienne de Parme, traverse plusieurs principautés -étrangères pour se transporter auprès de moi.... Dieu sait!... Mais -laissons ce sujet, vous avez fait ce que vous avez pu.... je vous en -remercie; l'Autriche est sans entrailles....—Il serra de nouveau la -main à M. de Caulaincourt, et parla de sa vie tout entière avec une -rare impartialité et une incomparable grandeur.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Jugement de Napoléon sur ses maréchaux, sur ses ministres, -et sur lui-même.</span> -Il convint qu'il s'était trompé, qu'épris de la France, du rang -qu'elle avait dans le monde, de <span class="pagenum"><a id="page796" name="page796"></a>(p. 796)</span> celui qu'elle pouvait y -avoir, il avait voulu élever avec elle et pour elle un empire immense, -un empire régulateur, duquel tous les autres auraient dépendu, et il -reconnut qu'après avoir réalisé presque en entier ce beau rêve, il -n'avait pas su s'arrêter à la limite tracée par la nature des choses. -Puis il parla de ses généraux, de ses ministres, donna un souvenir à -Masséna, affirma que c'était celui de ses lieutenants qui avait fait -les plus grandes choses, ne reparla plus de cette campagne de -Portugal, trop justifiée, hélas! par nos malheurs dans la Péninsule, -mais répéta ce qu'il avait dit plus d'une fois, qu'à la belle défense -de Gênes en 1800 il n'avait manqué qu'une chose, vingt-quatre heures -de plus dans la résistance. Il parla de Suchet, de sa profonde sagesse -à la guerre et dans l'administration, dit quelques mots du maréchal -Soult et de son ambition, ne prononça pas une parole sur Davout, qui -depuis deux ans avait échappé à ses regards, et faisait en ce moment à -Hambourg des prodiges d'énergie ignorés en France; il s'entretint -enfin de Berthier, de son sens si juste, de son honnêteté, de ses -rares talents comme chef d'état-major.—Je l'aimais, dit-il, et il -vient de me causer un vrai chagrin. Je l'ai prié de passer quelque -temps avec moi à l'île d'Elbe, il n'a pas paru y consentir..., -pourtant je ne l'aurais pas retenu longtemps. Croyez-vous que je -veuille prolonger indéfiniment une vie oisive et inutile? Cette preuve -de dévouement lui eût peu coûté, mais son âme est brisée, il est père, -il songe à ses enfants; il se figure qu'il pourra conserver la -principauté de Neufchâtel; il se trompe, <span class="pagenum"><a id="page797" name="page797"></a>(p. 797)</span> mais c'est bien -excusable. J'aime Berthier... je ne cesserai pas de l'aimer... Ah! -Caulaincourt, sans indulgence il est impossible de juger les hommes, -et surtout de les gouverner!—Puis Napoléon parla de ses autres -généraux, cita Gérard et Clausel comme l'espoir de l'armée française, -et fit quelques réflexions non pas amères mais tristes sur -l'empressement de certains officiers à le quitter.—Que ne le font-ils -franchement, dit-il? Je vois leur désir, leur embarras, je cherche à -les mettre à l'aise, je leur dis qu'ils n'ont plus qu'à servir les -Bourbons, et au lieu de profiter de l'issue que je leur ouvre, ils -m'adressent de vaines protestations de fidélité, pour envoyer ensuite -sous main leur adhésion à Paris, et prendre un faux prétexte de s'en -aller. Je ne hais que la dissimulation. Il est si naturel que -d'anciens militaires couverts de blessures cherchent à conserver sous -le nouveau gouvernement le prix des services qu'ils ont rendus à la -France! Pourquoi se cacher? Mais les hommes ne savent jamais voir -nettement ce qu'ils doivent, ce qui leur est dû, parler, agir en -conséquence. Mon brave Drouot est bien autre. Il n'est pas content, je -le sens bien, non à cause de lui, mais de notre pauvre France. Il ne -m'approuve point; il restera cependant, moins par affection pour ma -personne, que par respect de lui-même... Drouot... Drouot, c'est la -vertu!—</p> - -<p>Napoléon s'entretint ensuite de ses ministres. Il parut affecté de ce -qu'aucun d'eux n'était venu de Blois lui faire ses adieux. Il parla du -duc de Feltre, comme il en avait toujours pensé, peu favorablement. -<span class="pagenum"><a id="page798" name="page798"></a>(p. 798)</span> Il vanta la probité, le savoir, l'application au travail du -duc de Gaëte et du comte Mollien. Puis il s'étendit sur l'amiral -Décrès. Il semblait attacher à ce ministre, qu'il aimait peu, une -importance proportionnée à son esprit.—Il est dur, impitoyable dans -ses propos, dit Napoléon, il prend plaisir à se faire haïr, mais c'est -un esprit supérieur. Les malheurs de la marine ne sont pas sa faute, -mais celle des circonstances. Il avait préparé avec peu de frais un -matériel magnifique. J'avais, Caulaincourt, cent vingt vaisseaux de -ligne! L'Angleterre, tout en se promenant sur les mers, ne dormait -pas. Elle m'a fait beaucoup de mal sans doute, mais j'ai laissé dans -ses flancs un trait empoisonné. C'est moi qui ai créé cette dette, qui -pèsera sur les générations futures, et sera pour elles un fardeau -éternellement incommode, s'il n'est accablant.—Napoléon parla aussi -de M. de Bassano, de M. de Talleyrand, du duc d'Otrante.—On accuse -Bassano bien à tort, dit-il. En tout temps il faut une victime à -l'opinion. On lui impute mes plus graves résolutions. Vous savez, vous -qui avez tout vu, ce qui en est. C'est un honnête homme, instruit, -laborieux, dévoué, et d'une fidélité inviolable. Il n'a pas l'esprit -de Talleyrand, mais il vaut bien mieux. Talleyrand, quoi qu'il en -dise, ne m'a pas beaucoup plus résisté que Bassano dans les -déterminations qu'on me reproche. Il vient de trouver un rôle, et il -s'en est emparé. Du reste, on doit souhaiter que les Bourbons -gouvernent dans son esprit. Il sera pour eux un précieux conseiller, -mais ils ne sont pas plus capables de le garder six mois, que lui de -demeurer <span class="pagenum"><a id="page799" name="page799"></a>(p. 799)</span> six mois avec eux. Fouché est un misérable. Il va -s'agiter, et tout brouiller. Il me hait profondément, autant qu'il me -craint. C'est pour cela qu'il me voudrait voir aux extrémités de -l'Océan.—</p> - -<p>Cette conversation était interminable, et M. de Caulaincourt admirait -le jugement impartial, presque toujours indulgent, de Napoléon, où il -restait à peine quelques traces des passions de la terre. Dans ce -moment on annonça le comte Orloff, qui apportait les ratifications du -traité du 11 avril, que l'empereur Alexandre avait mis une extrême -courtoisie à expédier sur-le-champ. Napoléon en parut importuné, et ne -voulut pas se séparer de M. de Caulaincourt, peu pressé qu'il était -d'apposer sa signature au bas d'un tel acte. Il poursuivit cet -entretien, et, après avoir parlé des autres, arrivant à parler de -lui-même, de sa situation, il dit avec un accent de douleur profond: -<span class="sidenote" title="En marge">Cause de la vraie douleur de Napoléon.</span> -Sans doute, je souffre, mais les souffrances que j'endure ne sont rien -auprès d'une qui les surpasse toutes! finir ma carrière en signant un -traité où je n'ai pas pu stipuler un seul intérêt général, pas même un -seul intérêt moral, comme la conservation de nos couleurs, ou le -maintien de la Légion d'honneur! signer un traité où l'on me donne de -l'argent!... Ah! Caulaincourt, s'il n'y avait là mon fils, ma femme, -mes sœurs, mes frères, Joséphine, Eugène, Hortense, je déchirerais -ce traité en mille pièces!... Ah! si mes généraux qui ont eu tant de -courage et si longtemps, en avaient eu deux heures de plus, j'aurais -changé les destinées... Si même ce misérable Sénat qui, moi écarté, -n'a aucune force personnelle pour négocier, ne <span class="pagenum"><a id="page800" name="page800"></a>(p. 800)</span> s'était mis à -ma place, s'il m'eût laissé stipuler pour la France, avec la force qui -me restait, avec la crainte que j'inspirais encore, j'aurais tiré un -autre parti de notre défaite. J'aurais obtenu quelque chose pour la -France, et puis je me serais plongé dans l'oubli... Mais laisser la -France si petite, après l'avoir reçue si grande!... quelle -douleur!...—</p> - -<p>Et Napoléon semblait accablé sous le poids de ses réflexions, qui dans -les fautes d'autrui lui montraient les siennes mêmes, car -effectivement si ses généraux ne l'avaient pas voulu suivre une -dernière fois, c'est qu'il les avait épuisés, si le Sénat ne l'avait -pas laissé faire, c'est qu'on sentait la nécessité de lui arracher le -pouvoir des mains pour terminer une affreuse crise. Toutes ces vérités -il les apercevait distinctement sans les exprimer, et se punissait -lui-même en se jugeant, car c'est ainsi que la Providence châtie le -génie: elle lui laisse le soin de se condamner, de se torturer par sa -propre clairvoyance. Puis avec un redoublement de douleur, Napoléon -ajouta: -<span class="sidenote" title="En marge">Crainte qui le préoccupe.</span> -Et ces humiliations ne sont pas les dernières!... Je vais -traverser ces provinces méridionales, où les passions sont si -violentes. Que les Bourbons m'y fassent assassiner, je le leur -pardonne; mais je serai peut-être livré aux outrages de cette -abominable populace du Midi. Mourir sur le champ de bataille ce n'est -rien, mais au milieu de la boue et sous de telles mains!—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon se sépare enfin de M. de Caulaincourt sans que -celui-ci ait deviné ses intentions.</span> -Napoléon semblait en ce moment entrevoir avec horreur, non pas la mort -qu'il était trop habitué à braver pour la craindre, mais un supplice -infâme!... S'apercevant enfin que cet entretien avait singulièrement -duré, s'excusant d'avoir retenu si longtemps <span class="pagenum"><a id="page801" name="page801"></a>(p. 801)</span> M. de -Caulaincourt, il le renvoya avec des démonstrations encore plus -affectueuses, répétant qu'il le ferait rappeler quand il aurait besoin -de lui. M. de Caulaincourt le quitta, vivement frappé de ce qu'il -avait entendu, et persistant à voir dans ces longues récapitulations, -dans ces jugements suprêmes sur lui-même et sur les autres, un adieu -aux grandeurs et non pas à la vie.—Il se trompait. C'était un adieu à -la vie que Napoléon avait cru faire en s'épanchant de la sorte. Il -venait en effet de prendre la résolution étrange, et peu digne de lui, -de se donner la mort. Les caractères très-actifs éprouvent rarement le -dégoût de la vie, car ils s'en servent trop pour être tentés d'y -renoncer. -<span class="sidenote" title="En marge">Résolution de Napoléon de se donner la mort.</span> -Napoléon, qui a été l'un des êtres les plus actifs de la -nature humaine, n'avait donc aucun penchant au suicide; il le -dédaignait même comme une renonciation irréfléchie aux chances de -l'avenir, qui restent toujours aussi nombreuses qu'imprévues pour -quiconque sait supporter le fardeau passager des mauvais jours. -Néanmoins dans toute adversité, même le plus courageusement supportée, -il y a des moments d'abattement, où l'esprit et le caractère -fléchissent sous le poids du malheur. Napoléon eut dans cette journée -l'un de ces moments d'insurmontable défaillance. Le traité relatif à -sa famille étant signé, l'honneur des souverains y étant engagé, le -sort de son fils, de sa femme, de ses proches lui paraissant assuré, -il crut s'être acquitté de ses derniers devoirs. Il lui semblait -d'ailleurs que pour d'honnêtes gens sa mort imprimerait aux -engagements pris envers lui un caractère plus sacré, et qu'en cessant -de <span class="pagenum"><a id="page802" name="page802"></a>(p. 802)</span> le craindre on cesserait de le haïr. -<span class="sidenote" title="En marge">Motifs de cet acte de désespoir.</span> -Dès lors jugeant sa -carrière finie, ne se comprenant pas dans une petite île de la -Méditerranée, où il ne ferait plus rien que respirer l'air chaud -d'Italie, ne comptant pas même sur la ressource des affections de -famille, car dans cet instant de sinistre clairvoyance il devinait -qu'on ne lui laisserait ni son fils, ni sa femme, humilié d'avoir à -signer un traité dont le caractère était tout personnel et pour ainsi -dire pécuniaire, fatigué d'entendre chaque jour le bruit des -malédictions publiques, se voyant avec horreur dans son voyage à l'île -d'Elbe livré aux outrages d'une hideuse populace, il eut un moment -l'existence en aversion, et résolut de recourir à un poison qu'il -avait depuis longtemps gardé sous la main pour un cas extrême. En -Russie, au lendemain de la sanglante bataille de Malo-Jaroslawetz, -après la soudaine irruption des Cosaques qui avait mis sa personne en -péril, il avait entrevu la possibilité de devenir prisonnier des -Russes, et il avait demandé au docteur Yvan une forte potion d'opium -pour se soustraire à l'insupportable supplice d'orner le char du -vainqueur. Le docteur Yvan, comprenant la nécessité d'une telle -précaution, lui avait préparé la potion qu'il demandait, et avait eu -soin de la renfermer dans un sachet, pour qu'il pût la porter sur sa -personne, et n'en être jamais séparé. Rentré en France, Napoléon -n'avait pas voulu la détruire, et l'avait déposée dans son nécessaire -de voyage, où elle se trouvait encore.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Napoléon avale une forte dose d'opium.</span> -À la suite des accablantes réflexions de la journée, regardant le -sort des siens comme assuré, ne <span class="pagenum"><a id="page803" name="page803"></a>(p. 803)</span> croyant pas le compromettre -par sa mort, il choisit cette nuit du 11 avril pour en finir avec les -fatigues de la vie, qu'il ne pouvait plus supporter après les avoir -tant cherchées, et tirant de son nécessaire la redoutable potion, il -la délaya dans un peu d'eau, l'avala, puis se laissa retomber dans le -lit où il croyait s'endormir pour jamais.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'opium avalé, il rappelle M. de Caulaincourt.</span> -Disposé à y attendre les effets du poison, il voulut adresser encore -un adieu à M. de Caulaincourt, et surtout lui exprimer ses dernières -intentions relativement à sa femme et à son fils. Il le fit appeler -vers trois heures du matin, s'excusant de troubler son sommeil, mais -alléguant le besoin d'ajouter quelques instructions importantes à -celles qu'il lui avait déjà données. Son visage se distinguait à peine -à la lueur d'une lumière presque éteinte; sa voix était faible et -altérée. Sans parler de ce qu'il avait fait, il prit sous son chevet -une lettre et un portefeuille, et les présentant à M. de Caulaincourt, -il lui dit: Ce portefeuille et cette lettre sont destinés à ma femme -et à mon fils, et je vous prie de les leur remettre de votre propre -main. Ma femme et mon fils auront l'un et l'autre grand besoin des -conseils de votre prudence et de votre probité, car leur situation va -être bien difficile, et je vous demande de ne pas les quitter. Ce -nécessaire (il montrait son nécessaire de voyage) sera remis à Eugène. -Vous direz à Joséphine que j'ai pensé à elle avant de quitter la vie. -Prenez ce camée que vous garderez en mémoire de moi. Vous êtes un -honnête homme, qui avez cherché à me dire la vérité... -Embrassons-nous.—À ces dernières paroles qui ne pouvaient plus -laisser de <span class="pagenum"><a id="page804" name="page804"></a>(p. 804)</span> doute sur la résolution prise par Napoléon, M. de -Caulaincourt, quoique peu facile à émouvoir, saisit les mains de son -maître et les mouilla de ses larmes. Il aperçut près de lui un verre -portant encore les traces du breuvage mortel. Il interrogea -l'Empereur, qui, pour toute réponse, lui demanda de se contenir, de ne -pas le quitter, et de lui laisser achever paisiblement son agonie. M. -de Caulaincourt cherchait à s'échapper pour appeler du secours. -Napoléon, d'abord avec prière, puis avec autorité, lui prescrivit de -n'en rien faire, ne voulant aucun éclat, ni surtout aucun œil -étranger sur sa figure expirante.</p> - -<p>M. de Caulaincourt, paralysé en quelque sorte, était auprès du lit où -semblait près de s'éteindre cette existence prodigieuse, quand le -visage de Napoléon se contracta tout à coup. Il souffrait cruellement, -et s'efforçait de se roidir contre la douleur. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon rejette l'opium qu'il avait avalé.</span> -Bientôt des spasmes -violents indiquèrent des vomissements prochains. Après avoir résisté à -ce mouvement de la nature, Napoléon fut contraint de céder. Une partie -de la potion qu'il avait prise fut rejetée dans un bassin d'argent que -tenait M. de Caulaincourt. Celui-ci profita de l'occasion pour -s'éloigner un instant, et appeler du secours. Le docteur Yvan -accourut. Devant lui tout s'expliqua. Napoléon réclama de sa part un -dernier service, c'était de renouveler la dose d'opium, craignant que -celle qui restait dans son estomac ne suffît pas. Le docteur Yvan se -montra révolté d'une semblable proposition. Il avait pu rendre un -service de ce genre à son maître, en Russie, pour l'aider à se -soustraire à une situation affreuse, mais il regrettait amèrement de -l'avoir <span class="pagenum"><a id="page805" name="page805"></a>(p. 805)</span> fait, et, Napoléon insistant, il s'enfuit de sa -chambre où il ne reparut plus. En ce moment survinrent le général -Bertrand et M. de Bassano. Napoléon recommanda qu'on divulguât le -moins possible ce triste épisode de sa vie, espérant encore que ce -serait le dernier. On avait lieu de le penser en effet, car il -semblait accablé, et presque éteint. -<span class="sidenote" title="En marge">Long assoupissement.</span> -Il tomba dans un assoupissement -qui dura plusieurs heures.</p> - -<p>Ses fidèles serviteurs restèrent immobiles et consternés autour de -lui. De temps en temps il éprouvait des douleurs d'estomac cruelles, -et il dit plusieurs fois: Qu'il est difficile de mourir, quand sur le -champ de bataille c'est si facile! Ah! que ne suis-je mort à -Arcis-sur-Aube!—</p> - -<p>La nuit s'acheva sans amener de nouveaux accidents. Il commençait à -croire qu'il ne verrait pas cette fois le terme de la vie, et les -personnages dévoués qui l'entouraient l'espéraient aussi, bien heureux -qu'il ne fut pas mort, sans être très-satisfaits pour lui qu'il vécût. -Sur ces entrefaites on annonça le maréchal Macdonald qui, avant de -quitter Fontainebleau, désirait présenter ses hommages à l'Empereur -sans couronne.—Je recevrai bien volontiers ce digne homme, dit -Napoléon, mais qu'il attende. Je ne veux pas qu'il me voie dans l'état -où je suis.—Le comte Orloff de son côté attendait les ratifications -qu'il était venu chercher. On était au matin du 12; à cette heure M. -le comte d'Artois allait entrer dans Paris, et beaucoup de personnages -étaient pressés de quitter Fontainebleau. Napoléon voulut être un peu -remis avant de laisser qui que ce fût approcher de sa personne.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page806" name="page806"></a>(p. 806)</span> <span class="sidenote" title="En marge">Napoléon revient à la vie.</span> -Après un assez long assoupissement, M. de Caulaincourt et l'un des -trois personnages initiés au secret de cet empoisonnement, prirent -Napoléon dans leurs bras, et le transportèrent près d'une fenêtre -qu'on avait ouverte. L'air le ranima sensiblement.—Le destin en a -décidé, dit-il à M. de Caulaincourt, il faut vivre, et attendre ce que -veut de moi la Providence. Puis il consentit à recevoir le maréchal -Macdonald. Celui-ci fut introduit, sans être informé du secret qu'on -tenait caché pour tout le monde. Il trouva Napoléon étendu sur une -chaise longue, fut effrayé de l'état d'abattement où il le vit, et lui -en exprima respectueusement son chagrin<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Lien vers la note 26"><span class="smaller">[26]</span></a>. Napoléon feignit -d'attribuer à des souffrances d'estomac dont il était quelquefois -atteint, et qui annonçaient déjà la maladie dont il est mort, l'état -dans lequel il se montrait. Il serra affectueusement la main du -maréchal.— -<span class="sidenote" title="En marge">Ses adieux au maréchal Macdonald.</span> -Vous êtes, lui dit-il, un brave homme, dont j'apprécie la -généreuse conduite à mon égard, et je voudrais pouvoir vous témoigner -ma gratitude autrement qu'en paroles. Mais les honneurs, je n'en -dispose plus; de l'argent, je n'en ai point, et d'ailleurs il n'est -pas digne de vous. Mais je puis vous offrir un témoignage auquel vous -serez, je l'espère, plus sensible.—Alors demandant un sabre placé -près de son chevet, et le présentant au maréchal, Voici, lui dit-il, -le sabre de Mourad-Bey, qui fut un des trophées de la bataille -d'Aboukir, et que j'ai souvent porté. Vous le garderez en mémoire de -nos dernières relations, et vous le <span class="pagenum"><a id="page807" name="page807"></a>(p. 807)</span> transmettrez à vos -enfants.—Le maréchal accepta avec une vive émotion ce noble -témoignage, et embrassa l'Empereur avec effusion. Ils se quittèrent -pour ne plus se revoir, bien que leur carrière à l'un et à l'autre ne -fût pas finie. Le maréchal partit immédiatement pour Paris. Berthier -était parti aussi en promettant de revenir, mais d'une manière qui -n'avait pas persuadé son ancien maître.—Vous verrez qu'il ne -reviendra pas, avait dit Napoléon, tristement mais sans amertume.—</p> - -<p>Durant cet intervalle M. de Caulaincourt avait enfin trouvé le temps -d'expédier les ratifications du traité du 11 avril, et de les remettre -au comte Orloff revêtues de la signature impériale. -<span class="sidenote" title="En marge">Lettre de Marie-Louise qui rend à Napoléon quelque goût -pour la vie.</span> -Il était retourné -auprès de Napoléon, qui venait de recevoir de Marie-Louise une lettre -extrêmement affectueuse. Cette lettre lui donnait les nouvelles les -plus satisfaisantes de son fils, lui témoignait le dévouement le plus -complet, et exprimait la résolution de le rejoindre aussi promptement -que possible. Elle produisit sur Napoléon un effet extraordinaire. -Elle le rappela en quelque sorte à la vie. C'était comme si une -nouvelle existence se fût offerte à sa puissante imagination.—La -Providence l'a voulu, dit-il à M. de Caulaincourt, je vivrai.... Qui -peut sonder l'avenir! D'ailleurs ma femme, mon fils me suffisent. Je -les verrai, je l'espère, je les verrai souvent; quand on sera -convaincu que je ne songe plus à sortir de ma retraite, on me -permettra de les recevoir, peut-être de les aller visiter, et puis -j'écrirai l'histoire de ce que nous avons fait.... Caulaincourt, -s'écria-t-il, j'immortaliserai vos noms!... Puis il <span class="pagenum"><a id="page808" name="page808"></a>(p. 808)</span> ajouta: -Il y a encore là des raisons de vivre!....— -<span class="sidenote" title="En marge">Avenir qu'il entrevoit.</span> -Alors se rattachant avec -une prodigieuse mobilité à cette nouvelle existence dont il venait de -se tracer l'image, il s'occupa des détails de son établissement à -l'île d'Elbe, et voulut que M. de Caulaincourt allât lui-même, soit -auprès de Marie-Louise, soit auprès des souverains, pour régler la -manière dont sa femme le rejoindrait. Il n'avait songé à se réserver -aucun argent; tout le trésor de l'armée avait été épuisé pour la -solde. Il restait quelques millions à Marie-Louise. Son intention -était de les lui laisser, afin qu'elle n'eût de service à réclamer de -personne, et surtout pas de son père. Seulement d'après la nécessité -démontrée de recourir à cette unique ressource, il consentit à ce -qu'on partageât avec elle. -<span class="sidenote" title="En marge">Mission qu'il donne à M. de Caulaincourt auprès de -Marie-Louise et des souverains.</span> -Il chargea M. de Caulaincourt d'aller la -voir, et de lui conseiller de nouveau de demander une entrevue à -l'empereur François qui, touché peut-être par sa présence, lui -accorderait la Toscane. Elle devait ensuite venir le trouver par -Orléans sur la route du Bourbonnais. Toutefois il recommanda -itérativement à M. de Caulaincourt de ne pas presser Marie-Louise de -le rejoindre, de laisser à cet égard ses résolutions naître de son -cœur, car, dit-il plusieurs fois, je connais les femmes et surtout -la mienne! Au lieu de la cour de France, telle que je l'avais faite, -lui offrir une prison, c'est une bien grande épreuve! Si elle -m'apportait un visage triste ou ennuyé, j'en serais désolé. J'aime -mieux la solitude que le spectacle de la tristesse ou de l'ennui. Si -son inspiration la porte vers moi, je la recevrai à bras ouverts; -sinon, qu'elle reste à Parme ou à Florence, là où elle <span class="pagenum"><a id="page809" name="page809"></a>(p. 809)</span> -régnera enfin. Je ne lui demanderai que mon fils.—Après l'expression -de ces scrupules, Napoléon s'occupa des détails de son voyage. On -était convenu de le faire accompagner à l'île d'Elbe par des -commissaires des puissances, et il parut tenir surtout à la présence -du commissaire anglais.—Les Anglais, dit-il, sont un peuple libre, et -ils se respectent.—Tous ces détails réglés, il se sépara de M. de -Caulaincourt, en lui renouvelant ses témoignages de confiance absolue -et de gratitude éternelle. M. de Caulaincourt partit pour aller -remplir sa mission auprès de Marie-Louise et des souverains.</p> - -<p>Tandis que cette scène lugubre avait lieu à Fontainebleau, une scène -toute différente se passait à Paris, car au milieu des perpétuelles -vicissitudes de ce monde, la joie, incessamment portée des uns aux -autres, vient luire tout à coup sur des visages longtemps assombris, -en laissant plongés dans une noire tristesse les visages sur lesquels -elle n'avait cessé de briller. En effet tout était agitation, -empressement, démonstrations de dévouement autour de M. le comte -d'Artois, qui allait faire dans Paris son entrée solennelle.</p> - -<p>M. de Vitrolles avait rejoint le Prince le 7, et l'avait trouvé à -Nancy assistant à un <i lang="la">Te Deum</i> que l'on chantait pour célébrer ce -qu'on appelait la délivrance de la France. -<span class="sidenote" title="En marge">Voyage du comte d'Artois à travers les provinces envahies.</span> -M. le comte d'Artois fut -saisi d'une émotion bien naturelle en apprenant qu'il allait enfin -rentrer dans cette ville de Paris qu'il avait quittée en 1790, pour -vivre proscrit environ un quart de siècle. Il avait autour de lui -quelques amis fidèles, MM. François d'Escars, Jules de Polignac, -<span class="pagenum"><a id="page810" name="page810"></a>(p. 810)</span> Roger de Damas, de Bruges, l'abbé de Latil, qui partageaient -son bonheur et se préparaient à l'accompagner dans la capitale. Il -laissa M. le comte Roger de Damas à Nancy pour y prendre, sous le -titre de gouverneur, l'administration de la Lorraine, et après s'être -muni d'un uniforme de garde national, il se mit en route de manière à -être dans les environs de Paris le jour qui serait choisi pour son -entrée.</p> - -<p>Les provinces qu'on traversait étaient horriblement ravagées. Des -cadavres d'hommes et de chevaux infectaient les chemins; les bâtiments -de ferme étaient en cendres; les ponts étaient barricadés ou coupés; -la population était en fuite ou cachée, et accourait quand elle -entendait un roulement de voiture autre que celui des canons. On la -comblait de joie quand on lui annonçait la paix, et d'étonnement quand -à cette nouvelle on ajoutait celle du retour des Bourbons. Elle -restait froide au nom de ces princes, car dans les provinces de l'est -Napoléon était encore pour les habitants le défenseur du sol, bien que -par sa politique il y eût attiré les ennemis. -<span class="sidenote" title="En marge">Accueil d'abord embarrassé des populations.</span> -À Châlons, presque tout -le monde était absent. À Meaux, l'évêque, le préfet, les -fonctionnaires, les principaux habitants avaient quitté la ville pour -ne pas assister à l'arrivée du Prince. Pourtant M. le comte d'Artois, -dès qu'il pouvait se faire voir ou entendre, ne manquait jamais de -réussir. Avec peu de savoir, mais avec une remarquable facilité -d'expression, une bonne grâce parfaite, une noble figure à laquelle un -nez aquilin, une lèvre pendante donnaient tout à fait le caractère de -sa famille, et <span class="pagenum"><a id="page811" name="page811"></a>(p. 811)</span> qu'une grande expression de bonté, un extrême -désir de plaire rendaient agréable à tous, il avait de quoi ramener -les cœurs à lui. À Châlons, à Meaux, il finit par vaincre la -froideur de ceux qu'il put joindre, et les laissa beaucoup mieux -disposés qu'il ne les avait trouvés.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Lettre de M. de Talleyrand reçue en route, et annonçant les -conditions de l'entrée de M. le comte d'Artois.</span> -En approchant de Paris, M. de Vitrolles reçut une lettre de M. de -Talleyrand qui lui mandait ce qui s'était passé, c'est-à-dire -l'adoption et la publication de la Constitution du Sénat, l'obligation -imposée au Roi de jurer cette Constitution avant d'être mis en -possession de la royauté, par conséquent l'obligation pour M. le comte -d'Artois de prendre un engagement quelconque avant d'être reconnu -comme lieutenant général du royaume, enfin le désir universel des gens -raisonnables et notamment des souverains alliés, de voir la cocarde -tricolore adoptée par les princes de Bourbon. M. de Vitrolles, en -recevant cette lettre, courut chez M. le comte d'Artois, se récria -fort contre ce qu'il appelait la nonchalance, la légèreté de M. de -Talleyrand, qui ne savait, disait-il, résister à aucune demande, et, -faute de fermeté dans les vues, promettait tantôt à l'un tantôt à -l'autre, sans jamais tenir parole à personne. M. le comte d'Artois -avait l'âme tellement remplie de joie qu'il était difficile dans le -moment d'y faire entrer un sentiment triste. -<span class="sidenote" title="En marge">M. de Vitrolles envoyé en avant pour faire modifier ces -conditions.</span> -Lui et ses amis avaient -bien pour la cocarde tricolore une répugnance instinctive, mais les -subtilités constitutionnelles les touchaient moins, et le comte -d'Artois, étonné du courroux de M. de Vitrolles, lui demanda si tout -ce qu'on lui annonçait était vraiment assez <span class="pagenum"><a id="page812" name="page812"></a>(p. 812)</span> mauvais pour -prendre feu comme il faisait, et surtout pour en venir à un éclat. Le -Prince s'attacha donc lui-même à calmer M. de Vitrolles, et il fut -convenu que ce dernier irait clandestinement à Paris, pour y lever ou -éluder les principales difficultés. Pendant ce temps le Prince -continua son voyage, et vint coucher au château de Livry.