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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Félicité - Étude sur la poésie de Marceline Desbordes-Valmore - -Author: Robert de Montesquiou-Fézensac - -Release Date: July 31, 2021 [eBook #65969] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Clarity, Hans Pieterse and the Online Distributed - Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was - produced from images generously made available by The Internet - Archive/Canadian Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK FÉLICITÉ *** - - - - - Au lecteur. - - L’orthographe d’origine a été conservée et n’a pas été - harmonisée, mais les erreurs clairement introduites par - le typographe ou à l’impression ont été corrigées, et à - quelques endroits la ponctuation a été corrigée. Les - corrections indiquées dans l’Errata ont été effectuées. - - Les notes de bas de page ont été renumérotées consécutivement - et placées à la fin de chaque section. Les notes en marge - sont placées avant le texte correspondant et marquées [note]. - Le texte imprimé en gras dans l'original est marqué =texte=. - - - - [Illustration: _Mme. Desbordes-Valmore._ - _A. Devéria del._] - - - - - COMTE ROBERT DE MONTESQUIOU-FEZENSAC - - _LES AUTELS PRIVILÉGIÉS_ - - FÉLICITÉ - - ÉTUDE SUR LA POËSIE - DE MARCELINE DESBORDES-VALMORE - SUIVIE D’UN ESSAI DE CLASSIFICATION - DE SES MOTIFS D’INSPIRATION - - _Avec un portrait de Madame VALMORE d’après DEVÉRIA_ - - [Logo de l'Éditeur] - - PARIS - A. LEMERRE, ÉDITEUR - 23, 31, passage Choiseul - - 1894 - - - - - Et nul ange ici-bas n’a vengé sa douceur. - - - FÉLICITÉ - - _Dolorosa._ - - - Elle s’occupe aussi des choses de la terre - Car la feuille du lys est courbée en dehors. - - Victor HUGO. - - - - -AVANT-PROPOS - - Les gens en parleront, n’en doutez nullement, - -et - - bien fou du cerveau - Qui prétend contenter tout le monde et son père, - - -Les deux consolants conseils de La Fontaine ont répondu d’avance aux -objections que je relève, comme à toutes autres objections, au reste. - -Néanmoins, je veux m’efforcer de réfuter plus spécialement -quelques-unes d’entre elles. - - Essayons, toutefois, si par quelque manière, - Nous en viendrons à bout. - -J’ai tenté, en témoignage partiel d’une piété que j’espère attester -plus complètement aujourd’hui, comme en manière d’une rétrospective -compensation, dont plusieurs ont apprécié l’intention et goûté le -contraste, de donner bien moins à ma glose qu’à une muse, de son vivant -la plus infortunée, un auditoire élu de distinction intellectuelle et -de noble élégance. Les malicieux en ont voulu faire une manifestation -précieuse dans le fâcheux sens de ce mot, quand la présence de -beaucoup de bons esprits empêchait pourtant l’équivoque de _bel esprit_ -sous laquelle on n’eût pas été fâché de discréditer la réunion et de -gâter la chose. - -J’ai récité alors les deux premiers chapitres de l’étude qui suit, -plus la troisième partie du chapitre IV. Je marque aujourd’hui d’un -astérisque dans ces pages, où pas un mot n’a été changé, trois passages -dont les expressions faussement ou incomplètement citées ont été -relevées plaisamment, et je les livre à une critique plus attentive. - -Mais, ce qu’il y eut d’un peu déroutant, pour ma bonne foi, ce fut, en -même temps que le reproche d’une prononciation trop martelée,--sans -doute encore insuffisante,--la soi-disant _citation_ en _italiques_ et -_entre guillemets_, dans plusieurs compte-rendus, de locutions cocasses -telles que «_encélesté, lavabo de pensée! superlativement liliale. Il y -a une grande injustice à réparer, le mage a dit..._» dont mon texte n’a -jamais porté trace. - -Quant à la trop spirituelle accusation de songer à réhabiliter Loïsa -Puget, d’une part--à savoir de traiter une matière comiquement -rococo;--et ailleurs, d’avoir, par le choix d’un sujet, pourtant -toujours ouvert--et sur lequel naturellement tout le monde avait à m’en -remontrer--cherché à me parer de ce qui revenait à d’autres: il faut -pourtant qu’on opte entre ces deux griefs qui s’annihilent. - -Un mot pour chacun: - -Nul musicien de génie qui ait, que je sache, consacré la petite -metteuse en musique de tant de romances aux harmonies justement -moquées. Mais les rieurs qui attendent mon panégyrique de Loïsa Puget, -parce que j’ai célébré Marceline Valmore, savent-ils bien qu’il n’y a -guère de rehaut ni de grâce à ne point être touché par les accents de -Celle dont Michelet a écrit: «_Cette puissance d’orage qu'elle seule a -jamais eue sur moi._» - -Certes, j’ai voulu, moins révéler certaines parties de l’œuvre que -relever toute la figure, un peu brumeuse et oubliée, quoi qu’on en -puisse dire, entre les buissons de ses poësies enchevêtrées de lierres -et de lianes, de clématites et de chèvre-feuilles, de vignes vierges -et de viornes, ainsi qu’une Belle-au-bois-dormant du rêve attendant -le réveil de quelque songeur épris de son silence harmonieux, de son -souffle et de son soupir. - -Mais, ce que j’ai aussi souhaité, c’est de rafraîchir les fleurs et les -palmes d’illustres ex-votos spontanés, entrelacés autour du souvenir -de Marceline Desbordes-Valmore, par tant de mains généreuses; c’est -de faire revivre l’encre mystérieuse et sympathique des litanies de -la glorieuse admiration et de l’estime impérissable signées de noms -prestigieux ou sublimes. - -Une lecture entière de cet essai, pour ceux qui ont souci d’autre -chose que de chicanes taquines, renseignera sur ma tentative et sur son -dessein. J’ose espérer qu’ils ne seront pas reconnus vains, mais me -donneront droit d’inscrire mon nom au-dessous de nobles commentateurs, -dont le plus récent fut M. Verlaine, parmi ceux qui ont promené au -moins un fil et projeté une lueur entre les beautés emmêlées de touffus -bosquets, de bouquets diffus. - - R. M. F. - - _Versailles, - Janvier 1894._ - - - - -... _relisant à froid ces pages... Je pensais que cet enivrement -paraîtrait sans doute ridicule, présenté à des lecteurs distraits; -mais aussi, je songeai à ceux qui se pénètrent plus profondément des -émotions qui naissent d’une œuvre sérieuse, et il me sembla que je leur -devais un compte fidèle du travail que je venais de faire, et qu’il -fallait les faire remonter jusqu’à la source même des idées dont ils -avaient suivi le cours._ - -_C’est pour cela que, m’attendant bien à paraître extraordinaire, -j’ai voulu passer par dessus ce qu’il y a de puéril et d’exagéré dans -l’inspiration, aux yeux des gens froids._ - - _ALFRED DE VIGNY_ - - - - -A LA MÉMOIRE DE MA BELLE-SŒUR - -PAULINE DE SINETY - -COMTESSE GONTRAN DE MONTESQUIOU-FEZENSAC - - - Je redis vos vers, Marceline, - Harpe plaintive et cristalline, - Le cœur ému, les yeux en pleurs. - _Je les dédie à vous_, Pauline, - A vous, sa compagne en douleurs![1] - - R. M. F. - - - [1] Vers transposés de Brizeux.] - - - - -PROLOGUE - - -Je voudrais dire à mon tour, et, s’il se peut, plus synthétiquement -qu’il n’a été fait jusqu’ici, une poëtesse admirable, ensemble -merveilleuse et sublime, la Sapphô chrétienne, Marceline -Desbordes-Valmore. - -Pas un de nous en qui ces musicales syllabes, cristallines comme le -son d’un harmonica, ne résonnent familièrement. A tous, notre mémoire -d’enfant signe de ce nom - - Un tout petit enfant s’en allait à l’école... - -et tels autres menus poëmes appropriés, dont se désennuyait notre -étude, car - - Le maître est tout noir... - -Le doux nom estampille encore pour tous quelques romances où notre -adolescence s’égaya, et qui font sourire. Puis c’est tout. Peu se -doutent que le gentil nom est celui de la poëtesse admirable, ensemble -merveilleuse et sublime, la Sapphô chrétienne. Et c’est vraiment pour -quelques-uns seulement qu’il commence de se nimber du halo d’une -auréole qui est une aurore non qui se _révèle_, mais qui se _relève_. - - Sur la pierre des morts croît l’arbre de grandeur. - -Le sublime vers de Vigny, prélude pour celle dont la renommée, entre -toutes, a ceci d’étrange, qu’appréciée à sa vraie valeur par les plus -illustres de ses contemporains, Lamartine, Hugo, Vigny, Michelet, -Dumas, Sainte-Beuve qui se faisaient honneur de son amitié, traitée à -peu près dignement par la postérité banale qui consacre d’un nom de -rue, sa vraie gloire est, jusqu’à ce jour, fermée ainsi que fut son -âme, et pourtant, comme elle, toute pleine de ferveurs en puissance, de -clartés latentes, et de virtuelles vertus. - -Appliqué depuis déjà des ans à tenter d’en fomenter l’éclat, il m’eût -été douloureux de n’être pas des premiers de cette seconde période à -divulguer nettement la bonne nouvelle dont se sont déjà plus ou moins -brièvement et secrètement réjouis, après les maîtres dont je parlais -tout à l’heure, Gautier, Baudelaire, Banville, Barbey d’Aurevilly et -M. Verlaine. - -Pour cela, je suis venu à vous aujourd’hui, et vous demande de me -suivre à travers cet exquis calvaire, ce douloureux et délicieux -dédale, où les propres vers de Marceline, délicatement parfilés, nous -serviront de fil conducteur en même temps que de sympathique lien. - - - - - I - - - * - -On remet un jour à Hugo,--selon une anecdote plus ou moins -véridique--une lettre adressée _Au plus grand Poëte de France_. Il la -fait porter chez Lamartine, qui la retourne au premier.--«Nul ne saura -jamais, aurait ajouté Vigny, lequel des deux s’est décidé à l’ouvrir.» - -Que la suscription ait revêtu: _Au plus mystique_, c’était lui-même; au -plus _plastique_, Gautier; au plus _précordial_, VALMORE. - -Il y a dans une des pièces du poëte qui nous occupe, un vers, surtout -un verbe, très simple, dont je ne retrouve nulle part ailleurs -l’émouvante affixe et le significatif figuré: - - Beaux innocents morts à minuit - _Desserrez_ mon cœur qui me nuit. - -Le cœur serré n’est que trop connu: cette étrange étreinte intérieure -d’anxiété angoisseuse et froissante. Il s’agissait de _desserrer_ -cela, dénouer, délacer ce vêtement invisible et subcostal ✻ immatériel -et pourtant si réel, qui appuie et qui nuit. - -C’est la propre action des poësies de madame Valmore; de cette main -mystérieuse et incorporelle qui s’immisce à travers l’âme qu’elle -surprend et apaise, pour aller plus avant, _descendit ad inferos_, -desserrer le cœur qui nuit. - -Le seul mythe de Parsifal, la seule minute où le regard de la Sainte -Lance, miraculeusement assainit, retire de leur cauchemar d’angoisse -et palpitation d’arrachement la tête et le cœur d’Amfortas, le noble -prêtre qui a péché (et que Madame Valmore paraît avoir prévu dans ces -deux vers: - - Alors posant ma main où la douleur s’élance - Je ressentis au cœur comme un grand coup de lance!) - -peuvent équivaloir au réveil désenfiévré qui suit une pleine lecture -tardive de cette poësie. On passe la main sur son front, d’un geste -d’habitude, pour en chasser un nuage qui n’y est plus. On la porte à -son flanc pour assagir sa plaie, et, comme Sainte-Élisabeth, on ne -rencontre plus, sous son manteau, qu’un bouquet de roses... - - Quel doux ravissement se glisse entre mes larmes; - Quelle main me caresse et s’arrête à mon cœur? - -Alors, ainsi que le Pur-Simple, cœur desserré sous l’onde baptismale, on -murmure: «D’où vient que tout me semble si bel aujourd’hui?...»--C’est -qu’en ce jour quelqu’un a pâti pour toi. Car, seule, la passion peut -racheter la souffrance; et l’hostie blanche, la pure colombe a rougi, -pleuré, saigné. Car il y a vraiment d’un christ féminin dans cette -sainte femme - - Dont nul ange ici bas n’a vengé la douceur. - - - ✻ - -J’ai dit lecture tardive. Oui. Les éditions éparpillées et incomplètes -sinon interdirent, du moins entravèrent longtemps le _vol d’oiseau_ sur -cette œuvre. Les trois volumes de M. Lemerre permettent aujourd’hui[2] -de diviser tour à tour et recomposer une grande partie du faisceau -lumineux pour se délecter du détail ou se réjouir de l’ensemble. - -Il y avait encore cet inéluctable silence qui succède aux oraisons -funèbres, où se restreint presqu’intégralement encore le formulaire -de la poëtesse. Baudelaire, pourtant son plus subtil bien que bref -panégyriste, apparaît visiblement gêné par ce manque de cohésion dans -la gerbe des recueils. Nul doute que son bel article n’eût étendu ses -accents, élargi ses accords sous la révélation plus tard totalement -proférée; à l’effluve surtout de ce recueil posthume qui résume -l’essence du flacon, la quintessence de l’essence. - -Enfin, et de par la loi du _suranné_ qui n’est déjà plus le _démodé_, -et cependant pas l’ancien encore, mais bien la chrysalide à travers -laquelle l’un devient l’autre,--entre notre génération et celle -qui tenait encore à la contemporaine par le _de visu_, voltigeait -ce prestige fané d’époque, ce brin un peu risible de coiffure en -_couette_, par-dessus l’attitude _troubadouresque_ et _dessus de -pendule_, l’écho de «_ce petit côté secret qui rend populaire, ce -presque rien qui fait tache_[3]» et grâce auquel notre mémoire d’enfant -nous donnait la dame pour à peu près connue. Une résonnance de tous ces -pianos mentionnés par Sainte-Beuve, et sur lesquels s’est transposé et -_tapoté_ le plus chantant de la _lyre_ du poëte, tandis que le silence -en retient encore les traits les plus fulgurants et les plus suaves -soupirs. Une odeur de _Quel est ce gant rose--qui n’est pas le mien_, -invétérée en une récurrence, et longtemps empêchant de croire que s’y -pût loger la main dont s’étancheraient nos douleurs. - -Oui, ces _romances_ où des beautés sont souvent recélées, et dont, -ailleurs, l’inconscient comique aboutit à quelque chose de touchant -comme la demi-lyre de la gravure de Monziès, cet élément _Pauline -Duchambge_, ce bout d’écharpe envolée dont les biographes entortillent -le sujet trop complaisamment, n’ont plus qu’un intérêt parasite et -documentaire; et la prétentieuse brume en fond au feu de ce qu’elle -abrite et qui les habite; et le ruban de Desbordes-Valmore s’en ira -rejoindre le turban de Staël, les cornettes de Sévigné, les bandeaux de -Sand et les bandelettes de Sapphô, dans ce ✻ vestiaire des siècles où -les atours s’évanouissent, pour laisser s’épanouir, hors du temps, la -beauté nue. - - - [2] Depuis 1886. - - [3] Baudelaire. - - - ✻ ✻ - -Elle «_résout la sécheresse du cœur_», Michelet l’a dit, qui, seul, a -légué les formules vraiment caractéristiques de ce doux-amer génie. -Elles flottent par-dessus toutes autres paraphrases et surnagent ainsi -qu’une arche par un déluge, ou tout au moins comme le manuscrit de -Camoëns pouvait reluire au-dessus du flot. - -Les voici. C’est avec celle sur «_le don des larmes, ce don qui -perce la pierre_», trois autres encore: «_Le sublime est votre -nature._»--«_Mon cœur est plein d’elle. L’autre jour en voyant Orphée, -elle m’est revenue avec une force extraordinaire, et toute cette -puissance d’orage qu’elle seule a jamais eue sur moi._»--Enfin: «_Je -ne l’ai connue qu’âgée, mais plus émue que jamais; troublée de sa fin -prochaine, et, on aurait pu le dire, ivre de mort et d’amour!_» - -Ces quatre paroles constituent l’évangile de Madame Valmore. Quoi qu’on -puisse écrire d’elle désormais, ne saurait que graviter autour de cette -quadruple épigraphe succincte, synthétique, suggestive. - -Tous ceux qui abordent cette mémoire et en tirent du relief sans -lui pouvoir ajouter de lustre (car la seule donnée en illumine -l’interlocuteur de son approche d’arche sainte), brassent la légende en -quatre versets, sans paraître se douter du dessous qu’ils infligent, de -ce fait même, à leurs variations et à leurs trilles. - -Au reste, du contingent biographique où se recrutent à peu près -ordinairement ces appendices, devrait-on même user? La grille du -tombeau n’a-t-elle pas droit de suture immédiate au mur de la vie -privée? L’amalgame de la personne double de l’artiste et de l’être -représente un des plus déplorables postulats et l’une des plus -fâcheuses exigences du public sur le mage. Les parterres insuffisamment -renseignés et attentifs qui ne sauraient l’aller chercher là qu’il -réside uniquement, à savoir dans l’_Œuvre_, exigent néanmoins (et -d’autant plus!) de le toucher, sans l’atteindre, par la frange de son -manteau, et, mieux encore, par l’ouverture de ses plaies, où quelque -secret espoir de faire expier le mérite de l’_esprit prompt_, met en -quête d’une tare de _la chair faible_... - -Mais, pour nous autres, à vrai dire, qui avons démêlé, ressenti, goûté -tout le parfum dans l’extrait, toute la griserie dans la liqueur, peu -nous chalent des pétales froissés ou des baies flétries; plutôt nous -craindrions volontiers d’amoindrir notre extase par d’inopportuns -contrôles, de rétrospectifs examens sur une grappe tarie ou une fleur -séchée. - -Bien mieux, nous tiendrions de celui qu’importunent ces bravos adressés -au gosier de l’interprète plutôt qu’à la sonorité éparse de son chant, -et qui se recule et recueille au fond de la loge, craintif de voir -attribuer le charme qui l’enchaîne encore à quelque vieux visage de -ténor teint ou de cantatrice déteinte. - -Les métiers, d’où vers nous chatoient les joyeuses aunes des tissus -fleuris, ne sauraient se démonter qu’en bois et cordes. N’est-il pas -plus sage d’oublier canuts et tisserands pour voir courir des rinceaux -sur des fonds, revoir rêver des oiseaux entre leurs branchages brochés, -suivre revivre et s’iriser des iris sur de la soie? - - - ✻ ✻ ✻ - -C’est elle seule la douloureuse Félicité qu’il sied interroger sur -elle-même. A cette confession surtout, à cette autoconfrontation -vraiment nous aident les biographies. Sachons-en gré, rendons grâces. -Le plus clair de l’éloge de Sainte-Beuve ne consiste et réside-t-il pas -en ces extraits de lettres où reluisent tant de familières splendeurs? - -Le meilleur et le pire de ces aveux, le plus _sui generis_ du type, -le plus ✻ _artésiennement_ explicatif et révélateur de ce moi, c’est -bien cette profession de foi de son arcane poëtique: «_A vingt ans, des -peines profondes m’obligèrent de renoncer au chant_ PARCE QUE MA VOIX -ME FAISAIT PLEURER; mais la musique roulait dans ma tête malade, et une -mesure toujours égale arrangeait mes idées à l’insu de ma réflexion». - -Hélas! nul ne s’est encore trouvé, parmi les indiscrets, pour nous -révéler l’«homme d’un talent immense», le «fauteur de ces peines -profondes...» - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -La vraie Valmore à édifier et déifier est une Valmore de vers, de -ses vers groupés à l’entour de son nom en la délicate élite et la -délicieuse prédilection d’une dédicace réversible. La citation est -ardue en ces textes. Nuls autant ne menacent de la rendre envahissante; -puisque le _il faudrait tout citer_ de cliché immémorial est ici la -vérité même. Telles pièces sont plus parfaites, plus délibérément -réussies, mais qu’on n’oserait guère déclarer plus que d’autres -adéquates à leur visée, mieux moulées sur nature. Fût-ce les trop -célèbres _romances_, plusieurs drôlement datées et démodées et pour -lesquelles l’indulgence tourne presque à du goût. «Dans Shakspeare, -j’admire tout comme une brute,» fait un dire célèbre de Victor Hugo. -Dans Valmore, faudrait-il varier, j’aime tout comme une âme; d’amant? -non, d’enfant. Et c’est à noter que toutes les gloses meilleures ou -pires exercées sur cette mémoire, en tirent la même fascination de -mise en présence de leur âme enfantine et juvénile, de leurs «jeunes -annales». - - Ah! qui n’a souhaité redevenir enfant? - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Là de la vague enfance un regret qui sommeille - Dans les fleurs du passé vaguement se réveille; - Il reparaît vivant à nos yeux d’aujourd’hui! - On tend les bras, on pleure en passant devant lui.