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-The Project Gutenberg eBook of Félicité, by Robert de Montesquiou-Fézensac
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Félicité
- Étude sur la poésie de Marceline Desbordes-Valmore
-
-Author: Robert de Montesquiou-Fézensac
-
-Release Date: July 31, 2021 [eBook #65969]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Clarity, Hans Pieterse and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
- produced from images generously made available by The Internet
- Archive/Canadian Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK FÉLICITÉ ***
-
-
-
-
- Au lecteur.
-
- L’orthographe d’origine a été conservée et n’a pas été
- harmonisée, mais les erreurs clairement introduites par
- le typographe ou à l’impression ont été corrigées, et à
- quelques endroits la ponctuation a été corrigée. Les
- corrections indiquées dans l’Errata ont été effectuées.
-
- Les notes de bas de page ont été renumérotées consécutivement
- et placées à la fin de chaque section. Les notes en marge
- sont placées avant le texte correspondant et marquées [note].
- Le texte imprimé en gras dans l'original est marqué =texte=.
-
-
-
- [Illustration: _Mme. Desbordes-Valmore._
- _A. Devéria del._]
-
-
-
-
- COMTE ROBERT DE MONTESQUIOU-FEZENSAC
-
- _LES AUTELS PRIVILÉGIÉS_
-
- FÉLICITÉ
-
- ÉTUDE SUR LA POËSIE
- DE MARCELINE DESBORDES-VALMORE
- SUIVIE D’UN ESSAI DE CLASSIFICATION
- DE SES MOTIFS D’INSPIRATION
-
- _Avec un portrait de Madame VALMORE d’après DEVÉRIA_
-
- [Logo de l'Éditeur]
-
- PARIS
- A. LEMERRE, ÉDITEUR
- 23, 31, passage Choiseul
-
- 1894
-
-
-
-
- Et nul ange ici-bas n’a vengé sa douceur.
-
-
- FÉLICITÉ
-
- _Dolorosa._
-
-
- Elle s’occupe aussi des choses de la terre
- Car la feuille du lys est courbée en dehors.
-
- Victor HUGO.
-
-
-
-
-AVANT-PROPOS
-
- Les gens en parleront, n’en doutez nullement,
-
-et
-
- bien fou du cerveau
- Qui prétend contenter tout le monde et son père,
-
-
-Les deux consolants conseils de La Fontaine ont répondu d’avance aux
-objections que je relève, comme à toutes autres objections, au reste.
-
-Néanmoins, je veux m’efforcer de réfuter plus spécialement
-quelques-unes d’entre elles.
-
- Essayons, toutefois, si par quelque manière,
- Nous en viendrons à bout.
-
-J’ai tenté, en témoignage partiel d’une piété que j’espère attester
-plus complètement aujourd’hui, comme en manière d’une rétrospective
-compensation, dont plusieurs ont apprécié l’intention et goûté le
-contraste, de donner bien moins à ma glose qu’à une muse, de son vivant
-la plus infortunée, un auditoire élu de distinction intellectuelle et
-de noble élégance. Les malicieux en ont voulu faire une manifestation
-précieuse dans le fâcheux sens de ce mot, quand la présence de
-beaucoup de bons esprits empêchait pourtant l’équivoque de _bel esprit_
-sous laquelle on n’eût pas été fâché de discréditer la réunion et de
-gâter la chose.
-
-J’ai récité alors les deux premiers chapitres de l’étude qui suit,
-plus la troisième partie du chapitre IV. Je marque aujourd’hui d’un
-astérisque dans ces pages, où pas un mot n’a été changé, trois passages
-dont les expressions faussement ou incomplètement citées ont été
-relevées plaisamment, et je les livre à une critique plus attentive.
-
-Mais, ce qu’il y eut d’un peu déroutant, pour ma bonne foi, ce fut, en
-même temps que le reproche d’une prononciation trop martelée,--sans
-doute encore insuffisante,--la soi-disant _citation_ en _italiques_ et
-_entre guillemets_, dans plusieurs compte-rendus, de locutions cocasses
-telles que «_encélesté, lavabo de pensée! superlativement liliale. Il y
-a une grande injustice à réparer, le mage a dit..._» dont mon texte n’a
-jamais porté trace.
-
-Quant à la trop spirituelle accusation de songer à réhabiliter Loïsa
-Puget, d’une part--à savoir de traiter une matière comiquement
-rococo;--et ailleurs, d’avoir, par le choix d’un sujet, pourtant
-toujours ouvert--et sur lequel naturellement tout le monde avait à m’en
-remontrer--cherché à me parer de ce qui revenait à d’autres: il faut
-pourtant qu’on opte entre ces deux griefs qui s’annihilent.
-
-Un mot pour chacun:
-
-Nul musicien de génie qui ait, que je sache, consacré la petite
-metteuse en musique de tant de romances aux harmonies justement
-moquées. Mais les rieurs qui attendent mon panégyrique de Loïsa Puget,
-parce que j’ai célébré Marceline Valmore, savent-ils bien qu’il n’y a
-guère de rehaut ni de grâce à ne point être touché par les accents de
-Celle dont Michelet a écrit: «_Cette puissance d’orage qu'elle seule a
-jamais eue sur moi._»
-
-Certes, j’ai voulu, moins révéler certaines parties de l’œuvre que
-relever toute la figure, un peu brumeuse et oubliée, quoi qu’on en
-puisse dire, entre les buissons de ses poësies enchevêtrées de lierres
-et de lianes, de clématites et de chèvre-feuilles, de vignes vierges
-et de viornes, ainsi qu’une Belle-au-bois-dormant du rêve attendant
-le réveil de quelque songeur épris de son silence harmonieux, de son
-souffle et de son soupir.
-
-Mais, ce que j’ai aussi souhaité, c’est de rafraîchir les fleurs et les
-palmes d’illustres ex-votos spontanés, entrelacés autour du souvenir
-de Marceline Desbordes-Valmore, par tant de mains généreuses; c’est
-de faire revivre l’encre mystérieuse et sympathique des litanies de
-la glorieuse admiration et de l’estime impérissable signées de noms
-prestigieux ou sublimes.
-
-Une lecture entière de cet essai, pour ceux qui ont souci d’autre
-chose que de chicanes taquines, renseignera sur ma tentative et sur son
-dessein. J’ose espérer qu’ils ne seront pas reconnus vains, mais me
-donneront droit d’inscrire mon nom au-dessous de nobles commentateurs,
-dont le plus récent fut M. Verlaine, parmi ceux qui ont promené au
-moins un fil et projeté une lueur entre les beautés emmêlées de touffus
-bosquets, de bouquets diffus.
-
- R. M. F.
-
- _Versailles,
- Janvier 1894._
-
-
-
-
-... _relisant à froid ces pages... Je pensais que cet enivrement
-paraîtrait sans doute ridicule, présenté à des lecteurs distraits;
-mais aussi, je songeai à ceux qui se pénètrent plus profondément des
-émotions qui naissent d’une œuvre sérieuse, et il me sembla que je leur
-devais un compte fidèle du travail que je venais de faire, et qu’il
-fallait les faire remonter jusqu’à la source même des idées dont ils
-avaient suivi le cours._
-
-_C’est pour cela que, m’attendant bien à paraître extraordinaire,
-j’ai voulu passer par dessus ce qu’il y a de puéril et d’exagéré dans
-l’inspiration, aux yeux des gens froids._
-
- _ALFRED DE VIGNY_
-
-
-
-
-A LA MÉMOIRE DE MA BELLE-SŒUR
-
-PAULINE DE SINETY
-
-COMTESSE GONTRAN DE MONTESQUIOU-FEZENSAC
-
-
- Je redis vos vers, Marceline,
- Harpe plaintive et cristalline,
- Le cœur ému, les yeux en pleurs.
- _Je les dédie à vous_, Pauline,
- A vous, sa compagne en douleurs![1]
-
- R. M. F.
-
-
- [1] Vers transposés de Brizeux.]
-
-
-
-
-PROLOGUE
-
-
-Je voudrais dire à mon tour, et, s’il se peut, plus synthétiquement
-qu’il n’a été fait jusqu’ici, une poëtesse admirable, ensemble
-merveilleuse et sublime, la Sapphô chrétienne, Marceline
-Desbordes-Valmore.
-
-Pas un de nous en qui ces musicales syllabes, cristallines comme le
-son d’un harmonica, ne résonnent familièrement. A tous, notre mémoire
-d’enfant signe de ce nom
-
- Un tout petit enfant s’en allait à l’école...
-
-et tels autres menus poëmes appropriés, dont se désennuyait notre
-étude, car
-
- Le maître est tout noir...
-
-Le doux nom estampille encore pour tous quelques romances où notre
-adolescence s’égaya, et qui font sourire. Puis c’est tout. Peu se
-doutent que le gentil nom est celui de la poëtesse admirable, ensemble
-merveilleuse et sublime, la Sapphô chrétienne. Et c’est vraiment pour
-quelques-uns seulement qu’il commence de se nimber du halo d’une
-auréole qui est une aurore non qui se _révèle_, mais qui se _relève_.
-
- Sur la pierre des morts croît l’arbre de grandeur.
-
-Le sublime vers de Vigny, prélude pour celle dont la renommée, entre
-toutes, a ceci d’étrange, qu’appréciée à sa vraie valeur par les plus
-illustres de ses contemporains, Lamartine, Hugo, Vigny, Michelet,
-Dumas, Sainte-Beuve qui se faisaient honneur de son amitié, traitée à
-peu près dignement par la postérité banale qui consacre d’un nom de
-rue, sa vraie gloire est, jusqu’à ce jour, fermée ainsi que fut son
-âme, et pourtant, comme elle, toute pleine de ferveurs en puissance, de
-clartés latentes, et de virtuelles vertus.
-
-Appliqué depuis déjà des ans à tenter d’en fomenter l’éclat, il m’eût
-été douloureux de n’être pas des premiers de cette seconde période à
-divulguer nettement la bonne nouvelle dont se sont déjà plus ou moins
-brièvement et secrètement réjouis, après les maîtres dont je parlais
-tout à l’heure, Gautier, Baudelaire, Banville, Barbey d’Aurevilly et
-M. Verlaine.
-
-Pour cela, je suis venu à vous aujourd’hui, et vous demande de me
-suivre à travers cet exquis calvaire, ce douloureux et délicieux
-dédale, où les propres vers de Marceline, délicatement parfilés, nous
-serviront de fil conducteur en même temps que de sympathique lien.
-
-
-
-
- I
-
-
- *
-
-On remet un jour à Hugo,--selon une anecdote plus ou moins
-véridique--une lettre adressée _Au plus grand Poëte de France_. Il la
-fait porter chez Lamartine, qui la retourne au premier.--«Nul ne saura
-jamais, aurait ajouté Vigny, lequel des deux s’est décidé à l’ouvrir.»
-
-Que la suscription ait revêtu: _Au plus mystique_, c’était lui-même; au
-plus _plastique_, Gautier; au plus _précordial_, VALMORE.
-
-Il y a dans une des pièces du poëte qui nous occupe, un vers, surtout
-un verbe, très simple, dont je ne retrouve nulle part ailleurs
-l’émouvante affixe et le significatif figuré:
-
- Beaux innocents morts à minuit
- _Desserrez_ mon cœur qui me nuit.
-
-Le cœur serré n’est que trop connu: cette étrange étreinte intérieure
-d’anxiété angoisseuse et froissante. Il s’agissait de _desserrer_
-cela, dénouer, délacer ce vêtement invisible et subcostal ✻ immatériel
-et pourtant si réel, qui appuie et qui nuit.
-
-C’est la propre action des poësies de madame Valmore; de cette main
-mystérieuse et incorporelle qui s’immisce à travers l’âme qu’elle
-surprend et apaise, pour aller plus avant, _descendit ad inferos_,
-desserrer le cœur qui nuit.
-
-Le seul mythe de Parsifal, la seule minute où le regard de la Sainte
-Lance, miraculeusement assainit, retire de leur cauchemar d’angoisse
-et palpitation d’arrachement la tête et le cœur d’Amfortas, le noble
-prêtre qui a péché (et que Madame Valmore paraît avoir prévu dans ces
-deux vers:
-
- Alors posant ma main où la douleur s’élance
- Je ressentis au cœur comme un grand coup de lance!)
-
-peuvent équivaloir au réveil désenfiévré qui suit une pleine lecture
-tardive de cette poësie. On passe la main sur son front, d’un geste
-d’habitude, pour en chasser un nuage qui n’y est plus. On la porte à
-son flanc pour assagir sa plaie, et, comme Sainte-Élisabeth, on ne
-rencontre plus, sous son manteau, qu’un bouquet de roses...
-
- Quel doux ravissement se glisse entre mes larmes;
- Quelle main me caresse et s’arrête à mon cœur?
-
-Alors, ainsi que le Pur-Simple, cœur desserré sous l’onde baptismale, on
-murmure: «D’où vient que tout me semble si bel aujourd’hui?...»--C’est
-qu’en ce jour quelqu’un a pâti pour toi. Car, seule, la passion peut
-racheter la souffrance; et l’hostie blanche, la pure colombe a rougi,
-pleuré, saigné. Car il y a vraiment d’un christ féminin dans cette
-sainte femme
-
- Dont nul ange ici bas n’a vengé la douceur.
-
-
- ✻
-
-J’ai dit lecture tardive. Oui. Les éditions éparpillées et incomplètes
-sinon interdirent, du moins entravèrent longtemps le _vol d’oiseau_ sur
-cette œuvre. Les trois volumes de M. Lemerre permettent aujourd’hui[2]
-de diviser tour à tour et recomposer une grande partie du faisceau
-lumineux pour se délecter du détail ou se réjouir de l’ensemble.
-
-Il y avait encore cet inéluctable silence qui succède aux oraisons
-funèbres, où se restreint presqu’intégralement encore le formulaire
-de la poëtesse. Baudelaire, pourtant son plus subtil bien que bref
-panégyriste, apparaît visiblement gêné par ce manque de cohésion dans
-la gerbe des recueils. Nul doute que son bel article n’eût étendu ses
-accents, élargi ses accords sous la révélation plus tard totalement
-proférée; à l’effluve surtout de ce recueil posthume qui résume
-l’essence du flacon, la quintessence de l’essence.
-
-Enfin, et de par la loi du _suranné_ qui n’est déjà plus le _démodé_,
-et cependant pas l’ancien encore, mais bien la chrysalide à travers
-laquelle l’un devient l’autre,--entre notre génération et celle
-qui tenait encore à la contemporaine par le _de visu_, voltigeait
-ce prestige fané d’époque, ce brin un peu risible de coiffure en
-_couette_, par-dessus l’attitude _troubadouresque_ et _dessus de
-pendule_, l’écho de «_ce petit côté secret qui rend populaire, ce
-presque rien qui fait tache_[3]» et grâce auquel notre mémoire d’enfant
-nous donnait la dame pour à peu près connue. Une résonnance de tous ces
-pianos mentionnés par Sainte-Beuve, et sur lesquels s’est transposé et
-_tapoté_ le plus chantant de la _lyre_ du poëte, tandis que le silence
-en retient encore les traits les plus fulgurants et les plus suaves
-soupirs. Une odeur de _Quel est ce gant rose--qui n’est pas le mien_,
-invétérée en une récurrence, et longtemps empêchant de croire que s’y
-pût loger la main dont s’étancheraient nos douleurs.
-
-Oui, ces _romances_ où des beautés sont souvent recélées, et dont,
-ailleurs, l’inconscient comique aboutit à quelque chose de touchant
-comme la demi-lyre de la gravure de Monziès, cet élément _Pauline
-Duchambge_, ce bout d’écharpe envolée dont les biographes entortillent
-le sujet trop complaisamment, n’ont plus qu’un intérêt parasite et
-documentaire; et la prétentieuse brume en fond au feu de ce qu’elle
-abrite et qui les habite; et le ruban de Desbordes-Valmore s’en ira
-rejoindre le turban de Staël, les cornettes de Sévigné, les bandeaux de
-Sand et les bandelettes de Sapphô, dans ce ✻ vestiaire des siècles où
-les atours s’évanouissent, pour laisser s’épanouir, hors du temps, la
-beauté nue.
-
-
- [2] Depuis 1886.
-
- [3] Baudelaire.
-
-
- ✻ ✻
-
-Elle «_résout la sécheresse du cœur_», Michelet l’a dit, qui, seul, a
-légué les formules vraiment caractéristiques de ce doux-amer génie.
-Elles flottent par-dessus toutes autres paraphrases et surnagent ainsi
-qu’une arche par un déluge, ou tout au moins comme le manuscrit de
-Camoëns pouvait reluire au-dessus du flot.
-
-Les voici. C’est avec celle sur «_le don des larmes, ce don qui
-perce la pierre_», trois autres encore: «_Le sublime est votre
-nature._»--«_Mon cœur est plein d’elle. L’autre jour en voyant Orphée,
-elle m’est revenue avec une force extraordinaire, et toute cette
-puissance d’orage qu’elle seule a jamais eue sur moi._»--Enfin: «_Je
-ne l’ai connue qu’âgée, mais plus émue que jamais; troublée de sa fin
-prochaine, et, on aurait pu le dire, ivre de mort et d’amour!_»
-
-Ces quatre paroles constituent l’évangile de Madame Valmore. Quoi qu’on
-puisse écrire d’elle désormais, ne saurait que graviter autour de cette
-quadruple épigraphe succincte, synthétique, suggestive.
-
-Tous ceux qui abordent cette mémoire et en tirent du relief sans
-lui pouvoir ajouter de lustre (car la seule donnée en illumine
-l’interlocuteur de son approche d’arche sainte), brassent la légende en
-quatre versets, sans paraître se douter du dessous qu’ils infligent, de
-ce fait même, à leurs variations et à leurs trilles.
-
-Au reste, du contingent biographique où se recrutent à peu près
-ordinairement ces appendices, devrait-on même user? La grille du
-tombeau n’a-t-elle pas droit de suture immédiate au mur de la vie
-privée? L’amalgame de la personne double de l’artiste et de l’être
-représente un des plus déplorables postulats et l’une des plus
-fâcheuses exigences du public sur le mage. Les parterres insuffisamment
-renseignés et attentifs qui ne sauraient l’aller chercher là qu’il
-réside uniquement, à savoir dans l’_Œuvre_, exigent néanmoins (et
-d’autant plus!) de le toucher, sans l’atteindre, par la frange de son
-manteau, et, mieux encore, par l’ouverture de ses plaies, où quelque
-secret espoir de faire expier le mérite de l’_esprit prompt_, met en
-quête d’une tare de _la chair faible_...
-
-Mais, pour nous autres, à vrai dire, qui avons démêlé, ressenti, goûté
-tout le parfum dans l’extrait, toute la griserie dans la liqueur, peu
-nous chalent des pétales froissés ou des baies flétries; plutôt nous
-craindrions volontiers d’amoindrir notre extase par d’inopportuns
-contrôles, de rétrospectifs examens sur une grappe tarie ou une fleur
-séchée.
-
-Bien mieux, nous tiendrions de celui qu’importunent ces bravos adressés
-au gosier de l’interprète plutôt qu’à la sonorité éparse de son chant,
-et qui se recule et recueille au fond de la loge, craintif de voir
-attribuer le charme qui l’enchaîne encore à quelque vieux visage de
-ténor teint ou de cantatrice déteinte.
-
-Les métiers, d’où vers nous chatoient les joyeuses aunes des tissus
-fleuris, ne sauraient se démonter qu’en bois et cordes. N’est-il pas
-plus sage d’oublier canuts et tisserands pour voir courir des rinceaux
-sur des fonds, revoir rêver des oiseaux entre leurs branchages brochés,
-suivre revivre et s’iriser des iris sur de la soie?
-
-
- ✻ ✻ ✻
-
-C’est elle seule la douloureuse Félicité qu’il sied interroger sur
-elle-même. A cette confession surtout, à cette autoconfrontation
-vraiment nous aident les biographies. Sachons-en gré, rendons grâces.
-Le plus clair de l’éloge de Sainte-Beuve ne consiste et réside-t-il pas
-en ces extraits de lettres où reluisent tant de familières splendeurs?
-
-Le meilleur et le pire de ces aveux, le plus _sui generis_ du type,
-le plus ✻ _artésiennement_ explicatif et révélateur de ce moi, c’est
-bien cette profession de foi de son arcane poëtique: «_A vingt ans, des
-peines profondes m’obligèrent de renoncer au chant_ PARCE QUE MA VOIX
-ME FAISAIT PLEURER; mais la musique roulait dans ma tête malade, et une
-mesure toujours égale arrangeait mes idées à l’insu de ma réflexion».
-
-Hélas! nul ne s’est encore trouvé, parmi les indiscrets, pour nous
-révéler l’«homme d’un talent immense», le «fauteur de ces peines
-profondes...»
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-La vraie Valmore à édifier et déifier est une Valmore de vers, de
-ses vers groupés à l’entour de son nom en la délicate élite et la
-délicieuse prédilection d’une dédicace réversible. La citation est
-ardue en ces textes. Nuls autant ne menacent de la rendre envahissante;
-puisque le _il faudrait tout citer_ de cliché immémorial est ici la
-vérité même. Telles pièces sont plus parfaites, plus délibérément
-réussies, mais qu’on n’oserait guère déclarer plus que d’autres
-adéquates à leur visée, mieux moulées sur nature. Fût-ce les trop
-célèbres _romances_, plusieurs drôlement datées et démodées et pour
-lesquelles l’indulgence tourne presque à du goût. «Dans Shakspeare,
-j’admire tout comme une brute,» fait un dire célèbre de Victor Hugo.
-Dans Valmore, faudrait-il varier, j’aime tout comme une âme; d’amant?