</p> - -<p>M. de Vitrolles s'étant transporté le 11 au soir rue Saint-Florentin, -chez M. de Talleyrand, y trouva ce qu'il y avait laissé, c'est-à-dire -une confusion extrême, des Cosaques étendus dans la cour sur de la -paille, au premier étage l'empereur Alexandre entouré de son -état-major, à l'entre-sol le gouvernement provisoire, les membres de -ce gouvernement dans une pièce, quelques copistes dans une autre, et -M. de Talleyrand, tantôt dans celle-ci, tantôt dans celle-là, -accueillant les solliciteurs avec un sourire insignifiant, les -donneurs de conseils avec un mouvement de tête qui n'engageait à rien, -concluant le moins qu'il pouvait, et laissant faire le temps, qui fait -beaucoup de choses, mais qui cependant ne les fait pas toutes. M. de -Vitrolles, toujours fort actif, mais moins condescendant à mesure que -son prince était plus près de Paris, s'emporta vivement contre la -cocarde aux trois couleurs, et contre le serment exigé du roi Louis -XVIII avant l'investiture de la royauté. Il semblait dire que l'on -refuserait de telles conditions. Le visage incolore et ironique de M. -de Talleyrand était fort déconcertant pour les gens impétueux; il -sourit des menaces de M. de Vitrolles, et puis il en vint aux -explications.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Difficulté relative à la cocarde blanche.</span> -Au sujet de la cocarde, il était survenu un incident <span class="pagenum"><a id="page813" name="page813"></a>(p. 813)</span> assez -singulier, fortuit ou combiné, qui avait beaucoup simplifié la -difficulté. À peine la Constitution avait-elle été publiée que -beaucoup de royalistes, ivres de joie, s'étaient répandus dans les -provinces, annonçant le retour des Bourbons, et portant la cocarde -blanche à leur chapeau, comme si ce signe était désormais -universellement adopté. Deux ou trois d'entre eux s'étant rendus à -Rouen, auprès du maréchal Jourdan, qui commandait dans cette division -militaire, et que son aversion pour l'Empire, ses opinions libérales -et monarchiques, disposaient favorablement à l'égard des Bourbons -rappelés avec de bonnes lois, ils l'avaient trouvé prêt à adhérer aux -actes du Sénat; et comme de plus ils lui avaient dit que la cocarde -blanche avait été prise à Paris, le maréchal Jourdan n'attachant -d'importance qu'à l'acte essentiel, celui du rappel des Bourbons avec -une Constitution libérale, avait fait une adresse aux troupes pour -leur annoncer la nouvelle révolution, les inviter à s'y rallier, et -leur prescrire la cocarde blanche. Il leur avait même donné l'exemple -en la prenant lui-même. N'ayant affaire qu'à des détachements épars, à -des dépôts sans consistance, le maréchal n'avait rencontré aucune -résistance. La cocarde blanche avait été acceptée par les troupes, et -on était venu en donner la nouvelle à Paris comme une circonstance -déterminante, de manière qu'on avait pris cette cocarde à Rouen en -croyant suivre l'exemple de Paris, et on allait la prendre à Paris en -croyant suivre l'exemple de Rouen. Considérant ainsi la question comme -résolue, on avait, par une décision du 9, ordonné <span class="pagenum"><a id="page814" name="page814"></a>(p. 814)</span> à la garde -nationale parisienne d'arborer la cocarde blanche, bien qu'elle y eût -répugné d'abord. Sur ce point la difficulté se trouvait à peu près -surmontée, du moins pour la garde parisienne, et M. le comte d'Artois -devant porter l'uniforme de cette garde, qui était tricolore, on se -flattait d'avoir opéré une sorte de transaction entre les deux -drapeaux. Il fut donc admis que M. le comte d'Artois entrerait ayant -la cocarde blanche à son chapeau, et sur sa personne l'uniforme -tricolore de garde national.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Difficulté relative à la Constitution et à l'engagement -exigé de M. le comte d'Artois.</span> -Quant à la Constitution, l'arrangement était plus difficile. MM. de -Talleyrand, de Jaucourt, de Dalberg, membres du gouvernement -provisoire, discutaient la question avec M. de Vitrolles, et ne -savaient plus à quel expédient recourir pour résoudre la difficulté. -Sur ces entrefaites, quelques allants et venants s'étant introduits -chez M. de Talleyrand, on les admit à la consultation, et on chercha -comment on pourrait saisir M. le comte d'Artois de la lieutenance -générale du royaume, sans violer les décisions du Sénat, et sans faire -contracter à M. le comte d'Artois un engagement dont il n'avait pas le -goût, et qu'il n'était pas autorisé à prendre, n'ayant pas eu le temps -de consulter Louis XVIII. -<span class="sidenote" title="En marge">On ajourne cette seconde difficulté.</span> -Un expédient se présenta, c'était de faire -donner par M. de Talleyrand sa démission de président du gouvernement -provisoire, et de transmettre cette présidence à M. le comte d'Artois. -Mais, même dans ce cas, il fallait l'intervention du Sénat, et, pour -l'obtenir, on ne pouvait se dispenser de se lier de quelque manière -envers ce corps. Importuné de pareilles difficultés, M. de Talleyrand -dit à M. de Vitrolles: <span class="pagenum"><a id="page815" name="page815"></a>(p. 815)</span> Entrez d'abord, et nous verrons -ensuite...—Ainsi selon sa coutume il s'en fiait aux choses du soin de -s'arranger elles-mêmes, si on ne savait pas les arranger de sa propre -main.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">L'entrée de M. le comte d'Artois à Paris est fixée au 12 -avril.</span> -M. de Vitrolles retourna le 11 au soir au château de Livry, après être -convenu que le lendemain 12 avril M. le comte d'Artois ferait son -entrée dans Paris. M. de Talleyrand qui avait sous la main M. Ouvrard, -sortant à peine des prisons impériales, et toujours renommé pour son -luxe, le chargea d'aller à Livry faire tous les préparatifs de la -réception. On envoya aussi à Livry la garde nationale à cheval, et six -cents hommes à pied de cette même garde, pour servir d'escorte -d'honneur au prince. Celui-ci, rayonnant de joie, les accueillit avec -une cordialité qui les toucha beaucoup, et comme s'il eût voulu -corriger l'effet de la cocarde blanche placée à son chapeau, il leur -dit qu'il s'était procuré à Nancy un uniforme pareil au leur, et qu'il -entrerait le lendemain dans Paris avec le même habit qu'eux, comme -avec les mêmes sentiments. Des acclamations répondirent à ces -gracieuses paroles, et pour le moment gens d'autrefois, gens -d'aujourd'hui, parurent du meilleur accord.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Affluence et émotion des spectateurs.</span> -Le lendemain 12 une affluence considérable s'était formée dès le matin -sur la route et dans les rues aboutissant à la barrière de Bondy. Les -hommes qui étaient nés royalistes, ceux que la révolution avait faits -tels, et le nombre de ces derniers était grand, avaient pris les -devants afin d'assister à un spectacle bien imprévu pour eux, car -après l'échafaud de Louis XVI, après les victoires de Napoléon, qui -aurait <span class="pagenum"><a id="page816" name="page816"></a>(p. 816)</span> jamais cru que Paris s'ouvrirait encore pour recevoir -les Bourbons en triomphe? Pourtant, avec un peu de réflexion, on -aurait pu le prédire, car il faut compter sur de brusques et violents -retours, dès qu'on dépasse le but raisonnable et honnête des -révolutions. Mais qui est-ce qui réfléchit, surtout parmi les masses? -À cette époque, tant de gens avaient perdu leurs pères, leurs frères, -leurs enfants sur l'échafaud ou sur les champs de bataille; tant de -gens avaient eu leur famille dispersée, leur patrimoine envahi, que -leur émotion était profonde à la seule idée de revoir un prince qui -était pour eux la vivante image d'un temps où ils avaient été jeunes, -où ils croyaient avoir été heureux, et dont ils avaient oublié les -vices. Aussi, dans l'attente de la prochaine apparition du prince, des -milliers de visages étaient-ils fortement émus, et quelques-uns -mouillés de larmes. -<span class="sidenote" title="En marge">Dispositions de la garde nationale.</span> -La sage bourgeoisie de Paris, expression toujours -juste du sentiment public, longtemps attachée à Napoléon qui lui avait -procuré le repos avec la gloire, et détachée de lui uniquement par ses -fautes, avait bientôt compris que Napoléon renversé, les Bourbons -devenaient ses successeurs nécessaires et désirables, que le respect -qui entourait leur titre au trône, que la paix dont ils apportaient la -certitude, que la liberté qui pouvait se concilier si bien avec leur -antique autorité, étaient pour la France des gages d'un bonheur -paisible et durable. Cette bourgeoisie était donc animée des meilleurs -sentiments pour les Bourbons, et prête à se jeter dans leurs bras, -s'ils lui montraient un peu de bonne volonté et de bon sens. La -figure si avenante <span class="pagenum"><a id="page817" name="page817"></a>(p. 817)</span> de M. le comte d'Artois était tout à fait -propre à favoriser ces dispositions, et à les convertir en un élan -universel.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Entrée de M. le comte d'Artois dans Paris.</span> -Dès onze heures du matin, M. le comte d'Artois, entouré d'un grand -nombre de personnages à cheval appartenant à toutes les classes, mais -surtout à l'ancienne noblesse, se dirigea vers la barrière de Bondy. À -chaque instant de nouveaux-venus, des fonctionnaires de haut rang, des -officiers français, des officiers étrangers, accouraient pour se -joindre au cortége, et quand ils étaient reconnus, les rangs -s'ouvraient pour les laisser parvenir jusqu'au Prince. -<span class="sidenote" title="En marge">Animation des royalistes.</span> -Les royalistes -réunis autour de lui étaient singulièrement animés. Si parmi les -personnages qui survenaient, il y en avait quelques-uns de l'ancienne -noblesse dont la fidélité eût chancelé un moment, des cris frénétiques -de <cite>Vive le Roi!</cite> éclataient à leur présence, et prouvaient que -l'oubli ne serait pas pratiqué par les royalistes, même à l'égard les -uns des autres. M. de Montmorency, rattaché à l'Empire quand tout le -monde l'était en France, aide-major général de la garde nationale, -arrivant avec son chef, le général Dessoles, fut assailli de ces cris -affectés de <cite>Vive le Roi!</cite> comme si on avait eu besoin d'enseigner aux -Montmorency l'amour des Bourbons. En avançant vers la barrière, on vit -paraître un groupe de cavaliers en grand uniforme et en panache -tricolore: c'étaient les maréchaux Ney, Marmont, Moncey, Kellermann, -Sérurier, n'ayant pas quitté des couleurs qui étaient encore celles de -l'armée. Les cris recommencèrent, mais sans violence, car en présence -de ces hommes redoutables, <span class="pagenum"><a id="page818" name="page818"></a>(p. 818)</span> un instinct des plus prompts avait -appris, même aux plus fougueux amis du Prince, qu'il fallait se -contenir. Le maréchal Ney se trouvait en tête du groupe. Son énergique -figure, violemment contractée, décelait un extrême malaise, sans -aucune crainte toutefois, car personne n'eût osé lui manquer d'égards. -Au cri: -<span class="sidenote" title="En marge">Rencontre du Prince avec les maréchaux.</span> -<cite>Voilà les maréchaux!</cite> l'entourage du Prince s'ouvrit avec -empressement. M. le comte d'Artois poussant son cheval vers eux, leur -serra la main à tous.—Messieurs, leur dit-il, soyez les bienvenus, -Vous qui avez porté en tous lieux la gloire de la France. Croyez-le, -mon frère et moi n'avons pas été les derniers à applaudir à vos -exploits.—Placé auprès du Prince, touché de son accueil, le maréchal -Ney reprit bientôt une attitude plus aisée et plus naturelle. Près de -la barrière on trouva le gouvernement provisoire, son président en -tête, qui venait recevoir M. le comte d'Artois aux portes de la -capitale. M. de Talleyrand prononça quelques paroles courtoises, -respectueuses et brèves, auxquelles le Prince répondit par les mots -heureux que lui inspirait la situation. Puis on s'achemina vers -Notre-Dame, en suivant les grands quartiers de Paris. Dans les -faubourgs, le spectacle ne fut pas des plus animés; il changea sur les -boulevards. La bourgeoisie, sensible à l'espérance de la paix et du -repos, fortement émue par les souvenirs qui se pressaient dans tous -les esprits, charmée de la bonne mine du prince, lui fit l'accueil le -plus cordial. L'émotion alla croissant en approchant de la cathédrale. -À la porte de l'église M. le comte d'Artois fut reçu par le chapitre. -On s'était appliqué <span class="pagenum"><a id="page819" name="page819"></a>(p. 819)</span> à éloigner le cardinal Maury, archevêque -de Paris non institué, en l'accablant d'outrages pendant huit jours -dans tous les journaux de la capitale. Ainsi l'intrépide défenseur de -la cause royale dans l'Assemblée constituante, pour quelques actes de -faiblesse envers l'Empire, n'obtenait pas l'oubli promis à tous. -<span class="sidenote" title="En marge"><i lang="la">Te Deum</i> chanté à la cathédrale.</span> -Le Prince conduit sous le dais au fauteuil royal, y fut dans l'église -même l'objet de démonstrations bruyantes. Tous les grands -fonctionnaires de l'État, tous les états-majors étaient réunis dans la -basilique; le Sénat seul y manquait. Revenu à la dignité d'attitude -dont il n'aurait jamais dû s'écarter, il ne voulait assister à aucune -cérémonie qui pût signifier de sa part la reconnaissance de l'autorité -des Bourbons, tant qu'il n'y aurait pas un engagement pris à l'égard -de la Constitution. Les cris éclatèrent de nouveau lorsque le clergé -prononça ces paroles sacramentelles: <i lang="la">Domine, salvum fac regem -Ludovicum</i>, et le comte d'Artois qui ne les avait pas entendues depuis -que son auguste frère avait porté la tête sur l'échafaud, ne put -retenir ses pleurs.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Entrée du prince aux Tuileries.</span> -La cérémonie terminée, M. le comte d'Artois fut conduit aux Tuileries, -au milieu de la même affluence et d'acclamations toujours plus -significatives. À la porte du palais de ses pères, il fallut le -soutenir, tant était forte son émotion, et les assistants, les larmes -aux yeux, firent retentir l'air des cris de <cite>Vive le Roi!</cite> Monté au -premier étage du palais, il remercia ceux qui l'avaient accompagné, et -les maréchaux en particulier, qui durent alors se retirer. Ces -derniers, en quittant les Tuileries et en laissant le Prince au -milieu des grands personnages de <span class="pagenum"><a id="page820" name="page820"></a>(p. 820)</span> l'émigration, sentirent déjà -qu'ils seraient étrangers dans cette cour, au rétablissement de -laquelle ils venaient de participer, et un regard de défiance et de -regret indiqua ce pénible sentiment sur leur visage<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Lien vers la note 27"><span class="smaller">[27]</span></a>.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Effet général de l'entrée de M. le comte d'Artois à Paris.</span> -L'impression causée par cette journée dans la capitale avait été des -plus vives. Le Prince, par sa bonne grâce, son émotion sincère, -l'à-propos de son langage, y avait contribué sans doute, mais elle -était due surtout aux grands souvenirs du passé, si puissamment -réveillés en cette occasion. Il semblait que la nation et l'ancienne -royauté s'adressassent ces paroles: Nous avons cherché le bonheur les -uns sans les autres, nous n'avons marché qu'à travers le sang et les -ruines, réconcilions-nous, et soyons heureux en nous faisant des -concessions réciproques.—Certainement on ne se le disait pas avec -cette clarté, mais on le sentait confusément et profondément, et si -les souvenirs qui en ce moment remuaient fortement les âmes et les -rapprochaient, ne venaient pas bientôt les éloigner après les avoir -réunies, la France pouvait être heureuse en jouissant sous ses anciens -rois d'une paisible liberté. Mais que de sagesse il eût fallu à tous -pour qu'il en fût ainsi! Cependant il était permis de l'espérer, et -l'on était fondé à croire que la grande victime de Fontainebleau, -immolée par sa faute au bonheur public, suffirait pour l'assurer.</p> - -<p>Les Tuileries restèrent ouvertes le lendemain, et quiconque se -présentait avec un nom, peu ou point qualifié, s'il pouvait rappeler -qu'en telle ou telle <span class="pagenum"><a id="page821" name="page821"></a>(p. 821)</span> circonstance il avait vu les Princes, -avait souffert avec eux ou pour eux, était accueilli, et sentait sa -main affectueusement serrée par M. le comte d'Artois. -<span class="sidenote" title="En marge">Comparaison établie par les flatteurs entre Napoléon et les -Bourbons.</span> -En un instant on -répétait dans tout Paris les paroles sorties de la bouche du Prince, -et la flatterie, prompte à aider le sentiment, comparait sa personne -gracieuse et affable à la personne brusque et dure de l'usurpateur -déchu. On n'entendait, on ne lisait que de perpétuelles comparaisons -entre la tyrannie ombrageuse, défiante, souvent cruelle du soldat -parvenu, et l'autorité paternelle, douce et confiante des anciens -princes légitimes. On faisait sur ce thème mille jeux d'esprit plus ou -moins justes.—Nous avons eu assez de gloire, disait M. de Talleyrand -à M. le comte d'Artois, apportez-nous l'honneur.—Le génie était -autant en discrédit que la gloire. Ces mots de génie et de gloire, si -fastidieusement répétés depuis quinze ans, avaient fait place à -d'autres dans le vocabulaire des flatteurs, et on n'entendait parler -que du droit, de la légitimité, de l'antique sagesse. Ainsi, chaque -époque a son langage en vogue qu'il faut lui concéder, sans y attacher -plus d'importance qu'il ne convient.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Préparatifs du voyage de Napoléon.</span> -Les Bourbons étant rentrés aux Tuileries, il ne restait plus qu'à -emporter hors de France, et dans la retraite qui lui était destinée, -le lion vaincu et enfermé à Fontainebleau. M. de Caulaincourt avait -reçu mission de régler avec les souverains étrangers les détails du -voyage de Napoléon à travers la France, voyage difficile à cause des -provinces méridionales par lesquelles il fallait passer. Il avait été -convenu que chacune des grandes puissances <span class="pagenum"><a id="page822" name="page822"></a>(p. 822)</span> belligérantes, la -Russie, la Prusse, l'Autriche, l'Angleterre, enverrait un commissaire -chargé de la représenter auprès de Napoléon, et d'assurer le respect -de sa personne et l'exécution du traité du 11 avril. -<span class="sidenote" title="En marge">Commissaires étrangers chargés de l'accompagner.</span> -En désignant M. -de Schouvaloff comme son commissaire, Alexandre lui avait dit en -présence de M. de Caulaincourt: Votre tête me répond de celle de -Napoléon, car il y va de notre honneur, et c'est le premier de nos -devoirs de le faire respecter, et arriver sain et sauf à l'île -d'Elbe.—Ce monarque avait en même temps expédié un de ses officiers -auprès de Marie-Louise, pour qu'elle ne fût inquiétée ni par les -Cosaques, ni par les furieux du parti royaliste, naturellement plus -nombreux sur les bords de la Loire qu'ailleurs.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Marie-Louise à Blois; ses agitations, ses démêlés avec ses -beaux-frères.</span> -Marie-Louise, que nous avons laissée sur la route de Blois après la -bataille de Paris, avait voyagé à petites journées, le désespoir dans -l'âme, craignant pour la vie de son époux, pour la couronne de son -fils, pour son sort à elle-même, et, faute de lumières, ne sachant pas -mesurer ces différentes craintes à l'étendue réelle du danger. Les -nouvelles de la prise de Paris, du retour de Napoléon vers cette -capitale, de son abdication, et enfin de l'attribution du duché de -Parme à elle et à son fils, lui étaient successivement parvenues. Elle -avait cruellement souffert pendant ces diverses péripéties, car bien -qu'elle ne fût pas douée de la force qui produit les grands -dévouements, elle était douce, bonne, elle avait de l'attachement pour -Napoléon, et une véritable tendresse maternelle pour le Roi de Rome. -Le beau duché de Parme, où elle allait régner seule, <span class="pagenum"><a id="page823" name="page823"></a>(p. 823)</span> était -sans doute un certain dédommagement de ce qu'elle perdait; pourtant -elle y songeait à peine dans le moment, et la vue de son époux tombé -du plus haut des trônes dans une sorte de prison, touchait son âme -faible mais nullement insensible. D'après sa propre impulsion, et sur -les conseils de madame de Luçay, elle avait songé un instant à courir -à Fontainebleau pour se jeter dans les bras de Napoléon, et ne plus le -quitter. Mais le désir de voir son père afin d'en obtenir la Toscane, -désir dans lequel Napoléon l'avait lui-même encouragée, l'avait fait -hésiter. De plus un incident qui, bien qu'insignifiant, avait produit -sur elle une pénible impression, l'avait singulièrement indisposée -contre les Bonaparte. Ses beaux-frères voyant l'ennemi approcher de la -Loire, l'avaient engagée à se retirer au delà, ce qu'elle répugnait à -faire, et ce qui avait amené une scène tellement vive que ses -serviteurs l'entendant, étaient pour ainsi dire accourus à son -secours. Elle en avait conservé une extrême irritation, et quand des -officiers d'Alexandre et de l'empereur François étaient venus la -prendre sous leur protection, elle s'était livrée volontiers à eux, ne -se doutant pas qu'elle allait devenir avec son fils un gage dont la -coalition ne se dessaisirait jamais. Il avait été ensuite convenu -qu'elle se rendrait à Rambouillet pour y recevoir la visite de son -père.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Enlèvement du trésor personnel de Napoléon, que -Marie-Louise avait emporté avec elle.</span> -Avant son départ, la protection de la Russie et de l'Autriche ne put -lui épargner un genre d'outrage qui n'est que trop ordinaire au milieu -de semblables catastrophes. En quittant Paris, elle avait emporté le -reste du trésor personnel de Napoléon, <span class="pagenum"><a id="page824" name="page824"></a>(p. 824)</span> consistant en dix-huit -millions, or ou argent, et en une riche vaisselle. À ce trésor étaient -joints les diamants de la couronne. Les dix-huit millions étaient le -dernier débris des économies de Napoléon sur sa liste civile, et la -vaisselle d'or était sa propriété personnelle. Sur ces 18 millions, il -avait été envoyé quelques millions à Fontainebleau, soit pour la solde -de l'armée, soit pour la dépense du quartier général, et d'après -l'ordre formel de Napoléon lui-même, Marie-Louise avait mis environ -deux millions dans ses voitures, pour son propre usage. Il restait à -peu près dix millions dans les fourgons de la cour fugitive. Le -gouvernement provisoire manquant d'argent imagina d'envoyer des agents -à la suite de Marie-Louise, pour saisir ce trésor, sous prétexte qu'il -se composait de sommes dérobées aux caisses de l'État. Il n'en était -rien, mais on ne s'inquiète guère d'être vrai et juste en de pareilles -circonstances.</p> - -<p>Suivant une autre coutume de ces temps de crise, on choisit pour agent -un ennemi, et on le prit en outre dans les rangs inférieurs de -l'administration. C'était M. Dudon, expulsé du conseil d'État par -ordre de Napoléon. Cet agent s'étant rendu à Orléans, se saisit des -dix millions placés dans les fourgons du Trésor, de la vaisselle -personnelle de Napoléon, d'une partie des diamants de Marie-Louise, -malgré les réclamations de celle-ci et les efforts des commissaires -étrangers pour lui épargner une telle avanie. On rapporta à Paris ces -dépouilles impériales, dont le nouveau gouvernement avait grand -besoin.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Translation de Marie-Louise à Rambouillet.</span> -D'Orléans Marie-Louise se rendit à Rambouillet <span class="pagenum"><a id="page825" name="page825"></a>(p. 825)</span> pour y -attendre son père. L'empereur d'Autriche, entré le 15 avril à Paris, -où il avait été reçu en grande pompe par ses alliés, et avec beaucoup -de froideur par le peuple parisien qui jugeait sévèrement la conduite -du père de l'Impératrice, se rendit à Rambouillet afin de voir sa -fille. -<span class="sidenote" title="En marge">Son entrevue avec son père.</span> -Il la combla de témoignages de tendresse, et s'efforça de lui -persuader que tous ses malheurs étaient imputables à son mari; que -l'Autriche n'avait rien négligé pour amener une paix honorable, tantôt -à Prague, tantôt à Francfort, tantôt enfin à Châtillon; que jamais -Napoléon n'avait voulu y souscrire; que c'était un homme de génie sans -doute, mais absolument dépourvu de raison, et avec lequel l'Europe -avait été réduite à en venir aux dernières extrémités; que lui, -empereur d'Autriche, n'avait pu agir autrement qu'il n'avait fait; que -ses devoirs de souverain avaient dû passer avant sa tendresse de père; -que sa tendresse de père d'ailleurs n'était pas restée inactive, car -il avait ménagé à sa fille une belle principauté en Italie; qu'elle y -serait souveraine, qu'elle pourrait s'y occuper de son fils, et lui -préparer un doux et paisible avenir; que les plus favorisées des -branches de la maison impériale étaient rarement traitées aussi bien; -que, lorsque ce terrible orage serait passé, si elle voulait visiter -son époux, et même vivre avec lui, elle en aurait la liberté, mais -qu'actuellement, le plus sage était d'aller se reposer à Vienne des -émotions qui l'avaient si profondément agitée; qu'elle y serait -entourée des soins de sa famille jusqu'à ce qu'elle pût se rendre soit -à Parme, soit même à l'île d'Elbe; -<span class="sidenote" title="En marge">Elle consent à se rendre provisoirement à Vienne.</span> -mais qu'actuellement, il <span class="pagenum"><a id="page826" name="page826"></a>(p. 826)</span> -serait pénible, inconvenant de chercher à se réunir à Napoléon, pour -traverser la France en prisonnière; qu'elle serait pour lui un -embarras plutôt qu'un secours; que la vie, la sûreté de l'Empereur -vaincu et désarmé étaient un dépôt confié à l'honneur des monarques -alliés; qu'elle devait donc être tranquille à ce sujet, et suivre le -conseil de venir passer les premiers instants de cette séparation au -milieu des embrassements de sa famille et des souvenirs de son -enfance.</p> - -<p>Marie-Louise, trouvant commode pour sa faiblesse ce qu'on lui -proposait du reste avec les formes les plus affectueuses, adhéra aux -désirs de son père, et consentit à se diriger sur Vienne, tandis que -Napoléon s'acheminerait vers l'île d'Elbe. Elle chargea M. de -Caulaincourt d'assurer Napoléon de son affection, de sa constance, de -son désir de le rejoindre le plus tôt possible, et de sa résolution de -lui amener son fils, dont elle promettait de prendre, et dont elle -prenait en effet le plus grand soin.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Dispersion de la famille impériale, sa retraite en Suisse -et en Italie.</span> -Quant aux frères de Napoléon, à ses sœurs, à sa mère, ils se -dispersèrent tous après le départ de Marie-Louise, et cherchèrent à -gagner au plus vite les frontières de Suisse et d'Italie, pour s'y -soustraire aux avanies dont ils étaient menacés. Quant aux divers -ministres et agents du gouvernement impérial qui avaient accompagné la -Régente à Blois, ils se dispersèrent également, et la plupart pour -venir à Paris adhérer aux actes du Sénat.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Derniers moments de Napoléon à Fontainebleau.</span> -Tel fut le sort de tout ce qui appartenait à Napoléon durant ces -derniers jours. En attendant il <span class="pagenum"><a id="page827" name="page827"></a>(p. 827)</span> était à Fontainebleau, -parfaitement résigné aux rigueurs du destin, impatient de voir les -préparatifs de son voyage terminés, et d'être enfin rendu dans le lieu -où il allait goûter un genre de repos dont il ne pouvait pressentir -encore ni la nature ni la durée. Chaque jour il voyait la solitude -s'accroître autour de lui. Il trouvait tout simple qu'on le quittât, -car ces militaires qui l'avaient suivi partout, le dernier jour -excepté, devaient être pressés de se rallier aux Bourbons, pour -conserver des positions qui étaient le juste prix des travaux de leur -vie. Il aurait voulu seulement qu'ils y missent un peu plus de -franchise, et, pour les y encourager, il leur adressait le plus noble -langage.—Servez les Bourbons, leur disait-il, servez-les bien; il ne -vous reste pas d'autre conduite à tenir. S'ils se comportent avec -sagesse, la France sous leur autorité peut être heureuse et respectée. -J'ai résisté à M. de Caulaincourt dans ses vives instances pour me -faire accepter la paix de Châtillon. J'avais raison. Pour moi ces -conditions étaient humiliantes; elles ne le sont pas pour les -Bourbons. Ils retrouvent la France qu'ils avaient laissée, et peuvent -l'accepter avec dignité. Telle quelle la France sera encore bien -puissante, et quoique géographiquement un peu moindre, elle demeurera -moralement aussi grande par son courage, son génie, ses arts, -l'influence de son esprit sur le monde. Si son territoire est amoindri -sa gloire ne l'est pas. Le souvenir de nos victoires lui restera comme -une grandeur impérissable, et qui pèsera d'un poids immense dans les -conseils de l'Europe. Servez-la donc sous les princes que ramène en -ce <span class="pagenum"><a id="page828" name="page828"></a>(p. 828)</span> moment la fortune variable des révolutions, servez-la sous -eux comme vous avez fait sous moi. Ne leur rendez pas la tâche trop -difficile, et quittez-moi, en me gardant seulement un souvenir.—</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Profond isolement dans lequel on le laisse.