[4] - -Quels doigts au velouté de pistils, quelle âme à l’haleine de -calice--non de quelle Fille-Fleur, à la façon de Wagner, mais de quelle -Fleur-Flamme et Fleur-Femme s’approprieraient à ce précieux labeur? -Combien d’heures enchanteressement passées à parfiler brin à brin, -ligne par ligne, l’étoffe de cette poësie, pour en isoler les fils les -mieux aimés, les plus émus. Voilà de ces travaux auxquels il est plus -suave de penser que, risquer, sage. Et quel autre qu’un immatériel -Ariel oserait songer à parfaire un pastel avec du pollen récolté ou de -la poudre d’aile de papillon prélevée?--Et puis la grosse besogne des -heures nous réclame. Puissions-nous, une fois, nous abstraire assez -idéalement pour volatiliser ce sublimé, que, nul autre jour, notre âme -ne saurait se doser à l’état d’exquise transparence qu’exigent ce choix -impondérable, cet impalpable tri. - -Le moins massivement possible, une heure, nous tenterons d’offrir -une épreuve de cette mellification artiste. Mais il faudrait pour y -exceller ou même atteindre, toute la courte vie d’une géniale jeune -fille marquée à l’aube comme un fruit touché et dont résorberait -toute la sève immaturée d’un talent condamné, cette filiale tâche -de tendresse, sans rien des odieux _extraits_; plutôt une de ces -versicolores et vétilleuses couronnes que tresse un Breughel des plus -larges et menues flores doctement entremélangées autour d’un médaillon -de madone. - - Quelque chose de tendre y languissait; du lierre - Y tenait doucement la vierge prisonnière. - - - [4] Ailleurs: - - Oui partout où je marche une voix me rappelle, - Voix du berceau lointain qui ressaisit le cœur... - Voix qui trouble et se plaint de l’enfant infidèle - Dont le sort se fit triste en cherchant le bonheur. - - - - - II - - - * - -L’impression qui succède à celle que je viens de dire (à savoir notre -rachat par cette souffrance, notre rafraîchissement par cette brûlure, -notre apaisement par cette ardeur), c’est une impression d’immersion, -puis de submersion. Nous sommes noyés d’efflorescences et d’effluves, -de sourires, de soupirs et de souvenirs. C’est à cet assaut par une -tempête de feux et de pleurs qu’il faut sans doute attribuer l’air -d’incomplet et de vague même des meilleurs essais autour de cette -œuvre. Études sous forme d’articles, reprises avec ardeur, puis qu’on -dirait rebutées, et qui ont de la lutte des barques contre une mer -démontée, une phosphorescente mer faite de larmes et de flammes. - -Après bien des reprises, je vous livre la ruse dont j’usai pour essayer -de vaincre cette tempête, en enfermer dans mes outres les ouragans et -les caresses, les bises et les brises pour les y retrouver à loisir, -vous les distiller et vous les dire. Puisse, au nom de cet inestimable -bienfait, le subterfuge ne pas vous paraître puéril, si le service vous -est tant soit peu rendu. - -Au cours de mes promenades et mes rêveries entre les mystérieux -_bocages du sentiment_, de ces volumes, ainsi que les nomme -prestigieusement Baudelaire, il me sembla pourtant finir par en démêler -le méandre. Et ce ne fut pas sans exultation qu’en ayant tracé et -dressé le plan, je le vis subdivisé en autant de charmilles et de -chapelles qu’en avait taillées et ciselées notre poëtesse; et que j’en -fis et y fis tour à tour rentrer son multiforme génie ainsi qu’il -arriva à ce Protée du conte Oriental qui se réintégra en sa fiole. - -Mais si ce livre est bocage, il est aussi buisson ardent. Océan ou -forêt l’amour y brûle et roule - - L’amour, ce ciment des âmes - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Amour, divin rôdeur glissant entre les âmes - -suivant ses appellations mêmes. - -_Promise aux profondes amours_ selon son expression propre, l’œuvre de -Marceline Desbordes-Valmore est un _Univers d’Amour_. - - Il est doux d’être aimé, cette croyance intime - Donne à tout on ne sait quel air d’enchantement. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Ne vous étonnez pas en recevant la vie, - De tout ce qu’elle offrait, je n’ai vu que l’amour, - Mon cœur le respirait avec l’air et le jour... - -Amour, hâtons-nous de le dire, et que là est le neuf et le merveilleux, -d’autant plus passionné qu’il est plus pur. - -Chaque écrivain, nous dit en substance Madame Valmore dans une de -ses lettres, prodigue souvent à son insu un vocable qui, de par son -intensité et sa fréquence, révèle et trahit son auteur: «Madame Sand en -a un comme cela: _étreindre!_»--Le mot de Marceline, ne serait-il pas -_innocence_? - - J’ai soif de sommeil, d’innocence, - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - N’entendra-t-elle plus mon passé d’innocence - Comme un oiseau sans fiel plaider avec son cœur? - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Toi qui ris de nos cœurs prompts à se déchirer - Rends-nous notre innocence ou laisse-nous pleurer! - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Beau fantôme de l’innocence - Vêtu de fleurs - - Innocence! Innocence! éternité rêvée - Au bout des temps de pleurs serez-vous retrouvée? - Êtes-vous ma maison que je ne puis rouvrir? - Ma mère, est-ce la mort? Je voudrais bien mourir. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Inexplicable cœur, énigme de toi-même, - Tyran de ma raison, de la vertu que j’aime, - Ennemi du repos, amant de la douleur, - Que tu me fais de mal, inexplicable cœur! - -_Cœur du cœur_, l’expression qui lui est commune avec Shakspeare, et -qui la mène à l’amour de l’amour comme pour redoubler sa tendresse, -fournit ce vers à madame Valmore quand elle parle de son enfant: - - Oh! que vous me manquiez, jeune âme de mon âme! - -Donc _Amour sous forme sextuple: Amoureux, amical, filial et maternel, -charitable et divin_. Ajoutez _l’amour de la nature_, et _l’amour -prorogé au delà du trépas_, vous aurez les six divisions sous -lesquelles m’ont paru pouvoir se ranger toutes les phases de cette âme -incoërcible, les phrases de cette œuvre vagabonde. A savoir: AMOUR, -TENDRESSE-TRISTESSE, MATERNITÉ, FOI, NATURE, ÉTERNITÉ.[5] - - J’ai vécu d’aimer, j’ai donc vécu de larmes. - -Entre toutes séductions, celle du regard fascinait Marceline. Ses -propres larmes et celles qu’elle consolait diamantaient sa vie. - -Le son de la voix la captivait aussi. - -Les _Yeux et les pleurs_ et _la Voix_ subdivisent donc naturellement -cette grande division de l’amoureux amour. - -TENDRESSE-TRISTESSE enferme _Prisons et Exils_, les deux misères -qui l’apitoyaient le plus éloquemment, et qu’elle a le mieux -pleurées.--_Ipsa_ contient ce qui semble le plus avoir trait à la -personne même de l’artiste. - -MATERNITÉ, c’est la mutuelle réversibilité de ce sentiment double, -ascendant et descendant au cours comme au décours de ses _jeunes -annales_: celles où elle joue le rôle de l’enfant; et d’autres où elle -porte elle-même la croix de la Mère Douloureuse. - -Nulle avant elle, nulle après elle, comme elle, n’aura dit et ne dira -cet incessant échange, ne fera frôler et gravir en ses deux sens -l’échelle de Jacob de l’amour successivement filial et maternel par les -ailes de tant d’expressions ingénieuses, caressantes et pures, pour -parler tour à tour de celle qu’elle nomme divinement - - Ma tige maternelle enlacée à ma vie! - -et de ceux qu’elle appelle non moins célestialement - - Un enfant! un enfant! O seule âme de l’âme! - Palme pure attachée au malheur d’être femme. - Éloquent défenseur de notre humilité - Fruit chaste et glorieux de la maternité. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - C’est notre âme en dehors en robe d’innocence. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - De la foi des époux sentinelle sans armes, - Visible battement de deux cœurs dans un cœur! - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Image de Jésus qui se penche vers nous - Pour relever sa mère humble et née à genoux. - -Oui le bréviaire de l’amour filial est révolu. Nous la devons à Valmore -cette - - Voix du berceau lointain qui ressaisit le cœur. - -Il semble, entre ces autobiographies d’une enfance indéfiniment -évoquée, il semble que ce menu tableau lumineux de résurgence des -jours premiers dont on dit qu’il apparaît au noyé près de s’engloutir, -se découpe incessamment pour notre poëte toujours prêt à sombrer, et -charitablement l’isole des circonvolutions poignantes, le fascine et -tire hors de soi. C’est le magique miroir où la Belle revoyait le foyer -quitté du fond du royaume de la Bête. - - Parle-moi, je t’écoute, éloquent souvenir. - Qui ne s’est détourné d’un trompeur avenir - Pour chercher dans le fond de son âme attendrie, - Tes regrets, tes leçons, ta tristesse chérie? - Ce tableau vague et doux qui repose les yeux, - Qui nous rend l’innocence et le pardon des cieux. - -Ce vocabulaire, y peut-on ajouter? J’ose dire qu’on ne saurait -l’égaler. En tout cas, le surpasser, jamais. Centre de ce double -courant de passion entre ses propres enfants et cette mère dont -le souvenir, parmi cent apostrophes qui font sursauter, lui dicte -cette pièce: _Quand je pense à ma mère_, elle-même pieuse fille et -«pâle couveuse d’immobiles tourments,» ainsi qu’elle se qualifie, -elle polarise tous les rayons de la maternité et de la _filialité_, -passez-moi ce terme. - -Ces apostrophes, en voici: - - La mère, n’est-ce pas un long baiser de l’âme, - Un baiser qui jamais ne dit non ni demain. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Quand elle m’avait dit: Vous êtes mon enfant! - Le ciel, c’était mon cœur à jour et triomphant. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Comme le rossignol qui meurt de mélodie - Souffle sur son enfant sa tendre maladie, - Morte d’aimer, ma mère, à son regard d’adieu, - Me raconta son âme et me souffla son Dieu. - -Enfin, ce passage qui rappelle et regrette les sépultures disposées -jadis au pourtour extérieur des églises: - - C’était beau d’enfermer dans une même enceinte - La poussière animée et la poussière éteinte. - C’était doux, dans les fleurs éparses au saint lieu, - _De respirer son père en visitant son Dieu_. - -Quant à l’éloquence de sa maternité propre, je ne crois pas qu’on ait -jamais parlé avec cette _nostalgie des entrailles_. - -Jugez-en plutôt. Récemment mère, elle se plaint de ne plus faire corps -avec son nouveau-né. - - J’aurais voulu voir Dieu pour te créer plus beau! - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Et j’allais au soleil couchant sécher mes pleurs - Pour te rendre suave et pur comme les fleurs. - -Et enfin, peut-être le vers d’imagination, de sensibilité et de -formule, le plus curieux de toute l’œuvre: - - _Car, si près que tu sois, l’air circule entre nous!_ - -FOI - - La foi, c’est l’haleine des anges, - C’est l’amour _sans flammes étranges_! - -C’est l’amour, toujours dévorant, mais transposé et sublimé, qui fait -trouver à la muse devenue ange pour l’absorption finale, la résorption -rédemptrice de sa terrestre passion contrainte dans le foyer de -la ferveur éternelle, des images comparables aux seules Dantesques -descriptions du paradis--mais avec moins de blancheur. - - Seigneur! Qui n’a cherché votre amour dans l’amour? - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Comme un oiseau s’enfuit, je m’en vais dans l’espace - Chercher l’immense amour où mon cœur s’abreuva... - -et par les plus touchantes variantes de charité et de prière, de -croyances et de sentiments, atteindre, en même temps que Dieu même, les -plus fluides matérialisations de la pensée et du langage. - - Je vous obtiens déjà, puisque je vous espère - Et que vous possédez tout ce que j’ai perdu. - -NATURE, c’est l’amour--je dirais volontiers _atmosphérique_, tant le -poëte y fait entrer de parcelles vivantes et vibrantes du Cosmos--de -tout ce qui l’entoure, et tant son art spontané met de passion dans ses -paysages, comme tout à l’heure il mêlait et fondait de chaleur et de -lumière dans sa tendresse qui lui faisait s’écrier: - - C’était un jour de charité divine - Où, dans l’air bleu, l’éternité chemine. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - _C’était partout comme un baiser de mère!_ - -Les deux aires de ce naturel amour sont l’_Amour des fleurs_. - - A quelque chère idole en tous temps asservie, - Je tombais à genoux pour adorer des fleurs, - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - _Il semble que les fleurs alimentent ma vie._ - -Et l’_Amour de l’eau_, dont je ne crains pas de dire qu’il pourrait -bien être solidaire du goût de cette tendre femme pour les larmes, si -j’en crois ce mystérieux vers. - - Et dans les flots du moins _mes larmes se perdront_ - -et ces autres: - - Enfant, l’onde est molle et pure - _Mais elle a soif de nos pleurs_. - -que je rapproche de celui-ci, de Vigny: - - Penche sa tête pâle et pleure sur la mer! - -L’amour de l’eau déjà attribué à plusieurs poëtes par Victor Hugo, dans -ce joli distique: - - Georges Sand a la Gargilesse - Comme Horace avait l’Anio. - -L’eau où Marceline voit se réverbérer tous ses âges dans cette Scarpe -qui lui était, comme à Brizeux, son Ellé. L’eau où nous lirons avec -elle, et sous mille formes - - Son visage étoilé dans les cercles humides - Parsemant leurs clartés de sourires limpides... - -L’onde enfin d’où découle son _rythme_. - - _Sonore tremblement qui m’attriste et que j’aime_ - -auquel ne peut plus succéder que l’_amour du silence_, sa suprême -passion:[6] - - _Moi, je veux du silence, il y va de ma vie!_ - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - _Couvrez-moi de silence_... - -Ce silence qui nous mène à la dernière de ces divisions, si vous -le voulez, factices, mais, certes point arbitraires: _la mort_, -disons mieux: l’ÉTERNITÉ puisque c’est sous ce consolant aspect -qu’apparaissent à Madame Valmore tant de tombes qu’elle a mélodiquement -enguirlandées. - - Mais plusieurs sont absents, et leur nom sous des fleurs. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Et mon cœur sait la place où je leur dois des pleurs. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - On verra, par mes soins quelque feuille de lierre - De son étroit asyle embrasser le contour. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Depuis j’allai m’asseoir aux tombes délaissées. - Leur tranquille silence éveillait mes pensées, - Y cueillir une fleur me semblait un larcin. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - L’homme revient seul où son cœur le ramène. - Où les vieux tombeaux l’attirent pour pleurer. - -«_Abîme à franchir seule!_» cette définition en commun, cette fois, -avec Pascal, - - ..... porte ces mots à sa douleur brûlante: - Viens! ne crains pas la mort, on aime dans les cieux! - -et la mort qui couronne son œuvre de vie, comme elle couronne toute -vie, n’apparaît jamais hideuse à notre poëte, mais toujours fleurie -et touchante, puisqu’elle lui rouvre tous les paradis pleins de ses -anges envolés. Tous les êtres aimés, sans oublier l’_être aimé_, voire -à commencer par lui (selon une magnifique interpellation: _Croyance_); -«Albertine, âme en fleur!» et d’autres amies de jadis; et cette noble -_tige maternelle, enlacée_, cette fois à l’éternité, auprès de ces -enfants enfuis: - - Car vous aurez, un jour, une joie immortelle - Et vos petits enfants souriront dans vos bras. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Non, jamais rien de plus sereinement _détaché_, de plus véritablement -et vénérablement _sur le seuil_, et déjà presque _au-delà_, n’a su se -proférer pour nous parler de la mort, avec ce que j’appellerai une -pareille _liberté d’allures mortelles_; nous apprivoiser avec cette -«_cueilleuse d’âmes_» qui - - Ne les moissonne pas pour en tuer les flammes, - Mais pour les délivrer de leur lourd vêtement, - Comme on ôte le sable où dort le diamant. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Tous mes étonnements sont finis sur la terre - Tous mes adieux sont faits, l’âme est prête à jaillir - Pour atteindre à ces fruits protégés de mystère - Que la pudique mort a seule osé cueillir. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Béni soit Dieu puisqu’après la tourmente, - Réalisant nos rêves éperdus - Vient des humains l’infatigable amante - Pour démêler les fuseaux confondus. - Fidèle mort, si simple, si savante, - Si favorable au souffrant qui s’endort, - Me cherchez-vous, je suis votre servante: - Dans vos bras nus, l’âme est plus libre encor. - - - [5] Madame Valmore, dans son Recueil posthume (ou peut-être son - éditeur) a rangé elle-même ses poësies sous des appellations - similaires, mais sans beaucoup de suite. - - [6] Silence qu’elle ne veut même plus rompre par l’écriture: - «_n’écris pas!_» - - - - - - III - - - * - -Ainsi catégorisés les termes d’association de ces divers sujets -d’inspiration, il nous sera utile--et plus facile de grouper les -rythmes dont le poëte les revêtit. Jamais de poëme à forme fixe. Muse -bien trop débordante, déchaînée avec résignation mais tumultueuse et -torrentueuse--pour se ranger à si étroites digues, la muse à la fois -digne et familière qui ose risquer cette déclaration à la Vierge: - - Cet amour des amours qui m’isole en ce lieu, - Ce fut le vôtre; _eh bien: parlez-en donc à Dieu_. - -Je distingue une première sorte ou famille de pièces, divisées en -strophes, le plus souvent de quatre hexamètres (quelquefois plus; -rarement de distiques). Pièces d’ordinaire peu étendues, mais d’allure -large, sans doute les plus parfaites, presque en forme de menu poëme -à forme fixe pour soi, et pleines à leur manière de l’immortelle -vibration du - - Puisque j’ai mis ma lèvre à ta coupe encor pleine - -de Victor Hugo; sans le charme ou le discrédit que confèrent -à d’autres pièces, des passades de rythmes non suivis, de vers -irréguliers entrecoupés fortuitement, bizarrement, dithyrambiquement. - -A cette première famille ressortissent _La vie et la mort du ramier_, -_Renoncement_, _La couronne effeuillée_, etc., etc.; et de plus -longues, _Le mal du pays_, _Tristesse_, _Départ de Lyon_, etc.[7] -J’énumère les titres des principales pièces englobées par chacun de -ces groupements, dans une note dont la nomenclature n’offrirait point -ici d’intérêt, outre que l’auteur n’excelle point aux intitulés. Les -siens (loin de cet art du titre qui nous semble devoir être fait d’un -mot synthétique, jamais renouvelé au cours de la pièce qu’il désigne), -les siens, dis-je, sauf parfois quelque douce ingéniosité telle que -le _Soleil des morts_ pour la Lune--ne contiennent que l’appel ou le -rappel du sujet, sans dédaigner _Simple Histoire_ ni même _Merci mon -Dieu!