-non, d’enfant. Et c’est à noter que toutes les gloses meilleures ou
-pires exercées sur cette mémoire, en tirent la même fascination de
-mise en présence de leur âme enfantine et juvénile, de leurs «jeunes
-annales».
-
- Ah! qui n’a souhaité redevenir enfant?
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Là de la vague enfance un regret qui sommeille
- Dans les fleurs du passé vaguement se réveille;
- Il reparaît vivant à nos yeux d’aujourd’hui!
- On tend les bras, on pleure en passant devant lui.[4]
-
-Quels doigts au velouté de pistils, quelle âme à l’haleine de
-calice--non de quelle Fille-Fleur, à la façon de Wagner, mais de quelle
-Fleur-Flamme et Fleur-Femme s’approprieraient à ce précieux labeur?
-Combien d’heures enchanteressement passées à parfiler brin à brin,
-ligne par ligne, l’étoffe de cette poësie, pour en isoler les fils les
-mieux aimés, les plus émus. Voilà de ces travaux auxquels il est plus
-suave de penser que, risquer, sage. Et quel autre qu’un immatériel
-Ariel oserait songer à parfaire un pastel avec du pollen récolté ou de
-la poudre d’aile de papillon prélevée?--Et puis la grosse besogne des
-heures nous réclame. Puissions-nous, une fois, nous abstraire assez
-idéalement pour volatiliser ce sublimé, que, nul autre jour, notre âme
-ne saurait se doser à l’état d’exquise transparence qu’exigent ce choix
-impondérable, cet impalpable tri.
-
-Le moins massivement possible, une heure, nous tenterons d’offrir
-une épreuve de cette mellification artiste. Mais il faudrait pour y
-exceller ou même atteindre, toute la courte vie d’une géniale jeune
-fille marquée à l’aube comme un fruit touché et dont résorberait
-toute la sève immaturée d’un talent condamné, cette filiale tâche
-de tendresse, sans rien des odieux _extraits_; plutôt une de ces
-versicolores et vétilleuses couronnes que tresse un Breughel des plus
-larges et menues flores doctement entremélangées autour d’un médaillon
-de madone.
-
- Quelque chose de tendre y languissait; du lierre
- Y tenait doucement la vierge prisonnière.
-
-
- [4] Ailleurs:
-
- Oui partout où je marche une voix me rappelle,
- Voix du berceau lointain qui ressaisit le cœur...
- Voix qui trouble et se plaint de l’enfant infidèle
- Dont le sort se fit triste en cherchant le bonheur.
-
-
-
-
- II
-
-
- *
-
-L’impression qui succède à celle que je viens de dire (à savoir notre
-rachat par cette souffrance, notre rafraîchissement par cette brûlure,
-notre apaisement par cette ardeur), c’est une impression d’immersion,
-puis de submersion. Nous sommes noyés d’efflorescences et d’effluves,
-de sourires, de soupirs et de souvenirs. C’est à cet assaut par une
-tempête de feux et de pleurs qu’il faut sans doute attribuer l’air
-d’incomplet et de vague même des meilleurs essais autour de cette
-œuvre. Études sous forme d’articles, reprises avec ardeur, puis qu’on
-dirait rebutées, et qui ont de la lutte des barques contre une mer
-démontée, une phosphorescente mer faite de larmes et de flammes.
-
-Après bien des reprises, je vous livre la ruse dont j’usai pour essayer
-de vaincre cette tempête, en enfermer dans mes outres les ouragans et
-les caresses, les bises et les brises pour les y retrouver à loisir,
-vous les distiller et vous les dire. Puisse, au nom de cet inestimable
-bienfait, le subterfuge ne pas vous paraître puéril, si le service vous
-est tant soit peu rendu.
-
-Au cours de mes promenades et mes rêveries entre les mystérieux
-_bocages du sentiment_, de ces volumes, ainsi que les nomme
-prestigieusement Baudelaire, il me sembla pourtant finir par en démêler
-le méandre. Et ce ne fut pas sans exultation qu’en ayant tracé et
-dressé le plan, je le vis subdivisé en autant de charmilles et de
-chapelles qu’en avait taillées et ciselées notre poëtesse; et que j’en
-fis et y fis tour à tour rentrer son multiforme génie ainsi qu’il
-arriva à ce Protée du conte Oriental qui se réintégra en sa fiole.
-
-Mais si ce livre est bocage, il est aussi buisson ardent. Océan ou
-forêt l’amour y brûle et roule
-
- L’amour, ce ciment des âmes
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Amour, divin rôdeur glissant entre les âmes
-
-suivant ses appellations mêmes.
-
-_Promise aux profondes amours_ selon son expression propre, l’œuvre de
-Marceline Desbordes-Valmore est un _Univers d’Amour_.
-
- Il est doux d’être aimé, cette croyance intime
- Donne à tout on ne sait quel air d’enchantement.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Ne vous étonnez pas en recevant la vie,
- De tout ce qu’elle offrait, je n’ai vu que l’amour,
- Mon cœur le respirait avec l’air et le jour...
-
-Amour, hâtons-nous de le dire, et que là est le neuf et le merveilleux,
-d’autant plus passionné qu’il est plus pur.
-
-Chaque écrivain, nous dit en substance Madame Valmore dans une de
-ses lettres, prodigue souvent à son insu un vocable qui, de par son
-intensité et sa fréquence, révèle et trahit son auteur: «Madame Sand en
-a un comme cela: _étreindre!_»--Le mot de Marceline, ne serait-il pas
-_innocence_?
-
- J’ai soif de sommeil, d’innocence,
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- N’entendra-t-elle plus mon passé d’innocence
- Comme un oiseau sans fiel plaider avec son cœur?
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Toi qui ris de nos cœurs prompts à se déchirer
- Rends-nous notre innocence ou laisse-nous pleurer!
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Beau fantôme de l’innocence
- Vêtu de fleurs
-
- Innocence! Innocence! éternité rêvée
- Au bout des temps de pleurs serez-vous retrouvée?
- Êtes-vous ma maison que je ne puis rouvrir?
- Ma mère, est-ce la mort? Je voudrais bien mourir.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Inexplicable cœur, énigme de toi-même,
- Tyran de ma raison, de la vertu que j’aime,
- Ennemi du repos, amant de la douleur,
- Que tu me fais de mal, inexplicable cœur!
-
-_Cœur du cœur_, l’expression qui lui est commune avec Shakspeare, et
-qui la mène à l’amour de l’amour comme pour redoubler sa tendresse,
-fournit ce vers à madame Valmore quand elle parle de son enfant:
-
- Oh! que vous me manquiez, jeune âme de mon âme!
-
-Donc _Amour sous forme sextuple: Amoureux, amical, filial et maternel,
-charitable et divin_. Ajoutez _l’amour de la nature_, et _l’amour
-prorogé au delà du trépas_, vous aurez les six divisions sous
-lesquelles m’ont paru pouvoir se ranger toutes les phases de cette âme
-incoërcible, les phrases de cette œuvre vagabonde. A savoir: AMOUR,
-TENDRESSE-TRISTESSE, MATERNITÉ, FOI, NATURE, ÉTERNITÉ.[5]
-
- J’ai vécu d’aimer, j’ai donc vécu de larmes.
-
-Entre toutes séductions, celle du regard fascinait Marceline. Ses
-propres larmes et celles qu’elle consolait diamantaient sa vie.
-
-Le son de la voix la captivait aussi.
-
-Les _Yeux et les pleurs_ et _la Voix_ subdivisent donc naturellement
-cette grande division de l’amoureux amour.
-
-TENDRESSE-TRISTESSE enferme _Prisons et Exils_, les deux misères
-qui l’apitoyaient le plus éloquemment, et qu’elle a le mieux
-pleurées.--_Ipsa_ contient ce qui semble le plus avoir trait à la
-personne même de l’artiste.
-
-MATERNITÉ, c’est la mutuelle réversibilité de ce sentiment double,
-ascendant et descendant au cours comme au décours de ses _jeunes
-annales_: celles où elle joue le rôle de l’enfant; et d’autres où elle
-porte elle-même la croix de la Mère Douloureuse.
-
-Nulle avant elle, nulle après elle, comme elle, n’aura dit et ne dira
-cet incessant échange, ne fera frôler et gravir en ses deux sens
-l’échelle de Jacob de l’amour successivement filial et maternel par les
-ailes de tant d’expressions ingénieuses, caressantes et pures, pour
-parler tour à tour de celle qu’elle nomme divinement
-
- Ma tige maternelle enlacée à ma vie!
-
-et de ceux qu’elle appelle non moins célestialement
-
- Un enfant! un enfant! O seule âme de l’âme!
- Palme pure attachée au malheur d’être femme.
- Éloquent défenseur de notre humilité
- Fruit chaste et glorieux de la maternité.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- C’est notre âme en dehors en robe d’innocence.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- De la foi des époux sentinelle sans armes,
- Visible battement de deux cœurs dans un cœur!
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Image de Jésus qui se penche vers nous
- Pour relever sa mère humble et née à genoux.
-
-Oui le bréviaire de l’amour filial est révolu. Nous la devons à Valmore
-cette
-
- Voix du berceau lointain qui ressaisit le cœur.
-
-Il semble, entre ces autobiographies d’une enfance indéfiniment
-évoquée, il semble que ce menu tableau lumineux de résurgence des
-jours premiers dont on dit qu’il apparaît au noyé près de s’engloutir,
-se découpe incessamment pour notre poëte toujours prêt à sombrer, et
-charitablement l’isole des circonvolutions poignantes, le fascine et
-tire hors de soi. C’est le magique miroir où la Belle revoyait le foyer
-quitté du fond du royaume de la Bête.
-
- Parle-moi, je t’écoute, éloquent souvenir.
- Qui ne s’est détourné d’un trompeur avenir
- Pour chercher dans le fond de son âme attendrie,
- Tes regrets, tes leçons, ta tristesse chérie?
- Ce tableau vague et doux qui repose les yeux,
- Qui nous rend l’innocence et le pardon des cieux.
-
-Ce vocabulaire, y peut-on ajouter? J’ose dire qu’on ne saurait
-l’égaler. En tout cas, le surpasser, jamais. Centre de ce double
-courant de passion entre ses propres enfants et cette mère dont
-le souvenir, parmi cent apostrophes qui font sursauter, lui dicte
-cette pièce: _Quand je pense à ma mère_, elle-même pieuse fille et
-«pâle couveuse d’immobiles tourments,» ainsi qu’elle se qualifie,
-elle polarise tous les rayons de la maternité et de la _filialité_,
-passez-moi ce terme.
-
-Ces apostrophes, en voici:
-
- La mère, n’est-ce pas un long baiser de l’âme,
- Un baiser qui jamais ne dit non ni demain.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Quand elle m’avait dit: Vous êtes mon enfant!
- Le ciel, c’était mon cœur à jour et triomphant.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Comme le rossignol qui meurt de mélodie
- Souffle sur son enfant sa tendre maladie,
- Morte d’aimer, ma mère, à son regard d’adieu,
- Me raconta son âme et me souffla son Dieu.
-
-Enfin, ce passage qui rappelle et regrette les sépultures disposées
-jadis au pourtour extérieur des églises:
-
- C’était beau d’enfermer dans une même enceinte
- La poussière animée et la poussière éteinte.
- C’était doux, dans les fleurs éparses au saint lieu,
- _De respirer son père en visitant son Dieu_.
-
-Quant à l’éloquence de sa maternité propre, je ne crois pas qu’on ait
-jamais parlé avec cette _nostalgie des entrailles_.
-
-Jugez-en plutôt. Récemment mère, elle se plaint de ne plus faire corps
-avec son nouveau-né.
-
- J’aurais voulu voir Dieu pour te créer plus beau!
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Et j’allais au soleil couchant sécher mes pleurs
- Pour te rendre suave et pur comme les fleurs.
-
-Et enfin, peut-être le vers d’imagination, de sensibilité et de
-formule, le plus curieux de toute l’œuvre:
-
- _Car, si près que tu sois, l’air circule entre nous!_
-
-FOI
-
- La foi, c’est l’haleine des anges,
- C’est l’amour _sans flammes étranges_!
-
-C’est l’amour, toujours dévorant, mais transposé et sublimé, qui fait
-trouver à la muse devenue ange pour l’absorption finale, la résorption
-rédemptrice de sa terrestre passion contrainte dans le foyer de
-la ferveur éternelle, des images comparables aux seules Dantesques
-descriptions du paradis--mais avec moins de blancheur.
-
- Seigneur! Qui n’a cherché votre amour dans l’amour?
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Comme un oiseau s’enfuit, je m’en vais dans l’espace
- Chercher l’immense amour où mon cœur s’abreuva...
-
-et par les plus touchantes variantes de charité et de prière, de
-croyances et de sentiments, atteindre, en même temps que Dieu même, les
-plus fluides matérialisations de la pensée et du langage.
-
- Je vous obtiens déjà, puisque je vous espère
- Et que vous possédez tout ce que j’ai perdu.
-
-NATURE, c’est l’amour--je dirais volontiers _atmosphérique_, tant le
-poëte y fait entrer de parcelles vivantes et vibrantes du Cosmos--de
-tout ce qui l’entoure, et tant son art spontané met de passion dans ses
-paysages, comme tout à l’heure il mêlait et fondait de chaleur et de
-lumière dans sa tendresse qui lui faisait s’écrier:
-
- C’était un jour de charité divine
- Où, dans l’air bleu, l’éternité chemine.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- _C’était partout comme un baiser de mère!_
-
-Les deux aires de ce naturel amour sont l’_Amour des fleurs_.
-
- A quelque chère idole en tous temps asservie,
- Je tombais à genoux pour adorer des fleurs,
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- _Il semble que les fleurs alimentent ma vie._
-
-Et l’_Amour de l’eau_, dont je ne crains pas de dire qu’il pourrait
-bien être solidaire du goût de cette tendre femme pour les larmes, si
-j’en crois ce mystérieux vers.
-
- Et dans les flots du moins _mes larmes se perdront_
-
-et ces autres:
-
- Enfant, l’onde est molle et pure
- _Mais elle a soif de nos pleurs_.
-
-que je rapproche de celui-ci, de Vigny:
-
- Penche sa tête pâle et pleure sur la mer!
-
-L’amour de l’eau déjà attribué à plusieurs poëtes par Victor Hugo, dans
-ce joli distique:
-
- Georges Sand a la Gargilesse
- Comme Horace avait l’Anio.
-
-L’eau où Marceline voit se réverbérer tous ses âges dans cette Scarpe
-qui lui était, comme à Brizeux, son Ellé. L’eau où nous lirons avec
-elle, et sous mille formes
-
- Son visage étoilé dans les cercles humides
- Parsemant leurs clartés de sourires limpides...
-
-L’onde enfin d’où découle son _rythme_.
-
- _Sonore tremblement qui m’attriste et que j’aime_
-
-auquel ne peut plus succéder que l’_amour du silence_, sa suprême
-passion:[6]
-
- _Moi, je veux du silence, il y va de ma vie!_
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- _Couvrez-moi de silence_...
-
-Ce silence qui nous mène à la dernière de ces divisions, si vous
-le voulez, factices, mais, certes point arbitraires: _la mort_,
-disons mieux: l’ÉTERNITÉ puisque c’est sous ce consolant aspect
-qu’apparaissent à Madame Valmore tant de tombes qu’elle a mélodiquement
-enguirlandées.
-
- Mais plusieurs sont absents, et leur nom sous des fleurs.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Et mon cœur sait la place où je leur dois des pleurs.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- On verra, par mes soins quelque feuille de lierre
- De son étroit asyle embrasser le contour.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Depuis j’allai m’asseoir aux tombes délaissées.
- Leur tranquille silence éveillait mes pensées,
- Y cueillir une fleur me semblait un larcin.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- L’homme revient seul où son cœur le ramène.
- Où les vieux tombeaux l’attirent pour pleurer.
-
-«_Abîme à franchir seule!_» cette définition en commun, cette fois,
-avec Pascal,
-
- ..... porte ces mots à sa douleur brûlante:
- Viens! ne crains pas la mort, on aime dans les cieux!
-
-et la mort qui couronne son œuvre de vie, comme elle couronne toute
-vie, n’apparaît jamais hideuse à notre poëte, mais toujours fleurie
-et touchante, puisqu’elle lui rouvre tous les paradis pleins de ses
-anges envolés. Tous les êtres aimés, sans oublier l’_être aimé_, voire
-à commencer par lui (selon une magnifique interpellation: _Croyance_);
-«Albertine, âme en fleur!» et d’autres amies de jadis; et cette noble
-_tige maternelle, enlacée_, cette fois à l’éternité, auprès de ces
-enfants enfuis:
-
- Car vous aurez, un jour, une joie immortelle
- Et vos petits enfants souriront dans vos bras.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Non, jamais rien de plus sereinement _détaché_, de plus véritablement
-et vénérablement _sur le seuil_, et déjà presque _au-delà_, n’a su se
-proférer pour nous parler de la mort, avec ce que j’appellerai une
-pareille _liberté d’allures mortelles_; nous apprivoiser avec cette
-«_cueilleuse d’âmes_» qui
-
- Ne les moissonne pas pour en tuer les flammes,
- Mais pour les délivrer de leur lourd vêtement,
- Comme on ôte le sable où dort le diamant.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Tous mes étonnements sont finis sur la terre
- Tous mes adieux sont faits, l’âme est prête à jaillir
- Pour atteindre à ces fruits protégés de mystère
- Que la pudique mort a seule osé cueillir.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Béni soit Dieu puisqu’après la tourmente,
- Réalisant nos rêves éperdus
- Vient des humains l’infatigable amante
- Pour démêler les fuseaux confondus.
- Fidèle mort, si simple, si savante,
- Si favorable au souffrant qui s’endort,
- Me cherchez-vous, je suis votre servante:
- Dans vos bras nus, l’âme est plus libre encor.
-
-
- [5] Madame Valmore, dans son Recueil posthume (ou peut-être son
- éditeur) a rangé elle-même ses poësies sous des appellations
- similaires, mais sans beaucoup de suite.
-
- [6] Silence qu’elle ne veut même plus rompre par l’écriture:
- «_n’écris pas!_»
-
-
-
-
-
- III
-
-
- *
-
-Ainsi catégorisés les termes d’association de ces divers sujets
-d’inspiration, il nous sera utile--et plus facile de grouper les
-rythmes dont le poëte les revêtit. Jamais de poëme à forme fixe. Muse
-bien trop débordante, déchaînée avec résignation mais tumultueuse et
-torrentueuse--pour se ranger à si étroites digues, la muse à la fois
-digne et familière qui ose risquer cette déclaration à la Vierge:
-
- Cet amour des amours qui m’isole en ce lieu,
- Ce fut le vôtre; _eh bien: parlez-en donc à Dieu_.
-
-Je distingue une première sorte ou famille de pièces, divisées en
-strophes, le plus souvent de quatre hexamètres (quelquefois plus;
-rarement de distiques). Pièces d’ordinaire peu étendues, mais d’allure
-large, sans doute les plus parfaites, presque en forme de menu poëme
-à forme fixe pour soi, et pleines à leur manière de l’immortelle
-vibration du
-
- Puisque j’ai mis ma lèvre à ta coupe encor pleine
-
-de Victor Hugo; sans le charme ou le discrédit que confèrent
-à d’autres pièces, des passades de rythmes non suivis, de vers
-irréguliers entrecoupés fortuitement, bizarrement, dithyrambiquement.
-
-A cette première famille ressortissent _La vie et la mort du ramier_,
-_Renoncement_, _La couronne effeuillée_, etc., etc.; et de plus
-longues, _Le mal du pays_, _Tristesse_, _Départ de Lyon_, etc.[7]
-J’énumère les titres des principales pièces englobées par chacun de
-ces groupements, dans une note dont la nomenclature n’offrirait point
-ici d’intérêt, outre que l’auteur n’excelle point aux intitulés. Les
-siens (loin de cet art du titre qui nous semble devoir être fait d’un
-mot synthétique, jamais renouvelé au cours de la pièce qu’il désigne),
-les siens, dis-je, sauf parfois quelque douce ingéniosité telle que
-le _Soleil des morts_ pour la Lune--ne contiennent que l’appel ou le
-rappel du sujet, sans dédaigner _Simple Histoire_ ni même _Merci mon
-Dieu!_ La croix de ma mère--qui n’y est point--s’y fût-elle rencontrée,
-qu’on en eût presque pu rapporter la vieille _trouvaille_ à cette loi
-foi de Baudelaire: «Beauté du lieu commun.» Car n’est-ce pas du fait
-de cette beauté trop prisée que le lieu commun est devenu tel; mais
-qu’il porte en soi la force ou le charme de vaincre cette période de
-profanation, et le voilà promu _lieu éternel_.
-
-La strophe large, abdiquant l’hexamètre, s’allège et se familiarise,
-comme dans _l’Élégie à Pauline Duchambge_. Et c’est alors une autre
-veine où la précieuse élégance des ÉMAUX ET CAMÉES, comme dans _Un
-arc de triomphe_, s’allie au virtuose esprit des RUES ET DES BOIS
-pour procréer un second groupe, dépendant du premier, qu’il égaie et
-subtilise[8]. Un troisième naît du mélange de l’hexamètre et de vers
-plus légers, toujours également disposés dans des strophes régulières.
-C’est _Un billet de femme_, le _Soleil lointain_; mais cette forme sert
-tout aussi souvent des poëmes de la seconde famille[9].
-
-Joignez-y les pièces en hexamètres[10] non divisées en strophes (_Avant
-toi_, _La Fleur d’eau_, _L’Augure_, etc.), et enfin celles où se
-faufile, puis se glisse et s’irrue le vers irrégulier, quelquefois un
-seul dans toute une longue pièce, comme dans _La Maison de ma Mère_,
-_A mes Sœurs_, _Au Poëte prolétaire_, et ce sera (surtout de par ces
-dernières, les plus nombreuses),[11] la famille complète des poëmes
-plus ou moins descriptifs.