</span> -Tel est le résumé du langage qu'il tenait tous les jours dans la -solitude croissante de Fontainebleau. On a vu comment Ney et Macdonald -s'étaient séparés de lui. Oudinot, Lefebvre, Moncey l'avaient quitté, -chacun à sa manière. Berthier s'était retiré aussi, mais en quelque -sorte par un ordre de son maître. Napoléon lui avait confié le -commandement de l'armée pour qu'il le transmît au gouvernement -provisoire, et que pendant cette transmission il pût confirmer les -grades qui étaient le prix du sang versé dans la dernière campagne. -Berthier avait promis de revenir; Napoléon l'attendait, et en voyant -les heures, les jours s'écouler sans qu'il reparût, désespérait de le -voir, et en souffrait sans se plaindre. Au lieu de l'arrivée de -Berthier, c'était chaque jour un nouveau départ de quelque officier de -haut grade. L'un quittait Fontainebleau pour raison de santé, l'autre -pour raison de famille ou d'affaires; tous promettaient de reparaître -bientôt, aucun n'y songeait. Napoléon feignait d'entrer dans les -motifs de chacun, serrait affectueusement la main des partants, car il -savait que c'étaient des adieux définitifs qu'il recevait, et leur -laissait dire, sans le croire, qu'ils allaient revenir. Peu à peu le -palais de Fontainebleau était devenu désert. Dans ses cours -silencieuses on avait quelquefois encore l'oreille frappée par des -bruits de voitures, on écoutait, et c'étaient des voitures qui s'en -allaient. Napoléon assistait <span class="pagenum"><a id="page829" name="page829"></a>(p. 829)</span> ainsi tout vivant à sa propre -fin. Qui n'a vu souvent, à l'entrée de l'hiver, au milieu des -campagnes déjà ravagées, un chêne puissant, étalant au loin ses -rameaux sans verdure, et ayant à ses pieds les débris desséchés de sa -riche végétation! Tout autour règnent le froid et le silence, et par -intervalles on entend à peine le bruit léger d'une feuille qui tombe. -L'arbre immobile et fier n'a plus que quelques feuilles jaunies prêtes -à se détacher comme les autres, mais il n'en domine pas moins la -plaine de sa tête sublime et dépouillée. Ainsi Napoléon voyait -disparaître une à une les fidélités qui l'avaient suivi à travers les -innombrables vicissitudes de sa vie. Il y en avait qui tenaient un -jour, deux jours de plus, et qui expiraient an troisième. -<span class="sidenote" title="En marge">Fidélité du général Drouot, du général Bertrand, de MM. de -Caulaincourt et de Bassano.</span> -Toutes -finissaient par arriver au terme. Il en était quelques-unes pourtant -que rien n'avait pu ébranler. Drouot, l'improbation dans le cœur, -la tristesse sur le front, le respect à la bouche, était demeuré -auprès de son maître malheureux. Le général Bertrand avait suivi ce -généreux exemple. Les ducs de Vicence et de Bassano étaient restés -aussi. Le duc de Vicence n'était pas plus flatteur qu'autrefois, le -duc de Bassano l'était presque davantage, et donnait ainsi de sa -longue soumission une honorable excuse, en prouvant qu'elle tenait à -une admiration de Napoléon, sincère, absolue, indépendante du temps et -des événements. Napoléon, touché de son dévouement, lui adressa plus -d'une fois ces paroles consolatrices: Bassano, ils prétendent que -c'est vous qui m'avez empêché de faire la paix!... qu'en -dites-vous?... Cette accusation doit <span class="pagenum"><a id="page830" name="page830"></a>(p. 830)</span> vous faire sourire, -comme toutes celles qu'on me prodigue aujourd'hui... Et Napoléon lui -avait autant de fois serré la main, avouant ainsi de la manière la -plus noble qu'il était le seul coupable.</p> - -<a id="imgp839" name="imgp839"></a> -<div class="figcenter"> -<img src="images/imgp839.jpg" width="450" height="339" alt="" title="Soldats." /> -</div> - -<p>Cette longue agonie devait finir. Les commissaires des puissances -étaient arrivés, et Napoléon les avait parfaitement accueillis, -excepté le commissaire prussien, qui lui rappelait deux souvenirs -pénibles: ses anciens torts envers la Prusse, et la conduite odieuse -de l'armée prussienne envers nos provinces ravagées. Il l'avait traité -avec politesse et froideur. Tout étant prêt dès le 18, Napoléon, mieux -informé de ce qui s'était passé à Rambouillet entre sa femme et son -beau-père, comprit que cette entrevue de laquelle il avait espéré -quelque chose, moins pour lui que pour Marie-Louise et le Roi de Rome, -n'aboutirait qu'à le priver de leur présence, et que ces êtres chéris, -considérés non comme une famille, mais comme une partie des grandeurs -du trône, lui seraient probablement enlevés avec le trône lui-même. -<span class="sidenote" title="En marge">Départ de Napoléon.</span> -Il en conçut un mouvement d'irritation fort vif, et un instant fut prêt à -briser le traité du 11 avril, et à se précipiter dans de nouvelles -aventures. Revenu bientôt à la raison et à la résignation, il se -montra résolu à partir. Mais les ordres pour le gouverneur de l'île -d'Elbe n'étant pas assez explicites, M. de Caulaincourt courut de -nouveau à Paris pour les faire préciser. Enfin le 20 au matin, plus -rien ne manquant, Napoléon se décida à quitter Fontainebleau. Le -bataillon de sa garde destiné à le suivre à l'île d'Elbe était déjà en -route. La garde elle-même était campée à Fontainebleau. Il <span class="pagenum"><a id="page831" name="page831"></a>(p. 831)</span> -voulut lui adresser ses adieux. Il la fit ranger en cercle autour de -lui, dans la cour du château, puis, en présence de ses vieux soldats -profondément émus, il prononça les paroles suivantes: -<span class="sidenote" title="En marge">Ses adieux à sa garde.</span> -«Soldats, vous -mes vieux compagnons d'armes, que j'ai toujours trouvés sur le chemin -de l'honneur, il faut enfin nous quitter. J'aurais pu rester plus -longtemps au milieu de vous, mais il aurait fallu prolonger une lutte -cruelle, ajouter peut-être la guerre civile à la guerre étrangère, et -je n'ai pu me résoudre à déchirer plus longtemps le sein de la France. -Jouissez du repos que vous avez si justement acquis, et soyez heureux. -Quant à moi, ne me plaignez pas. Il me reste une mission, et c'est -pour la remplir que je consens à vivre, c'est de raconter à la -postérité les grandes choses que nous avons faites ensemble. Je -voudrais vous serrer tous dans mes bras, mais laissez-moi embrasser ce -drapeau qui vous représente....—Alors attirant à lui le général -Petit, qui portait le drapeau de la vieille garde, et qui était le -modèle accompli de l'héroïsme modeste, il pressa sur sa poitrine le -drapeau et le général, au milieu des cris et des larmes des -assistants, puis il se jeta dans le fond de sa voiture, les yeux -humides, et ayant attendri les commissaires eux-mêmes chargés de -l'accompagner.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Voyage de Napoléon.</span> -Son voyage se fit d'abord lentement. Le général Drouot ouvrait la -marche dans une voiture. Napoléon suivait, ayant dans la sienne le -général Bertrand; les commissaires des puissances venaient ensuite. -Pendant les premiers relais, des détachements à cheval de la garde -accompagnèrent le cortége. <span class="pagenum"><a id="page832" name="page832"></a>(p. 832)</span> Plus loin, les détachements -manquant on marcha sans escorte. -<span class="sidenote" title="En marge">Accueil qu'il reçoit dans la Bourgogne et le Bourbonnais.</span> -Dans la partie de la France qu'on -traversait, et jusqu'au milieu du Bourbonnais, Napoléon fut accueilli -par les acclamations du peuple, qui tout en maudissant la conscription -et les droits réunis voyait en lui le héros malheureux et le vaillant -défenseur du sol national. Tandis que la foule entourait sa voiture en -criant: <cite>Vive l'Empereur!</cite> elle faisait entendre autour de celle des -commissaires le cri: <cite>À bas les étrangers!</cite> Plusieurs fois Napoléon -s'excusa auprès d'eux de manifestations qu'il ne dépendait pas de lui -d'empêcher, mais qui prouvaient cependant qu'il n'était pas dans toute -la France aussi impopulaire qu'on avait voulu le dire. En général il -s'entretenait librement et doucement avec les fonctionnaires qu'il -rencontrait sur la route, recevait leurs adieux, et leur faisait les -siens, avec une parfaite tranquillité d'esprit.</p> - -<p>Bientôt le voyage devint plus pénible. Aux environs de Moulins les -cris de <cite>Vive l'Empereur!</cite> cessèrent, et ceux de <cite>Vive le Roi!</cite> -<cite>Vivent les Bourbons!</cite> se firent entendre. Entre Moulins et Lyon, le -peuple ne montra que de la curiosité, sans y ajouter aucun témoignage -significatif. À Lyon Napoléon avait toujours compté beaucoup de -partisans, sensibles à ce qu'il avait fait pour leur ville et pour -leur industrie; néanmoins il y avait aussi une portion de la -population qui professait des sentiments entièrement contraires. Afin -d'éviter toute manifestation on traversa Lyon pendant la nuit. -<span class="sidenote" title="En marge">Accueil à Lyon.</span> -Pourtant quelques cris de <cite>Vive l'Empereur!</cite> accueillirent le cortége -impérial. Mais ce furent les derniers. En traversant <span class="pagenum"><a id="page833" name="page833"></a>(p. 833)</span> Valence -Napoléon rencontra le maréchal Augereau qui venait de publier une -proclamation indigne, rédigée, dit-on, par le duc d'Otrante, et se -terminant par ces mots: -<span class="sidenote" title="En marge">Rencontre avec Augereau.</span> -«Soldats, vous êtes déliés de vos serments; -vous l'êtes par la nation en qui réside la souveraineté; vous l'êtes -encore, s'il était nécessaire, par l'abdication même d'un homme, qui, -après avoir immolé des millions de victimes à sa cruelle ambition, -<cite>n'a pas su mourir en soldat</cite>.» Le pauvre Augereau l'avait su encore -moins, et ne s'était pas exposé à mourir sur la Saône et le Rhône, où -il avait contribué par sa faiblesse et son ineptie à ruiner les -affaires de la France. Napoléon qui ne connaissait pas sa -proclamation, mais qui connaissait sa triste campagne, ne lui fit -cependant aucun reproche, l'accueillit avec une familiarité -indulgente, et l'embrassa même en le quittant. En avançant vers le -Midi les cris de <cite>Vive le Roi!</cite> se multiplièrent, et bientôt s'y -ajoutèrent ceux-ci: <cite>À bas le tyran!</cite> <cite>À mort le tyran!</cite>—À Orange -notamment, ces cris furent proférés avec violence. À Avignon, la -population ameutée demandait avec emportement qu'on lui livrât <cite>le -Corse</cite> pour le mettre en pièces et le précipiter dans le Rhône. Tandis -qu'on traitait de la sorte le génie, coupable mais glorieux, dans -lequel s'étaient longtemps personnifiées la prospérité et la grandeur -de la France, on criait: <cite>Vivent les alliés!</cite> autour de la voiture des -commissaires. Du reste cette faveur pour l'étranger était heureuse en -ce moment, car sans la popularité dont jouissaient les représentants -des puissances, Napoléon égorgé eût devancé dans les eaux <span class="pagenum"><a id="page834" name="page834"></a>(p. 834)</span> du -Rhône l'infortuné maréchal Brune. Il fallut en effet tous les efforts -des commissaires, des autorités, de la gendarmerie, pour empêcher un -horrible forfait. -<span class="sidenote" title="En marge">Scènes épouvantables à Orgon.</span> -À Orgon, on annonçait un nombreux rassemblement de -peuple, et des scènes plus violentes encore. Ces populations ardentes, -exaspérées par la conscription, par les droits réunis, et par une -longue privation de tout commerce, étaient royalistes en 1814, comme -elles avaient été terroristes en 1793, et n'avaient besoin que d'une -occasion pour se montrer aussi sanguinaires. -<span class="sidenote" title="En marge">Napoléon obligé de revêtir un uniforme étranger.</span> -Les commissaires, chargés -d'une immense responsabilité, ne virent d'autre moyen d'échapper au -péril que de faire prendre à Napoléon un déguisement, et on l'obligea -de revêtir un uniforme étranger, afin qu'il parût être un des -officiers composant le cortége. Cette humiliation, la plus douloureuse -qu'il eût encore subie, avait été, on s'en souvient, présente à son -esprit lorsqu'il avait avalé le poison préparé par le docteur Yvan; et -pourtant toute douloureuse qu'elle était, on put bientôt reconnaître à -quel point elle était nécessaire. Lorsqu'on eut atteint la petite -ville d'Orgon, le peuple armé d'une potence, se présenta en demandant -le tyran, et se jeta sur la voiture impériale pour l'ouvrir de force. -Elle ne contenait que le général Bertrand, qui peut-être eût payé de -sa vie la fureur excitée contre son maître, si M. de Schouvaloff se -jetant à bas de sa voiture, et comme tous les Russes parlant très-bien -le français, n'eût cherché à réveiller chez ces furieux les sentiments -que devait inspirer un vaincu, un prisonnier. Au surplus son uniforme -russe servit M. de <span class="pagenum"><a id="page835" name="page835"></a>(p. 835)</span> Schouvaloff plus que son langage, et il -parvint à calmer les plus emportés. Pendant ce temps les voitures -échappèrent au péril. Aux relais suivants les scènes de violence -allèrent en diminuant, et elles cessèrent tout à fait en approchant de -la mer.</p> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Sa douleur.</span> -Durant ces cruelles épreuves, Napoléon immobile, silencieux, affectant -le plus souvent le mépris, ne put cependant demeurer toujours -insensible aux cris répétés de la haine publique, et une fois enfin il -fondit en larmes. Il se remit promptement, et tâcha de reprendre une -hautaine impassibilité, sans pouvoir toutefois s'empêcher de sentir, à -travers la bassesse de ces démonstrations, cette tardive mais -infaillible justice des choses, qui serait odieuse à contempler si on -ne la considérait que dans les vils instruments qu'elle emploie, mais -qui paraît bientôt, si on élève la vue jusqu'à elle, aussi profonde -que terriblement rémunératrice. Il ne reste aux grands esprits qui -l'ont provoquée par leurs fautes, qu'un honneur, une consolation, -c'est de la reconnaître, de la comprendre, et de se résigner à ses -arrêts. Après avoir fait couler, non par méchanceté de cœur, mais -par excès d'ambition, plus de sang que n'en versèrent les conquérants -d'Asie, Napoléon sentait bien, sans le dire, qu'il s'était exposé à -ces violentes manifestations de la multitude. Hélas! elle a souvent -traîné dans une boue sanglante des sages, des héros vertueux, qui -n'avaient mérité que ses hommages, et il faut bien avouer que si elle -n'avait jamais été plus basse qu'en cette occasion, il lui était -souvent arrivé d'être plus injuste!</p> - -<p><span class="sidedate" title="En marge">Mai 1814.</span> -<span class="sidenote" title="En marge">Arrivée de Napoléon à l'île d'Elbe.</span> -Ce supplice fut terrible, mais heureusement court. <span class="pagenum"><a id="page836" name="page836"></a>(p. 836)</span> Napoléon -trouva au golfe de Saint-Raphaël une frégate anglaise, l'<i lang="en">Undaunted</i>, -que le colonel Campbell (commissaire pour l'Angleterre) avait fait -préparer. Il s'embarqua le 28 avril pour l'île d'Elbe, et jeta l'ancre -le 3 mai dans la rade de Porto-Ferrajo. -<span class="sidenote" title="En marge">Joie des habitants de cette île.</span> -Le lendemain 4 il débarqua au -milieu des cris de joie d'une population qui était fière d'avoir pour -souverain ce monarque tombé du plus grand des trônes, apportant, -disait-on, d'immenses trésors, et devant combler l'île de bienfaits. -Pour le dédommager des hommages de l'univers, il avait ainsi les -applaudissements de quelques mille insulaires vivant de la pêche ou du -travail des mines! Vaine et cruelle comédie des choses humaines! -Napoléon, empereur du grand Empire qui s'était étendu de Rome à -Lubeck, Napoléon était aujourd'hui le monarque applaudi de l'île -d'Elbe!</p> -</div> - - -<div class="chapter"> -<h2>CONCLUSION.</h2> - -<p><span class="sidenote" title="En marge">Considérations sur l'ensemble du règne de Napoléon, depuis -le 18 brumaire jusqu'à la première abdication, en 1814.</span> -En voyant finir si désastreusement ce règne prodigieux, les réflexions -se pressent en foule dans l'esprit, suggérées par la grandeur, -l'abondance, le caractère étrange des événements! Recueillons-les -avant de clore ce récit, pour notre instruction et pour celle des -siècles à venir.</p> - -<p>Le gouvernement républicain en 1795, ayant <span class="pagenum"><a id="page837" name="page837"></a>(p. 837)</span> cessé d'être -sanguinaire sans cesser d'être persécuteur, avait imposé la paix à -l'Espagne, à la Prusse, à l'Allemagne du Nord, et restait engagé dans -une guerre traînante avec l'Autriche, obstinée avec l'Angleterre, -guerre qu'il soutenait pour ainsi dire par habitude, au moyen de -soldats admirables, de généraux excellents mais désunis, lorsque -apparut tout à coup à l'armée des Alpes un jeune officier -d'artillerie, de petite taille, de visage sauvage mais superbe, -d'esprit singulier mais frappant, tour à tour taciturne ou prodigue de -ses paroles, un moment disgracié par la République, et relégué alors -dans les bureaux du Directoire dont il attira l'attention par des -opinions justes et profondes sur chaque circonstance de la guerre, ce -qui lui valut le commandement de Paris dans la journée du 13 -vendémiaire, et bientôt le commandement des troupes d'Italie. -Reparaissant au milieu d'elles comme général en chef, il imprima tout -à coup aux événements un mouvement extraordinaire, franchit les Alpes -dont on n'avait jamais fait que toucher le pied, envahit la Lombardie, -y attira toute la guerre, vainquit l'une après l'autre les armées de -l'Autriche, lassa sa constance, lui arracha la reconnaissance de nos -conquêtes, la força de souscrire à des pertes immenses pour elle-même, -donna ainsi la paix au continent, et à ses actes étonnants ajouta un -langage entièrement nouveau par son originalité et sa grandeur, -langage qu'on peut appeler l'éloquence militaire. Que ce jeune homme -extraordinaire, apparaissant comme un météore sur cet horizon troublé -et sanglant, n'y attirât pas tous les <span class="pagenum"><a id="page838" name="page838"></a>(p. 838)</span> regards, et ne finît -par les charmer, c'était impossible! La France eût-elle été de glace, -ce qu'elle ne fut jamais, la France eût été séduite. Elle fut séduite -en effet, et le monde avec elle.</p> - -<p>Entre les puissances auxquelles la Révolution avait jeté le gant, une -seule restait à vaincre, c'était l'Angleterre. Retirée sur son -élément, inaccessible pour nous comme nous l'étions pour elle, on eût -dit qu'elle ne pouvait être ni vaincue ni victorieuse. Le Directoire -cherchant à occuper le conquérant de l'Italie, et le regardant comme -le capitaine non-seulement le plus grand du siècle, mais le plus -fécond en ressources, le chargea de surmonter la difficulté physique -qui nous sépare de notre éternelle rivale. Le jeune Bonaparte, nommé -général de l'armée de l'Océan, ne trouvant pas suffisants les apprêts -qu'on avait faits pour franchir le Pas-de-Calais, et dominé par sa -puissante imagination, voulut attaquer l'Angleterre en Orient. Il fit -décider l'expédition d'Égypte, franchit sous les yeux mêmes de Nelson -la Méditerranée avec cinq cents voiles, prit Malte en passant, -descendit au pied de la colonne de Pompée, vainquit les Mameluks aux -Pyramides, les janissaires à Aboukir, et devenu maître de l'Égypte, se -livra pendant quelques mois à des rêves merveilleux qui embrassaient à -la fois l'Orient et l'Occident. Tout à coup, en apprenant que par sa -nature anarchique le Directoire s'était attiré de nouveau la guerre, -et que grâce à son incapacité il la faisait mal, le général Bonaparte -abandonna l'Égypte, traversa la mer une seconde fois, et, par sa -subite apparition, surprit, ravit la France désolée. <span class="pagenum"><a id="page839" name="page839"></a>(p. 839)</span> Il -n'avait pas été plus prompt à désirer le pouvoir que la France à le -lui offrir, car à le voir diriger la guerre, administrer les provinces -conquises, manier en un mot toutes choses, elle avait reconnu en lui -un chef d'empire autant qu'un grand capitaine. Devenu Premier Consul, -il signa dans l'espace de deux ans la paix du continent à Lunéville, -la paix des mers à Amiens, pacifia la Vendée, réconcilia l'Église avec -la Révolution française, releva les autels, rétablit le calme en -France et en Europe, et fit respirer le monde fatigué de douze ans -d'agitations sanglantes. En récompense de tant de prodiges, revêtu en -1802 du pouvoir pour la durée de sa vie, il travaillait au milieu de -l'admiration universelle à reconstituer la France et l'Europe!</p> - -<p>Qui pouvait empêcher un tel homme de demeurer en repos, et de jouir -paisiblement du bonheur qu'il avait procuré aux autres et à lui-même? -Quelques esprits pénétrants, en voyant son activité dévorante, -éprouvaient une sorte de terreur involontaire, mais la génération de -cette époque se livrait à lui en toute confiance, et, en effet, à -entendre ce jeune homme, il était difficile de mettre en doute sa -profonde sagesse. Il ne ressortait pas des événements de cette -terrible Révolution française un seul enseignement qui n'eût -profondément pénétré dans son esprit, et n'y eût jeté une abondante -lumière. Il ne parlait du régicide et de l'effusion du sang humain -qu'avec horreur. Il jugeait extravagantes et odieuses les fureurs des -partis, et avait voulu y mettre un terme en pacifiant la Vendée et en -rappelant les émigrés. Il trouvait la prétention de la <span class="pagenum"><a id="page840" name="page840"></a>(p. 840)</span> -Révolution française, de régler à elle seule les affaires de religion -sans tenir aucun compte de l'autorité pontificale, tyrannique pour les -consciences, dangereuse pour l'État, et après s'être entendu avec le -Pape, il avait rouvert les églises, et assisté à la messe en présence -des révolutionnaires courroucés. Il avait horreur du désordre -financier, du papier-monnaie, de la banqueroute, et traitait avec -mépris ces flatteurs de la populace qui avaient aboli les impôts -indirects. En outre, la guerre qui était son art, sa gloire, sa -puissance, il s'était attaché à la décrier dans des diatribes -éloquentes contre M. Pitt, insérées au <cite>Moniteur</cite>, et disait qu'il -voudrait bien qu'on envoyât M. Pitt et ses adhérents bivouaquer sur -des champs de bataille ensanglantés, ou croiser jour et nuit au milieu -des tempêtes de l'Océan, pour leur enseigner ce que c'était que la -guerre. Enfin, il n'avait pas assez de raillerie pour les inventeurs -de la République universelle, qui voulaient soumettre l'Europe à une -seule puissance, et prétendaient de plus la constituer sur un type -imaginaire tiré de leur cerveau! Qui donc avait quelque chose à -enseigner à ce jeune homme que la Révolution française avait si bien -instruit? Hélas! il était si sage, si bien pensant, quand il -s'agissait de juger les passions des autres, mais quand il s'agirait -de résister aux siennes, qu'adviendrait-il?</p> - -<p>Pour le moment le jeune Consul n'avait rien à désirer, et ne laissait -rien à désirer au monde. Son pouvoir était sans limites, en vertu -non-seulement des lois, mais de l'adhésion universelle. Ce pouvoir il -l'avait pour la vie, ce qui était bien suffisant pour <span class="pagenum"><a id="page841" name="page841"></a>(p. 841)</span> un mari -sans enfants, et il avait la faculté de choisir son successeur, ce qui -lui permettait de régler l'avenir selon l'intérêt public, et selon ses -propres affections. Quant à la France, elle avait, grâce à la -Révolution et à lui, une position qu'elle n'avait jamais eue dans le -monde, qu'elle ne devait point avoir, même quand elle commanderait de -Cadix à Lubeck. Elle avait pour frontières les Alpes, le Rhin, -l'Escaut, c'est-à-dire tout ce qu'elle pouvait souhaiter pour sa -sûreté et pour sa puissance, car au delà il n'y avait que des -acquisitions contre la nature et contre la vraie politique. Elle avait -affranchi l'Italie jusqu'à l'Adige, en ayant soin de donner aux -princes autrichiens autrefois apanagés dans ce pays, des -dédommagements en Allemagne. Reconnaissant la nécessité de l'autorité -pontificale d'après le dogme, sa haute utilité d'après la politique, -elle avait rétabli le Pape qui lui devait la sûreté et le respect dont -il jouissait, et qui attendait d'elle la restitution complète de ses -États. Elle dédaignait sagement l'impuissante colère des Bourbons de -Naples. Elle avait réglé l'état de la Suisse avec une raison -admirable. Admettant à la fois de grands et de petits cantons, des -cantons aristocratiques et des cantons démocratiques, parce qu'il y a -des uns et des autres, les forçant à vivre en paix et en égalité, -faisant cesser les sujétions de classes, les sujétions de territoire, -appliquant en un mot dans les Alpes les principes de 1789, sans -violenter la nature toujours invincible, elle avait donné dans l'acte -de médiation le modèle de toutes les constitutions futures de la -Suisse. C'est en Allemagne surtout que la profonde sagesse de la -politique <span class="pagenum"><a id="page842" name="page842"></a>(p. 842)</span> consulaire avait éclaté. Il y avait des princes -allemands dépouillés de leurs États par la cession de la rive gauche -du Rhin à la France; il y avait des princes autrichiens dépouillés de -leur patrimoine par l'affranchissement de l'Italie. Le Premier Consul -n'avait pas pensé qu'on pût laisser les uns et les autres sans -dédommagement, et l'Allemagne sans organisation. La Révolution -française avait déjà posé en France le principe des sécularisations -par l'aliénation des biens ecclésiastiques, et c'était l'étendre à -l'Allemagne, le lui faire reconnaître, que de s'en servir pour -indemniser les princes dépossédés. Avec ce qui restait des États des -archevêques de Trèves, de Mayence, de Cologne, avec ceux de quelques -autres princes ecclésiastiques, le Premier Consul avait composé une -masse d'indemnité, suffisante pour satisfaire toutes les familles -princières en souffrance, et pour maintenir en Allemagne un sage -équilibre. Après avoir savamment combiné les indemnités et les -influences dans la Confédération, après avoir assuré des pensions -convenables aux princes ecclésiastiques dépossédés, il avait mûrement -arrêté son plan, et n'ayant pas alors la prétention d'écrire les -traités avec son épée seule, il avait associé à son œuvre la Prusse -par l'intérêt, la Russie par l'amour-propre, amené par ces diverses -adhésions celle de l'Autriche, et accompli en faisant adopter le recez -de la diète de 1803, un chef-d'œuvre de politique patiente et -profonde. Ce recez, en effet, sans nous trop engager dans les affaires -allemandes, faisait rentrer en Allemagne l'ordre, le calme, la -résignation, et plaçait en nos mains la <span class="pagenum"><a id="page843" name="page843"></a>(p. 843)</span> balance des intérêts -germaniques. Il nous préparait surtout l'unique alliance alors -désirable et possible, celle de la Prusse. La France était en ce -moment si puissante, si redoutée, qu'avec l'alliance d'un seul des -États du continent elle était assurée de la soumission des autres, et -avec le continent soumis, l'Angleterre devait dévorer en silence son -chagrin de voir sa rivale si grande. Or cette alliance on pouvait la -trouver alors en Prusse, et seulement chez elle. L'Autriche ayant -perdu les Pays-Bas, la Souabe, presque toute l'Italie, et les -principautés ecclésiastiques qui formaient sa clientèle en Allemagne, -était en Europe la grande victime de la Révolution française, et -c'était là un mal inévitable. La politique conseillait de la ménager, -de la dédommager même s'il était possible, mais ne permettait pas -d'espérer en elle une amie, une alliée. La Russie ne pouvait donner -son alliance qu'au prix de concessions funestes en Orient. Il fallait -avec elle de la courtoisie sans intimité et presque sans affaires. -Restait donc la Prusse, avec laquelle en effet il était aisé de -s'entendre. Cette puissance, gorgée de biens d'Église, et ne demandant -pas mieux que d'en avoir davantage, était devenue ce qu'en France on -appelait un <em>acquéreur de biens nationaux</em>. En la respectant, en la -favorisant, sans toutefois pousser l'Autriche à bout, on était certain -de l'avoir avec soi. Son monarque prudent et honnête était ravi de la -politique du Premier Consul, et recherchait son amitié. L'union avec -la Prusse nous assurait dès lors la soumission du continent, et la -résignation de la fière Angleterre. Le Premier Consul avait arraché -<span class="pagenum"><a id="page844" name="page844"></a>(p. 844)</span> à celle-ci, avec la paix d'Amiens, la reconnaissance de nos -conquêtes, et de la plus difficile à lui faire supporter, celle -d'Anvers. Il n'y avait plus avec elle qu'une difficulté à vaincre, -c'était de nous faire pardonner, à force de ménagements, tant de -grandeur acquise en quelques années, et on le pouvait, car les Anglais -admiraient le Premier Consul avec toute la vivacité de l'engouement -britannique, au moins égal à l'engouement parisien. Une flatterie de -lui, en descendant de la hauteur de son génie comme du plus haut des -trônes, était assurée de toucher vivement la fière Angleterre. Il -était possible qu'on ne lui rendît pas toujours flatterie pour -flatterie; mais qu'au faîte de la gloire où il était alors parvenu, -quelques orateurs anglais, ou quelques journalistes émigrés -essayassent de l'insulter, il pouvait bien n'en pas tenir compte, et -laisser au monde, à la nation anglaise elle-même, le soin de le -venger!</p> - -<p>Restait une puissance, bien considérable jadis, bien déchue à cette -époque, l'Espagne, demeurée sous le sceptre des Bourbons, mais tombée -dans un tel état de décomposition, et dans cet état tellement -prosternée aux pieds du Premier Consul, qu'il n'y avait pour la -gouverner de Paris qu'un mot à dire au pauvre Charles IV, ou au -misérable Godoy. En laissant même la décomposition s'achever, on -devait la voir bientôt demander au Premier Consul, non-seulement une -politique, ce qu'elle faisait déjà, mais un gouvernement, un roi -peut-être!</p> - -<p>Qu'avait-il donc à désirer, pour lui, pour la France, l'heureux mortel -qui en était devenu le chef? Rien, que d'être fidèle à cette -politique, qui <span class="pagenum"><a id="page845" name="page845"></a>(p. 845)</span> était celle de la force rendue supportable par -la modération. Le vainqueur de Rivoli, des Pyramides, de Marengo, -auteur aussi du Concordat, des traités de Lunéville et d'Amiens, de -l'acte de la médiation suisse, du recez de la diète de 1803, du Code -civil, du rappel des émigrés, avait plus de gloires diverses qu'aucun -mortel n'en a jamais eu. Si un mérite pouvait manquer au faisceau de -tous ses mérites, c'était peut-être de n'avoir pas donné la liberté à -la France. Mais alors la peur de la liberté loin d'être un prétexte de -la servilité, était un sentiment insurmontable. Pour la génération de -1800, la liberté c'était l'échafaud, le schisme, la guerre de la -Vendée, la banqueroute, la confiscation. La seule liberté qu'il -fallait alors à la France, c'était la modération d'un grand homme. -Mais, hélas! la modération d'un grand homme, doté de tous les -pouvoirs, fût-il en outre doté de tous les génies, n'est-elle pas de -toutes les chimères révolutionnaires la plus chimérique?