_ La croix de ma mère--qui n’y est point--s’y fût-elle rencontrée, -qu’on en eût presque pu rapporter la vieille _trouvaille_ à cette loi -foi de Baudelaire: «Beauté du lieu commun.» Car n’est-ce pas du fait -de cette beauté trop prisée que le lieu commun est devenu tel; mais -qu’il porte en soi la force ou le charme de vaincre cette période de -profanation, et le voilà promu _lieu éternel_. - -La strophe large, abdiquant l’hexamètre, s’allège et se familiarise, -comme dans _l’Élégie à Pauline Duchambge_. Et c’est alors une autre -veine où la précieuse élégance des ÉMAUX ET CAMÉES, comme dans _Un -arc de triomphe_, s’allie au virtuose esprit des RUES ET DES BOIS -pour procréer un second groupe, dépendant du premier, qu’il égaie et -subtilise[8]. Un troisième naît du mélange de l’hexamètre et de vers -plus légers, toujours également disposés dans des strophes régulières. -C’est _Un billet de femme_, le _Soleil lointain_; mais cette forme sert -tout aussi souvent des poëmes de la seconde famille[9]. - -Joignez-y les pièces en hexamètres[10] non divisées en strophes (_Avant -toi_, _La Fleur d’eau_, _L’Augure_, etc.), et enfin celles où se -faufile, puis se glisse et s’irrue le vers irrégulier, quelquefois un -seul dans toute une longue pièce, comme dans _La Maison de ma Mère_, -_A mes Sœurs_, _Au Poëte prolétaire_, et ce sera (surtout de par ces -dernières, les plus nombreuses),[11] la famille complète des poëmes -plus ou moins descriptifs. - -Voici ce que, dans une étude précédente abandonnée, me suggéraient -ces entraînants _irréguliers_ employés par Madame Desbordes-Valmore, -avec, en une verve différente, un bonheur parfois égal à celui de La -Fontaine: «Un réseau de poëmes moins ordonnés, mais dont les beautés -partielles sont peut-être les plus _ad imaginem_ de cette âme. -Quand il est bien frappé un vers de cette _lyre_, suivant la banale -expression, cette fois ennoblie, est si intense qu’il se suffit à -lui-même, et, presque ne pourrait qu’être gêné par le voisinage d’un -aussi puissant. Il y aurait superfétation, étouffement, comme sur de -ces orangers replets et redondants qui ressemblent à de vastes boules -de senteurs, encombrés, presque incommodés qu’ils peuvent être à la -fois par plusieurs sortes et règnes de végétation et de poussée: -feuilles, fleurs, fruits nouveaux--et jusqu’à des fruits de deux ans -s’assurant plus de suavité et de saveur d’un second retour de sève! - -Cette clairière de poëmes moins touffus, plus aérés par l’étirement -_ad libitum_ de la pièce, parfois le vers libre intromis avec une -aisance qui, chez tout autre serait licence, mais ouvre là visiblement -comme une prise d’air pour une poitrine oppressée, c’est le vrai -champ d’évolution, la vraie aire de Valmore. Pas de dilettantisme -exquis comme de l’y voir et suivre volter, voler, virevolter, courir, -sourire, mourir... et se reprendre tout innocemment, inconsciemment, -inconsidérément, d’enrythmie native et d’ingéniosité ingénue, d’où ses -compositions héritent de ce galbe unique de complication naturelle et -de simplicité si précieuse. - -C’est là que sur la piste infailliblement originale jusqu’en la -banalité, et captivante même en la niaiserie, éclatent avec plus -de miracle, se détachent et s’isolent de ses prouesses consacrées -_inégalables_ par l’arbitre de ces tournois comme le scrutateur -accompli de tous les creusets d’esthétique théorique: j’ai nommé -Charles Baudelaire.» - -La deuxième famille est toute chantante: _ode_ ou _cantique_, -_berceuse_ ou _romance_. L’auteur y englobait modestement toute son -œuvre: «_Quelques chansons méritent-elles que l’on s’occupe de moi et -que l’on m’admette au livre de la science?_» - -L’_Ode_, c’est _Au soleil_, _Au Christ_, _Chant des Mères_, les -_Oiseaux_, etc. Le _Cantique_, c’est _Prière des orphelins_, _les -Enfants à la communion_, etc. Les deux _Berceuses_ sont spécifiées -telles par leurs titres: _Dormeuse_ et _Pour endormir l’enfant_. Et -il n’y aurait aucunement lieu d’être surpris d’apprendre que cette -naïve inspirée qui nous avoue: «La musique roulait dans ma tête -malade, et une mesure toujours égale arrangeait mes idées à l’insu -de ma réflexion...» _d’apprendre enfin_ qu’elle n’aurait composé -ses _Dormeuses_ que pour avoir trouvé leur rythme et leurs rimes, -leur matière et leur manière tout simplement les mieux aptes à faire -descendre le sommeil. - - Sommeil, ange invisible aux ailes caressantes. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Ciel! où prend donc sa voix une mère qui chante - Pour aider le sommeil à descendre au berceau? - Dieu mit-il plus de grâce au souffle d’un ruisseau? - -Pour les _romances_ qui ne sont point toujours celles que le poëte a -étiquetées ainsi, et dont les plus belles concertent souvent ailleurs, -elles sont sans nombre--rarement sans agrément, parfois pleines d’envol. - - LES CLOCHES ET LES LARMES - - Sur la terre où sonne l’heure, - Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure. - - L’orgue sous le sombre arceau, - Le pauvre offrant sa neuvaine, - Le prisonnier dans sa chaîne - Et l’enfant dans son berceau; - - Sur la terre où sonne l’heure, - Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure. - - La cloche pleure le jour - Qui va mourir sur l’église, - Et cette pleureuse assise, - Qu’a-t-elle à pleurer?... L’amour. - - Sur la terre où sonne l’heure, - Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure. - - Priant les anges cachés - D’assoupir ses nuits funestes, - Voyez aux sphères célestes - Ses longs regards attachés. - - Sur la terre où sonne l’heure, - Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure. - - Et le ciel a répondu: - «Terre, ô terre, attendez l’heure! - J’ai dit à tout ce qui pleure - Que tout lui sera rendu.» - - Sonnez, cloches ruisselantes! - Ruisselez, larmes brûlantes! - Cloches qui pleurez le jour: - Beaux yeux qui pleurez l’amour! - - - [7] Prière pour lui. --Point d’adieu. --Pressentiment. --Le - billet. --La vallée. --L’attente. --Amour. --La jalouse. --Je - ne crois plus. --Abnégation. --Une fleur. --Les fleurs. --Amour - et charité. --A celles qui pleurent. --Dieu pleure avec les - innocents. --Dors. --Le mauvais jour. --Veillée. --Un moment. - --L’Églantine. --A Madame ***. --Madame Emile de Girardin. --Dans - la rue. --L’absence. --Les roses de Saadi. --La jeune fille et - le ramier. --La voix d’un ami. --Le secret perdu. --Au livre - de Léopardi. --L’Esclave et l’oiseau. --Le nid solitaire. --Un - ruisseau de la Scarpe --Inès. --Loin du Monde. --Hippolyte. --A - une mère qui pleure aussi. --Quand je pense à ma mère, etc. - - La Fileuse et Rêve intermittent d’une nuit triste quoique non en - hexamètres pourront ressortir à ce groupe. - - [8] Le rossignol et la recluse. --Les amitiés de la jeunesse. - --Plus de chants. --Le billet d’une amie. --L’amour. --L’aumône. - --Retour dans une église, etc. - - [9] Croyance. --Ame et jeunesse. --Prison et printemps. --Jeune - fille. --Qui sera roi? --Une lettre de femme. --Cigale. - --L’innocence, etc. - - [10] La nuit. --L’isolement. --Le message. --Plusieurs élégies et - des dialogues. --Le regard. --Les deux peupliers. --Révélation. - --Pitié. --Détachement. --La crainte. --L’impossible. - --L’éphémère. --Le convoi d’un ange. --Au médecin de ma mère. - --L’hiver. --Au revoir. --Les roseaux. --L’augure. --La ronce. - --L’Église d’Arond. --A madame A. Tastée. --Amour. --Prière pour - mon amie. --A l’Auteur de Marie. --Le soleil des morts. --Le - Dimanche des rameaux. --L’ami d’enfance. --La jeune comédienne. - --Une ruelle de Flandre. --Laisse-nous pleurer. --Les prisons et - les prières. --Au citoyen Raspail. --L’amie, etc. - - Et en vers plus brefs: Son image. --Les deux ramiers, etc. - - [11] L’arbrisseau. --Les roses. --La journée perdue. --L’adieu du - soir. --L’absence. --La fontaine. --L’inquiétude. --Le concert. - --Le billet. --L’insomnie. --L’imprudence. --La prière perdue. - --A l’amour. --Les lettres. --La nuit d’hiver. --L’inconstance. - --A Délie, etc., etc. - - - - - IV - - - * - -Sur ce sujet de Madame Desbordes-Valmore, j’ai lu les articles et -le volume de Sainte-Beuve, un article de M. Montégut (remarquable -par un juste tableau de l’isolement de cette mémoire), la préface -de M. Lacaussade, l’appendice de M. Hippolyte Valmore. Tous travaux -intéressants à des valeurs inégales, nourris de faits un peu répétés, -de documents similaires, d’appréciations simultanées, néanmoins -éloquents, utiles et nobles. Le volume de Sainte-Beuve est non -seulement un bel acte, mais une bonne action. On y sent du cœur et de -l’amour. Après qu’on fut tenté de trouver fastidieuse l’énumération de -tant de noms vains et obscurs, l’idée qui la suggère au Maître critique -apparaît touchante: «J’avais songé, dit-il, par une compensation bien -due à réunir d’autre part autour d’elle, quelques-uns des noms dont -elle eût le plus à se louer, bon nombre des êtres bienfaisants et -secourables qu’elle avait rencontrés sur sa route et qui lui avaient -été une consolation, une douceur et un réconfort au milieu de ses maux.» - -Je pense de même que, pour en faciliter l’étude et relever l’éclat, il -serait désirable de rassembler en un seul ouvrage tous les articles et -études jusqu’à ce jour consacrés à cette poétique figure. - -L’émouvante correspondance révélée par le livre de Sainte-Beuve, -pourrait aussi en être extraite pour s’unifier, se compléter. - -Les brèves pages de Dumas, de Baudelaire, de Banville et de M. Verlaine -ouvrent des appréciations plus subtiles. Et le sentiment du second, -dans son expression incisive et pénétrante me paraît encore, pour le -moment, le plus satisfaisant et le mieux venu. - -La résultante de lecture de tous ces beaux essais demeure l’étonnement, -non de la méconnaissance, mais de l’ignorance publique du détail d’une -gloire ainsi révolue, puis résolue; enregistrée et muette: une renommée -sans buccin. - -_Gloire_, Lamartine couronnait déjà du mot Marceline attendrie et -confuse. Et pourtant Baudelaire a beau se révolter et nous crier -justement: «oubliée par qui, je vous prie? par ceux-là qui ne sentant -rien, ne peuvent se souvenir de rien.» M. Verlaine lui répond avec -non moins de justesse: «obscurité apparente, mais absolue.» Et c’est -un si indéniable fait, au sortir de notre étonnement, qui nous sauve -du scrupule: comment oser tenter d’accroître une illustration si faite -et si parfaite?--C’est parce qu’elle est ainsi, décrétée et accréditée -par ces grands qui la goûtèrent... et moururent, mais forclose à qui -aime mieux croire qu’aller voir, surtout au prix d’un peu d’étude; et -pourtant toute pleine de ce qui parle à tous par l’humanité poignante, -brûlante et pleurante, qu’il faut s’efforcer de rompre et ce silence et -cette digue, de livrer à ce gave bienfaisant de charité dans la mort -comme durant la vie, bien des âmes désolées à irriguer et rafraîchir, -bien des âmes dévorées à ensoleiller et consoler. - -Toute œuvre, si grand et légitime qu’ait pu en être l’éclat du vivant -de l’auteur, n’existe vraiment qu’à dater du jour où le silence -mortuaire l’ayant ensevelie comme d’une lave refroidie, une curiosité -éclairée et pieuse en vient retrouver les fragments qui survivent -aux éruptions et aux cataclysmes. Et la vraie vie des ustensiles -d’Herculanum n’est-elle pas sous les vitrines où la disponibilité et -la sinécure de leur silhouette sans usage nous versent à voir et à -boire tant de rétrospective rêverie. Œuvrons donc de notre mieux pour -coopérer au livre que requérait Sainte-Beuve quand il écrit: «Je ne -fais qu’indiquer ici un développement qui sera mieux placé ailleurs, -et dans le livre que je sollicite.» Car c’est encore le propre de la -contagieuse ardeur née de cette œuvre, que chaque nouvel adepte brûle -d’en voir propager le rayonnement, et convoque dans le présent et dans -l’avenir quiconque peut contribuer à l’étendre. - -Mais ce livre tel que le sollicitait l’illustre critique, n’est sans -doute point faisable. Quel portrait écrit ou peint fût-il réalisé -jamais qu’au fur des momentanéités de l’individu successivement saisies -et fixées. Ce livre, ce sera le souhaitable assemblage des études et -des articles tout à l’heure évoqués, lorsqu’il y en aura eu encore -beaucoup d’autres, toujours et tous beaux au moins, de leur inclination -et de leur visée. - - ✻ - -Ce qui me surprend un peu, particulièrement dans Baudelaire et chez M. -Verlaine, c’est l’exagération de ce reproche: le manque de forme, le -vice de forme, le contenant du revêtement inégal au contenu du rêve. -Je cite les textes de ces deux rhéteurs: «Tout ce qui lui manque de ce -qui peut s’acquérir par le travail... négligence... cahot... trouble... -parti pris de paresse,» réquisitoire du premier. «Une langue -suffisante et de l’effort assez pour ne se montrer qu’intéressamment» -ajoute le second déjà moins injuste, et plus loin reconnaissant à cette -muse la priorité de rythmes inusités. - -Certes, j’entends comme ces maîtres l’entendent, et me fais fort de -renchérir où il sied; mais là, je m’insurge. La conclusion de M. -Verlaine est exacte, mais peut-être pas assez ponctuelle. «Sublime -artiste, sans trop le savoir,» c’est possible; mais aussi, et, je -veux bien encore, sans le savoir, _merveilleux virtuose_. Guère de -malignité, presque de rouerie poëtique qui n’ait été inventée ou -appliquée par cette innocente. L’allitération, ce ressort du vers, -son élasticité et sa vertèbre, en même temps que sa pulsation et sa -respiration, la circulation de sa vie depuis sa tête jusqu’à sa rime, -l’allitération revêche aux balourdes plumes, exquise à la fine pointe -des styles, dont aucun des élus ne l’a négligée sous peine de priver sa -poësie du plus idéal de ses trucs et de la plus élégante de ses ailes, -l’allitération chère à Virgile et surtout à Catulle ne pouvait tirer -de plus ingénue justification que de sa génération spontanée en cette -prosodie réputée originelle. - - Désenchaîner leurs nuits, _désenchanter_ leurs jours. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Quand celui qui me _fuit_ ne songeait qu’à me _suivre_. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - C’est l’amour qui _fermente_ au fond d’un cœur _fermé_. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Madeleine _insultée_ et comme elle _indulgente_. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Après avoir _souri_, se penche pour _mourir_. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Point de _lait_, point de _lit_... il fallait donc mourir[12] - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Oui, il semble que ces versatiles registres vont des vers tout âme par -les vers tout nus jusqu’aux mieux ornés. - -Qu’est-ce en effet que ceci: - - De longs jours sans manteaux, de longs soirs sans lumières, - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - On les croirait[13] poussés par un ange qui vole - _Qui de leurs blonds cheveux leur souffle une auréole_. - -Non seulement je ne reconnais pas là de date impliquant et infligeant -vis-à-vis d’une génération intermédiaire, avant définitive -consécration, le discrédit du _passé de mode_; mais j’y démêle de ces -caractères d’_éternellement déroutant_ qui ne permettent jamais de ne -plus être de l’avenir. - -Exemple: - - Et montrent l’autre vie au fond _du souvenir_. - -N’est-ce pas bien le contraire de ce qu’on allait dire, qui eût été -banal, et qui se transforme. Tout comme en cet autre: - - Voilà le souvenir au pénétrant _silence_. - -que _langage_ eût été moins beau! - -J’étendrai jusque-là mon avocasserie de signaler, hors de toute -inculpation de pastiche et de plagiat de part ni d’autre, mais du seul -fait d’une de ces fréquentes réverbérations de pensées, sans enquêtes -de dates, et rien que pour faire ressortir toute l’étendue de ces -vocalises, des parités d’inspiration de notre poëtesse à de ses grands -contemporains comme à de leurs brillants neveux. Que dis-je? Combien, -de coupe et de couleur répercute en ma mémoire classique l’illustre -strophe: - - Source délicieuse en matière féconde, - -cette invocation: - - Sombre douleur, dégoût du monde, - Fruit amer de l’adversité - Où l’âme anéantie en sa chute profonde - Rêve à peine à l’éternité, - Soulève ton poids qui m’opprime, - Dieu l’ordonne, un moment, laisse-moi respirer. - Ah! si le désespoir, à ses yeux, est un crime, - Laisse-moi donc la force d’espérer. - -Madame Valmore est vraiment le seul poëte dont on puisse parfois -_inventer_ les pensées sans les connaître et répéter les formules -sans les avoir ouïes, parce que sa vision--disons sa _voyance_ allait -_cueillir_ les formes dans le lieu même des idées éternelles, - - Ces fruits protégés de mystère. - -que même les plus inspirés d’entre les poëtes appesantissent en les -revêtant fût-ce des plus nobles rhétoriques terrestres. - -De là vient que la poësie de cette muse, maintes fois exprime -l’ineffable où, selon un de ses vers les plus divins: - - Où l’adieu d’un jeune ange épancha quelque miel. - -Certains de ses morceaux ne rencontrent que dans Hugo leur équivalent -de souffle et d’allure. Soit le _Soleil lointain_ qui, par places, -m’apporte comme un fraternel écho de _A Villequier_: - - O vie, ô fleur d’orage, ô menace, ô mystère, - O songe aveugle et beau! - Réponds! ne sais-tu rien, en passant sur la terre - Que ta route au tombeau. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Vos pieds sont las, pliez. Dieu vous mettra des ailes - Et vous pourrez voler[14] - -me reporte aussi vers la _Claire_ du même maître, que me rappelle -ailleurs lointainement - - C’est beau la jeune fille - Qui laisse aller son cœur - Dans son regard qui brille - Et se lève au bonheur.[15] - -et plus proche - - Cette âme où ne tremblait ni repentir ni larme - Aimait! Aimait! Et puis, comme si quelque charme - Mis entre elle et le monde eût isolé ses pas, - Elle errait dans la foule et ne s’y mêlait pas.[16] - -avec enfin - - Pleurant comme effrayés d’un sort involontaire.[17] - -mais la _Mise en liberté_ de Hugo, encore, ne s’envole-t-elle pas tout -entière de cette strophe troisième de l’_Esclave et l’Oiseau_. - - Va retrouver dans l’air la volupté de vivre! - Va boire les baisers de Dieu qui te délivre! - Ruisselant de soleil et plongé dans l’amour - Va-t-en! va-t-en! va-t-en! sauve-toi sans retour! - -Oui, chez le Grand Maître et le Grand Père seulement se retrouvent des -pièces de la tournure de _Croyance_, _Prison et Printemps_, _l’Enfant -et la Foi_, _Au Revoir_, _aux Nouveau-Nés heureux_, _Ame et Jeunesse_, -_Jeune fille_. - - Va, je n’oublierai plus qu’ils me le rappelaient. - -n’est qu’une variation probablement anticipée du - - Tu me fais souvenir que j’ai tout oublié. - -que Hugo reprend lui-même à son Hernani sous cette forme: - - Je ne me souviens plus que d’avoir oublié! - -Son: - - Je n’ai point d’autre affaire ici-bas que d’aimer. - -qui n’est autre que l’antique - - _Centum sunt causæ cur ego semper amem._ - -s’énamoure plus d’une fois chez notre Flamande: - - Qu’elle est à plaindre, elle a d’autres soins que l’amour! - -Et mieux: - - Il faut aimer pourtant; que faire de son cœur? - -Tel que Marion de Lorme de son Didier, l’enfant répond, de son ramier: -«Je l’aime!» - - Comme celle qui croit oublier quelque chose. - -et - - On est étrange, on veut échanger ce qu’on donne - -sont de véritables vers d’Hugo. Combien _Le Pauvre_ a de lumineux -frères dans l’œuvre d’Olympio!--Je rapproche encore: - - Où deux êtres unis marchaient, - Les voilà séparés... mystère! - -de - - Autrefois inséparables, - Et maintenant séparés![18] - -Ensuite - - ... son enfant, seule vie où l’on s’aime - Qui passe devant nous comme on fut une fois. - -de - - A chaque pas qu’il fait l’enfant derrière lui - Laisse plusieurs petits fantômes de lui-même.[19] - -Enfin - - Buvez en étreignant cette femme penchée - Sur son fruit. - -de - - La nourrice au sein nu qui baisse les paupières.[20] - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -O Éva[21] - - ... à l’heure où tout est sombre - Où tu te plais à suivre un chemin effacé, - A rêver appuyée aux branches incertaines - Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines, - Ton amour taciturne et toujours menacé! - -voici un écho de ta plainte pourtant sans seconde: - - Vous sentiriez alors le besoin de rêver - De livrer au hasard votre marche incertaine - De ralentir vos pas au bruit d’une fontaine - Et de pleurer les maux que je viens d’éprouver. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -_Un Arc de Triomphe_ avec ses - - Mille doux cris à têtes noires - -n’offre-t-il pas, le paradoxe est fort: quelque mine des ÉMAUX ET -CAMÉES? - -Qu’est-ce que - - Une voix seule éteinte en changeait le concert - -sinon - - Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.[22] - -ou réciproquement? - - Ne parle pas, je ne veux pas entendre - -n’irait-elle pas jusqu’à évoquer _Celle qui est trop gaie_ elle-même? -Pourquoi non? puisque du même Baudelaire pourrait s’échanger contre - - Il est de longs soupirs qui traversent les âges - -son plus nerveux et verveux - - Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge. - -Et, de nos jours - - Dis aux petits que les étés sont courts - -tinte bien _le chant des oiseaux des courts étés_, de Sully-Prudhomme. - -Et pour finir, n’est-ce pas comme une surprenante résonnance -préventive du lied de Tristan dans Wagner, cette dernière strophe du -_Dernier rendez-vous_. - - Je viendrai, car tu dois mourir - Sans être las de me chérir - Et comme deux ramiers fidèles - Séparés par de sombres jours - Pour monter où l’on vit toujours - Nous entrelacerons nos ailes, - Là les heures sont éternelles.