-
-Voici ce que, dans une étude précédente abandonnée, me suggéraient
-ces entraînants _irréguliers_ employés par Madame Desbordes-Valmore,
-avec, en une verve différente, un bonheur parfois égal à celui de La
-Fontaine: «Un réseau de poëmes moins ordonnés, mais dont les beautés
-partielles sont peut-être les plus _ad imaginem_ de cette âme.
-Quand il est bien frappé un vers de cette _lyre_, suivant la banale
-expression, cette fois ennoblie, est si intense qu’il se suffit à
-lui-même, et, presque ne pourrait qu’être gêné par le voisinage d’un
-aussi puissant. Il y aurait superfétation, étouffement, comme sur de
-ces orangers replets et redondants qui ressemblent à de vastes boules
-de senteurs, encombrés, presque incommodés qu’ils peuvent être à la
-fois par plusieurs sortes et règnes de végétation et de poussée:
-feuilles, fleurs, fruits nouveaux--et jusqu’à des fruits de deux ans
-s’assurant plus de suavité et de saveur d’un second retour de sève!
-
-Cette clairière de poëmes moins touffus, plus aérés par l’étirement
-_ad libitum_ de la pièce, parfois le vers libre intromis avec une
-aisance qui, chez tout autre serait licence, mais ouvre là visiblement
-comme une prise d’air pour une poitrine oppressée, c’est le vrai
-champ d’évolution, la vraie aire de Valmore. Pas de dilettantisme
-exquis comme de l’y voir et suivre volter, voler, virevolter, courir,
-sourire, mourir... et se reprendre tout innocemment, inconsciemment,
-inconsidérément, d’enrythmie native et d’ingéniosité ingénue, d’où ses
-compositions héritent de ce galbe unique de complication naturelle et
-de simplicité si précieuse.
-
-C’est là que sur la piste infailliblement originale jusqu’en la
-banalité, et captivante même en la niaiserie, éclatent avec plus
-de miracle, se détachent et s’isolent de ses prouesses consacrées
-_inégalables_ par l’arbitre de ces tournois comme le scrutateur
-accompli de tous les creusets d’esthétique théorique: j’ai nommé
-Charles Baudelaire.»
-
-La deuxième famille est toute chantante: _ode_ ou _cantique_,
-_berceuse_ ou _romance_. L’auteur y englobait modestement toute son
-œuvre: «_Quelques chansons méritent-elles que l’on s’occupe de moi et
-que l’on m’admette au livre de la science?_»
-
-L’_Ode_, c’est _Au soleil_, _Au Christ_, _Chant des Mères_, les
-_Oiseaux_, etc. Le _Cantique_, c’est _Prière des orphelins_, _les
-Enfants à la communion_, etc. Les deux _Berceuses_ sont spécifiées
-telles par leurs titres: _Dormeuse_ et _Pour endormir l’enfant_. Et
-il n’y aurait aucunement lieu d’être surpris d’apprendre que cette
-naïve inspirée qui nous avoue: «La musique roulait dans ma tête
-malade, et une mesure toujours égale arrangeait mes idées à l’insu
-de ma réflexion...» _d’apprendre enfin_ qu’elle n’aurait composé
-ses _Dormeuses_ que pour avoir trouvé leur rythme et leurs rimes,
-leur matière et leur manière tout simplement les mieux aptes à faire
-descendre le sommeil.
-
- Sommeil, ange invisible aux ailes caressantes.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Ciel! où prend donc sa voix une mère qui chante
- Pour aider le sommeil à descendre au berceau?
- Dieu mit-il plus de grâce au souffle d’un ruisseau?
-
-Pour les _romances_ qui ne sont point toujours celles que le poëte a
-étiquetées ainsi, et dont les plus belles concertent souvent ailleurs,
-elles sont sans nombre--rarement sans agrément, parfois pleines d’envol.
-
- LES CLOCHES ET LES LARMES
-
- Sur la terre où sonne l’heure,
- Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.
-
- L’orgue sous le sombre arceau,
- Le pauvre offrant sa neuvaine,
- Le prisonnier dans sa chaîne
- Et l’enfant dans son berceau;
-
- Sur la terre où sonne l’heure,
- Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.
-
- La cloche pleure le jour
- Qui va mourir sur l’église,
- Et cette pleureuse assise,
- Qu’a-t-elle à pleurer?... L’amour.
-
- Sur la terre où sonne l’heure,
- Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.
-
- Priant les anges cachés
- D’assoupir ses nuits funestes,
- Voyez aux sphères célestes
- Ses longs regards attachés.
-
- Sur la terre où sonne l’heure,
- Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.
-
- Et le ciel a répondu:
- «Terre, ô terre, attendez l’heure!
- J’ai dit à tout ce qui pleure
- Que tout lui sera rendu.»
-
- Sonnez, cloches ruisselantes!
- Ruisselez, larmes brûlantes!
- Cloches qui pleurez le jour:
- Beaux yeux qui pleurez l’amour!
-
-
- [7] Prière pour lui. --Point d’adieu. --Pressentiment. --Le
- billet. --La vallée. --L’attente. --Amour. --La jalouse. --Je
- ne crois plus. --Abnégation. --Une fleur. --Les fleurs. --Amour
- et charité. --A celles qui pleurent. --Dieu pleure avec les
- innocents. --Dors. --Le mauvais jour. --Veillée. --Un moment.
- --L’Églantine. --A Madame ***. --Madame Emile de Girardin. --Dans
- la rue. --L’absence. --Les roses de Saadi. --La jeune fille et
- le ramier. --La voix d’un ami. --Le secret perdu. --Au livre
- de Léopardi. --L’Esclave et l’oiseau. --Le nid solitaire. --Un
- ruisseau de la Scarpe --Inès. --Loin du Monde. --Hippolyte. --A
- une mère qui pleure aussi. --Quand je pense à ma mère, etc.
-
- La Fileuse et Rêve intermittent d’une nuit triste quoique non en
- hexamètres pourront ressortir à ce groupe.
-
- [8] Le rossignol et la recluse. --Les amitiés de la jeunesse.
- --Plus de chants. --Le billet d’une amie. --L’amour. --L’aumône.
- --Retour dans une église, etc.
-
- [9] Croyance. --Ame et jeunesse. --Prison et printemps. --Jeune
- fille. --Qui sera roi? --Une lettre de femme. --Cigale.
- --L’innocence, etc.
-
- [10] La nuit. --L’isolement. --Le message. --Plusieurs élégies et
- des dialogues. --Le regard. --Les deux peupliers. --Révélation.
- --Pitié. --Détachement. --La crainte. --L’impossible.
- --L’éphémère. --Le convoi d’un ange. --Au médecin de ma mère.
- --L’hiver. --Au revoir. --Les roseaux. --L’augure. --La ronce.
- --L’Église d’Arond. --A madame A. Tastée. --Amour. --Prière pour
- mon amie. --A l’Auteur de Marie. --Le soleil des morts. --Le
- Dimanche des rameaux. --L’ami d’enfance. --La jeune comédienne.
- --Une ruelle de Flandre. --Laisse-nous pleurer. --Les prisons et
- les prières. --Au citoyen Raspail. --L’amie, etc.
-
- Et en vers plus brefs: Son image. --Les deux ramiers, etc.
-
- [11] L’arbrisseau. --Les roses. --La journée perdue. --L’adieu du
- soir. --L’absence. --La fontaine. --L’inquiétude. --Le concert.
- --Le billet. --L’insomnie. --L’imprudence. --La prière perdue.
- --A l’amour. --Les lettres. --La nuit d’hiver. --L’inconstance.
- --A Délie, etc., etc.
-
-
-
-
- IV
-
-
- *
-
-Sur ce sujet de Madame Desbordes-Valmore, j’ai lu les articles et
-le volume de Sainte-Beuve, un article de M. Montégut (remarquable
-par un juste tableau de l’isolement de cette mémoire), la préface
-de M. Lacaussade, l’appendice de M. Hippolyte Valmore. Tous travaux
-intéressants à des valeurs inégales, nourris de faits un peu répétés,
-de documents similaires, d’appréciations simultanées, néanmoins
-éloquents, utiles et nobles. Le volume de Sainte-Beuve est non
-seulement un bel acte, mais une bonne action. On y sent du cœur et de
-l’amour. Après qu’on fut tenté de trouver fastidieuse l’énumération de
-tant de noms vains et obscurs, l’idée qui la suggère au Maître critique
-apparaît touchante: «J’avais songé, dit-il, par une compensation bien
-due à réunir d’autre part autour d’elle, quelques-uns des noms dont
-elle eût le plus à se louer, bon nombre des êtres bienfaisants et
-secourables qu’elle avait rencontrés sur sa route et qui lui avaient
-été une consolation, une douceur et un réconfort au milieu de ses maux.»
-
-Je pense de même que, pour en faciliter l’étude et relever l’éclat, il
-serait désirable de rassembler en un seul ouvrage tous les articles et
-études jusqu’à ce jour consacrés à cette poétique figure.
-
-L’émouvante correspondance révélée par le livre de Sainte-Beuve,
-pourrait aussi en être extraite pour s’unifier, se compléter.
-
-Les brèves pages de Dumas, de Baudelaire, de Banville et de M. Verlaine
-ouvrent des appréciations plus subtiles. Et le sentiment du second,
-dans son expression incisive et pénétrante me paraît encore, pour le
-moment, le plus satisfaisant et le mieux venu.
-
-La résultante de lecture de tous ces beaux essais demeure l’étonnement,
-non de la méconnaissance, mais de l’ignorance publique du détail d’une
-gloire ainsi révolue, puis résolue; enregistrée et muette: une renommée
-sans buccin.
-
-_Gloire_, Lamartine couronnait déjà du mot Marceline attendrie et
-confuse. Et pourtant Baudelaire a beau se révolter et nous crier
-justement: «oubliée par qui, je vous prie? par ceux-là qui ne sentant
-rien, ne peuvent se souvenir de rien.» M. Verlaine lui répond avec
-non moins de justesse: «obscurité apparente, mais absolue.» Et c’est
-un si indéniable fait, au sortir de notre étonnement, qui nous sauve
-du scrupule: comment oser tenter d’accroître une illustration si faite
-et si parfaite?--C’est parce qu’elle est ainsi, décrétée et accréditée
-par ces grands qui la goûtèrent... et moururent, mais forclose à qui
-aime mieux croire qu’aller voir, surtout au prix d’un peu d’étude; et
-pourtant toute pleine de ce qui parle à tous par l’humanité poignante,
-brûlante et pleurante, qu’il faut s’efforcer de rompre et ce silence et
-cette digue, de livrer à ce gave bienfaisant de charité dans la mort
-comme durant la vie, bien des âmes désolées à irriguer et rafraîchir,
-bien des âmes dévorées à ensoleiller et consoler.
-
-Toute œuvre, si grand et légitime qu’ait pu en être l’éclat du vivant
-de l’auteur, n’existe vraiment qu’à dater du jour où le silence
-mortuaire l’ayant ensevelie comme d’une lave refroidie, une curiosité
-éclairée et pieuse en vient retrouver les fragments qui survivent
-aux éruptions et aux cataclysmes. Et la vraie vie des ustensiles
-d’Herculanum n’est-elle pas sous les vitrines où la disponibilité et
-la sinécure de leur silhouette sans usage nous versent à voir et à
-boire tant de rétrospective rêverie. Œuvrons donc de notre mieux pour
-coopérer au livre que requérait Sainte-Beuve quand il écrit: «Je ne
-fais qu’indiquer ici un développement qui sera mieux placé ailleurs,
-et dans le livre que je sollicite.» Car c’est encore le propre de la
-contagieuse ardeur née de cette œuvre, que chaque nouvel adepte brûle
-d’en voir propager le rayonnement, et convoque dans le présent et dans
-l’avenir quiconque peut contribuer à l’étendre.
-
-Mais ce livre tel que le sollicitait l’illustre critique, n’est sans
-doute point faisable. Quel portrait écrit ou peint fût-il réalisé
-jamais qu’au fur des momentanéités de l’individu successivement saisies
-et fixées. Ce livre, ce sera le souhaitable assemblage des études et
-des articles tout à l’heure évoqués, lorsqu’il y en aura eu encore
-beaucoup d’autres, toujours et tous beaux au moins, de leur inclination
-et de leur visée.
-
- ✻
-
-Ce qui me surprend un peu, particulièrement dans Baudelaire et chez M.
-Verlaine, c’est l’exagération de ce reproche: le manque de forme, le
-vice de forme, le contenant du revêtement inégal au contenu du rêve.
-Je cite les textes de ces deux rhéteurs: «Tout ce qui lui manque de ce
-qui peut s’acquérir par le travail... négligence... cahot... trouble...
-parti pris de paresse,» réquisitoire du premier. «Une langue
-suffisante et de l’effort assez pour ne se montrer qu’intéressamment»
-ajoute le second déjà moins injuste, et plus loin reconnaissant à cette
-muse la priorité de rythmes inusités.
-
-Certes, j’entends comme ces maîtres l’entendent, et me fais fort de
-renchérir où il sied; mais là, je m’insurge. La conclusion de M.
-Verlaine est exacte, mais peut-être pas assez ponctuelle. «Sublime
-artiste, sans trop le savoir,» c’est possible; mais aussi, et, je
-veux bien encore, sans le savoir, _merveilleux virtuose_. Guère de
-malignité, presque de rouerie poëtique qui n’ait été inventée ou
-appliquée par cette innocente. L’allitération, ce ressort du vers,
-son élasticité et sa vertèbre, en même temps que sa pulsation et sa
-respiration, la circulation de sa vie depuis sa tête jusqu’à sa rime,
-l’allitération revêche aux balourdes plumes, exquise à la fine pointe
-des styles, dont aucun des élus ne l’a négligée sous peine de priver sa
-poësie du plus idéal de ses trucs et de la plus élégante de ses ailes,
-l’allitération chère à Virgile et surtout à Catulle ne pouvait tirer
-de plus ingénue justification que de sa génération spontanée en cette
-prosodie réputée originelle.
-
- Désenchaîner leurs nuits, _désenchanter_ leurs jours.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Quand celui qui me _fuit_ ne songeait qu’à me _suivre_.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- C’est l’amour qui _fermente_ au fond d’un cœur _fermé_.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Madeleine _insultée_ et comme elle _indulgente_.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Après avoir _souri_, se penche pour _mourir_.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Point de _lait_, point de _lit_... il fallait donc mourir[12]
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Oui, il semble que ces versatiles registres vont des vers tout âme par
-les vers tout nus jusqu’aux mieux ornés.
-
-Qu’est-ce en effet que ceci:
-
- De longs jours sans manteaux, de longs soirs sans lumières,
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- On les croirait[13] poussés par un ange qui vole
- _Qui de leurs blonds cheveux leur souffle une auréole_.
-
-Non seulement je ne reconnais pas là de date impliquant et infligeant
-vis-à-vis d’une génération intermédiaire, avant définitive
-consécration, le discrédit du _passé de mode_; mais j’y démêle de ces
-caractères d’_éternellement déroutant_ qui ne permettent jamais de ne
-plus être de l’avenir.
-
-Exemple:
-
- Et montrent l’autre vie au fond _du souvenir_.
-
-N’est-ce pas bien le contraire de ce qu’on allait dire, qui eût été
-banal, et qui se transforme. Tout comme en cet autre:
-
- Voilà le souvenir au pénétrant _silence_.
-
-que _langage_ eût été moins beau!
-
-J’étendrai jusque-là mon avocasserie de signaler, hors de toute
-inculpation de pastiche et de plagiat de part ni d’autre, mais du seul
-fait d’une de ces fréquentes réverbérations de pensées, sans enquêtes
-de dates, et rien que pour faire ressortir toute l’étendue de ces
-vocalises, des parités d’inspiration de notre poëtesse à de ses grands
-contemporains comme à de leurs brillants neveux. Que dis-je? Combien,
-de coupe et de couleur répercute en ma mémoire classique l’illustre
-strophe:
-
- Source délicieuse en matière féconde,
-
-cette invocation:
-
- Sombre douleur, dégoût du monde,
- Fruit amer de l’adversité
- Où l’âme anéantie en sa chute profonde
- Rêve à peine à l’éternité,
- Soulève ton poids qui m’opprime,
- Dieu l’ordonne, un moment, laisse-moi respirer.
- Ah! si le désespoir, à ses yeux, est un crime,
- Laisse-moi donc la force d’espérer.
-
-Madame Valmore est vraiment le seul poëte dont on puisse parfois
-_inventer_ les pensées sans les connaître et répéter les formules
-sans les avoir ouïes, parce que sa vision--disons sa _voyance_ allait
-_cueillir_ les formes dans le lieu même des idées éternelles,
-
- Ces fruits protégés de mystère.
-
-que même les plus inspirés d’entre les poëtes appesantissent en les
-revêtant fût-ce des plus nobles rhétoriques terrestres.
-
-De là vient que la poësie de cette muse, maintes fois exprime
-l’ineffable où, selon un de ses vers les plus divins:
-
- Où l’adieu d’un jeune ange épancha quelque miel.
-
-Certains de ses morceaux ne rencontrent que dans Hugo leur équivalent
-de souffle et d’allure. Soit le _Soleil lointain_ qui, par places,
-m’apporte comme un fraternel écho de _A Villequier_:
-
- O vie, ô fleur d’orage, ô menace, ô mystère,
- O songe aveugle et beau!
- Réponds! ne sais-tu rien, en passant sur la terre
- Que ta route au tombeau.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Vos pieds sont las, pliez. Dieu vous mettra des ailes
- Et vous pourrez voler[14]
-
-me reporte aussi vers la _Claire_ du même maître, que me rappelle
-ailleurs lointainement
-
- C’est beau la jeune fille
- Qui laisse aller son cœur
- Dans son regard qui brille
- Et se lève au bonheur.[15]
-
-et plus proche
-
- Cette âme où ne tremblait ni repentir ni larme
- Aimait! Aimait! Et puis, comme si quelque charme
- Mis entre elle et le monde eût isolé ses pas,
- Elle errait dans la foule et ne s’y mêlait pas.[16]
-
-avec enfin
-
- Pleurant comme effrayés d’un sort involontaire.[17]
-
-mais la _Mise en liberté_ de Hugo, encore, ne s’envole-t-elle pas tout
-entière de cette strophe troisième de l’_Esclave et l’Oiseau_.
-
- Va retrouver dans l’air la volupté de vivre!
- Va boire les baisers de Dieu qui te délivre!
- Ruisselant de soleil et plongé dans l’amour
- Va-t-en! va-t-en! va-t-en! sauve-toi sans retour!
-
-Oui, chez le Grand Maître et le Grand Père seulement se retrouvent des
-pièces de la tournure de _Croyance_, _Prison et Printemps_, _l’Enfant
-et la Foi_, _Au Revoir_, _aux Nouveau-Nés heureux_, _Ame et Jeunesse_,
-_Jeune fille_.
-
- Va, je n’oublierai plus qu’ils me le rappelaient.
-
-n’est qu’une variation probablement anticipée du
-
- Tu me fais souvenir que j’ai tout oublié.
-
-que Hugo reprend lui-même à son Hernani sous cette forme:
-
- Je ne me souviens plus que d’avoir oublié!
-
-Son:
-
- Je n’ai point d’autre affaire ici-bas que d’aimer.
-
-qui n’est autre que l’antique
-
- _Centum sunt causæ cur ego semper amem._
-
-s’énamoure plus d’une fois chez notre Flamande:
-
- Qu’elle est à plaindre, elle a d’autres soins que l’amour!
-
-Et mieux:
-
- Il faut aimer pourtant; que faire de son cœur?
-
-Tel que Marion de Lorme de son Didier, l’enfant répond, de son ramier:
-«Je l’aime!»
-
- Comme celle qui croit oublier quelque chose.
-
-et
-
- On est étrange, on veut échanger ce qu’on donne
-
-sont de véritables vers d’Hugo. Combien _Le Pauvre_ a de lumineux
-frères dans l’œuvre d’Olympio!--Je rapproche encore:
-
- Où deux êtres unis marchaient,
- Les voilà séparés... mystère!
-
-de
-
- Autrefois inséparables,
- Et maintenant séparés![18]
-
-Ensuite
-
- ... son enfant, seule vie où l’on s’aime
- Qui passe devant nous comme on fut une fois.
-
-de
-
- A chaque pas qu’il fait l’enfant derrière lui
- Laisse plusieurs petits fantômes de lui-même.[19]
-
-Enfin
-
- Buvez en étreignant cette femme penchée
- Sur son fruit.
-
-de
-
- La nourrice au sein nu qui baisse les paupières.[20]
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-O Éva[21]
-
- ... à l’heure où tout est sombre
- Où tu te plais à suivre un chemin effacé,
- A rêver appuyée aux branches incertaines
- Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines,
- Ton amour taciturne et toujours menacé!
-
-voici un écho de ta plainte pourtant sans seconde:
-
- Vous sentiriez alors le besoin de rêver
- De livrer au hasard votre marche incertaine
- De ralentir vos pas au bruit d’une fontaine
- Et de pleurer les maux que je viens d’éprouver.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-_Un Arc de Triomphe_ avec ses
-
- Mille doux cris à têtes noires
-
-n’offre-t-il pas, le paradoxe est fort: quelque mine des ÉMAUX ET
-CAMÉES?
-
-Qu’est-ce que
-
- Une voix seule éteinte en changeait le concert
-
-sinon
-
- Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.[22]
-
-ou réciproquement?
-
- Ne parle pas, je ne veux pas entendre
-
-n’irait-elle pas jusqu’à évoquer _Celle qui est trop gaie_ elle-même?