</p> - -<p>La liberté même lorsqu'elle est hors de saison, n'en fait pas moins -faute là où elle n'est point. Cet homme si admirable alors, par cela -même qu'il pouvait tout, était au bord d'un abîme. À peine en effet la -paix d'Amiens était-elle signée depuis quelques mois, et la joie de la -paix un peu refroidie chez les Anglais, qu'il resta sous leurs yeux, -éclatante comme une lumière importune, la grandeur de la France, -malheureusement trop peu dissimulée dans la personne du Premier -Consul. Quelques caresses à M. Fox, en visite à Paris, n'empêchèrent -pas que le Premier Consul n'eût l'attitude du <span class="pagenum"><a id="page846" name="page846"></a>(p. 846)</span> maître -non-seulement des affaires de la France, mais des affaires de -l'Europe. Son langage plein de génie et d'ambition offusquait -l'orgueil des Anglais, son activité dévorante inquiétait leur repos. -Il expédiait une armée à Saint-Domingue, ce qui était fort permis -assurément, mais il envoyait publiquement le colonel Sébastiani en -Turquie, le colonel Savary en Égypte, le général Decaen dans l'Inde, -chargés de missions d'observation, qui pouvaient difficilement être -prises pour des missions scientifiques. C'était plus qu'il n'en -fallait pour éveiller les ombrages britanniques. À cette époque des -émigrés, obstinément restés en Angleterre malgré la gloire et la -clémence du Premier Consul, publiaient contre lui et sa famille des -écrits que la réprobation universelle de l'Angleterre eût étouffés un -an auparavant, qu'aujourd'hui sa jalousie imprudemment excitée -accueillait avec complaisance, que ses lois ne permettaient pas -d'interdire. C'était bien le cas du dédain, car quel sommet plus élevé -que celui où était placé le Premier Consul, pour regarder de haut en -bas les indignités de la calomnie? Hélas! il descendit de ce faîte -glorieux pour écouter des pamphlétaires, et se livra à des -emportements aussi violents qu'indignes de lui. L'outrager lui, le -sage, le victorieux, quel crime irrémissible! Comme si dans tous les -temps, dans tous les pays, libres ou non, on n'outrageait pas le -génie, la vertu, la bienfaisance! Non, il fallait que des torrents de -sang coulassent parce que des pamphlétaires injuriant tous les jours -leur gouvernement, avaient insulté un étranger, grand homme sans -doute, mais homme <span class="pagenum"><a id="page847" name="page847"></a>(p. 847)</span> après tout, et de plus chef d'une nation -rivale!</p> - -<p>Dès cet instant le défi fut jeté entre le guerrier en qui s'était -résumée la Révolution française, et le peuple anglais dont la jalousie -avait été trop peu ménagée. Il suffisait de quelques jours pour que -Malte fût évacuée, et, par une fatalité singulière, il fallut que dans -ce moment où toutes les passions britanniques étaient excitées, le -Premier Consul exerçant en Suisse sa bienfaisante dictature, envoyât -une armée à Berne. Un ministère faible, humble serviteur des passions -britanniques, y chercha un prétexte de suspendre l'évacuation de -Malte. Si le Premier Consul eût pris patience, s'il eût insisté avec -fermeté mais douceur, la frivolité du motif n'eût pas permis de -différer longtemps l'évacuation solennellement promise de la grande -forteresse méditerranéenne. Mais le Premier Consul éprouvant outre le -sentiment de l'orgueil offensé, celui de la justice blessée, demanda -qu'on exécutât les traités, car il n'était, disait-il, aucune -puissance qui pût manquer impunément de parole à la France et à lui. -Tout le monde se souvient de la scène tristement héroïque avec lord -Whitworth, et de la rupture de la paix d'Amiens. Le Premier Consul -jura dès lors de périr ou de punir l'Angleterre. Funeste serment! Les -émigrés, nous voulons parler des irréconciliables, ne se bornèrent pas -à écrire, ils conspirèrent. Le Premier Consul avec son œil -pénétrant découvrant les trames que sa police ne savait pas découvrir, -frappa les conspirateurs, et croyant apercevoir parmi eux des princes, -ne pouvant pas saisir ceux qui paraissaient les vrais coupables, alla -en pleine Allemagne, sans <span class="pagenum"><a id="page848" name="page848"></a>(p. 848)</span> s'inquiéter du droit des gens, -arrêter le descendant des Condé! Il le fit fusiller sans pitié, et -lui, le sévère improbateur du 21 janvier, égala autant qu'il put le -régicide, et sembla éprouver une sorte de satisfaction de le commettre -à la face de l'Europe, à son mépris, en la bravant! Le sage Consul -était devenu tout à coup un furieux, ayant deux égarements: -l'égarement de l'homme blessé qui ne respire que vengeance, -l'égarement du victorieux bravant volontiers les ennemis qu'il est sûr -de vaincre! Puis pour mieux braver ses adversaires, et satisfaire son -ambition en même temps que sa colère, il posa la couronne impériale -sur sa tête. L'Europe offensée et intimidée à la fois regarda d'un -œil nouveau la France et son chef. Au bruit de la fusillade de -Vincennes, la Prusse qui allait nouer avec la France une alliance -formelle, recula, garda le silence, et renonça à une intimité qui -cessait d'être honorable. L'Autriche, plus calculée, ne manifesta -rien, mais profita de l'occasion pour ne plus observer de mesure dans -l'exécution du recez de 1803. Le jeune empereur de Russie, Alexandre, -honnête et plein d'honneur, osa seul, comme garant de la constitution -germanique, demander une explication pour la violation du territoire -badois. Napoléon lui répondit par une allusion injurieuse à la mort de -Paul I<sup>er</sup>. Le czar se tut, blessé au cœur, et avec la résolution -de venger son outrage. Ainsi la Prusse glacée, l'Autriche encouragée -dans ses excès, la Russie outragée, assistèrent dans ces dispositions -aux débuts de notre lutte avec l'Angleterre.</p> - -<p>Alors fut préparée l'expédition de Boulogne. Napoléon <span class="pagenum"><a id="page849" name="page849"></a>(p. 849)</span> aurait -pu organiser lentement sa marine, diriger des expéditions lointaines -contre les colonies anglaises, et laissant tranquille le continent mal -disposé mais intimidé, attendre que ses expéditions causassent de -sensibles dommages à l'Angleterre, que nos corsaires désolassent son -commerce, et qu'elle se fatiguât d'une guerre où nous pouvions peu -contre elle, mais où elle ne pouvait rien contre nous, notre trafic -étant alors purement continental. Mais ce génie puissant, le plus -grand triomphateur de difficultés physiques qui ait peut-être existé, -voulut prendre l'Angleterre corps à corps, et fit bien, car s'il était -permis à quelqu'un de tenter le passage du détroit de Calais avec une -nombreuse armée, c'était à lui sans aucun doute. Il joignait en effet -au génie profond des combinaisons le génie foudroyant des batailles; -il y joignait surtout le prestige qui fascine les soldats, qui -déconcerte l'ennemi, et il pouvait, après avoir opéré le prodige de -franchir le détroit, en opérer un second, celui de terminer la guerre -d'un seul coup. Ses préparatifs, demeurés sans résultat, seront, pour -les militaires et les administrateurs, des monuments immortels de -l'esprit de ressource. Mais admirez la conséquence des caractères! Cet -homme qui avait la plus grande des difficultés à vaincre, celle de -passer la mer avec une armée de cent cinquante mille soldats, qui -avait besoin par conséquent de la parfaite immobilité du continent, -cet homme audacieux, étant allé prendre à Milan la couronne d'Italie, -déclara de sa seule autorité que Gênes serait réunie à l'Empire. -Sur-le-champ la coalition <span class="pagenum"><a id="page850" name="page850"></a>(p. 850)</span> européenne fut formée de nouveau. -La Russie, blessée au cœur par l'outrage qu'elle avait reçu du -Premier Consul, mais offusquée aussi par les prétentions maritimes de -l'Angleterre, avait songé à se poser en médiatrice, et n'avait pu se -dispenser de demander l'évacuation de Malte. À la nouvelle de -l'annexion de Gênes, elle ne demanda plus rien; elle se coalisa avec -l'Angleterre et l'Autriche, mit ses armées en mouvement, et se promit -d'entraîner la Prusse en passant, la Prusse que la prudence et la -modération de son roi retenaient encore. Ainsi dès ce jour le sage -pacificateur de 1803 était devenu le provocateur d'une guerre -générale, uniquement pour n'avoir pas su maîtriser ses passions!</p> - -<p>Mais cet homme était un homme de génie, comme Alexandre ou César, et -la fortune pardonne beaucoup et longtemps au génie. Les menaces du -continent n'avaient point interrompu les apprêts de sa grande -expédition: la faute d'un amiral la fit échouer, et ce fut heureux, -car s'il eût été embarqué au moment où l'armée autrichienne passait -l'Inn, il eût été bien possible que, tandis qu'il se serait ouvert la -route de Londres, l'armée autrichienne se fût ouvert celle de Paris. -Quoi qu'il en soit, son expédition ajournée, il s'élança comme un lion -qui d'un ennemi bondit sur un autre, courut en quelques jours de -Boulogne à Ulm, d'Ulm à Austerlitz, accabla l'Autriche et la Russie, -puis vit la Prusse, qui allait se joindre à l'Europe, tomber -tremblante à ses pieds, et demander grâce au vainqueur de la -coalition!</p> - -<p>À partir de ce moment la guerre à l'Angleterre <span class="pagenum"><a id="page851" name="page851"></a>(p. 851)</span> s'était -convertie en guerre au continent, et ce n'était certainement pas un -malheur, si on savait se conduire politiquement aussi bien que -militairement. Les puissances du continent, en prenant les armes pour -l'Angleterre, nous fournissaient un champ de bataille qui nous -manquait, un champ de bataille où nous trouvions Ulm et Austerlitz au -lieu de Trafalgar. Il n'y avait donc pas à se plaindre. Mais après les -avoir bien battues et convaincues de l'inanité de leurs efforts, il -fallait se comporter à leur égard de manière qu'elles ne fussent pas -tentées de recommencer; il fallait punir l'Autriche sans la -désespérer, la consoler même de ses grands malheurs, si on pouvait lui -procurer un dédommagement; il fallait laisser la Russie à sa -confusion, à l'impuissance résultant des distances, sans lui rien -demander ni lui rien accorder, et quant à la Prusse enfin, il fallait -ne pas trop abuser de ses fautes, ne pas trop se railler de sa -médiation manquée; il fallait lui montrer le danger de céder aux -passions des coteries, se l'attacher définitivement en lui donnant -quelques-unes des dépouilles opimes de la victoire, et puis revenir -avec nos forces victorieuses vers l'Angleterre, privée désormais -d'alliés, effrayée de son isolement, assaillie de nos corsaires, -menacée d'une expédition formidable. La raison dit, et les faits -prouvent qu'elle n'eût pas attendu qu'on eût traité avec ses alliés -battus, pour traiter elle-même. On aurait eu la paix d'Amiens -agrandie.</p> - -<p>Après Ulm et Austerlitz, Napoléon se trouvait dans une position unique -pour réaliser en Europe cette sage et profonde politique, qui aurait -consisté <span class="pagenum"><a id="page852" name="page852"></a>(p. 852)</span> à séparer le continent de l'Angleterre, et à forcer -ainsi cette dernière à la paix. L'Autriche, habituée à lutter cinq -ans, trois ans au moins contre nous, se voyant en deux mois envahie -jusqu'à Vienne, et jusqu'à Brunn, perdant en un jour des armées -entières, réduites à poser les armes comme celle de Mack, n'avait plus -aucune idée de nous résister, à moins toutefois qu'on ne la poussât au -dernier degré du désespoir. Le jeune empereur de Russie qui, à la tête -des soldats de Souvarof, avait cru pouvoir jouer un rôle important et -n'en avait joué qu'un fort humiliant, était tombé dans un abattement -extrême. La Prusse qui, avec les deux cent mille soldats du grand -Frédéric, était venue à Vienne pour dicter la loi, et nous trouvait en -mesure de la dicter à tout le monde, était à la fois tremblante et -presque ridicule. Qu'il eût été facile, séant, habile, d'être généreux -envers de tels ennemis!</p> - -<p>Sans doute on ne pouvait pas faire une amie de l'Autriche, et nous -avons dit pourquoi; mais en renonçant à en faire à cette époque -l'alliée de la France, il ne fallait pas ajouter inutilement à ses -chagrins, et les convertir en haine implacable. En dédommagement des -Pays-Bas, de la Souabe, du Milanais, de la clientèle des États -ecclésiastiques qu'elle avait perdus, on lui avait donné les États -vénitiens. Les lui retirer était dur. Pourtant comme la guerre ne peut -être un jeu qui ne coûte rien à ceux qui la suscitent, on conçoit -qu'on lui reprît les États vénitiens, bien que le motif d'affranchir -l'Italie ne pût être allégué décemment, depuis que nous avions pris -le Piémont, et converti la Lombardie <span class="pagenum"><a id="page853" name="page853"></a>(p. 853)</span> en apanage de la famille -Bonaparte. Mais en ôtant Venise à l'Autriche, lui ôter encore Trieste, -lui ôter l'Illyrie, comme le fit alors Napoléon, lui enlever tout -débouché vers la mer, la réduire ainsi à étouffer au sein de son -territoire continental, était une rigueur sans profit véritable pour -nous, et qui ne pouvait que la désespérer. Ne pas même s'en tenir là, -lui ravir de plus le Tyrol, le Vorarlberg, les restes de la Souabe, -pour enrichir la Bavière, le Wurtemberg, Baden, petits et faux alliés -qui devaient nous exploiter pour nous trahir, c'était la rendre -implacable. À traiter les gens ainsi, il faut les tuer, et quand on ne -peut pas les tuer, c'est se préparer des ennemis, qui, à la première -occasion, vous égorgent par derrière, et qui en ont le droit.</p> - -<p>Ôter à l'Autriche les États vénitiens, seule consolation de toutes ses -pertes, était dur, disons-nous, et cependant résultait presque -inévitablement de la troisième coalition. La bonne politique eût -consisté à lui trouver un dédommagement de cette inévitable rigueur. -Il y en avait un facile alors, à la manière dont on traitait le monde, -c'était de la pousser à l'orient, et de lui donner les provinces du -Danube. Le sort de l'Europe dans ce cas eût été changé, car l'Autriche -assise sur le Danube, son véritable siége, eût acquis plus qu'elle -n'avait perdu, eût à jamais couvert Constantinople, eût à jamais été -brouillée avec la Russie. Le procédé eût été dictatorial sans doute, -mais puisqu'on devait un peu plus tard donner ces provinces à la -Russie, mieux valait assurément en gratifier l'Autriche dès cette -époque. La Russie l'eût trouvé mauvais, mais c'eût été sa punition -<span class="pagenum"><a id="page854" name="page854"></a>(p. 854)</span> de cette guerre. Quant aux Turcs, incapables de comprendre le -bien qu'on leur faisait, on ne s'en serait guère occupé, et -l'Autriche, qui cherchait à se dédommager n'importe où, à tel point -qu'elle nous demandait le Hanovre pour les archiducs dépossédés, le -Hanovre patrimoine de son amie l'Angleterre, l'Autriche eût -certainement accepté les provinces danubiennes.</p> - -<p>Loin de songer à l'indemniser, Napoléon ne songea qu'à la dépouiller, -à la bafouer, à en faire la victime du temps plus encore que le temps -ne l'exigeait. Il lui prit donc sans compensation, et indépendamment -des États vénitiens, l'Illyrie, le Tyrol, le Vorarlberg, les restes de -la Souabe. En général on punit pour ôter l'envie de recommencer, ici, -loin d'en ôter l'envie, on en mettait la passion au cœur de -l'Autriche. Quant à la Prusse, Napoléon n'eut qu'un sentiment, celui -de se moquer d'elle. Assurément il y avait de quoi! M. d'Haugwitz, -arrivant à Vienne au nom de son roi, que le czar avait entraîné à la -guerre en y employant une noblesse étourdie, une reine belle et -imprudente, M. d'Haugwitz arrivant la veille d'Austerlitz pour dicter -la loi, et la recevant à genoux le lendemain, présentait un spectacle -comique, comme le monde en offre quelquefois. Mais s'il est permis de -rire des choses humaines, souvent risibles en effet, c'est quand on -les regarde, ce n'est jamais quand on les dirige. Napoléon eut à la -fois tous les caprices de la puissance: en faisant ce qui lui -plaisait, il voulait de plus railler: c'était trop, cent fois trop!</p> - -<p>L'Autriche en lui demandant le Hanovre pour ses <span class="pagenum"><a id="page855" name="page855"></a>(p. 855)</span> archiducs -lui inspira l'idée, qu'il trouva piquante, de faire accepter aux -alliés de l'Angleterre les dépouilles de l'Angleterre. Seulement, au -lieu de donner le Hanovre à l'Autriche, il en fit don à la Prusse. La -géographie pouvait être satisfaite, mais il s'en fallait que la -politique le fût. Loin de se moquer de la Prusse il aurait dû au -contraire compatir à sa fausse position. Elle avait toujours désiré le -Hanovre avec ardeur, mais elle venait par la faute de la cour de -s'associer aux passions européennes contre la France, et la forcer en -ce moment d'accepter le Hanovre, c'était mettre en conflit dans son -cœur profondément troublé, l'avidité et l'honneur, c'était la -placer dès lors dans une situation cruelle. Sans doute c'est quelque -chose, c'est même beaucoup que de satisfaire l'intérêt des hommes, ce -n'est rien si on les humilie, car heureusement il y a dans le cœur -humain autant d'orgueil que d'avidité. Enrichir la Prusse et la -couvrir de confusion, ce n'était pas en faire une alliée, mais une -ingrate, qui serait d'autant plus ingrate qu'elle serait plus honnête. -Napoléon offrit le Hanovre à la Prusse l'épée sur la gorge.—Le -Hanovre ou la guerre, sembla-t-il dire à M. d'Haugwitz, qui n'hésita -pas, et qui préféra le Hanovre. Napoléon ne s'en tint pas là, et il -lui fit payer ce don déjà si amer par le sacrifice du marquisat -d'Anspach et du duché de Berg, de manière qu'il diminuait le don sans -diminuer la honte. C'était de plus une grave imprudence, car c'était -rendre la guerre interminable avec l'Angleterre. En effet, il était -impossible que le vieux Georges III consentît jamais à céder le -patrimoine de sa famille, et les rois anglais avaient <span class="pagenum"><a id="page856" name="page856"></a>(p. 856)</span> alors -dans la république monarchique d'Angleterre une influence qu'ils n'ont -plus. M. d'Haugwitz, parti de Potsdam pour Schœnbrunn aux grands -applaudissements de la cour, parti pour faire la loi à la France, et -lui déclarer la guerre au profit de l'Angleterre, revint donc à Berlin -après avoir reçu la loi, et en rapportant la plus belle des dépouilles -britanniques. Quelle ne devait pas être l'agitation d'un roi honnête, -d'une nation fière, d'une cour vaine et passionnée!</p> - -<p>Ainsi Napoléon au lieu de tirer de son incomparable victoire -d'Austerlitz la paix continentale et la paix maritime, double paix -qu'il lui était facile de s'assurer en décourageant pour jamais ou en -désintéressant les alliés de l'Angleterre, avait désolé les uns, -humilié les autres, et laissé à tous une guerre désespérée comme seule -ressource. Il avait même créé à la paix un obstacle invincible par le -don du Hanovre à la Prusse.</p> - -<p>Tout était donc faute dans les arrangements de Vienne en 1806, mais -Napoléon ne se borna pas même à ces fautes déjà si graves. Revenu à -Paris, une ivresse d'ambition, inconnue dans les temps modernes, -envahit sa tête. Il songea dès lors à un empire immense, appuyé sur -des royaumes vassaux, lequel dominerait l'Europe et s'appellerait d'un -nom consacré par les Romains et par Charlemagne, <span class="smcap">Empire d'Occident</span>. -Napoléon avait déjà préparé deux royaumes vassaux, dans la république -Cisalpine convertie en royaume d'Italie, et dans l'État de Naples ôté -aux Bourbons pour le donner à son frère Joseph. Il y ajouta la -Hollande convertie de république <span class="pagenum"><a id="page857" name="page857"></a>(p. 857)</span> en monarchie, et attribuée à -Louis Bonaparte. Mais ce n'était pas tout encore. L'Empire d'Occident -pour être complet devait embrasser l'Allemagne. Napoléon s'y était -créé pour alliés les princes de Bavière, de Wurtemberg, de Baden. Il -leur abandonna les dépouilles de l'Autriche, de la Prusse, des princes -ecclésiastiques non sécularisés, leur livra la noblesse immédiate, les -fit rois, et leur demanda pour ses frères, ses enfants adoptifs et ses -lieutenants, des princesses qu'ils livrèrent avec empressement. À ce -même moment l'Allemagne qui n'était pas remise encore des -bouleversements que le système des sécularisations y avait produits, -chez laquelle restaient une foule de questions pendantes, tomba dans -un état de désordre extraordinaire. Les princes souverains, demeurés -électeurs ou devenus rois, pillaient les biens de la noblesse et de -l'Église, ne payaient pas les pensions des princes ecclésiastiques -dépossédés, et tous les opprimés, dans leur désespoir, invoquaient, -non l'Autriche vaincue ou la Prusse frappée de ridicule, mais le -maître unique des existences, c'est-à-dire Napoléon. De ce recours -universel à lui, naquit l'idée d'une nouvelle confédération -germanique, qui porterait le titre de Confédération du Rhin, et serait -placée sous le protectorat de Napoléon. Elle se composa de la Bavière, -du Wurtemberg, de Baden, de Nassau, et de tous les princes du midi de -l'Allemagne. Ainsi l'Empereur d'Occident, médiateur de la Suisse, -protecteur de la Confédération du Rhin, suzerain des royaumes de -Naples, d'Italie, de Hollande, n'avait plus que l'Espagne à joindre à -ces États vassaux, <span class="pagenum"><a id="page858" name="page858"></a>(p. 858)</span> et il serait alors plus puissant que -Charlemagne. Voilà jusqu'où était montée la fumée de l'orgueil dans le -vaste cerveau de Napoléon.</p> - -<p>En présence d'une pareille dislocation, François II ne pouvant -conserver le titre d'Empereur d'Allemagne, abdiqua ce titre pour ne -plus s'appeler qu'Empereur d'Autriche. C'était, après toutes ses -pertes de territoire, la plus humiliante des dégradations à subir. La -Prusse, chassée elle aussi de la vieille Confédération germanique, -avait pour ressource de rattacher autour d'elle les princes du nord de -l'Allemagne, et de se faire ainsi le chef d'une petite Allemagne -réduite au tiers. Elle en demanda la permission qu'on lui accorda -froidement, avec la secrète pensée de décourager ceux qui seraient -tentés de se confédérer avec elle. C'étaient donc griefs sur griefs, -et pour l'Autriche qu'il eût fallu punir sans la pousser au désespoir, -et pour la Prusse qu'il eût fallu chercher à s'attacher en servant ses -intérêts, et en ménageant son honneur. Enfin, c'était la plus -illusoire de toutes les politiques que d'entrer à ce point dans les -affaires germaniques. En effet dans le cours du moyen âge l'Allemagne, -ne pouvant arriver à l'unité, s'était arrêtée à l'état fédératif. Tout -en réservant leur indépendance, les États qui la composent s'étaient -confédérés, pour se défendre contre leurs puissants voisins, et -naturellement contre le plus puissant de tous, contre la France. À -cela la France avait répondu par une politique tout aussi naturelle et -tout aussi légitime. Profitant des jalousies allemandes, elle avait -appuyé les petits princes contre les grands, <span class="pagenum"><a id="page859" name="page859"></a>(p. 859)</span> et la Prusse -contre l'Autriche. Mais de cette politique traditionnelle et légitime, -aller jusqu'à créer une Confédération germanique qui ne serait pas -germanique mais française, qui nous chargerait de toutes les affaires -des Allemands, nous exposerait à toutes leurs haines, nous donnerait -des alliés du jour destinés à être des traîtres du lendemain, était de -la folie d'ambition, et rien de plus. Dans tout pays qui a une -politique traditionnelle, il existe un but assigné par cette -politique, et vers lequel on marche plus ou moins vite selon les -temps. Faire à chaque époque un pas vers ce but, c'est marcher comme -la nature des choses. En faire plus d'un est imprudent; les vouloir -faire tous à la fois c'est se condamner certainement à manquer le but -en le dépassant. Par le recez de 1803, Napoléon avait approché autant -que possible du but de notre politique traditionnelle en Allemagne. -Par la Confédération du Rhin, il l'avait désastreusement dépassé. Il -était ainsi dans le droit international ce que les Jacobins avaient -été dans le droit social. Ils avaient voulu refaire la société, il -voulait refaire l'Europe. Ils y avaient employé la guillotine; il y -employait le canon. Le moyen était infiniment moins odieux, et entouré -d'ailleurs du prestige de la gloire. Il n'était guère plus sensé.</p> - -<p>Tels étaient les fruits de la grande victoire d'Austerlitz. Malgré ces -erreurs la victoire subsistait, éclatante, écrasante. La Russie -profondément abattue, l'Angleterre effrayée de son isolement, -souhaitaient la paix, et rien n'était plus facile que de la conclure -avec ces deux puissances. Napoléon en <span class="pagenum"><a id="page860" name="page860"></a>(p. 860)</span> laissa passer -l'occasion, et mit ainsi le comble à ses fautes.</p> - -<p>Au sujet des bouches du Cattaro que les Autrichiens avaient -perfidement livrées aux Russes, au lieu de nous les remettre, le czar -avait envoyé M. d'Oubril à Paris. L'Autriche, la Prusse, ayant -directement traité leurs affaires avec la France, le czar renonçait à -se mêler de ce qui les concernait. Mais il y avait deux familles -souveraines dont la Russie s'était constituée la patronne, celle de -Savoie et celle des Bourbons de Naples. La Russie aurait voulu la -Sardaigne pour l'une, et la Sicile pour l'autre. À cette condition -elle était prête à sanctionner tout ce que Napoléon avait fait. -L'Angleterre avait passé des mains de M. Pitt aux mains de M. Fox. Le -moment était des plus favorables pour conclure la paix maritime. M. -Fox avait accrédité à Paris les lords Yarmouth et Lauderdale. -L'Angleterre entendait garder Malte et le Cap, et moyennant cette -concession elle nous laissait bouleverser l'Europe comme nous l'avions -bouleversée, seulement elle aurait bien voulu aussi qu'on accordât la -Sicile aux Bourbons de Naples, et la Sardaigne à la maison de Savoie. -Ainsi le continent de l'Italie eût appartenu aux Bonaparte, auxquels -il eût fourni des apanages, et les deux grandes îles italiennes, la -Sardaigne et la Sicile, seraient devenues l'indemnité des vieilles -familles dépossédées. À ce prix le grand Empire d'Occident tel qu'on -l'avait constitué, eût été accepté par la Russie et surtout par -l'Angleterre. C'était bien le cas de traiter sur de semblables bases, -mais l'orgueil, et une faute d'habileté <span class="pagenum"><a id="page861" name="page861"></a>(p. 861)</span> (genre de faute que -Napoléon commettait rarement) empêchèrent ce prodigieux résultat.</p> - -<p>Napoléon ne voulait traiter que séparément avec la Russie et -l'Angleterre, pour mieux leur faire la loi. Elles s'y prêtèrent à un -certain degré, par désir d'avoir la paix. M. d'Oubril négocia d'un -côté, les lords Yarmouth et Lauderdale négocièrent de l'autre, mais en -s'entendant secrètement. Napoléon, en effrayant M. d'Oubril, lui -arracha la signature d'un traité séparé, qui, au lieu de la Sicile, -attribuait aux Bourbons de Naples les Baléares qu'il se proposait -d'obtenir de l'Espagne moyennant échange. Cette signature alarma -l'Angleterre, et c'était le moment ou jamais de terminer avec elle, -pendant qu'elle était effrayée de son isolement. Napoléon crut habile -d'attendre les ratifications russes, se flattant de faire alors de -l'Angleterre ce qu'il voudrait. Mais pendant qu'il attendait, M. Fox -mourut; l'Angleterre obtint que les ratifications russes ne fussent -pas données, et la paix fut ainsi manquée. Le calcul raffiné est -permis, mais à la condition de réussir. Quand il échoue, il vaut à -ceux qui se sont trompés le titre de renards pris au piége.</p> - -<p>Cependant la paix n'était pas encore absolument impossible. En ce -moment la fermentation prussienne, que Napoléon avait produite, était -parvenue au comble. Placée entre l'honneur et le Hanovre, la Prusse -était horriblement agitée, et en voulait cruellement à celui qui la -mettait dans cette alternative. De plus il lui arriva coup sur coup -deux nouvelles qui la poussèrent au désespoir. D'une part elle crut -découvrir que la France décourageait secrètement <span class="pagenum"><a id="page862" name="page862"></a>(p. 862)</span> les princes -allemands du Nord de se confédérer avec elle, ce qui était vrai dans -une certaine mesure, et ce que l'électeur de Hesse lui exagéra jusqu'à -la calomnie; d'autre part elle apprit que pour avoir la paix maritime, -Napoléon était prêt à rendre le Hanovre à la maison royale -d'Angleterre. Il ne l'avait pas dit, mais laissé entendre, et en effet -son intention était de s'adresser à la Prusse, de lui restituer -Anspach et Berg, et de lui reprendre le Hanovre, en lui déclarant -franchement que la paix du monde était à ce prix. Mais il avait eu le -tort de différer cette franche ouverture. La Prusse se considéra comme -jouée, bafouée, traitée en puissance de troisième ordre, et passa de -l'agitation à la fureur. Napoléon la laissa dire et faire, ne crut pas -de sa dignité de lui donner des explications qui auraient pu être -parfaitement satisfaisantes, et comme elle montrait son épée, lui -montra la sienne. Il était importuné d'entendre parler sans cesse des -soldats du grand Frédéric qu'il n'avait pas vaincus, et la guerre de -Prusse s'ensuivit. Naturellement l'Angleterre et la Russie furent de -la partie, et la paix générale sur terre et sur mer que Napoléon -aurait pu obtenir avec la reconnaissance de son titre impérial et de -son immense empire, fut ajournée jusqu'à de nouveaux prodiges.