[23] - - - [12] On ne sait ce qu’il faut le plus admirer de la mauvaise - foi ou de la mauvaise mémoire de certains critiques glosant sur - ces matières. Je cite pour la curiosité de ce fait, tel passage - lu récemment sur le sujet d’un volume de poésies: «Ces mots - s’appellent l’un l’autre en dépit de tout contenu intellectuel - rien que par la similitude des syllabes, et par une sorte de - mystérieuse aimantation... Le _réséda_ réside, l’_œillet_ est un - _œil_ et le _papillon_ est _pape_... Grâce à ses ressources qu’on - peut justement appeler étonnantes...» En conclusion, l’auteur de - ce texte paraît donc ignorer que Virgile écrivait entr’autres: - - _Amores_ experietur _amaros_ - - Catulle (ad januam): - - Tantum _operire_ soles aut _aperire_ domum - - sans omettre dans Victor Hugo: - - Comme un _enfant_ qui _souffle_ en un _flocon_ d’écume - Chaque homme _enfle_ une bulle où se _reflète_ un ciel - - et combien d’autres. - - [13] Des enfants. - - [14] Quand verrons-nous, déjà libres, hommes encor, - Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre, - Et nos pieds faits de nuit éclore en ailes d’or. - - V. H.--Claire. - - [15] Ceux qui n’ont pas connu cette charmante fille - Ne peuvent pas savoir ce qu’était ce regard - Transparent comme l’eau qui s’égaie et qui brille - Quand l’étoile surgit sur l’océan hagard. - - V. H.--Claire. - - [16] Ailleurs: - - La fange des ruisseaux qui consterne mes pas - Et la foule déserte où tu ne descends pas. - - Desbordes-Valmore. - - [17] Et qu’elle acceptait peu sa vie involontaire. - - V. H.--Claire. - - [18][19] Victor Hugo. - - [20] Victor Hugo. - - [21] Vigny. - - [22] Lamartine.] - - [23] Alors nous serions morts inséparés, unis à jamais, sans fin, - sans réveil, sans crainte, sans nom, dans le sein de l’amour, - livrés à nous-mêmes, ne vivant plus que pour l’amour. - - WAGNER. - - - ✻ ✻ - -Il faudrait bien, bien des pages, encore et toujours des pages pour -désenfiler toutes les blandices, Baudelaire l’écrit: les _perpétuelles -trouvailles_ de cette poësie. Même sans parler de ses curiosités -pittoresques de locutions ou de métaphores, telles que, - - Jusqu’au chaume _enlierré_ que j’appelais maison - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Pour un marin qui _trace_ l’onde - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Il voit _rire un jardin_ sur l’étroit cimetière - Où la lune souvent me prenait à genoux. - _L’ironie embaumée_ a remplacé la pierre - Où j’allais, d’une tombe indigente héritière, - Relire ma croyance au dernier rendez-vous. - -Je dis, de cette poësie aux énoncés si touchants et toujours imprévus; -de ces hirondelles qui sont - - Mille doux cris à têtes noires; - -non loin de ce rossignol qu’elle dénomme: - - Douce horloge du soir au saule suspendue; - -de ce bal qui tourne - - Dans leur nuit de lumière, et d’encens, et de soie; - -de ce médecin de la maison de sa mère, ce docteur ami à qui l’auteur -écrit - - Quand Dieu sous ta figure y désaffligeait l’heure; - -de ces fillettes dans un décor de nature qui s’enjolive d’un -vocabulaire de mobilier vieillot: - - Les ruisseaux des prairies - Font des psychés - Où, libres et fleuries, - Les fronts penchés, - Dans l’eau qui se balance - Sans se lasser - Nous allons en silence - Nous voir passer. - -Si féerique mirage que peut-être je ne lui préférerais rien, s’il n’y -avait encore, et, sans doute par dessus tout, ceci: - - SOIR D’ÉTÉ - - Un danger circule à l’ombre - Au chant de l’oiseau - Qui descend dès qu’il fait sombre - Se plaindre au roseau. - Alors tout ce qui respire - Se prend à rêver, - Et le ruisseau qui soupire - Semble l’éprouver. - - Partout les nids et les ailes - Tremblent doucement - Dénonçant des tourterelles - L’entretien charmant. - L’été brûle avec mystère - Dans les lits en fleurs, - Des seuls amants de la terre - Sans blâme et sans pleurs. - - Été, si trop jeune encore - Pour fuir un danger, - L’enfant rêveur que j’adore - S’attarde au verger, - Laisse dans l’errante nue - Ton charme cruel, - Et sauve l’âme ingénue - Du plaisir mortel! - -Ce commentaire, point par point, fleur par fleur, pleur par pleur, perle -par perle, devra être l’œuvre d’un autre, je voudrais du prochain des -coryphées de ce chœur qui se fera longtemps gloire et joie d’exalter -cette unique muse. Je fais seulement remarquer ici, en passant, la -noblesse dont elle sait empreindre l’usage familier du mot _Madame_[24]: - - Madame,[25] le plus beau des temples - C’est le cœur du peuple, entrez-y: - Le Roi des Rois l’a bien choisi. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Quand vous m’avez écrit tout ce que, femme ou mère - Écrira de plus doux, - Je me plaignais, Madame, à cette vie amère, - Je lui parlais de vous. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Ainsi, Madame, allons, l’augure a trop de charmes - Pour n’être pas certain; - Allons! Et dans la nuit tournons nos yeux en larmes - Vers le soleil lointain. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Distraite de souffrir pour saluer votre âme, - Voilà mon âme: elle est où vous souffrez, Madame. - -Puisse mon travail d’aujourd’hui faciliter la suite que je lui désire, -de par cette classification que je revendique, et que je crois utile et -bonne; elle n’était guère plus aisée que celle dont parle le conte de -fées, de ces duvets de mille couleurs emplissant une chambre, et qu’il -s’agissait de répartir et de trier. La princesse y parvint pourtant; -non, à vrai dire, sans des secours féeriques, qui, je crois bien, ne -m’ont pas fait défaut. Les fées existent toujours. C’est un blasphème -que de n’y point croire. Elles s’en vengent en ne secondant que ceux -qui les en prient. - - -Le temps, je le répète, qui sculpte et polit, selon leur dureté et -leur beauté, ce que nous lui laissons de nos œuvres, ainsi que le flot -fait des rocs et des falaises, respectera, chaque jour davantage, -l’œuvre dont nous nous entretenons. Il le témoignera en en déblayant -les entours et facilitant les approches, quand il aura découvert et -compris que ce qu’il prenait pour une fragile et friable grève était un -marbre, et que ce marbre fut ciselé par la nature et l’art associés, à -l’égal d’un de ces monuments aux si capricieuses arabesques, qu’ils ne -paraissent point bâtis de main d’homme, mais éclos, en une nuit, de -quelque rêve, en guise de palais d’Aladin. - -Mais s’il fallait qu’un détestable et imprévu désastre détruisît -l’œuvre en n’en laissant subsister que les parcelles que je vous -soumets, l’avenir, je n’en doute pas, se pencherait sur elles, tout -comme nous faisons sur les vers isolés de ce Publius Syrus et de cette -Sapho qui avaient écrit tant de mimes et de poësies dont il ne reste -que des débris et des fragments pareils à des pulvérisations d’étoiles. - -Ma collection, c’est un herbier--immarcescible. _Je l’ai fait sans -presque y songer_, aux coups pressés d’une lame émue qu’annotent les -touches rapides d’un crayon sensible de fasciné. Plus d’ordre et de -mesure, de pause et de dosage dans le choix sont malaisés et dangereux -devers cette poësie fugace, et risquent toujours l’excès ou le manque. -La fleur se fond en rosée ou s’enfuit en papillon. - - J’éclos pour m’envoler et je risque mes ailes! - -C’est ma cueillette. Le massif, qui est une _forêt mouillée_, de -combien de larmes! peut fournir cent autres bouquets renouveaux et -surdivers au gré du style qui rédige et du cœur qui dirige. - -Oui ce sont fleurs dont la sève est de sang et le _rorate_ de larmes. -_Pleurs_ et _Fleurs_ dont l’inconscient virtuose n’a su oser que -partiellement le magnifique titre, devrait être celui de son édition -_ne varietur_. A cette double source, le reproche encouru de monotonie -n’est-il pas vain? Le _chacun son métier_, pour notre ouvrière se -résolvait en larmes. - - Sédentaire à l’église et bornée à ses pleurs - -Son œuvre est un éloge des larmes. Celle qui cessait de chanter _parce -que sa voix la faisait pleurer_, ne devait-elle pas rencontrer les plus -bouleversants des accents tracés?... - -Moi, je me récuse, ou plutôt, j’abdique. A d’autres; - - _Quasi cursores vitæ lampada tradunt_ - -que si l’on requérait pourtant ceux des vers de Madame Valmore que je -distingue par préciput sans omettre certains cris tels que: - - Où va-t-on vers ce qu’on espère? - -et - - Oh! que l’âme est troublée à l’adieu d’un prestige! - -j’élirais entre beaucoup - - _Triste comme à ténèbre au milieu de mon âme._ - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - _Moi seule en mon chemin et pleurante au milieu_ - -et - - _Comme un fil noir à l’or enlacé tristement._ - -_Exegi._ Je conclus et clos ces pages qui ont du moins pour elles de ne -pas ouvrir par «Marceline, Félicité, Joséphe... naquit à...» et sauves, -j’espère, du vernis souvent un peu boursouflé des faiseurs d’exégèses -qui semblent croire qu’ils décorent le sujet--au lieu de s’en couronner. - -Et je signe... cette _critique_? Dieu m’en garde!--Ce -_cantique_?...--Je voudrais! - - - ✻ ✻ ✻ - -Une dernière réflexion pour finir: - -D’abord disons que ce qui précède n’a trait absolu qu’à l’édition -Lemerre, et que les extraits en sont prélevés; cette édition étant, -jusqu’à ce jour, la seule sur laquelle se puisse exercer une vue -d’ensemble un peu intégrale. En cela, nous devons trop à son éditeur -pour pouvoir que le remercier. Nonobstant, et grâce à ce zèle -communicatif qu’engendre l’œuvre de Madame Valmore, il y a lieu de -croire que les éditeurs aussi se relaieront dans le futur pour assurer -toujours plus d’ampleur et d’envergure au geste entier de la poëtesse. - -Mais il sied aujourd’hui de constater un fait: l’édition n’est pas -complète. Et puisque le bon goût qui y présida ne fait pas de doutes et -que, d’autre part, d’importants fragments, voire de fort belles pièces -en sont absents, il y a lieu d’attribuer cette lacune à une émotion -filiale éliminant de parti-pris tout ce qui lui semblait trop avoisiner -cette double flamme; d’abord la passionnelle, déterminante de tout cet -embrasement; puis la purifiante par le feu scrupuleux et sacrilège de -quelque vengeur enfer de vertus: - - Expiant, Dieu le veut, le nom de ta maîtresse. - -et - - Je vois le Purgatoire au fond de ma pâleur - -voilà les deux notes qu’il s’agit, sinon d’étouffer, d’assoupir du -moins. - - -Qu’un _pareil ange_, selon le mot de M. Verlaine se montre plus ou -moins timoré, bourrelé même, ce n’est qu’une aile de plus dont la -candeur et la splendeur (plutôt que se voiler de silence imprudent et -de réserves irrévérencieuses) doivent éclater en la pleine lumière de -ce feu, lui-même générateur de tout ce buisson ardent, et si solidaire -de l’amour divin qu’il ne saurait que refleurir et tout droit, en -paradis. - - Seigneur qui n’a cherché votre amour dans l’amour - -et jusqu’à ce radieux blasphème - - Le ciel illuminé s’emplit de ta présence; - Dieu te mit devant moi, je compris sa puissance; - En passant par tes yeux mon âme a tout prévu - Dieu, c’est toi pour mon cœur; j’ai vu Dieu, je t’ai vu! - -La figure de Valmore, loin d’être définitive, s’ébauche à peine. Son -œuvre est de celles dont la méconnaissance du vivant et l’oubli au -sortir du trépas composent les deux premières phases d’engendrement -naturel à la postérité; et qui, pour atteindre leur plein degré de -manifeste et d’influence, doivent être _retrouvées_, ainsi qu’une -Pompéï ou des grains de blé endormis renferment des germes de moisson -en puissance. Rougir pour cette plaintive sublime amante du feu qui -la dore, serait d’un culte inéclairé, sinon d’une offense aveugle. La -suprême, décisive et impérissable Valmore doit entrer - - Entrer sous ton aile enflammée - Où l’on entre par le tombeau - -dans le temps et l’éternité, je l’ai dit au début, en Anactoria -chrétienne, en Francesca pardonnée illuminant de son idolâtrie -innocentée et couronnée un Phaon inconnu, un Paolo mystérieux de qui -toute la gloire est d’avoir allumé cette ardeur dont elle résume la foi -et le dogme dans sa magnifique _Croyance_: - - Son souffle lissera mes ailes sans poussière - Pour les ouvrir à Dieu. - Et nous l’attendrirons de la même prière, - Car c’est l’éternité qu’il nous faut tout entière, - On n’y dit plus adieu! - - - [24] Victor Hugo seul, spécialement dans son superbe sonnet à - Madame Judith Gautier en a fait un titre aussi vraiment royal. - - [25] La Reine Marie-Amélie. - - - - -APPENDICE - - -J’augure un autre travail de réparation, de répartition et de décor -dans la future réunion des lettres déjà publiées, entre elles, puis à -d’inédites. On en tirera une autre clef de ce cœur; clef de cloître, -clef de voûte, ou du moins clef musicale révélant bien, cette fois, la -délicieuse définition de Shelley: _Clef d’argent de la fontaine des -larmes_. - -Mon désir d’encadrer un poëme manuscrit de celle que je vénérais me -mit d’abord en possession d’une ou deux de ses lettres dont le nouveau -filon d’attendrissement auguste me rendit insatiable jusque là de me -faire successivement acquérir une centaine de ces autographes (que j’ai -le bonheur de posséder aujourd’hui), et dirai-je pour quel gros chiffre -menu qui rendrait surprises et confuses (autant que le purent être -certains dessins de Millet, si les choses qui ont des larmes ont aussi -des sourires) ces mêmes lettres qui attendaient le départ, quelquefois -de longs jours, tout écrites, faute de l’affranchissement de leur -timbre? - -«_C’est un affreux malheur, mais le plus beau malheur possible_» écrit -quelque part Vigny. Propre chanson pour l’air de cette correspondance, -indiscontinûment variée sur le _leitmotiv_ plus ou moins lancinant, -toujours détaché et digne de ce qu’elle y baptise elle-même son -_parfait tombé d’espoir_. Lisez encore: «_Le malaise que je traîne -après moi dans tous mes vœux déçus_». Et plus grièvement: «_Les peines, -la terreur, l’humiliation ne tuent pas, et je vis enfin à travers -des choses bien blessantes et que j’aurais jugées mortelles._»--«_Je -ne voudrais pas que mon sort changeât au prix de certaines démarches -suppliantes qui me rendraient les douceurs accordées d’une amertume -douloureuse._»--«_Je retourne à souffrir._» concluait-elle dans une -lettre déjà éditée. - - Les rumeurs du jardin disent qu’il va pleuvoir; - Tout tressaille averti de la prochains ondée. - -Ces deux vers de l’auteur devraient épigraphier sa correspondance où -l’on sent à chaque ligne une spirituelle et naturelle allégresse prête -à éclore, refoulée par cette trop prochaine ondée des larmes, pour les -siens, pour les autres,--ah! que si rarement et discrètement pour soi! -Et cela sans jamais de ton pleurnicheur ni même larmoyant, en une si -haute tenue de style et d’attitude non voulue que du fait d’une nature -fière avec modestie, humble avec noblesse. - -Ajouterai-je que plus des deux tiers de ces lettres ne sont que de -jolis placets implorant secours pour plus pauvre que soi. Il semble, et -l’épistolière le dit, que l’expérience toujours plus aiguë et raffinée -du malheur, n’ait pour effet que de la gagner plus effectivement et -affectivement aux endolorissements d’autrui. - -De ces pages, il y en a pour de ses amis Tripier-Lefranc, Derains, -Nairac, Branchu, etc., puis a des illustres: Dumas, Auber, Chaix -d’Estanges, etc., en lesquels son inlassable zélation rencontre des -aides. Presque chaque épître enveloppe, disons entortille d’une grâce -qui se fait chatte quand il s’agit du bien du prochain un petit drame -de misère adroitement présenté au profit d’un nouvel inconnu; de quelle -grâce variant à l’infini la courtoisie des formules polies et jolies -bien savoureuses et surprenantes à relire en notre ère de lettres de -quête autographiées et pas même signées de la main de la demanderesse. - -Voici d’abord des extraits, de mélancoliques, de spirituels: - - Ici, madame, tout s’absorbe jusqu’à la mélancolie. C’est un mot - élégant qui ne passe pas dans une ville de commerce, et vous êtes - bien bonne de l’avoir lu sur ma figure. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Allez, monsieur, je sais beaucoup de vos peines, et si vous allez - sur ces tombes d’amour et d’amitié pour être entendu, dites-moi - quelque chose, je l’entendrai, je crois, car en vérité, la vie - est souvent triste et isolée comme la mort. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Que je vous sais gré d’y être pour vous mêmes (à Paris,) car - enfin c’est encore là où on peut choisir ce qui convient le - mieux aux goûts de l’esprit et de l’humeur. Ici (à Lyon) il faut - prendre de la boue et des rubans, des rubans et de la boue, c’est - la carte. L’autre printemps, c’était... affreux; des boulets - et du sang, du sang et des boulets. Il m’en reste un horrible - souvenir dans l’âme et dans les nerfs. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Monsieur Dutillœul me dit encore d’obtenir que Bra écrive au - maire qui l’aime beaucoup; je n’oserai le faire de mon côté que - si mon cousin m’appuie, car cela me paraît bien hardi pour une - femme d’écrire à un maire, et de demander des grâces. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Sachez que je viens de recevoir un programme de la fête de Gayant. - Il sent le gâteau, la bière et le jambon. J’ai eu presque faim en - le lisant, et il y a bien longtemps que je n’ai eu faim. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Vous m’avez honorée d’un témoignage de votre amitié, _beau pour - toujours_, cher Monsieur. Vous savez que c’est à cette seule - condition du _pour toujours_ que mon fils adorait la pomme ou les - bonbons que je lui donnais. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Vos confitures ont-elles réussi? Moi je manque toutes mes - romances. - - -Puis, intégralement une de ces belles et simples suppliques de -recommandation. - - Madame, - - Je commence par vous demander humblement pardon d’une démarche - qui n’a d’appui que votre extrême bonté. - - Si vous vous étonnez, madame, que sans avoir l’honneur d’être - connue de vous je me sente assez de courage pour recommander - quelqu’un à votre sérieux intérêt vous penserez avec raison qu’il - faut avoir entendu sur votre caractère un récit bien encourageant - pour avoir enhardi jusque-là mon humilité. - - Il a été dit devant moi que monsieur le Duc et madame la - Duchesse de Luynes n’avaient pas encore arrêté le concierge qui - doit garder prochainement leur nouvel hôtel. - - Si j’étais assez heureuse pour que le pur motif d’obliger une - honnête famille me fût inspiré par la Providence, qui se sert - des plus faibles quelquefois pour ses desseins d’ordre et de - charité, je me féliciterais d’avoir à signaler à madame la - Duchesse les nommés Roblin, concierges de la maison d’assurance - et de gaz, rue de Richelieu nº 89. Cette vaste maison devant être - prochainement démolie laisse un père de famille très probe et - très intelligent à la triste liberté de chercher un autre asyle. - Les répondants les plus graves et les plus honorables viendraient - à l’appui de mon humble supplique près de madame la Duchesse, et - justifieraient avec empressement les premières paroles portées - jusqu’à vous, madame, par votre plus humble servante. - - Mme DESBORDES-VALMORE. - - 89, rue de Richelieu. - - -Ensuite deux lettres, deux placets à Alexandre Dumas. On en admirera le -tour fémininement fraternel. - - _Lyon, le 29 mai 1835._ - - Je saisis à travers une pluie d’orage, la bonne et belle occasion - de me rappeler à vous. C’est pour vous rappeler que vous venez - d’être encore pour moi aussi bon, aussi obligeant que si je le - méritais. Je ne peux pas vous dire combien je vous sais gré - d’être obligeant comme un enfant pour les enfantillages de tous - ces hommes mûrs à moustaches noires ou grises. Ce brave Algérien - eût été bien heureux de vous devoir (après son sabre) le bouquet - de cerise qu’il voulait remporter à sa boutonnière; mais il m’a - avoué qu’il était aussi fier de vos démarches pour lui et de - votre accueil, que du ruban qu’il croit mériter. Que je vous - aime donc de l’avoir consolé! et que j’ai à cœur votre gloire, - votre bonheur en tout! Je vous conjure d’y travailler, de nous - jeter vos fleurs, vos _Christine_, vos âmes de femmes qui doivent - vous étouffer. Donnez-moi la joie de vos succès, car je vois bien - que je n’en aurai jamais d’autre avec vous, et qu’il me sera - toujours impossible de vous être bonne à rien sur la terre qu’à - me faire du bien comme vous en avez pris l’habitude. - - Soyez heureux! - - MARCELINE D. VALMORE. - - - _Paris, 16 août 1837._ - - Quand vous n’êtes plus là, je ne suis bonne à rien pour moi ni - pour les autres. - - Si vous étiez à Paris, vous prendriez par la main un charmant - enfant qui n’a ni père ni mère, et que nous avons fait entrer à - l’Opéra pour jouer des petits génies et des demi-dieux, ce qu’on - lui fait jouer avec beaucoup de bonté, jusqu’à l’avoir admis aux - fêtes de Versailles, en Mercure, ce qui l’a rendu à peu près fou - de joie et de surprise. Mais les demi-dieux _mangent_, et depuis - son admission (il y a trois mois) dans les classes de MM. Coraly, - Mérante et Barré, le pauvre orphelin a reçu douze francs, pour - prix de ses jolies petites jambes.