-Pourquoi non? puisque du même Baudelaire pourrait s’échanger contre
-
- Il est de longs soupirs qui traversent les âges
-
-son plus nerveux et verveux
-
- Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge.
-
-Et, de nos jours
-
- Dis aux petits que les étés sont courts
-
-tinte bien _le chant des oiseaux des courts étés_, de Sully-Prudhomme.
-
-Et pour finir, n’est-ce pas comme une surprenante résonnance
-préventive du lied de Tristan dans Wagner, cette dernière strophe du
-_Dernier rendez-vous_.
-
- Je viendrai, car tu dois mourir
- Sans être las de me chérir
- Et comme deux ramiers fidèles
- Séparés par de sombres jours
- Pour monter où l’on vit toujours
- Nous entrelacerons nos ailes,
- Là les heures sont éternelles.[23]
-
-
- [12] On ne sait ce qu’il faut le plus admirer de la mauvaise
- foi ou de la mauvaise mémoire de certains critiques glosant sur
- ces matières. Je cite pour la curiosité de ce fait, tel passage
- lu récemment sur le sujet d’un volume de poésies: «Ces mots
- s’appellent l’un l’autre en dépit de tout contenu intellectuel
- rien que par la similitude des syllabes, et par une sorte de
- mystérieuse aimantation... Le _réséda_ réside, l’_œillet_ est un
- _œil_ et le _papillon_ est _pape_... Grâce à ses ressources qu’on
- peut justement appeler étonnantes...» En conclusion, l’auteur de
- ce texte paraît donc ignorer que Virgile écrivait entr’autres:
-
- _Amores_ experietur _amaros_
-
- Catulle (ad januam):
-
- Tantum _operire_ soles aut _aperire_ domum
-
- sans omettre dans Victor Hugo:
-
- Comme un _enfant_ qui _souffle_ en un _flocon_ d’écume
- Chaque homme _enfle_ une bulle où se _reflète_ un ciel
-
- et combien d’autres.
-
- [13] Des enfants.
-
- [14] Quand verrons-nous, déjà libres, hommes encor,
- Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre,
- Et nos pieds faits de nuit éclore en ailes d’or.
-
- V. H.--Claire.
-
- [15] Ceux qui n’ont pas connu cette charmante fille
- Ne peuvent pas savoir ce qu’était ce regard
- Transparent comme l’eau qui s’égaie et qui brille
- Quand l’étoile surgit sur l’océan hagard.
-
- V. H.--Claire.
-
- [16] Ailleurs:
-
- La fange des ruisseaux qui consterne mes pas
- Et la foule déserte où tu ne descends pas.
-
- Desbordes-Valmore.
-
- [17] Et qu’elle acceptait peu sa vie involontaire.
-
- V. H.--Claire.
-
- [18][19] Victor Hugo.
-
- [20] Victor Hugo.
-
- [21] Vigny.
-
- [22] Lamartine.]
-
- [23] Alors nous serions morts inséparés, unis à jamais, sans fin,
- sans réveil, sans crainte, sans nom, dans le sein de l’amour,
- livrés à nous-mêmes, ne vivant plus que pour l’amour.
-
- WAGNER.
-
-
- ✻ ✻
-
-Il faudrait bien, bien des pages, encore et toujours des pages pour
-désenfiler toutes les blandices, Baudelaire l’écrit: les _perpétuelles
-trouvailles_ de cette poësie. Même sans parler de ses curiosités
-pittoresques de locutions ou de métaphores, telles que,
-
- Jusqu’au chaume _enlierré_ que j’appelais maison
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Pour un marin qui _trace_ l’onde
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Il voit _rire un jardin_ sur l’étroit cimetière
- Où la lune souvent me prenait à genoux.
- _L’ironie embaumée_ a remplacé la pierre
- Où j’allais, d’une tombe indigente héritière,
- Relire ma croyance au dernier rendez-vous.
-
-Je dis, de cette poësie aux énoncés si touchants et toujours imprévus;
-de ces hirondelles qui sont
-
- Mille doux cris à têtes noires;
-
-non loin de ce rossignol qu’elle dénomme:
-
- Douce horloge du soir au saule suspendue;
-
-de ce bal qui tourne
-
- Dans leur nuit de lumière, et d’encens, et de soie;
-
-de ce médecin de la maison de sa mère, ce docteur ami à qui l’auteur
-écrit
-
- Quand Dieu sous ta figure y désaffligeait l’heure;
-
-de ces fillettes dans un décor de nature qui s’enjolive d’un
-vocabulaire de mobilier vieillot:
-
- Les ruisseaux des prairies
- Font des psychés
- Où, libres et fleuries,
- Les fronts penchés,
- Dans l’eau qui se balance
- Sans se lasser
- Nous allons en silence
- Nous voir passer.
-
-Si féerique mirage que peut-être je ne lui préférerais rien, s’il n’y
-avait encore, et, sans doute par dessus tout, ceci:
-
- SOIR D’ÉTÉ
-
- Un danger circule à l’ombre
- Au chant de l’oiseau
- Qui descend dès qu’il fait sombre
- Se plaindre au roseau.
- Alors tout ce qui respire
- Se prend à rêver,
- Et le ruisseau qui soupire
- Semble l’éprouver.
-
- Partout les nids et les ailes
- Tremblent doucement
- Dénonçant des tourterelles
- L’entretien charmant.
- L’été brûle avec mystère
- Dans les lits en fleurs,
- Des seuls amants de la terre
- Sans blâme et sans pleurs.
-
- Été, si trop jeune encore
- Pour fuir un danger,
- L’enfant rêveur que j’adore
- S’attarde au verger,
- Laisse dans l’errante nue
- Ton charme cruel,
- Et sauve l’âme ingénue
- Du plaisir mortel!
-
-Ce commentaire, point par point, fleur par fleur, pleur par pleur, perle
-par perle, devra être l’œuvre d’un autre, je voudrais du prochain des
-coryphées de ce chœur qui se fera longtemps gloire et joie d’exalter
-cette unique muse. Je fais seulement remarquer ici, en passant, la
-noblesse dont elle sait empreindre l’usage familier du mot _Madame_[24]:
-
- Madame,[25] le plus beau des temples
- C’est le cœur du peuple, entrez-y:
- Le Roi des Rois l’a bien choisi.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Quand vous m’avez écrit tout ce que, femme ou mère
- Écrira de plus doux,
- Je me plaignais, Madame, à cette vie amère,
- Je lui parlais de vous.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Ainsi, Madame, allons, l’augure a trop de charmes
- Pour n’être pas certain;
- Allons! Et dans la nuit tournons nos yeux en larmes
- Vers le soleil lointain.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Distraite de souffrir pour saluer votre âme,
- Voilà mon âme: elle est où vous souffrez, Madame.
-
-Puisse mon travail d’aujourd’hui faciliter la suite que je lui désire,
-de par cette classification que je revendique, et que je crois utile et
-bonne; elle n’était guère plus aisée que celle dont parle le conte de
-fées, de ces duvets de mille couleurs emplissant une chambre, et qu’il
-s’agissait de répartir et de trier. La princesse y parvint pourtant;
-non, à vrai dire, sans des secours féeriques, qui, je crois bien, ne
-m’ont pas fait défaut. Les fées existent toujours. C’est un blasphème
-que de n’y point croire. Elles s’en vengent en ne secondant que ceux
-qui les en prient.
-
-
-Le temps, je le répète, qui sculpte et polit, selon leur dureté et
-leur beauté, ce que nous lui laissons de nos œuvres, ainsi que le flot
-fait des rocs et des falaises, respectera, chaque jour davantage,
-l’œuvre dont nous nous entretenons. Il le témoignera en en déblayant
-les entours et facilitant les approches, quand il aura découvert et
-compris que ce qu’il prenait pour une fragile et friable grève était un
-marbre, et que ce marbre fut ciselé par la nature et l’art associés, à
-l’égal d’un de ces monuments aux si capricieuses arabesques, qu’ils ne
-paraissent point bâtis de main d’homme, mais éclos, en une nuit, de
-quelque rêve, en guise de palais d’Aladin.
-
-Mais s’il fallait qu’un détestable et imprévu désastre détruisît
-l’œuvre en n’en laissant subsister que les parcelles que je vous
-soumets, l’avenir, je n’en doute pas, se pencherait sur elles, tout
-comme nous faisons sur les vers isolés de ce Publius Syrus et de cette
-Sapho qui avaient écrit tant de mimes et de poësies dont il ne reste
-que des débris et des fragments pareils à des pulvérisations d’étoiles.
-
-Ma collection, c’est un herbier--immarcescible. _Je l’ai fait sans
-presque y songer_, aux coups pressés d’une lame émue qu’annotent les
-touches rapides d’un crayon sensible de fasciné. Plus d’ordre et de
-mesure, de pause et de dosage dans le choix sont malaisés et dangereux
-devers cette poësie fugace, et risquent toujours l’excès ou le manque.
-La fleur se fond en rosée ou s’enfuit en papillon.
-
- J’éclos pour m’envoler et je risque mes ailes!
-
-C’est ma cueillette. Le massif, qui est une _forêt mouillée_, de
-combien de larmes! peut fournir cent autres bouquets renouveaux et
-surdivers au gré du style qui rédige et du cœur qui dirige.
-
-Oui ce sont fleurs dont la sève est de sang et le _rorate_ de larmes.
-_Pleurs_ et _Fleurs_ dont l’inconscient virtuose n’a su oser que
-partiellement le magnifique titre, devrait être celui de son édition
-_ne varietur_. A cette double source, le reproche encouru de monotonie
-n’est-il pas vain? Le _chacun son métier_, pour notre ouvrière se
-résolvait en larmes.
-
- Sédentaire à l’église et bornée à ses pleurs
-
-Son œuvre est un éloge des larmes. Celle qui cessait de chanter _parce
-que sa voix la faisait pleurer_, ne devait-elle pas rencontrer les plus
-bouleversants des accents tracés?...
-
-Moi, je me récuse, ou plutôt, j’abdique. A d’autres;
-
- _Quasi cursores vitæ lampada tradunt_
-
-que si l’on requérait pourtant ceux des vers de Madame Valmore que je
-distingue par préciput sans omettre certains cris tels que:
-
- Où va-t-on vers ce qu’on espère?
-
-et
-
- Oh! que l’âme est troublée à l’adieu d’un prestige!
-
-j’élirais entre beaucoup
-
- _Triste comme à ténèbre au milieu de mon âme._
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- _Moi seule en mon chemin et pleurante au milieu_
-
-et
-
- _Comme un fil noir à l’or enlacé tristement._
-
-_Exegi._ Je conclus et clos ces pages qui ont du moins pour elles de ne
-pas ouvrir par «Marceline, Félicité, Joséphe... naquit à...» et sauves,
-j’espère, du vernis souvent un peu boursouflé des faiseurs d’exégèses
-qui semblent croire qu’ils décorent le sujet--au lieu de s’en couronner.
-
-Et je signe... cette _critique_? Dieu m’en garde!--Ce
-_cantique_?...--Je voudrais!
-
-
- ✻ ✻ ✻
-
-Une dernière réflexion pour finir:
-
-D’abord disons que ce qui précède n’a trait absolu qu’à l’édition
-Lemerre, et que les extraits en sont prélevés; cette édition étant,
-jusqu’à ce jour, la seule sur laquelle se puisse exercer une vue
-d’ensemble un peu intégrale. En cela, nous devons trop à son éditeur
-pour pouvoir que le remercier. Nonobstant, et grâce à ce zèle
-communicatif qu’engendre l’œuvre de Madame Valmore, il y a lieu de
-croire que les éditeurs aussi se relaieront dans le futur pour assurer
-toujours plus d’ampleur et d’envergure au geste entier de la poëtesse.
-
-Mais il sied aujourd’hui de constater un fait: l’édition n’est pas
-complète. Et puisque le bon goût qui y présida ne fait pas de doutes et
-que, d’autre part, d’importants fragments, voire de fort belles pièces
-en sont absents, il y a lieu d’attribuer cette lacune à une émotion
-filiale éliminant de parti-pris tout ce qui lui semblait trop avoisiner
-cette double flamme; d’abord la passionnelle, déterminante de tout cet
-embrasement; puis la purifiante par le feu scrupuleux et sacrilège de
-quelque vengeur enfer de vertus:
-
- Expiant, Dieu le veut, le nom de ta maîtresse.
-
-et
-
- Je vois le Purgatoire au fond de ma pâleur
-
-voilà les deux notes qu’il s’agit, sinon d’étouffer, d’assoupir du
-moins.
-
-
-Qu’un _pareil ange_, selon le mot de M. Verlaine se montre plus ou
-moins timoré, bourrelé même, ce n’est qu’une aile de plus dont la
-candeur et la splendeur (plutôt que se voiler de silence imprudent et
-de réserves irrévérencieuses) doivent éclater en la pleine lumière de
-ce feu, lui-même générateur de tout ce buisson ardent, et si solidaire
-de l’amour divin qu’il ne saurait que refleurir et tout droit, en
-paradis.
-
- Seigneur qui n’a cherché votre amour dans l’amour
-
-et jusqu’à ce radieux blasphème
-
- Le ciel illuminé s’emplit de ta présence;
- Dieu te mit devant moi, je compris sa puissance;
- En passant par tes yeux mon âme a tout prévu
- Dieu, c’est toi pour mon cœur; j’ai vu Dieu, je t’ai vu!
-
-La figure de Valmore, loin d’être définitive, s’ébauche à peine. Son
-œuvre est de celles dont la méconnaissance du vivant et l’oubli au
-sortir du trépas composent les deux premières phases d’engendrement
-naturel à la postérité; et qui, pour atteindre leur plein degré de
-manifeste et d’influence, doivent être _retrouvées_, ainsi qu’une
-Pompéï ou des grains de blé endormis renferment des germes de moisson
-en puissance. Rougir pour cette plaintive sublime amante du feu qui
-la dore, serait d’un culte inéclairé, sinon d’une offense aveugle. La
-suprême, décisive et impérissable Valmore doit entrer
-
- Entrer sous ton aile enflammée
- Où l’on entre par le tombeau
-
-dans le temps et l’éternité, je l’ai dit au début, en Anactoria
-chrétienne, en Francesca pardonnée illuminant de son idolâtrie
-innocentée et couronnée un Phaon inconnu, un Paolo mystérieux de qui
-toute la gloire est d’avoir allumé cette ardeur dont elle résume la foi
-et le dogme dans sa magnifique _Croyance_:
-
- Son souffle lissera mes ailes sans poussière
- Pour les ouvrir à Dieu.
- Et nous l’attendrirons de la même prière,
- Car c’est l’éternité qu’il nous faut tout entière,
- On n’y dit plus adieu!
-
-
- [24] Victor Hugo seul, spécialement dans son superbe sonnet à
- Madame Judith Gautier en a fait un titre aussi vraiment royal.
-
- [25] La Reine Marie-Amélie.
-
-
-
-
-APPENDICE
-
-
-J’augure un autre travail de réparation, de répartition et de décor
-dans la future réunion des lettres déjà publiées, entre elles, puis à
-d’inédites. On en tirera une autre clef de ce cœur; clef de cloître,
-clef de voûte, ou du moins clef musicale révélant bien, cette fois, la
-délicieuse définition de Shelley: _Clef d’argent de la fontaine des
-larmes_.
-
-Mon désir d’encadrer un poëme manuscrit de celle que je vénérais me
-mit d’abord en possession d’une ou deux de ses lettres dont le nouveau
-filon d’attendrissement auguste me rendit insatiable jusque là de me
-faire successivement acquérir une centaine de ces autographes (que j’ai
-le bonheur de posséder aujourd’hui), et dirai-je pour quel gros chiffre
-menu qui rendrait surprises et confuses (autant que le purent être
-certains dessins de Millet, si les choses qui ont des larmes ont aussi
-des sourires) ces mêmes lettres qui attendaient le départ, quelquefois
-de longs jours, tout écrites, faute de l’affranchissement de leur
-timbre?
-
-«_C’est un affreux malheur, mais le plus beau malheur possible_» écrit
-quelque part Vigny. Propre chanson pour l’air de cette correspondance,
-indiscontinûment variée sur le _leitmotiv_ plus ou moins lancinant,
-toujours détaché et digne de ce qu’elle y baptise elle-même son
-_parfait tombé d’espoir_. Lisez encore: «_Le malaise que je traîne
-après moi dans tous mes vœux déçus_». Et plus grièvement: «_Les peines,
-la terreur, l’humiliation ne tuent pas, et je vis enfin à travers
-des choses bien blessantes et que j’aurais jugées mortelles._»--«_Je
-ne voudrais pas que mon sort changeât au prix de certaines démarches
-suppliantes qui me rendraient les douceurs accordées d’une amertume
-douloureuse._»--«_Je retourne à souffrir._» concluait-elle dans une
-lettre déjà éditée.
-
- Les rumeurs du jardin disent qu’il va pleuvoir;
- Tout tressaille averti de la prochains ondée.
-
-Ces deux vers de l’auteur devraient épigraphier sa correspondance où
-l’on sent à chaque ligne une spirituelle et naturelle allégresse prête
-à éclore, refoulée par cette trop prochaine ondée des larmes, pour les
-siens, pour les autres,--ah! que si rarement et discrètement pour soi!
-Et cela sans jamais de ton pleurnicheur ni même larmoyant, en une si
-haute tenue de style et d’attitude non voulue que du fait d’une nature
-fière avec modestie, humble avec noblesse.
-
-Ajouterai-je que plus des deux tiers de ces lettres ne sont que de
-jolis placets implorant secours pour plus pauvre que soi. Il semble, et
-l’épistolière le dit, que l’expérience toujours plus aiguë et raffinée
-du malheur, n’ait pour effet que de la gagner plus effectivement et
-affectivement aux endolorissements d’autrui.
-
-De ces pages, il y en a pour de ses amis Tripier-Lefranc, Derains,
-Nairac, Branchu, etc., puis a des illustres: Dumas, Auber, Chaix
-d’Estanges, etc., en lesquels son inlassable zélation rencontre des
-aides. Presque chaque épître enveloppe, disons entortille d’une grâce
-qui se fait chatte quand il s’agit du bien du prochain un petit drame
-de misère adroitement présenté au profit d’un nouvel inconnu; de quelle
-grâce variant à l’infini la courtoisie des formules polies et jolies
-bien savoureuses et surprenantes à relire en notre ère de lettres de
-quête autographiées et pas même signées de la main de la demanderesse.
-
-Voici d’abord des extraits, de mélancoliques, de spirituels:
-
- Ici, madame, tout s’absorbe jusqu’à la mélancolie. C’est un mot
- élégant qui ne passe pas dans une ville de commerce, et vous êtes
- bien bonne de l’avoir lu sur ma figure.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Allez, monsieur, je sais beaucoup de vos peines, et si vous allez
- sur ces tombes d’amour et d’amitié pour être entendu, dites-moi
- quelque chose, je l’entendrai, je crois, car en vérité, la vie
- est souvent triste et isolée comme la mort.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Que je vous sais gré d’y être pour vous mêmes (à Paris,) car
- enfin c’est encore là où on peut choisir ce qui convient le
- mieux aux goûts de l’esprit et de l’humeur. Ici (à Lyon) il faut
- prendre de la boue et des rubans, des rubans et de la boue, c’est
- la carte. L’autre printemps, c’était... affreux; des boulets
- et du sang, du sang et des boulets. Il m’en reste un horrible
- souvenir dans l’âme et dans les nerfs.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Monsieur Dutillœul me dit encore d’obtenir que Bra écrive au
- maire qui l’aime beaucoup; je n’oserai le faire de mon côté que
- si mon cousin m’appuie, car cela me paraît bien hardi pour une
- femme d’écrire à un maire, et de demander des grâces.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Sachez que je viens de recevoir un programme de la fête de Gayant.
- Il sent le gâteau, la bière et le jambon. J’ai eu presque faim en
- le lisant, et il y a bien longtemps que je n’ai eu faim.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Vous m’avez honorée d’un témoignage de votre amitié, _beau pour
- toujours_, cher Monsieur. Vous savez que c’est à cette seule
- condition du _pour toujours_ que mon fils adorait la pomme ou les
- bonbons que je lui donnais.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Vos confitures ont-elles réussi? Moi je manque toutes mes
- romances.
-
-
-Puis, intégralement une de ces belles et simples suppliques de
-recommandation.
-
- Madame,
-
- Je commence par vous demander humblement pardon d’une démarche
- qui n’a d’appui que votre extrême bonté.
-
- Si vous vous étonnez, madame, que sans avoir l’honneur d’être
- connue de vous je me sente assez de courage pour recommander
- quelqu’un à votre sérieux intérêt vous penserez avec raison qu’il
- faut avoir entendu sur votre caractère un récit bien encourageant
- pour avoir enhardi jusque-là mon humilité.
-
- Il a été dit devant moi que monsieur le Duc et madame la
- Duchesse de Luynes n’avaient pas encore arrêté le concierge qui
- doit garder prochainement leur nouvel hôtel.
-
- Si j’étais assez heureuse pour que le pur motif d’obliger une
- honnête famille me fût inspiré par la Providence, qui se sert
- des plus faibles quelquefois pour ses desseins d’ordre et de
- charité, je me féliciterais d’avoir à signaler à madame la
- Duchesse les nommés Roblin, concierges de la maison d’assurance
- et de gaz, rue de Richelieu nº 89. Cette vaste maison devant être
- prochainement démolie laisse un père de famille très probe et
- très intelligent à la triste liberté de chercher un autre asyle.
- Les répondants les plus graves et les plus honorables viendraient
- à l’appui de mon humble supplique près de madame la Duchesse, et
- justifieraient avec empressement les premières paroles portées
- jusqu’à vous, madame, par votre plus humble servante.