</p> - -<p>Le génie de Napoléon et la valeur de son armée étaient à leur apogée. -En un mois il n'y eut plus ni armée ni monarchie prussiennes, et à -l'aspect de la mer du Nord ses soldats s'écrièrent spontanément: -<cite>Vive l'Empereur d'Occident</cite><a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Lien vers la note 28"><span class="smaller">[28]</span></a>! Leur enthousiasme <span class="pagenum"><a id="page863" name="page863"></a>(p. 863)</span> avait -deviné son ambition. Il en conçut une joie profonde, sans avouer du -reste la passion secrète qu'il nourrissait pour ce beau titre. Les -Russes s'étaient avancés au secours des Prussiens. Napoléon courut à -eux, les rejeta au delà de la Vistule, et trouvant sur son chemin la -Pologne, songea à la relever, sans se demander si on peut ressusciter -les États plus facilement que les individus. Il était animé contre les -Russes, et ne songeait qu'à leur causer les plus grands déplaisirs et -les plus grands dommages. Il livra à Czarnowo, à Pultusk, de -sanglantes batailles, fit à Eylau une première expérience de ce climat -du Nord et de ce désespoir des peuples, devant lesquels il devait -succomber plus tard, et, pendant un hiver passé sur la neige, opéra -des prodiges d'habileté et d'énergie. Enfin le printemps venu, il -livra et gagna la bataille de Friedland, la plus belle peut-être de -tous les siècles par la promptitude et la profondeur des combinaisons, -par la grandeur des conséquences. Alexandre tomba à ses pieds comme -avaient fait François II et Frédéric-Guillaume, et le grand conquérant -des temps modernes s'arrêta, car il avait senti à cette distance la -terre manquer sous ses pas. Seul aux extrémités du continent, entouré -d'États détruits, éprouvant pourtant le besoin de s'appuyer sur un -allié quel qu'il fût, Napoléon imagina de s'appuyer sur son jeune -ennemi vaincu. En effet l'alliance autrichienne, toujours impossible -à cette époque, l'était devenue <span class="pagenum"><a id="page864" name="page864"></a>(p. 864)</span> davantage depuis les rigueurs -qui avaient suivi Austerlitz; l'alliance prussienne avait été manquée, -et il ne restait plus que l'alliance russe. Mobile par défaut de -principes arrêtés, en présence d'un prince mobile par nature, Napoléon -passa brusquement d'une politique à l'autre, en entraînant son jeune -émule à sa suite. Il conçut alors le système de deux grands empires, -un d'Occident qui serait le sien, un d'Orient qui serait celui -d'Alexandre, le sien bien entendu devant dominer l'autre, lesquels -décideraient de tout dans le monde. Il eut une entrevue sur le radeau -de Tilsit avec le czar, le releva de sa chute, le flatta, l'enivra, et -sortit de ce célèbre radeau avec l'alliance russe. Pourtant il eût -fallu s'expliquer, et l'alliance devant reposer sur des complaisances -réciproques, déterminer l'étendue de ces complaisances. Napoléon était -pressé, Alexandre séduit, on s'embrassa, on se promit tout, mais on ne -s'expliqua sur rien. Alexandre laissa voir le dessein de prendre la -Finlande, à quoi Napoléon consentit, ayant de nombreuses raisons d'en -vouloir à la Suède. De plus Alexandre laissa percer tous les désirs -d'un jeune homme à l'égard de l'Orient. Au mot de Constantinople -Napoléon bondit, puis se contint, et permit à son nouvel allié tous -les rêves qu'il lui plut de concevoir. C'est sur de telles bases que -dut reposer l'union des deux empires. On signa le traité de Tilsit. -Napoléon enleva à la Prusse une moitié de ses États, et lui rendit -l'autre moitié à la prière d'Alexandre. D'une partie des États -prussiens et de quelques sacrifices demandés à Alexandre, Napoléon -composa le grand-duché <span class="pagenum"><a id="page865" name="page865"></a>(p. 865)</span> de Varsovie, fantôme agitateur pour -les Polonais, alarmant pour les anciens copartageants, lequel fut -donné au roi de Saxe. Avec le surplus des dépouilles prussiennes, et -avec l'électorat de Hesse, Napoléon composa le royaume de Westphalie, -destiné à son frère Jérôme. La Saxe, agrandie du grand-duché, et le -nouveau royaume de Westphalie, durent faire partie de la Confédération -du Rhin, qui s'étendit ainsi jusqu'à la Vistule. On ne pouvait certes -accumuler plus de contre-sens. Une Allemagne sous un empereur -français, comprenant un royaume français, celui de Westphalie, un -duché français, celui de Berg (conféré à Murat), comprenant la Saxe -agrandie sans l'avoir voulu, et la Pologne à moitié restaurée, ne -comprenant ni la Prusse à demi détruite, ni l'Autriche que l'extension -promise à la Russie sur le Danube achevait de désoler; aux deux -extrémités de cette Allemagne si peu allemande deux empereurs, l'un de -Russie, l'autre de France, se promettant une amitié inviolable pourvu -que chacun des deux laissât faire à l'autre ce qui lui plairait, et se -gardant bien de s'expliquer de peur de n'être pas d'accord, l'un -notamment rêvant d'aller à Constantinople où son allié ne voulait pas -le laisser aller, l'autre ayant commencé une Pologne que son allié ne -voulait pas lui laisser achever; enfin, en dehors de ce chaos, -l'Angleterre se promenant autour des deux empires alliés avec cent -vaisseaux et deux cents frégates, l'Angleterre implacable, résolue de -hâter la ruine de cet extravagant édifice, tel fut le système dit de -Tilsit, imaginé au lendemain de l'immortelle victoire de <span class="pagenum"><a id="page866" name="page866"></a>(p. 866)</span> -Friedland. Quel fruit politique d'un si beau triomphe militaire!</p> - -<p>Assurément, si au milieu du torrent qui l'entraînait, Napoléon avait -été capable de s'arrêter et de réfléchir, il aurait pu après -Friedland, encore mieux qu'après Austerlitz, revenir d'un seul coup à -la belle politique du Consulat, complétée, consolidée, et n'ayant -qu'un inconvénient, celui d'être trop agrandie. Le continent, qu'on -pouvait regarder déjà comme vaincu à Austerlitz, l'était -définitivement et sans appel après Friedland. L'armée du grand -Frédéric, toujours citée pour piquer l'orgueil du vainqueur de Marengo -et d'Austerlitz, n'était plus. Les distances qui protégeaient la -Russie, comme le détroit de Calais protégeait l'Angleterre, avaient -été surmontées. Il ne restait nulle part une résistance imaginable sur -le continent. De la hauteur de sa toute-puissance Napoléon pouvait -relever la Prusse comme si elle n'avait pas été vaincue, en lui -rendant la totalité de ses États moins le Hanovre consacré à payer la -paix maritime. À ce prix il eût conquis tous les cœurs prussiens, -même celui de la reine, même celui de Blucher, et la Prusse eût été -dès lors une solide alliée, car, après la leçon d'Iéna, après l'acte -de générosité qui l'aurait suivie, il n'y avait pas une suggestion -anglaise, russe ou autrichienne, qui pût pénétrer dans ses oreilles ou -dans son cœur. Napoléon, dans cette hypothèse, n'aurait rien -demandé à Alexandre, si ce n'est de souffrir pour punition de sa -défaite que les provinces danubiennes passassent à l'Autriche. -Celle-ci, dédommagée, eût été à demi calmée. Enfin, s'il avait voulu -pousser la sagesse <span class="pagenum"><a id="page867" name="page867"></a>(p. 867)</span> au comble, Napoléon aurait pu reconstituer -l'Allemagne, en la confédérant autour de la Prusse et de l'Autriche, -habilement balancées l'une par l'autre, et, à défaut de ce grand -effort de raison, il aurait pu, en conservant la ridicule -Confédération du Rhin, ne pas faire de nouvelles victimes parmi les -princes allemands, pardonner par exemple à l'électeur de Hesse, et -permettre à la Prusse de confédérer l'Allemagne du Nord autour d'elle. -À cette condition Napoléon eût été le vrai maître du continent, et -l'Angleterre, définitivement isolée, lui eût demandé la paix à tout -prix. Mais, nous le reconnaissons, c'est là un rêve! On ne s'arrête -pas au milieu de tels entraînements! Napoléon emporté au gré des -événements et de ses passions, renversant un État après l'autre, -prenant, rejetant successivement les alliances, alla jusqu'au bord du -Niémen ramasser l'alliance russe dans les boues de la Pologne, et -revint la tête ivre d'orgueil, d'ambition, de gloire, laissant -derrière lui la Prusse, l'Allemagne, l'Autriche désespérées, et -croyant leur imposer par l'alliance de la Russie à laquelle il -préparait une Pologne, et à laquelle il ne voulait donner ni -Constantinople, ni même Bucharest et Yassy! Si on nous demande -comment, avec un si grand génie guerrier et même politique, on arrive -à commettre de telles erreurs, nous demanderons comment avec tant de -talents et de sentiments généreux, la Révolution française en arriva -aux folies sanguinaires de 1793, et nous dirons que c'est en mettant -la raison de côté pour se livrer aux passions. Seulement il y aura -pour Napoléon une excuse de moins, car un homme devrait être <span class="pagenum"><a id="page868" name="page868"></a>(p. 868)</span> -plus facile à contenir que la multitude. Malheureusement, l'exemple le -prouve, un homme entraîné par l'orgueil, l'ambition, le sentiment de -la victoire, ne sait guère plus se dominer que la multitude elle-même.</p> - -<p>Au retour de Tilsit on joua une comédie dont on était convenu. La -Russie, la Prusse et l'Autriche contraintes, s'unirent à la France -pour déclarer à l'Angleterre que si elle n'écoutait pas la voix de ses -anciens alliés, et refusait la paix, on lui ferait une guerre générale -et acharnée, et surtout une guerre commerciale par la clôture des -ports du continent. Et certainement, si on lui avait adressé une telle -déclaration au nom de la Prusse rétablie par la générosité de -Napoléon, de l'Autriche consolée par sa politique, et de la Russie -dégoûtée par des défaites répétées de guerroyer pour autrui, -l'Angleterre se serait rendue. Mais elle se rit d'une déclaration -arrachée aux uns par la force, aux autres par une combinaison -éphémère, et brava fièrement les menaces de cette prétendue coalition -européenne. Toutefois le blocus continental commença. L'Angleterre -avait frappé le continent d'interdit; Napoléon à son tour frappa la -mer d'interdit, en fermant tous les ports européens, soit à -l'Angleterre, soit à ceux qui se seraient soumis à ses lois maritimes. -De tout ce qu'il avait imaginé dans cette campagne, c'était ce qu'il y -avait de plus sérieux et de plus efficace. Cet interdit maintenu -quelques années, l'Angleterre aurait été probablement amenée à céder. -Malheureusement le blocus continental devait ajouter à l'exaspération -des peuples obligés de se plier aux <span class="pagenum"><a id="page869" name="page869"></a>(p. 869)</span> exigences de notre -politique, et Napoléon allait lui-même préparer à l'Angleterre un -immense dédommagement en lui livrant les colonies espagnoles.</p> - -<p>L'une des causes qui avaient précipité la résolution de Napoléon à -Tilsit, c'était l'Espagne. Le trône de Philippe V était resté aux -Bourbons. Il était naturel que dans l'élan de son ambition, Napoléon -songeât à se l'approprier. C'était le plus beau des trônes après celui -de France à faire entrer dans les mains des Bonaparte, et le -complément le plus indiqué de l'empire d'Occident. Ce grand empire, -suzerain de Naples, de l'Italie, de la Suisse, de l'Allemagne, de la -Hollande, devenant encore suzerain de l'Espagne, n'avait plus rien à -désirer que la soumission des peuples à ce gigantesque édifice. Mais -le prétexte pour une telle annexion n'était pas facile à trouver. Au -nombre des bassesses qui déshonoraient alors la famille d'Espagne, on -pouvait compter sa docilité envers Napoléon. Le bon Charles IV avait -pour le héros du siècle une admiration, un dévouement sans bornes. La -nation elle-même, enthousiaste du Premier Consul devenu empereur, -semblait demander ses conseils pour les suivre. Comment à de telles -gens répondre par la guerre? De plus il y avait en Espagne un peuple -ardent, fier, neuf, et capable d'une résistance imprévue, qui pourrait -bien n'être pas aisée à dompter. Sous l'impuissance apparente de la -cour d'Espagne se cachaient donc des difficultés graves. Peut-être en -sachant attendre, on eût trouve la solution dans la corruption même -de la cour d'Aranjuez. Un roi honnête, mais d'une <span class="pagenum"><a id="page870" name="page870"></a>(p. 870)</span> faiblesse, -d'une incapacité extrêmes, et telles qu'on les voit seulement à -l'extinction des races, une reine impudique, un favori effronté -déshonorant son maître, un mauvais fils voulant profiter de ces -désordres pour hâter l'ouverture de la succession, et une nation -indignée prête à tout pour se délivrer de ce spectacle odieux, -offraient des chances à un voisin ambitieux et tout-puissant. Il était -possible que la cour d'Espagne s'abîmât dans sa propre corruption, et -demandât un roi à Napoléon. Déjà on lui avait demandé une reine pour -être l'épouse de Ferdinand, et ce moyen moins direct de rattacher -l'Espagne au grand Empire avait été mis à sa disposition. Mais -Napoléon ne voulait rien d'indirect ni de différé. Il voulait tout -entière et tout de suite la couronne d'Espagne. Il imagina une série -de moyens qui aboutirent à une révolte universelle.</p> - -<p>Il avait déjà envahi le Portugal sous prétexte de le fermer à -l'Angleterre, et la famille de Bragance avait fui au Brésil. Ce fut -pour lui un trait de lumière. Il imagina en accumulant les troupes sur -la route de Lisbonne, avec tendance à prendre la route de Madrid, -d'effrayer les Bourbons, de les faire fuir, et puis de les arrêter à -Cadix. Grâce à cette machination la cour d'Espagne allait s'enfuir, et -le complot réussir, quand le peuple espagnol indigné courut à -Aranjuez, empêcha le départ, faillit égorger Godoy, et proclama -Ferdinand VII qui accepta la couronne arrachée à son père. Napoléon -dans cet acte dénaturé trouvant un nouveau thème, en place de celui -que le peuple d'Aranjuez venait de lui enlever, attira le père et le -fils à Bayonne, et <span class="pagenum"><a id="page871" name="page871"></a>(p. 871)</span> les mit aux prises. Le père leva sa canne -pour battre son fils devant Napoléon, qui poussa des cris -d'indignation, prétendit qu'on lui avait manqué de respect, fit -abdiquer le père pour incapacité, le fils pour indignité, et en -présence de l'Europe révoltée de ce spectacle, de l'Espagne confondue -et furieuse, osa mettre la couronne de Philippe V sur la tête de son -frère Joseph, et transporta celle de Naples sur la tête faible et -ambitieuse du pauvre Murat. Ainsi commença cette fatale guerre -d'Espagne, qui consuma pendant six ans entiers les plus belles armées -de la France, et prépara aux Anglais un champ de bataille -inexpugnable.</p> - -<p>Cette dernière faute commise, les conséquences se précipitèrent. -Napoléon avait cru que quatre-vingt mille conscrits avec quelques -officiers tirés des dépôts suffiraient pour mettre à la raison les -Espagnols. Mais sous un tel climat, en présence d'une insurrection -populaire qu'on ne pouvait pas vaincre avec des masses habilement -maniées, et qu'on ne pouvait soumettre qu'avec des combats opiniâtres -et quotidiens, ce n'étaient pas des conscrits qu'il aurait fallu. -Baylen fut la première punition d'une grave erreur militaire et d'un -coupable attentat politique. Ce premier acte de résistance au grand -Empire émut l'Europe, et rendit l'espérance à des cœurs que la -haine dévorait. Napoléon frappé du mouvement qui s'était manifesté -dans les esprits depuis Séville jusqu'à Kœnigsberg, appela son -allié Alexandre à Erfurt pour s'entendre avec lui, et fut obligé alors -de sortir du vague de ses promesses magnifiques. Il en sortit en -accordant les provinces danubiennes. C'était trop, <span class="pagenum"><a id="page872" name="page872"></a>(p. 872)</span> mille -fois trop, car c'était mettre les Russes aux portes de Constantinople. -Alexandre, qui avait rêvé Constantinople, feignit d'être satisfait, -parce qu'il voulait achever la conquête de la Finlande, et qu'il -trouvait bon de prendre au moins les bords du Danube en attendant -mieux. Napoléon et lui se quittèrent en s'embrassant, en se promettant -de devenir beaux-frères, mais à moitié désenchantés de leur menteuse -alliance. Rassuré par l'entrevue d'Erfurt, Napoléon mena en Espagne -ses meilleures armées, celles devant lesquelles le continent avait -succombé. C'était le moment attendu par l'Autriche et par tous les -ressentiments allemands. Alors eut lieu une nouvelle levée de -boucliers européenne, celle de 1809. Napoléon, après avoir chassé -devant lui, mais non dompté les Espagnols qui fuyaient sans cesse, -allait détruire l'armée anglaise de Moore qui ne savait pas fuir aussi -vite, quand l'Autriche en passant l'Inn le rappela au nord. Il quitta -Valladolid à franc étrier, en promettant que dans trois mois il n'y -aurait plus d'Autriche, vola comme l'éclair à Paris, de Paris à -Ratisbonne, et avec un tiers de vieux soldats restés sur le Danube, et -deux tiers de conscrits levés à la hâte, opéra des prodiges à -Ratisbonne, entra encore en vainqueur à Vienne, et contint toutes les -insurrections allemandes prêtes à éclater.</p> - -<p>Pourtant à la manière dont la victoire fut disputée à Essling d'abord, -à Wagram ensuite, au frémissement de l'Allemagne et de l'Europe, -Napoléon sentit quelques lueurs de vérité pénétrer dans son âme. Il -comprit que le monde avait besoin de repos, et que s'il ne lui en -donnait pas, il s'exposerait <span class="pagenum"><a id="page873" name="page873"></a>(p. 873)</span> à un soulèvement général des -peuples. Il prit donc certaines résolutions qui étaient le résultat de -cette sagesse passagère. Il projeta de retirer ses troupes de -l'Allemagne (des territoires du moins qui ne lui appartenaient pas), -afin de diminuer l'exaspération générale; il résolut de terminer, en y -mettant de la suite, les affaires d'Espagne qui offraient à -l'Angleterre un prétexte et un moyen de perpétuer la guerre; il -s'occupa de contraindre cette puissance à céder par l'interdiction -absolue du commerce, et systématisa dans cette vue le blocus -continental. Enfin il songea à se remarier, comme si en s'assurant des -héritiers il avait assuré l'héritage, comme si la félicité impériale -avait dû être la félicité des peuples!</p> - -<p>Pourtant, si ces résolutions prises sous une sage inspiration eussent -été sérieusement exécutées, il est possible que l'ordre de choses -exorbitant que Napoléon prétendait établir, eût acquis de la -consistance, peut-être même de la durée, du moins en tout ce qui ne -contrariait pas invinciblement les sentiments et les intérêts des -peuples. S'il eût réellement évacué l'Allemagne, employé en Espagne -des moyens proportionnés à la difficulté de l'œuvre, et persévéré -sans violence dans le blocus continental, il aurait probablement -obtenu la paix maritime, ce qui eût fait cesser les principales -souffrances des populations européennes, supprimé une grave cause de -collision avec les États soumis au blocus continental, et enfin s'il -eût couronné le tout d'un mariage qui eût été une véritable alliance, -il aurait vraisemblablement consolidé un état de choses excessif, et -l'eût perpétué dans ce qu'il n'avait pas <span class="pagenum"><a id="page874" name="page874"></a>(p. 874)</span> d'absolument -impossible. Mais le caractère, les habitudes prises conduisirent -bientôt Napoléon à des résultats diamétralement contraires à ses -velléités passagèrement pacifiques. Ainsi, en évacuant quelques -parties de l'Allemagne, il accumula ses troupes de Brême à Hambourg, -de Hambourg à Dantzig, sous le prétexte du blocus continental. Il fit -mieux: pour plus de simplicité, il réunit à l'Empire la Hollande, -Brême, Hambourg, Lubeck, et le duché d'Oldenbourg qui appartenait à la -famille impériale russe. En même temps il réunit la Toscane et Rome à -l'Empire. Le Pape lui avait résisté, il le fit enlever, conduire à -Savone, puis à Fontainebleau, où il le détint respectueusement. Il fit -exécuter depuis Séville jusqu'à Dantzig des saisies de marchandises, -qui sans ajouter beaucoup à l'efficacité du blocus continental, -ajoutèrent cruellement à l'irritation des peuples contre ce système. -Tandis qu'il était si rigoureux dans l'exécution du blocus, surtout à -l'égard de ceux que le blocus n'intéressait point, il y commettait -lui-même les plus étranges infractions en permettant au commerce -français de trafiquer avec l'Angleterre au moyen des licences, ce qui -donnait au système un aspect intolérable, car la France semblait ne -pas vouloir endurer les peines d'un régime imaginé pour elle seule. -Quant à l'Espagne, dont il importait tant de terminer la guerre, -Napoléon, s'abusant sur la difficulté, eut le tort ou de n'y pas -envoyer des forces plus considérables, ou de n'y pas aller lui-même, -car sa présence eût au moins permis de faire concourir les forces -existantes à un résultat décisif. La guerre <span class="pagenum"><a id="page875" name="page875"></a>(p. 875)</span> d'Espagne -s'éternisa, aux dépens de l'armée française qui s'y épuisait, à la -plus grande gloire des Anglais qui paraissaient seuls tenir le grand -Empire en échec. Enfin, le mariage de Napoléon, qui aurait pu être -comme un signal de paix, comme une espérance de repos pour l'Europe -épuisée, au lieu de procurer une solide alliance, fut au contraire une -occasion de rompre l'alliance russe, sur laquelle on avait fait -reposer toute la politique impériale depuis Tilsit. C'était une -princesse russe que Napoléon devait épouser, d'après ce qu'on s'était -promis à Erfurt. Mais Alexandre qui, en se jetant dans notre alliance, -s'y était jeté tout seul, car sa cour, sa nation, moins mobiles et -moins rusées que lui, ne voyaient pas que s'il était inconséquent, il -gagnait à son inconséquence la Finlande et la Bessarabie, Alexandre, -pour disposer de sa sœur, avait besoin de quelques ménagements -envers sa mère, et dès lors de quelques délais. Napoléon ne souffrant -pas qu'on le fît attendre, abandonna brusquement cette négociation à -peine commencée, et sans prendre la peine de se dégager, épousa une -princesse autrichienne. L'Autriche s'était hâtée de la lui offrir, -moins pour former des liens avec la France, que pour rompre les liens -de la France avec la Russie, et il l'avait acceptée, parce qu'on lui -avait fait attendre la princesse russe, parce que la princesse -autrichienne était de plus noble extraction, parce qu'elle lui -procurait un mariage comme les Bourbons en contractaient jadis. À -partir de ce jour l'alliance avec la Russie, alliance fausse, -mensongère, mais spécieuse, et par cela momentanément utile, <span class="pagenum"><a id="page876" name="page876"></a>(p. 876)</span> -était brisée. Napoléon était seul dans le monde avec son orgueil et -son armée, armée admirable mais éparpillée de Cadix à Kowno.</p> - -<p>Ainsi le résultat de ses vues pacifiques à la suite de Wagram était -celui-ci: Réunion à l'Empire de la Hollande, des villes anséatiques, -du duché d'Oldenbourg, de la Toscane, de Rome; captivité du Pape; -rigueurs intolérables et infractions inexplicables dans l'exécution du -blocus continental; prolongation indéfinie de la guerre d'Espagne; -rupture de l'alliance russe, sans avoir acquis l'alliance de la cour -d'Autriche, avec laquelle on avait contracté un mariage de vanité!</p> - -<p>Telle était la situation de Napoléon en 1811, après douze années d'un -règne absolu, soit comme Premier Consul, soit comme Empereur. Il -fallait une solution. Se lassant de la chercher dans la Péninsule, -depuis que Masséna avait été arrêté devant les lignes de -Torrès-Védras, Napoléon s'occupa de la trouver ailleurs. L'Autriche, -la Prusse, profondément soumises en apparence, le cœur ulcéré mais -la tête basse, ne proféraient pas une parole qui ne fût une parole de -déférence, et faisaient entendre tout au plus une prière si elles -avaient quelque intérêt trop souffrant à défendre. La Russie, un peu -moins humble, osait seule discuter avec le maître du continent, mais -du ton le plus doux. On voyait qu'elle n'avait pas cessé de compter -sur son éloignement géographique, bien qu'à Friedland elle eût senti -qu'à la distance de la Seine au Niémen les coups de Napoléon étaient -encore bien rudes. Elle se plaignait modérément de ce qu'on avait -dépouillé <span class="pagenum"><a id="page877" name="page877"></a>(p. 877)</span> son parent le duc d'Oldenbourg. Elle demandait que -par une convention secrète on la rassurât sur l'avenir réservé au -grand-duché de Varsovie, que Napoléon avait agrandi après Wagram, et -qui n'était rien, ou devait être la Pologne. Enfin, elle résistait à -la nouvelle forme donnée au blocus continental. Elle disait que chacun -devait être libre d'établir chez soi les lois commerciales qu'il -jugeait les meilleures; qu'elle avait promis de fermer les rivages -russes au commerce britannique, et qu'elle tenait parole; qu'il -entrait sans doute quelques bâtiments anglais sous le pavillon -américain, mais qu'ils étaient infiniment peu nombreux, et qu'elle ne -pouvait l'empêcher sans révolter ses peuples. Tout cela, on s'en -souvient, était dit avec une modération infinie, et appuyé de -raisonnements très-solides. Quant à l'outrage fait à la princesse -russe, la Russie se taisait, mais de manière à prouver qu'elle l'avait -vivement senti.</p> - -<p>Ces objections indignèrent Napoléon. Lui avoir résisté, même sans -bruit, même sans que le monde en sût rien, c'était à ses yeux avoir -donné le signal de la révolte. De ce que quelqu'un, quelque part, -opposait une objection à ses volontés arbitraires, il se tenait pour -bravé. À la colère de l'orgueil se joignit chez lui un calcul. Achever -la guerre d'Espagne en Espagne semblant difficile, et surtout long, -les effets du blocus continental se faisant attendre, l'expédition de -Boulogne étant depuis longtemps abandonnée, il crut qu'il fallait -aller tout terminer sur les bords de la Dwina et du Dniéper. Il se -figura que lorsque de Cadix à <span class="pagenum"><a id="page878" name="page878"></a>(p. 878)</span> Moscou il n'y aurait plus une -ombre de résistance, et que la Russie serait réduite à l'état de la -Prusse ou de l'Autriche, il aurait résolu la question européenne, que -l'Angleterre à bout de constance se rendrait, que l'Empire français -s'étendant de Rome à Amsterdam, d'Amsterdam à Lubeck, serait fondé, -avec les royaumes d'Espagne, de Naples, d'Italie, de Westphalie, pour -royaumes vassaux! Ainsi colère d'orgueil, calcul de finir au Nord ce -qui ne finissait pas au Midi, telles furent les véritables et seules -causes de la guerre de Russie.</p> - -<p>Cette funeste entreprise fut tentée avec des moyens formidables, et -commença à Dresde par un spectacle inouï de puissance d'un côté, de -dépendance de l'autre, donné par Napoléon et les souverains du -continent pendant un mois tout entier. Ceux-ci, plus ulcérés et plus -humbles que jamais, se présentèrent devant leur maître l'humilité sur -le front, la haine dans le cœur. Bien que Napoléon, loin d'avoir -perdu de ses facultés comme capitaine, possédât au contraire ce que la -plus grande expérience pouvait ajouter au plus grand génie, cependant -l'art de la guerre lui-même avait perdu quelque chose sous l'influence -de l'immensité et de la précipitation des entreprises. Dans tous les -arts en effet, il arrive souvent qu'on fait mal en faisant trop. Les -conceptions étaient plus vastes sans doute, l'exécution était moins -parfaite. Dans la guerre de Russie notamment, le luxe introduit parmi -nos généraux, les précautions imaginées contre un climat inconnu et -redouté, avaient chargé l'armée d'équipages, embarrassants même à de -faibles distances, <span class="pagenum"><a id="page879" name="page879"></a>(p. 879)</span> accablants à des distances considérables. -De plus le désir de pousser au nombre, l'habitude de tout terminer par -un habile maniement des masses, avaient fait négliger la qualité des -troupes. Un seul corps était resté modèle, celui du maréchal Davout, -et deux cent mille hommes comme les siens eussent gagné la cause que -perdirent les six cent mille transportés au delà du Niémen. Mais, -singulier exemple des progrès de la bassesse sous le despotisme! on en -voulait presque au maréchal Davout d'être demeuré si sévère, si -correct dans la tenue de ses troupes, au milieu de la corruption -générale. Ainsi l'art, parvenu à sa perfection théorique dans les -conceptions de Napoléon, s'était quelque peu corrompu dans la -pratique. La campagne de 1812 présenta l'image d'une expédition à la -manière de Xerxès. Huit jours s'étaient à peine écoulés depuis le -passage du Niémen, que deux cent mille hommes avaient déjà quitté les -drapeaux, et donnaient le spectacle déplorable et contagieux d'une -dissolution d'armée. Peut-être en s'arrêtant Napoléon aurait-il -resserré ses rangs, consolidé sa base d'opération, et réussi à porter -un coup mortel au colosse russe. Mais en présence de l'Europe -attentive, sourdement et profondément haineuse, désirant notre ruine, -il fallait un de ces prodiges sous lesquels Napoléon l'avait -accoutumée à fléchir, comme Austerlitz, Iéna, Friedland. Napoléon -courut après ce prodige jusqu'aux bords de la Moskowa, y trouva un -prodige en effet dans la journée du 7 septembre 1812, mais un prodige -de carnage, et rien de décisif, alla chercher du décisif jusqu'à -Moscou même, y trouva du <span class="pagenum"><a id="page880" name="page880"></a>(p. 880)</span> merveilleux, puis un sacrifice -patriotique effroyable, l'incendie de Moscou, et resta ainsi tout un -mois hésitant, incertain à l'extrémité du monde civilisé. Jamais -assurément il ne montra plus de ténacité, d'esprit de combinaison, que -dans les vingt et quelques jours passés et perdus à Moscou. Mais la -constance épuisée de ses lieutenants manqua aux combinaisons par -lesquelles il voulait sortir de l'abîme où il s'était jeté. Il fallut -revenir. Le climat, la distance, agissant à la fois sur une armée -accablée des fardeaux qu'elle portait avec elle, et qui comptait dans -ses rangs trop d'étrangers, trop de jeunes gens, cette armée tomba en -dissolution au milieu de l'immensité glacée de la Russie. Au début de -la retraite Napoléon eut quelques jours de stupéfaction qui donnèrent -à son caractère une apparence de défaillance, mais ce furent quelques -jours perdus à contempler, à reconnaître son prodigieux changement de -fortune. À la Bérézina son caractère reparut tout entier, et il ne -faillit plus même à Waterloo. Ceux qui accusent ici le génie militaire -de Napoléon commettent une erreur de jugement. Ce n'est pas au génie -militaire de Napoléon qu'il faut s'en prendre, mais à cette volonté -délirante, impatiente de tous les obstacles, qui des hommes voulant -s'étendre à la nature, trouva dans la nature la résistance qu'elle ne -trouvait plus dans les hommes, et succomba sous les éléments -déchaînés. Ce n'est donc pas le militaire qui eut tort et fut puni par -le résultat, c'est le despote à la façon des despotes d'Asie. Avec -moins d'esprit qu'il n'en avait, et dans un autre siècle, Napoléon -aurait peut-être comme <span class="pagenum"><a id="page881" name="page881"></a>(p. 881)</span> Xerxès fait fouetter la mer pour lui -avoir désobéi. Pourtant on vit bien quelque chose qui rappelait cette -extravagance, car pendant plusieurs mois ce fut un déchaînement inouï -de ses écrivains contre le climat de la Russie, seule cause, -affirmaient-ils, de tous nos malheurs. Ainsi la forme des choses -change, mais la folie humaine persiste!