--Vous le prendriez donc par la - main, j’osais le penser, et vous diriez à M. Dupré, tout-puissant - sur M. Duponchel, de donner quelque humble appointement à ce - jeune garçon que nous avons fait monter dans la diligence sur la - route de Lyon à Paris. - - Envoyez-moi deux lignes de votre nom pour que j’ose moi-même - chercher un appui à cet enfant. Je ne vous demande point pardon - d’aller vous étouffer de mes prières. A qui voulez-vous que je - demande de la bonté qui ne se lasse pas? Pas plus que je ne me - lasse de vous aimer et d’être à vous de tout mon cœur. - - MARCELINE VALMORE. - - -Enfin cet étonnant compliment de noces: - - A Monsieur Alexandre Wattemart. - - Madame Valmore est allée avec empressement pour assister à la - bénédiction nuptiale. - - Il était près de midi. Après le temps de prier et d’attendre, nul - mariage n’a eu lieu. Quelque obstacle a donc rendu, ce jour-là, - Notre-Dame-de-Lorette, déserte de cette solennité, sur laquelle - Madame Valmore appelle toutes les bénédictions du ciel. - - Mme VALMORE - - _22 février 43._ - - - - -ESSAI DE CLASSIFICATION - -DES MOTIFS D’INSPIRATION - -DE LA POËSIE DE MARCELINE DESBORDES-VALMORE - - - - - DIVISIONS - - - I.--AMOUR { LES YEUX ET LES PLEURS. - { LA VOIX. - - II.--TENDRESSE-TRISTESSE { PRISONS ET EXILS. - { _IPSA._ - - III.--MATERNITÉ - - IV.--FOI - - { L’AMOUR DES FLEURS - V.--NATURE { L’AMOUR DE L’EAU - { LE RYTHME - { LE SILENCE. - - VI.--ÉTERNITÉ. - - - - -AMOUR - - Amour divin rôdeur glissant entre les âmes. - - - L’heure qui nous sépare, au temps est inutile. - -- - Enfin le jour se cache et me prend en pitié. - -- - Tout ce qui manque à ta tendresse - Ne manque-t-il pas à mes vœux? - -- - Et le bonheur du souvenir - Va se confondre encore avec le bonheur même. - -- - Comme la route au loin se prolonge isolée. - -- - Je suis seule et là-bas sous de noirs arbrisseaux - La moitié de mon âme est errante et voilée. - -- - _J’ai cru respirer l’air qui va nous réunir._ - -- - Forcez-moi de parler, car j’ai peur de mourir. - -- - «Dans mes ennuis, dit-il, j’ai fait une couronne - Elle est fanée, hélas! pourtant je te la donne.» - Je l’ai sentie alors descendre sur mes yeux - Et je n’y voyais plus; mais sa voix est si tendre... - Et quand on n’y voit plus, ma mère, on entend mieux. - -- - J’ai langui sans bonheur, de moi-même arrachée - -- - Toi qui m’a tout repris jusqu’au bonheur d’attendre - Tu m’as laissé pourtant l’aliment d’un cœur tendre, - L’amour et ma mémoire où se nourrit l’amour. - Je lui dois le passé, c’est presque ton retour. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - C’est là que sans fierté je me révèle encore - Ma vie est dans ce rêve où tu ne fuis jamais. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Tu t’éveilleras seul dans la foule distraite - Où des amis d’un jour s’entr’égare l’essaim. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Oui, plus que toi l’absence est douce au cœur fidèle - Du temps qui nous effeuille elle amortit les ailes. - -- - L’amour m’enveloppa de ton ombre chérie - Et malgré la saison l’air me parut brûlant. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Je devinai ton âme, et j’entendis mon cœur. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - L’âme du monde éclaira notre amour. - -- - Je croyais que les cieux ne donnaient tant d’amour - Que pour en éclairer une autre âme à son tour. - -- - Le doute est le seul bien que m’ait laissé le sort. - -- - Et mon dernier adieu dans les airs s’est perdu. - -- - Loin de moi, s’il se peut, ma sœur, emportez-moi. - Mon mal est dans sa vue, et lorsque j’y succombe - Mon mal doit vous toucher, ce n’est pas le remord. - -- - Mais tout ce qu’il m’apprend, lui seul l’ignorera. - -- - Veux-tu? mais ne dis pas que l’heure est trop rapide, - Veux-tu voir la montagne et le courant limpide, - Veux-tu venir au pied du grand chêne abattu?... - --Moi, je ne réponds pas, pour écouter «Veux-tu?» - «Veux-tu? mais ne dis pas que la lune est cachée, - Veux-tu voir notre image au bord des flots penchée? - Ne tremble pas, tout dort, l’oiseau même s’est tu.» - Et mon refus se meurt en écoutant: Veux-tu? - -- - Ah! je t’en prie, il ne faut plus venir - Redemander mon âme presque heureuse. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Je ne t’accuse pas! qui sait si le tombeau - Sera froid sur mon corps si mon souffle t’effleure. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - L’été, j’attends de toi la grâce des beaux jours - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Chaque désir trahi me rend à la douleur. - -- - C’est l’orgueil: il sépare, il ressemble à la haine. - -- - J’ai contemplé longtemps ma mort dans leur bonheur - -- - Je n’ai plus qu’à subir sa tranquille douceur. - -- - Tout change, il a changé, d’où vient que j’en murmure? - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Ton nom, comme un écho, lui parlera de moi. - - Qu’il soit son seul reproche en ta douleur modeste. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Et ce morne silence où parlent les douleurs. - -- - On dirait que la mort a passé sur mon cœur. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Quand j’expire à sa porte on ne m’y connaît pas. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Quittez l’envie - De rappeler le temps où j’ai cru le haïr. - D’un souvenir si doux l’erreur évanouie - Laisse au fond de mon âme un long étonnement. - -- - Pour qu’il soit le bonheur, je l’ai trop attendu. - -- - Moi, troubler son bonheur? c’est celui qui me reste! - -- - Quand ton nom _mêlé dans mon sort_[26] - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -[Sidenote: Lien de _Amour_ avec _Éternité_. =Fragment.=] - - Prends mon deuil: un pavot, une feuille d’absinthe, - Quelques lilas d’avril dont j’aimai tant la fleur, - Durant tout un printemps, qu’ils sèchent sur ton cœur; - Je t’en prie un printemps; cette espérance est sainte - J’ai souffert, et jamais d’importunes clameurs - N’ont rappelé vers moi ton amitié distraite; - Va! j’en veux à la mort qui sera moins discrète. - Et je ne serai plus quand tu liras: «Je meurs.» - - Porte en mon souvenir un parfum de tendresse. - Si tout ne meurt en moi, j’irai le respirer. - Sur l’arbre où la colombe a caché son ivresse - Une feuille, au printemps suffit pour l’attirer. - S’ils viennent demander pourquoi ta fantaisie - De cette couleur sombre attriste un temps d’amour, - Dis que c’est par amour que ton cœur l’a choisie, - Dis-leur qu’amour est triste ou le devient un jour; - Que c’est un vœu d’enfance, une amitié première; - Oh! dis-le sans froideur, car je t’écouterai! - Invente un doux symbole où je me cacherai: - Cette ruse entre nous encor... C’est la dernière. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Contente de brûler dans l’air choisi par toi! - -- - Si l’amour a des pleurs, la haine a des tourments. - -- - Parle-moi doucement, sans voix, parle à mon âme. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Altérés l’un de l’autre et contents de frémir - -- - On a si peu de temps à s’aimer sur la terre, - Ah! qu’il faut se hâter de dépenser son cœur![27] - - -- - Ce bonheur accablant que donne ta présence - Trop vite épuiserait la flamme de mes jours. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Le même ange peut-être a regardé nos mères - Peut-être une seule âme a formé deux enfants. - Oui la moitié qui manque à tes jours éphémères - Elle bat dans mon sein où tes traits sont vivants. - -- - _Et comme une fleur sur sa tige - Je tremblerais sur tes genoux._ - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Mais le jour luit, mon rêve tombe, - Au soleil les rêves ont peur, - Et les ailes de ma colombe - Vont seules te porter mon cœur. - Elle a respiré l’air où j’aime - Dans mes bras son vol a frémi: - Triste comme un peu de moi-même - Caresse-la, mon seul ami! - -- - Il ne viendra jamais, pourquoi le lui défendre? - -- - Quand vivre était le ciel--ou s’en ressouvenir! - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Quand mes deux bras s’ouvraient devant ces jours... - -- - _Pour entr’ailer nos jours d’un fraternel essor_ - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Tu ne sauras jamais comme je sais moi-même, - _A quelle profondeur je t’atteins et je t’aime_, - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - On est étrange, on veut échanger ce qu’on donne[28] - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Née avant toi... Douleur. Tu le verrais peut-être - Si je vivais trop tard. Ne le fais point paraître, - Ne dis pas que l’Amour sait compter, trompe-moi: - Je m’en ressouviendrai pour mourir avant toi: - -- - Je t’aime comme un pauvre enfant - Soumis au ciel quand le ciel change - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Je rends les fleurs qu’on me défend. - -- - Qui doucement essuyait ma pensée - Du rêve amer qui fait aimer la mort? - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - O jours d’hier, ô jeunesse envolée - Avant notre âme, autre oiseau gémissant - -- - _C’est moi qui viens poser mon nom sur ta pensée_ - -- - Toi, ton doux cri pardon qui brisait ma colère, - A qui le diras-tu, qu’il sache tant lui plaire? - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - N’en cherche plus l’écho c’est moi qui le recèle? - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Mais te créer l’effroi de ma fidélité - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - De ce qui fut à nous emporte le bonheur - Je n’en avais besoin que quand j’avais un cœur; - C’est là que je souffrais, c’est là que je suis morte. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Jours fiévreux pleins de bruits que nuls bruits ne défont - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Tu viendras, tu verras, nous pleurerons ensemble: - C’est là le sort de tout ce que le temps rassemble, - Comme l’ombre de nous, tu me regarderas, - Tu verras mieux mon âme, alors tu pleureras. - Ma plus profonde vie, hélas! que Dieu te garde: - A travers mon regard que le ciel te regarde - Comme tu regardais à travers mes cheveux - Que je laissais déjà retomber sur mes yeux; - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Allez! midi n’est pas l’heure du souvenir - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Et vous direz mon nom en cherchant dans les autres - -- - C’est le poignard levé qui nous frappe au réveil (le doute) - -- - Pour se perdre des yeux c’est bien assez du soir - -- - L’ombre est si belle où m’attire ta main - -- - Les joyaux n’échauffent point l’âme, - _Un cheveu qu’on aime est plus fort_. - -- - Quel démon en chemin - L’a saisi? c’est qu’il aime, il a trouvé son âme! - -- - Tu m’as connue au temps des roses - Quand les colombes sont écloses - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - A l’étonnement de nos âmes - Tout jetait des fleurs et des flammes - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Nous n’étions mortels qu’à demi - -- - N’écris pas, je suis triste, et je voudrais m’éteindre, - Les beaux étés, sans toi, c’est l’amour sans flambeau, - _J’ai refermé mes bras qui ne peuvent t’atteindre_ - Et frapper à mon cœur, c’est frapper au tombeau. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - _Au fond de ton silence écouter que tu m’aimes_ - C’est entendre le ciel sans y monter jamais. - -- - Tu n’en sauras rien sur la terre - Flamme invisible en ton chemin, - Je vivrai d’un ardent mystère - Sans avoir rencontré ta main.[29] - - - [26] Ailleurs: - - Votre nom seul suffira bien - Pour me retenir asservie. - Il est alentour de ma vie. - _Roulé comme un ardent lien_ - - [27] Ailleurs: - - Il faut aimer pourtant! que faire de son cœur? - - [28] Vers d’allure romantique qu’on dirait de Victor Hugo. - - [29] Qui rappelle le sonnet d’Arvers. - - - -LES YEUX ET LES PLEURS - - J’ai vécu d’aimer, j’ai donc vécu de larmes! - - - On dirait que le jour est rentré dans ses yeux.[30] - -- - Et qu’en chantant surtout on est près de pleurer. - -- - Tes beaux yeux en s’ouvrant un jour à la lumière - Ont condamné les miens à te pleurer toujours. - -- - Si tes yeux ont des pleurs, regarde-moi toujours. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Que j’aimais de tes yeux la brûlante douceur! - -- - ... Oh! l’ange qui pardonne - Doit regarder ainsi quand il ouvre les cieux. - -- - Du charme de ses yeux il m’accablait encore. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Que la vie est rapide et paresseuse ensemble - Dans ma main qui s’égare, et qui brûle et qui tremble - Que sa coupe est fragile et lente à se briser. - Ciel! Que j’y bois de pleurs avant de l’épuiser. - -- - Oui, pour ne les plus voir j’abaisse ma paupière. - Je m’enfuis dans mon âme et j’ai revu ses yeux! - -- - Quand ton sein se brisa dans une lutte affreuse - On ignorait encore qu’il était plein de pleurs. - -- - Ainsi qui lit trop loin ne voit plus que des larmes. - -- - Les pleurs silencieux attendent les plus doux - Ils souffrent sans le dire, ils meurent à genoux.[31] - -- - -[avec _Nature_.] - - ... Un charme est dans mes pleurs, - _L’air est chargé d’espoir_, il revient, je le jure. - -- - Car ce qui nous aima nous le pleurons toujours. - -- - Ce qui m’a fait pleurer jamais je ne l’oublie. - Cache-moi ton regard plein d’âme et de tristesse. - -- - C’était ton regard pur qui répandait sa flamme - Sur notre plus beau jour réfléchi dans tes yeux. - -- - Allez, Dieu comptera vos pleurs - Au fond d’une âme solitaire. - -- - Que le pleur plein d’un triste charme - Dont tes chants ont mouillé mes yeux. - -- - Ainsi pour m’acquitter de ton regard à toi, - Je voudrais être un monde et te dire: «Prends-moi.» - -- - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Ni ces heures sans nom dans le temps balancées - Dont les ailes pliaient d’un tel bonheur lassées - Alors que je laissais pour unique entretien - Mon regard ébloui s’abriter sous le tien. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Et fondre dans mes yeux quelque doute rêveur. - -- - Et mon cœur sait la place où je leur dois des pleurs - -- - _Qu’ils me font mal sur d’autres que les miens_ (les yeux). - -- - Et Dieu vous bénira qui dans vos chastes yeux - Infiltra le symbole et la teinte des cieux. - -- - Laissez tomber sans voix les larmes de mes yeux - Qui cherchent leur chemin pour arriver aux cieux. - -- - Quand tout y devient froid, jusqu’aux pleurs de leurs yeux. - -- - Mais des sanglots lointains dirigent nos adieux - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Et le deuil de la terre encense leur malheur. - -- - Tout ce qui pleure est beau... - -- - Bénis soient donc vos pleurs dont l’intérêt s’amasse - -- - -[Lien de _Les yeux et les pleurs_ avec _L’amour des fleurs_.] - - Dieu vous garde à qui pleure, à qui va de vos charmes - Humecter sa prière, attendrir ses regrets! - Inclinez-vous, ce soir, sous les dernières larmes - Qui s’épanchent sur vous du fond de mes secrets. - - - [30] _D’un mendiant aveugle_--le même qui lui fait ajouter: - - Et la voix que j’adore - Dans ce cœur consolé résonne-t-elle encore? - - [31] Vivre dans le feu et les larmes, hélas! ce doit être une - purification. Je vis ainsi. Ce mot est vrai d’une femme en - parlant du ciel: «_J’irai sur mes genoux._» - - Fragment d’un brouillon inédit. - - A rapprocher encore du vers de la couronne effeuillée. - - J’y répandrai longtemps mon âme agenouillée. - - dont une lettre que je possède varie et fait ainsi hésiter la - sublime formule - - Où toute âme répand sa vie agenouillée - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Mon âme y répandra sa vie agenouillée. - -- - «Cette vie terrestre est vraiment un exil, cher frère..., - Pour moi, je t’avoue que j’en passe _la moitié à genoux_.» - - Lettre citée par Sainte-Beuve. - - Cet événement qui a rouvert toute ma vie et les scènes lugubres - qui l’ont suivie m’ont jetée dans un si morne abattement que j’en - suis restée _comme à genoux_. - - Lettre inédite. - - - - -LA VOIX[32] - - ... j’ai peur de ma mémoire, - _Elle a gardé ta voix qui m’appelle souvent_. - - - [32] Lire toute la pièce _La Voix d’un ami_, tome II page 281. - - - Pour retrouver ma voix qui manque à son oreille - -- - Et moi, dans un accent qui trouble et qui captive - Naguère un charme triste est venu m’attendrir. - -- - Mes lèvres loin de toi retenaient tes accents, - Et ta voix, dans ma voix, troublait encor mes sens. - -- - Une nouvelle voix à son oreille est douce. - -- - Une voix qui réponde aux secrets de sa voix. - -- - Oh! que j’aimais mon nom dans ta voix argentine. - -- - Rends-moi le son chéri de cette voix fidèle, - -- - Dans mon nom qu’il dit tristement - -- - S’arracher aux accents - _Que l’on écoute absents_. - -- - Peut-être un jour sa voix tendre et voilée - M’appellera sous de jeunes cyprès. - - - - -TENDRESSE-TRISTESSE - - Mais de nouveaux sentiers s’ouvrent à ma tristesse. - - - Quand les jours sont moins longs cessent-ils de courir? - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Un cœur tendre s’y cache au jour qu’il semble craindre - -- - A force de bonheur soyez encor plus belle. - Et qu’au réveil l’amour vous le dise à genoux. - -- - Le cœur qui vous aima ne peut jamais changer. - -- - Quand je vous y vois prendre en secret pour vous-même (au miroir) - Tout le plaisir que l’on goûte à vous voir. - -- - Votre bonheur me tenait lieu du mien. - -- - Pour beaucoup d’avenir j’ai trop peu de courage. - -- - Je vais d’un jour encore essayer le fardeau. - -- - Et pour d’autres que moi le printemps était beau. - -- - Sa fuite entre nos bras n’avait plus de passage. - -- - Il est doux en passant un moment sur la terre - D’effleurer les sentiers où le sage est venu; - D’entretenir tout bas son malheur solitaire - Des discours d’un ami qu’on pense avoir connu. - -- - Chaque pleur de mes yeux me rappelle son nom. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Cette âme où ne tremblait ni repentir ni larme - Aimait! aimait! et puis, comme si quelque charme - Mis entre elle et le monde eut isolé ses pas, - Elle errait dans la foule, et ne s’y mêlait pas. - -- - Mot sans faste, mot vrai, lien de l’âme à l’âme. (au revoir) - -- - Pour aider tes chagrins, j’en ai fait mes douleurs, - -- - Que vous soyez pour nous la charité qui pleure - Ou la muse qui chante afin d’arrêter l’heure - Ou la femme rêveuse au bord de son miroir - Vous êtes toujours vraie et toujours belle à voir. - -- - L’âpre misère enfin, cette bise inflexible - Qui détruit lentement ce que Dieu fit sensible. - -- - Enfant plein de musique et de mélancolie.