-
- Mme DESBORDES-VALMORE.
-
- 89, rue de Richelieu.
-
-
-Ensuite deux lettres, deux placets à Alexandre Dumas. On en admirera le
-tour fémininement fraternel.
-
- _Lyon, le 29 mai 1835._
-
- Je saisis à travers une pluie d’orage, la bonne et belle occasion
- de me rappeler à vous. C’est pour vous rappeler que vous venez
- d’être encore pour moi aussi bon, aussi obligeant que si je le
- méritais. Je ne peux pas vous dire combien je vous sais gré
- d’être obligeant comme un enfant pour les enfantillages de tous
- ces hommes mûrs à moustaches noires ou grises. Ce brave Algérien
- eût été bien heureux de vous devoir (après son sabre) le bouquet
- de cerise qu’il voulait remporter à sa boutonnière; mais il m’a
- avoué qu’il était aussi fier de vos démarches pour lui et de
- votre accueil, que du ruban qu’il croit mériter. Que je vous
- aime donc de l’avoir consolé! et que j’ai à cœur votre gloire,
- votre bonheur en tout! Je vous conjure d’y travailler, de nous
- jeter vos fleurs, vos _Christine_, vos âmes de femmes qui doivent
- vous étouffer. Donnez-moi la joie de vos succès, car je vois bien
- que je n’en aurai jamais d’autre avec vous, et qu’il me sera
- toujours impossible de vous être bonne à rien sur la terre qu’à
- me faire du bien comme vous en avez pris l’habitude.
-
- Soyez heureux!
-
- MARCELINE D. VALMORE.
-
-
- _Paris, 16 août 1837._
-
- Quand vous n’êtes plus là, je ne suis bonne à rien pour moi ni
- pour les autres.
-
- Si vous étiez à Paris, vous prendriez par la main un charmant
- enfant qui n’a ni père ni mère, et que nous avons fait entrer à
- l’Opéra pour jouer des petits génies et des demi-dieux, ce qu’on
- lui fait jouer avec beaucoup de bonté, jusqu’à l’avoir admis aux
- fêtes de Versailles, en Mercure, ce qui l’a rendu à peu près fou
- de joie et de surprise. Mais les demi-dieux _mangent_, et depuis
- son admission (il y a trois mois) dans les classes de MM. Coraly,
- Mérante et Barré, le pauvre orphelin a reçu douze francs, pour
- prix de ses jolies petites jambes.--Vous le prendriez donc par la
- main, j’osais le penser, et vous diriez à M. Dupré, tout-puissant
- sur M. Duponchel, de donner quelque humble appointement à ce
- jeune garçon que nous avons fait monter dans la diligence sur la
- route de Lyon à Paris.
-
- Envoyez-moi deux lignes de votre nom pour que j’ose moi-même
- chercher un appui à cet enfant. Je ne vous demande point pardon
- d’aller vous étouffer de mes prières. A qui voulez-vous que je
- demande de la bonté qui ne se lasse pas? Pas plus que je ne me
- lasse de vous aimer et d’être à vous de tout mon cœur.
-
- MARCELINE VALMORE.
-
-
-Enfin cet étonnant compliment de noces:
-
- A Monsieur Alexandre Wattemart.
-
- Madame Valmore est allée avec empressement pour assister à la
- bénédiction nuptiale.
-
- Il était près de midi. Après le temps de prier et d’attendre, nul
- mariage n’a eu lieu. Quelque obstacle a donc rendu, ce jour-là,
- Notre-Dame-de-Lorette, déserte de cette solennité, sur laquelle
- Madame Valmore appelle toutes les bénédictions du ciel.
-
- Mme VALMORE
-
- _22 février 43._
-
-
-
-
-ESSAI DE CLASSIFICATION
-
-DES MOTIFS D’INSPIRATION
-
-DE LA POËSIE DE MARCELINE DESBORDES-VALMORE
-
-
-
-
- DIVISIONS
-
-
- I.--AMOUR { LES YEUX ET LES PLEURS.
- { LA VOIX.
-
- II.--TENDRESSE-TRISTESSE { PRISONS ET EXILS.
- { _IPSA._
-
- III.--MATERNITÉ
-
- IV.--FOI
-
- { L’AMOUR DES FLEURS
- V.--NATURE { L’AMOUR DE L’EAU
- { LE RYTHME
- { LE SILENCE.
-
- VI.--ÉTERNITÉ.
-
-
-
-
-AMOUR
-
- Amour divin rôdeur glissant entre les âmes.
-
-
- L’heure qui nous sépare, au temps est inutile.
- --
- Enfin le jour se cache et me prend en pitié.
- --
- Tout ce qui manque à ta tendresse
- Ne manque-t-il pas à mes vœux?
- --
- Et le bonheur du souvenir
- Va se confondre encore avec le bonheur même.
- --
- Comme la route au loin se prolonge isolée.
- --
- Je suis seule et là-bas sous de noirs arbrisseaux
- La moitié de mon âme est errante et voilée.
- --
- _J’ai cru respirer l’air qui va nous réunir._
- --
- Forcez-moi de parler, car j’ai peur de mourir.
- --
- «Dans mes ennuis, dit-il, j’ai fait une couronne
- Elle est fanée, hélas! pourtant je te la donne.»
- Je l’ai sentie alors descendre sur mes yeux
- Et je n’y voyais plus; mais sa voix est si tendre...
- Et quand on n’y voit plus, ma mère, on entend mieux.
- --
- J’ai langui sans bonheur, de moi-même arrachée
- --
- Toi qui m’a tout repris jusqu’au bonheur d’attendre
- Tu m’as laissé pourtant l’aliment d’un cœur tendre,
- L’amour et ma mémoire où se nourrit l’amour.
- Je lui dois le passé, c’est presque ton retour.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- C’est là que sans fierté je me révèle encore
- Ma vie est dans ce rêve où tu ne fuis jamais.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Tu t’éveilleras seul dans la foule distraite
- Où des amis d’un jour s’entr’égare l’essaim.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Oui, plus que toi l’absence est douce au cœur fidèle
- Du temps qui nous effeuille elle amortit les ailes.
- --
- L’amour m’enveloppa de ton ombre chérie
- Et malgré la saison l’air me parut brûlant.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Je devinai ton âme, et j’entendis mon cœur.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- L’âme du monde éclaira notre amour.
- --
- Je croyais que les cieux ne donnaient tant d’amour
- Que pour en éclairer une autre âme à son tour.
- --
- Le doute est le seul bien que m’ait laissé le sort.
- --
- Et mon dernier adieu dans les airs s’est perdu.
- --
- Loin de moi, s’il se peut, ma sœur, emportez-moi.
- Mon mal est dans sa vue, et lorsque j’y succombe
- Mon mal doit vous toucher, ce n’est pas le remord.
- --
- Mais tout ce qu’il m’apprend, lui seul l’ignorera.
- --
- Veux-tu? mais ne dis pas que l’heure est trop rapide,
- Veux-tu voir la montagne et le courant limpide,
- Veux-tu venir au pied du grand chêne abattu?...
- --Moi, je ne réponds pas, pour écouter «Veux-tu?»
- «Veux-tu? mais ne dis pas que la lune est cachée,
- Veux-tu voir notre image au bord des flots penchée?
- Ne tremble pas, tout dort, l’oiseau même s’est tu.»
- Et mon refus se meurt en écoutant: Veux-tu?
- --
- Ah! je t’en prie, il ne faut plus venir
- Redemander mon âme presque heureuse.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Je ne t’accuse pas! qui sait si le tombeau
- Sera froid sur mon corps si mon souffle t’effleure.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- L’été, j’attends de toi la grâce des beaux jours
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Chaque désir trahi me rend à la douleur.
- --
- C’est l’orgueil: il sépare, il ressemble à la haine.
- --
- J’ai contemplé longtemps ma mort dans leur bonheur
- --
- Je n’ai plus qu’à subir sa tranquille douceur.
- --
- Tout change, il a changé, d’où vient que j’en murmure?
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Ton nom, comme un écho, lui parlera de moi.
-
- Qu’il soit son seul reproche en ta douleur modeste.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Et ce morne silence où parlent les douleurs.
- --
- On dirait que la mort a passé sur mon cœur.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Quand j’expire à sa porte on ne m’y connaît pas.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Quittez l’envie
- De rappeler le temps où j’ai cru le haïr.
- D’un souvenir si doux l’erreur évanouie
- Laisse au fond de mon âme un long étonnement.
- --
- Pour qu’il soit le bonheur, je l’ai trop attendu.
- --
- Moi, troubler son bonheur? c’est celui qui me reste!
- --
- Quand ton nom _mêlé dans mon sort_[26]
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-[Sidenote: Lien de _Amour_ avec _Éternité_. =Fragment.=]
-
- Prends mon deuil: un pavot, une feuille d’absinthe,
- Quelques lilas d’avril dont j’aimai tant la fleur,
- Durant tout un printemps, qu’ils sèchent sur ton cœur;
- Je t’en prie un printemps; cette espérance est sainte
- J’ai souffert, et jamais d’importunes clameurs
- N’ont rappelé vers moi ton amitié distraite;
- Va! j’en veux à la mort qui sera moins discrète.
- Et je ne serai plus quand tu liras: «Je meurs.»
-
- Porte en mon souvenir un parfum de tendresse.
- Si tout ne meurt en moi, j’irai le respirer.
- Sur l’arbre où la colombe a caché son ivresse
- Une feuille, au printemps suffit pour l’attirer.
- S’ils viennent demander pourquoi ta fantaisie
- De cette couleur sombre attriste un temps d’amour,
- Dis que c’est par amour que ton cœur l’a choisie,
- Dis-leur qu’amour est triste ou le devient un jour;
- Que c’est un vœu d’enfance, une amitié première;
- Oh! dis-le sans froideur, car je t’écouterai!
- Invente un doux symbole où je me cacherai:
- Cette ruse entre nous encor... C’est la dernière.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Contente de brûler dans l’air choisi par toi!
- --
- Si l’amour a des pleurs, la haine a des tourments.
- --
- Parle-moi doucement, sans voix, parle à mon âme.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Altérés l’un de l’autre et contents de frémir
- --
- On a si peu de temps à s’aimer sur la terre,
- Ah! qu’il faut se hâter de dépenser son cœur![27]
-
- --
- Ce bonheur accablant que donne ta présence
- Trop vite épuiserait la flamme de mes jours.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Le même ange peut-être a regardé nos mères
- Peut-être une seule âme a formé deux enfants.
- Oui la moitié qui manque à tes jours éphémères
- Elle bat dans mon sein où tes traits sont vivants.
- --
- _Et comme une fleur sur sa tige
- Je tremblerais sur tes genoux._
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Mais le jour luit, mon rêve tombe,
- Au soleil les rêves ont peur,
- Et les ailes de ma colombe
- Vont seules te porter mon cœur.
- Elle a respiré l’air où j’aime
- Dans mes bras son vol a frémi:
- Triste comme un peu de moi-même
- Caresse-la, mon seul ami!
- --
- Il ne viendra jamais, pourquoi le lui défendre?
- --
- Quand vivre était le ciel--ou s’en ressouvenir!
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Quand mes deux bras s’ouvraient devant ces jours...
- --
- _Pour entr’ailer nos jours d’un fraternel essor_
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Tu ne sauras jamais comme je sais moi-même,
- _A quelle profondeur je t’atteins et je t’aime_,
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- On est étrange, on veut échanger ce qu’on donne[28]
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Née avant toi... Douleur. Tu le verrais peut-être
- Si je vivais trop tard. Ne le fais point paraître,
- Ne dis pas que l’Amour sait compter, trompe-moi:
- Je m’en ressouviendrai pour mourir avant toi:
- --
- Je t’aime comme un pauvre enfant
- Soumis au ciel quand le ciel change
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Je rends les fleurs qu’on me défend.
- --
- Qui doucement essuyait ma pensée
- Du rêve amer qui fait aimer la mort?
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- O jours d’hier, ô jeunesse envolée
- Avant notre âme, autre oiseau gémissant
- --
- _C’est moi qui viens poser mon nom sur ta pensée_
- --
- Toi, ton doux cri pardon qui brisait ma colère,
- A qui le diras-tu, qu’il sache tant lui plaire?
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- N’en cherche plus l’écho c’est moi qui le recèle?
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Mais te créer l’effroi de ma fidélité
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- De ce qui fut à nous emporte le bonheur
- Je n’en avais besoin que quand j’avais un cœur;
- C’est là que je souffrais, c’est là que je suis morte.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Jours fiévreux pleins de bruits que nuls bruits ne défont
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Tu viendras, tu verras, nous pleurerons ensemble:
- C’est là le sort de tout ce que le temps rassemble,
- Comme l’ombre de nous, tu me regarderas,
- Tu verras mieux mon âme, alors tu pleureras.
- Ma plus profonde vie, hélas! que Dieu te garde:
- A travers mon regard que le ciel te regarde
- Comme tu regardais à travers mes cheveux
- Que je laissais déjà retomber sur mes yeux;
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Allez! midi n’est pas l’heure du souvenir
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Et vous direz mon nom en cherchant dans les autres
- --
- C’est le poignard levé qui nous frappe au réveil (le doute)
- --
- Pour se perdre des yeux c’est bien assez du soir
- --
- L’ombre est si belle où m’attire ta main
- --
- Les joyaux n’échauffent point l’âme,
- _Un cheveu qu’on aime est plus fort_.
- --
- Quel démon en chemin
- L’a saisi? c’est qu’il aime, il a trouvé son âme!
- --
- Tu m’as connue au temps des roses
- Quand les colombes sont écloses
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- A l’étonnement de nos âmes
- Tout jetait des fleurs et des flammes
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Nous n’étions mortels qu’à demi
- --
- N’écris pas, je suis triste, et je voudrais m’éteindre,
- Les beaux étés, sans toi, c’est l’amour sans flambeau,
- _J’ai refermé mes bras qui ne peuvent t’atteindre_
- Et frapper à mon cœur, c’est frapper au tombeau.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- _Au fond de ton silence écouter que tu m’aimes_
- C’est entendre le ciel sans y monter jamais.
- --
- Tu n’en sauras rien sur la terre
- Flamme invisible en ton chemin,
- Je vivrai d’un ardent mystère
- Sans avoir rencontré ta main.[29]
-
-
- [26] Ailleurs:
-
- Votre nom seul suffira bien
- Pour me retenir asservie.
- Il est alentour de ma vie.
- _Roulé comme un ardent lien_
-
- [27] Ailleurs:
-
- Il faut aimer pourtant! que faire de son cœur?
-
- [28] Vers d’allure romantique qu’on dirait de Victor Hugo.
-
- [29] Qui rappelle le sonnet d’Arvers.
-
-
-
-LES YEUX ET LES PLEURS
-
- J’ai vécu d’aimer, j’ai donc vécu de larmes!
-
-
- On dirait que le jour est rentré dans ses yeux.[30]
- --
- Et qu’en chantant surtout on est près de pleurer.
- --
- Tes beaux yeux en s’ouvrant un jour à la lumière
- Ont condamné les miens à te pleurer toujours.
- --
- Si tes yeux ont des pleurs, regarde-moi toujours.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Que j’aimais de tes yeux la brûlante douceur!
- --
- ... Oh! l’ange qui pardonne
- Doit regarder ainsi quand il ouvre les cieux.
- --
- Du charme de ses yeux il m’accablait encore.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Que la vie est rapide et paresseuse ensemble
- Dans ma main qui s’égare, et qui brûle et qui tremble
- Que sa coupe est fragile et lente à se briser.
- Ciel! Que j’y bois de pleurs avant de l’épuiser.
- --
- Oui, pour ne les plus voir j’abaisse ma paupière.
- Je m’enfuis dans mon âme et j’ai revu ses yeux!
- --
- Quand ton sein se brisa dans une lutte affreuse
- On ignorait encore qu’il était plein de pleurs.
- --
- Ainsi qui lit trop loin ne voit plus que des larmes.
- --
- Les pleurs silencieux attendent les plus doux
- Ils souffrent sans le dire, ils meurent à genoux.[31]
- --
-
-[avec _Nature_.]
-
- ... Un charme est dans mes pleurs,
- _L’air est chargé d’espoir_, il revient, je le jure.
- --
- Car ce qui nous aima nous le pleurons toujours.
- --
- Ce qui m’a fait pleurer jamais je ne l’oublie.
- Cache-moi ton regard plein d’âme et de tristesse.
- --
- C’était ton regard pur qui répandait sa flamme
- Sur notre plus beau jour réfléchi dans tes yeux.
- --
- Allez, Dieu comptera vos pleurs
- Au fond d’une âme solitaire.
- --
- Que le pleur plein d’un triste charme
- Dont tes chants ont mouillé mes yeux.
- --
- Ainsi pour m’acquitter de ton regard à toi,
- Je voudrais être un monde et te dire: «Prends-moi.»
- --
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Ni ces heures sans nom dans le temps balancées
- Dont les ailes pliaient d’un tel bonheur lassées
- Alors que je laissais pour unique entretien
- Mon regard ébloui s’abriter sous le tien.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Et fondre dans mes yeux quelque doute rêveur.
- --
- Et mon cœur sait la place où je leur dois des pleurs
- --
- _Qu’ils me font mal sur d’autres que les miens_ (les yeux).
- --
- Et Dieu vous bénira qui dans vos chastes yeux
- Infiltra le symbole et la teinte des cieux.
- --
- Laissez tomber sans voix les larmes de mes yeux
- Qui cherchent leur chemin pour arriver aux cieux.
- --
- Quand tout y devient froid, jusqu’aux pleurs de leurs yeux.
- --
- Mais des sanglots lointains dirigent nos adieux
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Et le deuil de la terre encense leur malheur.
- --
- Tout ce qui pleure est beau...
- --
- Bénis soient donc vos pleurs dont l’intérêt s’amasse
- --
-
-[Lien de _Les yeux et les pleurs_ avec _L’amour des fleurs_.]
-
- Dieu vous garde à qui pleure, à qui va de vos charmes
- Humecter sa prière, attendrir ses regrets!
- Inclinez-vous, ce soir, sous les dernières larmes
- Qui s’épanchent sur vous du fond de mes secrets.
-
-
- [30] _D’un mendiant aveugle_--le même qui lui fait ajouter:
-
- Et la voix que j’adore
- Dans ce cœur consolé résonne-t-elle encore?
-
- [31] Vivre dans le feu et les larmes, hélas! ce doit être une
- purification. Je vis ainsi. Ce mot est vrai d’une femme en
- parlant du ciel: «_J’irai sur mes genoux._»
-
- Fragment d’un brouillon inédit.
-
- A rapprocher encore du vers de la couronne effeuillée.
-
- J’y répandrai longtemps mon âme agenouillée.
-
- dont une lettre que je possède varie et fait ainsi hésiter la
- sublime formule
-
- Où toute âme répand sa vie agenouillée
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Mon âme y répandra sa vie agenouillée.
- --
- «Cette vie terrestre est vraiment un exil, cher frère...,
- Pour moi, je t’avoue que j’en passe _la moitié à genoux_.»
-
- Lettre citée par Sainte-Beuve.
-
- Cet événement qui a rouvert toute ma vie et les scènes lugubres
- qui l’ont suivie m’ont jetée dans un si morne abattement que j’en
- suis restée _comme à genoux_.
-
- Lettre inédite.
-
-
-
-
-LA VOIX[32]
-
- ... j’ai peur de ma mémoire,
- _Elle a gardé ta voix qui m’appelle souvent_.
-
-
- [32] Lire toute la pièce _La Voix d’un ami_, tome II page 281.
-
-
- Pour retrouver ma voix qui manque à son oreille
- --
- Et moi, dans un accent qui trouble et qui captive
- Naguère un charme triste est venu m’attendrir.
- --
- Mes lèvres loin de toi retenaient tes accents,
- Et ta voix, dans ma voix, troublait encor mes sens.
- --
- Une nouvelle voix à son oreille est douce.
- --
- Une voix qui réponde aux secrets de sa voix.
- --
- Oh! que j’aimais mon nom dans ta voix argentine.
- --
- Rends-moi le son chéri de cette voix fidèle,
- --
- Dans mon nom qu’il dit tristement
- --
- S’arracher aux accents
- _Que l’on écoute absents_.
- --
- Peut-être un jour sa voix tendre et voilée
- M’appellera sous de jeunes cyprès.
-
-
-
-
-TENDRESSE-TRISTESSE
-
- Mais de nouveaux sentiers s’ouvrent à ma tristesse.
-
-
- Quand les jours sont moins longs cessent-ils de courir?
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Un cœur tendre s’y cache au jour qu’il semble craindre
- --
- A force de bonheur soyez encor plus belle.
- Et qu’au réveil l’amour vous le dise à genoux.
- --
- Le cœur qui vous aima ne peut jamais changer.
- --
- Quand je vous y vois prendre en secret pour vous-même (au miroir)
- Tout le plaisir que l’on goûte à vous voir.
- --
- Votre bonheur me tenait lieu du mien.
- --
- Pour beaucoup d’avenir j’ai trop peu de courage.
- --
- Je vais d’un jour encore essayer le fardeau.
- --
- Et pour d’autres que moi le printemps était beau.
- --
- Sa fuite entre nos bras n’avait plus de passage.
- --
- Il est doux en passant un moment sur la terre
- D’effleurer les sentiers où le sage est venu;
- D’entretenir tout bas son malheur solitaire
- Des discours d’un ami qu’on pense avoir connu.
- --
- Chaque pleur de mes yeux me rappelle son nom.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Cette âme où ne tremblait ni repentir ni larme
- Aimait! aimait! et puis, comme si quelque charme
- Mis entre elle et le monde eut isolé ses pas,
- Elle errait dans la foule, et ne s’y mêlait pas.