</p> - -<p>Napoléon désertant son armée, disent ses détracteurs, la quittant sans -pitié, dira l'impartiale histoire, afin d'aller en préparer une autre, -traversa l'Allemagne en secret, l'Allemagne plus stupéfaite que lui, -et ayant besoin elle aussi de se reconnaître pour croire à son -changement de fortune. Il eut le temps d'échapper et de ressaisir à -Paris les rênes de l'Empire. La France consternée lui fournit avec un -empressement où il n'entrait aucune indulgence pour ses erreurs, de -quoi venger et relever nos armes. Il employa ces dernières ressources -avec un génie militaire éprouvé et agrandi par le malheur. L'Allemagne -soulevée avait tendu les mains à la Russie, et à l'union de l'Europe -contre nous il ne manquait que l'Autriche. De la conduite qu'on -tiendrait envers cette puissance allait dépendre le salut ou la ruine -de la France. L'Autriche prit tout à coup une attitude aussi honorable -qu'habile, à laquelle on n'avait pas même droit de s'attendre, et -qu'on dut uniquement au ministre négociateur du mariage de -Marie-Louise, lequel cherchait à ménager convenablement la transition -de l'alliance à la guerre. Entre les peuples de l'Europe voulant que -tous les opprimés s'unissent contre le commun oppresseur, et la France -invoquant les liens du sang, l'Autriche se posa hardiment et <span class="pagenum"><a id="page882" name="page882"></a>(p. 882)</span> -franchement en arbitre. Elle demandait certes bien peu de chose, elle -demandait qu'on renonçât à cette Allemagne française qualifiée de -Confédération du Rhin, qu'on rendît à l'Allemagne ses ports -indispensables, Lubeck, Hambourg, Brême, qu'on lui rendît à elle-même -Trieste, qu'enfin on renonçât à cette fausse Pologne appelée -grand-duché de Varsovie. À ce prix elle nous laissait la Westphalie, -la Lombardie et Naples à titre de royaumes vassaux, la Hollande, le -Piémont, la Toscane, les États romains constitués en départements -français, et ne parlait pas de l'Espagne. Elle nous concédait donc -deux fois plus que nous ne devions désirer, et deux fois plus que le -fils de Napoléon n'aurait pu garder. Napoléon ne voulant pas croire -que l'Autriche osât sérieusement se constituer arbitre entre lui et -l'Europe, se flattant, depuis que la guerre s'était rapprochée du -Rhin, de la soutenir victorieusement, se hâta pendant qu'on négociait -de gagner deux batailles, celles de Lutzen et de Bautzen, où, sans -cavalerie et avec une infanterie composée d'enfants, il battit les -meilleures troupes de l'Europe; puis traitant l'Autriche en -subalterne, ne tenant aucun compte de ses avis, même de ses prières, -convaincu qu'il referait sa grandeur sans elle, malgré elle, il rompit -l'armistice de Dresde, et recommença cette funeste lutte avec l'Europe -entière, qu'il ouvrit par une des plus belles victoires de son règne, -celle de Dresde, lutte dont il serait peut-être sorti victorieux s'il -se fût borné à défendre la ligne de l'Elbe de Kœnigstein à -Magdebourg. Mais dans la téméraire espérance de refaire d'un seul -coup et tout entière <span class="pagenum"><a id="page883" name="page883"></a>(p. 883)</span> son ancienne grandeur, il voulut étendre -sa gauche jusqu'à Berlin, sa droite jusqu'aux environs de Breslau, -afin d'intercepter les secours qu'on aurait pu envoyer de Prague à -Berlin, et tandis que de sa personne il restait victorieux sur l'Elbe, -il fut vaincu dans la personne de ses lieutenants, tant sur la route -de Breslau que sur celle de Berlin, fut alors obligé de se concentrer, -se concentra trop tard, perdit la ligne de l'Elbe, essaya de la -reconquérir à Leipzig, et là, dans la plus grande action guerrière des -siècles, lutta trois jours consécutifs sans perdre son champ de -bataille. Mais réduit à battre en retraite, il fut atteint par un -accident funeste, l'explosion du pont de Leipzig, accident fortuit en -apparence, en réalité inévitable, car il résultait des proportions -exorbitantes que Napoléon avait données à toutes choses. Il y perdit -une partie de son armée, et ce déplorable accident lui valut, de la -Saale au Rhin, une seconde retraite, moins longue mais presque aussi -triste que celle de Russie. Le typhus acheva sur le Rhin cette armée -que la France lui avait fournie pour réparer le désastre de 1812.</p> - -<p>Une fois sur le Rhin, l'Autriche persistant dans sa prudence, fit -offrir à Napoléon la paix aux conditions du traité de Lunéville, -c'est-à-dire la France avec ses frontières naturelles. Il ne la refusa -point, mais il exprima son acceptation avec une ambiguïté de langage -qui tenait à la fois à l'orgueil et à la crainte de s'affaiblir par -trop d'empressement à traiter: nouvelle faute qui, cette fois, était -la suite presque inévitable des fautes antérieures. Mais l'Europe, -qui avait tremblé à l'idée d'envahir la France, <span class="pagenum"><a id="page884" name="page884"></a>(p. 884)</span> apprit -bientôt en approchant combien Napoléon s'était aliéné les esprits; -elle profita dès lors de l'ambiguïté de l'acceptation pour retirer ses -offres, et marcha droit sur Paris. Napoléon, qui croyait avoir le -temps de réunir des forces suffisantes, et se regardait comme -invincible en deçà du Rhin, n'eut que les tristes restes de Leipzig -pour tenir tête à l'Europe, c'est-à-dire 60 à 70 mille hommes, les uns -épuisés, les autres enfants, contre 300 mille soldats aguerris. En ce -moment on lui proposa encore la paix, mais avec la France de 1790. -Ayant pour la première fois raison contre ses conseillers, au lieu du -fol orgueil d'un conquérant asiatique déployant le noble orgueil du -citoyen, comprenant que la France de 1790 serait mieux placée dans les -mains des Bourbons que dans les siennes, il refusa les conditions de -Châtillon, et n'ayant que des débris lutta jusqu'au dernier jour avec -une énergie indomptable.</p> - -<p>L'histoire, on peut le dire, ne présente pas deux fois le spectacle -extraordinaire qu'il offrit pendant ces deux mois de février et mars -1814. En effet ses lieutenants assaillis par toutes les frontières se -retirent en désordre, et arrivent à Châlons consternés. Il accourt, -seul, sans autre renfort que lui-même, les rassure, les ranime, rend -la confiance à ses soldats démoralisés, se précipite au-devant de -l'invasion à Brienne, à la Rothière, s'y bat dans la proportion d'un -contre quatre, et même contre cinq, étonne l'ennemi par la violence de -ses coups, parvient ainsi à l'arrêter, profite alors de quelques jours -de répit, conquis à la pointe de l'épée, pour munir de forces -indispensables la Marne, l'Aube, la Seine, l'Yonne, <span class="pagenum"><a id="page885" name="page885"></a>(p. 885)</span> conserve -au centre une force suffisante pour courir au point le plus menacé, et -là, comme le tigre à l'affût, attend une chance qu'il a entrevue dans -les profondeurs de son génie, c'est que l'ennemi se divise entre les -rivières qui coulent vers Paris. Cette prévision se trouvant -justifiée, il court à Blucher séparé de Schwarzenberg, l'accable en -quatre jours, revient ensuite sur Schwarzenberg séparé de Blucher, le -met en fuite, le ramène des portes de Paris à celles de Troyes, voit -alors l'ennemi lui offrir une dernière fois la paix, c'est-à-dire la -couronne, refuse l'offre parce qu'elle ne comprend pas les limites -naturelles, court de nouveau sur Blucher, l'enferme entre la Marne et -l'Aisne, va le détruire pour jamais, et relever miraculeusement sa -fortune, quand Soissons ouvre ses portes! Nullement troublé par ce -changement soudain de fortune, il lutte à Craonne, à Laon, avec une -ténacité indomptable, est près de ressaisir la victoire que Marmont -lui fait perdre par une faute, se retire à demi vaincu sans être -ébranlé, ne désespère pas encore, bien que la manœuvre de courir de -Blucher à Schwarzenberg ne soit plus possible, parce qu'elle est trop -prévue, parce qu'il n'a pas vaincu Blucher, parce qu'enfin on est trop -près les uns des autres! Toujours inépuisable en ressources, il -imagine alors de se porter sur les places pour y rallier les garnisons -et s'établir sur les derrières de l'ennemi avec cent mille hommes. -Avant d'exécuter cette marche audacieuse, il donne à Arcis-sur-Aube un -coup dans le flanc de Schwarzenberg afin de l'attirer à lui, court -ensuite vers Nancy, lorsque l'ennemi se décidant à marcher sur Paris, -<span class="pagenum"><a id="page886" name="page886"></a>(p. 886)</span> parvient à en forcer les portes. Napoléon y revient en toute -hâte, trouve l'ennemi dispersé sur les deux rives de la Seine, -s'apprête à l'accabler, quand ses lieutenants lui arrachent son épée, -le punissant ainsi trop tard d'en avoir abusé, et lui, l'homme des -guerres heureuses, termine sa carrière après avoir déployé toutes les -ressources du caractère et du génie dans une guerre désespérée, où il -ajoute à l'éclat, à l'audace, à la fécondité de ses premières -campagnes, une qualité qu'il lui restait à déployer, et qu'il déploie -jusqu'au prodige, la constance inébranlable dans le malheur!</p> - -<p>Telle fut la carrière de Napoléon de son commencement à sa fin. Nous -l'avons résumée en quelques pages pour la mieux faire saisir; résumons -ce résumé pour en tirer les leçons profondes qu'il contient.</p> - -<p>Au milieu de la France épuisée de sang, révoltée du spectacle auquel -elle avait assisté pendant dix années, le général Bonaparte s'empara -de la dictature au 18 brumaire, et ce ne fut là, quoi qu'on en dise, -ni une faute ni un attentat. La dictature n'était pas alors une -invention de la servilité, mais une nécessité sociale. La liberté, -pour qu'elle soit possible, exige que, gouvernements, partis, -individus, se laissent tout dire avec une patience inaltérable. C'est -à peine s'ils en sont capables lorsque n'ayant rien de sérieux à se -reprocher, ils n'ont à s'adresser que des calomnies. Mais lorsque les -hommes du temps pouvaient justement s'accuser d'avoir tué, spolié, -trahi, pactisé avec l'ennemi extérieur, les imaginer en face les uns -des autres, discutant paisiblement les affaires publiques, est une -pure illusion. Ce n'est <span class="pagenum"><a id="page887" name="page887"></a>(p. 887)</span> donc pas d'avoir pris la dictature -qu'il faut demander compte au général Bonaparte, mais d'en avoir usé -comme il le fit de 1800 à 1814.</p> - -<p>Lorsqu'en présence des affreux désordres d'une longue révolution, son -génie, sensé autant qu'il était grand, s'appliquait à réparer les -fautes d'autrui, il ne laissa rien à désirer. Il avait trouvé les -Français acharnés les uns contre les autres, et il pacifia la Vendée, -rappela les émigrés, leur rendit même une partie de leurs biens. Il -avait trouvé le schisme établi et troublant toutes les âmes: il n'eut -pas la prétention de le faire cesser avec son épée, il s'adressa -respectueusement au chef spirituel de l'univers catholique qu'il avait -rétabli sur son trône, le remplit de sa raison, l'amena à reconnaître -les légitimes résultats de la Révolution française, obtint de lui -notamment la consécration de la vente des biens d'Église, la -déposition de l'ancien clergé et l'institution d'un clergé orthodoxe -et nouveau, l'absolution des prêtres assermentés ou sortis des ordres, -et, après une négociation de près d'une année, chef-d'œuvre -d'adresse autant que de patience, composa de tous les rapports de -l'État avec l'Église une admirable constitution, la seule de nos -constitutions qui ait duré, le Concordat. La Révolution avait commencé -nos lois civiles sous l'inspiration des passions les plus folles; il -les reprit et les acheva sous l'inspiration du bon sens et de -l'expérience des siècles. Il rétablit les impôts nécessaires, abolis -par les complaisants de la multitude, organisa une comptabilité -infaillible, créa une administration active, forte et probe. Au -dehors fier, résolu, mais <span class="pagenum"><a id="page888" name="page888"></a>(p. 888)</span> contenu, il sut se servir de la -force en y joignant la persuasion. En Suisse, il opéra une seconde -pacification de la Vendée, au moyen de l'acte de médiation, qui en -changeant de nom, est resté la constitution définitive de la Suisse. -Il reconstitua l'Allemagne bouleversée par la guerre en indemnisant -les princes dépossédés avec les biens d'Église, et en rétablissant -entre les confédérés un juste équilibre. Tenant ainsi d'une main -équitable et ferme la balance des intérêts allemands, et la faisant -légèrement pencher vers la Prusse sans révolter l'Autriche, il prépara -l'alliance prussienne, seule possible alors, et en même temps -suffisante. Après avoir ainsi au dedans comme au dehors opéré le bien -praticable et désirable, admiré du monde, adoré de la France, il ne -lui restait qu'à s'endormir au sein de cette gloire si pure, et à -permettre au monde fatigué de s'endormir avec lui.</p> - -<p>Vain rêve! cet homme qui avait si bien jugé, si bien réprimé les -passions d'autrui, ne sut pas se contenir dès qu'on eut blessé les -siennes. Des émigrés réfugiés à Londres l'insultèrent: l'Angleterre -les laissa dire parce que d'après ses lois elle ne pouvait les en -empêcher, et de plus elle les écouta parce qu'ils flattaient sa -jalousie. Quel miracle qu'il en fût ainsi, et quelle raison de s'en -étonner, de s'en irriter surtout! Mais ce héros, ce sage, que le monde -admirait, ne se possédait déjà plus. Il demanda vengeance, et ne -l'obtenant pas au gré de sa colère, il outragea l'ambassadeur de la -Grande-Bretagne. Tandis qu'il n'aurait fallu que patienter quelques -jours pour que l'Angleterre évacuât Malte, <span class="pagenum"><a id="page889" name="page889"></a>(p. 889)</span> il rompit la paix -d'Amiens, et mit ainsi Malte pour jamais dans les mains britanniques. -Les émigrés qui l'avaient injurié conspirèrent contre sa vie, ayant -malheureusement des princes pour confidents ou pour complices. Dans -l'impuissance d'atteindre les uns et les autres, il alla sur le -territoire neutre saisir un prince qui peut-être n'ignorait pas ces -complots, mais qui n'y avait point trempé, et il le fit fusiller -impitoyablement. L'Europe révoltée de cette violation de territoire -réclama; il insulta l'Europe. Hélas! dans son âme bouleversée les -passions avaient vaincu la raison, et les révolutions de cette âme -puissante devenant celles du monde, la politique forte et contenue du -Consulat fit place à la politique aveugle et désordonnée de l'Empire. -Ce fut la première des grandes fautes du Premier Consul, et la plus -décisive, car elle devint la source de toutes les autres.</p> - -<p>Aux prises avec la Grande-Bretagne, le Premier Consul voulut la saisir -corps à corps en traversant le détroit. Mais pour passer la mer avec -sécurité il aurait fallu apaiser le continent, et il prit Gênes! Alors -le continent éclata, et la guerre de maritime devint continentale, ce -qui n'était pas à regretter, car on lui fournit ainsi l'occasion de -battre l'Angleterre dans la personne de ses alliés, et de résoudre la -question sur terre au lieu de la résoudre sur mer. Après avoir écrasé -l'Autriche à Ulm et à Austerlitz, il renvoya chez elle la Russie -battue et confuse, et couvrit de ridicule la Prusse accourue pour lui -faire la loi. C'était le cas de revenir à la raison, et de se -replacer dans la paix <span class="pagenum"><a id="page890" name="page890"></a>(p. 890)</span> de Lunéville et d'Amiens consolidée et -agrandie. En ne faisant subir à l'Autriche que les pertes inévitables, -en la dédommageant même au besoin; en consolant la Prusse de -l'embarras de sa position par des égards, par des dons qui ne la -couvrissent pas de honte, en ne demandant rien à la Russie que de se -tenir hors d'une querelle qui lui était étrangère, Napoléon aurait -isolé l'Angleterre, l'aurait contrainte de traiter aux conditions -qu'il voulait, et il serait rentré dans la politique consulaire avec -son titre impérial universellement reconnu, avec quelques acquisitions -de plus, inutiles sans doute, mais brillantes. Malheureusement au lieu -de faire de ses triomphes d'Ulm et d'Austerlitz ce qu'ils étaient, ce -qu'ils devaient être, le moyen de vaincre l'Angleterre par terre, il y -chercha l'occasion de la monarchie universelle. Ce fut la seconde de -ses grandes fautes et celle qui définitivement devait l'engager dans -la voie de la politique follement conquérante. Alors on le vit coup -sur coup prendre Naples pour son frère Joseph, la Lombardie pour son -fils adoptif Eugène, la Hollande pour son frère Louis, destinés tous -les trois à devenir rois vassaux du grand empire d'Occident, briser -l'Allemagne qu'il avait reconstituée et qui était l'un de ses plus -glorieux ouvrages, créer une Allemagne française sous le titre de -Confédération du Rhin, une Allemagne dont la Prusse et l'Autriche -étaient exclues, mettre la couronne des Césars sur sa tête, humilier -la Prusse par le don du Hanovre! et cependant, il était si puissant à -cette époque, qu'il n'avait pas encore rendu la paix impossible par -ces excès, tant on la désirait <span class="pagenum"><a id="page891" name="page891"></a>(p. 891)</span> avec lui pour ainsi dire à -tout prix. La Russie lui avait envoyé M. d'Oubril, l'Angleterre lord -Lauderdale, et elles ne demandaient d'autre satisfaction, après tant -d'entreprises exorbitantes, que la Sicile pour la maison de Bourbon, -la Sardaigne pour la maison de Savoie. Napoléon voulant traiter -séparément avec l'une et avec l'autre, pour les mieux plier à ses -volontés, manqua la paix avec toutes deux, la paix qui eût été la -consécration de tout ce qu'il avait osé, refusa une simple explication -à la Prusse, au sujet de la restitution du Hanovre à Georges III, et -se retrouva rejeté dès lors dans la guerre universelle. Mais il avait -les premiers soldats du monde, et il était le premier capitaine des -temps modernes, peut-être même de tous les temps. On le vit en -quelques mois anéantir l'armée prussienne à Iéna, et achever la -destruction de l'armée russe à Friedland. À partir de ce jour, l'envie -n'avait plus une seule piqûre à faire à son orgueil: elle ne pouvait -plus lui opposer ni l'armée du grand Frédéric, évanouie en une -journée, ni les distances qui devaient rendre la Russie invincible. -C'était le cas, bien plus encore qu'après Austerlitz, de rentrer dans -la vraie politique, de se servir de sa puissance sur le continent pour -priver à jamais l'Angleterre d'alliés, en gratifiant par exemple -l'Autriche des provinces danubiennes, en faisant de ce don à -l'Autriche la seule punition de la Russie, en relevant la Prusse -abattue, en lui rendant tout ce qu'elle avait perdu par son -imprudence, en la comblant ainsi de surprise, de joie, de -reconnaissance; et certes avec l'Autriche consolée, avec la Prusse -<span class="pagenum"><a id="page892" name="page892"></a>(p. 892)</span> à jamais rattachée à la France, avec la Russie deux fois -punie de son intervention imprudente, l'Angleterre isolée pour -toujours eût rendu les armes, et l'Empire gigantesque déjà imaginé par -Napoléon eût été consacré. Mais la cause qui l'avait fait sortir de la -politique modérée de 1803, qui l'avait empêché d'y rentrer après -Austerlitz, subsistait, et enivré d'orgueil, cherchant à systématiser -ses fautes pour les excuser à ses propres yeux, supprimant de sa -pensée, comme s'ils n'existaient pas, la plupart des États de -l'Europe, il ne voulut plus voir que deux grands Empires, celui -d'Occident et celui d'Orient, s'appuyant l'un sur l'autre, et, forts -de cet appui, se permettant tous les excès de pouvoir sur le monde -esclave. Ce fut la troisième des grandes fautes de Napoléon, car cette -alliance russe, unique fondement désormais de sa politique, ne pouvait -être qu'un mensonge ou un attentat contre l'Europe, un mensonge s'il -voulait tout se permettre de son côté sans rien permettre à la Russie, -un attentat contre l'Europe s'il ouvrait à son alliée la route de -Constantinople. Hélas! emporté par le torrent de la conquête, il -allait si vite, et réfléchissait si peu, qu'il ne s'était pas dit -jusqu'où il laisserait la Russie s'avancer sur la route de -Constantinople, et ce qu'il ferait de ce grand-duché de Varsovie, qui -n'était rien s'il n'était la Pologne! Ce qu'il s'était dit, c'est -qu'avec la complaisance de la Russie il résoudrait la question -d'Espagne, et c'était désormais sa pensée dominante. L'Espagne restée -aux Bourbons manquait seule à son vaste Empire, et il était pressé -d'en faire l'un des royaumes vassaux de l'Occident. <span class="pagenum"><a id="page893" name="page893"></a>(p. 893)</span> -L'Espagne soumise, honteuse de son état, lui demandant une politique, -un gouvernement, une épouse, eût peut-être été amenée à lui demander -un roi, à condition qu'il sût attendre. Mais il était devenu incapable -de patience comme de modération, et il avait imaginé de faire fuir les -Bourbons d'Aranjuez, pour les arrêter à Cadix. Le peuple espagnol -s'étant opposé à leur fuite, il les avait attirés à Bayonne, avait -précipité le père et le fils l'un sur l'autre, s'était autorisé de -leurs divisions pour déclarer l'un incapable, l'autre indigne, et -avait terminé cette sombre comédie par une usurpation qui révolta -l'Europe, souleva l'Espagne, et fit de celle-ci une immense Vendée, au -sein de laquelle un peuple neuf comme les Espagnols, un peuple -opiniâtre comme les Anglais, nous suscitèrent une guerre sans fin! -Cette faute fut la quatrième du règne impérial, et la plus grande -assurément après celle d'être sorti de la politique modérée de 1803, -car elle entraîna la ruine de l'armée française, seul appui de la -dynastie des Bonaparte, depuis que Napoléon avait fait de son règne le -règne de la force.</p> - -<p>Baylen, nom funeste, Baylen fut la première punition de l'attentat de -Bayonne. À l'aspect de paysans révoltés tenant tête à nos soldats et -les forçant à capituler, on vit l'Europe abattue reprendre courage, et -l'Autriche impatiente donner en 1809 le signal de la révolte générale. -Napoléon privé de ses meilleurs soldats employés en Espagne, courut -sur l'Autriche avec des conscrits, accomplit des prodiges à -Ratisbonne, s'exposa à un grand danger à Essling par excès de -précipitation, opéra de <span class="pagenum"><a id="page894" name="page894"></a>(p. 894)</span> nouveaux prodiges à Wagram, et fit -tomber ainsi cette première révolte européenne dont l'Autriche avait -prématurément donné le signal.</p> - -<p>Pourtant la terre avait tremblé sous les pieds de Napoléon, et -quelques lumières avaient pénétré dans sa tête enivrée. Il avait senti -le besoin d'apaiser l'Europe, et avait formé le projet d'évacuer -l'Allemagne, d'appliquer le blocus continental avec persévérance, de -terminer la guerre d'Espagne en s'occupant exclusivement de cette -guerre, de réduire par ce double moyen l'Angleterre à la paix, de se -reposer alors, de laisser reposer le monde, et de se marier pour -donner un héritier à la monarchie universelle.</p> - -<p>Avec ces vues pacifiques, Napoléon, en quinze mois, avait réuni à -l'Empire, la Hollande, Brême, Hambourg, Lubeck, Oldenbourg, la -Toscane, Rome, avait fait enlever le Pape, défendu aux commerçants du -continent de communiquer avec les Anglais, tout en accordant aux -commerçants français la faculté d'aller à Londres et d'en revenir au -moyen des licences, épousé enfin une archiduchesse autrichienne, sans -daigner se dégager avec la sœur d'Alexandre, parce qu'on la lui -avait fait attendre, et terminé ainsi ce mensonge de l'alliance russe, -qui avait valu à la Russie la Finlande, la Bessarabie, et à nous la -faculté de nous perdre en Espagne!</p> - -<p>Néanmoins le continent, quoique plein de haine, se soumettait sous -l'impression de la bataille de Wagram. La Russie seule avait présenté -quelques observations sur le territoire d'Oldenbourg enlevé à un -prince de sa famille, sur la manière d'entendre le <span class="pagenum"><a id="page895" name="page895"></a>(p. 895)</span> blocus -continental, sur le grand-duché de Varsovie successivement augmenté -jusqu'à devenir bientôt une Pologne. Là-dessus Napoléon trouvant trop -longue la guerre d'Espagne, trop long le blocus continental, voulut -s'enfoncer en Russie, s'imaginant que lorsqu'il aurait puni à cette -distance une puissance qui avait osé élever la voix, il aurait terminé -la terrible lutte entreprise avec le monde civilisé. Ce fut la -cinquième de ses grandes fautes, et nous ne saurions dire à quel degré -elle est plus ou moins grande que les précédentes, car on est -embarrassé de prononcer entre elles, et de décider quelle est la plus -grave, d'avoir rompu hors de propos la paix d'Amiens, d'avoir rêvé la -monarchie universelle après Austerlitz, d'avoir après Friedland fondé -sa politique sur l'alliance inexpliquée de la Russie, de s'être engagé -en Espagne, ou d'être allé se précipiter sur la route de Moscou. Quoi -qu'il en soit, il se fit suivre de six cent mille soldats, et -entreprit cette fois de lutter contre les hommes et contre la nature. -Mais la nature se défend mieux que les hommes, et elle résista en -opposant tour à tour au vainqueur des Alpes la distance, les chaleurs, -le froid, la disette. Et pourtant elle-même aurait pu être vaincue -avec le temps! Mais du temps, Napoléon n'en avait pas. Le monde -sourdement conjuré ne lui en laissait point, et il fallait qu'il fût -vainqueur en une campagne. Il succomba alors dans une catastrophe qui -sera la plus tragique des siècles.</p> - -<p>La France désolée lui donna généreusement de quoi refaire sa grandeur -et la nôtre, et il était près de la refaire après Lutzen et Bautzen, -au delà même <span class="pagenum"><a id="page896" name="page896"></a>(p. 896)</span> de ce qui était désirable, lorsque le fol espoir -de la refaire tout entière et d'un seul coup lui fit commettre la -sixième de ses grandes fautes, et la dernière parce qu'elle consomma -sa ruine, celle de refuser les conditions de Prague, et d'étendre le -rayon de ses opérations de Dresde à Berlin, tandis qu'en concentrant -ses forces derrière l'Elbe il aurait pu se rendre inexpugnable. -Contraint d'abandonner l'Allemagne, il reçut une dernière offre, celle -de la frontière du Rhin, à quoi il eut le tort de faire une réponse -ambiguë, par crainte de se montrer trop pressé de traiter, et tandis -qu'il perdait un mois à s'expliquer, l'Europe usant de ce mois pour -s'éclairer sur la situation de la France, retira son offre, et passa -le Rhin. Napoléon alors employant à résister à des conditions -humiliantes les talents, le caractère qu'il avait employés à se -perdre, finit en grand homme un règne commencé en grand homme, mais -vicié à son milieu par une ambition à la façon des conquérants d'Asie, -règne étrange duquel on peut dire qu'il n'y a rien de plus parfait que -le début, de plus extravagant que le milieu, de plus héroïque que la -fin.</p> - -<p>Ainsi cet homme grand et fatal, après avoir atteint la perfection -pendant le Consulat, sort de la politique forte et modérée de 1803 à -la première blessure faite à son orgueil, veut se jeter sur -l'Angleterre, en est détourné par le continent qu'il a lui-même -provoqué, le châtie cruellement, pourrait alors par un effort de -générosité et de sagesse rentrer dans la vraie politique, une première -fois à Austerlitz, une seconde fois à Friedland, mais tout-puissant -<span class="pagenum"><a id="page897" name="page897"></a>(p. 897)</span> sur le monde, profondément faible sur lui-même, il se lance -dans le champ des chimères, rêve un vaste empire d'Occident qui doit -embrasser l'Europe civilisée depuis la Pologne jusqu'à l'Espagne, pour -s'aider à réaliser son rêve, flatte le rêve russe, reçoit cependant à -Essling, à Wagram, un premier avertissement de l'Europe exaspérée, -songe à en profiter, pourrait, avec de la modération, de la patience, -consolider peut-être son chimérique empire, mais, incapable de -patience autant que de modération, veut précipiter ce résultat, court -en Russie, ne précipite que sa propre fin; pourrait, après Lutzen et -Bautzen, sauver de sa grandeur plus qu'il n'est désirable d'en sauver, -et pour n'avoir pas accepté à Prague cette transaction avec la -fortune, tombe pour ne plus se relever! Tel est le règne en quelques -mots.</p> - -<p>Si, pour trouver le vrai sens de ce spectacle extraordinaire, nous -reculons d'un pas en arrière, comme on fait devant un objet trop grand -pour être jugé de près, si nous remontons à la Révolution française -elle-même, alors tout s'explique, et nous voyons que c'est une des -phases de cette immense révolution, phase tragique et prodigieuse -comme les autres, et nous le reconnaissons à ce caractère essentiel du -règne impérial: l'intempérance. De 1789 à 1800, nous assistons au -premier emportement de la Révolution française; de 1800 à 1814, nous -assistons à sa réaction sur elle-même, réaction dont l'Empire est la -souveraine expression, et dans l'un comme dans l'autre le délire des -passions est le trait essentiel. La Révolution française se lance -dans le <span class="pagenum"><a id="page898" name="page898"></a>(p. 898)</span> champ des réformes sociales avec le cœur plein de -sentiments généreux, avec l'esprit plein d'idées grandes et fécondes, -elle rencontre des obstacles, s'en étonne, s'en irrite, comme si le -char de l'humanité en roulant sur cette terre ne devait pas y trouver -de frottement, s'emporte, devient ivre et furieuse, verse en abondance -le sang humain sur l'échafaud, révolte le monde, est elle-même -révoltée de ses propres excès, et de ce sentiment naît un homme, grand -comme elle, comme elle voulant le bien, le voulant ardemment, -précipitamment, par tous les moyens, et le bien alors c'est de la -faire reculer elle-même, de lui infliger démentis sur démentis, leçons -sur leçons. Ah! quand il ne faut que donner des leçons à la Révolution -française, Napoléon les lui donne admirables! Il condamne le régicide, -la guerre civile, le schisme, la captivité du Pape, la république -universelle, la fureur de la guerre, et rappelle les émigrés, remet le -Pape à Rome, conclut le Concordat, accorde à l'Europe la paix de -Lunéville et d'Amiens. Mais le monde n'est qu'obstacles, dans quelque -sens qu'on marche, en avant ou en arrière. Au premier tort de ses -adversaires, digne fils de sa mère, intempérant comme elle, -n'admettant ni une résistance ni un délai, le sage Consul s'emporte, -commet le régicide à Vincennes, rouvre le schisme, détient le Pape à -Fontainebleau, retombe dans la guerre, cette fois générale et -continue, à la république universelle substitue la monarchie -universelle, et, phénomène de passion inouï, de même que la Révolution -dont il n'est que le continuateur, le représentant, ou le fils, comme -<span class="pagenum"><a id="page899" name="page899"></a>(p. 899)</span> on voudra l'appeler, laisse après lui d'immenses calamités, -de grands principes et une gloire éblouissante. Les calamités et la -gloire sont pour la France, les principes pour le monde entier!