[33] - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Tout est dans ce beau livre écrit avec des flammes - Reliquaire d’amour qui fait rêver les femmes. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Non la vierge allaitante et ruminant le ciel - N’a pas souri plus vierge aux mains de Raphaël. - -- - Léopardi, doux Christ oublié de son père, - Altéré de la mort sans le ciel qu’elle espère - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - _Ne pas consoler l’ange attristé dans son cœur._ - -- - C’est beau la jeune fille - Qui laisse aller son cœur - Dans son regard qui brille - Et se lève au bonheur. - -- - Oui la vie est malade avant que tu l’effleures. - -- - Car on dirait que créés pour souffrir - Nous ne pouvons qu’à peine être heureux sans mourir. - -- - La fange des ruisseaux qui consterne mes pas, - Et la foule déserte, où tu ne descends pas. - - - [33] Brizeux--avec cette transposition de son œuvre et de sa - _Marie_. - - - - -PRISONS ET EXILS - - L’anneau tombé gêne encore pour courir. - - -[=Fragment=] - - C’est que l’exil est triste; il fait rêver l’enfance, - Le jeune voyageur n’a d’ami que le ciel; - Il erre sans asile, il pleure sans défense - Comme un oiseau perdu loin du nid paternel; - Son ramage se change en plaintes douloureuses; - _Des oiseaux inconnus les cris le font frémir_ - Et même en retournant sur des routes heureuses, - S’il veut chanter, longtemps il semble encore gémir. - A ses regrets en vain la patrie est rendue - L’orage a dispersé la couvée éperdue, - Les frères sont partis; le nid vide est tombé; - En s’envolant, peut-être un d’eux a succombé;[34] - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Voilà sur son chapeau sa guirlande encor verte - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Que devient l’infortune à la fuite imprévue - D’un ami distrait ou honteux? - -- - Qui n’a quelque pitié des brebis voyageuses - Laissant à quelque haie un peu de leur toison. - Oh! que de fils brisés dans ma trame affaiblie, - Que d’adieux recélés dans le fond de mon cœur! - -- - Ainsi, mon Dieu, sur la route lointaine - Semez vos dons à mon cher voyageur! - Ne souffrez pas que quelque voix hautaine - Sur son front pur appelle la rougeur. - Que ma prière en tout lieu le devance! - Dieu! Que pas un ne le nomme étranger! - Aidez son cœur à porter notre absence - Et que parfois le temps lui soit léger! - -- - Et le vieux prisonnier de la haute tourelle - Respire-t-il encore à travers les barreaux? - Partage-t-il toujours avec la tourterelle - Son pain qu’avaient déjà partagé ses bourreaux? - -- - -[=Fragment=] - - Cette fille de l’air à la prison vouée - Dont l’aile palpitante appelait le captif, - Était-ce une âme aimante au malheur envoyée? - _Était-ce une espérance au vol tendre et furtif?_ - Oui: si les vents du nord chassaient l’oiseau débile, - L’œil perçant du captif le cherchait jusqu’au soir; - De l’espace désert voyageur immobile - Il oubliait de vivre; il attendait l’espoir, - _Car toujours, jusqu’au terme où nous devons atteindre - Jusqu’au jour qui n’a plus pour nous de lendemain, - Le flambeau de l’espoir vacille sans s’éteindre - Comme un rayon qui part d’une immortelle main._[35] - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Doux crime d’un enfant, clémence aventureuse. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -[=Fragment=] - - La liberté, ma fille, est un ange qui vole. - Pour l’arrêter longtemps la terre est trop frivole. - Trop d’encens lui déplaît, trop de cris lui font peur; - Elle étouffe en un temple, et sa puissante haleine - Qui cherche les parfums et l’air pur de la plaine - Rafraîchit en passant le front du laboureur. - On dit qu’elle descend rapide, inattendue; - Que son aile sur nous repose détendue... - Hélas! où donc est-elle? En vain j’ouvre les yeux; - Loin, bien loin des palais, au toit du pauvre même - Où l’on travaille en paix, où l’on prie, où l’on aime - Où l’indigence obtient une obole et des pleurs, - La déesse en silence aime à jeter ses fleurs. - Les fleurs tombent sans bruit, et, de peur de l’envie, - On les effeuille à Dieu qui dit: «_Cache la vie_».[36] - Ainsi priez, ma fille, et marchez près de moi. - Un jour tout sera libre, et Dieu seul sera roi. - -- - Dieu laissez-moi goûter la halte commencée; - Dieu laissez-moi m’asseoir à l’ombre du chemin - Mes enfants à mes pieds, et mon front dans ma main. - Défendez aux chemins de m’emmener encore - -- - Un ami me parlait et me regardait vivre! - Alors c’était mourir... Ma jeune âme était ivre - _De l’orage enfermé dont la foudre est au cœur_. - Il eut mit tout un jour à comprendre une larme - De nos printemps égaux lui seul portait les fleurs. - - - [34] A rapprocher des vers de la pièce _A mes enfants_, - page 135. - - Quand j’emportai vos jours vers un ciel sans chaleur. - - [35] Ailleurs. - - Et que l’espoir filtre toujours au fond de la joie écoulée. - - [36] Ami cache ta vie et répands ton esprit - - V. H. - - - - -_IPSA_ - - D’avance je traînais les maux qui m’attendaient. - - - Qui ne veut rien du Temps, mais qui craint sa vitesse - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Et je ne fus jamais à demi malheureuse. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Qu’il est beau, le miroir qui double ce qu’on aime, - _Ce portrait qui se meut_... - -- - Toi que dans le fond des chaumières - On appelle avant de mourir, - Pour aider une âme à souffrir - Par ton exemple et tes prières - . . . . . . . . . . . . . . . . . - Oh! donne-moi tes cheveux blancs, - Ta marche pesante et courbée - _Ta mémoire enfin absorbée_ - -- - Vois-tu d’un cœur de femme il faut avoir pitié, - Quelque chose d’enfant s’y mêle à tous les âges. - -- - C’est qu’ils parlaient de toi, quand loin du cercle assise, - Mon livre trop pesant tomba sur mes genoux; - C’est qu’ils me regardaient quand mon âme indécise - Osa braver ton nom qui passait entre nous. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Quel effroi de ramper au fond de sa mémoire - D’ensanglanter son cœur aux dards qui l’ont blessé - _De rapprendre un affront que l’on crut effacé_ - Que le temps... que le ciel a dit de ne plus croire - _Et qui siffle aux lieux même où la flèche a passé_! - -- - Et j’ai hâte, et j’ai peur d’amasser les instants - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Tout ce que j’aime est frêle et meurt, et pour vous suivre, - Mes chers anneaux brisés, mon cœur se brisera. - -- - -[Lien avec l’_Amour du Silence_.] - - J’ai soif d’un frais oubli, d’une voix qui pardonne, - D’amour, d’un long silence écoulé sans effroi - -- - Et quand je vacillais, luciole éphémère. - -- - S’en aller à travers des pleurs et des sourires - Achever par le monde un sort amer et pur, - User sa robe blanche, et, pour une d’azur, - En laisser les lambeaux aux ronces des martyres, - C’est ma vie. Un roseau semble plus fort que moi, - Je ne m’appuie à rien que je ne tombe à terre, - Et je chante pourtant l’ineffable mystère - Qui de mon cœur trahi fait un cœur plein de foi. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Ils ont soufflé loin d’eux mes mobiles revers. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Ville austère où j’appris à pleurer, - Où j’apportais un cœur si tendre à déchirer. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Au milieu de leurs jours inoffensive et frêle - Mort, oublieuse Mort, je passe sous votre aile - Et je n’alourdis pas mon vol de haine... - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -[=Fragment=] - - Vraiment le pardon calme à défaut d’espérance - Il détend la colère; _on pleure, on apprend Dieu_, - _Dieu triste_, comme nous voyageur en ce lieu, - Et l’on courbe sa vie au pied de sa souffrance. - Ceux qui m’ont affligée en leurs dédains jaloux - Ceux qui m’ont fait descendre et marcher dans l’orage - _Ceux qui m’ont pris ma part de soleil et d’ombrage_ - Ceux qui sous mes pieds nus m’ont jeté leurs cailloux, - N’ont-ils pas leurs ennuis, leurs jaloux, leurs alarmes, - Leurs pleurs, pour expier ce qu’ils m’ont fait de larmes? - Quoi donc! aux durs sentiers qu’on a tous à courir - Seigneur, ne faut-il pas mourir et voir mourir? - N’est-ce pas au tombeau que cheminent leurs peines, - _Leurs enfants, leurs amours qui rachètent leurs haines_? - Oh! qui peut se venger? oh! par notre abandon[37] - Seigneur, par votre croix dont j’ai suivi la trace, - Par ceux qui m’ont laissé la voix pour crier grâce, - Pardon pour eux! pour moi! pour tous! pardon! pardon! - -- - Seigneur un cheveu de nous-même - Est si vivant à la douleur. - -- - Vous surtout que je plains si vous n’êtes chéries - Vous surtout qui souffrez, je vous prends pour mes sœurs - C’est à vous qu’elles vont mes lentes rêveries, - Et de mes pleurs chantés les amères douceurs[38] - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Tant que l’on peut donner on ne veut pas mourir. - -- - Pour me plaindre ou m’aimer je ne cherche personne - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Dans le fond de mon cœur je renferme mon sort - -- - Tout le concert se tenait dans mon âme - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Le front vibrant d’étranges et doux sons - Toute ravie et _jeune en solitude_ - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - J’étais l’oiseau dans les branches caché, - S’émerveillant tout seul, sans qu’il se doute - Que le faneur fatigué qui l’écoute - Dont le sommeil à l’ombre est empêché - S’en va plus loin tout morose et fâché. - -- - De vous dont l’esprit pur, dont la grâce rêveuse - Dont les regards charmants - Ont versé leurs rayons sur moi _pâle couveuse - D’immobiles tourments_ - -- - J’ai dit ce que jamais femme ne dit qu’à Dieu, - -- - Facile à me créer des thèmes ravissants - J’ai chanté comme vrais bien des bonheurs absents - -- - Le jour douteux et blanc dont la lune a touché - Tout ce ciel que je porte en moi-même caché. - -- - Que mon nom ne soit rien qu’une ombre douce et vaine - Qu’il ne cause jamais ni l’effroi ni la peine - Qu’un indigent l’emporte après m’avoir parlé - Et le garde longtemps dans son cœur consolé. - - - [37] Ailleurs: - - Jette donc loin tes colères - Contre _d’innocents ingrats_ - Le flambeau dont tu t’éclaires - Te voit si tendre en mes bras. - Cesse d’essayer ta haine, - Faite pour la mépriser, - _C’est perdre à river ta chaîne - La force de la briser_. - - [38] Plus bas: - - Si vous n’avez le temps d’écrire aussi vos larmes. - - - - -MATERNITÉ - -ET - -ENFANCE - - La mère, n’est-ce pas un long baiser de l’âme? - Un baiser qui jamais ne dit non, ni demain. - - - Confiants, vous dansez quand votre mère chante - Son baiser nous délasse et nous mène au sommeil. - Sans prévoir que souvent la voix qui nous enchante - Va prier dans les pleurs jusqu’à votre réveil. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Et je sentais naître ma fille - Dans mon sein tout blessé des flèches du malheur. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -[Lien avec le _Rythme_.] - - Moi seule en vous berçant d’amour, de mélodie - Je vous inoculai ma douce maladie. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Je vous aide à m’aimer autant que je vous aime. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -[Lien avec _Prisons et Exils_.] - - Un jour vous serez seuls par la sentence amère - Qui sépare de force entre eux les voyageurs. - -- - Un bouquet de cerise, une pomme encore verte, - C’étaient là des festins savourés jusqu’au cœur. - -- - -[Lien avec l’_Amour de l’eau_. =Fragment.=] - - Entre les cailloux bleus que mouillent le grand puits. - De sa fraîcheur lointaine il lave encor mon âme - Du présent qui me brûle il étanche la flamme, - _Ce puits large et dormeur au cristal enfermé_ - Où ma mère baignait son enfant bien-aimé. - Lorsqu’elle berçait l’air avec sa voix rêveuse - Qu’elle était calme et blanche, et paisible le soir - Désaltérant le pauvre assis, comme on croit voir - Aux ruisseaux de la bible une fraîche laveuse! - Elle avait des accents d’harmonieux amour - Que je buvais du cœur en jouant dans la cour. - Ciel! où prend donc sa voix une mère qui chante - Pour aider le sommeil à descendre au berceau? - Dieu mit-il plus de grâce au souffle d’un ruisseau? - Est-ce l’Eden rouvert à son hymne touchante, - _Laissant sur l’oreiller de l’enfant qui s’endort - Poindre tous les soleils qui lui cachent la mort_? - Et l’enfant assoupi sous cette âme voilée - Reconnaît-il les bruits d’une vie écoulée? - _Est-ce un cantique appris à son départ du ciel - Où l’adieu d’un jeune ange épancha quelque miel?_ - Merci, mon Dieu. Merci de cette hymne profonde - Pleurante encore en moi dans les rires du monde - Alors que je m’assieds à quelque coin rêveur - _Pour entendre ma mère en écoutant mon cœur_: - Ce lointain au revoir de son âme à mon âme - Soutient en la grondant ma faiblesse de femme. - Comme au jonc qui se penche une brise en son cours - A dit: «Ne tombe pas. J’arrive à ton secours.» - Elle a fait mes genoux souples à la prière... - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Triste de me quitter, cette mère charmante - Me léguant à regret la flamme qui tourmente - Jeune, à son jeune enfant tendit longtemps sa main, - Comme pour le sauver par le même chemin. - Et je restai longtemps, longtemps sans la comprendre, - Et longtemps à pleurer son secret sans l’apprendre, - A pleurer de sa mort le secret inconnu - _Le portant tout scellé dans mon cœur ingénu_ - Ce cœur signé d’amour comme sa tendre proie, - Où pas un chant mortel n’éveillait une joie. - On eût dit à sentir ses frêles battements - Une montre cachée où s’arrêtait le temps. - On eût dit qu’à plaisir il se retînt de vivre. - Comme un enfant dormeur qui n’ouvre pas son livre - Je ne voulais rien lire à mon sort, j’attendais; - Et tous les jours levés sur moi, je les perdais. - _Par ma ceinture noire à la terre arrêtée_ - Ma mère était partie et tout m’avait quittée, - Le monde était trop grand, trop défait trop désert - _Une voix seule éteinte en changeait le concert_ - Je voulais me sauver de ces dures contraintes - J’avais peur de ses lois, de ses mots, de ses craintes - Et ne sachant où fuir ses échos durs et froids, - Je me prenais tout haut à chanter mes effrois.[39] - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -- - Oui l’enfance est poëte. Assise ou turbulente - Elle reconnaît tout empreint de plus haut lieu, - L’oiseau qui jette au loin sa musique volante - Lui chante une lettre de Dieu. - Ma sœur, ces jours d’été nous les courrions ensemble, - Je reprends sous leurs flots ta douce main qui tremble, - Je t’aime du bonheur que tu tenais de moi. - Et mes soleils d’alors se rallument sur toi. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -- - Elle n’a plus d’enfant, sa tendresse est déserte! - Plus un rameau qui rit, plus une branche verte, - Plus rien. Les seules fleurs qui s’ouvrent sous ses pas - Croissent où les vivants ne les dérobent pas. - -- - -[=Fragment=] - - Ces beaux enfants si fiers d’entrer dans nos orages, - Rêvant leurs horizons, leurs jardins, leurs ombrages, - Moi, quand je les vois rire à ce prisme trompeur - Je veux rire et je _fonds en larmes dans mon cœur_[40] - Et vous, n’avez-vous pas de ces pitiés profondes - Qui vous percent le sein comme feraient les ondes - En creusant goutte à goutte un caillou. Mille fois - J’ai voulu les instruire et j’ai gardé ma voix. - Que fait la chèvre errante au rocher suspendue - Qui rêve et se repent de sa route perdue? - Ose-t-elle effrayer, penchés sur le torrent, - Les chevreaux pris aux fleurs qu’emporte le courant? - Qu’irions-nous raconter à leur jeunes oreilles? - Que _sert d’en soulever les couronnes vermeilles - Dont il plaît au printemps d’assourdir leur raison_? - Ils ont le temps, pas vrai? Tout vient dans sa saison. - Oh! laissons-les aller sans gêner leur croissance. - Oh! dans leur _vie à jour_[41] n’ont-ils pas l’innocence - Au pied d’un nid charmant parle-t-on d’oiseleur? - _Tournons-les au soleil et restons au malheur!_ - -[Lien avec _Foi_.[42]] - - Ou plutôt suivons-les: quelle que soit la route - Nous montons, j’en suis sûre, et jamais je ne doute; - J’épèle, comme vous avec humilité - Un mot qui contient tout, poëte: Éternité! - _De chaque jour tombé mon épaule est légère, - L’aile pousse et me tourne à ma nouvelle sphère_[43] - A tous les biens ravis qui me disent adieu - Je réponds doucement: «Va m’attendre chez Dieu!» - Qu’en ferais-je après tout de ces biens que j’adore - Rien que les adorer, rien que les perdre encore! - J’attends. Pour ces trésors donnés, repris si tôt. - Mon cœur n’est pas éteint: il est monté plus haut. - -- - Écoliers de ce temps, troupe alerte et bruyante - Où sont-ils vos présents jetés à l’eau fuyante, - Le livre ouvert, parfois vos souliers pour vaisseaux - Et vos petits jardins de mousse et d’arbrisseaux? - -- - Et leur timbre profond d’où sort l’entretien sûr. (les parents) - -- - Beau jardin si rempli d’œillets et de lilas - Que de le regarder on n’était jamais las. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Pour atteindre un rameau de ces calmes séjours - Qui souple s’avançait et s’enfuyait toujours: - Que de fois suspendus aux frêles palissades - Nous avons savouré leurs molles embrassades. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Nous faisions les doux yeux aux roses embaumées - Qui nous le rendaient bien, contentes d’être aimées! - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - C’était la seule porte incessamment ouverte - Inondant le pavé d’ombre ou de clarté verte - Selon que du soleil les rayons ruisselants - Passaient ou s’arrêtaient aux feuillages tremblants. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -[=Fragment=] - - On ne saura jamais les milliers d’hirondelles - Revenant sous nos toits chercher à tire d’ailes - Les coins, les nids, les fleurs et le feu de l’été - _Apportant en échange un goût de liberté_. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - C’était vous! D’aucuns nœuds vos mains n’étaient liées, - Vos petits pieds dormaient sur les branches pliées - Toute libre dans l’air où coulait le soleil - Un rameau sous le ciel berçait votre sommeil - Puis le soir on voyait d’une _femme étoilée - L’abondante mamelle à vos lèvres collée_. - Et partout se lisait dans ce tableau charmant - _De vos jours couronnés le doux pressentiment_. - De parfums, d’air sonore incessamment baisée - Comment n’auriez-vous pas été poétisée? - _Que l’on s’étonne donc de votre amour des fleurs!_ - Vos moindres souvenirs nagent dans leurs couleurs - Vous en viviez, c’étaient vos rimes et vos proses - Nul enfant n’a jamais marché sur tant de roses! - Mon Dieu s’il n’en doit plus poindre au bord de mes jours - Que sur ma sœur de Flandre il en pleuve toujours. - -- - Vois, si tu n’a pas vu, la plus petite fille - S’éprendre des soucis d’une jeune famille - _Éclore à la douleur par le pressentiment_ - Pâlir pour sa poupée heurtée imprudemment - Prier Dieu, puis sourire en berçant son idole - Qu’elle croit endormie au son de sa parole: - _Fière du vague instinct de sa fécondité - Elle couve une autre âme à l’immortalité._ - Laisse-lui ses berceaux: ta raillerie amère - Éteindrait son enfant... Tu vois bien qu’elle est mère! - -- - Je ne dis rien de toi, toi, la plus enfermée - Toi _rentrée en mon sein_[44] - -- - Vos longs soleils, votre ombre, et vos vertes fraîcheurs. - Où les anges riaient dans nos vierges délires - Où nos fronts s’allumaient sous de chastes rougeurs. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - O mes amours d’enfance, ô mes chastes amours! - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - O vous dont les miroirs se ressemblent toujours! - -- - Qui, lorsque l’insomnie ouvrait mes yeux dans l’ombre - Me faisait des tableaux plus doux que le sommeil? - -- - La réputation commence avec la vie. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Vieux, va t’asseoir paisible au banc du souvenir. - -- - Mes jours purs sous tes traits repassent devant moi. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - _Mon cœur a fait le tien, il s’y renfermera_ - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - _Que tes cheveux sont doux étends-les sur mes larmes_ - Comme un voile doré sur un noir souvenir! - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Qu’un si petit visage enferme de portraits: - De tout ce que j’aimais tu m’offres quelques traits - Que d’anges envolés sans pouvoir les décrire - Dans ton sourire errant reviennent me sourire! - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Quand on me leva seule et comme trop légère... - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - O femme aimez-vous par vos secrets de larmes, - _Par vos devoirs sans bruit où s’effeuillent vos charmes_; - Après vos jours d’encens dont j’ai bu la douceur - Quand vous aurez souffert appelez-moi: ma sœur! - -- - Car au soleil couchant du fond de leurs familles - Glissaient au rendez-vous les plus petites filles - Pareilles aux ramiers que l’on se plaît à voir - S’abattre et s’étaler au bord de l’abreuvoir - Dans le gravier qui brille étaler leur plumage - Et roucouler entre eux leur bonheur sans nuage - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Et quand vient me chercher le rêve aux longues ailes - -- - Et je devins confuse en pesant mon devoir - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -[=Fragment=] - - Nous qui portons les fruits sur la terre où nous sommes - Si fortes pour aimer, nous tendres sœurs des hommes - O mères, pourquoi donc les mettons-nous au jour, - Ces tendres fruits volés à notre ardent amour? - A peine ils sont à nous qu’on veut nous les reprendre - O mères, savez-vous ce qu’on va leur apprendre? - A trembler sous un maître, à n’oser, par devoir, - Qu’une fois tous les ans demander à nous voir, - A détourner de nous leurs mémoires légères. - Alors que sauront-ils? Les langues étrangères, - Les vains soulèvements des peuples malheureux, - Et les fléaux humains toujours armés contre eux. - C’est donc beau? Mais le temps saurait les en instruire, - _Candeur de mon enfant on va bien vous détruire!_ - -- - Dire qu’il faut ainsi se déchirer soi-même, - Leur porter son enfant, seule vie où l’on s’aime, - Seul miroir de ce temps où les yeux sont pleins d’or - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Son enfant! ce portrait, cette âme, cette voix, - Qui passe devant nous comme on fût une fois - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Ses longs cheveux cendrés que je baisais toujours[45] - Sans savoir que ce fût le livre de ces jours. - Tu baiseras les miens si l’amour me les donne, - Si tu sais où j’ai pris cette grave couronne. - -- - -[=Fragment=] - - Vous du moins Vierge blanche immobile et soumise - Et seule au bord de l’eau pensivement assise, - Les mains sur votre cœur et vos yeux sur mes yeux, - Parlez-moi, Vierge mère, ô parlez-moi des cieux! - Parlez! vous qui voyez tout ce que j’ai dans l’âme. - Vous en avez pitié puisque vous êtes femme. - Cet _amour des amours_ qui m’isole en ce lieu - Ce fut le vôtre; eh bien, parlez-en donc à Dieu! - Sans reproche, sans bruit, douce reine des mères, - Cachez dans vos pardons mes révoltes amères, - _Couvrez-moi de silence_, et relevez mon front - Baissé sous le chagrin comme sous un affront. - -- - O champs paternels hérissés de charmilles - Où glissent le soir des flots de jeunes filles - -- - Et si tendre et si mère! et si semblable à Dieu! - - - [39] A rapprocher comme vision terrestre de la dernière pièce - des poésies posthumes. - - [40][42] Ailleurs. - - Mystérieux sanglot dont les pleurs sont en nous. - - [41] Ailleurs. - - L’enfant _dont le cœur est à jour_. - - [43] Les vers suivants qu’il eût fallu ranger sous ce chef ont - été maintenus ici pour ne pas dénombrer ce sublime fragment. - - [44] Inès--sa fille morte. - - [45] Ailleurs. - - Vos lauriers m’alarmaient à l’ardeur des flambeaux - Ils cachaient vos cheveux que j’avais faits si beaux! - - - - -FOI - - Mon Dieu, je n’ose plus aimer qu’à vos genoux. - - - La prière m’offrit sa douceur imprévue. - -- - Et le pardon qui vint un jour de pénitence, - Dans un baiser de paix redorer l’existence. - -- - -[=Fragment=] - - Et Dieu nous _unira d’éternité_. Prends garde! - Fais-moi belle de joie! et quand je te regarde, - Regarde-moi, jamais ne rencontre ma main - Sans la presser. Cruel! on peut mourir demain, - Songe donc! Crains surtout qu’en moi-même enfermée, - Ne me souvenant plus que je fus trop aimée - Je ne dise, pauvre âme oublieuse des cieux - Pleurant sous mes deux mains, et me cachant les yeux: - «_Dans tous mes souvenirs je sens couler mes larmes_; - Tout ce qui fit ma joie enfermait mes douleurs; - Mes jeunes amitiés sont empreintes des charmes - Et des parfums mourants qui survivent aux fleurs.» - -- - Car j’ai là comme une prière - Qui pleure pour lui nuit et jour; - C’est la charité dans l’amour, - Ou c’est sa parole première. - Qu’elle enfermait d’âme et de foi. - Sa voix jeune et si tôt parjure. - J’en parle à Dieu sans son injure - Pour que Dieu l’aime autant que moi. - -- - Puis entre Dieu qui juge et ma crainte éblouie - Il étendra sa main - - Ce nœud tissu par nous dans un ardent mystère - Dont j’ai pris tout l’effroi, - Il dira que c’est lui, si la peur me fait taire; - Et s’il brûla son vol aux flammes de la terre, - Je dirai que c’est moi. - -- - Non qu’en frappant sur moi l’éternité s’apaise - -- - Partout quelque oiseau chante au fond de mon sommeil - Naguère quand leurs traits dans l’ombre m’ont touchée - Je m’en allai vers Dieu; j’y retourne aujourd’hui - Car sa main est pour tous, et je m’y sens cachée. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Et sous cette main qui délivre - J’entrerai _comme tous_ aux cieux. - Là leur or ne pourra les suivre; - Moi je n’y porterai qu’un livre - _Fermé maintenant à leurs yeux_. - Ce livre, ce cœur plein d’orages - Plein d’abîmes et plein de pleurs - Déchiré dans toutes ses pages - Dieu, sauveur de tous les naufrages - Aura la clef de ses douleurs. - -- - - D’où vient, sinon d’en haut cette lumière étrange - _Dans les moments profonds que nous ouvre le sort_. - -- - Sur la terre où rien n’est durable - Que d’espérer. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Dites moi si dans votre monde - La mémoire est calme et profonde. - -- - J’ai levé mes deux mains entre vous et ma crainte - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Je fuyais. Mais, Seigneur! votre incessante flamme - Perçait de mes détours les fragiles remparts - Et dans mon cœur fermé rentrait de toutes parts. - -- - Quand plus rien ne s’allume aux sombres horizons - Et que la lune marche à travers un long voile - O Vierge! ô ma lumière! en regardant les cieux - Mon cœur qui croit en vous voit rayonner vos yeux. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Et tous les passagers l’un à l’autre inconnus - Se regardent disant: «D’où sommes-nous venus?» - -- - Ne me reviendras-tu que dans l’éternité? - -- - La prière toujours allumant son sourire - Quand l’ange gardien passe et l’aide à la mieux dire. - -- - Fais tant et si souvent l’aumône - Qu’à ce doux travail occupé - La mort te trouve et te moissonne - Comme un lys pour le ciel coupé[46] - -- - Elle allait chantant d’une voix affaiblie - Mêlant la pensée au lin qu’elle allongeait - Courbée au travail comme un pommier qui plie - Oubliant son corps d’où l’âme se délie - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Ne passez jamais devant l’humble chapelle - Sans y rafraîchir les rayons de vos yeux - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Et c’est sans mourir une visite aux cieux. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - N’ouvrez pas votre aile aux gloires défendues, - De tous les lointains juge-t-on la couleur? - Les voix sans écho sont les mieux entendues, - Dieu tient dans ses mains les clefs qu’on croit perdues - De tous les secrets lui seul sait la valeur. - -- - Je vais au désert plein d’eaux vives - Laver les ailes de mon cœur - Car je sais qu’il est d’autres rives - Pour ceux qui vous cherchent, Seigneur. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Vous qui comptez les cris fervents - -- - Lui dont les bras cloués ont brisé tant de fers[47] - -- - Je vous obtiens déjà puisque je vous espère - _Et que vous possédez tout ce que j’ai perdu_. - -- - _Ne dis jamais: «Personne» où l’abandon te prend_ - -- - Sous le toit d’aubépines - Qui lui sert de palais - L’oiseau chante matines - Dans l’arbre pur et frais. - Les enfants du village - Sont ses anges élus - Et les bruits du feuillage - Lui sonnent l’Angélus! - -- - Doux Maître! nous venons sans passé, sans remords - Vous prier tendrement pour nos frères les morts. - Qu’ils sortent du tombeau comme nous de nos langes - Doux Père! accordez-leur encor des ailes d’anges. - Si pour les racheter nous n’avons pas de pleurs, - Dieu des petits enfants, prenez toutes nos fleurs. - -- - En regardant couler nos flots - Penché sur ce monde qu’il aime - Jésus triste au fond de lui-même - Retrouve de divins sanglots. - - - [46] Ailleurs: - - Enfin, faites tant et si souvent l’aumône, - Qu’à ce doux travail ardemment occupé - Quand vous vieillirez--tout vieillit, Dieu l’ordonne - Quelque ange en passant vous touche et vous moissonne - _Comme un lys d’argent pour la Vierge coupé_. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Je l’embrasse de l’âme, et je le vois charmant - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Il est beau du malheur écrit sur sa figure - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Le jour où l’enfant le console - Par une colombe qui vole, - Dieu le sait vite, avant le soir - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Dieu voilé parle en lui. Souvent ses vieux lambeaux - M’ont paru lumineux comme si de flambeaux, - Comme si de rayons d’une auréole sainte - Sa tête blanchissante et paisible était ceinte. - - [47] Ailleurs: - - Je suis le grand souffle exhalé sur la croix - Où j’ai dit: Mon Père! on m’immole, et je crois. - - - - -NATURE - - Charme des blés mouvants, fleurs des grandes prairies, - Tumulte harmonieux élevé des champs verts. - - - L’oiseau silencieux fatigué de bonheur, - Le chant vague et lointain du jeune moissonneur - -- - Le printemps est si beau, sa chaleur embaumée - Descend au fond des cœurs réveillés et surpris - Une voix qui dormait, une ombre accoutumée - Redemande l’amour à nos sens attendris. - -- - Car l’imprévoyante colombe - Qui librement passait dans l’air - Au trait parti comme l’éclair - Tressaille, tourne, expire et tombe, - Aux pieds du tranquille chasseur - _Et nul ange ici-bas n’a vengé sa douceur_! - -- - Va. Tu n’as que le temps de deviner l’amour! (l’éphémère) - Né dans le feu, ton vol en cercles s’y déploie - Et sème des anneaux de lumière et de joie. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Nul adieu ne viendra gémir dans l’harmonie - De ton jour de musique et d’ivresse infinie. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Les feuillets de ton sort sont des feuilles de rose. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Tu n’as point à traîner ton cœur lourd comme un livre - -- - La nuit se sillonnait de songes transparents. - -- - Ils ne se faisaient qu’un pour être à deux toujours! - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - On eut dit qu’ils s’aimaient jusqu’à manquer d’haleine. - Je ne les plaignais pas d’être roseaux, j’aimais. - Et de ce frais hymen montait une harmonie - Qui parlait! qui chantait! Triste, intime, infinie - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Souvent d’un rossignol la nocturne prière - Descendait se mouiller dans leurs frissons charmants - -- - Viens, on dirait la nuit au fonds des bois couchée, - Pas une aile d’oiseau n’éveille l’air encor. - Le rossignol se tait quand la lune est cachée - Hors toi, sous tes parfums, fleur brûlante et penchée - La nuit enchaîne tout dans son muet accord. - - Viens, les premiers lilas sous l’ombre et la verdure - Soufflent au loin leur nom, leur forme, leurs couleurs - La terre ne dort pas, elle ouvre sa ceinture, - Son sourire invisible encense la nature - Et son hymne au soleil va s’élancer des fleurs. - -- - Les pigeons sans lien sous leur robe de soie - Mollement envolés de maison en maison, - Dont le fluide essor entraînait ma raison; - Les arbres, hors des murs penchant leurs têtes vertes; - Jusqu’au fond des jardins les demeures ouvertes, - Le rire de l’été sonnant de toutes parts... - -- - La lune large avant la nuit levée - Comme une lampe avant l’heure éprouvée - -- - Les rumeurs du jardin disent qu’il va pleuvoir. - Tout tressaille averti de la prochaine ondée - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - _Laissez pleuvoir, ô cœurs solitaires et doux._ - -- - Là-bas les ramiers blancs flottaient à longues voiles - Et semblaient en plein jour de filantes étoiles - -- - Jeune on a tant aimé ces _parcelles de feu_.[48] (abeilles) - Ces _gouttes de soleil_ dans notre azur qui brille - Dansant sur le tableau lointain de la famille - Visiteuses des bleds où logent tant de fleurs, - _Miel qui vole_ émané des célestes chaleurs - J’en ai tant vu passer dans l’enclos de mon père - Qu’il en fourmille au fond de tout ce que j’espère... - -- - Pas une aile à l’azur ne demande à s’étendre - Pas un enfant ne rôde aux vergers obscurcis. - -- - Oui la nuit à jamais, promets-la moi, je l’aime - Avec ses astres blancs, ses flambeaux, ses sommeils - -- - Allez la mer! Allez, navire enflé de voiles - La danse vous salue au fonds de vos couleurs. - -- - Ma mère, entendez-vous quand la lune est levée - L’oiseau qui la salue au fond de sa couvée? - Ne fait-il pas rêver les arbres endormis?[49] - -- - Au colombier fermé nul pigeon ne roucoule, - Sous le cygne endormi, l’eau du lac bleu s’écoule - -- - - Le Christ est beau, je l’aime et je joue au calvaire - Où j’ai fait un jardin tout bleu de primevère - -- - L’orme et le tilleul versent leur ombre noire - -- - _Ce papillon tardif que la fraîcheur attire - Baise dans vos cheveux les lilas effeuillés_ - -- - On avait couronné la vierge moissonneuse - Le village à la ville était joint par des fleurs. - - - [48] Vers vraiment virgiliens.] - - [49] Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres. - - VERLAINE. - - - - -L’AMOUR DES FLEURS - - Il semble que les fleurs alimentent ma vie. - - - Vois dans l’eau, vois ce lys dont la tête abaissée - Semble se dérober au sourire des cieux. - -- - Dieu couvrez-le des fleurs qu’en silence il cultive. - -- - En voyant fuir mes fleurs que n’attendait personne - -- - Fleur naine et bleue et triste où se cache un emblème (myosotis) - Où l’absence a souvent respiré le mot: J’aime! - Où l’aile d’une fée a laissé des couleurs - Toi qu’on devrait nommer le colibri des fleurs - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Va donc comme un œil d’ange éveiller son courage. - -- - _Quand l’oiseau sans musique erre aux champs sans couleurs_, - Je ne me sens pas vivre et je ressemble aux fleurs - Aux pauvres fleurs baissant leurs têtes murmurantes - Et qu’on prendrait de loin pour des âmes pleurantes. - -- - Un ruban gris qui serpentait dans l’herbe - De réséda nouant l’humide gerbe - -- - Et votre vie à l’ombre est un divin moment - -- - Inclinez-vous le soir, sur les dernières larmes - Qui s’épanchent sur vous du fond de mes secrets. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Par les beaux clairs de lune aux lambris de ma chambre - Que de bouquets mourants vous avez fait pleuvoir! - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Sortis de vos plis verts où les jasmins respirent - Que de songes sur moi vinrent causer le soir! - -- - Croyant que les fleurs ont aussi leurs familles - Et savent pleurer comme les jeunes filles. - - - - -L’AMOUR DE L’EAU - - Que vos ruisseaux clairs dont les bruits m’ont parlé - Humectent sa voix d’un long rythme perlé... - - - Si son ombre a passé dans votre eau fugitive, - Nymphe - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Si l’image qui fuit vous devient étrangère - De quoi vous plaignez-vous, nymphe sans souvenir? - -- - Ce ruisseau paraît calme, et pourtant il soupire, - On ne sait trop s’il fuit, s’il cherche, s’il attend, - Mais il est malheureux puisque mon cœur l’entend. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - On le dirait joyeux de caresser des fleurs - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Si je pouvais chanter je ne l’entendrais pas. - -- - Que la fleur soit contente en s’y voyant éclore. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Appelant un secret qu’elle ne comprend pas - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Une image nouvelle y glisse tous les jours - -- - Quand le dernier rayon d’un jour qui va s’éteindre - Colore l’eau qui tremble et qui porte au sommeil - -- - Si mon étoile brille - Et trace encor mon nom dans la Scarpe d’argent. - -- - Viens ranimer le cœur séché de nostalgie - Le prendre et l’inonder d’une fraîche énergie. - En sortant d’abreuver l’herbe de nos guérets - Viens, ne fût-ce qu’une heure, abreuver mes regrets. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -[=Fragment=] - - Sur toi dont l’eau rapide a délecté mes jours - Et m’a fait _cette voix qui soupire toujours_. - - Dans ce poignant amour que je m’efforce à rendre - Dont j’ai souffert longtemps avant de le comprendre - Comme d’un pâle enfant on berce le souci - Ruisseau, tu me rendrais ce qui me manque ici. - - Ton bruit sourd se mêlant au rouet de ma mère - Enlevant à son cœur quelque pensée amère - Quand pour nous le donner elle cherchait là-bas - Un bonheur attardé qui ne revenait pas. - - Cette mère, à ta rive elle est assise encore, - La voilà qui me parle, ô mémoire sonore! - O mes palais natals qu’on m’a fermés souvent - La voilà qui les rouvre à son heureuse enfant. - - Je ressaisis sa robe, et ses mains, et son âme! - Sur ma lèvre entr’ouverte elle répand sa flamme - Non! par tout l’or du monde on ne me paîrait pas - Ce souffle, ce ruisseau qui font trembler mes pas! - -- - -[=Fragment=] - - Un ruisseau, frais enfant d’une source cachée - Promenait sur les fleurs son humide cristal; - L’herbe au pied du miroir n’était jamais penchée; - Il y versait la vie à flot toujours égal. - Harmonieux passant son mobile murmure - Enchantait la nature: - Un doux frémissement, quand de ses molles eaux - Il mouillait les roseaux - Avertissait au loin quelque nymphe altérée - Qu’un filet d’eau coulait sous les saules tremblants; - Et la bergère, au soir, dans la glace épurée - Venait baigner ses pieds brûlants. - -- - -[=Fragment=] - - Toi ne passe jamais à l’angle de la rue, - Où notre église encor n’est pas toute apparue - Sans t’arrêter au bruit qui filtre sous tes pas - Pour écouter un peu ce qu’il chante tout bas. - Il chante le passé, car il a vu nos pères; - Il a la même voix que dans nos temps prospères! - Livre tes longs cheveux au ruisselant miroir - Et regarde longtemps ce que j’y voudrais voir! - _Ton visage étoilé dans les cercles humides - Parsemant leurs clartés de sources limpides_ - Et les multipliant au fond du puits songeur - Pour y porter le jour, comme ils font dans mon cœur! - Alors qu’il soit béni, le salubre nuage - Ayant de tous les tiens miré l’errante image! - Monte sur la margelle et bois à ton plein gré - Son haleine qui manque à mon sang altéré! - - - - -LE RYTHME - - Sonore tremblement qui m’attriste et que j’aime. - - - Leur prestige est si doux pour un cœur attristé. (les vers) - -- - Cet art consolateur d’une âme déchirée. - -- - Pourquoi déifier vos immobiles peines? - -- - - - - -LE SILENCE - - Moi, je veux du silence, il y va de ma vie! - - - Voilà le souvenir au pénétrant silence; - Sans philtre, sans breuvage, il endort la douleur. - -- - Un coin vert où jamais on n’entend rien gémir - J’y voudrais bien aller! j’y voudrais bien dormir! - S’il vous plaît, qu’on m’y porte. Il me faut du _silence_ - Un saule au doux frisson que l’air baigne et balance. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Tant de bruits sur la terre ont étourdi mon âme! - -- - Béni soit le coin sombre où s’isole mon cœur! - -- - Cherchant de l’ombre à part afin d’oser dormir! - -- - Déjà son esprit prenant goût au silence. - - - - -ÉTERNITÉ - - _Et Dieu nous unira d’éternité_... - - - Que je lui dise: «Viens, plus d’absence entre nous, - Viens, j’expiai pour toi ton infidèle flamme» - Il me reconnaîtra. Saisi d’un doux remords - Il ne verra plus que mon âme, - Il me trouvera belle alors. - -- - Et ta main, du repos marquant l’étroit espace - Y jeta quelques fleurs pour y garder ta place. - -- - Et moi, quand dans la tombe on me fera descendre - Des papillons légers voleront-ils sur moi? - Les oiseaux viendront-ils y chanter sans effroi? - Les rayons du soleil toucheront-ils ma cendre? - -- - Et le pauvre interdit à ta porte fermée - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Humble fille de la nature[50] - Elle aimait la fleur sans culture - Qui naît et meurt au fond des bois. - Son âme brûlante et craintive - Aimait l’eau mobile et plaintive. - Qui répond aux plaintives voix. - Comme l’impatiente abeille - Quitte une rose moins vermeille - Emportant dans les airs son parfum précieux - Cette jeune Albertine _en silence éveillée_ - Quittant avant le soir sa couronne effeuillée - Vient de s’en retourner aux cieux. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Pourquoi ces tendres fleurs dans leur avril écloses - Tombent-elles souvent sans attendre l’été? - -- - On verra par mes soins, quelque feuille de lierre - De son étroit asile embrasser le contour. - -- - Contemplez ce nuage. Hélas! il nous ressemble, - Il va vite. En courant, levez parfois les yeux. - N’ayez peur, mes amis, je serai dans les cieux.[51] - -- - Depuis j’allai m’asseoir aux tombes délaissées, - Leur tranquille silence éveillait mes pensées, - Y cueillir une fleur me semblait un larcin. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Autrefois... qu’il est loin le jour de son baptême - Nous entrâmes au monde un jour qu’il était beau: - Le sel qui l’ondoya fut dissous sur moi-même, - Et le prêtre pour nous n’alluma qu’un flambeau. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Oui, je reconnaîtrai tes traits pâles, charmants, - Miroirs de la piété qui marchait sur tes traces, - Qui pleurait dans ta voix, angélisait tes grâces, - Et qui s’enveloppait dans tes doux vêtements. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Oui tu ne m’es qu’absente, et la mort n’est qu’un voile - Albertine! et tu sais l’autre vie avant moi. - Un jour j’ai vu ton âme aux feux blancs d’une étoile, - Elle a baisé mon front, et j’ai dit: «c’est donc toi!» - -- - Enfant, quand je pleurais, sans le voir de mes yeux - D’un ange, autour de moi, je sentais la présence. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Et je ne l’entends plus. J’entends toujours mon âme! - Toujours elle se plaint; jamais elle ne dort: - Et cette âme où passa tant de pleurs, tant de flamme, - Le ciel qui la sait toute en voudra-t-il encor? - -- - Car on dit que longtemps encore - L’âme retourne au monument, - Glissant du ciel à chaque aurore - Pour épier ce qu’elle adore - Et que parfois c’est vainement. - -- - L’homme achète longtemps le bienfait de la mort. - -- - Et le vrai, c’est la mort!--et j’attends son secret. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Oh! ce sera la vie. Oh! ce sera vous-même, - Rêve, à qui ma prière a tant dit: je vous aime. - Ce sera pleur par pleur et tourment par tourment - Des âmes en douleurs le chaste enfantement. - -- - O vie! ô fleur d’orage! ô menace! ô mystère! - O songe aveugle et beau! - Réponds! ne sais-tu rien en passant sur la terre - Que ta route au tombeau? - - --«Ingrate, a dit la vie, à qui donc l’espérance, - Fruit divin de ma fleur? - Vous retournerez-vous vers un jour de souffrance - Dans l’éternel bonheur? - - Si vous n’entendez pas tant de voix éternelles, - Que sert de vous parler? - Vos pieds sont las, pliez! Dieu vous mettra des ailes, - Et vous pourrez voler. - - De vos fronts consternés, mères inconsolables - Les cyprès tomberont, - Quand, pour vous emmener, messagers adorables, - Vos enfants descendront. - - Vos sanglots se perdront dans de longs cris de joie, - Quand vous verrez la mort - Bercer aux pieds de Dieu son innocente proie - Comme un agneau qui dort. - - La mort, qui reprend tout, sauve tout sous ses ailes; - Sa nuit couve le jour, - Elle délivre l’âme, et les âmes entre elles - Savent que c’est l’amour!»[52] - -- - Un enfant plus léger, plus peureux de la terre - Et qui s’en retournait habillé de mystère - -- - J’ai peur de voir tomber les voiles de mon âme - J’ai peur qu’elle s’en aille à la porte des cieux - Pleurer longtemps et nue, et devant bien des yeux. - -- - - Mourir! on ne meurt pas quand on le pense. Une âme - Prend ses ailes longtemps avant de s’envoler. - -- - Peut-être qu’à son insomnie - Ton âme suspendue un soir - De sa pénitence finie, - Viendra respirer et s’asseoir - Puis ouvrant doucement la porte - Du séjour où Dieu la remporte - Elle me dira: «Ne crains rien» - _Les cieux sont grands, les morts sont bien_. - - J’ai déjà tant d’âmes aimées - Sous ce lugubre vêtement! - Tant de guirlandes parfumées - Qui pendent au froid monument, - Par le souffle mortel atteintes - D’où mon nom sortait plein d’amour, - Et qui m’appelleront un jour! - - Notre corps ne faisait plus d’ombre - Comme dans ce triste univers - Et notre âme n’était plus sombre: - Le soleil passait au travers. - -- - La mort vient de fermer les plus beaux yeux du monde, - Nous ne les verrons plus qu’en regardant les cieux. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - O beauté souveraine à travers tous les voiles.[53] - _Tant que les noms aimés retourneront aux cieux_ - Nous chercherons Delphine à travers les étoiles - Et son doux nom de sœur humectera nos yeux. - -- - Tel qu’un homme hâté s’arrête de courir - Et dit en lui: «C’est vrai pourtant il faut mourir.» - Puis qui reprend sa route avec la tête basse - Comme si d’un fardeau son épaule était lasse? - Ah! c’est que des points noirs troublent un ciel vermeil - Quand nos yeux éblouis ont trop vu de soleil... - -- - Elle entre, et bien des yeux qui paraissent fermés (la lune) - Sont par des pleurs sans bruit ouverts et consumés. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - N’as-tu pas pour cortège un flot de jeunes âmes - Mêlant à ses lueurs de vacillantes flammes - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Nous avons mis leurs noms sous des touffes de roses - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Merci! toi qui descends des divines montagnes - Pour éclairer nos morts épars dans les campagnes - Dans leur étroit jardin tu viens les regarder, - Et contre l’oubli froid tu sembles les garder. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Au bout de tes rayons promenés sur nos fleurs, - Comme un encens amer prends un peu de mes pleurs. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -- - Plus loin des moissonneurs penchés sur leur faucille - Devinaient et plaignaient ce poids de jeune fille - _Au deuil blanc_, car pressé de vivre et de souffrir - _L’homme partout s’attarde à regarder mourir_. - -- - Tandis que de ses yeux la mémoire infidèle - S’effaçait, comme on voit aux approches du soir - Par degrés se ternir les clartés d’un miroir - -- - Faite à souffrir - Devant pour être morte, - Si peu mourir. - . . . . . . . . . . . . . . - Quand l’_autre moissonneuse - Forte en tous lieux_ - -- - Quand la nuit descendit sur l’ardent paysage - Quand tout bruit s’effaça l’astre au tendre visage - Vers une croix nouvelle allongea ses fils d’or - Comme un baiser de mère à son enfant qui dort. - -- - Le sourire défaille à la plaie incurable - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Adieu sourire, adieu jusque dans l’autre vie - Si l’âme, du passé n’y peut être suivie! - Mais si de la mémoire on ne doit pas guérir. - A quoi sert, ô mon âme, à quoi sert de mourir? - -- - Il est du moins au-dessus de la terre - Un champ d’asile où monte la douleur; - J’y vais puiser un peu d’eau salutaire - Qui du passé rafraîchit la couleur. - -- - Par un rêve dont la flamme - Éclairait mes yeux fermés - . . . . . . . . . . . . . . . . . - Viens ne crains pas leur silence - Ni leurs yeux ouverts sans voir - Le sommeil qui les balance - N’a de vivant que l’espoir. - - Sous une forme reprise - Et qui nous ressemblera - Avec un cri de surprise - Chacun se reconnaîtra. - - Quoi, c’est lui! c’est toi! c’est elle! - Retentira de partout, - Et l’on proclamera belle - La mort vivante et debout.[54] - -- - Et pour gagner l’autre vie - Retourne avec les mourants. - -- - Ah! je sens que je fus colombe - En voyant vos ailes s’ouvrir (oiseaux) - Et pour vous suivre par la tombe - J’ai déjà moins peur de mourir. - -- - Oui le Pylade ailé de ta coureuse enfance - Doux et muet témoin de tes ébats naïfs - Qui se laissait aimer et gronder sans défense - Qui savait te répondre en murmures plaintifs - Ton camarade est mort. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Ce qu’on aime est si triste ainsi gisant et froid - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - A ton beau ramier bleu tu penseras toujours - -- - Dans votre épreuve solitaire - Ne demandez pas le bonheur. - Sa semence est dans votre cœur - Et n’éclora pas sur la terre - -- - Et mes bras s’étendaient pour imiter leurs ailes - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Oui la rose a brillé sur mon riant voyage - Tous les yeux l’admiraient dans son jeune feuillage;[55] - L’étoile du matin l’aidait à s’entr’ouvrir - Et l’étoile du soir la regardait mourir. - Vers la terre déjà sa tête était penchée; - _L’insecte inaperçu s’y creusait un tombeau_ - La feuille murmurait en tombant desséchée - Déjà la nuit: déjà... Le jour était si beau! - -- - -[=Fragment=] - - Venez-vous en courant dire: Préparez-vous - Bientôt vous quitterez _ce que l’on croit la vie_. - Celle qui vous attend seule est digne d’envie: - Ah! venez dans le ciel la goûter avec nous! - Ne craignez pas, venez! Dieu règne sans colère; - De nos destins charmants vous aurez la moitié. - Celle qui pleure, hélas! ne peut plus lui déplaire; - Le méchant même a sa part de pitié. - Sous sa main qu’il étend, toute plaie est fermée; - Qui se jette en son sein ne craint plus l’abandon; - Et le sillon cuisant d’une larme enflammée - S’efface au souffle du pardon. - Embrassez-nous! Dieu nous rappelle - Nous allons devant vous, mères ne pleurez pas! - -- - L’amour ce ciment des âmes - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Là-bas où finit la terre - Rejoint la mère à l’enfant - -- - De tendresse et de mystère - Dès qu’il eut rempli ces lieux - -- - Qui sait si votre enfant qui flotte dans vos larmes - N’a pas au seuil de Dieu rencontré mon enfant? - Qui sait si leurs mains d’ange un moment réunies - N’ont pas pesé là-haut nos peines infinies - Et pleurant de l’amour qu’on leur garde en ce lieu - N’ont pas compté nos pleurs pour les offrir à Dieu? - -- - Comme si mon enfant puissante avec douceur - -- - Une femme pleurait des pleurs d’une autre femme - Elles ont leurs secrets qu’elles plaignent toujours... - Celle qui regardait reconnaissait son âme - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -- - Vous qui n’avez jamais parlé - Dans notre monde désolé - N’apprenez pas la langue austère - Et les durs sanglots de la terre. - Envolez-vous, mais, par pitié, - De nos pleurs portez la moitié - Dans le manteau bleu de la vierge; - Et nous brûlerons un beau cierge - Au pied de votre blanc berceau - Pour que l’arbre et son arbrisseau - Revivent aux montagnes pures, - Loin des autans, loin des souillures, - Loin de ce monde désolé - Où vous n’avez jamais parlé.[56] - - - [50] Épitaphe d’Albertine (page 228. _Albertine._) - - [51] C’est là-haut dans le ciel qu’il me faut chercher mon père - et ma mère, leurs chers visages m’apparaissent entourés d’une - lumineuse auréole, ils ne sont plus de la terre, ils ne comptent - plus pour mon foyer. - - AURORA LEIGH. - - [52] Tout le souffle du poème de Victor Hugo sur la mort de - _Claire_ avec le rythme de Malherbe dans son poème sur la mort de - _Rosa_. - - [53] Lumière de l’âme, ô beauté! - - LECONTE DE LISLE. - - [54] La mort a été absorbée dans la victoire. - - S. PAUL. - - [55] Hæc viret angusto foliorum, tecta galero. - - [56] Petite pièce si étonnamment descriptive avec son dernier - vers renouvelé du premier et posant comme un doigt sur deux - lèvres. - - - - -PIÈCES A LIRE[57] - - - (Édition Lemerre) - - Pages Tomes - - _Les roses de Saadi_ 273 II - _La prière perdue_ 45 I - _Croyance_ 11 II - _La vie et la mort du ramier_ 198 I - _Les cloches et les larmes_ 267 II - _Pour endormir l’enfant_ 97 III - _Dormeuse_ 70 III - _Le nuage et l’enfant_ 109 III - _L’enfant et la foi_ 206 III - _Les enfants à la communion_ 201 III - _Prière des orphelins_ 262 III - _Au soleil_ 204 III - _Prison et printemps_ 105 II - _Refuge_ 336 II - _Renoncement_ 354 II - _La couronne effeuillée_ 350 II - - - [57] En complément de cette _Étude_ et comme types brefs et - concrets des principaux mouvements qui y sont spécifiés. - - - - -LA VIE ET LA MORT DU RAMIER - - De la colombe au bois c’est le ramier fidèle; - S’il vole sans repos, c’est qu’il vole auprès d’elle; - Il ne peut s’appuyer qu’au nid de ses amours, - Car des ailes de feu l’y réchauffent toujours! - - Laissez battre et brûler deux cœurs si bien ensemble; - Leur vie est un fil d’or qu’un nœud secret assemble, - Il traverse le monde et ce qu’il fait souffrir: - Ne le déliez pas! Vous les feriez mourir! - - Ils ne veulent à deux qu’un peu d’air, un peu d’ombre, - Une place au ruisseau qui rafraîchit le cœur; - Seuls, entre ciel et terre, un nid suave et sombre, - Pour s’entre-aider à vivre, ou cacher leur bonheur! - - Quand vous ne verrez plus passer par ce rivage - Cette blanche moitié de la colombe aux bois, - N’allez pas croire au moins que l’un d’eux soit volage: - Bien qu’ils aiment toujours, ils n’aiment qu’une fois! - - Laissez-vous entraîner sur leurs traces perdues - Vers le nid, doux sépulcre alors silencieux, - Et vous y trouverez quatre ailes détendues - Sur deux cœurs mal éteints rallumés dans les cieux! - - -DORMEUSE - - Si l’enfant sommeille, - Il verra l’abeille, - Quand elle aura fait son miel, - Danser entre terre et ciel, - - Si l’enfant repose, - Un ange tout rose, - Que la nuit seule on peut voir, - Viendra lui dire: «Bonsoir!» - - Si l’enfant est sage, - Sur son doux visage - La Vierge se penchera, - Et longtemps lui parlera, - - Si mon enfant m’aime, - Dieu dira lui-même: - «J’aime cet enfant qui dort; - Qu’on lui porte un rêve d’or! - - «Fermez ses paupières, - Et sur ses prières, - De mes jardins pleins de fleurs, - Faites glisser les couleurs. - - «Ourlez-lui des langes - Avec vos doigts d’anges, - Et laissez sur son chevet - Pleuvoir votre blanc duvet. - - «Mettez-lui des ailes - Comme aux tourterelles, - Pour venir dans mon soleil - Danser jusqu’à son réveil! - - «Qu’il fasse un voyage - Aux bras d’un nuage, - Et laissez-le, s’il lui plaît, - Boire à mes ruisseaux de lait! - - «Donnez-lui la chambre - De perles et d’ambre, - Et qu’il partage en dormant, - Nos gâteaux de diamant! - - «Brodez-lui des voiles - Avec mes étoiles, - Pour qu’il navigue en bateau - Sur mon lac d’azur et d’eau! - - «Que la lune éclaire - L’eau pour lui plus claire, - Et qu’il prenne au lac changeant - Mes plus fins poissons d’argent! - - «Mais je veux qu’il dorme - Et qu’il se conforme - Au silence des oiseaux - Dans leurs maisons de roseaux! - - «Car si l’enfant pleure, - On entendra l’heure - Tinter partout qu’un enfant - A fait ce que Dieu défend! - - «L’écho de la rue - Au bruit accourue, - Quand l’heure aura soupiré, - Dira: «L’enfant a pleuré!» - - «Et sa tendre mère, - Dans sa nuit amère, - Pour son ingrat nourrisson - Ne saura plus de chanson! - - «S’il brame, s’il crie, - Par l’aube en furie - Ce cher agneau révolté - Sera peut-être emporté! - - «Un si petit être - Par le toit, peut-être, - Tout en criant, s’en ira, - Et jamais ne reviendra! - - «Qu’il rôde en ce monde, - Sans qu’on lui réponde! - Jamais l’enfant que je dis, - Ne verra mon paradis! - - «Oui! mais s’il est sage - Sur son doux visage - La Vierge se penchera, - Et longtemps lui parlera.» - - -RENONCEMENT - - Pardonnez-moi, Seigneur, mon visage attristé, - Vous qui l’aviez formé de sourire et de charmes; - Mais sous le front joyeux vous aviez mis les larmes, - Et de vos dons, Seigneur, ce don seul m’est resté. - - C’est le moins envié, c’est le meilleur peut-être. - Je n’ai plus à mourir à mes liens de fleurs; - Ils vous sont tous rendus, cher auteur de mon être, - Et je n’ai plus à moi que le sel de mes pleurs. - - Les fleurs sont pour l’enfant; le sel est pour la femme: - Faites-en l’innocence et trempez-y mes jours, - Seigneur! quand tout ce sel aura lavé mon âme, - Vous me rendrez un cœur pour vous aimer toujours! - - Tous mes étonnements sont finis sur la terre, - Tous mes adieux sont faits, l’âme est prête à jaillir - Pour atteindre à ses fruits protégés de mystère - Que la pudique mort a seule osé cueillir. - - O Sauveur! soyez tendre au moins à d’autres mères, - Par amour pour la vôtre et par pitié pour nous! - Baptisez leurs enfants de nos larmes amères, - Et relevez les miens tombés à vos genoux! - - -LA COURONNE EFFEUILLÉE - - J’irai, j’irai porter ma couronne effeuillée - Au jardin de mon père où revit toute fleur; - J’y répandrai longtemps mon âme agenouillée: - Mon père a des secrets pour vaincre sa douleur. - - J’irai, j’irai lui dire, au moins avec mes larmes: - «Regardez, j’ai souffert...» Il me regardera, - Et, sous mes jours changés, sous ma pâleur sans charmes, - Parce qu’il est mon père il me reconnaîtra. - - Il dira: «C’est donc vous, chère âme désolée, - La terre manque-t-elle à vos pas égarés? - Chère âme, je suis Dieu: ne soyez plus troublée; - Voici votre maison, voici mon cœur, entrez!...» - - O clémence! ô douceur! ô saint refuge! ô Père! - Votre enfant qui pleurait vous l’avez entendu! - Je vous obtiens déjà puisque je vous espère - Et que vous possédez tout ce que j’ai perdu. - - Vous ne rejetez pas la fleur qui n’est plus belle; - Ce crime de la terre au ciel est pardonné. - Vous ne maudirez pas votre enfant infidèle, - Non d’avoir rien vendu, mais d’avoir tout donné! - - - - -_ERRATA_ - - - Pages Au lieu de: Lisez: - - 51 _souvent_ pleines d’envol _parfois_ pleines d’envol - 62 _le froid_ _ton poids_ - 68 _complot_ _sanglot_ - 71 préférais préfé_re_rais - 72 [note 23] Gaut_h_ier Gautier - 99 pour quoi pourquoi - 153 prend_s_ prend - 186 C’est vrai C’est vrai _pourtant_ - - - - -TABLE - - - Avant-propos 1 - Prologue 11 - I 13 - II 27 - III 43 - IV 53 - Appendice 81 - Essai de classification 89 - Pièces à lire 193 - - - - -IMPRIMERIE G. RICHARD 5, RUE DE LA PERLE, PARIS - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK FÉLICITÉ *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. 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Information about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation's website -and official page at www.gutenberg.org/contact - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without -widespread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