- --
- Mot sans faste, mot vrai, lien de l’âme à l’âme. (au revoir)
- --
- Pour aider tes chagrins, j’en ai fait mes douleurs,
- --
- Que vous soyez pour nous la charité qui pleure
- Ou la muse qui chante afin d’arrêter l’heure
- Ou la femme rêveuse au bord de son miroir
- Vous êtes toujours vraie et toujours belle à voir.
- --
- L’âpre misère enfin, cette bise inflexible
- Qui détruit lentement ce que Dieu fit sensible.
- --
- Enfant plein de musique et de mélancolie.[33]
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Tout est dans ce beau livre écrit avec des flammes
- Reliquaire d’amour qui fait rêver les femmes.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Non la vierge allaitante et ruminant le ciel
- N’a pas souri plus vierge aux mains de Raphaël.
- --
- Léopardi, doux Christ oublié de son père,
- Altéré de la mort sans le ciel qu’elle espère
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- _Ne pas consoler l’ange attristé dans son cœur._
- --
- C’est beau la jeune fille
- Qui laisse aller son cœur
- Dans son regard qui brille
- Et se lève au bonheur.
- --
- Oui la vie est malade avant que tu l’effleures.
- --
- Car on dirait que créés pour souffrir
- Nous ne pouvons qu’à peine être heureux sans mourir.
- --
- La fange des ruisseaux qui consterne mes pas,
- Et la foule déserte, où tu ne descends pas.
-
-
- [33] Brizeux--avec cette transposition de son œuvre et de sa
- _Marie_.
-
-
-
-
-PRISONS ET EXILS
-
- L’anneau tombé gêne encore pour courir.
-
-
-[=Fragment=]
-
- C’est que l’exil est triste; il fait rêver l’enfance,
- Le jeune voyageur n’a d’ami que le ciel;
- Il erre sans asile, il pleure sans défense
- Comme un oiseau perdu loin du nid paternel;
- Son ramage se change en plaintes douloureuses;
- _Des oiseaux inconnus les cris le font frémir_
- Et même en retournant sur des routes heureuses,
- S’il veut chanter, longtemps il semble encore gémir.
- A ses regrets en vain la patrie est rendue
- L’orage a dispersé la couvée éperdue,
- Les frères sont partis; le nid vide est tombé;
- En s’envolant, peut-être un d’eux a succombé;[34]
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Voilà sur son chapeau sa guirlande encor verte
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Que devient l’infortune à la fuite imprévue
- D’un ami distrait ou honteux?
- --
- Qui n’a quelque pitié des brebis voyageuses
- Laissant à quelque haie un peu de leur toison.
- Oh! que de fils brisés dans ma trame affaiblie,
- Que d’adieux recélés dans le fond de mon cœur!
- --
- Ainsi, mon Dieu, sur la route lointaine
- Semez vos dons à mon cher voyageur!
- Ne souffrez pas que quelque voix hautaine
- Sur son front pur appelle la rougeur.
- Que ma prière en tout lieu le devance!
- Dieu! Que pas un ne le nomme étranger!
- Aidez son cœur à porter notre absence
- Et que parfois le temps lui soit léger!
- --
- Et le vieux prisonnier de la haute tourelle
- Respire-t-il encore à travers les barreaux?
- Partage-t-il toujours avec la tourterelle
- Son pain qu’avaient déjà partagé ses bourreaux?
- --
-
-[=Fragment=]
-
- Cette fille de l’air à la prison vouée
- Dont l’aile palpitante appelait le captif,
- Était-ce une âme aimante au malheur envoyée?
- _Était-ce une espérance au vol tendre et furtif?_
- Oui: si les vents du nord chassaient l’oiseau débile,
- L’œil perçant du captif le cherchait jusqu’au soir;
- De l’espace désert voyageur immobile
- Il oubliait de vivre; il attendait l’espoir,
- _Car toujours, jusqu’au terme où nous devons atteindre
- Jusqu’au jour qui n’a plus pour nous de lendemain,
- Le flambeau de l’espoir vacille sans s’éteindre
- Comme un rayon qui part d’une immortelle main._[35]
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Doux crime d’un enfant, clémence aventureuse.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-[=Fragment=]
-
- La liberté, ma fille, est un ange qui vole.
- Pour l’arrêter longtemps la terre est trop frivole.
- Trop d’encens lui déplaît, trop de cris lui font peur;
- Elle étouffe en un temple, et sa puissante haleine
- Qui cherche les parfums et l’air pur de la plaine
- Rafraîchit en passant le front du laboureur.
- On dit qu’elle descend rapide, inattendue;
- Que son aile sur nous repose détendue...
- Hélas! où donc est-elle? En vain j’ouvre les yeux;
- Loin, bien loin des palais, au toit du pauvre même
- Où l’on travaille en paix, où l’on prie, où l’on aime
- Où l’indigence obtient une obole et des pleurs,
- La déesse en silence aime à jeter ses fleurs.
- Les fleurs tombent sans bruit, et, de peur de l’envie,
- On les effeuille à Dieu qui dit: «_Cache la vie_».[36]
- Ainsi priez, ma fille, et marchez près de moi.
- Un jour tout sera libre, et Dieu seul sera roi.
- --
- Dieu laissez-moi goûter la halte commencée;
- Dieu laissez-moi m’asseoir à l’ombre du chemin
- Mes enfants à mes pieds, et mon front dans ma main.
- Défendez aux chemins de m’emmener encore
- --
- Un ami me parlait et me regardait vivre!
- Alors c’était mourir... Ma jeune âme était ivre
- _De l’orage enfermé dont la foudre est au cœur_.
- Il eut mit tout un jour à comprendre une larme
- De nos printemps égaux lui seul portait les fleurs.
-
-
- [34] A rapprocher des vers de la pièce _A mes enfants_,
- page 135.
-
- Quand j’emportai vos jours vers un ciel sans chaleur.
-
- [35] Ailleurs.
-
- Et que l’espoir filtre toujours au fond de la joie écoulée.
-
- [36] Ami cache ta vie et répands ton esprit
-
- V. H.
-
-
-
-
-_IPSA_
-
- D’avance je traînais les maux qui m’attendaient.
-
-
- Qui ne veut rien du Temps, mais qui craint sa vitesse
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Et je ne fus jamais à demi malheureuse.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Qu’il est beau, le miroir qui double ce qu’on aime,
- _Ce portrait qui se meut_...
- --
- Toi que dans le fond des chaumières
- On appelle avant de mourir,
- Pour aider une âme à souffrir
- Par ton exemple et tes prières
- . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Oh! donne-moi tes cheveux blancs,
- Ta marche pesante et courbée
- _Ta mémoire enfin absorbée_
- --
- Vois-tu d’un cœur de femme il faut avoir pitié,
- Quelque chose d’enfant s’y mêle à tous les âges.
- --
- C’est qu’ils parlaient de toi, quand loin du cercle assise,
- Mon livre trop pesant tomba sur mes genoux;
- C’est qu’ils me regardaient quand mon âme indécise
- Osa braver ton nom qui passait entre nous.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Quel effroi de ramper au fond de sa mémoire
- D’ensanglanter son cœur aux dards qui l’ont blessé
- _De rapprendre un affront que l’on crut effacé_
- Que le temps... que le ciel a dit de ne plus croire
- _Et qui siffle aux lieux même où la flèche a passé_!
- --
- Et j’ai hâte, et j’ai peur d’amasser les instants
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Tout ce que j’aime est frêle et meurt, et pour vous suivre,
- Mes chers anneaux brisés, mon cœur se brisera.
- --
-
-[Lien avec l’_Amour du Silence_.]
-
- J’ai soif d’un frais oubli, d’une voix qui pardonne,
- D’amour, d’un long silence écoulé sans effroi
- --
- Et quand je vacillais, luciole éphémère.
- --
- S’en aller à travers des pleurs et des sourires
- Achever par le monde un sort amer et pur,
- User sa robe blanche, et, pour une d’azur,
- En laisser les lambeaux aux ronces des martyres,
- C’est ma vie. Un roseau semble plus fort que moi,
- Je ne m’appuie à rien que je ne tombe à terre,
- Et je chante pourtant l’ineffable mystère
- Qui de mon cœur trahi fait un cœur plein de foi.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Ils ont soufflé loin d’eux mes mobiles revers.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Ville austère où j’appris à pleurer,
- Où j’apportais un cœur si tendre à déchirer.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Au milieu de leurs jours inoffensive et frêle
- Mort, oublieuse Mort, je passe sous votre aile
- Et je n’alourdis pas mon vol de haine...
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-[=Fragment=]
-
- Vraiment le pardon calme à défaut d’espérance
- Il détend la colère; _on pleure, on apprend Dieu_,
- _Dieu triste_, comme nous voyageur en ce lieu,
- Et l’on courbe sa vie au pied de sa souffrance.
- Ceux qui m’ont affligée en leurs dédains jaloux
- Ceux qui m’ont fait descendre et marcher dans l’orage
- _Ceux qui m’ont pris ma part de soleil et d’ombrage_
- Ceux qui sous mes pieds nus m’ont jeté leurs cailloux,
- N’ont-ils pas leurs ennuis, leurs jaloux, leurs alarmes,
- Leurs pleurs, pour expier ce qu’ils m’ont fait de larmes?
- Quoi donc! aux durs sentiers qu’on a tous à courir
- Seigneur, ne faut-il pas mourir et voir mourir?
- N’est-ce pas au tombeau que cheminent leurs peines,
- _Leurs enfants, leurs amours qui rachètent leurs haines_?
- Oh! qui peut se venger? oh! par notre abandon[37]
- Seigneur, par votre croix dont j’ai suivi la trace,
- Par ceux qui m’ont laissé la voix pour crier grâce,
- Pardon pour eux! pour moi! pour tous! pardon! pardon!
- --
- Seigneur un cheveu de nous-même
- Est si vivant à la douleur.
- --
- Vous surtout que je plains si vous n’êtes chéries
- Vous surtout qui souffrez, je vous prends pour mes sœurs
- C’est à vous qu’elles vont mes lentes rêveries,
- Et de mes pleurs chantés les amères douceurs[38]
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Tant que l’on peut donner on ne veut pas mourir.
- --
- Pour me plaindre ou m’aimer je ne cherche personne
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Dans le fond de mon cœur je renferme mon sort
- --
- Tout le concert se tenait dans mon âme
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Le front vibrant d’étranges et doux sons
- Toute ravie et _jeune en solitude_
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- J’étais l’oiseau dans les branches caché,
- S’émerveillant tout seul, sans qu’il se doute
- Que le faneur fatigué qui l’écoute
- Dont le sommeil à l’ombre est empêché
- S’en va plus loin tout morose et fâché.
- --
- De vous dont l’esprit pur, dont la grâce rêveuse
- Dont les regards charmants
- Ont versé leurs rayons sur moi _pâle couveuse
- D’immobiles tourments_
- --
- J’ai dit ce que jamais femme ne dit qu’à Dieu,
- --
- Facile à me créer des thèmes ravissants
- J’ai chanté comme vrais bien des bonheurs absents
- --
- Le jour douteux et blanc dont la lune a touché
- Tout ce ciel que je porte en moi-même caché.
- --
- Que mon nom ne soit rien qu’une ombre douce et vaine
- Qu’il ne cause jamais ni l’effroi ni la peine
- Qu’un indigent l’emporte après m’avoir parlé
- Et le garde longtemps dans son cœur consolé.
-
-
- [37] Ailleurs:
-
- Jette donc loin tes colères
- Contre _d’innocents ingrats_
- Le flambeau dont tu t’éclaires
- Te voit si tendre en mes bras.
- Cesse d’essayer ta haine,
- Faite pour la mépriser,
- _C’est perdre à river ta chaîne
- La force de la briser_.
-
- [38] Plus bas:
-
- Si vous n’avez le temps d’écrire aussi vos larmes.
-
-
-
-
-MATERNITÉ
-
-ET
-
-ENFANCE
-
- La mère, n’est-ce pas un long baiser de l’âme?
- Un baiser qui jamais ne dit non, ni demain.
-
-
- Confiants, vous dansez quand votre mère chante
- Son baiser nous délasse et nous mène au sommeil.
- Sans prévoir que souvent la voix qui nous enchante
- Va prier dans les pleurs jusqu’à votre réveil.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Et je sentais naître ma fille
- Dans mon sein tout blessé des flèches du malheur.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-[Lien avec le _Rythme_.]
-
- Moi seule en vous berçant d’amour, de mélodie
- Je vous inoculai ma douce maladie.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Je vous aide à m’aimer autant que je vous aime.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-[Lien avec _Prisons et Exils_.]
-
- Un jour vous serez seuls par la sentence amère
- Qui sépare de force entre eux les voyageurs.
- --
- Un bouquet de cerise, une pomme encore verte,
- C’étaient là des festins savourés jusqu’au cœur.
- --
-
-[Lien avec l’_Amour de l’eau_. =Fragment.=]
-
- Entre les cailloux bleus que mouillent le grand puits.
- De sa fraîcheur lointaine il lave encor mon âme
- Du présent qui me brûle il étanche la flamme,
- _Ce puits large et dormeur au cristal enfermé_
- Où ma mère baignait son enfant bien-aimé.
- Lorsqu’elle berçait l’air avec sa voix rêveuse
- Qu’elle était calme et blanche, et paisible le soir
- Désaltérant le pauvre assis, comme on croit voir
- Aux ruisseaux de la bible une fraîche laveuse!
- Elle avait des accents d’harmonieux amour
- Que je buvais du cœur en jouant dans la cour.
- Ciel! où prend donc sa voix une mère qui chante
- Pour aider le sommeil à descendre au berceau?
- Dieu mit-il plus de grâce au souffle d’un ruisseau?
- Est-ce l’Eden rouvert à son hymne touchante,
- _Laissant sur l’oreiller de l’enfant qui s’endort
- Poindre tous les soleils qui lui cachent la mort_?
- Et l’enfant assoupi sous cette âme voilée
- Reconnaît-il les bruits d’une vie écoulée?
- _Est-ce un cantique appris à son départ du ciel
- Où l’adieu d’un jeune ange épancha quelque miel?_
- Merci, mon Dieu. Merci de cette hymne profonde
- Pleurante encore en moi dans les rires du monde
- Alors que je m’assieds à quelque coin rêveur
- _Pour entendre ma mère en écoutant mon cœur_:
- Ce lointain au revoir de son âme à mon âme
- Soutient en la grondant ma faiblesse de femme.
- Comme au jonc qui se penche une brise en son cours
- A dit: «Ne tombe pas. J’arrive à ton secours.»
- Elle a fait mes genoux souples à la prière...
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Triste de me quitter, cette mère charmante
- Me léguant à regret la flamme qui tourmente
- Jeune, à son jeune enfant tendit longtemps sa main,
- Comme pour le sauver par le même chemin.
- Et je restai longtemps, longtemps sans la comprendre,
- Et longtemps à pleurer son secret sans l’apprendre,
- A pleurer de sa mort le secret inconnu
- _Le portant tout scellé dans mon cœur ingénu_
- Ce cœur signé d’amour comme sa tendre proie,
- Où pas un chant mortel n’éveillait une joie.
- On eût dit à sentir ses frêles battements
- Une montre cachée où s’arrêtait le temps.
- On eût dit qu’à plaisir il se retînt de vivre.
- Comme un enfant dormeur qui n’ouvre pas son livre
- Je ne voulais rien lire à mon sort, j’attendais;
- Et tous les jours levés sur moi, je les perdais.
- _Par ma ceinture noire à la terre arrêtée_
- Ma mère était partie et tout m’avait quittée,
- Le monde était trop grand, trop défait trop désert
- _Une voix seule éteinte en changeait le concert_
- Je voulais me sauver de ces dures contraintes
- J’avais peur de ses lois, de ses mots, de ses craintes
- Et ne sachant où fuir ses échos durs et froids,
- Je me prenais tout haut à chanter mes effrois.[39]
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- --
- Oui l’enfance est poëte. Assise ou turbulente
- Elle reconnaît tout empreint de plus haut lieu,
- L’oiseau qui jette au loin sa musique volante
- Lui chante une lettre de Dieu.
- Ma sœur, ces jours d’été nous les courrions ensemble,
- Je reprends sous leurs flots ta douce main qui tremble,
- Je t’aime du bonheur que tu tenais de moi.
- Et mes soleils d’alors se rallument sur toi.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- --
- Elle n’a plus d’enfant, sa tendresse est déserte!
- Plus un rameau qui rit, plus une branche verte,
- Plus rien. Les seules fleurs qui s’ouvrent sous ses pas
- Croissent où les vivants ne les dérobent pas.
- --
-
-[=Fragment=]
-
- Ces beaux enfants si fiers d’entrer dans nos orages,
- Rêvant leurs horizons, leurs jardins, leurs ombrages,
- Moi, quand je les vois rire à ce prisme trompeur
- Je veux rire et je _fonds en larmes dans mon cœur_[40]
- Et vous, n’avez-vous pas de ces pitiés profondes
- Qui vous percent le sein comme feraient les ondes
- En creusant goutte à goutte un caillou. Mille fois
- J’ai voulu les instruire et j’ai gardé ma voix.
- Que fait la chèvre errante au rocher suspendue
- Qui rêve et se repent de sa route perdue?
- Ose-t-elle effrayer, penchés sur le torrent,
- Les chevreaux pris aux fleurs qu’emporte le courant?
- Qu’irions-nous raconter à leur jeunes oreilles?
- Que _sert d’en soulever les couronnes vermeilles
- Dont il plaît au printemps d’assourdir leur raison_?
- Ils ont le temps, pas vrai? Tout vient dans sa saison.
- Oh! laissons-les aller sans gêner leur croissance.
- Oh! dans leur _vie à jour_[41] n’ont-ils pas l’innocence
- Au pied d’un nid charmant parle-t-on d’oiseleur?
- _Tournons-les au soleil et restons au malheur!_
-
-[Lien avec _Foi_.[42]]
-
- Ou plutôt suivons-les: quelle que soit la route
- Nous montons, j’en suis sûre, et jamais je ne doute;
- J’épèle, comme vous avec humilité
- Un mot qui contient tout, poëte: Éternité!
- _De chaque jour tombé mon épaule est légère,
- L’aile pousse et me tourne à ma nouvelle sphère_[43]
- A tous les biens ravis qui me disent adieu
- Je réponds doucement: «Va m’attendre chez Dieu!»
- Qu’en ferais-je après tout de ces biens que j’adore
- Rien que les adorer, rien que les perdre encore!
- J’attends. Pour ces trésors donnés, repris si tôt.
- Mon cœur n’est pas éteint: il est monté plus haut.
- --
- Écoliers de ce temps, troupe alerte et bruyante
- Où sont-ils vos présents jetés à l’eau fuyante,
- Le livre ouvert, parfois vos souliers pour vaisseaux
- Et vos petits jardins de mousse et d’arbrisseaux?
- --
- Et leur timbre profond d’où sort l’entretien sûr. (les parents)
- --
- Beau jardin si rempli d’œillets et de lilas
- Que de le regarder on n’était jamais las.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Pour atteindre un rameau de ces calmes séjours
- Qui souple s’avançait et s’enfuyait toujours:
- Que de fois suspendus aux frêles palissades
- Nous avons savouré leurs molles embrassades.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Nous faisions les doux yeux aux roses embaumées
- Qui nous le rendaient bien, contentes d’être aimées!
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- C’était la seule porte incessamment ouverte
- Inondant le pavé d’ombre ou de clarté verte
- Selon que du soleil les rayons ruisselants
- Passaient ou s’arrêtaient aux feuillages tremblants.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-[=Fragment=]
-
- On ne saura jamais les milliers d’hirondelles
- Revenant sous nos toits chercher à tire d’ailes
- Les coins, les nids, les fleurs et le feu de l’été
- _Apportant en échange un goût de liberté_.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- C’était vous! D’aucuns nœuds vos mains n’étaient liées,
- Vos petits pieds dormaient sur les branches pliées
- Toute libre dans l’air où coulait le soleil
- Un rameau sous le ciel berçait votre sommeil
- Puis le soir on voyait d’une _femme étoilée
- L’abondante mamelle à vos lèvres collée_.
- Et partout se lisait dans ce tableau charmant
- _De vos jours couronnés le doux pressentiment_.
- De parfums, d’air sonore incessamment baisée
- Comment n’auriez-vous pas été poétisée?
- _Que l’on s’étonne donc de votre amour des fleurs!_
- Vos moindres souvenirs nagent dans leurs couleurs
- Vous en viviez, c’étaient vos rimes et vos proses
- Nul enfant n’a jamais marché sur tant de roses!
- Mon Dieu s’il n’en doit plus poindre au bord de mes jours
- Que sur ma sœur de Flandre il en pleuve toujours.
- --
- Vois, si tu n’a pas vu, la plus petite fille
- S’éprendre des soucis d’une jeune famille
- _Éclore à la douleur par le pressentiment_
- Pâlir pour sa poupée heurtée imprudemment
- Prier Dieu, puis sourire en berçant son idole
- Qu’elle croit endormie au son de sa parole:
- _Fière du vague instinct de sa fécondité
- Elle couve une autre âme à l’immortalité._
- Laisse-lui ses berceaux: ta raillerie amère
- Éteindrait son enfant... Tu vois bien qu’elle est mère!
- --
- Je ne dis rien de toi, toi, la plus enfermée
- Toi _rentrée en mon sein_[44]
- --
- Vos longs soleils, votre ombre, et vos vertes fraîcheurs.
- Où les anges riaient dans nos vierges délires
- Où nos fronts s’allumaient sous de chastes rougeurs.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- O mes amours d’enfance, ô mes chastes amours!
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- O vous dont les miroirs se ressemblent toujours!