</p> - -<p>Si, après l'étonnement, l'admiration, l'effroi, qu'on éprouve devant -ce spectacle, on veut en tirer une leçon profonde, une leçon à ne -jamais oublier, il faut se dire, que, fût-on la plus belle, la plus -généreuse des révolutions, fût-on le plus grand des hommes, se -contenir est le premier devoir. Leçon banale, dira-t-on! oui, banale -dans son énoncé, mais toujours neuve, à voir comment en profitent les -générations en se succédant; leçon qu'il faut répéter sans cesse, et -qui est, à elle seule, le résumé de la sagesse privée ou publique. En -effet, l'élan ne manque jamais ni aux individus ni aux nations, -surtout aux grandes nations et aux grands individus. Ce qui leur -manque, c'est la retenue, la raison, le gouvernement d'eux-mêmes. Pour -les hommes, privés ou publics, ordinaires ou extraordinaires, pour les -nations, pour les révolutions surtout, qui ne sont le plus souvent -qu'un élan irréfléchi vers le bien, se contenir est le secret pour -être honnête, pour être habile, pour être heureux, pour réussir en un -mot. Si on ne sait se contenir, c'est-à-dire se gouverner, on perd la -cause que dans l'excès de son amour on a voulu faire triompher par la -violence ou la précipitation! Ayons toujours trois exemples mémorables -sous les yeux: la Convention a perdu la liberté, Napoléon la grandeur -française, la maison de Bourbon la légitimité, c'est-à-dire ce qu'ils -étaient spécialement chargés de faire <span class="pagenum"><a id="page900" name="page900"></a>(p. 900)</span> triompher! Mais nous -disons trop quand nous disons perdu, car les nobles choses ne sont -jamais perdues en ce monde, elles ne sont que compromises.</p> - -<p>Après avoir jugé le règne de Napoléon, il resterait à juger l'homme -lui-même, comme militaire, politique, administrateur, législateur, -penseur, écrivain, et à lui assigner sa place dans cette glorieuse -famille où l'on compte Alexandre, Annibal, César, Charlemagne, -Frédéric le Grand. Mais pour que le jugement fût complet, il faudrait -que la carrière de l'homme fût terminée. Or elle ne l'est pas à l'île -d'Elbe. La Providence réservait encore à Napoléon deux épreuves: elle -devait le remettre en présence des puissances de l'Europe occupées à -se partager nos dépouilles, et troublées dans ce partage par son -retour de l'île d'Elbe; elle devait surtout le placer un moment en -présence de la liberté renaissante. C'est le spectacle donné en 1815, -pendant la période dite des <cite>Cent Jours</cite>, spectacle triste et -tragique, qui nous reste à retracer. Après quoi nous pourrons juger -l'homme tout entier, et après avoir jugé l'homme impartialement, notre -tâche sera finie, et nous laisserons la postérité juger notre jugement -lui-même, si elle daigne s'en occuper pour le réviser ou le confirmer.</p> - -<p class="p2 center">FIN DU LIVRE CINQUANTE-TROISIÈME ET DU TOME DIX-SEPTIÈME.</p> -</div> - -<div class="chapter"> -<h2><span class="pagenum"><a id="page901" name="page901"></a>(p. 901)</span> NOTE SUR LE MARIAGE DU PRINCE JÉRÔME BONAPARTE<br /> -<span class="smaller">(VOIR TOME VIII, PAGE 28.)</span></h2> - - -<p>M. Jérôme-Napoléon Bonaparte, citoyen français, résidant aux -États-Unis, à Baltimore, a fait aux éditeurs, à la date du 7 mai 1859, -sommation d'insérer dans ce nouveau volume la note suivante, qu'ils -croient de leur devoir d'insérer, n'étant pas juges d'une question -d'état que les tribunaux seuls peuvent décider.</p> - -<div class="quote"> - <p>«C'est le 24 décembre 1803 que M. Jérôme Bonaparte, alors simple - officier de marine au service de la République française, épousa - mademoiselle Élisabeth Paterson, fille d'un honorable citoyen des - États-Unis; ce mariage fut célébré à Baltimore par l'évêque de - Baltimore, suivant le rite de la sainte Église catholique, et - l'acte de célébration fut inscrit le même jour sur le registre - des mariages de la cathédrale de la ville de Baltimore.</p> - - <p>»M. Jérôme Bonaparte, alors âgé de dix-neuf ans, avait dépassé - l'âge requis par la loi française pour contracter un mariage - valable. (Art. 144 du Code civil.)</p> - - <p>»Ce mariage n'était entaché d'aucune des nullités absolues - prononcées par l'article 184 du même Code.</p> - - <p>»Le père de M. Jérôme Bonaparte était décédé; sa mère, M<sup>me</sup> - Lætitia Bonaparte, survivait seule, son consentement n'était - exigé pour la validité du mariage ni par la loi américaine ni par - le droit canonique. Suivant la loi française, la nullité - résultant du défaut de consentement paternel ou maternel n'était - point absolue; cette nullité n'ayant point été demandée dans - l'année où le mariage a été connu de la dame sa mère. (Art.183 du - Code civil.)</p> - - <p>»M<sup>me</sup> Lætitia n'a jamais demandé judiciairement que le mariage - <span class="pagenum"><a id="page902" name="page902"></a>(p. 902)</span> de son fils Jérôme fût déclaré nul; au contraire, dans - sa correspondance ultérieure, M<sup>me</sup> Lætitia appelait son cher - fils M. Jérôme-Napoléon Bonaparte, issu de ce mariage, et - notamment, dans une lettre du 10 novembre 1829, elle le félicite - de son mariage, et signe en ces termes: <em>Votre bien affectionnée - mère</em>.</p> - - <p>»Les princes Joseph et Louis Bonaparte l'ont de même toujours et - par écrit qualifié du titre de leur neveu.</p> - - <p>»En 1803, Napoléon Bonaparte partageait la dignité de Consul de - la République avec deux autres citoyens français; il n'était - investi d'aucun des droits qui sont attribués aux chefs des - maisons souveraines à l'égard des membres de leur famille qui ne - peuvent se marier sans leur consentement. Le Premier Consul - n'avait aucune autorité légale pour reconnaître ou <em>refuser de - reconnaître</em> la validité du mariage de son frère.</p> - - <p>»En 1805, le 24 mai, l'empereur Napoléon écrivait au pape Pie - VII: «<cite>Je désirerais une bulle de Votre Sainteté qui annulât ce - mariage. Que Votre Sainteté veuille bien faire cela sans bruit; - ce ne sera que lorsque je saurai qu'elle veut le faire que je - ferai faire la cassation civile.</cite>»</p> - - <p>»Le Saint Père répondit à l'Empereur par un bref fort développé - sous la date du 27 juin 1805; on y lit: «Pour garder un secret - impénétrable, nous nous sommes fait un honneur de satisfaire avec - la plus grande exactitude aux sollicitations de Votre Majesté; - c'est pourquoi nous avons évoqué entièrement à nous-même l'examen - touchant le jugement sur le mariage en question. ......<cite>Il nous - peine de ne trouver aucune raison qui puisse nous autoriser à - porter notre jugement pour la nullité de ce mariage</cite>...... Si - nous usurpions une autorité que nous n'avons pas, nous nous - rendrions coupable d'un <cite>abus le plus abominable</cite> de notre - ministère sacré devant le tribunal de Dieu et devant l'Église - entière. Votre Majesté même, dans sa justice, n'aimerait pas que - nous prononçassions <cite>un jugement contraire au témoignage de notre - conscience</cite> et aux principes invariables de l'Église.»</p> - - <p>»Il importait peu, quant à la validité du mariage contracté en - 1803 par le citoyen Jérôme Bonaparte, que ce mariage fût plus - tard contraire au plus haut point aux desseins politiques de - l'empereur des Français.»</p> -</div> -</div> - -<div class="chapter"> -<h2><span class="pagenum"><a id="page903" name="page903"></a>(p. 903)</span> TABLE DES MATIÈRES<br /> CONTENUES<br /> DANS LE TOME DIX-SEPTIÈME.</h2> - -<div class="toc"> -<p class="center">LIVRE CINQUANTE ET UNIÈME.</p> - -<p class="center">L'INVASION.</p> - -<p>Désorganisation de l'armée française à son arrivée sur le - Rhin. — Détresse de nos troupes en Italie et en - Espagne. — Opérations du prince Eugène dans le Frioul pendant - l'automne de 1813, et sa retraite sur l'Adige. — Opérations du - maréchal Soult en Navarre, et ses efforts infructueux pour sauver - Saint-Sébastien et Pampelune. — Retraite de ce maréchal sur la - Nive et l'Adour. — Retraite du maréchal Suchet sur la - Catalogne. — Déplorable situation de la France, où tout avait été - disposé pour la conquête et rien pour la défense. — Soulèvement - des esprits contre Napoléon parce qu'il n'avait point conclu la - paix après les victoires de Lutzen et de Bautzen. — Les coalisés - ignorent cette situation. — Effrayés à la seule idée de franchir - le Rhin, ils songent à faire à Napoléon de nouvelles propositions - de paix. — Les plus disposés à transiger sont l'empereur François - et M. de Metternich. — Causes de leur disposition pacifique — M. de - Saint-Aignan, ministre de France à Weimar, se trouvant en ce - moment à Francfort, est chargé de se rendre à Paris, et d'offrir - la paix à Napoléon sur la base des frontières naturelles de la - France. — Départ immédiat de M. de Saint-Aignan pour - Paris. — Accueil qu'il reçoit. — Craignant de s'affaiblir par trop - d'empressement à accepter les propositions de Francfort, Napoléon - admet la réunion d'un congrès à Manheim, sans s'expliquer sur les - bases de pacification proposées. — Premières occupations de - Napoléon dès son retour à Paris. — Irritation du public contre M. - de Bassano accusé d'avoir encouragé la politique de la - guerre. — Son remplacement par M. de Caulaincourt. — Quelques - autres changements moins importants dans le personnel - administratif. — Levée de 600 mille hommes, et résolution - d'ajouter des centimes additionnels à toutes les - contributions. — Convocation immédiate du Sénat pour lui soumettre - les levées d'hommes et d'impôts ordonnées par simple - décret. — Emploi que Napoléon se propose de faire des ressources - mises à sa disposition. — Il espère, si la coalition lui laisse - l'hiver pour se préparer, pouvoir la rejeter au delà du - Rhin. — Ses mesures pour conserver la Hollande et - l'Italie. — Négociation secrète avec Ferdinand VII, et offre de - lui rendre la liberté et le trône, à condition qu'il fera cesser - la guerre, et refusera aux Anglais le territoire - espagnol. — Traité de Valençay. — Envoi du duc de San-Carlos pour - faire agréer ce traité aux Espagnols. — Conduite de Murat. — Son - abattement bientôt suivi de l'ambition de devenir roi - d'Italie. — Ses doubles menées à Vienne et à Paris. — Il demande à - Napoléon de lui abandonner l'Italie. — Napoléon indigné veut - d'abord lui exprimer les sentiments qu'il éprouve, et puis se - borne à ne pas répondre. — Pendant que Napoléon s'occupe de ses - préparatifs, M. de Metternich peu satisfait de la réponse évasive - faite aux propositions de Francfort, demande qu'on s'explique - formellement à leur sujet. — Napoléon se décide enfin à les - accepter, consent à négocier sur la base des frontières - naturelles, et réitère l'offre d'un congrès à - Manheim. — Malheureusement pendant le mois qu'on a perdu tout a - changé de face dans les conseils de la coalition. — État intérieur - de la coalition. — Un parti violent, à la tête duquel se trouvent - les Prussiens, voudrait qu'on poussât la guerre à outrance, qu'on - détrônât Napoléon, et qu'on réduisît la France à ses frontières - de 1790. — Ce parti désapprouve hautement les propositions de - Francfort. — Alexandre flatte tous les partis pour les - dominer. — L'Angleterre appuierait l'Autriche dans ses vues - pacifiques, si un événement récent ne la portait à continuer la - guerre. — En effet à l'approche des armées coalisées la Hollande - s'est soulevée, et la Belgique menace de suivre cet - exemple. — L'espérance d'ôter Anvers à la France décide dès lors - l'Angleterre pour la continuation de la guerre, et pour le - passage immédiat du Rhin. — L'Autriche, de son côté, entraînée par - l'espérance de recouvrer l'Italie, finit par adhérer aux vues de - l'Angleterre et par consentir à la continuation de la guerre. — On - renonce aux propositions de Francfort, et on répond à M. de - Caulaincourt qu'on communiquera aux puissances alliées son - acceptation tardive des bases proposées, mais on évite de - s'expliquer sur la continuation des hostilités. — Forces dont - disposent les puissances pour le cas d'une reprise immédiate des - opérations. — Elles ont pour les premiers mouvements 220 mille - hommes, qu'au printemps elles doivent porter à 600 mille. — Elles - se flattent que Napoléon n'en aura pas actuellement 100 mille à - leur opposer. — Plans divers pour le passage du Rhin. — Les - Prussiens veulent marcher directement sur Metz et Paris; les - Autrichiens au contraire songent à remonter vers la Suisse, pour - opérer une contre-révolution dans cette contrée, et isoler - l'Italie de la France. — Le plan des Autrichiens - prévaut. — Passage du Rhin à Bâle le 21 décembre 1813, et - révolution en Suisse. — Abolition de l'acte de médiation. — Vains - efforts de l'empereur Alexandre en faveur de la Suisse. — Marche - de la coalition vers l'est de la France. — Arrivée de la grande - armée coalisée à Langres, et du maréchal Blucher à - Nancy. — Napoléon surpris par cette brusque invasion ne peut plus - songer aux vastes préparatifs qu'il avait d'abord projetés, et se - trouve presque réduit aux forces qui lui restaient à la fin de - 1813. — Il reploie sur Paris les dépôts des régiments, et y fait - verser à la hâte les conscrits tirés du centre et de l'ouest de - la France. — Il crée à Paris des ateliers extraordinaires pour - l'équipement des nouvelles recrues, et forme de ces recrues des - divisions de réserve et des divisions de jeune garde. — Napoléon - prescrit aux maréchaux Suchet et Soult de lui envoyer chacun un - détachement de leur armée, et dirige celui du maréchal Suchet sur - Lyon, celui du maréchal Soult sur Paris. — Napoléon envoie d'abord - la vieille garde sous Mortier à Langres, la jeune sous Ney à - Épinal, puis ordonne aux maréchaux Victor, Marmont, Macdonald, de - se replier avec les débris des armées d'Allemagne sur les - maréchaux Ney et Mortier dans les environs de Châlons, où il se - propose de les rejoindre avec les troupes organisées à - Paris. — Avant de quitter la capitale, Napoléon assemble le Corps - législatif. — Communications au Sénat et au Corps - législatif. — État d'esprit de ces deux assemblées. — Désir du - Corps législatif de savoir ce qui s'est passé dans les dernières - négociations. — Communications faites à ce corps. — Rapport de M. - Lainé sur ces communications. — Ajournement du Corps - législatif. — Violents reproches adressés par Napoléon aux membres - de cette assemblée. — Tentative pour reprendre les négociations de - Francfort. — Envoi de M. de Caulaincourt aux avant-postes des - armées coalisées. — Réponse évasive de M. de Metternich, qui sans - s'expliquer sur la reprise des négociations, déclare qu'on attend - lord Castlereagh actuellement en route pour le quartier général - des alliés. — Dernières mesures de Napoléon en quittant - Paris. — Ses adieux à sa femme et à son fils qu'il ne devait plus - revoir. -<span class="ralign"><a href="#page1">1 à 213</a></span></p> - - -<p class="p2 center">LIVRE CINQUANTE-DEUXIÈME.</p> - -<p class="center">BRIENNE ET MONTMIRAIL.</p> - -<p>Arrivée de Napoléon à Châlons-sur-Marne le 25 - janvier. — Abattement des maréchaux, et assurance de - Napoléon. — Son plan de campagne. — Son projet de manœuvrer - entre la Seine et la Marne, dans la conviction que les armées - coalisées se diviseront pour suivre le cours de ces deux - rivières. — Soupçonnant que le maréchal Blucher s'est porté sur - l'Aube pour se réunir au prince de Schwarzenberg, il se décide à - se jeter d'abord sur le général prussien. — Brillant combat de - Brienne livré le 29 janvier. — Blucher est rejeté sur la Rothière - avec une perte assez notable. — En ce moment les souverains - réunis autour du prince de Schwarzenberg, délibèrent s'il faut - s'arrêter à Langres, pour y négocier avant de pousser la guerre - plus loin. — Arrivée de lord Castlereagh au camp des - alliés. — Caractère et influence de ce personnage. — Les Prussiens - par esprit de vengeance, Alexandre par orgueil blessé, veulent - pousser la guerre à outrance. — Les Autrichiens désirent traiter - avec Napoléon dès qu'on le pourra honorablement. — Lord - Castlereagh vient renforcer ces derniers, à condition qu'on - obligera la France à rentrer dans ses limites de 1790, et que lui - ôtant la Belgique et la Hollande, on en formera un grand royaume - pour la maison d'Orange. — Empressement de tous les partis à - satisfaire l'Angleterre. — Lord Castlereagh ayant obtenu ce qu'il - désirait, décide les cours alliées à l'ouverture d'un congrès à - Châtillon, où l'on appelle M. de Caulaincourt pour lui offrir le - retour de la France à ses anciennes limites. — La question - politique étant résolue de la sorte, la question militaire se - trouve résolue par l'engagement survenu entre Blucher et - Napoléon. — Le prince de Schwarzenberg vient au secours du général - prussien avec toute l'armée de Bohême. — Position de Napoléon - ayant sa droite à l'Aube, son centre à la Rothière, sa gauche aux - bois d'Ajou. — Sanglante bataille de la Rothière livrée le 1<sup>er</sup> - février 1814, dans laquelle Napoléon, avec 32 mille hommes, tient - tête toute une journée à 100 mille combattants. — Retraite en bon - ordre sur Troyes le 2 février. — Position presque désespérée de - Napoléon. — Replié sur Troyes, il n'a pas 50 mille hommes à - opposer aux armées coalisées, qui peuvent en réunir 220 - mille. — En proie aux sentiments les plus douloureux, il ne perd - cependant pas courage, et fait ses dispositions dans la - prévoyance d'une faute capitale de la part de l'ennemi. — Ses - mesures pour l'évacuation de l'Italie, et pour l'appel à Paris - d'une partie des armées qui défendent les Pyrénées. — Ordre de - disputer Paris à outrance pendant qu'il manœuvrera, et d'en - faire sortir sa femme et son fils. — Réunion du congrès de - Châtillon. — Propositions outrageantes faites à M. de - Caulaincourt, lesquelles consistent à ramener la France aux - limites de 1790, en l'obligeant en outre de rester étrangère à - tous les arrangements européens. — Douleur et désespoir de M. de - Caulaincourt. — Pendant ce temps la faute militaire que Napoléon - prévoyait s'accomplit. — Les coalisés se divisent en deux masses: - l'une sous Blucher doit suivre la Marne, et déborder Napoléon par - sa gauche, pour l'obliger à se replier sur Paris, tandis que - l'autre, descendant la Seine, le poussera également sur Paris - pour l'y accabler sous les forces réunies de la - coalition. — Napoléon partant le 9 février au soir de Nogent avec - la garde et le corps de Marmont, se porte sur Champaubert. — Il y - trouve l'armée de Silésie divisée en quatre corps. — Combats de - Champaubert, de Montmirail, de Château-Thierry, de Vauchamp, - livrés les 10, 11, 12 et 14 février. — Napoléon fait 20 mille - prisonniers à l'armée de Silésie, et lui tue 10 mille hommes, - sans presque aucune perte de son côté. — À peine délivré de - Blucher, il se rejette par Guignes sur Schwarzenberg qui avait - franchi la Seine, et l'oblige à la repasser en - désordre. — Combats de Nangis et de Montereau les 18 et 19 - février. — Pertes considérables des Russes, des Bavarois et des - Wurtembergeois. — Un retard survenu à Montereau permet au corps de - Colloredo, qu'on allait prendre tout entier, de se - sauver. — Grands résultats obtenus en quelques jours par - Napoléon. — Situation complétement changée. — Événements militaires - en Belgique, à Lyon, en Italie, et sur la frontière - d'Espagne. — Révocation des ordres envoyés au prince Eugène pour - l'évacuation de l'Italie. — Renvoi de Ferdinand VII en Espagne, et - du Pape en Italie. — La coalition, frappée de ses échecs, se - décide à demander un armistice. — Envoi du prince Wenceslas de - Liechtenstein à Napoléon. — Napoléon feint de le bien accueillir, - mais résolu à poursuivre les coalisés sans relâche, se borne à - une convention verbale pour l'occupation pacifique de la ville de - Troyes. — Résultat inespéré de cette première période de la - campagne. -<span class="ralign"><a href="#page214">214 à 386</a></span></p> - - -<p class="p2 center">LIVRE CINQUANTE-TROISIÈME.</p> - -<p class="center">PREMIÈRE ABDICATION.</p> - -<p>État intérieur de Paris pendant les dernières opérations - militaires de Napoléon. — Secrètes menées des partis. — Attitude de - M. de Talleyrand; ses vues; envoi de M. de Vitrolles au camp des - alliés. — Conférences de Lusigny; instructions données à M. de - Flahaut relativement aux conditions de l'armistice. — Efforts - tentés de notre part pour faire préjuger la question des - frontières en traçant la ligne de séparation des - armées. — Retraite du prince de Schwarzenberg jusqu'à - Langres. — Grand conseil des coalisés. — Le parti de la guerre à - outrance veut qu'on adjoigne les corps de Wintzingerode et de - Bulow à l'armée de Blucher, afin de procurer à celui-ci les - moyens de marcher sur Paris. — La difficulté d'ôter ces corps à - Bernadotte levée extraordinairement par lord Castlereagh. — Ce - dernier profite de cette occasion pour proposer le traité de - Chaumont, qui lie la coalition pour vingt ans, et devient ainsi - le fondement de la Sainte-Alliance. — Joie de Blucher et de son - parti; sa marche pour rallier Bulow et Wintzingerode. — Danger du - maréchal Mortier envoyé au delà de la Marne, et de Marmont laissé - entre l'Aube et la Marne. — Ces deux maréchaux parviennent à se - réunir, et à contenir Blucher pendant que Napoléon vole à leur - secours. — Marche rapide de Napoléon sur Meaux. — Difficulté de - passer la Marne. — Blucher, couvert par la Marne, veut accabler - les deux maréchaux qui ont pris position derrière - l'Ourcq. — Napoléon franchit la Marne, rallie les deux maréchaux, - et se met à la poursuite de Blucher, qui est obligé de se retirer - sur l'Aisne. — Situation presque désespérée de Blucher menacé - d'être jeté dans l'Aisne par Napoléon. — La reddition de Soissons, - qui livre aux alliés le pont de l'Aisne, sauve Blucher d'une - destruction certaine, et lui procure un renfort de cinquante - mille hommes par la réunion de Wintzingerode et de - Bulow. — Situation critique de Napoléon et son impassible fermeté - en présence de ce subit changement de fortune. — Première - conception du projet de marcher sur les places fortes pour y - rallier les garnisons, et tomber à la tête de cent mille hommes - sur les derrières de l'ennemi. — Il est nécessaire auparavant - d'aborder Blucher et de lui livrer bataille. — Napoléon enlève le - pont de Berry-au-Bac, et passe l'Aisne avec cinquante mille - hommes en présence des cent mille hommes de Blucher. — Dangers de - la bataille qu'il faut livrer avec cinquante mille combattants - contre cent mille. — Raisons qui décident Napoléon à enlever le - plateau de Craonne pour se porter sur Laon par la route de - Soissons. — Sanglante bataille de Craonne, livrée le 7 mars, dans - laquelle Napoléon enlève les formidables positions de - l'ennemi. — Après s'être emparé de la route de Soissons, Napoléon - veut pénétrer dans la plaine de Laon pour achever la défaite de - Blucher. — Nouvelle et plus sanglante bataille de Laon, livrée les - 9 et 10 mars, et restée indécise par la faute de Marmont qui - s'est laissé surprendre. — Napoléon est réduit à battre en - retraite sur Soissons. — Son indomptable énergie dans une - situation presque désespérée. — Le corps de Saint-Priest s'étant - approché de lui, il fond sur ce corps qu'il met en pièces dans - les environs de Reims, après en avoir tué le général. — Napoléon - menacé d'être étouffé entre Blucher et Schwarzenberg, se résout à - exécuter son grand projet de marcher sur les places, pour en - rallier les garnisons et tomber sur les derrières des - alliés. — Ses instructions pour la défense de Paris pendant son - absence. — Consternation de cette capitale. — Le conseil de régence - consulté veut qu'on accepte les propositions du congrès de - Châtillon. — Indignation de Napoléon, qui menace d'enfermer à - Vincennes Joseph et ceux qui parlent de se soumettre aux - conditions de l'ennemi. — Événements qui se sont passés dans le - Midi, et bataille d'Orthez, à la suite de laquelle le maréchal - Soult s'est porté sur Toulouse, et a laissé Bordeaux - découvert. — Entrée des Anglais dans Bordeaux, et proclamation des - Bourbons dans cette ville le 12 mars. — Fâcheux retentissement de - ces événements à Paris. — Napoléon en voyant l'effroi de la - capitale, vers laquelle le prince de Schwarzenberg s'est - sensiblement avancé, se décide, avant de marcher sur les places, - à faire une apparition sur les derrières de Schwarzenberg pour le - détourner de Paris en l'attirant à lui. — Mouvement de la Marne à - la Seine, et passage de la Seine à Méry. — Napoléon se trouve à - l'improviste en face de toute l'armée de Bohême. — Bataille - d'Arcis-sur-Aube, livrée le 22 mars, dans laquelle vingt mille - Français tiennent tête pendant une journée à quatre-vingt-dix - mille Russes et Autrichiens. — Napoléon prend enfin le parti de - repasser l'Aube et de se couvrir de cette rivière. — Il se porte - sur Saint-Dizier dans l'espérance d'avoir attiré l'armée de - Bohême à sa suite. — Son projet de s'avancer jusqu'à Nancy pour y - rallier quarante à cinquante mille hommes des diverses - garnisons. — En route il est rejoint par M. de Caulaincourt, - lequel a été obligé de quitter le congrès de Châtillon par suite - du refus d'admettre les propositions des alliés. — Fin du congrès - de Châtillon et des conférences de Lusigny. — Napoléon n'a aucun - regret de ce qu'il a fait, et ne désespère pas encore de sa - fortune. — Pendant ce temps les armées de Silésie et de Bohême, - entre lesquelles il a cessé de s'interposer, se sont réunies dans - les plaines de Châlons, et délibèrent sur la marche à - adopter. — Grand conseil des coalisés. — La raison militaire - conseillerait de suivre Napoléon, la raison politique de le - négliger, pour se porter sur Paris et y opérer une - révolution.. — Des lettres interceptées de l'Impératrice et des - ministres décident la marche sur Paris. — Influence du comte Pozzo - di Borgo en cette circonstance. — Mouvement des alliés vers la - capitale. — Marmont et Mortier s'étant laissé couper de Napoléon, - rencontrent l'armée entière des coalisés. — Triste journée de - Fère-Champenoise. — Retraite des deux maréchaux. — Apparition de la - grande armée coalisée sous les murs de Paris. — Incapacité du - ministre de la guerre et incurie de Joseph, qui n'ont rien - préparé pour la défense de la capitale. — Conseil de régence où - l'on décide la retraite du gouvernement et de la cour à - Blois. — Au lieu d'organiser une défense populaire dans - l'intérieur de Paris, on a la folle idée de livrer bataille en - dehors de ses murs. — Bataille de Paris livrée le 30 mars avec - vingt-cinq mille Français contre cent soixante-dix mille - coalisés. — Bravoure de Marmont et de Mortier. — Capitulation - forcée de Paris. — M. de Talleyrand s'applique à rester dans - Paris, et à s'emparer de l'esprit de Marmont. — Entrée des alliés - dans la capitale; leurs ménagements; attitude à leur égard des - diverses classes de la population. — Empressement des souverains - auprès de M. de Talleyrand, qu'ils font en quelque sorte - l'arbitre des destinées de la France. — Événements qui se passent - à l'armée pendant la marche des coalisés sur Paris. — Brillant - combat de Saint-Dizier; circonstance fortuite qui détrompe - Napoléon, et lui apprend enfin qu'il n'est pas suivi par les - alliés. — Le danger évident de la capitale et le cri de l'armée le - décident à rebrousser chemin. — Son retour précipité. — Napoléon - pour arriver plus tôt se sépare de ses troupes, et parvient à - Fromenteau entre onze heures du soir et minuit, au moment même où - l'on signait la capitulation de Paris. — Son désespoir, son - irritation, sa promptitude à se remettre. — Tout à coup il forme - le projet de se jeter sur les coalisés disséminés dans la - capitale et partagés sur les deux rives de la Seine, mais comme - il n'a pas encore son armée sous la main, il se propose de gagner - en négociant les trois ou quatre jours dont il a besoin pour la - ramener. — Il charge M. de Caulaincourt d'aller à Paris afin - d'occuper Alexandre en négociant, et se retire à Fontainebleau - dans l'intention d'y concentrer l'armée. — M. de Caulaincourt - accepte la mission qui lui est donnée, mais avec la secrète - résolution de signer la paix à tout prix. — Accueil fait par - l'empereur Alexandre à M. de Caulaincourt. — Ce prince désarmé par - le succès redevient le plus généreux des vainqueurs. — Cependant - il ne promet rien, si ce n'est un traitement convenable pour la - personne de Napoléon. — Les souverains alliés, moins l'empereur - François retiré à Dijon, tiennent conseil chez M. de Talleyrand - pour décider du gouvernement qu'il convient de donner à la - France. — Principe de la légitimité heureusement exprimé et - fortement soutenu par M. de Talleyrand. — Déclaration des - souverains qu'ils ne traiteront plus avec Napoléon. — Convocation - du Sénat, formation d'un gouvernement provisoire à la tête duquel - se trouve M. de Talleyrand. — Joie des royalistes; leurs efforts - pour faire proclamer immédiatement les Bourbons; voyage de M. de - Vitrolles pour aller chercher le comte d'Artois. — M. de - Talleyrand et quelques hommes éclairés dont il s'est entouré, - modèrent le mouvement des royalistes, et veulent qu'on rédige une - constitution, qui sera la condition expresse du retour des - Bourbons. — Empressement d'Alexandre à entrer dans ces - idées. — Déchéance de Napoléon prononcée le 3 avril, et rédaction - par le Sénat d'une constitution la fois monarchique et - libérale. — Vains efforts de M. de Caulaincourt en faveur de - Napoléon, soit auprès d'Alexandre, soit auprès du prince de - Schwarzenberg. — On le renvoie à Fontainebleau pour persuader à - Napoléon d'abdiquer; en même temps on cherche à détacher les - chefs de l'armée. — D'après le conseil de M. de Talleyrand, toutes - les tentatives de séduction sont dirigées sur le maréchal - Marmont, qui forme à Essonne la tête de colonne de - l'armée. — Événements à Fontainebleau pendant les événements de - Paris. — Grands projets de Napoléon. — Sa conviction, s'il est - secondé, d'écraser les alliés dans Paris. — Ses dispositions - militaires et son extrême confiance dans Marmont qu'il a placé - sur l'Essonne. — Réponses évasives qu'il fait à M. de - Caulaincourt, et ses secrètes résolutions pour le lendemain. — Le - lendemain, 4 avril, il assemble l'armée, et annonce la - détermination de marcher sur Paris. — Enthousiasme des soldats et - des officiers naguère abattus, et consternation des - maréchaux. — Ceux-ci, se faisant les interprètes de tous les - hommes fatigués, adressent à Napoléon de vives - représentations. — Napoléon leur demande s'ils veulent vivre sous - les Bourbons. — Sur leur réponse unanime qu'ils veulent vivre sous - le Roi de Rome, il a l'idée de les envoyer à Paris avec M. de - Caulaincourt pour obtenir la transmission de la couronne à son - fils. — Tandis qu'il feint d'accepter cette transaction, il est - toujours résolu à la grande bataille dans Paris, et en fait tous - les préparatifs. — Départ des maréchaux Ney et Macdonald, avec M. - de Caulaincourt, pour aller négocier la régence de Marie-Louise - au prix de l'abdication de Napoléon. — Leur rencontre avec Marmont - à Essonne. — Embarras de celui-ci qui leur avoue qu'il a traité - secrètement avec le prince de Schwarzenberg, et promis de passer - avec son corps d'armée du côté du gouvernement provisoire. — Sur - leurs observations il retire la parole donnée au prince de - Schwarzenberg, ordonne à ses généraux, qu'il avait mis dans sa - confidence, de suspendre tout mouvement, et suit à Paris la - députation chargée d'y négocier pour le Roi de Rome. — Entrevue - des maréchaux avec l'empereur Alexandre. — Ce prince, un moment - ébranlé, remet la décision au lendemain. — Pendant ce temps - Napoléon ayant mandé Marmont à Fontainebleau pour préparer sa - grande opération militaire, les généraux du 6<sup>e</sup> corps se croient - découverts, quittent l'Essonne, et exécutent le projet suspendu - de Marmont. — Cette nouvelle achève de décider les souverains - alliés, et la cause du Roi de Rome est définitivement - abandonnée. — M. de Caulaincourt renvoyé auprès de Napoléon pour - obtenir son abdication pure et simple. — Napoléon, privé du corps - de Marmont, et ne pouvant plus dès lors rien tenter de sérieux, - prend le parti d'abdiquer. — Retour de M. de Caulaincourt à Paris - et ses efforts pour obtenir un traitement convenable en faveur de - Napoléon et de la famille impériale. — Générosité d'Alexandre. — M. - de Caulaincourt obtient l'île d'Elbe pour Napoléon, le - grand-duché de Parme pour Marie-Louise et le Roi de Rome, et des - pensions pour tous les princes de la famille impériale. — Son - retour à Fontainebleau. — Tentative de Napoléon pour se donner la - mort. — Sa résignation. — Élévation de ses pensées et de son - langage. — Constitution du Sénat, et entrée de M. le comte - d'Artois dans Paris le 12 avril. — Enthousiasme et espérances des - Parisiens. — Départ de Napoléon pour l'île d'Elbe. — Coup d'œil - général sur les grandeurs et les fautes du règne impérial. -<span class="ralign"><a href="#page387">387 à 900</a></span></p> - -<p class="p2"><span class="smcap">Note.</span> -<span class="ralign"><a href="#page901">901</a></span></p> - -<p class="p2 center">FIN DE LA TABLE DU DIX-SEPTIÈME VOLUME.</p> -</div> -</div> - - -<div class="chapter"> -<h2>Notes</h2> - -<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a> -<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: Je cite ici en original cette lettre intéressante et -instructive, qui peint exactement les dispositions personnelles de -l'empereur d'Autriche pour sa fille, pour son gendre et pour la -France.</p> - -<p class="date"> - «Le 26 décembre 1813.</p> - -<p>»Chère Louise, j'ai reçu hier ta lettre du 12 décembre, et j'ai appris -avec plaisir que tu te portes bien. Je te remercie des vœux que tu -m'adresses pour la nouvelle année; ils me sont précieux parce que je -te connais. Je t'offre les miens de tout mon cœur.—Pour ce qui -regarde la paix, sois persuadée que je ne la souhaite pas moins que -toi, que toute la France, et à ce que j'espère que ton mari. Ce n'est -que dans la paix qu'on trouve le bonheur et le salut. Mes vues sont -modérées. Je désire tout ce qui peut assurer la durée de la paix, mais -dans ce monde il ne suffit pas de vouloir. J'ai de grands devoirs à -remplir envers mes alliés, et malheureusement les questions de la paix -future, et qui sera prochaine, je l'espère, sont très-embrouillées. -Ton pays a bouleversé toutes les idées. Quand on en vient à ces -questions, on a à combattre de justes plaintes ou des préjugés. La -chose n'en est pas moins le vœu le plus ardent de mon cœur, et -j'espère que bientôt nous pourrons réconcilier nos gens. En Angleterre -il n'y a pas de mauvaise volonté, mais on fait de grands préparatifs. -Ceci occasionne nécessairement du retard jusqu'à ce qu'enfin la chose -soit en train: alors elle ira, s'il plaît à Dieu. Les nouvelles que tu -me donnes de ton fils me réjouissent fort. Tes frères et sœurs -allaient bien d'après les dernières nouvelles que j'en ai reçues, -ainsi que ma femme. Je suis aussi bien portant. Crois-moi pour -toujours,</p> - -<p>»Ton tendre père,</p> - -<p class="sig">»<span class="smcap">François</span>.»</p> - -<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> -<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: L'ouvrage de M. Fain, qui sur ce point contient plus -d'une erreur, bien que rédigé sur les documents du duc de Bassano, -fait arriver Ferdinand VII à Madrid le 6 janvier. Ce prince ne partit -de Valençay que le 19 mars.</p> - -<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> -<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: M. Fain et d'autres écrivains ont prétendu que Napoléon -fit dès ce jour partir le Pape pour Rome. C'est une erreur démontrée -par des documents certains. Le départ de Fontainebleau fut bien le -commencement du voyage qui ramena le Pape à Rome, mais ne fut point -ordonné avec l'intention de l'y envoyer actuellement. Ce ne fut que -plus tard que Napoléon donna l'ordre de l'y laisser rentrer, et par -des motifs que nous ferons connaître en leur lieu. Les archives de la -secrétairerie d'État contiennent des instructions de Napoléon et des -lettres du colonel Lagorsse qui ne laissent de doute sur aucun de ces -points.</p> - -<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> -<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: Des historiens, des auteurs de Mémoires, n'ayant pas lu -la correspondance de Napoléon, ne sachant pas ce qu'il faisait, le -déclarent presque fou, pour s'être arrêté à Brienne après le combat du -29, et avoir voulu y livrer une seconde bataille avec des forces si -disproportionnées. On voit s'il était fou, par l'exposé que nous -venons de faire, et s'il est sage de juger un tel homme lorsqu'on ne -connaît pas ses intentions d'après des documents authentiques. Le -maréchal Marmont, dans ses Mémoires, se récrie contre l'ordre que -Napoléon lui donna de se retrancher à Morvilliers. Le général Koch, -excellent écrivain militaire et bien autrement sérieux dans ses -jugements que le maréchal Marmont dans les siens, demande comment on -pouvait vouloir avec trente mille hommes livrer une seconde bataille à -toutes les armées de la coalition. On voit, d'après ce qui précède, -quelles étaient les véritables intentions de Napoléon. L'ennemi -pouvant opérer par Troyes ou par Châlons, il devait se tenir entre -deux, de manière à courir sur celle des deux routes qui serait -menacée, ne cherchant pas une bataille générale comme on l'en accuse, -mais tâchant de pourvoir à toutes les éventualités avec ce qu'il -avait, c'est-à-dire avec presque rien. Il n'y a donc qu'à admirer à la -fois son génie et son caractère dans cette situation étrange, et -presque sans égale dans l'histoire.</p> - -<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a> -<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: L'ennemi parla de 2 mille ou 2,500 prisonniers. C'étaient -des blessés que nous abandonnions, faute de pouvoir les emmener, et -non point de vrais prisonniers pris en ligne.</p> - -<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a> -<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: Le 2, Napoléon en écrivait quelques mots obscurs, mais -très-positifs, au ministre de la guerre.</p> - -<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a> -<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: Suivant mon habitude de ne jamais tracer des tableaux de -fantaisie, je dirai que j'emprunte ces détails non-seulement à la -correspondance du roi Joseph, qui a été publiée en partie, mais à -celle du prince Cambacérès, du duc de Rovigo, du duc de Feltre, qui ne -l'ont pas été, et qui sont extrêmement détaillées. Elles donnent avec -encore plus de vivacité toutes les particularités que je rapporte ici. -J'atténue donc plutôt que je n'exagère les couleurs, sachant qu'il -faut toujours ôter quelque chose à l'exagération du temps, bien que -cette exagération soit un des traits de la situation qu'il convient de -conserver dans une certaine mesure.</p> - -<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a> -<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: Ce fait si triste au milieu de tant d'autres ne peut plus -être mis en doute depuis la publication des papiers de lord -Castlereagh. On y voit en effet que c'est la reine qui avait été -l'agent principal de la négociation.</p> - -<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a> -<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: Nous devons ici quelques détails sur une question -historique que soulèvent les Mémoires du maréchal Marmont relativement -aux affaires de Champaubert, Montmirail, Vauchamps, etc. Ce maréchal, -homme d'un esprit brillant, mais pas aussi solide que brillant, est -mort avec la conviction qu'il était l'auteur de l'importante -manœuvre de Montmirail, laquelle valut à Napoléon, à la veille de -sa chute, cinq ou six des plus belles journées de sa vie. Or voici sur -quoi il se fondait pour le croire, et sur quoi il se fonde dans ses -Mémoires pour le raconter. Avec son esprit qui était prompt, il avait -aperçu d'Arcis-sur-Aube et de Nogent-sur-Seine, lieux où il avait -séjourné du 2 au 6 février, le mouvement de Blucher, et par un -instinct assez naturel il avait écrit le 6 à Napoléon pour lui -proposer de se jeter sur le général prussien. Le 7 il reçut l'ordre de -marcher sur Sézanne, et même avec moins d'amour-propre qu'il n'en -avait, il aurait pu se croire l'inspirateur de cette belle -manœuvre. C'est là ce qu'il raconte dans ses Mémoires, en citant -ses propres lettres et celles qu'on lui a écrites en réponse, en quoi -il est parfaitement exact. Mais il n'ajoute pas deux circonstances, -l'une qu'il ignorait, l'autre qu'il avait peut-être oubliée, et qui -toutes deux changent le récit de fond en comble. D'abord tandis qu'il -écrivait pour la première fois le 6 février, dès le 2 Napoléon avait -annoncé au ministre de la guerre son projet, qui était en même temps -sa dernière espérance, et qui dépendait d'une faute de l'ennemi -qu'avec son regard perçant il prévoyait avant qu'elle fût commise. Du -2 au 6 il avait tout disposé conformément à ces vues, et n'en avait -rien dit au maréchal Marmont, qui, ne sachant ce que pensait et -écrivait Napoléon, se croyait seul l'auteur de la combinaison -projetée. Ensuite, le maréchal Marmont n'ajoute pas qu'arrivé à -Chapton il perdit courage, crut la manœuvre impossible, rebroussa -chemin, et écrivit le 9 à Napoléon une lettre de quatre pages, -laquelle existe au dépôt de la guerre, et conseille de renoncer au -projet dont toute sa vie il s'est cru l'auteur. Napoléon, comme on -vient de le voir, s'inquiétant peu de ce qui avait alarmé Marmont -parce qu'il embrassait l'ensemble des choses, certain que s'il se -trouvait quelques mille hommes à Champaubert, il n'était pas possible -que les 60 mille hommes de Blucher signalés à la fois aux Vertus, à -Étoges, à Montmirail, à Château-Thierry, fussent tous à Champaubert, -marchait en avant, convaincu qu'il percerait, et poussé d'ailleurs par -la puissante raison qu'il fallait tout risquer dans sa situation pour -le succès de sa grande manœuvre. On va voir qui eut raison de lui -ou de son lieutenant, et qui était le véritable auteur de l'admirable -opération dont il s'agit. Nous avons déjà fourni bien des preuves de -la difficulté d'arriver à la vérité historique, et le fait que nous -discutons en est un nouvel exemple. Pourtant le maréchal Marmont était -un homme d'esprit, un témoin oculaire, et il pouvait dire: J'y étais. -C'est pour cela que Napoléon dans une de ses lettres, dit avec autant -d'esprit que de profondeur, que <cite>ses officiers savaient ce qu'il -faisait sur un champ de bataille, comme les promeneurs des Tuileries -savaient ce qu'il écrivait dans son cabinet</cite>, ce qui signifie que lui -seul planant sur l'ensemble des opérations connaissait le secret de -chacune. Aussi est-ce toujours dans ses ordres et ses correspondances -que nous allons chercher ce secret, et non dans les mille récits des -témoins oculaires qui ont sans doute leur valeur légendaire, mais -très-relative, toujours bornée au fait matériel qu'ils ont eu sous les -yeux, et s'étendant rarement jusqu'au sens véritable de ce fait.</p> - -<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a> -<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: À peine arrivé à Paris le général Reynier fit de ces -entretiens un rapport fidèle qui fut envoyé immédiatement à Napoléon. -Ce rapport, l'un des documents secrets les plus curieux du temps, est -digne de la plus entière confiance, car le général Reynier était -incapable d'altérer la vérité, et d'ailleurs son rapport concorde avec -tout ce que les dépêches diplomatiques françaises et étrangères nous -apprennent sur le quartier général des souverains.</p> - -<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a> -<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: Je réponds ici au reproche très-peu fondé que le général -Koch, dans son excellent et consciencieux ouvrage sur la campagne de -1814, adresse à Napoléon de n'avoir pas marché directement de -Montmirail à Provins, au lieu de rétrograder jusqu'à Meaux. Le général -Koch, toujours éclairé et impartial, est le seul des écrivains de ce -temps qui mérite une vraie confiance; pourtant il s'est trompé -quelquefois, surtout quand il n'a pas eu sous les yeux la -correspondance impériale, ce qui l'a empêché de connaître et -d'apprécier les motifs des déterminations qu'il examine. C'est, comme -nous l'avons répété souvent, avec une extrême réserve qu'il faut juger -Napoléon, et l'on doit se bien dire que lorsqu'il se trompe, ce qui ne -lui arrive presque jamais dans ses combinaisons militaires, c'est -qu'il est mu par sa passion politique ou qu'il a été dans l'ignorance -forcée de ce que faisait l'ennemi. Mais dans toute autre circonstance -on peut affirmer que ses mouvements sont calculés avec une profondeur, -une sûreté de vue incomparables. Il faut donc toujours, avant de se -prononcer, avoir lu tout ce qui reste de ses intentions écrites, et se -dire, lorsqu'on ne trouve pas ses motifs dans les deux causes que nous -venons de signaler, qu'ils se trouveront dans les faits mieux étudiés. -Il est rare en effet, en les étudiant davantage, qu'on n'y rencontre -pas des raisons nouvelles d'admirer son génie, tout en déplorant la -politique immodérée qui l'a perdu.</p> - -<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a> -<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: Nous avons déjà fait remarquer que, faute de connaître -la correspondance de Napoléon, on lui reproche souvent ou des fautes -qu'il n'a pas commises, ou des intentions qu'il n'a pas eues. Les deux -jours passés à Surville en fournissent un nouvel exemple. Divers -critiques français et étrangers, après avoir demandé pourquoi en -quittant Blucher il ne marcha pas tout droit de Montmirail à Provins -pour se jeter dans le flanc du prince de Schwarzenberg, au lieu de -faire un détour en arrière par Meaux et Guignes, demandent encore -pourquoi il ne franchit pas la Seine à Nogent ou à Bray, au lieu de la -franchir à Montereau seulement, et pourquoi après avoir choisi -Montereau il perdit deux jours entiers au château de Surville? La -lecture de ses lettres répond à toutes ces questions. À Nogent et à -Bray la nature des lieux, plats et couverts de villages sur les deux -rives, offrait à l'ennemi de telles chances de résistance qu'il n'y -avait pas espérance de forcer le passage, et d'ailleurs les ponts -étant en bois laissaient peu de moyens de les préserver de la -destruction. À Montereau au contraire, on pouvait, grâce au coteau de -Surville qui dominait la rive opposée, s'emparer plus aisément du -passage; en outre le pont étant en pierre on avait plus de temps pour -le sauver. L'événement prouva que Napoléon avait raison. Enfin -l'espérance de saisir le corps qui s'était avancé jusqu'à -Fontainebleau était un dernier motif capital de préférer le passage à -Montereau. Napoléon n'en essaya pas moins de passer les trois ponts à -la fois, en appuyant davantage sur le dernier, qui fut le seul sur -lequel on réussit. Il fit donc tout ce qu'il pouvait faire. Quant au -temps perdu le 19 et le 20 février, sa correspondance démontre qu'il -trépignait d'impatience pendant les heures employées à traverser le -pont et la petite ville de Montereau. Ce défilé passé, il fallut la -journée du 20 pour se concentrer à gauche sur Nogent. Il n'y eut par -conséquent pas un moment perdu, et Napoléon qui à cheval franchissait -en trois heures les espaces que son armée ne parcourait qu'en -vingt-quatre, put rester de sa personne à Surville pour employer la -journée du 20 à ses affaires générales, qui n'étaient pas moins -urgentes que celles qu'il dirigeait directement. On voit donc qu'ici -comme toujours il a raison contre ses critiques, lorsqu'il s'agit bien -entendu d'opérations militaires. Mais pour se convaincre de cette -vérité, il faut lire ses ordres et ses correspondances, que les -historiens, en écrivant son histoire, n'avaient pas eus jusqu'ici à -leur disposition.</p> - -<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a> -<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: Je ne suppose rien, je prends ces détails dans la -correspondance du ministre de la police, dans celle de -l'archichancelier, qui informaient Napoléon des moindres détails. J'en -avertis le lecteur pour la centième fois, et heureusement pour la -dernière, car je suis au terme de ma tâche. Mais je ne me lasse pas de -mettre à couvert ma responsabilité d'historien, et c'est un scrupule -que le lecteur me pardonnera, car il lui prouvera, je l'espère, mon -amour de la vérité.</p> - -<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a> -<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: Ces instructions existent à la secrétairerie d'État, et -n'étaient pas, comme on l'a dit, purement verbales. Le sens en est -donc connu d'une manière tout à fait certaine.</p> - -<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a> -<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: Le duc de Raguse, ignorant comme toujours les motifs de -Napoléon, et le jugeant très-légèrement, lui reproche de n'être parti -que le 27, tandis qu'il lui avait fait arriver le 24 l'avis du -mouvement de Blucher, et prétend que s'il avait agi deux jours plus -tôt, la perte de l'armée de Silésie eût été certaine. La -correspondance répond péremptoirement à ce reproche. L'avis du -mouvement de Blucher envoyé le 24 de Sézanne ne parvint à Napoléon que -le 25, et le 25 même il fit partir Victor de Méry pour Plancy, Ney de -Troyes pour Aubeterre. Il n'y eut donc pas une heure de perdue. Le 26, -quand l'intention de Blucher fut bien démontrée, Napoléon continua ce -mouvement, et il ne partit que le 27 de sa personne, parce qu'il -devait donner à ses troupes le temps de marcher. L'avis étant arrivé -le 25, le 27 ses troupes étaient rendues à Herbisse au delà de l'Aube. -On ne pouvait donc pas agir plus vite, et quand on sait quelle sûreté -de jugement, quelle vigueur de caractère il faut à la guerre pour -prendre ses résolutions sur-le-champ, surtout dans une position aussi -grave que celle où se trouvait Napoléon, position où le premier faux -mouvement devait le perdre, on ne peut trop admirer la précision, la -vigueur de conduite d'un capitaine, qui, une heure après avoir reçu un -avis, met ses troupes en marche, et ne reste en arrière de sa personne -que pour cacher plus longtemps ses projets à l'ennemi, et donner, -pendant que ses troupes cheminent, des ordres qui embrassent à la fois -la direction de toutes les armées et le gouvernement d'un vaste -empire.</p> - -<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a> -<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: M. le général Koch dit, chapitre XIV: «L'Empereur, dont -le plan était déjoué par un événement aussi inattendu, demeura un jour -entier dans l'incertitude, et laissa percer son embarras par la nature -des opérations divergentes et hardies qu'il entreprit.» C'est une -erreur fort excusable pour qui n'a lu ni les ordres ni la -correspondance de Napoléon. Il était assurément fort déçu, mais point -déconcerté, comme on va le voir, et il ordonna, sans une heure de -temps perdu, les nouvelles dispositions qu'exigeait la circonstance. -Ce qui a causé l'erreur de M. le général Koch, c'est qu'il suppose que -la reddition de Soissons ayant eu lieu le 3, Napoléon dut la savoir le -4, à cause de la proximité. Mais la correspondance prouve que Napoléon -ne la sut que le 5 au matin, parce que les maréchaux Mortier et -Marmont ne la connurent que le 4 au soir. Or tous les ordres du -passage de l'Aisne sont du 5 au matin. Il n'y eut donc ni hésitation -ni temps perdu, et, en pareille circonstance, il y a certainement de -quoi s'en étonner.</p> - -<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a> -<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: Le principal personnage employé dans ces négociations, -M. de Vitrolles, a raconté dans des mémoires spirituels, et encore -inédits, sa mission au camp des alliés. J'en ai dû la communication à -l'obligeance du dépositaire. Je suis donc certain d'être exact dans le -récit que je viens de faire, et d'autant plus que j'ai pu confronter -le témoignage de M. de Vitrolles avec celui de quelques-uns des -principaux personnages du temps, et que c'est de leurs témoignages -comparés que j'ai composé cette narration.</p> - -<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a> -<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: Le procès-verbal de ce Conseil existe avec l'avis de -chacun, et si jamais il est publié on verra que nous n'exagérons -rien.</p> - -<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a> -<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: Je parle ici d'après la correspondance de Napoléon, -retraçant jour par jour, heure par heure, ses résolutions et ses -mouvements.</p> - -<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a> -<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: Je n'aime point la caricature en histoire, et je ne veux -point en faire une ici, mais je rapporte ce détail parce qu'il me -paraît caractéristique, et qu'il est contenu dans les mémoires -intéressants, spirituels et certainement sincères de M. de Vitrolles.</p> - -<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a> -<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: Je tiens ce déplorable détail de témoins oculaires, -hommes respectables que je ne puis nommer, et qui peuvent être rangés -au nombre des plus honnêtes gens de leur temps.</p> - -<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a> -<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: On a dit, on a écrit, on a répété sous toutes les -formes, que la scène qui s'était passée le 4 avril au matin dans le -cabinet de l'Empereur avait été une scène de violence poussée jusqu'à -la menace, jusqu'à lui arracher presque son abdication par la force. -J'ai eu sous les yeux les mémoires manuscrits des deux témoins les -plus respectables de cette scène; j'ai recueilli les souvenirs de -témoins oculaires dignes de foi, et j'ai acquis la conviction que les -récits qu'on a répandus à ce sujet sont entièrement controuvés. Au -fond, la scène eut bien pour but et pour résultat d'arracher à -Napoléon son abdication conditionnelle, mais quant à la forme les -choses se renfermèrent dans la mesure que j'ai gardée dans ce récit. -Les versions exagérées dont je conteste l'exactitude ont eu pour -origine, et pour triste origine, les vanteries de certains personnages -militaires, qui, voulant se faire valoir quelques jours après, se -représentèrent comme plus coupables envers Napoléon qu'ils ne -l'avaient été véritablement, et eurent fort à le regretter un an -après. Ce sont ces vanteries, exagérées encore par des colporteurs de -faux bruits, qui ont donné lieu aux versions inexactes répandues sur -ce sujet, et je suis certain que la vérité se réduit à ce que je viens -d'exposer.</p> - -<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a> -<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: Je parle d'après le témoignage écrit des hommes les plus -dignes de foi, et les moins hostiles au maréchal Marmont et aux -Bourbons.</p> - -<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a> -<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: Il est aussi difficile de savoir ce qui s'est passé dans -cette dernière entrevue que dans la précédente, dont nous avons parlé, -page 704 et suivantes. Le maréchal Ney n'a rien écrit, et Napoléon -dans ses Mémoires de Sainte-Hélène, par respect pour l'infortune et -l'héroïsme du maréchal, a gardé un complet silence. Seulement il est -facile de reconnaître à quelques-unes de ses expressions, qu'il avait -senti vivement l'attitude du maréchal Ney dans les derniers jours de -l'Empire. Le maréchal eut le tort en rentrant à Paris de se vanter, -notamment auprès du général Dupont, ministre de la guerre, qui en a -consigné le souvenir dans ses Mémoires, d'avoir forcé Napoléon à -abdiquer. Tout prouve que le maréchal en cette occasion s'accusa mal à -propos, et qu'il s'était borné, dans la scène de Fontainebleau, à -manquer de ménagements envers le malheur, sans se permettre une -violence de propos qui n'était guère possible. Ce qui nous porte à le -croire, c'est que M. de Caulaincourt en arrivant vers minuit, -c'est-à-dire quelques instants après le maréchal Ney, trouva Napoléon -parfaitement calme, n'ayant ni dans son attitude ni dans son langage -l'animation qu'une scène violente aurait dû lui laisser, n'ayant de -plus aucune résolution arrêtée. M. de Caulaincourt, dans quelques -souvenirs consignés par écrit, dit positivement qu'en comparant ce -qu'il avait vu à Fontainebleau avec ce qu'il entendit raconter -quelques jours plus tard de la conduite du maréchal Ney, il eut de la -peine à s'expliquer les versions répandues, et qu'il ne put s'empêcher -de croire que le maréchal Ney s'était calomnié lui-même. Sans doute il -ne fut content ni du langage ni de l'attitude du maréchal Ney à -l'hôtel Saint-Florentin, mais il ne put croire à la réalité des scènes -de violence qu'on racontait à Paris, et que beaucoup d'historiens ont -rapportées depuis. Quant au maréchal Macdonald, tout en se montrant, -dans ses Mémoires manuscrits, peu satisfait du maréchal Ney, il -raconte les scènes auxquelles il a pris part d'une manière qui exclut -complétement l'idée d'une violence exercée sur Napoléon. Nous citons -ces deux personnages éminents, les seuls qui aient écrit comme témoins -oculaires les scènes de Fontainebleau en 1814, et les plus dignes de -foi entre tous ceux qui auraient pu les écrire, pour ramener toutes -choses au vrai. Aussi nous flattons-nous d'avoir donné ici comme -ailleurs la vérité aussi exactement que possible, et ne craignons-nous -pas d'affirmer que tous les récits qui s'écartent de la mesure dans -laquelle nous nous renfermons, sont ou entièrement faux, ou au moins -singulièrement exagérés.</p> - -<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a> -<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: M. de Caulaincourt, qui avait connu l'auteur de la -dénonciation, n'a pas voulu le livrer au mépris de la postérité, et a -refusé d'en consigner le nom dans ses souvenirs.</p> - -<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a> -<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: C'est le propre récit du maréchal dans ses Mémoires -encore manuscrits.</p> - -<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a> -<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: C'est le propre récit de M. de Vitrolles.</p> - -<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a> -<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: Les lecteurs de cette histoire se souviennent sans doute -qu'à l'époque de la capitulation de Prenzlow les soldats de Lannes -poussèrent ce cri à la vue de la mer du Nord, et que Lannes l'écrivit -à Napoléon qui ne répondit rien.</p> -</div> - -<div class="tn"> -<p class="center">Note au lecteur de ce fichier numérique:</p> - -<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été -corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.</p> -</div> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE (17/20) ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/65989-h/images/cover-page.jpg b/old/65989-h/images/cover-page.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index a62bda7..0000000 --- a/old/65989-h/images/cover-page.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/65989-h/images/img001.jpg b/old/65989-h/images/img001.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 1071167..0000000 --- a/old/65989-h/images/img001.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/65989-h/images/imgp096.jpg b/old/65989-h/images/imgp096.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 6b1be27..0000000 --- a/old/65989-h/images/imgp096.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/65989-h/images/imgp614.jpg b/old/65989-h/images/imgp614.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index bc47227..0000000 --- a/old/65989-h/images/imgp614.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/65989-h/images/imgp839.jpg b/old/65989-h/images/imgp839.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index a45579e..0000000 --- a/old/65989-h/images/imgp839.jpg +++ /dev/null |