- --
- Qui, lorsque l’insomnie ouvrait mes yeux dans l’ombre
- Me faisait des tableaux plus doux que le sommeil?
- --
- La réputation commence avec la vie.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Vieux, va t’asseoir paisible au banc du souvenir.
- --
- Mes jours purs sous tes traits repassent devant moi.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- _Mon cœur a fait le tien, il s’y renfermera_
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- _Que tes cheveux sont doux étends-les sur mes larmes_
- Comme un voile doré sur un noir souvenir!
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Qu’un si petit visage enferme de portraits:
- De tout ce que j’aimais tu m’offres quelques traits
- Que d’anges envolés sans pouvoir les décrire
- Dans ton sourire errant reviennent me sourire!
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Quand on me leva seule et comme trop légère...
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- O femme aimez-vous par vos secrets de larmes,
- _Par vos devoirs sans bruit où s’effeuillent vos charmes_;
- Après vos jours d’encens dont j’ai bu la douceur
- Quand vous aurez souffert appelez-moi: ma sœur!
- --
- Car au soleil couchant du fond de leurs familles
- Glissaient au rendez-vous les plus petites filles
- Pareilles aux ramiers que l’on se plaît à voir
- S’abattre et s’étaler au bord de l’abreuvoir
- Dans le gravier qui brille étaler leur plumage
- Et roucouler entre eux leur bonheur sans nuage
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Et quand vient me chercher le rêve aux longues ailes
- --
- Et je devins confuse en pesant mon devoir
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-[=Fragment=]
-
- Nous qui portons les fruits sur la terre où nous sommes
- Si fortes pour aimer, nous tendres sœurs des hommes
- O mères, pourquoi donc les mettons-nous au jour,
- Ces tendres fruits volés à notre ardent amour?
- A peine ils sont à nous qu’on veut nous les reprendre
- O mères, savez-vous ce qu’on va leur apprendre?
- A trembler sous un maître, à n’oser, par devoir,
- Qu’une fois tous les ans demander à nous voir,
- A détourner de nous leurs mémoires légères.
- Alors que sauront-ils? Les langues étrangères,
- Les vains soulèvements des peuples malheureux,
- Et les fléaux humains toujours armés contre eux.
- C’est donc beau? Mais le temps saurait les en instruire,
- _Candeur de mon enfant on va bien vous détruire!_
- --
- Dire qu’il faut ainsi se déchirer soi-même,
- Leur porter son enfant, seule vie où l’on s’aime,
- Seul miroir de ce temps où les yeux sont pleins d’or
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Son enfant! ce portrait, cette âme, cette voix,
- Qui passe devant nous comme on fût une fois
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Ses longs cheveux cendrés que je baisais toujours[45]
- Sans savoir que ce fût le livre de ces jours.
- Tu baiseras les miens si l’amour me les donne,
- Si tu sais où j’ai pris cette grave couronne.
- --
-
-[=Fragment=]
-
- Vous du moins Vierge blanche immobile et soumise
- Et seule au bord de l’eau pensivement assise,
- Les mains sur votre cœur et vos yeux sur mes yeux,
- Parlez-moi, Vierge mère, ô parlez-moi des cieux!
- Parlez! vous qui voyez tout ce que j’ai dans l’âme.
- Vous en avez pitié puisque vous êtes femme.
- Cet _amour des amours_ qui m’isole en ce lieu
- Ce fut le vôtre; eh bien, parlez-en donc à Dieu!
- Sans reproche, sans bruit, douce reine des mères,
- Cachez dans vos pardons mes révoltes amères,
- _Couvrez-moi de silence_, et relevez mon front
- Baissé sous le chagrin comme sous un affront.
- --
- O champs paternels hérissés de charmilles
- Où glissent le soir des flots de jeunes filles
- --
- Et si tendre et si mère! et si semblable à Dieu!
-
-
- [39] A rapprocher comme vision terrestre de la dernière pièce
- des poésies posthumes.
-
- [40][42] Ailleurs.
-
- Mystérieux sanglot dont les pleurs sont en nous.
-
- [41] Ailleurs.
-
- L’enfant _dont le cœur est à jour_.
-
- [43] Les vers suivants qu’il eût fallu ranger sous ce chef ont
- été maintenus ici pour ne pas dénombrer ce sublime fragment.
-
- [44] Inès--sa fille morte.
-
- [45] Ailleurs.
-
- Vos lauriers m’alarmaient à l’ardeur des flambeaux
- Ils cachaient vos cheveux que j’avais faits si beaux!
-
-
-
-
-FOI
-
- Mon Dieu, je n’ose plus aimer qu’à vos genoux.
-
-
- La prière m’offrit sa douceur imprévue.
- --
- Et le pardon qui vint un jour de pénitence,
- Dans un baiser de paix redorer l’existence.
- --
-
-[=Fragment=]
-
- Et Dieu nous _unira d’éternité_. Prends garde!
- Fais-moi belle de joie! et quand je te regarde,
- Regarde-moi, jamais ne rencontre ma main
- Sans la presser. Cruel! on peut mourir demain,
- Songe donc! Crains surtout qu’en moi-même enfermée,
- Ne me souvenant plus que je fus trop aimée
- Je ne dise, pauvre âme oublieuse des cieux
- Pleurant sous mes deux mains, et me cachant les yeux:
- «_Dans tous mes souvenirs je sens couler mes larmes_;
- Tout ce qui fit ma joie enfermait mes douleurs;
- Mes jeunes amitiés sont empreintes des charmes
- Et des parfums mourants qui survivent aux fleurs.»
- --
- Car j’ai là comme une prière
- Qui pleure pour lui nuit et jour;
- C’est la charité dans l’amour,
- Ou c’est sa parole première.
- Qu’elle enfermait d’âme et de foi.
- Sa voix jeune et si tôt parjure.
- J’en parle à Dieu sans son injure
- Pour que Dieu l’aime autant que moi.
- --
- Puis entre Dieu qui juge et ma crainte éblouie
- Il étendra sa main
-
- Ce nœud tissu par nous dans un ardent mystère
- Dont j’ai pris tout l’effroi,
- Il dira que c’est lui, si la peur me fait taire;
- Et s’il brûla son vol aux flammes de la terre,
- Je dirai que c’est moi.
- --
- Non qu’en frappant sur moi l’éternité s’apaise
- --
- Partout quelque oiseau chante au fond de mon sommeil
- Naguère quand leurs traits dans l’ombre m’ont touchée
- Je m’en allai vers Dieu; j’y retourne aujourd’hui
- Car sa main est pour tous, et je m’y sens cachée.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Et sous cette main qui délivre
- J’entrerai _comme tous_ aux cieux.
- Là leur or ne pourra les suivre;
- Moi je n’y porterai qu’un livre
- _Fermé maintenant à leurs yeux_.
- Ce livre, ce cœur plein d’orages
- Plein d’abîmes et plein de pleurs
- Déchiré dans toutes ses pages
- Dieu, sauveur de tous les naufrages
- Aura la clef de ses douleurs.
- --
-
- D’où vient, sinon d’en haut cette lumière étrange
- _Dans les moments profonds que nous ouvre le sort_.
- --
- Sur la terre où rien n’est durable
- Que d’espérer.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Dites moi si dans votre monde
- La mémoire est calme et profonde.
- --
- J’ai levé mes deux mains entre vous et ma crainte
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Je fuyais. Mais, Seigneur! votre incessante flamme
- Perçait de mes détours les fragiles remparts
- Et dans mon cœur fermé rentrait de toutes parts.
- --
- Quand plus rien ne s’allume aux sombres horizons
- Et que la lune marche à travers un long voile
- O Vierge! ô ma lumière! en regardant les cieux
- Mon cœur qui croit en vous voit rayonner vos yeux.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Et tous les passagers l’un à l’autre inconnus
- Se regardent disant: «D’où sommes-nous venus?»
- --
- Ne me reviendras-tu que dans l’éternité?
- --
- La prière toujours allumant son sourire
- Quand l’ange gardien passe et l’aide à la mieux dire.
- --
- Fais tant et si souvent l’aumône
- Qu’à ce doux travail occupé
- La mort te trouve et te moissonne
- Comme un lys pour le ciel coupé[46]
- --
- Elle allait chantant d’une voix affaiblie
- Mêlant la pensée au lin qu’elle allongeait
- Courbée au travail comme un pommier qui plie
- Oubliant son corps d’où l’âme se délie
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Ne passez jamais devant l’humble chapelle
- Sans y rafraîchir les rayons de vos yeux
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Et c’est sans mourir une visite aux cieux.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- N’ouvrez pas votre aile aux gloires défendues,
- De tous les lointains juge-t-on la couleur?
- Les voix sans écho sont les mieux entendues,
- Dieu tient dans ses mains les clefs qu’on croit perdues
- De tous les secrets lui seul sait la valeur.
- --
- Je vais au désert plein d’eaux vives
- Laver les ailes de mon cœur
- Car je sais qu’il est d’autres rives
- Pour ceux qui vous cherchent, Seigneur.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Vous qui comptez les cris fervents
- --
- Lui dont les bras cloués ont brisé tant de fers[47]
- --
- Je vous obtiens déjà puisque je vous espère
- _Et que vous possédez tout ce que j’ai perdu_.
- --
- _Ne dis jamais: «Personne» où l’abandon te prend_
- --
- Sous le toit d’aubépines
- Qui lui sert de palais
- L’oiseau chante matines
- Dans l’arbre pur et frais.
- Les enfants du village
- Sont ses anges élus
- Et les bruits du feuillage
- Lui sonnent l’Angélus!
- --
- Doux Maître! nous venons sans passé, sans remords
- Vous prier tendrement pour nos frères les morts.
- Qu’ils sortent du tombeau comme nous de nos langes
- Doux Père! accordez-leur encor des ailes d’anges.
- Si pour les racheter nous n’avons pas de pleurs,
- Dieu des petits enfants, prenez toutes nos fleurs.
- --
- En regardant couler nos flots
- Penché sur ce monde qu’il aime
- Jésus triste au fond de lui-même
- Retrouve de divins sanglots.
-
-
- [46] Ailleurs:
-
- Enfin, faites tant et si souvent l’aumône,
- Qu’à ce doux travail ardemment occupé
- Quand vous vieillirez--tout vieillit, Dieu l’ordonne
- Quelque ange en passant vous touche et vous moissonne
- _Comme un lys d’argent pour la Vierge coupé_.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Je l’embrasse de l’âme, et je le vois charmant
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Il est beau du malheur écrit sur sa figure
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Le jour où l’enfant le console
- Par une colombe qui vole,
- Dieu le sait vite, avant le soir
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Dieu voilé parle en lui. Souvent ses vieux lambeaux
- M’ont paru lumineux comme si de flambeaux,
- Comme si de rayons d’une auréole sainte
- Sa tête blanchissante et paisible était ceinte.
-
- [47] Ailleurs:
-
- Je suis le grand souffle exhalé sur la croix
- Où j’ai dit: Mon Père! on m’immole, et je crois.
-
-
-
-
-NATURE
-
- Charme des blés mouvants, fleurs des grandes prairies,
- Tumulte harmonieux élevé des champs verts.
-
-
- L’oiseau silencieux fatigué de bonheur,
- Le chant vague et lointain du jeune moissonneur
- --
- Le printemps est si beau, sa chaleur embaumée
- Descend au fond des cœurs réveillés et surpris
- Une voix qui dormait, une ombre accoutumée
- Redemande l’amour à nos sens attendris.
- --
- Car l’imprévoyante colombe
- Qui librement passait dans l’air
- Au trait parti comme l’éclair
- Tressaille, tourne, expire et tombe,
- Aux pieds du tranquille chasseur
- _Et nul ange ici-bas n’a vengé sa douceur_!
- --
- Va. Tu n’as que le temps de deviner l’amour! (l’éphémère)
- Né dans le feu, ton vol en cercles s’y déploie
- Et sème des anneaux de lumière et de joie.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Nul adieu ne viendra gémir dans l’harmonie
- De ton jour de musique et d’ivresse infinie.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Les feuillets de ton sort sont des feuilles de rose.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Tu n’as point à traîner ton cœur lourd comme un livre
- --
- La nuit se sillonnait de songes transparents.
- --
- Ils ne se faisaient qu’un pour être à deux toujours!
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- On eut dit qu’ils s’aimaient jusqu’à manquer d’haleine.
- Je ne les plaignais pas d’être roseaux, j’aimais.
- Et de ce frais hymen montait une harmonie
- Qui parlait! qui chantait! Triste, intime, infinie
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Souvent d’un rossignol la nocturne prière
- Descendait se mouiller dans leurs frissons charmants
- --
- Viens, on dirait la nuit au fonds des bois couchée,
- Pas une aile d’oiseau n’éveille l’air encor.
- Le rossignol se tait quand la lune est cachée
- Hors toi, sous tes parfums, fleur brûlante et penchée
- La nuit enchaîne tout dans son muet accord.
-
- Viens, les premiers lilas sous l’ombre et la verdure
- Soufflent au loin leur nom, leur forme, leurs couleurs
- La terre ne dort pas, elle ouvre sa ceinture,
- Son sourire invisible encense la nature
- Et son hymne au soleil va s’élancer des fleurs.
- --
- Les pigeons sans lien sous leur robe de soie
- Mollement envolés de maison en maison,
- Dont le fluide essor entraînait ma raison;
- Les arbres, hors des murs penchant leurs têtes vertes;
- Jusqu’au fond des jardins les demeures ouvertes,
- Le rire de l’été sonnant de toutes parts...
- --
- La lune large avant la nuit levée
- Comme une lampe avant l’heure éprouvée
- --
- Les rumeurs du jardin disent qu’il va pleuvoir.
- Tout tressaille averti de la prochaine ondée
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- _Laissez pleuvoir, ô cœurs solitaires et doux._
- --
- Là-bas les ramiers blancs flottaient à longues voiles
- Et semblaient en plein jour de filantes étoiles
- --
- Jeune on a tant aimé ces _parcelles de feu_.[48] (abeilles)
- Ces _gouttes de soleil_ dans notre azur qui brille
- Dansant sur le tableau lointain de la famille
- Visiteuses des bleds où logent tant de fleurs,
- _Miel qui vole_ émané des célestes chaleurs
- J’en ai tant vu passer dans l’enclos de mon père
- Qu’il en fourmille au fond de tout ce que j’espère...
- --
- Pas une aile à l’azur ne demande à s’étendre
- Pas un enfant ne rôde aux vergers obscurcis.
- --
- Oui la nuit à jamais, promets-la moi, je l’aime
- Avec ses astres blancs, ses flambeaux, ses sommeils
- --
- Allez la mer! Allez, navire enflé de voiles
- La danse vous salue au fonds de vos couleurs.
- --
- Ma mère, entendez-vous quand la lune est levée
- L’oiseau qui la salue au fond de sa couvée?
- Ne fait-il pas rêver les arbres endormis?[49]
- --
- Au colombier fermé nul pigeon ne roucoule,
- Sous le cygne endormi, l’eau du lac bleu s’écoule
- --
-
- Le Christ est beau, je l’aime et je joue au calvaire
- Où j’ai fait un jardin tout bleu de primevère
- --
- L’orme et le tilleul versent leur ombre noire
- --
- _Ce papillon tardif que la fraîcheur attire
- Baise dans vos cheveux les lilas effeuillés_
- --
- On avait couronné la vierge moissonneuse
- Le village à la ville était joint par des fleurs.
-
-
- [48] Vers vraiment virgiliens.]
-
- [49] Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres.
-
- VERLAINE.
-
-
-
-
-L’AMOUR DES FLEURS
-
- Il semble que les fleurs alimentent ma vie.
-
-
- Vois dans l’eau, vois ce lys dont la tête abaissée
- Semble se dérober au sourire des cieux.
- --
- Dieu couvrez-le des fleurs qu’en silence il cultive.
- --
- En voyant fuir mes fleurs que n’attendait personne
- --
- Fleur naine et bleue et triste où se cache un emblème (myosotis)
- Où l’absence a souvent respiré le mot: J’aime!
- Où l’aile d’une fée a laissé des couleurs
- Toi qu’on devrait nommer le colibri des fleurs
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Va donc comme un œil d’ange éveiller son courage.
- --
- _Quand l’oiseau sans musique erre aux champs sans couleurs_,
- Je ne me sens pas vivre et je ressemble aux fleurs
- Aux pauvres fleurs baissant leurs têtes murmurantes
- Et qu’on prendrait de loin pour des âmes pleurantes.
- --
- Un ruban gris qui serpentait dans l’herbe
- De réséda nouant l’humide gerbe
- --
- Et votre vie à l’ombre est un divin moment
- --
- Inclinez-vous le soir, sur les dernières larmes
- Qui s’épanchent sur vous du fond de mes secrets.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Par les beaux clairs de lune aux lambris de ma chambre
- Que de bouquets mourants vous avez fait pleuvoir!
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Sortis de vos plis verts où les jasmins respirent
- Que de songes sur moi vinrent causer le soir!
- --
- Croyant que les fleurs ont aussi leurs familles
- Et savent pleurer comme les jeunes filles.
-
-
-
-
-L’AMOUR DE L’EAU
-
- Que vos ruisseaux clairs dont les bruits m’ont parlé
- Humectent sa voix d’un long rythme perlé...
-
-
- Si son ombre a passé dans votre eau fugitive,
- Nymphe
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Si l’image qui fuit vous devient étrangère
- De quoi vous plaignez-vous, nymphe sans souvenir?
- --
- Ce ruisseau paraît calme, et pourtant il soupire,
- On ne sait trop s’il fuit, s’il cherche, s’il attend,
- Mais il est malheureux puisque mon cœur l’entend.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- On le dirait joyeux de caresser des fleurs
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Si je pouvais chanter je ne l’entendrais pas.
- --
- Que la fleur soit contente en s’y voyant éclore.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Appelant un secret qu’elle ne comprend pas
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Une image nouvelle y glisse tous les jours
- --
- Quand le dernier rayon d’un jour qui va s’éteindre
- Colore l’eau qui tremble et qui porte au sommeil
- --
- Si mon étoile brille
- Et trace encor mon nom dans la Scarpe d’argent.
- --
- Viens ranimer le cœur séché de nostalgie
- Le prendre et l’inonder d’une fraîche énergie.
- En sortant d’abreuver l’herbe de nos guérets
- Viens, ne fût-ce qu’une heure, abreuver mes regrets.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-[=Fragment=]
-
- Sur toi dont l’eau rapide a délecté mes jours
- Et m’a fait _cette voix qui soupire toujours_.
-
- Dans ce poignant amour que je m’efforce à rendre
- Dont j’ai souffert longtemps avant de le comprendre
- Comme d’un pâle enfant on berce le souci
- Ruisseau, tu me rendrais ce qui me manque ici.
-
- Ton bruit sourd se mêlant au rouet de ma mère
- Enlevant à son cœur quelque pensée amère
- Quand pour nous le donner elle cherchait là-bas
- Un bonheur attardé qui ne revenait pas.
-
- Cette mère, à ta rive elle est assise encore,
- La voilà qui me parle, ô mémoire sonore!
- O mes palais natals qu’on m’a fermés souvent
- La voilà qui les rouvre à son heureuse enfant.
-
- Je ressaisis sa robe, et ses mains, et son âme!
- Sur ma lèvre entr’ouverte elle répand sa flamme
- Non! par tout l’or du monde on ne me paîrait pas
- Ce souffle, ce ruisseau qui font trembler mes pas!
- --
-
-[=Fragment=]
-
- Un ruisseau, frais enfant d’une source cachée
- Promenait sur les fleurs son humide cristal;
- L’herbe au pied du miroir n’était jamais penchée;
- Il y versait la vie à flot toujours égal.
- Harmonieux passant son mobile murmure
- Enchantait la nature:
- Un doux frémissement, quand de ses molles eaux
- Il mouillait les roseaux
- Avertissait au loin quelque nymphe altérée
- Qu’un filet d’eau coulait sous les saules tremblants;
- Et la bergère, au soir, dans la glace épurée
- Venait baigner ses pieds brûlants.
- --
-
-[=Fragment=]
-
- Toi ne passe jamais à l’angle de la rue,
- Où notre église encor n’est pas toute apparue
- Sans t’arrêter au bruit qui filtre sous tes pas
- Pour écouter un peu ce qu’il chante tout bas.
- Il chante le passé, car il a vu nos pères;
- Il a la même voix que dans nos temps prospères!
- Livre tes longs cheveux au ruisselant miroir
- Et regarde longtemps ce que j’y voudrais voir!
- _Ton visage étoilé dans les cercles humides
- Parsemant leurs clartés de sources limpides_
- Et les multipliant au fond du puits songeur
- Pour y porter le jour, comme ils font dans mon cœur!
- Alors qu’il soit béni, le salubre nuage
- Ayant de tous les tiens miré l’errante image!
- Monte sur la margelle et bois à ton plein gré
- Son haleine qui manque à mon sang altéré!
-
-
-
-
-LE RYTHME
-
- Sonore tremblement qui m’attriste et que j’aime.
-
-
- Leur prestige est si doux pour un cœur attristé. (les vers)
- --
- Cet art consolateur d’une âme déchirée.
- --
- Pourquoi déifier vos immobiles peines?
- --
-
-
-
-
-LE SILENCE
-
- Moi, je veux du silence, il y va de ma vie!
-
-
- Voilà le souvenir au pénétrant silence;
- Sans philtre, sans breuvage, il endort la douleur.
- --
- Un coin vert où jamais on n’entend rien gémir
- J’y voudrais bien aller! j’y voudrais bien dormir!
- S’il vous plaît, qu’on m’y porte. Il me faut du _silence_
- Un saule au doux frisson que l’air baigne et balance.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Tant de bruits sur la terre ont étourdi mon âme!
- --
- Béni soit le coin sombre où s’isole mon cœur!
- --
- Cherchant de l’ombre à part afin d’oser dormir!
- --
- Déjà son esprit prenant goût au silence.
-
-
-
-
-ÉTERNITÉ
-
- _Et Dieu nous unira d’éternité_...
-
-
- Que je lui dise: «Viens, plus d’absence entre nous,
- Viens, j’expiai pour toi ton infidèle flamme»
- Il me reconnaîtra. Saisi d’un doux remords
- Il ne verra plus que mon âme,
- Il me trouvera belle alors.
- --
- Et ta main, du repos marquant l’étroit espace
- Y jeta quelques fleurs pour y garder ta place.
- --
- Et moi, quand dans la tombe on me fera descendre
- Des papillons légers voleront-ils sur moi?
- Les oiseaux viendront-ils y chanter sans effroi?
- Les rayons du soleil toucheront-ils ma cendre?
- --
- Et le pauvre interdit à ta porte fermée
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Humble fille de la nature[50]
- Elle aimait la fleur sans culture
- Qui naît et meurt au fond des bois.
- Son âme brûlante et craintive
- Aimait l’eau mobile et plaintive.
- Qui répond aux plaintives voix.
- Comme l’impatiente abeille
- Quitte une rose moins vermeille
- Emportant dans les airs son parfum précieux
- Cette jeune Albertine _en silence éveillée_
- Quittant avant le soir sa couronne effeuillée
- Vient de s’en retourner aux cieux.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Pourquoi ces tendres fleurs dans leur avril écloses
- Tombent-elles souvent sans attendre l’été?
- --
- On verra par mes soins, quelque feuille de lierre
- De son étroit asile embrasser le contour.
- --
- Contemplez ce nuage. Hélas! il nous ressemble,
- Il va vite. En courant, levez parfois les yeux.
- N’ayez peur, mes amis, je serai dans les cieux.[51]
- --
- Depuis j’allai m’asseoir aux tombes délaissées,
- Leur tranquille silence éveillait mes pensées,
- Y cueillir une fleur me semblait un larcin.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Autrefois... qu’il est loin le jour de son baptême
- Nous entrâmes au monde un jour qu’il était beau:
- Le sel qui l’ondoya fut dissous sur moi-même,
- Et le prêtre pour nous n’alluma qu’un flambeau.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Oui, je reconnaîtrai tes traits pâles, charmants,
- Miroirs de la piété qui marchait sur tes traces,
- Qui pleurait dans ta voix, angélisait tes grâces,
- Et qui s’enveloppait dans tes doux vêtements.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Oui tu ne m’es qu’absente, et la mort n’est qu’un voile
- Albertine! et tu sais l’autre vie avant moi.
- Un jour j’ai vu ton âme aux feux blancs d’une étoile,
- Elle a baisé mon front, et j’ai dit: «c’est donc toi!»
- --
- Enfant, quand je pleurais, sans le voir de mes yeux
- D’un ange, autour de moi, je sentais la présence.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Et je ne l’entends plus. J’entends toujours mon âme!
- Toujours elle se plaint; jamais elle ne dort:
- Et cette âme où passa tant de pleurs, tant de flamme,
- Le ciel qui la sait toute en voudra-t-il encor?
- --
- Car on dit que longtemps encore
- L’âme retourne au monument,
- Glissant du ciel à chaque aurore
- Pour épier ce qu’elle adore
- Et que parfois c’est vainement.
- --
- L’homme achète longtemps le bienfait de la mort.
- --
- Et le vrai, c’est la mort!--et j’attends son secret.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Oh! ce sera la vie. Oh! ce sera vous-même,
- Rêve, à qui ma prière a tant dit: je vous aime.
- Ce sera pleur par pleur et tourment par tourment
- Des âmes en douleurs le chaste enfantement.
- --
- O vie! ô fleur d’orage! ô menace! ô mystère!
- O songe aveugle et beau!
- Réponds! ne sais-tu rien en passant sur la terre
- Que ta route au tombeau?
-
- --«Ingrate, a dit la vie, à qui donc l’espérance,
- Fruit divin de ma fleur?
- Vous retournerez-vous vers un jour de souffrance
- Dans l’éternel bonheur?
-
- Si vous n’entendez pas tant de voix éternelles,
- Que sert de vous parler?
- Vos pieds sont las, pliez! Dieu vous mettra des ailes,
- Et vous pourrez voler.
-
- De vos fronts consternés, mères inconsolables
- Les cyprès tomberont,
- Quand, pour vous emmener, messagers adorables,
- Vos enfants descendront.
-
- Vos sanglots se perdront dans de longs cris de joie,
- Quand vous verrez la mort
- Bercer aux pieds de Dieu son innocente proie
- Comme un agneau qui dort.
-
- La mort, qui reprend tout, sauve tout sous ses ailes;
- Sa nuit couve le jour,
- Elle délivre l’âme, et les âmes entre elles
- Savent que c’est l’amour!»[52]
- --
- Un enfant plus léger, plus peureux de la terre
- Et qui s’en retournait habillé de mystère
- --
- J’ai peur de voir tomber les voiles de mon âme
- J’ai peur qu’elle s’en aille à la porte des cieux
- Pleurer longtemps et nue, et devant bien des yeux.
- --
-
- Mourir! on ne meurt pas quand on le pense. Une âme
- Prend ses ailes longtemps avant de s’envoler.
- --
- Peut-être qu’à son insomnie
- Ton âme suspendue un soir
- De sa pénitence finie,
- Viendra respirer et s’asseoir
- Puis ouvrant doucement la porte
- Du séjour où Dieu la remporte
- Elle me dira: «Ne crains rien»
- _Les cieux sont grands, les morts sont bien_.
-
- J’ai déjà tant d’âmes aimées
- Sous ce lugubre vêtement!
- Tant de guirlandes parfumées
- Qui pendent au froid monument,
- Par le souffle mortel atteintes
- D’où mon nom sortait plein d’amour,
- Et qui m’appelleront un jour!
-
- Notre corps ne faisait plus d’ombre
- Comme dans ce triste univers
- Et notre âme n’était plus sombre:
- Le soleil passait au travers.
- --
- La mort vient de fermer les plus beaux yeux du monde,
- Nous ne les verrons plus qu’en regardant les cieux.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- O beauté souveraine à travers tous les voiles.[53]
- _Tant que les noms aimés retourneront aux cieux_
- Nous chercherons Delphine à travers les étoiles
- Et son doux nom de sœur humectera nos yeux.
- --
- Tel qu’un homme hâté s’arrête de courir
- Et dit en lui: «C’est vrai pourtant il faut mourir.»
- Puis qui reprend sa route avec la tête basse
- Comme si d’un fardeau son épaule était lasse?
- Ah! c’est que des points noirs troublent un ciel vermeil
- Quand nos yeux éblouis ont trop vu de soleil...
- --
- Elle entre, et bien des yeux qui paraissent fermés (la lune)
- Sont par des pleurs sans bruit ouverts et consumés.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- N’as-tu pas pour cortège un flot de jeunes âmes
- Mêlant à ses lueurs de vacillantes flammes
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Nous avons mis leurs noms sous des touffes de roses
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Merci! toi qui descends des divines montagnes
- Pour éclairer nos morts épars dans les campagnes
- Dans leur étroit jardin tu viens les regarder,
- Et contre l’oubli froid tu sembles les garder.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Au bout de tes rayons promenés sur nos fleurs,
- Comme un encens amer prends un peu de mes pleurs.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- --
- Plus loin des moissonneurs penchés sur leur faucille
- Devinaient et plaignaient ce poids de jeune fille
- _Au deuil blanc_, car pressé de vivre et de souffrir
- _L’homme partout s’attarde à regarder mourir_.
- --
- Tandis que de ses yeux la mémoire infidèle
- S’effaçait, comme on voit aux approches du soir
- Par degrés se ternir les clartés d’un miroir
- --
- Faite à souffrir
- Devant pour être morte,
- Si peu mourir.
- . . . . . . . . . . . . . .
- Quand l’_autre moissonneuse
- Forte en tous lieux_
- --
- Quand la nuit descendit sur l’ardent paysage
- Quand tout bruit s’effaça l’astre au tendre visage
- Vers une croix nouvelle allongea ses fils d’or
- Comme un baiser de mère à son enfant qui dort.
- --
- Le sourire défaille à la plaie incurable
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Adieu sourire, adieu jusque dans l’autre vie
- Si l’âme, du passé n’y peut être suivie!
- Mais si de la mémoire on ne doit pas guérir.
- A quoi sert, ô mon âme, à quoi sert de mourir?
- --
- Il est du moins au-dessus de la terre
- Un champ d’asile où monte la douleur;
- J’y vais puiser un peu d’eau salutaire
- Qui du passé rafraîchit la couleur.
- --
- Par un rêve dont la flamme
- Éclairait mes yeux fermés
- . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Viens ne crains pas leur silence
- Ni leurs yeux ouverts sans voir
- Le sommeil qui les balance
- N’a de vivant que l’espoir.
-
- Sous une forme reprise
- Et qui nous ressemblera
- Avec un cri de surprise
- Chacun se reconnaîtra.
-
- Quoi, c’est lui! c’est toi! c’est elle!
- Retentira de partout,
- Et l’on proclamera belle
- La mort vivante et debout.[54]
- --
- Et pour gagner l’autre vie
- Retourne avec les mourants.
- --
- Ah! je sens que je fus colombe
- En voyant vos ailes s’ouvrir (oiseaux)
- Et pour vous suivre par la tombe
- J’ai déjà moins peur de mourir.
- --
- Oui le Pylade ailé de ta coureuse enfance
- Doux et muet témoin de tes ébats naïfs
- Qui se laissait aimer et gronder sans défense
- Qui savait te répondre en murmures plaintifs
- Ton camarade est mort.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Ce qu’on aime est si triste ainsi gisant et froid
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- A ton beau ramier bleu tu penseras toujours
- --
- Dans votre épreuve solitaire
- Ne demandez pas le bonheur.
- Sa semence est dans votre cœur
- Et n’éclora pas sur la terre
- --
- Et mes bras s’étendaient pour imiter leurs ailes
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Oui la rose a brillé sur mon riant voyage
- Tous les yeux l’admiraient dans son jeune feuillage;[55]
- L’étoile du matin l’aidait à s’entr’ouvrir
- Et l’étoile du soir la regardait mourir.
- Vers la terre déjà sa tête était penchée;
- _L’insecte inaperçu s’y creusait un tombeau_
- La feuille murmurait en tombant desséchée
- Déjà la nuit: déjà... Le jour était si beau!
- --
-
-[=Fragment=]
-
- Venez-vous en courant dire: Préparez-vous
- Bientôt vous quitterez _ce que l’on croit la vie_.
- Celle qui vous attend seule est digne d’envie:
- Ah! venez dans le ciel la goûter avec nous!
- Ne craignez pas, venez! Dieu règne sans colère;
- De nos destins charmants vous aurez la moitié.
- Celle qui pleure, hélas! ne peut plus lui déplaire;
- Le méchant même a sa part de pitié.
- Sous sa main qu’il étend, toute plaie est fermée;
- Qui se jette en son sein ne craint plus l’abandon;
- Et le sillon cuisant d’une larme enflammée
- S’efface au souffle du pardon.
- Embrassez-nous! Dieu nous rappelle
- Nous allons devant vous, mères ne pleurez pas!
- --
- L’amour ce ciment des âmes
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Là-bas où finit la terre
- Rejoint la mère à l’enfant
- --
- De tendresse et de mystère
- Dès qu’il eut rempli ces lieux
- --
- Qui sait si votre enfant qui flotte dans vos larmes
- N’a pas au seuil de Dieu rencontré mon enfant?
- Qui sait si leurs mains d’ange un moment réunies
- N’ont pas pesé là-haut nos peines infinies
- Et pleurant de l’amour qu’on leur garde en ce lieu
- N’ont pas compté nos pleurs pour les offrir à Dieu?
- --
- Comme si mon enfant puissante avec douceur
- --
- Une femme pleurait des pleurs d’une autre femme
- Elles ont leurs secrets qu’elles plaignent toujours...
- Celle qui regardait reconnaissait son âme
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- --
- Vous qui n’avez jamais parlé
- Dans notre monde désolé
- N’apprenez pas la langue austère
- Et les durs sanglots de la terre.
- Envolez-vous, mais, par pitié,
- De nos pleurs portez la moitié
- Dans le manteau bleu de la vierge;
- Et nous brûlerons un beau cierge
- Au pied de votre blanc berceau
- Pour que l’arbre et son arbrisseau
- Revivent aux montagnes pures,
- Loin des autans, loin des souillures,
- Loin de ce monde désolé
- Où vous n’avez jamais parlé.[56]
-
-
- [50] Épitaphe d’Albertine (page 228. _Albertine._)
-
- [51] C’est là-haut dans le ciel qu’il me faut chercher mon père
- et ma mère, leurs chers visages m’apparaissent entourés d’une
- lumineuse auréole, ils ne sont plus de la terre, ils ne comptent
- plus pour mon foyer.
-
- AURORA LEIGH.
-
- [52] Tout le souffle du poème de Victor Hugo sur la mort de
- _Claire_ avec le rythme de Malherbe dans son poème sur la mort de
- _Rosa_.
-
- [53] Lumière de l’âme, ô beauté!
-
- LECONTE DE LISLE.
-
- [54] La mort a été absorbée dans la victoire.
-
- S. PAUL.
-
- [55] Hæc viret angusto foliorum, tecta galero.
-
- [56] Petite pièce si étonnamment descriptive avec son dernier
- vers renouvelé du premier et posant comme un doigt sur deux
- lèvres.
-
-
-
-
-PIÈCES A LIRE[57]
-
-
- (Édition Lemerre)
-
- Pages Tomes
-
- _Les roses de Saadi_ 273 II
- _La prière perdue_ 45 I
- _Croyance_ 11 II
- _La vie et la mort du ramier_ 198 I
- _Les cloches et les larmes_ 267 II
- _Pour endormir l’enfant_ 97 III
- _Dormeuse_ 70 III
- _Le nuage et l’enfant_ 109 III
- _L’enfant et la foi_ 206 III
- _Les enfants à la communion_ 201 III
- _Prière des orphelins_ 262 III
- _Au soleil_ 204 III
- _Prison et printemps_ 105 II
- _Refuge_ 336 II
- _Renoncement_ 354 II
- _La couronne effeuillée_ 350 II
-
-
- [57] En complément de cette _Étude_ et comme types brefs et
- concrets des principaux mouvements qui y sont spécifiés.
-
-
-
-
-LA VIE ET LA MORT DU RAMIER
-
- De la colombe au bois c’est le ramier fidèle;
- S’il vole sans repos, c’est qu’il vole auprès d’elle;
- Il ne peut s’appuyer qu’au nid de ses amours,
- Car des ailes de feu l’y réchauffent toujours!
-
- Laissez battre et brûler deux cœurs si bien ensemble;
- Leur vie est un fil d’or qu’un nœud secret assemble,
- Il traverse le monde et ce qu’il fait souffrir:
- Ne le déliez pas! Vous les feriez mourir!
-
- Ils ne veulent à deux qu’un peu d’air, un peu d’ombre,
- Une place au ruisseau qui rafraîchit le cœur;
- Seuls, entre ciel et terre, un nid suave et sombre,
- Pour s’entre-aider à vivre, ou cacher leur bonheur!
-
- Quand vous ne verrez plus passer par ce rivage
- Cette blanche moitié de la colombe aux bois,
- N’allez pas croire au moins que l’un d’eux soit volage:
- Bien qu’ils aiment toujours, ils n’aiment qu’une fois!
-
- Laissez-vous entraîner sur leurs traces perdues
- Vers le nid, doux sépulcre alors silencieux,
- Et vous y trouverez quatre ailes détendues
- Sur deux cœurs mal éteints rallumés dans les cieux!
-
-
-DORMEUSE
-
- Si l’enfant sommeille,
- Il verra l’abeille,
- Quand elle aura fait son miel,
- Danser entre terre et ciel,
-
- Si l’enfant repose,
- Un ange tout rose,
- Que la nuit seule on peut voir,
- Viendra lui dire: «Bonsoir!»
-
- Si l’enfant est sage,
- Sur son doux visage
- La Vierge se penchera,
- Et longtemps lui parlera,
-
- Si mon enfant m’aime,
- Dieu dira lui-même:
- «J’aime cet enfant qui dort;
- Qu’on lui porte un rêve d’or!
-
- «Fermez ses paupières,
- Et sur ses prières,
- De mes jardins pleins de fleurs,
- Faites glisser les couleurs.
-
- «Ourlez-lui des langes
- Avec vos doigts d’anges,
- Et laissez sur son chevet
- Pleuvoir votre blanc duvet.
-
- «Mettez-lui des ailes
- Comme aux tourterelles,
- Pour venir dans mon soleil
- Danser jusqu’à son réveil!
-
- «Qu’il fasse un voyage
- Aux bras d’un nuage,
- Et laissez-le, s’il lui plaît,
- Boire à mes ruisseaux de lait!
-
- «Donnez-lui la chambre
- De perles et d’ambre,
- Et qu’il partage en dormant,
- Nos gâteaux de diamant!
-
- «Brodez-lui des voiles
- Avec mes étoiles,
- Pour qu’il navigue en bateau
- Sur mon lac d’azur et d’eau!
-
- «Que la lune éclaire
- L’eau pour lui plus claire,
- Et qu’il prenne au lac changeant
- Mes plus fins poissons d’argent!
-
- «Mais je veux qu’il dorme
- Et qu’il se conforme
- Au silence des oiseaux
- Dans leurs maisons de roseaux!
-
- «Car si l’enfant pleure,
- On entendra l’heure
- Tinter partout qu’un enfant
- A fait ce que Dieu défend!
-
- «L’écho de la rue
- Au bruit accourue,
- Quand l’heure aura soupiré,
- Dira: «L’enfant a pleuré!»
-
- «Et sa tendre mère,
- Dans sa nuit amère,
- Pour son ingrat nourrisson
- Ne saura plus de chanson!
-
- «S’il brame, s’il crie,
- Par l’aube en furie
- Ce cher agneau révolté
- Sera peut-être emporté!
-
- «Un si petit être
- Par le toit, peut-être,
- Tout en criant, s’en ira,
- Et jamais ne reviendra!
-
- «Qu’il rôde en ce monde,
- Sans qu’on lui réponde!
- Jamais l’enfant que je dis,
- Ne verra mon paradis!
-
- «Oui! mais s’il est sage
- Sur son doux visage
- La Vierge se penchera,
- Et longtemps lui parlera.»
-
-
-RENONCEMENT
-
- Pardonnez-moi, Seigneur, mon visage attristé,
- Vous qui l’aviez formé de sourire et de charmes;
- Mais sous le front joyeux vous aviez mis les larmes,
- Et de vos dons, Seigneur, ce don seul m’est resté.
-
- C’est le moins envié, c’est le meilleur peut-être.
- Je n’ai plus à mourir à mes liens de fleurs;
- Ils vous sont tous rendus, cher auteur de mon être,
- Et je n’ai plus à moi que le sel de mes pleurs.
-
- Les fleurs sont pour l’enfant; le sel est pour la femme:
- Faites-en l’innocence et trempez-y mes jours,
- Seigneur! quand tout ce sel aura lavé mon âme,
- Vous me rendrez un cœur pour vous aimer toujours!
-
- Tous mes étonnements sont finis sur la terre,
- Tous mes adieux sont faits, l’âme est prête à jaillir
- Pour atteindre à ses fruits protégés de mystère
- Que la pudique mort a seule osé cueillir.
-
- O Sauveur! soyez tendre au moins à d’autres mères,
- Par amour pour la vôtre et par pitié pour nous!
- Baptisez leurs enfants de nos larmes amères,
- Et relevez les miens tombés à vos genoux!
-
-
-LA COURONNE EFFEUILLÉE
-
- J’irai, j’irai porter ma couronne effeuillée
- Au jardin de mon père où revit toute fleur;
- J’y répandrai longtemps mon âme agenouillée:
- Mon père a des secrets pour vaincre sa douleur.
-
- J’irai, j’irai lui dire, au moins avec mes larmes:
- «Regardez, j’ai souffert...» Il me regardera,
- Et, sous mes jours changés, sous ma pâleur sans charmes,
- Parce qu’il est mon père il me reconnaîtra.
-
- Il dira: «C’est donc vous, chère âme désolée,
- La terre manque-t-elle à vos pas égarés?
- Chère âme, je suis Dieu: ne soyez plus troublée;
- Voici votre maison, voici mon cœur, entrez!...»
-
- O clémence! ô douceur! ô saint refuge! ô Père!
- Votre enfant qui pleurait vous l’avez entendu!
- Je vous obtiens déjà puisque je vous espère
- Et que vous possédez tout ce que j’ai perdu.
-
- Vous ne rejetez pas la fleur qui n’est plus belle;
- Ce crime de la terre au ciel est pardonné.
- Vous ne maudirez pas votre enfant infidèle,
- Non d’avoir rien vendu, mais d’avoir tout donné!
-
-
-
-
-_ERRATA_
-
-
- Pages Au lieu de: Lisez:
-
- 51 _souvent_ pleines d’envol _parfois_ pleines d’envol
- 62 _le froid_ _ton poids_
- 68 _complot_ _sanglot_
- 71 préférais préfé_re_rais
- 72 [note 23] Gaut_h_ier Gautier
- 99 pour quoi pourquoi
- 153 prend_s_ prend
- 186 C’est vrai C’est vrai _pourtant_
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Avant-propos 1
- Prologue 11
- I 13
- II 27
- III 43
- IV 53
- Appendice 81
- Essai de classification 89
- Pièces à lire 193
-
-
-
-
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-
-
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